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The Project Gutenberg eBook of Lettres de Madame de
Sévigné
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Lettres de Madame de Sévigné
Author: marquise de Marie de Rabutin-Chantal Sévigné
Release date: October 6, 2013 [eBook #43901]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/43901
Credits: Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
Online Distributed Proofreading Team at
http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE
MADAME DE SÉVIGNÉ ***
Sévigné
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Title: Lettres de Madame de Sévigné
Author: marquise de Marie de Rabutin-Chantal Sévigné
Release date: October 6, 2013 [eBook #43901]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES DE
MADAME DE SÉVIGNÉ ***
Page 4
Au lecteur
LETTRES
DE
MME DE SÉVIGNÉ.
PARIS,
TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, 56
LETTRES
DE
MME DE SÉVIGNÉ.
PARIS,
TYPOGRAPHIE DE FIRMIN DIDOT FRÈRES, RUE JACOB, 56
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LETTRES
DE
MME DE SÉVIGNÉ,
PRÉCÉDÉES D'UNE NOTICE SUR SA VIE
ET DU TRAITÉ SUR LE STYLE ÉPISTOLAIRE
DE MADAME DE SÉVIGNÉ,
PAR M. SUARD,
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
PARIS,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT,
RUE JACOB, 56.
1846.
DE
MME DE SÉVIGNÉ,
PRÉCÉDÉES D'UNE NOTICE SUR SA VIE
ET DU TRAITÉ SUR LE STYLE ÉPISTOLAIRE
DE MADAME DE SÉVIGNÉ,
PAR M. SUARD,
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
PARIS,
LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT FRERES,
IMPRIMEURS DE L'INSTITUT,
RUE JACOB, 56.
1846.
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AVERTISSEMENT.
Il existe plusieurs recueils contenant un choix des lettres de madame de
Sévigné. Le plus remarquable est celui que madame Tastu a publié en 1841.
Celui que nous donnons, contiendra 101 lettres de plus que ce recueil fait
avec le goût qu'on devait attendre de madame Tastu. Ces lettres, qui ne se
trouvent point dans son édition, sont extraites, soit du choix donné par M.
de Monmerqué[1], soit du choix moral, publié en 1824[2], soit enfin du
recueil complet de ses lettres, publiées par M. de Monmerqué, à qui nous
devons la meilleure édition du texte et dont les notes si instructives sont le
résultat d'une immense lecture.
Parmi les additions que nous avons faites, on remarquera, dès le
commencement, vingt lettres relatives au procès de Fouquet; elles offrent
un vif intérêt, et elles sont aussi remarquables par le style que par le sujet
qu'elles traitent.
Nous pouvons affirmer que quiconque lira avec soin ce recueil,
connaîtra tout ce que la correspondance de madame de Sévigné offre de
plus saillant en ce qui concerne ses affections maternelles, et de plus
instructif, sous le rapport des mœurs et de l'histoire du temps. Mais il y aura
toujours avantage et plaisir à lire en entier cette vaste correspondance, que
chacun cependant trouve encore trop courte, tant l'intérêt et le naturel du
style en font oublier l'étendue au lecteur, charmé de se trouver initié à ce
que l'âme et l'esprit de madame de Sévigné ont de plus intime, et à tous les
secrets détails de cette époque, qui sera toujours le grand siècle de la
France.
Entre tous les ouvrages qui ont été écrits sur madame de Sévigné et sur
son siècle, il n'en est aucun dont la lecture soit plus agréable et qui
représente mieux l'état de la société à cette époque que celui que vient de
Il existe plusieurs recueils contenant un choix des lettres de madame de
Sévigné. Le plus remarquable est celui que madame Tastu a publié en 1841.
Celui que nous donnons, contiendra 101 lettres de plus que ce recueil fait
avec le goût qu'on devait attendre de madame Tastu. Ces lettres, qui ne se
trouvent point dans son édition, sont extraites, soit du choix donné par M.
de Monmerqué[1], soit du choix moral, publié en 1824[2], soit enfin du
recueil complet de ses lettres, publiées par M. de Monmerqué, à qui nous
devons la meilleure édition du texte et dont les notes si instructives sont le
résultat d'une immense lecture.
Parmi les additions que nous avons faites, on remarquera, dès le
commencement, vingt lettres relatives au procès de Fouquet; elles offrent
un vif intérêt, et elles sont aussi remarquables par le style que par le sujet
qu'elles traitent.
Nous pouvons affirmer que quiconque lira avec soin ce recueil,
connaîtra tout ce que la correspondance de madame de Sévigné offre de
plus saillant en ce qui concerne ses affections maternelles, et de plus
instructif, sous le rapport des mœurs et de l'histoire du temps. Mais il y aura
toujours avantage et plaisir à lire en entier cette vaste correspondance, que
chacun cependant trouve encore trop courte, tant l'intérêt et le naturel du
style en font oublier l'étendue au lecteur, charmé de se trouver initié à ce
que l'âme et l'esprit de madame de Sévigné ont de plus intime, et à tous les
secrets détails de cette époque, qui sera toujours le grand siècle de la
France.
Entre tous les ouvrages qui ont été écrits sur madame de Sévigné et sur
son siècle, il n'en est aucun dont la lecture soit plus agréable et qui
représente mieux l'état de la société à cette époque que celui que vient de
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publier M. Walckenaer, secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions
et belles-lettres. Au charme du style se joint l'intérêt, qui est souvent
dramatique, comme, par exemple, lorsque l'auteur nous raconte
l'enlèvement de madame de Miramion par Bussy Rabutin, ou, lorsqu'il nous
fait assister à la lecture d'une pièce de Corneille, à l'hôtel de Rambouillet,
en présence de madame de Sévigné, etc., etc. Nulle part on ne saurait
trouver un exposé plus clair et plus précis de la Fronde. Enfin, ce qui ajoute
un grand prix, même aux moindres détails, c'est qu'il n'en est aucun qui ne
soit justifié par des preuves authentiques, où l'on retrouve l'érudition la plus
étendue, qui sait se cacher dans les notes et qui atteste l'exactitude
scrupuleuse de l'historien.
A. F.-D.
et belles-lettres. Au charme du style se joint l'intérêt, qui est souvent
dramatique, comme, par exemple, lorsque l'auteur nous raconte
l'enlèvement de madame de Miramion par Bussy Rabutin, ou, lorsqu'il nous
fait assister à la lecture d'une pièce de Corneille, à l'hôtel de Rambouillet,
en présence de madame de Sévigné, etc., etc. Nulle part on ne saurait
trouver un exposé plus clair et plus précis de la Fronde. Enfin, ce qui ajoute
un grand prix, même aux moindres détails, c'est qu'il n'en est aucun qui ne
soit justifié par des preuves authentiques, où l'on retrouve l'érudition la plus
étendue, qui sait se cacher dans les notes et qui atteste l'exactitude
scrupuleuse de l'historien.
A. F.-D.
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NOTICE
SUR
MADAME DE SÉVIGNÉ.
Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, en
Bourgogne, au château de Bourbilly, de Celse-Bénigne de Rabutin, baron
de Chantal, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe de Coulanges,
conseiller d'État. La première de ces deux familles était d'une noblesse bien
plus ancienne que la seconde: d'après une charte retrouvée par Bussy,
l'origine des Rabutins remontait au XIe siècle. Marie de Rabutin était encore
au berceau lorsqu'elle perdit son père; le baron de Chantal fut tué en 1627,
en combattant sous les ordres du marquis de Toiras, pour repousser les
Anglais de l'île de Ré. Sa veuve ne lui survécut que cinq ans. Restée
orpheline à l'âge de six ans, Marie de Rabutin fut placée sous la tutèle de
son aïeul maternel jusqu'à l'année 1636, où elle le perdit. Elle demeura
depuis sous la surveillance de l'abbé de Coulanges, son oncle. C'est lui
qu'elle désigne dans ses lettres sous le nom de Bien bon, et pour lequel elle
témoigne si souvent, avec cet accent de sensibilité qui lui appartient, une
reconnaissance toute filiale. Son enfance et sa jeunesse furent entourées, en
effet, de soins tout paternels. Rien ne fut négligé pour qu'elle reçût autant
d'instruction qu'il était permis alors aux femmes d'en avoir: et on leur
permettait, on leur demandait même d'en avoir beaucoup. Ménage, qu'on lui
donna pour précepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'espagnol; le savant
Chapelain contribua aussi à l'instruire. Aux sérieuses leçons de ces deux
maîtres succédèrent celles d'une cour élégante et polie, qui commençait à
servir de modèle à l'Europe pour la grâce des manières et la délicatesse de
l'esprit. C'était la cour d'Anne d'Autriche, où elle passa les plus belles
années de sa jeunesse.
SUR
MADAME DE SÉVIGNÉ.
Sévigné (Marie de Rabutin-Chantal, marquise de), naquit en 1626, en
Bourgogne, au château de Bourbilly, de Celse-Bénigne de Rabutin, baron
de Chantal, et de Marie de Coulanges, fille de Philippe de Coulanges,
conseiller d'État. La première de ces deux familles était d'une noblesse bien
plus ancienne que la seconde: d'après une charte retrouvée par Bussy,
l'origine des Rabutins remontait au XIe siècle. Marie de Rabutin était encore
au berceau lorsqu'elle perdit son père; le baron de Chantal fut tué en 1627,
en combattant sous les ordres du marquis de Toiras, pour repousser les
Anglais de l'île de Ré. Sa veuve ne lui survécut que cinq ans. Restée
orpheline à l'âge de six ans, Marie de Rabutin fut placée sous la tutèle de
son aïeul maternel jusqu'à l'année 1636, où elle le perdit. Elle demeura
depuis sous la surveillance de l'abbé de Coulanges, son oncle. C'est lui
qu'elle désigne dans ses lettres sous le nom de Bien bon, et pour lequel elle
témoigne si souvent, avec cet accent de sensibilité qui lui appartient, une
reconnaissance toute filiale. Son enfance et sa jeunesse furent entourées, en
effet, de soins tout paternels. Rien ne fut négligé pour qu'elle reçût autant
d'instruction qu'il était permis alors aux femmes d'en avoir: et on leur
permettait, on leur demandait même d'en avoir beaucoup. Ménage, qu'on lui
donna pour précepteur, lui apprit le latin, l'italien, l'espagnol; le savant
Chapelain contribua aussi à l'instruire. Aux sérieuses leçons de ces deux
maîtres succédèrent celles d'une cour élégante et polie, qui commençait à
servir de modèle à l'Europe pour la grâce des manières et la délicatesse de
l'esprit. C'était la cour d'Anne d'Autriche, où elle passa les plus belles
années de sa jeunesse.
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Elle se maria jeune encore en 1644: elle n'avait pas atteint sa dix-
huitième année. Le marquis de Sévigné, qu'elle épousa, était un II fort noble
seigneur, mais n'avait aucune des qualités qui peuvent rendre une femme
heureuse. Prodigue, et passionné pour le plaisir, il dissipa une bonne partie
de son bien, et délaissa sa femme pour des maîtresses. Il était d'autant plus
difficile de lui pardonner ses infidélités et ses désordres, qu'il joignait à son
goût pour la dissipation une humeur brusque et un caractère rude et
difficile. Cependant non-seulement madame de Sévigné resta sévèrement
attachée à ses devoirs d'épouse, mais même l'affection qu'elle avait conçue
pour son mari ne put s'éteindre. «Le marquis de Sévigné, dit Conrart dans
ses Mémoires, disait quelquefois à sa femme qu'il croyait qu'elle eût été
très-agréable pour un autre; mais que pour lui, elle ne pouvait lui plaire. On
disait aussi qu'il y avait cette différence entre son mari et elle, qu'il l'estimait
et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait point. En effet,
elle lui témoignait de l'affection: mais, comme elle avait l'esprit vif et
délicat, elle ne l'estimait pas beaucoup, et elle avait cela de commun avec la
plupart des honnêtes gens; car, bien qu'il eût quelque esprit et qu'il fût assez
bien fait de sa personne, on ne s'accommodait point de lui, et il passait
presque partout pour fâcheux; de sorte que peu de gens l'ont regretté.» Cette
union si mal assortie ne dura que sept années. Le marquis de Sévigné et le
chevalier d'Albret courtisaient en même temps madame de Gondran. Cette
rivalité amena une rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'épée de
son adversaire. La blessure était mortelle: il expira peu de temps après le
combat, le 5 février 1651. Dans les années 1649 et 1650, le marquis de
Sévigné s'était enrôlé parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz, son parent,
l'avait entraîné sans peine dans une révolte qui donnait carrière à son
humeur inquiète et turbulente. Il avait combattu quelque temps pour la
Fronde aux côtés du chevalier Renaud de Sévigné, son oncle, qui
commandait le fameux régiment de Corinthe, levé par le coadjuteur pour le
parlement.
On n'a qu'un très-petit nombre de lettres écrites par madame de Sévigné
pendant son mariage et les premières années de son veuvage; mais dans ces
quelques lettres, on remarque déjà cette facilité, cette vivacité spirituelle,
cette grâce ingénieuse et délicate qui l'ont immortalisée. En 1647, elle
écrivait à son cousin, le comte Bussy de Rabutin: «Je vous trouve un
plaisant mignon, de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois: avez-vous oublié
huitième année. Le marquis de Sévigné, qu'elle épousa, était un II fort noble
seigneur, mais n'avait aucune des qualités qui peuvent rendre une femme
heureuse. Prodigue, et passionné pour le plaisir, il dissipa une bonne partie
de son bien, et délaissa sa femme pour des maîtresses. Il était d'autant plus
difficile de lui pardonner ses infidélités et ses désordres, qu'il joignait à son
goût pour la dissipation une humeur brusque et un caractère rude et
difficile. Cependant non-seulement madame de Sévigné resta sévèrement
attachée à ses devoirs d'épouse, mais même l'affection qu'elle avait conçue
pour son mari ne put s'éteindre. «Le marquis de Sévigné, dit Conrart dans
ses Mémoires, disait quelquefois à sa femme qu'il croyait qu'elle eût été
très-agréable pour un autre; mais que pour lui, elle ne pouvait lui plaire. On
disait aussi qu'il y avait cette différence entre son mari et elle, qu'il l'estimait
et ne l'aimait point, au lieu qu'elle l'aimait et ne l'estimait point. En effet,
elle lui témoignait de l'affection: mais, comme elle avait l'esprit vif et
délicat, elle ne l'estimait pas beaucoup, et elle avait cela de commun avec la
plupart des honnêtes gens; car, bien qu'il eût quelque esprit et qu'il fût assez
bien fait de sa personne, on ne s'accommodait point de lui, et il passait
presque partout pour fâcheux; de sorte que peu de gens l'ont regretté.» Cette
union si mal assortie ne dura que sept années. Le marquis de Sévigné et le
chevalier d'Albret courtisaient en même temps madame de Gondran. Cette
rivalité amena une rencontre, dans laquelle le premier s'enferra sur l'épée de
son adversaire. La blessure était mortelle: il expira peu de temps après le
combat, le 5 février 1651. Dans les années 1649 et 1650, le marquis de
Sévigné s'était enrôlé parmi les frondeurs. Le cardinal de Retz, son parent,
l'avait entraîné sans peine dans une révolte qui donnait carrière à son
humeur inquiète et turbulente. Il avait combattu quelque temps pour la
Fronde aux côtés du chevalier Renaud de Sévigné, son oncle, qui
commandait le fameux régiment de Corinthe, levé par le coadjuteur pour le
parlement.
On n'a qu'un très-petit nombre de lettres écrites par madame de Sévigné
pendant son mariage et les premières années de son veuvage; mais dans ces
quelques lettres, on remarque déjà cette facilité, cette vivacité spirituelle,
cette grâce ingénieuse et délicate qui l'ont immortalisée. En 1647, elle
écrivait à son cousin, le comte Bussy de Rabutin: «Je vous trouve un
plaisant mignon, de ne m'avoir pas écrit depuis deux mois: avez-vous oublié
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qui je suis, et le rang que je tiens dans la famille? Oh! vraiment, petit cadet,
je vous en III ferai bien ressouvenir! si vous me fâchez, je vous réduirai au
lambel[3]. Vous savez que je suis sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en
vous non plus d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien, je
vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un
garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et que j'en
ferai encore bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous
n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur de filles! etc.» Sans
doute les années donneront plus d'étendue et de force à l'esprit de madame
de Sévigné, plus de souplesse à son talent: mais on voit que dès cette
époque elle écrivait avec une vivacité et une grâce peu communes; et il est
étrange que l'abbé de Vauxcelles ait pu dire qu'elle était loin d'écrire dans sa
jeunesse aussi bien qu'elle le fit dans la suite.
Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renonça au monde tant
que dura leur enfance, et se réduisit au commerce de quelques amis. Elle
remplit tous ses devoirs de mère avec une tendre sollicitude, qu'éclairait un
jugement excellent. Afin d'être tout entière à ses enfants, elle ne voulut
point, si jeune qu'elle fût encore, profiter des occasions qui s'offrirent
plusieurs fois pour elle de se remarier. Ceux qui eussent voulu se faire
agréer d'elle comme amants furent éconduits, aussi bien que les prétendants
au titre d'époux. Parmi les premiers, on vit figurer de fort illustres
personnages. Turenne se montra quelque temps fort épris de la séduisante
veuve; le prince de Conti et le surintendant Fouquet ne négligèrent rien
pour toucher son cœur. Bussy écrivait à sa cousine en 1654: «Tenez-vous
bien, ma belle cousine! telle dame qui n'est pas intéressée est quelquefois
ambitieuse; et qui peut résister aux finances du roi, ne résiste pas toujours
aux cousins de Sa Majesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son
dessein, je vois bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne
vous y opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec quelle capacité je
me suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres....... Ce qui
m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux rivaux;
et il me semble déjà vous entendre dire:
Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin;
O Dieu, l'étrange peine!
IV
Dois-je chasser l'ami de mon cousin[4]?
je vous en III ferai bien ressouvenir! si vous me fâchez, je vous réduirai au
lambel[3]. Vous savez que je suis sur la fin d'une grossesse, et je ne trouve en
vous non plus d'inquiétude de ma santé que si j'étais encore fille. Eh bien, je
vous apprends, quand vous en devriez enrager, que je suis accouchée d'un
garçon, à qui je vais faire sucer la haine contre vous avec le lait; et que j'en
ferai encore bien d'autres, seulement pour vous faire des ennemis. Vous
n'avez pas eu l'esprit d'en faire autant: le beau faiseur de filles! etc.» Sans
doute les années donneront plus d'étendue et de force à l'esprit de madame
de Sévigné, plus de souplesse à son talent: mais on voit que dès cette
époque elle écrivait avec une vivacité et une grâce peu communes; et il est
étrange que l'abbé de Vauxcelles ait pu dire qu'elle était loin d'écrire dans sa
jeunesse aussi bien qu'elle le fit dans la suite.
Elle avait eu de son mari un fils et une fille. Elle renonça au monde tant
que dura leur enfance, et se réduisit au commerce de quelques amis. Elle
remplit tous ses devoirs de mère avec une tendre sollicitude, qu'éclairait un
jugement excellent. Afin d'être tout entière à ses enfants, elle ne voulut
point, si jeune qu'elle fût encore, profiter des occasions qui s'offrirent
plusieurs fois pour elle de se remarier. Ceux qui eussent voulu se faire
agréer d'elle comme amants furent éconduits, aussi bien que les prétendants
au titre d'époux. Parmi les premiers, on vit figurer de fort illustres
personnages. Turenne se montra quelque temps fort épris de la séduisante
veuve; le prince de Conti et le surintendant Fouquet ne négligèrent rien
pour toucher son cœur. Bussy écrivait à sa cousine en 1654: «Tenez-vous
bien, ma belle cousine! telle dame qui n'est pas intéressée est quelquefois
ambitieuse; et qui peut résister aux finances du roi, ne résiste pas toujours
aux cousins de Sa Majesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son
dessein, je vois bien que je suis désigné confident. Je crois que vous ne
vous y opposerez pas, sachant, comme vous faites, avec quelle capacité je
me suis acquitté de cette charge en d'autres rencontres....... Ce qui
m'inquiète, c'est que vous serez un peu embarrassée entre ces deux rivaux;
et il me semble déjà vous entendre dire:
Des deux côtés j'ai beaucoup de chagrin;
O Dieu, l'étrange peine!
IV
Dois-je chasser l'ami de mon cousin[4]?
Page 13
Dois-je chasser le cousin de la reine[5]?
Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que mon
exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous plaira-t-elle
pas[6]; peut-être aussi, la figure de l'autre[7]: mandez-moi des nouvelles de
celui-ci, et les progrès qu'il a faits depuis mon départ; à combien d'acquits
patents il a mis votre liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma
chère cousine; n'en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu,
comme si c'était une chose solide; et vous méprisez le bien, comme si vous
ne pouviez jamais en manquer, etc.» De pareils conseils restaient sans effet
sur madame de Sévigné. Assurément sa résistance aux attaques du prince de
Conti et aux insinuations de Bussy n'avait point sa source dans
l'indifférence d'une nature froide; peu de femmes eurent une sensibilité plus
active, une imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage; et la
perfection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun de
ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de bon goût
nécessaire pour séduire un cœur aussi délicat, un esprit aussi fin et aussi
sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal ne se trouvait ni dans
l'épais et honnête Turenne, ni dans le médiocre et ambitieux Conti, ni dans
l'inconstant Fouquet; encore moins dans le fat chevalier de Méré, et dans le
diseur de bons mots M. du Lude, qui furent aussi au nombre des soupirants;
encore moins dans le bonhomme Ménage, car lui aussi fut blessé au cœur,
et risqua plus d'une fois, malgré sa timidité et sa gaucherie, des déclarations
qui étaient repoussées avec de piquantes et inoffensives plaisanteries.
Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes grâces, de
manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait dans ses refus un tact
si délicat, des façons si douces et si aimables, un ascendant si fort de bon
sens et de raison, que les amants V rebutés devenaient de sincères et fidèles
amis. «Il n'y a guère que vous dans le royaume, lui écrivait Bussy, qui
puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié: nous n'en voyons presque
point qui, d'amant éconduit, ne devienne ennemi; et je suis persuadé qu'il
faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour faire en sorte que le
dépit d'un amant maltraité ne le porte pas à rompre avec elle.» Bussy avait
raison de conclure ainsi.
Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pouvoir le
faire sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se fit placer au
Peut-être craindrez-vous de vous attacher au service des princes, et que mon
exemple vous en rebutera; peut-être la taille de l'un ne vous plaira-t-elle
pas[6]; peut-être aussi, la figure de l'autre[7]: mandez-moi des nouvelles de
celui-ci, et les progrès qu'il a faits depuis mon départ; à combien d'acquits
patents il a mis votre liberté. La fortune vous fait de belles avances, ma
chère cousine; n'en soyez point ingrate. Vous vous amusez après la vertu,
comme si c'était une chose solide; et vous méprisez le bien, comme si vous
ne pouviez jamais en manquer, etc.» De pareils conseils restaient sans effet
sur madame de Sévigné. Assurément sa résistance aux attaques du prince de
Conti et aux insinuations de Bussy n'avait point sa source dans
l'indifférence d'une nature froide; peu de femmes eurent une sensibilité plus
active, une imagination plus vive qu'elle. Mais elle voulait être sage; et la
perfection de sa raison lui donnait la force de l'être. D'ailleurs aucun de
ceux qui soupiraient pour elle n'offrait l'idéal de tendresse et de bon goût
nécessaire pour séduire un cœur aussi délicat, un esprit aussi fin et aussi
sensible aux imperfections que le sien. Cet idéal ne se trouvait ni dans
l'épais et honnête Turenne, ni dans le médiocre et ambitieux Conti, ni dans
l'inconstant Fouquet; encore moins dans le fat chevalier de Méré, et dans le
diseur de bons mots M. du Lude, qui furent aussi au nombre des soupirants;
encore moins dans le bonhomme Ménage, car lui aussi fut blessé au cœur,
et risqua plus d'une fois, malgré sa timidité et sa gaucherie, des déclarations
qui étaient repoussées avec de piquantes et inoffensives plaisanteries.
Madame de Sévigné refusait ceux qui sollicitaient ses bonnes grâces, de
manière à les décourager sans les fâcher. Elle mettait dans ses refus un tact
si délicat, des façons si douces et si aimables, un ascendant si fort de bon
sens et de raison, que les amants V rebutés devenaient de sincères et fidèles
amis. «Il n'y a guère que vous dans le royaume, lui écrivait Bussy, qui
puissiez réduire un amant à se contenter d'amitié: nous n'en voyons presque
point qui, d'amant éconduit, ne devienne ennemi; et je suis persuadé qu'il
faut qu'une femme ait un mérite extraordinaire pour faire en sorte que le
dépit d'un amant maltraité ne le porte pas à rompre avec elle.» Bussy avait
raison de conclure ainsi.
Madame de Sévigné reparut dans le monde quand elle crut pouvoir le
faire sans que l'éducation de ses enfants en souffrît. Elle se fit placer au
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premier rang parmi les femmes qui ornaient par leur esprit et leur beauté la
société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de Rambouillet durait encore. On
sait qu'elle fut une des dames les plus admirées du cercle fameux que
présidait madame de Montausier. Son esprit gagna encore en légèreté et en
délicatesse dans le commerce de cette société ingénieuse: elle s'y raffina,
sans s'y gâter. Elle laissa aux femmes d'un goût moins pur, d'un jugement
moins solide que le sien, les subtilités, les fadeurs, le purisme affecté. On la
compta au nombre des précieuses[8]; mais ce nom était alors synonyme de
femme d'esprit. Quand Molière personnifia dans Cathos et Madelon la
pruderie, le pédantisme et l'extravagance dont l'hôtel de Rambouillet avait
donné les modèles, il eut grand soin de faire une distinction, et d'intituler sa
pièce les Précieuses ridicules.
A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu
scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa cousine,
on lit cet avertissement: «Nous vous verrons un jour regretter le temps que
vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal employé votre
jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et conserver une
réputation qu'un médisant vous peut ôter, et qui dépend plus de la fortune
que de votre conduite.» Il est malheureusement trop vrai que la médisance
peut quelquefois détruire ou compromettre les réputations les plus légitimes
et les plus solidement établies. Si madame de Sévigné n'éprouva pas par
elle-même la vérité de cette observation, ce ne fut pas la faute de Bussy; car
lui-même se chargea d'être ce médisant dont il cherchait à lui faire peur. En
1658, se trouvant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne
de cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt de dix mille
livres. Le service qu'il demandait fut promis sans VI peine: mais certaines
formalités un peu longues, que la prudence de l'abbé de Coulanges jugeait
nécessaires, ayant retardé l'envoi de la somme, Bussy se persuada qu'on
l'avait joué par une promesse vaine: irascible comme il l'était, il crut à un
mauvais procédé. Il avait l'habitude de se venger avec emportement de tous
les torts dont il était ou se croyait victime: il inséra dans son Histoire
amoureuse des Gaules un portrait satirique de madame de Sévigné, où non-
seulement il présentait sous un jour ridicule les qualités de son cœur et de
son esprit, mais lui prêtait des défauts et des vices qu'elle n'avait jamais eus.
Ainsi, méconnaissant cette vertu si pure à laquelle il avait lui-même rendu
hommage, il l'accusait de cacher sous les dehors d'une prude les désordres
société d'alors. Le beau temps de l'hôtel de Rambouillet durait encore. On
sait qu'elle fut une des dames les plus admirées du cercle fameux que
présidait madame de Montausier. Son esprit gagna encore en légèreté et en
délicatesse dans le commerce de cette société ingénieuse: elle s'y raffina,
sans s'y gâter. Elle laissa aux femmes d'un goût moins pur, d'un jugement
moins solide que le sien, les subtilités, les fadeurs, le purisme affecté. On la
compta au nombre des précieuses[8]; mais ce nom était alors synonyme de
femme d'esprit. Quand Molière personnifia dans Cathos et Madelon la
pruderie, le pédantisme et l'extravagance dont l'hôtel de Rambouillet avait
donné les modèles, il eut grand soin de faire une distinction, et d'intituler sa
pièce les Précieuses ridicules.
A la suite d'une de ces exhortations par lesquelles le galant et peu
scrupuleux Bussy cherchait à ébranler les sages résolutions de sa cousine,
on lit cet avertissement: «Nous vous verrons un jour regretter le temps que
vous aurez perdu; nous vous verrons repentir d'avoir mal employé votre
jeunesse, et d'avoir voulu avec tant de peine acquérir et conserver une
réputation qu'un médisant vous peut ôter, et qui dépend plus de la fortune
que de votre conduite.» Il est malheureusement trop vrai que la médisance
peut quelquefois détruire ou compromettre les réputations les plus légitimes
et les plus solidement établies. Si madame de Sévigné n'éprouva pas par
elle-même la vérité de cette observation, ce ne fut pas la faute de Bussy; car
lui-même se chargea d'être ce médisant dont il cherchait à lui faire peur. En
1658, se trouvant dans un pressant besoin d'argent pour faire la campagne
de cette année, il s'adressa à madame de Sévigné pour un prêt de dix mille
livres. Le service qu'il demandait fut promis sans VI peine: mais certaines
formalités un peu longues, que la prudence de l'abbé de Coulanges jugeait
nécessaires, ayant retardé l'envoi de la somme, Bussy se persuada qu'on
l'avait joué par une promesse vaine: irascible comme il l'était, il crut à un
mauvais procédé. Il avait l'habitude de se venger avec emportement de tous
les torts dont il était ou se croyait victime: il inséra dans son Histoire
amoureuse des Gaules un portrait satirique de madame de Sévigné, où non-
seulement il présentait sous un jour ridicule les qualités de son cœur et de
son esprit, mais lui prêtait des défauts et des vices qu'elle n'avait jamais eus.
Ainsi, méconnaissant cette vertu si pure à laquelle il avait lui-même rendu
hommage, il l'accusait de cacher sous les dehors d'une prude les désordres
Page 15
d'une femme galante. Ce portrait était pis qu'une satire, c'était une noire
calomnie. Après avoir couru quelque temps manuscrit, il fut imprimé, avec
le livre dont il faisait partie. Le monde fut assez juste pour ne pas se laisser
ébranler dans la bonne opinion qu'il avait conçue de madame de Sévigné:
mais, quoiqu'elle fût sans effet, une telle attaque venant d'un ami, d'un
parent, porta un coup douloureux à une âme aussi noble, à un cœur aussi
sensible. Cependant il suffit au coupable de donner, un an après, quelques
marques de repentir, pour obtenir un pardon complet. La haine ne pouvait
être un sentiment durable chez madame de Sévigné: bonne et indulgente
comme elle était, le ressentiment le plus légitime lui pesait; et la première
occasion de s'en débarrasser était aussitôt saisie par elle. Elle n'attendit
même pas pour pardonner à son cousin, qu'il fût malheureux: leur
réconciliation s'était déjà faite, lorsque Bussy, par ses scandaleuses
témérités, se fit envoyer à la Bastille.
En 1664, madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans une de ses
plus chères affections. Fouquet, qui s'était résigné à l'aimer comme elle le
voulait, et non comme il l'eût désiré, et qu'elle comptait au nombre de ses
amis les plus dévoués, fut arrêté à Nantes, et condamné, après un long
procès, à la prison pour le reste de ses jours. Pendant quelque temps sa vie
fut en péril. Plusieurs membres de la commission instituée pour le juger
opinaient avec force pour qu'il payât de sa tête les désordres de son
administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété les débats qui
devaient décider du sort de son ami. Par des lettres écrites coup sur coup,
elle tenait M. de Pomponne au courant des diverses phases et des
principaux détails du procès. M. de Pomponne avait VII été enveloppé dans
la disgrâce du surintendant; il vivait alors dans sa terre, où il subissait une
sorte d'exil. Dans toute la correspondance de madame de Sévigné, il est peu
de parties qui offrent plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe
qu'à rendre compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti, elle trace un
tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire; elle écrit
un admirable plaidoyer. Ces lettres, où se déploient toute son imagination et
tout son cœur, ont été justement regardées comme un trait de courage. Ce
journal qu'elle adressait à M. de Pomponne courait risque d'être intercepté
avant de parvenir à sa destination. Dans un temps où la persécution
s'étendait sur les amis de Fouquet, il eût été dangereux d'être surpris à le
plaindre, à l'admirer, et à faire circuler des réflexions sur le noble sang-froid
calomnie. Après avoir couru quelque temps manuscrit, il fut imprimé, avec
le livre dont il faisait partie. Le monde fut assez juste pour ne pas se laisser
ébranler dans la bonne opinion qu'il avait conçue de madame de Sévigné:
mais, quoiqu'elle fût sans effet, une telle attaque venant d'un ami, d'un
parent, porta un coup douloureux à une âme aussi noble, à un cœur aussi
sensible. Cependant il suffit au coupable de donner, un an après, quelques
marques de repentir, pour obtenir un pardon complet. La haine ne pouvait
être un sentiment durable chez madame de Sévigné: bonne et indulgente
comme elle était, le ressentiment le plus légitime lui pesait; et la première
occasion de s'en débarrasser était aussitôt saisie par elle. Elle n'attendit
même pas pour pardonner à son cousin, qu'il fût malheureux: leur
réconciliation s'était déjà faite, lorsque Bussy, par ses scandaleuses
témérités, se fit envoyer à la Bastille.
En 1664, madame de Sévigné fut cruellement éprouvée dans une de ses
plus chères affections. Fouquet, qui s'était résigné à l'aimer comme elle le
voulait, et non comme il l'eût désiré, et qu'elle comptait au nombre de ses
amis les plus dévoués, fut arrêté à Nantes, et condamné, après un long
procès, à la prison pour le reste de ses jours. Pendant quelque temps sa vie
fut en péril. Plusieurs membres de la commission instituée pour le juger
opinaient avec force pour qu'il payât de sa tête les désordres de son
administration. Madame de Sévigné suivait avec anxiété les débats qui
devaient décider du sort de son ami. Par des lettres écrites coup sur coup,
elle tenait M. de Pomponne au courant des diverses phases et des
principaux détails du procès. M. de Pomponne avait VII été enveloppé dans
la disgrâce du surintendant; il vivait alors dans sa terre, où il subissait une
sorte d'exil. Dans toute la correspondance de madame de Sévigné, il est peu
de parties qui offrent plus d'émotion et d'éloquence. Tandis qu'elle ne songe
qu'à rendre compte de ce qu'elle a vu et de ce qu'elle a senti, elle trace un
tableau dramatique et tout vivant de cette grande scène judiciaire; elle écrit
un admirable plaidoyer. Ces lettres, où se déploient toute son imagination et
tout son cœur, ont été justement regardées comme un trait de courage. Ce
journal qu'elle adressait à M. de Pomponne courait risque d'être intercepté
avant de parvenir à sa destination. Dans un temps où la persécution
s'étendait sur les amis de Fouquet, il eût été dangereux d'être surpris à le
plaindre, à l'admirer, et à faire circuler des réflexions sur le noble sang-froid
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de l'accusé et l'indécent acharnement des juges. Madame de Sévigné était
trop fidèle à l'amitié pour s'arrêter devant ces craintes; elle eut le courage de
ses alarmes et de sa douleur. Par là, le souvenir de son amitié pour Fouquet
a mérité d'être associé à celui du noble dévouement que lui témoignèrent
Pellisson et la Fontaine.
Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient les torts
des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles, en voyant sa fille, objet
de tant de soins et de tant d'amour, croître chaque jour en beauté, en esprit
et en grâces. Elle la présenta dans le monde en 1663, et la vit avec orgueil
s'attirer les hommages de tout ce qu'il y avait de distingué à la ville et à la
cour. Elle-même conservait encore assez de jeunesse pour que le monde,
qu'elle enchantait de plus en plus par son esprit, réservât une part d'éloges à
sa beauté. La mère et la fille formaient un couple brillant et unique, qui
attirait tous les regards. Les seigneurs à la mode, les poëtes de cour,
imaginaient pour elles les compliments les plus ingénieux. Benserade
composa en leur honneur un de ses plus jolis madrigaux:
Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
Tout grands héros que vous êtes,
Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue[9]:
Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue;
VIII
Elle verrait mourir le plus fidèle amant,
Faute de l'assister d'un regard seulement.
Injuste procédé, sotte façon de faire,
Que la pucelle tient de madame sa mère,
Et que la bonne dame au courage inhumain,
Se lassant aussi peu d'être belle que sage,
Encore tous les jours applique à son usage
Au détriment du genre humain.
La Fontaine, à la même époque, plaça cette dédicace en l'honneur de la
plus jolie fille de France[10], au commencement de la fable du Lion
amoureux:
trop fidèle à l'amitié pour s'arrêter devant ces craintes; elle eut le courage de
ses alarmes et de sa douleur. Par là, le souvenir de son amitié pour Fouquet
a mérité d'être associé à celui du noble dévouement que lui témoignèrent
Pellisson et la Fontaine.
Madame de Sévigné se consolait du chagrin que lui causaient les torts
des amis ingrats ou les malheurs des amis fidèles, en voyant sa fille, objet
de tant de soins et de tant d'amour, croître chaque jour en beauté, en esprit
et en grâces. Elle la présenta dans le monde en 1663, et la vit avec orgueil
s'attirer les hommages de tout ce qu'il y avait de distingué à la ville et à la
cour. Elle-même conservait encore assez de jeunesse pour que le monde,
qu'elle enchantait de plus en plus par son esprit, réservât une part d'éloges à
sa beauté. La mère et la fille formaient un couple brillant et unique, qui
attirait tous les regards. Les seigneurs à la mode, les poëtes de cour,
imaginaient pour elles les compliments les plus ingénieux. Benserade
composa en leur honneur un de ses plus jolis madrigaux:
Blondins accoutumés à faire des conquêtes,
Devant ce jeune objet si charmant et si doux,
Tout grands héros que vous êtes,
Il ne faut pas laisser pourtant de filer doux.
L'ingrate foule aux pieds Hercule et sa massue[9]:
Quelle que soit l'offrande, elle n'est point reçue;
VIII
Elle verrait mourir le plus fidèle amant,
Faute de l'assister d'un regard seulement.
Injuste procédé, sotte façon de faire,
Que la pucelle tient de madame sa mère,
Et que la bonne dame au courage inhumain,
Se lassant aussi peu d'être belle que sage,
Encore tous les jours applique à son usage
Au détriment du genre humain.
La Fontaine, à la même époque, plaça cette dédicace en l'honneur de la
plus jolie fille de France[10], au commencement de la fable du Lion
amoureux:
Page 17
Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près[11],
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable......? etc.
Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de IX
Sévigné. Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il n'était plus
jeune: âgé de quarante ans, il avait été déjà marié deux fois, et avait eu deux
filles de sa première femme. Mais madame de Sévigné le trouvait tel qu'on
le pouvait souhaiter, et par sa naissance, et par ses établissements, et par
ses bonnes qualités. Il était, à cette époque, attaché à la cour; et l'estime
dont il y jouissait semblait devoir l'appeler aux plus brillants emplois.
Madame de Sévigné se réjouissait d'une alliance qui, en lui faisant attendre
pour sa fille une haute fortune, lui laissait l'espérance de la garder auprès
d'elle: cette attente fut trompée en partie. M. de Grignan fut appelé à un
poste éminent, mais loin de Paris et de la cour. Quinze ou seize mois après
son mariage, il alla remplir en Provence les fonctions de gouverneur, et
emmena sa femme avec lui.
Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette séparation
creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle ne put jamais
s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à la grande ressource des
âmes tendres contre l'absence: elle écrivit des lettres, et les multiplia, sans
jamais se rassasier de cette douceur. Ainsi se forma ce précieux recueil qui
devait être lu par la postérité et placé au nombre des plus rares monuments
du génie.
Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de voir
rappeler son gendre à la cour, pour y occuper une place digne de ses
services. Ce rappel n'eut pas lieu: elle ne revit sa fille qu'au moyen des
voyages qu'elle faisait en Provence, ou des visites, beaucoup trop rares à
son gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. Madame de Sévigné avait eu de
l'ambition, non pour elle, mais pour ses enfants: aussi les vit-elle avec peine
rester en chemin. M. de Grignan ne sortit pas de son gouvernement de
Provence, X place importante, mais qui, en même temps qu'elle l'obligeait à
des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite et celui de sa femme dans
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
A votre indifférence près[11],
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d'une fable......? etc.
Plusieurs seigneurs prétendirent à la main de mademoiselle de IX
Sévigné. Le comte de Grignan fut préféré, et l'épousa en 1669. Il n'était plus
jeune: âgé de quarante ans, il avait été déjà marié deux fois, et avait eu deux
filles de sa première femme. Mais madame de Sévigné le trouvait tel qu'on
le pouvait souhaiter, et par sa naissance, et par ses établissements, et par
ses bonnes qualités. Il était, à cette époque, attaché à la cour; et l'estime
dont il y jouissait semblait devoir l'appeler aux plus brillants emplois.
Madame de Sévigné se réjouissait d'une alliance qui, en lui faisant attendre
pour sa fille une haute fortune, lui laissait l'espérance de la garder auprès
d'elle: cette attente fut trompée en partie. M. de Grignan fut appelé à un
poste éminent, mais loin de Paris et de la cour. Quinze ou seize mois après
son mariage, il alla remplir en Provence les fonctions de gouverneur, et
emmena sa femme avec lui.
Madame de Sévigné aimait sa fille avec idolâtrie. Cette séparation
creusa dans sa vie un vide profond et douloureux, auquel elle ne put jamais
s'accoutumer. Pour le combler, elle eut recours à la grande ressource des
âmes tendres contre l'absence: elle écrivit des lettres, et les multiplia, sans
jamais se rassasier de cette douceur. Ainsi se forma ce précieux recueil qui
devait être lu par la postérité et placé au nombre des plus rares monuments
du génie.
Madame de Sévigné nourrit pendant longtemps l'espérance de voir
rappeler son gendre à la cour, pour y occuper une place digne de ses
services. Ce rappel n'eut pas lieu: elle ne revit sa fille qu'au moyen des
voyages qu'elle faisait en Provence, ou des visites, beaucoup trop rares à
son gré, qu'elle recevait d'elle à Paris. Madame de Sévigné avait eu de
l'ambition, non pour elle, mais pour ses enfants: aussi les vit-elle avec peine
rester en chemin. M. de Grignan ne sortit pas de son gouvernement de
Provence, X place importante, mais qui, en même temps qu'elle l'obligeait à
des dépenses ruineuses, ensevelissait son mérite et celui de sa femme dans
Page 18
une province éloignée. Le marquis de Sévigné, auquel sa mère avait acheté
la charge de guidon, puis celle de sous-lieutenant des gendarmes du
Dauphin, n'obtint aucun avancement. Il finit par se dégoûter de sa charge, et
la vendit. C'était un brave officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses
galanteries, son goût pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de
bien faire son service, mais lui ôtaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire
pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le disait sa
mère, eut beaucoup de guignon. Après avoir vendu sa charge, il se maria
avec la fille d'un conseiller au parlement de Bretagne, pourvue d'une assez
belle dot, et acheva ses jours dans le repos et dans la dévotion.
Nous ne sommes pas heureux: ces mots reviennent plusieurs fois dans
les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, qui ne se retira
jamais du monde, se retira à peu près de la cour. Elle ne s'y fit plus
présenter qu'à de longs intervalles. Elle était lasse d'y figurer sans titre, sans
faveurs pour elle ni pour les siens. Il lui aurait fallu plus de frivolité et
d'amour-propre qu'elle n'en avait, pour se contenter du rôle qu'y jouait
madame de Coulanges[12]. En 1680, elle écrit des Rochers à sa fille: «Mon
fils dit[13] qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les comédies de Corneille
charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir d'être
obligé d'y être, et d'y avoir un maître, une place, une contenance; que pour
moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par
n'en avoir point que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était
un chagrin, et que je me vengeais à en médire, comme Montaigne de la
jeunesse: que j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme je
fais, entre mademoiselle XI du Plessis et mademoiselle de Launay, qu'au
milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour moi, ma
belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de Grignan et
vous étiez placés comme vous le méritez, vous ne vous accommodassiez
pas fort bien de cette vie; mais la Providence ne veut pas que vous ayez
d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi, j'ai vu des moments
où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît dans la plus agréable
situation du monde; et puis tout d'un coup c'étaient des prisons et des exils.»
Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne, de
l'emprisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy, et de l'exil de
M. et de Mme de Pomponne. Dans la société d'élite où elle vécut toujours,
elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus que toute autre chose
la charge de guidon, puis celle de sous-lieutenant des gendarmes du
Dauphin, n'obtint aucun avancement. Il finit par se dégoûter de sa charge, et
la vendit. C'était un brave officier, et un homme de beaucoup d'esprit. Ses
galanteries, son goût pour le plaisir et la dépense, ne l'empêchaient pas de
bien faire son service, mais lui ôtaient l'esprit de suite et l'activité nécessaire
pour se pousser par l'intrigue. Il manqua d'habileté, et, comme le disait sa
mère, eut beaucoup de guignon. Après avoir vendu sa charge, il se maria
avec la fille d'un conseiller au parlement de Bretagne, pourvue d'une assez
belle dot, et acheva ses jours dans le repos et dans la dévotion.
Nous ne sommes pas heureux: ces mots reviennent plusieurs fois dans
les lettres écrites à Bussy. Vers 1678, madame de Sévigné, qui ne se retira
jamais du monde, se retira à peu près de la cour. Elle ne s'y fit plus
présenter qu'à de longs intervalles. Elle était lasse d'y figurer sans titre, sans
faveurs pour elle ni pour les siens. Il lui aurait fallu plus de frivolité et
d'amour-propre qu'elle n'en avait, pour se contenter du rôle qu'y jouait
madame de Coulanges[12]. En 1680, elle écrit des Rochers à sa fille: «Mon
fils dit[13] qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les comédies de Corneille
charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir d'être
obligé d'y être, et d'y avoir un maître, une place, une contenance; que pour
moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était que par
n'en avoir point que je m'en étais éloignée; que cette espèce de mépris était
un chagrin, et que je me vengeais à en médire, comme Montaigne de la
jeunesse: que j'admirais qu'il aimât mieux passer son après-dîner, comme je
fais, entre mademoiselle XI du Plessis et mademoiselle de Launay, qu'au
milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon. Ce que je dis pour moi, ma
belle, vraiment je le dis pour vous. Ne croyez pas que si M. de Grignan et
vous étiez placés comme vous le méritez, vous ne vous accommodassiez
pas fort bien de cette vie; mais la Providence ne veut pas que vous ayez
d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour moi, j'ai vu des moments
où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît dans la plus agréable
situation du monde; et puis tout d'un coup c'étaient des prisons et des exils.»
Elle veut sans doute parler ici de la mort de Turenne, de
l'emprisonnement du cardinal de Retz, de Fouquet, de Bussy, et de l'exil de
M. et de Mme de Pomponne. Dans la société d'élite où elle vécut toujours,
elle trouva beaucoup d'amis, et même (ce qui fait plus que toute autre chose
Page 19
l'éloge de son caractère) beaucoup d'amis dévoués. Mais elle en eut peu qui
fussent en possession d'un grand crédit. Ceux qu'on vient de nommer, et sur
la fortune desquels elle avait fondé de légitimes espérances, disparurent de
la scène brusquement, et n'eurent pas le temps de faire agir leur bonne
volonté pour elle. Du reste, il ne faut pas croire qu'elle ne sut pas supporter
ces mécomptes: elle était trop sage pour n'être pas capable de se résigner. A
la suite du passage qui vient d'être cité, elle ajoute: «Trouvez-vous que ma
fortune ait été fort heureuse? Je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des
moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi.» Ce langage était
sincère. Sa résignation ne ressemblait point à celle de son cousin: ce n'était
point ce masque de tranquillité et de philosophie que l'orgueilleux Bussy
prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel on voit à plein son dépit
d'être annulé par la disgrâce, et sa colère contre le prince qu'il flatte encore
du fond de son exil.
Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa fille ou
ses propres voyages en Provence, madame de Sévigné ne vécut point
toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller passer une saison dans
sa terre des Rochers, pour demander des comptes à ses fermiers, ou pour
réparer par les économies d'un séjour en Bretagne les dépenses qu'en bonne
mère elle s'était imposées pour le prodigue marquis. Alors, du milieu de
cette vie de conversations délicates et de fêtes brillantes qu'elle menait à
Paris, elle se trouvait tout à coup transportée dans la solitude d'un antique
manoir, à peine troublée par les visites de quelques provinciaux XII insipides
ou ridicules. Mais, comme on le voit par ses lettres, ces temps d'exil
n'avaient rien de rude pour elle. Le plus grand de ses plaisirs, la consolation
inépuisable de sa vie, la suivait partout: c'était cette correspondance de tous
les jours qu'elle entretenait avec sa fille adorée. D'ailleurs elle avait des
amis dont la société ne lui manquait nulle part: c'étaient ses livres chéris,
Virgile, Montaigne, Molière; surtout Pascal, qu'elle mettait de moitié à tout
ce qui est beau; Arnauld et Nicolle dont le beau langage la séduisait aux
opinions de Port-Royal; et le grand Corneille, qui la transportait
d'admiration au point de la rendre injuste pour Racine. A ce goût sérieux et
passionné pour l'étude, elle joignait une autre ressource non moins sûre
contre l'ennui: c'était ce vif amour des beautés de la nature, qu'on a eu
raison de remarquer comme un des traits caractéristiques de son génie.
Dans le site pittoresque au milieu duquel s'élevait sa demeure, dans les bois
fussent en possession d'un grand crédit. Ceux qu'on vient de nommer, et sur
la fortune desquels elle avait fondé de légitimes espérances, disparurent de
la scène brusquement, et n'eurent pas le temps de faire agir leur bonne
volonté pour elle. Du reste, il ne faut pas croire qu'elle ne sut pas supporter
ces mécomptes: elle était trop sage pour n'être pas capable de se résigner. A
la suite du passage qui vient d'être cité, elle ajoute: «Trouvez-vous que ma
fortune ait été fort heureuse? Je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des
moments de murmure, ce n'est point par rapport à moi.» Ce langage était
sincère. Sa résignation ne ressemblait point à celle de son cousin: ce n'était
point ce masque de tranquillité et de philosophie que l'orgueilleux Bussy
prend dans toutes ses lettres, et au travers duquel on voit à plein son dépit
d'être annulé par la disgrâce, et sa colère contre le prince qu'il flatte encore
du fond de son exil.
Dans les longs intervalles qui s'écoulèrent entre les visites de sa fille ou
ses propres voyages en Provence, madame de Sévigné ne vécut point
toujours à Paris. Il lui fallait de temps en temps aller passer une saison dans
sa terre des Rochers, pour demander des comptes à ses fermiers, ou pour
réparer par les économies d'un séjour en Bretagne les dépenses qu'en bonne
mère elle s'était imposées pour le prodigue marquis. Alors, du milieu de
cette vie de conversations délicates et de fêtes brillantes qu'elle menait à
Paris, elle se trouvait tout à coup transportée dans la solitude d'un antique
manoir, à peine troublée par les visites de quelques provinciaux XII insipides
ou ridicules. Mais, comme on le voit par ses lettres, ces temps d'exil
n'avaient rien de rude pour elle. Le plus grand de ses plaisirs, la consolation
inépuisable de sa vie, la suivait partout: c'était cette correspondance de tous
les jours qu'elle entretenait avec sa fille adorée. D'ailleurs elle avait des
amis dont la société ne lui manquait nulle part: c'étaient ses livres chéris,
Virgile, Montaigne, Molière; surtout Pascal, qu'elle mettait de moitié à tout
ce qui est beau; Arnauld et Nicolle dont le beau langage la séduisait aux
opinions de Port-Royal; et le grand Corneille, qui la transportait
d'admiration au point de la rendre injuste pour Racine. A ce goût sérieux et
passionné pour l'étude, elle joignait une autre ressource non moins sûre
contre l'ennui: c'était ce vif amour des beautés de la nature, qu'on a eu
raison de remarquer comme un des traits caractéristiques de son génie.
Dans le site pittoresque au milieu duquel s'élevait sa demeure, dans les bois
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séculaires qui l'entouraient, elle trouvait toujours de quoi charmer ses yeux
et occuper sa pensée. Elle en parle sans cesse, elle nous les représente sous
tous les aspects que leur donnaient les changements des saisons et les
diverses heures du jour, avec une admiration naïve et poétique qui surprend,
dans cette époque si peu soucieuse des champs et des plaisirs simples qu'ils
procurent, si exclusivement éblouie par l'élégance de la vie sociale et le luxe
des cours. C'est une surprise analogue à celle qu'on éprouve souvent en
lisant la Fontaine, mais plus vive peut-être, parce qu'on s'attendait moins à
trouver ce sentiment si vrai, si passionné des grâces négligées ou des
magnificences sauvages de la nature, chez la grande dame élevée par le
monde et pour le monde, sans cesse mêlée aux plaisirs d'une société
exquise, où elle avait une place si brillante, que chez le poëte indépendant et
rêveur, habitué à s'inspirer du spectacle des champs et des bois, où d'ailleurs
il cherchait ordinairement ses modèles.
Madame de Sévigné, parvenue à la vieillesse, fit en Provence, dans
l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des Grignan venait de
célébrer sous ses yeux un double mariage, celui de son petit-fils avec la fille
d'un fermier général[14], et celui de sa petite-fille, de cette charmante Pauline
dont elle avait commencé l'éducation, avec le marquis de Simiane; quand
madame XIII de Grignan, dont la santé donnait des craintes depuis plusieurs
années, fut atteinte d'une maladie qui pendant quelque temps mit ses jours
en péril. Madame de Sévigné, dans cette circonstance, ressentit avec tant de
force les émotions d'une mère tendre, et en remplit les devoirs avec tant
d'ardeur, que sa santé, jusque-là excellente, en fut gravement altérée. Dans
l'instant où madame de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba
dangereusement malade elle-même: le 10 avril 1696, elle avait cessé de
vivre. Le vœu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses lettres
fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi: «Si j'avais un
cœur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et sensible dont j'ai été
pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma vie soit composée de
plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien clairement avec quelle
vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la Providence ne dérange point
l'ordre de la nature, qui m'a fait naître votre mère et venir en ce monde
beaucoup devant vous. C'est la règle et la raison, ma fille, que je parte la
première; et Dieu, pour qui nos cœurs sont ouverts, sait bien avec quelle
instance je lui demande que cet ordre s'observe en moi, etc.»
et occuper sa pensée. Elle en parle sans cesse, elle nous les représente sous
tous les aspects que leur donnaient les changements des saisons et les
diverses heures du jour, avec une admiration naïve et poétique qui surprend,
dans cette époque si peu soucieuse des champs et des plaisirs simples qu'ils
procurent, si exclusivement éblouie par l'élégance de la vie sociale et le luxe
des cours. C'est une surprise analogue à celle qu'on éprouve souvent en
lisant la Fontaine, mais plus vive peut-être, parce qu'on s'attendait moins à
trouver ce sentiment si vrai, si passionné des grâces négligées ou des
magnificences sauvages de la nature, chez la grande dame élevée par le
monde et pour le monde, sans cesse mêlée aux plaisirs d'une société
exquise, où elle avait une place si brillante, que chez le poëte indépendant et
rêveur, habitué à s'inspirer du spectacle des champs et des bois, où d'ailleurs
il cherchait ordinairement ses modèles.
Madame de Sévigné, parvenue à la vieillesse, fit en Provence, dans
l'année 1694, un voyage qui fut le dernier. La famille des Grignan venait de
célébrer sous ses yeux un double mariage, celui de son petit-fils avec la fille
d'un fermier général[14], et celui de sa petite-fille, de cette charmante Pauline
dont elle avait commencé l'éducation, avec le marquis de Simiane; quand
madame XIII de Grignan, dont la santé donnait des craintes depuis plusieurs
années, fut atteinte d'une maladie qui pendant quelque temps mit ses jours
en péril. Madame de Sévigné, dans cette circonstance, ressentit avec tant de
force les émotions d'une mère tendre, et en remplit les devoirs avec tant
d'ardeur, que sa santé, jusque-là excellente, en fut gravement altérée. Dans
l'instant où madame de Grignan commençait à se rétablir, elle tomba
dangereusement malade elle-même: le 10 avril 1696, elle avait cessé de
vivre. Le vœu touchant qu'elle avait exprimé plusieurs fois dans ses lettres
fut réalisé. On a pu remarquer la lettre qui commence ainsi: «Si j'avais un
cœur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et sensible dont j'ai été
pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma vie soit composée de
plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien clairement avec quelle
vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la Providence ne dérange point
l'ordre de la nature, qui m'a fait naître votre mère et venir en ce monde
beaucoup devant vous. C'est la règle et la raison, ma fille, que je parte la
première; et Dieu, pour qui nos cœurs sont ouverts, sait bien avec quelle
instance je lui demande que cet ordre s'observe en moi, etc.»
Page 21
Du vivant même de madame de Sévigné, son talent épistolaire était
célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu avec intérêt les
lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les cassettes du surintendant
Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées dans ses Mémoires. Souvent
quand une lettre charmante, comme elle en écrivait tant, avait été lue par le
parent ou l'ami auquel elle s'adressait, celui-ci en parlait, la montrait, la
prêtait. Elle n'ignorait point ces indiscrétions, et ne s'y opposait pas. Il y
avait ainsi des lettres d'elle qui couraient de main en main, et qu'on
désignait par un nom tiré de ce qui en faisait le sujet principal ou le trait le
plus saillant. Madame de Coulanges lui écrivait en 1673: «Je ne veux pas
oublier ce qui m'est arrivé ce matin; on m'a dit: Madame, voilà un laquais
de madame de Thianges. J'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait
à me dire: Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie
de lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et celle de la
prairie[15]. J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, XIV et je
m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme
vous voyez; il est certain qu'elles sont délicieuses, et vous êtes comme vos
lettres.» Il était difficile que la correspondance de madame de Sévigné, dont
plusieurs échantillons avaient eu ainsi dans le grand monde une sorte de
publicité de son vivant, demeurât ignorée après sa mort. Ce que la société
de son temps avait vu de ses lettres avait fait trop de bruit pour que sa
famille ne les conservât pas avec un soin religieux, et pour que le public
oubliât quel dépôt avait dû rester entre les mains de ses héritiers et n'en
désirât point la publication.
Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 1726, par
les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte de Bussy, auquel madame
de Simiane avait remis des copies d'un assez grand nombre des manuscrits
de son aïeule. Cette édition fut reproduite plusieurs fois: elle était encore
très-incomplète. En 1754 il en parut une autre, dont l'éditeur fut le chevalier
de Perrin, ami de madame de Simiane. La famille de madame de Sévigné
n'avait point autorisé l'édition de l'abbé de Bussy: elle donna son
autorisation au nouvel éditeur, entre les mains duquel elle remit les
originaux de toutes les lettres déjà connues, et de celles qui ne l'étaient pas
encore. Mais comme certains passages des premières éditions avaient
soulevé beaucoup de plaintes de la part des familles sur lesquelles madame
de Sévigné révélait des détails peu honorables, madame de Simiane chargea
célèbre à la cour et dans le grand monde. Louis XIV avait lu avec intérêt les
lettres d'elle qui s'étaient trouvées dans les cassettes du surintendant
Fouquet, et celles que Bussy avait entremêlées dans ses Mémoires. Souvent
quand une lettre charmante, comme elle en écrivait tant, avait été lue par le
parent ou l'ami auquel elle s'adressait, celui-ci en parlait, la montrait, la
prêtait. Elle n'ignorait point ces indiscrétions, et ne s'y opposait pas. Il y
avait ainsi des lettres d'elle qui couraient de main en main, et qu'on
désignait par un nom tiré de ce qui en faisait le sujet principal ou le trait le
plus saillant. Madame de Coulanges lui écrivait en 1673: «Je ne veux pas
oublier ce qui m'est arrivé ce matin; on m'a dit: Madame, voilà un laquais
de madame de Thianges. J'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il avait
à me dire: Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui vous prie
de lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et celle de la
prairie[15]. J'ai dit au laquais que je les porterais à sa maîtresse, XIV et je
m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit qu'elles méritent, comme
vous voyez; il est certain qu'elles sont délicieuses, et vous êtes comme vos
lettres.» Il était difficile que la correspondance de madame de Sévigné, dont
plusieurs échantillons avaient eu ainsi dans le grand monde une sorte de
publicité de son vivant, demeurât ignorée après sa mort. Ce que la société
de son temps avait vu de ses lettres avait fait trop de bruit pour que sa
famille ne les conservât pas avec un soin religieux, et pour que le public
oubliât quel dépôt avait dû rester entre les mains de ses héritiers et n'en
désirât point la publication.
Le premier recueil de lettres de madame de Sévigné parut en 1726, par
les soins de l'abbé de Bussy, fils cadet du comte de Bussy, auquel madame
de Simiane avait remis des copies d'un assez grand nombre des manuscrits
de son aïeule. Cette édition fut reproduite plusieurs fois: elle était encore
très-incomplète. En 1754 il en parut une autre, dont l'éditeur fut le chevalier
de Perrin, ami de madame de Simiane. La famille de madame de Sévigné
n'avait point autorisé l'édition de l'abbé de Bussy: elle donna son
autorisation au nouvel éditeur, entre les mains duquel elle remit les
originaux de toutes les lettres déjà connues, et de celles qui ne l'étaient pas
encore. Mais comme certains passages des premières éditions avaient
soulevé beaucoup de plaintes de la part des familles sur lesquelles madame
de Sévigné révélait des détails peu honorables, madame de Simiane chargea
Page 22
M. de Perrin d'y faire des modifications et quelques retranchements. Elle
voulut en outre qu'il prît soin d'arranger tous les passages d'où l'on pouvait
tirer des conjectures fâcheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa
mère. Ce double vœu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que
l'édition de 1754, plus complète que les précédentes, et qui, de plus, a sur
elles l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est cependant
moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les éditeurs qui se sont
succédé depuis 1754 jusqu'en 1806, et qui tous ont reproduit exactement,
sauf quelques additions, le travail du chevalier de Perrin. Le mérite de la
dernière édition, celle de M. de Monmerqué, est d'offrir un contrôle du
travail de M. de Perrin par celui des éditeurs antérieurs, qui ne sont
qu'incomplets et rarement infidèles, et une nouvelle révision du texte sur
tous les originaux XV qui ont été conservés. M. de Monmerqué a donné
ainsi au public un texte véritablement restauré. La collection s'est encore
enrichie entre ses mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le
service rendu au public par M. de Monmerqué serait plus complet, si au
texte réparé par ses soins il avait joint des notes plus instructives, moins
sèches, plus nombreuses. Il est vrai qu'un commentaire satisfaisant des
lettres de madame de Sévigné, et propre à dissiper toutes les obscurités qui
s'y rencontrent, exigerait un immense travail.
Un esprit fin, délicat, pénétrant, enjoué; une raison droite et sûre,
souvent profonde; une imagination active, mobile, féconde, qui s'intéresse à
tout, qui reproduit avec une vérité et une vivacité singulières de
mouvements et de couleurs tous les objets qui l'ont frappée; une sensibilité
vive et douce, qui a sa source, non dans la tête, mais dans le cœur; qui
s'épanche aisément, abondamment, et dont toutes les émotions se
communiquent: tels sont les éléments divers dont se compose le génie de
madame de Sévigné. Pour se révéler avec toute leur force et tout leur éclat
quand elle tient la plume, ces dons heureux de sa nature n'ont pas besoin
que le travail et l'art viennent les élaborer, les combiner, les transformer.
Pour être spirituelle, aimable, profonde, entraînante, madame de Sévigné n'a
pas besoin de vouloir et de calculer; il lui suffit pour cela de se livrer à ses
facultés: elle n'a qu'à être elle-même. Le naturel, l'abandon, l'élan spontané,
ces qualités, chez elle, accompagnent toutes les autres, pour en doubler le
prix.
voulut en outre qu'il prît soin d'arranger tous les passages d'où l'on pouvait
tirer des conjectures fâcheuses sur le caractère de madame de Grignan, sa
mère. Ce double vœu fut docilement exécuté. Il est résulté de là que
l'édition de 1754, plus complète que les précédentes, et qui, de plus, a sur
elles l'avantage d'avoir été dressée d'après les originaux, est cependant
moins fidèle. C'est ce que n'ont pas aperçu tous les éditeurs qui se sont
succédé depuis 1754 jusqu'en 1806, et qui tous ont reproduit exactement,
sauf quelques additions, le travail du chevalier de Perrin. Le mérite de la
dernière édition, celle de M. de Monmerqué, est d'offrir un contrôle du
travail de M. de Perrin par celui des éditeurs antérieurs, qui ne sont
qu'incomplets et rarement infidèles, et une nouvelle révision du texte sur
tous les originaux XV qui ont été conservés. M. de Monmerqué a donné
ainsi au public un texte véritablement restauré. La collection s'est encore
enrichie entre ses mains de quelques lettres jusqu'ici inédites. Mais le
service rendu au public par M. de Monmerqué serait plus complet, si au
texte réparé par ses soins il avait joint des notes plus instructives, moins
sèches, plus nombreuses. Il est vrai qu'un commentaire satisfaisant des
lettres de madame de Sévigné, et propre à dissiper toutes les obscurités qui
s'y rencontrent, exigerait un immense travail.
Un esprit fin, délicat, pénétrant, enjoué; une raison droite et sûre,
souvent profonde; une imagination active, mobile, féconde, qui s'intéresse à
tout, qui reproduit avec une vérité et une vivacité singulières de
mouvements et de couleurs tous les objets qui l'ont frappée; une sensibilité
vive et douce, qui a sa source, non dans la tête, mais dans le cœur; qui
s'épanche aisément, abondamment, et dont toutes les émotions se
communiquent: tels sont les éléments divers dont se compose le génie de
madame de Sévigné. Pour se révéler avec toute leur force et tout leur éclat
quand elle tient la plume, ces dons heureux de sa nature n'ont pas besoin
que le travail et l'art viennent les élaborer, les combiner, les transformer.
Pour être spirituelle, aimable, profonde, entraînante, madame de Sévigné n'a
pas besoin de vouloir et de calculer; il lui suffit pour cela de se livrer à ses
facultés: elle n'a qu'à être elle-même. Le naturel, l'abandon, l'élan spontané,
ces qualités, chez elle, accompagnent toutes les autres, pour en doubler le
prix.
Page 23
De là ce style négligé, naïf, expressif, plein de saillies, pittoresque,
hardi, varié, qui dans sa familiarité prend tous les tons et rassemble tous les
genres d'éloquence, même l'éloquence sublime.
Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y
trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle: elles
forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instructifs: mais cet
intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu à leur succès. Ce qui fait le
charme le plus puissant de ce recueil, c'est la mise en œuvre de tant
d'événements grands et petits, par l'esprit et par l'imagination de madame de
Sévigné. Ce qui frappe, ce qui séduit, c'est bien moins l'importance ou la
nouveauté des faits, que la finesse ou l'élévation du penseur, que le coloris
du peintre. A qui en douterait, il n'y aurait qu'à faire lire les lettres qu'elle
écrit des Rochers: là, elle est bien loin de la cour, elle XVI ignore toutes les
nouvelles: ces lettres ont-elles moins d'agrément? Elle nous attache alors
seulement par la nature de ses sentiments et de ses pensées, et par la forme
dont elle les revêt; elle nous intéresse aux plus petites choses, par la
manière vive dont elle les sent, les conçoit, les exprime.
Madame de Sévigné est naturelle, naïve: mais il faut bien se garder, en
lui appliquant ces mots, de les prendre ou de paraître les prendre dans un
sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas, ne peut pas être l'instinct aveugle d'un
talent qui s'ignore lui-même, comme semblent le croire beaucoup de ses
admirateurs, qui, en appréciant son génie, n'ont à la bouche que les mots de
candeur, ingénuité, abandon, et retournent et commentent ces mots en tant
de façons et en leur laissant un sens si étendu, qu'ils font d'elle, en vérité,
une sorte de phénomène impossible, une femme d'esprit et de génie de la
société de Louis XIV, presque aussi naturelle et aussi spontanée que l'arbre
qui donne son fruit[16]. Formée à l'école des anciens par Ménage; élevée
dans l'amour intelligent des choses délicates par la cour d'Anne d'Autriche;
vivant au milieu d'un monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait;
habituée, dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs[17] sur son esprit
et son bien dire, madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses lettres
tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et par une sorte
d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne travaillait point ses
lettres: qui oserait l'en accuser[18]? mais XVII croyons que, sans y mettre
aucun apprêt, sans se préoccuper de leur succès pour le présent ni pour
l'avenir, elle avait conscience et se sentait heureuse d'y verser toutes les
hardi, varié, qui dans sa familiarité prend tous les tons et rassemble tous les
genres d'éloquence, même l'éloquence sublime.
Sans doute ces lettres reçoivent un grand prix des détails qui s'y
trouvent sur tant de personnages et d'événements du grand siècle: elles
forment un livre d'histoire rempli de faits curieux ou instructifs: mais cet
intérêt historique n'a contribué qu'en second lieu à leur succès. Ce qui fait le
charme le plus puissant de ce recueil, c'est la mise en œuvre de tant
d'événements grands et petits, par l'esprit et par l'imagination de madame de
Sévigné. Ce qui frappe, ce qui séduit, c'est bien moins l'importance ou la
nouveauté des faits, que la finesse ou l'élévation du penseur, que le coloris
du peintre. A qui en douterait, il n'y aurait qu'à faire lire les lettres qu'elle
écrit des Rochers: là, elle est bien loin de la cour, elle XVI ignore toutes les
nouvelles: ces lettres ont-elles moins d'agrément? Elle nous attache alors
seulement par la nature de ses sentiments et de ses pensées, et par la forme
dont elle les revêt; elle nous intéresse aux plus petites choses, par la
manière vive dont elle les sent, les conçoit, les exprime.
Madame de Sévigné est naturelle, naïve: mais il faut bien se garder, en
lui appliquant ces mots, de les prendre ou de paraître les prendre dans un
sens trop absolu. Sa naïveté n'est pas, ne peut pas être l'instinct aveugle d'un
talent qui s'ignore lui-même, comme semblent le croire beaucoup de ses
admirateurs, qui, en appréciant son génie, n'ont à la bouche que les mots de
candeur, ingénuité, abandon, et retournent et commentent ces mots en tant
de façons et en leur laissant un sens si étendu, qu'ils font d'elle, en vérité,
une sorte de phénomène impossible, une femme d'esprit et de génie de la
société de Louis XIV, presque aussi naturelle et aussi spontanée que l'arbre
qui donne son fruit[16]. Formée à l'école des anciens par Ménage; élevée
dans l'amour intelligent des choses délicates par la cour d'Anne d'Autriche;
vivant au milieu d'un monde qui savait le prix du bon goût et le recherchait;
habituée, dès sa jeunesse, aux hommages les plus flatteurs[17] sur son esprit
et son bien dire, madame de Sévigné ne pouvait répandre dans ses lettres
tant de traits charmants ou profonds sans s'en douter, et par une sorte
d'inspiration fortuite et aveugle. Sans doute elle ne travaillait point ses
lettres: qui oserait l'en accuser[18]? mais XVII croyons que, sans y mettre
aucun apprêt, sans se préoccuper de leur succès pour le présent ni pour
l'avenir, elle avait conscience et se sentait heureuse d'y verser toutes les
Page 24
saillies, toutes les réflexions fines, tous les mots éloquents que son fertile
génie trouvait sans peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles
étaient l'objet, elle y souscrivait sans en être fière, sans en concevoir de
hautes espérances de gloire, mais non sans en être agréablement flattée.
Disons même qu'il est presque impossible qu'en les écrivant, malgré la
rapidité avec laquelle courait sa plume, elle ne se plût souvent à exciter
encore, par un léger et facile effort, l'enjouement, la finesse, la verve de son
esprit, soit pour se divertir par cette épreuve faite en jouant sur elle-même,
soit pour mieux satisfaire son obligeant désir d'amuser sa fille ou ses amis,
soit même pour s'attirer ces éloges, ces admirations, dont elle ne croyait, au
reste, qu'une partie, et dont sans doute elle se fût passée très-aisément. Cette
espèce de calcul ingénieux et rapide, qui n'est qu'un léger coup de fouet
donné à l'esprit, qu'emporte assez sa propre verve, ne se fait-il pas sentir
dans ce passage, qui, nous n'en doutons pas, a été écrit aussi vite que
d'autres: «Je ne vois pas, dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez à
vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être auprès de
vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues,
des infinités de compliments, de civilités, de visites; on vous fait des
honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela: vous êtes accablée; moi-
même, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Que fait votre paresse
pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire dans quelque petit cabinet,
elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans
quelque moment perdu, pour vous faire au moins souvenir d'elle, et vous
dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que je
suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais abandonnée, la
fidèle compagne de vos plus beaux jours; que c'est moi qui vous consolais
de tous les plaisirs, et qui même quelquefois vous les faisais haïr; qui vous
ai empêchée de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse.
Quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous
reprendre: présentement XVIII je ne sais plus où j'en suis; les honneurs et les
représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me semble
que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui donnez quelque
espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez vite, et vous n'avez
pas le loisir d'en dire davantage[19]. Le devoir et la raison sont autour de
vous, et ne vous donnent pas un moment de repos; moi-même, qui les ai
toujours tant honorés, je leur suis contraire et ils me le sont: le moyen qu'ils
vous laissent le temps de lire de pareilles lanterneries?»
génie trouvait sans peine; que, sachant très-bien l'admiration dont elles
étaient l'objet, elle y souscrivait sans en être fière, sans en concevoir de
hautes espérances de gloire, mais non sans en être agréablement flattée.
Disons même qu'il est presque impossible qu'en les écrivant, malgré la
rapidité avec laquelle courait sa plume, elle ne se plût souvent à exciter
encore, par un léger et facile effort, l'enjouement, la finesse, la verve de son
esprit, soit pour se divertir par cette épreuve faite en jouant sur elle-même,
soit pour mieux satisfaire son obligeant désir d'amuser sa fille ou ses amis,
soit même pour s'attirer ces éloges, ces admirations, dont elle ne croyait, au
reste, qu'une partie, et dont sans doute elle se fût passée très-aisément. Cette
espèce de calcul ingénieux et rapide, qui n'est qu'un léger coup de fouet
donné à l'esprit, qu'emporte assez sa propre verve, ne se fait-il pas sentir
dans ce passage, qui, nous n'en doutons pas, a été écrit aussi vite que
d'autres: «Je ne vois pas, dit-elle à sa fille, un moment où vous soyez à
vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être auprès de
vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des harangues,
des infinités de compliments, de civilités, de visites; on vous fait des
honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela: vous êtes accablée; moi-
même, sur ma petite boule, je n'y suffirais pas. Que fait votre paresse
pendant tout ce fracas? elle souffre, elle se retire dans quelque petit cabinet,
elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle vous attend dans
quelque moment perdu, pour vous faire au moins souvenir d'elle, et vous
dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée? Songez que je
suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais abandonnée, la
fidèle compagne de vos plus beaux jours; que c'est moi qui vous consolais
de tous les plaisirs, et qui même quelquefois vous les faisais haïr; qui vous
ai empêchée de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans votre grossesse.
Quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien où vous
reprendre: présentement XVIII je ne sais plus où j'en suis; les honneurs et les
représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me semble
que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui donnez quelque
espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez vite, et vous n'avez
pas le loisir d'en dire davantage[19]. Le devoir et la raison sont autour de
vous, et ne vous donnent pas un moment de repos; moi-même, qui les ai
toujours tant honorés, je leur suis contraire et ils me le sont: le moyen qu'ils
vous laissent le temps de lire de pareilles lanterneries?»
Page 25
On fait très-bien, toutes les fois qu'on veut se rendre compte de la
composition des lettres de madame de Sévigné, d'éloigner toute idée
d'artifice et d'ambition littéraire, d'immoler à la gloire de cette femme
unique tous les talents épistolaires à la Pline le jeune, et de proclamer le
naturel comme étant l'attribut propre et distinctif de son génie. Mais, pour la
juger au vrai point de vue, pour mieux saisir les traits de cette délicate
physionomie, il faut reconnaître que le naturel se mélange chez elle d'une
douce et facile coquetterie. Madame de Sévigné unit fréquemment à une
naïveté très-réelle, des raffinements ingénieux, quelquefois même
légèrement subtils. Elle est femme ingénue et elle est artiste habile: mais, ce
qu'il ne faut pas oublier, son art lui-même est tout de premier mouvement;
ses raffinements lui coûtent peu; ils sont improvisés comme le reste. C'est
une précieuse pleine de bonhomie, de feu et d'abandon; c'est un bel esprit
qui improvise d'après son âme et son cœur, et qui désirant de plaire aux
autres, y tient bien plus pour les autres que pour lui-même.
P. JACQUINET.
I
composition des lettres de madame de Sévigné, d'éloigner toute idée
d'artifice et d'ambition littéraire, d'immoler à la gloire de cette femme
unique tous les talents épistolaires à la Pline le jeune, et de proclamer le
naturel comme étant l'attribut propre et distinctif de son génie. Mais, pour la
juger au vrai point de vue, pour mieux saisir les traits de cette délicate
physionomie, il faut reconnaître que le naturel se mélange chez elle d'une
douce et facile coquetterie. Madame de Sévigné unit fréquemment à une
naïveté très-réelle, des raffinements ingénieux, quelquefois même
légèrement subtils. Elle est femme ingénue et elle est artiste habile: mais, ce
qu'il ne faut pas oublier, son art lui-même est tout de premier mouvement;
ses raffinements lui coûtent peu; ils sont improvisés comme le reste. C'est
une précieuse pleine de bonhomie, de feu et d'abandon; c'est un bel esprit
qui improvise d'après son âme et son cœur, et qui désirant de plaire aux
autres, y tient bien plus pour les autres que pour lui-même.
P. JACQUINET.
I
Page 26
DU STYLE ÉPISTOLAIRE
ET
DE MADAME DE SÉVIGNÉ,
PAR M. SUARD,
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Qu'est-ce qui caractérise essentiellement le style épistolaire? Il est
embarrassant de répondre à cette question. Le style épistolaire est celui qui
convient à la personne qui écrit et aux choses qu'elle écrit. Le cardinal
d'Ossat ne peut pas écrire comme Ninon; et Cicéron n'écrit pas sur le
meurtre de César du même ton dont il raconte le souper qu'il a donné en
impromptu à César. On pourrait appliquer le même principe au style de
l'histoire, de la fable, etc. Le style de Tacite n'a rien de commun avec celui
de Tite-Live, ni le style de la Fontaine avec celui de Phèdre.
A quoi servent ces distinctions de genres et de tons qu'on est parvenu à
introduire dans la littérature! On veut tout réduire en classes et en genres;
on prend pour le terme de la perfection dans chaque genre le point où s'est
arrêté l'écrivain qui a été le plus loin, et l'on semble prescrire pour modèle
la manière qu'il a prise. Cet esprit critique, qui distingue particulièrement
notre nation, a servi, il est vrai, à répandre un goût plus sain et plus
agréable, mais a contribué en même temps à gêner l'essor des talents et à
rétrécir la carrière des arts. Heureusement, le génie ne se laisse pas garrotter
par ces petites règles que la pédanterie, la médiocrité, la fureur de juger, ont
inventées et s'efforcent de maintenir. L'homme de génie est comme Gulliver
au milieu des Lilliputiens qui l'enchaînent pendant son sommeil: en se
réveillant, il brise sans effort ces liens fragiles que les nains prenaient pour
des câbles.
ET
DE MADAME DE SÉVIGNÉ,
PAR M. SUARD,
SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
Qu'est-ce qui caractérise essentiellement le style épistolaire? Il est
embarrassant de répondre à cette question. Le style épistolaire est celui qui
convient à la personne qui écrit et aux choses qu'elle écrit. Le cardinal
d'Ossat ne peut pas écrire comme Ninon; et Cicéron n'écrit pas sur le
meurtre de César du même ton dont il raconte le souper qu'il a donné en
impromptu à César. On pourrait appliquer le même principe au style de
l'histoire, de la fable, etc. Le style de Tacite n'a rien de commun avec celui
de Tite-Live, ni le style de la Fontaine avec celui de Phèdre.
A quoi servent ces distinctions de genres et de tons qu'on est parvenu à
introduire dans la littérature! On veut tout réduire en classes et en genres;
on prend pour le terme de la perfection dans chaque genre le point où s'est
arrêté l'écrivain qui a été le plus loin, et l'on semble prescrire pour modèle
la manière qu'il a prise. Cet esprit critique, qui distingue particulièrement
notre nation, a servi, il est vrai, à répandre un goût plus sain et plus
agréable, mais a contribué en même temps à gêner l'essor des talents et à
rétrécir la carrière des arts. Heureusement, le génie ne se laisse pas garrotter
par ces petites règles que la pédanterie, la médiocrité, la fureur de juger, ont
inventées et s'efforcent de maintenir. L'homme de génie est comme Gulliver
au milieu des Lilliputiens qui l'enchaînent pendant son sommeil: en se
réveillant, il brise sans effort ces liens fragiles que les nains prenaient pour
des câbles.
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Revenons au style épistolaire. Rien ne se ressemble moins II que le style
épistolaire de Cicéron et celui de Pline, que le style de madame de Sévigné
et celui de M. de Voltaire. Lequel faut-il imiter? Ni l'un ni l'autre, si l'on
veut être quelque chose; car on n'a véritablement un style que lorsqu'on a
celui de son caractère propre et de la tournure naturelle de son esprit,
modifié par le sentiment qu'on éprouve en écrivant.
Les lettres n'ont pour objet que de communiquer ses pensées et ses
sentiments à des personnes absentes: elles sont dictées par l'amitié, la
confiance, la politesse. C'est une conversation par écrit: aussi le ton des
lettres ne doit différer de celui de la conversation ordinaire que par un peu
plus de choix dans les objets et de correction dans le style. La rapidité de la
parole fait passer une infinité de négligences que l'esprit a le temps de
rejeter lorsqu'on écrit, même avec rapidité; et d'ailleurs l'homme qui lit n'est
pas aussi indulgent que celui qui écoute.
Le naturel et l'aisance forment donc le caractère essentiel du style
épistolaire; la recherche d'esprit, d'élégance ou de correction y est
insupportable.
La philosophie, la politique, les arts, les anecdotes et les bons mots, tout
peut entrer dans les lettres, mais avec l'air d'abandon, d'aisance et de
premier mouvement, qui caractérise la conversation des gens d'esprit.
Quel est celui qui écrit le mieux? Celui qui a plus de mobilité dans
l'imagination, plus de prestesse, de gaieté et d'originalité dans l'esprit, plus
de facilité et de goût dans la manière de s'exprimer.
Mais pourquoi l'homme le plus spirituel, le plus animé et le plus gai
dans la conversation est-il souvent froid, sec et commun dans ses lettres?
C'est qu'il y a des hommes que la société excite, et d'autres qu'elle
déconcerte. Le mouvement de la société est une espèce d'ivresse qui donne
à l'esprit des uns plus de ressort et d'activité, qui trouble et engourdit l'esprit
des autres. Les premiers restent froids lorsqu'ils sont dans leur cabinet, la
plume à la main; ceux-ci y retrouvent l'exercice plus libre de toutes leurs
facultés.
III
épistolaire de Cicéron et celui de Pline, que le style de madame de Sévigné
et celui de M. de Voltaire. Lequel faut-il imiter? Ni l'un ni l'autre, si l'on
veut être quelque chose; car on n'a véritablement un style que lorsqu'on a
celui de son caractère propre et de la tournure naturelle de son esprit,
modifié par le sentiment qu'on éprouve en écrivant.
Les lettres n'ont pour objet que de communiquer ses pensées et ses
sentiments à des personnes absentes: elles sont dictées par l'amitié, la
confiance, la politesse. C'est une conversation par écrit: aussi le ton des
lettres ne doit différer de celui de la conversation ordinaire que par un peu
plus de choix dans les objets et de correction dans le style. La rapidité de la
parole fait passer une infinité de négligences que l'esprit a le temps de
rejeter lorsqu'on écrit, même avec rapidité; et d'ailleurs l'homme qui lit n'est
pas aussi indulgent que celui qui écoute.
Le naturel et l'aisance forment donc le caractère essentiel du style
épistolaire; la recherche d'esprit, d'élégance ou de correction y est
insupportable.
La philosophie, la politique, les arts, les anecdotes et les bons mots, tout
peut entrer dans les lettres, mais avec l'air d'abandon, d'aisance et de
premier mouvement, qui caractérise la conversation des gens d'esprit.
Quel est celui qui écrit le mieux? Celui qui a plus de mobilité dans
l'imagination, plus de prestesse, de gaieté et d'originalité dans l'esprit, plus
de facilité et de goût dans la manière de s'exprimer.
Mais pourquoi l'homme le plus spirituel, le plus animé et le plus gai
dans la conversation est-il souvent froid, sec et commun dans ses lettres?
C'est qu'il y a des hommes que la société excite, et d'autres qu'elle
déconcerte. Le mouvement de la société est une espèce d'ivresse qui donne
à l'esprit des uns plus de ressort et d'activité, qui trouble et engourdit l'esprit
des autres. Les premiers restent froids lorsqu'ils sont dans leur cabinet, la
plume à la main; ceux-ci y retrouvent l'exercice plus libre de toutes leurs
facultés.
III
Page 28
On conçoit aisément que les femmes qui ont de l'esprit, et un esprit
cultivé, doivent mieux écrire les lettres que les hommes même qui écrivent
le mieux. La nature leur a donné une imagination plus mobile, une
organisation plus délicate! leur esprit, moins cultivé par la réflexion, a plus
de vivacité et de premier mouvement; il est plus primesautier, comme dit
Montaigne: renfermées dans l'intérieur de la société, et moins distraites par
les affaires et par l'étude, elles mettent plus d'attention à observer les
caractères et les manières; elles prennent plus d'intérêt à tous les petits
événements qui occupent ou amusent ce qu'on appelle le monde. Leur
sensibilité est plus prompte, plus vive, et se porte sur un plus grand nombre
d'objets. Elles ont naturellement plus de facilité à s'exprimer; la réserve
même que leur prescrivent l'éducation et les mœurs sert à aiguiser leur
esprit, et leur inspire sur certains objets des tournures plus fines et plus
délicates; enfin, leurs pensées participent moins de la réflexion, leurs
opinions tiennent plus à leurs sentiments, et leur esprit est toujours modifié
par l'impression du moment: de là cette souplesse et cette variété de tons
qu'on remarque si communément dans leurs lettres; cette facilité de passer
d'un objet à d'autres très-divers, sans effort et par des transitions
inattendues, mais naturelles; ces expressions et ces associations de mots,
neuves et piquantes sans être recherchées; ces vues fines et souvent
profondes, qui ont l'air de l'inspiration; enfin ces négligences heureuses,
plus aimables que l'exactitude. Les hommes d'esprit, et plus habitués à
penser et à écrire, mettent tout naturellement et comme malgré eux, dans
leurs idées, une méthode qui y donne trop l'air de la réflexion; et dans leur
style, une correction incompatible avec cette grâce négligée et abandonnée
qu'on aime dans les lettres des femmes.
D'ordinaire, a dit, je crois, Voltaire, les savants écrivent mal les lettres
familières, comme les danseurs font mal la révérence.
Les lettres de Balzac et de Voiture, qui ont eu tant de succès dans le
siècle dernier, sont oubliées aujourd'hui, parce IV que l'amour du bel esprit
est moins vif, le goût plus formé, et l'art d'écrire mieux connu. Il est resté de
ce siècle immortel des lettres de deux femmes, qui vivront autant que notre
langue: tout le monde a lu les lettres de madame de Maintenon, et l'on ne
peut se lasser de relire celles de madame de Sévigné. Mais quelle différence
entre ces deux femmes célèbres! Les lettres de la première sont pleines
d'esprit et de raison: le style en est élégant et naturel; mais le ton en est
cultivé, doivent mieux écrire les lettres que les hommes même qui écrivent
le mieux. La nature leur a donné une imagination plus mobile, une
organisation plus délicate! leur esprit, moins cultivé par la réflexion, a plus
de vivacité et de premier mouvement; il est plus primesautier, comme dit
Montaigne: renfermées dans l'intérieur de la société, et moins distraites par
les affaires et par l'étude, elles mettent plus d'attention à observer les
caractères et les manières; elles prennent plus d'intérêt à tous les petits
événements qui occupent ou amusent ce qu'on appelle le monde. Leur
sensibilité est plus prompte, plus vive, et se porte sur un plus grand nombre
d'objets. Elles ont naturellement plus de facilité à s'exprimer; la réserve
même que leur prescrivent l'éducation et les mœurs sert à aiguiser leur
esprit, et leur inspire sur certains objets des tournures plus fines et plus
délicates; enfin, leurs pensées participent moins de la réflexion, leurs
opinions tiennent plus à leurs sentiments, et leur esprit est toujours modifié
par l'impression du moment: de là cette souplesse et cette variété de tons
qu'on remarque si communément dans leurs lettres; cette facilité de passer
d'un objet à d'autres très-divers, sans effort et par des transitions
inattendues, mais naturelles; ces expressions et ces associations de mots,
neuves et piquantes sans être recherchées; ces vues fines et souvent
profondes, qui ont l'air de l'inspiration; enfin ces négligences heureuses,
plus aimables que l'exactitude. Les hommes d'esprit, et plus habitués à
penser et à écrire, mettent tout naturellement et comme malgré eux, dans
leurs idées, une méthode qui y donne trop l'air de la réflexion; et dans leur
style, une correction incompatible avec cette grâce négligée et abandonnée
qu'on aime dans les lettres des femmes.
D'ordinaire, a dit, je crois, Voltaire, les savants écrivent mal les lettres
familières, comme les danseurs font mal la révérence.
Les lettres de Balzac et de Voiture, qui ont eu tant de succès dans le
siècle dernier, sont oubliées aujourd'hui, parce IV que l'amour du bel esprit
est moins vif, le goût plus formé, et l'art d'écrire mieux connu. Il est resté de
ce siècle immortel des lettres de deux femmes, qui vivront autant que notre
langue: tout le monde a lu les lettres de madame de Maintenon, et l'on ne
peut se lasser de relire celles de madame de Sévigné. Mais quelle différence
entre ces deux femmes célèbres! Les lettres de la première sont pleines
d'esprit et de raison: le style en est élégant et naturel; mais le ton en est
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sérieux et uniforme. Quelle grâce, au contraire, quelle variété, quelle
vivacité dans celles de madame de Sévigné!
Ce qui la distingue particulièrement, c'est cette sensibilité momentanée
qui s'émeut de tout, se répand sur tout, reçoit avec une rapidité extrême
différents genres d'impressions. Son imagination est une glace pure et
brillante où tous les objets vont se peindre, mais qui les réfléchit avec un
éclat qu'ils n'ont pas naturellement. Cette mobilité d'âme est ce qui fait le
talent des poëtes, surtout des poëtes dramatiques, qui sont obligés de revêtir
presque en même temps des caractères très-divers, et de se pénétrer des
sentiments les plus opposés, lorsqu'ils ont à faire parler dans la même scène
l'homme passionné et l'homme tranquille, l'homme vertueux et le scélérat,
Néron et Burrhus, Mahomet et Zopire, etc.
On a dit que madame de Sévigné était une caillette: cela peut être, si l'on
entend simplement par caillette une femme sans cesse occupée de tous les
mouvements de la société, de tous les mots qui échappent, de tous les
événements qui s'y succèdent; qui saisit tous les ridicules, recueille toutes
les médisances; qui conte avec la même vivacité une sottise plaisante et la
mort d'un grand homme, le succès d'un sermon et le gain d'une bataille.
Mais comment peut-on donner le nom de caillette à une femme du meilleur
ton, très-instruite, pleine d'esprit, de grâces, de gaieté et d'imagination,
admirée et recherchée des hommes les plus distingués du siècle de Louis
XIV?
Le mérite de son style est bien difficile à sentir pour un étranger: il tient
au progrès qu'a fait la société en France, où elle a créé un langage qui n'est
bien connu que des personnes V qui ont vécu quelque temps dans la bonne
compagnie. Les finesses de ce langage consistent particulièrement dans un
grand nombre de termes qui, étant un peu détournés de leur sens primitif,
expriment des idées accessoires dont les nuances se sentent plutôt qu'elles
ne se définissent. Il y a une infinité d'expressions et de tournures qui
reviennent sans cesse dans nos conversations, et qui n'ont point d'équivalent
dans les autres langues. Les mots sentiment et galanterie, qui expriment des
idées bien distinctes pour un Français, ne peuvent se traduire ni en latin, ni
en italien, ni en anglais. Il faut qu'un étranger soit fort avancé dans la
connaissance de notre langue pour être en état de sentir le charme des lettres
de madame de Sévigné et celui des fables de la Fontaine.
vivacité dans celles de madame de Sévigné!
Ce qui la distingue particulièrement, c'est cette sensibilité momentanée
qui s'émeut de tout, se répand sur tout, reçoit avec une rapidité extrême
différents genres d'impressions. Son imagination est une glace pure et
brillante où tous les objets vont se peindre, mais qui les réfléchit avec un
éclat qu'ils n'ont pas naturellement. Cette mobilité d'âme est ce qui fait le
talent des poëtes, surtout des poëtes dramatiques, qui sont obligés de revêtir
presque en même temps des caractères très-divers, et de se pénétrer des
sentiments les plus opposés, lorsqu'ils ont à faire parler dans la même scène
l'homme passionné et l'homme tranquille, l'homme vertueux et le scélérat,
Néron et Burrhus, Mahomet et Zopire, etc.
On a dit que madame de Sévigné était une caillette: cela peut être, si l'on
entend simplement par caillette une femme sans cesse occupée de tous les
mouvements de la société, de tous les mots qui échappent, de tous les
événements qui s'y succèdent; qui saisit tous les ridicules, recueille toutes
les médisances; qui conte avec la même vivacité une sottise plaisante et la
mort d'un grand homme, le succès d'un sermon et le gain d'une bataille.
Mais comment peut-on donner le nom de caillette à une femme du meilleur
ton, très-instruite, pleine d'esprit, de grâces, de gaieté et d'imagination,
admirée et recherchée des hommes les plus distingués du siècle de Louis
XIV?
Le mérite de son style est bien difficile à sentir pour un étranger: il tient
au progrès qu'a fait la société en France, où elle a créé un langage qui n'est
bien connu que des personnes V qui ont vécu quelque temps dans la bonne
compagnie. Les finesses de ce langage consistent particulièrement dans un
grand nombre de termes qui, étant un peu détournés de leur sens primitif,
expriment des idées accessoires dont les nuances se sentent plutôt qu'elles
ne se définissent. Il y a une infinité d'expressions et de tournures qui
reviennent sans cesse dans nos conversations, et qui n'ont point d'équivalent
dans les autres langues. Les mots sentiment et galanterie, qui expriment des
idées bien distinctes pour un Français, ne peuvent se traduire ni en latin, ni
en italien, ni en anglais. Il faut qu'un étranger soit fort avancé dans la
connaissance de notre langue pour être en état de sentir le charme des lettres
de madame de Sévigné et celui des fables de la Fontaine.
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Le comte de la Rivière, parent de madame de Sévigné, et de qui on a un
recueil de lettres en deux volumes, dit quelque part: Quand on a lu une
lettre de madame de Sévigné, on sent quelque peine, parce qu'on en a une
de moins à lire. Ce mot vaut mieux que le reste du recueil.
Ce qui ajoute un grand prix aux lettres de madame de Sévigné, c'est une
foule de traits qui nous peignent cette cour brillante de Louis XIV. On aime
à se trouver, pour ainsi dire, en société avec les plus grands personnages de
ce beau règne, qui, malgré les censures d'une philosophie sèche et sévère, a
toujours un éclat et un air de grandeur qui attache et qui impose. Je ne crois
pas que notre siècle ait jamais le même attrait pour nos descendants. Ce qui
me dégoûte de l'histoire, disait une femme de beaucoup d'esprit, c'est de
penser que ce que je vois aujourd'hui sera de l'histoire un jour[20]. Ce mot
est spirituel, mais ne doit pas être pris à la lettre. L'histoire des intrigues du
Vatican ne doit pas nous dégoûter de celle de la république romaine.
M. de Voltaire n'a pas rendu justice à madame de Sévigné, dans sa
notice des écrivains du siècle de Louis XIV. «C'est dommage, dit-il, qu'elle
manque absolument de goût, qu'elle ne sache pas rendre justice à Racine,
qu'elle égale l'oraison VI funèbre prononcée par Mascaron au grand chef-
d'œuvre de Fléchier.» Il est vrai qu'elle a écrit qu'on se dégoûterait de
Racine comme du café, et en cela elle a fait une double méprise; mais il ne
faut pas toujours attribuer à un défaut de goût une faute de goût. Les gens
d'esprit se trompent tous les jours dans les jugements qu'ils portent de leurs
contemporains: c'est que ce n'est pas le goût seul qui juge: les préventions
personnelles, les affections, les rivalités, l'opinion publique, séduisent et
égarent les meilleurs esprits. Madame de Sévigné avait vu naître les chefs-
d'œuvre de Corneille: élevée dans l'admiration de ce grand homme, son
enthousiasme était bien légitime, mais, comme tout enthousiasme, il était un
peu exclusif. Lorsque Racine vint apporter sur le théâtre des mœurs plus
faibles, un ton moins élevé, une grandeur moins apparente, elle crut qu'il
avait dégradé le caractère de la tragédie, parce qu'elle comparait Racine à
Corneille, et qu'elle ne pouvait juger de la perfection d'une tragédie que
d'après celles de Corneille: Pardonnons-lui, disait-elle, de méchants vers en
faveur des sublimes et divines beautés qui nous transportent: ce sont des
traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi.
En se trompant ainsi, on voit que son erreur était sans prévention et sans
humeur. Il faut bien se garder de la mettre au rang des Nevers, des
recueil de lettres en deux volumes, dit quelque part: Quand on a lu une
lettre de madame de Sévigné, on sent quelque peine, parce qu'on en a une
de moins à lire. Ce mot vaut mieux que le reste du recueil.
Ce qui ajoute un grand prix aux lettres de madame de Sévigné, c'est une
foule de traits qui nous peignent cette cour brillante de Louis XIV. On aime
à se trouver, pour ainsi dire, en société avec les plus grands personnages de
ce beau règne, qui, malgré les censures d'une philosophie sèche et sévère, a
toujours un éclat et un air de grandeur qui attache et qui impose. Je ne crois
pas que notre siècle ait jamais le même attrait pour nos descendants. Ce qui
me dégoûte de l'histoire, disait une femme de beaucoup d'esprit, c'est de
penser que ce que je vois aujourd'hui sera de l'histoire un jour[20]. Ce mot
est spirituel, mais ne doit pas être pris à la lettre. L'histoire des intrigues du
Vatican ne doit pas nous dégoûter de celle de la république romaine.
M. de Voltaire n'a pas rendu justice à madame de Sévigné, dans sa
notice des écrivains du siècle de Louis XIV. «C'est dommage, dit-il, qu'elle
manque absolument de goût, qu'elle ne sache pas rendre justice à Racine,
qu'elle égale l'oraison VI funèbre prononcée par Mascaron au grand chef-
d'œuvre de Fléchier.» Il est vrai qu'elle a écrit qu'on se dégoûterait de
Racine comme du café, et en cela elle a fait une double méprise; mais il ne
faut pas toujours attribuer à un défaut de goût une faute de goût. Les gens
d'esprit se trompent tous les jours dans les jugements qu'ils portent de leurs
contemporains: c'est que ce n'est pas le goût seul qui juge: les préventions
personnelles, les affections, les rivalités, l'opinion publique, séduisent et
égarent les meilleurs esprits. Madame de Sévigné avait vu naître les chefs-
d'œuvre de Corneille: élevée dans l'admiration de ce grand homme, son
enthousiasme était bien légitime, mais, comme tout enthousiasme, il était un
peu exclusif. Lorsque Racine vint apporter sur le théâtre des mœurs plus
faibles, un ton moins élevé, une grandeur moins apparente, elle crut qu'il
avait dégradé le caractère de la tragédie, parce qu'elle comparait Racine à
Corneille, et qu'elle ne pouvait juger de la perfection d'une tragédie que
d'après celles de Corneille: Pardonnons-lui, disait-elle, de méchants vers en
faveur des sublimes et divines beautés qui nous transportent: ce sont des
traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi.
En se trompant ainsi, on voit que son erreur était sans prévention et sans
humeur. Il faut bien se garder de la mettre au rang des Nevers, des
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Deshoulières, de cette cabale acharnée qui persécutait Racine en protégeant
Pradon. Voyez avec quelle aimable sensibilité elle parle d'une représentation
d'Esther à Saint-Cyr: «Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette
pièce. C'est un rapport de la musique, des vers, des chants et des personnes,
si parfait qu'on n'y souhaite rien. On est attentif, et l'on n'a point d'autre
peine que celle de voir finir une si aimable pièce. Tout y est simple, tout y
est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette fidélité à l'histoire sainte
donne du respect: tous les chants convenables aux paroles sont d'une beauté
qu'on ne soutient pas sans larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne à
cette pièce est celle du goût et de l'attention.»
VII
Quant à la comparaison de Mascaron avec Fléchier, M. de Voltaire s'est
bien trompé.
L'oraison funèbre de Mascaron parut la première, et madame de Sévigné
la trouva belle; mais lorsqu'elle vit celle de Fléchier, elle n'hésita pas à lui
donner la préférence. Lors même qu'elle se trompe, on trouve dans ses
jugements et dans ses opinions toujours de la bonne foi, et jamais de
suffisance.
Il me semble que ceux même qui aiment le plus cette femme
extraordinaire ne sentent pas encore assez toute la supériorité de son esprit.
Je lui trouve tous les genres d'esprit: raisonneuse ou frivole, plaisante ou
sublime, elle prend tous les tons avec une facilité inconcevable. Je ne puis
pas me refuser au désir de justifier mon admiration par la citation des traits
les plus piquants qui se présenteront à ma mémoire ou à mes yeux, en
parcourant ses lettres au hasard.
C'est surtout dans les récits et les tableaux où la grâce, la souplesse et la
vivacité de son esprit brillent avec le plus d'éclat. Il n'y a rien peut-être à
comparer à ce conte de l'archevêque de Reims, le Tellier: «L'archevêque de
Reims revenait fort vite de Saint-Germain, c'était comme un tourbillon; s'il
se croit grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. Il passait au
travers de Nanterre, tra, tra, tra: ils rencontrent un homme à cheval: Gare!
gare! Ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne le veut pas, et enfin le
carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme
et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse fut
Pradon. Voyez avec quelle aimable sensibilité elle parle d'une représentation
d'Esther à Saint-Cyr: «Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette
pièce. C'est un rapport de la musique, des vers, des chants et des personnes,
si parfait qu'on n'y souhaite rien. On est attentif, et l'on n'a point d'autre
peine que celle de voir finir une si aimable pièce. Tout y est simple, tout y
est innocent, tout y est sublime et touchant. Cette fidélité à l'histoire sainte
donne du respect: tous les chants convenables aux paroles sont d'une beauté
qu'on ne soutient pas sans larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne à
cette pièce est celle du goût et de l'attention.»
VII
Quant à la comparaison de Mascaron avec Fléchier, M. de Voltaire s'est
bien trompé.
L'oraison funèbre de Mascaron parut la première, et madame de Sévigné
la trouva belle; mais lorsqu'elle vit celle de Fléchier, elle n'hésita pas à lui
donner la préférence. Lors même qu'elle se trompe, on trouve dans ses
jugements et dans ses opinions toujours de la bonne foi, et jamais de
suffisance.
Il me semble que ceux même qui aiment le plus cette femme
extraordinaire ne sentent pas encore assez toute la supériorité de son esprit.
Je lui trouve tous les genres d'esprit: raisonneuse ou frivole, plaisante ou
sublime, elle prend tous les tons avec une facilité inconcevable. Je ne puis
pas me refuser au désir de justifier mon admiration par la citation des traits
les plus piquants qui se présenteront à ma mémoire ou à mes yeux, en
parcourant ses lettres au hasard.
C'est surtout dans les récits et les tableaux où la grâce, la souplesse et la
vivacité de son esprit brillent avec le plus d'éclat. Il n'y a rien peut-être à
comparer à ce conte de l'archevêque de Reims, le Tellier: «L'archevêque de
Reims revenait fort vite de Saint-Germain, c'était comme un tourbillon; s'il
se croit grand seigneur, ses gens le croient encore plus que lui. Il passait au
travers de Nanterre, tra, tra, tra: ils rencontrent un homme à cheval: Gare!
gare! Ce pauvre homme veut se ranger, son cheval ne le veut pas, et enfin le
carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête le pauvre homme
et le cheval, et passent par-dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse fut
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versé et renversé: en même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser
à être roués, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et
s'enfuient, et courent encore, pendant que les laquais et le cocher de
l'archevêque même se mettent à crier: Arrête, arrête ce coquin! qu'on lui
donne cent coups!
«L'archevêque, en racontant ceci disait: Si j'avais tenu ce maraud-là, je
lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles.»
VIII
Voici un tableau d'un autre genre: «Madame de Brissac avait aujourd'hui
la colique; elle était au lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde: je
voudrais que vous eussiez vu ce qu'elle faisait de ses douleurs, et l'usage
qu'elle faisait de ses yeux, et des cris et des bras, et des mains qui traînaient
sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût. Chamarrée de
tendresse et d'admiration, j'admirais cette pièce et la trouvais si belle, que
mon attention a dû paraître un saisissement, dont je crois qu'on me saura
fort bon gré; et songez que c'était pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem,
Montjeu et Planci, que la scène était ouverte.»
Écoutez-la à présent annoncer la mort subite de M. de Louvois; voyez
comme son ton s'élève sans se guinder. «Il n'est donc plus, ce ministre
puissant et superbe, dont le moi occupait tant d'espace, était le centre de tant
de choses! Que d'intérêts à démêler, d'intrigues à suivre, de négociations à
terminer!... O mon Dieu! encore quelque temps: je voudrais humilier le duc
de Savoie, écraser le prince d'Orange: encore un moment!... Non, vous
n'aurez pas un moment, un seul moment.» Ce dernier mouvement n'est-il
pas digne de Bossuet? Il me semble qu'on n'est pas plus sublime avec plus
de simplicité.
Lorsque le prince de Longueville fut tué au passage du Rhin, on ne
savait comment l'apprendre à la duchesse de Longueville, sa mère, qui
l'idolâtrait. Il fallait pourtant lui annoncer qu'il y avait eu une affaire:
Comment se porte mon frère, dit-elle? Sa pensée n'osa pas aller plus loin,
ajoute madame de Sévigné. Ce trait n'est-il pas admirable? Le tableau
qu'elle fait ensuite de la douleur de cette mère tendre fait frissonner.
«Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune doit consoler
de n'être pas au nombre des heureux; on en trouve la mort moins amère.»
à être roués, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et
s'enfuient, et courent encore, pendant que les laquais et le cocher de
l'archevêque même se mettent à crier: Arrête, arrête ce coquin! qu'on lui
donne cent coups!
«L'archevêque, en racontant ceci disait: Si j'avais tenu ce maraud-là, je
lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles.»
VIII
Voici un tableau d'un autre genre: «Madame de Brissac avait aujourd'hui
la colique; elle était au lit, belle et coiffée à coiffer tout le monde: je
voudrais que vous eussiez vu ce qu'elle faisait de ses douleurs, et l'usage
qu'elle faisait de ses yeux, et des cris et des bras, et des mains qui traînaient
sur sa couverture, et la compassion qu'elle voulait qu'on eût. Chamarrée de
tendresse et d'admiration, j'admirais cette pièce et la trouvais si belle, que
mon attention a dû paraître un saisissement, dont je crois qu'on me saura
fort bon gré; et songez que c'était pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem,
Montjeu et Planci, que la scène était ouverte.»
Écoutez-la à présent annoncer la mort subite de M. de Louvois; voyez
comme son ton s'élève sans se guinder. «Il n'est donc plus, ce ministre
puissant et superbe, dont le moi occupait tant d'espace, était le centre de tant
de choses! Que d'intérêts à démêler, d'intrigues à suivre, de négociations à
terminer!... O mon Dieu! encore quelque temps: je voudrais humilier le duc
de Savoie, écraser le prince d'Orange: encore un moment!... Non, vous
n'aurez pas un moment, un seul moment.» Ce dernier mouvement n'est-il
pas digne de Bossuet? Il me semble qu'on n'est pas plus sublime avec plus
de simplicité.
Lorsque le prince de Longueville fut tué au passage du Rhin, on ne
savait comment l'apprendre à la duchesse de Longueville, sa mère, qui
l'idolâtrait. Il fallait pourtant lui annoncer qu'il y avait eu une affaire:
Comment se porte mon frère, dit-elle? Sa pensée n'osa pas aller plus loin,
ajoute madame de Sévigné. Ce trait n'est-il pas admirable? Le tableau
qu'elle fait ensuite de la douleur de cette mère tendre fait frissonner.
«Cette liberté que prend la mort d'interrompre la fortune doit consoler
de n'être pas au nombre des heureux; on en trouve la mort moins amère.»
Page 33
Les lettres de madame de Sévigné sont semées de réflexions semblables,
d'une vérité frappante, exprimées d'une manière énergique, fine, originale,
et entremêlées souvent de traits plaisants et curieux.
Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa IX
connaissance qui venait de mourir: «Quand elle fut près de mourir l'année
passée, je disais, en voyant sa triste convalescence et sa décrépitude: Mon
Dieu! elle mourra deux fois bien près l'une de l'autre. Ne disais-je pas vrai?
Un jour Patris étant revenu d'une grande maladie à quatre-vingts ans, et ses
amis s'en réjouissant avec lui et le conjurant de se lever: Hélas! leur dit-il,
est-ce la peine de se rhabiller?»
«Il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, dit-elle ailleurs, il saura bien
trouver ses petites consolations: c'est sa fantaisie d'être content.»
«Les longues maladies usent la douleur, et les longues espérances usent
la joie.»
«On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps: il faut être, si l'on
veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices.»
Elle montre partout un grand penchant à la dévotion et une grande
tiédeur sur la pratique. «Mon Dieu, qu'il est heureux (dit-elle du fameux
cardinal de Retz)! que j'envierais quelquefois son épouvantable tranquillité
sur tous les devoirs de la vie! On se ruine quand on veut s'acquitter.»
Sa dévotion est douce et humaine. «Nous parlons quelquefois de
l'opinion d'Origène et de la nôtre: nous avons de la peine à nous faire entrer
une éternité de supplices dans la tête, à moins que la soumission ne vienne
au secours.»
Combien de réflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, et la mort!
«La mort me paraît si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle y
mène, que par les épines qui s'y rencontrent.»
«Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble que j'ai été
traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse: je la vois,
m'y voilà, et je voudrais bien au moins ménager de n'aller pas plus loin, de
ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de
d'une vérité frappante, exprimées d'une manière énergique, fine, originale,
et entremêlées souvent de traits plaisants et curieux.
Elle dit quelque part, en parlant d'une vieille femme de sa IX
connaissance qui venait de mourir: «Quand elle fut près de mourir l'année
passée, je disais, en voyant sa triste convalescence et sa décrépitude: Mon
Dieu! elle mourra deux fois bien près l'une de l'autre. Ne disais-je pas vrai?
Un jour Patris étant revenu d'une grande maladie à quatre-vingts ans, et ses
amis s'en réjouissant avec lui et le conjurant de se lever: Hélas! leur dit-il,
est-ce la peine de se rhabiller?»
«Il n'y a qu'à laisser faire l'esprit humain, dit-elle ailleurs, il saura bien
trouver ses petites consolations: c'est sa fantaisie d'être content.»
«Les longues maladies usent la douleur, et les longues espérances usent
la joie.»
«On n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps: il faut être, si l'on
veut paraître. Le monde n'a point de longues injustices.»
Elle montre partout un grand penchant à la dévotion et une grande
tiédeur sur la pratique. «Mon Dieu, qu'il est heureux (dit-elle du fameux
cardinal de Retz)! que j'envierais quelquefois son épouvantable tranquillité
sur tous les devoirs de la vie! On se ruine quand on veut s'acquitter.»
Sa dévotion est douce et humaine. «Nous parlons quelquefois de
l'opinion d'Origène et de la nôtre: nous avons de la peine à nous faire entrer
une éternité de supplices dans la tête, à moins que la soumission ne vienne
au secours.»
Combien de réflexions touchantes sur le temps, la vieillesse, et la mort!
«La mort me paraît si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle y
mène, que par les épines qui s'y rencontrent.»
«Je trouve les conditions de la vie assez dures: il me semble que j'ai été
traînée malgré moi à ce point fatal où il faut souffrir la vieillesse: je la vois,
m'y voilà, et je voudrais bien au moins ménager de n'aller pas plus loin, de
ne point avancer dans ce chemin des infirmités, des douleurs, des pertes de
Page 34
mémoire, des défigurements, qui sont près de m'outrager. Mais j'entends une
voix qui dit: Il faut marcher malgré vous; ou bien, si vous ne le voulez pas,
il faut mourir; X ce qui est une autre extrémité où la nature répugne.»
«Je regardais une pendule, et prenais plaisir à penser: voilà comme on
est quand on souhaite que cette aiguille marche: cependant elle tourne sans
qu'on la voie, et tout arrive à la fin.»
Il lui échappe quelquefois des expressions hardies qu'on pourrait trouver
maniérées en les considérant isolées, mais qui, vues à leur place, paraissent
très-naturelles: c'est, il est vrai, le naturel d'une femme dont l'imagination
est très-vive et l'esprit très-orné. «Je ne connais plus les plaisirs, dit-elle
quelque part; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort qu'une vie triste et
uniforme.» On voit qu'elle venait de lire dans Plutarque le mot de Pompée,
qui se vantait qu'en quelque endroit de l'Italie qu'il frappât du pied, il en
sortirait des légions prêtes à obéir à ses ordres.
Pour faire entendre que le crédit d'un ministre diminue, madame de
Sévigné dit que son étoile pâlit. Cette figure n'est-elle pas heureuse et
brillante, sans aucune affectation?
Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours naturel; et ce
naturel se fait surtout sentir par une négligence abandonnée qui plaît, et par
une rapidité qui entraîne. On sent partout ce qu'elle dit quelque part:
J'écrirais jusqu'à demain; mes pensées, ma plume, mon encre, tout vole.
Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie d'une gaieté un
peu libre pour une femme? quelle adresse dans la tournure! quelle mesure
dans l'expression! Elle fait tout entendre sans rien prononcer. On peut se
rappeler un mot de ce genre sur la Brinvilliers.
Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame de Sévigné,
c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa fille, dont les expressions se
varient sous mille formes diverses, toujours sensibles, toujours
intéressantes; mais ce sont les traits les moins propres à être cités, parce que
ce ne sont ordinairement que des expressions et des tournures très-simples,
qui ne peuvent guère se détacher des circonstances ou des idées accessoires
qui les environnent. Quelquefois cependant XI son sentiment s'embellit par
la pensée et par l'imagination.
voix qui dit: Il faut marcher malgré vous; ou bien, si vous ne le voulez pas,
il faut mourir; X ce qui est une autre extrémité où la nature répugne.»
«Je regardais une pendule, et prenais plaisir à penser: voilà comme on
est quand on souhaite que cette aiguille marche: cependant elle tourne sans
qu'on la voie, et tout arrive à la fin.»
Il lui échappe quelquefois des expressions hardies qu'on pourrait trouver
maniérées en les considérant isolées, mais qui, vues à leur place, paraissent
très-naturelles: c'est, il est vrai, le naturel d'une femme dont l'imagination
est très-vive et l'esprit très-orné. «Je ne connais plus les plaisirs, dit-elle
quelque part; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort qu'une vie triste et
uniforme.» On voit qu'elle venait de lire dans Plutarque le mot de Pompée,
qui se vantait qu'en quelque endroit de l'Italie qu'il frappât du pied, il en
sortirait des légions prêtes à obéir à ses ordres.
Pour faire entendre que le crédit d'un ministre diminue, madame de
Sévigné dit que son étoile pâlit. Cette figure n'est-elle pas heureuse et
brillante, sans aucune affectation?
Son style n'est presque jamais simple, mais il est toujours naturel; et ce
naturel se fait surtout sentir par une négligence abandonnée qui plaît, et par
une rapidité qui entraîne. On sent partout ce qu'elle dit quelque part:
J'écrirais jusqu'à demain; mes pensées, ma plume, mon encre, tout vole.
Veut-elle quelquefois raconter un trait, une plaisanterie d'une gaieté un
peu libre pour une femme? quelle adresse dans la tournure! quelle mesure
dans l'expression! Elle fait tout entendre sans rien prononcer. On peut se
rappeler un mot de ce genre sur la Brinvilliers.
Ce qui brille par-dessus tout dans les lettres de madame de Sévigné,
c'est ce fonds inépuisable de tendresse pour sa fille, dont les expressions se
varient sous mille formes diverses, toujours sensibles, toujours
intéressantes; mais ce sont les traits les moins propres à être cités, parce que
ce ne sont ordinairement que des expressions et des tournures très-simples,
qui ne peuvent guère se détacher des circonstances ou des idées accessoires
qui les environnent. Quelquefois cependant XI son sentiment s'embellit par
la pensée et par l'imagination.
Page 35
Sa tendresse pour sa fille emprunte souvent des tournures très-
ingénieuses sans cesser d'être naturelles. «Savez-vous ce que je fais de ma
lunette? écrit-elle à madame de Grignan. Je ne cesse de la tourner du côté
dont elle éloigne; les importuns qui m'environnent disparaissent, et je peux
ne penser qu'à vous.»
«Je regrette, dit-elle dans un autre endroit, ce que je passe de ma vie
sans vous, et j'en précipite les restes pour vous retrouver, comme si j'avais
bien du temps à perdre.» Elle répète plusieurs fois cette idée: «Je suis bien
aise que le temps coure et m'entraîne avec lui, pour me redonner à vous.» Et
dans un autre endroit: «Je suis si désolée de me retrouver toute seule, que,
contre mon ordinaire, je souhaite que le temps galope, et pour me
rapprocher celui de vous revoir, et pour m'effacer un peu ces impressions
trop vives.... Est-ce donc cette pensée si continuelle qui vous fait dire qu'il
n'y a point d'absence? J'avoue que, par ce côté, il n'y en a point. Mais
comment appelez-vous ce que l'on sent quand la présence est si chère? Il
faut, de nécessité, que le contraire soit bien amer.
«Mon cœur est en repos quand il est près de vous; c'est son état naturel,
le seul qui peut lui plaire....
«Il me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de tout ce que
j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais fait autre
chose que pleurer.... Je ne sais où me sauver de vous, dit-elle ailleurs à sa
fille.»
Elle écrit au président de Moulceau: «J'ai été reçue à bras ouverts de
madame de Grignan, avec tant de joie, de tendresse et de reconnaissance,
qu'il me semblait que je n'étais pas venue encore assez tôt ni d'assez loin.»
Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme si aimable et
si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la vérité: madame de Sévigné,
avec tant d'esprit et un si bon esprit, avait aussi les sottises de son siècle et
de son rang. Elle était glorieuse de sa naissance jusqu'à la puérilité. On la
voit XII se pâmer d'admiration sur la généalogie de la maison de Rabutin,
que le comte de Bussy se proposait d'écrire; elle croit que toute l'Europe va
s'intéresser à cette belle histoire.
ingénieuses sans cesser d'être naturelles. «Savez-vous ce que je fais de ma
lunette? écrit-elle à madame de Grignan. Je ne cesse de la tourner du côté
dont elle éloigne; les importuns qui m'environnent disparaissent, et je peux
ne penser qu'à vous.»
«Je regrette, dit-elle dans un autre endroit, ce que je passe de ma vie
sans vous, et j'en précipite les restes pour vous retrouver, comme si j'avais
bien du temps à perdre.» Elle répète plusieurs fois cette idée: «Je suis bien
aise que le temps coure et m'entraîne avec lui, pour me redonner à vous.» Et
dans un autre endroit: «Je suis si désolée de me retrouver toute seule, que,
contre mon ordinaire, je souhaite que le temps galope, et pour me
rapprocher celui de vous revoir, et pour m'effacer un peu ces impressions
trop vives.... Est-ce donc cette pensée si continuelle qui vous fait dire qu'il
n'y a point d'absence? J'avoue que, par ce côté, il n'y en a point. Mais
comment appelez-vous ce que l'on sent quand la présence est si chère? Il
faut, de nécessité, que le contraire soit bien amer.
«Mon cœur est en repos quand il est près de vous; c'est son état naturel,
le seul qui peut lui plaire....
«Il me semble, en vous perdant, qu'on m'a dépouillée de tout ce que
j'avais d'aimable.... Je serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais fait autre
chose que pleurer.... Je ne sais où me sauver de vous, dit-elle ailleurs à sa
fille.»
Elle écrit au président de Moulceau: «J'ai été reçue à bras ouverts de
madame de Grignan, avec tant de joie, de tendresse et de reconnaissance,
qu'il me semblait que je n'étais pas venue encore assez tôt ni d'assez loin.»
Je sens quelque peine à remarquer les défauts d'une femme si aimable et
si rare, mais il faut le dire pour l'honneur de la vérité: madame de Sévigné,
avec tant d'esprit et un si bon esprit, avait aussi les sottises de son siècle et
de son rang. Elle était glorieuse de sa naissance jusqu'à la puérilité. On la
voit XII se pâmer d'admiration sur la généalogie de la maison de Rabutin,
que le comte de Bussy se proposait d'écrire; elle croit que toute l'Europe va
s'intéresser à cette belle histoire.
Page 36
Elle était enivrée, comme presque tout son siècle, de la grandeur de
Louis XIV. Ce prince lui parla un jour, après la représentation d'Esther, à
Saint-Cyr: sa vanité se montre et se répand, à cette occasion, avec une joie
d'enfant. Le passage est curieux. «Le roi s'adressa à moi, et me dit:
Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner, je
répondis: Sire, je suis charmée; ce que je sens est au-dessus des paroles. Le
roi me dit: Racine a bien de l'esprit. Je lui dis: Sire, il en a beaucoup, mais
en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le
sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah! pour cela, reprit-
il, il est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie.
Monsieur et madame la princesse me vinrent dire un mot; madame de
Maintenon, un éclair: je répondis à tout, car j'étais en fortune.»
C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est éclipsée un moment par
la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa un menuet avec madame de
Sévigné. Après le menuet, elle se trouva près de son cousin le comte de
Bussy, à qui elle dit: Il faut avouer que nous avons un grand roi! Oui, sans
doute, ma cousine, répondit Bussy; ce qu'il vient de faire est vraiment
héroïque! Il faut avouer que de toutes les sottises humaines, il n'y en a point
de plus sottes que celles de la vanité.
Louis XIV. Ce prince lui parla un jour, après la représentation d'Esther, à
Saint-Cyr: sa vanité se montre et se répand, à cette occasion, avec une joie
d'enfant. Le passage est curieux. «Le roi s'adressa à moi, et me dit:
Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Moi, sans m'étonner, je
répondis: Sire, je suis charmée; ce que je sens est au-dessus des paroles. Le
roi me dit: Racine a bien de l'esprit. Je lui dis: Sire, il en a beaucoup, mais
en vérité ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le
sujet comme si elles n'avaient jamais fait autre chose. Ah! pour cela, reprit-
il, il est vrai. Et puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie.
Monsieur et madame la princesse me vinrent dire un mot; madame de
Maintenon, un éclair: je répondis à tout, car j'étais en fortune.»
C'est dans ces endroits que la femme d'esprit est éclipsée un moment par
la caillette. On sait qu'un jour Louis XIV dansa un menuet avec madame de
Sévigné. Après le menuet, elle se trouva près de son cousin le comte de
Bussy, à qui elle dit: Il faut avouer que nous avons un grand roi! Oui, sans
doute, ma cousine, répondit Bussy; ce qu'il vient de faire est vraiment
héroïque! Il faut avouer que de toutes les sottises humaines, il n'y en a point
de plus sottes que celles de la vanité.
Page 37
PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ,
PAR
Mme DE LA FAYETTE, SOUS LE NOM D'UN INCONNU[21].
Tous ceux qui se mêlent de peindre les belles se tuent de les embellir
pour leur plaire, et n'oseraient leur dire un seul mot de leurs défauts. Pour
moi, Madame, grâce au privilége d'inconnu dont je jouis auprès de vous, je
m'en vais vous peindre tout hardiment, et vous dire vos vérités bien à mon
aise, sans crainte de m'attirer votre colère. Je suis au désespoir de n'en avoir
que d'agréables à vous conter; car ce me serait un grand plaisir si, après
vous avoir reproché mille défauts, je me voyais cet hiver aussi bien reçu de
vous que mille gens qui n'ont fait toute leur vie que vous importuner de
louanges. Je ne veux point vous en accabler, ni m'amuser à vous dire que
votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui
assurent que vous n'avez que vingt ans; que votre bouche, vos dents et vos
cheveux sont incomparables. Je ne veux point vous dire toutes ces choses,
votre miroir vous le dit assez: mais comme vous ne vous amusez pas à lui
parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous parlez; et
c'est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc, Madame, si par hasard
vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre personne,
qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi charmante, lorsque vous êtes animée
dans une conversation d'où la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a
un tel charme et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les
grâces autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à
votre teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher
que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux; et que,
quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la
régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la plus
achevée. Vous pouvez juger que si je vous suis inconnu, vous ne m'êtes pas
inconnue; et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois l'honneur de vous voir et
PAR
Mme DE LA FAYETTE, SOUS LE NOM D'UN INCONNU[21].
Tous ceux qui se mêlent de peindre les belles se tuent de les embellir
pour leur plaire, et n'oseraient leur dire un seul mot de leurs défauts. Pour
moi, Madame, grâce au privilége d'inconnu dont je jouis auprès de vous, je
m'en vais vous peindre tout hardiment, et vous dire vos vérités bien à mon
aise, sans crainte de m'attirer votre colère. Je suis au désespoir de n'en avoir
que d'agréables à vous conter; car ce me serait un grand plaisir si, après
vous avoir reproché mille défauts, je me voyais cet hiver aussi bien reçu de
vous que mille gens qui n'ont fait toute leur vie que vous importuner de
louanges. Je ne veux point vous en accabler, ni m'amuser à vous dire que
votre taille est admirable, que votre teint a une beauté et une fleur qui
assurent que vous n'avez que vingt ans; que votre bouche, vos dents et vos
cheveux sont incomparables. Je ne veux point vous dire toutes ces choses,
votre miroir vous le dit assez: mais comme vous ne vous amusez pas à lui
parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable quand vous parlez; et
c'est ce que je veux vous apprendre. Sachez donc, Madame, si par hasard
vous ne le savez pas, que votre esprit pare et embellit si fort votre personne,
qu'il n'y en a point sur la terre d'aussi charmante, lorsque vous êtes animée
dans une conversation d'où la contrainte est bannie. Tout ce que vous dites a
un tel charme et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les
grâces autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat à
votre teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût toucher
que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit les yeux; et que,
quand on vous écoute, on ne voit plus qu'il manque quelque chose à la
régularité de vos traits, et l'on vous cède la beauté du monde la plus
achevée. Vous pouvez juger que si je vous suis inconnu, vous ne m'êtes pas
inconnue; et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois l'honneur de vous voir et
Page 38
de vous entendre, pour avoir démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont
tout le monde est surpris. Mais je veux encore vous faire voir, Madame, que
je ne connais pas moins les qualités solides qui sont en vous, que je fais les
agréables dont on est touché. Votre âme est grande, noble, propre à
dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser.
Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux
plaisirs: vous paraissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour
vous; votre présence augmente les divertissements, et les divertissements
augmentent votre beauté, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est l'état
véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce
soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée; mais, à la honte de notre
sexe, cette tendresse vous a été inutile, et vous l'avez renfermée dans le
vôtre, en la donnant à madame de la Fayette. Ah! Madame, s'il y avait
quelqu'un au monde d'assez heureux pour que vous ne l'eussiez pas trouvé
indigne du trésor dont elle jouit, et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le
posséder, il mériterait de souffrir seul toutes les disgrâces à quoi l'amour
peut soumettre tous ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le
maître d'un cœur comme le vôtre, dont les sentiments fussent expliqués par
cet esprit galant que les dieux vous ont donné! Votre cœur, Madame, est
sans doute un bien qui ne peut se mériter; jamais il n'y en eut un si
généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne
pas le montrer toujours tel qu'il est; mais au contraire vous êtes si
accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit honorable, que même vous y
laissez voir quelquefois ce que la prudence vous obligerait de cacher. Vous
êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été; et, par un
air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples
compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations
d'amitié; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de
votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils puissent se dire à eux-
mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre. Enfin,
vous avez reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données qu'à vous; et
le monde vous est obligé de lui être venue montrer mille agréables qualités
qui jusqu'ici lui avaient été inconnues. Je ne veux point m'embarquer à vous
les dépeindre toutes, car je romprais le dessein que j'ai fait de ne pas vous
accabler de louanges; et, de plus, Madame, pour vous en donner qui fussent
Dignes de vous, et dignes de paraître,
tout le monde est surpris. Mais je veux encore vous faire voir, Madame, que
je ne connais pas moins les qualités solides qui sont en vous, que je fais les
agréables dont on est touché. Votre âme est grande, noble, propre à
dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser aux soins d'en amasser.
Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne l'êtes pas moins aux
plaisirs: vous paraissez née pour eux, et il semble qu'ils soient faits pour
vous; votre présence augmente les divertissements, et les divertissements
augmentent votre beauté, lorsqu'ils vous environnent. Enfin la joie est l'état
véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce
soit. Vous êtes naturellement tendre et passionnée; mais, à la honte de notre
sexe, cette tendresse vous a été inutile, et vous l'avez renfermée dans le
vôtre, en la donnant à madame de la Fayette. Ah! Madame, s'il y avait
quelqu'un au monde d'assez heureux pour que vous ne l'eussiez pas trouvé
indigne du trésor dont elle jouit, et qu'il n'eût pas tout mis en usage pour le
posséder, il mériterait de souffrir seul toutes les disgrâces à quoi l'amour
peut soumettre tous ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le
maître d'un cœur comme le vôtre, dont les sentiments fussent expliqués par
cet esprit galant que les dieux vous ont donné! Votre cœur, Madame, est
sans doute un bien qui ne peut se mériter; jamais il n'y en eut un si
généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens qui vous soupçonnent de ne
pas le montrer toujours tel qu'il est; mais au contraire vous êtes si
accoutumée à n'y rien sentir qui ne vous soit honorable, que même vous y
laissez voir quelquefois ce que la prudence vous obligerait de cacher. Vous
êtes la plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été; et, par un
air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples
compliments de bienséance paraissent en votre bouche des protestations
d'amitié; et tous les gens qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés de
votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils puissent se dire à eux-
mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre. Enfin,
vous avez reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données qu'à vous; et
le monde vous est obligé de lui être venue montrer mille agréables qualités
qui jusqu'ici lui avaient été inconnues. Je ne veux point m'embarquer à vous
les dépeindre toutes, car je romprais le dessein que j'ai fait de ne pas vous
accabler de louanges; et, de plus, Madame, pour vous en donner qui fussent
Dignes de vous, et dignes de paraître,
Page 39
Il faudrait être votre amant,
Et je n'ai pas l'honneur de l'être[22].
Et je n'ai pas l'honneur de l'être[22].
Page 40
PORTRAIT DE MADAME DE SÉVIGNÉ
PAR LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN;
TIRÉ DE LA GÉNÉALOGIE MANUSCRITE DE LA MAISON DE RABUTIN.
Marie de Rabutin, fille de Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantal,
et de Marie de Coulanges, naquit toute pleine de grâces: ce fut un grand
parti pour le bien; mais pour le mérite, elle ne se pouvait dignement assortir.
Elle épousa Henri de Sévigné, d'une bonne et ancienne maison de Bretagne;
et quoiqu'il eût de l'esprit, tous les agréments de Marie ne le purent retenir;
il aima partout, et n'aima jamais rien de si aimable que sa femme.
Cependant elle n'aima que lui, bien que mille honnêtes gens eussent fait des
tentatives auprès d'elle. Sévigné fut tué en duel, elle étant encore fort jeune.
Cette perte la toucha vivement: ce ne fut pourtant pas, à mon avis, ce qui
l'empêcha de se remarier, mais seulement sa tendresse pour un fils et pour
une fille que son mari lui avait laissés, et quelque légère appréhension de
trouver encore un ingrat. Par sa bonne conduite (je n'entends pas parler ici
de ses mœurs[23], je veux dire par sa bonne administration), elle augmenta
son bien, ne laissant pas de faire la dépense d'une personne de sa qualité: de
sorte qu'elle donna un grand mariage à sa fille, et lui fit épouser François-
Adhémar de Monteil, comte de Grignan, lieutenant pour le roi en
Languedoc, et puis après en Provence. Ce ne fut pas le plus grand bien
qu'elle fit à Françoise de Sévigné: la bonne nourriture[24] qu'elle lui donna,
et son exemple, sont des trésors que les rois même ne peuvent pas toujours
donner à leurs enfants. Elle en avait fait aussi quelque chose de si
extraordinaire, que moi, qui ne suis point du tout flatteur, je ne me pouvais
lasser de l'admirer, et que je ne la nommais plus, quand j'en parlais, que la
plus jolie fille de France, croyant qu'à cela tout le monde la devait
connaître[25].
PAR LE COMTE DE BUSSY-RABUTIN;
TIRÉ DE LA GÉNÉALOGIE MANUSCRITE DE LA MAISON DE RABUTIN.
Marie de Rabutin, fille de Celse-Bénigne de Rabutin, baron de Chantal,
et de Marie de Coulanges, naquit toute pleine de grâces: ce fut un grand
parti pour le bien; mais pour le mérite, elle ne se pouvait dignement assortir.
Elle épousa Henri de Sévigné, d'une bonne et ancienne maison de Bretagne;
et quoiqu'il eût de l'esprit, tous les agréments de Marie ne le purent retenir;
il aima partout, et n'aima jamais rien de si aimable que sa femme.
Cependant elle n'aima que lui, bien que mille honnêtes gens eussent fait des
tentatives auprès d'elle. Sévigné fut tué en duel, elle étant encore fort jeune.
Cette perte la toucha vivement: ce ne fut pourtant pas, à mon avis, ce qui
l'empêcha de se remarier, mais seulement sa tendresse pour un fils et pour
une fille que son mari lui avait laissés, et quelque légère appréhension de
trouver encore un ingrat. Par sa bonne conduite (je n'entends pas parler ici
de ses mœurs[23], je veux dire par sa bonne administration), elle augmenta
son bien, ne laissant pas de faire la dépense d'une personne de sa qualité: de
sorte qu'elle donna un grand mariage à sa fille, et lui fit épouser François-
Adhémar de Monteil, comte de Grignan, lieutenant pour le roi en
Languedoc, et puis après en Provence. Ce ne fut pas le plus grand bien
qu'elle fit à Françoise de Sévigné: la bonne nourriture[24] qu'elle lui donna,
et son exemple, sont des trésors que les rois même ne peuvent pas toujours
donner à leurs enfants. Elle en avait fait aussi quelque chose de si
extraordinaire, que moi, qui ne suis point du tout flatteur, je ne me pouvais
lasser de l'admirer, et que je ne la nommais plus, quand j'en parlais, que la
plus jolie fille de France, croyant qu'à cela tout le monde la devait
connaître[25].
Page 41
Marie de Rabutin acheta encore à son fils la charge de guidon des
gendarmes de M. le Dauphin[26]; ce qu'elle fit habilement, n'y ayant rien de
mieux pensé que d'attacher de bonne heure ses enfants auprès d'un jeune
prince, qui a toujours plus d'égards un jour pour ses premiers serviteurs que
pour les autres.
Les soins que Marie de Rabutin avait pris de sa maison n'y avaient pas
seuls mis tout le bon ordre qui y était: il faut rendre honneur à qui il est dû.
L'abbé de Coulanges, son oncle, homme d'esprit et de mérite, l'avait fort
aidée à cela.
Qui voudrait ramasser toutes les choses que Marie de Rabutin a dites en
sa vie, d'un tour fin, agréable, naturellement, et sans affecter de les dire, il
n'aurait jamais fait. Elle avait la vivacité et l'enjouement de son père, mais
beaucoup plus poli. On ne s'ennuyait jamais avec elle; enfin elle était de ces
gens qui ne devraient jamais mourir, comme il y en a d'autres qui ne
devraient jamais naître.
Voici un éloge que la seule justice me fit mettre au-dessous d'un de ses
portraits:
MARIE DE RABUTIN,
MARQUISE DE SÉVIGNÉ,
FILLE DU BARON DE CHANTAL,
FEMME D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE
ET D'UNE SOLIDE VERTU,
COMPATIBLES AVEC BEAUCOUP D'AGRÉMENTS[27].
gendarmes de M. le Dauphin[26]; ce qu'elle fit habilement, n'y ayant rien de
mieux pensé que d'attacher de bonne heure ses enfants auprès d'un jeune
prince, qui a toujours plus d'égards un jour pour ses premiers serviteurs que
pour les autres.
Les soins que Marie de Rabutin avait pris de sa maison n'y avaient pas
seuls mis tout le bon ordre qui y était: il faut rendre honneur à qui il est dû.
L'abbé de Coulanges, son oncle, homme d'esprit et de mérite, l'avait fort
aidée à cela.
Qui voudrait ramasser toutes les choses que Marie de Rabutin a dites en
sa vie, d'un tour fin, agréable, naturellement, et sans affecter de les dire, il
n'aurait jamais fait. Elle avait la vivacité et l'enjouement de son père, mais
beaucoup plus poli. On ne s'ennuyait jamais avec elle; enfin elle était de ces
gens qui ne devraient jamais mourir, comme il y en a d'autres qui ne
devraient jamais naître.
Voici un éloge que la seule justice me fit mettre au-dessous d'un de ses
portraits:
MARIE DE RABUTIN,
MARQUISE DE SÉVIGNÉ,
FILLE DU BARON DE CHANTAL,
FEMME D'UN GÉNIE EXTRAORDINAIRE
ET D'UNE SOLIDE VERTU,
COMPATIBLES AVEC BEAUCOUP D'AGRÉMENTS[27].
Page 42
LETTRE DU COMTE DE BUSSY-RABUTIN
A LA MARQUISE DE COLIGNY.
A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE[28].
Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse un recueil de
ce que nous nous sommes écrit, votre tante de Sévigné et moi. J'approuve
votre désir, et je loue votre bon goût: rien n'est plus beau que les lettres de
madame de Sévigné; l'agréable, le badin et le sérieux y sont admirables; on
dirait qu'elle est née pour chacun de ces caractères. Elle est naturelle, elle a
une noble facilité dans ses expressions, et quelquefois une négligence
hardie, préférable à la justesse des académiciens. Rien ne languit dans son
style, rien n'y est forcé; il n'y a personne qui ne crût qu'il en ferait bien
autant: ma questo facile è quanto difficile.
Pour ce qui me regarde dans ce recueil, ma chère fille, je n'en parlerai
point; je hais les airs de vanité, et encore plus ceux d'une fausse modestie.
Madame de Sévigné dit que je suis le fagot de son esprit, et moi je dis que
c'est elle qui m'allume; et ce qui me le persuade, c'est que je n'ai pas tant
d'esprit avec les autres qu'avec elle. Mais enfin ce recueil est curieux; et
digne d'être dans le cabinet d'un roi honnête homme, c'est-à-dire dans celui
de Louis le Grand. Tous les gens délicats auraient du plaisir à le lire, si on le
voyait de notre temps: mais quel sera son prix à la postérité? car vous savez,
ma chère fille, qu'en matière d'esprit,
On aime mieux cent morts au-dessus de sa tête
Qu'un seul vivant à ses côtés.
Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de madame de
Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles sont presque toutes
A LA MARQUISE DE COLIGNY.
A LA MARQUISE DE COLIGNY, MA FILLE[28].
Vous avez souhaité, ma chère fille, que je vous donnasse un recueil de
ce que nous nous sommes écrit, votre tante de Sévigné et moi. J'approuve
votre désir, et je loue votre bon goût: rien n'est plus beau que les lettres de
madame de Sévigné; l'agréable, le badin et le sérieux y sont admirables; on
dirait qu'elle est née pour chacun de ces caractères. Elle est naturelle, elle a
une noble facilité dans ses expressions, et quelquefois une négligence
hardie, préférable à la justesse des académiciens. Rien ne languit dans son
style, rien n'y est forcé; il n'y a personne qui ne crût qu'il en ferait bien
autant: ma questo facile è quanto difficile.
Pour ce qui me regarde dans ce recueil, ma chère fille, je n'en parlerai
point; je hais les airs de vanité, et encore plus ceux d'une fausse modestie.
Madame de Sévigné dit que je suis le fagot de son esprit, et moi je dis que
c'est elle qui m'allume; et ce qui me le persuade, c'est que je n'ai pas tant
d'esprit avec les autres qu'avec elle. Mais enfin ce recueil est curieux; et
digne d'être dans le cabinet d'un roi honnête homme, c'est-à-dire dans celui
de Louis le Grand. Tous les gens délicats auraient du plaisir à le lire, si on le
voyait de notre temps: mais quel sera son prix à la postérité? car vous savez,
ma chère fille, qu'en matière d'esprit,
On aime mieux cent morts au-dessus de sa tête
Qu'un seul vivant à ses côtés.
Vous trouverez encore dans ce recueil quelques lettres de madame de
Grignan et de notre ami Corbinelli; mais, outre qu'elles sont presque toutes
Page 43
dans celles de madame de Sévigné, c'est qu'elles ont encore leurs
agréments, et qu'elles ne gâtent rien aux endroits où elles se trouvent.
BUSSY-RABUTIN.
agréments, et qu'elles ne gâtent rien aux endroits où elles se trouvent.
BUSSY-RABUTIN.
Page 44
LETTRES
CHOISIES
DE
MME DE SÉVIGNÉ.
LETTRE PREMIÈRE.
DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 25 novembre 1655.
Vous faites bien l'entendu, M. le comte; sous ombre que vous écrivez
comme un petit Cicéron, vous croyez qu'il vous est permis de vous moquer
des gens: à la vérité, l'endroit que vous avez remarqué m'a fait rire de tout
mon cœur; mais je suis étonnée qu'il n'y eût que cet endroit de ridicule, car,
de la manière dont je vous écrivis, c'est un miracle que vous ayez pu
comprendre ce que je voulais vous dire; et je vois bien qu'en effet vous avez
de l'esprit, ou que ma lettre est meilleure que je ne pensais: quoi qu'il en
soit, je suis bien aise que vous ayez profité de l'avis que je vous donnais.
On m'a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontière cet hiver:
comme vous savez, mon pauvre comte, que je vous aime un peu
rustaudement, je voudrais qu'on vous l'accordât, car on dit qu'il n'y a rien
CHOISIES
DE
MME DE SÉVIGNÉ.
LETTRE PREMIÈRE.
DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 25 novembre 1655.
Vous faites bien l'entendu, M. le comte; sous ombre que vous écrivez
comme un petit Cicéron, vous croyez qu'il vous est permis de vous moquer
des gens: à la vérité, l'endroit que vous avez remarqué m'a fait rire de tout
mon cœur; mais je suis étonnée qu'il n'y eût que cet endroit de ridicule, car,
de la manière dont je vous écrivis, c'est un miracle que vous ayez pu
comprendre ce que je voulais vous dire; et je vois bien qu'en effet vous avez
de l'esprit, ou que ma lettre est meilleure que je ne pensais: quoi qu'il en
soit, je suis bien aise que vous ayez profité de l'avis que je vous donnais.
On m'a dit que vous sollicitiez de demeurer sur la frontière cet hiver:
comme vous savez, mon pauvre comte, que je vous aime un peu
rustaudement, je voudrais qu'on vous l'accordât, car on dit qu'il n'y a rien
Page 45
qui avance tant les gens, et vous ne doutez pas de la passion que j'ai pour
votre fortune: ainsi, quoi qu'il puisse arriver, je serai contente. Si vous
demeurez sur la frontière, l'amitié solide y trouvera son compte; si vous
revenez, l'amitié tendre sera satisfaite.
Madame de Roquelaure[29] est revenue tellement belle, qu'elle défit hier
le Louvre à plate couture: ce qui donne une si terrible jalousie aux belles
qui y sont, que par dépit on a résolu qu'elle ne serait pas des après-soupers,
qui sont gais et galants, comme vous savez. Madame de Fiennes voulut l'y
faire demeurer hier; mais on comprit, par la réponse de la reine, qu'elle
pouvait s'en retourner.
Le prince d'Harcourt[30] et la Feuillade[31] eurent querelle avant-hier chez
Jeannin; le prince disant que le chevalier de Gramont avait l'autre jour ses
poches pleines d'argent, il en prit à témoin la Feuillade, qui dit que cela
n'était point, et qu'il n'avait pas un sou.—Je vous dis que si.—Je vous dis
que non.—Taisez-vous, la Feuillade.—Je n'en ferai rien.—Là-dessus le
prince lui jette une assiette à la tête; l'autre lui jette un couteau; ni l'un ni
l'autre ne porte: on se met entre deux, on les fait embrasser; le soir ils se
parlent au Louvre, comme si de rien n'était. Si vous avez jamais vu le
procédé des académistes[32] qui ont campos, vous trouverez que cette
querelle y ressemble fort.
Adieu, mon cher cousin: mandez-moi s'il est vrai que vous vouliez
passer l'hiver sur la frontière, et croyez bien que je suis la plus fidèle amie
que vous ayez au monde.
2.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE[33].
Aujourd'hui lundi 17 novembre 1664, M. Fouquet a été pour la seconde
fois sur la sellette; il s'est assis sans façon, comme l'autre fois. M. le
chancelier a recommencé à lui dire de lever la main: il a répondu qu'il avait
déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment. Là-dessus M. le
chancelier s'est jeté dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir
légitime de la chambre; que le roi l'avait établie, et que les commissions
avaient été vérifiées par les compagnies souveraines.
votre fortune: ainsi, quoi qu'il puisse arriver, je serai contente. Si vous
demeurez sur la frontière, l'amitié solide y trouvera son compte; si vous
revenez, l'amitié tendre sera satisfaite.
Madame de Roquelaure[29] est revenue tellement belle, qu'elle défit hier
le Louvre à plate couture: ce qui donne une si terrible jalousie aux belles
qui y sont, que par dépit on a résolu qu'elle ne serait pas des après-soupers,
qui sont gais et galants, comme vous savez. Madame de Fiennes voulut l'y
faire demeurer hier; mais on comprit, par la réponse de la reine, qu'elle
pouvait s'en retourner.
Le prince d'Harcourt[30] et la Feuillade[31] eurent querelle avant-hier chez
Jeannin; le prince disant que le chevalier de Gramont avait l'autre jour ses
poches pleines d'argent, il en prit à témoin la Feuillade, qui dit que cela
n'était point, et qu'il n'avait pas un sou.—Je vous dis que si.—Je vous dis
que non.—Taisez-vous, la Feuillade.—Je n'en ferai rien.—Là-dessus le
prince lui jette une assiette à la tête; l'autre lui jette un couteau; ni l'un ni
l'autre ne porte: on se met entre deux, on les fait embrasser; le soir ils se
parlent au Louvre, comme si de rien n'était. Si vous avez jamais vu le
procédé des académistes[32] qui ont campos, vous trouverez que cette
querelle y ressemble fort.
Adieu, mon cher cousin: mandez-moi s'il est vrai que vous vouliez
passer l'hiver sur la frontière, et croyez bien que je suis la plus fidèle amie
que vous ayez au monde.
2.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE[33].
Aujourd'hui lundi 17 novembre 1664, M. Fouquet a été pour la seconde
fois sur la sellette; il s'est assis sans façon, comme l'autre fois. M. le
chancelier a recommencé à lui dire de lever la main: il a répondu qu'il avait
déjà dit les raisons qui l'empêchaient de prêter le serment. Là-dessus M. le
chancelier s'est jeté dans de grands discours, pour faire voir le pouvoir
légitime de la chambre; que le roi l'avait établie, et que les commissions
avaient été vérifiées par les compagnies souveraines.
Page 46
M. Fouquet a répondu que souvent on faisait des choses par autorité,
que quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on y avait fait réflexion.
M. le chancelier a interrompu: Comment! vous dites donc que le roi
abuse de sa puissance? M. Fouquet a répondu: C'est vous qui le dites,
monsieur, et non pas moi: ce n'est point ma pensée, et j'admire qu'en l'état
où je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le roi. Mais, monsieur,
vous savez bien vous-même qu'on peut être surpris. Quand vous signez un
arrêt, vous le croyez juste; le lendemain vous le cassez: vous voyez qu'on
peut changer d'avis et d'opinion.
Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez
pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez des requêtes, et vous
voilà sur la sellette. Il est vrai, monsieur, a-t-il répondu, j'y suis; mais je n'y
suis pas par ma volonté, on m'y mène; il y a une puissance à laquelle il faut
obéir, et c'est une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de
sa main: peut-être pouvait-on bien me l'épargner, après les services que j'ai
rendus et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer.
Après cela M. le chancelier a continué l'interrogatoire de la pension des
gabelles, où M. Fouquet a très-bien répondu. Les interrogations
continueront, et je continuerai de vous les mander fidèlement; je voudrais
seulement savoir si mes lettres vous sont rendues sûrement.
Vous savez sans doute notre déroute de Gigeri[34]; et comme ceux qui
ont donné les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui ont exécuté, on
prétend faire le procès à Gadagne; il y a des gens qui en veulent à sa tête:
tout le public est persuadé pourtant qu'il ne pouvait pas faire autrement. On
parle fort ici de M. d'Aleth, qui a excommunié les officiers subalternes du
roi qui ont voulu contraindre les ecclésiastiques à signer. Voilà qui le
brouillera avec monsieur votre père, comme cela le réunira avec le P.
Annat[35].
Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend; je ne veux pas m'y
abandonner: il faut que le style des relations soit court.
3.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
que quelquefois on ne trouvait pas justes, quand on y avait fait réflexion.
M. le chancelier a interrompu: Comment! vous dites donc que le roi
abuse de sa puissance? M. Fouquet a répondu: C'est vous qui le dites,
monsieur, et non pas moi: ce n'est point ma pensée, et j'admire qu'en l'état
où je suis, vous me vouliez faire une affaire avec le roi. Mais, monsieur,
vous savez bien vous-même qu'on peut être surpris. Quand vous signez un
arrêt, vous le croyez juste; le lendemain vous le cassez: vous voyez qu'on
peut changer d'avis et d'opinion.
Mais cependant, a dit M. le chancelier, quoique vous ne reconnaissiez
pas la chambre, vous lui répondez, vous lui présentez des requêtes, et vous
voilà sur la sellette. Il est vrai, monsieur, a-t-il répondu, j'y suis; mais je n'y
suis pas par ma volonté, on m'y mène; il y a une puissance à laquelle il faut
obéir, et c'est une mortification que Dieu me fait souffrir, et que je reçois de
sa main: peut-être pouvait-on bien me l'épargner, après les services que j'ai
rendus et les charges que j'ai eu l'honneur d'exercer.
Après cela M. le chancelier a continué l'interrogatoire de la pension des
gabelles, où M. Fouquet a très-bien répondu. Les interrogations
continueront, et je continuerai de vous les mander fidèlement; je voudrais
seulement savoir si mes lettres vous sont rendues sûrement.
Vous savez sans doute notre déroute de Gigeri[34]; et comme ceux qui
ont donné les conseils veulent jeter la faute sur ceux qui ont exécuté, on
prétend faire le procès à Gadagne; il y a des gens qui en veulent à sa tête:
tout le public est persuadé pourtant qu'il ne pouvait pas faire autrement. On
parle fort ici de M. d'Aleth, qui a excommunié les officiers subalternes du
roi qui ont voulu contraindre les ecclésiastiques à signer. Voilà qui le
brouillera avec monsieur votre père, comme cela le réunira avec le P.
Annat[35].
Adieu, je sens l'envie de causer qui me prend; je ne veux pas m'y
abandonner: il faut que le style des relations soit court.
3.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Page 47
Le jeudi 20 novembre 1664.
M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or; il a très-bien
répondu. Plusieurs juges l'ont salué; M. le chancelier en a fait reproche, et a
dit que ce n'était point la coutume, étant conseiller breton: «C'est à cause
que vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas M. Fouquet.» En repassant
par l'Arsenal, à pied pour se promener, M. Fouquet a demandé quels
ouvriers il voyait: on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un
bassin de fontaine; il y est allé, et a dit son avis, et puis s'est retourné en
riant vers d'Artagnan, et lui a dit: «N'admirez-vous point de quoi je me
mêle? Mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sur ces sortes de choses-
là.» Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent cette tranquillité admirable, je
suis de ce nombre; les autres disent que c'est une affectation: voilà le
monde. Madame Fouquet, sa mère, a donné un emplâtre à la reine, qui l'a
guérie de ses convulsions, qui étaient, à proprement parler, des vapeurs.
La plupart, suivant leurs désirs, se vont imaginant que la reine prendra
cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre prisonnier; mais
pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, je n'en
crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que tout le monde fait
de cet emplâtre, disant que c'est une sainte que madame Fouquet, et qu'elle
peut faire des miracles.
Aujourd'hui 21, on a interrogé M. Fouquet sur les cires et sucres: il s'est
impatienté sur certaines objections qu'on lui faisait, et qui lui ont paru
ridicules. Il l'a un peu trop témoigné, et a répondu avec un air et une hauteur
qui ont déplu. Il se corrigera, car cette manière n'est pas bonne; mais, en
vérité, la patience échappe: il me semble que je ferais tout comme lui.
Samedi au soir....
M. Fouquet est entré ce matin à la chambre; on l'a interrogé sur les
octrois; il a été très-mal attaqué, et s'est très-bien défendu. Ce n'est pas,
entre nous, que ce ne soit un endroit des plus glissants de son affaire. Je ne
sais quel bon ange l'a averti qu'il avait été trop fier; il s'en est corrigé
aujourd'hui, comme on s'est corrigé de le saluer. On ne rentrera que
mercredi à la chambre; je ne vous écrirai aussi que ce jour-là. Au reste, si
vous continuez à me tant plaindre de la peine que je prends à vous écrire, et
à me prier de ne point continuer, je croirai que c'est vous qui vous ennuyez
M. Fouquet a été interrogé ce matin sur le marc d'or; il a très-bien
répondu. Plusieurs juges l'ont salué; M. le chancelier en a fait reproche, et a
dit que ce n'était point la coutume, étant conseiller breton: «C'est à cause
que vous êtes de Bretagne que vous saluez si bas M. Fouquet.» En repassant
par l'Arsenal, à pied pour se promener, M. Fouquet a demandé quels
ouvriers il voyait: on lui a dit que c'étaient des gens qui travaillaient à un
bassin de fontaine; il y est allé, et a dit son avis, et puis s'est retourné en
riant vers d'Artagnan, et lui a dit: «N'admirez-vous point de quoi je me
mêle? Mais c'est que j'ai été autrefois assez habile sur ces sortes de choses-
là.» Ceux qui aiment M. Fouquet trouvent cette tranquillité admirable, je
suis de ce nombre; les autres disent que c'est une affectation: voilà le
monde. Madame Fouquet, sa mère, a donné un emplâtre à la reine, qui l'a
guérie de ses convulsions, qui étaient, à proprement parler, des vapeurs.
La plupart, suivant leurs désirs, se vont imaginant que la reine prendra
cette occasion pour demander au roi la grâce de ce pauvre prisonnier; mais
pour moi, qui entends un peu parler des tendresses de ce pays-là, je n'en
crois rien du tout. Ce qui est admirable, c'est le bruit que tout le monde fait
de cet emplâtre, disant que c'est une sainte que madame Fouquet, et qu'elle
peut faire des miracles.
Aujourd'hui 21, on a interrogé M. Fouquet sur les cires et sucres: il s'est
impatienté sur certaines objections qu'on lui faisait, et qui lui ont paru
ridicules. Il l'a un peu trop témoigné, et a répondu avec un air et une hauteur
qui ont déplu. Il se corrigera, car cette manière n'est pas bonne; mais, en
vérité, la patience échappe: il me semble que je ferais tout comme lui.
Samedi au soir....
M. Fouquet est entré ce matin à la chambre; on l'a interrogé sur les
octrois; il a été très-mal attaqué, et s'est très-bien défendu. Ce n'est pas,
entre nous, que ce ne soit un endroit des plus glissants de son affaire. Je ne
sais quel bon ange l'a averti qu'il avait été trop fier; il s'en est corrigé
aujourd'hui, comme on s'est corrigé de le saluer. On ne rentrera que
mercredi à la chambre; je ne vous écrirai aussi que ce jour-là. Au reste, si
vous continuez à me tant plaindre de la peine que je prends à vous écrire, et
à me prier de ne point continuer, je croirai que c'est vous qui vous ennuyez
Page 48
de lire mes lettres, et que vous vous trouvez fatigué d'y faire réponse; mais
sur cela je vous promets encore de faire mes lettres plus courtes, si je puis;
et je vous quitte de la peine de me répondre, quoique j'aime encore vos
lettres. Après ces déclarations, je ne pense pas que vous espériez
d'empêcher le cours de mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un
peu de plaisir, j'en ai beaucoup. Il se présente si peu d'occasions de
témoigner son estime et son amitié, qu'il ne faut pas les perdre quand elles
viennent s'offrir. Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous
et dans votre voisinage. La reine est bien mieux.
4.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Le lundi 24 novembre 1664.
Si j'en croyais mon cœur, c'est moi qui vous suis véritablement obligée
de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. Croyez-vous que
je ne trouve point de consolation en vous écrivant? Je vous assure que j'y en
trouve beaucoup, et que je n'ai pas moins de plaisir à vous entretenir, que
vous en avez à lire mes lettres. Tous les sentiments que vous avez sur ce que
je vous mande sont bien naturels; celui de l'espérance est commun à tout le
monde, sans que l'on puisse dire pourquoi; mais enfin cela soutient le cœur.
Mercredi, 26 novembre.
Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa manière a été
différente; il semble qu'il soit honteux de recevoir tous les jours sa leçon par
Boucherat[36]. Il a dit au rapporteur de lire l'article sur quoi on voulait
interroger l'accusé; le rapporteur a lu, et cette lecture a duré si longtemps,
qu'il était dix heures et demie quand on eut fini. Il a dit: Qu'on fasse entrer
Fouquet; et puis s'est repris, M. Fouquet; mais il s'est trouvé qu'il n'avait
point dit qu'on le fît venir; de sorte qu'il était encore à la Bastille. On l'est
donc allé querir; il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois: il
a fort bien répondu; pourtant il s'est allé embrouiller sur certaines dates, sur
lesquelles on l'aurait bien embarrassé, si on avait été bien habile et bien
éveillé; mais, au lieu d'être alerte, M. le chancelier sommeillait doucement:
on se regardait, et je pense que notre ami en aurait ri, s'il avait osé. Enfin il
s'est remis, et a continué d'interroger; et quoique M. Fouquet ait trop appuyé
sur cela je vous promets encore de faire mes lettres plus courtes, si je puis;
et je vous quitte de la peine de me répondre, quoique j'aime encore vos
lettres. Après ces déclarations, je ne pense pas que vous espériez
d'empêcher le cours de mes gazettes. Quand je songe que je vous fais un
peu de plaisir, j'en ai beaucoup. Il se présente si peu d'occasions de
témoigner son estime et son amitié, qu'il ne faut pas les perdre quand elles
viennent s'offrir. Je vous supplie de faire tous mes compliments chez vous
et dans votre voisinage. La reine est bien mieux.
4.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Le lundi 24 novembre 1664.
Si j'en croyais mon cœur, c'est moi qui vous suis véritablement obligée
de recevoir si bien le soin que je prends de vous instruire. Croyez-vous que
je ne trouve point de consolation en vous écrivant? Je vous assure que j'y en
trouve beaucoup, et que je n'ai pas moins de plaisir à vous entretenir, que
vous en avez à lire mes lettres. Tous les sentiments que vous avez sur ce que
je vous mande sont bien naturels; celui de l'espérance est commun à tout le
monde, sans que l'on puisse dire pourquoi; mais enfin cela soutient le cœur.
Mercredi, 26 novembre.
Ce matin M. le chancelier a interrogé M. Fouquet; mais sa manière a été
différente; il semble qu'il soit honteux de recevoir tous les jours sa leçon par
Boucherat[36]. Il a dit au rapporteur de lire l'article sur quoi on voulait
interroger l'accusé; le rapporteur a lu, et cette lecture a duré si longtemps,
qu'il était dix heures et demie quand on eut fini. Il a dit: Qu'on fasse entrer
Fouquet; et puis s'est repris, M. Fouquet; mais il s'est trouvé qu'il n'avait
point dit qu'on le fît venir; de sorte qu'il était encore à la Bastille. On l'est
donc allé querir; il est venu à onze heures. On l'a interrogé sur les octrois: il
a fort bien répondu; pourtant il s'est allé embrouiller sur certaines dates, sur
lesquelles on l'aurait bien embarrassé, si on avait été bien habile et bien
éveillé; mais, au lieu d'être alerte, M. le chancelier sommeillait doucement:
on se regardait, et je pense que notre ami en aurait ri, s'il avait osé. Enfin il
s'est remis, et a continué d'interroger; et quoique M. Fouquet ait trop appuyé
Page 49
sur cet endroit où on le pouvait pousser, il s'est trouvé pourtant que par
l'événement il aura bien dit; car dans son malheur il a de certains petits
bonheurs qui n'appartiennent qu'à lui. Si l'on travaille tous les jours aussi
doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un temps infini.
Je vous écrirai tous les soirs; mais je n'enverrai ma lettre que le samedi
au soir ou le dimanche; elle vous rendra compte de jeudi, vendredi et
samedi; et il faudrait que l'on pût vous en faire tenir encore une le jeudi, qui
vous apprendrait le lundi, mardi et mercredi; ainsi les lettres n'attendraient
pas longtemps chez vous. Je vous conjure de faire mes compliments à votre
solitaire et à votre chère moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine,
ce sera bientôt à moi à vous en donner des nouvelles.
5.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Du jeudi 27 novembre 1664.
On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le
chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités, et
de l'embarrasser; mais il n'en est pas venu à bout. M. Fouquet s'est fort bien
tiré d'affaire, et n'est entré qu'à onze heures, parce que M. le chancelier a
fait lire le rapporteur, comme je vous l'ai mandé; et, malgré toute cette belle
dévotion, il disait tout le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur[37]
prenait toujours son parti, parce que le chancelier ne parlait que pour un
côté; enfin il a dit: Voici un endroit sur quoi l'accusé ne pourra pas
répondre. Le rapporteur a dit: Ah! monsieur, pour cet endroit-là, voici
l'emplâtre qui le guérit; et a dit une très-forte raison, et puis il a ajouté:
Monsieur, dans la place où je suis, je dirai toujours la vérité, de quelque
manière qu'elle se rencontre.
On a souri de l'emplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant de
bruit. Sur cela on a fait entrer l'accusé, qui n'a pas été une heure dans la
chambre; et, en sortant, plusieurs ont fait compliment à d'Ormesson de sa
fermeté.
Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames
m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, pour
voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée[38], je l'ai vu venir d'assez
l'événement il aura bien dit; car dans son malheur il a de certains petits
bonheurs qui n'appartiennent qu'à lui. Si l'on travaille tous les jours aussi
doucement qu'aujourd'hui, le procès durera encore un temps infini.
Je vous écrirai tous les soirs; mais je n'enverrai ma lettre que le samedi
au soir ou le dimanche; elle vous rendra compte de jeudi, vendredi et
samedi; et il faudrait que l'on pût vous en faire tenir encore une le jeudi, qui
vous apprendrait le lundi, mardi et mercredi; ainsi les lettres n'attendraient
pas longtemps chez vous. Je vous conjure de faire mes compliments à votre
solitaire et à votre chère moitié. Je ne vous dis rien de votre chère voisine,
ce sera bientôt à moi à vous en donner des nouvelles.
5.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Du jeudi 27 novembre 1664.
On a continué aujourd'hui les interrogatoires sur les octrois. M. le
chancelier avait bonne intention de pousser M. Fouquet aux extrémités, et
de l'embarrasser; mais il n'en est pas venu à bout. M. Fouquet s'est fort bien
tiré d'affaire, et n'est entré qu'à onze heures, parce que M. le chancelier a
fait lire le rapporteur, comme je vous l'ai mandé; et, malgré toute cette belle
dévotion, il disait tout le pis contre notre pauvre ami. Le rapporteur[37]
prenait toujours son parti, parce que le chancelier ne parlait que pour un
côté; enfin il a dit: Voici un endroit sur quoi l'accusé ne pourra pas
répondre. Le rapporteur a dit: Ah! monsieur, pour cet endroit-là, voici
l'emplâtre qui le guérit; et a dit une très-forte raison, et puis il a ajouté:
Monsieur, dans la place où je suis, je dirai toujours la vérité, de quelque
manière qu'elle se rencontre.
On a souri de l'emplâtre, qui a fait souvenir de celui qui a fait tant de
bruit. Sur cela on a fait entrer l'accusé, qui n'a pas été une heure dans la
chambre; et, en sortant, plusieurs ont fait compliment à d'Ormesson de sa
fermeté.
Il faut que je vous conte ce que j'ai fait. Imaginez-vous que des dames
m'ont proposé d'aller dans une maison qui regarde droit dans l'Arsenal, pour
voir revenir notre pauvre ami. J'étais masquée[38], je l'ai vu venir d'assez
Page 50
loin. M. d'Artagnan était auprès de lui; cinquante mousquetaires, à trente ou
quarante pas derrière. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai
aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort que je n'en
pouvais plus. En s'approchant de nous pour entrer dans son trou, M.
d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a
donc saluées, et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois
pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie
quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est
malheureux quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous
auriez pitié de moi; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur
marché, de la manière dont je vous connais. J'ai été voir votre chère voisine;
je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous trouvons heureux de
l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami; elle a vu Sapho[39], qui lui a
redonné du courage. Pour moi, j'irai demain en reprendre chez elle; car de
temps en temps je sens que j'ai besoin de réconfort. Ce n'est pas que l'on ne
dise mille choses qui doivent donner de l'espérance; mais, mon Dieu! j'ai
l'imagination si vive, que tout ce qui est incertain me fait mourir.
6.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Lundi, 1er décembre 1664.
Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait tirer l'affaire
de M. Fouquet en longueur; présentement ce n'est plus la même chose, c'est
tout le contraire: on presse extraordinairement les interrogations. Ce matin
M. le chancelier a pris son papier, et a lu, comme une liste, dix chefs
d'accusation, sur quoi il ne donnait pas le temps de répondre. M. Fouquet a
dit: «Monsieur, je ne prétends pas tirer les choses en longueur; mais je vous
supplie de me donner le loisir de vous répondre: vous m'interrogez, et il
semble que vous ne vouliez pas écouter ma réponse; il m'est important que
je parle. Il y a plusieurs articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est juste que
je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès.» Il a donc fallu
l'entendre, contre le gré des malintentionnés; car il est certain qu'ils ne
sauraient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur tous les
chefs: on continuera de suite; et la chose ira si vite, que je compte que les
interrogations finiront cette semaine. Je viens de souper à l'hôtel de Nevers;
nous avons bien causé, la maîtresse du logis et moi, sur ce chapitre. Nous
quarante pas derrière. Il paraissait assez rêveur. Pour moi, quand je l'ai
aperçu, les jambes m'ont tremblé, et le cœur m'a battu si fort que je n'en
pouvais plus. En s'approchant de nous pour entrer dans son trou, M.
d'Artagnan l'a poussé, et lui a fait remarquer que nous étions là. Il nous a
donc saluées, et a pris cette mine riante que vous lui connaissez. Je ne crois
pas qu'il m'ait reconnue; mais je vous avoue que j'ai été étrangement saisie
quand je l'ai vu entrer dans cette petite porte. Si vous saviez combien on est
malheureux quand on a le cœur fait comme je l'ai, je suis assurée que vous
auriez pitié de moi; mais je pense que vous n'en êtes pas quitte à meilleur
marché, de la manière dont je vous connais. J'ai été voir votre chère voisine;
je vous plains autant de ne l'avoir plus, que nous nous trouvons heureux de
l'avoir. Nous avons bien parlé de notre cher ami; elle a vu Sapho[39], qui lui a
redonné du courage. Pour moi, j'irai demain en reprendre chez elle; car de
temps en temps je sens que j'ai besoin de réconfort. Ce n'est pas que l'on ne
dise mille choses qui doivent donner de l'espérance; mais, mon Dieu! j'ai
l'imagination si vive, que tout ce qui est incertain me fait mourir.
6.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Lundi, 1er décembre 1664.
Il y a deux jours que tout le monde croyait que l'on voulait tirer l'affaire
de M. Fouquet en longueur; présentement ce n'est plus la même chose, c'est
tout le contraire: on presse extraordinairement les interrogations. Ce matin
M. le chancelier a pris son papier, et a lu, comme une liste, dix chefs
d'accusation, sur quoi il ne donnait pas le temps de répondre. M. Fouquet a
dit: «Monsieur, je ne prétends pas tirer les choses en longueur; mais je vous
supplie de me donner le loisir de vous répondre: vous m'interrogez, et il
semble que vous ne vouliez pas écouter ma réponse; il m'est important que
je parle. Il y a plusieurs articles qu'il faut que j'éclaircisse, et il est juste que
je réponde sur tous ceux qui sont dans mon procès.» Il a donc fallu
l'entendre, contre le gré des malintentionnés; car il est certain qu'ils ne
sauraient souffrir qu'il se défende si bien. Il a fort bien répondu sur tous les
chefs: on continuera de suite; et la chose ira si vite, que je compte que les
interrogations finiront cette semaine. Je viens de souper à l'hôtel de Nevers;
nous avons bien causé, la maîtresse du logis et moi, sur ce chapitre. Nous
Page 51
sommes dans des inquiétudes qu'il n'y a que vous qui puissiez comprendre;
car je viens de recevoir votre lettre; elle vaut mieux que tout ce que je puis
écrire. Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve, en me mandant
de quelle manière je suis avec vous et avec votre cher solitaire. Il me
semble que je le vois, et que je l'entends dire ce que vous me mandez: je
suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui ait dit: La métamorphose de
Pierrot en Tartufe[40]. Cela est si naturellement dit, que si j'avais autant
d'esprit que vous m'en croyez, je l'aurais trouvé au bout de ma plume.
Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, et qui
vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de Saint-
Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il fit l'autre
jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit
au maréchal de Gramont: M. le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit
madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent: parce qu'on
sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. Le
maréchal, après avoir lu, dit au roi: Sire, Votre Majesté juge divinement
bien de toutes choses; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule
madrigal que j'aie jamais lu. Le roi se mit à rire, et lui dit: N'est-il pas vrai
que celui qui l'a fait est bien fat? Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un
autre nom. Oh bien, dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si
bonnement; c'est moi qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison! que Votre
Majesté me le rende; je l'ai lu brusquement. Non, M. le maréchal; les
premiers sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette
folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on
puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des
réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là
combien il est loin de connaître jamais la vérité.
Mardi 2 décembre.
Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si
admirablement, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard a
dit entre autres: «Il faut avouer que cet homme est incomparable; il n'a
jamais si bien parlé dans le parlement; il se possède mieux qu'il n'a jamais
fait.» C'était encore sur les six millions et sur ses dépenses. Il n'y a rien de
comparable à ce qu'il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendredi, qui
car je viens de recevoir votre lettre; elle vaut mieux que tout ce que je puis
écrire. Vous mettez ma modestie à une trop grande épreuve, en me mandant
de quelle manière je suis avec vous et avec votre cher solitaire. Il me
semble que je le vois, et que je l'entends dire ce que vous me mandez: je
suis au désespoir que ce ne soit pas moi qui ait dit: La métamorphose de
Pierrot en Tartufe[40]. Cela est si naturellement dit, que si j'avais autant
d'esprit que vous m'en croyez, je l'aurais trouvé au bout de ma plume.
Il faut que je vous conte une petite historiette, qui est très-vraie, et qui
vous divertira. Le roi se mêle depuis peu de faire des vers; MM. de Saint-
Aignan et Dangeau lui apprennent comment il faut s'y prendre. Il fit l'autre
jour un petit madrigal, que lui-même ne trouva pas trop joli. Un matin il dit
au maréchal de Gramont: M. le maréchal, lisez, je vous prie, ce petit
madrigal, et voyez si vous en avez jamais vu un si impertinent: parce qu'on
sait que depuis peu j'aime les vers, on m'en apporte de toutes les façons. Le
maréchal, après avoir lu, dit au roi: Sire, Votre Majesté juge divinement
bien de toutes choses; il est vrai que voilà le plus sot et le plus ridicule
madrigal que j'aie jamais lu. Le roi se mit à rire, et lui dit: N'est-il pas vrai
que celui qui l'a fait est bien fat? Sire, il n'y a pas moyen de lui donner un
autre nom. Oh bien, dit le roi, je suis ravi que vous m'en ayez parlé si
bonnement; c'est moi qui l'ai fait. Ah! sire, quelle trahison! que Votre
Majesté me le rende; je l'ai lu brusquement. Non, M. le maréchal; les
premiers sentiments sont toujours les plus naturels. Le roi a fort ri de cette
folie, et tout le monde trouve que voilà la plus cruelle petite chose que l'on
puisse faire à un vieux courtisan. Pour moi, qui aime toujours à faire des
réflexions, je voudrais que le roi en fît là-dessus, et qu'il jugeât par là
combien il est loin de connaître jamais la vérité.
Mardi 2 décembre.
Notre cher et malheureux ami a parlé deux heures ce matin, mais si
admirablement, que plusieurs n'ont pu s'empêcher de l'admirer. M. Renard a
dit entre autres: «Il faut avouer que cet homme est incomparable; il n'a
jamais si bien parlé dans le parlement; il se possède mieux qu'il n'a jamais
fait.» C'était encore sur les six millions et sur ses dépenses. Il n'y a rien de
comparable à ce qu'il a dit là-dessus. Je vous écrirai jeudi et vendredi, qui
Page 52
seront les deux derniers jours de l'interrogation, et je continuerai encore
jusqu'au bout.
Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le
plus ardemment! Adieu, mon très-cher monsieur; priez notre solitaire
(Arnauld) de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je vous embrasse tous deux
de tout mon cœur, et, par modestie, j'y joins madame votre femme.
Mardi 2 décembre.
M. Fouquet a parlé aujourd'hui deux heures entières sur les six millions;
il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles; tout le monde en était
touché, chacun selon son sentiment. Pussort faisait des mines d'improbation
et de négative, qui scandalisaient les gens de bien.
Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé
impétueusement, et a dit: «Dieu merci, on ne se plaindra pas qu'on ne l'ait
laissé parler tout son soûl.» Que dites-vous de ces paroles? ne sont-elles pas
d'un bon juge? On dit que le chancelier est fort effrayé de l'érésipèle de M.
de Nesmond, qui l'a fait mourir; il craint que ce ne soit une répétition pour
lui. Si cela pouvait lui donner les sentiments d'un homme qui va paraître
devant Dieu, encore serait-ce quelque chose; mais il faut craindre qu'on ne
dise de lui comme d'Argant: e mori come visse[41].
Mardi au soir.
J'ai reçu votre lettre, qui m'a bien fait voir que je n'oblige pas un ingrat;
jamais je n'ai rien vu de si agréable, ni de si obligeant: il faudrait être bien
exempte d'amour-propre pour n'être pas sensible à des louanges comme les
vôtres. Je vous assure donc que je suis ravie que vous ayez bonne opinion
de mon cœur; et je vous assure de plus, sans vouloir vous rendre douceurs
pour douceurs, que j'ai une estime pour vous infiniment au-dessus des
paroles dont on se sert ordinairement pour expliquer ce que l'on pense, et
que j'ai une joie et une consolation sensible de vous pouvoir entretenir d'une
affaire où nous prenons tous deux tant d'intérêt.
Aujourd'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé d'Effiat
l'a salué en passant; il lui a dit, en lui rendant le salut: «Monsieur, je suis
votre très-humble serviteur,» avec cette mine riante et fixe que nous lui
jusqu'au bout.
Dieu veuille que ma dernière lettre vous apprenne ce que je souhaite le
plus ardemment! Adieu, mon très-cher monsieur; priez notre solitaire
(Arnauld) de prier Dieu pour notre pauvre ami. Je vous embrasse tous deux
de tout mon cœur, et, par modestie, j'y joins madame votre femme.
Mardi 2 décembre.
M. Fouquet a parlé aujourd'hui deux heures entières sur les six millions;
il s'est fait donner audience, il a dit des merveilles; tout le monde en était
touché, chacun selon son sentiment. Pussort faisait des mines d'improbation
et de négative, qui scandalisaient les gens de bien.
Quand M. Fouquet a eu cessé de parler, M. Pussort s'est levé
impétueusement, et a dit: «Dieu merci, on ne se plaindra pas qu'on ne l'ait
laissé parler tout son soûl.» Que dites-vous de ces paroles? ne sont-elles pas
d'un bon juge? On dit que le chancelier est fort effrayé de l'érésipèle de M.
de Nesmond, qui l'a fait mourir; il craint que ce ne soit une répétition pour
lui. Si cela pouvait lui donner les sentiments d'un homme qui va paraître
devant Dieu, encore serait-ce quelque chose; mais il faut craindre qu'on ne
dise de lui comme d'Argant: e mori come visse[41].
Mardi au soir.
J'ai reçu votre lettre, qui m'a bien fait voir que je n'oblige pas un ingrat;
jamais je n'ai rien vu de si agréable, ni de si obligeant: il faudrait être bien
exempte d'amour-propre pour n'être pas sensible à des louanges comme les
vôtres. Je vous assure donc que je suis ravie que vous ayez bonne opinion
de mon cœur; et je vous assure de plus, sans vouloir vous rendre douceurs
pour douceurs, que j'ai une estime pour vous infiniment au-dessus des
paroles dont on se sert ordinairement pour expliquer ce que l'on pense, et
que j'ai une joie et une consolation sensible de vous pouvoir entretenir d'une
affaire où nous prenons tous deux tant d'intérêt.
Aujourd'hui notre cher ami est encore allé sur la sellette. L'abbé d'Effiat
l'a salué en passant; il lui a dit, en lui rendant le salut: «Monsieur, je suis
votre très-humble serviteur,» avec cette mine riante et fixe que nous lui
Page 53
connaissons. L'abbé d'Effiat a été si saisi de tendresse, qu'il n'en pouvait
plus.
Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chancelier lui a
dit de s'asseoir. Il a répondu: «Monsieur, vous prîtes hier avantage de ce que
je m'étais assis; vous croyez que c'est reconnaître la chambre: puisque cela
est, je vous prie de trouver bon que je ne me mette pas sur la sellette.» Sur
cela M. le chancelier a dit qu'il pouvait donc se retirer. M. Fouquet a
répondu: «Je ne prétends point par là faire un incident nouveau: je veux
seulement, si vous le trouvez bon, faire ma protestation ordinaire, et en
prendre acte; après quoi je répondrai.»
Il a été fait comme il a souhaité; il s'est assis, et on a continué la pension
des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S'il continue, ses
interrogations lui seront bien avantageuses. On parle fort à Paris de son
admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé une chose qui me fait
frissonner. Il conjure une de ses amies de lui faire savoir son arrêt par une
voie enchantée, bon ou mauvais, comme Dieu le lui enverra, sans
préambule, afin qu'il ait le temps de recevoir la nouvelle par ceux qui
viendront la lui dire; ajoutant que, pourvu qu'il ait une demi-heure pour se
préparer, il est capable de recevoir sans émotion tout le pis qu'on lui puisse
apprendre. Cet endroit-là me fait pleurer, et je suis assurée qu'il vous serre
le cœur.
On n'est point entré aujourd'hui (mercredi) en la chambre, à cause de la
maladie de la reine, qui a été à l'extrémité: elle est un peu mieux. Elle reçut
hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce fut la plus magnifique et la
plus triste chose du monde, de voir le roi et toute la cour, avec des cierges et
mille flambeaux, aller conduire et requérir le saint sacrement. Il fut reçu
avec une infinité de lumières. La reine fit un effort pour se soulever, et le
reçut avec une dévotion qui fit fondre en larmes tout le monde. Ce n'était
pas sans peine qu'on l'avait mise en cet état; il n'y avait eu que le roi capable
de lui faire entendre raison; à tous les autres elle avait dit qu'elle voulait
bien communier, mais non pas pour mourir: on avait été deux heures à la
résoudre.
L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. Fouquet
déplaît infiniment à Petit[42]; on croit même qu'il engagera. Puis.... à faire le
plus.
Aussitôt que M. Fouquet a été dans la chambre, M. le chancelier lui a
dit de s'asseoir. Il a répondu: «Monsieur, vous prîtes hier avantage de ce que
je m'étais assis; vous croyez que c'est reconnaître la chambre: puisque cela
est, je vous prie de trouver bon que je ne me mette pas sur la sellette.» Sur
cela M. le chancelier a dit qu'il pouvait donc se retirer. M. Fouquet a
répondu: «Je ne prétends point par là faire un incident nouveau: je veux
seulement, si vous le trouvez bon, faire ma protestation ordinaire, et en
prendre acte; après quoi je répondrai.»
Il a été fait comme il a souhaité; il s'est assis, et on a continué la pension
des gabelles, à quoi il a parfaitement bien répondu. S'il continue, ses
interrogations lui seront bien avantageuses. On parle fort à Paris de son
admirable esprit et de sa fermeté. Il a mandé une chose qui me fait
frissonner. Il conjure une de ses amies de lui faire savoir son arrêt par une
voie enchantée, bon ou mauvais, comme Dieu le lui enverra, sans
préambule, afin qu'il ait le temps de recevoir la nouvelle par ceux qui
viendront la lui dire; ajoutant que, pourvu qu'il ait une demi-heure pour se
préparer, il est capable de recevoir sans émotion tout le pis qu'on lui puisse
apprendre. Cet endroit-là me fait pleurer, et je suis assurée qu'il vous serre
le cœur.
On n'est point entré aujourd'hui (mercredi) en la chambre, à cause de la
maladie de la reine, qui a été à l'extrémité: elle est un peu mieux. Elle reçut
hier au soir Notre-Seigneur comme viatique. Ce fut la plus magnifique et la
plus triste chose du monde, de voir le roi et toute la cour, avec des cierges et
mille flambeaux, aller conduire et requérir le saint sacrement. Il fut reçu
avec une infinité de lumières. La reine fit un effort pour se soulever, et le
reçut avec une dévotion qui fit fondre en larmes tout le monde. Ce n'était
pas sans peine qu'on l'avait mise en cet état; il n'y avait eu que le roi capable
de lui faire entendre raison; à tous les autres elle avait dit qu'elle voulait
bien communier, mais non pas pour mourir: on avait été deux heures à la
résoudre.
L'extrême approbation que l'on donne aux réponses de M. Fouquet
déplaît infiniment à Petit[42]; on croit même qu'il engagera. Puis.... à faire le
Page 54
malade pour interrompre le cours des admirations, et avoir le loisir de
prendre un peu haleine des autres mauvais succès. Je suis très-humble
servante du cher solitaire, de madame votre femme, et de l'adorable
Amalthée.
7.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Jeudi 4 décembre 1664.
Enfin, les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est entré dans
la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet tout du long. M. Fouquet a
repris la parole le premier, et a dit: Monsieur, je crois que vous ne pouvez
tirer autre chose de ce papier, que l'effet qu'il vient de faire, qui est de me
donner beaucoup de confusion. M. le chancelier a dit: Cependant vous
venez d'entendre, et vous avez pu voir par là que cette grande passion pour
l'État, dont vous nous avez parlé tant de fois, n'a pas été si considérable que
vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. Monsieur, a dit M.
Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le fort du désespoir
où me mettait quelquefois M. le cardinal, principalement lorsqu'après avoir
contribué plus que personne du monde à son retour en France, je me vis
payé d'une si noire ingratitude. J'ai une lettre de lui et une de la reine mère,
qui font foi de ce que je dis; mais on les a prises dans mes papiers, avec
plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier,
qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que j'ai été près de
deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit, je le
désavoue de tout mon cœur, et je vous supplie de croire, monsieur, que ma
passion pour la personne et pour le service du roi n'en a pas été diminuée.
M. le chancelier a dit: Il est bien difficile de le croire, quand on voit une
pensée opiniâtre exprimée en différents temps. M. Fouquet a répondu:
Monsieur, dans tous les temps, et même au péril de ma vie, je n'ai jamais
abandonné la personne du roi; et dans ce temps-là vous étiez, monsieur, le
chef du conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée
qui était contre lui.
M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami était échauffé, et
n'était pas tout à fait le maître de son émotion. Ensuite on lui a parlé de ses
dépenses; il a dit: Je m'offre à faire voir que je n'en ai fait aucune que je
prendre un peu haleine des autres mauvais succès. Je suis très-humble
servante du cher solitaire, de madame votre femme, et de l'adorable
Amalthée.
7.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Jeudi 4 décembre 1664.
Enfin, les interrogations sont finies ce matin. M. Fouquet est entré dans
la chambre; M. le chancelier a fait lire le projet tout du long. M. Fouquet a
repris la parole le premier, et a dit: Monsieur, je crois que vous ne pouvez
tirer autre chose de ce papier, que l'effet qu'il vient de faire, qui est de me
donner beaucoup de confusion. M. le chancelier a dit: Cependant vous
venez d'entendre, et vous avez pu voir par là que cette grande passion pour
l'État, dont vous nous avez parlé tant de fois, n'a pas été si considérable que
vous n'ayez pensé à le brouiller d'un bout à l'autre. Monsieur, a dit M.
Fouquet, ce sont des pensées qui me sont venues dans le fort du désespoir
où me mettait quelquefois M. le cardinal, principalement lorsqu'après avoir
contribué plus que personne du monde à son retour en France, je me vis
payé d'une si noire ingratitude. J'ai une lettre de lui et une de la reine mère,
qui font foi de ce que je dis; mais on les a prises dans mes papiers, avec
plusieurs autres. Mon malheur est de n'avoir pas brûlé ce misérable papier,
qui était tellement hors de ma mémoire et de mon esprit, que j'ai été près de
deux ans sans y penser, et sans croire l'avoir. Quoi qu'il en soit, je le
désavoue de tout mon cœur, et je vous supplie de croire, monsieur, que ma
passion pour la personne et pour le service du roi n'en a pas été diminuée.
M. le chancelier a dit: Il est bien difficile de le croire, quand on voit une
pensée opiniâtre exprimée en différents temps. M. Fouquet a répondu:
Monsieur, dans tous les temps, et même au péril de ma vie, je n'ai jamais
abandonné la personne du roi; et dans ce temps-là vous étiez, monsieur, le
chef du conseil de ses ennemis, et vos proches donnaient passage à l'armée
qui était contre lui.
M. le chancelier a senti ce coup; mais notre pauvre ami était échauffé, et
n'était pas tout à fait le maître de son émotion. Ensuite on lui a parlé de ses
dépenses; il a dit: Je m'offre à faire voir que je n'en ai fait aucune que je
Page 55
n'aie pu faire, soit par mes revenus, dont M. le cardinal avait connaissance,
soit par mes appointements, soit par le bien de ma femme; et si je ne prouve
ce que je dis, je consens d'être traité aussi mal qu'on le peut imaginer. Enfin,
cet interrogatoire a duré deux heures, où M. Fouquet a très-bien dit, mais
avec chaleur et colère, parce que la lecture de ce projet l'avait extrêmement
touché.
Quand il a été parti, M. le chancelier a dit: Voici la dernière fois que
nous l'interrogerons. M. Poncet s'est approché de M. le chancelier, et lui a
dit: Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des preuves qu'il y a comme il a
commencé à exécuter le projet. M. le chancelier a répondu: Monsieur, elles
ne sont pas assez fortes, il y aurait répondu trop facilement. Là-dessus
Sainte-Hélène et Pussort ont dit: Tout le monde n'est pas de ce sentiment.
Voilà de quoi rêver et faire des réflexions. A demain le reste.
Vendredi 5 décembre.
On a parlé ce matin des requêtes, qui sont de peu d'importance, sinon
autant que les gens de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà qui
est donc fait: c'est à M. d'Ormesson à parler, il doit récapituler toute
l'affaire: cela durera encore toute la semaine prochaine, c'est-à-dire qu'entre-
ci et là ce n'est pas vivre, que la vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis
pas reconnaissable, et je ne crois pas que je puisse aller jusque-là. M.
d'Ormesson m'a priée de ne le plus voir que l'affaire ne soit jugée; il est
dans le conclave, et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. Il
affecte une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute; et j'ai eu le
plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai
tout ce que j'apprendrai. Eh! Dieu veuille que ma dernière nouvelle soit
bonne! je la désire. Je vous assure que nous sommes tous à plaindre;
j'entends vous et moi, et ceux qui en font leur affaire comme nous. Adieu,
mon cher monsieur; je suis si triste et si accablée ce soir, que je n'en puis
plus.
8.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Mardi 9 décembre 1664.
soit par mes appointements, soit par le bien de ma femme; et si je ne prouve
ce que je dis, je consens d'être traité aussi mal qu'on le peut imaginer. Enfin,
cet interrogatoire a duré deux heures, où M. Fouquet a très-bien dit, mais
avec chaleur et colère, parce que la lecture de ce projet l'avait extrêmement
touché.
Quand il a été parti, M. le chancelier a dit: Voici la dernière fois que
nous l'interrogerons. M. Poncet s'est approché de M. le chancelier, et lui a
dit: Monsieur, vous ne lui avez pas parlé des preuves qu'il y a comme il a
commencé à exécuter le projet. M. le chancelier a répondu: Monsieur, elles
ne sont pas assez fortes, il y aurait répondu trop facilement. Là-dessus
Sainte-Hélène et Pussort ont dit: Tout le monde n'est pas de ce sentiment.
Voilà de quoi rêver et faire des réflexions. A demain le reste.
Vendredi 5 décembre.
On a parlé ce matin des requêtes, qui sont de peu d'importance, sinon
autant que les gens de bien y voudront avoir égard en jugement. Voilà qui
est donc fait: c'est à M. d'Ormesson à parler, il doit récapituler toute
l'affaire: cela durera encore toute la semaine prochaine, c'est-à-dire qu'entre-
ci et là ce n'est pas vivre, que la vie que nous passerons. Pour moi, je ne suis
pas reconnaissable, et je ne crois pas que je puisse aller jusque-là. M.
d'Ormesson m'a priée de ne le plus voir que l'affaire ne soit jugée; il est
dans le conclave, et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. Il
affecte une grande réserve; il ne parle point, mais il écoute; et j'ai eu le
plaisir, en lui disant adieu, de lui dire tout ce que je pense. Je vous manderai
tout ce que j'apprendrai. Eh! Dieu veuille que ma dernière nouvelle soit
bonne! je la désire. Je vous assure que nous sommes tous à plaindre;
j'entends vous et moi, et ceux qui en font leur affaire comme nous. Adieu,
mon cher monsieur; je suis si triste et si accablée ce soir, que je n'en puis
plus.
8.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Mardi 9 décembre 1664.
Page 56
Je vous assure que ces jours sont bien longs à passer, et que l'incertitude
est une épouvantable chose: c'est un mal que toute la famille du pauvre
prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai admirés. Il semble qu'ils
n'aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans les temps passés: ce qui
m'étonne encore plus, c'est que Sapho est tout de même, elle dont l'esprit et
la pénétration n'ont point de bornes. Quand je médite là-dessus, je me flatte,
et je suis persuadée, ou du moins je me veux persuader, qu'elles en savent
plus que moi. D'un autre côté, quand je raisonne avec d'autres gens moins
prévenus, et dont le sens est admirable, je trouve nos mesures si justes, que
ce sera un vrai miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On
ne perd souvent que d'une voix, et cette voix fait tout. Je me souviens de ces
récusations, dont ces pauvres femmes pensaient être assurées; il est vrai que
nous les perdîmes de cinq à dix-sept: depuis cela, leur assurance m'a donné
de la défiance. Cependant au fond de mon cœur j'ai un petit brin
d'espérance. Je ne sais d'où il vient, ni où il va, et même il n'est pas assez
grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai hier de toute cette
affaire avec madame Duplessis[43]; je ne puis voir que les gens avec qui j'en
puis parler, et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. Elle espère,
comme je fais, sans en savoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous? Parce
que j'espère. Voilà nos réponses: ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui
disais, avec la plus grande vérité du monde, que si nous avions un arrêt tel
que nous le souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous
enverrais un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette
agréable nouvelle; et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais
rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi; et
notre imagination nous donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de
campos. Cependant je veux rajuster la dernière journée de l'interrogatoire
sur le crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me l'avait dite; mais
la même personne s'en est mieux souvenue, et me l'a redite à moi. Tout le
monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Fouquet eut dit
que les seuls effets que l'on pouvait tirer du projet, c'était de lui avoir donné
la confusion de l'entendre, M. le chancelier lui dit: Vous ne pouvez pas dire
que ce ne soit là un crime d'État. Il répondit: Je confesse, monsieur, que
c'est une folie et une extravagance, mais non pas un crime d'État. Je supplie
ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que
j'explique ce que c'est qu'un crime d'État: ce n'est pas qu'ils ne soient plus
habiles que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un
est une épouvantable chose: c'est un mal que toute la famille du pauvre
prisonnier ne connaît point. Je les ai vus, je les ai admirés. Il semble qu'ils
n'aient jamais su ni lu ce qui est arrivé dans les temps passés: ce qui
m'étonne encore plus, c'est que Sapho est tout de même, elle dont l'esprit et
la pénétration n'ont point de bornes. Quand je médite là-dessus, je me flatte,
et je suis persuadée, ou du moins je me veux persuader, qu'elles en savent
plus que moi. D'un autre côté, quand je raisonne avec d'autres gens moins
prévenus, et dont le sens est admirable, je trouve nos mesures si justes, que
ce sera un vrai miracle si la chose ne va pas comme nous la souhaitons. On
ne perd souvent que d'une voix, et cette voix fait tout. Je me souviens de ces
récusations, dont ces pauvres femmes pensaient être assurées; il est vrai que
nous les perdîmes de cinq à dix-sept: depuis cela, leur assurance m'a donné
de la défiance. Cependant au fond de mon cœur j'ai un petit brin
d'espérance. Je ne sais d'où il vient, ni où il va, et même il n'est pas assez
grand pour faire que je puisse dormir en repos. Je causai hier de toute cette
affaire avec madame Duplessis[43]; je ne puis voir que les gens avec qui j'en
puis parler, et qui sont dans les mêmes sentiments que moi. Elle espère,
comme je fais, sans en savoir la raison. Mais pourquoi espérez-vous? Parce
que j'espère. Voilà nos réponses: ne sont-elles pas bien raisonnables? Je lui
disais, avec la plus grande vérité du monde, que si nous avions un arrêt tel
que nous le souhaitons, le comble de ma joie était de penser que je vous
enverrais un homme à cheval, à toute bride, qui vous apprendrait cette
agréable nouvelle; et que le plaisir d'imaginer celui que je vous ferais
rendrait le mien entièrement complet. Elle comprit cela comme moi; et
notre imagination nous donna dans cette pensée plus d'un quart d'heure de
campos. Cependant je veux rajuster la dernière journée de l'interrogatoire
sur le crime d'État. Je vous l'avais mandée comme on me l'avait dite; mais
la même personne s'en est mieux souvenue, et me l'a redite à moi. Tout le
monde en a été instruit par plusieurs juges. Après que M. Fouquet eut dit
que les seuls effets que l'on pouvait tirer du projet, c'était de lui avoir donné
la confusion de l'entendre, M. le chancelier lui dit: Vous ne pouvez pas dire
que ce ne soit là un crime d'État. Il répondit: Je confesse, monsieur, que
c'est une folie et une extravagance, mais non pas un crime d'État. Je supplie
ces messieurs, dit-il en se tournant vers les juges, de trouver bon que
j'explique ce que c'est qu'un crime d'État: ce n'est pas qu'ils ne soient plus
habiles que nous, mais j'ai eu plus de loisir qu'eux pour l'examiner. Un
Page 57
crime d'État, c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret
du prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis; qu'on
engage toute sa famille dans les mêmes intérêts; qu'on fait ouvrir les portes
des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on la ferme à
son véritable maître; qu'on porte dans le parti tous les secrets de l'État.
Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un crime d'État. M. le chancelier ne savait
où se mettre, et tous les juges avaient fort envie de rire. Voilà au vrai
comme la chose se passa. Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel,
de plus délicat, et même de plus plaisant.
Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se défendit en
détail, et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur le cœur que vous
n'eussiez point su cet endroit; notre cher ami y aurait beaucoup perdu. Ce
matin, M. d'Ormesson a commencé à récapituler toute l'affaire; il a fort bien
parlé, et fort nettement. Il dira jeudi son avis. Son camarade parlera deux
jours: on prend quelques jours encore pour les autres opinions. Il y a des
juges qui prétendent bien s'étendre; de sorte que nous avons encore bien à
languir jusqu'à la semaine qui vient. En vérité, ce n'est pas vivre que d'être
en l'état où nous sommes.
9.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Jeudi 11 décembre 1664.
M. d'Ormesson a continué la récapitulation. Quand il est venu sur un
certain article du marc d'or, Pussort a dit: Voilà qui est contre l'accusé. Il est
vrai, a dit M. d'Ormesson; mais il n'y a pas de preuves. Quoi! a dit Pussort,
on n'a pas fait interroger ces deux officiers-là? Non, a dit M. d'Ormesson.
Ah! cela ne se peut pas, a répondu Pussort. Je n'en ai rien trouvé dans le
procès, a dit M. d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement:
Ah! monsieur, vous deviez le dire plus tôt; voilà une lourde faute. M.
d'Ormesson n'a rien répondu; mais si Pussort lui eût dit encore un mot, il lui
eût répondu: Monsieur, je suis juge, et non pas dénonciateur. Ne vous
souvient-il plus de ce que je vous contai une fois à Fresne? Voilà ce que
c'est: M. d'Ormesson n'a découvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de
remède. M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson;
il lui a dit qu'il ne fallait point parler du projet, et c'est par malice; car
du prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis; qu'on
engage toute sa famille dans les mêmes intérêts; qu'on fait ouvrir les portes
des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis, et qu'on la ferme à
son véritable maître; qu'on porte dans le parti tous les secrets de l'État.
Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un crime d'État. M. le chancelier ne savait
où se mettre, et tous les juges avaient fort envie de rire. Voilà au vrai
comme la chose se passa. Vous m'avouerez qu'il n'y a rien de plus spirituel,
de plus délicat, et même de plus plaisant.
Toute la France a su et admiré cette réponse. Ensuite il se défendit en
détail, et a dit ce que je vous ai mandé. J'aurais eu sur le cœur que vous
n'eussiez point su cet endroit; notre cher ami y aurait beaucoup perdu. Ce
matin, M. d'Ormesson a commencé à récapituler toute l'affaire; il a fort bien
parlé, et fort nettement. Il dira jeudi son avis. Son camarade parlera deux
jours: on prend quelques jours encore pour les autres opinions. Il y a des
juges qui prétendent bien s'étendre; de sorte que nous avons encore bien à
languir jusqu'à la semaine qui vient. En vérité, ce n'est pas vivre que d'être
en l'état où nous sommes.
9.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Jeudi 11 décembre 1664.
M. d'Ormesson a continué la récapitulation. Quand il est venu sur un
certain article du marc d'or, Pussort a dit: Voilà qui est contre l'accusé. Il est
vrai, a dit M. d'Ormesson; mais il n'y a pas de preuves. Quoi! a dit Pussort,
on n'a pas fait interroger ces deux officiers-là? Non, a dit M. d'Ormesson.
Ah! cela ne se peut pas, a répondu Pussort. Je n'en ai rien trouvé dans le
procès, a dit M. d'Ormesson. Là-dessus Pussort a dit avec emportement:
Ah! monsieur, vous deviez le dire plus tôt; voilà une lourde faute. M.
d'Ormesson n'a rien répondu; mais si Pussort lui eût dit encore un mot, il lui
eût répondu: Monsieur, je suis juge, et non pas dénonciateur. Ne vous
souvient-il plus de ce que je vous contai une fois à Fresne? Voilà ce que
c'est: M. d'Ormesson n'a découvert cela que lorsqu'il n'y a point eu de
remède. M. le chancelier a interrompu plusieurs fois encore M. d'Ormesson;
il lui a dit qu'il ne fallait point parler du projet, et c'est par malice; car
Page 58
plusieurs jugeront que c'est un grand crime, et le chancelier voudrait bien
que M. d'Ormesson n'en fît point voir les preuves, qui sont ridicules, afin de
ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner.
Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui
composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera samedi.
Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils s'assembleront tous
dès le matin, et ne se sépareront point qu'après avoir donné un arrêt. Je suis
transie quand je pense à ce jour-là. Cependant la famille a de grandes
espérances. Foucault va solliciter partout, et fait voir un écrit du roi, où on
lui fait dire qu'il trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui
appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers; que c'est lui qui les a
fait prendre; qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé; que ce
sont des papiers qui touchent son état, et qu'il le déclare, afin qu'on ne pense
pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce bon procédé? N'êtes-vous
point désespéré qu'on fasse la chose de cette façon à un prince qui aimerait
la justice et la vérité, s'il les connaissait? Il disait l'autre jour, à son lever,
que Fouquet était un homme dangereux; voilà ce qu'on lui met dans la tête.
Enfin, nos ennemis ne gardent plus aucune mesure: ils vont à présent à
bride abattue; les menaces, les promesses, tout est en usage; si nous avons
Dieu pour nous, nous serons les plus forts. Vous aurez peut-être encore une
de mes lettres; et si nous avons de bonnes nouvelles, je vous les manderai
par un homme exprès à toute bride. Je ne saurais dire ce que je ferai si cela
n'est pas; je ne comprends pas moi-même ce que je deviendrai. Mille
compliments à notre solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.
Samedi 13 décembre.
On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d'Ormesson dît
son avis aujourd'hui, afin que le dimanche passât par-dessus, et que Sainte-
Hélène, recommençant lundi sur nouveaux frais, fît plus d'impression. M.
d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel, et à la confiscation de
ses biens au roi. M. d'Ormesson a couronné par là sa réputation. L'avis est
un peu sévère[44]; mais prions Dieu qu'il soit suivi. Il est toujours beau
d'aller à l'assaut le premier.
10.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
que M. d'Ormesson n'en fît point voir les preuves, qui sont ridicules, afin de
ne pas affaiblir l'idée qu'on a voulu donner.
Mais M. d'Ormesson en parlera, puisque c'est un des articles qui
composent le procès. Il achèvera demain. Sainte-Hélène parlera samedi.
Lundi, les deux rapporteurs diront leur avis, et mardi ils s'assembleront tous
dès le matin, et ne se sépareront point qu'après avoir donné un arrêt. Je suis
transie quand je pense à ce jour-là. Cependant la famille a de grandes
espérances. Foucault va solliciter partout, et fait voir un écrit du roi, où on
lui fait dire qu'il trouverait fort mauvais qu'il y eût des juges qui
appuyassent leur avis sur la soustraction des papiers; que c'est lui qui les a
fait prendre; qu'il n'y en a aucun qui serve à la défense de l'accusé; que ce
sont des papiers qui touchent son état, et qu'il le déclare, afin qu'on ne pense
pas juger là-dessus. Que dites-vous de tout ce bon procédé? N'êtes-vous
point désespéré qu'on fasse la chose de cette façon à un prince qui aimerait
la justice et la vérité, s'il les connaissait? Il disait l'autre jour, à son lever,
que Fouquet était un homme dangereux; voilà ce qu'on lui met dans la tête.
Enfin, nos ennemis ne gardent plus aucune mesure: ils vont à présent à
bride abattue; les menaces, les promesses, tout est en usage; si nous avons
Dieu pour nous, nous serons les plus forts. Vous aurez peut-être encore une
de mes lettres; et si nous avons de bonnes nouvelles, je vous les manderai
par un homme exprès à toute bride. Je ne saurais dire ce que je ferai si cela
n'est pas; je ne comprends pas moi-même ce que je deviendrai. Mille
compliments à notre solitaire et à votre chère moitié. Faites bien prier Dieu.
Samedi 13 décembre.
On a voulu, après avoir bien changé et rechangé, que M. d'Ormesson dît
son avis aujourd'hui, afin que le dimanche passât par-dessus, et que Sainte-
Hélène, recommençant lundi sur nouveaux frais, fît plus d'impression. M.
d'Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel, et à la confiscation de
ses biens au roi. M. d'Ormesson a couronné par là sa réputation. L'avis est
un peu sévère[44]; mais prions Dieu qu'il soit suivi. Il est toujours beau
d'aller à l'assaut le premier.
10.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Page 59
Mercredi 17 décembre 1664.
Vous languissez, mon pauvre monsieur, mais nous languissons bien
aussi. J'ai été fâchée de vous avoir mandé que l'on aurait mardi un arrêt; car,
n'ayant point eu de mes nouvelles, vous avez cru que tout était perdu;
cependant nous avons encore toutes nos espérances. Je vous mandai samedi
comme M. d'Ormesson avait rapporté l'affaire et opiné; mais je ne vous
parlai point assez de l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par cette
action. J'ai ouï dire à des gens du métier que c'est un chef-d'œuvre que ce
qu'il a fait, pour s'être expliqué si nettement, et avoir appuyé son avis sur
des raisons si solides et si fortes; il y mêla de l'éloquence, et même de
l'agrément. Enfin jamais homme de sa profession n'a eu une plus belle
occasion de paraître, et ne s'en est mieux servi. S'il avait voulu ouvrir la
porte aux louanges, sa maison n'aurait pas désempli; mais il a voulu être
modeste, et s'est caché avec soin. Son camarade très-indigne, Sainte-
Hélène, parla lundi et mardi: il reprit l'affaire pauvrement et misérablement,
lisant ce qu'il disait, et sans rien augmenter, ni donner un autre tour à
l'affaire: il opina, sans s'appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tête
tranchée, à cause du crime d'État. Et pour attirer plus de monde à lui, et
faire un trait de Normand, il dit qu'il fallait croire que le roi donnerait grâce
et pardonnerait; que c'était lui seul qui le pourrait faire. Ce fut hier qu'il fit
cette belle action, dont tout le monde fut touché, autant qu'on avait été aise
de l'avis de M. d'Ormesson.
Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence,
tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs juges en
furent scandalisés; et on croit que cette furie peut faire plus de bien que de
mal à notre pauvre ami. Il a redoublé de force sur la fin de son avis, et a dit,
sur ce crime d'État, qu'un certain Espagnol nous devait faire bien de la
honte, qui avait eu tant d'horreur d'un rebelle, qu'il avait brûlé sa maison,
parce que Charles de Bourbon[45] y avait passé; qu'à plus forte raison nous
devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet; que, pour le punir, il
n'y avait que la corde et les gibets; mais qu'à cause des charges qu'il avait
possédées, et qu'il avait plusieurs parents considérables, il se relâchait à
prendre l'avis de M. de Sainte-Hélène.
Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M.
Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour moi,
Vous languissez, mon pauvre monsieur, mais nous languissons bien
aussi. J'ai été fâchée de vous avoir mandé que l'on aurait mardi un arrêt; car,
n'ayant point eu de mes nouvelles, vous avez cru que tout était perdu;
cependant nous avons encore toutes nos espérances. Je vous mandai samedi
comme M. d'Ormesson avait rapporté l'affaire et opiné; mais je ne vous
parlai point assez de l'estime extraordinaire qu'il s'est acquise par cette
action. J'ai ouï dire à des gens du métier que c'est un chef-d'œuvre que ce
qu'il a fait, pour s'être expliqué si nettement, et avoir appuyé son avis sur
des raisons si solides et si fortes; il y mêla de l'éloquence, et même de
l'agrément. Enfin jamais homme de sa profession n'a eu une plus belle
occasion de paraître, et ne s'en est mieux servi. S'il avait voulu ouvrir la
porte aux louanges, sa maison n'aurait pas désempli; mais il a voulu être
modeste, et s'est caché avec soin. Son camarade très-indigne, Sainte-
Hélène, parla lundi et mardi: il reprit l'affaire pauvrement et misérablement,
lisant ce qu'il disait, et sans rien augmenter, ni donner un autre tour à
l'affaire: il opina, sans s'appuyer sur rien, que M. Fouquet aurait la tête
tranchée, à cause du crime d'État. Et pour attirer plus de monde à lui, et
faire un trait de Normand, il dit qu'il fallait croire que le roi donnerait grâce
et pardonnerait; que c'était lui seul qui le pourrait faire. Ce fut hier qu'il fit
cette belle action, dont tout le monde fut touché, autant qu'on avait été aise
de l'avis de M. d'Ormesson.
Ce matin, Pussort a parlé quatre heures, mais avec tant de véhémence,
tant de chaleur, tant d'emportement, tant de rage, que plusieurs juges en
furent scandalisés; et on croit que cette furie peut faire plus de bien que de
mal à notre pauvre ami. Il a redoublé de force sur la fin de son avis, et a dit,
sur ce crime d'État, qu'un certain Espagnol nous devait faire bien de la
honte, qui avait eu tant d'horreur d'un rebelle, qu'il avait brûlé sa maison,
parce que Charles de Bourbon[45] y avait passé; qu'à plus forte raison nous
devions avoir en abomination le crime de M. Fouquet; que, pour le punir, il
n'y avait que la corde et les gibets; mais qu'à cause des charges qu'il avait
possédées, et qu'il avait plusieurs parents considérables, il se relâchait à
prendre l'avis de M. de Sainte-Hélène.
Que dites-vous de cette modération? C'est à cause qu'il est oncle de M.
Colbert et qu'il a été récusé, qu'il a voulu en user si honnêtement. Pour moi,
Page 60
je saute aux nues quand je pense à cette infamie. Je ne sais si on jugera
demain, ou si l'on traînera l'affaire toute la semaine. Nous avons encore de
grandes salves à essuyer; mais peut-être que quelqu'un reprendra l'avis de
ce pauvre M. d'Ormesson, qui jusqu'ici a été si mal suivi. Mais écoutez, je
vous prie, trois ou quatre petites choses qui sont très-véritables, et qui sont
assez extraordinaires. Premièrement, il y a une comète qui paraît depuis
quatre jours: au commencement, elle n'a été annoncée que par des femmes,
on s'en est moqué; mais à présent tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan
veilla la nuit passée, et la vit fort à son aise. M. de Neuré, grand astrologue,
dit qu'elle est d'une grandeur considérable. J'ai vu M. du Foin, qui l'a vue
avec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais veiller cette nuit
pour la voir aussi: elle paraît sur les trois heures; je vous en avertis, vous
pouvez en avoir le plaisir ou le déplaisir.
Berrier est devenu fou, mais au pied de la lettre; c'est-à-dire qu'après
avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas d'être en fureur; il parle de
potences, de roues; il choisit des arbres exprès; il dit qu'on le veut pendre, et
fait un bruit si épouvantable, qu'il le faut tenir et lier. Voilà une punition de
Dieu assez visible et assez à point nommé. Il y a eu un nommé Lamothe qui
a dit, sur le point de recevoir son arrêt, que MM. de Bezemaux, gouverneur
de la Bastille, et Chamillart (on y met Poncet, mais je n'en suis pas si
assurée) l'avaient pressé plusieurs fois de parler contre M. Fouquet et contre
de Lorme; que moyennant cela ils le feraient sauver, et qu'il ne l'a pas
voulu, et le déclare avant que d'être jugé. Il a été condamné aux galères.
Mesdames Fouquet ont obtenu une copie de cette déposition, qu'elles
présenteront demain à la chambre. Peut-être qu'on ne la recevra pas, parce
que l'on est aux opinions; mais elles peuvent le dire; et comme ce bruit est
répandu, il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges. N'est-il pas vrai
que tout ceci est bien extraordinaire?
Il faut que je vous raconte encore une action héroïque de Masnau: il
était malade à mourir, il y a huit jours, d'une colique néphrétique; il prit
plusieurs remèdes, et se fit saigner à minuit. Le lendemain, à sept heures, il
se fit traîner à la chambre de justice; il y souffrit des douleurs
inconcevables. M. le chancelier le vit pâlir; il lui dit: Monsieur, vous n'en
pouvez plus, retirez-vous. Il lui répondit: Monsieur, il est vrai; mais il faut
mourir ici. M. le chancelier, le voyant quasi s'évanouir, lui dit, le voyant
s'opiniâtrer: Hé bien, monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un
demain, ou si l'on traînera l'affaire toute la semaine. Nous avons encore de
grandes salves à essuyer; mais peut-être que quelqu'un reprendra l'avis de
ce pauvre M. d'Ormesson, qui jusqu'ici a été si mal suivi. Mais écoutez, je
vous prie, trois ou quatre petites choses qui sont très-véritables, et qui sont
assez extraordinaires. Premièrement, il y a une comète qui paraît depuis
quatre jours: au commencement, elle n'a été annoncée que par des femmes,
on s'en est moqué; mais à présent tout le monde l'a vue. M. d'Artagnan
veilla la nuit passée, et la vit fort à son aise. M. de Neuré, grand astrologue,
dit qu'elle est d'une grandeur considérable. J'ai vu M. du Foin, qui l'a vue
avec trois ou quatre savants. Moi, qui vous parle, je fais veiller cette nuit
pour la voir aussi: elle paraît sur les trois heures; je vous en avertis, vous
pouvez en avoir le plaisir ou le déplaisir.
Berrier est devenu fou, mais au pied de la lettre; c'est-à-dire qu'après
avoir été saigné excessivement, il ne laisse pas d'être en fureur; il parle de
potences, de roues; il choisit des arbres exprès; il dit qu'on le veut pendre, et
fait un bruit si épouvantable, qu'il le faut tenir et lier. Voilà une punition de
Dieu assez visible et assez à point nommé. Il y a eu un nommé Lamothe qui
a dit, sur le point de recevoir son arrêt, que MM. de Bezemaux, gouverneur
de la Bastille, et Chamillart (on y met Poncet, mais je n'en suis pas si
assurée) l'avaient pressé plusieurs fois de parler contre M. Fouquet et contre
de Lorme; que moyennant cela ils le feraient sauver, et qu'il ne l'a pas
voulu, et le déclare avant que d'être jugé. Il a été condamné aux galères.
Mesdames Fouquet ont obtenu une copie de cette déposition, qu'elles
présenteront demain à la chambre. Peut-être qu'on ne la recevra pas, parce
que l'on est aux opinions; mais elles peuvent le dire; et comme ce bruit est
répandu, il doit faire un grand effet dans l'esprit des juges. N'est-il pas vrai
que tout ceci est bien extraordinaire?
Il faut que je vous raconte encore une action héroïque de Masnau: il
était malade à mourir, il y a huit jours, d'une colique néphrétique; il prit
plusieurs remèdes, et se fit saigner à minuit. Le lendemain, à sept heures, il
se fit traîner à la chambre de justice; il y souffrit des douleurs
inconcevables. M. le chancelier le vit pâlir; il lui dit: Monsieur, vous n'en
pouvez plus, retirez-vous. Il lui répondit: Monsieur, il est vrai; mais il faut
mourir ici. M. le chancelier, le voyant quasi s'évanouir, lui dit, le voyant
s'opiniâtrer: Hé bien, monsieur, nous vous attendrons. Sur cela il sortit un
Page 61
quart d'heure; et dans ce temps il fit deux pierres d'une grosseur si
considérable, qu'en vérité cela pourrait passer pour un miracle, si les
hommes étaient dignes que Dieu en voulût faire. Ce bon homme rentra gai
et gaillard, et chacun fut surpris de cette aventure.
Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette grande
affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des conséquences, on
compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on souhaite, on hait, on
admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon pauvre monsieur, c'est une
chose extraordinaire que l'état où l'on est présentement; mais c'est une chose
divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous
les jours ce qui se passe, et tous les jours il faudrait faire des volumes à sa
louange. Je vous conjure de bien remercier monsieur votre père[46] de
l'aimable billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu'il m'a envoyées.
Hélas! je les ai lues, quoique j'aie la tête en quatre. Dites-lui que je suis
ravie qu'il m'aime un peu, c'est-à-dire beaucoup, et que pour moi je l'aime
encore davantage. J'ai reçu votre dernière lettre. Hé! mon Dieu, vous me
payez au delà de tout ce que je fais pour vous; je vous dois du reste.
11.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Vendredi 19 décembre 1664.
Voici un jour qui nous donne de grandes espérances; mais il faut
reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme M. Pussort opina mercredi
à la mort; jeudi, Nogués, Gisaucourt, Fériol, Héraut, à la mort encore.
Roquesante finit la matinée; et, après avoir parlé une heure admirablement
bien, il reprit l'avis de M. d'Ormesson. Ce matin nous avons été au-dessus
du vent, car deux ou trois incertains ont été fixés; et tout d'un article nous
avons eu la Toison, Masnau, Verdier, la Baume et Catinat, de l'avis de M.
d'Ormesson. C'était à Poncet à parler; mais, jugeant que ceux qui restent
sont quasi tous à la vie, il n'a pas voulu parler, quoiqu'il ne fût qu'onze
heures. On croit que c'est pour consulter ce qu'on veut qu'il dise, et qu'il n'a
pas voulu se décrier et aller à la mort sans nécessité. Voilà où nous en
sommes, qui est un état si avantageux, que la joie n'en est pas entière; car il
faut que vous sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu'on attend
quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. Sans
considérable, qu'en vérité cela pourrait passer pour un miracle, si les
hommes étaient dignes que Dieu en voulût faire. Ce bon homme rentra gai
et gaillard, et chacun fut surpris de cette aventure.
Voilà tout ce que je sais. Tout le monde s'intéresse dans cette grande
affaire. On ne parle d'autre chose; on raisonne, on tire des conséquences, on
compte sur ses doigts, on s'attendrit, on craint, on souhaite, on hait, on
admire, on est triste, on est accablé; enfin, mon pauvre monsieur, c'est une
chose extraordinaire que l'état où l'on est présentement; mais c'est une chose
divine que la résignation et la fermeté de notre cher malheureux. Il sait tous
les jours ce qui se passe, et tous les jours il faudrait faire des volumes à sa
louange. Je vous conjure de bien remercier monsieur votre père[46] de
l'aimable billet qu'il m'a écrit, et des belles choses qu'il m'a envoyées.
Hélas! je les ai lues, quoique j'aie la tête en quatre. Dites-lui que je suis
ravie qu'il m'aime un peu, c'est-à-dire beaucoup, et que pour moi je l'aime
encore davantage. J'ai reçu votre dernière lettre. Hé! mon Dieu, vous me
payez au delà de tout ce que je fais pour vous; je vous dois du reste.
11.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Vendredi 19 décembre 1664.
Voici un jour qui nous donne de grandes espérances; mais il faut
reprendre de plus loin. Je vous ai mandé comme M. Pussort opina mercredi
à la mort; jeudi, Nogués, Gisaucourt, Fériol, Héraut, à la mort encore.
Roquesante finit la matinée; et, après avoir parlé une heure admirablement
bien, il reprit l'avis de M. d'Ormesson. Ce matin nous avons été au-dessus
du vent, car deux ou trois incertains ont été fixés; et tout d'un article nous
avons eu la Toison, Masnau, Verdier, la Baume et Catinat, de l'avis de M.
d'Ormesson. C'était à Poncet à parler; mais, jugeant que ceux qui restent
sont quasi tous à la vie, il n'a pas voulu parler, quoiqu'il ne fût qu'onze
heures. On croit que c'est pour consulter ce qu'on veut qu'il dise, et qu'il n'a
pas voulu se décrier et aller à la mort sans nécessité. Voilà où nous en
sommes, qui est un état si avantageux, que la joie n'en est pas entière; car il
faut que vous sachiez que M. Colbert est tellement enragé, qu'on attend
quelque chose d'atroce et d'injuste qui nous remettra au désespoir. Sans
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cela, mon pauvre monsieur, nous aurions la joie de voir notre ami, quoique
bien malheureux, au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire.
Nous verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six.
Voici ceux qui restent: le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard, Voisin,
Pontchartrain, et le chancelier. Il y en a plus qu'il ne nous en faut de bons, à
ce reste-là.
Samedi.
Louez Dieu, monsieur, et le remerciez, notre pauvre ami est sauvé: il a
passé de treize à l'avis de M. d'Ormesson, et neuf à celui de Sainte-Hélène.
Je suis si aise, que je suis hors de moi[47].
Dimanche au soir.
Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plaisir
d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait une grande
diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à Livry. Enfin il est
arrivé le premier, à ce qu'il m'a dit. Mon Dieu! que cette nouvelle vous a été
sensible et douce, et que les moments qui délivrent tout d'un coup le cœur et
l'esprit d'une si terrible peine, font sentir un inconcevable plaisir! De
longtemps je ne serai remise de la joie que j'eus hier; tout de bon, elle est
trop complète; j'avais peine à la contenir. Le pauvre homme apprit cette
nouvelle par l'air[48], peu de moments après, et je ne doute pas qu'il ne l'ait
sentie dans toute son étendue. Ce matin le roi a envoyé son chevalier du
guet à mesdames Fouquet, leur recommander de s'en aller toutes deux à
Montluçon en Auvergne, le marquis et la marquise de Charost à Ancenis, et
le jeune Fouquet à Joinville en Champagne. La bonne femme a mandé au
roi qu'elle avait soixante et douze ans; qu'elle suppliait Sa Majesté de lui
donner son dernier fils, pour l'assister sur la fin de sa vie, qui apparemment
ne serait pas longue. Pour le prisonnier, il n'a point encore su son arrêt. On
dit que demain on le fait conduire à Pignerol; car le roi change l'exil en une
prison. On lui refuse sa femme, contre toutes les règles. Mais gardez-vous
bien de rien rabattre de votre joie pour tout ce procédé: la mienne est
augmentée, s'il se peut, et me fait bien mieux voir la grandeur de notre
victoire. Je vous manderai fidèlement la suite de cette histoire: elle est
curieuse. Voilà ce qui s'est passé aujourd'hui; à demain le reste.
Lundi au soir.
bien malheureux, au moins avec la vie sauve, qui est une grande affaire.
Nous verrons demain ce qui arrivera. Nous en avons sept, ils en ont six.
Voici ceux qui restent: le Feron, Moussy, Brillac, Bernard, Renard, Voisin,
Pontchartrain, et le chancelier. Il y en a plus qu'il ne nous en faut de bons, à
ce reste-là.
Samedi.
Louez Dieu, monsieur, et le remerciez, notre pauvre ami est sauvé: il a
passé de treize à l'avis de M. d'Ormesson, et neuf à celui de Sainte-Hélène.
Je suis si aise, que je suis hors de moi[47].
Dimanche au soir.
Je mourais de peur qu'un autre que moi vous eût donné le plaisir
d'apprendre la bonne nouvelle. Mon courrier n'a pas fait une grande
diligence; il avait dit en partant qu'il n'irait coucher qu'à Livry. Enfin il est
arrivé le premier, à ce qu'il m'a dit. Mon Dieu! que cette nouvelle vous a été
sensible et douce, et que les moments qui délivrent tout d'un coup le cœur et
l'esprit d'une si terrible peine, font sentir un inconcevable plaisir! De
longtemps je ne serai remise de la joie que j'eus hier; tout de bon, elle est
trop complète; j'avais peine à la contenir. Le pauvre homme apprit cette
nouvelle par l'air[48], peu de moments après, et je ne doute pas qu'il ne l'ait
sentie dans toute son étendue. Ce matin le roi a envoyé son chevalier du
guet à mesdames Fouquet, leur recommander de s'en aller toutes deux à
Montluçon en Auvergne, le marquis et la marquise de Charost à Ancenis, et
le jeune Fouquet à Joinville en Champagne. La bonne femme a mandé au
roi qu'elle avait soixante et douze ans; qu'elle suppliait Sa Majesté de lui
donner son dernier fils, pour l'assister sur la fin de sa vie, qui apparemment
ne serait pas longue. Pour le prisonnier, il n'a point encore su son arrêt. On
dit que demain on le fait conduire à Pignerol; car le roi change l'exil en une
prison. On lui refuse sa femme, contre toutes les règles. Mais gardez-vous
bien de rien rabattre de votre joie pour tout ce procédé: la mienne est
augmentée, s'il se peut, et me fait bien mieux voir la grandeur de notre
victoire. Je vous manderai fidèlement la suite de cette histoire: elle est
curieuse. Voilà ce qui s'est passé aujourd'hui; à demain le reste.
Lundi au soir.
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Ce matin à dix heures on a amené M. Fouquet à la chapelle de la
Bastille. Foucault tenait son arrêt à la main. Il lui a dit: Monsieur, il faut me
dire votre nom, afin que je sache à qui je parle. M. Fouquet a répondu: Vous
savez bien qui je suis, et pour mon nom je ne le dirai pas plus ici que je ne
l'ai dit à la chambre; et pour suivre le même ordre, je fais mes protestations
contre l'arrêt que vous m'allez lire. On a écrit ce qu'il disait, et en même
temps Foucault s'est couvert, et a lu l'arrêt. M. Fouquet l'a entendu
découvert. Ensuite on a séparé de lui Pecquet et Lavalée, et les cris et les
pleurs de ces pauvres gens ont pensé fendre le cœur de ceux qui ne l'ont pas
de fer; ils faisaient un bruit si étrange, que M. d'Artagnan a été obligé de les
aller consoler; car il semblait que c'était un arrêt de mort qu'on vînt de lire à
leur maître. On les a mis tous deux dans une chambre à la Bastille; on ne
sait ce qu'on en fera.
Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d'Artagnan:
pendant qu'il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d'Ormesson, qui venait
de reprendre quelques papiers qui étaient entre les mains de M. d'Artagnan.
M. Fouquet l'a aperçu; il l'a salué avec un visage ouvert, et plein de joie et
de reconnaissance; il lui a même crié qu'il était son très-humble serviteur.
M. d'Ormesson lui a rendu son salut avec une très-grande civilité, et s'en est
venu, le cœur tout serré, me conter ce qu'il avait vu.
A onze heures, il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec
quatre hommes, M. d'Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaires. Il le
conduira jusqu'à Pignerol, où il le laissera en prison sous la conduite d'un
nommé Saint-Mars, qui est fort honnête homme, et qui prendra cinquante
soldats pour le garder. Je ne sais si on lui a redonné un autre valet de
chambre: si vous saviez comme cette cruauté paraît à tout le monde, de lui
avoir ôté ces deux hommes, Pecquet et Lavalée! C'est une chose
inconcevable; on en tire même des conséquences fâcheuses, dont Dieu le
préserve, comme il a fait jusqu'ici! Il faut mettre sa confiance en lui, et le
laisser sous sa protection, qui lui a été si salutaire. On lui refuse toujours sa
femme. On a obtenu que la mère n'irait qu'au Parc, chez sa fille qui en est
abbesse. L'Écuyer suivra sa belle-sœur; il a déclaré qu'il n'avait pas de quoi
se nourrir ailleurs. Monsieur et madame de Charost vont toujours à Ancenis.
M. Bailly, avocat général, a été chassé pour avoir dit à Gisaucourt, avant le
jugement du procès, qu'il devait bien remettre la compagnie du grand
conseil en honneur, et qu'elle serait déshonorée si Chamillart, Pussort et lui
Bastille. Foucault tenait son arrêt à la main. Il lui a dit: Monsieur, il faut me
dire votre nom, afin que je sache à qui je parle. M. Fouquet a répondu: Vous
savez bien qui je suis, et pour mon nom je ne le dirai pas plus ici que je ne
l'ai dit à la chambre; et pour suivre le même ordre, je fais mes protestations
contre l'arrêt que vous m'allez lire. On a écrit ce qu'il disait, et en même
temps Foucault s'est couvert, et a lu l'arrêt. M. Fouquet l'a entendu
découvert. Ensuite on a séparé de lui Pecquet et Lavalée, et les cris et les
pleurs de ces pauvres gens ont pensé fendre le cœur de ceux qui ne l'ont pas
de fer; ils faisaient un bruit si étrange, que M. d'Artagnan a été obligé de les
aller consoler; car il semblait que c'était un arrêt de mort qu'on vînt de lire à
leur maître. On les a mis tous deux dans une chambre à la Bastille; on ne
sait ce qu'on en fera.
Cependant M. Fouquet est allé dans la chambre de M. d'Artagnan:
pendant qu'il y était, il a vu par la fenêtre passer M. d'Ormesson, qui venait
de reprendre quelques papiers qui étaient entre les mains de M. d'Artagnan.
M. Fouquet l'a aperçu; il l'a salué avec un visage ouvert, et plein de joie et
de reconnaissance; il lui a même crié qu'il était son très-humble serviteur.
M. d'Ormesson lui a rendu son salut avec une très-grande civilité, et s'en est
venu, le cœur tout serré, me conter ce qu'il avait vu.
A onze heures, il y avait un carrosse prêt, où M. Fouquet est entré avec
quatre hommes, M. d'Artagnan à cheval avec cinquante mousquetaires. Il le
conduira jusqu'à Pignerol, où il le laissera en prison sous la conduite d'un
nommé Saint-Mars, qui est fort honnête homme, et qui prendra cinquante
soldats pour le garder. Je ne sais si on lui a redonné un autre valet de
chambre: si vous saviez comme cette cruauté paraît à tout le monde, de lui
avoir ôté ces deux hommes, Pecquet et Lavalée! C'est une chose
inconcevable; on en tire même des conséquences fâcheuses, dont Dieu le
préserve, comme il a fait jusqu'ici! Il faut mettre sa confiance en lui, et le
laisser sous sa protection, qui lui a été si salutaire. On lui refuse toujours sa
femme. On a obtenu que la mère n'irait qu'au Parc, chez sa fille qui en est
abbesse. L'Écuyer suivra sa belle-sœur; il a déclaré qu'il n'avait pas de quoi
se nourrir ailleurs. Monsieur et madame de Charost vont toujours à Ancenis.
M. Bailly, avocat général, a été chassé pour avoir dit à Gisaucourt, avant le
jugement du procès, qu'il devait bien remettre la compagnie du grand
conseil en honneur, et qu'elle serait déshonorée si Chamillart, Pussort et lui
Page 64
allaient le même train. Cela me fâche à cause de vous: voilà une grande
rigueur. Tantæne animis cœlestibus iræ[49]!
Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances
rudes et basses ne sauraient partir d'un cœur comme celui de notre maître.
On se sert de son nom, et on le profane, comme vous voyez. Je vous
manderai la suite: il y aurait bien à causer sur tout cela; mais il est
impossible par lettres. Adieu, mon pauvre monsieur; je ne suis pas si
modeste que vous, et, sans me sauver dans la foule, je vous assure que je
vous aime et vous estime très-fort. J'ai vu aujourd'hui la comète; sa queue
est d'une belle longueur. J'y mets une partie de mes espérances. Mille
compliments à votre chère femme.
12.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Jeudi au soir, janvier 1665.
Enfin, la mère, la belle-fille et le frère ont obtenu d'être ensemble; ils
s'en vont à Montluçon, au fond de l'Auvergne. La mère avait permission
d'aller au Parc-aux-Dames avec sa fille; mais sa belle-fille l'entraîne. Pour
M. et madame de Charost, ils sont partis pour Ancenis; Pecquet et Lavalée
sont encore à la Bastille. Y a-t-il rien au monde de si horrible que cette
injustice? On a donné un autre valet de chambre au malheureux. M.
d'Artagnan est sa seule consolation dans le voyage. On dit que celui qui le
gardera à Pignerol est un fort honnête homme. Dieu le veuille! ou, pour
mieux dire, Dieu le garde! Il l'a protégé si visiblement, qu'il faut croire qu'il
en a un soin tout particulier. La Forêt, son défunt écuyer, l'aborda comme il
s'en allait; il lui dit: Je suis ravi de vous voir, je sais votre fidélité et votre
affection: dites à nos femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage
de reste, et que je me porte bien. En vérité, cela est admirable. Adieu, mon
cher monsieur; soyons comme lui, et ayons du courage, ne nous
accoutumons point à la joie que nous donna l'admirable arrêt de samedi.
Madame de Grignan[50] est morte.
Vendredi au soir.
rigueur. Tantæne animis cœlestibus iræ[49]!
Mais non, ce n'est point de si haut que cela vient. De telles vengeances
rudes et basses ne sauraient partir d'un cœur comme celui de notre maître.
On se sert de son nom, et on le profane, comme vous voyez. Je vous
manderai la suite: il y aurait bien à causer sur tout cela; mais il est
impossible par lettres. Adieu, mon pauvre monsieur; je ne suis pas si
modeste que vous, et, sans me sauver dans la foule, je vous assure que je
vous aime et vous estime très-fort. J'ai vu aujourd'hui la comète; sa queue
est d'une belle longueur. J'y mets une partie de mes espérances. Mille
compliments à votre chère femme.
12.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
Jeudi au soir, janvier 1665.
Enfin, la mère, la belle-fille et le frère ont obtenu d'être ensemble; ils
s'en vont à Montluçon, au fond de l'Auvergne. La mère avait permission
d'aller au Parc-aux-Dames avec sa fille; mais sa belle-fille l'entraîne. Pour
M. et madame de Charost, ils sont partis pour Ancenis; Pecquet et Lavalée
sont encore à la Bastille. Y a-t-il rien au monde de si horrible que cette
injustice? On a donné un autre valet de chambre au malheureux. M.
d'Artagnan est sa seule consolation dans le voyage. On dit que celui qui le
gardera à Pignerol est un fort honnête homme. Dieu le veuille! ou, pour
mieux dire, Dieu le garde! Il l'a protégé si visiblement, qu'il faut croire qu'il
en a un soin tout particulier. La Forêt, son défunt écuyer, l'aborda comme il
s'en allait; il lui dit: Je suis ravi de vous voir, je sais votre fidélité et votre
affection: dites à nos femmes qu'elles ne s'abattent point, que j'ai du courage
de reste, et que je me porte bien. En vérité, cela est admirable. Adieu, mon
cher monsieur; soyons comme lui, et ayons du courage, ne nous
accoutumons point à la joie que nous donna l'admirable arrêt de samedi.
Madame de Grignan[50] est morte.
Vendredi au soir.
Page 65
Il me semble, par vos beaux remercîments, que vous me donniez mon
congé; mais je ne le prends pas encore. Je prétends vous écrire quand il me
plaira; et dès qu'il y aura des vers du Pont-Neuf et autres, je vous les
enverrai fort bien. Notre cher ami est par les chemins. Il a couru un bruit
qu'il était bien malade; tout le monde disait: Quoi! déjà... On disait encore
que M. d'Artagnan avait envoyé demander à la cour ce qu'il ferait de son
prisonnier malade, et qu'on lui avait répondu durement qu'il le menât
toujours, en quelque état qu'il fût. Tout cela est faux; mais on voit par là ce
qu'on a dans le cœur, et combien il est dangereux de donner des fondements
sur quoi on augmente tout ce qu'on veut. Pecquet et Lavalée sont toujours à
la Bastille; en vérité, cette conduite est admirable. On recommencera la
chambre après les Rois.
Je crois que les pauvres exilés sont arrivés présentement à leur gîte.
Quand notre ami sera au sien, je vous le manderai; car il le faut mettre
jusqu'à Pignerol, et plût à Dieu que de Pignerol nous le puissions faire venir
où nous voudrions bien[51]! Et vous, mon pauvre monsieur, combien durera
encore votre exil? J'y pense bien souvent. Mille compliments à monsieur
votre père. On m'a dit que madame votre femme est ici; je l'irai voir. J'ai
soupé hier avec une de nos amies; nous parlâmes de vous aller voir.
13.—DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
23 juin (1668).
Votre souvenir m'a donné une joie sensible, et m'a réveillé tout
l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir de ma
jeunesse, et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir de la perte d'un
bien aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du plaisir que j'ai
senti, il me semble qu'on devrait pleurer: mais, sans examiner d'où peut
venir ce sentiment, je veux m'attacher à celui que me donne la
reconnaissance que j'ai de votre présent. Vous ne pouvez douter qu'il ne me
soit agréable, puisque mon amour-propre y trouve si bien son compte, et
que j'y suis célébrée par le plus bel esprit de mon temps. Il faudrait, pour
l'honneur de vos vers, que j'eusse mieux mérité tout celui que vous me
faites. Telle que j'ai été, et telle que je suis, je n'oublierai jamais votre
congé; mais je ne le prends pas encore. Je prétends vous écrire quand il me
plaira; et dès qu'il y aura des vers du Pont-Neuf et autres, je vous les
enverrai fort bien. Notre cher ami est par les chemins. Il a couru un bruit
qu'il était bien malade; tout le monde disait: Quoi! déjà... On disait encore
que M. d'Artagnan avait envoyé demander à la cour ce qu'il ferait de son
prisonnier malade, et qu'on lui avait répondu durement qu'il le menât
toujours, en quelque état qu'il fût. Tout cela est faux; mais on voit par là ce
qu'on a dans le cœur, et combien il est dangereux de donner des fondements
sur quoi on augmente tout ce qu'on veut. Pecquet et Lavalée sont toujours à
la Bastille; en vérité, cette conduite est admirable. On recommencera la
chambre après les Rois.
Je crois que les pauvres exilés sont arrivés présentement à leur gîte.
Quand notre ami sera au sien, je vous le manderai; car il le faut mettre
jusqu'à Pignerol, et plût à Dieu que de Pignerol nous le puissions faire venir
où nous voudrions bien[51]! Et vous, mon pauvre monsieur, combien durera
encore votre exil? J'y pense bien souvent. Mille compliments à monsieur
votre père. On m'a dit que madame votre femme est ici; je l'irai voir. J'ai
soupé hier avec une de nos amies; nous parlâmes de vous aller voir.
13.—DE MADAME DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
23 juin (1668).
Votre souvenir m'a donné une joie sensible, et m'a réveillé tout
l'agrément de notre ancienne amitié. Vos vers m'ont fait souvenir de ma
jeunesse, et je voudrais bien savoir pourquoi le souvenir de la perte d'un
bien aussi irréparable ne donne point de tristesse. Au lieu du plaisir que j'ai
senti, il me semble qu'on devrait pleurer: mais, sans examiner d'où peut
venir ce sentiment, je veux m'attacher à celui que me donne la
reconnaissance que j'ai de votre présent. Vous ne pouvez douter qu'il ne me
soit agréable, puisque mon amour-propre y trouve si bien son compte, et
que j'y suis célébrée par le plus bel esprit de mon temps. Il faudrait, pour
l'honneur de vos vers, que j'eusse mieux mérité tout celui que vous me
faites. Telle que j'ai été, et telle que je suis, je n'oublierai jamais votre
Page 66
véritable et solide amitié, et je serai toute ma vie la plus reconnaissante
comme la plus ancienne de vos très-humbles servantes.
La marquise de Sévigné.
comme la plus ancienne de vos très-humbles servantes.
La marquise de Sévigné.
Page 67
14.—DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-
RABUTIN.
Paris, ce 26 juillet 1668.
Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre, et puis notre
procès sera fini.
Vous m'attaquez doucement, monsieur le comte, et me reprochez
finement que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais qu'en
récompense je battrai des mains pour votre retour; en un mot, que je hurle
avec les loups, et que je suis d'assez bonne compagnie pour ne pas dédire
ceux qui blâment les absents.
Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de ce pays-ci, mon
cousin; apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de
faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres, comme dit madame de
Bouillon[52], mais je n'ai pas celle-là; cette pensée n'est que dans votre tête,
et j'ai fait mes preuves ici de générosité sur le sujet des disgraciés[53], qui
m'ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux, que je vous dirais bien
si je voulais: je ne crois donc pas mériter ce reproche, et il faut que vous
rayiez cet article sur le mémoire de mes défauts. Mais venons à vous.
Nous sommes proches, et de même sang; nous nous plaisons, nous nous
aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous
avancer de l'argent sur les dix mille écus que vous aurez à toucher dans la
succession de M. de Châlons[54]; vous dites que je vous l'ai refusé, et moi je
dis que je vous l'ai prêté; car vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en
est témoin, que mon cœur le voulut d'abord, et que lorsque nous cherchions
quelques formalités pour avoir le consentement de Neuchèse[55], afin
d'entrer en votre place pour être payé, l'impatience vous prit; et, m'étant
trouvée par malheur assez imparfaite de corps et d'esprit pour vous donner
sujet de faire un fort joli portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à
notre ancienne amitié, à notre nom et à la justice même, le plaisir d'être loué
de votre ouvrage; vous savez qu'une dame de vos amies[56] vous obligea
généreusement de le brûler; elle crut que vous l'aviez fait, je le crus aussi; et
quelque temps après, ayant su que vous aviez fait des merveilles sur le sujet
RABUTIN.
Paris, ce 26 juillet 1668.
Je veux commencer à répondre en deux mots à votre lettre, et puis notre
procès sera fini.
Vous m'attaquez doucement, monsieur le comte, et me reprochez
finement que je ne fais pas grand cas des malheureux, mais qu'en
récompense je battrai des mains pour votre retour; en un mot, que je hurle
avec les loups, et que je suis d'assez bonne compagnie pour ne pas dédire
ceux qui blâment les absents.
Je vois bien que vous êtes mal instruit des nouvelles de ce pays-ci, mon
cousin; apprenez donc de moi que ce n'est pas la mode de m'accuser de
faiblesse pour mes amis. J'en ai beaucoup d'autres, comme dit madame de
Bouillon[52], mais je n'ai pas celle-là; cette pensée n'est que dans votre tête,
et j'ai fait mes preuves ici de générosité sur le sujet des disgraciés[53], qui
m'ont mise en honneur dans beaucoup de bons lieux, que je vous dirais bien
si je voulais: je ne crois donc pas mériter ce reproche, et il faut que vous
rayiez cet article sur le mémoire de mes défauts. Mais venons à vous.
Nous sommes proches, et de même sang; nous nous plaisons, nous nous
aimons, nous prenons intérêt dans nos fortunes. Vous me parlez de vous
avancer de l'argent sur les dix mille écus que vous aurez à toucher dans la
succession de M. de Châlons[54]; vous dites que je vous l'ai refusé, et moi je
dis que je vous l'ai prêté; car vous savez fort bien, et notre ami Corbinelli en
est témoin, que mon cœur le voulut d'abord, et que lorsque nous cherchions
quelques formalités pour avoir le consentement de Neuchèse[55], afin
d'entrer en votre place pour être payé, l'impatience vous prit; et, m'étant
trouvée par malheur assez imparfaite de corps et d'esprit pour vous donner
sujet de faire un fort joli portrait de moi, vous le fîtes, et vous préférâtes à
notre ancienne amitié, à notre nom et à la justice même, le plaisir d'être loué
de votre ouvrage; vous savez qu'une dame de vos amies[56] vous obligea
généreusement de le brûler; elle crut que vous l'aviez fait, je le crus aussi; et
quelque temps après, ayant su que vous aviez fait des merveilles sur le sujet
Page 68
de M. Fouquet et le mien, cette conduite acheva de me faire revenir; je me
raccommodai avec vous à mon retour de Bretagne; mais avec quelle
sincérité? Vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bourgogne, et
avec quelle franchise je vous redonnai toute la part que vous aviez jamais
eue dans mon amitié; je revins entêtée de votre société. Il y eut des gens qui
me dirent en ce temps-là: «J'ai vu votre portrait entre les mains de madame
de la Baume, je l'ai vu.» Je ne répondis que par un sourire dédaigneux,
ayant pitié de ceux qui s'amusaient à croire à leurs yeux. «Je l'ai vu», me
dit-on encore au bout de huit jours; et moi, de sourire encore. Je le dis en
riant à Corbinelli; il reprit le même souris moqueur qui m'avait déjà servi en
deux occasions, et je demeurai cinq à six mois de cette sorte, faisant pitié à
ceux dont je m'étais moquée. Enfin le jour malheureux arriva où je vis moi-
même, et de mes propres yeux bigarrés[57], ce que je n'avais pas voulu
croire. Si les cornes me fussent venues à la tête, j'aurais été bien moins
étonnée. Je le lus et je le relus, ce cruel portrait; je l'aurais trouvé très-joli,
s'il eût été d'une autre que de moi et d'un autre que de vous; je le trouvai
même si bien enchâssé et tenant si bien sa place dans le livre, que je n'eus
pas la consolation de me pouvoir flatter qu'il fût d'un autre que de vous. Je
le reconnus à plusieurs choses que j'en avais ouï dire, plutôt qu'à la peinture
de mes sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin je vous vis au
Palais-Royal, où je vous dis que ce livre courait. Vous voulûtes me conter
qu'il fallait qu'on eût fait ce portrait de mémoire, et qu'on l'avait mis là: je
ne vous crus point du tout. Je me ressouvins alors des avis qu'on m'avait
donnés, et dont je m'étais moquée. Je trouvai que la place où était ce portrait
était si juste, que l'amour[58] paternelle vous avait empêché de vouloir
défigurer cet ouvrage en l'ôtant d'un lieu où il tenait si bien son coin. Je vis
que vous vous étiez moqué et de madame de Monglas et de moi, que j'avais
été votre dupe, que vous aviez abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu
sujet de me trouver bien innocente, en voyant le retour de mon cœur pour
vous, et sachant que le vôtre me trahissait: vous savez la suite.
Être dans les mains de tout le monde; se trouver imprimée; être le livre
de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort
irréparable; se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur,
par qui? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes raisons; vous
avez bien de l'esprit; je suis assurée que si vous voulez faire un quart
d'heure de réflexions, vous les verrez et vous les sentirez comme moi.
raccommodai avec vous à mon retour de Bretagne; mais avec quelle
sincérité? Vous le savez. Vous savez encore notre voyage de Bourgogne, et
avec quelle franchise je vous redonnai toute la part que vous aviez jamais
eue dans mon amitié; je revins entêtée de votre société. Il y eut des gens qui
me dirent en ce temps-là: «J'ai vu votre portrait entre les mains de madame
de la Baume, je l'ai vu.» Je ne répondis que par un sourire dédaigneux,
ayant pitié de ceux qui s'amusaient à croire à leurs yeux. «Je l'ai vu», me
dit-on encore au bout de huit jours; et moi, de sourire encore. Je le dis en
riant à Corbinelli; il reprit le même souris moqueur qui m'avait déjà servi en
deux occasions, et je demeurai cinq à six mois de cette sorte, faisant pitié à
ceux dont je m'étais moquée. Enfin le jour malheureux arriva où je vis moi-
même, et de mes propres yeux bigarrés[57], ce que je n'avais pas voulu
croire. Si les cornes me fussent venues à la tête, j'aurais été bien moins
étonnée. Je le lus et je le relus, ce cruel portrait; je l'aurais trouvé très-joli,
s'il eût été d'une autre que de moi et d'un autre que de vous; je le trouvai
même si bien enchâssé et tenant si bien sa place dans le livre, que je n'eus
pas la consolation de me pouvoir flatter qu'il fût d'un autre que de vous. Je
le reconnus à plusieurs choses que j'en avais ouï dire, plutôt qu'à la peinture
de mes sentiments, que je méconnus entièrement. Enfin je vous vis au
Palais-Royal, où je vous dis que ce livre courait. Vous voulûtes me conter
qu'il fallait qu'on eût fait ce portrait de mémoire, et qu'on l'avait mis là: je
ne vous crus point du tout. Je me ressouvins alors des avis qu'on m'avait
donnés, et dont je m'étais moquée. Je trouvai que la place où était ce portrait
était si juste, que l'amour[58] paternelle vous avait empêché de vouloir
défigurer cet ouvrage en l'ôtant d'un lieu où il tenait si bien son coin. Je vis
que vous vous étiez moqué et de madame de Monglas et de moi, que j'avais
été votre dupe, que vous aviez abusé de ma simplicité, et que vous aviez eu
sujet de me trouver bien innocente, en voyant le retour de mon cœur pour
vous, et sachant que le vôtre me trahissait: vous savez la suite.
Être dans les mains de tout le monde; se trouver imprimée; être le livre
de divertissement de toutes les provinces, où ces choses-là font un tort
irréparable; se rencontrer dans les bibliothèques, et recevoir cette douleur,
par qui? Je ne veux point vous étaler davantage toutes mes raisons; vous
avez bien de l'esprit; je suis assurée que si vous voulez faire un quart
d'heure de réflexions, vous les verrez et vous les sentirez comme moi.
Page 69
Cependant que fais-je, quand vous êtes arrêté? Avec la douleur dans l'âme,
je vous fais faire des compliments, je plains votre malheur, j'en parle même
dans le monde, et je dis assez librement mon avis sur le procédé de madame
de la Baume[59], pour en être brouillée avec elle. Vous sortez de prison, je
vous vais voir plusieurs fois, je vous dis adieu quand je partis pour
Bretagne; je vous ai écrit, depuis que vous êtes chez vous, d'un style assez
libre et sans rancune; et enfin je vous écris encore, quand madame
d'Époisses me dit que vous vous êtes cassé la tête[60].
Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant
d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gardez ma lettre, et la
relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire; et soyez juste là-
dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût passée entre deux
autres personnes; que votre intérêt ne vous fasse pas voir ce qui n'est pas;
avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié qui était entre nous, et je
suis désarmée. Mais de croire que, si vous répondez, je puisse jamais me
taire, vous auriez tort, car ce m'est une chose impossible. Je verbaliserai
toujours; au lieu d'écrire en deux mots, comme je vous l'avais promis,
j'écrirai en deux mille; et enfin j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur
cruelle et d'un ennui mortel, que je vous obligerai, malgré vous, à me
demander pardon, c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de
bonne grâce.
Au reste, j'ai senti votre saignée; n'était-ce pas le 17 de ce mois?
Justement: elle me fit tous les biens du monde, et je vous en remercie. Je
suis si difficile à saigner, que c'est charité à vous de donner votre bras au
lieu du mien.
Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d'affaires avec un
placet, et je le ferai donner par une amie à M. Didé; car, pour moi, je ne le
connais point; et j'irai même avec cette amie. Vous pouvez vous assurer que,
si je pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon cœur et de bonne
grâce. Je ne vous dis point l'intérêt extrême que j'ai toujours pris à votre
fortune; vous croiriez que ce serait le Rabutinage qui en serait la cause:
mais non, c'était vous, c'est vous encore, qui m'avez causé des afflictions
tristes et amères, en voyant ces trois nouveaux maréchaux de France[61].
Madame de Villars, qu'on allait voir, me mettait devant les yeux les visites
qu'on m'aurait rendues en pareille occasion, si vous aviez voulu.
je vous fais faire des compliments, je plains votre malheur, j'en parle même
dans le monde, et je dis assez librement mon avis sur le procédé de madame
de la Baume[59], pour en être brouillée avec elle. Vous sortez de prison, je
vous vais voir plusieurs fois, je vous dis adieu quand je partis pour
Bretagne; je vous ai écrit, depuis que vous êtes chez vous, d'un style assez
libre et sans rancune; et enfin je vous écris encore, quand madame
d'Époisses me dit que vous vous êtes cassé la tête[60].
Voilà ce que je voulais vous dire une fois en ma vie, en vous conjurant
d'ôter de votre esprit que ce soit moi qui ait tort. Gardez ma lettre, et la
relisez, si jamais la fantaisie vous prenait de le croire; et soyez juste là-
dessus, comme si vous jugiez d'une chose qui se fût passée entre deux
autres personnes; que votre intérêt ne vous fasse pas voir ce qui n'est pas;
avouez que vous avez cruellement offensé l'amitié qui était entre nous, et je
suis désarmée. Mais de croire que, si vous répondez, je puisse jamais me
taire, vous auriez tort, car ce m'est une chose impossible. Je verbaliserai
toujours; au lieu d'écrire en deux mots, comme je vous l'avais promis,
j'écrirai en deux mille; et enfin j'en ferai tant, par des lettres d'une longueur
cruelle et d'un ennui mortel, que je vous obligerai, malgré vous, à me
demander pardon, c'est-à-dire à me demander la vie. Faites-le donc de
bonne grâce.
Au reste, j'ai senti votre saignée; n'était-ce pas le 17 de ce mois?
Justement: elle me fit tous les biens du monde, et je vous en remercie. Je
suis si difficile à saigner, que c'est charité à vous de donner votre bras au
lieu du mien.
Pour cette sollicitation, envoyez-moi votre homme d'affaires avec un
placet, et je le ferai donner par une amie à M. Didé; car, pour moi, je ne le
connais point; et j'irai même avec cette amie. Vous pouvez vous assurer que,
si je pouvais vous rendre service, je le ferais, et de bon cœur et de bonne
grâce. Je ne vous dis point l'intérêt extrême que j'ai toujours pris à votre
fortune; vous croiriez que ce serait le Rabutinage qui en serait la cause:
mais non, c'était vous, c'est vous encore, qui m'avez causé des afflictions
tristes et amères, en voyant ces trois nouveaux maréchaux de France[61].
Madame de Villars, qu'on allait voir, me mettait devant les yeux les visites
qu'on m'aurait rendues en pareille occasion, si vous aviez voulu.
Page 70
Je vous remercie de vos lettres au roi, mon cousin; elles me feraient
plaisir à lire d'un inconnu, elles m'attendrissent; il me semble qu'elles
devraient faire cet effet-là sur notre maître: il est vrai qu'il ne s'appelle pas
Rabutin comme moi.
La plus jolie fille de France vous fait des compliments; ce nom me
paraît assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs.
15.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
A Paris, ce 4 septembre 1668.
Levez-vous, comte; je ne veux point vous tuer à terre: ou reprenez votre
épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous
donne la vie, et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose
comme elle s'est passée, c'est tout ce que je veux. Voilà un procédé assez
honnête: vous ne me pouvez plus appeler justement une petite brutale.
Je ne trouve pas que vous ayez conservé une grande tendresse pour la
belle qui vous captivait autrefois; il en faut revenir à ce que vous avez dit:
A la cour,
Quand on a perdu l'estime,
On perd l'amour.
M. de Montausier vient d'être fait gouverneur de M. le Dauphin.
Je t'ai comblé de biens, je t'en veux accabler[62].
Adieu, comte. Présentement que je vous ai battu, je dirai partout que
vous êtes le plus brave homme de France, et je conterai notre combat le jour
que je parlerai des combats singuliers. Ma fille vous fait ses compliments.
L'opinion que vous avez de sa fortune nous console un peu.
16.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
A Paris, ce 4 décembre 1668.
plaisir à lire d'un inconnu, elles m'attendrissent; il me semble qu'elles
devraient faire cet effet-là sur notre maître: il est vrai qu'il ne s'appelle pas
Rabutin comme moi.
La plus jolie fille de France vous fait des compliments; ce nom me
paraît assez agréable; je suis pourtant lasse d'en faire les honneurs.
15.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
A Paris, ce 4 septembre 1668.
Levez-vous, comte; je ne veux point vous tuer à terre: ou reprenez votre
épée pour recommencer notre combat. Mais il vaut mieux que je vous
donne la vie, et que nous vivions en paix. Vous avouerez seulement la chose
comme elle s'est passée, c'est tout ce que je veux. Voilà un procédé assez
honnête: vous ne me pouvez plus appeler justement une petite brutale.
Je ne trouve pas que vous ayez conservé une grande tendresse pour la
belle qui vous captivait autrefois; il en faut revenir à ce que vous avez dit:
A la cour,
Quand on a perdu l'estime,
On perd l'amour.
M. de Montausier vient d'être fait gouverneur de M. le Dauphin.
Je t'ai comblé de biens, je t'en veux accabler[62].
Adieu, comte. Présentement que je vous ai battu, je dirai partout que
vous êtes le plus brave homme de France, et je conterai notre combat le jour
que je parlerai des combats singuliers. Ma fille vous fait ses compliments.
L'opinion que vous avez de sa fortune nous console un peu.
16.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
A Paris, ce 4 décembre 1668.
Page 71
N'avez-vous pas reçu ma lettre où je vous donnais la vie, et où je ne
voulais pas vous tuer à terre? J'attendais une réponse sur cette belle action:
vous n'y avez pas pensé; vous vous êtes contenté de vous relever, et de
reprendre votre épée, comme je vous l'ordonnais. J'espère que ce ne sera pas
pour vous en servir jamais contre moi.
Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera
de la joie: c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas le plus
joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume: c'est M. de
Grignan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont
mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son fils, par
une bonté extraordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et
se trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et par
ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne le
marchandons point, comme on a accoutumé de faire: nous nous en fions
bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il paraît fort content de
notre alliance; et aussitôt que nous aurons des nouvelles de l'archevêque
d'Arles son oncle, son autre oncle l'évêque d'Uzès étant ici, ce sera une
affaire qui s'achèvera avant la fin de l'année. Comme je suis une dame assez
régulière, je n'ai pas voulu manquer à vous en demander votre avis et votre
approbation. Le public paraît content, c'est beaucoup: car on est si sot, que
c'est quasi sur cela qu'on se règle.
Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez,
s'il vous reste un brin d'amitié pour moi. Je sais que vous avez mis au bas
du portrait que vous avez de moi, que j'ai été mariée à un gentilhomme
breton, honoré des alliances de Vassé et de Rabutin. Cela n'est pas juste,
mon cher cousin; je suis depuis peu si bien instruite de la maison de
Sévigné, que j'aurais sur ma conscience de vous laisser dans cette erreur. Il
a fallu montrer notre noblesse en Bretagne, et ceux qui en ont le plus ont
pris plaisir de se servir de cette occasion pour étaler leur marchandise; voici
la nôtre:
Quatorze contrats de mariage de père en fils; trois cent cinquante ans de
chevalerie; les pères quelquefois considérables dans les guerres de
Bretagne, et bien marqués dans l'histoire; quelquefois retirés chez eux
comme des Bretons, quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres,
mais toujours de bonnes et de grandes alliances; celles de 350 ans, au bout
voulais pas vous tuer à terre? J'attendais une réponse sur cette belle action:
vous n'y avez pas pensé; vous vous êtes contenté de vous relever, et de
reprendre votre épée, comme je vous l'ordonnais. J'espère que ce ne sera pas
pour vous en servir jamais contre moi.
Il faut que je vous apprenne une nouvelle qui, sans doute, vous donnera
de la joie: c'est qu'enfin la plus jolie fille de France épouse, non pas le plus
joli garçon, mais un des plus honnêtes hommes du royaume: c'est M. de
Grignan, que vous connaissez il y a longtemps. Toutes ses femmes sont
mortes pour faire place à votre cousine, et même son père et son fils, par
une bonté extraordinaire; de sorte qu'étant plus riche qu'il n'a jamais été, et
se trouvant d'ailleurs, et par sa naissance, et par ses établissements, et par
ses bonnes qualités, tel que nous le pouvions souhaiter, nous ne le
marchandons point, comme on a accoutumé de faire: nous nous en fions
bien aux deux familles qui ont passé devant nous. Il paraît fort content de
notre alliance; et aussitôt que nous aurons des nouvelles de l'archevêque
d'Arles son oncle, son autre oncle l'évêque d'Uzès étant ici, ce sera une
affaire qui s'achèvera avant la fin de l'année. Comme je suis une dame assez
régulière, je n'ai pas voulu manquer à vous en demander votre avis et votre
approbation. Le public paraît content, c'est beaucoup: car on est si sot, que
c'est quasi sur cela qu'on se règle.
Voici encore un autre article sur quoi je veux que vous me contentiez,
s'il vous reste un brin d'amitié pour moi. Je sais que vous avez mis au bas
du portrait que vous avez de moi, que j'ai été mariée à un gentilhomme
breton, honoré des alliances de Vassé et de Rabutin. Cela n'est pas juste,
mon cher cousin; je suis depuis peu si bien instruite de la maison de
Sévigné, que j'aurais sur ma conscience de vous laisser dans cette erreur. Il
a fallu montrer notre noblesse en Bretagne, et ceux qui en ont le plus ont
pris plaisir de se servir de cette occasion pour étaler leur marchandise; voici
la nôtre:
Quatorze contrats de mariage de père en fils; trois cent cinquante ans de
chevalerie; les pères quelquefois considérables dans les guerres de
Bretagne, et bien marqués dans l'histoire; quelquefois retirés chez eux
comme des Bretons, quelquefois de grands biens, quelquefois de médiocres,
mais toujours de bonnes et de grandes alliances; celles de 350 ans, au bout
Page 72
desquels on ne voit que des noms de baptême, sont du Quelnec,
Montmorency, Baraton et Châteaugiron. Ces noms sont grands; ces femmes
avaient pour maris des Rohan et des Clisson; depuis ces quatre, ce sont des
Guesclin, des Coaquin, des Rosmadec, des Clindon, des Sévigné de leur
même maison; des du Bellay, des Rieux, des Bodegal, des Plessis-Ireul, et
d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à Vassé et jusqu'à
Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en croire....... Je vous conjure donc,
mon cousin, si vous me voulez obliger, de changer votre écriteau; et si vous
n'y voulez point mettre de bien, n'y mettez point de rabaissement. J'attends
cette marque de votre justice, et du reste d'amitié que vous avez pour moi.
17.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
A Paris, ce 7 janvier 1669.
Il est tellement vrai que je n'ai point reçu votre réponse sur la lettre où je
vous donnais la vie, que j'étais en peine de vous, et je craignais qu'avec la
meilleure intention du monde de vous pardonner (comme je ne suis pas
accoutumée à manier une épée), je ne vous eusse tué sans y penser. Cette
raison seule me paraissait bonne à vous pour ne m'avoir point fait de
réponse. Cependant vous me l'aviez faite, et l'on ne peut pas avoir été mieux
perdue qu'elle ne l'a été. Vous voulez bien que je la regrette encore. Tout ce
que vous écrivez est agréable; et si j'eusse souhaité la perte de quelque
chose, ce n'eût jamais été pour cette lettre-là. Vous me dites très-naïvement
tous les écriteaux qui sont au bas de mes portraits; je suis persuadée que
ceux qui en ont parlé autrement ont menti; mais celui où vous me louez sur
l'amitié, qu'en dites-vous? J'entends votre ton, et je comprends que c'est une
satire selon votre pensée; mais comme vous serez peut-être le seul qui la
preniez pour une contre-vérité, et qu'en plusieurs endroits cette louange
m'est acquise par des raisons assez fortes, je consens que ce que vous avez
écrit demeure écrit à l'éternité: et pour vous, monsieur le comte, sans
recommencer ni notre procès ni notre combat, je vous dirai que je n'ai pas
manqué un moment à l'amitié que je vous devais. Mais n'en parlons plus: je
crois que dans votre cœur vous en êtes présentement persuadé.
Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne la connaissez point, le
Bouchet, qui connaît les maisons dont je vous ai parlé, et qui vous
Montmorency, Baraton et Châteaugiron. Ces noms sont grands; ces femmes
avaient pour maris des Rohan et des Clisson; depuis ces quatre, ce sont des
Guesclin, des Coaquin, des Rosmadec, des Clindon, des Sévigné de leur
même maison; des du Bellay, des Rieux, des Bodegal, des Plessis-Ireul, et
d'autres qui ne me reviennent pas présentement, jusqu'à Vassé et jusqu'à
Rabutin. Tout cela est vrai, il faut m'en croire....... Je vous conjure donc,
mon cousin, si vous me voulez obliger, de changer votre écriteau; et si vous
n'y voulez point mettre de bien, n'y mettez point de rabaissement. J'attends
cette marque de votre justice, et du reste d'amitié que vous avez pour moi.
17.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
A Paris, ce 7 janvier 1669.
Il est tellement vrai que je n'ai point reçu votre réponse sur la lettre où je
vous donnais la vie, que j'étais en peine de vous, et je craignais qu'avec la
meilleure intention du monde de vous pardonner (comme je ne suis pas
accoutumée à manier une épée), je ne vous eusse tué sans y penser. Cette
raison seule me paraissait bonne à vous pour ne m'avoir point fait de
réponse. Cependant vous me l'aviez faite, et l'on ne peut pas avoir été mieux
perdue qu'elle ne l'a été. Vous voulez bien que je la regrette encore. Tout ce
que vous écrivez est agréable; et si j'eusse souhaité la perte de quelque
chose, ce n'eût jamais été pour cette lettre-là. Vous me dites très-naïvement
tous les écriteaux qui sont au bas de mes portraits; je suis persuadée que
ceux qui en ont parlé autrement ont menti; mais celui où vous me louez sur
l'amitié, qu'en dites-vous? J'entends votre ton, et je comprends que c'est une
satire selon votre pensée; mais comme vous serez peut-être le seul qui la
preniez pour une contre-vérité, et qu'en plusieurs endroits cette louange
m'est acquise par des raisons assez fortes, je consens que ce que vous avez
écrit demeure écrit à l'éternité: et pour vous, monsieur le comte, sans
recommencer ni notre procès ni notre combat, je vous dirai que je n'ai pas
manqué un moment à l'amitié que je vous devais. Mais n'en parlons plus: je
crois que dans votre cœur vous en êtes présentement persuadé.
Pour notre chevalerie de Bretagne, vous ne la connaissez point, le
Bouchet, qui connaît les maisons dont je vous ai parlé, et qui vous
Page 73
paraissent barbares, vous dirait qu'il faut baisser le pavillon devant elles.
Je ne vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins: hélas! je ne les aime
que trop, et je ne suis que trop sensiblement touchée de ne pas voir celui qui
s'appelle Roger, briller ici avec tous les ornements qui lui étaient dus; mais
il se faut consoler, dans la pensée que l'histoire lui fera la justice que la
fortune lui a si injustement refusée. Il ne faut donc pas que vous me
querelliez sur le cas que je fais de quelques maisons, au préjudice de la
nôtre: je dis seulement des Sévignés ce qui en est et ce que j'en ai vu.
Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan: il est
vrai que c'est un très-bon et un très-honnête homme, qui a du bien, de la
qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le monde. Que
faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis d'intrigue.
Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration que je vous
envoie, mon cher cousin, et soyez persuadé que, par mon goût, vous seriez
tout le beau premier à la fête. Bon Dieu! que vous y tiendriez bien votre
place! Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je ne trouve plus d'esprit qui
me contente pleinement, et mille fois je me dis en moi-même: Bon Dieu!
quelle différence! On parle de guerre, et que le roi fera la campagne.
18.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 6 août 1670.
Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du
monde? Peut-on être plus honnête, plus régulière? Peut-on vous aimer plus
tendrement? Peut-on avoir des sentiments plus chrétiens? Peut-on souhaiter
plus passionnément d'être avec vous? Et peut-on avoir plus d'attachement à
tous ses devoirs? Cela est assez ridicule, que je dise tant de bien de ma fille;
mais c'est que j'admire sa conduite comme les autres, et d'autant plus que je
la vois de plus près; et qu'à vous dire vrai, quelque bonne opinion que
j'eusse d'elle sur les choses principales, je ne croyais point du tout qu'elle
dût être exacte sur toutes les autres au point qu'elle l'est. Je vous assure que
le monde aussi lui rend bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges
qui lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour, c'est
que le public n'est ni fou ni injuste: madame de Grignan doit être trop
contente de lui pour disputer contre moi présentement. Elle a été dans des
Je ne vous dis pas cela pour dénigrer nos Rabutins: hélas! je ne les aime
que trop, et je ne suis que trop sensiblement touchée de ne pas voir celui qui
s'appelle Roger, briller ici avec tous les ornements qui lui étaient dus; mais
il se faut consoler, dans la pensée que l'histoire lui fera la justice que la
fortune lui a si injustement refusée. Il ne faut donc pas que vous me
querelliez sur le cas que je fais de quelques maisons, au préjudice de la
nôtre: je dis seulement des Sévignés ce qui en est et ce que j'en ai vu.
Je suis fort aise que vous approuviez le mariage de M. de Grignan: il est
vrai que c'est un très-bon et un très-honnête homme, qui a du bien, de la
qualité, une charge, de l'estime et de la considération dans le monde. Que
faut-il davantage? Je trouve que nous sommes fort bien sortis d'intrigue.
Puisque vous êtes de cette opinion, signez la procuration que je vous
envoie, mon cher cousin, et soyez persuadé que, par mon goût, vous seriez
tout le beau premier à la fête. Bon Dieu! que vous y tiendriez bien votre
place! Depuis que vous êtes parti de ce pays-ci, je ne trouve plus d'esprit qui
me contente pleinement, et mille fois je me dis en moi-même: Bon Dieu!
quelle différence! On parle de guerre, et que le roi fera la campagne.
18.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 6 août 1670.
Est-ce qu'en vérité je ne vous ai pas donné la plus jolie femme du
monde? Peut-on être plus honnête, plus régulière? Peut-on vous aimer plus
tendrement? Peut-on avoir des sentiments plus chrétiens? Peut-on souhaiter
plus passionnément d'être avec vous? Et peut-on avoir plus d'attachement à
tous ses devoirs? Cela est assez ridicule, que je dise tant de bien de ma fille;
mais c'est que j'admire sa conduite comme les autres, et d'autant plus que je
la vois de plus près; et qu'à vous dire vrai, quelque bonne opinion que
j'eusse d'elle sur les choses principales, je ne croyais point du tout qu'elle
dût être exacte sur toutes les autres au point qu'elle l'est. Je vous assure que
le monde aussi lui rend bien justice, et qu'elle ne perd aucune des louanges
qui lui sont dues. Voilà mon ancienne thèse qui me fera lapider un jour, c'est
que le public n'est ni fou ni injuste: madame de Grignan doit être trop
contente de lui pour disputer contre moi présentement. Elle a été dans des
Page 74
peines de votre santé qui ne sont pas concevables; je me réjouis que vous
soyez guéri, pour l'amour de vous et pour l'amour d'elle. Je vous prie que si
vous avez encore quelque bourrasque à essuyer de votre bile, vous en
obteniez d'attendre que ma fille soit accouchée. Elle se plaint encore tous
les jours de ce qu'on l'a retenue ici, et dit tout sérieusement que cela est bien
cruel de l'avoir séparée de vous. Il semble que ce soit par plaisir que nous
vous ayons mis à deux cents lieues d'elle. Je vous prie sur cela de calmer
son esprit, et de lui témoigner la joie que vous avez d'espérer qu'elle
accouchera heureusement ici. Rien n'était plus impossible que de l'emmener
dans l'état où elle était; et rien ne sera si bon pour sa santé, ni même pour sa
réputation, que d'y accoucher au milieu de ce qu'il y a de plus habile, et d'y
être demeurée avec la conduite qu'elle a. Si elle voulait, après cela, devenir
folle et coquette, elle le serait plus d'un an avant qu'on pût le croire, tant elle
a donné bonne opinion de sa sagesse. Je prends à témoin tous les Grignans
qui sont ici de la vérité de tout ce que je dis. La joie que j'en ai a bien du
rapport à vous, car je vous aime de tout mon cœur, et suis ravie que la suite
ait si bien justifié votre goût. Je ne vous dis aucune nouvelle; ce serait aller
sur les droits de ma fille. Je vous conjure seulement de croire qu'on ne peut
s'intéresser plus tendrement que je fais à ce qui vous touche.
19.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 28 novembre 1670.
Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de toute raison;
elle se porte très-bien, et je vous écris en mon propre et privé nom. Je veux
vous parler de M. de Marseille[63], et vous conjurer, par toute la confiance
que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes conseils sur votre conduite
avec lui. Je connais les manières des provinces, et je sais le plaisir qu'on y
prend à nourrir les divisions; en sorte qu'à moins que d'être toujours en
garde contre les discours de ces messieurs, on prend insensiblement leurs
sentiments, et très-souvent c'est une injustice. Je vous assure que le temps
ou d'autres raisons ont changé l'esprit de M. de Marseille: depuis quelques
jours il est fort adouci, et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter comme
un ennemi, vous trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles,
jusqu'à ce qu'il ait fait quelque chose de contraire; rien n'est plus capable
d'ôter tous les bons sentiments que de marquer de la défiance; il suffit
soyez guéri, pour l'amour de vous et pour l'amour d'elle. Je vous prie que si
vous avez encore quelque bourrasque à essuyer de votre bile, vous en
obteniez d'attendre que ma fille soit accouchée. Elle se plaint encore tous
les jours de ce qu'on l'a retenue ici, et dit tout sérieusement que cela est bien
cruel de l'avoir séparée de vous. Il semble que ce soit par plaisir que nous
vous ayons mis à deux cents lieues d'elle. Je vous prie sur cela de calmer
son esprit, et de lui témoigner la joie que vous avez d'espérer qu'elle
accouchera heureusement ici. Rien n'était plus impossible que de l'emmener
dans l'état où elle était; et rien ne sera si bon pour sa santé, ni même pour sa
réputation, que d'y accoucher au milieu de ce qu'il y a de plus habile, et d'y
être demeurée avec la conduite qu'elle a. Si elle voulait, après cela, devenir
folle et coquette, elle le serait plus d'un an avant qu'on pût le croire, tant elle
a donné bonne opinion de sa sagesse. Je prends à témoin tous les Grignans
qui sont ici de la vérité de tout ce que je dis. La joie que j'en ai a bien du
rapport à vous, car je vous aime de tout mon cœur, et suis ravie que la suite
ait si bien justifié votre goût. Je ne vous dis aucune nouvelle; ce serait aller
sur les droits de ma fille. Je vous conjure seulement de croire qu'on ne peut
s'intéresser plus tendrement que je fais à ce qui vous touche.
19.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 28 novembre 1670.
Ne parlons plus de cette femme, nous l'aimons au delà de toute raison;
elle se porte très-bien, et je vous écris en mon propre et privé nom. Je veux
vous parler de M. de Marseille[63], et vous conjurer, par toute la confiance
que vous pouvez avoir en moi, de suivre mes conseils sur votre conduite
avec lui. Je connais les manières des provinces, et je sais le plaisir qu'on y
prend à nourrir les divisions; en sorte qu'à moins que d'être toujours en
garde contre les discours de ces messieurs, on prend insensiblement leurs
sentiments, et très-souvent c'est une injustice. Je vous assure que le temps
ou d'autres raisons ont changé l'esprit de M. de Marseille: depuis quelques
jours il est fort adouci, et, pourvu que vous ne vouliez pas le traiter comme
un ennemi, vous trouverez qu'il ne l'est pas. Prenons-le sur ses paroles,
jusqu'à ce qu'il ait fait quelque chose de contraire; rien n'est plus capable
d'ôter tous les bons sentiments que de marquer de la défiance; il suffit
Page 75
souvent d'être soupçonné comme ennemi, pour le devenir: la dépense en est
toute faite, on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance engage à
bien faire; on est touché de la bonne opinion des autres, et on ne se résout
pas facilement à la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre cœur, et vous
serez peut-être surpris par un procédé que vous n'attendez pas. Je ne puis
croire qu'il y ait du venin caché dans son cœur, avec toutes les
démonstrations qu'il nous fait, et dont il serait honnête d'être la dupe, plutôt
que d'être capable de le soupçonner injustement. Suivez mes avis, ils ne
sont pas de moi seule: plusieurs bonnes têtes vous demandent cette
conduite, et vous assurent que vous n'y serez pas trompé. Votre famille en
est persuadée: nous voyons les choses de plus près que vous: tant de
personnes qui vous aiment, et qui ont un peu de bon sens, ne peuvent guère
s'y méprendre.
Madame de Coulanges[64] m'a mandé que vous m'aimiez; quoique ce ne
me soit pas une nouvelle, je dois être fort aise que cette amitié résiste à
l'absence et à la Provence, et qu'elle se fasse sentir dans les occasions.
20.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Paris, lundi 15 décembre 1670.
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus
surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante,
la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus
extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus
petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète
jusqu'à aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie; enfin une chose
dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés: encore cet exemple
n'est-il pas juste[65]; une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment
la pourrait-on croire à Lyon? une chose qui fait crier miséricorde à tout le
monde; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame
d'Hauterive[66]; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront
croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-
être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le
donne en trois; jetez-vous votre langue aux chiens? Hé bien! il faut donc
vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui? Je
toute faite, on n'a plus rien à ménager. Au contraire, la confiance engage à
bien faire; on est touché de la bonne opinion des autres, et on ne se résout
pas facilement à la perdre. Au nom de Dieu, desserrez votre cœur, et vous
serez peut-être surpris par un procédé que vous n'attendez pas. Je ne puis
croire qu'il y ait du venin caché dans son cœur, avec toutes les
démonstrations qu'il nous fait, et dont il serait honnête d'être la dupe, plutôt
que d'être capable de le soupçonner injustement. Suivez mes avis, ils ne
sont pas de moi seule: plusieurs bonnes têtes vous demandent cette
conduite, et vous assurent que vous n'y serez pas trompé. Votre famille en
est persuadée: nous voyons les choses de plus près que vous: tant de
personnes qui vous aiment, et qui ont un peu de bon sens, ne peuvent guère
s'y méprendre.
Madame de Coulanges[64] m'a mandé que vous m'aimiez; quoique ce ne
me soit pas une nouvelle, je dois être fort aise que cette amitié résiste à
l'absence et à la Provence, et qu'elle se fasse sentir dans les occasions.
20.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Paris, lundi 15 décembre 1670.
Je m'en vais vous mander la chose la plus étonnante, la plus
surprenante, la plus merveilleuse, la plus miraculeuse, la plus triomphante,
la plus étourdissante, la plus inouïe, la plus singulière, la plus
extraordinaire, la plus incroyable, la plus imprévue, la plus grande, la plus
petite, la plus rare, la plus commune, la plus éclatante, la plus secrète
jusqu'à aujourd'hui, la plus brillante, la plus digne d'envie; enfin une chose
dont on ne trouve qu'un exemple dans les siècles passés: encore cet exemple
n'est-il pas juste[65]; une chose que nous ne saurions croire à Paris, comment
la pourrait-on croire à Lyon? une chose qui fait crier miséricorde à tout le
monde; une chose qui comble de joie madame de Rohan et madame
d'Hauterive[66]; une chose enfin qui se fera dimanche, où ceux qui la verront
croiront avoir la berlue; une chose qui se fera dimanche, et qui ne sera peut-
être pas faite lundi. Je ne puis me résoudre à la dire, devinez-la, je vous le
donne en trois; jetez-vous votre langue aux chiens? Hé bien! il faut donc
vous la dire: M. de Lauzun épouse dimanche au Louvre, devinez qui? Je
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vous le donne en quatre, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent.
Madame de Coulanges dit: Voilà qui est bien difficile à deviner! c'est
madame de la Vallière. Point du tout, madame. C'est donc mademoiselle de
Retz? Point du tout; vous êtes bien provinciale. Ah! vraiment, nous sommes
bien bêtes, dites-vous: c'est mademoiselle Colbert. Encore moins. C'est
assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin
vous le dire: il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du roi,
mademoiselle, mademoiselle de....... mademoiselle, devinez le nom; il
épouse Mademoiselle, ma foi! par ma foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la
grande Mademoiselle, Mademoiselle, fille de feu Monsieur[67],
Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, mademoiselle d'Eu, mademoiselle
de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans,
Mademoiselle, cousine germaine du roi; Mademoiselle, destinée au trône;
Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un
beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-mêmes, si
vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous,
que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous
nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison; nous en avons
fait autant que vous. Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire
vous feront voir si nous disons vrai ou non.
21.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Paris, vendredi 19 décembre 1670.
Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, c'est ce qui arriva hier au soir
aux Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous en êtes à
la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse et de son
bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose fut déclarée, comme je
vous l'ai mandé. Le mardi se passa à parler, à s'étonner, à complimenter; le
mercredi, Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun, avec dessein de
lui donner les titres, les noms et les ornements nécessaires pour être nommé
dans le contrat de mariage qui fut fait le même jour. Elle lui donna donc, en
attendant mieux, quatre duchés: le premier, c'est le comté d'Eu, qui est la
première pairie de France et qui donne le premier rang; le duché de
Montpensier, dont il porta hier le nom toute la journée; le duché de Saint-
Fargeau, le duché de Châtellerault: tout cela estimé vingt-deux millions. Le
Madame de Coulanges dit: Voilà qui est bien difficile à deviner! c'est
madame de la Vallière. Point du tout, madame. C'est donc mademoiselle de
Retz? Point du tout; vous êtes bien provinciale. Ah! vraiment, nous sommes
bien bêtes, dites-vous: c'est mademoiselle Colbert. Encore moins. C'est
assurément mademoiselle de Créqui. Vous n'y êtes pas. Il faut donc à la fin
vous le dire: il épouse, dimanche, au Louvre, avec la permission du roi,
mademoiselle, mademoiselle de....... mademoiselle, devinez le nom; il
épouse Mademoiselle, ma foi! par ma foi! ma foi jurée! Mademoiselle, la
grande Mademoiselle, Mademoiselle, fille de feu Monsieur[67],
Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, mademoiselle d'Eu, mademoiselle
de Dombes, mademoiselle de Montpensier, mademoiselle d'Orléans,
Mademoiselle, cousine germaine du roi; Mademoiselle, destinée au trône;
Mademoiselle, le seul parti de France qui fût digne de Monsieur. Voilà un
beau sujet de discourir. Si vous criez, si vous êtes hors de vous-mêmes, si
vous dites que nous avons menti, que cela est faux, qu'on se moque de vous,
que voilà une belle raillerie, que cela est bien fade à imaginer; si enfin vous
nous dites des injures, nous trouverons que vous avez raison; nous en avons
fait autant que vous. Adieu; les lettres qui seront portées par cet ordinaire
vous feront voir si nous disons vrai ou non.
21.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Paris, vendredi 19 décembre 1670.
Ce qui s'appelle tomber du haut des nues, c'est ce qui arriva hier au soir
aux Tuileries; mais il faut reprendre les choses de plus loin. Vous en êtes à
la joie, aux transports, aux ravissements de la princesse et de son
bienheureux amant. Ce fut donc lundi que la chose fut déclarée, comme je
vous l'ai mandé. Le mardi se passa à parler, à s'étonner, à complimenter; le
mercredi, Mademoiselle fit une donation à M. de Lauzun, avec dessein de
lui donner les titres, les noms et les ornements nécessaires pour être nommé
dans le contrat de mariage qui fut fait le même jour. Elle lui donna donc, en
attendant mieux, quatre duchés: le premier, c'est le comté d'Eu, qui est la
première pairie de France et qui donne le premier rang; le duché de
Montpensier, dont il porta hier le nom toute la journée; le duché de Saint-
Fargeau, le duché de Châtellerault: tout cela estimé vingt-deux millions. Le
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contrat fut dressé ensuite, où il prit le nom de Montpensier. Le jeudi matin,
qui était hier, Mademoiselle espéra que le roi signerait le contrat, comme il
l'avait dit; mais, sur les sept heures du soir, la reine, Monsieur et plusieurs
barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire faisait tort à sa
réputation; en sorte qu'après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun,
le roi leur déclara, devant M. le Prince, qu'il leur défendait absolument de
songer à ce mariage. M. de Lauzun reçut cet ordre avec tout le respect, toute
la soumission, toute la fermeté et tout le désespoir que méritait une si
grande chute. Pour Mademoiselle, suivant son humeur, elle éclata en pleurs,
en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives; et tout le jour elle a
gardé son lit, sans rien avaler que des bouillons. Voilà un beau songe, voilà
un beau sujet de roman ou de tragédie, mais surtout un beau sujet de
raisonner et de parler éternellement: c'est ce que nous faisons jour et nuit,
soir et matin, sans fin, sans cesse; nous espérons que vous en ferez autant: E
frà tanto vi bacio le mani.
22.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Paris, mercredi 24 décembre 1670.
Vous savez présentement l'histoire romanesque de Mademoiselle et de
M. de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes les règles du
théâtre; nous en disposions les actes et les scènes l'autre jour; nous prenions
quatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c'était une pièce parfaite.
Jamais il ne s'est vu de si grands changements en si peu de temps; jamais
vous n'avez vu une émotion si générale; jamais vous n'avez ouï une si
extraordinaire nouvelle. M. de Lauzun a joué son personnage en perfection;
il a soutenu ce malheur avec une fermeté, un courage, et pourtant une
douleur mêlée d'un profond respect, qui l'ont fait admirer de tout le monde.
Ce qu'il a perdu est sans prix; mais les bonnes grâces du roi, qu'il a
conservées, sont sans prix aussi, et sa fortune ne paraît pas déplorée.
Mademoiselle a fort bien fait aussi; elle a bien pleuré, elle a recommencé
aujourd'hui à rendre ses devoirs au Louvre, dont elle avait reçu toutes les
visites. Voilà qui est fini. Adieu.
23.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
qui était hier, Mademoiselle espéra que le roi signerait le contrat, comme il
l'avait dit; mais, sur les sept heures du soir, la reine, Monsieur et plusieurs
barbons firent entendre à Sa Majesté que cette affaire faisait tort à sa
réputation; en sorte qu'après avoir fait venir Mademoiselle et M. de Lauzun,
le roi leur déclara, devant M. le Prince, qu'il leur défendait absolument de
songer à ce mariage. M. de Lauzun reçut cet ordre avec tout le respect, toute
la soumission, toute la fermeté et tout le désespoir que méritait une si
grande chute. Pour Mademoiselle, suivant son humeur, elle éclata en pleurs,
en cris, en douleurs violentes, en plaintes excessives; et tout le jour elle a
gardé son lit, sans rien avaler que des bouillons. Voilà un beau songe, voilà
un beau sujet de roman ou de tragédie, mais surtout un beau sujet de
raisonner et de parler éternellement: c'est ce que nous faisons jour et nuit,
soir et matin, sans fin, sans cesse; nous espérons que vous en ferez autant: E
frà tanto vi bacio le mani.
22.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Paris, mercredi 24 décembre 1670.
Vous savez présentement l'histoire romanesque de Mademoiselle et de
M. de Lauzun. C'est le juste sujet d'une tragédie dans toutes les règles du
théâtre; nous en disposions les actes et les scènes l'autre jour; nous prenions
quatre jours au lieu de vingt-quatre heures, et c'était une pièce parfaite.
Jamais il ne s'est vu de si grands changements en si peu de temps; jamais
vous n'avez vu une émotion si générale; jamais vous n'avez ouï une si
extraordinaire nouvelle. M. de Lauzun a joué son personnage en perfection;
il a soutenu ce malheur avec une fermeté, un courage, et pourtant une
douleur mêlée d'un profond respect, qui l'ont fait admirer de tout le monde.
Ce qu'il a perdu est sans prix; mais les bonnes grâces du roi, qu'il a
conservées, sont sans prix aussi, et sa fortune ne paraît pas déplorée.
Mademoiselle a fort bien fait aussi; elle a bien pleuré, elle a recommencé
aujourd'hui à rendre ses devoirs au Louvre, dont elle avait reçu toutes les
visites. Voilà qui est fini. Adieu.
23.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
Page 78
A Paris, mercredi 31 décembre 1670.
J'ai reçu vos réponses à mes lettres. Je comprends l'étonnement où vous
avez été de tout ce qui s'est passé depuis le 15 jusqu'au 20 de ce mois: le
sujet le méritait bien. J'admire aussi votre bon esprit, et combien vous avez
jugé droit, en croyant que cette grande machine ne pourrait pas aller depuis
le lundi jusqu'au dimanche. La modestie m'empêche de vous louer à bride
abattue là-dessus, parce que j'ai dit et pensé toutes les mêmes choses que
vous. Je dis à ma fille le lundi: Jamais ceci n'ira à bon port jusqu'à
dimanche; et je voulus parier, quoique tout respirât la noce, qu'elle ne
s'achèverait point. En effet, le jeudi le temps se brouilla, et la nuée creva le
soir à dix heures, comme je vous l'ai mandé. Ce même jeudi, j'allai dès neuf
heures du matin chez Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle allait se marier à
la campagne, et que le coadjuteur de Reims[68] faisait la cérémonie; cela
était ainsi résolu le mercredi au soir; car, pour le Louvre, cela fut changé
dès le mardi[69]. Mademoiselle écrivait; elle me fit entrer, elle acheva sa
lettre; et puis, comme elle était au lit, elle me fit mettre à genoux dans sa
ruelle; elle me dit à qui elle écrivait, et pourquoi, et les beaux présents
qu'elle avait faits la veille, et le nom qu'elle avait donné; qu'il n'y avait point
de parti pour elle en Europe, et qu'elle voulait se marier. Elle me conta une
conversation mot à mot qu'elle avait eue avec le roi; elle me parut
transportée de la joie de faire un homme bien heureux; elle me parla avec
tendresse du mérite et de la reconnaissance de M. de Lauzun; et sur tout
cela je lui dis: «Mon Dieu, Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais
que n'avez-vous donc fini promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous
bien qu'un si grand retardement donne le temps à tout le royaume de parler,
et que c'est tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
extraordinaire?» Elle me dit que j'avais raison; mais elle était si pleine de
confiance, que ce discours ne lui fit alors qu'une légère impression. Elle
retourna sur les bonnes qualités et sur la bonne maison de Lauzun. Je lui dis
ces vers de Sévère dans Polyeucte:
Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix:
Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.
Elle m'embrassa fort. Cette conversation dura une heure; il est
impossible de la redire toute: mais j'avais été assurément fort agréable
durant ce temps, et je le puis dire sans vanité, car elle était aise de parler à
J'ai reçu vos réponses à mes lettres. Je comprends l'étonnement où vous
avez été de tout ce qui s'est passé depuis le 15 jusqu'au 20 de ce mois: le
sujet le méritait bien. J'admire aussi votre bon esprit, et combien vous avez
jugé droit, en croyant que cette grande machine ne pourrait pas aller depuis
le lundi jusqu'au dimanche. La modestie m'empêche de vous louer à bride
abattue là-dessus, parce que j'ai dit et pensé toutes les mêmes choses que
vous. Je dis à ma fille le lundi: Jamais ceci n'ira à bon port jusqu'à
dimanche; et je voulus parier, quoique tout respirât la noce, qu'elle ne
s'achèverait point. En effet, le jeudi le temps se brouilla, et la nuée creva le
soir à dix heures, comme je vous l'ai mandé. Ce même jeudi, j'allai dès neuf
heures du matin chez Mademoiselle, ayant eu avis qu'elle allait se marier à
la campagne, et que le coadjuteur de Reims[68] faisait la cérémonie; cela
était ainsi résolu le mercredi au soir; car, pour le Louvre, cela fut changé
dès le mardi[69]. Mademoiselle écrivait; elle me fit entrer, elle acheva sa
lettre; et puis, comme elle était au lit, elle me fit mettre à genoux dans sa
ruelle; elle me dit à qui elle écrivait, et pourquoi, et les beaux présents
qu'elle avait faits la veille, et le nom qu'elle avait donné; qu'il n'y avait point
de parti pour elle en Europe, et qu'elle voulait se marier. Elle me conta une
conversation mot à mot qu'elle avait eue avec le roi; elle me parut
transportée de la joie de faire un homme bien heureux; elle me parla avec
tendresse du mérite et de la reconnaissance de M. de Lauzun; et sur tout
cela je lui dis: «Mon Dieu, Mademoiselle, vous voilà bien contente; mais
que n'avez-vous donc fini promptement cette affaire dès lundi? Savez-vous
bien qu'un si grand retardement donne le temps à tout le royaume de parler,
et que c'est tenter Dieu et le roi que de vouloir conduire si loin une affaire si
extraordinaire?» Elle me dit que j'avais raison; mais elle était si pleine de
confiance, que ce discours ne lui fit alors qu'une légère impression. Elle
retourna sur les bonnes qualités et sur la bonne maison de Lauzun. Je lui dis
ces vers de Sévère dans Polyeucte:
Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix:
Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.
Elle m'embrassa fort. Cette conversation dura une heure; il est
impossible de la redire toute: mais j'avais été assurément fort agréable
durant ce temps, et je le puis dire sans vanité, car elle était aise de parler à
Page 79
quelqu'un; son cœur était trop plein. A dix heures, elle se donna au reste de
la France, qui venait lui faire sur cela son compliment. Elle attendit tout le
matin des nouvelles, et n'en eut point. L'après-dînée, elle s'amusa à faire
ajuster elle-même l'appartement de M. de Montpensier. Le soir, vous savez
ce qui arriva. Le lendemain, qui était vendredi, j'allai chez elle; je la trouvai
dans son lit; elle redoubla ses cris en me voyant; elle m'appela, m'embrassa,
me mouilla toute de ses larmes. Elle me dit: Hélas! vous souvient-il de ce
que vous me dîtes hier? Ah! quelle cruelle prudence! ah! la prudence! Elle
me fit pleurer à force de pleurer. J'y suis encore retournée deux fois; elle est
fort affligée, et m'a toujours traitée comme une personne qui sentait ses
douleurs; elle ne s'est pas trompée. J'ai retrouvé, dans cette occasion, des
sentiments qu'on n'a guère pour des personnes d'un tel rang. Ceci entre nous
deux et madame de Coulanges; car vous jugez bien que cette causerie serait
entièrement ridicule avec d'autres. Adieu.
24.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 6 février 1671.
Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre; je ne
l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve
plus; et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à
Sainte-Marie toujours pleurant et toujours mourant: il me semblait qu'on
m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet, quelle rude séparation! Je demandai
la liberté d'être seule; on me mena dans la chambre de madame du Housset,
on me fit du feu; Agnès me regardait sans me parler; c'était notre marché; j'y
passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sanglotter; toutes mes pensées me
faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton;
j'allai ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par
l'intérêt qu'elle y prit: elle était seule, et malade et triste de la mort d'une
sœur religieuse, elle était comme je la pouvais désirer. M. de la
Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j'avais
d'être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Mellusine[70]. Je vous
réponds qu'elle sera bien relancée. D'Hacqueville vous rendra un bon
compte de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez madame de la
Fayette; mais en entrant ici, bon Dieu! comprenez-vous bien ce que je sentis
en montant ce degré? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas! j'en trouvai
la France, qui venait lui faire sur cela son compliment. Elle attendit tout le
matin des nouvelles, et n'en eut point. L'après-dînée, elle s'amusa à faire
ajuster elle-même l'appartement de M. de Montpensier. Le soir, vous savez
ce qui arriva. Le lendemain, qui était vendredi, j'allai chez elle; je la trouvai
dans son lit; elle redoubla ses cris en me voyant; elle m'appela, m'embrassa,
me mouilla toute de ses larmes. Elle me dit: Hélas! vous souvient-il de ce
que vous me dîtes hier? Ah! quelle cruelle prudence! ah! la prudence! Elle
me fit pleurer à force de pleurer. J'y suis encore retournée deux fois; elle est
fort affligée, et m'a toujours traitée comme une personne qui sentait ses
douleurs; elle ne s'est pas trompée. J'ai retrouvé, dans cette occasion, des
sentiments qu'on n'a guère pour des personnes d'un tel rang. Ceci entre nous
deux et madame de Coulanges; car vous jugez bien que cette causerie serait
entièrement ridicule avec d'autres. Adieu.
24.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 6 février 1671.
Ma douleur serait bien médiocre si je pouvais vous la dépeindre; je ne
l'entreprendrai pas aussi. J'ai beau chercher ma chère fille, je ne la trouve
plus; et tous les pas qu'elle fait l'éloignent de moi. Je m'en allai donc à
Sainte-Marie toujours pleurant et toujours mourant: il me semblait qu'on
m'arrachait le cœur et l'âme; et en effet, quelle rude séparation! Je demandai
la liberté d'être seule; on me mena dans la chambre de madame du Housset,
on me fit du feu; Agnès me regardait sans me parler; c'était notre marché; j'y
passai jusqu'à cinq heures sans cesser de sanglotter; toutes mes pensées me
faisaient mourir. J'écrivis à M. de Grignan, vous pouvez penser sur quel ton;
j'allai ensuite chez madame de la Fayette, qui redoubla mes douleurs par
l'intérêt qu'elle y prit: elle était seule, et malade et triste de la mort d'une
sœur religieuse, elle était comme je la pouvais désirer. M. de la
Rochefoucauld y vint; on ne parla que de vous, de la raison que j'avais
d'être touchée, et du dessein de parler comme il faut à Mellusine[70]. Je vous
réponds qu'elle sera bien relancée. D'Hacqueville vous rendra un bon
compte de cette affaire. Je revins enfin à huit heures de chez madame de la
Fayette; mais en entrant ici, bon Dieu! comprenez-vous bien ce que je sentis
en montant ce degré? Cette chambre où j'entrais toujours, hélas! j'en trouvai
Page 80
les portes ouvertes; mais je vis tout démeublé, tout dérangé, et votre petite
fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je
souffris? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais point
avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se passa avec
madame de la Troche[71] à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me
remit dans les premiers transports; et ce soir j'achèverai celle-ci chez M. de
Coulanges, où j'apprendrai des nouvelles; car, pour moi, voilà ce que je sais,
avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici; toute ma lettre
serait pleine de compliments, si je voulais.
25.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 9 février 1671.
Je reçois vos lettres, comme vous avez reçu ma bague; je fonds en
larmes en les lisant; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié:
on croirait que vous m'écrivez des injures ou que vous êtes malade, ou qu'il
vous est arrivé quelque accident, et c'est tout le contraire; vous m'aimez, ma
chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans
des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune
aventure fâcheuse; et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce
qui me peut être le plus agréable, voilà l'état où je suis. Vous vous amusez
donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos
sentiments que vous n'aimez à me le dire; de quelque façon qu'ils me
viennent, ils sont reçus avec une sensibilité qui n'est comprise que de ceux
qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il
est possible de sentir de tendresse; mais si vous songez à moi, soyez assurée
aussi que je pense continuellement à vous: c'est ce que les dévots appellent
une pensée habituelle, c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait
son devoir: rien ne me donne de distraction; je vois ce carrosse qui avance
toujours, et qui n'approchera jamais de moi: je suis toujours dans les grands
chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que ce carrosse ne verse;
les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir; le Rhône me
fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes yeux; je sais tous les lieux
où vous touchez: vous êtes ce soir à Nevers; vous serez dimanche à Lyon,
où vous recevrez cette lettre. Je n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par
madame de Guénégaud. Je n'ai reçu que deux de vos lettres; peut-être que la
fille qui me représentait la mienne. Comprenez-vous bien tout ce que je
souffris? Les réveils de la nuit ont été noirs, et le matin je n'étais point
avancée d'un pas pour le repos de mon esprit. L'après-dînée se passa avec
madame de la Troche[71] à l'Arsenal. Le soir, je reçus votre lettre, qui me
remit dans les premiers transports; et ce soir j'achèverai celle-ci chez M. de
Coulanges, où j'apprendrai des nouvelles; car, pour moi, voilà ce que je sais,
avec les douleurs de tous ceux que vous avez laissés ici; toute ma lettre
serait pleine de compliments, si je voulais.
25.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 9 février 1671.
Je reçois vos lettres, comme vous avez reçu ma bague; je fonds en
larmes en les lisant; il semble que mon cœur veuille se fendre par la moitié:
on croirait que vous m'écrivez des injures ou que vous êtes malade, ou qu'il
vous est arrivé quelque accident, et c'est tout le contraire; vous m'aimez, ma
chère enfant, et vous me le dites d'une manière que je ne puis soutenir sans
des pleurs en abondance. Vous continuez votre voyage sans aucune
aventure fâcheuse; et lorsque j'apprends tout cela, qui est justement tout ce
qui me peut être le plus agréable, voilà l'état où je suis. Vous vous amusez
donc à penser à moi, vous en parlez, et vous aimez mieux m'écrire vos
sentiments que vous n'aimez à me le dire; de quelque façon qu'ils me
viennent, ils sont reçus avec une sensibilité qui n'est comprise que de ceux
qui savent aimer comme je fais. Vous me faites sentir pour vous tout ce qu'il
est possible de sentir de tendresse; mais si vous songez à moi, soyez assurée
aussi que je pense continuellement à vous: c'est ce que les dévots appellent
une pensée habituelle, c'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait
son devoir: rien ne me donne de distraction; je vois ce carrosse qui avance
toujours, et qui n'approchera jamais de moi: je suis toujours dans les grands
chemins, il me semble que j'ai quelquefois peur que ce carrosse ne verse;
les pluies qu'il fait depuis trois jours me mettent au désespoir; le Rhône me
fait une peur étrange. J'ai une carte devant mes yeux; je sais tous les lieux
où vous touchez: vous êtes ce soir à Nevers; vous serez dimanche à Lyon,
où vous recevrez cette lettre. Je n'ai pu vous écrire qu'à Moulins par
madame de Guénégaud. Je n'ai reçu que deux de vos lettres; peut-être que la
Page 81
troisième viendra; c'est la seule consolation que je souhaite, pour d'autres, je
n'en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde
ensemble; cela viendra peut-être, mais il n'en est pas question encore. Les
duchesses de Verneuil et d'Arpajon[72] me veulent réjouir; je les en ai
remerciées: je n'ai jamais vu de si belles âmes qu'il y en a dans ce pays-ci.
Je fus samedi tout le jour chez madame de Villars[73] à parler de vous, et à
pleurer; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au sermon de M.
d'Agen[74] et au salut, et chez madame de Puisieux, et chez madame de Pui-
du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous aviez un petit manteau fourré,
elle aurait l'esprit en repos. Aujourd'hui je m'en vais souper au faubourg tête
à tête[75]. Voilà les fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une
messe pour vous: c'est une dévotion qui n'est pas chimérique. Je n'ai vu
Adhémar[76] qu'un moment; je m'en vais lui écrire, pour le remercier de son
lit; je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable
plaisir, ayez soin de votre santé, dormez dans ce joli petit lit, mangez du
potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Continuez à
m'écrire. Tout ce que vous avez laissé d'amitiés ici est augmenté: je ne
finirais point à vous faire des compliments, et à vous dire l'inquiétude où
l'on est de votre santé.
Mademoiselle d'Harcourt fut mariée avant-hier; il y eut un grand souper
maigre à toute la famille; hier, un grand bal et un grand souper au roi, à la
reine, à toutes les dames parées: c'était une des plus belles fêtes qu'on puisse
voir.
Madame d'Heudicourt est partie avec un désespoir inconcevable, ayant
perdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que madame Scarron avait
toujours défendu, et de toutes les trahisons du monde[77]. Mandez-moi quand
vous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci.
Lundi au soir.
Avant que d'aller au faubourg je fais mon paquet, et je l'adresse à M.
l'intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m'a charmée: hélas! je la
méritais bien par la distinction de mon amitié pour vous.
Madame de Fontevrault[78] fut bénite hier; MM. les prélats furent un peu
fâchés de n'y avoir que des tabourets.
n'en cherche pas. Je suis entièrement incapable de voir beaucoup de monde
ensemble; cela viendra peut-être, mais il n'en est pas question encore. Les
duchesses de Verneuil et d'Arpajon[72] me veulent réjouir; je les en ai
remerciées: je n'ai jamais vu de si belles âmes qu'il y en a dans ce pays-ci.
Je fus samedi tout le jour chez madame de Villars[73] à parler de vous, et à
pleurer; elle entre bien dans mes sentiments. Hier je fus au sermon de M.
d'Agen[74] et au salut, et chez madame de Puisieux, et chez madame de Pui-
du-Fou, qui vous fait mille amitiés. Si vous aviez un petit manteau fourré,
elle aurait l'esprit en repos. Aujourd'hui je m'en vais souper au faubourg tête
à tête[75]. Voilà les fêtes de mon carnaval. Je fais tous les jours dire une
messe pour vous: c'est une dévotion qui n'est pas chimérique. Je n'ai vu
Adhémar[76] qu'un moment; je m'en vais lui écrire, pour le remercier de son
lit; je lui en suis plus obligée que vous. Si vous voulez me faire un véritable
plaisir, ayez soin de votre santé, dormez dans ce joli petit lit, mangez du
potage, et servez-vous de tout le courage qui me manque. Continuez à
m'écrire. Tout ce que vous avez laissé d'amitiés ici est augmenté: je ne
finirais point à vous faire des compliments, et à vous dire l'inquiétude où
l'on est de votre santé.
Mademoiselle d'Harcourt fut mariée avant-hier; il y eut un grand souper
maigre à toute la famille; hier, un grand bal et un grand souper au roi, à la
reine, à toutes les dames parées: c'était une des plus belles fêtes qu'on puisse
voir.
Madame d'Heudicourt est partie avec un désespoir inconcevable, ayant
perdu toutes ses amies, convaincue de tout ce que madame Scarron avait
toujours défendu, et de toutes les trahisons du monde[77]. Mandez-moi quand
vous aurez reçu mes lettres. Je fermerai tantôt celle-ci.
Lundi au soir.
Avant que d'aller au faubourg je fais mon paquet, et je l'adresse à M.
l'intendant à Lyon. La distinction de vos lettres m'a charmée: hélas! je la
méritais bien par la distinction de mon amitié pour vous.
Madame de Fontevrault[78] fut bénite hier; MM. les prélats furent un peu
fâchés de n'y avoir que des tabourets.
Page 82
Voici ce que j'ai su de la fête d'hier: toutes les cours de l'hôtel de Guise
étaient éclairées de deux mille lanternes. La reine entra d'abord dans
l'appartement de mademoiselle de Guise[79], fort éclairé, fort paré; toutes les
dames se mirent à genoux autour de la reine, sans distinction de tabourets:
on soupa dans cet appartement. Il y avait quarante dames à table; le souper
fut magnifique; le roi vint, et fort gravement regarda tout sans se mettre à
table; on monta plus haut, où tout était préparé pour le bal. Le roi mena la
reine, et honora l'assemblée de trois ou quatre courantes, et puis s'en alla au
Louvre avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulut point venir à
l'hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais.
Je veux voir le paysan de Sully, qui m'apporta hier votre lettre; je lui
donnerai de quoi boire: je le trouve bien heureux de vous avoir vue. Hélas!
comme un moment me paraîtrait, et que j'ai de regret à tous ceux que j'ai
perdus! Je me fais des dragons[80] aussi bien que les autres. Adieu, ma chère
enfant, l'unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie.
Aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui me peut donner de la
consolation.
26.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 11 février 1671.
Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le
cœur; il y en a une qui ne revient point: sans que je les aime toutes, et que je
n'aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n'avoir rien perdu.
Je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j'ai reçues:
elles sont, premièrement, très-bien écrites; et, de plus, si tendres et si
naturelles, qu'il est impossible de ne les pas croire; la défiance même en
serait convaincue: elles ont ce caractère de vérité qui se maintient toujours,
qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et la menterie
demeurent accablées sous les paroles, sans pouvoir persuader; plus leurs
sentiments s'efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont
vrais et le paraissent; vos paroles ne servent, tout au plus, qu'à vous
expliquer; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne
peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m'ont paru; jugez quel effet
elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée
étaient éclairées de deux mille lanternes. La reine entra d'abord dans
l'appartement de mademoiselle de Guise[79], fort éclairé, fort paré; toutes les
dames se mirent à genoux autour de la reine, sans distinction de tabourets:
on soupa dans cet appartement. Il y avait quarante dames à table; le souper
fut magnifique; le roi vint, et fort gravement regarda tout sans se mettre à
table; on monta plus haut, où tout était préparé pour le bal. Le roi mena la
reine, et honora l'assemblée de trois ou quatre courantes, et puis s'en alla au
Louvre avec sa compagnie ordinaire. Mademoiselle ne voulut point venir à
l'hôtel de Guise. Voilà tout ce que je sais.
Je veux voir le paysan de Sully, qui m'apporta hier votre lettre; je lui
donnerai de quoi boire: je le trouve bien heureux de vous avoir vue. Hélas!
comme un moment me paraîtrait, et que j'ai de regret à tous ceux que j'ai
perdus! Je me fais des dragons[80] aussi bien que les autres. Adieu, ma chère
enfant, l'unique passion de mon cœur, le plaisir et la douleur de ma vie.
Aimez-moi toujours, c'est la seule chose qui me peut donner de la
consolation.
26.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 11 février 1671.
Je n'en ai reçu que trois de ces aimables lettres qui me pénètrent le
cœur; il y en a une qui ne revient point: sans que je les aime toutes, et que je
n'aime point à perdre ce qui me vient de vous, je croirais n'avoir rien perdu.
Je trouve qu'on ne peut rien souhaiter qui ne soit dans celles que j'ai reçues:
elles sont, premièrement, très-bien écrites; et, de plus, si tendres et si
naturelles, qu'il est impossible de ne les pas croire; la défiance même en
serait convaincue: elles ont ce caractère de vérité qui se maintient toujours,
qui se fait voir avec autorité, pendant que la fausseté et la menterie
demeurent accablées sous les paroles, sans pouvoir persuader; plus leurs
sentiments s'efforcent de paraître, plus ils sont enveloppés. Les vôtres sont
vrais et le paraissent; vos paroles ne servent, tout au plus, qu'à vous
expliquer; et, dans cette noble simplicité, elles ont une force à quoi l'on ne
peut résister. Voilà, ma fille, comme vos lettres m'ont paru; jugez quel effet
elles me font, et quelle sorte de larmes je répands, en me trouvant persuadée
Page 83
de la vérité que je souhaite le plus. Vous pourrez juger par là de ce que
m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois des sentiments contraires. Si
mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en
dire davantage: je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet
ordinaire; mais je ne veux pas que vous disiez que j'étais un rideau qui vous
cachait: tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on
a tiré le rideau; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre
perfection: nous l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis
toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable; je n'ose
plus voir le monde, et, quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai passé tous
ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens
sont dignes de comprendre ce que je sens; j'ai cherché ceux qui sont de ce
petit nombre, et j'ai évité les autres. J'ai vu Guitaud et sa femme; ils vous
aiment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignans me
vinrent voir hier matin. J'ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté
son lit: nous ne voulûmes point examiner s'il n'eût pas été meilleur pour lui
de troubler votre repos, que d'en être cause; nous n'eûmes pas la force de
pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce que le lit était bon. Il nous
semble que vous êtes à Moulins aujourd'hui; vous y recevrez une de mes
lettres: je ne vous ai point écrit à Briare; c'était ce cruel mercredi qu'il fallait
écrire; c'était le propre jour de votre départ: j'étais si affligée et si accablée,
que j'étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant.
Voici donc ma troisième et ma seconde à Lyon; ayez soin de me mander si
vous les avez reçues: quand on est fort éloigné, on ne se moque plus des
lettres qui commencent par j'ai reçu la vôtre, etc. La pensée que vous avez
de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours en delà, est
une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et enfin,
comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieues de moi; alors, ne
pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon tour, je me mettrai à
m'éloigner aussi de mon côté, et j'en ferai tant, que je me trouverai à trois
cents: ce sera une belle distance, et ce sera aussi une chose digne de mon
amitié, que d'entreprendre de traverser la France pour vous aller trouver. Je
suis touchée du retour de vos cœurs entre le coadjuteur et vous: vous savez
combien j'ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur de votre
vie; conservez bien ce trésor; vous êtes vous-même charmée de sa bonté,
faites-lui voir que vous n'êtes pas ingrate. Je finirai tantôt ma lettre. Peut-
être qu'à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs qu'on vous y fera,
m'ont fait les choses qui m'ont donné autrefois des sentiments contraires. Si
mes paroles ont la même puissance que les vôtres, il ne faut pas vous en
dire davantage: je suis assurée que mes vérités ont fait en vous leur effet
ordinaire; mais je ne veux pas que vous disiez que j'étais un rideau qui vous
cachait: tant pis si je vous cachais, vous êtes encore plus aimable quand on
a tiré le rideau; il faut que vous soyez à découvert pour être dans votre
perfection: nous l'avons dit mille fois. Pour moi, il me semble que je suis
toute nue, qu'on m'a dépouillée de tout ce qui me rendait aimable; je n'ose
plus voir le monde, et, quoi qu'on ait fait pour m'y remettre, j'ai passé tous
ces jours-ci comme un loup-garou, ne pouvant faire autrement. Peu de gens
sont dignes de comprendre ce que je sens; j'ai cherché ceux qui sont de ce
petit nombre, et j'ai évité les autres. J'ai vu Guitaud et sa femme; ils vous
aiment, mandez-moi un petit mot pour eux. Deux ou trois Grignans me
vinrent voir hier matin. J'ai remercié mille fois Adhémar de vous avoir prêté
son lit: nous ne voulûmes point examiner s'il n'eût pas été meilleur pour lui
de troubler votre repos, que d'en être cause; nous n'eûmes pas la force de
pousser cette folie, et nous fûmes ravis de ce que le lit était bon. Il nous
semble que vous êtes à Moulins aujourd'hui; vous y recevrez une de mes
lettres: je ne vous ai point écrit à Briare; c'était ce cruel mercredi qu'il fallait
écrire; c'était le propre jour de votre départ: j'étais si affligée et si accablée,
que j'étais même incapable de chercher de la consolation en vous écrivant.
Voici donc ma troisième et ma seconde à Lyon; ayez soin de me mander si
vous les avez reçues: quand on est fort éloigné, on ne se moque plus des
lettres qui commencent par j'ai reçu la vôtre, etc. La pensée que vous avez
de vous éloigner toujours, et de voir que ce carrosse va toujours en delà, est
une de celles qui me tourmentent le plus. Vous allez toujours, et enfin,
comme vous dites, vous vous trouverez à deux cents lieues de moi; alors, ne
pouvant plus souffrir les injustices sans en faire à mon tour, je me mettrai à
m'éloigner aussi de mon côté, et j'en ferai tant, que je me trouverai à trois
cents: ce sera une belle distance, et ce sera aussi une chose digne de mon
amitié, que d'entreprendre de traverser la France pour vous aller trouver. Je
suis touchée du retour de vos cœurs entre le coadjuteur et vous: vous savez
combien j'ai toujours trouvé que cela était nécessaire au bonheur de votre
vie; conservez bien ce trésor; vous êtes vous-même charmée de sa bonté,
faites-lui voir que vous n'êtes pas ingrate. Je finirai tantôt ma lettre. Peut-
être qu'à Lyon vous serez si étourdie de tous les honneurs qu'on vous y fera,
Page 84
que vous n'aurez pas le temps de lire tout ceci; ayez au moins celui de me
mander toujours de vos nouvelles, comme vous vous portez, et votre
aimable visage que j'aime tant, et si vous vous embarquez sur ce diable de
Rhône. Je crois que vous aurez M. de Marseille[81] à Lyon.
Mercredi au soir.
Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent; elle m'a
été donnée par un fort honnête homme que j'ai questionné tant que j'ai pu;
mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste,
ma fille, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, après m'avoir tant
fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est original, cela
s'appelle des traits dans le style de l'éloquence; j'en ai donc ri, je vous
l'avoue; et j'en serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais fait autre chose
que pleurer. Hélas! je le rencontrai dans la rue ce M. Busche, qui amenait
vos chevaux: je l'arrêtai, et, tout en pleurs, je lui demandai son nom; il me le
dit; je lui dis en sanglottant: M. Busche, je vous recommande ma fille, ne la
versez point; et, quand vous l'aurez menée heureusement à Lyon, venez me
voir pour me dire de ses nouvelles; je vous donnerai de quoi boire. Je le
ferai assurément: ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup
le respect que j'avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien,
vous n'avez point dormi; le chocolat vous remettra: mais vous n'avez point
de chocolatière, j'y ai pensé mille fois: comment ferez-vous? Hélas! mon
enfant, vous ne vous trompez point, quand vous croyez que je suis occupée
de vous encore plus que vous ne l'êtes de moi, quoique vous me le
paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez chercher
ceux qui en veulent bien parler; si vous m'écoutez, vous entendez bien que
j'en parle. C'est assez vous dire que j'ai fait une visite à l'abbé Guêton, pour
parler des chemins et de la route de Lyon. Je n'ai encore vu aucun de ceux
qui veulent me divertir; en paroles couvertes, c'est qu'ils veulent
m'empêcher de penser à vous, et cela m'offense. Adieu, ma très-aimable,
continuez à m'écrire et à m'aimer; pour moi, je suis tout entière à vous, j'ai
des soins extrêmes de votre enfant. Je n'ai point de lettres de M. de Grignan,
et je ne laisse pas de lui écrire.
27.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
mander toujours de vos nouvelles, comme vous vous portez, et votre
aimable visage que j'aime tant, et si vous vous embarquez sur ce diable de
Rhône. Je crois que vous aurez M. de Marseille[81] à Lyon.
Mercredi au soir.
Je viens de recevoir tout présentement votre lettre de Nogent; elle m'a
été donnée par un fort honnête homme que j'ai questionné tant que j'ai pu;
mais votre lettre vaut mieux que tout ce qui se peut dire. Il était bien juste,
ma fille, que ce fût vous la première qui me fissiez rire, après m'avoir tant
fait pleurer. Ce que vous me mandez de M. Busche est original, cela
s'appelle des traits dans le style de l'éloquence; j'en ai donc ri, je vous
l'avoue; et j'en serais honteuse, si, depuis huit jours, j'avais fait autre chose
que pleurer. Hélas! je le rencontrai dans la rue ce M. Busche, qui amenait
vos chevaux: je l'arrêtai, et, tout en pleurs, je lui demandai son nom; il me le
dit; je lui dis en sanglottant: M. Busche, je vous recommande ma fille, ne la
versez point; et, quand vous l'aurez menée heureusement à Lyon, venez me
voir pour me dire de ses nouvelles; je vous donnerai de quoi boire. Je le
ferai assurément: ce que vous me mandez sur son sujet augmente beaucoup
le respect que j'avais déjà pour lui. Mais vous ne vous portez point bien,
vous n'avez point dormi; le chocolat vous remettra: mais vous n'avez point
de chocolatière, j'y ai pensé mille fois: comment ferez-vous? Hélas! mon
enfant, vous ne vous trompez point, quand vous croyez que je suis occupée
de vous encore plus que vous ne l'êtes de moi, quoique vous me le
paraissiez plus que je ne vaux. Si vous me voyez, vous me voyez chercher
ceux qui en veulent bien parler; si vous m'écoutez, vous entendez bien que
j'en parle. C'est assez vous dire que j'ai fait une visite à l'abbé Guêton, pour
parler des chemins et de la route de Lyon. Je n'ai encore vu aucun de ceux
qui veulent me divertir; en paroles couvertes, c'est qu'ils veulent
m'empêcher de penser à vous, et cela m'offense. Adieu, ma très-aimable,
continuez à m'écrire et à m'aimer; pour moi, je suis tout entière à vous, j'ai
des soins extrêmes de votre enfant. Je n'ai point de lettres de M. de Grignan,
et je ne laisse pas de lui écrire.
27.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 85
Vendredi 13 février 1671, chez M. de Coulanges.
Monsieur de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon: je vous
conjure, ma chère enfant, si vous vous embarquez, de descendre au Pont-
Saint-Esprit. Ayez pitié de moi; conservez-vous, si vous voulez que je vive.
Vous m'avez si bien persuadée que vous m'aimez, qu'il me semble que, dans
la vue de me plaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi bien
comme vous conduirez votre barque. Hélas! qu'elle m'est chère et précieuse
cette petite barque que le Rhône m'emporte si cruellement! J'ai ouï dire qu'il
y avait eu un dimanche gras, mais ce n'est que par ouï dire; et je ne l'ai point
vu. J'ai été farouche au point de ne pouvoir pas souffrir quatre personnes
ensemble. J'étais au coin du feu de madame de la Fayette. L'affaire de
Mellusine est entre les mains de Langlade[82], après avoir passé par celles de
M. de la Rochefoucauld et de d'Hacqueville. Je vous assure qu'elle est bien
confondue et bien méprisée par ceux qui ont l'honneur de la connaître. Je
n'ai pas encore vu madame d'Arpajon[83]; elle a une mine satisfaite qui
m'importune. Le bal du mardi gras pensa être renvoyé; jamais il ne fut une
telle tristesse[84]; je crois que c'était votre absence qui en était cause. Bon
Dieu! que de compliments j'ai à vous faire! que d'amitiés! que de soins de
savoir de vos nouvelles! que de louanges l'on vous donne! Je n'aurais jamais
fait, si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée, estimée,
adorée; mais, quand vous aurez mis tout cela ensemble, soyez assurée, ma
fille, que ce n'est rien en comparaison de ce que je suis pour vous. Je ne
vous quitte pas un moment; je pense à vous sans relâche, et de quelle façon!
J'ai embrassé votre fille, et elle m'a baisée et très-bien baisée de votre part.
Savez-vous bien que je l'aime cette petite, quand je songe de qui elle vient?
28.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 18 février 1671.
Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux: pour les miens, vous
savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien, ma belle,
que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut bien que je pleure en lisant
vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l'état où je suis, joignez, ma
bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne,
la petite circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès
Monsieur de Coulanges veut que je vous écrive encore à Lyon: je vous
conjure, ma chère enfant, si vous vous embarquez, de descendre au Pont-
Saint-Esprit. Ayez pitié de moi; conservez-vous, si vous voulez que je vive.
Vous m'avez si bien persuadée que vous m'aimez, qu'il me semble que, dans
la vue de me plaire, vous ne vous hasarderez point. Mandez-moi bien
comme vous conduirez votre barque. Hélas! qu'elle m'est chère et précieuse
cette petite barque que le Rhône m'emporte si cruellement! J'ai ouï dire qu'il
y avait eu un dimanche gras, mais ce n'est que par ouï dire; et je ne l'ai point
vu. J'ai été farouche au point de ne pouvoir pas souffrir quatre personnes
ensemble. J'étais au coin du feu de madame de la Fayette. L'affaire de
Mellusine est entre les mains de Langlade[82], après avoir passé par celles de
M. de la Rochefoucauld et de d'Hacqueville. Je vous assure qu'elle est bien
confondue et bien méprisée par ceux qui ont l'honneur de la connaître. Je
n'ai pas encore vu madame d'Arpajon[83]; elle a une mine satisfaite qui
m'importune. Le bal du mardi gras pensa être renvoyé; jamais il ne fut une
telle tristesse[84]; je crois que c'était votre absence qui en était cause. Bon
Dieu! que de compliments j'ai à vous faire! que d'amitiés! que de soins de
savoir de vos nouvelles! que de louanges l'on vous donne! Je n'aurais jamais
fait, si je voulais nommer tous ceux et celles dont vous êtes aimée, estimée,
adorée; mais, quand vous aurez mis tout cela ensemble, soyez assurée, ma
fille, que ce n'est rien en comparaison de ce que je suis pour vous. Je ne
vous quitte pas un moment; je pense à vous sans relâche, et de quelle façon!
J'ai embrassé votre fille, et elle m'a baisée et très-bien baisée de votre part.
Savez-vous bien que je l'aime cette petite, quand je songe de qui elle vient?
28.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 18 février 1671.
Je vous conjure, ma fille, de conserver vos yeux: pour les miens, vous
savez qu'ils doivent finir à votre service. Vous comprenez bien, ma belle,
que, de la manière dont vous m'écrivez, il faut bien que je pleure en lisant
vos lettres. Pour comprendre quelque chose de l'état où je suis, joignez, ma
bonne, à la tendresse et à l'inclination naturelle que j'ai pour votre personne,
la petite circonstance d'être persuadée que vous m'aimez, et jugez de l'excès
Page 86
de mes sentiments. Méchante! pourquoi me cachez-vous quelquefois de si
précieux trésors? Vous avez peur que je ne meure de joie; mais ne craignez-
vous pas aussi que je ne meure du déplaisir de croire voir le contraire? Je
prends d'Hacqueville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois; mais quittons
ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est
dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame
de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue pour moi: je
vous conjure d'en garder le fond; mais plus de larmes, je vous en prie: elles
ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis présentement assez raisonnable;
je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou cinq heures tout
comme une autre; mais peu de chose me remet à mon premier état: un
souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres
surtout, les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous;
voilà des écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent souvent. J'ai
vu Raymond chez la comtesse du Lude; elle me chanta un nouveau récit du
ballet; mais si vous voulez qu'on le chante, chantez-le. Je vois madame de
Villars; je me plais avec elle, parce qu'elle entre dans mes sentiments; elles
vous dit mille amitiés. Madame de la Fayette comprend fort bien aussi les
tendresses que j'ai pour vous; elle est touchée de l'amitié que vous me
témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par
lassitude, mais rarement. J'ai vu cette pauvre madame Amelot; elle pleure
bien, je m'y connais. Faites quelque mention de certaines gens dans vos
lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron et
des Bourdaloue; ils se surpassent à l'envi. Voilà bien de mes nouvelles; j'ai
fort envie de savoir des vôtres, et comment vous vous serez trouvée à Lyon:
pour vous dire le vrai, je ne pense à nulle autre chose. Je sais votre route, et
où vous avez couché tous les jours: vous étiez dimanche à Lyon; vous
auriez bien fait de vous y reposer quelques jours. Vous m'avez donné envie
de m'informer de la mascarade du mardi gras: j'ai su qu'un grand homme
plus grand de trois doigts qu'un autre, avait fait faire un habit admirable; il
ne voulut point le mettre, et il se trouva par hasard qu'une dame qu'il ne
connaît point du tout, à qui il n'a jamais parlé, n'était point à l'assemblée[85].
Du reste, il faut que je dise comme Voiture: Personne n'est encore mort de
votre absence, hormis moi. Ce n'est pas que le carnaval n'ait été d'une
tristesse excessive, vous pouvez vous en faire honneur: pour moi, j'ai cru
que c'était à cause de vous; mais ce n'est point assez pour une absence
comme la vôtre. J'envoie pour cette fois cette lettre en Provence; j'embrasse
précieux trésors? Vous avez peur que je ne meure de joie; mais ne craignez-
vous pas aussi que je ne meure du déplaisir de croire voir le contraire? Je
prends d'Hacqueville à témoin de l'état où il m'a vue autrefois; mais quittons
ces tristes souvenirs, et laissez-moi jouir d'un bien sans lequel la vie m'est
dure et fâcheuse. Ce ne sont point des paroles, ce sont des vérités. Madame
de Guénégaud m'a mandé de quelle manière elle vous a vue pour moi: je
vous conjure d'en garder le fond; mais plus de larmes, je vous en prie: elles
ne vous sont pas si saines qu'à moi. Je suis présentement assez raisonnable;
je me soutiens au besoin, et quelquefois je suis quatre ou cinq heures tout
comme une autre; mais peu de chose me remet à mon premier état: un
souvenir, un lieu, une parole, une pensée un peu trop arrêtée, vos lettres
surtout, les miennes même en les écrivant, quelqu'un qui me parle de vous;
voilà des écueils à ma constance, et ces écueils se rencontrent souvent. J'ai
vu Raymond chez la comtesse du Lude; elle me chanta un nouveau récit du
ballet; mais si vous voulez qu'on le chante, chantez-le. Je vois madame de
Villars; je me plais avec elle, parce qu'elle entre dans mes sentiments; elles
vous dit mille amitiés. Madame de la Fayette comprend fort bien aussi les
tendresses que j'ai pour vous; elle est touchée de l'amitié que vous me
témoignez. Je suis assez souvent dans ma famille, quelquefois ici le soir par
lassitude, mais rarement. J'ai vu cette pauvre madame Amelot; elle pleure
bien, je m'y connais. Faites quelque mention de certaines gens dans vos
lettres, afin que je le leur puisse dire. Je vais aux sermons des Mascaron et
des Bourdaloue; ils se surpassent à l'envi. Voilà bien de mes nouvelles; j'ai
fort envie de savoir des vôtres, et comment vous vous serez trouvée à Lyon:
pour vous dire le vrai, je ne pense à nulle autre chose. Je sais votre route, et
où vous avez couché tous les jours: vous étiez dimanche à Lyon; vous
auriez bien fait de vous y reposer quelques jours. Vous m'avez donné envie
de m'informer de la mascarade du mardi gras: j'ai su qu'un grand homme
plus grand de trois doigts qu'un autre, avait fait faire un habit admirable; il
ne voulut point le mettre, et il se trouva par hasard qu'une dame qu'il ne
connaît point du tout, à qui il n'a jamais parlé, n'était point à l'assemblée[85].
Du reste, il faut que je dise comme Voiture: Personne n'est encore mort de
votre absence, hormis moi. Ce n'est pas que le carnaval n'ait été d'une
tristesse excessive, vous pouvez vous en faire honneur: pour moi, j'ai cru
que c'était à cause de vous; mais ce n'est point assez pour une absence
comme la vôtre. J'envoie pour cette fois cette lettre en Provence; j'embrasse
Page 87
M. de Grignan, et je meurs d'envie de savoir de vos nouvelles. Dès que j'ai
reçu une lettre, j'en voudrais tout à l'heure une autre: je ne respire que d'en
recevoir.
Vous me dites des merveilles du tombeau de M. de Montmorency[86], et
de la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez extrêmement
bien, personne n'écrit mieux: ne quittez jamais le naturel, votre tour s'y est
formé, et cela compose un style parfait. J'ai fait vos compliments à madame
de la Fayette et à M. de la Rochefoucauld et à Langlade: tout cela vous
aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons m'ont paru
jolies; j'en ai reconnu les styles. Ah! mon enfant, que je voudrais bien vous
voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop
demander que le reste! Hé bien! par exemple, voilà de ces pensées à quoi je
ne résiste pas. Je sens qu'il m'ennuie de ne vous plus avoir: cette séparation
me fait une douleur au cœur et à l'âme, que je sens comme un mal du corps.
Je ne vous puis assez remercier de toutes les lettres que vous m'avez écrites
sur le chemin: ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi; rien
n'est perdu avec moi; vous m'avez écrit de partout: j'ai admiré votre bonté;
cela ne se fait point sans beaucoup d'amitié; autrement on serait plus aise de
se reposer et de se coucher. L'impatience que j'ai d'avoir encore de vos
nouvelles et de Roanne et de Lyon n'est pas médiocre; je suis en peine de
votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce furieux Rhône en
comparaison de notre pauvre Loire, à laquelle vous avez tant fait de
civilités. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue comme d'une de
vos anciennes amies! Hélas! de quoi ne me souviens-je point? Les moindres
choses me sont chères; j'ai mille dragons. Quelle différence! je ne revenais
jamais ici sans impatience et sans plaisir: présentement j'ai beau chercher, je
ne vous trouve plus; et comment peut-on vivre quand on sait que, quoi
qu'on fasse, on ne trouvera plus une si chère enfant? Je vous ferai bien voir
si je la souhaite, par le chemin que je ferai pour l'aller chercher. J'ai reçu
une lettre de M. de Grignan; il n'y en a point pour vous. Il me mande qu'il
reviendra cet hiver; vous quittera-t-il? ou le suivrez-vous? Faites-moi
réponse.
M. le Dauphin était malade, il se porte mieux. On sera à Versailles
jusqu'à lundi. Madame de la Vallière est toute rétablie à la cour. Le roi la
reçut avec des larmes de joie; et Mme de Montespan avec des larmes...
reçu une lettre, j'en voudrais tout à l'heure une autre: je ne respire que d'en
recevoir.
Vous me dites des merveilles du tombeau de M. de Montmorency[86], et
de la beauté de mesdemoiselles de Valençai. Vous écrivez extrêmement
bien, personne n'écrit mieux: ne quittez jamais le naturel, votre tour s'y est
formé, et cela compose un style parfait. J'ai fait vos compliments à madame
de la Fayette et à M. de la Rochefoucauld et à Langlade: tout cela vous
aime, vous estime et vous sert en toute occasion. Vos chansons m'ont paru
jolies; j'en ai reconnu les styles. Ah! mon enfant, que je voudrais bien vous
voir un peu, vous entendre, vous embrasser, vous voir passer, si c'est trop
demander que le reste! Hé bien! par exemple, voilà de ces pensées à quoi je
ne résiste pas. Je sens qu'il m'ennuie de ne vous plus avoir: cette séparation
me fait une douleur au cœur et à l'âme, que je sens comme un mal du corps.
Je ne vous puis assez remercier de toutes les lettres que vous m'avez écrites
sur le chemin: ces soins sont trop aimables, et font bien leur effet aussi; rien
n'est perdu avec moi; vous m'avez écrit de partout: j'ai admiré votre bonté;
cela ne se fait point sans beaucoup d'amitié; autrement on serait plus aise de
se reposer et de se coucher. L'impatience que j'ai d'avoir encore de vos
nouvelles et de Roanne et de Lyon n'est pas médiocre; je suis en peine de
votre embarquement, et de savoir ce que vous a paru ce furieux Rhône en
comparaison de notre pauvre Loire, à laquelle vous avez tant fait de
civilités. Que vous êtes honnête de vous en être souvenue comme d'une de
vos anciennes amies! Hélas! de quoi ne me souviens-je point? Les moindres
choses me sont chères; j'ai mille dragons. Quelle différence! je ne revenais
jamais ici sans impatience et sans plaisir: présentement j'ai beau chercher, je
ne vous trouve plus; et comment peut-on vivre quand on sait que, quoi
qu'on fasse, on ne trouvera plus une si chère enfant? Je vous ferai bien voir
si je la souhaite, par le chemin que je ferai pour l'aller chercher. J'ai reçu
une lettre de M. de Grignan; il n'y en a point pour vous. Il me mande qu'il
reviendra cet hiver; vous quittera-t-il? ou le suivrez-vous? Faites-moi
réponse.
M. le Dauphin était malade, il se porte mieux. On sera à Versailles
jusqu'à lundi. Madame de la Vallière est toute rétablie à la cour. Le roi la
reçut avec des larmes de joie; et Mme de Montespan avec des larmes...
Page 88
Devinez de quoi. L'on a eu avec l'une et l'autre des conversations tendres.
Tout cela est difficile à comprendre, il faut se taire.
29.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Vendredi, 20 février 1671.
Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos
nouvelles: songez, ma chère fille, que je n'en ai point eu depuis la Palice; je
ne sais rien du reste de votre voyage jusqu'à Lyon, ni de votre route jusqu'en
Provence; je suis bien assurée qu'il me viendra des lettres; je ne doute point
que vous ne m'ayez écrit; mais je les attends, et je ne les ai pas: il faut se
consoler, et s'amuser en vous écrivant. Vous saurez, ma petite, qu'avant-hier
au soir, mercredi, après être revenue de chez M. de Coulanges, où nous
faisons nos paquets les jours d'ordinaire, je songeai à me coucher; cela n'est
pas extraordinaire; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures après
minuit j'entendis crier au voleur, au feu; et ces cris si près de moi, si
redoublés, que je ne doutai point que ce ne fût ici; je crus même entendre
qu'on parlait de ma pauvre petite-fille; je ne doutai point qu'elle ne fût
brûlée: je me levai dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement
qui m'empêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement qui est
le vôtre, je trouvai tout dans une grande tranquillité; mais je vis la maison
de Guitaud tout en feu; les flammes passaient par-dessus la maison de
madame de Vauvineux: on voyait dans nos cours, et surtout chez M. de
Guitaud, une clarté qui faisait horreur: c'étaient des cris, c'était une
confusion, c'était un bruit épouvantable des poutres et des solives qui
tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j'envoyai mes gens au secours: M. de
Guitaud m'envoya une cassette de ce qu'il a de plus précieux; je la mis dans
mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les autres:
j'y trouvai M. et madame de Guitaud quasi nus, l'ambassadeur de Venise,
tous ses gens, la petite de Vauvineux qu'on portait tout endormie chez
l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait chez
lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler: pour moi, j'étais comme dans
une île, mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guêton et
son frère donnaient de très-bons conseils; nous étions dans la consternation:
le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on n'espérait la fin de
cet embrasement qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaud. Il faisait
Tout cela est difficile à comprendre, il faut se taire.
29.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Vendredi, 20 février 1671.
Je vous avoue que j'ai une extraordinaire envie de savoir de vos
nouvelles: songez, ma chère fille, que je n'en ai point eu depuis la Palice; je
ne sais rien du reste de votre voyage jusqu'à Lyon, ni de votre route jusqu'en
Provence; je suis bien assurée qu'il me viendra des lettres; je ne doute point
que vous ne m'ayez écrit; mais je les attends, et je ne les ai pas: il faut se
consoler, et s'amuser en vous écrivant. Vous saurez, ma petite, qu'avant-hier
au soir, mercredi, après être revenue de chez M. de Coulanges, où nous
faisons nos paquets les jours d'ordinaire, je songeai à me coucher; cela n'est
pas extraordinaire; mais ce qui l'est beaucoup, c'est qu'à trois heures après
minuit j'entendis crier au voleur, au feu; et ces cris si près de moi, si
redoublés, que je ne doutai point que ce ne fût ici; je crus même entendre
qu'on parlait de ma pauvre petite-fille; je ne doutai point qu'elle ne fût
brûlée: je me levai dans cette crainte, sans lumière, avec un tremblement
qui m'empêchait quasi de me soutenir. Je courus à son appartement qui est
le vôtre, je trouvai tout dans une grande tranquillité; mais je vis la maison
de Guitaud tout en feu; les flammes passaient par-dessus la maison de
madame de Vauvineux: on voyait dans nos cours, et surtout chez M. de
Guitaud, une clarté qui faisait horreur: c'étaient des cris, c'était une
confusion, c'était un bruit épouvantable des poutres et des solives qui
tombaient. Je fis ouvrir ma porte, j'envoyai mes gens au secours: M. de
Guitaud m'envoya une cassette de ce qu'il a de plus précieux; je la mis dans
mon cabinet, et puis je voulus aller dans la rue pour béer comme les autres:
j'y trouvai M. et madame de Guitaud quasi nus, l'ambassadeur de Venise,
tous ses gens, la petite de Vauvineux qu'on portait tout endormie chez
l'ambassadeur, plusieurs meubles et vaisselles d'argent qu'on sauvait chez
lui. Madame de Vauvineux faisait démeubler: pour moi, j'étais comme dans
une île, mais j'avais grande pitié de mes pauvres voisins. Madame Guêton et
son frère donnaient de très-bons conseils; nous étions dans la consternation:
le feu était si allumé qu'on n'osait en approcher, et l'on n'espérait la fin de
cet embrasement qu'avec la fin de la maison de ce pauvre Guitaud. Il faisait
Page 89
pitié; il voulait aller sauver sa mère qui brûlait au troisième étage; sa femme
s'attachait à lui, et le retenait avec violence; il était entre la douleur de ne
pas secourir sa mère, et la crainte de blesser sa femme, grosse de cinq mois;
enfin il me pria de tenir sa femme, je le fis: il trouva que sa mère avait passé
au travers de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer
quelques papiers; il ne put approcher du lieu où ils étaient: enfin il revint à
nous dans cette rue où j'avais fait asseoir sa femme: des capucins, pleins de
charité et d'adresse, travaillèrent si bien qu'ils coupèrent le feu[87]. On jeta de
l'eau sur le reste de l'embrasement, et enfin le combat finit faute de
combattants, c'est-à-dire après que le premier et le second étage de
l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont à main droite du
salon, eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui restait de
la maison, quoiqu'il y ait pour Guitaud pour plus de dix mille écus de perte;
car on compte de faire rebâtir cet appartement, qui était peint et doré. Il y
avait plusieurs beaux tableaux à M. le Blanc, à qui est la maison: il y avait
aussi plusieurs tables, miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ils ont un
grand regret à des lettres; je me suis imaginé que c'étaient des lettres de M.
le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer à
madame de Guitaud; je lui offris mon lit; mais madame Guêton la mit dans
le sien, parce qu'elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes saigner;
nous envoyâmes querir Boucher: il craint bien que cette grande émotion ne
la fasse accoucher devant les neuf jours. Elle est donc chez cette pauvre
madame Guêton; tout le monde la vient voir, et moi je continue mes soins,
parce que j'ai trop bien commencé pour ne pas achever. Vous m'allez
demander comment le feu s'était mis à cette maison; on n'en sait rien, il n'y
en avait point dans l'appartement où il a pris: mais si on avait pu rire dans
une si triste occasion, quels portraits n'aurait-on pas faits de l'état où nous
étions tous? Guitaud était nu en chemise avec des chausses; madame de
Guitaud était nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre;
madame de Vauvineux était en petite jupe sans robe de chambre; tous les
valets, tous les voisins, en bonnets de nuit: l'ambassadeur était en robe de
chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la sérénissime;
mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de la poitrine d'Hercule;
vraiment celle-ci était bien autre chose; on la voyait tout entière: elle est
blanche, grasse, potelée, et surtout sans aucune chemise, car le cordon qui
la devait attacher avait été perdu à la bataille. Voilà les tristes nouvelles de
notre quartier. Je prie Deville[88] de faire tous les soirs une ronde pour voir si
s'attachait à lui, et le retenait avec violence; il était entre la douleur de ne
pas secourir sa mère, et la crainte de blesser sa femme, grosse de cinq mois;
enfin il me pria de tenir sa femme, je le fis: il trouva que sa mère avait passé
au travers de la flamme, et qu'elle était sauvée. Il voulut aller retirer
quelques papiers; il ne put approcher du lieu où ils étaient: enfin il revint à
nous dans cette rue où j'avais fait asseoir sa femme: des capucins, pleins de
charité et d'adresse, travaillèrent si bien qu'ils coupèrent le feu[87]. On jeta de
l'eau sur le reste de l'embrasement, et enfin le combat finit faute de
combattants, c'est-à-dire après que le premier et le second étage de
l'antichambre et de la petite chambre et du cabinet, qui sont à main droite du
salon, eurent été entièrement consumés. On appela bonheur ce qui restait de
la maison, quoiqu'il y ait pour Guitaud pour plus de dix mille écus de perte;
car on compte de faire rebâtir cet appartement, qui était peint et doré. Il y
avait plusieurs beaux tableaux à M. le Blanc, à qui est la maison: il y avait
aussi plusieurs tables, miroirs, miniatures, meubles, tapisseries. Ils ont un
grand regret à des lettres; je me suis imaginé que c'étaient des lettres de M.
le Prince. Cependant, vers les cinq heures du matin, il fallut songer à
madame de Guitaud; je lui offris mon lit; mais madame Guêton la mit dans
le sien, parce qu'elle a plusieurs chambres meublées. Nous la fîmes saigner;
nous envoyâmes querir Boucher: il craint bien que cette grande émotion ne
la fasse accoucher devant les neuf jours. Elle est donc chez cette pauvre
madame Guêton; tout le monde la vient voir, et moi je continue mes soins,
parce que j'ai trop bien commencé pour ne pas achever. Vous m'allez
demander comment le feu s'était mis à cette maison; on n'en sait rien, il n'y
en avait point dans l'appartement où il a pris: mais si on avait pu rire dans
une si triste occasion, quels portraits n'aurait-on pas faits de l'état où nous
étions tous? Guitaud était nu en chemise avec des chausses; madame de
Guitaud était nu-jambes, et avait perdu une de ses mules de chambre;
madame de Vauvineux était en petite jupe sans robe de chambre; tous les
valets, tous les voisins, en bonnets de nuit: l'ambassadeur était en robe de
chambre et en perruque, et conserva fort bien la gravité de la sérénissime;
mais son secrétaire était admirable. Vous parlez de la poitrine d'Hercule;
vraiment celle-ci était bien autre chose; on la voyait tout entière: elle est
blanche, grasse, potelée, et surtout sans aucune chemise, car le cordon qui
la devait attacher avait été perdu à la bataille. Voilà les tristes nouvelles de
notre quartier. Je prie Deville[88] de faire tous les soirs une ronde pour voir si
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le feu est éteint partout; on ne saurait trop avoir de précaution pour éviter ce
malheur. Je souhaite que l'eau vous ait été favorable; en un mot, je vous
souhaite tous les biens, et je prie Dieu qu'il vous garantisse de tous les
maux.
30.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 27 février 1671.
Le Rhône, ma chère fille, me tient fort au cœur; je crois que vous êtes
arrivée heureusement; mais j'aimerais bien à le savoir par vous: j'attends
cette nouvelle avec une impatience digne de tout le reste. Il nous semble
que vous arrivâtes samedi à Arles; il nous semble que M. de Grignan est
venu au-devant de vous au Saint-Esprit; il nous semble qu'il a été ravi de
vous revoir et de vous ravoir; il nous semble que vous avez fait comme
mercredi votre entrée à Aix; et puis il nous semble que vous êtes bien lasse.
Ma chère enfant, reposez-vous, au nom de Dieu; tenez-vous au lit,
restaurez-vous, et contez-moi bien l'état où vous êtes. Savez-vous que votre
souvenir fait ici la fortune de ceux que vous en favorisez? Les autres
languissent après. Le petit mot pour ma tante ne se peut payer; on est encore
fort loin de vous oublier. On m'a tantôt dit mille horreurs de cette montagne
de Tarare: que je la hais! Il y a un autre certain chemin où la roue est en
l'air, et l'on tient le carrosse par l'impériale; je ne soutiens pas cette idée;
mais il n'est plus question de tout cela.
Réponse à la lettre de Vienne.
Je la reçois présentement cette aimable lettre; ne voyez-vous point
comme je la reçois, et avec quelle tendresse je la lis? Je crois que vous ne
me demandez pas que je puisse être de sang-froid en cette occasion. Il est
vrai que la dignité de beauté où vous avez été élevée n'est pas d'une petite
fatigue; si vous n'étiez point belle, vous vous reposeriez: il faut choisir.
Votre paresse me fait peur, ne la croyez pas sur ce choix; il n'y a rien de si
aimable que d'être belle; c'est un présent de Dieu qu'il faut conserver. Vous
savez comme j'aime votre beauté; mon amour-propre m'y fait prendre
intérêt: je vous la recommande pour l'amour de moi. Il me semble qu'on me
malheur. Je souhaite que l'eau vous ait été favorable; en un mot, je vous
souhaite tous les biens, et je prie Dieu qu'il vous garantisse de tous les
maux.
30.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 27 février 1671.
Le Rhône, ma chère fille, me tient fort au cœur; je crois que vous êtes
arrivée heureusement; mais j'aimerais bien à le savoir par vous: j'attends
cette nouvelle avec une impatience digne de tout le reste. Il nous semble
que vous arrivâtes samedi à Arles; il nous semble que M. de Grignan est
venu au-devant de vous au Saint-Esprit; il nous semble qu'il a été ravi de
vous revoir et de vous ravoir; il nous semble que vous avez fait comme
mercredi votre entrée à Aix; et puis il nous semble que vous êtes bien lasse.
Ma chère enfant, reposez-vous, au nom de Dieu; tenez-vous au lit,
restaurez-vous, et contez-moi bien l'état où vous êtes. Savez-vous que votre
souvenir fait ici la fortune de ceux que vous en favorisez? Les autres
languissent après. Le petit mot pour ma tante ne se peut payer; on est encore
fort loin de vous oublier. On m'a tantôt dit mille horreurs de cette montagne
de Tarare: que je la hais! Il y a un autre certain chemin où la roue est en
l'air, et l'on tient le carrosse par l'impériale; je ne soutiens pas cette idée;
mais il n'est plus question de tout cela.
Réponse à la lettre de Vienne.
Je la reçois présentement cette aimable lettre; ne voyez-vous point
comme je la reçois, et avec quelle tendresse je la lis? Je crois que vous ne
me demandez pas que je puisse être de sang-froid en cette occasion. Il est
vrai que la dignité de beauté où vous avez été élevée n'est pas d'une petite
fatigue; si vous n'étiez point belle, vous vous reposeriez: il faut choisir.
Votre paresse me fait peur, ne la croyez pas sur ce choix; il n'y a rien de si
aimable que d'être belle; c'est un présent de Dieu qu'il faut conserver. Vous
savez comme j'aime votre beauté; mon amour-propre m'y fait prendre
intérêt: je vous la recommande pour l'amour de moi. Il me semble qu'on me
Page 91
va trouver bien habile en Provence d'avoir fait un si joli visage, si doux et si
régulier. Vous êtes fâchée que votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui
suis rangée, j'en suis ravie: je ne comprends pas ce que peuvent faire avec
moi mes paupières bigarrées[89]. Mais ne croyez-vous point que M. de
Coulanges et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous faites?
Vous n'êtes point surprise des bords de votre Rhône; vous les trouvez beaux,
et ce fleuve n'est composé que d'eau comme les autres: pour moi, j'en ai une
idée extraordinaire; il me semble qu'on devrait dire:
Mille sources de sang forment cette rivière,
Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements,
Au lieu de murmurer, fait des gémissements[90].
Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine: en attendant,
je puis vous dire que ce qu'il avait à faire n'était autre chose que d'avoir le
plaisir de lui laver sa cornette; il l'a fait plus volontiers qu'un autre. Elle est,
je vous assure, bien mortifiée et bien décontenancée: je la vis l'autre jour,
elle n'a pas le mot à dire. Votre absence a renouvelé la tendresse de tous vos
amis; mais il faut que cette absence ne soit pas infinie; et, quelque aversion
que vous ayez pour les fatigues d'un long voyage, vous ne devez songer
qu'à vous mettre en état de les recommencer. J'ai dit à M. de la
Rochefoucauld ce que vous trouvez des fatigues des autres, et l'application
que vous en faites: il m'a chargée de mille amitiés pour vous, mais d'un si
bon ton, et accompagnées de si agréables louanges, qu'il mérite d'être aimé
de vous.
Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse à être
nommé dans mes lettres: je vous remercie d'avoir fait mention de Brancas.
Vous aurez vu votre tante[91] au Saint-Esprit, et vous aurez été reçue comme
une reine. Ma fille, je vous conjure de me bien mander tout cela, et de me
parler de M. de Grignan et de M. d'Arles[92]. Vous savez que nous avons
réglé que l'on hait autant les détails des personnes qui sont indifférentes,
qu'on les aime de celles qui ne le sont pas; c'est à vous à deviner de quel
nombre vous êtes auprès de moi. Mascaron, Bourdaloue, me donnent tour à
tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent, pour le moins, me rendre
sainte: dès que j'entends quelque chose de beau, je vous souhaite; vous avez
part à tout ce que je pense: j'admire en moi, tous les jours, les effets naturels
d'une extrême amitié. Je vous embrasse tendrement, embrassez-moi aussi.
régulier. Vous êtes fâchée que votre nez ne soit pas de travers; et moi, qui
suis rangée, j'en suis ravie: je ne comprends pas ce que peuvent faire avec
moi mes paupières bigarrées[89]. Mais ne croyez-vous point que M. de
Coulanges et moi nous sommes sorciers de deviner tout ce que vous faites?
Vous n'êtes point surprise des bords de votre Rhône; vous les trouvez beaux,
et ce fleuve n'est composé que d'eau comme les autres: pour moi, j'en ai une
idée extraordinaire; il me semble qu'on devrait dire:
Mille sources de sang forment cette rivière,
Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements,
Au lieu de murmurer, fait des gémissements[90].
Langlade vous rendra compte de sa visite chez Mellusine: en attendant,
je puis vous dire que ce qu'il avait à faire n'était autre chose que d'avoir le
plaisir de lui laver sa cornette; il l'a fait plus volontiers qu'un autre. Elle est,
je vous assure, bien mortifiée et bien décontenancée: je la vis l'autre jour,
elle n'a pas le mot à dire. Votre absence a renouvelé la tendresse de tous vos
amis; mais il faut que cette absence ne soit pas infinie; et, quelque aversion
que vous ayez pour les fatigues d'un long voyage, vous ne devez songer
qu'à vous mettre en état de les recommencer. J'ai dit à M. de la
Rochefoucauld ce que vous trouvez des fatigues des autres, et l'application
que vous en faites: il m'a chargée de mille amitiés pour vous, mais d'un si
bon ton, et accompagnées de si agréables louanges, qu'il mérite d'être aimé
de vous.
Je ferai vos compliments à madame de Villars. Il y a presse à être
nommé dans mes lettres: je vous remercie d'avoir fait mention de Brancas.
Vous aurez vu votre tante[91] au Saint-Esprit, et vous aurez été reçue comme
une reine. Ma fille, je vous conjure de me bien mander tout cela, et de me
parler de M. de Grignan et de M. d'Arles[92]. Vous savez que nous avons
réglé que l'on hait autant les détails des personnes qui sont indifférentes,
qu'on les aime de celles qui ne le sont pas; c'est à vous à deviner de quel
nombre vous êtes auprès de moi. Mascaron, Bourdaloue, me donnent tour à
tour des plaisirs et des satisfactions qui doivent, pour le moins, me rendre
sainte: dès que j'entends quelque chose de beau, je vous souhaite; vous avez
part à tout ce que je pense: j'admire en moi, tous les jours, les effets naturels
d'une extrême amitié. Je vous embrasse tendrement, embrassez-moi aussi.
Page 92
Une petite amitié à mon coadjuteur: pour M. de Grignan, il me semble qu'il
est si glorieux de vous avoir, qu'il n'écoute plus personne.
31.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mardi 3 mars 1671.
Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi; j'écris
de provision, mais c'est par une raison bien différente de celle que je vous
donnais un jour, pour m'excuser d'avoir écrit à quelqu'un une lettre qui ne
devait partir que dans deux jours: c'était parce que je ne me souciais guère
de lui, et que dans deux jours je n'aurais pas autre chose à lui dire. Voici tout
le contraire: c'est que je me soucie beaucoup de vous, que j'aime à vous
entretenir à toute heure, et que c'est la seule consolation que je puisse avoir
présentement. Je suis aujourd'hui toute seule dans ma chambre, par l'excès
de ma mauvaise humeur. Je suis lasse de tout; je me suis fait un plaisir de
dîner ici, et je m'en fais un de vous écrire hors de propos: mais, hélas! vous
n'avez pas de ces sortes de loisirs. J'écris tranquillement, et je ne comprends
pas que vous puissiez lire de même: je ne vois pas un moment où vous
soyez à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être
auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des
harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites; on vous fait
des honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela, vous êtes accablée. Que
fait votre paresse pendant tout ce fracas? Elle souffre, elle se retire dans
quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle
vous attend dans quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir
d'elle, et vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée?
Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais
abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours; que c'est moi qui
vous consolais de tous les plaisirs, et qui même quelquefois vous les faisais
haïr; qui vous ai empêchée de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans votre
grossesse: quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien
où vous reprendre; présentement je ne sais plus où j'en suis; les honneurs et
les représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me semble
que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui donnez quelque
espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez vite, et vous n'avez
pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous,
est si glorieux de vous avoir, qu'il n'écoute plus personne.
31.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mardi 3 mars 1671.
Si vous étiez ici, ma chère enfant, vous vous moqueriez de moi; j'écris
de provision, mais c'est par une raison bien différente de celle que je vous
donnais un jour, pour m'excuser d'avoir écrit à quelqu'un une lettre qui ne
devait partir que dans deux jours: c'était parce que je ne me souciais guère
de lui, et que dans deux jours je n'aurais pas autre chose à lui dire. Voici tout
le contraire: c'est que je me soucie beaucoup de vous, que j'aime à vous
entretenir à toute heure, et que c'est la seule consolation que je puisse avoir
présentement. Je suis aujourd'hui toute seule dans ma chambre, par l'excès
de ma mauvaise humeur. Je suis lasse de tout; je me suis fait un plaisir de
dîner ici, et je m'en fais un de vous écrire hors de propos: mais, hélas! vous
n'avez pas de ces sortes de loisirs. J'écris tranquillement, et je ne comprends
pas que vous puissiez lire de même: je ne vois pas un moment où vous
soyez à vous; je vois un mari qui vous adore, qui ne peut se lasser d'être
auprès de vous, et qui peut à peine comprendre son bonheur. Je vois des
harangues, des infinités de compliments, de civilités, de visites; on vous fait
des honneurs extrêmes, il faut répondre à tout cela, vous êtes accablée. Que
fait votre paresse pendant tout ce fracas? Elle souffre, elle se retire dans
quelque petit cabinet, elle meurt de peur de ne plus retrouver sa place; elle
vous attend dans quelque moment perdu pour vous faire au moins souvenir
d'elle, et vous dire un mot en passant. Hélas! dit-elle, m'avez-vous oubliée?
Songez que je suis votre plus ancienne amie, celle qui ne vous a jamais
abandonnée, la fidèle compagne de vos plus beaux jours; que c'est moi qui
vous consolais de tous les plaisirs, et qui même quelquefois vous les faisais
haïr; qui vous ai empêchée de mourir d'ennui, et en Bretagne et dans votre
grossesse: quelquefois votre mère troublait nos plaisirs, mais je savais bien
où vous reprendre; présentement je ne sais plus où j'en suis; les honneurs et
les représentations me feront périr, si vous n'avez soin de moi. Il me semble
que vous lui dites en passant un petit mot d'amitié, vous lui donnez quelque
espérance de vous posséder à Grignan; mais vous passez vite, et vous n'avez
pas le loisir d'en dire davantage. Le devoir et la raison sont autour de vous,
Page 93
et ne vous donnent pas un moment de repos; moi-même, qui les ai toujours
tant honorés, je leur suis contraire, et ils me le sont; le moyen qu'ils vous
laissent le temps de lire de telles lanterneries? Je vous assure, ma chère
enfant, que je songe à vous continuellement, et je sens tous les jours ce que
vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur certaines pensées;
si l'on ne glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il
n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur; toute votre chambre
me tue: j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la
vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de
d'Hacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur à moi-même, quand
je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis
folle quelquefois; ce cabinet, où je vous embrassai sans savoir ce que je
faisais; ces Capucins[93], où j'allai entendre la messe; ces larmes qui
tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été de l'eau qu'on eût
répandue; Sainte-Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette
maison, votre appartement, la nuit, le lendemain; et votre première lettre, et
toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui
entrent dans mes sentiments: ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je
n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut
glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux
mouvements de son cœur: j'aime mieux m'occuper de la vie que vous faites
maintenant; cela me fait une diversion, sans m'éloigner pourtant de mon
sujet et de mon objet, qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je
songe donc à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens d'en
recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et je
reprendrai ma lettre quand j'aurai reçu de vos nouvelles. J'abuse de vous,
ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre d'avance; mon
cœur en avait besoin, je n'en ferai pas une coutume.
32.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 4 mars 1671.
Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de l'état où vous avez été! et
que je vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais promis de n'être
point effrayée d'un si grand péril! Je sais bien qu'il est passé: mais il est
impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin, sans frémir
tant honorés, je leur suis contraire, et ils me le sont; le moyen qu'ils vous
laissent le temps de lire de telles lanterneries? Je vous assure, ma chère
enfant, que je songe à vous continuellement, et je sens tous les jours ce que
vous me dîtes une fois, qu'il ne fallait point appuyer sur certaines pensées;
si l'on ne glissait pas dessus, on serait toujours en larmes, c'est-à-dire moi. Il
n'y a lieu dans cette maison qui ne me blesse le cœur; toute votre chambre
me tue: j'y ai fait mettre un paravent tout au milieu, pour rompre un peu la
vue; une fenêtre de ce degré par où je vous vis monter dans le carrosse de
d'Hacqueville, et par où je vous rappelai, me fait peur à moi-même, quand
je pense combien alors j'étais capable de me jeter par la fenêtre, car je suis
folle quelquefois; ce cabinet, où je vous embrassai sans savoir ce que je
faisais; ces Capucins[93], où j'allai entendre la messe; ces larmes qui
tombaient de mes yeux à terre, comme si c'eût été de l'eau qu'on eût
répandue; Sainte-Marie, madame de la Fayette, mon retour dans cette
maison, votre appartement, la nuit, le lendemain; et votre première lettre, et
toutes les autres, et encore tous les jours, et tous les entretiens de ceux qui
entrent dans mes sentiments: ce pauvre d'Hacqueville est le premier; je
n'oublierai jamais la pitié qu'il eut de moi. Voilà donc où j'en reviens, il faut
glisser sur tout cela, et se bien garder de s'abandonner à ses pensées et aux
mouvements de son cœur: j'aime mieux m'occuper de la vie que vous faites
maintenant; cela me fait une diversion, sans m'éloigner pourtant de mon
sujet et de mon objet, qui est ce qui s'appelle poétiquement l'objet aimé. Je
songe donc à vous, et je souhaite toujours de vos lettres; quand je viens d'en
recevoir, j'en voudrais bien encore. J'en attends présentement, et je
reprendrai ma lettre quand j'aurai reçu de vos nouvelles. J'abuse de vous,
ma très-chère; j'ai voulu aujourd'hui me permettre cette lettre d'avance; mon
cœur en avait besoin, je n'en ferai pas une coutume.
32.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 4 mars 1671.
Ah! ma fille, quelle lettre! quelle peinture de l'état où vous avez été! et
que je vous aurais mal tenu ma parole, si je vous avais promis de n'être
point effrayée d'un si grand péril! Je sais bien qu'il est passé: mais il est
impossible de se représenter votre vie si proche de sa fin, sans frémir
Page 94
d'horreur, et M. de Grignan vous laisse embarquer pendant un orage; et
quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous;
au lieu de vous faire attendre que l'orage soit passé, il veut bien vous
exposer. Ah! mon Dieu! qu'il eût été bien mieux d'être timide, et de vous
dire que, si vous n'aviez point de peur, il en avait lui, et ne souffrirait point
que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu'il faisait! Que
j'ai de peine à comprendre sa tendresse en cette occasion! ce Rhône qui fait
peur à tout le monde, ce pont d'Avignon où l'on aurait tort de passer en
prenant de loin toutes ses mesures, un tourbillon de vent vous jette
violemment sous une arche; et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et
noyés dans un moment! Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, et je
m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse.
Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? De bonne foi,
n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable? Une
autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure
comme celle-là ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi terribles
qu'ils le sont? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est resté; je crois du
moins que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée; pour moi,
je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous
ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir conservée
dans cette occasion, que de m'avoir fait naître. C'est à M. de Grignan que je
m'en prends; le coadjuteur a bon temps; il n'a été grondé que pour la
montagne de Tarare; elle me paraît présentement comme les pentes de
Nemours. M. Busche[94] m'est venu voir tantôt; j'ai pensé l'embrasser en
songeant comme il vous a bien menée: je l'ai fort entretenu de vos faits et
gestes, et puis je lui ai donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre
vous paraîtra bien ridicule; vous la recevrez dans un temps où vous ne
songerez plus au pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, présentement?
C'est le malheur des commerces si éloignés; il faut s'y résoudre, et ne pas
même se révolter contre cet inconvénient: cela est naturel, et la contrainte
serait trop grande d'étouffer toutes ses pensées; il faut entrer dans l'état
naturel où l'on est, en répondant à une chose qui tient au cœur: vous serez
donc obligée de m'excuser souvent. J'attends les relations de votre séjour à
Arles; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne m'aimez-vous
point de vous avoir appris l'italien? Voyez comme vous vous en êtes bien
trouvée avec ce vice-légat: ce que vous dites de cette scène est excellent;
quand vous êtes téméraire, il trouve plaisant de l'être encore plus que vous;
au lieu de vous faire attendre que l'orage soit passé, il veut bien vous
exposer. Ah! mon Dieu! qu'il eût été bien mieux d'être timide, et de vous
dire que, si vous n'aviez point de peur, il en avait lui, et ne souffrirait point
que vous traversassiez le Rhône par un temps comme celui qu'il faisait! Que
j'ai de peine à comprendre sa tendresse en cette occasion! ce Rhône qui fait
peur à tout le monde, ce pont d'Avignon où l'on aurait tort de passer en
prenant de loin toutes ses mesures, un tourbillon de vent vous jette
violemment sous une arche; et quel miracle que vous n'ayez pas été brisés et
noyés dans un moment! Je ne soutiens pas cette pensée, j'en frissonne, et je
m'en suis réveillée avec des sursauts dont je ne suis pas la maîtresse.
Trouvez-vous toujours que le Rhône ne soit que de l'eau? De bonne foi,
n'avez-vous point été effrayée d'une mort si proche et si inévitable? Une
autre fois ne serez-vous point un peu moins hasardeuse? Une aventure
comme celle-là ne vous fera-t-elle point voir les dangers aussi terribles
qu'ils le sont? Je vous prie de m'avouer ce qui vous en est resté; je crois du
moins que vous avez rendu grâces à Dieu de vous avoir sauvée; pour moi,
je suis persuadée que les messes que j'ai fait dire tous les jours pour vous
ont fait ce miracle, et je suis plus obligée à Dieu de vous avoir conservée
dans cette occasion, que de m'avoir fait naître. C'est à M. de Grignan que je
m'en prends; le coadjuteur a bon temps; il n'a été grondé que pour la
montagne de Tarare; elle me paraît présentement comme les pentes de
Nemours. M. Busche[94] m'est venu voir tantôt; j'ai pensé l'embrasser en
songeant comme il vous a bien menée: je l'ai fort entretenu de vos faits et
gestes, et puis je lui ai donné de quoi boire un peu à ma santé. Cette lettre
vous paraîtra bien ridicule; vous la recevrez dans un temps où vous ne
songerez plus au pont d'Avignon. Faut-il que j'y pense, moi, présentement?
C'est le malheur des commerces si éloignés; il faut s'y résoudre, et ne pas
même se révolter contre cet inconvénient: cela est naturel, et la contrainte
serait trop grande d'étouffer toutes ses pensées; il faut entrer dans l'état
naturel où l'on est, en répondant à une chose qui tient au cœur: vous serez
donc obligée de m'excuser souvent. J'attends les relations de votre séjour à
Arles; je sais que vous y aurez trouvé bien du monde. Ne m'aimez-vous
point de vous avoir appris l'italien? Voyez comme vous vous en êtes bien
trouvée avec ce vice-légat: ce que vous dites de cette scène est excellent;
Page 95
mais que j'ai peu goûté le reste de votre lettre! Je vous épargne mes éternels
recommencements sur ce pont d'Avignon, je ne l'oublierai de ma vie.
33.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 11 mars 1671.
Je n'ai point encore reçu vos lettres; j'en aurai peut-être avant que de
fermer celle-ci: songez, ma chère enfant, qu'il y a huit jours que je n'ai eu de
vos nouvelles; c'est un siècle pour moi. Vous étiez à Arles; mais je ne sais
rien par vous de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un gentilhomme[95] de ce
pays-là, qui était présent à cette arrivée, et qui vous a vue jouer à petite
prime avec Vardes[96], Bandol, et un autre; je voudrais pouvoir vous dire
comme je l'ai reçu, et ce qu'il m'a paru, de vous avoir vue jeudi dernier.
Vous admiriez tant l'abbé de Vins d'avoir pu quitter M. de Grignan, j'admire
bien plus celui-ci de vous avoir quittée: il m'a trouvée avec le père
Mascaron, à qui je donnais un très-beau dîner: comme il prêche à ma
paroisse, et qu'il vint me voir l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie
petite dévote de lui donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon
d'entendre parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que vous
avez eu trois ou quatre démêlés à votre avénement: ma fille, on ne parvient
point à ne pas avoir de ces malheurs en province, mais, comme il n'y a peut-
être rien de vrai dans ce qu'on m'a conté, j'attendrai que vous m'en parliez,
avant que de vous dire mon avis sur ce sujet. J'ai demandé à ce
gentilhomme si vous n'étiez point bien fatiguée; il m'a dit que vous étiez
très-belle; mais vous savez que mes yeux pour vous sont plus justes que
ceux des autres: je pourrais bien vous trouver abattue et fatiguée, au travers
de leurs approbations. J'ai été enrhumée ces jours-ci, et j'ai gardé ma
chambre; presque tous vos amis ont pris ce temps-là pour me venir voir:
l'abbé Têtu[97] m'a fort priée de le distinguer en vous écrivant. Je n'ai jamais
vu une personne absente être si vive dans tous les cœurs; c'était à vous
qu'était réservé ce miracle: vous savez comme nous avons toujours trouvé
qu'on se passait bien des gens; on ne se passe point de vous: ma vie est
employée à parler de vous; ceux qui m'écoutent le mieux sont ceux que je
cherche le plus. N'allez point craindre que je sois ridicule; car, outre que le
sujet ne l'est pas, c'est que je connais parfaitement bien et les gens et le lieu,
et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu de bien de moi en
recommencements sur ce pont d'Avignon, je ne l'oublierai de ma vie.
33.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 11 mars 1671.
Je n'ai point encore reçu vos lettres; j'en aurai peut-être avant que de
fermer celle-ci: songez, ma chère enfant, qu'il y a huit jours que je n'ai eu de
vos nouvelles; c'est un siècle pour moi. Vous étiez à Arles; mais je ne sais
rien par vous de votre arrivée à Aix. Il me vint hier un gentilhomme[95] de ce
pays-là, qui était présent à cette arrivée, et qui vous a vue jouer à petite
prime avec Vardes[96], Bandol, et un autre; je voudrais pouvoir vous dire
comme je l'ai reçu, et ce qu'il m'a paru, de vous avoir vue jeudi dernier.
Vous admiriez tant l'abbé de Vins d'avoir pu quitter M. de Grignan, j'admire
bien plus celui-ci de vous avoir quittée: il m'a trouvée avec le père
Mascaron, à qui je donnais un très-beau dîner: comme il prêche à ma
paroisse, et qu'il vint me voir l'autre jour, j'ai pensé que cela était d'une vraie
petite dévote de lui donner un repas; il est de Marseille, et a trouvé fort bon
d'entendre parler de Provence. J'ai su encore, par d'autres voies, que vous
avez eu trois ou quatre démêlés à votre avénement: ma fille, on ne parvient
point à ne pas avoir de ces malheurs en province, mais, comme il n'y a peut-
être rien de vrai dans ce qu'on m'a conté, j'attendrai que vous m'en parliez,
avant que de vous dire mon avis sur ce sujet. J'ai demandé à ce
gentilhomme si vous n'étiez point bien fatiguée; il m'a dit que vous étiez
très-belle; mais vous savez que mes yeux pour vous sont plus justes que
ceux des autres: je pourrais bien vous trouver abattue et fatiguée, au travers
de leurs approbations. J'ai été enrhumée ces jours-ci, et j'ai gardé ma
chambre; presque tous vos amis ont pris ce temps-là pour me venir voir:
l'abbé Têtu[97] m'a fort priée de le distinguer en vous écrivant. Je n'ai jamais
vu une personne absente être si vive dans tous les cœurs; c'était à vous
qu'était réservé ce miracle: vous savez comme nous avons toujours trouvé
qu'on se passait bien des gens; on ne se passe point de vous: ma vie est
employée à parler de vous; ceux qui m'écoutent le mieux sont ceux que je
cherche le plus. N'allez point craindre que je sois ridicule; car, outre que le
sujet ne l'est pas, c'est que je connais parfaitement bien et les gens et le lieu,
et ce qu'il faut dire et ce qu'il faut taire. Je dis un peu de bien de moi en
Page 96
passant, j'en demande pardon au Bourdaloue et au Mascaron: j'entends tous
les matins ou l'un ou l'autre; un demi-quart des merveilles qu'ils disent
devrait faire une sainte.
Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du tout
m'accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi; je suis plus touchée
que je ne l'étais lorsque vous étiez en chemin, je repleure sur nouveaux
frais, je ne vois goutte dans votre cœur, je me représente cent choses
désagréables que je ne puis dire, je ne vois pas même ce que pense M. de
Grignan; et tout est brouillé, je ne sais comment, dans ma tête. Je vous vois
accablée d'honneurs, et d'honneurs qui tiennent fort au nom que vous
portez; rien n'est plus grand ni plus considéré; nulle famille ne peut être plus
aimable: vous y êtes adorée, à ce que je crois, car le coadjuteur ne m'écrit
plus; mais j'ignore comment vous vous portez dans tout ce tracas; c'est une
sorte de vie étrange que celle des provinces; on fait des affaires de tout. Je
m'imagine que vous faites des merveilles, et je voudrais bien savoir ce que
ces merveilles vous coûtent, soit pour vous plaindre, soit pour ne vous
plaindre pas.
Je reçois votre lettre, ma chère enfant, et j'y fais réponse avec
précipitation parce qu'il est tard: cela me fait approuver les avances de
provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos aventures à votre
arrivée n'est pas vrai; j'en suis très-aise; ces sortes de petits procès dans les
villes de province, où l'on n'a rien autre chose dans la tête, font une éternité
d'éclaircissements, et c'est assez pour mourir d'ennui. Mais vous êtes bien
plaisante, madame la comtesse, de montrer mes lettres: où est donc ce
principe de cachotterie pour ce que vous aimez? Vous souvient-il avec
quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan? Vous
pensez m'apaiser par vos louanges, et me traiter toujours comme la Gazette
de Hollande; je m'en vengerai. Vous cachez les tendresses que je vous
mande, friponne; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens, celles
que vous m'écrivez. Je ne veux pas qu'on croie que j'ai pensé mourir, et que
je pleure tous les jours, pour qui? pour une ingrate. Je veux qu'on voie que
vous m'aimez, et que, si vous avez mon cœur tout entier, j'ai une place dans
le vôtre. Je ferai tous vos compliments. Chacun me demande: Ne suis-je
point nommé? Et je dis: Non, pas encore, mais vous le serez. Par exemple,
nommez-moi un peu M. d'Ormesson, et les Mesmes[98]; il y a presse à votre
souvenir; ce que vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé: ils ont raison, ma
les matins ou l'un ou l'autre; un demi-quart des merveilles qu'ils disent
devrait faire une sainte.
Je vous avoue de bonne foi, ma petite, que je ne puis du tout
m'accoutumer à vous savoir à deux cents lieues de moi; je suis plus touchée
que je ne l'étais lorsque vous étiez en chemin, je repleure sur nouveaux
frais, je ne vois goutte dans votre cœur, je me représente cent choses
désagréables que je ne puis dire, je ne vois pas même ce que pense M. de
Grignan; et tout est brouillé, je ne sais comment, dans ma tête. Je vous vois
accablée d'honneurs, et d'honneurs qui tiennent fort au nom que vous
portez; rien n'est plus grand ni plus considéré; nulle famille ne peut être plus
aimable: vous y êtes adorée, à ce que je crois, car le coadjuteur ne m'écrit
plus; mais j'ignore comment vous vous portez dans tout ce tracas; c'est une
sorte de vie étrange que celle des provinces; on fait des affaires de tout. Je
m'imagine que vous faites des merveilles, et je voudrais bien savoir ce que
ces merveilles vous coûtent, soit pour vous plaindre, soit pour ne vous
plaindre pas.
Je reçois votre lettre, ma chère enfant, et j'y fais réponse avec
précipitation parce qu'il est tard: cela me fait approuver les avances de
provision. Je vois bien que tout ce qu'on m'a dit de vos aventures à votre
arrivée n'est pas vrai; j'en suis très-aise; ces sortes de petits procès dans les
villes de province, où l'on n'a rien autre chose dans la tête, font une éternité
d'éclaircissements, et c'est assez pour mourir d'ennui. Mais vous êtes bien
plaisante, madame la comtesse, de montrer mes lettres: où est donc ce
principe de cachotterie pour ce que vous aimez? Vous souvient-il avec
quelle peine nous attrapions les dates de celles de M. de Grignan? Vous
pensez m'apaiser par vos louanges, et me traiter toujours comme la Gazette
de Hollande; je m'en vengerai. Vous cachez les tendresses que je vous
mande, friponne; et moi je montre quelquefois, et à certaines gens, celles
que vous m'écrivez. Je ne veux pas qu'on croie que j'ai pensé mourir, et que
je pleure tous les jours, pour qui? pour une ingrate. Je veux qu'on voie que
vous m'aimez, et que, si vous avez mon cœur tout entier, j'ai une place dans
le vôtre. Je ferai tous vos compliments. Chacun me demande: Ne suis-je
point nommé? Et je dis: Non, pas encore, mais vous le serez. Par exemple,
nommez-moi un peu M. d'Ormesson, et les Mesmes[98]; il y a presse à votre
souvenir; ce que vous envoyez ici est tout aussitôt enlevé: ils ont raison, ma
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fille, vous êtes aimable, et rien n'est comme vous. Voilà, du moins, ce que
vous cacherez, car, depuis Niobé, jamais une mère n'a parlé comme je fais.
Pour M. de Grignan, il peut bien s'assurer que, si je puis quelque jour avoir
sa femme, je ne la lui rendrai pas. Comment! ne me pas remercier d'un tel
présent! ne me point dire qu'il est transporté! Il m'écrit pour me la
demander, et ne me remercie point quand je la lui donne. Je comprends
pourtant qu'il peut fort bien être accablé ainsi que vous; ma colère ne tient à
guère, et ma tendresse pour vous deux tient à beaucoup. Tout ce que vous
me mandez est très-plaisant; c'est dommage que vous n'ayez eu le temps
d'en dire davantage. Mon Dieu! que j'ai d'envie de recevoir de vos lettres! Il
y a déjà près d'une demi-heure que je n'en ai reçu. Je ne sais aucune
nouvelle: le roi se porte fort bien; il va de Versailles à Saint-Germain, de
Saint-Germain à Versailles; tout est comme il était. La reine fait souvent ses
dévotions, et va au salut du saint sacrement. Le père Bourdaloue prêche:
bon Dieu! tout est au-dessous des louanges qu'il mérite. L'autre jour notre
abbé eut un démêlé avant le sermon avec M. de Noyon[99], qui lui fit
entendre qu'il devait bien quitter sa place à un homme de la maison de
Clermont: on a fort ri de ce titre, pour avoir la place d'un abbé à l'église; on
a bien reconté là-dessus toutes les clefs de la maison de Tonnerre, et toute la
science du prélat sur la pairie. Je dîne tous les vendredis chez le Mans[100]
avec M. de la Rochefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui
toujours y fait la joie de la compagnie. Si la Provence m'aime, je suis fort sa
servante aussi; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grâces; je lui ferai
mes compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un voyage, c'est à
vous de le placer. Je ne dis rien à M. de Vardes ni à mon ami Corbinelli; je
les crois retournés en Languedoc. J'aime votre fille à cause de vous; mes
entrailles n'ont point encore pris le train des tendresses d'une grand'mère.
34.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 13 mars 1671.
Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à vous
écrire paisiblement; rien ne m'est si agréable que cet état. J'ai dîné
aujourd'hui chez madame de Lavardin[101], après avoir été en Bourdaloue, où
étaient les mères de l'Église; c'est ainsi que j'appelle les princesses de Conti
et de Longueville. Tout ce qui était au monde était à ce sermon, et ce
vous cacherez, car, depuis Niobé, jamais une mère n'a parlé comme je fais.
Pour M. de Grignan, il peut bien s'assurer que, si je puis quelque jour avoir
sa femme, je ne la lui rendrai pas. Comment! ne me pas remercier d'un tel
présent! ne me point dire qu'il est transporté! Il m'écrit pour me la
demander, et ne me remercie point quand je la lui donne. Je comprends
pourtant qu'il peut fort bien être accablé ainsi que vous; ma colère ne tient à
guère, et ma tendresse pour vous deux tient à beaucoup. Tout ce que vous
me mandez est très-plaisant; c'est dommage que vous n'ayez eu le temps
d'en dire davantage. Mon Dieu! que j'ai d'envie de recevoir de vos lettres! Il
y a déjà près d'une demi-heure que je n'en ai reçu. Je ne sais aucune
nouvelle: le roi se porte fort bien; il va de Versailles à Saint-Germain, de
Saint-Germain à Versailles; tout est comme il était. La reine fait souvent ses
dévotions, et va au salut du saint sacrement. Le père Bourdaloue prêche:
bon Dieu! tout est au-dessous des louanges qu'il mérite. L'autre jour notre
abbé eut un démêlé avant le sermon avec M. de Noyon[99], qui lui fit
entendre qu'il devait bien quitter sa place à un homme de la maison de
Clermont: on a fort ri de ce titre, pour avoir la place d'un abbé à l'église; on
a bien reconté là-dessus toutes les clefs de la maison de Tonnerre, et toute la
science du prélat sur la pairie. Je dîne tous les vendredis chez le Mans[100]
avec M. de la Rochefoucauld, madame de Brissac et Benserade, qui
toujours y fait la joie de la compagnie. Si la Provence m'aime, je suis fort sa
servante aussi; conservez-moi l'honneur de ses bonnes grâces; je lui ferai
mes compliments quand vous voudrez. Je vous ai donné un voyage, c'est à
vous de le placer. Je ne dis rien à M. de Vardes ni à mon ami Corbinelli; je
les crois retournés en Languedoc. J'aime votre fille à cause de vous; mes
entrailles n'ont point encore pris le train des tendresses d'une grand'mère.
34.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 13 mars 1671.
Me voici à la joie de mon cœur, toute seule dans ma chambre à vous
écrire paisiblement; rien ne m'est si agréable que cet état. J'ai dîné
aujourd'hui chez madame de Lavardin[101], après avoir été en Bourdaloue, où
étaient les mères de l'Église; c'est ainsi que j'appelle les princesses de Conti
et de Longueville. Tout ce qui était au monde était à ce sermon, et ce
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sermon était digne de tout ce qui l'écoutait. J'ai songé vingt fois à vous, et
vous ai souhaitée autant de fois auprès de moi; vous auriez été ravie de
l'entendre, et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. M. de la
Rochefoucauld a reçu très-plaisamment, chez madame de Lavardin, le
compliment que vous lui faites; on a fort parlé de vous. M. d'Ambres y était
avec sa cousine de Brissac; il a paru s'intéresser beaucoup à votre prétendu
naufrage; on a parlé de votre hardiesse: M. de la Rochefoucauld a dit que
vous aviez voulu paraître brave, dans l'espérance que quelque charitable
personne vous en empêcherait; et que, n'en ayant point trouvé, vous aviez
dû être dans le même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la
foire une grande diablesse de femme, plus grande que Riberpré de toute la
tête; elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants qui vinrent de front, les
bras aux côtés: c'est une grande femme tout à fait. J'ai été faire des
compliments pour vous à l'hôtel de Rambouillet; on vous en rend mille.
Madame de Montausier est au désespoir de ne vous point voir. J'ai été chez
madame du Puy-du-Fou; j'ai été, pour la troisième fois, chez madame de
Maillanes; je me fais rire moi-même en observant le plaisir que j'ai de faire
toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles de la reine enragées,
vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Ludres, Coëtlogon et la
petite de Rouvroi furent mordues d'une petite chienne qui était à
Théobon[102]; cette petite chienne est morte enragée; de sorte que Ludres,
Coëtlogon et Rouvroy sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire
jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste; Benserade en était au
désespoir; Théobon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La
reine ne veut pas qu'elle la serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de toute
cette aventure. Ne trouvez-vous point que Ludres ressemble à Andromède?
Pour moi, je la vois attachée au rocher, et Tréville[103] sur un cheval ailé, qui
tue le monstre. Ah! Zézu! matame te Grignan, l'étranze sose t'être zetée
toute nue tans la mer[104].
Voilà bien des lanternes, et je ne sais rien de vous: vous croyez que je
devine ce que vous faites; mais j'y prends trop d'intérêt, et à votre santé, et à
l'état de votre esprit, pour vouloir me borner à ce que j'en imagine: les
moindres circonstances sont chères de ceux qu'on aime parfaitement, autant
qu'elles sont ennuyeuses des autres: nous l'avons dit mille fois, et cela est
vrai. La Vauvineux vous fait cent compliments; sa fille a été bien malade;
madame d'Arpajon l'a été aussi: nommez-moi tout cela avec madame de
vous ai souhaitée autant de fois auprès de moi; vous auriez été ravie de
l'entendre, et moi encore plus ravie de vous le voir entendre. M. de la
Rochefoucauld a reçu très-plaisamment, chez madame de Lavardin, le
compliment que vous lui faites; on a fort parlé de vous. M. d'Ambres y était
avec sa cousine de Brissac; il a paru s'intéresser beaucoup à votre prétendu
naufrage; on a parlé de votre hardiesse: M. de la Rochefoucauld a dit que
vous aviez voulu paraître brave, dans l'espérance que quelque charitable
personne vous en empêcherait; et que, n'en ayant point trouvé, vous aviez
dû être dans le même embarras que Scaramouche. Nous avons été voir à la
foire une grande diablesse de femme, plus grande que Riberpré de toute la
tête; elle accoucha l'autre jour de deux gros enfants qui vinrent de front, les
bras aux côtés: c'est une grande femme tout à fait. J'ai été faire des
compliments pour vous à l'hôtel de Rambouillet; on vous en rend mille.
Madame de Montausier est au désespoir de ne vous point voir. J'ai été chez
madame du Puy-du-Fou; j'ai été, pour la troisième fois, chez madame de
Maillanes; je me fais rire moi-même en observant le plaisir que j'ai de faire
toutes ces choses. Au reste, si vous croyez les filles de la reine enragées,
vous croyez bien. Il y a huit jours que madame de Ludres, Coëtlogon et la
petite de Rouvroi furent mordues d'une petite chienne qui était à
Théobon[102]; cette petite chienne est morte enragée; de sorte que Ludres,
Coëtlogon et Rouvroy sont parties ce matin pour aller à Dieppe, et se faire
jeter trois fois dans la mer. Ce voyage est triste; Benserade en était au
désespoir; Théobon n'a pas voulu y aller, quoiqu'elle ait été mordillée. La
reine ne veut pas qu'elle la serve, qu'on ne sache ce qui arrivera de toute
cette aventure. Ne trouvez-vous point que Ludres ressemble à Andromède?
Pour moi, je la vois attachée au rocher, et Tréville[103] sur un cheval ailé, qui
tue le monstre. Ah! Zézu! matame te Grignan, l'étranze sose t'être zetée
toute nue tans la mer[104].
Voilà bien des lanternes, et je ne sais rien de vous: vous croyez que je
devine ce que vous faites; mais j'y prends trop d'intérêt, et à votre santé, et à
l'état de votre esprit, pour vouloir me borner à ce que j'en imagine: les
moindres circonstances sont chères de ceux qu'on aime parfaitement, autant
qu'elles sont ennuyeuses des autres: nous l'avons dit mille fois, et cela est
vrai. La Vauvineux vous fait cent compliments; sa fille a été bien malade;
madame d'Arpajon l'a été aussi: nommez-moi tout cela avec madame de
Page 99
Verneuil[105], à votre loisir. Voilà une lettre de M. de Condom[106], qu'il m'a
envoyée avec un billet fort joli. Votre frère entre sous les lois de Ninon[107],
je doute qu'elles lui soient bonnes; il y a des esprits à qui elles ne valent
rien; elle avait gâté son père; il faut le recommander à Dieu: quand on est
chrétienne, ou du moins quand on le veut être, on ne peut voir les
dérèglements sans chagrin. Ah! Bourdaloue! quelles divines vérités vous
nous avez dites aujourd'hui sur la mort! madame de la Fayette y était pour
la première fois de sa vie, elle était transportée d'admiration; elle est ravie
de votre souvenir et vous embrasse de tout son cœur. Je lui ai donné une
belle copie de votre portrait; il pare sa chambre, où vous n'êtes jamais
oubliée. Si vous êtes encore de l'humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et
que vous gardiez mes lettres, voyez si vous n'avez pas reçu celle du 18
février. Adieu, ma très-aimable enfant; vous dirai-je que je vous aime? c'est
se moquer d'en être encore là; cependant, comme je suis ravie quand vous
m'assurez de votre tendresse, je vous assure de la mienne, afin de vous
donner de la joie, si vous êtes de mon humeur: et ce Grignan mérite-t-il que
je lui dise un mot?
Je crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles: pour
moi je n'en sais point, je serais toute propre à vous dire que le chancelier[108]
a pris un lavement.
Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Madame de
Gêvres[109] arrive, belle, charmante et de bonne grâce; madame d'Arpajon
était au-dessus de moi; je pense que la duchesse s'attendait que je lui dusse
offrir ma place; ma foi, je lui devais une incivilité de l'autre jour, je la lui
payai comptant, et ne branlai pas. Mademoiselle était au lit, madame de
Gêvres a donc été contrainte de se mettre au-dessous de l'estrade; cela est
fâcheux. On apporte à boire à Mademoiselle, il faut donner la serviette; je
vois madame de Gêvres qui dégante sa main maigre; je pousse madame
d'Arpajon; elle m'entend, et se dégante; et, d'une très-bonne grâce, avance
un pas, coupe la duchesse, et prend et donne la serviette. La duchesse de
Gêvres en a eu toute la honte; elle était montée sur l'estrade et elle avait ôté
ses gants, et tout cela, pour voir donner la serviette de plus près par madame
d'Arpajon. Ma fille, je suis méchante, cela m'a réjouie, c'est bien employé:
a-t-on jamais vu accourir pour ôter à madame d'Arpajon, qui est dans la
ruelle, un petit honneur qui lui vient tout naturellement? Madame de
Puisieux s'en est épanoui la rate. Mademoiselle n'osait lever les yeux, et moi
envoyée avec un billet fort joli. Votre frère entre sous les lois de Ninon[107],
je doute qu'elles lui soient bonnes; il y a des esprits à qui elles ne valent
rien; elle avait gâté son père; il faut le recommander à Dieu: quand on est
chrétienne, ou du moins quand on le veut être, on ne peut voir les
dérèglements sans chagrin. Ah! Bourdaloue! quelles divines vérités vous
nous avez dites aujourd'hui sur la mort! madame de la Fayette y était pour
la première fois de sa vie, elle était transportée d'admiration; elle est ravie
de votre souvenir et vous embrasse de tout son cœur. Je lui ai donné une
belle copie de votre portrait; il pare sa chambre, où vous n'êtes jamais
oubliée. Si vous êtes encore de l'humeur dont vous étiez à Sainte-Marie, et
que vous gardiez mes lettres, voyez si vous n'avez pas reçu celle du 18
février. Adieu, ma très-aimable enfant; vous dirai-je que je vous aime? c'est
se moquer d'en être encore là; cependant, comme je suis ravie quand vous
m'assurez de votre tendresse, je vous assure de la mienne, afin de vous
donner de la joie, si vous êtes de mon humeur: et ce Grignan mérite-t-il que
je lui dise un mot?
Je crois que M. d'Hacqueville vous mande toutes les nouvelles: pour
moi je n'en sais point, je serais toute propre à vous dire que le chancelier[108]
a pris un lavement.
Je vis une chose hier chez Mademoiselle, qui me fit plaisir. Madame de
Gêvres[109] arrive, belle, charmante et de bonne grâce; madame d'Arpajon
était au-dessus de moi; je pense que la duchesse s'attendait que je lui dusse
offrir ma place; ma foi, je lui devais une incivilité de l'autre jour, je la lui
payai comptant, et ne branlai pas. Mademoiselle était au lit, madame de
Gêvres a donc été contrainte de se mettre au-dessous de l'estrade; cela est
fâcheux. On apporte à boire à Mademoiselle, il faut donner la serviette; je
vois madame de Gêvres qui dégante sa main maigre; je pousse madame
d'Arpajon; elle m'entend, et se dégante; et, d'une très-bonne grâce, avance
un pas, coupe la duchesse, et prend et donne la serviette. La duchesse de
Gêvres en a eu toute la honte; elle était montée sur l'estrade et elle avait ôté
ses gants, et tout cela, pour voir donner la serviette de plus près par madame
d'Arpajon. Ma fille, je suis méchante, cela m'a réjouie, c'est bien employé:
a-t-on jamais vu accourir pour ôter à madame d'Arpajon, qui est dans la
ruelle, un petit honneur qui lui vient tout naturellement? Madame de
Puisieux s'en est épanoui la rate. Mademoiselle n'osait lever les yeux, et moi
Page 100
j'avais une mine qui ne valait rien. Après cela on m'a dit cent mille biens de
vous, et Mademoiselle m'a commandé de vous dire qu'elle était fort aise que
vous ne fussiez point noyée, et que vous fussiez en bonne santé. Nous
fûmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles: voilà de
terribles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que je ne suis plus
dévote: hélas! j'aurais bien besoin des matines et de la solitude de Livry; si
est-ce que je vous donnerai les deux livres de la Fontaine, quand vous
devriez être en colère; il y a des endroits jolis, et d'autres ennuyeux: on ne
veut jamais se contenter d'avoir bien fait, et en voulant mieux faire on fait
plus mal.
35.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 18 mars 1671.
Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considérablement.
J'apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix: mais vous ne me dites
pas si votre mari était avec vous, ni de quelle manière Vardes honorait votre
triomphe; du reste, vous me le représentez très-plaisamment, aussi bien que
votre embarras et vos civilités déplacées. Bon Dieu! que n'étais-je avec
vous! ce n'est pas que j'eusse mieux fait que vous, car je n'ai pas le don de
placer si juste les noms sur les visages; au contraire, je fais tous les jours
mille sottises là-dessus: mais il me semble que je vous aurais aidée, et que
j'aurais fait du moins bien des révérences. Il est vrai que c'est un métier
tuant que cet excès de cérémonies et de civilités; cependant ne vous
relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs et aux
manières des gens avec qui vous avez à vivre; accommodez-vous un peu de
ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que
médiocre; faites-vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule.
Il y a présentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de Paris. Le
roi a commandé à M. de S... de se défaire de sa charge, et tout de suite de
sortir de Paris. Savez-vous pourquoi? Pour avoir trompé au jeu, et avoir
gagné cinq cent mille écus avec des cartes ajustées. Le cartier fut interrogé
par le roi même: il nia d'abord; enfin, sur le pardon que Sa Majesté lui
promit, il avoua qu'il faisait ce métier depuis longtemps; on dit même que
cela se répandra plus loin, car il y a plusieurs maisons où il fournissait de
vous, et Mademoiselle m'a commandé de vous dire qu'elle était fort aise que
vous ne fussiez point noyée, et que vous fussiez en bonne santé. Nous
fûmes chez madame Colbert, qui me demanda de vos nouvelles: voilà de
terribles bagatelles; mais je ne sais rien; vous voyez que je ne suis plus
dévote: hélas! j'aurais bien besoin des matines et de la solitude de Livry; si
est-ce que je vous donnerai les deux livres de la Fontaine, quand vous
devriez être en colère; il y a des endroits jolis, et d'autres ennuyeux: on ne
veut jamais se contenter d'avoir bien fait, et en voulant mieux faire on fait
plus mal.
35.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 18 mars 1671.
Je reçois deux paquets ensemble qui ont été retardés considérablement.
J'apprends enfin par vous-même votre entrée à Aix: mais vous ne me dites
pas si votre mari était avec vous, ni de quelle manière Vardes honorait votre
triomphe; du reste, vous me le représentez très-plaisamment, aussi bien que
votre embarras et vos civilités déplacées. Bon Dieu! que n'étais-je avec
vous! ce n'est pas que j'eusse mieux fait que vous, car je n'ai pas le don de
placer si juste les noms sur les visages; au contraire, je fais tous les jours
mille sottises là-dessus: mais il me semble que je vous aurais aidée, et que
j'aurais fait du moins bien des révérences. Il est vrai que c'est un métier
tuant que cet excès de cérémonies et de civilités; cependant ne vous
relâchez sur rien; tâchez, mon enfant, de vous ajuster aux mœurs et aux
manières des gens avec qui vous avez à vivre; accommodez-vous un peu de
ce qui n'est pas mauvais; ne vous dégoûtez point de ce qui n'est que
médiocre; faites-vous un plaisir de ce qui n'est pas ridicule.
Il y a présentement une nouvelle qui fait l'unique entretien de Paris. Le
roi a commandé à M. de S... de se défaire de sa charge, et tout de suite de
sortir de Paris. Savez-vous pourquoi? Pour avoir trompé au jeu, et avoir
gagné cinq cent mille écus avec des cartes ajustées. Le cartier fut interrogé
par le roi même: il nia d'abord; enfin, sur le pardon que Sa Majesté lui
promit, il avoua qu'il faisait ce métier depuis longtemps; on dit même que
cela se répandra plus loin, car il y a plusieurs maisons où il fournissait de
Page 101
ces bonnes cartes rangées. Le roi a eu beaucoup de peine à se résoudre à
déshonorer un homme de la qualité de S.....; mais voyant que depuis deux
mois tous ceux qui jouaient avec lui étaient ruinés, Sa Majesté a cru qu'il y
allait de sa conscience à faire éclater cette friponnerie. S... savait si bien le
jeu des autres, que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique, parce que
tous les piques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trente-
un de trèfle, et disait: Le trèfle ne gagne point contre le pique en ce pays-ci.
S.... avait donné trente pistoles aux valets de chambre de madame de la
Vallière, pour leur faire jeter dans la rivière toutes les cartes qu'ils avaient,
sous prétexte qu'elles n'étaient point bonnes, et avait introduit son cartier.
Celui qui le conduisait dans cette belle vie s'appelle Pradier, et s'est éclipsé
aussitôt que le roi défendit à S.... de se trouver devant lui. S.... aurait dû, s'il
avait été innocent, se mettre en prison, et demander qu'on lui fît son procès;
mais il n'a pas pris ce chemin, et a trouvé celui du Languedoc plus sûr: bien
des gens lui conseillaient celui de la Trappe, après un malheur comme celui-
là. Voilà de quoi on parle uniquement.
Madame d'Humières[110] m'a chargée de mille amitiés pour vous; elle
s'en va à Lille, où elle sera honorée, comme vous l'êtes à Aix. Le maréchal
de Bellefonds, par un pur sentiment de piété, s'est accommodé avec ses
créanciers; il leur a cédé le fonds de son bien, et donné plus de la moitié du
revenu de sa charge[111], pour achever de payer les arrérages. Cette exécution
est belle, et fait bien voir que ses voyages à la Trappe ne sont pas inutiles.
J'allai voir l'autre jour cette duchesse de Ventadour; elle était belle comme
un ange. Madame la duchesse de Nevers y vint coiffée à faire rire: il faut
m'en croire, car vous savez comme j'aime la mode excessive. La Martin[112]
l'avait brétaudée par plaisir comme un patron de mode: elle avait donc tous
les cheveux coupés sur la tête, et frisés naturellement et par cent papillotes
qui lui font souffrir mort passion toute la nuit. Cela fait une petite tête de
chou ronde, sans que rien accompagne les côtés. Ma fille, c'était la plus
ridicule chose que l'on pût imaginer: elle n'avait point de coiffe; mais
encore passe, elle est jeune et jolie; mais toutes ces femmes de Saint-
Germain, et cette la Mothe surtout, se font testonner par la Martin; cela est
au point que le roi et toutes les dames sensées en pâment de rire: elles en
sont encore à cette jolie coiffure que Montgobert[113] sait si bien; je veux dire
ces boucles renversées. Voilà tout; on se divertit extrêmement à voir outrer
cette nouvelle mode jusqu'à la folie.
déshonorer un homme de la qualité de S.....; mais voyant que depuis deux
mois tous ceux qui jouaient avec lui étaient ruinés, Sa Majesté a cru qu'il y
allait de sa conscience à faire éclater cette friponnerie. S... savait si bien le
jeu des autres, que toujours il faisait va-tout sur la dame de pique, parce que
tous les piques étaient dans les autres jeux. Le roi perdait toujours à trente-
un de trèfle, et disait: Le trèfle ne gagne point contre le pique en ce pays-ci.
S.... avait donné trente pistoles aux valets de chambre de madame de la
Vallière, pour leur faire jeter dans la rivière toutes les cartes qu'ils avaient,
sous prétexte qu'elles n'étaient point bonnes, et avait introduit son cartier.
Celui qui le conduisait dans cette belle vie s'appelle Pradier, et s'est éclipsé
aussitôt que le roi défendit à S.... de se trouver devant lui. S.... aurait dû, s'il
avait été innocent, se mettre en prison, et demander qu'on lui fît son procès;
mais il n'a pas pris ce chemin, et a trouvé celui du Languedoc plus sûr: bien
des gens lui conseillaient celui de la Trappe, après un malheur comme celui-
là. Voilà de quoi on parle uniquement.
Madame d'Humières[110] m'a chargée de mille amitiés pour vous; elle
s'en va à Lille, où elle sera honorée, comme vous l'êtes à Aix. Le maréchal
de Bellefonds, par un pur sentiment de piété, s'est accommodé avec ses
créanciers; il leur a cédé le fonds de son bien, et donné plus de la moitié du
revenu de sa charge[111], pour achever de payer les arrérages. Cette exécution
est belle, et fait bien voir que ses voyages à la Trappe ne sont pas inutiles.
J'allai voir l'autre jour cette duchesse de Ventadour; elle était belle comme
un ange. Madame la duchesse de Nevers y vint coiffée à faire rire: il faut
m'en croire, car vous savez comme j'aime la mode excessive. La Martin[112]
l'avait brétaudée par plaisir comme un patron de mode: elle avait donc tous
les cheveux coupés sur la tête, et frisés naturellement et par cent papillotes
qui lui font souffrir mort passion toute la nuit. Cela fait une petite tête de
chou ronde, sans que rien accompagne les côtés. Ma fille, c'était la plus
ridicule chose que l'on pût imaginer: elle n'avait point de coiffe; mais
encore passe, elle est jeune et jolie; mais toutes ces femmes de Saint-
Germain, et cette la Mothe surtout, se font testonner par la Martin; cela est
au point que le roi et toutes les dames sensées en pâment de rire: elles en
sont encore à cette jolie coiffure que Montgobert[113] sait si bien; je veux dire
ces boucles renversées. Voilà tout; on se divertit extrêmement à voir outrer
cette nouvelle mode jusqu'à la folie.
Page 102
36.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Du même jour 18 mars 1671.
Avant que d'envoyer mon paquet, je fais réponse à votre lettre du 11,
que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retardements de la poste.
Monsieur de Barillon[114].
J'interromps la plus aimable mère du monde pour vous dire
trois mots, qui ne seront guère bien arrangés, mais qui seront
vrais. Sachez donc, madame, que je vous ai toujours plus aimée
que je ne vous l'ai dit; et que si jamais je gouverne, la Provence
n'aura plus de gouvernante. En attendant, gouvernez-vous bien,
et régnez doucement sur les peuples que Dieu a soumis à vos
lois. Adieu, madame, je quitte Paris sans regret.
Madame de Sévigné.
C'est ce pauvre Barillon qui m'a interrompue, et qui ne me trouve guère
avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres sans pleurer. Je ne
le puis, ma fille: mais ne souhaitez point que je le puisse; aimez mes
tendresses, aimez mes faiblesses: pour moi je m'en accommode fort bien. Je
les aime bien mieux que des sentiments de Sénèque et d'Epictète. Je suis
douce, tendre, ma chère enfant, jusques à la folie; vous m'êtes toutes choses;
je ne connais que vous. Hélas! je suis bien précisément comme vous
pensez, c'est-à-dire, d'aimer ceux qui vous aiment et qui se souviennent de
vous; je le sens tous les jours. Quand je trouvai Mellusine[115], le cœur me
battit de colère et d'émotion, elle s'approcha; comme vous savez, et me dit:
Hé bien! madame, êtes-vous bien fâchée?—Oui, madame, lui dis-je; on ne
peut pas plus.—Ah! vraiment je le crois; il faudra vous aller consoler.—
Madame, n'en prenez pas la peine, ce serait une chose inutile.—Mais, me
dit-elle, n'êtes-vous pas chez vous?—Non, madame, on ne m'y trouve
jamais. Voilà notre dialogue. Je vous assure qu'elle est débellée, comme dit
Coulanges: il ne me semble pas qu'elle ait une langue présentement. Mais je
veux revenir à mes lettres qu'on ne vous envoie point; j'en suis au désespoir.
Du même jour 18 mars 1671.
Avant que d'envoyer mon paquet, je fais réponse à votre lettre du 11,
que je reçois. Je suis plus désespérée que vous des retardements de la poste.
Monsieur de Barillon[114].
J'interromps la plus aimable mère du monde pour vous dire
trois mots, qui ne seront guère bien arrangés, mais qui seront
vrais. Sachez donc, madame, que je vous ai toujours plus aimée
que je ne vous l'ai dit; et que si jamais je gouverne, la Provence
n'aura plus de gouvernante. En attendant, gouvernez-vous bien,
et régnez doucement sur les peuples que Dieu a soumis à vos
lois. Adieu, madame, je quitte Paris sans regret.
Madame de Sévigné.
C'est ce pauvre Barillon qui m'a interrompue, et qui ne me trouve guère
avancée de ne pouvoir pas encore recevoir de vos lettres sans pleurer. Je ne
le puis, ma fille: mais ne souhaitez point que je le puisse; aimez mes
tendresses, aimez mes faiblesses: pour moi je m'en accommode fort bien. Je
les aime bien mieux que des sentiments de Sénèque et d'Epictète. Je suis
douce, tendre, ma chère enfant, jusques à la folie; vous m'êtes toutes choses;
je ne connais que vous. Hélas! je suis bien précisément comme vous
pensez, c'est-à-dire, d'aimer ceux qui vous aiment et qui se souviennent de
vous; je le sens tous les jours. Quand je trouvai Mellusine[115], le cœur me
battit de colère et d'émotion, elle s'approcha; comme vous savez, et me dit:
Hé bien! madame, êtes-vous bien fâchée?—Oui, madame, lui dis-je; on ne
peut pas plus.—Ah! vraiment je le crois; il faudra vous aller consoler.—
Madame, n'en prenez pas la peine, ce serait une chose inutile.—Mais, me
dit-elle, n'êtes-vous pas chez vous?—Non, madame, on ne m'y trouve
jamais. Voilà notre dialogue. Je vous assure qu'elle est débellée, comme dit
Coulanges: il ne me semble pas qu'elle ait une langue présentement. Mais je
veux revenir à mes lettres qu'on ne vous envoie point; j'en suis au désespoir.
Page 103
Croyez-vous qu'on les ouvre? croyez-vous qu'on les garde? Hélas! je
conjure ceux qui prennent cette peine de considérer le peu de plaisir qu'ils
ont à cette lecture, et le chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs, du moins
ayez soin de les faire recacheter, afin qu'elles arrivent tôt ou tard. Vous
parlez de peinture: vraiment vous m'en faites une de l'habit de vos dames,
qui vaut tout ce qu'une description peut valoir. Vous dites que vous voudriez
bien me voir entrer dans votre chambre, et m'entendre discourir. Hélas! c'est
ma folie que de vous voir, de vous parler, de vous entendre; je me dévore de
cette envie, et du déplaisir de ne vous avoir pas assez écoutée, pas assez
regardée: il me semble pourtant que je n'en perdais guère les moments; mais
enfin, je n'en suis pas contente, je suis folle; il n'y a rien de plus vrai; mais
vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je ne comprends pas comme on peut
tant penser à une personne: n'aurai-je jamais tout pensé? Non, que quand je
ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est très-joli. Je lui ferai
réponse, et je le prie de m'aimer toujours; pour votre fille, je l'aime; vous
savez pourquoi et pour qui.
37.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 23 mars 1671.
Cela n'est-il pas cruel de n'avoir pas encore reçu vos lettres? Voilà M. de
Coulanges qui a reçu les siennes, et qui me vient insulter. Il m'a montré
votre réponse à l'ex-voto, qui est tellement à mon gré, que je l'ai lue deux
fois avec plaisir. Ah! que vous écrivez à ma fantaisie! Cet ex-voto, qui fut
fait au bout de la table où je vous écrivais, me réjouit fort, et me fit souvenir
du jour que je fus si malheureusement pendue: vous souvient-il combien
vous me fûtes cruelle ce jour-là? Vous me condamnâtes sans miséricorde, et
toute la sollicitation de d'Hacqueville ne put pas même vous obliger à revoir
mon procès. Il est vrai que je fis une grande faute; mais aussi d'être pendue
haut et court, comme je le fus, c'était une grande punition. La chanson de
M. de Coulanges était bonne aussi; il y a plaisir de vous envoyer des folies,
vous y répondez délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant que
quand on croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive qu'ils n'y
prennent pas garde, ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous n'avez pas cette
cruauté; vous êtes aimable en tout et partout: hélas! combien vous êtes
aimée aussi! combien de cœurs où vous êtes la première! Il y a peu de gens
conjure ceux qui prennent cette peine de considérer le peu de plaisir qu'ils
ont à cette lecture, et le chagrin qu'ils nous donnent. Messieurs, du moins
ayez soin de les faire recacheter, afin qu'elles arrivent tôt ou tard. Vous
parlez de peinture: vraiment vous m'en faites une de l'habit de vos dames,
qui vaut tout ce qu'une description peut valoir. Vous dites que vous voudriez
bien me voir entrer dans votre chambre, et m'entendre discourir. Hélas! c'est
ma folie que de vous voir, de vous parler, de vous entendre; je me dévore de
cette envie, et du déplaisir de ne vous avoir pas assez écoutée, pas assez
regardée: il me semble pourtant que je n'en perdais guère les moments; mais
enfin, je n'en suis pas contente, je suis folle; il n'y a rien de plus vrai; mais
vous êtes obligée d'aimer ma folie. Je ne comprends pas comme on peut
tant penser à une personne: n'aurai-je jamais tout pensé? Non, que quand je
ne penserai plus. Le billet de M. de Grignan est très-joli. Je lui ferai
réponse, et je le prie de m'aimer toujours; pour votre fille, je l'aime; vous
savez pourquoi et pour qui.
37.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 23 mars 1671.
Cela n'est-il pas cruel de n'avoir pas encore reçu vos lettres? Voilà M. de
Coulanges qui a reçu les siennes, et qui me vient insulter. Il m'a montré
votre réponse à l'ex-voto, qui est tellement à mon gré, que je l'ai lue deux
fois avec plaisir. Ah! que vous écrivez à ma fantaisie! Cet ex-voto, qui fut
fait au bout de la table où je vous écrivais, me réjouit fort, et me fit souvenir
du jour que je fus si malheureusement pendue: vous souvient-il combien
vous me fûtes cruelle ce jour-là? Vous me condamnâtes sans miséricorde, et
toute la sollicitation de d'Hacqueville ne put pas même vous obliger à revoir
mon procès. Il est vrai que je fis une grande faute; mais aussi d'être pendue
haut et court, comme je le fus, c'était une grande punition. La chanson de
M. de Coulanges était bonne aussi; il y a plaisir de vous envoyer des folies,
vous y répondez délicieusement. Vous savez que rien n'attrape tant que
quand on croit avoir écrit pour divertir ses amis, et qu'il arrive qu'ils n'y
prennent pas garde, ou qu'ils n'en disent pas un mot. Vous n'avez pas cette
cruauté; vous êtes aimable en tout et partout: hélas! combien vous êtes
aimée aussi! combien de cœurs où vous êtes la première! Il y a peu de gens
Page 104
qui puissent se vanter d'une telle chose. M. de Coulanges vous écrit la plus
folle lettre du monde, et d'après le naturel; elle m'a fort divertie. Enfin, les
femmes sont folles; il semble qu'elles aient toutes la tête cassée: on leur met
le premier appareil, et elles se reposent comme d'une opération: cette folie
vous réjouirait fort, si vous étiez ici. Je fus hier chez M. de la
Rochefoucauld; je le trouvai criant les hauts cris; ses douleurs étaient à un
tel point, que toute sa constance était vaincue, sans qu'il en restât un seul
bien; l'excès de ces douleurs l'agitait de telle sorte qu'il était en l'air dans sa
chaise avec une fièvre violente. Il me fit une pitié extrême; je ne l'avais
jamais vu en cet état; il me pria de vous le mander, et de vous assurer que
les roués ne souffrent point en un moment ce qu'il souffre la moitié de sa
vie, et qu'aussi il souhaite la mort comme le coup de grâce: sa nuit n'a pas
été meilleure.
Je reçois présentement votre lettre, et me voilà toute seule dans ma
chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Au sortir d'un lieu où j'ai
dîné, je reviens fort bien chez moi; et quand j'y trouve une de vos lettres,
j'entre et j'écris: rien n'est préféré à ce plaisir, et je languis après les jours de
poste. Ah! ma fille, qu'il y a de différence de ce que j'ai pour vous, et de ce
que l'on a pour quelqu'un qu'on n'aime point! Vous voulez que je lise de
sang-froid le récit du péril que vous avez couru; j'en ai été encore plus
effrayée par les lettres qu'on m'a montrées d'Avignon et d'ailleurs, que par
les vôtres. Je comprends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan: Vogue la
galère. En vérité, vous êtes quelquefois capable de mettre au désespoir; si
vous m'aviez caché cette aventure, je l'aurais apprise d'ailleurs, et je vous en
aurais su très-mauvais gré. Je vous assure que je serai très-mal-contente de
M. de Marseille, s'il ne fait ce que nous souhaitons. Il a beau dire, je ne tâte
point de son amour pour la Provence: quand je vois qu'il ne dit rien pour
empêcher les quatre cent cinquante mille francs, et qu'il ne s'écrie que sur
une bagatelle, je suis sa très-humble servante. J'ai une extrême impatience
de savoir ce qui sera enfin résolu. Madame d'Angoulême m'a dit qu'on lui
avait mandé que vous étiez la personne du monde la plus polie; elle vous
fait mille compliments. Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne; il
me semble que ce sera encore une autre séparation, une douleur sur une
douleur, et une absence sur une absence: enfin je commence à m'affliger
tout de bon; ce sera vers le commencement de mai. Pour mon autre voyage,
dont vous m'assurez que le chemin est libre, vous savez qu'il dépend de
folle lettre du monde, et d'après le naturel; elle m'a fort divertie. Enfin, les
femmes sont folles; il semble qu'elles aient toutes la tête cassée: on leur met
le premier appareil, et elles se reposent comme d'une opération: cette folie
vous réjouirait fort, si vous étiez ici. Je fus hier chez M. de la
Rochefoucauld; je le trouvai criant les hauts cris; ses douleurs étaient à un
tel point, que toute sa constance était vaincue, sans qu'il en restât un seul
bien; l'excès de ces douleurs l'agitait de telle sorte qu'il était en l'air dans sa
chaise avec une fièvre violente. Il me fit une pitié extrême; je ne l'avais
jamais vu en cet état; il me pria de vous le mander, et de vous assurer que
les roués ne souffrent point en un moment ce qu'il souffre la moitié de sa
vie, et qu'aussi il souhaite la mort comme le coup de grâce: sa nuit n'a pas
été meilleure.
Je reçois présentement votre lettre, et me voilà toute seule dans ma
chambre pour vous écrire et vous faire réponse. Au sortir d'un lieu où j'ai
dîné, je reviens fort bien chez moi; et quand j'y trouve une de vos lettres,
j'entre et j'écris: rien n'est préféré à ce plaisir, et je languis après les jours de
poste. Ah! ma fille, qu'il y a de différence de ce que j'ai pour vous, et de ce
que l'on a pour quelqu'un qu'on n'aime point! Vous voulez que je lise de
sang-froid le récit du péril que vous avez couru; j'en ai été encore plus
effrayée par les lettres qu'on m'a montrées d'Avignon et d'ailleurs, que par
les vôtres. Je comprends bien le dépit qui fit dire à M. de Grignan: Vogue la
galère. En vérité, vous êtes quelquefois capable de mettre au désespoir; si
vous m'aviez caché cette aventure, je l'aurais apprise d'ailleurs, et je vous en
aurais su très-mauvais gré. Je vous assure que je serai très-mal-contente de
M. de Marseille, s'il ne fait ce que nous souhaitons. Il a beau dire, je ne tâte
point de son amour pour la Provence: quand je vois qu'il ne dit rien pour
empêcher les quatre cent cinquante mille francs, et qu'il ne s'écrie que sur
une bagatelle, je suis sa très-humble servante. J'ai une extrême impatience
de savoir ce qui sera enfin résolu. Madame d'Angoulême m'a dit qu'on lui
avait mandé que vous étiez la personne du monde la plus polie; elle vous
fait mille compliments. Je crains plus que vous mon voyage de Bretagne; il
me semble que ce sera encore une autre séparation, une douleur sur une
douleur, et une absence sur une absence: enfin je commence à m'affliger
tout de bon; ce sera vers le commencement de mai. Pour mon autre voyage,
dont vous m'assurez que le chemin est libre, vous savez qu'il dépend de
Page 105
vous; je vous l'ai donné: vous manderez à d'Hacqueville en quel temps vous
voulez qu'il soit placé. M. de Vivonne a bonne mémoire de me faire un
compliment si vieux, faites-lui mes compliments, je lui écrirai dans deux
ans. N'êtes-vous pas à merveille avec Bandol[116]? Dites-lui mille amitiés
pour moi: il a écrit une lettre à M. de Coulanges, une lettre qui lui
ressemble, et qui est aimable. Prenez garde, au reste, que votre paresse ne
vous fasse perdre votre argent au jeu; ces petites pertes fréquentes sont
comme les petites pluies qui gâtent bien les chemins. Je vous embrasse, ma
chère fille. Si vous pouvez aimez-moi toujours, puisque c'est la seule chose
que je souhaite en ce monde pour la tranquillité de mon âme. Je fais bien
d'autres souhaits pour ce qui vous regarde: enfin, tout tourne ou sur vous, ou
de vous, ou par vous.
38.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mardi saint 24 mars 1671.
Voici une terrible causerie, ma chère enfant; il y a trois heures que je
suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abbé, Hélène, Hébert et Marphise[117],
dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour jusqu'à jeudi au soir:
je prétends être en solitude; je fais de ceci une petite Trappe, je veux y prier
Dieu, y faire mille réflexions: j'ai résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes
sortes de raisons, de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma
chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai
beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; je n'ai pas
encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes
sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée
sombre que vous aimez, assise sur ce siége de mousse où je vous ai vue
quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici? et de
quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur! Il n'y a point
d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pays,
ni dans le jardin, où je ne vous aie vue; il n'y en a point qui ne me fasse
souvenir de quelque chose; de quelque manière que ce soit, cela me perce le
cœur: je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et repense à tout; ma tête
et mon esprit se creusent: mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher; cette
chère enfant que j'aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi,
je ne l'ai plus. Sur cela je pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère
voulez qu'il soit placé. M. de Vivonne a bonne mémoire de me faire un
compliment si vieux, faites-lui mes compliments, je lui écrirai dans deux
ans. N'êtes-vous pas à merveille avec Bandol[116]? Dites-lui mille amitiés
pour moi: il a écrit une lettre à M. de Coulanges, une lettre qui lui
ressemble, et qui est aimable. Prenez garde, au reste, que votre paresse ne
vous fasse perdre votre argent au jeu; ces petites pertes fréquentes sont
comme les petites pluies qui gâtent bien les chemins. Je vous embrasse, ma
chère fille. Si vous pouvez aimez-moi toujours, puisque c'est la seule chose
que je souhaite en ce monde pour la tranquillité de mon âme. Je fais bien
d'autres souhaits pour ce qui vous regarde: enfin, tout tourne ou sur vous, ou
de vous, ou par vous.
38.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mardi saint 24 mars 1671.
Voici une terrible causerie, ma chère enfant; il y a trois heures que je
suis ici. Je suis partie de Paris avec l'abbé, Hélène, Hébert et Marphise[117],
dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour jusqu'à jeudi au soir:
je prétends être en solitude; je fais de ceci une petite Trappe, je veux y prier
Dieu, y faire mille réflexions: j'ai résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes
sortes de raisons, de marcher pour tout le temps que j'ai été dans ma
chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. Mais ce que je ferai
beaucoup mieux que tout cela, c'est de penser à vous, ma fille; je n'ai pas
encore cessé depuis que je suis arrivée, et, ne pouvant contenir tous mes
sentiments, je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée
sombre que vous aimez, assise sur ce siége de mousse où je vous ai vue
quelquefois couchée. Mais, mon Dieu, où ne vous ai-je point vue ici? et de
quelle façon toutes ces pensées me traversent-elles le cœur! Il n'y a point
d'endroit, point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans le pays,
ni dans le jardin, où je ne vous aie vue; il n'y en a point qui ne me fasse
souvenir de quelque chose; de quelque manière que ce soit, cela me perce le
cœur: je vous vois, vous m'êtes présente; je pense et repense à tout; ma tête
et mon esprit se creusent: mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher; cette
chère enfant que j'aime avec tant de passion est à deux cents lieues de moi,
je ne l'ai plus. Sur cela je pleure sans pouvoir m'en empêcher. Ma chère
Page 106
bonne, voilà qui est bien faible: mais pour moi, je ne sais point être forte
contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition
vous serez en lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle viendra mal à propos,
et qu'elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu'elle est écrite. A cela je
ne sais point de remède: elle sert toujours à me soulager présentement; c'est
au moins ce que je lui demande: l'état où ce lieu m'a mise est une chose
incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses; mais vous
devez les aimer, et respecter mes larmes, puisqu'elles viennent d'un cœur
tout à vous.
39.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi saint 27 mars 1671.
J'ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres; je ferai réponse aux
messieurs quand je ne serai pas si dévote: en attendant, embrassez votre
cher mari pour moi; je suis touchée de son amitié et de sa lettre. Je suis bien
aise de savoir que le pont d'Avignon est encore sur le dos du coadjuteur;
c'est donc lui qui vous y a fait passer, car, pour le pauvre Grignan, il se
noyait par dépit contre vous; il aimait autant mourir que d'être avec des gens
si déraisonnables: le coadjuteur est perdu d'avoir ce crime avec tant d'autres.
Je suis très-obligée à Bandol de m'avoir fait une si agréable relation. Mais
d'où vient, mon enfant, que vous craignez qu'une autre lettre n'efface la
vôtre? vous ne l'avez donc pas relue? car pour moi, qui l'ai lue avec
attention, elle m'a fait un plaisir sensible, un plaisir à n'être effacé par rien,
un plaisir trop agréable pour un jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma
curiosité sur mille choses que je voulais savoir: je me doutais bien que les
prophéties auraient été entièrement fausses à l'égard de Vardes; je me
doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilité; je me doutais
bien encore de l'ennui que vous avez; et ce qui vous surprendra, c'est que,
quelque aversion que je vous aie toujours vue pour les narrations, j'ai cru
que vous aviez trop d'esprit pour ne pas voir qu'elles sont quelquefois
agréables et nécessaires. Je crois qu'il n'y a rien qu'il faille entièrement
bannir de la conversation, et que le jugement et les occasions doivent y faire
entrer tour à tour tout ce qui est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous
dites que vous ne contez pas bien; je ne connais personne qui attache plus
que vous: ce ne serait pas une sorte de chose à souhaiter uniquement; mais
contre une tendresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition
vous serez en lisant cette lettre; le hasard fera qu'elle viendra mal à propos,
et qu'elle ne sera peut-être pas lue de la manière qu'elle est écrite. A cela je
ne sais point de remède: elle sert toujours à me soulager présentement; c'est
au moins ce que je lui demande: l'état où ce lieu m'a mise est une chose
incroyable. Je vous prie de ne point parler de mes faiblesses; mais vous
devez les aimer, et respecter mes larmes, puisqu'elles viennent d'un cœur
tout à vous.
39.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi saint 27 mars 1671.
J'ai trouvé ici un gros paquet de vos lettres; je ferai réponse aux
messieurs quand je ne serai pas si dévote: en attendant, embrassez votre
cher mari pour moi; je suis touchée de son amitié et de sa lettre. Je suis bien
aise de savoir que le pont d'Avignon est encore sur le dos du coadjuteur;
c'est donc lui qui vous y a fait passer, car, pour le pauvre Grignan, il se
noyait par dépit contre vous; il aimait autant mourir que d'être avec des gens
si déraisonnables: le coadjuteur est perdu d'avoir ce crime avec tant d'autres.
Je suis très-obligée à Bandol de m'avoir fait une si agréable relation. Mais
d'où vient, mon enfant, que vous craignez qu'une autre lettre n'efface la
vôtre? vous ne l'avez donc pas relue? car pour moi, qui l'ai lue avec
attention, elle m'a fait un plaisir sensible, un plaisir à n'être effacé par rien,
un plaisir trop agréable pour un jour comme aujourd'hui. Vous contentez ma
curiosité sur mille choses que je voulais savoir: je me doutais bien que les
prophéties auraient été entièrement fausses à l'égard de Vardes; je me
doutais bien aussi que vous n'auriez fait aucune incivilité; je me doutais
bien encore de l'ennui que vous avez; et ce qui vous surprendra, c'est que,
quelque aversion que je vous aie toujours vue pour les narrations, j'ai cru
que vous aviez trop d'esprit pour ne pas voir qu'elles sont quelquefois
agréables et nécessaires. Je crois qu'il n'y a rien qu'il faille entièrement
bannir de la conversation, et que le jugement et les occasions doivent y faire
entrer tour à tour tout ce qui est le plus à propos. Je ne sais pourquoi vous
dites que vous ne contez pas bien; je ne connais personne qui attache plus
que vous: ce ne serait pas une sorte de chose à souhaiter uniquement; mais
Page 107
quand cela tient à l'esprit et à la nécessité de ne rien dire qui ne soit
agréable, je pense qu'on doit être bien aise de s'en acquitter comme vous
faites.
J'ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été très-belle et très-
touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue; mais
l'impossibilité m'en a ôté le goût: les laquais y étaient dès mercredi; et la
presse était à mourir. Je savais qu'il devait redire celle que M. de Grignan et
moi nous entendîmes l'année passée aux Jésuites; et c'était pour cela que
j'en avais envie: elle était parfaitement belle, et je ne m'en souviens que
comme d'un songe. Que je vous plains d'avoir eu un méchant prédicateur!
Mais pourquoi cela vous fait-il rire? J'ai envie de vous dire encore ce que je
vous dis une fois: Ennuyez-vous, cela est si méchant! Je n'ai jamais pensé
que vous ne fussiez pas très-bien avec M. de Grignan; je ne crois pas avoir
témoigné que j'en doutasse; tout au plus, je souhaiterais en entendre un mot
de lui ou de vous, non point par manière de nouvelle, mais pour me
confirmer une chose que je désire avec tant de passion. La Provence ne
serait pas supportable sans cela, et je comprends bien aisément tous les
soins de M. de Grignan pour vous empêcher d'y mourir d'ennui; nous avons,
lui et moi, les mêmes symptômes.
Le maréchal d'Albret a gagné un procès de quarante mille livres de rente
en fonds de terre; il rentre dans tout le bien de ses grands-pères; il ruine tout
le Béarn: vingt familles avaient acheté et revendu; il faut rendre tout cela
avec les fruits depuis cent ans: c'est une épouvantable affaire pour les
conséquences. Adieu, ma très-chère; je voudrais bien savoir quand je ne
penserai plus tant à vous; il faut répondre:
Comment pourrais-je vous le dire?
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[118].
Mon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai réponse à votre jolie
lettre. Adieu, petit démon qui me détournez; je devrais être à Ténèbres il y a
plus d'une heure.
40.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
agréable, je pense qu'on doit être bien aise de s'en acquitter comme vous
faites.
J'ai entendu la Passion du Mascaron, qui en vérité a été très-belle et très-
touchante. J'avais grande envie de me jeter dans le Bourdaloue; mais
l'impossibilité m'en a ôté le goût: les laquais y étaient dès mercredi; et la
presse était à mourir. Je savais qu'il devait redire celle que M. de Grignan et
moi nous entendîmes l'année passée aux Jésuites; et c'était pour cela que
j'en avais envie: elle était parfaitement belle, et je ne m'en souviens que
comme d'un songe. Que je vous plains d'avoir eu un méchant prédicateur!
Mais pourquoi cela vous fait-il rire? J'ai envie de vous dire encore ce que je
vous dis une fois: Ennuyez-vous, cela est si méchant! Je n'ai jamais pensé
que vous ne fussiez pas très-bien avec M. de Grignan; je ne crois pas avoir
témoigné que j'en doutasse; tout au plus, je souhaiterais en entendre un mot
de lui ou de vous, non point par manière de nouvelle, mais pour me
confirmer une chose que je désire avec tant de passion. La Provence ne
serait pas supportable sans cela, et je comprends bien aisément tous les
soins de M. de Grignan pour vous empêcher d'y mourir d'ennui; nous avons,
lui et moi, les mêmes symptômes.
Le maréchal d'Albret a gagné un procès de quarante mille livres de rente
en fonds de terre; il rentre dans tout le bien de ses grands-pères; il ruine tout
le Béarn: vingt familles avaient acheté et revendu; il faut rendre tout cela
avec les fruits depuis cent ans: c'est une épouvantable affaire pour les
conséquences. Adieu, ma très-chère; je voudrais bien savoir quand je ne
penserai plus tant à vous; il faut répondre:
Comment pourrais-je vous le dire?
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[118].
Mon cher Grignan, je vous embrasse. Je ferai réponse à votre jolie
lettre. Adieu, petit démon qui me détournez; je devrais être à Ténèbres il y a
plus d'une heure.
40.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 108
A Livry, jeudi saint 26 mars 1671.
Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que
je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes pâques et mon jubilé.
J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, de la manière dont je l'avais
imaginé, à la réserve de votre souvenir, qui m'a plus tourmentée que je ne
l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une imagination vive, qui
représente toutes choses comme si elles étaient encore: sur cela on songe au
présent; et quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me
sauver de vous; notre maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et
Livry m'achève. Pour vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez
à moi: la Provence n'est point obligée de me rendre à vous, comme ces
lieux-ci doivent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse
que j'ai eue ici; une grande solitude, un grand silence, un office triste, des
Ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans
ces jardins, dont vous seriez charmée: tout cela m'a plu. Je n'avais jamais
été à Livry la semaine sainte: hélas! que je vous y ai souhaitée! Mais je
m'en retourne à Paris par nécessité; j'y trouverai de vos lettres, et je veux
demain aller à la passion du père Bourdaloue, ou du père Mascaron; j'ai
toujours honoré les belles passions. Adieu, ma chère petite: voilà ce que
vous aurez de Livry. Si j'avais eu la force de ne vous y point écrire, et de
faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y ai senti, cela vaudrait mieux que
toutes les pénitences du monde; mais, au lieu d'en faire un bon usage, j'ai
cherché de la consolation à vous en parler. Ah! ma fille, que cela est faible
et misérable!
41.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 1er avril 1671.
Je revins hier de Saint-Germain: j'étais avec madame d'Arpajon. Le
nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que
celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de
distinguer la reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des nouvelles de
ma fille, sur son aventure du Rhône. Je la remerciai de l'honneur qu'elle
vous faisait de se souvenir de vous. Elle reprit la parole, et me dit: Contez-
moi comme elle a pensé périr. Je me mis à lui conter votre belle hardiesse
Si j'avais autant pleuré mes péchés que j'ai pleuré pour vous depuis que
je suis ici, je serais très-bien disposée pour faire mes pâques et mon jubilé.
J'ai passé ici le temps que j'avais résolu, de la manière dont je l'avais
imaginé, à la réserve de votre souvenir, qui m'a plus tourmentée que je ne
l'avais prévu. C'est une chose étrange qu'une imagination vive, qui
représente toutes choses comme si elles étaient encore: sur cela on songe au
présent; et quand on a le cœur comme je l'ai, on se meurt. Je ne sais où me
sauver de vous; notre maison de Paris m'assomme encore tous les jours, et
Livry m'achève. Pour vous, c'est par un effort de mémoire que vous pensez
à moi: la Provence n'est point obligée de me rendre à vous, comme ces
lieux-ci doivent vous rendre à moi. J'ai trouvé de la douceur dans la tristesse
que j'ai eue ici; une grande solitude, un grand silence, un office triste, des
Ténèbres chantées avec dévotion, un jeûne canonique, et une beauté dans
ces jardins, dont vous seriez charmée: tout cela m'a plu. Je n'avais jamais
été à Livry la semaine sainte: hélas! que je vous y ai souhaitée! Mais je
m'en retourne à Paris par nécessité; j'y trouverai de vos lettres, et je veux
demain aller à la passion du père Bourdaloue, ou du père Mascaron; j'ai
toujours honoré les belles passions. Adieu, ma chère petite: voilà ce que
vous aurez de Livry. Si j'avais eu la force de ne vous y point écrire, et de
faire un sacrifice à Dieu de tout ce que j'y ai senti, cela vaudrait mieux que
toutes les pénitences du monde; mais, au lieu d'en faire un bon usage, j'ai
cherché de la consolation à vous en parler. Ah! ma fille, que cela est faible
et misérable!
41.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 1er avril 1671.
Je revins hier de Saint-Germain: j'étais avec madame d'Arpajon. Le
nombre de ceux qui me demandèrent de vos nouvelles est aussi grand que
celui de tous ceux qui composent la cour. Je pense qu'il est bon de
distinguer la reine, qui fit un pas vers moi, et me demanda des nouvelles de
ma fille, sur son aventure du Rhône. Je la remerciai de l'honneur qu'elle
vous faisait de se souvenir de vous. Elle reprit la parole, et me dit: Contez-
moi comme elle a pensé périr. Je me mis à lui conter votre belle hardiesse
Page 109
de vouloir traverser le Rhône par un grand vent, et que ce vent vous avait
jetée rapidement sous une arche à deux doigts du pilier, où vous auriez péri
mille fois, si vous l'aviez touché. La reine me dit: Et son mari était-il avec
elle?—Oui, madame; et M. le coadjuteur aussi.—Vraiment ils ont grand
tort, reprit-elle; et fit des hélas, et dit des choses très-obligeantes pour vous.
Il vint ensuite bien des duchesses, entre autres la jeune Ventadour, très-belle
et très-jolie. On fut quelques moments sans lui apporter ce divin tabouret; je
me tournai vers le grand maître[119], et je dis: Hélas! qu'on le lui donne: il lui
coûte assez cher[120]. Il fut de mon avis. Au milieu du silence du cercle, la
reine se tourne, et me dit: A qui ressemble votre petite-fille? Madame, lui
dis-je, elle ressemble à M. de Grignan. Sa Majesté fit un cri, j'en suis
fâchée, et me dit doucement: Elle aurait bien mieux fait de ressembler à sa
mère ou à sa grand'mère. Voilà ce que vous me valez de faire ma cour. Le
maréchal de Bellefonds m'a fait promettre de le tirer de la presse; M. et
madame de Duras, à qui j'ai fait vos compliments; MM. de Charost et de
Montausier, et tutti quanti, vous les rendent au centuple. Je ne dois pas
oublier M. le Dauphin et Mademoiselle, qui m'ont fort parlé de vous. J'ai vu
madame de Ludres; elle vint m'aborder avec une surabondance d'amitié qui
me surprit; elle me parla de vous sur le même ton; et puis tout d'un coup,
comme je pensais lui répondre, je trouvai qu'elle ne m'écoutait plus, et que
ses beaux yeux trottaient par la chambre: je le vis promptement, et ceux qui
virent que je le voyais me surent bon gré de l'avoir vu, et se mirent à rire.
Elle a été plongée dans la mer[121], la mer l'a vue toute nue, et sa fierté en est
augmentée; j'entends la fierté de la mer; car pour la belle, elle en est fort
humiliée.
Les coiffures hurluberlu m'ont fort divertie; il y en a que l'on voudrait
souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon, à un printemps
d'hôtellerie comme deux gouttes d'eau: cette comparaison est excellente.
Mais qu'elle est dangereuse, cette Ninon! Si vous saviez comme elle
dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour pervertir
les jeunes gens est pareil à celui d'un certain M. de Saint-Germain que nous
avons vu une fois à Livry. Elle trouve que votre frère a la simplicité de la
colombe; elle ressemble à sa mère; c'est madame de Grignan qui a tout le
sel de la maison, et qui n'est pas si sotte que d'être dans cette docilité.
Quelqu'un pensa prendre votre parti, et voulut lui ôter l'estime qu'elle a pour
vous; elle le fit taire, et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption!
jetée rapidement sous une arche à deux doigts du pilier, où vous auriez péri
mille fois, si vous l'aviez touché. La reine me dit: Et son mari était-il avec
elle?—Oui, madame; et M. le coadjuteur aussi.—Vraiment ils ont grand
tort, reprit-elle; et fit des hélas, et dit des choses très-obligeantes pour vous.
Il vint ensuite bien des duchesses, entre autres la jeune Ventadour, très-belle
et très-jolie. On fut quelques moments sans lui apporter ce divin tabouret; je
me tournai vers le grand maître[119], et je dis: Hélas! qu'on le lui donne: il lui
coûte assez cher[120]. Il fut de mon avis. Au milieu du silence du cercle, la
reine se tourne, et me dit: A qui ressemble votre petite-fille? Madame, lui
dis-je, elle ressemble à M. de Grignan. Sa Majesté fit un cri, j'en suis
fâchée, et me dit doucement: Elle aurait bien mieux fait de ressembler à sa
mère ou à sa grand'mère. Voilà ce que vous me valez de faire ma cour. Le
maréchal de Bellefonds m'a fait promettre de le tirer de la presse; M. et
madame de Duras, à qui j'ai fait vos compliments; MM. de Charost et de
Montausier, et tutti quanti, vous les rendent au centuple. Je ne dois pas
oublier M. le Dauphin et Mademoiselle, qui m'ont fort parlé de vous. J'ai vu
madame de Ludres; elle vint m'aborder avec une surabondance d'amitié qui
me surprit; elle me parla de vous sur le même ton; et puis tout d'un coup,
comme je pensais lui répondre, je trouvai qu'elle ne m'écoutait plus, et que
ses beaux yeux trottaient par la chambre: je le vis promptement, et ceux qui
virent que je le voyais me surent bon gré de l'avoir vu, et se mirent à rire.
Elle a été plongée dans la mer[121], la mer l'a vue toute nue, et sa fierté en est
augmentée; j'entends la fierté de la mer; car pour la belle, elle en est fort
humiliée.
Les coiffures hurluberlu m'ont fort divertie; il y en a que l'on voudrait
souffleter. La Choiseul ressemblait, comme dit Ninon, à un printemps
d'hôtellerie comme deux gouttes d'eau: cette comparaison est excellente.
Mais qu'elle est dangereuse, cette Ninon! Si vous saviez comme elle
dogmatise sur la religion, cela vous ferait horreur. Son zèle pour pervertir
les jeunes gens est pareil à celui d'un certain M. de Saint-Germain que nous
avons vu une fois à Livry. Elle trouve que votre frère a la simplicité de la
colombe; elle ressemble à sa mère; c'est madame de Grignan qui a tout le
sel de la maison, et qui n'est pas si sotte que d'être dans cette docilité.
Quelqu'un pensa prendre votre parti, et voulut lui ôter l'estime qu'elle a pour
vous; elle le fit taire, et dit qu'elle en savait plus que lui. Quelle corruption!
Page 110
quoi! parce qu'elle vous trouve belle et spirituelle, elle veut joindre à cela
cette autre bonne qualité, sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut être
parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils sur ce
chapitre: ne lui en mandez rien; nous faisons nos efforts, madame de la
Fayette et moi, pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux. Il a de plus
une petite comédienne[122], et tous les Despréaux et les Racine, et paye les
soupers: enfin, c'est une vraie diablerie. Il se moque des Mascaron, comme
vous avez vu; vraiment il lui faudrait votre minime[123]. Je n'ai jamais rien
vu de si plaisant que ce que vous m'écrivez là-dessus; je l'ai lu à M. de la
Rochefoucauld; il en a ri de tout son cœur. Il vous mande qu'il y a un certain
apôtre qui court après sa côte, et qui voudrait bien se l'approprier comme
son bien; mais il n'a pas l'art de suivre les grandes entreprises. Je pense que
Mellusine est dans un trou; nous n'en entendons pas dire un seul mot. M. de
la Rochefoucauld vous dit encore que s'il avait seulement trente ans de
moins, il en voudrait fort à la troisième côte[124] de M. de Grignan. L'endroit
où vous dites qu'il a deux côtes rompues le fit éclater: nous vous souhaitons
toujours quelque sorte de folie qui vous divertisse, mais nous craignons
bien que celle-là n'ait été meilleure pour nous que pour vous. Après tout,
nous vous plaignons bien de n'entendre parler de Dieu que de cette sorte.
Ah! Bourdaloue! il fit, à ce qu'on m'a dit, une passion plus parfaite que tout
ce qu'on peut imaginer: c'était celle de l'année passée qu'il avait rajustée,
selon ce que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle fût inimitable.
Comment peut-on aimer Dieu, quand on n'entend jamais bien parler de lui?
Il vous faut des grâces plus particulières qu'aux autres. Nous entendîmes
l'autre jour l'abbé de Montmort[125]; je n'ai jamais ouï un si beau jeune
sermon; je vous en souhaiterais autant à la place de votre minime. Il fit le
signe de la croix, il dit son texte; il ne nous gronda point, il ne nous dit point
d'injures; il nous pria de ne point craindre la mort, puisqu'elle était le seul
passage que nous eussions pour ressusciter avec Jésus-Christ. Nous le lui
accordâmes, nous fûmes tous contents. Il n'a rien qui choque: il imite M.
d'Agen sans le copier; il est hardi, il est modeste, il est savant, il est dévot:
enfin, j'en fus contente au dernier point.
Madame de Vauvineux vous rend mille grâces; sa fille a été très-mal.
Madame d'Arpajon vous embrasse mille fois, et surtout M. le Camus vous
adore: et moi, ma chère enfant, que pensez-vous que je fasse? Vous aimer,
penser à vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m'occuper
cette autre bonne qualité, sans laquelle, selon ses maximes, on ne peut être
parfaite! Je suis vivement touchée du mal qu'elle fait à mon fils sur ce
chapitre: ne lui en mandez rien; nous faisons nos efforts, madame de la
Fayette et moi, pour le dépêtrer d'un engagement si dangereux. Il a de plus
une petite comédienne[122], et tous les Despréaux et les Racine, et paye les
soupers: enfin, c'est une vraie diablerie. Il se moque des Mascaron, comme
vous avez vu; vraiment il lui faudrait votre minime[123]. Je n'ai jamais rien
vu de si plaisant que ce que vous m'écrivez là-dessus; je l'ai lu à M. de la
Rochefoucauld; il en a ri de tout son cœur. Il vous mande qu'il y a un certain
apôtre qui court après sa côte, et qui voudrait bien se l'approprier comme
son bien; mais il n'a pas l'art de suivre les grandes entreprises. Je pense que
Mellusine est dans un trou; nous n'en entendons pas dire un seul mot. M. de
la Rochefoucauld vous dit encore que s'il avait seulement trente ans de
moins, il en voudrait fort à la troisième côte[124] de M. de Grignan. L'endroit
où vous dites qu'il a deux côtes rompues le fit éclater: nous vous souhaitons
toujours quelque sorte de folie qui vous divertisse, mais nous craignons
bien que celle-là n'ait été meilleure pour nous que pour vous. Après tout,
nous vous plaignons bien de n'entendre parler de Dieu que de cette sorte.
Ah! Bourdaloue! il fit, à ce qu'on m'a dit, une passion plus parfaite que tout
ce qu'on peut imaginer: c'était celle de l'année passée qu'il avait rajustée,
selon ce que ses amis lui avaient conseillé, afin qu'elle fût inimitable.
Comment peut-on aimer Dieu, quand on n'entend jamais bien parler de lui?
Il vous faut des grâces plus particulières qu'aux autres. Nous entendîmes
l'autre jour l'abbé de Montmort[125]; je n'ai jamais ouï un si beau jeune
sermon; je vous en souhaiterais autant à la place de votre minime. Il fit le
signe de la croix, il dit son texte; il ne nous gronda point, il ne nous dit point
d'injures; il nous pria de ne point craindre la mort, puisqu'elle était le seul
passage que nous eussions pour ressusciter avec Jésus-Christ. Nous le lui
accordâmes, nous fûmes tous contents. Il n'a rien qui choque: il imite M.
d'Agen sans le copier; il est hardi, il est modeste, il est savant, il est dévot:
enfin, j'en fus contente au dernier point.
Madame de Vauvineux vous rend mille grâces; sa fille a été très-mal.
Madame d'Arpajon vous embrasse mille fois, et surtout M. le Camus vous
adore: et moi, ma chère enfant, que pensez-vous que je fasse? Vous aimer,
penser à vous, m'attendrir à tout moment plus que je ne voudrais, m'occuper
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de vos affaires, m'inquiéter de ce que vous pensez, sentir vos ennuis et vos
peines, les vouloir souffrir pour vous, s'il était possible; écumer votre cœur
comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais remplie; en
un mot, comprendre vivement ce que c'est d'aimer quelqu'un plus que soi-
même, voilà comme je suis: c'est une chose qu'on dit souvent en l'air; on
abuse de cette expression; moi, je la répète, et sans la profaner jamais, je la
sens tout entière en moi, et cela est vrai.
42.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, samedi 4 avril 1671.
Je vous mandai l'autre jour[126] la coiffure de madame de Nevers, et dans
quel excès la Martin avait poussé cette mode; mais il y a une certaine
médiocrité qui m'a charmée, et qu'il faut vous apprendre, afin que vous ne
vous amusiez plus à faire cent petites boucles sur vos oreilles, qui sont
défrisées en un moment, qui siéent mal, et qui ne sont non plus à la mode
présentement, que la coiffure de la reine Catherine de Médicis. Je vis hier la
duchesse de Sully et la comtesse de Guiche; leurs têtes sont charmantes; je
suis rendue, cette coiffure est faite justement pour votre visage; vous serez
comme un ange, et cela est fait en un moment. Tout ce qui me fait de la
peine, c'est que cette mode, qui laisse la tête découverte, me fait craindre
pour les dents. Voici ce que Trochanire[127], qui vient de Saint-Germain, et
moi, nous allons vous faire entendre, si nous pouvons. Imaginez-vous une
tête partagée à la paysanne jusqu'à deux doigts du bourrelet; on coupe les
cheveux de chaque côté, d'étage en étage, dont on fait deux grosses boucles
rondes et négligées, qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt au-dessous de
l'oreille; cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli, et comme deux
gros bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne faut pas couper les cheveux
trop courts; car comme il faut les friser naturellement, les boucles, qui en
emportent beaucoup, ont attrapé plusieurs dames, dont l'exemple doit faire
trembler les autres. On met les rubans comme à l'ordinaire, et une grosse
boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure; quelquefois on la laisse traîner
jusque sur la gorge. Je ne sais si nous vous avons bien représenté cette
mode; je ferai coiffer une poupée pour vous l'envoyer; et puis, au bout de
tout cela, je meurs de peur que vous ne vouliez point prendre toute cette
peine. Ce qui est vrai, c'est que la coiffure que fait Montgobert n'est plus
peines, les vouloir souffrir pour vous, s'il était possible; écumer votre cœur
comme j'écumais votre chambre des fâcheux dont je la voyais remplie; en
un mot, comprendre vivement ce que c'est d'aimer quelqu'un plus que soi-
même, voilà comme je suis: c'est une chose qu'on dit souvent en l'air; on
abuse de cette expression; moi, je la répète, et sans la profaner jamais, je la
sens tout entière en moi, et cela est vrai.
42.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, samedi 4 avril 1671.
Je vous mandai l'autre jour[126] la coiffure de madame de Nevers, et dans
quel excès la Martin avait poussé cette mode; mais il y a une certaine
médiocrité qui m'a charmée, et qu'il faut vous apprendre, afin que vous ne
vous amusiez plus à faire cent petites boucles sur vos oreilles, qui sont
défrisées en un moment, qui siéent mal, et qui ne sont non plus à la mode
présentement, que la coiffure de la reine Catherine de Médicis. Je vis hier la
duchesse de Sully et la comtesse de Guiche; leurs têtes sont charmantes; je
suis rendue, cette coiffure est faite justement pour votre visage; vous serez
comme un ange, et cela est fait en un moment. Tout ce qui me fait de la
peine, c'est que cette mode, qui laisse la tête découverte, me fait craindre
pour les dents. Voici ce que Trochanire[127], qui vient de Saint-Germain, et
moi, nous allons vous faire entendre, si nous pouvons. Imaginez-vous une
tête partagée à la paysanne jusqu'à deux doigts du bourrelet; on coupe les
cheveux de chaque côté, d'étage en étage, dont on fait deux grosses boucles
rondes et négligées, qui ne viennent pas plus bas qu'un doigt au-dessous de
l'oreille; cela fait quelque chose de fort jeune et de fort joli, et comme deux
gros bouquets de cheveux de chaque côté. Il ne faut pas couper les cheveux
trop courts; car comme il faut les friser naturellement, les boucles, qui en
emportent beaucoup, ont attrapé plusieurs dames, dont l'exemple doit faire
trembler les autres. On met les rubans comme à l'ordinaire, et une grosse
boucle nouée entre le bourrelet et la coiffure; quelquefois on la laisse traîner
jusque sur la gorge. Je ne sais si nous vous avons bien représenté cette
mode; je ferai coiffer une poupée pour vous l'envoyer; et puis, au bout de
tout cela, je meurs de peur que vous ne vouliez point prendre toute cette
peine. Ce qui est vrai, c'est que la coiffure que fait Montgobert n'est plus
Page 112
supportable. Du reste, consultez votre paresse et vos dents; mais ne
m'empêchez pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffée ici comme les
autres. Je vous vois, vous m'apparaissez, et cette coiffure est faite pour
vous: mais qu'elle est ridicule à certaines dames, dont l'âge ou la beauté ne
conviennent pas!
Madame de la Troche.
Madame de Sévigné a voulu avoir l'avantage de vous
décrire cette coiffure; mais, ma belle, c'est moi qui lui dictais.
Madame, vous serez ravissante; tout ce que je crains, c'est que
vous n'ayez regret à vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous
apprends que la reine, et tout ce qu'il y a de filles et de femmes
qui se coiffent à Saint-Germain, achevèrent hier de les faire
couper par la Vienne; car c'est lui et mademoiselle de la Borde
qui ont fait toutes les exécutions. Madame de Crussol vint lundi
à Saint-Germain, coiffée à la mode; elle alla au coucher de la
reine, et lui dit: Ah! madame, Votre Majesté a donc pris notre
coiffure? Votre coiffure! lui répondit la reine; je vous assure que
je n'ai point voulu prendre votre coiffure; je me suis fait couper
les cheveux, parce que le roi les trouve mieux ainsi: mais ce
n'est point pour prendre votre coiffure. On fut un peu surpris du
ton avec lequel la reine lui parla. Mais voyez un peu aussi où
madame de Crussol allait prendre que c'était sa coiffure, parce
que c'est celle de madame de Montespan, de madame de
Nevers, de la petite de Thianges, et de deux ou trois autres
beautés charmantes qui l'ont hasardée les premières! Je vous ai
vue vingt fois prête à l'inventer; cela me fait croire que vous
n'aurez point de peine à comprendre ce que nous vous en
écrivons. Madame de Soubise, qui craint pour ses dents, parce
qu'elle a déjà été une fois attrapée aux coiffures à la paysanne,
ne s'est point fait couper les cheveux; et mademoiselle de la
Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les
autres par les côtés: mais le dessus de sa tête n'a garde d'être
galant, comme celles dont on voit la racine des cheveux. Enfin,
madame, il n'est question d'autre chose à Saint-Germain; et
m'empêchez pas de souhaiter que je puisse vous voir coiffée ici comme les
autres. Je vous vois, vous m'apparaissez, et cette coiffure est faite pour
vous: mais qu'elle est ridicule à certaines dames, dont l'âge ou la beauté ne
conviennent pas!
Madame de la Troche.
Madame de Sévigné a voulu avoir l'avantage de vous
décrire cette coiffure; mais, ma belle, c'est moi qui lui dictais.
Madame, vous serez ravissante; tout ce que je crains, c'est que
vous n'ayez regret à vos cheveux. Pour vous fortifier, je vous
apprends que la reine, et tout ce qu'il y a de filles et de femmes
qui se coiffent à Saint-Germain, achevèrent hier de les faire
couper par la Vienne; car c'est lui et mademoiselle de la Borde
qui ont fait toutes les exécutions. Madame de Crussol vint lundi
à Saint-Germain, coiffée à la mode; elle alla au coucher de la
reine, et lui dit: Ah! madame, Votre Majesté a donc pris notre
coiffure? Votre coiffure! lui répondit la reine; je vous assure que
je n'ai point voulu prendre votre coiffure; je me suis fait couper
les cheveux, parce que le roi les trouve mieux ainsi: mais ce
n'est point pour prendre votre coiffure. On fut un peu surpris du
ton avec lequel la reine lui parla. Mais voyez un peu aussi où
madame de Crussol allait prendre que c'était sa coiffure, parce
que c'est celle de madame de Montespan, de madame de
Nevers, de la petite de Thianges, et de deux ou trois autres
beautés charmantes qui l'ont hasardée les premières! Je vous ai
vue vingt fois prête à l'inventer; cela me fait croire que vous
n'aurez point de peine à comprendre ce que nous vous en
écrivons. Madame de Soubise, qui craint pour ses dents, parce
qu'elle a déjà été une fois attrapée aux coiffures à la paysanne,
ne s'est point fait couper les cheveux; et mademoiselle de la
Borde lui a fait une coiffure qui est tout aussi bien que les
autres par les côtés: mais le dessus de sa tête n'a garde d'être
galant, comme celles dont on voit la racine des cheveux. Enfin,
madame, il n'est question d'autre chose à Saint-Germain; et
Page 113
moi, qui ne veux point me faire couper les cheveux, je suis
ennuyée à la mort d'en entendre parler.
Madame de Sévigné.
Cette lettre est écrite hors d'œuvre chez Trochanire. La comtesse (de
Fiesque) vous embrasse mille fois; le comte, que j'ai vu tantôt, voudrait
bien en faire autant: je lui ai dit votre souvenir, et le dirai à tous ceux que je
trouverai en chemin.
Après tout, nous ne vous conseillons point de faire couper vos beaux
cheveux; et pour qui, bon Dieu? Cette mode durera peu; elle est mortelle
pour les dents: taponnez-vous seulement par grosses boucles, comme vous
faisiez quelquefois; car les petites boucles rangées de Montgobert sont
justement du temps du roi Guillemot.
43.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 10 avril 1671.
Je vous écrivis mercredi par la poste, hier matin par Magalotti,
aujourd'hui encore par la poste; mais hier au soir je perdis une belle
occasion. J'allai me promener à Vincennes, en famille et en Troche[128]; je
rencontrai la chaîne des galériens, qui partait pour Marseille; ils arriveront
dans un mois. Rien n'eût été plus sûr que cette voie: mais j'eus une autre
pensée, c'était de m'en aller avec eux. Il y a un certain Duval, qui me parut
homme de bonne conversation: vous le verrez arriver, et vous auriez été fort
agréablement surprise de me voir pêle-mêle avec une troupe de femmes qui
vont avec eux. Je voudrais que vous sussiez ce que m'est devenu le mot de
Provence, de Marseille, d'Aix; le Rhône seulement, ce diantre de Rhône, et
Lyon, me sont de quelque chose. La Bretagne et la Bourgogne me
paraissent des pays sous le pôle, où je ne prends aucun intérêt: il faut dire
comme Coulanges: O grande puissance de mon orviétan! Vous êtes
admirable, ma fille, de demander à l'abbé[129] de m'empêcher de vous faire
des présents: quelle folie! Hélas! vous en fais-je? Vous appelez des présents
les gazettes que je vous envoie: vous ne m'ôterez jamais de l'esprit l'envie
ennuyée à la mort d'en entendre parler.
Madame de Sévigné.
Cette lettre est écrite hors d'œuvre chez Trochanire. La comtesse (de
Fiesque) vous embrasse mille fois; le comte, que j'ai vu tantôt, voudrait
bien en faire autant: je lui ai dit votre souvenir, et le dirai à tous ceux que je
trouverai en chemin.
Après tout, nous ne vous conseillons point de faire couper vos beaux
cheveux; et pour qui, bon Dieu? Cette mode durera peu; elle est mortelle
pour les dents: taponnez-vous seulement par grosses boucles, comme vous
faisiez quelquefois; car les petites boucles rangées de Montgobert sont
justement du temps du roi Guillemot.
43.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 10 avril 1671.
Je vous écrivis mercredi par la poste, hier matin par Magalotti,
aujourd'hui encore par la poste; mais hier au soir je perdis une belle
occasion. J'allai me promener à Vincennes, en famille et en Troche[128]; je
rencontrai la chaîne des galériens, qui partait pour Marseille; ils arriveront
dans un mois. Rien n'eût été plus sûr que cette voie: mais j'eus une autre
pensée, c'était de m'en aller avec eux. Il y a un certain Duval, qui me parut
homme de bonne conversation: vous le verrez arriver, et vous auriez été fort
agréablement surprise de me voir pêle-mêle avec une troupe de femmes qui
vont avec eux. Je voudrais que vous sussiez ce que m'est devenu le mot de
Provence, de Marseille, d'Aix; le Rhône seulement, ce diantre de Rhône, et
Lyon, me sont de quelque chose. La Bretagne et la Bourgogne me
paraissent des pays sous le pôle, où je ne prends aucun intérêt: il faut dire
comme Coulanges: O grande puissance de mon orviétan! Vous êtes
admirable, ma fille, de demander à l'abbé[129] de m'empêcher de vous faire
des présents: quelle folie! Hélas! vous en fais-je? Vous appelez des présents
les gazettes que je vous envoie: vous ne m'ôterez jamais de l'esprit l'envie
Page 114
de vous donner; c'est un plaisir qui m'est sensible, et dont vous feriez très-
bien de vous réjouir avec moi, si je me donnais souvent cette joie: cette
manière de me remercier m'a extrêmement plu.
Vos lettres sont admirables; on jurerait qu'elles ne vous sont pas dictées
par les dames du pays où vous êtes. Je trouve que M. de Grignan, avec tout
ce qu'il vous est déjà, est encore votre vraie bonne compagnie; c'est lui, ce
me semble, qui vous entend: conservez bien la joie de son cœur par la
tendresse du vôtre, et faites votre compte que si vous ne m'aimiez pas tous
deux, chacun selon votre degré de gloire, en vérité vous seriez des ingrats.
La nouvelle opinion, qu'il n'y a point d'ingratitude dans le monde, par les
raisons que nous avons tant discutées, me paraît la philosophie de
Descartes, et l'autre est celle d'Aristote: vous savez l'autorité que je donne à
cette dernière; j'en suis de même pour l'opinion de l'ingratitude. Vous seriez
donc une petite ingrate, ma fille: mais, par un bonheur qui fait ma joie, je
vous en trouve éloignée; et cela fait aussi que, sans aucune retenue, je
m'abandonne d'une étrange façon à m'approuver dans les sentiments que j'ai
pour vous. Adieu, ma très-aimable; je m'en vais fermer cette lettre; je vous
en écrirai encore une ce soir, où je vous rendrai compte de ma journée.
Nous espérons tous les jours louer votre maison; vous croyez bien que je
n'oublie rien de ce qui vous touche; je suis sur cela comme les gens les plus
intéressés sont pour eux-mêmes.
44.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Vendredi au soir, 10 avril 1671.
Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, qui vous embrasse de
tout son cœur. Il est ravi de la réponse que vous faites aux chanoines et au
père Desmares: il y a plaisir à vous mander des bagatelles, vous y répondez
très-bien. Il vous prie de croire que vous êtes encore toute vive dans son
souvenir; s'il apprend quelques nouvelles dignes de vous, il vous les fera
savoir. Il est dans son hôtel de la Rochefoucauld, n'ayant plus d'espérance
de marcher; son château en Espagne, c'est de se faire porter dans les
maisons, ou dans son carrosse pour prendre l'air: il parle d'aller aux eaux; je
tâche de l'envoyer à Digne, et d'autres à Bourbon. J'ai été chez
Mademoiselle, qui est toujours malade; j'ai dîné en bavardin[130], mais si
bien de vous réjouir avec moi, si je me donnais souvent cette joie: cette
manière de me remercier m'a extrêmement plu.
Vos lettres sont admirables; on jurerait qu'elles ne vous sont pas dictées
par les dames du pays où vous êtes. Je trouve que M. de Grignan, avec tout
ce qu'il vous est déjà, est encore votre vraie bonne compagnie; c'est lui, ce
me semble, qui vous entend: conservez bien la joie de son cœur par la
tendresse du vôtre, et faites votre compte que si vous ne m'aimiez pas tous
deux, chacun selon votre degré de gloire, en vérité vous seriez des ingrats.
La nouvelle opinion, qu'il n'y a point d'ingratitude dans le monde, par les
raisons que nous avons tant discutées, me paraît la philosophie de
Descartes, et l'autre est celle d'Aristote: vous savez l'autorité que je donne à
cette dernière; j'en suis de même pour l'opinion de l'ingratitude. Vous seriez
donc une petite ingrate, ma fille: mais, par un bonheur qui fait ma joie, je
vous en trouve éloignée; et cela fait aussi que, sans aucune retenue, je
m'abandonne d'une étrange façon à m'approuver dans les sentiments que j'ai
pour vous. Adieu, ma très-aimable; je m'en vais fermer cette lettre; je vous
en écrirai encore une ce soir, où je vous rendrai compte de ma journée.
Nous espérons tous les jours louer votre maison; vous croyez bien que je
n'oublie rien de ce qui vous touche; je suis sur cela comme les gens les plus
intéressés sont pour eux-mêmes.
44.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Vendredi au soir, 10 avril 1671.
Je fais mon paquet chez M. de la Rochefoucauld, qui vous embrasse de
tout son cœur. Il est ravi de la réponse que vous faites aux chanoines et au
père Desmares: il y a plaisir à vous mander des bagatelles, vous y répondez
très-bien. Il vous prie de croire que vous êtes encore toute vive dans son
souvenir; s'il apprend quelques nouvelles dignes de vous, il vous les fera
savoir. Il est dans son hôtel de la Rochefoucauld, n'ayant plus d'espérance
de marcher; son château en Espagne, c'est de se faire porter dans les
maisons, ou dans son carrosse pour prendre l'air: il parle d'aller aux eaux; je
tâche de l'envoyer à Digne, et d'autres à Bourbon. J'ai été chez
Mademoiselle, qui est toujours malade; j'ai dîné en bavardin[130], mais si
Page 115
purement que j'en ai pensé mourir: tous nos commensaux nous ont fait faux
bond; nous n'avons fait que bavardiner, et nous n'avons point causé comme
les autres jours.
Brancas versa, il y a trois ou quatre jours, dans un fossé; il s'y établit si
bien, qu'il demandait à ceux qui allèrent le secourir ce qu'ils désiraient de
son service: toutes ses glaces étaient cassées, et sa tête l'aurait été, s'il n'était
plus heureux que sage: toute cette aventure n'a fait aucune distraction à sa
rêverie. Je lui ai mandé ce matin que je lui apprenais qu'il avait versé, qu'il
avait pensé se rompre le cou, qu'il était le seul dans Paris qui ne sût point
cette nouvelle, et que je lui en voulais marquer mon inquiétude: j'attends sa
réponse. Voilà madame la comtesse (de Fiesque) et Briole, qui vous font
trois cents compliments. Adieu, ma très-chère enfant, je m'en vais fermer
mon paquet. Comme je suis assurée que vous ne doutez point de mon
amitié, je ne vous en dirai rien ce soir.
45.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 15 avril 1671.
Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé[131]. Vous
me parlez de la Provence comme de la Norwége: je pensais qu'il y fait
chaud, et je le pensais si bien, que l'autre jour, que nous eûmes ici une
bouffée d'été, je mourais de chaud, et j'étais triste: on devina que c'était
parce que je croyais que vous aviez encore plus chaud que moi, et je ne
pouvais, en effet, me l'imaginer sans chagrin. Je veux vous dire, ma chère
enfant que le chocolat n'est plus avec moi comme il était: la mode m'a
entraînée, comme elle fait toujours: tous ceux qui m'en disaient du bien
m'en disent du mal; on le maudit, on l'accuse de tous les maux qu'on a; il est
la source des vapeurs et des palpitations; il vous flatte pour un temps, et
puis vous allume tout d'un coup une fièvre continue, qui vous conduit à la
mort. Enfin, ma fille, le grand maître[132], qui en vivait, est son ennemi
déclaré: vous pouvez penser si je puis être d'un autre sentiment[133]. Au nom
de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir, et songez que ce n'est plus la
mode du bel air. Je n'ai point encore vu Gacé; je crois que je l'embrasserai:
bon Dieu! un homme qui vous a vue, qui vient de vous quitter, qui vous a
parlé, comme cela me paraît!
bond; nous n'avons fait que bavardiner, et nous n'avons point causé comme
les autres jours.
Brancas versa, il y a trois ou quatre jours, dans un fossé; il s'y établit si
bien, qu'il demandait à ceux qui allèrent le secourir ce qu'ils désiraient de
son service: toutes ses glaces étaient cassées, et sa tête l'aurait été, s'il n'était
plus heureux que sage: toute cette aventure n'a fait aucune distraction à sa
rêverie. Je lui ai mandé ce matin que je lui apprenais qu'il avait versé, qu'il
avait pensé se rompre le cou, qu'il était le seul dans Paris qui ne sût point
cette nouvelle, et que je lui en voulais marquer mon inquiétude: j'attends sa
réponse. Voilà madame la comtesse (de Fiesque) et Briole, qui vous font
trois cents compliments. Adieu, ma très-chère enfant, je m'en vais fermer
mon paquet. Comme je suis assurée que vous ne doutez point de mon
amitié, je ne vous en dirai rien ce soir.
45.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 15 avril 1671.
Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite par Gacé[131]. Vous
me parlez de la Provence comme de la Norwége: je pensais qu'il y fait
chaud, et je le pensais si bien, que l'autre jour, que nous eûmes ici une
bouffée d'été, je mourais de chaud, et j'étais triste: on devina que c'était
parce que je croyais que vous aviez encore plus chaud que moi, et je ne
pouvais, en effet, me l'imaginer sans chagrin. Je veux vous dire, ma chère
enfant que le chocolat n'est plus avec moi comme il était: la mode m'a
entraînée, comme elle fait toujours: tous ceux qui m'en disaient du bien
m'en disent du mal; on le maudit, on l'accuse de tous les maux qu'on a; il est
la source des vapeurs et des palpitations; il vous flatte pour un temps, et
puis vous allume tout d'un coup une fièvre continue, qui vous conduit à la
mort. Enfin, ma fille, le grand maître[132], qui en vivait, est son ennemi
déclaré: vous pouvez penser si je puis être d'un autre sentiment[133]. Au nom
de Dieu, ne vous engagez point à le soutenir, et songez que ce n'est plus la
mode du bel air. Je n'ai point encore vu Gacé; je crois que je l'embrasserai:
bon Dieu! un homme qui vous a vue, qui vient de vous quitter, qui vous a
parlé, comme cela me paraît!
Page 116
Je suis bien aise que vous ayez compris la coiffure, c'est justement ce
que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous est naturel, il est
au bout de vos doigts: vous avez cent fois pensé l'inventer, mais vous avez
bien fait de ne point prendre cette mode à la rigueur. Le bel air est de se
peigner, pour contrefaire la tête naissante; cela est fait dans un moment. Vos
dames sont bien loin de là, avec leurs coiffures glissantes de pommade, et
leurs cheveux de deux paroisses: cela est bien vieux. Votre peinture du
cardinal Grimaldi[134] est excellente: cela mord-il? est plaisant au dernier
point, et m'a bien fait rire; je vous souhaite de pareilles visions pour vous
divertir. Enfin Montgobert sait rire; elle entend votre langage: qu'elle est
heureuse d'avoir de l'esprit, et d'être auprès de vous! Les esprits où il n'y a
point de remède font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du
reversis, et de jouer au mail; c'est un aimable jeu pour les personnes bien
faites et adroites comme vous: je m'en vais y jouer dans mon désert. A
propos de désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le laquais
du coadjuteur, qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou, n'ayant pu
supporter ces austérités: on cherche un couvent de coton pour l'y mettre, et
le remettre de l'état où il est. Je crains que cette Trappe[135] qui veut,
surpasser l'humanité, ne devienne les Petites-Maisons.
Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry, et je pleure encore en
voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma lettre, et l'effet qu'elle a
produit dans votre cœur. Les petits esprits se sont bien communiqués, et
sont passés bien fidèlement de Livry en Provence: si vous avez les mêmes
sentiments toutes les fois que je suis sensiblement touchée de vous, je vous
plains, et vous conseille de renoncer à la sympathie. Je n'ai jamais rien vu
de si aisé à trouver que la tendresse que j'ai pour vous: mille choses, mille
pensées, mille souvenirs, me traversent le cœur; mais c'est toujours de la
manière que vous pouvez le souhaiter: ma mémoire ne me représente rien
que de doux et d'aimable; j'espère que la vôtre fait de même. La lettre que
vous écrivez à votre frère est admirable. Vous avez très-bien deviné; il est
dans le bel air par-dessus les yeux: point de pâques, point de jubilé. Je n'ai
rien trouvé de bon en lui, que la crainte de faire un sacrilége; c'était mon
soin aussi que de lui en donner de l'horreur: mais la maladie de son âme est
tombée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas
supporter cette incommodité avec patience: Dieu fait tout pour le mieux.
J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaînes-là. Il
que vous aviez toujours envie de faire; ce taponnage vous est naturel, il est
au bout de vos doigts: vous avez cent fois pensé l'inventer, mais vous avez
bien fait de ne point prendre cette mode à la rigueur. Le bel air est de se
peigner, pour contrefaire la tête naissante; cela est fait dans un moment. Vos
dames sont bien loin de là, avec leurs coiffures glissantes de pommade, et
leurs cheveux de deux paroisses: cela est bien vieux. Votre peinture du
cardinal Grimaldi[134] est excellente: cela mord-il? est plaisant au dernier
point, et m'a bien fait rire; je vous souhaite de pareilles visions pour vous
divertir. Enfin Montgobert sait rire; elle entend votre langage: qu'elle est
heureuse d'avoir de l'esprit, et d'être auprès de vous! Les esprits où il n'y a
point de remède font bouillir le sang. Je vous remercie de vous souvenir du
reversis, et de jouer au mail; c'est un aimable jeu pour les personnes bien
faites et adroites comme vous: je m'en vais y jouer dans mon désert. A
propos de désert, je crois qu'Adhémar vous aura mandé comme le laquais
du coadjuteur, qui était à la Trappe, en est revenu à demi fou, n'ayant pu
supporter ces austérités: on cherche un couvent de coton pour l'y mettre, et
le remettre de l'état où il est. Je crains que cette Trappe[135] qui veut,
surpasser l'humanité, ne devienne les Petites-Maisons.
Je pleurais amèrement en vous écrivant à Livry, et je pleure encore en
voyant de quelle manière tendre vous avez reçu ma lettre, et l'effet qu'elle a
produit dans votre cœur. Les petits esprits se sont bien communiqués, et
sont passés bien fidèlement de Livry en Provence: si vous avez les mêmes
sentiments toutes les fois que je suis sensiblement touchée de vous, je vous
plains, et vous conseille de renoncer à la sympathie. Je n'ai jamais rien vu
de si aisé à trouver que la tendresse que j'ai pour vous: mille choses, mille
pensées, mille souvenirs, me traversent le cœur; mais c'est toujours de la
manière que vous pouvez le souhaiter: ma mémoire ne me représente rien
que de doux et d'aimable; j'espère que la vôtre fait de même. La lettre que
vous écrivez à votre frère est admirable. Vous avez très-bien deviné; il est
dans le bel air par-dessus les yeux: point de pâques, point de jubilé. Je n'ai
rien trouvé de bon en lui, que la crainte de faire un sacrilége; c'était mon
soin aussi que de lui en donner de l'horreur: mais la maladie de son âme est
tombée sur son corps, et ses maîtresses sont d'une manière à ne pas
supporter cette incommodité avec patience: Dieu fait tout pour le mieux.
J'espère qu'un voyage en Lorraine rompra toutes ces vilaines chaînes-là. Il
Page 117
est plaisant, il dit qu'il est comme le bonhomme Éson, il veut se faire
bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour se ravigoter un peu;
il me conte toutes ses folies, je le gronde, et je fais scrupule de les écouter;
et pourtant je les écoute. Il me réjouit, il cherche à me plaire; je connais la
sorte d'amitié qu'il a pour moi; il est ravi, à ce qu'il dit, de celle que vous me
témoignez; il me donne mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai
pour vous: je vous avoue, ma fille, qu'il est grand, lors même que je le
cache. Je vous avoue encore une autre chose, c'est que je crois que vous
m'aimez: vous me paraissez solide; il me semble qu'on peut se fier à vos
paroles, et cela fait aussi que je vous estime fort. Vos messieurs
commencent à s'accoutumer à vous; les pauvres gens! Et les dames ne vous
ont pas encore bien goûtée.
46.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Vendredi au soir, 24 avril 1671, chez M. de
la Rochefoucauld.
Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous conter que le roi
arriva hier au soir à Chantilly; il courut un cerf au clair de la lune; les
lanternes firent des merveilles, le feu d'artifice fut un peu effacé par la clarté
de notre amie; mais enfin, le soir, le souper, le jeu, tout alla à merveille. Le
temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait espérer une suite digne d'un si
agréable commencement. Mais voici ce que j'apprends en entrant ici, dont
je ne puis me remettre, et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande:
c'est qu'enfin Vatel, le grand Vatel, maître d'hôtel de M. Fouquet, qui l'était
présentement de M. le Prince, cet homme d'une capacité distinguée de
toutes les autres, dont la bonne tête était capable de contenir tout le soin
d'un État; cet homme donc que je connaissais, voyant que ce matin à huit
heures la marée n'était pas arrivée, n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il
allait être accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez penser
l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette fête. Songez
que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. Je n'en sais pas
davantage présentement: je pense que vous trouvez que c'est assez. Je ne
doute pas que la confusion n'ait été grande; c'est une chose fâcheuse à une
fête de cinquante mille écus.
bouillir dans une chaudière avec des herbes fines, pour se ravigoter un peu;
il me conte toutes ses folies, je le gronde, et je fais scrupule de les écouter;
et pourtant je les écoute. Il me réjouit, il cherche à me plaire; je connais la
sorte d'amitié qu'il a pour moi; il est ravi, à ce qu'il dit, de celle que vous me
témoignez; il me donne mille attaques en riant sur l'attachement que j'ai
pour vous: je vous avoue, ma fille, qu'il est grand, lors même que je le
cache. Je vous avoue encore une autre chose, c'est que je crois que vous
m'aimez: vous me paraissez solide; il me semble qu'on peut se fier à vos
paroles, et cela fait aussi que je vous estime fort. Vos messieurs
commencent à s'accoutumer à vous; les pauvres gens! Et les dames ne vous
ont pas encore bien goûtée.
46.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Vendredi au soir, 24 avril 1671, chez M. de
la Rochefoucauld.
Je fais donc ici mon paquet. J'avais dessein de vous conter que le roi
arriva hier au soir à Chantilly; il courut un cerf au clair de la lune; les
lanternes firent des merveilles, le feu d'artifice fut un peu effacé par la clarté
de notre amie; mais enfin, le soir, le souper, le jeu, tout alla à merveille. Le
temps qu'il a fait aujourd'hui nous faisait espérer une suite digne d'un si
agréable commencement. Mais voici ce que j'apprends en entrant ici, dont
je ne puis me remettre, et qui fait que je ne sais plus ce que je vous mande:
c'est qu'enfin Vatel, le grand Vatel, maître d'hôtel de M. Fouquet, qui l'était
présentement de M. le Prince, cet homme d'une capacité distinguée de
toutes les autres, dont la bonne tête était capable de contenir tout le soin
d'un État; cet homme donc que je connaissais, voyant que ce matin à huit
heures la marée n'était pas arrivée, n'a pu soutenir l'affront dont il a cru qu'il
allait être accablé, et, en un mot, il s'est poignardé. Vous pouvez penser
l'horrible désordre qu'un si terrible accident a causé dans cette fête. Songez
que la marée est peut-être arrivée comme il expirait. Je n'en sais pas
davantage présentement: je pense que vous trouvez que c'est assez. Je ne
doute pas que la confusion n'ait été grande; c'est une chose fâcheuse à une
fête de cinquante mille écus.
Page 118
47.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, dimanche 26 avril 1671.
Il est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce
n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient de me faire, à votre
intention, de ce qui s'est passé à Chantilly touchant Vatel. Je vous écrivis
vendredi qu'il s'était poignardé; voici l'affaire en détail: Le roi arriva le jeudi
au soir; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout
cela fut à souhait. On soupa, il y eut quelques tables où le rôti manqua, à
cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point attendu; cela saisit
Vatel, il dit plusieurs fois: Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne
supporterai pas. Il dit à Gourville: La tête me tourne, il y a douze nuits que
je n'ai dormi; aidez-moi à donner des ordres. Gourville le soulagea en ce
qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux vingt-
cinquièmes, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince.
M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit: «Vatel, tout va
bien; rien n'était si beau que le souper du roi.» Il répondit: «Monseigneur,
votre bonté m'achève; je sais que le rôti a manqué à deux tables.» «Point du
tout, dit M. le Prince; ne vous fâchez point: tout va bien.» Minuit vint, le
feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille
francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout
endormi, il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux
charges de marée; il lui demande: Est-ce là tout? Oui, monsieur. Il ne savait
pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque
temps; les autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tête s'échauffait, il crut
qu'il n'aurait point d'autre marée; il trouva Gourville, il lui dit: Monsieur, je
ne survivrai point à cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel monte à
sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur;
mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient
point mortels; il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés: on
cherche Vatel pour la distribuer, on va à sa chambre, on heurte, on enfonce
la porte, on le trouve noyé dans son sang; on court à M. le Prince, qui fut au
désespoir. M. le Duc pleura; c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de
Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement: on dit que c'était à
force d'avoir de l'honneur à sa manière; on le loua fort, on loua et l'on blâma
son courage. Le roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à
Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à M. le
A Paris, dimanche 26 avril 1671.
Il est dimanche 26 avril; cette lettre ne partira que mercredi; mais ce
n'est pas une lettre, c'est une relation que Moreuil vient de me faire, à votre
intention, de ce qui s'est passé à Chantilly touchant Vatel. Je vous écrivis
vendredi qu'il s'était poignardé; voici l'affaire en détail: Le roi arriva le jeudi
au soir; la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout
cela fut à souhait. On soupa, il y eut quelques tables où le rôti manqua, à
cause de plusieurs dîners à quoi l'on ne s'était point attendu; cela saisit
Vatel, il dit plusieurs fois: Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne
supporterai pas. Il dit à Gourville: La tête me tourne, il y a douze nuits que
je n'ai dormi; aidez-moi à donner des ordres. Gourville le soulagea en ce
qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais aux vingt-
cinquièmes, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le Prince.
M. le Prince alla jusque dans la chambre de Vatel, et lui dit: «Vatel, tout va
bien; rien n'était si beau que le souper du roi.» Il répondit: «Monseigneur,
votre bonté m'achève; je sais que le rôti a manqué à deux tables.» «Point du
tout, dit M. le Prince; ne vous fâchez point: tout va bien.» Minuit vint, le
feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille
francs. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout
endormi, il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux
charges de marée; il lui demande: Est-ce là tout? Oui, monsieur. Il ne savait
pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque
temps; les autres pourvoyeurs ne vinrent point; sa tête s'échauffait, il crut
qu'il n'aurait point d'autre marée; il trouva Gourville, il lui dit: Monsieur, je
ne survivrai point à cet affront-ci. Gourville se moqua de lui. Vatel monte à
sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur;
mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient
point mortels; il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés: on
cherche Vatel pour la distribuer, on va à sa chambre, on heurte, on enfonce
la porte, on le trouve noyé dans son sang; on court à M. le Prince, qui fut au
désespoir. M. le Duc pleura; c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de
Bourgogne. M. le Prince le dit au roi fort tristement: on dit que c'était à
force d'avoir de l'honneur à sa manière; on le loua fort, on loua et l'on blâma
son courage. Le roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à
Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à M. le
Page 119
Prince qu'il ne devait avoir que deux tables, et ne point se charger de tout; il
jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi; mais c'était trop
tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de
Vatel; elle fut réparée: on dîna très-bien, on fit collation, on soupa, on se
promena, on joua, on fut à la chasse; tout était parfumé de jonquilles, tout
était enchanté[136]. Hier, qui était samedi, on fit encore de même; et le soir, le
roi alla à Liancourt, où il avait commandé media noche; il y doit demeurer
aujourd'hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit, espérant que je vous le
manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sais rien du
reste. M. d'Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera des relations sans
doute; mais comme son écriture n'est pas si lisible que la mienne, j'écris
toujours; et si je vous mande cette infinité de détails, c'est que je les
aimerais en pareille occasion.
48.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Commencée à Paris le lundi 27 avril 1671.
Monsieur, madame de Villars et la petite Saint-Gerand sortent d'ici, et
vous font mille et mille amitiés; ils veulent la copie de votre portrait qui est
sur ma cheminée, pour la porter en Espagne[137]. Ma petite enfant a été tout
le jour dans ma chambre, parée de ses belles dentelles, et faisant l'honneur
du logis; ce logis qui me fait tant songer à vous, où vous étiez il y a un an
comme prisonnière; ce logis que tout le monde vient voir, que tout le monde
admire, et que personne ne veut louer. Je soupai l'autre jour chez le marquis
d'Uxelles, avec madame la maréchale d'Humières, mesdames d'Arpajon, de
Beringhen, de Frontenac, d'Outrelaise, Raimond et Martin; vous n'y fûtes
point oubliée. Je vous conjure, ma fille, de me mander sincèrement des
nouvelles de votre santé, de vos desseins, de ce que vous souhaitez de moi.
Je suis triste de votre état, je crains que vous ne le soyez aussi; je vois mille
chagrins, et j'ai une suite de pensées dans ma tête, qui ne sont bonnes ni
pour la nuit ni pour le jour.
A Livry, mercredi 29 avril.
Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre, j'ai fait un fort joli
voyage. Je partis hier assez matin de Paris; j'allai dîner à Pomponne; j'y
jura qu'il ne souffrirait plus que M. le Prince en usât ainsi; mais c'était trop
tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de
Vatel; elle fut réparée: on dîna très-bien, on fit collation, on soupa, on se
promena, on joua, on fut à la chasse; tout était parfumé de jonquilles, tout
était enchanté[136]. Hier, qui était samedi, on fit encore de même; et le soir, le
roi alla à Liancourt, où il avait commandé media noche; il y doit demeurer
aujourd'hui. Voilà ce que Moreuil m'a dit, espérant que je vous le
manderais. Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sais rien du
reste. M. d'Hacqueville, qui était à tout cela, vous fera des relations sans
doute; mais comme son écriture n'est pas si lisible que la mienne, j'écris
toujours; et si je vous mande cette infinité de détails, c'est que je les
aimerais en pareille occasion.
48.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Commencée à Paris le lundi 27 avril 1671.
Monsieur, madame de Villars et la petite Saint-Gerand sortent d'ici, et
vous font mille et mille amitiés; ils veulent la copie de votre portrait qui est
sur ma cheminée, pour la porter en Espagne[137]. Ma petite enfant a été tout
le jour dans ma chambre, parée de ses belles dentelles, et faisant l'honneur
du logis; ce logis qui me fait tant songer à vous, où vous étiez il y a un an
comme prisonnière; ce logis que tout le monde vient voir, que tout le monde
admire, et que personne ne veut louer. Je soupai l'autre jour chez le marquis
d'Uxelles, avec madame la maréchale d'Humières, mesdames d'Arpajon, de
Beringhen, de Frontenac, d'Outrelaise, Raimond et Martin; vous n'y fûtes
point oubliée. Je vous conjure, ma fille, de me mander sincèrement des
nouvelles de votre santé, de vos desseins, de ce que vous souhaitez de moi.
Je suis triste de votre état, je crains que vous ne le soyez aussi; je vois mille
chagrins, et j'ai une suite de pensées dans ma tête, qui ne sont bonnes ni
pour la nuit ni pour le jour.
A Livry, mercredi 29 avril.
Depuis que j'ai écrit ce commencement de lettre, j'ai fait un fort joli
voyage. Je partis hier assez matin de Paris; j'allai dîner à Pomponne; j'y
Page 120
trouvai notre bonhomme[138] qui m'attendait; je n'aurais pas voulu manquer à
lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna:
plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il me gronda très-sérieusement;
et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne
point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne; que je faisais de
vous une idole dans mon cœur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi
dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin je
songeasse à moi: il me dit tout cela si fortement, que je n'avais pas le mot à
dire. Enfin, après six heures de conversation très-agréable, quoique très-
sérieuse, je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de
mai: le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans nos
forêts; je m'y suis promenée tout le soir toute seule; j'y ai trouvé toutes mes
tristes pensées: mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie
de cette après-dînée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois
ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce soir je m'en retourne à Paris,
pour faire mon paquet et vous l'envoyer.
Il est vrai, ma fille, qu'il manqua un degré de chaleur à mon amitié,
quand je rencontrai la chaîne des galériens; je devais aller avec eux, au lieu
de ne songer qu'à vous écrire. Que vous eussiez été agréablement surprise à
Marseille, de me trouver en si bonne compagnie! Mais vous y allez donc en
litière: quelle fantaisie! J'ai vu que vous n'aimiez les litières que quand elles
étaient arrêtées: vous êtes bien changée. Je suis entièrement du parti des
médisants: tout l'honneur que je vous puis faire, c'est de croire que jamais
vous ne vous seriez servie de cette voiture, si vous ne m'aviez point quittée,
et que M. de Grignan fût resté dans sa Provence. Madame de la Fayette
craint toujours pour votre vie: elle vous cède sans difficulté la première
place auprès de moi, à cause de vos perfections; et quand elle est douce, elle
dit que ce n'est pas sans peine; mais enfin cela est réglé et approuvé: cette
justice la rend digne de la seconde, elle l'a aussi; la Troche s'en meurt. Je
vais toujours mon train, et mon train aussi pour la Bretagne; il est vrai que
nous ferons des vies bien différentes: je serai troublée dans la mienne par
les états, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois de juillet;
cela me déplaît fort. Votre frère n'y sera plus en ce temps-là. Ma fille, vous
souhaitez que le temps marche, pour nous revoir; vous ne savez ce que vous
faites, vous y serez attrapée: il vous obéira trop exactement, et quand vous
voudrez le retenir, vous n'en serez plus la maîtresse. J'ai fait autrefois les
lui dire adieu. Je le trouvai dans une augmentation de sainteté qui m'étonna:
plus il approche de la mort, plus il s'épure. Il me gronda très-sérieusement;
et, transporté de zèle et d'amitié pour moi, il me dit que j'étais folle de ne
point songer à me convertir; que j'étais une jolie païenne; que je faisais de
vous une idole dans mon cœur; que cette sorte d'idolâtrie était aussi
dangereuse qu'une autre, quoiqu'elle me parût moins criminelle; qu'enfin je
songeasse à moi: il me dit tout cela si fortement, que je n'avais pas le mot à
dire. Enfin, après six heures de conversation très-agréable, quoique très-
sérieuse, je le quittai, et vins ici, où je trouvai tout le triomphe du mois de
mai: le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le printemps dans nos
forêts; je m'y suis promenée tout le soir toute seule; j'y ai trouvé toutes mes
tristes pensées: mais je ne veux plus vous en parler. J'ai destiné une partie
de cette après-dînée à vous écrire dans le jardin, où je suis étourdie de trois
ou quatre rossignols qui sont sur ma tête. Ce soir je m'en retourne à Paris,
pour faire mon paquet et vous l'envoyer.
Il est vrai, ma fille, qu'il manqua un degré de chaleur à mon amitié,
quand je rencontrai la chaîne des galériens; je devais aller avec eux, au lieu
de ne songer qu'à vous écrire. Que vous eussiez été agréablement surprise à
Marseille, de me trouver en si bonne compagnie! Mais vous y allez donc en
litière: quelle fantaisie! J'ai vu que vous n'aimiez les litières que quand elles
étaient arrêtées: vous êtes bien changée. Je suis entièrement du parti des
médisants: tout l'honneur que je vous puis faire, c'est de croire que jamais
vous ne vous seriez servie de cette voiture, si vous ne m'aviez point quittée,
et que M. de Grignan fût resté dans sa Provence. Madame de la Fayette
craint toujours pour votre vie: elle vous cède sans difficulté la première
place auprès de moi, à cause de vos perfections; et quand elle est douce, elle
dit que ce n'est pas sans peine; mais enfin cela est réglé et approuvé: cette
justice la rend digne de la seconde, elle l'a aussi; la Troche s'en meurt. Je
vais toujours mon train, et mon train aussi pour la Bretagne; il est vrai que
nous ferons des vies bien différentes: je serai troublée dans la mienne par
les états, qui me viendront tourmenter à Vitré sur la fin du mois de juillet;
cela me déplaît fort. Votre frère n'y sera plus en ce temps-là. Ma fille, vous
souhaitez que le temps marche, pour nous revoir; vous ne savez ce que vous
faites, vous y serez attrapée: il vous obéira trop exactement, et quand vous
voudrez le retenir, vous n'en serez plus la maîtresse. J'ai fait autrefois les
Page 121
mêmes fautes que vous, je m'en suis repentie; et, quoique le temps ne m'ait
pas fait tout le mal qu'il fait aux autres, il ne laisse pas de m'avoir ôté mille
petits agréments, qui ne laissent que trop de marques de son passage. Vous
trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de
Corneille. En vérité, il y en a de bien transportants; j'en ai apporté ici un
tome qui m'amusa fort hier au soir. Mais n'avez-vous point trouvé jolies les
cinq ou six fables de la Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai
envoyés? Nous en étions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld;
nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.
pas fait tout le mal qu'il fait aux autres, il ne laisse pas de m'avoir ôté mille
petits agréments, qui ne laissent que trop de marques de son passage. Vous
trouvez donc que vos comédiens ont bien de l'esprit de dire des vers de
Corneille. En vérité, il y en a de bien transportants; j'en ai apporté ici un
tome qui m'amusa fort hier au soir. Mais n'avez-vous point trouvé jolies les
cinq ou six fables de la Fontaine, qui sont dans un des tomes que je vous ai
envoyés? Nous en étions ravis l'autre jour chez M. de la Rochefoucauld;
nous apprîmes par cœur celle du Singe et du Chat.
Page 122
D'animaux malfaisants c'était un très-bon plat.
Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage:
Bertrand dérobait tout; Raton, de son côté,
Était moins attentif aux souris qu'au fromage.
Et le reste. Cela est peint; et la Citrouille, et le Rossignol, cela est digne
du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles, c'est
le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit un billet admirable à
Brancas; il vous écrivit l'autre jour une main tout entière de papier: c'était
une rapsodie assez bonne; il nous la lut à madame de Coulanges et à moi. Je
lui dis: Envoyez-la moi donc tout achevée pour mercredi. Il me dit qu'il n'en
ferait rien, qu'il ne voulait pas que vous la vissiez; que cela était trop sot et
trop misérable.—Pour qui nous prenez-vous? vous nous l'avez bien lue.—
Tant y a que je ne veux pas qu'elle la lise. Voilà toute la raison que j'en ai
eue; jamais il ne fut si fou. Il sollicita l'autre jour un procès à la seconde des
enquêtes; c'était à la première qu'on le jugeait: cette folie a fort réjoui les
sénateurs; je crois qu'elle lui a fait gagner son procès. Que dites-vous, mon
enfant, de l'infinité de cette lettre? Si je voulais, j'écrirais jusqu'à demain.
Conservez-vous, c'est ma ritournelle continuelle; ne tombez point, gardez
quelquefois le lit. Depuis que j'ai donné à ma petite une nourrice comme
celle du temps de François Ier, je crois que vous devez honorer tous mes
conseils. Pensez-vous que je n'aille point vous voir cette année? J'avais
rangé tout cela d'une autre façon, et même pour l'amour de vous; mais votre
litière me dérange tout: le moyen de ne pas courir cette année, si vous le
souhaitez un peu? Hélas! c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a plus de pays
fixe pour moi, que celui où vous êtes. Votre portrait triomphe sur ma
cheminée; vous êtes adorée maintenant en Provence, et à Paris, et à la cour,
et à Livry; enfin, ma fille, il faut bien que vous soyez ingrate: le moyen de
rendre tout cela? Je vous embrasse et vous aime, et vous le dirai toujours,
parce que c'est toujours la même chose. J'embrasserais ce fripon de
Grignan, si je n'étais fâchée contre lui.
Maître Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout triste.
Ils n'y craignaient tous deux aucun, tel qu'il pût être.
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté,
L'on ne s'en prenait point aux gens du voisinage:
Bertrand dérobait tout; Raton, de son côté,
Était moins attentif aux souris qu'au fromage.
Et le reste. Cela est peint; et la Citrouille, et le Rossignol, cela est digne
du premier tome. Je suis bien folle de vous écrire de telles bagatelles, c'est
le loisir de Livry qui vous tue. Vous avez écrit un billet admirable à
Brancas; il vous écrivit l'autre jour une main tout entière de papier: c'était
une rapsodie assez bonne; il nous la lut à madame de Coulanges et à moi. Je
lui dis: Envoyez-la moi donc tout achevée pour mercredi. Il me dit qu'il n'en
ferait rien, qu'il ne voulait pas que vous la vissiez; que cela était trop sot et
trop misérable.—Pour qui nous prenez-vous? vous nous l'avez bien lue.—
Tant y a que je ne veux pas qu'elle la lise. Voilà toute la raison que j'en ai
eue; jamais il ne fut si fou. Il sollicita l'autre jour un procès à la seconde des
enquêtes; c'était à la première qu'on le jugeait: cette folie a fort réjoui les
sénateurs; je crois qu'elle lui a fait gagner son procès. Que dites-vous, mon
enfant, de l'infinité de cette lettre? Si je voulais, j'écrirais jusqu'à demain.
Conservez-vous, c'est ma ritournelle continuelle; ne tombez point, gardez
quelquefois le lit. Depuis que j'ai donné à ma petite une nourrice comme
celle du temps de François Ier, je crois que vous devez honorer tous mes
conseils. Pensez-vous que je n'aille point vous voir cette année? J'avais
rangé tout cela d'une autre façon, et même pour l'amour de vous; mais votre
litière me dérange tout: le moyen de ne pas courir cette année, si vous le
souhaitez un peu? Hélas! c'est bien moi qui dois dire qu'il n'y a plus de pays
fixe pour moi, que celui où vous êtes. Votre portrait triomphe sur ma
cheminée; vous êtes adorée maintenant en Provence, et à Paris, et à la cour,
et à Livry; enfin, ma fille, il faut bien que vous soyez ingrate: le moyen de
rendre tout cela? Je vous embrasse et vous aime, et vous le dirai toujours,
parce que c'est toujours la même chose. J'embrasserais ce fripon de
Grignan, si je n'étais fâchée contre lui.
Maître Paul mourut il y a huit jours; notre jardin en est tout triste.
Page 123
49.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 13 mai 1671.
Je reçois votre lettre de Marseille; jamais relation ne m'a tant amusée. Je
lisais avec plaisir et avec attention; je suis fâchée de vous le dire, car vous
n'aimez pas cela, mais vous narrez très-agréablement. Je lisais donc votre
lettre vite par impatience, et puis je m'arrêtais tout court, pour ne pas la
dévorer si promptement: je la voyais finir avec douleur, et douleur de toute
manière; car je ne vois que de l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais
que le souhaiter. Ah! ma fille, ne m'en ôtez pas, ni à vous-même,
l'espérance; pour moi, j'irai vous voir très-assurément avant que vous ne
preniez aucune résolution là-dessus: ce voyage est nécessaire à ma vie. Je
tremble pour votre santé: vous avez été étourdie du bruit de tant de canons
et du hou des galériens; vous y avez reçu des honneurs comme la reine, et
moi, plus que je ne vaux: je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de
donner mon nom pour le mot de guerre. Je vois bien, ma fille, que vous
pensez à moi très-souvent, et que cette maman mignonne de M. de Vivonne
n'est pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru
beau; vous m'en faites une peinture extraordinaire, et qui ne déplaît pas:
cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma curiosité; je serai fort
aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des hommes gémir jour et nuit
sous la pesanteur de leurs chaînes! Voilà ce qu'on ne voit point ici: on en
parle assez; elles font même quelquefois du bruit; mais il n'y a rien d'effectif
qu'à Marseille: j'ai cette image dans la tête.
E' di mezzo l'orrore esce il diletto.
Vous étiez belle, à ce que vous dites, et où est donc votre grossesse?
Comment s'accommode-t-elle avec votre beauté et avec tant de fatigue? Il
m'est venu de deux endroits que vous aviez un esprit si bon, si juste, si droit
et si solide, qu'on vous a fait seule arbitre des plus grandes affaires. Vous
avez accommodé les différends infinis de M. de Monaco avec un monsieur
dont j'ai oublié le nom: vous avez un sens si net et si fort au-dessus des
autres, qu'on laisse le soin de parler de votre personne pour louer votre
esprit: voilà ce qu'on dit de vous ici. Si vous trouvez quelque prince Alamir,
vous avez du fonds de reste pour faire le premier tome du roman, sans qu'on
ose en parler. Je n'ai pas voulu faire ce tort à la Provence, de vous cacher la
A Paris, mercredi 13 mai 1671.
Je reçois votre lettre de Marseille; jamais relation ne m'a tant amusée. Je
lisais avec plaisir et avec attention; je suis fâchée de vous le dire, car vous
n'aimez pas cela, mais vous narrez très-agréablement. Je lisais donc votre
lettre vite par impatience, et puis je m'arrêtais tout court, pour ne pas la
dévorer si promptement: je la voyais finir avec douleur, et douleur de toute
manière; car je ne vois que de l'impossibilité à votre retour, moi qui ne fais
que le souhaiter. Ah! ma fille, ne m'en ôtez pas, ni à vous-même,
l'espérance; pour moi, j'irai vous voir très-assurément avant que vous ne
preniez aucune résolution là-dessus: ce voyage est nécessaire à ma vie. Je
tremble pour votre santé: vous avez été étourdie du bruit de tant de canons
et du hou des galériens; vous y avez reçu des honneurs comme la reine, et
moi, plus que je ne vaux: je n'ai jamais vu une telle galanterie, que de
donner mon nom pour le mot de guerre. Je vois bien, ma fille, que vous
pensez à moi très-souvent, et que cette maman mignonne de M. de Vivonne
n'est pas de contrebande avec vous. Je crois que Marseille vous aura paru
beau; vous m'en faites une peinture extraordinaire, et qui ne déplaît pas:
cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma curiosité; je serai fort
aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des hommes gémir jour et nuit
sous la pesanteur de leurs chaînes! Voilà ce qu'on ne voit point ici: on en
parle assez; elles font même quelquefois du bruit; mais il n'y a rien d'effectif
qu'à Marseille: j'ai cette image dans la tête.
E' di mezzo l'orrore esce il diletto.
Vous étiez belle, à ce que vous dites, et où est donc votre grossesse?
Comment s'accommode-t-elle avec votre beauté et avec tant de fatigue? Il
m'est venu de deux endroits que vous aviez un esprit si bon, si juste, si droit
et si solide, qu'on vous a fait seule arbitre des plus grandes affaires. Vous
avez accommodé les différends infinis de M. de Monaco avec un monsieur
dont j'ai oublié le nom: vous avez un sens si net et si fort au-dessus des
autres, qu'on laisse le soin de parler de votre personne pour louer votre
esprit: voilà ce qu'on dit de vous ici. Si vous trouvez quelque prince Alamir,
vous avez du fonds de reste pour faire le premier tome du roman, sans qu'on
ose en parler. Je n'ai pas voulu faire ce tort à la Provence, de vous cacher la
Page 124
manière dont vous y êtes honorée, et dont on y parle de vous. Je voudrais
savoir si vous êtes entièrement insensible à tous les honneurs qu'on vous
fait: pour moi, je vous avoue grossièrement qu'ils ne me déplairaient pas;
mais je ferais l'impossible pour tâcher de revenir quelque temps me
dépouiller de ma splendeur; ce qui vous en reste ici est trop bon pour être
négligé. Madame des Pennes[139] a été aimable comme un ange;
mademoiselle de Scudéri l'adorait: c'était la princesse Cléobuline; elle avait
un prince Trasibule en ce temps-là; c'est la plus jolie histoire de Cyrus[140].
Si vous étiez encore à Marseille, je vous prierais de bien faire des
compliments pour moi à M. le général des galères[141]; mais vous n'y êtes
plus. Je m'en irai donc lundi: il me semble que vous voulez savoir mon
équipage, afin de me voir passer comme j'ai vu passer M. Busche. Je vais à
deux calèches, j'ai sept chevaux de carrosse, un cheval de bât qui porte mon
lit, et trois ou quatre hommes à cheval: je serai dans ma calèche, tirée par
mes deux beaux chevaux; l'abbé sera quelquefois avec moi. Dans l'autre,
mon fils, la Mousse, et Hélène; celle-ci aura quatre chevaux, avec un
postillon: quelquefois le bréviaire assemblera le second ordre, et laissera
place à un certain bréviaire de Corneille, que nous avons envie de dire,
Sévigné et moi. Voilà de beaux détails, mais on ne les hait pas des
personnes que l'on aime.
Je n'ai garde de dire à notre Océan la préférence que vous lui donnez; il
en serait trop glorieux; il n'est pas besoin de lui donner plus d'orgueil qu'il
n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme moi. Brancas est parti; je ne
sais si cela est bien vrai, car il ne m'a point dit adieu; il croit peut-être
l'avoir fait. Il était l'autre jour debout devant la table de madame de
Coulanges; je lui dis: Asseyez-vous donc; ne voulez-vous pas souper? Il se
tenait toujours debout. Madame de Coulanges lui dit: Asseyez-vous donc.
Parbleu, dit-il, madame de Sanzei se fait bien attendre; je crois qu'on ne lui
a pas dit qu'on a servi. C'était elle qu'il attendait, et il y a environ cinq
semaines qu'elle est à Autry: cette civilité, faite fort naïvement, nous fit rire.
50.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 31 mai 1671.
savoir si vous êtes entièrement insensible à tous les honneurs qu'on vous
fait: pour moi, je vous avoue grossièrement qu'ils ne me déplairaient pas;
mais je ferais l'impossible pour tâcher de revenir quelque temps me
dépouiller de ma splendeur; ce qui vous en reste ici est trop bon pour être
négligé. Madame des Pennes[139] a été aimable comme un ange;
mademoiselle de Scudéri l'adorait: c'était la princesse Cléobuline; elle avait
un prince Trasibule en ce temps-là; c'est la plus jolie histoire de Cyrus[140].
Si vous étiez encore à Marseille, je vous prierais de bien faire des
compliments pour moi à M. le général des galères[141]; mais vous n'y êtes
plus. Je m'en irai donc lundi: il me semble que vous voulez savoir mon
équipage, afin de me voir passer comme j'ai vu passer M. Busche. Je vais à
deux calèches, j'ai sept chevaux de carrosse, un cheval de bât qui porte mon
lit, et trois ou quatre hommes à cheval: je serai dans ma calèche, tirée par
mes deux beaux chevaux; l'abbé sera quelquefois avec moi. Dans l'autre,
mon fils, la Mousse, et Hélène; celle-ci aura quatre chevaux, avec un
postillon: quelquefois le bréviaire assemblera le second ordre, et laissera
place à un certain bréviaire de Corneille, que nous avons envie de dire,
Sévigné et moi. Voilà de beaux détails, mais on ne les hait pas des
personnes que l'on aime.
Je n'ai garde de dire à notre Océan la préférence que vous lui donnez; il
en serait trop glorieux; il n'est pas besoin de lui donner plus d'orgueil qu'il
n'en a. Bien du monde s'en va lundi comme moi. Brancas est parti; je ne
sais si cela est bien vrai, car il ne m'a point dit adieu; il croit peut-être
l'avoir fait. Il était l'autre jour debout devant la table de madame de
Coulanges; je lui dis: Asseyez-vous donc; ne voulez-vous pas souper? Il se
tenait toujours debout. Madame de Coulanges lui dit: Asseyez-vous donc.
Parbleu, dit-il, madame de Sanzei se fait bien attendre; je crois qu'on ne lui
a pas dit qu'on a servi. C'était elle qu'il attendait, et il y a environ cinq
semaines qu'elle est à Autry: cette civilité, faite fort naïvement, nous fit rire.
50.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 31 mai 1671.
Page 125
Enfin, ma fille, me voici dans ces pauvres rochers: peut-on revoir ces
allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans mourir de
tristesse? Il y a des souvenirs agréables, mais il y en a de si vifs et de si
tendres, qu'on a peine à les supporter; ceux que j'ai de vous sont de ce
nombre. Ne comprenez-vous point bien l'effet que cela peut faire dans un
cœur comme le mien?
Si vous continuez de vous bien porter, ma chère enfant, je ne vous irai
voir que l'année qui vient. La Bretagne et la Provence ne sont pas
compatibles; c'est une chose étrange que les grands voyages: si l'on était
toujours dans le sentiment qu'on a quand on arrive, on ne sortirait jamais du
lieu où l'on est; mais la Providence fait qu'on oublie; c'est la même qui sert
aux femmes qui sont accouchées: Dieu permet cet oubli, afin que le monde
ne finisse pas, et que l'on fasse des voyages en Provence. Celui que j'y ferai
me donnera la plus grande joie que je puisse recevoir dans ma vie: mais
quelles pensées tristes, de ne point voir de fin à votre séjour! J'admire et je
loue de plus en plus votre sagesse; quoiqu'à vous dire le vrai, je sois
fortement touchée de cette impossibilité, j'espère qu'en ce temps-là nous
verrons les choses d'une autre manière; il faut bien l'espérer, car, sans cette
consolation, il n'y aurait qu'à mourir. J'ai quelquefois des rêveries dans ces
bois, d'une telle noirceur, que j'en reviens plus changée que d'un accès de
fièvre. Il me paraît que vous ne vous êtes point trop ennuyée à Marseille.
Ne manquez pas de me mander comme vous aurez été reçue à Grignan. Ils
avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils; Vaillant avait mis plus de
quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillés, un ruban neuf
à la cravate; ils vont en très-bon ordre nous attendre à une lieue des
Rochers. Voici un bel incident: M. l'abbé avait mandé que nous arriverions
le mardi, et puis tout d'un coup il l'oublie: ces pauvres gens attendent le
mardi jusqu'à dix heures du soir; et quand ils sont tous retournés chacun
chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le
mercredi, sans songer qu'on eût mis une armée en campagne pour nous
recevoir: ce contre-temps nous a fâchés; mais quel remède? Voilà par où
nous avons débuté. Mademoiselle du Plessis[142] est tout justement comme
vous l'avez laissée; elle a une nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce
que c'est un bel esprit qui a lu tous les romans, et qui a reçu deux lettres de
la princesse de Tarente[143]. J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais
jalouse de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais rien; mais que
allées, ces devises, ce petit cabinet, ces livres, cette chambre, sans mourir de
tristesse? Il y a des souvenirs agréables, mais il y en a de si vifs et de si
tendres, qu'on a peine à les supporter; ceux que j'ai de vous sont de ce
nombre. Ne comprenez-vous point bien l'effet que cela peut faire dans un
cœur comme le mien?
Si vous continuez de vous bien porter, ma chère enfant, je ne vous irai
voir que l'année qui vient. La Bretagne et la Provence ne sont pas
compatibles; c'est une chose étrange que les grands voyages: si l'on était
toujours dans le sentiment qu'on a quand on arrive, on ne sortirait jamais du
lieu où l'on est; mais la Providence fait qu'on oublie; c'est la même qui sert
aux femmes qui sont accouchées: Dieu permet cet oubli, afin que le monde
ne finisse pas, et que l'on fasse des voyages en Provence. Celui que j'y ferai
me donnera la plus grande joie que je puisse recevoir dans ma vie: mais
quelles pensées tristes, de ne point voir de fin à votre séjour! J'admire et je
loue de plus en plus votre sagesse; quoiqu'à vous dire le vrai, je sois
fortement touchée de cette impossibilité, j'espère qu'en ce temps-là nous
verrons les choses d'une autre manière; il faut bien l'espérer, car, sans cette
consolation, il n'y aurait qu'à mourir. J'ai quelquefois des rêveries dans ces
bois, d'une telle noirceur, que j'en reviens plus changée que d'un accès de
fièvre. Il me paraît que vous ne vous êtes point trop ennuyée à Marseille.
Ne manquez pas de me mander comme vous aurez été reçue à Grignan. Ils
avaient fait ici une manière d'entrée à mon fils; Vaillant avait mis plus de
quinze cents hommes sous les armes, tous fort bien habillés, un ruban neuf
à la cravate; ils vont en très-bon ordre nous attendre à une lieue des
Rochers. Voici un bel incident: M. l'abbé avait mandé que nous arriverions
le mardi, et puis tout d'un coup il l'oublie: ces pauvres gens attendent le
mardi jusqu'à dix heures du soir; et quand ils sont tous retournés chacun
chez eux, bien tristes et bien confus, nous arrivons paisiblement le
mercredi, sans songer qu'on eût mis une armée en campagne pour nous
recevoir: ce contre-temps nous a fâchés; mais quel remède? Voilà par où
nous avons débuté. Mademoiselle du Plessis[142] est tout justement comme
vous l'avez laissée; elle a une nouvelle amie à Vitré, dont elle se pare, parce
que c'est un bel esprit qui a lu tous les romans, et qui a reçu deux lettres de
la princesse de Tarente[143]. J'ai fait dire méchamment par Vaillant que j'étais
jalouse de cette nouvelle amitié, que je n'en témoignerais rien; mais que
Page 126
mon cœur était saisi: tout ce qu'elle dit là-dessus est digne de Molière; c'est
une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et comme elle
détourne adroitement la conversation, pour ne point parler de ma rivale
devant moi: je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont
d'une beauté surprenante; Pilois[144] les élève jusqu'aux nues avec une
probité admirable: tout de bon, rien n'est si beau que ces allées que vous
avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une manière de devise qui
vous convenait: voici un mot que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui
est revenu de Candie. Vago di fama: n'est-il point joli, pour n'être qu'un
mot? Je fis écrire encore hier, en l'honneur des paresseux: Bella cosa, far
niente. Hélas! ma fille, que mes lettres sont sauvages! Où est le temps que
je parlais de Paris comme les autres? C'est purement de mes nouvelles que
vous aurez; et voyez ma confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux
celles-là que les autres. La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé
est toujours admirable; mon fils et la Mousse s'accommodent fort bien de
moi, et moi d'eux; nous nous cherchons toujours; et, quand les affaires me
séparent d'eux, ils sont au désespoir et me trouvent ridicule de préférer un
compte de fermier aux contes de la Fontaine. Ils vous aiment tous
passionnément; je crois qu'ils vous écriront: pour moi, je prends les devants,
et n'aime point à vous parler en tumulte. Ma fille, aimez-moi toujours: c'est
ma vie, c'est mon âme que votre amitié: je vous le disais l'autre jour; elle
fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma
vie est couvert d'ombre et de tristesse, quand je songe que je la passerai si
souvent éloignée de vous.
51.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 14 juin 1671.
Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois; et comment
se peut-il que je n'en aie seulement pas une? Ah! ma fille, de quelque
endroit que vienne ce retardement, je ne puis vous dire ce qu'il me fait
souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits passées; j'ai renvoyé deux fois à
Vitré, pour chercher à m'amuser de quelque espérance; mais c'est
inutilement. Je vois par là que mon repos est entièrement attaché à la
douceur de recevoir de vos nouvelles. Me voilà insensiblement tombée dans
la radoterie de Chesières: je comprends sa peine si elle est comme la
une plaisante chose de voir avec quel soin elle me ménage, et comme elle
détourne adroitement la conversation, pour ne point parler de ma rivale
devant moi: je fais aussi fort bien mon personnage. Mes petits arbres sont
d'une beauté surprenante; Pilois[144] les élève jusqu'aux nues avec une
probité admirable: tout de bon, rien n'est si beau que ces allées que vous
avez vues naître. Vous savez que je vous donnai une manière de devise qui
vous convenait: voici un mot que j'ai écrit sur un arbre pour mon fils, qui
est revenu de Candie. Vago di fama: n'est-il point joli, pour n'être qu'un
mot? Je fis écrire encore hier, en l'honneur des paresseux: Bella cosa, far
niente. Hélas! ma fille, que mes lettres sont sauvages! Où est le temps que
je parlais de Paris comme les autres? C'est purement de mes nouvelles que
vous aurez; et voyez ma confiance, je suis persuadée que vous aimez mieux
celles-là que les autres. La compagnie que j'ai ici me plaît fort; notre abbé
est toujours admirable; mon fils et la Mousse s'accommodent fort bien de
moi, et moi d'eux; nous nous cherchons toujours; et, quand les affaires me
séparent d'eux, ils sont au désespoir et me trouvent ridicule de préférer un
compte de fermier aux contes de la Fontaine. Ils vous aiment tous
passionnément; je crois qu'ils vous écriront: pour moi, je prends les devants,
et n'aime point à vous parler en tumulte. Ma fille, aimez-moi toujours: c'est
ma vie, c'est mon âme que votre amitié: je vous le disais l'autre jour; elle
fait toute ma joie et toutes mes douleurs. Je vous avoue que le reste de ma
vie est couvert d'ombre et de tristesse, quand je songe que je la passerai si
souvent éloignée de vous.
51.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 14 juin 1671.
Je comptais recevoir vendredi deux de vos lettres à la fois; et comment
se peut-il que je n'en aie seulement pas une? Ah! ma fille, de quelque
endroit que vienne ce retardement, je ne puis vous dire ce qu'il me fait
souffrir. J'ai mal dormi ces deux nuits passées; j'ai renvoyé deux fois à
Vitré, pour chercher à m'amuser de quelque espérance; mais c'est
inutilement. Je vois par là que mon repos est entièrement attaché à la
douceur de recevoir de vos nouvelles. Me voilà insensiblement tombée dans
la radoterie de Chesières: je comprends sa peine si elle est comme la
Page 127
mienne; je sens ses douleurs de n'avoir pas reçu cette lettre du 27: on n'est
pas heureux quand on est comme lui; Dieu me préserve de son état! et vous,
ma fille, préservez-m'en sur toutes choses. Adieu, je suis chagrine, je suis de
mauvaise compagnie; quand j'aurai reçu de vos lettres, la parole me
reviendra. Quand on se couche, on a des pensées qui ne sont que gris-brun,
comme dit M. de la Rochefoucauld; et la nuit elles deviennent tout à fait
noires: je sais qu'en dire.
52.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 21 juin 1671.
Enfin, ma fille, je respire à mon aise, je fais un souper comme M. de la
Souche[145]: mon cœur est soulagé d'une presse qui ne me donnait aucun
repos; j'ai été deux ordinaires sans recevoir de vos lettres, et j'étais si fort en
peine de votre santé, que j'étais réduite à souhaiter que vous eussiez écrit à
tout le monde, hormis à moi. Je m'accommodais mieux d'avoir été un peu
retardée dans votre souvenir, que de porter l'épouvantable inquiétude que
j'avais de votre santé; mais, mon Dieu, je me repens de vous avoir écrit mes
douleurs; elles vous donneront de la peine quand je n'en aurai plus; voilà le
malheur d'être éloignées: hélas! il n'est pas le seul.
Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la Fête-
Dieu; elles sont tellement profanes, que je ne comprends pas comme votre
saint archevêque[146] les veut souffrir: il est vrai qu'il est Italien, et que cette
mode vient de son pays. Enfin, ma fille, vous êtes belle; quoi! vous n'êtes
point pâle, maigre, abattue comme la princesse Olympie[147]! ah! je suis trop
heureuse. Au nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à vous bien
conserver, je vous remercie de vous habiller: cette négligence que nous
vous avons tant reprochée était d'une honnête femme; votre mari peut vous
en remercier; mais elle était bien ennuyeuse pour les spectateurs. Vous
aurez, ma chère bonne, quelque peine à rallonger les jupes courtes; nos
demoiselles de Vitré, dont l'une s'appelle de Bonnefoi-de-Croqueoison, et
l'autre de Kerborgne, les portent au-dessus de la cheville du pied. J'appelle
la Plessis mademoiselle de Kerlouche; ces noms me réjouissent. Nous
avons eu ici des pluies continuelles; et, au lieu de dire, Après la pluie vient
le beau temps, nous disons, Après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers
pas heureux quand on est comme lui; Dieu me préserve de son état! et vous,
ma fille, préservez-m'en sur toutes choses. Adieu, je suis chagrine, je suis de
mauvaise compagnie; quand j'aurai reçu de vos lettres, la parole me
reviendra. Quand on se couche, on a des pensées qui ne sont que gris-brun,
comme dit M. de la Rochefoucauld; et la nuit elles deviennent tout à fait
noires: je sais qu'en dire.
52.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 21 juin 1671.
Enfin, ma fille, je respire à mon aise, je fais un souper comme M. de la
Souche[145]: mon cœur est soulagé d'une presse qui ne me donnait aucun
repos; j'ai été deux ordinaires sans recevoir de vos lettres, et j'étais si fort en
peine de votre santé, que j'étais réduite à souhaiter que vous eussiez écrit à
tout le monde, hormis à moi. Je m'accommodais mieux d'avoir été un peu
retardée dans votre souvenir, que de porter l'épouvantable inquiétude que
j'avais de votre santé; mais, mon Dieu, je me repens de vous avoir écrit mes
douleurs; elles vous donneront de la peine quand je n'en aurai plus; voilà le
malheur d'être éloignées: hélas! il n'est pas le seul.
Vous me mandez des choses admirables de vos cérémonies de la Fête-
Dieu; elles sont tellement profanes, que je ne comprends pas comme votre
saint archevêque[146] les veut souffrir: il est vrai qu'il est Italien, et que cette
mode vient de son pays. Enfin, ma fille, vous êtes belle; quoi! vous n'êtes
point pâle, maigre, abattue comme la princesse Olympie[147]! ah! je suis trop
heureuse. Au nom de Dieu, amusez-vous, appliquez-vous à vous bien
conserver, je vous remercie de vous habiller: cette négligence que nous
vous avons tant reprochée était d'une honnête femme; votre mari peut vous
en remercier; mais elle était bien ennuyeuse pour les spectateurs. Vous
aurez, ma chère bonne, quelque peine à rallonger les jupes courtes; nos
demoiselles de Vitré, dont l'une s'appelle de Bonnefoi-de-Croqueoison, et
l'autre de Kerborgne, les portent au-dessus de la cheville du pied. J'appelle
la Plessis mademoiselle de Kerlouche; ces noms me réjouissent. Nous
avons eu ici des pluies continuelles; et, au lieu de dire, Après la pluie vient
le beau temps, nous disons, Après la pluie vient la pluie. Tous nos ouvriers
Page 128
ont été dispersés; et au lieu de m'adresser votre lettre au pied d'un arbre,
vous auriez pu l'adresser au coin du feu. Nous avons eu depuis mon arrivée
beaucoup d'affaires; nous ne savons encore si nous fuirons les états, ou si
nous les affronterons. Ce qui est certain, et dont je crois que vous ne
douterez pas, c'est que nous sommes bien loin de vous oublier: nous en
parlons très-souvent; mais, quoique j'en parle beaucoup, j'y pense encore
davantage, et jour et nuit, et quand il semble que je n'y pense plus, et enfin
comme on devrait penser à Dieu, si on était véritablement touché de son
amour; j'y pense, en un mot, d'autant plus que très-souvent je ne veux pas
parler de vous: il y a des excès qu'il faut corriger, et pour être polie, et pour
être politique; il me souvient encore comme il faut vivre pour n'être pas
pesante: je me sers de mes vieilles leçons.
Nous lisons fort ici; la Mousse m'a priée qu'il pût lire le Tasse avec moi:
je le sais fort bien, parce que j'ai très-bien appris l'italien; cela me divertit:
son latin et son bon sens le rendent un bon écolier; et ma routine et les bons
maîtres que j'ai eus me rendent une bonne maîtresse. Mon fils nous lit des
bagatelles, des comédies qu'il joue comme Molière, des vers, des romans,
des histoires; il est fort amusant, il a de l'esprit, il entend bien, il nous
entraîne; il nous a empêchés de prendre aucune lecture sérieuse, comme
nous en avions le dessein: quand il sera parti, nous reprendrons quelque
belle morale de Nicole; mais surtout il faut tâcher de passer sa vie avec un
peu de joie et de repos; et le moyen, quand on est à cent mille lieues de
vous! Vous dites fort bien, on se voit et on se parle au travers d'un gros
crêpe. Vous connaissez les Rochers, et votre imagination sait un peu où me
prendre: pour moi, je ne sais où j'en suis; je me suis fait une Provence, une
maison à Aix peut-être plus belle que celle que vous avez; je vous y trouve.
Pour Grignan, je le vois aussi; mais vous n'avez point d'arbres, cela me
fâche: je ne vois pas bien où vous vous promenez; j'ai peur que le vent ne
vous emporte sur votre terrasse: si je croyais qu'il pût vous apporter ici par
un tourbillon, je tiendrais toujours mes fenêtres ouvertes, et je vous
recevrais, Dieu sait! Voilà une folie que je pousserais loin. Mais je reviens,
et je trouve que le château de Grignan est parfaitement beau; il sent bien les
anciens Adhémars. Je suis ravie de voir comme le bon abbé vous aime; son
cœur est pour vous comme si je l'avais pétri de mes propres mains; cela fait
justement que je l'adore. Votre fille est plaisante; elle n'a pas osé aspirer à la
perfection du nez de sa mère, elle n'a pas voulu aussi... je n'en dirai pas
vous auriez pu l'adresser au coin du feu. Nous avons eu depuis mon arrivée
beaucoup d'affaires; nous ne savons encore si nous fuirons les états, ou si
nous les affronterons. Ce qui est certain, et dont je crois que vous ne
douterez pas, c'est que nous sommes bien loin de vous oublier: nous en
parlons très-souvent; mais, quoique j'en parle beaucoup, j'y pense encore
davantage, et jour et nuit, et quand il semble que je n'y pense plus, et enfin
comme on devrait penser à Dieu, si on était véritablement touché de son
amour; j'y pense, en un mot, d'autant plus que très-souvent je ne veux pas
parler de vous: il y a des excès qu'il faut corriger, et pour être polie, et pour
être politique; il me souvient encore comme il faut vivre pour n'être pas
pesante: je me sers de mes vieilles leçons.
Nous lisons fort ici; la Mousse m'a priée qu'il pût lire le Tasse avec moi:
je le sais fort bien, parce que j'ai très-bien appris l'italien; cela me divertit:
son latin et son bon sens le rendent un bon écolier; et ma routine et les bons
maîtres que j'ai eus me rendent une bonne maîtresse. Mon fils nous lit des
bagatelles, des comédies qu'il joue comme Molière, des vers, des romans,
des histoires; il est fort amusant, il a de l'esprit, il entend bien, il nous
entraîne; il nous a empêchés de prendre aucune lecture sérieuse, comme
nous en avions le dessein: quand il sera parti, nous reprendrons quelque
belle morale de Nicole; mais surtout il faut tâcher de passer sa vie avec un
peu de joie et de repos; et le moyen, quand on est à cent mille lieues de
vous! Vous dites fort bien, on se voit et on se parle au travers d'un gros
crêpe. Vous connaissez les Rochers, et votre imagination sait un peu où me
prendre: pour moi, je ne sais où j'en suis; je me suis fait une Provence, une
maison à Aix peut-être plus belle que celle que vous avez; je vous y trouve.
Pour Grignan, je le vois aussi; mais vous n'avez point d'arbres, cela me
fâche: je ne vois pas bien où vous vous promenez; j'ai peur que le vent ne
vous emporte sur votre terrasse: si je croyais qu'il pût vous apporter ici par
un tourbillon, je tiendrais toujours mes fenêtres ouvertes, et je vous
recevrais, Dieu sait! Voilà une folie que je pousserais loin. Mais je reviens,
et je trouve que le château de Grignan est parfaitement beau; il sent bien les
anciens Adhémars. Je suis ravie de voir comme le bon abbé vous aime; son
cœur est pour vous comme si je l'avais pétri de mes propres mains; cela fait
justement que je l'adore. Votre fille est plaisante; elle n'a pas osé aspirer à la
perfection du nez de sa mère, elle n'a pas voulu aussi... je n'en dirai pas
Page 129
davantage; elle a pris un troisième parti, et s'est avisée d'avoir un petit nez
carré[148]: mon enfant, n'en êtes-vous point fâchée! Mais pour cette fois vous
ne devez pas avoir cette idée; mirez-vous, c'est tout ce que vous devez faire
pour finir heureusement ce que vous commencez si bien. Adieu, ma très-
aimable enfant; embrassez M. de Grignan pour moi. Vous lui pouvez dire
les bontés de notre abbé.
53.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 28 juin 1671.
Vous me récompensez bien, ma fille, de mes pertes passées; j'ai reçu
deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie: ce que je sens en les
lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à l'agrément de
votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir des autres, et non pas
pour le mien: mais la Providence, qui a mis tant d'espaces et tant d'absences
entre nous, m'en console un peu par les charmes de votre commerce, et
encore plus par la satisfaction que vous me témoignez de votre
établissement et de la beauté de votre château: vous m'y représentez un air
de grandeur et une magnificence dont je suis enchantée. J'avais vu, il y a
longtemps, des relations pareilles de la première madame de Grignan[149]; je
ne devinais pas que toutes ces beautés seraient un jour sous l'honneur de vos
commandements; je veux vous remercier d'avoir bien voulu m'en parler en
détail. Si votre lettre m'avait ennuyée, outre que j'aurais mauvais goût, il
faudrait encore que j'eusse bien peu d'amitié pour vous, et que je fusse bien
indifférente pour ce qui vous touche. Défaites-vous de cette haine que vous
avez pour les détails; je vous l'ai déjà dit, et vous le pouvez sentir; ils sont
aussi chers de ceux que nous aimons, qu'ils nous sont ennuyeux des autres;
et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que nous avons
pour ceux qui nous en importunent: si cette observation est vraie, jugez de
ce que me sont vos relations. En vérité, c'est un grand plaisir que d'être,
comme vous êtes, une véritable grande dame: je comprends bien les
sentiments de M. de Grignan, en vous voyant admirer son château: une
grande insensibilité là-dessus le mettrait dans un chagrin que je m'imagine
plus aisément qu'un autre: je prends part à la joie qu'il a de vous voir
contente; il y a des cœurs qui ont tant de sympathie en certaines choses,
qu'ils sentent par eux ce que pensent les autres. Vous me parlez trop peu de
carré[148]: mon enfant, n'en êtes-vous point fâchée! Mais pour cette fois vous
ne devez pas avoir cette idée; mirez-vous, c'est tout ce que vous devez faire
pour finir heureusement ce que vous commencez si bien. Adieu, ma très-
aimable enfant; embrassez M. de Grignan pour moi. Vous lui pouvez dire
les bontés de notre abbé.
53.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 28 juin 1671.
Vous me récompensez bien, ma fille, de mes pertes passées; j'ai reçu
deux lettres de vous qui m'ont transportée de joie: ce que je sens en les
lisant ne se peut imaginer. Si j'ai contribué de quelque chose à l'agrément de
votre style, je croyais ne travailler que pour le plaisir des autres, et non pas
pour le mien: mais la Providence, qui a mis tant d'espaces et tant d'absences
entre nous, m'en console un peu par les charmes de votre commerce, et
encore plus par la satisfaction que vous me témoignez de votre
établissement et de la beauté de votre château: vous m'y représentez un air
de grandeur et une magnificence dont je suis enchantée. J'avais vu, il y a
longtemps, des relations pareilles de la première madame de Grignan[149]; je
ne devinais pas que toutes ces beautés seraient un jour sous l'honneur de vos
commandements; je veux vous remercier d'avoir bien voulu m'en parler en
détail. Si votre lettre m'avait ennuyée, outre que j'aurais mauvais goût, il
faudrait encore que j'eusse bien peu d'amitié pour vous, et que je fusse bien
indifférente pour ce qui vous touche. Défaites-vous de cette haine que vous
avez pour les détails; je vous l'ai déjà dit, et vous le pouvez sentir; ils sont
aussi chers de ceux que nous aimons, qu'ils nous sont ennuyeux des autres;
et cet ennui ne vient jamais que de la profonde indifférence que nous avons
pour ceux qui nous en importunent: si cette observation est vraie, jugez de
ce que me sont vos relations. En vérité, c'est un grand plaisir que d'être,
comme vous êtes, une véritable grande dame: je comprends bien les
sentiments de M. de Grignan, en vous voyant admirer son château: une
grande insensibilité là-dessus le mettrait dans un chagrin que je m'imagine
plus aisément qu'un autre: je prends part à la joie qu'il a de vous voir
contente; il y a des cœurs qui ont tant de sympathie en certaines choses,
qu'ils sentent par eux ce que pensent les autres. Vous me parlez trop peu de
Page 130
Vardes et de ce pauvre Corbinelli: n'avez-vous pas été bien aise de parler
leur langage? Comment va la belle passion de Vardes pour la T...[150]? Dites-
moi s'il est bien désolé de la longueur infinie de son exil, ou si la
philosophie et un peu de misanthroperie soutiennent son cœur contre les
coups de l'amour et de la fortune. Vos lectures sont bonnes; Pétrarque vous
doit divertir avec le commentaire que vous avez; celui que nous avait fait
mademoiselle de Scudéri sur certains sonnets les rendait agréables à lire.
Pour Tacite, vous savez comme j'en étais charmée ici pendant nos lectures,
et comme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre des
périodes où je trouvais de l'harmonie: mais si vous en demeurez à la moitié,
je vous gronde; vous ferez tort à la majesté du sujet; il faut vous dire,
comme ce prélat disait à la reine mère: Ceci est histoire; vous savez le
conte. Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour les romans que
vous n'aimez pas. Nous lisons le Tasse avec plaisir: je m'y trouve habile, par
l'habileté des maîtres que j'ai eus. Mon fils fait lire Cléopâtre[151] à la
Mousse, et, malgré moi, je l'écoute, et j'y trouve encore quelques
amusements. Mon fils s'en va en Lorraine; son absence nous donnera
beaucoup d'ennui. Vous savez comme je suis sur le chagrin de voir partir
une compagnie agréable; vous savez aussi mes transports de joie quand je
vois partir une chienne de carrossée qui m'a contrainte et ennuyée: c'est ce
qui nous faisait décider nettement qu'une méchante compagnie est plus
souhaitable qu'une bonne. Je me souviens de toutes ces folies que nous
avons dites ici; et de tout ce que vous y faisiez, et de tout ce que vous y
disiez: ce souvenir ne me quitte jamais; et puis tout d'un coup je pense où
vous êtes; mon imagination ne me présente qu'un grand espace fort éloigné;
votre château m'arrête maintenant les yeux; les murailles de votre mail me
déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante, et tout le jeune plant que
vous avez vu est délicieux: c'est une jeunesse que je prends plaisir d'élever
jusqu'aux nues; et très-souvent, sans considérer les conséquences ni mes
intérêts, je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu'ils font ombrage, ou
qu'ils incommodent mes jeunes enfants: mon fils regarde cette conduite;
mais je ne lui en laisse pas faire l'application. Pilois est toujours mon favori,
et je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de
chevalier au parlement de Rennes. Je suis libertine[152] plus que vous: je
laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein de Fouesnellerie[153],
par une pluie horrible, faute de les prier de bonne grâce de demeurer; jamais
ma bouche ne put prononcer les paroles qui étaient nécessaires. Ce n'étaient
leur langage? Comment va la belle passion de Vardes pour la T...[150]? Dites-
moi s'il est bien désolé de la longueur infinie de son exil, ou si la
philosophie et un peu de misanthroperie soutiennent son cœur contre les
coups de l'amour et de la fortune. Vos lectures sont bonnes; Pétrarque vous
doit divertir avec le commentaire que vous avez; celui que nous avait fait
mademoiselle de Scudéri sur certains sonnets les rendait agréables à lire.
Pour Tacite, vous savez comme j'en étais charmée ici pendant nos lectures,
et comme je vous interrompais souvent pour vous faire entendre des
périodes où je trouvais de l'harmonie: mais si vous en demeurez à la moitié,
je vous gronde; vous ferez tort à la majesté du sujet; il faut vous dire,
comme ce prélat disait à la reine mère: Ceci est histoire; vous savez le
conte. Je ne vous pardonne ce manque de courage que pour les romans que
vous n'aimez pas. Nous lisons le Tasse avec plaisir: je m'y trouve habile, par
l'habileté des maîtres que j'ai eus. Mon fils fait lire Cléopâtre[151] à la
Mousse, et, malgré moi, je l'écoute, et j'y trouve encore quelques
amusements. Mon fils s'en va en Lorraine; son absence nous donnera
beaucoup d'ennui. Vous savez comme je suis sur le chagrin de voir partir
une compagnie agréable; vous savez aussi mes transports de joie quand je
vois partir une chienne de carrossée qui m'a contrainte et ennuyée: c'est ce
qui nous faisait décider nettement qu'une méchante compagnie est plus
souhaitable qu'une bonne. Je me souviens de toutes ces folies que nous
avons dites ici; et de tout ce que vous y faisiez, et de tout ce que vous y
disiez: ce souvenir ne me quitte jamais; et puis tout d'un coup je pense où
vous êtes; mon imagination ne me présente qu'un grand espace fort éloigné;
votre château m'arrête maintenant les yeux; les murailles de votre mail me
déplaisent. Le nôtre est d'une beauté surprenante, et tout le jeune plant que
vous avez vu est délicieux: c'est une jeunesse que je prends plaisir d'élever
jusqu'aux nues; et très-souvent, sans considérer les conséquences ni mes
intérêts, je fais jeter de grands arbres à bas, parce qu'ils font ombrage, ou
qu'ils incommodent mes jeunes enfants: mon fils regarde cette conduite;
mais je ne lui en laisse pas faire l'application. Pilois est toujours mon favori,
et je préfère sa conversation à celle de plusieurs qui ont conservé le titre de
chevalier au parlement de Rennes. Je suis libertine[152] plus que vous: je
laissai l'autre jour retourner chez soi un carrosse plein de Fouesnellerie[153],
par une pluie horrible, faute de les prier de bonne grâce de demeurer; jamais
ma bouche ne put prononcer les paroles qui étaient nécessaires. Ce n'étaient
Page 131
pas les deux jeunes femmes, c'était la mère et une guimbarde de Rennes, et
les fils. Mademoiselle du Plessis est toute telle que vous la représentez, et
encore un peu plus impertinente; ce qu'elle dit tous les jours sur la crainte
de me donner de la jalousie est une chose originale dont je suis au
désespoir, quand je n'ai personne pour en rire. Sa belle-sœur est fort jolie,
sans être ridicule en rien, et parle gascon au milieu de la Bretagne: j'en ai la
même joie que vous avez de ma Languette, qui parle parisien au milieu de
la Provence: cette petite basse Brette est fort aimable. Je vous trouve fort
heureuse d'avoir madame de Simiane[154]; vous avez avec elle un fonds de
connaissance qui vous doit ôter toutes sortes de contraintes; c'est beaucoup;
cela vous fera une compagnie agréable: puisqu'elle se souvient de moi,
faites-lui bien mes compliments, je vous en conjure, et à notre cher
coadjuteur. Nous ne nous écrivons plus, et nous ne savons pourquoi; nous
nous trouvons trop loin, cependant j'admire la diligence de la poste. La
comparaison de Chilly[155] m'a ravie, et de voir ma chambre déjà marquée: je
ne souhaite rien tant que de l'occuper; ce sera de bonne heure l'année qui
vient, et cette espérance me donne une joie dont vous comprendrez une
partie par celle que vous aurez de m'y recevoir.
Je reviens encore à vous, c'est-à-dire à cette divine fontaine de
Vaucluse: quelle beauté! Pétrarque avait bien raison d'en parler souvent.
Mais songez que je verrai toutes ces merveilles: moi, qui honore les
antiquités, j'en serai ravie, et de toutes les magnificences de Grignan. L'abbé
aura bien des affaires: après les ordres doriques et les titres de votre maison,
il n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre; car, sans un peu
de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié:
c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et
que le temps augmente au lieu de la diminuer. J'ai souvent des
conversations sur ce sujet avec un de nos petits amis; s'il veut profiter de
toutes celles que nous avons faites, il en a pour longtemps, et sur toutes
sortes de chapitres, et d'une manière si peu ennuyeuse, qu'il ne devrait pas
les oublier. Je suis aise que vous ayez cet automne une couple de beaux-
frères; je trouve que votre journée est fort bien réglée: on va loin sans
mourir d'ennui, pourvu qu'on se donne des occupations, et qu'on ne perde
point courage. Le beau temps a remis tous mes ouvriers en campagne, cela
me divertit: quand j'ai du monde, je travaille à ce beau parement d'autel que
vous m'avez vu traîner à Paris; quand je suis seule, je lis, j'écris; je suis en
les fils. Mademoiselle du Plessis est toute telle que vous la représentez, et
encore un peu plus impertinente; ce qu'elle dit tous les jours sur la crainte
de me donner de la jalousie est une chose originale dont je suis au
désespoir, quand je n'ai personne pour en rire. Sa belle-sœur est fort jolie,
sans être ridicule en rien, et parle gascon au milieu de la Bretagne: j'en ai la
même joie que vous avez de ma Languette, qui parle parisien au milieu de
la Provence: cette petite basse Brette est fort aimable. Je vous trouve fort
heureuse d'avoir madame de Simiane[154]; vous avez avec elle un fonds de
connaissance qui vous doit ôter toutes sortes de contraintes; c'est beaucoup;
cela vous fera une compagnie agréable: puisqu'elle se souvient de moi,
faites-lui bien mes compliments, je vous en conjure, et à notre cher
coadjuteur. Nous ne nous écrivons plus, et nous ne savons pourquoi; nous
nous trouvons trop loin, cependant j'admire la diligence de la poste. La
comparaison de Chilly[155] m'a ravie, et de voir ma chambre déjà marquée: je
ne souhaite rien tant que de l'occuper; ce sera de bonne heure l'année qui
vient, et cette espérance me donne une joie dont vous comprendrez une
partie par celle que vous aurez de m'y recevoir.
Je reviens encore à vous, c'est-à-dire à cette divine fontaine de
Vaucluse: quelle beauté! Pétrarque avait bien raison d'en parler souvent.
Mais songez que je verrai toutes ces merveilles: moi, qui honore les
antiquités, j'en serai ravie, et de toutes les magnificences de Grignan. L'abbé
aura bien des affaires: après les ordres doriques et les titres de votre maison,
il n'y a rien à souhaiter que l'ordre que vous y allez mettre; car, sans un peu
de subsistance, tout est dur, tout est amer. Ceux qui se ruinent me font pitié:
c'est la seule affliction dans la vie qui se fasse toujours sentir également, et
que le temps augmente au lieu de la diminuer. J'ai souvent des
conversations sur ce sujet avec un de nos petits amis; s'il veut profiter de
toutes celles que nous avons faites, il en a pour longtemps, et sur toutes
sortes de chapitres, et d'une manière si peu ennuyeuse, qu'il ne devrait pas
les oublier. Je suis aise que vous ayez cet automne une couple de beaux-
frères; je trouve que votre journée est fort bien réglée: on va loin sans
mourir d'ennui, pourvu qu'on se donne des occupations, et qu'on ne perde
point courage. Le beau temps a remis tous mes ouvriers en campagne, cela
me divertit: quand j'ai du monde, je travaille à ce beau parement d'autel que
vous m'avez vu traîner à Paris; quand je suis seule, je lis, j'écris; je suis en
Page 132
affaires dans le cabinet de notre abbé; je vous le souhaite quelquefois pour
deux ou trois jours seulement.
Je consens au commerce de bel esprit que vous me proposez. Je fis
l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si bonne,
que je crus l'avoir retenue par cœur de celles de M. de la Rochefoucauld: je
vous prie de me le dire; en ce cas, il faudrait louer ma mémoire plus que
mon jugement. Je disais, comme si je n'eusse rien dit, que l'ingratitude
attire les reproches, comme la reconnaissance attire de nouveaux bienfaits.
Dites-moi donc ce que c'est que cela? l'ai-je lu? l'ai-je rêvé? l'ai-je imaginé?
Rien n'est plus vrai que la chose, et rien n'est plus vrai aussi que je ne sais
où je l'ai prise, et que je l'ai trouvée toute rangée dans ma tête, et au bout de
ma langue. Pour la sentence de Bella cosa, far niente, vous ne la trouverez
plus si fade, quand vous saurez qu'elle est dite pour votre frère; songez à sa
déroute de cet hiver. Adieu, ma très-aimable enfant; conservez-vous, soyez
belle, habillez-vous, amusez-vous, promenez-vous. Je viens d'écrire à
Vivonne[156] pour un capitaine bohême, afin qu'il lui relâche un peu ses fers,
pourvu que cela ne soit point contre le service du roi. Il y avait parmi nos
Bohêmes, dont je vous parlais l'autre jour, une jeune fille qui danse très-
bien, et qui me fit extrêmement souvenir de votre danse: je la pris en amitié;
elle me pria d'écrire en Provence pour son grand-père, qui est à Marseille.
Et où est-il, votre grand-père? Il est à Marseille; d'un ton doux, comme si
elle disait, Il est à Vincennes. C'était un capitaine bohême d'un mérite
singulier[157]; de sorte que je lui promis d'écrire, et je me suis avisée tout
d'un coup d'écrire à Vivonne: voilà ma lettre; si vous n'êtes pas en état que
je puisse rire avec lui, vous la brûlerez; si vous la trouvez mauvaise, vous la
brûlerez encore; si vous êtes assez bien avec ce gros crevé, et que ma lettre
vous en épargne une autre, vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir.
Je n'ai pu refuser cette prière au ton de la petite fille, et au menuet le mieux
dansé que j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sévigné; c'est votre
même air; elle est de votre taille, elle a de belles dents et de beaux yeux.
Voici une lettre d'une telle longueur, que je vous pardonne de ne la point
achever: je le comprendrai plus aisément que de demeurer au septième tome
de Cassandre et de Cléopâtre. Je vous embrasse très-tendrement. M. de
Grignan est bien loin de se figurer qu'on puisse lire des lettres de cette
longueur; mais, tout de bon, les lisez-vous en un jour?
deux ou trois jours seulement.
Je consens au commerce de bel esprit que vous me proposez. Je fis
l'autre jour une maxime tout de suite sans y penser, et je la trouvai si bonne,
que je crus l'avoir retenue par cœur de celles de M. de la Rochefoucauld: je
vous prie de me le dire; en ce cas, il faudrait louer ma mémoire plus que
mon jugement. Je disais, comme si je n'eusse rien dit, que l'ingratitude
attire les reproches, comme la reconnaissance attire de nouveaux bienfaits.
Dites-moi donc ce que c'est que cela? l'ai-je lu? l'ai-je rêvé? l'ai-je imaginé?
Rien n'est plus vrai que la chose, et rien n'est plus vrai aussi que je ne sais
où je l'ai prise, et que je l'ai trouvée toute rangée dans ma tête, et au bout de
ma langue. Pour la sentence de Bella cosa, far niente, vous ne la trouverez
plus si fade, quand vous saurez qu'elle est dite pour votre frère; songez à sa
déroute de cet hiver. Adieu, ma très-aimable enfant; conservez-vous, soyez
belle, habillez-vous, amusez-vous, promenez-vous. Je viens d'écrire à
Vivonne[156] pour un capitaine bohême, afin qu'il lui relâche un peu ses fers,
pourvu que cela ne soit point contre le service du roi. Il y avait parmi nos
Bohêmes, dont je vous parlais l'autre jour, une jeune fille qui danse très-
bien, et qui me fit extrêmement souvenir de votre danse: je la pris en amitié;
elle me pria d'écrire en Provence pour son grand-père, qui est à Marseille.
Et où est-il, votre grand-père? Il est à Marseille; d'un ton doux, comme si
elle disait, Il est à Vincennes. C'était un capitaine bohême d'un mérite
singulier[157]; de sorte que je lui promis d'écrire, et je me suis avisée tout
d'un coup d'écrire à Vivonne: voilà ma lettre; si vous n'êtes pas en état que
je puisse rire avec lui, vous la brûlerez; si vous la trouvez mauvaise, vous la
brûlerez encore; si vous êtes assez bien avec ce gros crevé, et que ma lettre
vous en épargne une autre, vous la ferez cacheter, et vous la lui ferez tenir.
Je n'ai pu refuser cette prière au ton de la petite fille, et au menuet le mieux
dansé que j'aie vu depuis ceux de mademoiselle de Sévigné; c'est votre
même air; elle est de votre taille, elle a de belles dents et de beaux yeux.
Voici une lettre d'une telle longueur, que je vous pardonne de ne la point
achever: je le comprendrai plus aisément que de demeurer au septième tome
de Cassandre et de Cléopâtre. Je vous embrasse très-tendrement. M. de
Grignan est bien loin de se figurer qu'on puisse lire des lettres de cette
longueur; mais, tout de bon, les lisez-vous en un jour?
Page 133
54.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 1er juillet 1671.
Voilà donc le mois de juin passé; j'en suis tout étonnée, je ne pensais pas
qu'il dût jamais finir. Ne vous souvient-il pas d'un certain mois de
septembre que vous trouviez qui ne prenait point le chemin de faire jamais
place au mois d'octobre? Celui-ci prenait le même train; mais je vois bien
maintenant que tout finit: m'en voilà persuadée.
C'est une aimable demeure que Fouesnel; nous y fûmes hier, mon fils et
moi, dans une calèche à six chevaux; il n'y a rien de plus joli, il semble
qu'on vole: nous fîmes des chansons que nous vous envoyons; le cas que
nous faisons de votre prose ne nous empêche point de vous faire part de nos
vers. Madame de la Fayette est bien contente de la lettre que vous lui avez
écrite. Voilà qui est fait, ma fille, votre frère nous va quitter. Nous allons
nous jeter, la Mousse et moi, dans de bonnes lectures. Le Tasse nous amuse
fort, et toutes les bagatelles du monde nous ont divertis jusqu'ici, à cause de
mon fils, qui en est le roi. Je m'en vais faire de grandes promenades toute
seule tête à tête, comme disait Tonquedec[158]. Croyez-vous que je pense à
vous? J'ai aussi mon petit ami que j'aime tendrement: la plus aimable chose
du monde est un portrait bien fait; quoi que vous puissiez dire, celui-là ne
vous fait point de tort. Vos lettres de Grignan m'ont nourrie et consolée de
mes chagrins passés; j'en attends toujours avec impatience; mais, de bonne
foi, j'en écris souvent d'une longueur trop excessive; je veux que celle-ci
soit raisonnable; il n'est pas juste de juger de vous par moi: cette mesure est
téméraire; vous avez moins de loisir que moi.
Voilà mademoiselle du Plessis qui entre; elle me plante ce baiser que
vous connaissez, et me presse de lui montrer l'endroit de vos lettres où vous
parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire devant moi que vous vous
souveniez d'elle fort agréablement, et me dit ensuite: Montrez-lui l'endroit,
madame, afin qu'elle n'en doute pas. Me voilà rouge comme vous, quand
vous pensez aux péchés des autres; je suis contrainte de mentir mille fois, et
de dire que j'ai brûlé votre lettre. Voilà les malices de ce guidon[159]. En
récompense je l'assurai l'autre jour que si vous répondiez au-dessus de la
reine d'Aragon, vous ne mettriez pas à Guidon le Sauvage. J'ai reçu une
lettre de Guitaut fort douce et fort honnête: il me mande qu'il a trouvé en
Aux Rochers, mercredi 1er juillet 1671.
Voilà donc le mois de juin passé; j'en suis tout étonnée, je ne pensais pas
qu'il dût jamais finir. Ne vous souvient-il pas d'un certain mois de
septembre que vous trouviez qui ne prenait point le chemin de faire jamais
place au mois d'octobre? Celui-ci prenait le même train; mais je vois bien
maintenant que tout finit: m'en voilà persuadée.
C'est une aimable demeure que Fouesnel; nous y fûmes hier, mon fils et
moi, dans une calèche à six chevaux; il n'y a rien de plus joli, il semble
qu'on vole: nous fîmes des chansons que nous vous envoyons; le cas que
nous faisons de votre prose ne nous empêche point de vous faire part de nos
vers. Madame de la Fayette est bien contente de la lettre que vous lui avez
écrite. Voilà qui est fait, ma fille, votre frère nous va quitter. Nous allons
nous jeter, la Mousse et moi, dans de bonnes lectures. Le Tasse nous amuse
fort, et toutes les bagatelles du monde nous ont divertis jusqu'ici, à cause de
mon fils, qui en est le roi. Je m'en vais faire de grandes promenades toute
seule tête à tête, comme disait Tonquedec[158]. Croyez-vous que je pense à
vous? J'ai aussi mon petit ami que j'aime tendrement: la plus aimable chose
du monde est un portrait bien fait; quoi que vous puissiez dire, celui-là ne
vous fait point de tort. Vos lettres de Grignan m'ont nourrie et consolée de
mes chagrins passés; j'en attends toujours avec impatience; mais, de bonne
foi, j'en écris souvent d'une longueur trop excessive; je veux que celle-ci
soit raisonnable; il n'est pas juste de juger de vous par moi: cette mesure est
téméraire; vous avez moins de loisir que moi.
Voilà mademoiselle du Plessis qui entre; elle me plante ce baiser que
vous connaissez, et me presse de lui montrer l'endroit de vos lettres où vous
parlez d'elle. Mon fils a eu l'insolence de lui dire devant moi que vous vous
souveniez d'elle fort agréablement, et me dit ensuite: Montrez-lui l'endroit,
madame, afin qu'elle n'en doute pas. Me voilà rouge comme vous, quand
vous pensez aux péchés des autres; je suis contrainte de mentir mille fois, et
de dire que j'ai brûlé votre lettre. Voilà les malices de ce guidon[159]. En
récompense je l'assurai l'autre jour que si vous répondiez au-dessus de la
reine d'Aragon, vous ne mettriez pas à Guidon le Sauvage. J'ai reçu une
lettre de Guitaut fort douce et fort honnête: il me mande qu'il a trouvé en
Page 134
moi depuis quelque temps mille bonnes choses, à quoi il n'avait pas pensé;
et moi, de peur de lui répondre sottement que je crains bien de détruire son
opinion, je lui dis que j'espère qu'il m'aimera encore davantage, quand il me
connaîtra mieux; je réponds toutes les extravagances qui se présentent à
moi, plutôt que ces selles à tous chevaux dont nous avons tant ri ici. Je suis
persuadée que vous vous aiderez fort bien de madame de Simiane: il faut
ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que l'on peut, et faire entrer les
gens dans nos plaisirs et dans nos fantaisies; sans cela il faut mourir, et c'est
mourir d'une vilaine épée. Je l'ai juré, ma fille, je vais finir; je me fais une
extrême violence pour vous quitter; notre commerce fait l'unique plaisir de
ma vie; je suis persuadée que vous le croyez. Je vous embrasse, ma chère
petite, et je baise vos belles joues.
55.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 5 juillet 1671.
C'est bien une marque de votre amitié, ma chère enfant, que d'aimer
toutes les bagatelles que je vous mande d'ici: vous prenez fort bien l'intérêt
de mademoiselle de Croqueoison; en récompense, il n'y a pas un mot dans
vos lettres qui ne me soit cher: je n'ose les lire, de peur de les avoir lues; et
si je n'avais la consolation de les recommencer plusieurs fois, je les ferais
durer plus longtemps; mais, d'un autre côté, l'impatience me les fait dévorer.
Je voudrais bien savoir comme je ferais, si votre écriture était comme celle
de d'Hacqueville: la force de l'amitié me la déchiffrerait-elle? En vérité, je
ne le crois quasi pas: on conte pourtant des histoires là-dessus; mais enfin
j'aime fort d'Hacqueville, et cependant je ne puis m'accoutumer à son
écriture: je ne vois goutte dans ce qu'il me mande; il me semble qu'il me
parle dans un pot cassé; je tiraille, je devine, je dis un mot pour un autre, et
puis quand le sens m'échappe, je me mets en colère, et je jette tout. Je vous
dis tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines qu'il me donne;
il croit que son écriture est moulée: mais vous qui parlez, mandez-moi
comment vous vous en accommodez. Mon fils partit hier, très-fâché de nous
quitter: il n'y a rien de bon, ni de droit, ni de noble, que je ne tâche de lui
inspirer ou de lui confirmer: il entre avec douceur et approbation dans tout
ce qu'on lui dit, mais vous connaissez la faiblesse humaine; ainsi je mets
tout entre les mains de la Providence, et me réserve seulement la
et moi, de peur de lui répondre sottement que je crains bien de détruire son
opinion, je lui dis que j'espère qu'il m'aimera encore davantage, quand il me
connaîtra mieux; je réponds toutes les extravagances qui se présentent à
moi, plutôt que ces selles à tous chevaux dont nous avons tant ri ici. Je suis
persuadée que vous vous aiderez fort bien de madame de Simiane: il faut
ôter l'air et le ton de compagnie le plus tôt que l'on peut, et faire entrer les
gens dans nos plaisirs et dans nos fantaisies; sans cela il faut mourir, et c'est
mourir d'une vilaine épée. Je l'ai juré, ma fille, je vais finir; je me fais une
extrême violence pour vous quitter; notre commerce fait l'unique plaisir de
ma vie; je suis persuadée que vous le croyez. Je vous embrasse, ma chère
petite, et je baise vos belles joues.
55.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 5 juillet 1671.
C'est bien une marque de votre amitié, ma chère enfant, que d'aimer
toutes les bagatelles que je vous mande d'ici: vous prenez fort bien l'intérêt
de mademoiselle de Croqueoison; en récompense, il n'y a pas un mot dans
vos lettres qui ne me soit cher: je n'ose les lire, de peur de les avoir lues; et
si je n'avais la consolation de les recommencer plusieurs fois, je les ferais
durer plus longtemps; mais, d'un autre côté, l'impatience me les fait dévorer.
Je voudrais bien savoir comme je ferais, si votre écriture était comme celle
de d'Hacqueville: la force de l'amitié me la déchiffrerait-elle? En vérité, je
ne le crois quasi pas: on conte pourtant des histoires là-dessus; mais enfin
j'aime fort d'Hacqueville, et cependant je ne puis m'accoutumer à son
écriture: je ne vois goutte dans ce qu'il me mande; il me semble qu'il me
parle dans un pot cassé; je tiraille, je devine, je dis un mot pour un autre, et
puis quand le sens m'échappe, je me mets en colère, et je jette tout. Je vous
dis tout ceci en secret; je ne voudrais pas qu'il sût les peines qu'il me donne;
il croit que son écriture est moulée: mais vous qui parlez, mandez-moi
comment vous vous en accommodez. Mon fils partit hier, très-fâché de nous
quitter: il n'y a rien de bon, ni de droit, ni de noble, que je ne tâche de lui
inspirer ou de lui confirmer: il entre avec douceur et approbation dans tout
ce qu'on lui dit, mais vous connaissez la faiblesse humaine; ainsi je mets
tout entre les mains de la Providence, et me réserve seulement la
Page 135
consolation de n'avoir rien à me reprocher sur son sujet. Comme il a de
l'esprit, et qu'il est divertissant, il est impossible que son absence ne nous
donne de l'ennui. Nous allons commencer un traité de morale de M. Nicole;
si j'étais à Paris, je vous enverrais ce livre, vous l'aimeriez fort. Nous
continuons le Tasse avec plaisir, et je n'ose vous dire que je suis revenue à
Cléopâtre, et que, par le bonheur que j'ai de n'avoir point de mémoire, cette
lecture me divertit encore; cela est épouvantable: mais vous savez que je ne
m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont pas
naturelles; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là ne m'est pas encore
entièrement arrivée, je me laisse divertir sous le prétexte de mon fils, qui
m'a mise en train. Il nous a lu aussi des chapitres de Rabelais à mourir de
rire; en récompense, il a pris beaucoup de plaisir à causer avec moi, et si je
l'en crois, il n'oubliera rien de tous mes discours: je le connais bien, et
souvent, au travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments: s'il
peut avoir congé cet automne, il reviendra ici. Je suis fort empêchée pour
les états; mon premier dessein était de les fuir, et de ne point faire de
dépense: mais vous saurez que pendant que M. de Chaulnes va faire le tour
de sa province, madame sa femme vient l'attendre à Vitré, où elle sera dans
douze jours, et plus de quinze avant M. de Chaulnes; et tout franchement
elle m'a fait prier de l'attendre, et de ne point partir qu'elle ne m'ait vue.
Voilà ce qu'on ne peut éviter, à moins que de se résoudre à renoncer à eux
pour jamais. Il est vrai que, pour n'être point accablée ici, je puis m'en aller
à Vitré; mais je ne suis point contente de passer un mois dans un tel tracas;
quand je suis hors de Paris, je ne veux que la campagne.
56.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 12 juillet 1671.
Je n'ai reçu qu'une lettre de vous, ma chère fille, j'en suis un peu fâchée;
j'étais dans l'habitude d'en avoir deux: il est dangereux de s'accoutumer à
des soins tendres et précieux comme les vôtres; il n'est pas facile après cela
de s'en passer. Si vous avez vos beaux-frères ce mois de septembre, ce vous
sera une très-bonne compagnie. Le coadjuteur a été un peu malade, mais il
est entièrement guéri: sa paresse est une chose incroyable, et son tort est
d'autant plus grand qu'il écrit très-bien quand il s'en veut mêler. Il vous aime
toujours, et ira vous voir après la mi-août; il ne le peut qu'en ce temps-là. Il
l'esprit, et qu'il est divertissant, il est impossible que son absence ne nous
donne de l'ennui. Nous allons commencer un traité de morale de M. Nicole;
si j'étais à Paris, je vous enverrais ce livre, vous l'aimeriez fort. Nous
continuons le Tasse avec plaisir, et je n'ose vous dire que je suis revenue à
Cléopâtre, et que, par le bonheur que j'ai de n'avoir point de mémoire, cette
lecture me divertit encore; cela est épouvantable: mais vous savez que je ne
m'accommode guère bien de toutes les pruderies qui ne me sont pas
naturelles; et comme celle de ne plus aimer ces livres-là ne m'est pas encore
entièrement arrivée, je me laisse divertir sous le prétexte de mon fils, qui
m'a mise en train. Il nous a lu aussi des chapitres de Rabelais à mourir de
rire; en récompense, il a pris beaucoup de plaisir à causer avec moi, et si je
l'en crois, il n'oubliera rien de tous mes discours: je le connais bien, et
souvent, au travers de ses petites paroles, je vois ses petits sentiments: s'il
peut avoir congé cet automne, il reviendra ici. Je suis fort empêchée pour
les états; mon premier dessein était de les fuir, et de ne point faire de
dépense: mais vous saurez que pendant que M. de Chaulnes va faire le tour
de sa province, madame sa femme vient l'attendre à Vitré, où elle sera dans
douze jours, et plus de quinze avant M. de Chaulnes; et tout franchement
elle m'a fait prier de l'attendre, et de ne point partir qu'elle ne m'ait vue.
Voilà ce qu'on ne peut éviter, à moins que de se résoudre à renoncer à eux
pour jamais. Il est vrai que, pour n'être point accablée ici, je puis m'en aller
à Vitré; mais je ne suis point contente de passer un mois dans un tel tracas;
quand je suis hors de Paris, je ne veux que la campagne.
56.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 12 juillet 1671.
Je n'ai reçu qu'une lettre de vous, ma chère fille, j'en suis un peu fâchée;
j'étais dans l'habitude d'en avoir deux: il est dangereux de s'accoutumer à
des soins tendres et précieux comme les vôtres; il n'est pas facile après cela
de s'en passer. Si vous avez vos beaux-frères ce mois de septembre, ce vous
sera une très-bonne compagnie. Le coadjuteur a été un peu malade, mais il
est entièrement guéri: sa paresse est une chose incroyable, et son tort est
d'autant plus grand qu'il écrit très-bien quand il s'en veut mêler. Il vous aime
toujours, et ira vous voir après la mi-août; il ne le peut qu'en ce temps-là. Il
Page 136
jure (mais je crois qu'il ment) qu'il n'a aucune branche où se reposer, et que
cela l'empêche d'écrire et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que je sais de
seigneur Corbeau: mais admirez la bizarrerie de mon savoir; en vous
apprenant toutes ces choses, j'ignore comme je suis avec lui: si par hasard
vous en savez quelque chose, vous m'obligerez fort de me le mander. Je
songe mille fois le jour au temps où je vous voyais à toute heure. Hélas! ma
fille, c'est bien moi qui dis cette chanson que vous me rappelez: Hélas!
quand reviendra-t-il ce temps, bergère? Je le regrette tous les jours de ma
vie, et j'en souhaiterais un pareil au prix de mon sang: ce n'est pas que j'aie
sur le cœur de n'avoir pas senti le plaisir d'être avec vous; je vous jure et
vous proteste que je ne vous ai jamais regardée avec indifférence, ni avec la
langueur que donne quelquefois l'habitude: mes yeux ni mon cœur ne se
sont jamais accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regardée sans
joie et sans tendresse; s'il y a eu quelques moments où elle n'ait pas paru,
c'est alors que je la sentais plus vivement; ce n'est donc point cela que je
puis me reprocher: mais je regrette de ne vous avoir pas assez vue, et
d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui m'ont ôté ce
plaisir. Ce serait une belle chose, si je remplissais mes lettres de ce qui me
remplit le cœur. Ah! comme vous dites, il faut glisser sur bien des pensées
et ne pas faire semblant de les voir: je crois que vous en faites de même. Je
m'arrête donc à vous conjurer, si je vous suis un peu chère, d'avoir un soin
extrême de votre santé: amusez-vous, ne rêvez point creux, ne faites point
de bile, conduisez votre grossesse à bon port; et après cela, si M. de
Grignan vous aime, et qu'il n'ait pas entrepris de vous tuer, je sais bien ce
qu'il fera, ou plutôt ce qu'il ne fera point.
Avez-vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous
Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour, mandez-
moi l'endroit où vous en êtes demeurée, et je l'achèverai; c'est tout ce que je
puis faire pour votre service. Nous achevons le Tasse avec plaisir, nous y
trouvons des beautés qu'on ne voit point quand on n'a qu'une demi-science.
Nous avons commencé la morale[160], c'est de la même étoffe que Pascal.
A propos de Pascal, je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de ces
messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les chemins pour porter
et reporter nos lettres; enfin, il n'y a jour dans la semaine où ils n'en portent
quelqu'une à vous et à moi; il y en a toujours, et à toutes les heures, par la
campagne: les honnêtes gens! qu'ils sont obligeants! et que c'est une belle
cela l'empêche d'écrire et lui fait mal aux yeux. Voilà tout ce que je sais de
seigneur Corbeau: mais admirez la bizarrerie de mon savoir; en vous
apprenant toutes ces choses, j'ignore comme je suis avec lui: si par hasard
vous en savez quelque chose, vous m'obligerez fort de me le mander. Je
songe mille fois le jour au temps où je vous voyais à toute heure. Hélas! ma
fille, c'est bien moi qui dis cette chanson que vous me rappelez: Hélas!
quand reviendra-t-il ce temps, bergère? Je le regrette tous les jours de ma
vie, et j'en souhaiterais un pareil au prix de mon sang: ce n'est pas que j'aie
sur le cœur de n'avoir pas senti le plaisir d'être avec vous; je vous jure et
vous proteste que je ne vous ai jamais regardée avec indifférence, ni avec la
langueur que donne quelquefois l'habitude: mes yeux ni mon cœur ne se
sont jamais accoutumés à cette vue, et jamais je ne vous ai regardée sans
joie et sans tendresse; s'il y a eu quelques moments où elle n'ait pas paru,
c'est alors que je la sentais plus vivement; ce n'est donc point cela que je
puis me reprocher: mais je regrette de ne vous avoir pas assez vue, et
d'avoir eu dans certains moments de cruelles politiques qui m'ont ôté ce
plaisir. Ce serait une belle chose, si je remplissais mes lettres de ce qui me
remplit le cœur. Ah! comme vous dites, il faut glisser sur bien des pensées
et ne pas faire semblant de les voir: je crois que vous en faites de même. Je
m'arrête donc à vous conjurer, si je vous suis un peu chère, d'avoir un soin
extrême de votre santé: amusez-vous, ne rêvez point creux, ne faites point
de bile, conduisez votre grossesse à bon port; et après cela, si M. de
Grignan vous aime, et qu'il n'ait pas entrepris de vous tuer, je sais bien ce
qu'il fera, ou plutôt ce qu'il ne fera point.
Avez-vous la cruauté de ne point achever Tacite? Laisserez-vous
Germanicus au milieu de ses conquêtes? Si vous lui faites ce tour, mandez-
moi l'endroit où vous en êtes demeurée, et je l'achèverai; c'est tout ce que je
puis faire pour votre service. Nous achevons le Tasse avec plaisir, nous y
trouvons des beautés qu'on ne voit point quand on n'a qu'une demi-science.
Nous avons commencé la morale[160], c'est de la même étoffe que Pascal.
A propos de Pascal, je suis en fantaisie d'admirer l'honnêteté de ces
messieurs les postillons, qui sont incessamment sur les chemins pour porter
et reporter nos lettres; enfin, il n'y a jour dans la semaine où ils n'en portent
quelqu'une à vous et à moi; il y en a toujours, et à toutes les heures, par la
campagne: les honnêtes gens! qu'ils sont obligeants! et que c'est une belle
Page 137
invention que la poste, et un bel effet de la Providence que la cupidité! J'ai
quelquefois envie de leur écrire pour leur témoigner ma reconnaissance; et
je crois que je l'aurais déjà fait, sans que je me souviens de ce chapitre de
Pascal, et qu'ils ont peut-être envie de me remercier de ce que j'écris,
comme j'ai envie de les remercier de ce qu'ils portent mes lettres: voilà une
belle digression.
Je reviens donc à nos lectures: c'est sans préjudice de Cléopâtre, que j'ai
gagé d'achever; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe
quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces sottises-là; j'ai peine à le
comprendre. Vous vous souvenez peut-être assez de moi pour savoir à quel
point je suis blessée des méchants styles; j'ai quelque lumière pour les bons,
et personne n'est plus touché que moi des charmes de l'éloquence. Le style
de la Calprenède est maudit en mille endroits; de grandes périodes de
roman, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à mon fils
une lettre de ce style, qui était fort plaisante. Je trouve donc que celui de la
Calprenède est détestable, et cependant je ne laisse pas de m'y prendre
comme à de la glu: la beauté des sentiments, la violence des passions, la
grandeur des événements et le succès miraculeux de leurs redoutables
épées, tout cela m'entraîne comme une petite fille; j'entre dans leurs
desseins: et si je n'avais M. de la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour
me consoler, je me pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous
m'apparaissez pour me faire honte; mais je me dis de mauvaises raisons, et
je continue. J'aurai bien de l'honneur au soin que vous me donnez de vous
conserver l'amitié de l'abbé! Il vous aime chèrement: nous parlons très-
souvent de vous, de vos affaires et de vos grandeurs; il voudrait bien ne pas
mourir avant que d'avoir été en Provence, et de vous avoir rendu quelque
service. On me mande que la pauvre madame de Montlouet est sur le point
de perdre l'esprit: elle a extravagué jusqu'à présent sans jeter une larme; elle
a une grosse fièvre, et commence à pleurer; elle dit qu'elle veut être
damnée, puisque son mari doit l'être assurément. Nous continuons notre
chapelle; il fait chaud; les soirées et les matinées sont très-belles dans ces
bois et devant cette porte; mon appartement est frais; j'ai bien peur que vous
ne vous accommodiez pas si bien de vos chaleurs de Provence. Je suis
toujours tout à vous, ma très-chère et très-aimable: une amitié à monsieur
de Grignan. Ne vous adore-t-il pas toujours?
quelquefois envie de leur écrire pour leur témoigner ma reconnaissance; et
je crois que je l'aurais déjà fait, sans que je me souviens de ce chapitre de
Pascal, et qu'ils ont peut-être envie de me remercier de ce que j'écris,
comme j'ai envie de les remercier de ce qu'ils portent mes lettres: voilà une
belle digression.
Je reviens donc à nos lectures: c'est sans préjudice de Cléopâtre, que j'ai
gagé d'achever; vous savez comme je soutiens les gageures. Je songe
quelquefois d'où vient la folie que j'ai pour ces sottises-là; j'ai peine à le
comprendre. Vous vous souvenez peut-être assez de moi pour savoir à quel
point je suis blessée des méchants styles; j'ai quelque lumière pour les bons,
et personne n'est plus touché que moi des charmes de l'éloquence. Le style
de la Calprenède est maudit en mille endroits; de grandes périodes de
roman, de méchants mots, je sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à mon fils
une lettre de ce style, qui était fort plaisante. Je trouve donc que celui de la
Calprenède est détestable, et cependant je ne laisse pas de m'y prendre
comme à de la glu: la beauté des sentiments, la violence des passions, la
grandeur des événements et le succès miraculeux de leurs redoutables
épées, tout cela m'entraîne comme une petite fille; j'entre dans leurs
desseins: et si je n'avais M. de la Rochefoucauld et M. d'Hacqueville pour
me consoler, je me pendrais de trouver encore en moi cette faiblesse. Vous
m'apparaissez pour me faire honte; mais je me dis de mauvaises raisons, et
je continue. J'aurai bien de l'honneur au soin que vous me donnez de vous
conserver l'amitié de l'abbé! Il vous aime chèrement: nous parlons très-
souvent de vous, de vos affaires et de vos grandeurs; il voudrait bien ne pas
mourir avant que d'avoir été en Provence, et de vous avoir rendu quelque
service. On me mande que la pauvre madame de Montlouet est sur le point
de perdre l'esprit: elle a extravagué jusqu'à présent sans jeter une larme; elle
a une grosse fièvre, et commence à pleurer; elle dit qu'elle veut être
damnée, puisque son mari doit l'être assurément. Nous continuons notre
chapelle; il fait chaud; les soirées et les matinées sont très-belles dans ces
bois et devant cette porte; mon appartement est frais; j'ai bien peur que vous
ne vous accommodiez pas si bien de vos chaleurs de Provence. Je suis
toujours tout à vous, ma très-chère et très-aimable: une amitié à monsieur
de Grignan. Ne vous adore-t-il pas toujours?
Page 138
57.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 15 juillet 1671.
Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet, je vous écrirais
toujours les plus grandes lettres du monde; mais cela n'est pas bien aisé:
ainsi je me contente de ce qui peut s'écrire, et je rêve tout ce qui peut se
rêver: j'en ai le temps et le lieu. La Mousse a une petite fluxion sur les
dents, et l'abbé a une petite fluxion sur le genou, qui me laissent le champ
libre dans mon mail, pour y faire tout ce qu'il me plaît. Il me plaît de m'y
promener le soir jusqu'à huit heures; mon fils n'y est plus; cela fait un
silence, une tranquillité et une solitude que je ne crois pas qu'il soit aisé de
rencontrer ailleurs. Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle
tendresse; quand on devine, il n'est pas besoin de parler. Si vous n'étiez
point grosse, et que l'hippogryphe fût encore au monde, ce serait une chose
galante, et à ne jamais oublier, que d'avoir la hardiesse de monter dessus
pour me venir voir quelquefois: ce ne serait pas une affaire; il parcourait la
terre en deux jours! Vous pourriez même quelquefois venir dîner ici, et
retourner souper avec M. de Grignan, ou souper ici à cause de la
promenade, où je serais bien aise de vous avoir; et, le lendemain, vous
arriveriez assez tôt pour être à la messe dans votre tribune.
Mon fils est à Paris; il y sera peu: la cour est de retour, il ne faut pas
qu'il se montre. C'est une perte qui me paraît bien considérable que celle de
M. le duc d'Anjou[161]. Madame de Villars[162] m'écrit assez souvent, et me
parle toujours de vous: elle est tendre, et sait bien aimer; cela me donne de
l'amitié pour elle; elle me prie de vous dire mille douceurs de sa part. La
petite Saint-Géran m'écrit des pieds de mouche que je ne saurais lire; je lui
réponds des rudesses et des injures qui la divertissent: cette méchante
plaisanterie n'est point encore usée; quand elle le sera, je ne dirai plus rien,
car je m'ennuierais fort d'un autre style avec elle.
Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir: je suis assurée que vous le
souffririez, si vous étiez en tiers: il y a une grande différence entre lire un
livre toute seule, ou avec des gens qui relèvent les beaux endroits et qui
réveillent l'attention. Cette morale de Nicole est admirable, et Cléopâtre va
son train, mais sans empressement, et aux heures perdues: c'est
ordinairement sur cette lecture que je m'endors; le caractère m'en plaît
Aux Rochers, mercredi 15 juillet 1671.
Si je vous écrivais toutes mes rêveries sur votre sujet, je vous écrirais
toujours les plus grandes lettres du monde; mais cela n'est pas bien aisé:
ainsi je me contente de ce qui peut s'écrire, et je rêve tout ce qui peut se
rêver: j'en ai le temps et le lieu. La Mousse a une petite fluxion sur les
dents, et l'abbé a une petite fluxion sur le genou, qui me laissent le champ
libre dans mon mail, pour y faire tout ce qu'il me plaît. Il me plaît de m'y
promener le soir jusqu'à huit heures; mon fils n'y est plus; cela fait un
silence, une tranquillité et une solitude que je ne crois pas qu'il soit aisé de
rencontrer ailleurs. Je ne vous dis point à qui je pense, ni avec quelle
tendresse; quand on devine, il n'est pas besoin de parler. Si vous n'étiez
point grosse, et que l'hippogryphe fût encore au monde, ce serait une chose
galante, et à ne jamais oublier, que d'avoir la hardiesse de monter dessus
pour me venir voir quelquefois: ce ne serait pas une affaire; il parcourait la
terre en deux jours! Vous pourriez même quelquefois venir dîner ici, et
retourner souper avec M. de Grignan, ou souper ici à cause de la
promenade, où je serais bien aise de vous avoir; et, le lendemain, vous
arriveriez assez tôt pour être à la messe dans votre tribune.
Mon fils est à Paris; il y sera peu: la cour est de retour, il ne faut pas
qu'il se montre. C'est une perte qui me paraît bien considérable que celle de
M. le duc d'Anjou[161]. Madame de Villars[162] m'écrit assez souvent, et me
parle toujours de vous: elle est tendre, et sait bien aimer; cela me donne de
l'amitié pour elle; elle me prie de vous dire mille douceurs de sa part. La
petite Saint-Géran m'écrit des pieds de mouche que je ne saurais lire; je lui
réponds des rudesses et des injures qui la divertissent: cette méchante
plaisanterie n'est point encore usée; quand elle le sera, je ne dirai plus rien,
car je m'ennuierais fort d'un autre style avec elle.
Nous lisons toujours le Tasse avec plaisir: je suis assurée que vous le
souffririez, si vous étiez en tiers: il y a une grande différence entre lire un
livre toute seule, ou avec des gens qui relèvent les beaux endroits et qui
réveillent l'attention. Cette morale de Nicole est admirable, et Cléopâtre va
son train, mais sans empressement, et aux heures perdues: c'est
ordinairement sur cette lecture que je m'endors; le caractère m'en plaît
Page 139
beaucoup plus que le style. Pour les sentiments, j'avoue qu'ils me plaisent,
et qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée sur la belle âme. Vous
savez aussi que je ne hais pas les grands coups d'épée, tellement que voilà
qui est bien, pourvu que l'on m'en garde le secret.
Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa présence: elle disait
hier à table qu'en basse Bretagne on faisait une chère admirable, et qu'aux
noces de sa belle-sœur on avait mangé pour un jour douze cents pièces de
rôti: nous demeurâmes tous comme des gens de pierre. Je pris courage, et
lui dis: Mademoiselle, pensez-y bien; n'est-ce point douze pièces de rôti que
vous voulez dire? on se trompe quelquefois. Non, madame, c'est douze
cents pièces ou onze cents; je ne veux pas vous assurer si c'est onze ou
douze, de peur de mentir; mais enfin je sais bien que c'est l'un ou l'autre. Et
le répéta vingt fois, et n'en voulut jamais rabattre un seul poulet. Nous
trouvâmes qu'il fallait qu'ils fussent pour le moins trois cents piqueurs pour
piquer menu, et que le lieu fût un grand pré, où l'on eût fait dresser des
tentes; et que s'ils n'eussent été que cinquante, il fallait qu'ils eussent
commencé un mois auparavant. Ce propos de table était bon; vous en auriez
été contente. N'avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là?
Au reste, ma fille, cette montre que vous m'avez donnée, qui allait
toujours trop tôt ou trop tard d'une heure ou deux, est devenue si
parfaitement juste qu'elle ne quitte pas d'un moment notre pendule; j'en suis
ravie, et vous en remercie sur nouveaux frais, en un mot, je suis tout à vous.
L'abbé me dit qu'il vous adore, et qu'il veut vous rendre quelque service: il
ne voit pas bien en quelle occasion; mais enfin il vous aime autant qu'il
m'aime.
58.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1671, jour
de la Madeleine, où fut tué, il y a
quelques années, un père que j'avais.
Je vous écris, ma fille, avec plaisir, quoique je n'aie rien à vous mander.
Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous comment? à beau
pied sans lance, entre onze heures et minuit: on pensait à Vitré que ce fût
des Bohêmes. Elle ne voulut aucune cérémonie à son entrée; elle fut servie
et qu'ils sont d'une perfection qui remplit mon idée sur la belle âme. Vous
savez aussi que je ne hais pas les grands coups d'épée, tellement que voilà
qui est bien, pourvu que l'on m'en garde le secret.
Mademoiselle du Plessis nous honore souvent de sa présence: elle disait
hier à table qu'en basse Bretagne on faisait une chère admirable, et qu'aux
noces de sa belle-sœur on avait mangé pour un jour douze cents pièces de
rôti: nous demeurâmes tous comme des gens de pierre. Je pris courage, et
lui dis: Mademoiselle, pensez-y bien; n'est-ce point douze pièces de rôti que
vous voulez dire? on se trompe quelquefois. Non, madame, c'est douze
cents pièces ou onze cents; je ne veux pas vous assurer si c'est onze ou
douze, de peur de mentir; mais enfin je sais bien que c'est l'un ou l'autre. Et
le répéta vingt fois, et n'en voulut jamais rabattre un seul poulet. Nous
trouvâmes qu'il fallait qu'ils fussent pour le moins trois cents piqueurs pour
piquer menu, et que le lieu fût un grand pré, où l'on eût fait dresser des
tentes; et que s'ils n'eussent été que cinquante, il fallait qu'ils eussent
commencé un mois auparavant. Ce propos de table était bon; vous en auriez
été contente. N'avez-vous point quelque exagéreuse comme celle-là?
Au reste, ma fille, cette montre que vous m'avez donnée, qui allait
toujours trop tôt ou trop tard d'une heure ou deux, est devenue si
parfaitement juste qu'elle ne quitte pas d'un moment notre pendule; j'en suis
ravie, et vous en remercie sur nouveaux frais, en un mot, je suis tout à vous.
L'abbé me dit qu'il vous adore, et qu'il veut vous rendre quelque service: il
ne voit pas bien en quelle occasion; mais enfin il vous aime autant qu'il
m'aime.
58.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 22 juillet 1671, jour
de la Madeleine, où fut tué, il y a
quelques années, un père que j'avais.
Je vous écris, ma fille, avec plaisir, quoique je n'aie rien à vous mander.
Madame de Chaulnes arriva dimanche; mais savez-vous comment? à beau
pied sans lance, entre onze heures et minuit: on pensait à Vitré que ce fût
des Bohêmes. Elle ne voulut aucune cérémonie à son entrée; elle fut servie
Page 140
à souhait, car on ne la regarda pas, et ceux qui la virent comme elle était la
prirent pour ce que je viens de vous dire, et pensèrent tirer sur elle. Elle
venait de Nantes par la Guerche: son carrosse et son chariot étaient
demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré, parce que le contenu
était plus grand que le contenant; ainsi il fallut travailler dans le roc, et cet
ouvrage ne fut fait qu'à la pointe du jour, que tout arriva à Vitré. Je la fus
voir lundi, et vous croyez bien qu'elle fut très-aise de me voir. La
Murinette[163] beauté est avec elle. Elles sont seules à Vitré, en attendant
l'arrivée de M. de Chaulnes, qui fait le tour de la Bretagne; et les états
s'assembleront dans huit jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis
dans une pareille solitude: madame de Chaulnes ne sait que devenir, et n'a
recours qu'à moi; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement sur
mademoiselle de Kerborgne; je crois qu'elle viendra ici après-dîner. Toutes
mes allées sont propres, et mon parc est en beauté; je la prierai de demeurer
ici deux ou trois jours à s'y promener en liberté: comme je lui fais valoir
d'être demeurée ici pour elle, je veux m'en acquitter d'une manière à n'être
pas oubliée, et pourtant sans que je fasse d'autre bonne chère que celle qui
se trouvera dans le pays. Ah! mon Dieu, en voilà beaucoup sur ce sujet. Il
faut pourtant que je vous fasse encore mille compliments de sa part, et que
je vous dise qu'on ne peut estimer plus une personne qu'elle ne vous estime;
elle est instruite par d'Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous, ma très-
belle, où en êtes-vous de vos Grignans? le pauvre coadjuteur a-t-il toujours
la goutte, et l'innocence est-elle toujours persécutée?
Cette madame Quintin[164], que nous disions qui vous ressemblait pour
vous faire enrager, est comme paralytique; elle ne se soutient pas;
demandez-lui pourquoi; elle a vingt ans. Elle est passée ce matin devant
cette porte, et a demandé à boire un petit coup de vin; on lui en a porté, elle
a bu sa chopine, et puis s'en est allée au Pertre consulter une espèce de
médecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous de cette manière bretonne,
familière et galante? Elle sortait de Vitré, elle ne pouvait pas avoir soif; de
sorte que j'ai compris que tout cela était un air, pour me faire savoir qu'elle a
un équipage de Jean de Paris[165]. Ma chère enfant, ne sortirai-je point des
nouvelles de Bretagne? Quel chien de commerce avez-vous là avec une
femme de Vitré? La cour s'en va, dit-on, à Fontainebleau; le voyage de
Rochefort et de Chambord est rompu. On croit qu'en dérangeant les
desseins qu'on avait pour l'automne, on dérangera aussi la fièvre de M. le
prirent pour ce que je viens de vous dire, et pensèrent tirer sur elle. Elle
venait de Nantes par la Guerche: son carrosse et son chariot étaient
demeurés entre deux rochers à demi-lieue de Vitré, parce que le contenu
était plus grand que le contenant; ainsi il fallut travailler dans le roc, et cet
ouvrage ne fut fait qu'à la pointe du jour, que tout arriva à Vitré. Je la fus
voir lundi, et vous croyez bien qu'elle fut très-aise de me voir. La
Murinette[163] beauté est avec elle. Elles sont seules à Vitré, en attendant
l'arrivée de M. de Chaulnes, qui fait le tour de la Bretagne; et les états
s'assembleront dans huit jours. Vous pouvez vous imaginer ce que je suis
dans une pareille solitude: madame de Chaulnes ne sait que devenir, et n'a
recours qu'à moi; vous ne doutez pas que je ne l'emporte hautement sur
mademoiselle de Kerborgne; je crois qu'elle viendra ici après-dîner. Toutes
mes allées sont propres, et mon parc est en beauté; je la prierai de demeurer
ici deux ou trois jours à s'y promener en liberté: comme je lui fais valoir
d'être demeurée ici pour elle, je veux m'en acquitter d'une manière à n'être
pas oubliée, et pourtant sans que je fasse d'autre bonne chère que celle qui
se trouvera dans le pays. Ah! mon Dieu, en voilà beaucoup sur ce sujet. Il
faut pourtant que je vous fasse encore mille compliments de sa part, et que
je vous dise qu'on ne peut estimer plus une personne qu'elle ne vous estime;
elle est instruite par d'Hacqueville de ce que vous valez. Mais vous, ma très-
belle, où en êtes-vous de vos Grignans? le pauvre coadjuteur a-t-il toujours
la goutte, et l'innocence est-elle toujours persécutée?
Cette madame Quintin[164], que nous disions qui vous ressemblait pour
vous faire enrager, est comme paralytique; elle ne se soutient pas;
demandez-lui pourquoi; elle a vingt ans. Elle est passée ce matin devant
cette porte, et a demandé à boire un petit coup de vin; on lui en a porté, elle
a bu sa chopine, et puis s'en est allée au Pertre consulter une espèce de
médecin qu'on estime en ce pays. Que dites-vous de cette manière bretonne,
familière et galante? Elle sortait de Vitré, elle ne pouvait pas avoir soif; de
sorte que j'ai compris que tout cela était un air, pour me faire savoir qu'elle a
un équipage de Jean de Paris[165]. Ma chère enfant, ne sortirai-je point des
nouvelles de Bretagne? Quel chien de commerce avez-vous là avec une
femme de Vitré? La cour s'en va, dit-on, à Fontainebleau; le voyage de
Rochefort et de Chambord est rompu. On croit qu'en dérangeant les
desseins qu'on avait pour l'automne, on dérangera aussi la fièvre de M. le
Page 141
Dauphin, qui le prend dans cette saison à Saint-Germain: pour cette année,
elle y sera attrapée; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donné à M.
de Condom[166] l'abbaye de Rebais qu'avait l'abbé de Foix: le pauvre
homme! On prend ici le deuil de M. le duc d'Anjou: si je demeure aux états,
cela m'embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle; ce sera notre
plus forte raison; car, pour le bruit et le tracas de Vitré, il me sera bien
moins agréable que mes bois, ma tranquillité et mes lectures. Quand je
quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paraître aux états: mon pauvre
mérite, tout médiocre qu'il est, n'est pas encore réduit à se sauver en
province, comme les mauvais comédiens. Ma fille, je vous embrasse avec
une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour vous occupe mon âme tout
entière; elle va loin, et embrasse bien des choses, quand elle est au point de
la perfection. Je souhaite votre santé plus que la mienne; conservez-vous, ne
tombez point. Assurez M. de Grignan de mon amitié, et recevez les
protestations de notre abbé.
59.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
Aux Rochers, le 22 juillet 1671.
Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement
tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous
aurez bientôt l'honneur de voir Picard; et comme il est frère du laquais de
madame de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte de mon
procédé. Vous savez que madame la duchesse de Chaulnes est à Vitré; elle y
attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours, avec les états de Bretagne:
vous croyez que j'extravague; elle attend donc son mari avec tous les états,
et, en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne
comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard. Elle meurt donc
d'ennui; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l'emporte
d'une grande hauteur sur mademoiselle de Kerbone et de Kerqueoison.
Voici un grand circuit, mais pourtant nous arriverons au but. Comme je suis
donc sa seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux
qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que
vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller; voici une
autre petite proposition incidente: vous savez qu'on fait les foins; je n'avais
point d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie, que les poëtes ont célébrée,
elle y sera attrapée; elle ne l'y trouvera pas. Vous savez qu'on a donné à M.
de Condom[166] l'abbaye de Rebais qu'avait l'abbé de Foix: le pauvre
homme! On prend ici le deuil de M. le duc d'Anjou: si je demeure aux états,
cela m'embarrassera. Notre abbé ne peut quitter sa chapelle; ce sera notre
plus forte raison; car, pour le bruit et le tracas de Vitré, il me sera bien
moins agréable que mes bois, ma tranquillité et mes lectures. Quand je
quitte Paris et mes amies, ce n'est pas pour paraître aux états: mon pauvre
mérite, tout médiocre qu'il est, n'est pas encore réduit à se sauver en
province, comme les mauvais comédiens. Ma fille, je vous embrasse avec
une tendresse infinie; la tendresse que j'ai pour vous occupe mon âme tout
entière; elle va loin, et embrasse bien des choses, quand elle est au point de
la perfection. Je souhaite votre santé plus que la mienne; conservez-vous, ne
tombez point. Assurez M. de Grignan de mon amitié, et recevez les
protestations de notre abbé.
59.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
Aux Rochers, le 22 juillet 1671.
Ce mot sur la semaine est par-dessus le marché de vous écrire seulement
tous les quinze jours, et pour vous donner avis, mon cher cousin, que vous
aurez bientôt l'honneur de voir Picard; et comme il est frère du laquais de
madame de Coulanges, je suis bien aise de vous rendre compte de mon
procédé. Vous savez que madame la duchesse de Chaulnes est à Vitré; elle y
attend le duc, son mari, dans dix ou douze jours, avec les états de Bretagne:
vous croyez que j'extravague; elle attend donc son mari avec tous les états,
et, en attendant, elle est à Vitré toute seule, mourant d'ennui. Vous ne
comprenez pas que cela puisse jamais revenir à Picard. Elle meurt donc
d'ennui; je suis sa seule consolation, et vous croyez bien que je l'emporte
d'une grande hauteur sur mademoiselle de Kerbone et de Kerqueoison.
Voici un grand circuit, mais pourtant nous arriverons au but. Comme je suis
donc sa seule consolation, après l'avoir été voir, elle viendra ici, et je veux
qu'elle trouve mon parterre net et mes allées nettes, ces grandes allées que
vous aimez. Vous ne comprenez pas encore où cela peut aller; voici une
autre petite proposition incidente: vous savez qu'on fait les foins; je n'avais
point d'ouvriers; j'envoie dans cette prairie, que les poëtes ont célébrée,
Page 142
prendre tous ceux qui travaillaient, pour venir nettoyer ici; vous n'y voyez
encore goutte; et, en leur place, j'envoie mes gens faner. Savez-vous ce que
c'est, faner? Il faut que je vous l'explique: faner est la plus jolie chose du
monde, c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie; dès qu'on en
sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiement; le seul Picard me
vint dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que
ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi, la
colère m'a monté à la tête; je songeai que c'était la centième sottise qu'il
m'avait faite; qu'il n'avait ni cœur, ni affection; en un mot, la mesure était
comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis
demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter
les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le revoyez, ne le
recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point, et songez que c'est
le garçon du monde qui aime le moins à faner, et qui est le plus indigne
qu'on le traite bien.
Voilà l'histoire en peu de mots; pour moi, j'aime les relations où l'on ne
dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite, ni à
gauche; où l'on ne reprend point les choses de si loin; enfin je crois que c'est
ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables[167].
60.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 26 juillet 1671.
Je veux vous apprendre qu'hier, comme j'étais toute seule dans ma
chambre avec un livre précieusement[168] à la main, je vois ouvrir ma porte
par une grande femme de très-bonne mine; cette femme s'étouffait de rire,
et cachait derrière elle un homme qui riait encore plus fort qu'elle: cet
homme était suivi d'une femme fort bien faite, qui riait aussi; moi, je me
mis à rire sans les reconnaître, et sans savoir ce qui les faisait rire. Quoique
j'attendisse aujourd'hui madame de Chaulnes, qui doit passer deux jours ici,
j'avais beau la regarder, je ne pouvais comprendre que ce fût elle: c'était elle
pourtant, qui m'amenait Pomenars, qui en arrivant à Vitré lui avait mis dans
la tête de me venir surprendre. La Murinette beauté était de la partie, et la
gaieté de Pomenars était si extrême, qu'il aurait réjoui la tristesse même: ils
jouèrent d'abord au volant; madame de Chaulnes y joue comme vous; et
encore goutte; et, en leur place, j'envoie mes gens faner. Savez-vous ce que
c'est, faner? Il faut que je vous l'explique: faner est la plus jolie chose du
monde, c'est retourner du foin en batifolant dans une prairie; dès qu'on en
sait tant, on sait faner. Tous mes gens y allèrent gaiement; le seul Picard me
vint dire qu'il n'irait pas, qu'il n'était pas entré à mon service pour cela, que
ce n'était pas son métier, et qu'il aimait mieux s'en aller à Paris. Ma foi, la
colère m'a monté à la tête; je songeai que c'était la centième sottise qu'il
m'avait faite; qu'il n'avait ni cœur, ni affection; en un mot, la mesure était
comble. Je l'ai pris au mot, et, quoi qu'on m'ait pu dire pour lui, je suis
demeurée ferme comme un rocher, et il est parti. C'est une justice de traiter
les gens selon leurs bons ou mauvais services. Si vous le revoyez, ne le
recevez point, ne le protégez point, ne me blâmez point, et songez que c'est
le garçon du monde qui aime le moins à faner, et qui est le plus indigne
qu'on le traite bien.
Voilà l'histoire en peu de mots; pour moi, j'aime les relations où l'on ne
dit que ce qui est nécessaire, où l'on ne s'écarte point ni à droite, ni à
gauche; où l'on ne reprend point les choses de si loin; enfin je crois que c'est
ici, sans vanité, le modèle des narrations agréables[167].
60.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 26 juillet 1671.
Je veux vous apprendre qu'hier, comme j'étais toute seule dans ma
chambre avec un livre précieusement[168] à la main, je vois ouvrir ma porte
par une grande femme de très-bonne mine; cette femme s'étouffait de rire,
et cachait derrière elle un homme qui riait encore plus fort qu'elle: cet
homme était suivi d'une femme fort bien faite, qui riait aussi; moi, je me
mis à rire sans les reconnaître, et sans savoir ce qui les faisait rire. Quoique
j'attendisse aujourd'hui madame de Chaulnes, qui doit passer deux jours ici,
j'avais beau la regarder, je ne pouvais comprendre que ce fût elle: c'était elle
pourtant, qui m'amenait Pomenars, qui en arrivant à Vitré lui avait mis dans
la tête de me venir surprendre. La Murinette beauté était de la partie, et la
gaieté de Pomenars était si extrême, qu'il aurait réjoui la tristesse même: ils
jouèrent d'abord au volant; madame de Chaulnes y joue comme vous; et
Page 143
puis une légère collation, et puis nos belles promenades, et partout il a été
question de vous. J'ai dit à Pomenars que vous étiez fort en peine de toutes
ses affaires, et que vous m'aviez mandé que, pourvu qu'il n'y eût que le
courant, vous ne seriez point en inquiétude; mais que tant de nouvelles
injustices qu'on lui faisait vous donnaient beaucoup de chagrin pour lui:
nous avons fort poussé cette plaisanterie, et puis cette grande allée nous a
fait souvenir de la chute que vous y fîtes un jour; la pensée m'en a fait
devenir rouge comme du feu. On a parlé longtemps là-dessus, et puis du
dialogue bohême, et puis enfin de mademoiselle du Plessis, et des sottises
qu'elle disait, et qu'un jour vous en ayant dit une, et son vilain visage se
trouvant auprès du vôtre, vous n'aviez pas marchandé, et lui aviez donné un
soufflet pour la faire reculer; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais
dit: Mais voyez comme ces petites filles se jouent rudement; et que j'avais
dit à sa mère: Madame, ces jeunes créatures étaient si folles ce matin,
qu'elles se battaient: mademoiselle du Plessis agaçait ma fille, ma fille la
battait; c'était la plus plaisante chose du monde; et qu'avec ce tour, j'avais
ravi madame du Plessis, de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette
camaraderie de vous et de mademoiselle du Plessis, dont je ne faisais
qu'une même chose pour faire avaler le soufflet, les a fait rire à mourir. La
Murinette vous approuve fort, et jure que la première fois qu'elle viendra lui
parler dans le nez, comme elle fait toujours, elle vous imitera, et lui donnera
sur sa vilaine joue. Je les attends tous présentement: Pomenars tiendra bien
sa place; mademoiselle du Plessis viendra aussi; ils me montreront une
lettre de Paris faite à plaisir, où l'on mandera cinq ou six soufflets donnés
entre femmes, afin d'autoriser ceux qu'on veut lui donner aux états, et même
de les lui faire souhaiter pour être à la mode. Enfin je n'ai jamais vu un
homme si fou que Pomenars: sa gaieté augmente en même temps que ses
affaires criminelles; s'il lui en vient encore une, il mourra de joie. Je suis
chargée de mille compliments pour vous; nous vous avons célébrée à tout
moment. Madame de Chaulnes dit qu'elle vous souhaiterait une madame de
Sévigné en Provence, comme celle qu'elle a trouvée en Bretagne; c'est cela
qui rend son gouvernement beau, car quelle autre chose pourrait-ce être?
Quand son mari sera venu, je la remettrai entre ses mains, et ne
m'embarrasserai plus de son divertissement; mais vous, ma chère fille, que
je vous plains avec votre tante d'Harcourt[169]! quelle contrainte! quel
embarras! quel ennui! Voilà qui me ferait plus de mal mille fois qu'à
personne, et vous seule au monde seriez capable de me faire avaler ce
question de vous. J'ai dit à Pomenars que vous étiez fort en peine de toutes
ses affaires, et que vous m'aviez mandé que, pourvu qu'il n'y eût que le
courant, vous ne seriez point en inquiétude; mais que tant de nouvelles
injustices qu'on lui faisait vous donnaient beaucoup de chagrin pour lui:
nous avons fort poussé cette plaisanterie, et puis cette grande allée nous a
fait souvenir de la chute que vous y fîtes un jour; la pensée m'en a fait
devenir rouge comme du feu. On a parlé longtemps là-dessus, et puis du
dialogue bohême, et puis enfin de mademoiselle du Plessis, et des sottises
qu'elle disait, et qu'un jour vous en ayant dit une, et son vilain visage se
trouvant auprès du vôtre, vous n'aviez pas marchandé, et lui aviez donné un
soufflet pour la faire reculer; et que moi, pour adoucir les affaires, j'avais
dit: Mais voyez comme ces petites filles se jouent rudement; et que j'avais
dit à sa mère: Madame, ces jeunes créatures étaient si folles ce matin,
qu'elles se battaient: mademoiselle du Plessis agaçait ma fille, ma fille la
battait; c'était la plus plaisante chose du monde; et qu'avec ce tour, j'avais
ravi madame du Plessis, de voir nos petites filles se réjouir ainsi. Cette
camaraderie de vous et de mademoiselle du Plessis, dont je ne faisais
qu'une même chose pour faire avaler le soufflet, les a fait rire à mourir. La
Murinette vous approuve fort, et jure que la première fois qu'elle viendra lui
parler dans le nez, comme elle fait toujours, elle vous imitera, et lui donnera
sur sa vilaine joue. Je les attends tous présentement: Pomenars tiendra bien
sa place; mademoiselle du Plessis viendra aussi; ils me montreront une
lettre de Paris faite à plaisir, où l'on mandera cinq ou six soufflets donnés
entre femmes, afin d'autoriser ceux qu'on veut lui donner aux états, et même
de les lui faire souhaiter pour être à la mode. Enfin je n'ai jamais vu un
homme si fou que Pomenars: sa gaieté augmente en même temps que ses
affaires criminelles; s'il lui en vient encore une, il mourra de joie. Je suis
chargée de mille compliments pour vous; nous vous avons célébrée à tout
moment. Madame de Chaulnes dit qu'elle vous souhaiterait une madame de
Sévigné en Provence, comme celle qu'elle a trouvée en Bretagne; c'est cela
qui rend son gouvernement beau, car quelle autre chose pourrait-ce être?
Quand son mari sera venu, je la remettrai entre ses mains, et ne
m'embarrasserai plus de son divertissement; mais vous, ma chère fille, que
je vous plains avec votre tante d'Harcourt[169]! quelle contrainte! quel
embarras! quel ennui! Voilà qui me ferait plus de mal mille fois qu'à
personne, et vous seule au monde seriez capable de me faire avaler ce
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poison. Oui, mon enfant, je vous le jure et si j'étais à Grignan, j'écumerais
votre chambre pour vous faire plaisir, comme j'ai fait mille fois: après cette
marque d'amitié, ne m'en demandez plus, car je hais l'ennui plus que la
mort, et j'aimerais fort à rire avec vous, Vardes et le seigneur Corbeau.
Défaites-vous de cette trompette du jugement: il y a vingt ans qu'elle me
déplaît, et que je lui dois une visite.
Je trouve votre vie fort réglée et fort bonne. Notre abbé vous aime avec
une tendresse et une estime qu'il n'est pas aisé de dire en peu de mots; il
attend avec impatience le plan de Grignan et la conversation de M. d'Arles;
mais, sur toutes choses, il vous souhaiterait bien cent mille écus, soit pour
faire achever votre château, soit pour tout ce qu'il vous plairait. Toutes les
heures ne sont pas comme celles qu'on passe avec Pomenars, et même on
s'ennuierait bientôt de lui: les réflexions qu'on fait sont bien contraires à la
joie. Je vous ai mandé que je croyais que je ne bougerais d'ici ou de Vitré.
Notre abbé ne peut quitter sa chapelle: le désert de Buron[170], ou l'ennui de
Nantes avec madame de Molac, ne conviennent point à son humeur
agissante. Je serai souvent ici; et madame de Chaulnes, pour m'ôter les
visites, dira toujours qu'elle m'attend. Pour mon labyrinthe, il est net, il a
des tapis verts, et les palissades sont à hauteur d'appui; c'est un aimable lieu:
mais, hélas! ma chère enfant, il n'y a guère d'apparence que je vous y voie
jamais.
Di memoria nudrirsi, più che di speme.
C'est bien ma vraie devise. Nos sentences ont été trouvées jolies. Ne
comprenez-vous pas bien qu'il n'y a jour, ni heure, ni moment, que je ne
pense à vous, que je n'en parle quand je puis, et qu'il n'y a rien qui ne m'en
fasse souvenir? Nous sommes sur la fin du Tasse, e Goffredo a spiegato il
gran vessillo della crose sopra 'l muro. Nous avons lu ce poëme avec
plaisir. La Mousse est bien content de moi, et de vous encore plus, quand il
songe à l'honneur que vous faites à sa philosophie. Je crois que vous
n'auriez pas eu moins d'esprit quand vous auriez eu la plus sotte mère du
monde: mais enfin tout ensemble n'a pas mal fait. Nous avons envie de lire
Guichardin, car nous ne voulons point quitter l'italien; la Murinette le parle
comme le français. J'ai reçu une lettre de notre cardinal[171], qui me dit
encore pis que pendre du gros abbé[172] qui est avec lui. Adieu, ma très-
aimable; je ne daigne pas vous dire que je vous aime, vous le savez, et je ne
votre chambre pour vous faire plaisir, comme j'ai fait mille fois: après cette
marque d'amitié, ne m'en demandez plus, car je hais l'ennui plus que la
mort, et j'aimerais fort à rire avec vous, Vardes et le seigneur Corbeau.
Défaites-vous de cette trompette du jugement: il y a vingt ans qu'elle me
déplaît, et que je lui dois une visite.
Je trouve votre vie fort réglée et fort bonne. Notre abbé vous aime avec
une tendresse et une estime qu'il n'est pas aisé de dire en peu de mots; il
attend avec impatience le plan de Grignan et la conversation de M. d'Arles;
mais, sur toutes choses, il vous souhaiterait bien cent mille écus, soit pour
faire achever votre château, soit pour tout ce qu'il vous plairait. Toutes les
heures ne sont pas comme celles qu'on passe avec Pomenars, et même on
s'ennuierait bientôt de lui: les réflexions qu'on fait sont bien contraires à la
joie. Je vous ai mandé que je croyais que je ne bougerais d'ici ou de Vitré.
Notre abbé ne peut quitter sa chapelle: le désert de Buron[170], ou l'ennui de
Nantes avec madame de Molac, ne conviennent point à son humeur
agissante. Je serai souvent ici; et madame de Chaulnes, pour m'ôter les
visites, dira toujours qu'elle m'attend. Pour mon labyrinthe, il est net, il a
des tapis verts, et les palissades sont à hauteur d'appui; c'est un aimable lieu:
mais, hélas! ma chère enfant, il n'y a guère d'apparence que je vous y voie
jamais.
Di memoria nudrirsi, più che di speme.
C'est bien ma vraie devise. Nos sentences ont été trouvées jolies. Ne
comprenez-vous pas bien qu'il n'y a jour, ni heure, ni moment, que je ne
pense à vous, que je n'en parle quand je puis, et qu'il n'y a rien qui ne m'en
fasse souvenir? Nous sommes sur la fin du Tasse, e Goffredo a spiegato il
gran vessillo della crose sopra 'l muro. Nous avons lu ce poëme avec
plaisir. La Mousse est bien content de moi, et de vous encore plus, quand il
songe à l'honneur que vous faites à sa philosophie. Je crois que vous
n'auriez pas eu moins d'esprit quand vous auriez eu la plus sotte mère du
monde: mais enfin tout ensemble n'a pas mal fait. Nous avons envie de lire
Guichardin, car nous ne voulons point quitter l'italien; la Murinette le parle
comme le français. J'ai reçu une lettre de notre cardinal[171], qui me dit
encore pis que pendre du gros abbé[172] qui est avec lui. Adieu, ma très-
aimable; je ne daigne pas vous dire que je vous aime, vous le savez, et je ne
Page 145
trouve point de paroles qui puissent vous faire comprendre comme mon
cœur est pour vous. J'achèverai demain cette lettre, et vous manderai à quoi
se divertit ma compagnie.
Ma compagnie est couchée, parce qu'il est minuit. Nous avons fait ce
soir de grandes promenades, et après souper nous avons coupé les cheveux
à la petite du Cernet, et lui avons mis le premier appareil, que nous lèverons
demain. La Murinette beauté est habile comme la Vienne[173]. Pomenars ne
fait que de sortir de ma chambre; nous avons parlé assez sérieusement de
ses affaires, qui ne sont jamais de moins que de sa tête. Le comte de
Créance veut à toute force qu'il ait le cou coupé; Pomenars ne veut pas:
voilà le procès[174]. Madame de Chaulnes me disait tantôt que l'abbé Testu,
après avoir été quelque temps à Richelieu, enfin, sans autre façon, s'était
établi chez madame de Fontevrault, où il est depuis deux mois; ils le virent,
en passant, il y a un mois; le prétexte, c'est qu'il y a de la petite vérole à
Richelieu: si cette conduite ne lui est fort bonne, elle lui sera fort mauvaise.
Je ne savais pas que M. de Condom eût rendu son évêché; madame de
Chaulnes m'a assuré que cela était fait[175]. La petite personne a envoyé des
chansons à sa sœur; nous ne les trouvons pas trop bonnes: je suis fort aise
que vous ayez approuvé les miennes; on ne peut pas les élever plus haut que
de les mettre sur le ton des dragons; il me semble que j'aurais dû l'entendre
d'ici; cela fait voir qu'il y a bien loin d'ici à Grignan. Hélas! que cette pensée
m'afflige, et que je m'ennuie d'être si longtemps sans vous voir! Adieu, ma
chère fille; je vais me coucher tristement, et vous embrasse de tout mon
cœur.
Ma petite est aimable, et sa nourrice est au point de la perfection: mon
habileté est une espèce de miracle, et me fait comprendre en amitié la
merveille de ce maréchal qui devint excellent peintre par amour.
61.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 5 août 1671.
Je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait mandé les nouvelles.
Vous apprendrez encore la mort de M. de Guise, dont je suis accablée quand
je pense à la douleur de Mlle de Guise. Vous jugez bien, ma fille, que ce ne
cœur est pour vous. J'achèverai demain cette lettre, et vous manderai à quoi
se divertit ma compagnie.
Ma compagnie est couchée, parce qu'il est minuit. Nous avons fait ce
soir de grandes promenades, et après souper nous avons coupé les cheveux
à la petite du Cernet, et lui avons mis le premier appareil, que nous lèverons
demain. La Murinette beauté est habile comme la Vienne[173]. Pomenars ne
fait que de sortir de ma chambre; nous avons parlé assez sérieusement de
ses affaires, qui ne sont jamais de moins que de sa tête. Le comte de
Créance veut à toute force qu'il ait le cou coupé; Pomenars ne veut pas:
voilà le procès[174]. Madame de Chaulnes me disait tantôt que l'abbé Testu,
après avoir été quelque temps à Richelieu, enfin, sans autre façon, s'était
établi chez madame de Fontevrault, où il est depuis deux mois; ils le virent,
en passant, il y a un mois; le prétexte, c'est qu'il y a de la petite vérole à
Richelieu: si cette conduite ne lui est fort bonne, elle lui sera fort mauvaise.
Je ne savais pas que M. de Condom eût rendu son évêché; madame de
Chaulnes m'a assuré que cela était fait[175]. La petite personne a envoyé des
chansons à sa sœur; nous ne les trouvons pas trop bonnes: je suis fort aise
que vous ayez approuvé les miennes; on ne peut pas les élever plus haut que
de les mettre sur le ton des dragons; il me semble que j'aurais dû l'entendre
d'ici; cela fait voir qu'il y a bien loin d'ici à Grignan. Hélas! que cette pensée
m'afflige, et que je m'ennuie d'être si longtemps sans vous voir! Adieu, ma
chère fille; je vais me coucher tristement, et vous embrasse de tout mon
cœur.
Ma petite est aimable, et sa nourrice est au point de la perfection: mon
habileté est une espèce de miracle, et me fait comprendre en amitié la
merveille de ce maréchal qui devint excellent peintre par amour.
61.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 5 août 1671.
Je suis bien aise que M. de Coulanges vous ait mandé les nouvelles.
Vous apprendrez encore la mort de M. de Guise, dont je suis accablée quand
je pense à la douleur de Mlle de Guise. Vous jugez bien, ma fille, que ce ne
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peut être que par la force de mon imagination que cette mort m'inquiète;
car, du reste, rien ne troublera moins le repos de ma vie. Vous savez comme
je crains les reproches qu'on se peut faire à soi-même. Mademoiselle de
Guise n'a rien à se reprocher que la mort de son neveu; elle n'a jamais voulu
qu'il ait été saigné; la quantité du sang a causé le transport au cerveau: voilà
une petite circonstance bien agréable. Je trouve que dès qu'on tombe malade
à Paris, on tombe mort; je n'ai jamais vu une telle mortalité. Je vous
conjure, ma chère bonne, de vous bien conserver; et s'il y avait quelques
enfants à Grignan qui eussent la petite vérole, envoyez-les à Montélimart:
votre santé est le but de tous mes désirs.
Vous aurez maintenant des nouvelles de nos états, pour votre peine
d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce
qui peut en faire à Vitré: le lundi matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse
par aller dîner avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu; il y a
quatorze couverts à chaque table; Monsieur en tient une, et Madame l'autre.
La bonne chère est excessive, on remporte les plats de rôti tout entiers; et
pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les portes. Nos pères ne
prévoyaient pas ces sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient
pas qu'il fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer,
une de ces pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrire d'un bout de la
table à l'autre; mais, bien loin que cela blesse ici, on est souvent fort aise, au
contraire, de ne plus voir ce qu'elles cachent: cette pyramide donc, avec
vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renversée à la porte, que le
bruit qu'elle causa fit taire les violons, les hautbois et les trompettes. Après
le dîner, MM. de Locmaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des
passe-pieds merveilleux, et des menuets, d'un air que les courtisans n'ont
pas à beaucoup près: ils y font des pas de Bohémiens et de bas Bretons avec
une délicatesse et une justesse qui charment. Je pensais toujours à vous; et
j'avais un souvenir si tendre de votre danse et de ce que je vous avais vue
danser, que ce plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis
assurée que vous auriez été ravie de voir danser Locmaria: les violons et les
passe-pieds de la cour font mal au cœur au prix de ceux-là: c'est quelque
chose d'extraordinaire que cette quantité de pas différents, et cette cadence
courte et juste; je n'ai point vu d'homme danser comme Locmaria cette sorte
de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule
pour ouvrir les états. Le lendemain, M. le premier président, MM. les
car, du reste, rien ne troublera moins le repos de ma vie. Vous savez comme
je crains les reproches qu'on se peut faire à soi-même. Mademoiselle de
Guise n'a rien à se reprocher que la mort de son neveu; elle n'a jamais voulu
qu'il ait été saigné; la quantité du sang a causé le transport au cerveau: voilà
une petite circonstance bien agréable. Je trouve que dès qu'on tombe malade
à Paris, on tombe mort; je n'ai jamais vu une telle mortalité. Je vous
conjure, ma chère bonne, de vous bien conserver; et s'il y avait quelques
enfants à Grignan qui eussent la petite vérole, envoyez-les à Montélimart:
votre santé est le but de tous mes désirs.
Vous aurez maintenant des nouvelles de nos états, pour votre peine
d'être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce
qui peut en faire à Vitré: le lundi matin il m'écrivit une lettre; j'y fis réponse
par aller dîner avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu; il y a
quatorze couverts à chaque table; Monsieur en tient une, et Madame l'autre.
La bonne chère est excessive, on remporte les plats de rôti tout entiers; et
pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les portes. Nos pères ne
prévoyaient pas ces sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient
pas qu'il fallût qu'une porte fût plus haute qu'eux. Une pyramide veut entrer,
une de ces pyramides qui font qu'on est obligé de s'écrire d'un bout de la
table à l'autre; mais, bien loin que cela blesse ici, on est souvent fort aise, au
contraire, de ne plus voir ce qu'elles cachent: cette pyramide donc, avec
vingt ou trente porcelaines, fut si parfaitement renversée à la porte, que le
bruit qu'elle causa fit taire les violons, les hautbois et les trompettes. Après
le dîner, MM. de Locmaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des
passe-pieds merveilleux, et des menuets, d'un air que les courtisans n'ont
pas à beaucoup près: ils y font des pas de Bohémiens et de bas Bretons avec
une délicatesse et une justesse qui charment. Je pensais toujours à vous; et
j'avais un souvenir si tendre de votre danse et de ce que je vous avais vue
danser, que ce plaisir me devint une douleur. On parla fort de vous. Je suis
assurée que vous auriez été ravie de voir danser Locmaria: les violons et les
passe-pieds de la cour font mal au cœur au prix de ceux-là: c'est quelque
chose d'extraordinaire que cette quantité de pas différents, et cette cadence
courte et juste; je n'ai point vu d'homme danser comme Locmaria cette sorte
de danse. Après ce petit bal, on vit entrer tous ceux qui arrivaient en foule
pour ouvrir les états. Le lendemain, M. le premier président, MM. les
Page 147
procureurs et avocats généraux du parlement, huit évêques, MM. de Molac,
la Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat[176], qui vient de Paris,
cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent communautés. Le soir
devaient venir madame de Rohan d'un côté, et son fils de l'autre, et M. de
Lavardin, dont je suis étonnée[177]. Je ne vis point ces derniers, car je voulus
venir coucher ici, après avoir été à la tour de Sévigné voir M. d'Harouïs et
MM. de Fourché et Chesières, qui arrivaient. M. d'Harouïs vous écrira; il
est comblé de vos honnêtetés: il a reçu deux de vos lettres à Nantes, dont je
vous suis encore plus obligée que lui. Sa maison va être le Louvre des états:
c'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit qui attirent tout le monde. Je
n'avais jamais vu les états; c'est une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y
ait une province rassemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci; elle doit
être bien pleine du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni à la cour;
il n'y a que le petit Guidon[178], qui peut-être y reviendra un jour comme les
autres. J'irai tantôt voir madame de Rohan; il viendrait bien du monde ici, si
je n'allais à Vitré: c'était une grande joie de me voir aux états, où je ne fus
de ma vie; je n'ai pas voulu en voir l'ouverture, c'était trop matin. Les états
ne doivent pas être longs; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi; on ne dit
pas un mot: voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais
comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité de
présents, des pensions, des réparations de chemins et de villes, quinze ou
vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois
fois la semaine, une grande braverie[179]; voilà les états. J'oublie trois ou
quatre cents pipes de vin qu'on y boit: mais si je ne comptais pas ce petit
article, les autres ne l'oublient pas, et c'est le premier. Voilà ce qui s'appelle
des contes à dormir debout: mais cela vient au bout de la plume, quand on
est en Bretagne et qu'on n'a pas autre chose à dire. J'ai mille compliments à
vous faire de M. et de madame de Chaulnes. J'attends le vendredi, où je
reçois vos lettres, avec une impatience digne de l'extrême amitié que j'ai
pour vous.
62.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 19 août 1671.
Vous me dites fort plaisamment l'état où vous met mon papier parfumé:
ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous apprends que je
la Coste et Coëtlogon le père, M. Boucherat[176], qui vient de Paris,
cinquante bas Bretons dorés jusqu'aux yeux, cent communautés. Le soir
devaient venir madame de Rohan d'un côté, et son fils de l'autre, et M. de
Lavardin, dont je suis étonnée[177]. Je ne vis point ces derniers, car je voulus
venir coucher ici, après avoir été à la tour de Sévigné voir M. d'Harouïs et
MM. de Fourché et Chesières, qui arrivaient. M. d'Harouïs vous écrira; il
est comblé de vos honnêtetés: il a reçu deux de vos lettres à Nantes, dont je
vous suis encore plus obligée que lui. Sa maison va être le Louvre des états:
c'est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit qui attirent tout le monde. Je
n'avais jamais vu les états; c'est une assez belle chose. Je ne crois pas qu'il y
ait une province rassemblée qui ait un aussi grand air que celle-ci; elle doit
être bien pleine du moins, car il n'y en a pas un seul à la guerre ni à la cour;
il n'y a que le petit Guidon[178], qui peut-être y reviendra un jour comme les
autres. J'irai tantôt voir madame de Rohan; il viendrait bien du monde ici, si
je n'allais à Vitré: c'était une grande joie de me voir aux états, où je ne fus
de ma vie; je n'ai pas voulu en voir l'ouverture, c'était trop matin. Les états
ne doivent pas être longs; il n'y a qu'à demander ce que veut le roi; on ne dit
pas un mot: voilà qui est fait. Pour le gouverneur, il trouve, je ne sais
comment, plus de quarante mille écus qui lui reviennent. Une infinité de
présents, des pensions, des réparations de chemins et de villes, quinze ou
vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois
fois la semaine, une grande braverie[179]; voilà les états. J'oublie trois ou
quatre cents pipes de vin qu'on y boit: mais si je ne comptais pas ce petit
article, les autres ne l'oublient pas, et c'est le premier. Voilà ce qui s'appelle
des contes à dormir debout: mais cela vient au bout de la plume, quand on
est en Bretagne et qu'on n'a pas autre chose à dire. J'ai mille compliments à
vous faire de M. et de madame de Chaulnes. J'attends le vendredi, où je
reçois vos lettres, avec une impatience digne de l'extrême amitié que j'ai
pour vous.
62.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 19 août 1671.
Vous me dites fort plaisamment l'état où vous met mon papier parfumé:
ceux qui vous voient lire mes lettres croient que je vous apprends que je
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suis morte, et ne se figurent point que ce soit une moindre nouvelle. Il s'en
faut peu que je ne me corrige de la manière que vous l'avez imaginé; j'irai
toujours dans les excès pour ce qui sera bon, et qui dépendra de moi. J'avais
déjà pensé que mon papier pourrait vous faire mal, mais ce n'était qu'au
mois de novembre que j'avais résolu d'en changer; je commence dès
aujourd'hui, et vous n'avez plus à vous défendre que de la puanteur.
Vous avez une assez bonne quantité de Grignans: Dieu vous délivre de
la tante[180]! elle m'incommode d'ici. Les manches du chevalier font un bel
effet à table: quoiqu'elles entraînent tout, je doute qu'elles m'entraînent
aussi; quelque faiblesse que j'aie pour les modes, j'ai une grande aversion
pour cette saleté. Il y aurait de quoi en faire une belle provision à Vitré; je
n'ai jamais vu une si grande chère; nulle table à la cour ne peut être
comparée à la moindre des douze ou quinze qui y sont; aussi est-ce pour
nourrir trois cents personnes qui n'ont que cette ressource pour manger. Je
partis lundi de cette bonne ville, après avoir fait vos compliments à madame
de Chaulnes et à mademoiselle de Murinais, qui a quelque chose dans
l'esprit et dans l'humeur qui vous serait très-agréable; on ne peut jamais ni
mieux les recevoir ni mieux les rendre. Toute la Bretagne était ivre ce jour-
là; nous avions dîné à part. Quarante gentilshommes avaient dîné en bas, et
avaient bu chacun quarante santés: celle du roi avait été la première, et tous
les verres cassés après l'avoir bue; le prétexte était une joie et une
reconnaissance extrême de cent mille écus que le roi a donnés à la province
sur le présent qu'on lui a fait, voulant récompenser, par cet effet de sa
libéralité, la bonne grâce qu'on a eue à lui obéir. Ce n'est donc plus que
deux millions deux cent mille livres, au lieu de cinq cents. Le roi a écrit de
sa propre main des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne: le
gouverneur a lu la lettre aux états, et la copie en a été enregistrée: il s'est
élevé jusqu'au ciel un cri de vive le roi! et tout de suite on s'est mis à boire,
mais boire, Dieu sait. M. de Chaulnes n'a pas oublié la gouvernante de
Provence; et un Breton ayant voulu vous nommer, et sachant mal votre
nom, s'est levé, et a dit tout haut: C'est donc à la santé de madame de
Carignan. Cette sottise a fait rire MM. de Chaulnes et d'Harouïs jusqu'aux
larmes: les Bretons ont continué, croyant bien dire; et vous ne serez plus
d'ici à huit jours que madame de Carignan; quelques-uns disent la comtesse
de Carignan: voilà en quel état j'ai laissé les choses.
faut peu que je ne me corrige de la manière que vous l'avez imaginé; j'irai
toujours dans les excès pour ce qui sera bon, et qui dépendra de moi. J'avais
déjà pensé que mon papier pourrait vous faire mal, mais ce n'était qu'au
mois de novembre que j'avais résolu d'en changer; je commence dès
aujourd'hui, et vous n'avez plus à vous défendre que de la puanteur.
Vous avez une assez bonne quantité de Grignans: Dieu vous délivre de
la tante[180]! elle m'incommode d'ici. Les manches du chevalier font un bel
effet à table: quoiqu'elles entraînent tout, je doute qu'elles m'entraînent
aussi; quelque faiblesse que j'aie pour les modes, j'ai une grande aversion
pour cette saleté. Il y aurait de quoi en faire une belle provision à Vitré; je
n'ai jamais vu une si grande chère; nulle table à la cour ne peut être
comparée à la moindre des douze ou quinze qui y sont; aussi est-ce pour
nourrir trois cents personnes qui n'ont que cette ressource pour manger. Je
partis lundi de cette bonne ville, après avoir fait vos compliments à madame
de Chaulnes et à mademoiselle de Murinais, qui a quelque chose dans
l'esprit et dans l'humeur qui vous serait très-agréable; on ne peut jamais ni
mieux les recevoir ni mieux les rendre. Toute la Bretagne était ivre ce jour-
là; nous avions dîné à part. Quarante gentilshommes avaient dîné en bas, et
avaient bu chacun quarante santés: celle du roi avait été la première, et tous
les verres cassés après l'avoir bue; le prétexte était une joie et une
reconnaissance extrême de cent mille écus que le roi a donnés à la province
sur le présent qu'on lui a fait, voulant récompenser, par cet effet de sa
libéralité, la bonne grâce qu'on a eue à lui obéir. Ce n'est donc plus que
deux millions deux cent mille livres, au lieu de cinq cents. Le roi a écrit de
sa propre main des bontés infinies pour sa bonne province de Bretagne: le
gouverneur a lu la lettre aux états, et la copie en a été enregistrée: il s'est
élevé jusqu'au ciel un cri de vive le roi! et tout de suite on s'est mis à boire,
mais boire, Dieu sait. M. de Chaulnes n'a pas oublié la gouvernante de
Provence; et un Breton ayant voulu vous nommer, et sachant mal votre
nom, s'est levé, et a dit tout haut: C'est donc à la santé de madame de
Carignan. Cette sottise a fait rire MM. de Chaulnes et d'Harouïs jusqu'aux
larmes: les Bretons ont continué, croyant bien dire; et vous ne serez plus
d'ici à huit jours que madame de Carignan; quelques-uns disent la comtesse
de Carignan: voilà en quel état j'ai laissé les choses.
Page 149
J'ai fait voir à Pomenars ce que vous dites de lui; il en est ravi, il veut
vous écrire; et en attendant je vous assure qu'il est si hardi et si effronté, que
tous les jours du monde il fait quitter la place au premier président, dont il
est ennemi, aussi bien que du procureur général. Madame de Coëtquen[181]
venait de recevoir la nouvelle de la mort de sa petite fille; elle s'était
évanouie; elle en est très-affligée, et dit que jamais elle n'en aura une si
jolie: mais son mari est inconsolable; il revient de Paris, après s'être
accommodé avec le Bordage. C'était la plus grande affaire du monde, il a
donné tous ses ressentiments à M. de Turenne: vous ne vous en souciez
guère; mais cela se trouve au bout de ma plume. Il y avait dimanche un bal
qui fut joli: nous y vîmes une basse Brette qu'on nous avait assuré qui levait
la paille: ma foi, elle était ridicule, et faisait des haut-le-corps qui nous
faisaient éclater de rire; mais il y avait d'autres danseuses et des danseurs
qui nous ravissaient. Si vous me demandez comment je me trouve des
Rochers après tout ce bruit, je vous dirai que j'y suis transportée de joie; j'y
serai pour le moins huit jours, quelque façon qu'on me fasse pour me faire
retourner, j'ai un besoin de repos qui ne se peut dire, j'ai besoin de dormir,
j'ai besoin de manger, car je meurs de faim à ces festins; j'ai besoin de me
rafraîchir, j'ai besoin de me taire; tout le monde m'attaquait, et mon poumon
était usé. Enfin, ma chère enfant, j'ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma
chienne, mon mail, Pilois, mes maçons; tout cela m'est uniquement bon, en
l'état où je suis: quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. Il y
a des gens qui ont de l'esprit dans cette immensité de Bretons, et il y en a
qui sont dignes de me parler de vous.
J'ai été blessée, comme vous, de l'enflure de cœur[182]: ce mot d'enflure
me déplaît; et pour le reste, ne vous avais-je pas dit que c'était de la même
étoffe que Pascal? Mais cette étoffe est si belle qu'elle me plaît toujours:
jamais le cœur humain n'a été mieux anatomisé que par ces messieurs-là. Si
vous continuez à nous en mander votre avis, la Mousse vous répondra
mieux que moi, car je n'en ai lu encore que vingt feuillets. Je suis au
désespoir de mes paquets perdus: ces chères, ces aimables lettres dont je
suis entourée, que je relis mille fois, que je regarde, que j'approuve, n'est-ce
pas un grand déplaisir pour moi de savoir que vous m'en écriviez deux
toutes les semaines, et de n'en avoir reçu qu'une plus de quatre semaines de
suite? Si c'était pour vous soulager, je l'approuverais, et même je vous le
conseillerais; mais vous les avez écrites, et je ne les ai pas. Si vous aviez la
vous écrire; et en attendant je vous assure qu'il est si hardi et si effronté, que
tous les jours du monde il fait quitter la place au premier président, dont il
est ennemi, aussi bien que du procureur général. Madame de Coëtquen[181]
venait de recevoir la nouvelle de la mort de sa petite fille; elle s'était
évanouie; elle en est très-affligée, et dit que jamais elle n'en aura une si
jolie: mais son mari est inconsolable; il revient de Paris, après s'être
accommodé avec le Bordage. C'était la plus grande affaire du monde, il a
donné tous ses ressentiments à M. de Turenne: vous ne vous en souciez
guère; mais cela se trouve au bout de ma plume. Il y avait dimanche un bal
qui fut joli: nous y vîmes une basse Brette qu'on nous avait assuré qui levait
la paille: ma foi, elle était ridicule, et faisait des haut-le-corps qui nous
faisaient éclater de rire; mais il y avait d'autres danseuses et des danseurs
qui nous ravissaient. Si vous me demandez comment je me trouve des
Rochers après tout ce bruit, je vous dirai que j'y suis transportée de joie; j'y
serai pour le moins huit jours, quelque façon qu'on me fasse pour me faire
retourner, j'ai un besoin de repos qui ne se peut dire, j'ai besoin de dormir,
j'ai besoin de manger, car je meurs de faim à ces festins; j'ai besoin de me
rafraîchir, j'ai besoin de me taire; tout le monde m'attaquait, et mon poumon
était usé. Enfin, ma chère enfant, j'ai retrouvé mon abbé, ma Mousse, ma
chienne, mon mail, Pilois, mes maçons; tout cela m'est uniquement bon, en
l'état où je suis: quand je commencerai à m'ennuyer, je m'en retournerai. Il y
a des gens qui ont de l'esprit dans cette immensité de Bretons, et il y en a
qui sont dignes de me parler de vous.
J'ai été blessée, comme vous, de l'enflure de cœur[182]: ce mot d'enflure
me déplaît; et pour le reste, ne vous avais-je pas dit que c'était de la même
étoffe que Pascal? Mais cette étoffe est si belle qu'elle me plaît toujours:
jamais le cœur humain n'a été mieux anatomisé que par ces messieurs-là. Si
vous continuez à nous en mander votre avis, la Mousse vous répondra
mieux que moi, car je n'en ai lu encore que vingt feuillets. Je suis au
désespoir de mes paquets perdus: ces chères, ces aimables lettres dont je
suis entourée, que je relis mille fois, que je regarde, que j'approuve, n'est-ce
pas un grand déplaisir pour moi de savoir que vous m'en écriviez deux
toutes les semaines, et de n'en avoir reçu qu'une plus de quatre semaines de
suite? Si c'était pour vous soulager, je l'approuverais, et même je vous le
conseillerais; mais vous les avez écrites, et je ne les ai pas. Si vous aviez la
Page 150
mémoire de vos dates, vous verriez bien les lettres qui vous manquent: vous
l'aviez pour ce fripon de Grignan; faut-il que je l'embrasse après cette
préférence? Parlez-moi de madame de Rochebonne[183], et faites des amitiés
à mon cher coadjuteur et au bel air du chevalier: je défends à ce dernier de
monter à cheval devant vous. On me mande que mes petites entrailles[184] se
portent bien, elles vont être habillées; cela est joli, de petites entrailles avec
une robe.
Vous avez fait des merveilles d'écrire à madame de Lavardin; je le
souhaitais, vous avez prévenu mes désirs. Voilà tout présentement le laquais
de l'abbé, qui, se jouant comme un jeune chien avec l'aimable Jacquine[185],
l'a jetée par terre, et lui a rompu le bras et démis le poignet; les cris qu'elle
fait sont épouvantables, c'est comme si une Furie s'était rompu le bras en
enfer: on envoie quérir cet homme qui vint pour Saint-Aubin. J'admire
comme les accidents viennent, et vous ne voulez pas que j'aie peur de
verser; c'est ce que je crains; car si quelqu'un m'assurait que je ne me ferai
point de mal, je ne haïrais pas à rouler quelquefois cinq ou six tours dans un
carrosse; cette nouveauté me divertirait: mais après ce que je viens de voir,
un bras rompu me fera toujours peur. Adieu, ma très-belle; vous savez
comme je suis à vous, et que l'amour maternel y a moins de part que
l'inclination.
63.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vitré, mercredi 12 août 1671.
Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états; sans cela les états seraient
en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté mes lettres,
je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour, avec cinquante
gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs pages à cheval.
C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. de
Coëtlogon, de Locmaria, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de
Saint-Malo, les MM. d'Argouges, et huit ou dix que je ne connais point;
j'oublie M. d'Harrouis, qui ne vaut pas la peine d'être nommé. Je reçois tout
cela: on dit et on répondit beaucoup de choses. Enfin, après une promenade
dont ils furent fort contents, une collation très-bonne et très-galante sortit
d'un des bouts du mail, et surtout du vin de Bourgogne qui passa comme de
l'aviez pour ce fripon de Grignan; faut-il que je l'embrasse après cette
préférence? Parlez-moi de madame de Rochebonne[183], et faites des amitiés
à mon cher coadjuteur et au bel air du chevalier: je défends à ce dernier de
monter à cheval devant vous. On me mande que mes petites entrailles[184] se
portent bien, elles vont être habillées; cela est joli, de petites entrailles avec
une robe.
Vous avez fait des merveilles d'écrire à madame de Lavardin; je le
souhaitais, vous avez prévenu mes désirs. Voilà tout présentement le laquais
de l'abbé, qui, se jouant comme un jeune chien avec l'aimable Jacquine[185],
l'a jetée par terre, et lui a rompu le bras et démis le poignet; les cris qu'elle
fait sont épouvantables, c'est comme si une Furie s'était rompu le bras en
enfer: on envoie quérir cet homme qui vint pour Saint-Aubin. J'admire
comme les accidents viennent, et vous ne voulez pas que j'aie peur de
verser; c'est ce que je crains; car si quelqu'un m'assurait que je ne me ferai
point de mal, je ne haïrais pas à rouler quelquefois cinq ou six tours dans un
carrosse; cette nouveauté me divertirait: mais après ce que je viens de voir,
un bras rompu me fera toujours peur. Adieu, ma très-belle; vous savez
comme je suis à vous, et que l'amour maternel y a moins de part que
l'inclination.
63.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vitré, mercredi 12 août 1671.
Enfin, ma chère fille, me voilà en pleins états; sans cela les états seraient
en pleins Rochers. Dimanche dernier, aussitôt que j'eus cacheté mes lettres,
je vis entrer quatre carrosses à six chevaux dans ma cour, avec cinquante
gardes à cheval, plusieurs chevaux de main et plusieurs pages à cheval.
C'étaient M. de Chaulnes, M. de Rohan, M. de Lavardin, MM. de
Coëtlogon, de Locmaria, les barons de Guais, les évêques de Rennes, de
Saint-Malo, les MM. d'Argouges, et huit ou dix que je ne connais point;
j'oublie M. d'Harrouis, qui ne vaut pas la peine d'être nommé. Je reçois tout
cela: on dit et on répondit beaucoup de choses. Enfin, après une promenade
dont ils furent fort contents, une collation très-bonne et très-galante sortit
d'un des bouts du mail, et surtout du vin de Bourgogne qui passa comme de
Page 151
l'eau de Forges; on fut persuadé que cela s'était fait avec un coup de
baguette. M. de Chaulnes me pria instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc
lundi au soir; madame de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de
Tartufe, point trop mal jouée, et un bal où le passe-pied et le menuet
pensèrent me faire pleurer: cela me fait souvenir de vous si vivement, que je
n'y puis résister; il faut promptement que je me dissipe. On me parle de
vous très-souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j'y
pense à l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes pensées
au travers de mon corps de jupe. Hier, je reçus toute la Bretagne à ma tour
de Sévigné: je fus encore à la comédie; c'était Andromaque, qui me fit
pleurer plus de six larmes: c'est assez pour une troupe de campagne. Le soir
on soupa, et puis le bal. Je voudrais que vous eussiez vu l'air de M. de
Locmaria, et de quelle manière il ôte et remet son chapeau: quelle légèreté!
quelle justesse! Il peut défier tous les courtisans, et les confondre, sur ma
parole: il a soixante mille livres de rentes, et sort de l'académie; il ressemble
à tout ce qu'il y a de plus joli, et voudrait bien vous épouser. Au reste, ne
croyez pas que votre santé ne soit point bue ici; cette obligation n'est pas
grande, mais, telle qu'elle est, vous l'avez tous les jours à toute la Bretagne:
on commence par moi, et puis madame de Grignan vient tout naturellement.
M. de Chaulnes vous fait mille compliments. Les civilités qu'on me fait sont
si ridicules et les femmes de ce pays si sottes, qu'elles laissent croire qu'il
n'y a que moi dans la ville, quoiqu'elle soit toute pleine. Il y a de votre
connaissance, Tonquedec, le comte des Chapelles, Pomenars, l'abbé de
Montigny, qui est évêque de Saint-Paul de Léon, et mille autres: mais ceux-
là me parlent de vous, et nous rions un peu de notre prochain. Il est plaisant
ici le prochain, particulièrement quand on a dîné; je n'ai jamais vu tant de
bonne chère. Madame de Coëtquen est ici avec la fièvre; Chesières se porte
mieux; on a député des états pour lui faire un compliment. Nous sommes
polis pour le moins autant que le poli Lavardin: on l'adore ici, c'est un gros
mérite qui ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtit, et ne veut pas venir
s'établir à Vitré; il y vient dîner: pour moi, j'y serai encore jusqu'à lundi; et
puis j'irai passer huit jours dans ma pauvre solitude, après quoi je reviendrai
dire adieu; car la fin du mois verra la fin de tout ceci. Notre présent est déjà
fait, il y a plus de huit jours: on a demandé trois millions; nous avons offert
sans chicaner deux millions cinq cent mille livres, et voilà qui est fait. Du
reste, M. le gouverneur aura cinquante mille écus, M. de Lavardin quatre-
vingt mille francs, le reste des officiers à proportion; le tout pour deux ans.
baguette. M. de Chaulnes me pria instamment d'aller à Vitré. J'y vins donc
lundi au soir; madame de Chaulnes me donna à souper, avec la comédie de
Tartufe, point trop mal jouée, et un bal où le passe-pied et le menuet
pensèrent me faire pleurer: cela me fait souvenir de vous si vivement, que je
n'y puis résister; il faut promptement que je me dissipe. On me parle de
vous très-souvent, et je ne cherche point longtemps mes réponses, car j'y
pense à l'instant même, et je crois toujours que c'est qu'on voit mes pensées
au travers de mon corps de jupe. Hier, je reçus toute la Bretagne à ma tour
de Sévigné: je fus encore à la comédie; c'était Andromaque, qui me fit
pleurer plus de six larmes: c'est assez pour une troupe de campagne. Le soir
on soupa, et puis le bal. Je voudrais que vous eussiez vu l'air de M. de
Locmaria, et de quelle manière il ôte et remet son chapeau: quelle légèreté!
quelle justesse! Il peut défier tous les courtisans, et les confondre, sur ma
parole: il a soixante mille livres de rentes, et sort de l'académie; il ressemble
à tout ce qu'il y a de plus joli, et voudrait bien vous épouser. Au reste, ne
croyez pas que votre santé ne soit point bue ici; cette obligation n'est pas
grande, mais, telle qu'elle est, vous l'avez tous les jours à toute la Bretagne:
on commence par moi, et puis madame de Grignan vient tout naturellement.
M. de Chaulnes vous fait mille compliments. Les civilités qu'on me fait sont
si ridicules et les femmes de ce pays si sottes, qu'elles laissent croire qu'il
n'y a que moi dans la ville, quoiqu'elle soit toute pleine. Il y a de votre
connaissance, Tonquedec, le comte des Chapelles, Pomenars, l'abbé de
Montigny, qui est évêque de Saint-Paul de Léon, et mille autres: mais ceux-
là me parlent de vous, et nous rions un peu de notre prochain. Il est plaisant
ici le prochain, particulièrement quand on a dîné; je n'ai jamais vu tant de
bonne chère. Madame de Coëtquen est ici avec la fièvre; Chesières se porte
mieux; on a député des états pour lui faire un compliment. Nous sommes
polis pour le moins autant que le poli Lavardin: on l'adore ici, c'est un gros
mérite qui ressemble au vin de Grave. Mon abbé bâtit, et ne veut pas venir
s'établir à Vitré; il y vient dîner: pour moi, j'y serai encore jusqu'à lundi; et
puis j'irai passer huit jours dans ma pauvre solitude, après quoi je reviendrai
dire adieu; car la fin du mois verra la fin de tout ceci. Notre présent est déjà
fait, il y a plus de huit jours: on a demandé trois millions; nous avons offert
sans chicaner deux millions cinq cent mille livres, et voilà qui est fait. Du
reste, M. le gouverneur aura cinquante mille écus, M. de Lavardin quatre-
vingt mille francs, le reste des officiers à proportion; le tout pour deux ans.
Page 152
Il faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons que d'eau
sous les ponts, puisque c'est là-dessus qu'on prend l'infinité d'argent qui se
donne à tous les états.
Vous voilà bien instruite, Dieu merci, de votre bon pays: mais je n'ai
point de vos lettres, et par conséquent point de réponse à vous faire; ainsi je
vous parle tout naturellement de ce que je vois et de ce que j'entends.
Pomenars est divin; il n'y a point d'homme à qui je souhaite plus volontiers
deux têtes; jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. Pour moi, ma fille, je
voudrais déjà être au bout de la semaine, afin de quitter généreusement tous
les honneurs de ce monde, et de jouir de moi-même aux Rochers. Adieu, ma
très-chère, j'attends toujours vos lettres avec impatience; votre santé est un
point qui me touche de bien près: je crois que vous en êtes persuadée, et
que, sans donner dans la justice de croire, je puis finir ma lettre, et dormir
en repos sur ce que vous pensez de mon amitié pour vous. Ne direz-vous
point à M. de Grignan que je l'embrasse de tout mon cœur?
64.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 23 août 1671.
Vous étiez donc avec votre présidente de Charmes, quand vous m'avez
écrit! Son mari était intime ami de M. Fouquet: dis-je bien? Enfin ma fille,
vous n'êtes point seule, et M. de Grignan avait raison de vous faire quitter
votre cabinet, pour entretenir votre compagnie: ce qu'il aurait pu retrancher,
c'est sa barbe de capucin, il est vrai qu'elle ne lui fait point de tort, puisqu'à
Livry, avec sa touffe ébouriffée[186], vous ne pensiez pas qu'Adonis fût plus
beau; je redis quelquefois ces quatre vers avec admiration. Je suis surprise
comme le souvenir de certains temps fait de l'impression sur l'esprit, soit en
bien, soit en mal; je me représente cette automne-là délicieuse, et puis j'en
regarde la fin avec une horreur qui me fait suer les grosses gouttes[187]; et
cependant il faut remercier Dieu du bonheur qui vous tira d'affaire. Les
réflexions que vous faites sur la mort de M. de Guise[188] sont admirables;
elles m'ont bien creusé les yeux dans mon mail; car c'est là où je rêve à
plaisir. Le pauvre la Mousse a eu mal aux dents; de sorte que depuis
longtemps je me promène toute seule jusqu'à la nuit, et Dieu sait à quoi je
ne pense point. Ne craignez point pour moi l'ennui que me peut donner la
sous les ponts, puisque c'est là-dessus qu'on prend l'infinité d'argent qui se
donne à tous les états.
Vous voilà bien instruite, Dieu merci, de votre bon pays: mais je n'ai
point de vos lettres, et par conséquent point de réponse à vous faire; ainsi je
vous parle tout naturellement de ce que je vois et de ce que j'entends.
Pomenars est divin; il n'y a point d'homme à qui je souhaite plus volontiers
deux têtes; jamais la sienne n'ira jusqu'au bout. Pour moi, ma fille, je
voudrais déjà être au bout de la semaine, afin de quitter généreusement tous
les honneurs de ce monde, et de jouir de moi-même aux Rochers. Adieu, ma
très-chère, j'attends toujours vos lettres avec impatience; votre santé est un
point qui me touche de bien près: je crois que vous en êtes persuadée, et
que, sans donner dans la justice de croire, je puis finir ma lettre, et dormir
en repos sur ce que vous pensez de mon amitié pour vous. Ne direz-vous
point à M. de Grignan que je l'embrasse de tout mon cœur?
64.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 23 août 1671.
Vous étiez donc avec votre présidente de Charmes, quand vous m'avez
écrit! Son mari était intime ami de M. Fouquet: dis-je bien? Enfin ma fille,
vous n'êtes point seule, et M. de Grignan avait raison de vous faire quitter
votre cabinet, pour entretenir votre compagnie: ce qu'il aurait pu retrancher,
c'est sa barbe de capucin, il est vrai qu'elle ne lui fait point de tort, puisqu'à
Livry, avec sa touffe ébouriffée[186], vous ne pensiez pas qu'Adonis fût plus
beau; je redis quelquefois ces quatre vers avec admiration. Je suis surprise
comme le souvenir de certains temps fait de l'impression sur l'esprit, soit en
bien, soit en mal; je me représente cette automne-là délicieuse, et puis j'en
regarde la fin avec une horreur qui me fait suer les grosses gouttes[187]; et
cependant il faut remercier Dieu du bonheur qui vous tira d'affaire. Les
réflexions que vous faites sur la mort de M. de Guise[188] sont admirables;
elles m'ont bien creusé les yeux dans mon mail; car c'est là où je rêve à
plaisir. Le pauvre la Mousse a eu mal aux dents; de sorte que depuis
longtemps je me promène toute seule jusqu'à la nuit, et Dieu sait à quoi je
ne pense point. Ne craignez point pour moi l'ennui que me peut donner la
Page 153
solitude; hors les maux qui viennent de mon cœur, contre lesquels je n'ai
point de force, je ne suis à plaindre sur rien: mon humeur est heureuse, elle
s'accommode et s'amuse de tout; et je me trouve mieux d'être ici toute seule
que du fracas de Vitré. Il y a huit jours que je suis ici, dans une paix qui m'a
guérie d'un rhume épouvantable; j'ai bu de l'eau, je n'ai point parlé, je n'ai
point soupé; et quoique je n'en aie point raccourci mes promenades, je me
suis guérie. Madame de Chaulnes, mademoiselle de Murinais, madame
Fourché, et une fille de Nantes fort bien faite, vinrent ici jeudi: madame de
Chaulnes entra en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me
voir, que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules, et qu'enfin elle se
mourait. Là-dessus elle se jette sur mon lit; on se met autour d'elle, et en un
moment la voilà endormie de pure fatigue; nous causons toujours; elle se
réveille enfin, trouvant plaisante et adorant l'aimable liberté des Rochers.
Nous allâmes nous promener, nous nous assîmes dans le fond de ces bois;
pendant que les autres jouaient au mail, je lui faisais conter Rome, et par
quelle aventure elle avait épousé M. de Chaulnes: car je cherche toujours à
ne me point ennuyer. Pendant que nous étions là, voilà une pluie traîtresse
comme une fois à Livry, qui, sans se faire craindre, se met d'abord à nous
noyer, mais noyer à faire couler l'eau de partout sur nos habits: les feuilles
furent percées dans un moment, et nos habits percés dans un autre moment.
Nous voilà toutes à courir; on crie, on tombe, on glisse; enfin on arrive, on
fait grand feu: on change de chemise, de jupe; je fournis à tout; on se fait
essuyer ses souliers; on pâme de rire. Voilà comme fut traitée la
gouvernante de Bretagne dans son propre gouvernement; après cela on fit
une jolie collation, et puis cette pauvre femme s'en retourna, plus fâchée
sans doute du rôle ennuyeux qu'elle allait reprendre, que de l'affront qu'elle
avait reçu ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure, et d'aller
demain lui aider à soutenir le reste des états, qui finiront dans huit jours. Je
lui promis l'un et l'autre; je m'acquitte aujourd'hui de l'un, et demain je
m'acquitterai de l'autre, ne trouvant pas que je puisse me dispenser de cette
complaisance.
Madame de la Fayette vous aura mandé comme M. de la Rochefoucauld
a fait duc le prince (de Marsillac) son fils, et de quelle façon le roi a donné
une nouvelle pension: enfin la manière vaut mieux que la chose, n'est-il pas
vrai? Nous avons quelquefois ri de ce discours commun à tous les
courtisans. Vous avez présentement le prince Adhémar[189]; dites-lui que j'ai
point de force, je ne suis à plaindre sur rien: mon humeur est heureuse, elle
s'accommode et s'amuse de tout; et je me trouve mieux d'être ici toute seule
que du fracas de Vitré. Il y a huit jours que je suis ici, dans une paix qui m'a
guérie d'un rhume épouvantable; j'ai bu de l'eau, je n'ai point parlé, je n'ai
point soupé; et quoique je n'en aie point raccourci mes promenades, je me
suis guérie. Madame de Chaulnes, mademoiselle de Murinais, madame
Fourché, et une fille de Nantes fort bien faite, vinrent ici jeudi: madame de
Chaulnes entra en me disant qu'elle ne pouvait être plus longtemps sans me
voir, que toute la Bretagne lui pesait sur les épaules, et qu'enfin elle se
mourait. Là-dessus elle se jette sur mon lit; on se met autour d'elle, et en un
moment la voilà endormie de pure fatigue; nous causons toujours; elle se
réveille enfin, trouvant plaisante et adorant l'aimable liberté des Rochers.
Nous allâmes nous promener, nous nous assîmes dans le fond de ces bois;
pendant que les autres jouaient au mail, je lui faisais conter Rome, et par
quelle aventure elle avait épousé M. de Chaulnes: car je cherche toujours à
ne me point ennuyer. Pendant que nous étions là, voilà une pluie traîtresse
comme une fois à Livry, qui, sans se faire craindre, se met d'abord à nous
noyer, mais noyer à faire couler l'eau de partout sur nos habits: les feuilles
furent percées dans un moment, et nos habits percés dans un autre moment.
Nous voilà toutes à courir; on crie, on tombe, on glisse; enfin on arrive, on
fait grand feu: on change de chemise, de jupe; je fournis à tout; on se fait
essuyer ses souliers; on pâme de rire. Voilà comme fut traitée la
gouvernante de Bretagne dans son propre gouvernement; après cela on fit
une jolie collation, et puis cette pauvre femme s'en retourna, plus fâchée
sans doute du rôle ennuyeux qu'elle allait reprendre, que de l'affront qu'elle
avait reçu ici. Elle me fit promettre de vous mander cette aventure, et d'aller
demain lui aider à soutenir le reste des états, qui finiront dans huit jours. Je
lui promis l'un et l'autre; je m'acquitte aujourd'hui de l'un, et demain je
m'acquitterai de l'autre, ne trouvant pas que je puisse me dispenser de cette
complaisance.
Madame de la Fayette vous aura mandé comme M. de la Rochefoucauld
a fait duc le prince (de Marsillac) son fils, et de quelle façon le roi a donné
une nouvelle pension: enfin la manière vaut mieux que la chose, n'est-il pas
vrai? Nous avons quelquefois ri de ce discours commun à tous les
courtisans. Vous avez présentement le prince Adhémar[189]; dites-lui que j'ai
Page 154
reçu sa dernière lettre, et embrassez-le pour moi. Vous avez, à mon compte,
cinq ou six Grignans; c'est un bonheur, comme vous dites, qu'ils soient tous
aimables et d'une bonne société; sans cela ils feraient l'ennui de votre vie,
au lieu qu'ils en font la douceur et le plaisir. On me mande qu'il y a de la
rougeole à Sully, et que ma tante va prendre mes petites entrailles pour les
amener chez elle: cela fâchera bien la nourrice, mais que faire? C'est une
nécessité. C'en sera une bien dure que de demeurer en Provence pour les
gages, quand vous verrez partir d'auprès de vous madame de Senneterre
pour Paris: je voudrais bien, ma chère enfant, que vous eussiez assez
d'amitié pour moi pour ne me pas faire le même tour quand j'irai vous voir
l'année qui vient. Je voudrais qu'entre ci et là vous fissiez l'impossible pour
vos affaires; c'est ce qui fait que j'y pense, et que je m'en tourmente tant. Il
faut donc que je vous ramène chez moi, qui est chez vous.
M. de Chesières est ici; il a trouvé mes arbres crus; il en est fort étonné,
après les avoir vus pas plus grands que cela, comme disait M. de
Montbazon de ses enfants. Je suis fort aise que la maladie du pauvre
Grignan ait été si courte; je l'embrasse et lui souhaite toutes sortes de biens
et de bonheurs, aussi bien qu'à sa chère moitié, que j'aime plus que moi-
même; je le sens du moins mille fois davantage. Notre abbé est à vous; la
Mousse attend cette lettre que vous composez.
65.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vitré, dimanche 16 août 1671.
Quoi! ma chère fille, vous avez pensé brûler, et vous voulez que je ne
m'en effraye pas! Vous voulez accoucher à Grignan, et vous voulez que je
ne m'en inquiète pas! Priez-moi en même temps de ne vous aimer guère;
mais soyez assurée que pendant que vous me serez ce que vous êtes à mon
cœur, c'est-à-dire pendant que je vivrai, je ne puis jamais voir
tranquillement tous les maux qui vous peuvent arriver. Je prie Deville de
faire tous les soirs une ronde pour éviter les accidents du feu. Si le hasard
n'avait fait lever M. de Grignan plus matin que le jour, voyez un peu où
vous en étiez, et ce que vous deveniez avec votre château! Je crois que vous
n'avez pas oublié de remercier Dieu: pour moi, j'y ai trop d'intérêt pour ne
l'avoir pas fait.
cinq ou six Grignans; c'est un bonheur, comme vous dites, qu'ils soient tous
aimables et d'une bonne société; sans cela ils feraient l'ennui de votre vie,
au lieu qu'ils en font la douceur et le plaisir. On me mande qu'il y a de la
rougeole à Sully, et que ma tante va prendre mes petites entrailles pour les
amener chez elle: cela fâchera bien la nourrice, mais que faire? C'est une
nécessité. C'en sera une bien dure que de demeurer en Provence pour les
gages, quand vous verrez partir d'auprès de vous madame de Senneterre
pour Paris: je voudrais bien, ma chère enfant, que vous eussiez assez
d'amitié pour moi pour ne me pas faire le même tour quand j'irai vous voir
l'année qui vient. Je voudrais qu'entre ci et là vous fissiez l'impossible pour
vos affaires; c'est ce qui fait que j'y pense, et que je m'en tourmente tant. Il
faut donc que je vous ramène chez moi, qui est chez vous.
M. de Chesières est ici; il a trouvé mes arbres crus; il en est fort étonné,
après les avoir vus pas plus grands que cela, comme disait M. de
Montbazon de ses enfants. Je suis fort aise que la maladie du pauvre
Grignan ait été si courte; je l'embrasse et lui souhaite toutes sortes de biens
et de bonheurs, aussi bien qu'à sa chère moitié, que j'aime plus que moi-
même; je le sens du moins mille fois davantage. Notre abbé est à vous; la
Mousse attend cette lettre que vous composez.
65.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vitré, dimanche 16 août 1671.
Quoi! ma chère fille, vous avez pensé brûler, et vous voulez que je ne
m'en effraye pas! Vous voulez accoucher à Grignan, et vous voulez que je
ne m'en inquiète pas! Priez-moi en même temps de ne vous aimer guère;
mais soyez assurée que pendant que vous me serez ce que vous êtes à mon
cœur, c'est-à-dire pendant que je vivrai, je ne puis jamais voir
tranquillement tous les maux qui vous peuvent arriver. Je prie Deville de
faire tous les soirs une ronde pour éviter les accidents du feu. Si le hasard
n'avait fait lever M. de Grignan plus matin que le jour, voyez un peu où
vous en étiez, et ce que vous deveniez avec votre château! Je crois que vous
n'avez pas oublié de remercier Dieu: pour moi, j'y ai trop d'intérêt pour ne
l'avoir pas fait.
Page 155
M. de Lavardin fait ici l'amoureux d'une petite madame; j'ai trouvé que
c'est une contenance dont il a besoin comme d'un éventail. J'ai dit à madame
de Chaulnes les compliments que vous lui faites; elle les a reçus d'une
manière, et vous en rend de si bons, que je suis persuadée qu'elle voudrait,
au prix des Molac et des Lavardin[190], que vous fussiez sa lieutenante
générale: il n'y a que ces charges de belles; les lieutenants de roi ne sont pas
dignes de porter votre robe. Je suis encore ici; M. et madame de Chaulnes
font de leur mieux pour m'y retenir: ce sont sans cesse des distinctions peut-
être peu sensibles pour nous, mais qui me font admirer la bonté des dames
de ce pays-ci. Vous croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas à
Vitré, où je n'ai que faire. Les comédiens nous ont amusés, les passe-pieds
nous ont divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes
hier de grandes dévotions, et demain je m'en vais aux Rochers, où je serai
ravie de ne plus voir de festins, et d'être un peu à moi: je meurs de faim au
milieu de toutes ces viandes, et je proposais l'autre jour à Pomenars
d'envoyer accommoder un gigot de mouton à la tour de Sévigné pour
minuit, en revenant de chez madame de Chaulnes: enfin, soit besoin ou
dégoût, je meurs d'envie d'être dans mon mail; j'y serai huit ou dix jours.
Notre abbé, la Mousse et Marphise ont grand besoin de ma présence; ces
deux premiers viennent pourtant dîner ici quelquefois; il y est très-souvent
question de madame la gouvernante de Provence, c'est ainsi que M. de
Chaulnes vous nomme en commençant votre santé. On contait hier au soir à
table qu'Arlequin, l'autre jour à Paris, portait une grosse pierre sous son
petit manteau; on lui demandait ce qu'il voulait faire de cette pierre; il dit
que c'était un échantillon d'une maison qu'il voulait vendre; cela me fit rire;
je jurai que je vous le manderais: si vous croyez, ma fille, que cette
invention fût bonne pour vendre votre terre, vous pourriez vous en servir.
Madame de la Fayette m'a mandé qu'elle allait vous écrire, mais que la
migraine l'en empêche; elle est fort à plaindre de ce mal: je ne sais s'il ne
vaudrait pas mieux n'avoir pas autant d'esprit que Pascal[191], que d'en avoir
les incommodités. La date de votre lettre est admirable: voilà qui est donc
bien, je n'ai que vingt ans; puisqu'il est ainsi, vous n'avez pas sujet de
craindre pour ma santé; n'en soyez point en peine, songez seulement à la
vôtre. Cette émotion que la crainte du feu vous a donnée, me déplaît
beaucoup: ce fut ensuite d'une émotion qu'arriva votre accouchement de
Livry: tâchez donc, ma chère enfant, d'éviter autant que vous pourrez tout
c'est une contenance dont il a besoin comme d'un éventail. J'ai dit à madame
de Chaulnes les compliments que vous lui faites; elle les a reçus d'une
manière, et vous en rend de si bons, que je suis persuadée qu'elle voudrait,
au prix des Molac et des Lavardin[190], que vous fussiez sa lieutenante
générale: il n'y a que ces charges de belles; les lieutenants de roi ne sont pas
dignes de porter votre robe. Je suis encore ici; M. et madame de Chaulnes
font de leur mieux pour m'y retenir: ce sont sans cesse des distinctions peut-
être peu sensibles pour nous, mais qui me font admirer la bonté des dames
de ce pays-ci. Vous croyez bien aussi que sans cela je ne demeurerais pas à
Vitré, où je n'ai que faire. Les comédiens nous ont amusés, les passe-pieds
nous ont divertis, la promenade nous a tenu lieu des Rochers. Nous fîmes
hier de grandes dévotions, et demain je m'en vais aux Rochers, où je serai
ravie de ne plus voir de festins, et d'être un peu à moi: je meurs de faim au
milieu de toutes ces viandes, et je proposais l'autre jour à Pomenars
d'envoyer accommoder un gigot de mouton à la tour de Sévigné pour
minuit, en revenant de chez madame de Chaulnes: enfin, soit besoin ou
dégoût, je meurs d'envie d'être dans mon mail; j'y serai huit ou dix jours.
Notre abbé, la Mousse et Marphise ont grand besoin de ma présence; ces
deux premiers viennent pourtant dîner ici quelquefois; il y est très-souvent
question de madame la gouvernante de Provence, c'est ainsi que M. de
Chaulnes vous nomme en commençant votre santé. On contait hier au soir à
table qu'Arlequin, l'autre jour à Paris, portait une grosse pierre sous son
petit manteau; on lui demandait ce qu'il voulait faire de cette pierre; il dit
que c'était un échantillon d'une maison qu'il voulait vendre; cela me fit rire;
je jurai que je vous le manderais: si vous croyez, ma fille, que cette
invention fût bonne pour vendre votre terre, vous pourriez vous en servir.
Madame de la Fayette m'a mandé qu'elle allait vous écrire, mais que la
migraine l'en empêche; elle est fort à plaindre de ce mal: je ne sais s'il ne
vaudrait pas mieux n'avoir pas autant d'esprit que Pascal[191], que d'en avoir
les incommodités. La date de votre lettre est admirable: voilà qui est donc
bien, je n'ai que vingt ans; puisqu'il est ainsi, vous n'avez pas sujet de
craindre pour ma santé; n'en soyez point en peine, songez seulement à la
vôtre. Cette émotion que la crainte du feu vous a donnée, me déplaît
beaucoup: ce fut ensuite d'une émotion qu'arriva votre accouchement de
Livry: tâchez donc, ma chère enfant, d'éviter autant que vous pourrez tout
Page 156
ce qui peut vous émouvoir. J'aime déjà ce chamarier[192] de Rochebonne;
c'est une bonne roche que celle dont vous me dépeignez son âme: c'est à M.
de Grignan que j'adresse cette gentillesse; comme à celui qui m'y saura bien
répondre. Je suis bien aise d'avoir encore une maison assurée à Lyon, outre
celle de l'intendant.
Autant qu'un voyage en ce monde peut être sûr, celui de Provence l'est
pour l'année qui vient. Ma chère enfant, gouvernez-vous bien entre ci et là,
c'est mon unique soin, et la chose du monde dont je vous serai le plus
sensiblement obligée; c'est là que vous pouvez me témoigner solidement
l'amitié que vous avez pour moi. Il me semble que vous voyez bien des
Provençaux à Grignan: si vous saviez aussi la quantité de Bretons que l'on
voit tous les jours ici! cela n'est pas imaginable. Vous me ravissez quand
vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et qu'il vous aime: j'ai cette
union dans la tête; il me semble qu'elle est entièrement nécessaire à votre
bonheur; conservez-la, et prenez de ses conseils pour vos affaires. Notre
abbé vous adore toujours; la petite Mousse a une dent de moins, et ma petite
enfant une dent de plus: ainsi va le monde. Je bénis Flachère de vous avoir
sauvée du feu, et je vous embrasse mille fois plus tendrement que je ne puis
vous dire. Chésières est guéri au bruit du trictrac de chez M. d'Harouïs.
66.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 16 septembre 1671.
Je suis méchante aujourd'hui, ma fille; je suis comme quand vous disiez,
Vous êtes méchante. Je suis triste, je n'ai point de vos nouvelles; la grande
amitié n'est jamais tranquille. Maxime. Il pleut, nous sommes seuls; en un
mot, je vous souhaite plus de joie que je n'en ai aujourd'hui.
Ce qui embarrasse fort mon abbé, la Mousse et mes gens, c'est qu'il n'y
a point de remède à mon chagrin: je voudrais qu'il fût vendredi pour avoir
une de vos lettres, et il n'est que mercredi: voilà sur quoi on ne sait que me
faire; toute leur habileté est à bout; et si, par l'excès de leur amitié, ils
m'assuraient, pour me faire plaisir, qu'il est vendredi, ce serait encore pis;
car, si je n'avais point de vos lettres ce jour-là, il n'y aurait pas un brin de
raison avec moi; de sorte que je suis contrainte d'avoir patience, quoique la
patience soit une vertu, comme vous savez, qui n'est guère à mon usage:
c'est une bonne roche que celle dont vous me dépeignez son âme: c'est à M.
de Grignan que j'adresse cette gentillesse; comme à celui qui m'y saura bien
répondre. Je suis bien aise d'avoir encore une maison assurée à Lyon, outre
celle de l'intendant.
Autant qu'un voyage en ce monde peut être sûr, celui de Provence l'est
pour l'année qui vient. Ma chère enfant, gouvernez-vous bien entre ci et là,
c'est mon unique soin, et la chose du monde dont je vous serai le plus
sensiblement obligée; c'est là que vous pouvez me témoigner solidement
l'amitié que vous avez pour moi. Il me semble que vous voyez bien des
Provençaux à Grignan: si vous saviez aussi la quantité de Bretons que l'on
voit tous les jours ici! cela n'est pas imaginable. Vous me ravissez quand
vous me dites que vous aimez le coadjuteur, et qu'il vous aime: j'ai cette
union dans la tête; il me semble qu'elle est entièrement nécessaire à votre
bonheur; conservez-la, et prenez de ses conseils pour vos affaires. Notre
abbé vous adore toujours; la petite Mousse a une dent de moins, et ma petite
enfant une dent de plus: ainsi va le monde. Je bénis Flachère de vous avoir
sauvée du feu, et je vous embrasse mille fois plus tendrement que je ne puis
vous dire. Chésières est guéri au bruit du trictrac de chez M. d'Harouïs.
66.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 16 septembre 1671.
Je suis méchante aujourd'hui, ma fille; je suis comme quand vous disiez,
Vous êtes méchante. Je suis triste, je n'ai point de vos nouvelles; la grande
amitié n'est jamais tranquille. Maxime. Il pleut, nous sommes seuls; en un
mot, je vous souhaite plus de joie que je n'en ai aujourd'hui.
Ce qui embarrasse fort mon abbé, la Mousse et mes gens, c'est qu'il n'y
a point de remède à mon chagrin: je voudrais qu'il fût vendredi pour avoir
une de vos lettres, et il n'est que mercredi: voilà sur quoi on ne sait que me
faire; toute leur habileté est à bout; et si, par l'excès de leur amitié, ils
m'assuraient, pour me faire plaisir, qu'il est vendredi, ce serait encore pis;
car, si je n'avais point de vos lettres ce jour-là, il n'y aurait pas un brin de
raison avec moi; de sorte que je suis contrainte d'avoir patience, quoique la
patience soit une vertu, comme vous savez, qui n'est guère à mon usage:
Page 157
enfin je serai satisfaite avant qu'il soit trois jours. J'ai une extrême envie de
savoir comment vous vous portez de cette frayeur: c'est mon aversion que
les frayeurs; car, quoique je ne sois point grosse, elles me le font devenir;
c'est-à-dire elles me mettent dans un état qui renverse entièrement ma santé.
Mon inquiétude présente ne va point jusque-là: je suis persuadée que la
sagesse que vous avez eue de garder le lit vous aura entièrement remise. Ne
venez point me dire que vous ne me manderez plus rien de votre santé, vous
me mettriez au désespoir; et, n'ayant plus de confiance à ce que vous me
diriez, je serais toujours comme je suis présentement. Il faut avouer que
nous sommes à une belle distance l'une de l'autre, et que si l'on avait
quelque chose sur le cœur dont on attendît du soulagement, on aurait un
beau loisir pour se pendre.
Je voulus hier prendre une petite dose de morale, je m'en trouvai assez
bien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique contre la
Bérénice de Racine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse; c'est de
l'auteur des Sylphides, des Gnomes et des Salamandres[193]: il y a cinq ou six
petits mots qui ne valent rien du tout, et même qui sont d'un homme qui ne
sait pas le monde: cela fait quelque peine; mais comme ce ne sont que des
mots en passant, il ne faut pas s'en offenser: je regarde tout le reste, et le
tour qu'il donne à sa critique; je vous assure que cela est très-joli. Comme je
crus que cette bagatelle vous aurait divertie, je vous souhaitai dans votre
petit cabinet auprès de moi, sauf à vous en retourner dans votre beau
château, quand vous auriez achevé cette lecture. Je vous avoue pourtant que
j'aurais quelque peine à vous laisser partir sitôt; c'est une chose bien dure
pour moi que de vous dire adieu; je sais ce que m'a coûté le dernier: il serait
bien de l'humeur où je suis d'en parler, mais je n'y pense encore qu'en
tremblant; ainsi vous êtes à couvert de ce chapitre. J'espère que cette lettre
vous trouvera gaie; si cela est, je vous prie de la brûler tout à l'heure; ce
serait une chose bien extraordinaire qu'elle fût agréable avec le chien
d'esprit que je me sens. Le coadjuteur est bien heureux que je ne lui fasse
pas réponse aujourd'hui.
J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions, pour finir
dignement cet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des
figues; avez-vous bien chaud? vous ne m'en dites rien, avez-vous de ces
aimables bêtes que nous avions à Paris? avez-vous eu longtemps votre tante
d'Harcourt? Vous jugez bien qu'après avoir perdu tant de vos lettres, je suis
savoir comment vous vous portez de cette frayeur: c'est mon aversion que
les frayeurs; car, quoique je ne sois point grosse, elles me le font devenir;
c'est-à-dire elles me mettent dans un état qui renverse entièrement ma santé.
Mon inquiétude présente ne va point jusque-là: je suis persuadée que la
sagesse que vous avez eue de garder le lit vous aura entièrement remise. Ne
venez point me dire que vous ne me manderez plus rien de votre santé, vous
me mettriez au désespoir; et, n'ayant plus de confiance à ce que vous me
diriez, je serais toujours comme je suis présentement. Il faut avouer que
nous sommes à une belle distance l'une de l'autre, et que si l'on avait
quelque chose sur le cœur dont on attendît du soulagement, on aurait un
beau loisir pour se pendre.
Je voulus hier prendre une petite dose de morale, je m'en trouvai assez
bien; mais je me trouvai encore mieux d'une petite critique contre la
Bérénice de Racine, qui me parut fort plaisante et fort ingénieuse; c'est de
l'auteur des Sylphides, des Gnomes et des Salamandres[193]: il y a cinq ou six
petits mots qui ne valent rien du tout, et même qui sont d'un homme qui ne
sait pas le monde: cela fait quelque peine; mais comme ce ne sont que des
mots en passant, il ne faut pas s'en offenser: je regarde tout le reste, et le
tour qu'il donne à sa critique; je vous assure que cela est très-joli. Comme je
crus que cette bagatelle vous aurait divertie, je vous souhaitai dans votre
petit cabinet auprès de moi, sauf à vous en retourner dans votre beau
château, quand vous auriez achevé cette lecture. Je vous avoue pourtant que
j'aurais quelque peine à vous laisser partir sitôt; c'est une chose bien dure
pour moi que de vous dire adieu; je sais ce que m'a coûté le dernier: il serait
bien de l'humeur où je suis d'en parler, mais je n'y pense encore qu'en
tremblant; ainsi vous êtes à couvert de ce chapitre. J'espère que cette lettre
vous trouvera gaie; si cela est, je vous prie de la brûler tout à l'heure; ce
serait une chose bien extraordinaire qu'elle fût agréable avec le chien
d'esprit que je me sens. Le coadjuteur est bien heureux que je ne lui fasse
pas réponse aujourd'hui.
J'ai envie de vous faire vingt-cinq ou trente questions, pour finir
dignement cet ouvrage. Avez-vous des muscats? vous ne me parlez que des
figues; avez-vous bien chaud? vous ne m'en dites rien, avez-vous de ces
aimables bêtes que nous avions à Paris? avez-vous eu longtemps votre tante
d'Harcourt? Vous jugez bien qu'après avoir perdu tant de vos lettres, je suis
Page 158
dans une assez grande ignorance, et que j'ai perdu la suite de votre discours.
Ah! que je voudrais bien battre quelqu'un! et que je serais obligée à quelque
Breton qui me voudrait faire une sotte proposition qui me mît en colère!
Vous me disiez l'autre jour que vous étiez bien aise que je fusse dans ma
solitude, et que j'y penserais à vous: c'est bien rencontré; c'est que je n'y
pense pas assez dans tous les autres lieux. Adieu, ma fille, voici le bel
endroit de ma lettre; je finis, parce que je trouve que ceci s'extravague un
peu: encore a-t-on son honneur à garder.
67.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671.
Ce n'est pas sans raison, ma chère fille, que vous fûtes troublée du mal
du pauvre chevalier de Buous; il est étrange: c'est un garçon qui me plaisait
dès Paris; je n'ai pas de peine à croire tout le bien que vous m'en dites; ce
qui est plus extraordinaire, c'est cette crainte de la mort; c'est un beau sujet
de faire des réflexions, que l'état où vous le dépeignez. Il est certain qu'en
ce temps-là nous aurons de la foi de reste; elle fera tous nos désespoirs et
tous nos troubles; et ce temps que nous prodiguons, et que nous voulons qui
coule présentement, nous manquera; et nous donnerions toutes choses pour
avoir un de ces jours que nous perdons avec tant d'insensibilité: voilà de
quoi je m'entretiens dans ce mail que vous connaissez. La morale chrétienne
est excellente à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop
creuse et trop inutile autrement. Ma Mousse me trouve quelquefois assez
raisonnable là-dessus; et puis un souffle, un rayon de soleil emporte toutes
les réflexions du soir.
Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête[194] jolie; sans être
aussi habile que vous, je l'ai entendue per discrezione, elle m'a paru
admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en vous une si
merveilleuse écolière[195].
Je vous plains de quitter Grignan, vous êtes en bonne compagnie; c'est
une belle maison, une belle vue, un bel air: vous allez dans une petite ville
étouffée[196], où peut-être il y aura des maladies et du mauvais air; et ce
pauvre Coulanges, qui ne vous trouvera point! il me fait pitié. Enfin, sa
destinée n'est pas de vous voir à Grignan; peut-être le mènerez-vous à vos
Ah! que je voudrais bien battre quelqu'un! et que je serais obligée à quelque
Breton qui me voudrait faire une sotte proposition qui me mît en colère!
Vous me disiez l'autre jour que vous étiez bien aise que je fusse dans ma
solitude, et que j'y penserais à vous: c'est bien rencontré; c'est que je n'y
pense pas assez dans tous les autres lieux. Adieu, ma fille, voici le bel
endroit de ma lettre; je finis, parce que je trouve que ceci s'extravague un
peu: encore a-t-on son honneur à garder.
67.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 20 septembre 1671.
Ce n'est pas sans raison, ma chère fille, que vous fûtes troublée du mal
du pauvre chevalier de Buous; il est étrange: c'est un garçon qui me plaisait
dès Paris; je n'ai pas de peine à croire tout le bien que vous m'en dites; ce
qui est plus extraordinaire, c'est cette crainte de la mort; c'est un beau sujet
de faire des réflexions, que l'état où vous le dépeignez. Il est certain qu'en
ce temps-là nous aurons de la foi de reste; elle fera tous nos désespoirs et
tous nos troubles; et ce temps que nous prodiguons, et que nous voulons qui
coule présentement, nous manquera; et nous donnerions toutes choses pour
avoir un de ces jours que nous perdons avec tant d'insensibilité: voilà de
quoi je m'entretiens dans ce mail que vous connaissez. La morale chrétienne
est excellente à tous les maux; mais je la veux chrétienne; elle est trop
creuse et trop inutile autrement. Ma Mousse me trouve quelquefois assez
raisonnable là-dessus; et puis un souffle, un rayon de soleil emporte toutes
les réflexions du soir.
Je suis fort aise que vous ayez trouvé cette requête[194] jolie; sans être
aussi habile que vous, je l'ai entendue per discrezione, elle m'a paru
admirable. La Mousse est fort glorieux d'avoir fait en vous une si
merveilleuse écolière[195].
Je vous plains de quitter Grignan, vous êtes en bonne compagnie; c'est
une belle maison, une belle vue, un bel air: vous allez dans une petite ville
étouffée[196], où peut-être il y aura des maladies et du mauvais air; et ce
pauvre Coulanges, qui ne vous trouvera point! il me fait pitié. Enfin, sa
destinée n'est pas de vous voir à Grignan; peut-être le mènerez-vous à vos
Page 159
états: mais c'est une grande différence; et vous devez bien sentir le
désagrément de ce voyage, dans l'état où vous êtes et dans la saison où nous
sommes. Vous y verrez l'effet des protestations de M. de Marseille; je les
trouve bien sophistiquées, et avec de grandes restrictions. Les assurances
que je lui donne de mon amitié sont à peu près dans le même style: il vous
assure de son service, sous condition; et moi, je l'assure de mon amitié, sous
condition aussi, en lui disant que je ne doute point du tout que vous n'ayez
toujours de nouveaux sujets de lui être obligée.
M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et me conta
les magnificences de la réception qu'on lui a faite. Il prêta le serment au
parlement, et fit une très-agréable harangue. Je le remenai le lendemain à
Vitré, pour reprendre son équipage et gagner Paris.
Je serai ici jusqu'à la fin de novembre, et puis j'irai embrasser et mener
chez moi mes petites entrailles; et au printemps si Dieu me prête vie, je
verrai la Provence. Notre abbé le souhaite pour vous aller voir avec moi, et
vous ramener; il y aura bien longtemps que vous serez en Provence. Il est
vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien, et qu'à tout moment on se trouve le
cœur arraché dans les grandes et petites choses; mais le moyen? Il faut donc
toujours avoir cette morale dans les mains, comme du vinaigre au nez, de
peur de s'évanouir. Je vous avoue, ma fille, que mon cœur me fait bien
souffrir; j'ai bien meilleur marché de mon esprit et de mon humeur.
Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la beauté
vous étonne vous-même: savez-vous bien que vous vous jouez à me trouver
médiocre, de la dernière médiocrité, quand vous me comparerez à votre
idée pleine d'exagération? Voici qui ressemble un peu à détruire par sa
présence; mais cela est vrai, il faut que cela passe. J'ai ri de ce
Carpentras[197], que vous enfermez pendant que vous avez affaire, en
l'assurant qu'il veut faire la siesta. Vos dames sont bien dépeintes avec leurs
habits d'oripeau: mais quels chiens de visages! je ne les ai vus nulle part.
Que le vôtre, que je vois avec ce petit habit uni, est agréable et beau! et que
je voudrais bien le voir et le baiser de tout mon cœur! Au nom de Dieu, mon
enfant, conservez-vous, évitez les occasions d'être effrayée. Je n'approuve
guère d'avoir voyagé dans votre septième: je prie Dieu qu'il guérisse ce
pauvre chevalier (de Buocus); j'embrasse les vauriens. Vous ne pouviez pas
me donner une plus petite idée de la place que j'ai dans le cœur de M. de
désagrément de ce voyage, dans l'état où vous êtes et dans la saison où nous
sommes. Vous y verrez l'effet des protestations de M. de Marseille; je les
trouve bien sophistiquées, et avec de grandes restrictions. Les assurances
que je lui donne de mon amitié sont à peu près dans le même style: il vous
assure de son service, sous condition; et moi, je l'assure de mon amitié, sous
condition aussi, en lui disant que je ne doute point du tout que vous n'ayez
toujours de nouveaux sujets de lui être obligée.
M. de Lavardin vint tout droit de Rennes ici jeudi au soir, et me conta
les magnificences de la réception qu'on lui a faite. Il prêta le serment au
parlement, et fit une très-agréable harangue. Je le remenai le lendemain à
Vitré, pour reprendre son équipage et gagner Paris.
Je serai ici jusqu'à la fin de novembre, et puis j'irai embrasser et mener
chez moi mes petites entrailles; et au printemps si Dieu me prête vie, je
verrai la Provence. Notre abbé le souhaite pour vous aller voir avec moi, et
vous ramener; il y aura bien longtemps que vous serez en Provence. Il est
vrai qu'il ne faudrait s'attacher à rien, et qu'à tout moment on se trouve le
cœur arraché dans les grandes et petites choses; mais le moyen? Il faut donc
toujours avoir cette morale dans les mains, comme du vinaigre au nez, de
peur de s'évanouir. Je vous avoue, ma fille, que mon cœur me fait bien
souffrir; j'ai bien meilleur marché de mon esprit et de mon humeur.
Je vous trouve admirable de faire des portraits de moi, dont la beauté
vous étonne vous-même: savez-vous bien que vous vous jouez à me trouver
médiocre, de la dernière médiocrité, quand vous me comparerez à votre
idée pleine d'exagération? Voici qui ressemble un peu à détruire par sa
présence; mais cela est vrai, il faut que cela passe. J'ai ri de ce
Carpentras[197], que vous enfermez pendant que vous avez affaire, en
l'assurant qu'il veut faire la siesta. Vos dames sont bien dépeintes avec leurs
habits d'oripeau: mais quels chiens de visages! je ne les ai vus nulle part.
Que le vôtre, que je vois avec ce petit habit uni, est agréable et beau! et que
je voudrais bien le voir et le baiser de tout mon cœur! Au nom de Dieu, mon
enfant, conservez-vous, évitez les occasions d'être effrayée. Je n'approuve
guère d'avoir voyagé dans votre septième: je prie Dieu qu'il guérisse ce
pauvre chevalier (de Buocus); j'embrasse les vauriens. Vous ne pouviez pas
me donner une plus petite idée de la place que j'ai dans le cœur de M. de
Page 160
Grignan, qu'en me disant que c'est le reste de ce que vous n'y occupez pas:
je sais ce que c'est que de tels restes; il faut être bien aisée à contenter pour
en être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly comme nous
aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne s'établir dans une si
belle place.
68.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 23 septembre 1671.
Nous voilà, ma chère enfant, retombés dans le plus épouvantable temps
qu'on puisse imaginer: il y a quatre jours qu'il fait un orage continuel; toutes
nos allées sont noyées, on ne s'y promène plus. Nos maçons, nos
charpentiers gardent la chambre; enfin j'en hais ce pays, et je souhaite votre
soleil à tout moment; peut-être que vous souhaitez ma pluie; nous faisons
bien toutes deux.
Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigny, évêque de Léon,
qui part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays beaucoup plus beau
que celui-ci. Enfin, après avoir été ballotté cinq ou six fois de la mort à la
vie, les redoublements de la fièvre ont décidé en faveur de la mort; il ne s'en
soucie guère, car son cerveau est embarrassé; mais son frère l'avocat
général[198] s'en soucie beaucoup, et pleure très-souvent avec moi; car je vais
le voir, et suis son unique consolation: c'est dans ces occasions qu'il faut
faire des merveilles. Du reste, je suis dans ma chambre à lire, sans oser
mettre le nez dehors. Mon cœur est content, parce que je crois que vous
vous portez bien; cela me fait supporter les tempêtes, car ce sont des
tempêtes continuelles: sans le repos que me donne mon cœur, je ne
souffrirais pas impunément l'affront que me fait le mois de septembre; c'est
une trahison, dans la saison où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers: je
ferais un beau bruit, Quos ego[199]!
Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne m'a
encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car j'y trouve
tout; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne
voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable; personne
n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est
beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que,
je sais ce que c'est que de tels restes; il faut être bien aisée à contenter pour
en être satisfaite. Savez-vous que le roi a reçu M. d'Andilly comme nous
aurions pu faire? Vivons, et laissons M. de Pomponne s'établir dans une si
belle place.
68.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 23 septembre 1671.
Nous voilà, ma chère enfant, retombés dans le plus épouvantable temps
qu'on puisse imaginer: il y a quatre jours qu'il fait un orage continuel; toutes
nos allées sont noyées, on ne s'y promène plus. Nos maçons, nos
charpentiers gardent la chambre; enfin j'en hais ce pays, et je souhaite votre
soleil à tout moment; peut-être que vous souhaitez ma pluie; nous faisons
bien toutes deux.
Nous avons à Vitré ce pauvre petit abbé de Montigny, évêque de Léon,
qui part aujourd'hui, comme je crois, pour voir un pays beaucoup plus beau
que celui-ci. Enfin, après avoir été ballotté cinq ou six fois de la mort à la
vie, les redoublements de la fièvre ont décidé en faveur de la mort; il ne s'en
soucie guère, car son cerveau est embarrassé; mais son frère l'avocat
général[198] s'en soucie beaucoup, et pleure très-souvent avec moi; car je vais
le voir, et suis son unique consolation: c'est dans ces occasions qu'il faut
faire des merveilles. Du reste, je suis dans ma chambre à lire, sans oser
mettre le nez dehors. Mon cœur est content, parce que je crois que vous
vous portez bien; cela me fait supporter les tempêtes, car ce sont des
tempêtes continuelles: sans le repos que me donne mon cœur, je ne
souffrirais pas impunément l'affront que me fait le mois de septembre; c'est
une trahison, dans la saison où nous sommes, au milieu de vingt ouvriers: je
ferais un beau bruit, Quos ego[199]!
Je poursuis cette morale de Nicole, que je trouve délicieuse; elle ne m'a
encore donné aucune leçon contre la pluie, mais j'en attends, car j'y trouve
tout; et la conformité à la volonté de Dieu me pourrait suffire, si je ne
voulais un remède spécifique. Enfin je trouve ce livre admirable; personne
n'a écrit comme ces messieurs, car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est
beau. On aime tant à entendre parler de soi et de ses sentiments, que,
Page 161
quoique ce soit en mal, on en est charmé. J'ai même pardonné l'enflure du
cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour
expliquer la vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vent: cherchez un
autre mot; j'achèverai cette lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire
de France depuis le roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins
autant que l'histoire romaine, où je n'ai ni parents, ni amis; encore trouve-t-
on ici des noms de connaissance: enfin, tant que nous aurons des livres,
nous ne nous pendrons pas; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne suis
point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévotion ce recueil
des lettres de M. de Saint-Cyran, que M. d'Andilly vous enverra, et que
vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, tout ce que vous peut dire une
vraie solitaire.
On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa
une heure avec le bonhomme d'Andilly[200] aussi plaisamment, aussi
bonnement, aussi agréablement qu'il est possible: il était aise de faire voir
son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste admiration; il témoigna qu'il
était plein du plaisir d'avoir choisi M. de Pomponne, qu'il l'attendait avec
impatience, qu'il aurait soin de ses affaires, sachant qu'il n'était pas riche. Il
dit au bonhomme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface
de Josèphe qu'il avait quatre-vingts ans; que c'était un péché; enfin on riait,
on avait de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laissât en
repos dans son désert; qu'il l'enverrait querir; qu'il voulait le voir comme un
homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait
de sa fidélité, le roi dit qu'il n'en doutait point; et que quand on servait bien
Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles; il eut soin de
l'envoyer dîner, et de le faire promener dans une calèche: il en a parlé un
jour entier en l'admirant. Pour M. d'Andilly, il est transporté, et dit de
moment en moment, sentant qu'il en a besoin: Il faut s'humilier. Vous
pouvez penser la joie que cela me causa, et la part que j'y prends. Je
voudrais bien que mes lettres vous donnassent autant de plaisir que les
vôtres m'en donnent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur.
69.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671.
cœur en faveur du reste, et je maintiens qu'il n'y a point d'autre mot pour
expliquer la vanité et l'orgueil, qui sont proprement du vent: cherchez un
autre mot; j'achèverai cette lecture avec plaisir. Nous lisons aussi l'histoire
de France depuis le roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins
autant que l'histoire romaine, où je n'ai ni parents, ni amis; encore trouve-t-
on ici des noms de connaissance: enfin, tant que nous aurons des livres,
nous ne nous pendrons pas; vous jugez bien qu'avec cette humeur je ne suis
point désagréable à notre Mousse. Nous avons pour la dévotion ce recueil
des lettres de M. de Saint-Cyran, que M. d'Andilly vous enverra, et que
vous trouverez admirable. Voilà, mon enfant, tout ce que vous peut dire une
vraie solitaire.
On me mande que madame de Verneuil est très-malade. Le roi causa
une heure avec le bonhomme d'Andilly[200] aussi plaisamment, aussi
bonnement, aussi agréablement qu'il est possible: il était aise de faire voir
son esprit à ce bon vieillard, et d'attirer sa juste admiration; il témoigna qu'il
était plein du plaisir d'avoir choisi M. de Pomponne, qu'il l'attendait avec
impatience, qu'il aurait soin de ses affaires, sachant qu'il n'était pas riche. Il
dit au bonhomme qu'il y avait de la vanité à lui d'avoir mis dans sa préface
de Josèphe qu'il avait quatre-vingts ans; que c'était un péché; enfin on riait,
on avait de l'esprit. Le roi ajouta qu'il ne fallait pas croire qu'il le laissât en
repos dans son désert; qu'il l'enverrait querir; qu'il voulait le voir comme un
homme illustre par toutes sortes de raisons. Comme le bonhomme l'assurait
de sa fidélité, le roi dit qu'il n'en doutait point; et que quand on servait bien
Dieu, on servait bien son roi. Enfin ce furent des merveilles; il eut soin de
l'envoyer dîner, et de le faire promener dans une calèche: il en a parlé un
jour entier en l'admirant. Pour M. d'Andilly, il est transporté, et dit de
moment en moment, sentant qu'il en a besoin: Il faut s'humilier. Vous
pouvez penser la joie que cela me causa, et la part que j'y prends. Je
voudrais bien que mes lettres vous donnassent autant de plaisir que les
vôtres m'en donnent. Ma chère enfant, je vous embrasse de tout mon cœur.
69.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 30 septembre 1671.
Page 162
Je crois qu'à présent l'opinion léonique est la plus assurée; il voit de
quoi il est question, et si la matière raisonne ou ne raisonne pas, et quelle
sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, et tout le reste. Vous
voyez bien que je le crois dans le ciel; o che spero! Il mourut lundi matin; je
fus à Vitré, je le vis, et je voudrais ne l'avoir point vu. Son frère l'avocat
général me parut inconsolable; je lui offris de venir pleurer en liberté dans
mes bois: il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce
pauvre petit évêque avait trente-cinq ans; il était établi, il avait un des plus
beaux esprits du monde pour les sciences; c'est ce qui l'a tué: comme
Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail, mais c'est la
nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là; et puis il me semble que
la mort est l'affaire de tout le monde, et que les conséquences viennent bien
droit jusqu'à nous.
Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève; surtout je suis charmée du
troisième traité, Des moyens de conserver la paix avec les hommes[201]:
lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement
le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes,
et molinistes, et tout le monde enfin: ce qui s'appelle chercher dans le fond
du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait; il nous découvre ce que nous
sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démêler, ou la
sincérité d'avouer; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-
là. Sans la consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement;
il pleut sans cesse: il ne vous en faut pas dire davantage pour vous
représenter notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j'envie, je vous
plains d'avoir quitté votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en liberté
avec une bonne compagnie, et, au milieu de l'automne, vous le quittez pour
vous enfermer dans une petite ville; cela me blesse l'imagination. M. de
Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée? N'en est-il point le
maître? Et ce pauvre M. de Coulanges, qu'est-il devenu? Notre solitude
nous fait la tête si creuse, que nous nous faisons des affaires de tout; je lis et
relis vos lettres avec un plaisir et une tendresse que je souhaite que vous
puissiez imaginer, car je ne vous le saurais dire; il y en a une dans vos
dernières que j'ai le bonheur de croire, et qui soutient ma vie; les réponses
font de l'occupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est
trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez; je suis contente
de lui sur votre sujet.
quoi il est question, et si la matière raisonne ou ne raisonne pas, et quelle
sorte de petite intelligence Dieu a donnée aux bêtes, et tout le reste. Vous
voyez bien que je le crois dans le ciel; o che spero! Il mourut lundi matin; je
fus à Vitré, je le vis, et je voudrais ne l'avoir point vu. Son frère l'avocat
général me parut inconsolable; je lui offris de venir pleurer en liberté dans
mes bois: il me dit qu'il était trop affligé pour chercher cette consolation. Ce
pauvre petit évêque avait trente-cinq ans; il était établi, il avait un des plus
beaux esprits du monde pour les sciences; c'est ce qui l'a tué: comme
Pascal, il s'est épuisé. Vous n'avez pas trop affaire de ce détail, mais c'est la
nouvelle du pays, il faut que vous en passiez par là; et puis il me semble que
la mort est l'affaire de tout le monde, et que les conséquences viennent bien
droit jusqu'à nous.
Je lis M. Nicole avec un plaisir qui m'enlève; surtout je suis charmée du
troisième traité, Des moyens de conserver la paix avec les hommes[201]:
lisez-le, je vous prie, avec attention, et voyez comme il fait voir nettement
le cœur humain, et comme chacun s'y trouve, et philosophes, et jansénistes,
et molinistes, et tout le monde enfin: ce qui s'appelle chercher dans le fond
du cœur avec une lanterne, c'est ce qu'il fait; il nous découvre ce que nous
sentons tous les jours, et que nous n'avons pas l'esprit de démêler, ou la
sincérité d'avouer; en un mot, je n'ai jamais vu écrire comme ces messieurs-
là. Sans la consolation de la lecture, nous mourrions d'ennui présentement;
il pleut sans cesse: il ne vous en faut pas dire davantage pour vous
représenter notre tristesse. Mais vous qui avez un soleil que j'envie, je vous
plains d'avoir quitté votre Grignan; il y fait beau, vous y étiez en liberté
avec une bonne compagnie, et, au milieu de l'automne, vous le quittez pour
vous enfermer dans une petite ville; cela me blesse l'imagination. M. de
Grignan ne pouvait-il point différer son assemblée? N'en est-il point le
maître? Et ce pauvre M. de Coulanges, qu'est-il devenu? Notre solitude
nous fait la tête si creuse, que nous nous faisons des affaires de tout; je lis et
relis vos lettres avec un plaisir et une tendresse que je souhaite que vous
puissiez imaginer, car je ne vous le saurais dire; il y en a une dans vos
dernières que j'ai le bonheur de croire, et qui soutient ma vie; les réponses
font de l'occupation, mais il y a toujours du temps de reste. Notre abbé est
trop glorieux de toutes les douceurs que vous lui mandez; je suis contente
de lui sur votre sujet.
Page 163
Pour la Mousse, il fait des catéchismes les fêtes et les dimanches; il veut
aller en paradis; je lui dis que c'est par curiosité, et afin d'être assuré une
bonne fois si le soleil est un amas de poussière qui se meut avec violence,
ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il interrogeait des petits enfants; et,
après plusieurs questions, ils confondirent le tout ensemble, de sorte que,
venant à leur demander qui était la Vierge, ils répondirent tous l'un après
l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par
les petits enfants; mais voyant que des hommes, des femmes et même des
vieillards disaient la même chose, il en fut, persuadé, et se rendit à l'opinion
commune. Enfin il ne savait plus où il en était; et si je ne fusse arrivée là-
dessus, il ne s'en fût jamais tiré: cette nouvelle opinion eût bien fait un autre
désordre que le mouvement des petites parties. Adieu, ma très-chère enfant;
vous voyez bien que ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire, c'est
justement ce que nous faisons. Je vous embrasse très-tendrement, et vous
prie de me laisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.
70.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.
Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à
qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s'agit
présentement, c'est cette Morale de Nicole; il y a un Traité sur les moyens
d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je n'ai jamais rien vu de
plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière; si vous ne l'avez pas lu, lisez-le;
et si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention: je crois que tout
le monde s'y trouve; pour moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon
intention; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je
ne puis souffrir que les vieilles gens disent: Je suis trop vieux pour me
corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune.
La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient
aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il
faut se perfectionner, et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on
perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j'ai fait ces réflexions, et,
par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à
mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je
remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.
aller en paradis; je lui dis que c'est par curiosité, et afin d'être assuré une
bonne fois si le soleil est un amas de poussière qui se meut avec violence,
ou si c'est un globe de feu. L'autre jour il interrogeait des petits enfants; et,
après plusieurs questions, ils confondirent le tout ensemble, de sorte que,
venant à leur demander qui était la Vierge, ils répondirent tous l'un après
l'autre que c'était le créateur du ciel et de la terre. Il ne fut point ébranlé par
les petits enfants; mais voyant que des hommes, des femmes et même des
vieillards disaient la même chose, il en fut, persuadé, et se rendit à l'opinion
commune. Enfin il ne savait plus où il en était; et si je ne fusse arrivée là-
dessus, il ne s'en fût jamais tiré: cette nouvelle opinion eût bien fait un autre
désordre que le mouvement des petites parties. Adieu, ma très-chère enfant;
vous voyez bien que ce qui s'appelle se chatouiller pour se faire rire, c'est
justement ce que nous faisons. Je vous embrasse très-tendrement, et vous
prie de me laisser penser à vous et vous aimer de tout mon cœur.
70.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 7 octobre 1671.
Vous savez que je suis toujours un peu entêtée de mes lectures. Ceux à
qui je parle ont intérêt que je lise de beaux livres. Celui dont il s'agit
présentement, c'est cette Morale de Nicole; il y a un Traité sur les moyens
d'entretenir la paix entre les hommes, qui me ravit; je n'ai jamais rien vu de
plus utile, ni si plein d'esprit et de lumière; si vous ne l'avez pas lu, lisez-le;
et si vous l'avez lu, relisez-le avec une nouvelle attention: je crois que tout
le monde s'y trouve; pour moi, je suis persuadée qu'il a été fait à mon
intention; j'espère aussi d'en profiter, j'y ferai mes efforts. Vous savez que je
ne puis souffrir que les vieilles gens disent: Je suis trop vieux pour me
corriger; je pardonnerais plutôt aux jeunes gens de dire: Je suis trop jeune.
La jeunesse est si aimable qu'il faudrait l'adorer, si l'âme et l'esprit étaient
aussi parfaits que le corps; mais quand on n'est plus jeune, c'est alors qu'il
faut se perfectionner, et tâcher de regagner, par les bonnes qualités, ce qu'on
perd du côté des agréables. Il y a longtemps que j'ai fait ces réflexions, et,
par cette raison, je veux tous les jours travailler à mon esprit, à mon âme, à
mon cœur, à mes sentiments. Voilà de quoi je suis pleine et de quoi je
remplis cette lettre, n'ayant pas beaucoup d'autres sujets.
Page 164
Je vous crois à Lambesc, mais je ne vous vois pas bien d'ici; il y a des
ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait le
château de Grignan, je voyais votre appartement, je me promenais sur votre
terrasse, j'allais à la messe dans votre belle église; mais je ne sais plus où
j'en suis: j'attends avec impatience des nouvelles de ce lieu-là et des
manières de l'évêque. Il y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me
donnait beaucoup d'espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans
m'écrire, j'espère un peu vendredi d'avoir une lettre de vous, et si je n'en ai
point, vous avez été si prévoyante, que je ne serai point en peine; il y a des
soins, comme, par exemple, celui-là, qui marquent tant de bonté, de
tendresse et d'amitié, qu'on est charmé. Amen, ma très-chère et très-aimable;
je ne veux point vous écrire davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit
grand: je n'ai que des riens à vous mander, c'est abuser d'une lieutenante
générale qui tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; cela
est bon quand vous êtes dans votre palais d'Apollidon. Notre abbé, notre
Mousse sont toujours tout à vous; et pour moi, ma fille, ai-je besoin de vous
dire ce que je vous suis et ce que vous m'êtes?
Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière,
un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes: voilà ce
qu'on me mande.
71.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 28 octobre 1671.
Des scorpions, ma fille! il me semble que c'était là un vrai chapitre pour
le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de vos entrailles sur la
glace et le chocolat est une matière que je veux traiter à fond avec lui, mais
plutôt avec vous, et vous demander de bonne foi si vos entrailles n'en sont
point offensées, et si elles ne vous font point de bonnes coliques, pour vous
apprendre à leur donner de tels antipéristases[202]: voilà un grand mot. J'ai
voulu me raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour digérer
mon dîner, afin de bien souper, et j'en pris hier pour me nourrir, afin de
jeûner jusqu'au soir: il m'a fait tous les effets que je voulais: voilà de quoi je
le trouve plaisant, c'est qu'il agit selon l'intention. Je ne sais pas ce que vous
avez fait ce matin: pour moi, je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-
ombres dans mon imagination qui vous couvrent à ma vue. Je m'étais fait le
château de Grignan, je voyais votre appartement, je me promenais sur votre
terrasse, j'allais à la messe dans votre belle église; mais je ne sais plus où
j'en suis: j'attends avec impatience des nouvelles de ce lieu-là et des
manières de l'évêque. Il y avait dans mon dernier paquet une lettre qui me
donnait beaucoup d'espérance. Quoique vous ayez été deux ordinaires sans
m'écrire, j'espère un peu vendredi d'avoir une lettre de vous, et si je n'en ai
point, vous avez été si prévoyante, que je ne serai point en peine; il y a des
soins, comme, par exemple, celui-là, qui marquent tant de bonté, de
tendresse et d'amitié, qu'on est charmé. Amen, ma très-chère et très-aimable;
je ne veux point vous écrire davantage aujourd'hui, quoique mon loisir soit
grand: je n'ai que des riens à vous mander, c'est abuser d'une lieutenante
générale qui tient les états dans une ville, et qui n'est pas sans affaires; cela
est bon quand vous êtes dans votre palais d'Apollidon. Notre abbé, notre
Mousse sont toujours tout à vous; et pour moi, ma fille, ai-je besoin de vous
dire ce que je vous suis et ce que vous m'êtes?
Le comte de Guiche est à la cour tout seul de son air et de sa manière,
un héros de roman, qui ne ressemble point au reste des hommes: voilà ce
qu'on me mande.
71.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 28 octobre 1671.
Des scorpions, ma fille! il me semble que c'était là un vrai chapitre pour
le livre de M. de Coulanges. Celui de l'étonnement de vos entrailles sur la
glace et le chocolat est une matière que je veux traiter à fond avec lui, mais
plutôt avec vous, et vous demander de bonne foi si vos entrailles n'en sont
point offensées, et si elles ne vous font point de bonnes coliques, pour vous
apprendre à leur donner de tels antipéristases[202]: voilà un grand mot. J'ai
voulu me raccommoder avec le chocolat; j'en pris avant-hier pour digérer
mon dîner, afin de bien souper, et j'en pris hier pour me nourrir, afin de
jeûner jusqu'au soir: il m'a fait tous les effets que je voulais: voilà de quoi je
le trouve plaisant, c'est qu'il agit selon l'intention. Je ne sais pas ce que vous
avez fait ce matin: pour moi, je me suis mise dans la rosée jusqu'à mi-
Page 165
jambes, pour prendre des alignements; je fais des allées de retour tout
autour de mon parc, qui seront d'une grande beauté; si mon fils aime les
bois et les promenades, il bénira bien ma mémoire. Mais, à propos de mère,
on accuse celle du marquis de S......[203] de l'avoir fait assassiner; il a été
criblé de cinq ou six coups de fusil; on croit qu'il en mourra: voilà une belle
scène pour notre petite amie[204]. Je mande à mon fils que j'approuve le
procédé de cette mère, que voilà comme il faut corriger les enfants, et que
je veux faire amitié avec elle. Je crois qu'il est à Paris, votre petit frère; il
aime mieux m'y attendre que de revenir ici; il fait bien. Mais que dites-vous
de mon mari, l'abbé d'Effiat? Je suis bien malheureuse en maris: il épouse
une jeune nymphe de quinze ans, fille de M. et de madame de la Bazinière,
façonnière et coquette en perfection; le mariage se fait en Touraine; il a
quitté quarante mille livres de rente de bénéfices pour..... Dieu veuille qu'il
soit content! Tout le monde en doute, et trouve qu'il aurait bien mieux fait
de s'en tenir à moi.
M. d'Harouïs m'écrit ceci: «Mandez à madame de Carignan que je
l'adore; elle est à ses petits états; ce ne sont pas des gens comme nous qui
donnons des cent mille écus; mais au moins qu'ils lui donnent autant qu'à
madame de Chaulnes pour sa bienvenue.» Il aura beau souhaiter, et moi
aussi; vos esprits sont secs, et leur cœur s'en ressent; le soleil boit toute leur
humidité, et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse. Ma fille, je vous
embrasse mille fois; je suis toujours dans la douleur d'avoir perdu un de vos
paquets la semaine passée: la Provence est devenue mon vrai pays; c'est de
là que viennent tous mes biens et tous mes maux. J'attends toujours les
vendredis avec impatience, c'est le jour de vos lettres. Saint-Pavin fit
autrefois une épigramme sur les vendredis, qui étaient les jours qu'il me
voyait chez l'abbé; il parlait aux dieux, et finissait:
Multipliez les vendredis,
Je vous quitte de tout le reste.
A l'applicazione, signora. M. d'Angers[205] m'écrit des merveilles de
vous; il a fort vu M. d'Uzès[206], qui ne peut se taire de vos perfections; vous
lui êtes très-obligée de son amitié; il en est plein, et la répand avec mille
louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous aime très-parfaitement, la
Mousse vous honore, et moi je vous quitte: ah! marâtre. Un mot aux chers
Grignan.
autour de mon parc, qui seront d'une grande beauté; si mon fils aime les
bois et les promenades, il bénira bien ma mémoire. Mais, à propos de mère,
on accuse celle du marquis de S......[203] de l'avoir fait assassiner; il a été
criblé de cinq ou six coups de fusil; on croit qu'il en mourra: voilà une belle
scène pour notre petite amie[204]. Je mande à mon fils que j'approuve le
procédé de cette mère, que voilà comme il faut corriger les enfants, et que
je veux faire amitié avec elle. Je crois qu'il est à Paris, votre petit frère; il
aime mieux m'y attendre que de revenir ici; il fait bien. Mais que dites-vous
de mon mari, l'abbé d'Effiat? Je suis bien malheureuse en maris: il épouse
une jeune nymphe de quinze ans, fille de M. et de madame de la Bazinière,
façonnière et coquette en perfection; le mariage se fait en Touraine; il a
quitté quarante mille livres de rente de bénéfices pour..... Dieu veuille qu'il
soit content! Tout le monde en doute, et trouve qu'il aurait bien mieux fait
de s'en tenir à moi.
M. d'Harouïs m'écrit ceci: «Mandez à madame de Carignan que je
l'adore; elle est à ses petits états; ce ne sont pas des gens comme nous qui
donnons des cent mille écus; mais au moins qu'ils lui donnent autant qu'à
madame de Chaulnes pour sa bienvenue.» Il aura beau souhaiter, et moi
aussi; vos esprits sont secs, et leur cœur s'en ressent; le soleil boit toute leur
humidité, et c'est ce qui fait la bonté et la tendresse. Ma fille, je vous
embrasse mille fois; je suis toujours dans la douleur d'avoir perdu un de vos
paquets la semaine passée: la Provence est devenue mon vrai pays; c'est de
là que viennent tous mes biens et tous mes maux. J'attends toujours les
vendredis avec impatience, c'est le jour de vos lettres. Saint-Pavin fit
autrefois une épigramme sur les vendredis, qui étaient les jours qu'il me
voyait chez l'abbé; il parlait aux dieux, et finissait:
Multipliez les vendredis,
Je vous quitte de tout le reste.
A l'applicazione, signora. M. d'Angers[205] m'écrit des merveilles de
vous; il a fort vu M. d'Uzès[206], qui ne peut se taire de vos perfections; vous
lui êtes très-obligée de son amitié; il en est plein, et la répand avec mille
louanges qui vous font admirer. Mon abbé vous aime très-parfaitement, la
Mousse vous honore, et moi je vous quitte: ah! marâtre. Un mot aux chers
Grignan.
Page 166
72.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 1er novembre 1671.
Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme les
trois autres, il en faut pleurer; car, tout de bon, on ne peut écrire plus
agréablement: vous faites un dialogue entre vous autres, qui vaut tout ce
qu'on peut dire; chacun y dit son mot très-plaisamment. Pour vous, ma fille,
je vous reconnais bien à consentir que Coulanges s'en aille demain, plutôt
qu'à demeurer avec vous toute sa vie; cette éternité vous fait peur, comme à
moi d'aller en litière avec quelqu'un; je ne veux point vous dire la seule
personne du monde avec qui j'y voudrais aller. Je suis fort aise de connaître
Jacquemart et Marguerite[207]; il me semble que je suis avec vous tous, et il
me semble que je vous vois et M. de Coulanges. Il faut avouer que vous
êtes une honnête femme de vous ajuster comme vous faites en Provence
avec votre mari, et d'avoir passé neuf mois avec nous à Paris, comme une
vraie demoiselle de Lorraine: vous souvient-il de ce manteau noir, dont
vous nous honoriez tous les jours? J'espère que je renouvellerai tous vos
ajustements quand j'arriverai à Grignan. Je comprends, ma fille, la crainte
que vous avez de perdre votre premier président[208]: votre imagination va
vite, car il n'est point en danger: voilà les tours que me fait la mienne à tout
moment; il me semble toujours que tout ce que j'aime, tout ce qui m'est bon,
va m'échapper; et cela donne de telles tristesses à mon cœur, que si elles
étaient continuelles comme elles sont vives, je n'y pourrais pas résister; sur
cela il faut faire des actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M.
Nicole n'est-il pas encore admirable là-dessus? J'en suis charmée, je n'ai
rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de
l'humanité, que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime ou
l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la
comprendre; mais quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est
pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur la vanité
de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle fumée; et à force
de trouver ses raisonnements vrais, il ne serait pas impossible qu'on s'en
servît dans certaines occasions. En un mot, c'est toujours un trésor, quoi que
nous en puissions faire, d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre
cœur. M. d'Andilly est aussi content que nous de ce beau livre.
Aux Rochers, dimanche 1er novembre 1671.
Si cette première lettre de Coulanges que j'ai perdue était comme les
trois autres, il en faut pleurer; car, tout de bon, on ne peut écrire plus
agréablement: vous faites un dialogue entre vous autres, qui vaut tout ce
qu'on peut dire; chacun y dit son mot très-plaisamment. Pour vous, ma fille,
je vous reconnais bien à consentir que Coulanges s'en aille demain, plutôt
qu'à demeurer avec vous toute sa vie; cette éternité vous fait peur, comme à
moi d'aller en litière avec quelqu'un; je ne veux point vous dire la seule
personne du monde avec qui j'y voudrais aller. Je suis fort aise de connaître
Jacquemart et Marguerite[207]; il me semble que je suis avec vous tous, et il
me semble que je vous vois et M. de Coulanges. Il faut avouer que vous
êtes une honnête femme de vous ajuster comme vous faites en Provence
avec votre mari, et d'avoir passé neuf mois avec nous à Paris, comme une
vraie demoiselle de Lorraine: vous souvient-il de ce manteau noir, dont
vous nous honoriez tous les jours? J'espère que je renouvellerai tous vos
ajustements quand j'arriverai à Grignan. Je comprends, ma fille, la crainte
que vous avez de perdre votre premier président[208]: votre imagination va
vite, car il n'est point en danger: voilà les tours que me fait la mienne à tout
moment; il me semble toujours que tout ce que j'aime, tout ce qui m'est bon,
va m'échapper; et cela donne de telles tristesses à mon cœur, que si elles
étaient continuelles comme elles sont vives, je n'y pourrais pas résister; sur
cela il faut faire des actes de résignation à l'ordre et à la volonté de Dieu. M.
Nicole n'est-il pas encore admirable là-dessus? J'en suis charmée, je n'ai
rien vu de pareil. Il est vrai que c'est une perfection un peu au-dessus de
l'humanité, que l'indifférence qu'il veut de nous pour l'estime ou
l'improbation du monde; je suis moins capable que personne de la
comprendre; mais quoique dans l'exécution on se trouve faible, c'est
pourtant un plaisir que de méditer avec lui, et de faire réflexion sur la vanité
de la joie ou de la tristesse que nous recevons d'une telle fumée; et à force
de trouver ses raisonnements vrais, il ne serait pas impossible qu'on s'en
servît dans certaines occasions. En un mot, c'est toujours un trésor, quoi que
nous en puissions faire, d'avoir un si bon miroir des faiblesses de notre
cœur. M. d'Andilly est aussi content que nous de ce beau livre.
Page 167
M. de Coulanges vous a gagné votre argent; mais vous avez bien ri en
récompense: rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à sa femme. Je ne crois pas
que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de parler de vous avec un
homme qui vous a vue et admirée de si près. Pour Adhémar, puisqu'il est
méchant, je le chasserai; il est vrai qu'il a un régiment, et qu'il entrera par
force. On me mande que ce régiment est une distinction agréable; mais
n'est-ce point aussi une ruine? Ce que je trouve de bon, c'est que le roi se
soit souvenu du chevalier de Grignan, en absence; plût à Dieu qu'il se
souvînt aussi de son aîné, puisqu'il va bien jusqu'en Suède chercher de
fidèles serviteurs. On dit que M. de Pomponne fait sa charge comme s'il
n'avait jamais fait autre chose; personne ne s'y est trompé.
J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier, approchez-
vous, que je vous embrasse; je suis attachée à ces Grignans. Il s'en faut bien
que le livre de M. Nicole fasse en moi d'aussi beaux effets qu'en M. de
Grignan; j'ai des liens de tous côtés, mais surtout j'en ai un qui est dans la
moelle de mes os; et que fera là-dessus M. Nicole? Mon Dieu, que je sais
bien l'admirer! mais que je suis loin de cette bienheureuse indifférence qu'il
nous veut inspirer! Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de la
tristesse de voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un après l'autre; il
est vrai que vous avez votre mari, qui est aussi un visage de Paris. Ma fille,
il ne faut point se laisser oublier dans ce pays-là, il faut que je vous ramène;
je vous en ferai demeurer d'accord.
73.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671.
Ah! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange scène
à Livry[209], et que mon cœur fut dans une terrible presse: mais il faut passer
légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines pensées qui égratignent
la tête. Parlons un peu de M. Nicole, il y a longtemps que nous n'en avons
rien dit. Je trouve votre réflexion fort bonne et fort juste sur l'indifférence
qu'il veut que nous ayons pour l'approbation ou l'improbation du prochain.
Je crois, comme vous, qu'il faut un peu de grâce, et que la philosophie seule
ne suffit pas. Il nous met à si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et
nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas
récompense: rien ne peut égaler ce qu'il a écrit à sa femme. Je ne crois pas
que je le quitte cet hiver, tant je serai ravie de parler de vous avec un
homme qui vous a vue et admirée de si près. Pour Adhémar, puisqu'il est
méchant, je le chasserai; il est vrai qu'il a un régiment, et qu'il entrera par
force. On me mande que ce régiment est une distinction agréable; mais
n'est-ce point aussi une ruine? Ce que je trouve de bon, c'est que le roi se
soit souvenu du chevalier de Grignan, en absence; plût à Dieu qu'il se
souvînt aussi de son aîné, puisqu'il va bien jusqu'en Suède chercher de
fidèles serviteurs. On dit que M. de Pomponne fait sa charge comme s'il
n'avait jamais fait autre chose; personne ne s'y est trompé.
J'aime le coadjuteur de m'aimer encore. Adhémar, chevalier, approchez-
vous, que je vous embrasse; je suis attachée à ces Grignans. Il s'en faut bien
que le livre de M. Nicole fasse en moi d'aussi beaux effets qu'en M. de
Grignan; j'ai des liens de tous côtés, mais surtout j'en ai un qui est dans la
moelle de mes os; et que fera là-dessus M. Nicole? Mon Dieu, que je sais
bien l'admirer! mais que je suis loin de cette bienheureuse indifférence qu'il
nous veut inspirer! Conservez-vous, ma fille, si vous m'aimez. Je sens de la
tristesse de voir tous vos visages de Paris vous quitter l'un après l'autre; il
est vrai que vous avez votre mari, qui est aussi un visage de Paris. Ma fille,
il ne faut point se laisser oublier dans ce pays-là, il faut que je vous ramène;
je vous en ferai demeurer d'accord.
73.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 4 novembre 1671.
Ah! ma fille, il y a aujourd'hui deux ans qu'il se passa une étrange scène
à Livry[209], et que mon cœur fut dans une terrible presse: mais il faut passer
légèrement sur de tels souvenirs. Il y a de certaines pensées qui égratignent
la tête. Parlons un peu de M. Nicole, il y a longtemps que nous n'en avons
rien dit. Je trouve votre réflexion fort bonne et fort juste sur l'indifférence
qu'il veut que nous ayons pour l'approbation ou l'improbation du prochain.
Je crois, comme vous, qu'il faut un peu de grâce, et que la philosophie seule
ne suffit pas. Il nous met à si haut prix la paix et l'union avec le prochain, et
nous conseille de l'acquérir aux dépens de tant de choses, qu'il n'y a pas
Page 168
moyen après cela d'être indifférente sur ce que le monde pense de nous.
Devinez ce que je fais, je recommence ce traité; je voudrais bien en faire un
bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre, qui se
trouvent dans toutes les disputes, et que l'on couvre du beau nom de l'amour
de la vérité, est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait pour bien du
monde; mais je crois qu'on n'a eu principalement que moi en vue. Il dit que
l'éloquence et la facilité de parler donnent un certain éclat aux pensées;
cette expression m'a paru belle et nouvelle; le mot d'éclat est bien placé, ne
le trouvez-vous pas? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan; si j'étais
votre garde pendant votre couche, ce serait notre fait: mais que puis-je vous
faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; voilà mon
emploi, et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de rien, mais
qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou douze ouvriers en
l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui courent sur les solives, qui
ne tiennent à rien, qui sont à tout moment sur le point de se rompre le cou,
qui me font mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel
effet de la Providence, que fait la cupidité; et l'on remercie Dieu qu'il y ait
des hommes qui, pour 12 sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne
feraient pas pour cent mille écus. «O trop heureux ceux qui plantent des
choux! quand ils ont un pied à terre, l'autre n'en est pas loin.» Je tiens ceci
d'un bon auteur[210]. Nous avons aussi des planteurs qui font des allées
nouvelles, et dont je tiens moi-même les arbres, quand il ne pleut pas à
verse; mais le temps nous désole, et fait qu'on souhaiterait un sylphe pour
nous porter à Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous me
contez sérieusement l'histoire d'Auger, elle est persuadée que rien n'est plus
vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle croyait d'abord que ce
fût une folie de Coulanges, et cela se pouvait très-bien penser; si vous lui en
écrivez, que ce soit sur ce ton.
M. de Louvigny, comme vous voyez, n'a pas eu la force d'acheter la
charge[211] de son père. Voilà M. de la Feuillade[212] bien établi; je ne croyais
pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la fortune. Ma tante a eu une
bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre petite fille a mal aux dents, et
pince comme vous; cela est plaisant. Que vous dirai-je de plus? Songez que
je suis dans un désert; jamais je n'ai vu moins de monde que cette année. La
Troche, que j'attendais, est malade. Nous sommes donc seuls, nous lisons
beaucoup; et l'on trouve le soir et le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma
Devinez ce que je fais, je recommence ce traité; je voudrais bien en faire un
bouillon et l'avaler. Ce qu'il dit de l'orgueil et de l'amour-propre, qui se
trouvent dans toutes les disputes, et que l'on couvre du beau nom de l'amour
de la vérité, est une chose qui me ravit. Enfin ce traité est fait pour bien du
monde; mais je crois qu'on n'a eu principalement que moi en vue. Il dit que
l'éloquence et la facilité de parler donnent un certain éclat aux pensées;
cette expression m'a paru belle et nouvelle; le mot d'éclat est bien placé, ne
le trouvez-vous pas? Il faut que nous relisions ce livre à Grignan; si j'étais
votre garde pendant votre couche, ce serait notre fait: mais que puis-je vous
faire de si loin? Je fais dire tous les jours la messe pour vous; voilà mon
emploi, et d'avoir bien des inquiétudes qui ne vous serviront de rien, mais
qu'il est impossible de n'avoir pas. Cependant j'ai dix ou douze ouvriers en
l'air, qui élèvent la charpente de ma chapelle, qui courent sur les solives, qui
ne tiennent à rien, qui sont à tout moment sur le point de se rompre le cou,
qui me font mal au dos à force de leur aider d'en bas. On songe à ce bel
effet de la Providence, que fait la cupidité; et l'on remercie Dieu qu'il y ait
des hommes qui, pour 12 sous, veuillent bien faire ce que d'autres ne
feraient pas pour cent mille écus. «O trop heureux ceux qui plantent des
choux! quand ils ont un pied à terre, l'autre n'en est pas loin.» Je tiens ceci
d'un bon auteur[210]. Nous avons aussi des planteurs qui font des allées
nouvelles, et dont je tiens moi-même les arbres, quand il ne pleut pas à
verse; mais le temps nous désole, et fait qu'on souhaiterait un sylphe pour
nous porter à Paris. Madame de la Fayette me mande que puisque vous me
contez sérieusement l'histoire d'Auger, elle est persuadée que rien n'est plus
vrai, et que vous ne vous moquez point de moi. Elle croyait d'abord que ce
fût une folie de Coulanges, et cela se pouvait très-bien penser; si vous lui en
écrivez, que ce soit sur ce ton.
M. de Louvigny, comme vous voyez, n'a pas eu la force d'acheter la
charge[211] de son père. Voilà M. de la Feuillade[212] bien établi; je ne croyais
pas qu'il dût si bien rentrer dans le chemin de la fortune. Ma tante a eu une
bouffée de fièvre qui m'a fait peur. Votre petite fille a mal aux dents, et
pince comme vous; cela est plaisant. Que vous dirai-je de plus? Songez que
je suis dans un désert; jamais je n'ai vu moins de monde que cette année. La
Troche, que j'attendais, est malade. Nous sommes donc seuls, nous lisons
beaucoup; et l'on trouve le soir et le lendemain comme ailleurs. Adieu, ma
Page 169
chère enfant, je suis à vous, sans aucune exagération ni fin de lettre, hasta
la muerte inclusivement; j'embrasse M. de Claudiopolis, et le colonel
Adhémar, et le beau chevalier. Pour M. de Grignan, il a son fait à part.
74.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 11 novembre 1671.
Plût à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous avec toutes
les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être bon à quelque
chose! Il me semble que l'état où je suis ne devrait point vous être
entièrement inutile: cependant il ne vous sert de rien; et de quoi pourrait-il
vous servir à deux cents lieues de vous? J'attends vendredi avec de grandes
impatiences: voilà comme je suis à toujours pousser le temps avec l'épaule;
et c'est ce que je n'aimais point à faire, et que je n'avais fait de ma vie,
trouvant toujours que le temps marche assez, sans qu'on le hâte d'aller.
Madame de la Fayette me mande qu'elle va vous écrire: je crois qu'elle
n'aura pas manqué de vous apprendre que la Marans entra l'autre jour chez
la reine à la comédie espagnole, tout effarée, ayant perdu la tramontane dès
le premier pas; elle prit la place de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle,
comme d'une folle très-malapprise.
L'autre jour, Pomenars passa par ici: il venait de Laval, où il trouva une
grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. C'est, lui dit-on, que
l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la fille de M. le comte
de Créance; cet homme-là, sire, c'était lui-même. Il approcha, il trouva que
le peintre l'avait mal habillé; il s'en plaignit: il alla souper et coucher chez le
juge qui l'avait condamné: le lendemain, il vint ici, se pâmant de rire; il en
partit cependant dès le grand matin, le jour d'après.
Pour des devises, hélas, ma fille! ma pauvre tête n'est guère en état de
songer, ni d'imaginer: cependant, comme il y a douze heures au jour, et plus
de cinquante à la nuit, j'ai trouvé dans ma mémoire une fusée poussée fort
haut, avec ces mots: Che peri, pur che s'innalzi. Plût à Dieu que je l'eusse
inventée! je la trouve toute faite pour Adhémar: Qu'elle périsse, pourvu
qu'elle s'élève! Je crains de l'avoir vue dans ces quadrilles; je ne m'en
souviens pourtant pas précisément; mais je la trouve si jolie, que je ne crois
point qu'elle vienne de moi. Je me souviens d'avoir vu dans un livre, au
la muerte inclusivement; j'embrasse M. de Claudiopolis, et le colonel
Adhémar, et le beau chevalier. Pour M. de Grignan, il a son fait à part.
74.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 11 novembre 1671.
Plût à Dieu, ma fille, que de penser continuellement à vous avec toutes
les tendresses et les inquiétudes possibles vous pût être bon à quelque
chose! Il me semble que l'état où je suis ne devrait point vous être
entièrement inutile: cependant il ne vous sert de rien; et de quoi pourrait-il
vous servir à deux cents lieues de vous? J'attends vendredi avec de grandes
impatiences: voilà comme je suis à toujours pousser le temps avec l'épaule;
et c'est ce que je n'aimais point à faire, et que je n'avais fait de ma vie,
trouvant toujours que le temps marche assez, sans qu'on le hâte d'aller.
Madame de la Fayette me mande qu'elle va vous écrire: je crois qu'elle
n'aura pas manqué de vous apprendre que la Marans entra l'autre jour chez
la reine à la comédie espagnole, tout effarée, ayant perdu la tramontane dès
le premier pas; elle prit la place de madame du Fresnoi; on se moqua d'elle,
comme d'une folle très-malapprise.
L'autre jour, Pomenars passa par ici: il venait de Laval, où il trouva une
grande assemblée de peuple; il demanda ce que c'était. C'est, lui dit-on, que
l'on pend en effigie un gentilhomme qui avait enlevé la fille de M. le comte
de Créance; cet homme-là, sire, c'était lui-même. Il approcha, il trouva que
le peintre l'avait mal habillé; il s'en plaignit: il alla souper et coucher chez le
juge qui l'avait condamné: le lendemain, il vint ici, se pâmant de rire; il en
partit cependant dès le grand matin, le jour d'après.
Pour des devises, hélas, ma fille! ma pauvre tête n'est guère en état de
songer, ni d'imaginer: cependant, comme il y a douze heures au jour, et plus
de cinquante à la nuit, j'ai trouvé dans ma mémoire une fusée poussée fort
haut, avec ces mots: Che peri, pur che s'innalzi. Plût à Dieu que je l'eusse
inventée! je la trouve toute faite pour Adhémar: Qu'elle périsse, pourvu
qu'elle s'élève! Je crains de l'avoir vue dans ces quadrilles; je ne m'en
souviens pourtant pas précisément; mais je la trouve si jolie, que je ne crois
point qu'elle vienne de moi. Je me souviens d'avoir vu dans un livre, au
Page 170
sujet d'un amant qui avait été assez hardi pour se déclarer, une fusée en l'air,
avec ces mots: Da l'ardore l'ardire[213]: elle est belle, mais ce n'est pas cela.
Je ne sais même si celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des
devises; je n'ai aucune lumière là-dessus; mais en gros elle m'a plu; et si elle
était bonne, et qu'elle se trouvât dans les quadrilles ou dans un cachet, ce ne
serait pas un grand mal; il est difficile d'en faire de toutes nouvelles. Vous
m'avez entendu mille fois ravauder sur ce demi-vers du Tasse, que je
voulais employer à toute force, l'alte non temo: j'ai tant fait, que le comte
des Chapelles a fait faire un cachet avec un aigle qui approche du soleil,
l'alte non temo[214]; il est joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne
vaut rien; et je ne m'en soucierais guère, pourvu que vous vous portiez bien.
75.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1671.
Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes dernières
lettres, c'était un air; car de bonne foi, quoiqu'elles ne méritent pas tout
l'honneur que vous leur faites, je crois qu'après avoir gardé celles que je
vous écrivais quand vous faisiez des poupées, vous garderez encore celles-
ci: mais il n'y a plus de cassettes capables de les contenir: hélas! il faudra
des coffres.
Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous dites du
nom d'Adhémar. Enfin la seule rature de ses lettres, c'est à la signature[215].
Je suis bien empêchée pour le nom du régiment; je vous en ai mandé mon
avis. Vous savez comme je suis pour Adhémar, et que je voudrais le
maintenir au péril de ma vie[216]; mais je crains que nous ne soyons pas les
plus forts. Pour la devise[217], elle est jolie:
Che peri, pur che m'innalzi.
Voilà le vrai discours d'un petit glorieux, d'un petit ambitieux, d'un petit
téméraire, d'un petit impétueux, d'un petit maréchal de France. J'ai bien
envie d'en savoir votre avis, et où je l'ai pêchée, car je ne crois pas l'avoir
faite. Pour M. de Grignan, ah! je le crois; je suis assurée qu'il aime mieux
une grive que vous; et sur ce pied-là, j'aime mieux un hibou que lui: qu'il
avec ces mots: Da l'ardore l'ardire[213]: elle est belle, mais ce n'est pas cela.
Je ne sais même si celle que je voudrais avoir faite est dans la justesse des
devises; je n'ai aucune lumière là-dessus; mais en gros elle m'a plu; et si elle
était bonne, et qu'elle se trouvât dans les quadrilles ou dans un cachet, ce ne
serait pas un grand mal; il est difficile d'en faire de toutes nouvelles. Vous
m'avez entendu mille fois ravauder sur ce demi-vers du Tasse, que je
voulais employer à toute force, l'alte non temo: j'ai tant fait, que le comte
des Chapelles a fait faire un cachet avec un aigle qui approche du soleil,
l'alte non temo[214]; il est joli. Ma pauvre enfant, peut-être que tout cela ne
vaut rien; et je ne m'en soucierais guère, pourvu que vous vous portiez bien.
75.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 15 novembre 1671.
Quand je vous ai demandé si vous n'aviez point jeté mes dernières
lettres, c'était un air; car de bonne foi, quoiqu'elles ne méritent pas tout
l'honneur que vous leur faites, je crois qu'après avoir gardé celles que je
vous écrivais quand vous faisiez des poupées, vous garderez encore celles-
ci: mais il n'y a plus de cassettes capables de les contenir: hélas! il faudra
des coffres.
Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus plaisant que ce que vous dites du
nom d'Adhémar. Enfin la seule rature de ses lettres, c'est à la signature[215].
Je suis bien empêchée pour le nom du régiment; je vous en ai mandé mon
avis. Vous savez comme je suis pour Adhémar, et que je voudrais le
maintenir au péril de ma vie[216]; mais je crains que nous ne soyons pas les
plus forts. Pour la devise[217], elle est jolie:
Che peri, pur che m'innalzi.
Voilà le vrai discours d'un petit glorieux, d'un petit ambitieux, d'un petit
téméraire, d'un petit impétueux, d'un petit maréchal de France. J'ai bien
envie d'en savoir votre avis, et où je l'ai pêchée, car je ne crois pas l'avoir
faite. Pour M. de Grignan, ah! je le crois; je suis assurée qu'il aime mieux
une grive que vous; et sur ce pied-là, j'aime mieux un hibou que lui: qu'il
Page 171
s'examine, je l'aime comme il vous aime à proportion; je sais bien toujours
qu'il y a une chose qui m'en fera juger. Mais, mon enfant, n'admirez-vous
point les erreurs et les contre-temps que fait l'éloignement? Je suis en peine
de vous quand vous êtes en bonne santé; et quand vous serez malade, une
de vos lettres me redonnera de la joie; mais cette joie ne peut être longue;
car enfin il faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du cœur et
qui me trouble avec raison, jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux
accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc? Avez-vous
votre chirurgien? La petite Deville me mande que vous le connaissez, c'est
beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puisqu'il vous saigne; et les jeunes
gens n'ont guère d'expérience. Enfin je ne sais ce que je dis: mais ayez soin
de vous par-dessus toutes choses. Le passé doit vous avoir rendue sage;
pour moi, je suis d'une capacité qui me surprend.
Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? Je me
plante moi-même au milieu de la place, où personne ne me tient compagnie,
parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour s'échauffer:
l'abbé va et vient pour nos affaires; et moi, je suis là fichée avec ma
casaque, à penser à la Provence; car cette pensée ne me quitte jamais. Je
voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre accouchement: la fatigue
des chemins et ma violente inquiétude ne me paraissent pas deux choses
qu'on puisse supporter à la fois. Mandez-moi de bonne foi quel nom prendra
Adhémar; je le trouve empêché: M. de Grignan défend Grignan, et a raison;
Rouville[218] défend l'autre; il faudra se réduire au petit glorieux[219].
Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui,
beaucoup: elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte, cela fait une étoffe
admirable.
Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de
Leuville: l'une est plus riche que l'autre, mais l'autre est plus jolie que l'une.
Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états.
Parlez-moi de votre santé; et pour ce que vous appelez des fadaises, je ne
trouve que cela de bon: hélas! si vous les haïssiez, vous n'auriez qu'à brûler
mes lettres sans les lire. Notre abbé vous embrasse paternellement; il vous
conjure de faire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous
voudrez faire, et de n'en point garder pour quand nous arriverons. Adieu, ma
très-chère et très-aimable; je vous recommande ma vie.
qu'il y a une chose qui m'en fera juger. Mais, mon enfant, n'admirez-vous
point les erreurs et les contre-temps que fait l'éloignement? Je suis en peine
de vous quand vous êtes en bonne santé; et quand vous serez malade, une
de vos lettres me redonnera de la joie; mais cette joie ne peut être longue;
car enfin il faut accoucher, et c'est cela qui vient dans le milieu du cœur et
qui me trouble avec raison, jusqu'à ce que j'apprenne votre heureux
accouchement. Vous êtes donc résolue d'accoucher à Lambesc? Avez-vous
votre chirurgien? La petite Deville me mande que vous le connaissez, c'est
beaucoup; je crains qu'il ne soit jeune, puisqu'il vous saigne; et les jeunes
gens n'ont guère d'expérience. Enfin je ne sais ce que je dis: mais ayez soin
de vous par-dessus toutes choses. Le passé doit vous avoir rendue sage;
pour moi, je suis d'une capacité qui me surprend.
Vous ai-je dit que je faisais planter la plus jolie place du monde? Je me
plante moi-même au milieu de la place, où personne ne me tient compagnie,
parce qu'on meurt de froid. La Mousse fait vingt tours pour s'échauffer:
l'abbé va et vient pour nos affaires; et moi, je suis là fichée avec ma
casaque, à penser à la Provence; car cette pensée ne me quitte jamais. Je
voudrais bien apprendre ici les nouvelles de votre accouchement: la fatigue
des chemins et ma violente inquiétude ne me paraissent pas deux choses
qu'on puisse supporter à la fois. Mandez-moi de bonne foi quel nom prendra
Adhémar; je le trouve empêché: M. de Grignan défend Grignan, et a raison;
Rouville[218] défend l'autre; il faudra se réduire au petit glorieux[219].
Vous voulez savoir si nous avons encore des feuilles vertes; oui,
beaucoup: elles sont mêlées d'aurore et de feuille morte, cela fait une étoffe
admirable.
Voilà deux bonnes veuves, madame de Senneterre et madame de
Leuville: l'une est plus riche que l'autre, mais l'autre est plus jolie que l'une.
Vous ne me dites rien de votre assemblée, elle dure plus que nos états.
Parlez-moi de votre santé; et pour ce que vous appelez des fadaises, je ne
trouve que cela de bon: hélas! si vous les haïssiez, vous n'auriez qu'à brûler
mes lettres sans les lire. Notre abbé vous embrasse paternellement; il vous
conjure de faire, pendant que vous y serez, tous les enfants que vous
voudrez faire, et de n'en point garder pour quand nous arriverons. Adieu, ma
très-chère et très-aimable; je vous recommande ma vie.
Page 172
76.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671.
Il m'est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère fille, la joie
que j'ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris votre
heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me suis
doutée que vous étiez accouchée; mais de ne point voir de ces aimables
dessus de lettres de votre main, c'était une étrange affaire. Il y en avait
pourtant une de vous du 15; mais je la regardais sans la voir, parce que celle
de M. de Grignan me troublait la tête; enfin je l'ai ouverte avec un
tremblement extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter au
monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie? Demandez au
coadjuteur; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous donc ce que l'on
fait? Le cœur se serre, et l'on pleure sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce
que j'ai fait, ma très-belle, avec beaucoup de plaisir: ce sont des larmes
d'une douceur qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus
brillantes. Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces
effets; pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour
remercier Dieu de cette grâce, que j'en faisais dire pour la lui demander. Si
l'état où je suis durait longtemps, la vie serait trop agréable; mais il faut
jouir du bien présent, les chagrins reviennent assez tôt. La jolie chose
d'accoucher d'un garçon, et de l'avoir fait nommer par la Provence[220]! voilà
qui est à souhait. Ma fille, je vous remercie plus de mille fois des trois
lignes que vous m'avez écrites: elles m'ont donné l'achèvement d'une joie
complète. Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse est ravi.
Adieu, mon ange; j'ai bien d'autres lettres à écrire que la vôtre.
77.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 23 décembre 1671.
Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un moment
avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée, le
petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré: vous pouvez penser avec
quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire réponse, parce que madame de la
Fayette, madame de Saint-Géran, madame de Villars, me vinrent embrasser.
Aux Rochers, dimanche 29 novembre 1671.
Il m'est impossible, très-impossible de vous dire, ma chère fille, la joie
que j'ai reçue en ouvrant ce bienheureux paquet qui m'a appris votre
heureux accouchement. En voyant une lettre de M. de Grignan, je me suis
doutée que vous étiez accouchée; mais de ne point voir de ces aimables
dessus de lettres de votre main, c'était une étrange affaire. Il y en avait
pourtant une de vous du 15; mais je la regardais sans la voir, parce que celle
de M. de Grignan me troublait la tête; enfin je l'ai ouverte avec un
tremblement extraordinaire, et j'ai trouvé tout ce que je pouvais souhaiter au
monde. Que pensez-vous qu'on fasse dans ces excès de joie? Demandez au
coadjuteur; vous ne vous y êtes jamais trouvée. Savez-vous donc ce que l'on
fait? Le cœur se serre, et l'on pleure sans pouvoir s'en empêcher; c'est ce
que j'ai fait, ma très-belle, avec beaucoup de plaisir: ce sont des larmes
d'une douceur qu'on ne peut comparer à rien, pas même aux joies les plus
brillantes. Comme vous êtes philosophe, vous savez les raisons de tous ces
effets; pour moi, je les sens, et je m'en vais faire dire autant de messes pour
remercier Dieu de cette grâce, que j'en faisais dire pour la lui demander. Si
l'état où je suis durait longtemps, la vie serait trop agréable; mais il faut
jouir du bien présent, les chagrins reviennent assez tôt. La jolie chose
d'accoucher d'un garçon, et de l'avoir fait nommer par la Provence[220]! voilà
qui est à souhait. Ma fille, je vous remercie plus de mille fois des trois
lignes que vous m'avez écrites: elles m'ont donné l'achèvement d'une joie
complète. Mon abbé est transporté comme moi, et notre Mousse est ravi.
Adieu, mon ange; j'ai bien d'autres lettres à écrire que la vôtre.
77.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 23 décembre 1671.
Je vous écris un peu de provision, parce que je veux causer un moment
avec vous. Après que j'eus envoyé mon paquet le jour de mon arrivée, le
petit Dubois m'apporta celui que je croyais égaré: vous pouvez penser avec
quelle joie je le reçus. Je n'y pus faire réponse, parce que madame de la
Fayette, madame de Saint-Géran, madame de Villars, me vinrent embrasser.
Page 173
Vous avez tous les étonnements que doit donner un malheur comme celui de
M. de Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et naturelles; tous ceux qui
ont de l'esprit les ont faites, mais on commence à n'y plus penser: voici un
bon pays pour oublier les malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage
dans un si grand désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut
le faire descendre de carrosse à un endroit dangereux; il répondit: Ces
malheurs-là ne sont pas faits pour moi. Il dit qu'il est innocent à l'égard du
roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants. Le roi n'a
rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime. Il crut qu'on le
laisserait à Pierre-Encise, et il commençait à Lyon à faire ses compliments à
M. d'Artagnan; mais quand il sut qu'on le menait à Pignerol, il soupira, et
dit: Je suis perdu. On avait grand'pitié de sa disgrâce dans les villes où il
passait: il faut avouer aussi qu'elle est extrême.
Le roi envoya querir dans ce temps-là M. de Marsillac, et lui dit: «Je
vous donne le gouvernement de Berri, qu'avait Lauzun.» Marsillac répondit:
«Sire, que Votre Majesté, qui sait mieux les règles de l'honneur que
personne du monde, se souvienne, s'il lui plaît, que je n'étais pas ami de
Lauzun; qu'elle ait la bonté de se mettre un moment à ma place, et qu'elle
juge si je dois accepter la grâce qu'elle me fait.—Vous êtes, dit le roi, trop
scrupuleux; j'en sais autant qu'un autre là-dessus; mais vous n'en devez faire
aucune difficulté.—Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses
pieds pour la remercier.—Mais, dit le roi, je vous ai donné une pension de
douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux.
—Oui, sire, je la remets entre vos mains.—Et moi, dit le roi, je vous la
donne une seconde fois, et je m'en vais vous faire honneur de vos beaux
sentiments.» En disant cela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les
scrupules de M. de Marsillac, et dit: «J'admire la différence: jamais Lauzun
n'avait daigné me remercier du gouvernement de Berri; il n'en avait pas pris
les provisions; et voilà un homme pénétré de reconnaissance.» Tout ceci est
extrêmement vrai, M. de la Rochefoucauld vient de me le conter. J'ai cru
que vous ne haïriez pas ces détails; si je me trompais, mandez-le-moi. Ce
pauvre homme est très-mal de sa goutte, et bien pis que les autres années: il
m'a bien parlé de vous; il vous aime toujours comme sa fille. Le prince de
Marsillac m'est venu voir, et l'on me parle toujours de ma chère enfant.
J'ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme; il a pleuré et
sangloté en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir mes larmes. Toute la
M. de Lauzun; toutes vos réflexions sont justes et naturelles; tous ceux qui
ont de l'esprit les ont faites, mais on commence à n'y plus penser: voici un
bon pays pour oublier les malheureux. On a su qu'il avait fait son voyage
dans un si grand désespoir, qu'on ne le quittait pas d'un moment. On voulut
le faire descendre de carrosse à un endroit dangereux; il répondit: Ces
malheurs-là ne sont pas faits pour moi. Il dit qu'il est innocent à l'égard du
roi; mais que son crime est d'avoir des ennemis trop puissants. Le roi n'a
rien dit, et ce silence déclare assez la qualité de son crime. Il crut qu'on le
laisserait à Pierre-Encise, et il commençait à Lyon à faire ses compliments à
M. d'Artagnan; mais quand il sut qu'on le menait à Pignerol, il soupira, et
dit: Je suis perdu. On avait grand'pitié de sa disgrâce dans les villes où il
passait: il faut avouer aussi qu'elle est extrême.
Le roi envoya querir dans ce temps-là M. de Marsillac, et lui dit: «Je
vous donne le gouvernement de Berri, qu'avait Lauzun.» Marsillac répondit:
«Sire, que Votre Majesté, qui sait mieux les règles de l'honneur que
personne du monde, se souvienne, s'il lui plaît, que je n'étais pas ami de
Lauzun; qu'elle ait la bonté de se mettre un moment à ma place, et qu'elle
juge si je dois accepter la grâce qu'elle me fait.—Vous êtes, dit le roi, trop
scrupuleux; j'en sais autant qu'un autre là-dessus; mais vous n'en devez faire
aucune difficulté.—Sire, puisque Votre Majesté l'approuve, je me jette à ses
pieds pour la remercier.—Mais, dit le roi, je vous ai donné une pension de
douze mille francs, en attendant que vous eussiez quelque chose de mieux.
—Oui, sire, je la remets entre vos mains.—Et moi, dit le roi, je vous la
donne une seconde fois, et je m'en vais vous faire honneur de vos beaux
sentiments.» En disant cela, il se tourne vers ses ministres, leur conte les
scrupules de M. de Marsillac, et dit: «J'admire la différence: jamais Lauzun
n'avait daigné me remercier du gouvernement de Berri; il n'en avait pas pris
les provisions; et voilà un homme pénétré de reconnaissance.» Tout ceci est
extrêmement vrai, M. de la Rochefoucauld vient de me le conter. J'ai cru
que vous ne haïriez pas ces détails; si je me trompais, mandez-le-moi. Ce
pauvre homme est très-mal de sa goutte, et bien pis que les autres années: il
m'a bien parlé de vous; il vous aime toujours comme sa fille. Le prince de
Marsillac m'est venu voir, et l'on me parle toujours de ma chère enfant.
J'ai vu M. de Mesmes, qui enfin a perdu sa chère femme; il a pleuré et
sangloté en me voyant; et moi, je n'ai jamais pu retenir mes larmes. Toute la
Page 174
France a visité cette maison; je vous conseille de lui faire vos compliments;
vous le devez, par le souvenir de Livry que vous aimez encore.
Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point que vous
me le dites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains; je crois
qu'elles le deviennent quand elles ont passé par les vôtres: enfin, ma chère
enfant, c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car, de la manière dont
vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement. M.
de Coulanges est bien en peine de savoir laquelle de vos madames y prend
goût: nous trouvons que c'est un bon signe pour elle; car mon style est si
négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour pouvoir s'en
accommoder.
J'ai envoyé querir Pecquet pour discourir de la petite vérole de votre
enfant; il en est épouvanté; mais il admire sa force d'avoir pu chasser ce
venin, et croit qu'il vivra cent ans, après avoir si bien commencé.
J'ai enfin pris courage, j'ai causé douze heures avec Coulanges[221]; je ne
comprends pas qu'on puisse parler à d'autres. C'est un grand bonheur que le
hasard m'ait fait loger chez lui. Çà, courage! mon cœur, point de faiblesse
humaine! et, en me fortifiant ainsi, j'ai passé par-dessus mes premières
faiblesses. Mais Cateau m'a mise encore une fois en déroute; elle entra, il
me sembla qu'elle me devait dire:—Madame, madame vous donne le
bonjour; elle vous prie de la venir voir.—Elle me reparla de tout votre
voyage, et que quelquefois vous vous souveniez de moi. Je fus une heure
assez impertinente: je m'amuse à votre fille; vous n'en faites pas grand cas,
mais nous vous le rendons bien: on m'embrasse, on me connaît, on me crie,
on m'appelle. Je suis maman tout court; et de celle de Provence, pas un mot.
Le roi part le 5 janvier pour Châlons, et doit faire plusieurs autres tours:
quelques revues chemin faisant; le voyage sera de douze jours, mais les
officiers et les troupes iront plus loin: pour moi, je soupçonne encore
quelque expédition comme celle de la Franche-Comté. Vous savez que le
roi est un héros de toutes les saisons[222]. Les pauvres courtisans sont
désolés; ils n'ont pas un sou. Brancas me demanda hier de bonne foi si je ne
voudrais point prêter sur gages, et m'assura qu'il n'en parlerait point, et qu'il
aimerait mieux avoir affaire à moi qu'à un autre. La Trousse me prie de lui
apprendre quelques-uns des secrets de Pomenars, pour subsister
vous le devez, par le souvenir de Livry que vous aimez encore.
Est-il possible que mes lettres vous soient agréables au point que vous
me le dites? Je ne les sens point telles en sortant de mes mains; je crois
qu'elles le deviennent quand elles ont passé par les vôtres: enfin, ma chère
enfant, c'est un grand bonheur que vous les aimiez; car, de la manière dont
vous en êtes accablée, vous seriez fort à plaindre si cela était autrement. M.
de Coulanges est bien en peine de savoir laquelle de vos madames y prend
goût: nous trouvons que c'est un bon signe pour elle; car mon style est si
négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour pouvoir s'en
accommoder.
J'ai envoyé querir Pecquet pour discourir de la petite vérole de votre
enfant; il en est épouvanté; mais il admire sa force d'avoir pu chasser ce
venin, et croit qu'il vivra cent ans, après avoir si bien commencé.
J'ai enfin pris courage, j'ai causé douze heures avec Coulanges[221]; je ne
comprends pas qu'on puisse parler à d'autres. C'est un grand bonheur que le
hasard m'ait fait loger chez lui. Çà, courage! mon cœur, point de faiblesse
humaine! et, en me fortifiant ainsi, j'ai passé par-dessus mes premières
faiblesses. Mais Cateau m'a mise encore une fois en déroute; elle entra, il
me sembla qu'elle me devait dire:—Madame, madame vous donne le
bonjour; elle vous prie de la venir voir.—Elle me reparla de tout votre
voyage, et que quelquefois vous vous souveniez de moi. Je fus une heure
assez impertinente: je m'amuse à votre fille; vous n'en faites pas grand cas,
mais nous vous le rendons bien: on m'embrasse, on me connaît, on me crie,
on m'appelle. Je suis maman tout court; et de celle de Provence, pas un mot.
Le roi part le 5 janvier pour Châlons, et doit faire plusieurs autres tours:
quelques revues chemin faisant; le voyage sera de douze jours, mais les
officiers et les troupes iront plus loin: pour moi, je soupçonne encore
quelque expédition comme celle de la Franche-Comté. Vous savez que le
roi est un héros de toutes les saisons[222]. Les pauvres courtisans sont
désolés; ils n'ont pas un sou. Brancas me demanda hier de bonne foi si je ne
voudrais point prêter sur gages, et m'assura qu'il n'en parlerait point, et qu'il
aimerait mieux avoir affaire à moi qu'à un autre. La Trousse me prie de lui
apprendre quelques-uns des secrets de Pomenars, pour subsister
Page 175
honnêtement; enfin, ils sont abîmés. Voilà Châtillon, que j'exhorte à vous
faire un impromptu; il me demande huit jours, et je l'assure déjà qu'il ne
sera que réchauffé, et qu'il le tirera du fond de cette gibecière que vous
connaissez. Adieu, belle comtesse, il y a raison partout; cette lettre est
devenue un juste volume. J'embrasse le laborieux Grignan, le seigneur
Corbeau[223], le présomptueux Adhémar, et le fortuné Louis-Provence, sur
qui tous les astrologues disent que les fées ont soufflé. E con questo mi
raccommando.
78.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, le jour de Noël, vendredi 1671.
Le lendemain que j'eus reçu votre lettre, M. le Camus me vint voir: je
l'entretins de ce qu'il avait à dire sur les soins, le zèle et l'application de M.
de Grignan pour faire réussir l'affaire de Sa Majesté. M. de Lavardin, qui
vint aussi, m'assura qu'il en rendrait compte en bon lieu avant la fin du jour.
Je ne pouvais trouver deux hommes plus propres à mon dessein, c'est la
basse et le dessus. Le soir, j'allai chez M. d'Uzès, qui est encore dans sa
chambre; nous parlâmes fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes
choses, et le dessein qu'on avait d'envoyer un ordre pour séparer
l'assemblée, et de faire sentir en quelque autre occasion ce que c'est de ne
pas obéir.
Au reste, ma fille, j'ai le cœur serré, et très-serré, de ne point vous avoir
ici: je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un que j'aimasse autant
que vous, je serais consolée de votre absence; mais je n'ai pas encore trouvé
cette égalité, ni rien qui en approche: mille choses imprévues me font
souvenir de vous par-dessus le souvenir ordinaire, et me mettent en déroute.
Je suis en peine de savoir où vous irez après votre assemblée. Aix et Arles
sont empestés de la petite vérole, Grignan est bien froid, Salon est bien seul;
venez dans ma chambre, ma chère enfant, vous y serez très-bien reçue.
Adieu, vous en voilà quitte pour cette fois; ce ne sera point ici un second
tome, je ne sais plus rien: si vous vouliez me faire des questions, on vous
répondrait. J'ai été cette nuit aux Minimes; je m'en vais en Bourdaloue; on
dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit trois points de
la retraite de Tréville[224]; il n'y manquait que le nom, mais il n'en était pas
faire un impromptu; il me demande huit jours, et je l'assure déjà qu'il ne
sera que réchauffé, et qu'il le tirera du fond de cette gibecière que vous
connaissez. Adieu, belle comtesse, il y a raison partout; cette lettre est
devenue un juste volume. J'embrasse le laborieux Grignan, le seigneur
Corbeau[223], le présomptueux Adhémar, et le fortuné Louis-Provence, sur
qui tous les astrologues disent que les fées ont soufflé. E con questo mi
raccommando.
78.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, le jour de Noël, vendredi 1671.
Le lendemain que j'eus reçu votre lettre, M. le Camus me vint voir: je
l'entretins de ce qu'il avait à dire sur les soins, le zèle et l'application de M.
de Grignan pour faire réussir l'affaire de Sa Majesté. M. de Lavardin, qui
vint aussi, m'assura qu'il en rendrait compte en bon lieu avant la fin du jour.
Je ne pouvais trouver deux hommes plus propres à mon dessein, c'est la
basse et le dessus. Le soir, j'allai chez M. d'Uzès, qui est encore dans sa
chambre; nous parlâmes fort de vos affaires. Nous avions appris les mêmes
choses, et le dessein qu'on avait d'envoyer un ordre pour séparer
l'assemblée, et de faire sentir en quelque autre occasion ce que c'est de ne
pas obéir.
Au reste, ma fille, j'ai le cœur serré, et très-serré, de ne point vous avoir
ici: je serais bien plus heureuse s'il y avait quelqu'un que j'aimasse autant
que vous, je serais consolée de votre absence; mais je n'ai pas encore trouvé
cette égalité, ni rien qui en approche: mille choses imprévues me font
souvenir de vous par-dessus le souvenir ordinaire, et me mettent en déroute.
Je suis en peine de savoir où vous irez après votre assemblée. Aix et Arles
sont empestés de la petite vérole, Grignan est bien froid, Salon est bien seul;
venez dans ma chambre, ma chère enfant, vous y serez très-bien reçue.
Adieu, vous en voilà quitte pour cette fois; ce ne sera point ici un second
tome, je ne sais plus rien: si vous vouliez me faire des questions, on vous
répondrait. J'ai été cette nuit aux Minimes; je m'en vais en Bourdaloue; on
dit qu'il s'est mis à dépeindre les gens, et que l'autre jour il fit trois points de
la retraite de Tréville[224]; il n'y manquait que le nom, mais il n'en était pas
Page 176
besoin: avec tout cela on dit qu'il passe toutes les merveilles passées, et que
personne n'a prêché jusqu'ici. Mille compliment aux Grignans.
79.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, le 1er jour de l'an 1672.
J'étais hier au soir chez M. d'Uzès: nous résolûmes de vous envoyer un
courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succès de son
audience chez M. le Tellier, et même s'il voulait que j'y menasse madame de
Coulanges[225]; mais comme il est dix heures du soir, et que je n'ai point de
ses nouvelles, je vous écris tout simplement: M. d'Uzès aura soin de vous
instruire de ce qu'il a fait. Il faut tâcher d'adoucir les ordres rigoureux, en
faisant voir que ce serait ôter à M. de Grignan le moyen de servir le roi, que
de le rendre odieux à la province: et quand on serait obligé d'envoyer des
ordres, il y a des gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre
l'exécution jusqu'à la réponse de Sa Majesté, à laquelle M. de Grignan
écrirait une lettre d'un homme qui est sur les lieux, et qui voit que, pour le
bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette
fois. Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan pour
avoir trop peu considéré son pays, en comparaison de l'obéissance qu'il
voulait établir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout le
monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui admirent la
beauté de la place où il est n'en savent pas les difficultés. Par exemple,
n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le voyage du roi est entièrement
rompu, mais les troupes marchent toujours à Metz. Sévigné y est déjà; la
Trousse s'en va; tous deux plus chargés de bonnes intentions que d'argent
comptant. Voilà l'archevêque de Reims qui commence par vous faire mille
compliments très-sincères; il dit que M. d'Uzès n'a point vu son père
aujourd'hui: il m'assure encore que le roi est très-content de votre mari; qu'il
reçoit le présent de votre province; mais que, pour n'avoir pas été obéi
ponctuellement, il envoie des lettres de cachet pour exiler des consuls: on
ne peut en dire davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en général, c'est
d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut
tâcher aussi de ménager un peu les cœurs des Provençaux, afin d'être plus
en état de faire obéir au roi dans ce pays-là.
personne n'a prêché jusqu'ici. Mille compliment aux Grignans.
79.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, le 1er jour de l'an 1672.
J'étais hier au soir chez M. d'Uzès: nous résolûmes de vous envoyer un
courrier. Il m'avait promis de me faire savoir aujourd'hui le succès de son
audience chez M. le Tellier, et même s'il voulait que j'y menasse madame de
Coulanges[225]; mais comme il est dix heures du soir, et que je n'ai point de
ses nouvelles, je vous écris tout simplement: M. d'Uzès aura soin de vous
instruire de ce qu'il a fait. Il faut tâcher d'adoucir les ordres rigoureux, en
faisant voir que ce serait ôter à M. de Grignan le moyen de servir le roi, que
de le rendre odieux à la province: et quand on serait obligé d'envoyer des
ordres, il y a des gens sages qui disent qu'il en faudrait suspendre
l'exécution jusqu'à la réponse de Sa Majesté, à laquelle M. de Grignan
écrirait une lettre d'un homme qui est sur les lieux, et qui voit que, pour le
bien de son service, il faut tâcher d'obtenir un pardon de sa bonté pour cette
fois. Si vous saviez comme certaines gens blâment M. de Grignan pour
avoir trop peu considéré son pays, en comparaison de l'obéissance qu'il
voulait établir, vous verriez bien qu'il est difficile de contenter tout le
monde; et s'il avait fait autrement, ce serait encore pis. Ceux qui admirent la
beauté de la place où il est n'en savent pas les difficultés. Par exemple,
n'êtes-vous pas à plaindre présentement? Le voyage du roi est entièrement
rompu, mais les troupes marchent toujours à Metz. Sévigné y est déjà; la
Trousse s'en va; tous deux plus chargés de bonnes intentions que d'argent
comptant. Voilà l'archevêque de Reims qui commence par vous faire mille
compliments très-sincères; il dit que M. d'Uzès n'a point vu son père
aujourd'hui: il m'assure encore que le roi est très-content de votre mari; qu'il
reçoit le présent de votre province; mais que, pour n'avoir pas été obéi
ponctuellement, il envoie des lettres de cachet pour exiler des consuls: on
ne peut en dire davantage par la poste. Ce qu'il faut faire en général, c'est
d'être toujours très-passionné pour le service de Sa Majesté; mais il faut
tâcher aussi de ménager un peu les cœurs des Provençaux, afin d'être plus
en état de faire obéir au roi dans ce pays-là.
Page 177
M. de la Rochefoucauld vous mande, et moi avec lui, que si la lettre que
vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne, c'est que vous ne vous y
connaissez pas: il a raison, cette lettre est très-agréable et très-spirituelle: en
voilà la réponse. Adieu, ma chère comtesse; je pense à vous jour et nuit.
Donnez-moi des moyens de vous servir pour amuser ma tendresse.
80.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mardi 5 janvier 1672.
Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de
Hollande[226]: il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de Bouillon et
M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait. L'ambassadeur présenta
sa lettre au roi, qui ne la lut pas, quoique le Hollandais proposât d'en faire la
lecture: le roi lui dit qu'il en savait le contenu, et qu'il en avait une copie
dans sa poche. L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui
étaient dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés
scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa
Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils
entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre sur
eux; qu'ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce qu'il lui plairait
d'ordonner; et qu'ils la suppliaient de se souvenir des bontés que les rois ses
prédécesseurs avaient eues pour eux, et auxquelles ils devaient toute leur
grandeur. Le roi prit la parole, et dit, avec une majesté et une grâce
merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses ennemis contre lui; qu'il avait
cru qu'il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre; et que c'est ce
qui l'avait obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être
en état de se défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et
qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa gloire
et pour le bien de son État; et fit comprendre ensuite à l'ambassadeur, par un
signe de tête, qu'il ne voulait point de réplique. La lettre s'est trouvée
conforme au discours de l'ambassadeur, hormis qu'elle finissait par assurer
Sa Majesté qu'ils feraient tout ce qu'elle ordonnerait, pourvu qu'il ne leur en
coûtât point de se brouiller avec leurs alliés.
Ce même jour, M. de la Feuillade fut reçu à la tête du régiment des
gardes, et prêta le serment entre les mains d'un maréchal de France, comme
vous lui avez écrite ne vous paraît pas bonne, c'est que vous ne vous y
connaissez pas: il a raison, cette lettre est très-agréable et très-spirituelle: en
voilà la réponse. Adieu, ma chère comtesse; je pense à vous jour et nuit.
Donnez-moi des moyens de vous servir pour amuser ma tendresse.
80.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mardi 5 janvier 1672.
Le roi donna hier, lundi 4 janvier, audience à l'ambassadeur de
Hollande[226]: il voulut que M. le Prince, M. de Turenne, M. de Bouillon et
M. de Créqui fussent témoins de ce qui se passerait. L'ambassadeur présenta
sa lettre au roi, qui ne la lut pas, quoique le Hollandais proposât d'en faire la
lecture: le roi lui dit qu'il en savait le contenu, et qu'il en avait une copie
dans sa poche. L'ambassadeur s'étendit fort au long sur les justifications qui
étaient dans la lettre, et que messieurs les états s'étaient examinés
scrupuleusement, pour voir ce qu'ils auraient pu faire qui déplût à Sa
Majesté; qu'ils n'avaient jamais manqué de respect, et que cependant ils
entendaient dire que tout ce grand armement n'était fait que pour fondre sur
eux; qu'ils étaient prêts de satisfaire Sa Majesté dans tout ce qu'il lui plairait
d'ordonner; et qu'ils la suppliaient de se souvenir des bontés que les rois ses
prédécesseurs avaient eues pour eux, et auxquelles ils devaient toute leur
grandeur. Le roi prit la parole, et dit, avec une majesté et une grâce
merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses ennemis contre lui; qu'il avait
cru qu'il était de sa prudence de ne se pas laisser surprendre; et que c'est ce
qui l'avait obligé à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être
en état de se défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et
qu'au printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa gloire
et pour le bien de son État; et fit comprendre ensuite à l'ambassadeur, par un
signe de tête, qu'il ne voulait point de réplique. La lettre s'est trouvée
conforme au discours de l'ambassadeur, hormis qu'elle finissait par assurer
Sa Majesté qu'ils feraient tout ce qu'elle ordonnerait, pourvu qu'il ne leur en
coûtât point de se brouiller avec leurs alliés.
Ce même jour, M. de la Feuillade fut reçu à la tête du régiment des
gardes, et prêta le serment entre les mains d'un maréchal de France, comme
Page 178
c'est la coutume; et le roi, qui était présent, dit lui-même au régiment qu'il
leur donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et lui mit la pique à la
main, chose qui ne se fait jamais que par le commissaire, de la part du roi;
mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur ni nul agrément ne manquât à
cette cérémonie.
MM. Dangeau et Langlée[227] ont eu de grosses paroles, à la rue des
Jacobins, sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça, Langlée
repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il était Dangeau, et
qu'il n'était pas sur le pied dans le monde d'un homme redoutable. On les
accommoda; ils ont tous deux tort, et les reproches furent violents et peu
agréables pour l'un et pour l'autre. Langlée est fier et familier au possible; il
jouait l'autre jour au brelan avec le comte de Gramont, qui lui dit, sur
quelques manières un peu libres: «M. de Langlée, gardez ces familiarités-là
pour quand vous jouerez avec le roi.»
Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre sa
charge[228]; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde croit, et
moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes, pour se retirer, et
songer uniquement à l'affaire de son salut.
M. le procureur général de la cour des aides (Nicolas le Camus) est
premier président de la même compagnie: ce changement est grand pour
lui; ne manquez pas de lui écrire l'un ou l'autre, et que celui qui n'écrira pas
écrive un mot dans la lettre de celui qui écrira. Le président de Nicolaï est
remis dans sa charge[229]. Voilà donc ce qui s'appelle des nouvelles.
81.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 6 janvier 1672.
Enfin, ma chère fille, vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à
mille lieues de moi; vous ne sauriez pourtant empêcher que cet ordre de la
Providence ne me soit bien dur et bien sensible: je ne m'accoutumerai de
longtemps à cet éloignement: je coupe court, parce que je ne veux point
m'embarquer à vous dire les sentiments de mon cœur là-dessus: je ne veux
point vous donner un mauvais exemple, ni ébranler votre courage par le
récit de mes faiblesses; conservez toute votre raison; jouissez de la grandeur
leur donnait M. de la Feuillade pour mestre de camp, et lui mit la pique à la
main, chose qui ne se fait jamais que par le commissaire, de la part du roi;
mais Sa Majesté a voulu que nulle faveur ni nul agrément ne manquât à
cette cérémonie.
MM. Dangeau et Langlée[227] ont eu de grosses paroles, à la rue des
Jacobins, sur un payement de l'argent du jeu. Dangeau menaça, Langlée
repoussa l'injure par lui dire qu'il ne se souvenait pas qu'il était Dangeau, et
qu'il n'était pas sur le pied dans le monde d'un homme redoutable. On les
accommoda; ils ont tous deux tort, et les reproches furent violents et peu
agréables pour l'un et pour l'autre. Langlée est fier et familier au possible; il
jouait l'autre jour au brelan avec le comte de Gramont, qui lui dit, sur
quelques manières un peu libres: «M. de Langlée, gardez ces familiarités-là
pour quand vous jouerez avec le roi.»
Le maréchal de Bellefonds a demandé permission au roi de vendre sa
charge[228]; jamais personne ne la fera si bien que lui. Tout le monde croit, et
moi plus que les autres, que c'est pour payer ses dettes, pour se retirer, et
songer uniquement à l'affaire de son salut.
M. le procureur général de la cour des aides (Nicolas le Camus) est
premier président de la même compagnie: ce changement est grand pour
lui; ne manquez pas de lui écrire l'un ou l'autre, et que celui qui n'écrira pas
écrive un mot dans la lettre de celui qui écrira. Le président de Nicolaï est
remis dans sa charge[229]. Voilà donc ce qui s'appelle des nouvelles.
81.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 6 janvier 1672.
Enfin, ma chère fille, vous ne voulez pas que je pleure de vous voir à
mille lieues de moi; vous ne sauriez pourtant empêcher que cet ordre de la
Providence ne me soit bien dur et bien sensible: je ne m'accoutumerai de
longtemps à cet éloignement: je coupe court, parce que je ne veux point
m'embarquer à vous dire les sentiments de mon cœur là-dessus: je ne veux
point vous donner un mauvais exemple, ni ébranler votre courage par le
récit de mes faiblesses; conservez toute votre raison; jouissez de la grandeur
Page 179
de votre âme, pendant que je m'aiderai, comme je pourrai, de toute la
tendresse de la mienne. Je fus hier à Saint-Germain, la reine m'attaqua la
première; je fis ma cour à vos dépens, comme j'ai coutume. On traita à fond
le chapitre de l'accouchement, à propos du vôtre; puis on parla de mon
voyage de Provence, un mot sur celui de Bretagne, et sur le bonheur de
madame de Chaulnes, de m'y avoir trouvée: nous étions là toutes deux. Pour
Monsieur, il me tira près d'une fenêtre pour me parler de vous, et m'ordonna
très-sérieusement de vous faire ses compliments, et de vous dire la joie qu'il
avait de votre joli accouchement: il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne
tint qu'à moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service, étant las,
comme on dit, d'adorer l'ange (madame de Grancey): je fis de telles offres
le cas que je devais. Je trouvai Madame mieux que je ne pensais, mais d'une
sincérité charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec
Monseigneur. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compliments qu'on
me fit, et à vous aussi; et de tout cela, autant en emporte le vent: on est ravi
de revenir chez soi. Madame de Richelieu me parut abattue; elle fera
réponse à M. de Grignan; les fatigues de la cour ont rabaissé son caquet;
son moulin me parut en chômage. Mais qui pensez-vous qu'on trouve chez
moi? des Provençaux; ils m'ont tartufiée. De quoi parle-t-on? de madame de
Grignan; qui est-ce qui entre dans ma chambre? votre petite: vous dites
qu'elle me fait souvenir de vous, c'est bien dit; vous voulez bien au moins
que je vous réponde qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse, où
vais-je? chez madame de Valavoire; pour quoi faire? pour parler de
Provence, de vos affaires et de vos commissions que j'aime uniquement.
Enfin Coulanges disait l'autre jour: Voyez-vous bien cette femme-là? Elle
est toujours en présence de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne,
vous avez peur que je ne sois ridicule; non, ne craignez rien; on ne peut
l'être avec une si agréable folie; et de plus, c'est que je me ménage selon les
lieux, les temps, et les personnes avec qui je suis; et l'on jurerait quelquefois
que je ne songe guère à vous: ce n'est pas où je suis le plus en liberté.
Je reçois votre lettre du 30: vous me déplaisez, mon enfant, en parlant,
comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir prenez-vous à dire
du mal de votre esprit, de votre style? à vous comparer à la princesse
d'Harcourt[230]? Où pêchez-vous cette fausse et offensante humilité? Elle
blesse mon cœur, elle offense la justice, elle choque la vérité; quelles
manières! ah, ma bonne! changez-les, je vous en conjure, et voyez les
tendresse de la mienne. Je fus hier à Saint-Germain, la reine m'attaqua la
première; je fis ma cour à vos dépens, comme j'ai coutume. On traita à fond
le chapitre de l'accouchement, à propos du vôtre; puis on parla de mon
voyage de Provence, un mot sur celui de Bretagne, et sur le bonheur de
madame de Chaulnes, de m'y avoir trouvée: nous étions là toutes deux. Pour
Monsieur, il me tira près d'une fenêtre pour me parler de vous, et m'ordonna
très-sérieusement de vous faire ses compliments, et de vous dire la joie qu'il
avait de votre joli accouchement: il appuya sur cela d'une telle sorte, qu'il ne
tint qu'à moi d'entendre qu'il voulait s'attacher à votre service, étant las,
comme on dit, d'adorer l'ange (madame de Grancey): je fis de telles offres
le cas que je devais. Je trouvai Madame mieux que je ne pensais, mais d'une
sincérité charmante. Je ne pus voir M. de Montausier; il était enfermé avec
Monseigneur. Je ne finirais jamais de vous dire tous les compliments qu'on
me fit, et à vous aussi; et de tout cela, autant en emporte le vent: on est ravi
de revenir chez soi. Madame de Richelieu me parut abattue; elle fera
réponse à M. de Grignan; les fatigues de la cour ont rabaissé son caquet;
son moulin me parut en chômage. Mais qui pensez-vous qu'on trouve chez
moi? des Provençaux; ils m'ont tartufiée. De quoi parle-t-on? de madame de
Grignan; qui est-ce qui entre dans ma chambre? votre petite: vous dites
qu'elle me fait souvenir de vous, c'est bien dit; vous voulez bien au moins
que je vous réponde qu'il n'est pas besoin de cela. Je monte en carrosse, où
vais-je? chez madame de Valavoire; pour quoi faire? pour parler de
Provence, de vos affaires et de vos commissions que j'aime uniquement.
Enfin Coulanges disait l'autre jour: Voyez-vous bien cette femme-là? Elle
est toujours en présence de sa fille. Vous voilà en peine de moi, ma bonne,
vous avez peur que je ne sois ridicule; non, ne craignez rien; on ne peut
l'être avec une si agréable folie; et de plus, c'est que je me ménage selon les
lieux, les temps, et les personnes avec qui je suis; et l'on jurerait quelquefois
que je ne songe guère à vous: ce n'est pas où je suis le plus en liberté.
Je reçois votre lettre du 30: vous me déplaisez, mon enfant, en parlant,
comme vous faites, de vos aimables lettres: quel plaisir prenez-vous à dire
du mal de votre esprit, de votre style? à vous comparer à la princesse
d'Harcourt[230]? Où pêchez-vous cette fausse et offensante humilité? Elle
blesse mon cœur, elle offense la justice, elle choque la vérité; quelles
manières! ah, ma bonne! changez-les, je vous en conjure, et voyez les
Page 180
choses comme elles sont: si cela est, vous n'aurez plus qu'à vous défendre
de la vanité, et ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous.
Votre maigreur me tue: hélas! où est le temps que vous ne mangiez qu'une
tête de bécasse par jour, et que vous mouriez de peur d'être trop grasse?
On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et madame
Scarron[231] se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu autrefois
une mauvaise cause, à la même place, et sur le même tapis où nous étions: il
y avait madame de la Fayette, madame Scarron, Segrais, Caderousse, l'abbé
Têtu, Guilleragues, Brancas. Vous n'êtes jamais oubliée, ni tout ce que vous
valez: tout est encore vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous
soyez reine, le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la vie
qu'on fait ici et à Saint-Germain; tellement qu'on soupire toujours. Vous
savez bien que Lauzun, en entrant en prison, dit: In sæcula sæculorum; et je
crois qu'on eût répondu ici en certain endroit, amen, et en d'autres, non.
Vraiment, quand il était jaloux de votre voisine, il lui crevait les yeux, il lui
marchait sur la main[232]: et que n'a-t-il pas fait à d'autres? Ah! quelle folie
de faire des péchés de cent dix lieues loin!
Votre enfant est jolie; elle a un son de voix qui m'entre dans le cœur:
elle a de petites manières qui plaisent, je m'en amuse et je l'aime; mais je
n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par-dessus
la tête. Je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de mon cœur.
82.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 13 janvier 1672.
Eh! mon Dieu, ma fille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous à
dire du mal de votre personne, de votre esprit; à rabaisser votre bonne
conduite; à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté pour songer à vous?
Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela, j'en suis blessée, vous
me fâchez; et quoique je ne dusse peut-être pas répondre à des choses que
vous dites en badinant, je ne puis m'empêcher de vous en gronder,
préférablement à tout ce que j'ai à vous mander. Vous êtes bonne encore
quand vous dites que vous avez peur des beaux esprits: hélas! si vous saviez
qu'ils sont petits de près, et combien ils sont quelquefois empêchés de leurs
personnes, vous les remettriez bientôt à hauteur d'appui. Vous souvient-il
de la vanité, et ce sera une affaire à régler entre votre confesseur et vous.
Votre maigreur me tue: hélas! où est le temps que vous ne mangiez qu'une
tête de bécasse par jour, et que vous mouriez de peur d'être trop grasse?
On était hier sur votre chapitre chez madame de Coulanges; et madame
Scarron[231] se souvint avec combien d'esprit vous aviez soutenu autrefois
une mauvaise cause, à la même place, et sur le même tapis où nous étions: il
y avait madame de la Fayette, madame Scarron, Segrais, Caderousse, l'abbé
Têtu, Guilleragues, Brancas. Vous n'êtes jamais oubliée, ni tout ce que vous
valez: tout est encore vif; mais quand je pense où vous êtes, quoique vous
soyez reine, le moyen de ne pas soupirer? Nous soupirons encore de la vie
qu'on fait ici et à Saint-Germain; tellement qu'on soupire toujours. Vous
savez bien que Lauzun, en entrant en prison, dit: In sæcula sæculorum; et je
crois qu'on eût répondu ici en certain endroit, amen, et en d'autres, non.
Vraiment, quand il était jaloux de votre voisine, il lui crevait les yeux, il lui
marchait sur la main[232]: et que n'a-t-il pas fait à d'autres? Ah! quelle folie
de faire des péchés de cent dix lieues loin!
Votre enfant est jolie; elle a un son de voix qui m'entre dans le cœur:
elle a de petites manières qui plaisent, je m'en amuse et je l'aime; mais je
n'ai pas encore compris que ce degré puisse jamais vous passer par-dessus
la tête. Je vous embrasse de toute la plus vive tendresse de mon cœur.
82.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 13 janvier 1672.
Eh! mon Dieu, ma fille, que me dites-vous? Quel plaisir prenez-vous à
dire du mal de votre personne, de votre esprit; à rabaisser votre bonne
conduite; à trouver qu'il faut avoir bien de la bonté pour songer à vous?
Quoique assurément vous ne pensiez point tout cela, j'en suis blessée, vous
me fâchez; et quoique je ne dusse peut-être pas répondre à des choses que
vous dites en badinant, je ne puis m'empêcher de vous en gronder,
préférablement à tout ce que j'ai à vous mander. Vous êtes bonne encore
quand vous dites que vous avez peur des beaux esprits: hélas! si vous saviez
qu'ils sont petits de près, et combien ils sont quelquefois empêchés de leurs
personnes, vous les remettriez bientôt à hauteur d'appui. Vous souvient-il
Page 181
combien vous en étiez quelquefois excédée? Prenez garde que l'éloignement
ne vous grossisse les objets; c'est un effet assez ordinaire.
Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron: elle a l'esprit
aimable et merveilleusement droit; c'est un plaisir que de l'entendre
raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît bien.
Les désespoirs qu'avait cette d'Heudicourt dans le temps que sa place
paraissait si miraculeuse; les rages continuelles de Lauzun, les noirs
chagrins ou les tristes ennuis des dames de Saint-Germain, et peut-être que
la plus enviée (madame de Montespan) n'en est pas toujours exempte: c'est
une plaisante chose que de l'entendre causer sur tout cela. Ces discours nous
mènent quelquefois bien loin de moralité en moralité, tantôt chrétienne, et
tantôt politique. Nous parlons très-souvent de vous; elle aime votre esprit et
vos manières; et quand vous vous retrouverez ici, vous n'aurez point à
craindre de n'être pas à la mode.
Mais écoutez la bonté du roi, et songez au plaisir de servir un si aimable
maître. Il a fait appeler le maréchal de Bellefonds dans son cabinet, et lui a
dit: «Monsieur le maréchal, je veux savoir pourquoi vous me voulez quitter:
est-ce dévotion? est-ce envie de vous retirer? est-ce l'accablement de vos
dettes? Si c'est le dernier, j'y veux donner ordre, et entrer dans le détail de
vos affaires.» Le maréchal fut sensiblement touché de cette bonté. «Sire,
dit-il, ce sont mes dettes; je suis abîmé; je ne puis voir souffrir quelques-uns
de mes amis qui m'ont assisté, et que je ne puis satisfaire. Hé bien! dit le
roi, il faut assurer leur dette: je vous donne cent mille francs de votre
maison de Versailles, et un brevet de retenue de quatre cent mille francs, qui
servira d'assurance, si vous veniez à mourir; vous payerez les arrérages avec
les cent mille francs; cela étant, vous demeurerez à mon service.» En vérité,
il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas obéir à un maître qui entre
avec tant de bonté dans les intérêts d'un de ses domestiques: aussi le
maréchal n'y résista pas; et le voilà remis à sa place et comblé de bienfaits.
Tout ce détail est vrai.
Il y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à Saint-
Germain. Le roi a une application à divertir Madame, qu'il n'a jamais eue
pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle Bajazet, et qui lève la
paille; vraiment elle ne va pas empirando comme les autres. M. de
Tallard[233] dit qu'elle est autant au-dessus des pièces de Corneille, que celles
ne vous grossisse les objets; c'est un effet assez ordinaire.
Nous soupons tous les soirs avec madame Scarron: elle a l'esprit
aimable et merveilleusement droit; c'est un plaisir que de l'entendre
raisonner sur les horribles agitations d'un certain pays qu'elle connaît bien.
Les désespoirs qu'avait cette d'Heudicourt dans le temps que sa place
paraissait si miraculeuse; les rages continuelles de Lauzun, les noirs
chagrins ou les tristes ennuis des dames de Saint-Germain, et peut-être que
la plus enviée (madame de Montespan) n'en est pas toujours exempte: c'est
une plaisante chose que de l'entendre causer sur tout cela. Ces discours nous
mènent quelquefois bien loin de moralité en moralité, tantôt chrétienne, et
tantôt politique. Nous parlons très-souvent de vous; elle aime votre esprit et
vos manières; et quand vous vous retrouverez ici, vous n'aurez point à
craindre de n'être pas à la mode.
Mais écoutez la bonté du roi, et songez au plaisir de servir un si aimable
maître. Il a fait appeler le maréchal de Bellefonds dans son cabinet, et lui a
dit: «Monsieur le maréchal, je veux savoir pourquoi vous me voulez quitter:
est-ce dévotion? est-ce envie de vous retirer? est-ce l'accablement de vos
dettes? Si c'est le dernier, j'y veux donner ordre, et entrer dans le détail de
vos affaires.» Le maréchal fut sensiblement touché de cette bonté. «Sire,
dit-il, ce sont mes dettes; je suis abîmé; je ne puis voir souffrir quelques-uns
de mes amis qui m'ont assisté, et que je ne puis satisfaire. Hé bien! dit le
roi, il faut assurer leur dette: je vous donne cent mille francs de votre
maison de Versailles, et un brevet de retenue de quatre cent mille francs, qui
servira d'assurance, si vous veniez à mourir; vous payerez les arrérages avec
les cent mille francs; cela étant, vous demeurerez à mon service.» En vérité,
il faudrait avoir le cœur bien dur pour ne pas obéir à un maître qui entre
avec tant de bonté dans les intérêts d'un de ses domestiques: aussi le
maréchal n'y résista pas; et le voilà remis à sa place et comblé de bienfaits.
Tout ce détail est vrai.
Il y a tous les soirs des bals, des comédies et des mascarades à Saint-
Germain. Le roi a une application à divertir Madame, qu'il n'a jamais eue
pour l'autre. Racine a fait une tragédie qui s'appelle Bajazet, et qui lève la
paille; vraiment elle ne va pas empirando comme les autres. M. de
Tallard[233] dit qu'elle est autant au-dessus des pièces de Corneille, que celles
Page 182
de Corneille sont au-dessus de celles de Boyer: voilà ce qui s'appelle louer;
il ne faut point tenir les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et
par nos oreilles.
il ne faut point tenir les vérités captives. Nous en jugerons par nos yeux et
par nos oreilles.
Page 183
Du bruit de Bajazet mon âme importunée[234],
fait que je veux aller à la comédie; enfin nous en jugerons.
J'ai été à Livry; hélas! ma chère enfant, que je vous ai bien tenu parole,
et que j'ai songé tendrement à vous! Il y faisait très-beau, quoique très-froid;
mais le soleil brillait; tous les arbres étaient parés de perles et de cristaux:
cette diversité ne déplaît point. Je me promenai fort: je fus le lendemain
dîner à Pomponne: quel moyen de vous redire ce qui fut dit en cinq heures?
je ne m'y ennuyai point. M. de Pomponne sera ici dans quatre jours; ce
serait un grand chagrin pour moi si jamais j'étais obligée à lui aller parler
pour vos affaires de Provence: tout de bon, il ne m'écouterait pas; vous
voyez que je fais un peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M.
d'Uzès; c'est ce qui s'appelle les grosses cordes; je n'ai jamais vu un homme,
ni d'un meilleur esprit, ni d'un meilleur conseil: je l'attends pour vous parler
de ce qu'il aura fait à Saint-Germain.
Vous me priez de vous écrire de grandes lettres; je pense que vous devez
en être contente; je suis quelquefois épouvantée de leur immensité: ce sont
toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous conjure de
vous conserver dans ce bienheureux état, et ne passez point d'une extrémité
à l'autre. De bonne foi; prenez du temps pour vous rétablir, et ne tentez
point Dieu par vos dialogues et par votre voisinage.
83.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672.
Je vous ai écrit ce matin, ma fille, par le courrier qui vous porte toutes
les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affaires de Provence;
mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il ne soit pas dit que la poste
arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de bon, ma belle, je crois que
vous les aimez; vous me le dites: pourquoi voudriez-vous me tromper en
vous trompant vous-même? Mais si par hasard cela n'était pas, vous seriez à
plaindre de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes
lettres: les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre
belle âme: c'est Langlade qui dit, la belle âme, pour badiner; mais, de bonne
fait que je veux aller à la comédie; enfin nous en jugerons.
J'ai été à Livry; hélas! ma chère enfant, que je vous ai bien tenu parole,
et que j'ai songé tendrement à vous! Il y faisait très-beau, quoique très-froid;
mais le soleil brillait; tous les arbres étaient parés de perles et de cristaux:
cette diversité ne déplaît point. Je me promenai fort: je fus le lendemain
dîner à Pomponne: quel moyen de vous redire ce qui fut dit en cinq heures?
je ne m'y ennuyai point. M. de Pomponne sera ici dans quatre jours; ce
serait un grand chagrin pour moi si jamais j'étais obligée à lui aller parler
pour vos affaires de Provence: tout de bon, il ne m'écouterait pas; vous
voyez que je fais un peu l'entendue. Mais, de bonne foi, rien n'est égal à M.
d'Uzès; c'est ce qui s'appelle les grosses cordes; je n'ai jamais vu un homme,
ni d'un meilleur esprit, ni d'un meilleur conseil: je l'attends pour vous parler
de ce qu'il aura fait à Saint-Germain.
Vous me priez de vous écrire de grandes lettres; je pense que vous devez
en être contente; je suis quelquefois épouvantée de leur immensité: ce sont
toutes vos flatteries qui me donnent cette confiance. Je vous conjure de
vous conserver dans ce bienheureux état, et ne passez point d'une extrémité
à l'autre. De bonne foi; prenez du temps pour vous rétablir, et ne tentez
point Dieu par vos dialogues et par votre voisinage.
83.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 15 janvier 1672.
Je vous ai écrit ce matin, ma fille, par le courrier qui vous porte toutes
les douceurs et tous les agréments du monde pour vos affaires de Provence;
mais je veux vous écrire encore ce soir, afin qu'il ne soit pas dit que la poste
arrive sans vous apporter de mes lettres. Tout de bon, ma belle, je crois que
vous les aimez; vous me le dites: pourquoi voudriez-vous me tromper en
vous trompant vous-même? Mais si par hasard cela n'était pas, vous seriez à
plaindre de l'accablement où je vous mettrais par l'abondance de mes
lettres: les vôtres font ma félicité. Je ne vous ai point répondu sur votre
belle âme: c'est Langlade qui dit, la belle âme, pour badiner; mais, de bonne
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foi, vous l'avez fort belle; ce n'est peut-être pas de ces âmes du premier
ordre, comme chose[235], ce Romain qui, pour tenir sa parole, retourna chez
les Carthaginois, où il fut pis que martyrisé; mais, au-dessous, vous pouvez
vous vanter d'être du premier rang: je vous trouve si parfaite et dans une si
grande réputation, que je ne sais que vous dire, sinon vous admirer, et vous
prier de soutenir toujours votre raison par votre courage, et votre courage
par votre raison.
La pièce de Racine m'a paru belle, nous y avons été; ma belle-fille[236]
m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue:
elle surpasse la Desœillets de cent mille piques; et moi, qu'on croit assez
bonne pour le théâtre[237], je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand
elle paraît. Elle est laide de près, et je ne m'étonne pas que mon fils ait été
suffoqué par sa présence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable.
Bajazet est beau; j'y trouve quelque embarras sur la fin; mais il y a bien de
la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve
pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque, et pour les
belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que votre idée
était au-dessus de..... Appliquez, et ressouvenez-vous de cette folie, et
croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien
n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez
M. de la Rochefoucauld, une comédie qui fait souvenir de sa défunte
veine[238]. Je voudrais cependant que vous fussiez venue avec moi après-
dîner, vous ne vous seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une
petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre
belle-sœur; vous auriez vu les anges (les demoiselles de Grancey) devant
vous, et la Bordeaux[239], qui était habillée en petite mignonne. M. le Duc
était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez dans son
manteau, parce que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque
résistance qu'il y fasse; tout le bel air était sur le théâtre: le marquis de
Villeroi avait un habit de bal; le comte de Guiche ceinturé comme son
esprit; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois ce comte chez M. de la
Rochefoucauld; il me parut avoir bien de l'esprit, et il était moins surnaturel
qu'à l'ordinaire.
Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande qu'il a reçu le plan de
Grignan, dont il est très-content: il s'y promène déjà par avance; il voudrait
bien en avoir le profil; pour moi, j'attends à le bien posséder que je sois
ordre, comme chose[235], ce Romain qui, pour tenir sa parole, retourna chez
les Carthaginois, où il fut pis que martyrisé; mais, au-dessous, vous pouvez
vous vanter d'être du premier rang: je vous trouve si parfaite et dans une si
grande réputation, que je ne sais que vous dire, sinon vous admirer, et vous
prier de soutenir toujours votre raison par votre courage, et votre courage
par votre raison.
La pièce de Racine m'a paru belle, nous y avons été; ma belle-fille[236]
m'a paru la plus miraculeusement bonne comédienne que j'aie jamais vue:
elle surpasse la Desœillets de cent mille piques; et moi, qu'on croit assez
bonne pour le théâtre[237], je ne suis pas digne d'allumer les chandelles quand
elle paraît. Elle est laide de près, et je ne m'étonne pas que mon fils ait été
suffoqué par sa présence; mais quand elle dit des vers, elle est adorable.
Bajazet est beau; j'y trouve quelque embarras sur la fin; mais il y a bien de
la passion, et de la passion moins folle que celle de Bérénice. Je trouve
pourtant, à mon petit sens, qu'elle ne surpasse pas Andromaque, et pour les
belles comédies de Corneille, elles sont autant au-dessus, que votre idée
était au-dessus de..... Appliquez, et ressouvenez-vous de cette folie, et
croyez que jamais rien n'approchera, je ne dis pas surpassera, je dis que rien
n'approchera des divins endroits de Corneille. Il nous lut l'autre jour, chez
M. de la Rochefoucauld, une comédie qui fait souvenir de sa défunte
veine[238]. Je voudrais cependant que vous fussiez venue avec moi après-
dîner, vous ne vous seriez point ennuyée; vous auriez peut-être pleuré une
petite larme, puisque j'en ai pleuré plus de vingt; vous auriez admiré votre
belle-sœur; vous auriez vu les anges (les demoiselles de Grancey) devant
vous, et la Bordeaux[239], qui était habillée en petite mignonne. M. le Duc
était derrière, Pomenars au-dessus, avec les laquais, son nez dans son
manteau, parce que le comte de Créance le veut faire pendre, quelque
résistance qu'il y fasse; tout le bel air était sur le théâtre: le marquis de
Villeroi avait un habit de bal; le comte de Guiche ceinturé comme son
esprit; tout le reste en bandits. J'ai vu deux fois ce comte chez M. de la
Rochefoucauld; il me parut avoir bien de l'esprit, et il était moins surnaturel
qu'à l'ordinaire.
Voilà notre abbé, chez qui je suis, qui vous mande qu'il a reçu le plan de
Grignan, dont il est très-content: il s'y promène déjà par avance; il voudrait
bien en avoir le profil; pour moi, j'attends à le bien posséder que je sois
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dedans. J'ai mille compliments à vous faire de tous ceux qui ont entendu les
agréables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me vient
la première, elle a pensé mourir. Adieu, mon enfant. Que vous dirai-je de
mon amitié, et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde,
depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses? J'embrasse
l'admirable Grignan, le prudent coadjuteur, et le présomptueux Adhémar:
n'est-ce pas là comme je les nommais l'autre jour?
84.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 20 janvier 1672.
Voilà les maximes de M. de la Rochefoucauld revues, corrigées et
augmentées; c'est de sa part que je vous les envoie: il y en a de divines; et, à
ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait comme vous les
entendrez. Il y a un démêlé entre l'archevêque de Paris[240] et l'archevêque de
Reims: c'est pour une cérémonie. Paris veut que Reims demande permission
d'officier; Reims jure qu'il n'en fera rien: on dit que ces deux hommes ne
s'accorderont jamais bien, qu'ils ne soient à trente lieues l'un de l'autre: ils
seront donc toujours mal. Cette cérémonie est une canonisation d'un Borgia,
jésuite; toute la musique de l'Opéra y fait rage: il y a des lumières jusque
dans la rue Saint-Antoine; on s'y tue. Le vieux Mérinville[241] est mort sans y
être allé.
Ne vous trompez-vous point, ma chère fille, dans l'opinion que vous
avez de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant ma lettre
infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela: j'en tremblai, sans
dessein toutefois de me corriger; et, me tenant à ce que vous m'en dites, je
ne vous épargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui vous puisse
divertir; pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que le commerce que
j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin après. Je suis en peine de
votre petit frère: il a bien froid, il campe, il marche vers Cologne pour un
temps infini: j'espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin il se trouve que
mademoiselle d'Adhémar est la consolation de ma vieillesse: je voudrais
aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme elle m'appelle, comme
elle m'embrasse; elle n'est point belle, mais elle est aimable; elle a un son de
voix charmant; elle est blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me
agréables paroles du roi pour M. de Grignan. Madame de Verneuil me vient
la première, elle a pensé mourir. Adieu, mon enfant. Que vous dirai-je de
mon amitié, et de tout l'intérêt que je prends à vous à vingt lieues à la ronde,
depuis les plus grandes jusques aux plus petites choses? J'embrasse
l'admirable Grignan, le prudent coadjuteur, et le présomptueux Adhémar:
n'est-ce pas là comme je les nommais l'autre jour?
84.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 20 janvier 1672.
Voilà les maximes de M. de la Rochefoucauld revues, corrigées et
augmentées; c'est de sa part que je vous les envoie: il y en a de divines; et, à
ma honte, il y en a que je n'entends point; Dieu sait comme vous les
entendrez. Il y a un démêlé entre l'archevêque de Paris[240] et l'archevêque de
Reims: c'est pour une cérémonie. Paris veut que Reims demande permission
d'officier; Reims jure qu'il n'en fera rien: on dit que ces deux hommes ne
s'accorderont jamais bien, qu'ils ne soient à trente lieues l'un de l'autre: ils
seront donc toujours mal. Cette cérémonie est une canonisation d'un Borgia,
jésuite; toute la musique de l'Opéra y fait rage: il y a des lumières jusque
dans la rue Saint-Antoine; on s'y tue. Le vieux Mérinville[241] est mort sans y
être allé.
Ne vous trompez-vous point, ma chère fille, dans l'opinion que vous
avez de mes lettres? L'autre jour un pendard d'homme, voyant ma lettre
infinie, me demanda si je pensais qu'on pût lire cela: j'en tremblai, sans
dessein toutefois de me corriger; et, me tenant à ce que vous m'en dites, je
ne vous épargnerai aucune bagatelle, grande ou petite, qui vous puisse
divertir; pour moi, c'est ma vie et mon unique plaisir que le commerce que
j'ai avec vous; toutes choses sont ensuite bien loin après. Je suis en peine de
votre petit frère: il a bien froid, il campe, il marche vers Cologne pour un
temps infini: j'espérais de le voir cet hiver, et le voilà. Enfin il se trouve que
mademoiselle d'Adhémar est la consolation de ma vieillesse: je voudrais
aussi que vous vissiez comme elle m'aime, comme elle m'appelle, comme
elle m'embrasse; elle n'est point belle, mais elle est aimable; elle a un son de
voix charmant; elle est blanche, elle est nette; enfin je l'aime. Vous me
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paraissez folle de votre fils; j'en suis fort aise; on ne saurait avoir trop de
fantaisies, musquées ou point musquées, il n'importe.
Il y a demain un bal chez Madame; j'ai vu chez Mademoiselle
l'agitation des pierreries: cela m'a fait souvenir de nos tribulations passées,
et plût à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? Toute
ma vie est pleine de repentir: M. Nicole, ayez pitié de moi, et me faites bien
envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chère fille; je n'oserais dire
que je vous adore, mais je ne puis concevoir qu'il y ait un degré d'amitié au
delà de la mienne; vous m'adoucissez et m'augmentez mes ennuis, par les
aimables et douces assurances de la vôtre.
85.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 22 janvier 1672, à dix
heures du soir.
Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le petit
coucher de mademoiselle d'Adhémar pour vous écrire. Si vous ne voulez
pas être jalouse, je ne sais que vous dire: c'est la plus aimable enfant que
j'aie jamais vue: elle est vive, elle est gaie, elle a de petits desseins et de
petites façons qui plaisent tout à fait. J'ai été aujourd'hui chez
Mademoiselle, qui m'a envoyé dire d'y aller; Monsieur y est venu, il m'a
parlé de vous, il m'a assuré que rien ne pouvait tenir votre place au bal; il
m'a dit que votre absence ne devait pas m'empêcher d'aller voir son bal;
c'est justement de quoi j'ai grande envie. Il a été fort question de la guerre,
qui est enfin très-certaine. Nous attendons la résolution de la reine
d'Espagne[242]; et, quoi qu'elle dise, nous voulons guerroyer: si elle est pour
nous, nous fondrons sur les Hollandais; si elle est contre nous, nous
prendrons la Flandre: et quand nous aurons commencé la noise, nous ne
l'apaiserons peut-être pas aisément. Cependant nos troupes marchent vers
Cologne. C'est M. de Luxembourg qui doit ouvrir la scène. Il y a quelques
mouvements en Allemagne.
J'ai fort causé avec M. d'Uzès: notre abbé lui a parlé de très-bonne grâce
du dessein qu'il a pour l'abbé de Grignan[243]: il faut tenir cette affaire très-
secrète; c'est sur la tête de M. d'Uzès qu'elle roule; car on ne peut obtenir de
Sa Majesté les agréments nécessaires que par son moyen. On me dit en
fantaisies, musquées ou point musquées, il n'importe.
Il y a demain un bal chez Madame; j'ai vu chez Mademoiselle
l'agitation des pierreries: cela m'a fait souvenir de nos tribulations passées,
et plût à Dieu y être encore! Pouvais-je être malheureuse avec vous? Toute
ma vie est pleine de repentir: M. Nicole, ayez pitié de moi, et me faites bien
envisager les ordres de la Providence. Adieu, ma chère fille; je n'oserais dire
que je vous adore, mais je ne puis concevoir qu'il y ait un degré d'amitié au
delà de la mienne; vous m'adoucissez et m'augmentez mes ennuis, par les
aimables et douces assurances de la vôtre.
85.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 22 janvier 1672, à dix
heures du soir.
Enfin, ma fille, c'est tout ce que je puis faire que de quitter le petit
coucher de mademoiselle d'Adhémar pour vous écrire. Si vous ne voulez
pas être jalouse, je ne sais que vous dire: c'est la plus aimable enfant que
j'aie jamais vue: elle est vive, elle est gaie, elle a de petits desseins et de
petites façons qui plaisent tout à fait. J'ai été aujourd'hui chez
Mademoiselle, qui m'a envoyé dire d'y aller; Monsieur y est venu, il m'a
parlé de vous, il m'a assuré que rien ne pouvait tenir votre place au bal; il
m'a dit que votre absence ne devait pas m'empêcher d'aller voir son bal;
c'est justement de quoi j'ai grande envie. Il a été fort question de la guerre,
qui est enfin très-certaine. Nous attendons la résolution de la reine
d'Espagne[242]; et, quoi qu'elle dise, nous voulons guerroyer: si elle est pour
nous, nous fondrons sur les Hollandais; si elle est contre nous, nous
prendrons la Flandre: et quand nous aurons commencé la noise, nous ne
l'apaiserons peut-être pas aisément. Cependant nos troupes marchent vers
Cologne. C'est M. de Luxembourg qui doit ouvrir la scène. Il y a quelques
mouvements en Allemagne.
J'ai fort causé avec M. d'Uzès: notre abbé lui a parlé de très-bonne grâce
du dessein qu'il a pour l'abbé de Grignan[243]: il faut tenir cette affaire très-
secrète; c'est sur la tête de M. d'Uzès qu'elle roule; car on ne peut obtenir de
Sa Majesté les agréments nécessaires que par son moyen. On me dit en
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rentrant ici que le chevalier de Grignan a la petite vérole chez M. d'Uzès: ce
serait un grand malheur pour lui, un grand chagrin pour ceux qui l'aiment, et
un grand embarras pour M. d'Uzès, qui serait hors d'état d'agir dans toutes
les choses où l'on a besoin de lui: voilà qui serait digne de mon malheur
ordinaire.
Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler
des vôtres, de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour louanges;
mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité: vous
avez des pensées et des tirades incomparables, il ne manque rien à votre
style: d'Hacqueville et moi, nous étions ravis de lire certains endroits
brillants; et même dans vos narrations, l'endroit qui regarde le roi, votre
colère contre Lauzun et contre l'évêque, ce sont des traits de maître:
quelquefois j'en donne aussi une petite part à madame de Villars; mais elle
s'attache aux tendresses, et les larmes lui en viennent fort bien aux yeux. Ne
craignez point que je montre vos lettres mal à propos; je sais parfaitement
bien ceux qui en sont dignes, et ce qu'il en faut dire ou cacher.
Écoutez, ma fille, une bonté et une douceur charmante du roi votre
maître; cela redoublera bien votre zèle pour son service. Il m'est revenu de
très-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier[244] demanda une petite
abbaye à Sa Majesté pour un de ses amis; il en fut refusé, et sortit fâché de
chez le roi, en disant: Il n'y a que les ministres et les maîtresses qui aient du
pouvoir en ce pays. Ces paroles n'étaient pas trop bien choisies; le roi les
sut: il fit appeler M. de Montausier, lui reprocha avec douceur son
emportement, le fit souvenir du peu de sujet qu'il avait de se plaindre de lui,
et le lendemain il fit madame de Crussol[245] dame du palais: je vous dis que
voilà des conduites de Titus: vous pouvez juger si le gouverneur a été
confondu, aussi bien que l'évêque, qui vous doit sa députation. Ces
manières de se venger sont bien cruelles. Le roi a raccommodé l'archevêque
de Reims avec l'archevêque de Paris. Que vous dirai-je encore? ma pauvre
tante est accablée de mortelles douleurs; cela me fait une tristesse et un
devoir qui m'occupent.
86.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
serait un grand malheur pour lui, un grand chagrin pour ceux qui l'aiment, et
un grand embarras pour M. d'Uzès, qui serait hors d'état d'agir dans toutes
les choses où l'on a besoin de lui: voilà qui serait digne de mon malheur
ordinaire.
Vous me louez continuellement sur mes lettres, et je n'ose plus parler
des vôtres, de peur que cela n'ait l'air de rendre louanges pour louanges;
mais encore ne faut-il pas se contraindre jusqu'à ne pas dire la vérité: vous
avez des pensées et des tirades incomparables, il ne manque rien à votre
style: d'Hacqueville et moi, nous étions ravis de lire certains endroits
brillants; et même dans vos narrations, l'endroit qui regarde le roi, votre
colère contre Lauzun et contre l'évêque, ce sont des traits de maître:
quelquefois j'en donne aussi une petite part à madame de Villars; mais elle
s'attache aux tendresses, et les larmes lui en viennent fort bien aux yeux. Ne
craignez point que je montre vos lettres mal à propos; je sais parfaitement
bien ceux qui en sont dignes, et ce qu'il en faut dire ou cacher.
Écoutez, ma fille, une bonté et une douceur charmante du roi votre
maître; cela redoublera bien votre zèle pour son service. Il m'est revenu de
très-bon lieu que l'autre jour M. de Montausier[244] demanda une petite
abbaye à Sa Majesté pour un de ses amis; il en fut refusé, et sortit fâché de
chez le roi, en disant: Il n'y a que les ministres et les maîtresses qui aient du
pouvoir en ce pays. Ces paroles n'étaient pas trop bien choisies; le roi les
sut: il fit appeler M. de Montausier, lui reprocha avec douceur son
emportement, le fit souvenir du peu de sujet qu'il avait de se plaindre de lui,
et le lendemain il fit madame de Crussol[245] dame du palais: je vous dis que
voilà des conduites de Titus: vous pouvez juger si le gouverneur a été
confondu, aussi bien que l'évêque, qui vous doit sa députation. Ces
manières de se venger sont bien cruelles. Le roi a raccommodé l'archevêque
de Reims avec l'archevêque de Paris. Que vous dirai-je encore? ma pauvre
tante est accablée de mortelles douleurs; cela me fait une tristesse et un
devoir qui m'occupent.
86.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 188
A Sainte-Marie du Faubourg, vendredi 29 janvier 1672, jour
de saint François de Sales, et jour que vous fûtes mariée.
Voilà ma première radoterie; c'est que je fais des bouts
de l'an de tout.
Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde où j'ai pleuré, le
jour de votre départ, le plus abondamment et le plus amèrement: la pensée
m'en fait encore tressaillir. Il y a une bonne heure que je me promène toute
seule dans le jardin: toutes nos sœurs sont à vêpres, embarrassées d'une
méchante musique; et moi, j'ai eu l'esprit de m'en dispenser. Ma chère
enfant, je n'en puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions: j'ai pensé
mourir dans ce jardin, où je vous ai vue si souvent: je ne veux point vous
dire en quel état je suis; vous avez une vertu sévère, qui n'entre point dans
la faiblesse humaine; il y a des jours, des heures, des moments où je ne suis
pas la maîtresse: je suis faible, et ne me pique point de ne l'être pas: tant y a,
je n'en puis plus, et, pour m'achever, voilà un homme que j'avais envoyé
chez le chevalier de Grignan, qui me dit qu'il est extraordinairement mal:
cette pitoyable nouvelle n'a pas séché mes yeux. Je crois qu'il dispose en
votre faveur de ce qu'il a: gardez-le, quoique ce soit peu, pour une marque
de sa tendresse, et ne le donnez point, comme votre cœur le voudrait: il n'y
a pas un de vos beaux-frères qui, à proportion, ne soit plus riche que vous.
Je ne puis vous dire le déplaisir que j'ai dans la vue de cette perte. Hélas! un
petit aspic, comme M. de Rohan, revient de la mort; et cet aimable garçon,
bien né, bien fait, de bon naturel, d'un bon cœur, dont la perte ne fait de bien
à personne, nous va périr entre les mains! Si j'étais libre, je ne l'aurais pas
abandonné; je ne crains point son mal, mais je ne fais pas sur cela ma
volonté. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui
vous parleront plus précisément de ce malheur: pour moi, je me contente de
le sentir.
Hier au soir, madame du Fresnoi[246] soupa chez nous: c'est une nymphe,
c'est une divinité; mais madame Scarron, madame de la Fayette et moi,
nous voulûmes la comparer à madame de Grignan, et nous la trouvâmes
cent piques au-dessous, non pas pour l'air ni pour le teint; mais ses yeux
sont étranges, son nez n'est pas comparable au vôtre, sa bouche n'est point
fine, la vôtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que
je trouve qu'elle ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien: il est
impossible de se la représenter parlant communément et d'affection sur
quelque chose. Pour votre esprit, ces dames ne mirent aucun degré au-
de saint François de Sales, et jour que vous fûtes mariée.
Voilà ma première radoterie; c'est que je fais des bouts
de l'an de tout.
Me voici dans un lieu, ma fille, qui est le lieu du monde où j'ai pleuré, le
jour de votre départ, le plus abondamment et le plus amèrement: la pensée
m'en fait encore tressaillir. Il y a une bonne heure que je me promène toute
seule dans le jardin: toutes nos sœurs sont à vêpres, embarrassées d'une
méchante musique; et moi, j'ai eu l'esprit de m'en dispenser. Ma chère
enfant, je n'en puis plus; votre souvenir me tue en mille occasions: j'ai pensé
mourir dans ce jardin, où je vous ai vue si souvent: je ne veux point vous
dire en quel état je suis; vous avez une vertu sévère, qui n'entre point dans
la faiblesse humaine; il y a des jours, des heures, des moments où je ne suis
pas la maîtresse: je suis faible, et ne me pique point de ne l'être pas: tant y a,
je n'en puis plus, et, pour m'achever, voilà un homme que j'avais envoyé
chez le chevalier de Grignan, qui me dit qu'il est extraordinairement mal:
cette pitoyable nouvelle n'a pas séché mes yeux. Je crois qu'il dispose en
votre faveur de ce qu'il a: gardez-le, quoique ce soit peu, pour une marque
de sa tendresse, et ne le donnez point, comme votre cœur le voudrait: il n'y
a pas un de vos beaux-frères qui, à proportion, ne soit plus riche que vous.
Je ne puis vous dire le déplaisir que j'ai dans la vue de cette perte. Hélas! un
petit aspic, comme M. de Rohan, revient de la mort; et cet aimable garçon,
bien né, bien fait, de bon naturel, d'un bon cœur, dont la perte ne fait de bien
à personne, nous va périr entre les mains! Si j'étais libre, je ne l'aurais pas
abandonné; je ne crains point son mal, mais je ne fais pas sur cela ma
volonté. Vous recevrez par cet ordinaire des lettres écrites plus tard, qui
vous parleront plus précisément de ce malheur: pour moi, je me contente de
le sentir.
Hier au soir, madame du Fresnoi[246] soupa chez nous: c'est une nymphe,
c'est une divinité; mais madame Scarron, madame de la Fayette et moi,
nous voulûmes la comparer à madame de Grignan, et nous la trouvâmes
cent piques au-dessous, non pas pour l'air ni pour le teint; mais ses yeux
sont étranges, son nez n'est pas comparable au vôtre, sa bouche n'est point
fine, la vôtre est parfaite; et elle est tellement recueillie dans sa beauté, que
je trouve qu'elle ne dit précisément que les paroles qui lui siéent bien: il est
impossible de se la représenter parlant communément et d'affection sur
quelque chose. Pour votre esprit, ces dames ne mirent aucun degré au-
Page 189
dessus du vôtre, et votre conduite, votre sagesse, votre raison, tout fut
célébré: je n'ai jamais vu une personne si bien louée; je n'eus pas le courage
de faire les honneurs de vous, ni de parler contre ma conscience.
On dit que le chancelier est mort; je ne sais si on donnera les sceaux
avant que cette poste parte. La comtesse (de Fiesque) est très-affligée de la
mort de sa fille; elle est à Sainte-Marie de Saint-Denis. Mon enfant, on ne
peut assez se conserver, et grosse, et en couche, ni assez éviter d'être dans
ces deux états, je ne parle pour personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre
sera courte: je ne puis rien écrire dans l'état où je suis; vous n'avez pas
besoin de ma tristesse; mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies,
ne vous en prenez qu'à vous, et aux flatteries que vous me dites sur le plaisir
que vous donne leur longueur; vous n'oseriez plus vous en plaindre. Je vous
embrasse mille fois, et m'en retourne à mon jardin, et puis à un bout de
salut, et puis chez des malades qui sont aussi chagrins que moi.
Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Notre-Seigneur.
87.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 3 février 1672.
J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne[247]: il
faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire la joie
que nous eûmes de nous revoir, et comme nous passions à la hâte sur mille
chapitres, que nous n'avions pas le temps de traiter à fond. Enfin je ne l'ai
point trouvé changé; il est toujours parfait; il croit que je vaux plus que je
ne vaux effectivement: son père lui a fait comprendre qu'il ne pouvait
l'obliger plus sensiblement qu'en m'obligeant en toutes choses: mille autres
raisons, à ce qu'il dit, lui donnent ce même désir, et surtout il se trouve que
j'ai le gouvernement de Provence sur les bras; c'est un prétexte admirable
pour avoir bien des affaires ensemble: voilà le seul chapitre qui ne fut point
étranglé. Je lui parlai à loisir de l'évêque; il sait écouter aussi bien que
répondre, et crut aisément le plan que je lui fis des manières du prélat; il ne
me parut pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession voulût faire le
gouverneur: il me semble que je n'oubliai rien de ce qu'il fallait dire: il me
donne toujours de l'esprit; le sien est tellement aisé, qu'on prend, sans y
penser, une confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on
célébré: je n'ai jamais vu une personne si bien louée; je n'eus pas le courage
de faire les honneurs de vous, ni de parler contre ma conscience.
On dit que le chancelier est mort; je ne sais si on donnera les sceaux
avant que cette poste parte. La comtesse (de Fiesque) est très-affligée de la
mort de sa fille; elle est à Sainte-Marie de Saint-Denis. Mon enfant, on ne
peut assez se conserver, et grosse, et en couche, ni assez éviter d'être dans
ces deux états, je ne parle pour personne. Adieu, ma très-chère, cette lettre
sera courte: je ne puis rien écrire dans l'état où je suis; vous n'avez pas
besoin de ma tristesse; mais si quelquefois vous recevez des lettres infinies,
ne vous en prenez qu'à vous, et aux flatteries que vous me dites sur le plaisir
que vous donne leur longueur; vous n'oseriez plus vous en plaindre. Je vous
embrasse mille fois, et m'en retourne à mon jardin, et puis à un bout de
salut, et puis chez des malades qui sont aussi chagrins que moi.
Voilà Madeleine-Agnès qui entre, et qui vous salue en Notre-Seigneur.
87.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 3 février 1672.
J'eus hier une heure de conversation avec M. de Pomponne[247]: il
faudrait plus de papier qu'il n'y en a dans mon cabinet pour vous dire la joie
que nous eûmes de nous revoir, et comme nous passions à la hâte sur mille
chapitres, que nous n'avions pas le temps de traiter à fond. Enfin je ne l'ai
point trouvé changé; il est toujours parfait; il croit que je vaux plus que je
ne vaux effectivement: son père lui a fait comprendre qu'il ne pouvait
l'obliger plus sensiblement qu'en m'obligeant en toutes choses: mille autres
raisons, à ce qu'il dit, lui donnent ce même désir, et surtout il se trouve que
j'ai le gouvernement de Provence sur les bras; c'est un prétexte admirable
pour avoir bien des affaires ensemble: voilà le seul chapitre qui ne fut point
étranglé. Je lui parlai à loisir de l'évêque; il sait écouter aussi bien que
répondre, et crut aisément le plan que je lui fis des manières du prélat; il ne
me parut pas qu'il approuvât qu'un homme de sa profession voulût faire le
gouverneur: il me semble que je n'oubliai rien de ce qu'il fallait dire: il me
donne toujours de l'esprit; le sien est tellement aisé, qu'on prend, sans y
penser, une confiance qui fait qu'on parle heureusement de tout ce qu'on
Page 190
pense: je connais mille gens qui font le contraire. Enfin, ma fille, sans
vouloir m'attirer de nouvelles douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi,
je sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec lui
vous serait très-utile; nous sommes demeurés d'accord de nous écrire; il
aime mon style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme celui de
l'éloquence même. Je vous mandai l'autre jour de tristes nouvelles du
pauvre chevalier, on venait de me les donner de même; j'appris le soir qu'il
n'était pas si mal, et enfin il est encore en vie, quoiqu'il ait été au delà de
l'extrême-onction, et qu'il soit encore très-mal: sa petite vérole sort et sèche
en même temps; il me semble que c'est comme celle de madame de Saint-
Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement que moi; j'en sais pourtant tous
les jours des nouvelles, et j'en suis dans une très-véritable inquiétude; je
l'aime encore plus que je ne pensais. Cette nuit, madame la princesse de
Conti est tombée en apoplexie: elle n'est pas encore morte, mais elle n'a
aucune connaissance; elle est sans pouls et sans parole; on la martyrise pour
la faire revenir: il y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa
maison: on pleure, on crie; voilà tout ce que j'en sais jusqu'à présent. Pour
M. le chancelier (P. Séguier), il est mort très assurément; mais mort en
grand homme: son bel esprit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle
éloquence, sa haute piété, se sont rassemblés aux derniers jours de sa vie: la
comparaison du flambeau qui redouble sa lumière en finissant, est juste
pour lui. Le Mascaron[248] l'assistait, et se trouvait confondu par ses réponses
et par ses citations; il paraphrasait le Miserere, et faisait pleurer tout le
monde; il citait la sainte Écriture et les Pères, mieux que les évêques dont il
était environné; enfin sa mort est une des plus belles et des plus
extraordinaires choses du monde. Ce qui l'est encore plus, c'est qu'il n'a
point laissé de grands biens; il était aussi riche en entrant à la cour, qu'il
l'était en mourant. Il est vrai qu'il a établi sa famille; mais si on prenait chez
lui, ce n'était pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dix mille livres de
rente; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante ans chancelier, et
qui était riche naturellement? La mort découvre bien des choses, et ce n'est
point de sa famille que je tiens tout ceci. On les voit: nous avons fait
aujourd'hui nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de
Verneuil[249] est si mal, qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui
aura les sceaux.
vouloir m'attirer de nouvelles douceurs, dont vous êtes prodigue pour moi,
je sortis avec une joie incroyable, dans la pensée que cette liaison avec lui
vous serait très-utile; nous sommes demeurés d'accord de nous écrire; il
aime mon style naturel et dérangé, quoique le sien soit comme celui de
l'éloquence même. Je vous mandai l'autre jour de tristes nouvelles du
pauvre chevalier, on venait de me les donner de même; j'appris le soir qu'il
n'était pas si mal, et enfin il est encore en vie, quoiqu'il ait été au delà de
l'extrême-onction, et qu'il soit encore très-mal: sa petite vérole sort et sèche
en même temps; il me semble que c'est comme celle de madame de Saint-
Simon. Ripert vous en écrira plus sûrement que moi; j'en sais pourtant tous
les jours des nouvelles, et j'en suis dans une très-véritable inquiétude; je
l'aime encore plus que je ne pensais. Cette nuit, madame la princesse de
Conti est tombée en apoplexie: elle n'est pas encore morte, mais elle n'a
aucune connaissance; elle est sans pouls et sans parole; on la martyrise pour
la faire revenir: il y a cent personnes dans sa chambre, trois cents dans sa
maison: on pleure, on crie; voilà tout ce que j'en sais jusqu'à présent. Pour
M. le chancelier (P. Séguier), il est mort très assurément; mais mort en
grand homme: son bel esprit, sa prodigieuse mémoire, sa naturelle
éloquence, sa haute piété, se sont rassemblés aux derniers jours de sa vie: la
comparaison du flambeau qui redouble sa lumière en finissant, est juste
pour lui. Le Mascaron[248] l'assistait, et se trouvait confondu par ses réponses
et par ses citations; il paraphrasait le Miserere, et faisait pleurer tout le
monde; il citait la sainte Écriture et les Pères, mieux que les évêques dont il
était environné; enfin sa mort est une des plus belles et des plus
extraordinaires choses du monde. Ce qui l'est encore plus, c'est qu'il n'a
point laissé de grands biens; il était aussi riche en entrant à la cour, qu'il
l'était en mourant. Il est vrai qu'il a établi sa famille; mais si on prenait chez
lui, ce n'était pas lui. Enfin il ne laisse que soixante-dix mille livres de
rente; est-ce du bien pour un homme qui a été quarante ans chancelier, et
qui était riche naturellement? La mort découvre bien des choses, et ce n'est
point de sa famille que je tiens tout ceci. On les voit: nous avons fait
aujourd'hui nos stations, madame de Coulanges et moi. Madame de
Verneuil[249] est si mal, qu'elle n'a pu voir le monde. On ne sait encore qui
aura les sceaux.
Page 191
Je vous conjure de mander au coadjuteur qu'il songe à faire réponse sur
l'affaire dont lui écrit M. d'Agen[250], j'en suis tourmentée: cela est mal d'être
paresseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les jours à écrire à
ce coadjuteur; son irrégularité me débauche; je le condamne, et je l'imite.
J'embrasse M. de Grignan: est-il encore question des grives? Il y avait
l'autre jour une dame[251] qui confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de
dire, elle est soûle comme une grive, disait que la première présidente était
sourde comme une grive; cela fit rire. Adieu, ma chère fille, je vous aime, ce
me semble, bien plus que moi-même. Votre fille est aimable, je m'en amuse
de bonne foi; elle embellit tous les jours; ce petit ménage me donne la vie.
88.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 5 février 672. Il y a
aujourd'hui mille ans que je suis née.
Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne crois
pourtant pas qu'elles soient aussi agréables que vous me le dites. Je vous
envoie quatre rames de papier; vous savez à quelle condition: j'espère en
recevoir la plus grande partie entre ci et Pâques; après cela, j'aspirerai à
d'autres plaisirs.
On m'a assuré ce matin que le chevalier se portait mieux: j'espère en sa
jeunesse; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il nous le redonne. Madame la
princesse de Conti mourut sept ou huit heures après que j'eus fermé mon
paquet; c'est-à-dire, hier à quatre heures du matin, sans aucune
connaissance, ni avoir jamais dit une seule parole de bon sens: elle appelait
quelquefois Cécile, une femme de chambre, et disait: Mon Dieu! On croyait
que son esprit allait revenir, mais elle n'en disait pas davantage. Elle expira
en faisant un grand cri, et au milieu d'une convulsion qui lui fit imprimer
ses doigts dans le bras d'une femme qui la tenait. La désolation de sa
chambre ne peut s'exprimer: M. le Duc, MM. les princes de Conti, madame
de Longueville, madame de Gamaches, pleuraient de tout leur cœur.
Madame de Gesvres avait pris le parti des évanouissements; madame de
Brissac de crier les hauts cris, et de se jeter par la place. Il fallut les chasser,
parce qu'on ne savait plus ce qu'on faisait: ces deux personnages n'ont pas
réussi: qui prouve trop ne prouve rien, dit je ne sais qui. Enfin, la douleur
l'affaire dont lui écrit M. d'Agen[250], j'en suis tourmentée: cela est mal d'être
paresseux avec un évêque de réputation. Je remets tous les jours à écrire à
ce coadjuteur; son irrégularité me débauche; je le condamne, et je l'imite.
J'embrasse M. de Grignan: est-il encore question des grives? Il y avait
l'autre jour une dame[251] qui confondit ce qu'on dit d'une grive, et au lieu de
dire, elle est soûle comme une grive, disait que la première présidente était
sourde comme une grive; cela fit rire. Adieu, ma chère fille, je vous aime, ce
me semble, bien plus que moi-même. Votre fille est aimable, je m'en amuse
de bonne foi; elle embellit tous les jours; ce petit ménage me donne la vie.
88.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 5 février 672. Il y a
aujourd'hui mille ans que je suis née.
Je suis ravie, ma bonne, que vous aimiez mes lettres; je ne crois
pourtant pas qu'elles soient aussi agréables que vous me le dites. Je vous
envoie quatre rames de papier; vous savez à quelle condition: j'espère en
recevoir la plus grande partie entre ci et Pâques; après cela, j'aspirerai à
d'autres plaisirs.
On m'a assuré ce matin que le chevalier se portait mieux: j'espère en sa
jeunesse; je prie Dieu de tout mon cœur qu'il nous le redonne. Madame la
princesse de Conti mourut sept ou huit heures après que j'eus fermé mon
paquet; c'est-à-dire, hier à quatre heures du matin, sans aucune
connaissance, ni avoir jamais dit une seule parole de bon sens: elle appelait
quelquefois Cécile, une femme de chambre, et disait: Mon Dieu! On croyait
que son esprit allait revenir, mais elle n'en disait pas davantage. Elle expira
en faisant un grand cri, et au milieu d'une convulsion qui lui fit imprimer
ses doigts dans le bras d'une femme qui la tenait. La désolation de sa
chambre ne peut s'exprimer: M. le Duc, MM. les princes de Conti, madame
de Longueville, madame de Gamaches, pleuraient de tout leur cœur.
Madame de Gesvres avait pris le parti des évanouissements; madame de
Brissac de crier les hauts cris, et de se jeter par la place. Il fallut les chasser,
parce qu'on ne savait plus ce qu'on faisait: ces deux personnages n'ont pas
réussi: qui prouve trop ne prouve rien, dit je ne sais qui. Enfin, la douleur
Page 192
est universelle. Le roi a paru touché, et a fait son panégyrique, en disant
qu'elle était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune.
M. le Prince est tuteur: il y a vingt mille écus aux pauvres, autant à ses
domestiques; elle veut être enterrée à sa paroisse tout simplement, comme
la moindre femme. Je ne sais si ce détail est à propos; mais vous voulez et
vous souffrez que mes lettres soient longues, et voilà le hasard que vous
courez. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse; elle était défigurée par
le martyre qu'on lui avait fait à la bouche: on lui avait rompu deux dents, et
brûlé la tête; c'est-à-dire que si les pauvres patients ne mouraient point de
l'apoplexie, ils seraient à plaindre de l'état où on les met. Il y a de belles
réflexions à faire sur cette mort, cruelle pour toute autre, mais très-heureuse
pour elle qui ne l'a point sentie, et qui était toujours préparée. Brancas en est
pénétré.
J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontré Canaples à
Notre-Dame, et qu'après mille amitiés pour M. de Grignan, il me dit que le
maréchal de Villeroi l'avait assuré que les lettres de M. de Grignan étaient
admirées dans le conseil, qu'on les lisait avec plaisir, et que le roi avait dit
qu'il n'en avait jamais vu de mieux écrites: je lui promis de vous le mander.
Cette dame que je ne vous nommai point dans ma dernière lettre, c'était
madame de Louvois. A propos, M. de Louvois est entré et assis au conseil
depuis quatre jours, en qualité de ministre. Le roi scellera demain avec six
conseillers d'État et quatre maîtres des requêtes; on ne sait combien cela
durera: voilà une belle charge, dont Sa Majesté s'acquittera très-bien. Il me
vient des pensées folles sur le chancelier; mais où puis-je les avoir prises,
dans le chagrin où je suis depuis deux ou trois jours? Cette veille, ce jour, ce
lendemain, ce temps de votre départ de l'année passée, tout cela m'a
tellement touché le cœur et l'esprit, que j'en avais sans cesse les larmes aux
yeux, malgré moi: car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur
laquelle on n'a plus aucun pouvoir: on se tue, on se dévore hors de propos,
aussi bien qu'à faire des souhaits et des châteaux en Espagne: vous êtes trop
sage pour les aimer; et moi, je les aime.
89.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 12 février 1672.
qu'elle était plus considérable par sa vertu que par la grandeur de sa fortune.
M. le Prince est tuteur: il y a vingt mille écus aux pauvres, autant à ses
domestiques; elle veut être enterrée à sa paroisse tout simplement, comme
la moindre femme. Je ne sais si ce détail est à propos; mais vous voulez et
vous souffrez que mes lettres soient longues, et voilà le hasard que vous
courez. Je vis hier sur son lit cette sainte princesse; elle était défigurée par
le martyre qu'on lui avait fait à la bouche: on lui avait rompu deux dents, et
brûlé la tête; c'est-à-dire que si les pauvres patients ne mouraient point de
l'apoplexie, ils seraient à plaindre de l'état où on les met. Il y a de belles
réflexions à faire sur cette mort, cruelle pour toute autre, mais très-heureuse
pour elle qui ne l'a point sentie, et qui était toujours préparée. Brancas en est
pénétré.
J'oubliai avant-hier de vous mander que j'avais rencontré Canaples à
Notre-Dame, et qu'après mille amitiés pour M. de Grignan, il me dit que le
maréchal de Villeroi l'avait assuré que les lettres de M. de Grignan étaient
admirées dans le conseil, qu'on les lisait avec plaisir, et que le roi avait dit
qu'il n'en avait jamais vu de mieux écrites: je lui promis de vous le mander.
Cette dame que je ne vous nommai point dans ma dernière lettre, c'était
madame de Louvois. A propos, M. de Louvois est entré et assis au conseil
depuis quatre jours, en qualité de ministre. Le roi scellera demain avec six
conseillers d'État et quatre maîtres des requêtes; on ne sait combien cela
durera: voilà une belle charge, dont Sa Majesté s'acquittera très-bien. Il me
vient des pensées folles sur le chancelier; mais où puis-je les avoir prises,
dans le chagrin où je suis depuis deux ou trois jours? Cette veille, ce jour, ce
lendemain, ce temps de votre départ de l'année passée, tout cela m'a
tellement touché le cœur et l'esprit, que j'en avais sans cesse les larmes aux
yeux, malgré moi: car rien n'est moins utile que les douleurs d'une chose sur
laquelle on n'a plus aucun pouvoir: on se tue, on se dévore hors de propos,
aussi bien qu'à faire des souhaits et des châteaux en Espagne: vous êtes trop
sage pour les aimer; et moi, je les aime.
89.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 12 février 1672.
Page 193
Je ne puis, ma chère fille, qu'être en peine de vous, quand je songe au
déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l'aviez vu
depuis peu; c'était assez pour l'aimer beaucoup, et pour connaître encore
plus toutes les bonnes qualités que Dieu avait mises en lui. Il est vrai que
jamais homme n'a été mieux né, et n'a eu des sentiments plus droits et plus
souhaitables, avec une très-belle physionomie et une très-grande tendresse
pour vous; tout cela le rendait infiniment aimable, et pour vous et pour tout
le monde. Je comprends bien aisément votre douleur, puisque je la sens en
moi: cependant j'entreprends de vous amuser un quart d'heure, et par des
choses où vous avez intérêt, et par le récit de ce qui se passe dans le monde.
J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si
parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; il est
piqué des conduites malhonnêtes; et comme il en a de fort contraires, il n'a
nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture et la sincérité sont en
usage: c'est ce dont il ne faut point se départir, quoi qu'il arrive; cette mode
revient toujours. On ne trompe guère longtemps le monde, et les fourbes
sont enfin découverts: j'en suis persuadée. M. de Pomponne n'est pas moins
opposé à ce qui lui est si contraire; et je vous puis assurer que, si j'étais
aussi habile sur toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il ne
manquerait rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque chose
d'agréable pour M. le Camus: ce sont des faveurs précieuses pour lui, et
d'autant plus qu'il n'est obligé à aucune réponse.
Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous l'ai
mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'éloignât: on croit
que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse (de Soissons);
enfin,
On parle d'eaux, de Tibre et l'on se tait du reste[252].
Le roi demanda à Monsieur, qui revenait de Paris: Eh bien! mon frère,
que dit-on à Paris? Monsieur lui répondit: On parle fort de ce pauvre
marquis.—Et qu'en dit-on?—On dit, monsieur, que c'est qu'il a voulu parler
pour un autre malheureux.—Et quel malheureux, dit le roi?—Pour le
chevalier de Lorraine, dit Monsieur.—Mais, dit le roi, y songez-vous
encore à ce chevalier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous
bien quelqu'un qui vous le rendrait?—En vérité, répondit Monsieur, ce
déplaisir que vous aurez de la mort du pauvre chevalier. Vous l'aviez vu
depuis peu; c'était assez pour l'aimer beaucoup, et pour connaître encore
plus toutes les bonnes qualités que Dieu avait mises en lui. Il est vrai que
jamais homme n'a été mieux né, et n'a eu des sentiments plus droits et plus
souhaitables, avec une très-belle physionomie et une très-grande tendresse
pour vous; tout cela le rendait infiniment aimable, et pour vous et pour tout
le monde. Je comprends bien aisément votre douleur, puisque je la sens en
moi: cependant j'entreprends de vous amuser un quart d'heure, et par des
choses où vous avez intérêt, et par le récit de ce qui se passe dans le monde.
J'ai eu une grande conversation avec M. le Camus; il entre si
parfaitement bien dans nos sentiments, qu'il me donne des conseils; il est
piqué des conduites malhonnêtes; et comme il en a de fort contraires, il n'a
nulle peine à entrer dans nos vues, où la droiture et la sincérité sont en
usage: c'est ce dont il ne faut point se départir, quoi qu'il arrive; cette mode
revient toujours. On ne trompe guère longtemps le monde, et les fourbes
sont enfin découverts: j'en suis persuadée. M. de Pomponne n'est pas moins
opposé à ce qui lui est si contraire; et je vous puis assurer que, si j'étais
aussi habile sur toutes choses que je le suis pour discourir là-dessus, il ne
manquerait rien à ma capacité. Dites-moi quelquefois quelque chose
d'agréable pour M. le Camus: ce sont des faveurs précieuses pour lui, et
d'autant plus qu'il n'est obligé à aucune réponse.
Le marquis de Villeroi est donc parti pour Lyon comme je vous l'ai
mandé; le roi lui fit dire par le maréchal de Créqui qu'il s'éloignât: on croit
que c'est pour quelques discours chez madame la comtesse (de Soissons);
enfin,
On parle d'eaux, de Tibre et l'on se tait du reste[252].
Le roi demanda à Monsieur, qui revenait de Paris: Eh bien! mon frère,
que dit-on à Paris? Monsieur lui répondit: On parle fort de ce pauvre
marquis.—Et qu'en dit-on?—On dit, monsieur, que c'est qu'il a voulu parler
pour un autre malheureux.—Et quel malheureux, dit le roi?—Pour le
chevalier de Lorraine, dit Monsieur.—Mais, dit le roi, y songez-vous
encore à ce chevalier de Lorraine? vous en souciez-vous? Aimeriez-vous
bien quelqu'un qui vous le rendrait?—En vérité, répondit Monsieur, ce
Page 194
serait le plus sensible plaisir que je pusse recevoir en ma vie.—Oh bien! dit
le roi, je veux vous faire ce présent; il y a deux jours que le courrier est
parti; il reviendra; je vous le redonne, et veux que vous m'ayez toute votre
vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour l'amour de moi; je fais plus,
car je le fais maréchal de camp dans mon armée. Là-dessus, Monsieur se
jette aux pieds du Roi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise une
main avec une joie sans égale. Le roi le relève, et lui dit: Mon frère, ce n'est
pas ainsi que des frères se doivent embrasser; et l'embrasse fraternellement.
Tout ce détail est de très-bon lieu, et rien n'est plus vrai: vous pouvez là-
dessus faire vos réflexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles
passions pour le service du roi votre maître. On dit que Madame fera le
voyage, et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont
divers chez Monsieur: les uns ont le visage alongé d'un demi-pied, d'autres
l'ont raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini.
M. de Navailles revient aussi, et servira de lieutenant général dans l'armée
de Monsieur, avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi:
«Il fallait cette petite pénitence à votre fils, mais les peines de ce monde ne
durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que tout ceci est vrai; c'est
mon aversion que les faux détails, mais j'aime les vrais: si vous n'êtes de
mon goût, vous êtes perdue; car en voici d'infinis.
La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de
Longueville; on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, en
vue de vous plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui
disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la porte: plût à Dieu que vous
y eussiez été! Madame de Brissac était inconsolable chez madame de
Longueville; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec elle,
et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir le jour de la
mort[253]; car il fallait en un certain endroit qu'elle eût perdu connaissance;
elle l'oublia, et reconnut fort bien des gens qui entraient.
Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pas qu'il y a
bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frappée de cette douleur
d'une manière tellement importune, qu'elle me serait insupportable, si je
n'aimais à vous aimer autant que je fais, quelques peines qui y soient
attachées.
le roi, je veux vous faire ce présent; il y a deux jours que le courrier est
parti; il reviendra; je vous le redonne, et veux que vous m'ayez toute votre
vie cette obligation, et que vous l'aimiez pour l'amour de moi; je fais plus,
car je le fais maréchal de camp dans mon armée. Là-dessus, Monsieur se
jette aux pieds du Roi, lui embrasse longtemps les genoux, et lui baise une
main avec une joie sans égale. Le roi le relève, et lui dit: Mon frère, ce n'est
pas ainsi que des frères se doivent embrasser; et l'embrasse fraternellement.
Tout ce détail est de très-bon lieu, et rien n'est plus vrai: vous pouvez là-
dessus faire vos réflexions, tirer vos conséquences, et redoubler vos belles
passions pour le service du roi votre maître. On dit que Madame fera le
voyage, et que plusieurs dames l'accompagneront. Les sentiments sont
divers chez Monsieur: les uns ont le visage alongé d'un demi-pied, d'autres
l'ont raccourci d'autant. On dit que celui du chevalier de Beuvron est infini.
M. de Navailles revient aussi, et servira de lieutenant général dans l'armée
de Monsieur, avec M. de Schomberg. Le roi a dit au maréchal de Villeroi:
«Il fallait cette petite pénitence à votre fils, mais les peines de ce monde ne
durent pas toujours. Vous pouvez vous assurer que tout ceci est vrai; c'est
mon aversion que les faux détails, mais j'aime les vrais: si vous n'êtes de
mon goût, vous êtes perdue; car en voici d'infinis.
La Marans était l'autre jour seule en mante chez madame de
Longueville; on sifflait dessus. Langlade vous mande que l'autre jour, en
vue de vous plaire, il la releva bien de sentinelle sur des sottises qu'elle lui
disait, et qu'il vous eût bien souhaité derrière la porte: plût à Dieu que vous
y eussiez été! Madame de Brissac était inconsolable chez madame de
Longueville; mais par malheur le comte de Guiche se mit à causer avec elle,
et elle oublia son rôle, aussi bien que celui du désespoir le jour de la
mort[253]; car il fallait en un certain endroit qu'elle eût perdu connaissance;
elle l'oublia, et reconnut fort bien des gens qui entraient.
Adieu, ma très-chère, ma très-aimable; ne trouvez-vous pas qu'il y a
bien longtemps que nous sommes séparées? Je suis frappée de cette douleur
d'une manière tellement importune, qu'elle me serait insupportable, si je
n'aimais à vous aimer autant que je fais, quelques peines qui y soient
attachées.
Page 195
90.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de la Valette; tout m'est
cher de ce qui vient de vous: je lui veux faire avoir Pellisson pour
rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître des requêtes; je ne le
puis croire, si je ne le vois.
Cette pauvre Madame[254] est toujours à l'agonie; c'est une chose étrange
que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris: le courrier
d'Espagne est revenu; il dit que non-seulement la reine d'Espagne se tient au
traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler ses alliés, mais qu'elle
défendra les Hollandais de toute sa puissance: voilà donc la plus grande
guerre du monde allumée; et pourquoi? C'est bien proprement les petits
soufflets; vous en souvient-il? Nous allons attaquer la Flandre; les
Hollandais se joindront aux Espagnols; Dieu nous garde des Suédois, des
Anglais, des Allemands; je suis assommée de cette nouvelle. Je voudrais
bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous les esprits
et faire la paix.
Notre cardinal (de Retz) est toujours malade; je lui rends de grands
soins: il vous aime toujours; il compte que vous l'aimez aussi.
Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parlâtes l'autre
jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en sont point, ce
me semble: enfin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tué un homme
après sa mort; il était dans sa bière et en carrosse, on le menait à une lieue
de Boufflers pour l'enterrer; son curé était avec le corps. On verse; la bière
coupe le cou au pauvre curé. Hier un homme versa en revenant de Saint-
Germain; il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse.
Madame Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la compagnie est
délicieuse, s'amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie, et point du
tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé Têtu son papa: il s'en défendit par
de très-bonnes raisons, et nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-
aimable; je vous mandai tant de choses en dernier lieu, qu'il me semble que
je n'ai rien à dire aujourd'hui; je vous assure pourtant que je ne demeurerais
pas court, si je voulais vous dire tous les sentiments que j'ai pour vous.
A Paris, vendredi au soir, 26 février 1672.
J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite pour M. de la Valette; tout m'est
cher de ce qui vient de vous: je lui veux faire avoir Pellisson pour
rapporteur, afin de voir s'il sait bien faire le maître des requêtes; je ne le
puis croire, si je ne le vois.
Cette pauvre Madame[254] est toujours à l'agonie; c'est une chose étrange
que l'état où elle est. Mais tout est en émotion dans Paris: le courrier
d'Espagne est revenu; il dit que non-seulement la reine d'Espagne se tient au
traité des Pyrénées, qui est de ne point accabler ses alliés, mais qu'elle
défendra les Hollandais de toute sa puissance: voilà donc la plus grande
guerre du monde allumée; et pourquoi? C'est bien proprement les petits
soufflets; vous en souvient-il? Nous allons attaquer la Flandre; les
Hollandais se joindront aux Espagnols; Dieu nous garde des Suédois, des
Anglais, des Allemands; je suis assommée de cette nouvelle. Je voudrais
bien que quelque ange voulût descendre du ciel pour calmer tous les esprits
et faire la paix.
Notre cardinal (de Retz) est toujours malade; je lui rends de grands
soins: il vous aime toujours; il compte que vous l'aimez aussi.
Je vous éclaircirai un peu mieux l'affaire dont vous me parlâtes l'autre
jour; mais M. le comte de Guiche ni M. de Longueville n'en sont point, ce
me semble: enfin je vous en instruirai. M. de Boufflers a tué un homme
après sa mort; il était dans sa bière et en carrosse, on le menait à une lieue
de Boufflers pour l'enterrer; son curé était avec le corps. On verse; la bière
coupe le cou au pauvre curé. Hier un homme versa en revenant de Saint-
Germain; il se creva le cœur, et mourut dans le carrosse.
Madame Scarron, qui soupe ici tous les soirs, et dont la compagnie est
délicieuse, s'amuse et se joue avec votre fille; elle la trouve jolie, et point du
tout laide. Cette petite appelait hier l'abbé Têtu son papa: il s'en défendit par
de très-bonnes raisons, et nous le crûmes. Je vous embrasse, ma très-
aimable; je vous mandai tant de choses en dernier lieu, qu'il me semble que
je n'ai rien à dire aujourd'hui; je vous assure pourtant que je ne demeurerais
pas court, si je voulais vous dire tous les sentiments que j'ai pour vous.
Page 196
91.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mardi 1er mars 1672.
Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardi gras; je
l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suis chez notre abbé, qui
a depuis deux jours un petit déréglement qui lui donne de l'émotion; je n'en
suis pas encore en peine; mais j'aimerais mieux qu'il se portât tout à fait
bien. Madame de Coulanges et madame Scarron me voulaient mener à
Vincennes; M. de la Rochefoucauld voulait que j'allasse chez lui entendre
lire une comédie de Molière[255]; mais, en vérité, j'ai tout refusé avec plaisir;
et me voilà à mon devoir, avec la joie et la tristesse de vous écrire: il y a
longtemps vraiment que je vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne
voulant pas laisser échapper un moment de la douleur que vous avez de la
mort du pauvre chevalier; vous la voulez sentir à longs traits, sans en rien
rabattre, sans aucune distraction: cette application à faire valoir et à vouloir
sentir toute votre tristesse, me paraît d'une personne qui n'est pas si
embarrassée qu'une autre[256] d'avoir des occasions de s'affliger; j'en prends à
témoin votre cœur.
Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances
publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vérole: je crains pour vous
beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de la Troche: il est vrai
qu'elle sait arriver à Paris: son séjour de l'année passée fut bien abîmé à
mon égard, dans l'extrême douleur de vous perdre. Depuis ce temps, ma
chère enfant, vous êtes arrivée partout, comme vous dites; mais point du
tout à Paris. Vos réflexions sur l'espérance sont divines: si Bourdelot[257] les
avait faites, tout l'univers le saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour
faire des merveilles: le malheur du bonheur est tellement bien dit, qu'on ne
peut trop aimer une plume qui exprime ces choses-là. Vous dites tout sur
l'espérance; et je suis si fort de votre avis, que je ne sais si je dois aller en
Provence, tant j'ai de crainte d'en repartir. Je vois déjà comme le temps
galopera; je connais ses manières; mais ensuite de cette belle réflexion, mon
cœur décide comme le vôtre, et je ne souhaite rien tant que de partir: je
veux même espérer qu'il peut arriver de telles choses, que je vous ramènerai
avec moi: c'est là-dessus qu'il est difficile de parler de si loin: du moins, ma
fille, il ne tiendra pas à une maison, ni à des meubles; je ne songe qu'à vous;
A Livry, mardi 1er mars 1672.
Je commence ma lettre aujourd'hui, ma fille, jour de mardi gras; je
l'achèverai demain. Si vous êtes à Sainte-Marie, je suis chez notre abbé, qui
a depuis deux jours un petit déréglement qui lui donne de l'émotion; je n'en
suis pas encore en peine; mais j'aimerais mieux qu'il se portât tout à fait
bien. Madame de Coulanges et madame Scarron me voulaient mener à
Vincennes; M. de la Rochefoucauld voulait que j'allasse chez lui entendre
lire une comédie de Molière[255]; mais, en vérité, j'ai tout refusé avec plaisir;
et me voilà à mon devoir, avec la joie et la tristesse de vous écrire: il y a
longtemps vraiment que je vous écris. Vous êtes donc à Sainte-Marie, ne
voulant pas laisser échapper un moment de la douleur que vous avez de la
mort du pauvre chevalier; vous la voulez sentir à longs traits, sans en rien
rabattre, sans aucune distraction: cette application à faire valoir et à vouloir
sentir toute votre tristesse, me paraît d'une personne qui n'est pas si
embarrassée qu'une autre[256] d'avoir des occasions de s'affliger; j'en prends à
témoin votre cœur.
Voilà donc votre carnaval échappé de la fureur des réjouissances
publiques; sauvez-vous aussi de l'air de la petite vérole: je crains pour vous
beaucoup plus que vous. Nous avons ici madame de la Troche: il est vrai
qu'elle sait arriver à Paris: son séjour de l'année passée fut bien abîmé à
mon égard, dans l'extrême douleur de vous perdre. Depuis ce temps, ma
chère enfant, vous êtes arrivée partout, comme vous dites; mais point du
tout à Paris. Vos réflexions sur l'espérance sont divines: si Bourdelot[257] les
avait faites, tout l'univers le saurait; vous ne faites pas tant de bruit pour
faire des merveilles: le malheur du bonheur est tellement bien dit, qu'on ne
peut trop aimer une plume qui exprime ces choses-là. Vous dites tout sur
l'espérance; et je suis si fort de votre avis, que je ne sais si je dois aller en
Provence, tant j'ai de crainte d'en repartir. Je vois déjà comme le temps
galopera; je connais ses manières; mais ensuite de cette belle réflexion, mon
cœur décide comme le vôtre, et je ne souhaite rien tant que de partir: je
veux même espérer qu'il peut arriver de telles choses, que je vous ramènerai
avec moi: c'est là-dessus qu'il est difficile de parler de si loin: du moins, ma
fille, il ne tiendra pas à une maison, ni à des meubles; je ne songe qu'à vous;
Page 197
les pas que je fais pour vous sont les premiers; les autres viennent après
comme ils peuvent.
J'ai donné vos lettres au faubourg, elles sont bien faites: on y trouve la
réflexion de M. de Grignan admirable: on l'a pensée quelquefois; mais vous
l'avez habillée pour paraître devant le monde. Je n'ai pas dit ce que vous
avez trouvé dans la maxime[258] qui ressemble à la chanson; pour moi, je
suis de votre avis: je saurai s'ils ont eu un autre dessein que de vouloir louer
les fantaisies, c'est-à-dire les passions: si cela est, l'exacte philosophie s'en
offense; si cela n'est pas, il faut qu'ils s'expliquent mieux.
Je soupai hier chez Gourville avec les la Rochefoucauld, les Plessis, les
la Fayette, les Tournay[259]: nous attendions le grand Pomponne; mais le
service de ce cher maître que vous honorez tant l'empêcha de se retrouver
avec la fleur de ses amis: il a bien des affaires, à cause des dépêches qu'il
faut écrire partout, et à cause de la guerre.
L'archevêque de Toulouse[260] a été fait cardinal à Rome; et la nouvelle
en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. de Laon[261] c'est
une grande douleur pour tous ses amis. On tient que M. de Laon s'est
sacrifié pour le service du roi, et qu'afin de ne point trahir les intérêts de la
France, il n'a point ménagé le cardinal Altieri, qui lui a fait ce tour.
Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du chevalier de
Lorraine réjouissait ses amis et affligeait ses créatures; car il n'y en a point
qui lui ait gardé fidélité.
J'ai su, sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu'à nous d'avoir
la paix. La reine d'Espagne n'a point précisément répondu comme on le
disait: elle a dit simplement qu'elle se tenait au traité de paix, qui permet
d'assister ses alliés. Nous avons pris la même liberté pour le Portugal; elle
promet même présentement de ne point assister les Hollandais: elle ne le
veut pas signer; voilà le procès. Si on s'opiniâtre à vouloir qu'elle signe, tout
est perdu; sinon, la paix sera bientôt faite, quand nous n'aurons pas
l'Espagne contre nous: le temps nous en apprendra davantage. Adieu, ma
très-chère et très-aimable; je crains bien qu'aimant la solitude comme vous
faites, vous ne vous creusiez les yeux et l'esprit à force de rêver.
comme ils peuvent.
J'ai donné vos lettres au faubourg, elles sont bien faites: on y trouve la
réflexion de M. de Grignan admirable: on l'a pensée quelquefois; mais vous
l'avez habillée pour paraître devant le monde. Je n'ai pas dit ce que vous
avez trouvé dans la maxime[258] qui ressemble à la chanson; pour moi, je
suis de votre avis: je saurai s'ils ont eu un autre dessein que de vouloir louer
les fantaisies, c'est-à-dire les passions: si cela est, l'exacte philosophie s'en
offense; si cela n'est pas, il faut qu'ils s'expliquent mieux.
Je soupai hier chez Gourville avec les la Rochefoucauld, les Plessis, les
la Fayette, les Tournay[259]: nous attendions le grand Pomponne; mais le
service de ce cher maître que vous honorez tant l'empêcha de se retrouver
avec la fleur de ses amis: il a bien des affaires, à cause des dépêches qu'il
faut écrire partout, et à cause de la guerre.
L'archevêque de Toulouse[260] a été fait cardinal à Rome; et la nouvelle
en est venue ici dans le temps qu'on attendait celle de M. de Laon[261] c'est
une grande douleur pour tous ses amis. On tient que M. de Laon s'est
sacrifié pour le service du roi, et qu'afin de ne point trahir les intérêts de la
France, il n'a point ménagé le cardinal Altieri, qui lui a fait ce tour.
Benserade a dit plaisamment à mon gré que le retour du chevalier de
Lorraine réjouissait ses amis et affligeait ses créatures; car il n'y en a point
qui lui ait gardé fidélité.
J'ai su, sans en pouvoir douter, qu'il ne tiendra encore qu'à nous d'avoir
la paix. La reine d'Espagne n'a point précisément répondu comme on le
disait: elle a dit simplement qu'elle se tenait au traité de paix, qui permet
d'assister ses alliés. Nous avons pris la même liberté pour le Portugal; elle
promet même présentement de ne point assister les Hollandais: elle ne le
veut pas signer; voilà le procès. Si on s'opiniâtre à vouloir qu'elle signe, tout
est perdu; sinon, la paix sera bientôt faite, quand nous n'aurons pas
l'Espagne contre nous: le temps nous en apprendra davantage. Adieu, ma
très-chère et très-aimable; je crains bien qu'aimant la solitude comme vous
faites, vous ne vous creusiez les yeux et l'esprit à force de rêver.
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92.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi au soir, 9 mars 1672.
Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille; je viens d'en recevoir une de
vous qui enlève, tout aimable, toute brillante, toute pleine de pensées, toute
pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui chemine et qui plaît au
souverain degré, même sans vous aimer comme je fais. Je vous le dirais
plus souvent, sans que je crains[262] d'être fade; mais je suis toujours ravie de
vos lettres sans vous le dire: madame de Coulanges l'est aussi de quelques
endroits que je lui fais voir, et qu'il est impossible de lire toute seule. Il y a
un petit air de dimanche gras répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût
nonpareil.
Il y avait longtemps que vous étiez abîmée: j'en étais toute triste; mais le
jeu de l'oie vous a renouvelée, comme il l'a été par les Grecs: je voudrais
bien que vous n'eussiez joué qu'à l'oie, et que vous n'eussiez point perdu
tant d'argent. Un malheur continuel pique et offense; on hait d'être houspillé
par la fortune; cet avantage que les autres ont sur nous blesse et déplaît,
quoique ce ne soit point dans une occasion d'importance. Nicole dit si bien
cela! enfin j'en hais la fortune, et me voilà bien persuadée qu'elle est
aveugle de vous traiter comme elle fait; si elle n'était que borgne, vous ne
seriez point si malheureuse.
Vous me demandez les symptômes de cet amour[263]: c'est premièrement
une négative vive et prévenante; c'est un air outré d'indifférence qui prouve
le contraire; c'est le témoignage des gens qui voient de près, soutenu de la
voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement de la machine
ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires, pour vaquer à un
seul; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux; vraiment
il faudrait être bien fou, bien insensé: quoi, une jeune femme! voilà une
bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort; j'aimerais mieux m'être
rompu les deux bras. Et à cela on répond intérieurement: Et oui, tout cela
est vrai; mais vous ne laissez pas d'être amoureux: vous dites vos
réflexions; elles sont justes, elles sont vraies, elles font votre tourment; mais
vous ne laissez pas d'être amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais
l'amour est plus fort que toutes les raisons: vous êtes malade, vous pleurez,
vous enragez, et vous êtes amoureux. Si vous conduisez à cette extrémité
A Paris, mercredi au soir, 9 mars 1672.
Ne me parlez plus de mes lettres, ma fille; je viens d'en recevoir une de
vous qui enlève, tout aimable, toute brillante, toute pleine de pensées, toute
pleine de tendresse: c'est un style juste et court, qui chemine et qui plaît au
souverain degré, même sans vous aimer comme je fais. Je vous le dirais
plus souvent, sans que je crains[262] d'être fade; mais je suis toujours ravie de
vos lettres sans vous le dire: madame de Coulanges l'est aussi de quelques
endroits que je lui fais voir, et qu'il est impossible de lire toute seule. Il y a
un petit air de dimanche gras répandu sur cette lettre, qui la rend d'un goût
nonpareil.
Il y avait longtemps que vous étiez abîmée: j'en étais toute triste; mais le
jeu de l'oie vous a renouvelée, comme il l'a été par les Grecs: je voudrais
bien que vous n'eussiez joué qu'à l'oie, et que vous n'eussiez point perdu
tant d'argent. Un malheur continuel pique et offense; on hait d'être houspillé
par la fortune; cet avantage que les autres ont sur nous blesse et déplaît,
quoique ce ne soit point dans une occasion d'importance. Nicole dit si bien
cela! enfin j'en hais la fortune, et me voilà bien persuadée qu'elle est
aveugle de vous traiter comme elle fait; si elle n'était que borgne, vous ne
seriez point si malheureuse.
Vous me demandez les symptômes de cet amour[263]: c'est premièrement
une négative vive et prévenante; c'est un air outré d'indifférence qui prouve
le contraire; c'est le témoignage des gens qui voient de près, soutenu de la
voix publique; c'est une suspension de tout ce mouvement de la machine
ronde; c'est un relâchement de tous les soins ordinaires, pour vaquer à un
seul; c'est une satire perpétuelle contre les vieilles gens amoureux; vraiment
il faudrait être bien fou, bien insensé: quoi, une jeune femme! voilà une
bonne pratique pour moi; cela me conviendrait fort; j'aimerais mieux m'être
rompu les deux bras. Et à cela on répond intérieurement: Et oui, tout cela
est vrai; mais vous ne laissez pas d'être amoureux: vous dites vos
réflexions; elles sont justes, elles sont vraies, elles font votre tourment; mais
vous ne laissez pas d'être amoureux: vous êtes tout plein de raison, mais
l'amour est plus fort que toutes les raisons: vous êtes malade, vous pleurez,
vous enragez, et vous êtes amoureux. Si vous conduisez à cette extrémité
Page 199
M. de Vence[264], je vous prie, ma fille, que j'en sois la confidente; en
attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréable commerce: c'est un prélat
d'un esprit et d'un mérite distingué; c'est le plus bel esprit de son temps:
vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; il excelle en tout; il mérite
que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisamment cette dame qui
aimait à faire tourner la tête à des moines: ce serait une bien plus grande
merveille de la faire tourner à M. de Vence, lui dont la tête est si bonne, si
bien faite et si bien organisée: c'est un trésor que vous avez en Provence,
profitez-en; du reste, sauve qui peut!
Je vous défends, ma chère enfant, de m'envoyer votre portrait: si vous
êtes belle, faites-vous peindre, mais gardez-moi cet aimable présent pour
quand j'arriverai: je serais fâchée de le laisser ici; suivez mon conseil, et
recevez en attendant un présent passant tous les présents passés et présents;
car ce n'est pas trop dire: c'est un tour de perles de douze mille écus; cela est
un peu fort, mais il ne l'est pas plus que ma bonne volonté: enfin regardez-
le, pesez-le, voyez comme il est enfilé, et puis dites-m'en votre avis: c'est le
plus beau que j'aie jamais vu; on l'a admiré ici. Si vous l'approuvez, qu'il ne
vous tienne point au cou, il sera suivi de quelques autres; car pour moi, je
ne suis point libérale à demi: sérieusement, il est beau, et vient de
l'ambassadeur de Venise, notre défunt voisin. Voilà aussi des pincettes pour
cette barbe incomparable; ce sont les plus parfaites de Paris. Voilà aussi un
livre que mon oncle de Sévigné[265] m'a priée de vous envoyer; je m'imagine
que ce n'est pas un roman: je ne lui laisserai pas le soin de vous envoyer les
contes de la Fontaine, qui sont...... vous en jugerez.
Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal[266]: Corneille lui a lu une
pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes
Molière lui lira samedi Trissotin, qui est une fort plaisante chose. Despréaux
lui donnera son Lutrin et sa Poétique: voilà tout ce qu'on peut faire pour son
service. Il vous aime de tout son cœur, ce pauvre cardinal; il parle souvent
de vous, et vos louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent.
Mais, hélas! quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant,
rien n'est capable de nous consoler: pour moi, je serais très-fâchée d'être
consolée; je ne me pique ni de fermeté, ni de philosophie; mon cœur me
mène et me conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir mandé) que
la vraie mesure du mérite du cœur, c'était la capacité d'aimer: je me trouve
attendant, vous ne sauriez avoir un plus agréable commerce: c'est un prélat
d'un esprit et d'un mérite distingué; c'est le plus bel esprit de son temps:
vous avez admiré ses vers, jouissez de sa prose; il excelle en tout; il mérite
que vous en fassiez votre ami. Vous citez plaisamment cette dame qui
aimait à faire tourner la tête à des moines: ce serait une bien plus grande
merveille de la faire tourner à M. de Vence, lui dont la tête est si bonne, si
bien faite et si bien organisée: c'est un trésor que vous avez en Provence,
profitez-en; du reste, sauve qui peut!
Je vous défends, ma chère enfant, de m'envoyer votre portrait: si vous
êtes belle, faites-vous peindre, mais gardez-moi cet aimable présent pour
quand j'arriverai: je serais fâchée de le laisser ici; suivez mon conseil, et
recevez en attendant un présent passant tous les présents passés et présents;
car ce n'est pas trop dire: c'est un tour de perles de douze mille écus; cela est
un peu fort, mais il ne l'est pas plus que ma bonne volonté: enfin regardez-
le, pesez-le, voyez comme il est enfilé, et puis dites-m'en votre avis: c'est le
plus beau que j'aie jamais vu; on l'a admiré ici. Si vous l'approuvez, qu'il ne
vous tienne point au cou, il sera suivi de quelques autres; car pour moi, je
ne suis point libérale à demi: sérieusement, il est beau, et vient de
l'ambassadeur de Venise, notre défunt voisin. Voilà aussi des pincettes pour
cette barbe incomparable; ce sont les plus parfaites de Paris. Voilà aussi un
livre que mon oncle de Sévigné[265] m'a priée de vous envoyer; je m'imagine
que ce n'est pas un roman: je ne lui laisserai pas le soin de vous envoyer les
contes de la Fontaine, qui sont...... vous en jugerez.
Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal[266]: Corneille lui a lu une
pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes
Molière lui lira samedi Trissotin, qui est une fort plaisante chose. Despréaux
lui donnera son Lutrin et sa Poétique: voilà tout ce qu'on peut faire pour son
service. Il vous aime de tout son cœur, ce pauvre cardinal; il parle souvent
de vous, et vos louanges ne finissent pas si aisément qu'elles commencent.
Mais, hélas! quand nous songeons qu'on nous a enlevé notre chère enfant,
rien n'est capable de nous consoler: pour moi, je serais très-fâchée d'être
consolée; je ne me pique ni de fermeté, ni de philosophie; mon cœur me
mène et me conduit. On disait l'autre jour (je crois vous l'avoir mandé) que
la vraie mesure du mérite du cœur, c'était la capacité d'aimer: je me trouve
Page 200
d'une grande élévation par cette règle; elle me donnerait trop de vanité, si je
n'avais mille autres sujets de me remettre à ma place.
Adhémar m'aime assez, mais il hait trop l'évêque, et vous le haïssez trop
aussi: l'oisiveté vous jette dans cet amusement; vous n'auriez pas tant de
loisir, si vous étiez ici. M. d'Uzès m'a fait voir un mémoire qu'il a tiré et
corrigé du vôtre, dont il fera des merveilles; fiez-vous-en à lui; vous n'avez
qu'à lui envoyer tout ce que vous voudrez, sans craindre que rien ne sorte de
ses mains, que dans le juste point de la perfection. Il y a, dans tout ce qui
vient de vous autres, un petit brin d'impétuosité, qui est la vraie marque de
l'ouvrier: c'est le chien du Bassan[267]. On vous mandera le dénoûment que
M. d'Uzès fera à toute cette comédie; j'irai me faire nommer à la porte de
l'évêque, dont je vois tous les jours le nom à la mienne. Ne craignez pas,
pour cela, que nous trahissions vos intérêts. Il y a plusieurs prélats qui se
tourmentent de cette paix; elle ne sera faite qu'à de bonnes enseignes. Si
vous voulez faire plaisir à l'évêque, perdez bien de l'argent, mettez-vous
dans une grande presse; c'est là qu'il vous attend.
Voici une nouvelle; écoutez-moi: le roi a fait entendre à messieurs de
Charost qu'il voulait leur donner des lettres de duc et pair, c'est-à-dire qu'ils
auront tous deux, dès à présent, les honneurs du Louvre, et une assurance
d'être passés au parlement la première fois qu'on en passera. On donne au
fils la lieutenance générale de la Picardie, qui n'avait pas été remplie depuis
très-longtemps, avec vingt mille francs d'appointement, et deux cent mille
francs de M. de Duras, pour la charge de capitaine des gardes du corps, que
MM. de Charost lui cèdent. Raisonnez là-dessus, et voyez si M. de Duras ne
vous paraît pas plus heureux que M. de Charost. Cette place est d'une telle
beauté, par la confiance qu'elle marque et par l'honneur d'être proche de Sa
Majesté, qu'elle n'a point de prix. M. de Duras, pendant son quartier, suivra
le roi à l'armée, et commandera à toute la maison de Sa Majesté. Il n'y a
point de dignité qui console de cette perte; cependant on entre dans le
sentiment du maître, et l'on trouve que messieurs de Charost[268] doivent être
contents. Que notre ami Noailles prenne garde à lui, on dit qu'il lui en pend
autant à l'œil; car il n'a qu'un œil aussi bien que les autres.
On parle toujours de la guerre: vous pouvez penser combien j'en suis
fâchée: il y a des gens qui veulent encore faire des almanachs[269]; mais pour
cette campagne, ils sont trompés. Toute mon espérance, c'est que la
n'avais mille autres sujets de me remettre à ma place.
Adhémar m'aime assez, mais il hait trop l'évêque, et vous le haïssez trop
aussi: l'oisiveté vous jette dans cet amusement; vous n'auriez pas tant de
loisir, si vous étiez ici. M. d'Uzès m'a fait voir un mémoire qu'il a tiré et
corrigé du vôtre, dont il fera des merveilles; fiez-vous-en à lui; vous n'avez
qu'à lui envoyer tout ce que vous voudrez, sans craindre que rien ne sorte de
ses mains, que dans le juste point de la perfection. Il y a, dans tout ce qui
vient de vous autres, un petit brin d'impétuosité, qui est la vraie marque de
l'ouvrier: c'est le chien du Bassan[267]. On vous mandera le dénoûment que
M. d'Uzès fera à toute cette comédie; j'irai me faire nommer à la porte de
l'évêque, dont je vois tous les jours le nom à la mienne. Ne craignez pas,
pour cela, que nous trahissions vos intérêts. Il y a plusieurs prélats qui se
tourmentent de cette paix; elle ne sera faite qu'à de bonnes enseignes. Si
vous voulez faire plaisir à l'évêque, perdez bien de l'argent, mettez-vous
dans une grande presse; c'est là qu'il vous attend.
Voici une nouvelle; écoutez-moi: le roi a fait entendre à messieurs de
Charost qu'il voulait leur donner des lettres de duc et pair, c'est-à-dire qu'ils
auront tous deux, dès à présent, les honneurs du Louvre, et une assurance
d'être passés au parlement la première fois qu'on en passera. On donne au
fils la lieutenance générale de la Picardie, qui n'avait pas été remplie depuis
très-longtemps, avec vingt mille francs d'appointement, et deux cent mille
francs de M. de Duras, pour la charge de capitaine des gardes du corps, que
MM. de Charost lui cèdent. Raisonnez là-dessus, et voyez si M. de Duras ne
vous paraît pas plus heureux que M. de Charost. Cette place est d'une telle
beauté, par la confiance qu'elle marque et par l'honneur d'être proche de Sa
Majesté, qu'elle n'a point de prix. M. de Duras, pendant son quartier, suivra
le roi à l'armée, et commandera à toute la maison de Sa Majesté. Il n'y a
point de dignité qui console de cette perte; cependant on entre dans le
sentiment du maître, et l'on trouve que messieurs de Charost[268] doivent être
contents. Que notre ami Noailles prenne garde à lui, on dit qu'il lui en pend
autant à l'œil; car il n'a qu'un œil aussi bien que les autres.
On parle toujours de la guerre: vous pouvez penser combien j'en suis
fâchée: il y a des gens qui veulent encore faire des almanachs[269]; mais pour
cette campagne, ils sont trompés. Toute mon espérance, c'est que la
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cavalerie ne sera pas exposée aux siéges que l'on fera chez les Hollandais; il
faut vivre pour voir démêler toute cette fusée. J'ai vu le marquis de Vence:
je le trouvai si jeune, que je lui demandai comment se portait madame sa
mère; M. de Coulanges me redressa: le cardinal de Retz interrompit notre
conversation, mais ce ne fut que pour parler de vous. Je souhaite toujours
Adhémar, pour me redire encore mille fois que vous m'aimez: vous
m'assurez que c'est avec une tendresse digne de la mienne; si je ne suis
contente de cette ressemblance, je suis bien difficile à contenter.
Je viens de recevoir votre lettre du jour des Cendres: en vérité, ma fille,
vous me confondez par vos louanges et par vos remercîments; c'est me faire
souvenir de ce que je voudrais faire pour vous, et j'en soupire, parce que je
ne me contente pas moi-même; et plût à Dieu que vous fussiez si pressée de
mes bienfaits, que vous fussiez contrainte de vous jeter dans l'ingratitude!
Nous avons souvent dit que c'est la vraie porte pour en sortir honnêtement,
quand on ne sait plus où donner de la tête; mais je ne suis pas assez
heureuse pour vous réduire à cette extrémité: votre reconnaissance suffit et
au delà. Que vous êtes aimable! et que vous me dites plaisamment tout ce
qui se peut dire là-dessus! Au reste, quelle folie de perdre tant d'argent à ce
chien de brelan! c'est un coupe-gorge qu'on a banni de ce pays-ci, parce
qu'on y fait de sérieux voyages: vous jouez d'un malheur insurmontable,
vous perdez toujours; croyez-moi, ne vous opiniâtrez point, songez que tout
cet argent s'est perdu sans vous divertir: au contraire, vous avez payé cinq
ou six mille francs pour vous ennuyer, et pour être houspillée de la fortune.
Ma fille, je m'emporte; il faut dire comme Tartufe: C'est un excès de zèle. A
propos de comédie, voilà Bajazet: si je pouvais vous envoyer la
Champmêlé, vous trouveriez la pièce bonne; mais, sans elle, elle perd la
moitié de son prix. Je suis folle de Corneille; il nous donnera encore
Pulchérie, où l'on reverra
La main qui crayonna
La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna[270].
Il faut que tout cède à son génie. Voilà cette petite fable de la Fontaine,
sur l'aventure du curé de M. de Boufflers, qui fut tué tout roide en carrosse
auprès de son mort[271]: cet événement est bizarre; la fable est jolie, mais ce
n'est rien au prix de celles qui suivront. Je ne sais ce que c'est ce que Pot au
lait[272].
faut vivre pour voir démêler toute cette fusée. J'ai vu le marquis de Vence:
je le trouvai si jeune, que je lui demandai comment se portait madame sa
mère; M. de Coulanges me redressa: le cardinal de Retz interrompit notre
conversation, mais ce ne fut que pour parler de vous. Je souhaite toujours
Adhémar, pour me redire encore mille fois que vous m'aimez: vous
m'assurez que c'est avec une tendresse digne de la mienne; si je ne suis
contente de cette ressemblance, je suis bien difficile à contenter.
Je viens de recevoir votre lettre du jour des Cendres: en vérité, ma fille,
vous me confondez par vos louanges et par vos remercîments; c'est me faire
souvenir de ce que je voudrais faire pour vous, et j'en soupire, parce que je
ne me contente pas moi-même; et plût à Dieu que vous fussiez si pressée de
mes bienfaits, que vous fussiez contrainte de vous jeter dans l'ingratitude!
Nous avons souvent dit que c'est la vraie porte pour en sortir honnêtement,
quand on ne sait plus où donner de la tête; mais je ne suis pas assez
heureuse pour vous réduire à cette extrémité: votre reconnaissance suffit et
au delà. Que vous êtes aimable! et que vous me dites plaisamment tout ce
qui se peut dire là-dessus! Au reste, quelle folie de perdre tant d'argent à ce
chien de brelan! c'est un coupe-gorge qu'on a banni de ce pays-ci, parce
qu'on y fait de sérieux voyages: vous jouez d'un malheur insurmontable,
vous perdez toujours; croyez-moi, ne vous opiniâtrez point, songez que tout
cet argent s'est perdu sans vous divertir: au contraire, vous avez payé cinq
ou six mille francs pour vous ennuyer, et pour être houspillée de la fortune.
Ma fille, je m'emporte; il faut dire comme Tartufe: C'est un excès de zèle. A
propos de comédie, voilà Bajazet: si je pouvais vous envoyer la
Champmêlé, vous trouveriez la pièce bonne; mais, sans elle, elle perd la
moitié de son prix. Je suis folle de Corneille; il nous donnera encore
Pulchérie, où l'on reverra
La main qui crayonna
La mort du grand Pompée et l'âme de Cinna[270].
Il faut que tout cède à son génie. Voilà cette petite fable de la Fontaine,
sur l'aventure du curé de M. de Boufflers, qui fut tué tout roide en carrosse
auprès de son mort[271]: cet événement est bizarre; la fable est jolie, mais ce
n'est rien au prix de celles qui suivront. Je ne sais ce que c'est ce que Pot au
lait[272].
Page 202
J'ai souvent des nouvelles de mon pauvre enfant; la guerre me déplaît
fort, pour lui premièrement, et puis pour les autres que j'aime. Madame de
Vaudemont est à Anvers, nullement disposée à revenir; son mari est contre
nous. Madame de Courcelles[273] sera bientôt sur la sellette; je ne sais si elle
touchera il petto adamantino de M. d'Avaux[274]; mais jusqu'ici il a été aussi
rude à la Tournelle que dans sa réponse. Ma fille, j'écris sans mesure, encore
faut-il finir: en écrivant aux autres, on est aise d'avoir écrit; et moi, j'aime à
vous écrire par-dessus toutes choses. J'ai mille amitiés à vous faire de M. de
la Rochefoucauld, de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame
Scarron, qui vous sait bien louer à ma fantaisie; vous êtes bien selon son
goût. Pour M. et madame de Coulanges, M. l'abbé, ma tante, ma cousine, la
Mousse, c'est un cri général pour me prier de parler d'eux; mais je ne suis
pas toujours en humeur de faire des litanies; j'en oublie encore: en voilà
pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au lit: il me vient des pensées
sur son mal; que diantre a-t-il? J'aime toujours ma petite enfant, malgré les
divines beautés de son frère.
Adieu, ma chère enfant, j'embrasse votre comte; je l'aime encore mieux
dans son appartement que dans le vôtre. Hélas! quelle joie de vous voir
belle taille, en santé, en état d'aller, de trotter comme une autre. Donnez-moi
le plaisir de vous revoir ainsi.
93.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 16 mars 1672.
Vous me parlez de mon départ: ah! ma fille, je languis dans cet espoir
charmant; rien ne m'arrête que ma tante[275], qui se meurt de douleur et
d'hydropisie: elle me brise le cœur par l'état où elle est, et par tout ce qu'elle
dit de tendre et de bon sens; son courage, sa patience, sa résignation, tout
cela est admirable. M. d'Hacqueville et moi, nous suivons son mal jour à
jour: il voit mon cœur, et la douleur que j'ai de n'être pas libre tout
présentement: je me conduis par ses avis; nous verrons entre ci et Pâques: si
son mal augmente, comme il a fait depuis que je suis ici, elle mourra entre
nos bras: si elle reçoit quelque soulagement, et qu'elle prenne le train de
languir, je partirai dès que M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé
est au désespoir, aussi bien que moi; nous verrons donc comme cet excès de
fort, pour lui premièrement, et puis pour les autres que j'aime. Madame de
Vaudemont est à Anvers, nullement disposée à revenir; son mari est contre
nous. Madame de Courcelles[273] sera bientôt sur la sellette; je ne sais si elle
touchera il petto adamantino de M. d'Avaux[274]; mais jusqu'ici il a été aussi
rude à la Tournelle que dans sa réponse. Ma fille, j'écris sans mesure, encore
faut-il finir: en écrivant aux autres, on est aise d'avoir écrit; et moi, j'aime à
vous écrire par-dessus toutes choses. J'ai mille amitiés à vous faire de M. de
la Rochefoucauld, de notre cardinal, de Barillon, et surtout de madame
Scarron, qui vous sait bien louer à ma fantaisie; vous êtes bien selon son
goût. Pour M. et madame de Coulanges, M. l'abbé, ma tante, ma cousine, la
Mousse, c'est un cri général pour me prier de parler d'eux; mais je ne suis
pas toujours en humeur de faire des litanies; j'en oublie encore: en voilà
pour longtemps. Le pauvre Ripert est toujours au lit: il me vient des pensées
sur son mal; que diantre a-t-il? J'aime toujours ma petite enfant, malgré les
divines beautés de son frère.
Adieu, ma chère enfant, j'embrasse votre comte; je l'aime encore mieux
dans son appartement que dans le vôtre. Hélas! quelle joie de vous voir
belle taille, en santé, en état d'aller, de trotter comme une autre. Donnez-moi
le plaisir de vous revoir ainsi.
93.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 16 mars 1672.
Vous me parlez de mon départ: ah! ma fille, je languis dans cet espoir
charmant; rien ne m'arrête que ma tante[275], qui se meurt de douleur et
d'hydropisie: elle me brise le cœur par l'état où elle est, et par tout ce qu'elle
dit de tendre et de bon sens; son courage, sa patience, sa résignation, tout
cela est admirable. M. d'Hacqueville et moi, nous suivons son mal jour à
jour: il voit mon cœur, et la douleur que j'ai de n'être pas libre tout
présentement: je me conduis par ses avis; nous verrons entre ci et Pâques: si
son mal augmente, comme il a fait depuis que je suis ici, elle mourra entre
nos bras: si elle reçoit quelque soulagement, et qu'elle prenne le train de
languir, je partirai dès que M. de Coulanges sera revenu. Notre pauvre abbé
est au désespoir, aussi bien que moi; nous verrons donc comme cet excès de
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mal se tournera dans le mois d'avril: je n'ai que cela dans la tête: vous ne
sauriez avoir tant d'envie de me voir que j'en ai de vous embrasser: bornez
votre ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus.
Mon fils me mande qu'ils sont misérables en Allemagne, et ne savent ce
qu'ils font. Il a été très-affligé de la mort du chevalier de Grignan. Vous me
demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie: je vous avoue que
j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la
mort: je me trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle, que, si je
pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve
dans un engagement qui m'embarrasse: je suis embarquée dans la vie sans
mon consentement; il faut que j'en sorte, cela m'assomme; et comment en
sortirai-je? par où? par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition?
Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée?
aurai-je un transport au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-
je avec Dieu? qu'aurai-je à lui présenter? la crainte, la nécessité feront-elles
mon retour vers lui? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur?
que puis-je espérer? suis-je digne du paradis? suis-je digne de l'enfer?
Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son salut
dans l'incertitude; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie que je mène est la
chose du monde la plus aisée à comprendre: je m'abîme dans ces pensées, et
je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène,
que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre
éternellement; point du tout: mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais
bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des
ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément: mais
parlons d'autre chose.
Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d'autres que par moi;
c'est ce chien de Barbin[276] qui me hait, parce que je ne fais pas des
Princesses de Clèves et de Montpensier[277]. Vous avez jugé très-juste et très-
bien de Bajazet, et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous
envoyer la Champmêlé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de
Bajazet est glacé; les mœurs des Turcs y sont mal observées, ils ne font
point tant de façons pour se marier; le dénoûment n'est point bien préparé;
on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie: il y a pourtant des
choses agréables, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de
ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de
sauriez avoir tant d'envie de me voir que j'en ai de vous embrasser: bornez
votre ambition, et ne croyez pas me pouvoir jamais égaler là-dessus.
Mon fils me mande qu'ils sont misérables en Allemagne, et ne savent ce
qu'ils font. Il a été très-affligé de la mort du chevalier de Grignan. Vous me
demandez, ma chère enfant, si j'aime toujours bien la vie: je vous avoue que
j'y trouve des chagrins cuisants; mais je suis encore plus dégoûtée de la
mort: je me trouve si malheureuse d'avoir à finir tout ceci par elle, que, si je
pouvais retourner en arrière, je ne demanderais pas mieux. Je me trouve
dans un engagement qui m'embarrasse: je suis embarquée dans la vie sans
mon consentement; il faut que j'en sorte, cela m'assomme; et comment en
sortirai-je? par où? par quelle porte? quand sera-ce? en quelle disposition?
Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée?
aurai-je un transport au cerveau? mourrai-je d'un accident? comment serai-
je avec Dieu? qu'aurai-je à lui présenter? la crainte, la nécessité feront-elles
mon retour vers lui? n'aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur?
que puis-je espérer? suis-je digne du paradis? suis-je digne de l'enfer?
Quelle alternative! quel embarras! Rien n'est si fou que de mettre son salut
dans l'incertitude; mais rien n'est si naturel, et la sotte vie que je mène est la
chose du monde la plus aisée à comprendre: je m'abîme dans ces pensées, et
je trouve la mort si terrible, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène,
que par les épines dont elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre
éternellement; point du tout: mais si on m'avait demandé mon avis, j'aurais
bien aimé à mourir entre les bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des
ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement et bien aisément: mais
parlons d'autre chose.
Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d'autres que par moi;
c'est ce chien de Barbin[276] qui me hait, parce que je ne fais pas des
Princesses de Clèves et de Montpensier[277]. Vous avez jugé très-juste et très-
bien de Bajazet, et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous
envoyer la Champmêlé pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de
Bajazet est glacé; les mœurs des Turcs y sont mal observées, ils ne font
point tant de façons pour se marier; le dénoûment n'est point bien préparé;
on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie: il y a pourtant des
choses agréables, mais rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de
ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de
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lui comparer Racine, sentons-en toujours la différence; les pièces de ce
dernier ont des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin
qu'Andromaque; Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et
au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies[278] pour la Champmêlé:
ce n'est pas pour les siècles à venir: si jamais il n'est plus jeune, et qu'il
cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil
ami Corneille! Pardonnons lui de méchants vers en faveur des divines et
sublimes beautés qui nous transportent: ce sont des traits de maître qui sont
inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi; et, en un mot, c'est le
bon goût, tenez-vous-y.
Voici un bon mot de madame Cornuel, qui a fort réjoui le parterre: M.
Tambonneau le fils[279] a quitté la robe, et a mis une sangle autour de son
ventre et de son derrière; avec ce bel air, il veut aller servir sur la mer: je ne
sais ce que lui a fait la terre. On disait donc à madame Cornuel qu'il s'en
allait à la mer: «Hélas! dit-elle, est-ce qu'il a été mordu d'un chien enragé?»
Cela fut dit sans malice, c'est ce qui a fait rire extrêmement.
Je ne saurais vous plaindre de n'avoir point de beurre en Provence,
puisque vous avez de l'huile admirable et d'excellent poisson. Ah! ma fille,
que je comprends bien ce que peuvent faire et penser des gens comme vous,
au milieu de vos Provençaux! Je les trouverai comme vous, et je vous
plaindrai toute ma vie de passer avec eux de si belles années de la vôtre. Je
suis si peu désireuse de briller dans votre cour de Provence, et j'en juge si
bien par celle de Bretagne, que par la même raison qu'au bout de trois jours,
à Vitré, je ne respirais que les Rochers, je vous jure devant Dieu que l'objet
de mes désirs, c'est de passer l'été à Grignan avec vous: voilà où je vise, et
rien au delà. Mon vin de Saint-Laurent est chez Adhémar, je l'aurai demain
matin; il y a longtemps que je vous en ai remercié in petto; cela est bien
obligeant. M. de Laon aime bien cette manière d'être cardinal. On assure
que l'autre jour M. de Montausier, parlant à M. le Dauphin de la dignité des
cardinaux, lui dit que cela dépendait du pape, et que s'il voulait faire
cardinal un palefrenier, il le pourrait. Là-dessus le cardinal de Bonzi arrive;
M. le Dauphin lui dit: «Monsieur, est-il vrai que si le pape voulait, il ferait
cardinal un palefrenier?» M. de Bonzi fut surpris; et, devinant l'affaire, il lui
répondit: «Il est vrai, monsieur, que le pape choisit qui il lui plaît, mais nous
n'avons pas vu jusqu'ici qu'il ait pris des cardinaux dans son écurie.» C'est
le cardinal de Bouillon qui m'a conté ce détail.
dernier ont des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin
qu'Andromaque; Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens, et
au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies[278] pour la Champmêlé:
ce n'est pas pour les siècles à venir: si jamais il n'est plus jeune, et qu'il
cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil
ami Corneille! Pardonnons lui de méchants vers en faveur des divines et
sublimes beautés qui nous transportent: ce sont des traits de maître qui sont
inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi; et, en un mot, c'est le
bon goût, tenez-vous-y.
Voici un bon mot de madame Cornuel, qui a fort réjoui le parterre: M.
Tambonneau le fils[279] a quitté la robe, et a mis une sangle autour de son
ventre et de son derrière; avec ce bel air, il veut aller servir sur la mer: je ne
sais ce que lui a fait la terre. On disait donc à madame Cornuel qu'il s'en
allait à la mer: «Hélas! dit-elle, est-ce qu'il a été mordu d'un chien enragé?»
Cela fut dit sans malice, c'est ce qui a fait rire extrêmement.
Je ne saurais vous plaindre de n'avoir point de beurre en Provence,
puisque vous avez de l'huile admirable et d'excellent poisson. Ah! ma fille,
que je comprends bien ce que peuvent faire et penser des gens comme vous,
au milieu de vos Provençaux! Je les trouverai comme vous, et je vous
plaindrai toute ma vie de passer avec eux de si belles années de la vôtre. Je
suis si peu désireuse de briller dans votre cour de Provence, et j'en juge si
bien par celle de Bretagne, que par la même raison qu'au bout de trois jours,
à Vitré, je ne respirais que les Rochers, je vous jure devant Dieu que l'objet
de mes désirs, c'est de passer l'été à Grignan avec vous: voilà où je vise, et
rien au delà. Mon vin de Saint-Laurent est chez Adhémar, je l'aurai demain
matin; il y a longtemps que je vous en ai remercié in petto; cela est bien
obligeant. M. de Laon aime bien cette manière d'être cardinal. On assure
que l'autre jour M. de Montausier, parlant à M. le Dauphin de la dignité des
cardinaux, lui dit que cela dépendait du pape, et que s'il voulait faire
cardinal un palefrenier, il le pourrait. Là-dessus le cardinal de Bonzi arrive;
M. le Dauphin lui dit: «Monsieur, est-il vrai que si le pape voulait, il ferait
cardinal un palefrenier?» M. de Bonzi fut surpris; et, devinant l'affaire, il lui
répondit: «Il est vrai, monsieur, que le pape choisit qui il lui plaît, mais nous
n'avons pas vu jusqu'ici qu'il ait pris des cardinaux dans son écurie.» C'est
le cardinal de Bouillon qui m'a conté ce détail.
Page 205
Écrivez un peu à notre cardinal, il vous aime: le faubourg[280] vous aime;
madame Scarron vous aime, elle passe ici le carême, et céans presque tous
les soirs. Barillon y est encore, et plût à Dieu, ma belle, que vous y fussiez
aussi! Adieu, mon enfant, je ne finis point; je vous défie de pouvoir
comprendre combien je vous aime.
94.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 8 avril 1672.
La guerre est déclarée, on ne parle que de partir. Canaples a demandé
permission au roi d'aller servir dans l'armée du roi d'Angleterre; et en effet
il est parti malcontent de n'avoir pas eu d'emploi en France. Le maréchal du
Plessis ne quittera point Paris, il est bourgeois et chanoine; il met à couvert
tous ses lauriers, et jugera des coups: je ne trouve pas qu'avec une si belle et
si grande réputation, son personnage soit mauvais. Il dit au roi qu'il portait
envie à ses enfants, qui avaient l'honneur de servir Sa Majesté; que pour lui
il souhaitait la mort, puisqu'il n'était plus bon à rien. Le roi l'embrassa
tendrement, et lui dit: «M. le maréchal, on ne travaille que pour approcher
de la réputation que vous avez acquise; il est agréable de se reposer après
tant de victoires.» En effet, je le trouve heureux de ne point mettre au
caprice de la fortune ce qu'il a acquis pendant toute sa vie. Le maréchal de
Bellefonds est à la Trappe pour la semaine sainte: mais, avant que de partir,
il parla fort fièrement à M. de Louvois, qui voulait faire quelque
retranchement sur sa charge de général sous M. le Prince: il fit juger
l'affaire par Sa Majesté, et l'emporta comme un galant homme.
La reine m'attaque toujours sur vos enfants, et sur mon voyage de
Provence, et trouve mauvais que votre fils vous ressemble, et votre fille à
son père; je lui réponds toujours la même chose. Madame Colbert me parle
souvent de votre beauté; mais qui ne m'en parle point? Ma fille, savez-vous
bien qu'il faut un peu revenir voir tout ceci? Je vous en faciliterai les
moyens d'une manière qui vous ôtera de toutes sortes d'embarras. J'ai parlé
d'un premier président à M. de Pomponne; il n'y voit encore goutte; il croit
pourtant que ce sera un étranger; j'y ai consenti.
Ma tante est si mal, que je ne crois pas qu'elle retarde mon voyage; elle
étouffe, elle enfle, il n'y a pas moyen de la voir sans être fortement touchée:
madame Scarron vous aime, elle passe ici le carême, et céans presque tous
les soirs. Barillon y est encore, et plût à Dieu, ma belle, que vous y fussiez
aussi! Adieu, mon enfant, je ne finis point; je vous défie de pouvoir
comprendre combien je vous aime.
94.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 8 avril 1672.
La guerre est déclarée, on ne parle que de partir. Canaples a demandé
permission au roi d'aller servir dans l'armée du roi d'Angleterre; et en effet
il est parti malcontent de n'avoir pas eu d'emploi en France. Le maréchal du
Plessis ne quittera point Paris, il est bourgeois et chanoine; il met à couvert
tous ses lauriers, et jugera des coups: je ne trouve pas qu'avec une si belle et
si grande réputation, son personnage soit mauvais. Il dit au roi qu'il portait
envie à ses enfants, qui avaient l'honneur de servir Sa Majesté; que pour lui
il souhaitait la mort, puisqu'il n'était plus bon à rien. Le roi l'embrassa
tendrement, et lui dit: «M. le maréchal, on ne travaille que pour approcher
de la réputation que vous avez acquise; il est agréable de se reposer après
tant de victoires.» En effet, je le trouve heureux de ne point mettre au
caprice de la fortune ce qu'il a acquis pendant toute sa vie. Le maréchal de
Bellefonds est à la Trappe pour la semaine sainte: mais, avant que de partir,
il parla fort fièrement à M. de Louvois, qui voulait faire quelque
retranchement sur sa charge de général sous M. le Prince: il fit juger
l'affaire par Sa Majesté, et l'emporta comme un galant homme.
La reine m'attaque toujours sur vos enfants, et sur mon voyage de
Provence, et trouve mauvais que votre fils vous ressemble, et votre fille à
son père; je lui réponds toujours la même chose. Madame Colbert me parle
souvent de votre beauté; mais qui ne m'en parle point? Ma fille, savez-vous
bien qu'il faut un peu revenir voir tout ceci? Je vous en faciliterai les
moyens d'une manière qui vous ôtera de toutes sortes d'embarras. J'ai parlé
d'un premier président à M. de Pomponne; il n'y voit encore goutte; il croit
pourtant que ce sera un étranger; j'y ai consenti.
Ma tante est si mal, que je ne crois pas qu'elle retarde mon voyage; elle
étouffe, elle enfle, il n'y a pas moyen de la voir sans être fortement touchée:
Page 206
je le suis, et le serai beaucoup de la perdre. Vous savez comme je l'ai
toujours aimée: ce m'eût été une grande joie de la laisser dans l'espérance
d'une guérison qui nous l'aurait rendue encore pour quelque temps. Je vous
manderai la suite de cette triste et douloureuse maladie.
M. et madame de Chaulnes s'en vont en Bretagne: les gouverneurs n'ont
point d'autre place présentement que leur gouvernement. Nous allons voir
une rude guerre; j'en suis dans une inquiétude épouvantable. Votre frère me
tient au cœur; nous sommes très-bien ensemble; il m'aime, et ne songe qu'à
me plaire; je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis occupée que de
ses affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais de vous deux: vous êtes, en
vérité, trop jolis, chacun en votre espèce. Voilà, ma très-belle, tout ce que
vous aurez de moi aujourd'hui. J'avais ce matin un Provençal, un Breton, un
Bourguignon, à ma toilette.
95.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 13 avril 1672.
Je vous l'avoue, ma fille, je suis très-fâchée que mes lettres soient
perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fâchée? ce serait de
perdre les vôtres: j'ai passé par là, c'est une des plus cruelles choses du
monde. Mais, mon enfant, je vous admire; vous écrivez l'italien comme le
cardinal Ottobon[281], et même vous y mêlez de l'espagnol; manera n'est pas
des nôtres; et pour vos phrases, il me serait impossible d'en faire autant:
amusez-vous aussi à le parler, c'est une très-jolie chose; vous le prononcez
bien, vous avez du loisir; continuez, je serai tout étonnée de vous trouver si
habile. Vous m'obéissez pour n'être point grosse, je vous en remercie de tout
mon cœur; ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole.
Votre soleil me fait peur: comment, les têtes tournent! on a des apoplexies
comme on a des vapeurs ici, et votre tête tourne comme les autres! Madame
de Coulanges espère conserver la sienne à Lyon, et fait des préparatifs pour
faire une belle défense contre le gouverneur[282]. Si elle va à Grignan, ce sera
pour vous conter ses victoires, et non pas sa défaite: je ne crois pas même
que le marquis prenne le personnage d'amant; il est observé par gens qui ont
bon nez, et qui n'entendraient pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la
guerre; je suis très-désolée aussi de ne point partir avec M. et madame de
toujours aimée: ce m'eût été une grande joie de la laisser dans l'espérance
d'une guérison qui nous l'aurait rendue encore pour quelque temps. Je vous
manderai la suite de cette triste et douloureuse maladie.
M. et madame de Chaulnes s'en vont en Bretagne: les gouverneurs n'ont
point d'autre place présentement que leur gouvernement. Nous allons voir
une rude guerre; j'en suis dans une inquiétude épouvantable. Votre frère me
tient au cœur; nous sommes très-bien ensemble; il m'aime, et ne songe qu'à
me plaire; je suis aussi une vraie marâtre pour lui, et ne suis occupée que de
ses affaires. J'aurais grand tort si je me plaignais de vous deux: vous êtes, en
vérité, trop jolis, chacun en votre espèce. Voilà, ma très-belle, tout ce que
vous aurez de moi aujourd'hui. J'avais ce matin un Provençal, un Breton, un
Bourguignon, à ma toilette.
95.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 13 avril 1672.
Je vous l'avoue, ma fille, je suis très-fâchée que mes lettres soient
perdues; mais savez-vous de quoi je serais encore plus fâchée? ce serait de
perdre les vôtres: j'ai passé par là, c'est une des plus cruelles choses du
monde. Mais, mon enfant, je vous admire; vous écrivez l'italien comme le
cardinal Ottobon[281], et même vous y mêlez de l'espagnol; manera n'est pas
des nôtres; et pour vos phrases, il me serait impossible d'en faire autant:
amusez-vous aussi à le parler, c'est une très-jolie chose; vous le prononcez
bien, vous avez du loisir; continuez, je serai tout étonnée de vous trouver si
habile. Vous m'obéissez pour n'être point grosse, je vous en remercie de tout
mon cœur; ayez le même soin de me plaire pour éviter la petite vérole.
Votre soleil me fait peur: comment, les têtes tournent! on a des apoplexies
comme on a des vapeurs ici, et votre tête tourne comme les autres! Madame
de Coulanges espère conserver la sienne à Lyon, et fait des préparatifs pour
faire une belle défense contre le gouverneur[282]. Si elle va à Grignan, ce sera
pour vous conter ses victoires, et non pas sa défaite: je ne crois pas même
que le marquis prenne le personnage d'amant; il est observé par gens qui ont
bon nez, et qui n'entendraient pas raillerie. Il est désolé de ne point aller à la
guerre; je suis très-désolée aussi de ne point partir avec M. et madame de
Page 207
Coulanges; c'était une chose résolue, sans le pitoyable état où se trouve ma
tante: mais il faut avoir encore patience; rien ne m'arrêtera, dès que je serai
libre de partir: je viens d'acheter un carrosse de campagne, je fais faire des
habits; enfin je partirai du jour au lendemain. Jamais je n'ai rien souhaité
avec tant de passion; fiez-vous à moi pour n'y pas perdre un moment: c'est
mon malheur qui me fait trouver des retardements où les autres n'en
trouvent point.
Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal; ce serait un grand
amusement de causer avec lui: je ne vous trouve rien qui puisse vous
divertir; mais, au lieu de prendre le chemin de Provence, il s'en va à
Commerci. On dit que le roi a quelque regret du départ de Canaples: il avait
un régiment, il a été cassé; il a demandé dix abbayes, on les lui a toutes
refusées; il a demandé de servir d'aide de camp cette campagne: il est
refusé; sur cela il écrit à son frère aîné une lettre pleine de désespoir et de
respect tout ensemble pour Sa Majesté, et s'en va sur le vaisseau du duc
d'York[283], qui l'aime et l'estime: voilà l'histoire un peu plus en détail. On ne
parle plus que de guerre et de partir: tout le monde est triste, tout le monde
est ému.
Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté de la beauté d'un
sermon de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut, en un endroit qui le toucha:
Mordieu, il a raison! Madame éclata de rire; et le sermon en fut tellement
interrompu, qu'on ne savait ce qui en arriverait. Je ne crois pas, de la façon
que vous dépeignez vos prédicateurs, que si vous les interrompez, ce soit
par des admirations. Adieu ma très-chère et très-aimable; quand je pense au
pays qui nous sépare, je perds la raison, et je n'ai plus de repos. Je blâme
Adhémar d'avoir changé de nom; c'est le petit dénaturé.
96.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 22 avril 1672.
Je reçus votre lettre du 13 justement quand on ne pouvait plus y faire
réponse: quelque soin que j'eusse pris à la poste, elle avait été abandonnée à
la paresse des facteurs; et voilà précisément ce que je crains. Je ferai mon
possible pour retrouver quelque nouvel ami (au bureau de la poste), ou
plutôt je vous avoue que je voudrais bien m'en aller, et que ma pauvre tante
tante: mais il faut avoir encore patience; rien ne m'arrêtera, dès que je serai
libre de partir: je viens d'acheter un carrosse de campagne, je fais faire des
habits; enfin je partirai du jour au lendemain. Jamais je n'ai rien souhaité
avec tant de passion; fiez-vous à moi pour n'y pas perdre un moment: c'est
mon malheur qui me fait trouver des retardements où les autres n'en
trouvent point.
Je voudrais bien vous pouvoir envoyer notre cardinal; ce serait un grand
amusement de causer avec lui: je ne vous trouve rien qui puisse vous
divertir; mais, au lieu de prendre le chemin de Provence, il s'en va à
Commerci. On dit que le roi a quelque regret du départ de Canaples: il avait
un régiment, il a été cassé; il a demandé dix abbayes, on les lui a toutes
refusées; il a demandé de servir d'aide de camp cette campagne: il est
refusé; sur cela il écrit à son frère aîné une lettre pleine de désespoir et de
respect tout ensemble pour Sa Majesté, et s'en va sur le vaisseau du duc
d'York[283], qui l'aime et l'estime: voilà l'histoire un peu plus en détail. On ne
parle plus que de guerre et de partir: tout le monde est triste, tout le monde
est ému.
Le maréchal de Gramont était l'autre jour si transporté de la beauté d'un
sermon de Bourdaloue, qu'il s'écria tout haut, en un endroit qui le toucha:
Mordieu, il a raison! Madame éclata de rire; et le sermon en fut tellement
interrompu, qu'on ne savait ce qui en arriverait. Je ne crois pas, de la façon
que vous dépeignez vos prédicateurs, que si vous les interrompez, ce soit
par des admirations. Adieu ma très-chère et très-aimable; quand je pense au
pays qui nous sépare, je perds la raison, et je n'ai plus de repos. Je blâme
Adhémar d'avoir changé de nom; c'est le petit dénaturé.
96.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 22 avril 1672.
Je reçus votre lettre du 13 justement quand on ne pouvait plus y faire
réponse: quelque soin que j'eusse pris à la poste, elle avait été abandonnée à
la paresse des facteurs; et voilà précisément ce que je crains. Je ferai mon
possible pour retrouver quelque nouvel ami (au bureau de la poste), ou
plutôt je vous avoue que je voudrais bien m'en aller, et que ma pauvre tante
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eût pris un parti: cela est barbare à dire; mais il est bien barbare aussi de
trouver ce devoir sur mon chemin, lorsque je suis prête à vous aller voir;
l'état où je suis n'est pas aimable. Je vous envoie une petite cravate, tout
comme on les porte; vous jugerez par là que, depuis votre départ, le monde
ne s'est point subtilisé: vous voyez comme nous sommes simples en ce
pays-ci. J'ai une grande impatience de savoir ce qui se sera passé à votre
voyage de la Sainte-Baume[284]: c'est donc Notre-Dame des Anges[285]. M. le
marquis de Vence, qui me rend des soins très-obligeants, m'a fait grand'peur
du chemin. Il a perdu son fils aîné: il me fait pitié; il voudrait bien pleurer,
et il se contraint: il me paraît extrêmement attaché à tous vos intérêts.
J'ai été voir madame de la Fayette avec le cardinal; nous la trouvâmes
mieux qu'à Paris; nous parlâmes fort de vous. Il s'en va lundi; il vous dira
adieu comme il vous a dit bonjour; il vous aime tendrement, et vous fera
réponse sur la proposition d'être archevêque d'Aix. Nous composâmes la vie
qu'il ferait, toujours déchiré entre le désir de vous voir et la crainte d'être
ridicule; nous réglâmes les heures, et nous inventâmes des supplices pour le
premier qui mettrait le nez sur l'attachement qu'il aurait pour vous. Cette
conversation nous eût menés plus loin que Fleury[286]: d'Hacqueville et
l'abbé de Pontcarré étaient avec nous; j'étais insolemment avec ces trois
hommes. Je m'en vais tout présentement me promener trois ou quatre
heures à Livry: j'étouffe, je suis triste; il faut que le vert naissant et les
rossignols me redonnent quelque douceur dans l'esprit: on ne voit ici que
des adieux, des équipages qui nous empêchent de passer dans les rues. Je
reviens demain matin pour faire partir celui de mon fils; mais il ne fera
point d'embarras; ce sont des coffres qui vont par des messagers: il a acheté
ses chevaux en Allemagne. J'ai donné de l'argent à Barillon pour lui donner
pendant la campagne. Je suis une marâtre; je dis hier adieu au petit
dénaturé[287]; je pensai pleurer: cette campagne sera rude, et je ne me fie
guère à lui pour se conserver, poco duri, pur che s'innalzi. Il en est revenu
là; c'est sa vraie devise. Adieu, je ne vous en dirai pas davantage
aujourd'hui; je m'en vais à la Sainte-Baume; je m'en vais dans un lieu où je
penserai à vous sans cesse, et peut-être trop tendrement. Il est bien difficile
que je revoie ce jardin, ces allées, ce petit pont, cette avenue, cette prairie,
ce moulin, cette petite vue, cette forêt, sans penser à ma très-chère enfant.
Le petit Daquin est premier médecin. La faveur l'a pu faire autant que
le mérite[288].
trouver ce devoir sur mon chemin, lorsque je suis prête à vous aller voir;
l'état où je suis n'est pas aimable. Je vous envoie une petite cravate, tout
comme on les porte; vous jugerez par là que, depuis votre départ, le monde
ne s'est point subtilisé: vous voyez comme nous sommes simples en ce
pays-ci. J'ai une grande impatience de savoir ce qui se sera passé à votre
voyage de la Sainte-Baume[284]: c'est donc Notre-Dame des Anges[285]. M. le
marquis de Vence, qui me rend des soins très-obligeants, m'a fait grand'peur
du chemin. Il a perdu son fils aîné: il me fait pitié; il voudrait bien pleurer,
et il se contraint: il me paraît extrêmement attaché à tous vos intérêts.
J'ai été voir madame de la Fayette avec le cardinal; nous la trouvâmes
mieux qu'à Paris; nous parlâmes fort de vous. Il s'en va lundi; il vous dira
adieu comme il vous a dit bonjour; il vous aime tendrement, et vous fera
réponse sur la proposition d'être archevêque d'Aix. Nous composâmes la vie
qu'il ferait, toujours déchiré entre le désir de vous voir et la crainte d'être
ridicule; nous réglâmes les heures, et nous inventâmes des supplices pour le
premier qui mettrait le nez sur l'attachement qu'il aurait pour vous. Cette
conversation nous eût menés plus loin que Fleury[286]: d'Hacqueville et
l'abbé de Pontcarré étaient avec nous; j'étais insolemment avec ces trois
hommes. Je m'en vais tout présentement me promener trois ou quatre
heures à Livry: j'étouffe, je suis triste; il faut que le vert naissant et les
rossignols me redonnent quelque douceur dans l'esprit: on ne voit ici que
des adieux, des équipages qui nous empêchent de passer dans les rues. Je
reviens demain matin pour faire partir celui de mon fils; mais il ne fera
point d'embarras; ce sont des coffres qui vont par des messagers: il a acheté
ses chevaux en Allemagne. J'ai donné de l'argent à Barillon pour lui donner
pendant la campagne. Je suis une marâtre; je dis hier adieu au petit
dénaturé[287]; je pensai pleurer: cette campagne sera rude, et je ne me fie
guère à lui pour se conserver, poco duri, pur che s'innalzi. Il en est revenu
là; c'est sa vraie devise. Adieu, je ne vous en dirai pas davantage
aujourd'hui; je m'en vais à la Sainte-Baume; je m'en vais dans un lieu où je
penserai à vous sans cesse, et peut-être trop tendrement. Il est bien difficile
que je revoie ce jardin, ces allées, ce petit pont, cette avenue, cette prairie,
ce moulin, cette petite vue, cette forêt, sans penser à ma très-chère enfant.
Le petit Daquin est premier médecin. La faveur l'a pu faire autant que
le mérite[288].
Page 209
97.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 24 avril 1672.
Savez-vous bien que je reçus hier seulement votre lettre du 19 mars, par
cet honnête marchand qui fait crédit, et qui ne presse pas trop? Plût à Dieu
qu'il s'en trouvât ici présentement d'aussi bonne composition! ils sont
devenus chagrins depuis quelque temps. Chacun sait si je ne dis pas vrai.
On est au désespoir, on n'a pas un sou, on ne trouve rien à emprunter, les
fermiers ne payent point, on n'ose faire de la fausse monnaie, on ne voudrait
pas se donner au diable, et cependant tout le monde s'en va à l'armée avec
un équipage. De vous dire comment cela se fait, il n'est pas aisé. Le miracle
des cinq pains n'est pas plus incompréhensible. Mais revenons à votre
marchand (j'admire où m'a transportée la chaleur du discours); je vous
assure que je lui rendrai tout le service que je pourrai. Vous avez dû croire
que je ne faisais réponse qu'à Sainte-Marie, par la longueur du temps que
vous avez été à recevoir celle-ci; mais ce n'est pas ma faute. Je vous trouve
fort heureux dans votre malheur, de ne point aller à la guerre. Je serais
fâchée que depuis longtemps vous n'eussiez obtenu d'autre grâce que celle
d'y aller. C'est assez que le roi sache vos bonnes intentions. Quand il aura
besoin de vous, il saura bien où vous prendre; et comme il n'oublie rien, il
n'aura peut-être pas oublié ce que vous valez. En attendant, jouissez du
plaisir d'être présentement le seul homme de votre volée qui puisse se
vanter d'avoir du pain.
Je ne sais si je ne vous ai pas parlé de quelques-unes de vos lettres au
roi, mais je les admire toujours. J'ai vu au collége de Clermont un jeune
gentilhomme[289] qui paraît fort digne d'être votre fils. Je lui ai fait une petite
visite, je l'enverrai querir l'un de ces jours pour dîner avec moi. Je soupai
l'autre jour avec Manicamp et avec sa sœur la maréchale d'Estrées. Elle me
dit qu'elle irait voir notre Rabutin au collége. Nous parlâmes fort de vous
elle et moi. Pour Manicamp et moi, nous ne finissions point, en quelque
endroit que nous soyons; mais d'un souvenir agréable, vous regrettant, ne
trouvant rien qui vous vaille, chacun de nous redisant quelque morceau de
votre esprit; enfin vous devez être fort content de nous. Adieu, mon cher
cousin; mille compliments, je vous prie, à madame votre femme; elle m'a
écrit une très-honnête lettre, mais j'ai passé le temps de lui faire réponse.
Me voilà dans l'impénitence finale; j'ai tort, je ne saurais plus y revenir;
A Paris, ce 24 avril 1672.
Savez-vous bien que je reçus hier seulement votre lettre du 19 mars, par
cet honnête marchand qui fait crédit, et qui ne presse pas trop? Plût à Dieu
qu'il s'en trouvât ici présentement d'aussi bonne composition! ils sont
devenus chagrins depuis quelque temps. Chacun sait si je ne dis pas vrai.
On est au désespoir, on n'a pas un sou, on ne trouve rien à emprunter, les
fermiers ne payent point, on n'ose faire de la fausse monnaie, on ne voudrait
pas se donner au diable, et cependant tout le monde s'en va à l'armée avec
un équipage. De vous dire comment cela se fait, il n'est pas aisé. Le miracle
des cinq pains n'est pas plus incompréhensible. Mais revenons à votre
marchand (j'admire où m'a transportée la chaleur du discours); je vous
assure que je lui rendrai tout le service que je pourrai. Vous avez dû croire
que je ne faisais réponse qu'à Sainte-Marie, par la longueur du temps que
vous avez été à recevoir celle-ci; mais ce n'est pas ma faute. Je vous trouve
fort heureux dans votre malheur, de ne point aller à la guerre. Je serais
fâchée que depuis longtemps vous n'eussiez obtenu d'autre grâce que celle
d'y aller. C'est assez que le roi sache vos bonnes intentions. Quand il aura
besoin de vous, il saura bien où vous prendre; et comme il n'oublie rien, il
n'aura peut-être pas oublié ce que vous valez. En attendant, jouissez du
plaisir d'être présentement le seul homme de votre volée qui puisse se
vanter d'avoir du pain.
Je ne sais si je ne vous ai pas parlé de quelques-unes de vos lettres au
roi, mais je les admire toujours. J'ai vu au collége de Clermont un jeune
gentilhomme[289] qui paraît fort digne d'être votre fils. Je lui ai fait une petite
visite, je l'enverrai querir l'un de ces jours pour dîner avec moi. Je soupai
l'autre jour avec Manicamp et avec sa sœur la maréchale d'Estrées. Elle me
dit qu'elle irait voir notre Rabutin au collége. Nous parlâmes fort de vous
elle et moi. Pour Manicamp et moi, nous ne finissions point, en quelque
endroit que nous soyons; mais d'un souvenir agréable, vous regrettant, ne
trouvant rien qui vous vaille, chacun de nous redisant quelque morceau de
votre esprit; enfin vous devez être fort content de nous. Adieu, mon cher
cousin; mille compliments, je vous prie, à madame votre femme; elle m'a
écrit une très-honnête lettre, mais j'ai passé le temps de lui faire réponse.
Me voilà dans l'impénitence finale; j'ai tort, je ne saurais plus y revenir;
Page 210
faites ma paix. Je ne sais si vous savez que les maréchaux d'Humières et de
Bellefonds sont exilés pour ne vouloir pas obéir à M. de Turenne, quand les
armées seront jointes.
98.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 27 avril 1672.
Je m'en vais faire réponse à vos deux lettres, et puis je vous parlerai de
ce pays-ci. M. de Pomponne a vu la première, et je lui ferai voir encore une
grande partie de la seconde: il est parti; ce fut en lui disant adieu que je lui
montrai votre lettre, ne pouvant jamais mieux dire que ce que vous écrivez
sur vos affaires: il vous trouve admirable; je n'ose vous dire à quel style il
compare le vôtre, ni les louanges qu'il lui donne; enfin il m'a fort priée de
vous assurer de son estime, et des soins qu'il aura toujours de tout ce qui
pourra vous le témoigner: il a été ravi de votre description de la Sainte-
Baume, il le sera encore davantage de votre seconde lettre. On ne peut pas
mieux écrire sur cette affaire, ni plus nettement; je suis très-assurée que
votre lettre obtiendra tout ce que vous souhaitez; vous en verrez la réponse;
je n'écrirai qu'un mot, car en vérité, ma bonne, vous n'avez pas besoin d'être
secourue dans cette occasion; je trouve toute la raison de votre côté; je n'ai
jamais su cette affaire par vous, ce fut M. de Pomponne qui me l'apprit
comme on la lui avait apprise: mais il n'y a rien à répondre à ce que vous
m'en écrivez, il aura le plaisir de le lire. L'évêque (de Marseille) témoigne
en toute rencontre qu'il sera fort aise de se raccommoder avec vous: il a
trouvé ici toutes choses assez bien disposées pour lui faire souhaiter une
réconciliation dont il se fait honneur, comme d'un sentiment convenable à
sa profession. On croit que nous aurons, entre ci et demain, un premier
président de Provence. Je vous remercie de votre relation de la Sainte-
Baume et de votre jolie bague; je vois que le sang n'a pas bien bouilli à
votre gré. Madame la Palatine a eu une fois la même curiosité que vous; elle
n'en fut pas plus satisfaite. Vous ne m'ôterez pas l'envie de voir cette
affreuse grotte; plus on y a de peine, plus il faut y aller; et, au bout du
compte, je ne m'en soucie que faiblement: je ne cherche que vous en
Provence; quand je vous aurai, j'aurai tout ce que je souhaite. Ma tante est
toujours très-mal; laissez-nous le soin de partir, nous ne souhaitons autre
chose; et même s'il y avait quelque espérance de langueur, nous prendrions
Bellefonds sont exilés pour ne vouloir pas obéir à M. de Turenne, quand les
armées seront jointes.
98.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 27 avril 1672.
Je m'en vais faire réponse à vos deux lettres, et puis je vous parlerai de
ce pays-ci. M. de Pomponne a vu la première, et je lui ferai voir encore une
grande partie de la seconde: il est parti; ce fut en lui disant adieu que je lui
montrai votre lettre, ne pouvant jamais mieux dire que ce que vous écrivez
sur vos affaires: il vous trouve admirable; je n'ose vous dire à quel style il
compare le vôtre, ni les louanges qu'il lui donne; enfin il m'a fort priée de
vous assurer de son estime, et des soins qu'il aura toujours de tout ce qui
pourra vous le témoigner: il a été ravi de votre description de la Sainte-
Baume, il le sera encore davantage de votre seconde lettre. On ne peut pas
mieux écrire sur cette affaire, ni plus nettement; je suis très-assurée que
votre lettre obtiendra tout ce que vous souhaitez; vous en verrez la réponse;
je n'écrirai qu'un mot, car en vérité, ma bonne, vous n'avez pas besoin d'être
secourue dans cette occasion; je trouve toute la raison de votre côté; je n'ai
jamais su cette affaire par vous, ce fut M. de Pomponne qui me l'apprit
comme on la lui avait apprise: mais il n'y a rien à répondre à ce que vous
m'en écrivez, il aura le plaisir de le lire. L'évêque (de Marseille) témoigne
en toute rencontre qu'il sera fort aise de se raccommoder avec vous: il a
trouvé ici toutes choses assez bien disposées pour lui faire souhaiter une
réconciliation dont il se fait honneur, comme d'un sentiment convenable à
sa profession. On croit que nous aurons, entre ci et demain, un premier
président de Provence. Je vous remercie de votre relation de la Sainte-
Baume et de votre jolie bague; je vois que le sang n'a pas bien bouilli à
votre gré. Madame la Palatine a eu une fois la même curiosité que vous; elle
n'en fut pas plus satisfaite. Vous ne m'ôterez pas l'envie de voir cette
affreuse grotte; plus on y a de peine, plus il faut y aller; et, au bout du
compte, je ne m'en soucie que faiblement: je ne cherche que vous en
Provence; quand je vous aurai, j'aurai tout ce que je souhaite. Ma tante est
toujours très-mal; laissez-nous le soin de partir, nous ne souhaitons autre
chose; et même s'il y avait quelque espérance de langueur, nous prendrions
Page 211
notre parti; je lui dis mille tendresses de votre part, qu'elle reçoit très-bien.
M. de la Trousse lui en a écrit d'excessives; ce sont des amitiés de l'agonie,
dont je ne fais pas grand cas; j'en quitte ceux qui ne commenceraient que là
à m'aimer. Ma fille, il faut aimer pendant la vie, comme vous faites; la
rendre douce et agréable, ne point noyer d'amertume et combler de douleur
ceux qui nous aiment; il est trop tard de changer quand on expire. Vous
savez comme j'ai toujours ri des bons fonds; je n'en connais que d'une sorte,
et le vôtre doit contenter les plus difficiles. Je vois les choses comme elles
sont: croyez-moi, je ne suis point folle; et pour vous le montrer, c'est qu'on
ne peut jamais être plus contente d'une personne que je le suis de vous.
J'enverrai à madame de Coulanges ce qui lui appartient de votre lettre; elle
sera mise en pièces: il m'en restera encore quelques centaines pour m'en
consoler; tout aimables qu'elles sont, je souhaite extrêmement de n'en plus
recevoir. Venons aux nouvelles.
Le roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris; on a fait
ce calcul dans les quartiers à peu près. Il y a quatre jours que je ne dis que
des adieux. Je fus hier à l'Arsenal; je voulais dire adieu au grand maître[290],
qui m'était venu chercher; je ne le trouvai pas, mais je trouvai la Troche, qui
pleurait son fils, et la comtesse[291], qui pleurait son mari: elle avait un
chapeau gris, qu'elle enfonçait, dans l'excès de ses déplaisirs; c'était une
chose plaisante; je crois que jamais chapeau ne s'est trouvé à une pareille
fête: j'aurais voulu ce jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils
sont partis tous deux ce matin, la femme pour le Lude, et le mari pour la
guerre: mais quelle guerre! la plus cruelle, la plus périlleuse dont on ait
jamais ouï parler, depuis le passage de Charles VIII en Italie. On l'a dit au
roi. L'Yssel est défendu, et bordé de deux cents pièces de canon, de soixante
mille hommes de pied, de trois grosses villes, d'une large rivière qui est
encore au-devant. Le comte de Guiche, qui sait le pays, nous montra l'autre
jour cette carte chez madame de Verneuil; c'est une chose étonnante. M. le
Prince est fort occupé de cette grande affaire. Il lui vint l'autre jour une
manière de fou assez plaisant, qui lui dit qu'il savait fort bien faire de la
monnaie. «Mon ami, lui dit-il, je te remercie; mais si tu sais une invention
pour nous faire passer l'Yssel sans être assommés, tu me feras grand plaisir,
car je n'en sais point.» Il aura pour lieutenants généraux MM. les
maréchaux d'Humières et de Bellefonds. Voici un détail qu'on est bien aise
de savoir. Les deux armées se joindront; le roi commandera à Monsieur;
M. de la Trousse lui en a écrit d'excessives; ce sont des amitiés de l'agonie,
dont je ne fais pas grand cas; j'en quitte ceux qui ne commenceraient que là
à m'aimer. Ma fille, il faut aimer pendant la vie, comme vous faites; la
rendre douce et agréable, ne point noyer d'amertume et combler de douleur
ceux qui nous aiment; il est trop tard de changer quand on expire. Vous
savez comme j'ai toujours ri des bons fonds; je n'en connais que d'une sorte,
et le vôtre doit contenter les plus difficiles. Je vois les choses comme elles
sont: croyez-moi, je ne suis point folle; et pour vous le montrer, c'est qu'on
ne peut jamais être plus contente d'une personne que je le suis de vous.
J'enverrai à madame de Coulanges ce qui lui appartient de votre lettre; elle
sera mise en pièces: il m'en restera encore quelques centaines pour m'en
consoler; tout aimables qu'elles sont, je souhaite extrêmement de n'en plus
recevoir. Venons aux nouvelles.
Le roi part demain. Il y aura cent mille hommes hors de Paris; on a fait
ce calcul dans les quartiers à peu près. Il y a quatre jours que je ne dis que
des adieux. Je fus hier à l'Arsenal; je voulais dire adieu au grand maître[290],
qui m'était venu chercher; je ne le trouvai pas, mais je trouvai la Troche, qui
pleurait son fils, et la comtesse[291], qui pleurait son mari: elle avait un
chapeau gris, qu'elle enfonçait, dans l'excès de ses déplaisirs; c'était une
chose plaisante; je crois que jamais chapeau ne s'est trouvé à une pareille
fête: j'aurais voulu ce jour-là mettre une coiffe ou une cornette. Enfin ils
sont partis tous deux ce matin, la femme pour le Lude, et le mari pour la
guerre: mais quelle guerre! la plus cruelle, la plus périlleuse dont on ait
jamais ouï parler, depuis le passage de Charles VIII en Italie. On l'a dit au
roi. L'Yssel est défendu, et bordé de deux cents pièces de canon, de soixante
mille hommes de pied, de trois grosses villes, d'une large rivière qui est
encore au-devant. Le comte de Guiche, qui sait le pays, nous montra l'autre
jour cette carte chez madame de Verneuil; c'est une chose étonnante. M. le
Prince est fort occupé de cette grande affaire. Il lui vint l'autre jour une
manière de fou assez plaisant, qui lui dit qu'il savait fort bien faire de la
monnaie. «Mon ami, lui dit-il, je te remercie; mais si tu sais une invention
pour nous faire passer l'Yssel sans être assommés, tu me feras grand plaisir,
car je n'en sais point.» Il aura pour lieutenants généraux MM. les
maréchaux d'Humières et de Bellefonds. Voici un détail qu'on est bien aise
de savoir. Les deux armées se joindront; le roi commandera à Monsieur;
Page 212
Monsieur, à M. le Prince; M. le Prince, à M. de Turenne; et M. de Turenne
aux deux maréchaux, et même à l'armée du maréchal de Créqui. Le roi parla
donc à M. de Bellefonds, et lui dit que son intention était qu'il obéît à M. de
Turenne, sans conséquence. Le maréchal, sans demander du temps (voilà sa
faute), répondit qu'il ne serait pas digne de l'honneur que lui a fait Sa
Majesté, s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le roi le pria
fort bonnement de songer à ce qu'il lui répondait, ajoutant qu'il souhaitait
cette preuve de son amitié; qu'il y allait de sa disgrâce. Le maréchal lui dit
qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces de Sa Majesté et sa fortune;
mais qu'il s'y résolvait, plutôt que de perdre son estime; qu'il ne pouvait
obéir à M. de Turenne sans dégrader la dignité où il l'avait élevé. Le roi lui
dit: M. le maréchal, il faut donc se séparer. Le maréchal lui fit une profonde
révérence, et partit. M. de Louvois, qui ne l'aime point, lui expédia tout
aussitôt un ordre d'aller à Tours: il a été rayé de dessus l'état de la maison du
roi: il a cinquante mille écus de dettes au delà de son bien; il est abîmé,
mais il est content; et l'on ne doute pas qu'il n'aille à la Trappe. Il a offert au
roi son équipage, qui était fait aux dépens de Sa Majesté, pour en faire ce
qu'il lui plairait: on a pris cela comme s'il eût voulu braver le roi; jamais
rien ne fut si innocent: tous ses parents, les Villars, et tout ce qui est attaché
à lui, est inconsolable. Ne manquez pas d'écrire à madame de Villars et au
pauvre maréchal. Cependant le maréchal d'Humières, soutenu par M. de
Louvois, n'avait point paru, et attendait que le maréchal de Créqui eût
répondu: ce dernier est venu de son armée en poste répondre lui-même; il
arriva avant-hier; il eut une conversation d'une heure avec le roi. Le
maréchal de Gramont, qui fut appelé, soutint le droit des maréchaux de
France, et fit le roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de cette dignité,
ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au danger d'être mal
avec lui; ou celui (M. de Turenne) qui était honteux d'en porter le titre, qui
l'avait effacé de tous les lieux où il pouvait être, qui tenait le nom de
maréchal pour une injure, et qui voulait commander en qualité de prince.
Enfin la conclusion fut que le maréchal de Créqui est allé à la campagne,
dans sa maison, planter des choux, aussi bien que le maréchal d'Humières.
Voilà de quoi on parle uniquement: les uns disent qu'ils ont bien fait,
d'autres qu'ils ont mal fait; la comtesse (de Fiesque) s'égosille, le comte de
Guiche prend son fausset; il les faut séparer, c'est une comédie. Ce qui est
vrai, c'est que voilà trois hommes d'une grande importance pour la guerre,
et qu'on aura bien de la peine à remplacer. M. le Prince les regrette fort,
aux deux maréchaux, et même à l'armée du maréchal de Créqui. Le roi parla
donc à M. de Bellefonds, et lui dit que son intention était qu'il obéît à M. de
Turenne, sans conséquence. Le maréchal, sans demander du temps (voilà sa
faute), répondit qu'il ne serait pas digne de l'honneur que lui a fait Sa
Majesté, s'il se déshonorait par une obéissance sans exemple. Le roi le pria
fort bonnement de songer à ce qu'il lui répondait, ajoutant qu'il souhaitait
cette preuve de son amitié; qu'il y allait de sa disgrâce. Le maréchal lui dit
qu'il voyait bien qu'il perdait les bonnes grâces de Sa Majesté et sa fortune;
mais qu'il s'y résolvait, plutôt que de perdre son estime; qu'il ne pouvait
obéir à M. de Turenne sans dégrader la dignité où il l'avait élevé. Le roi lui
dit: M. le maréchal, il faut donc se séparer. Le maréchal lui fit une profonde
révérence, et partit. M. de Louvois, qui ne l'aime point, lui expédia tout
aussitôt un ordre d'aller à Tours: il a été rayé de dessus l'état de la maison du
roi: il a cinquante mille écus de dettes au delà de son bien; il est abîmé,
mais il est content; et l'on ne doute pas qu'il n'aille à la Trappe. Il a offert au
roi son équipage, qui était fait aux dépens de Sa Majesté, pour en faire ce
qu'il lui plairait: on a pris cela comme s'il eût voulu braver le roi; jamais
rien ne fut si innocent: tous ses parents, les Villars, et tout ce qui est attaché
à lui, est inconsolable. Ne manquez pas d'écrire à madame de Villars et au
pauvre maréchal. Cependant le maréchal d'Humières, soutenu par M. de
Louvois, n'avait point paru, et attendait que le maréchal de Créqui eût
répondu: ce dernier est venu de son armée en poste répondre lui-même; il
arriva avant-hier; il eut une conversation d'une heure avec le roi. Le
maréchal de Gramont, qui fut appelé, soutint le droit des maréchaux de
France, et fit le roi juge de ceux qui faisaient le plus de cas de cette dignité,
ou ceux qui, pour en soutenir la grandeur, s'exposaient au danger d'être mal
avec lui; ou celui (M. de Turenne) qui était honteux d'en porter le titre, qui
l'avait effacé de tous les lieux où il pouvait être, qui tenait le nom de
maréchal pour une injure, et qui voulait commander en qualité de prince.
Enfin la conclusion fut que le maréchal de Créqui est allé à la campagne,
dans sa maison, planter des choux, aussi bien que le maréchal d'Humières.
Voilà de quoi on parle uniquement: les uns disent qu'ils ont bien fait,
d'autres qu'ils ont mal fait; la comtesse (de Fiesque) s'égosille, le comte de
Guiche prend son fausset; il les faut séparer, c'est une comédie. Ce qui est
vrai, c'est que voilà trois hommes d'une grande importance pour la guerre,
et qu'on aura bien de la peine à remplacer. M. le Prince les regrette fort,
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pour l'intérêt du roi. M. de Schomberg n'est pas plus disposé que les autres à
obéir à M. de Turenne, avant commandé des armées en chef. Enfin la
France, qui est pleine de grands capitaines, n'en trouvera pas assez, par la
circonstance de ce malheureux contre-temps.
M. d'Aligre a les sceaux; il a quatre-vingts ans; c'est un dépôt; c'est un
pape.
Je viens de faire un tour de ville: j'ai été chez M. de la Rochefoucauld. Il
est accablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses enfants: au travers de cela,
il m'a priée de vous dire mille tendresses de sa part: nous avons fort causé.
Tout le monde pleure son fils, son frère, son mari, son amant: il faudrait être
bien misérable pour ne pas se trouver intéressée au départ de la France tout
entière. Dangeau et le comte de Sault sont venus nous dire adieu: ils nous
ont appris que le roi, afin d'éviter les larmes, est parti ce matin à dix heures,
sans que personne l'ait su, au lieu de partir demain, comme tout le monde le
croyait. Il est parti lui douzième: tout le reste courra après. Au lieu d'aller à
Villers-Cotterets, il est allé à Nanteuil, où l'on croit que d'autres, qui ont
disparu aussi, se trouveront[292]: il ira demain à Soissons, et tout de suite,
comme il l'avait résolu: si vous ne trouvez cela galant, vous n'avez qu'à le
dire. La tristesse où tout le monde se trouve est une chose qu'on ne saurait
imaginer au point qu'elle est. La reine est demeurée régente: toutes les
compagnies souveraines l'ont été saluer. Voici une étrange guerre, qui
commence bien tristement.
99.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 4 mai 1672.
Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, combien je vous
loue, combien je vous admire: voilà mon discours divisé en trois points. Je
vous plains d'être sujette à des humeurs noires qui vous font assurément
beaucoup de mal; je vous loue d'en être la maîtresse quand il le faut, et
principalement pour M. de Grignan, qui en serait pénétré; c'est une marque
de l'amitié et de la complaisance que vous avez pour lui; et je vous admire
de vous contraindre pour paraître ce que vous n'êtes pas: voilà qui est
héroïque, et le fruit de votre philosophie; vous avez en vous de quoi
l'exercer. Nous trouvions l'autre jour qu'il n'y avait de véritable mal dans la
obéir à M. de Turenne, avant commandé des armées en chef. Enfin la
France, qui est pleine de grands capitaines, n'en trouvera pas assez, par la
circonstance de ce malheureux contre-temps.
M. d'Aligre a les sceaux; il a quatre-vingts ans; c'est un dépôt; c'est un
pape.
Je viens de faire un tour de ville: j'ai été chez M. de la Rochefoucauld. Il
est accablé de douleur d'avoir dit adieu à tous ses enfants: au travers de cela,
il m'a priée de vous dire mille tendresses de sa part: nous avons fort causé.
Tout le monde pleure son fils, son frère, son mari, son amant: il faudrait être
bien misérable pour ne pas se trouver intéressée au départ de la France tout
entière. Dangeau et le comte de Sault sont venus nous dire adieu: ils nous
ont appris que le roi, afin d'éviter les larmes, est parti ce matin à dix heures,
sans que personne l'ait su, au lieu de partir demain, comme tout le monde le
croyait. Il est parti lui douzième: tout le reste courra après. Au lieu d'aller à
Villers-Cotterets, il est allé à Nanteuil, où l'on croit que d'autres, qui ont
disparu aussi, se trouveront[292]: il ira demain à Soissons, et tout de suite,
comme il l'avait résolu: si vous ne trouvez cela galant, vous n'avez qu'à le
dire. La tristesse où tout le monde se trouve est une chose qu'on ne saurait
imaginer au point qu'elle est. La reine est demeurée régente: toutes les
compagnies souveraines l'ont été saluer. Voici une étrange guerre, qui
commence bien tristement.
99.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 4 mai 1672.
Je ne puis vous dire combien je vous plains, ma fille, combien je vous
loue, combien je vous admire: voilà mon discours divisé en trois points. Je
vous plains d'être sujette à des humeurs noires qui vous font assurément
beaucoup de mal; je vous loue d'en être la maîtresse quand il le faut, et
principalement pour M. de Grignan, qui en serait pénétré; c'est une marque
de l'amitié et de la complaisance que vous avez pour lui; et je vous admire
de vous contraindre pour paraître ce que vous n'êtes pas: voilà qui est
héroïque, et le fruit de votre philosophie; vous avez en vous de quoi
l'exercer. Nous trouvions l'autre jour qu'il n'y avait de véritable mal dans la
Page 214
vie que les grandes douleurs; tout le reste est dans l'imagination, et dépend
de la manière dont on conçoit les choses: tous les autres maux trouvent leur
remède, ou dans le temps, ou dans la modération, ou dans la force de
l'esprit; les réflexions, la dévotion, la philosophie, les peuvent adoucir.
Quant aux douleurs, elles tiennent l'âme et le corps; la vue de Dieu les fait
souffrir avec patience; elle fait qu'on en profite, mais elle ne les diminue
point.
Voilà un discours qui aurait tout l'air d'avoir été rapporté tout entier du
faubourg Saint-Germain[293]; cependant il est de chez ma pauvre tante, où
j'étais l'aigle de la conversation: elle nous en donnait le sujet par ses
extrêmes souffrances, qu'elle ne veut pas qu'on mette en comparaison avec
nul autre mal de la vie. M. de la Rochefoucauld est bien de cet avis; il est
toujours accablé de gouttes: il a perdu sa vraie mère[294], dont il est
véritablement affligé; je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le
faisait adorer. C'était une femme d'un extrême mérite; et enfin, dit-il, c'était
la seule qui n'a jamais cessé de m'aimer. Ne manquez pas de lui écrire, et M.
de Grignan aussi. Le cœur de M. de la Rochefoucauld pour sa famille est
une chose incomparable; il prétend que c'est une des chaînes qui nous
attachent l'un à l'autre. Nous avons bien découvert et rapporté et rajusté des
choses de sa folle de mère[295], qui nous font bien entendre ce que vous nous
disiez quelquefois, que ce n'était point ce qu'on pensait, que c'était autre
chose: vraiment oui, c'était autre chose, ou, pour mieux dire, c'était tout
ensemble; l'un était sans préjudice de l'autre; elle mariait le luth avec la
voix, et le spirituel avec les grossièretés. Ma fille, nous avons trouvé une
bonne veine, et qui nous explique bien une querelle que vous eûtes une fois
dans la grande chambre de madame de la Fayette: je vous dirai le reste en
Provence.
Ma tante est dans un état qui tirera dans une grande longueur. Votre
voyage est parfaitement bien placé; peut-être que le nôtre s'y rapportera.
Nous mourons d'envie de passer la Pentecôte en chemin, ou à Moulins, ou à
Lyon; l'abbé le souhaite comme moi. Il n'y a pas un homme de qualité
(d'épée s'entend) à Paris. Je fus dimanche à la messe aux Minimes; je dis à
mademoiselle de la Trousse: Nous allons trouver nos pauvres Minimes bien
déserts, il n'y doit avoir que le marquis d'Alluye[296]. Nous entrons dans
l'église: le premier homme et l'unique que je trouve, c'est le marquis
d'Alluye; mon enfant, cette sottise me fit rire aux larmes: enfin il est
de la manière dont on conçoit les choses: tous les autres maux trouvent leur
remède, ou dans le temps, ou dans la modération, ou dans la force de
l'esprit; les réflexions, la dévotion, la philosophie, les peuvent adoucir.
Quant aux douleurs, elles tiennent l'âme et le corps; la vue de Dieu les fait
souffrir avec patience; elle fait qu'on en profite, mais elle ne les diminue
point.
Voilà un discours qui aurait tout l'air d'avoir été rapporté tout entier du
faubourg Saint-Germain[293]; cependant il est de chez ma pauvre tante, où
j'étais l'aigle de la conversation: elle nous en donnait le sujet par ses
extrêmes souffrances, qu'elle ne veut pas qu'on mette en comparaison avec
nul autre mal de la vie. M. de la Rochefoucauld est bien de cet avis; il est
toujours accablé de gouttes: il a perdu sa vraie mère[294], dont il est
véritablement affligé; je l'en ai vu pleurer avec une tendresse qui me le
faisait adorer. C'était une femme d'un extrême mérite; et enfin, dit-il, c'était
la seule qui n'a jamais cessé de m'aimer. Ne manquez pas de lui écrire, et M.
de Grignan aussi. Le cœur de M. de la Rochefoucauld pour sa famille est
une chose incomparable; il prétend que c'est une des chaînes qui nous
attachent l'un à l'autre. Nous avons bien découvert et rapporté et rajusté des
choses de sa folle de mère[295], qui nous font bien entendre ce que vous nous
disiez quelquefois, que ce n'était point ce qu'on pensait, que c'était autre
chose: vraiment oui, c'était autre chose, ou, pour mieux dire, c'était tout
ensemble; l'un était sans préjudice de l'autre; elle mariait le luth avec la
voix, et le spirituel avec les grossièretés. Ma fille, nous avons trouvé une
bonne veine, et qui nous explique bien une querelle que vous eûtes une fois
dans la grande chambre de madame de la Fayette: je vous dirai le reste en
Provence.
Ma tante est dans un état qui tirera dans une grande longueur. Votre
voyage est parfaitement bien placé; peut-être que le nôtre s'y rapportera.
Nous mourons d'envie de passer la Pentecôte en chemin, ou à Moulins, ou à
Lyon; l'abbé le souhaite comme moi. Il n'y a pas un homme de qualité
(d'épée s'entend) à Paris. Je fus dimanche à la messe aux Minimes; je dis à
mademoiselle de la Trousse: Nous allons trouver nos pauvres Minimes bien
déserts, il n'y doit avoir que le marquis d'Alluye[296]. Nous entrons dans
l'église: le premier homme et l'unique que je trouve, c'est le marquis
d'Alluye; mon enfant, cette sottise me fit rire aux larmes: enfin il est
Page 215
demeuré, et s'en va à son gouvernement sur le bord de la mer; il faut garder
les côtes, comme vous savez.
Vous voilà donc partie, ma fille; j'espère bien que vous m'écrirez de
partout; je vous écris toujours. J'ai si bien fait que j'ai retrouvé un petit ami
à la poste, qui prend soin de nos lettres. J'ai été ces jours-ci fort occupée à
parer ma petite maison. Saint-Aubin y a fait des merveilles; j'y coucherai
demain; je vous jure que je ne l'aime que parce qu'elle est faite pour vous;
vous serez très-bien logée dans mon appartement, et moi très-bien aussi. Je
vous conterai comme tout cela est tourné joliment. J'ai des inquiétudes
extrêmes de votre pauvre frère: on croit cette guerre si terrible, qu'on ne
peut assez craindre pour ceux que l'on aime; et puis, tout d'un coup, j'espère
que ce ne sera point tout ce que l'on pense, parce que je n'ai jamais vu
arriver les choses comme on les imagine.
Mandez-moi, je vous prie, ce qu'il y a entre la princesse d'Harcourt[297] et
vous; Brancas est désespéré de penser que vous n'aimez point sa fille: M.
d'Uzès a promis de remettre la paix partout; je serai bien aise de savoir de
vous ce qui vous a mise en froideur.
Vous me dites que la beauté de votre fils diminue, et que son mérite
augmente; j'ai regret à sa beauté, et je me réjouis qu'il aime le vin; voilà un
petit brin de Bretagne et de Bourgogne qui fera un fort bel effet, avec la
sagesse des Grignans. Votre fille est tout le contraire: sa beauté augmente, et
son mérite diminue. Je vous assure qu'elle est fort jolie, et qu'elle est
opiniâtre comme un petit démon, elle a ses petites volontés et ses petits
desseins; elle me divertit extrêmement: son teint est admirable, ses yeux
sont bleus, ses cheveux noirs, son nez ni beau ni laid; son menton, ses
joues, son tour de visage, très-parfaits. Je ne dis rien de sa bouche, elle
s'accommodera; le son de sa voix est joli; madame de Coulanges trouvait
qu'il pouvait fort bien passer par sa bouche.
Je pense, ma fille, qu'à la fin je serai de votre avis: je trouve des
chagrins dans la vie qui sont insupportables; et, malgré le beau
raisonnement du commencement de ma lettre, il y a bien d'autres maux qui,
pour être moindres que les douleurs, se font également redouter. Je suis si
souvent traversée dans ce que je souhaite le plus, qu'en vérité la vie me
paraît fort désobligeante.
les côtes, comme vous savez.
Vous voilà donc partie, ma fille; j'espère bien que vous m'écrirez de
partout; je vous écris toujours. J'ai si bien fait que j'ai retrouvé un petit ami
à la poste, qui prend soin de nos lettres. J'ai été ces jours-ci fort occupée à
parer ma petite maison. Saint-Aubin y a fait des merveilles; j'y coucherai
demain; je vous jure que je ne l'aime que parce qu'elle est faite pour vous;
vous serez très-bien logée dans mon appartement, et moi très-bien aussi. Je
vous conterai comme tout cela est tourné joliment. J'ai des inquiétudes
extrêmes de votre pauvre frère: on croit cette guerre si terrible, qu'on ne
peut assez craindre pour ceux que l'on aime; et puis, tout d'un coup, j'espère
que ce ne sera point tout ce que l'on pense, parce que je n'ai jamais vu
arriver les choses comme on les imagine.
Mandez-moi, je vous prie, ce qu'il y a entre la princesse d'Harcourt[297] et
vous; Brancas est désespéré de penser que vous n'aimez point sa fille: M.
d'Uzès a promis de remettre la paix partout; je serai bien aise de savoir de
vous ce qui vous a mise en froideur.
Vous me dites que la beauté de votre fils diminue, et que son mérite
augmente; j'ai regret à sa beauté, et je me réjouis qu'il aime le vin; voilà un
petit brin de Bretagne et de Bourgogne qui fera un fort bel effet, avec la
sagesse des Grignans. Votre fille est tout le contraire: sa beauté augmente, et
son mérite diminue. Je vous assure qu'elle est fort jolie, et qu'elle est
opiniâtre comme un petit démon, elle a ses petites volontés et ses petits
desseins; elle me divertit extrêmement: son teint est admirable, ses yeux
sont bleus, ses cheveux noirs, son nez ni beau ni laid; son menton, ses
joues, son tour de visage, très-parfaits. Je ne dis rien de sa bouche, elle
s'accommodera; le son de sa voix est joli; madame de Coulanges trouvait
qu'il pouvait fort bien passer par sa bouche.
Je pense, ma fille, qu'à la fin je serai de votre avis: je trouve des
chagrins dans la vie qui sont insupportables; et, malgré le beau
raisonnement du commencement de ma lettre, il y a bien d'autres maux qui,
pour être moindres que les douleurs, se font également redouter. Je suis si
souvent traversée dans ce que je souhaite le plus, qu'en vérité la vie me
paraît fort désobligeante.
Page 216
100.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 6 mai 1672.
Ma fille, il faut que je vous conte; c'est une radoterie que je ne puis
éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier (Séguier) à l'Oratoire: ce
sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les orateurs qui en ont fait
la dépense, en un mot, les quatre arts libéraux. C'était la plus belle
décoration qu'on puisse imaginer: le Brun avait fait le dessin; le mausolée
touchait à la voûte, orné de mille lumières, et de plusieurs figures
convenables à celui qu'on voulait louer. Quatre squelettes, en bas, étaient
chargés des marques de sa dignité; comme lui ayant ôté les honneurs avec
la vie: l'un portait son mortier, l'autre sa couronne de duc, l'autre son ordre,
l'autre les masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés
d'avoir perdu leur protecteur: la Peinture, la Musique, l'Éloquence et la
Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la première représentation: la Force, la
Justice, la Tempérance, et la Religion. Quatre Anges ou quatre Génies
recevaient au-dessus cette belle âme. Le mausolée était encore orné de
plusieurs Anges qui soutenaient une chapelle ardente, laquelle tenait à la
voûte. Jamais il ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si bien imaginé; c'est
le chef-d'œuvre de le Brun. Toute l'église était parée de tableaux, de devises
et d'emblèmes qui avaient rapport aux armes ou à la vie du chancelier:
plusieurs actions principales y étaient peintes. Madame de Verneuil[298]
voulait acheter toute cette décoration un prix excessif. Ils ont tous, en corps,
résolu d'en parer une galerie, et de laisser cette marque de leur
reconnaissance et de leur magnificence à l'éternité. L'assemblée était belle
et grande, mais sans confusion; j'étais auprès de M. de Tulle[299], de M.
Colbert, et de M. de Monmouth[300], beau comme du temps du Palais-Royal,
qui, par parenthèse, s'en va à l'armée trouver le roi. Il est venu un jeune père
de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre; j'ai dit à M. de Tulle (Mascaron)
de le faire descendre, et de monter à sa place; et que rien ne pouvait
soutenir la beauté du spectacle et la perfection de la musique, que la force
de son éloquence. Ma fille, ce jeune homme a commencé en tremblant, tout
le monde tremblait aussi: il a débuté par un accent provençal; il est de
Marseille, il s'appelle Léné; mais, en sortant de son trouble, il est entré dans
un chemin si lumineux, il a si bien établi son discours, il a donné au défunt
des louanges si mesurées, il a passé par tous les endroits délicats avec tant
d'adresse, il a si bien mis dans tout son jour tout ce qui pouvait être admiré,
A Paris, vendredi 6 mai 1672.
Ma fille, il faut que je vous conte; c'est une radoterie que je ne puis
éviter. Je fus hier à un service de M. le chancelier (Séguier) à l'Oratoire: ce
sont les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les orateurs qui en ont fait
la dépense, en un mot, les quatre arts libéraux. C'était la plus belle
décoration qu'on puisse imaginer: le Brun avait fait le dessin; le mausolée
touchait à la voûte, orné de mille lumières, et de plusieurs figures
convenables à celui qu'on voulait louer. Quatre squelettes, en bas, étaient
chargés des marques de sa dignité; comme lui ayant ôté les honneurs avec
la vie: l'un portait son mortier, l'autre sa couronne de duc, l'autre son ordre,
l'autre les masses de chancelier. Les quatre Arts étaient éplorés et désolés
d'avoir perdu leur protecteur: la Peinture, la Musique, l'Éloquence et la
Sculpture. Quatre Vertus soutenaient la première représentation: la Force, la
Justice, la Tempérance, et la Religion. Quatre Anges ou quatre Génies
recevaient au-dessus cette belle âme. Le mausolée était encore orné de
plusieurs Anges qui soutenaient une chapelle ardente, laquelle tenait à la
voûte. Jamais il ne s'est rien vu de si magnifique, ni de si bien imaginé; c'est
le chef-d'œuvre de le Brun. Toute l'église était parée de tableaux, de devises
et d'emblèmes qui avaient rapport aux armes ou à la vie du chancelier:
plusieurs actions principales y étaient peintes. Madame de Verneuil[298]
voulait acheter toute cette décoration un prix excessif. Ils ont tous, en corps,
résolu d'en parer une galerie, et de laisser cette marque de leur
reconnaissance et de leur magnificence à l'éternité. L'assemblée était belle
et grande, mais sans confusion; j'étais auprès de M. de Tulle[299], de M.
Colbert, et de M. de Monmouth[300], beau comme du temps du Palais-Royal,
qui, par parenthèse, s'en va à l'armée trouver le roi. Il est venu un jeune père
de l'Oratoire pour faire l'oraison funèbre; j'ai dit à M. de Tulle (Mascaron)
de le faire descendre, et de monter à sa place; et que rien ne pouvait
soutenir la beauté du spectacle et la perfection de la musique, que la force
de son éloquence. Ma fille, ce jeune homme a commencé en tremblant, tout
le monde tremblait aussi: il a débuté par un accent provençal; il est de
Marseille, il s'appelle Léné; mais, en sortant de son trouble, il est entré dans
un chemin si lumineux, il a si bien établi son discours, il a donné au défunt
des louanges si mesurées, il a passé par tous les endroits délicats avec tant
d'adresse, il a si bien mis dans tout son jour tout ce qui pouvait être admiré,
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il a fait des traits d'éloquence et des coups de maître si à propos et de si
bonne grâce, que tout le monde, je dis tout le monde sans exception, s'en est
écrié, et chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée. C'est un
homme de vingt-huit ans, intime ami de M. de Tulle, qui l'emmène avec lui
dans son diocèse: nous le voulons nommer le chevalier Mascaron; mais je
crois qu'il surpassera son aîné. Pour la musique, c'est une chose qu'on ne
peut expliquer. Baptiste (Lully) avait fait un dernier effort de toute la
musique du roi; ce beau Miserere y était encore augmenté; il y eut un
Libera où tous les yeux étaient pleins de larmes; je ne crois point qu'il y ait
une autre musique dans le ciel. Il y avait beaucoup de prélats; j'ai dit à
Guitaut: Cherchons un peu notre ami Marseille, nous ne l'avons point vu; je
lui ai dit tout bas: Si c'était l'oraison funèbre de quelqu'un qui fût vivant, il
n'y manquerait pas[301]. Cette folie a fait rire Guitaut, sans aucun respect
pour la pompe funèbre. Ma chère enfant, quelle espèce de lettre est-ce ceci?
Je pense que je suis folle: à quoi peut servir une si grande narration?
Vraiment, j'ai bien satisfait le désir que j'avais de conter.
Le roi est à Charleroi, et y fera un assez long séjour. Il n'y a point encore
de fourrages, les équipages portent la famine avec eux: on est assez
embarrassé dès le premier pas de cette campagne. Guitaut m'a montré votre
lettre, et à l'abbé, Envoyez-moi ma mère. Ma fille, que vous êtes aimable! et
que vous justifiez agréablement l'excessive tendresse qu'on voit que j'ai
pour vous! Hélas! je ne songe qu'à partir, laissez-m'en le soin; je conduis
des yeux toutes choses; et si ma tante prenait le chemin de languir, en vérité
je partirais. Vous seule au monde me pouvez faire résoudre à la quitter dans
un si pitoyable état; nous verrons: je vis au jour la journée, et n'ai pas
encore le courage de rien décider; un jour je pars, le lendemain je n'ose;
enfin vous dites vrai, il y a des choses bien désobligeantes dans la vie. Vous
me priez de ne point songer à vous en changeant de maison; et moi, je vous
prie de croire que je ne songe qu'à vous, et que vous m'êtes si extrêmement
chère, que vous faites toute l'occupation de mon cœur. J'irai coucher demain
dans ce joli appartement où vous serez placée sans me déplacer. Demandez
au marquis d'Oppède, il l'a vu; il dit qu'il s'en va vous trouver. Hélas! qu'il
est heureux! Adieu, ma belle petite; vous êtes au bout du monde, vous
voyagez; je crains votre humeur hasardeuse: je ne me fie ni à vous, ni à M.
de Grignan. Il est vrai que c'est une chose étrange, comme vous dites, de se
trouver à Aix après avoir fait cent lieues, et au Saint-Pilon[302] après avoir
bonne grâce, que tout le monde, je dis tout le monde sans exception, s'en est
écrié, et chacun était charmé d'une action si parfaite et si achevée. C'est un
homme de vingt-huit ans, intime ami de M. de Tulle, qui l'emmène avec lui
dans son diocèse: nous le voulons nommer le chevalier Mascaron; mais je
crois qu'il surpassera son aîné. Pour la musique, c'est une chose qu'on ne
peut expliquer. Baptiste (Lully) avait fait un dernier effort de toute la
musique du roi; ce beau Miserere y était encore augmenté; il y eut un
Libera où tous les yeux étaient pleins de larmes; je ne crois point qu'il y ait
une autre musique dans le ciel. Il y avait beaucoup de prélats; j'ai dit à
Guitaut: Cherchons un peu notre ami Marseille, nous ne l'avons point vu; je
lui ai dit tout bas: Si c'était l'oraison funèbre de quelqu'un qui fût vivant, il
n'y manquerait pas[301]. Cette folie a fait rire Guitaut, sans aucun respect
pour la pompe funèbre. Ma chère enfant, quelle espèce de lettre est-ce ceci?
Je pense que je suis folle: à quoi peut servir une si grande narration?
Vraiment, j'ai bien satisfait le désir que j'avais de conter.
Le roi est à Charleroi, et y fera un assez long séjour. Il n'y a point encore
de fourrages, les équipages portent la famine avec eux: on est assez
embarrassé dès le premier pas de cette campagne. Guitaut m'a montré votre
lettre, et à l'abbé, Envoyez-moi ma mère. Ma fille, que vous êtes aimable! et
que vous justifiez agréablement l'excessive tendresse qu'on voit que j'ai
pour vous! Hélas! je ne songe qu'à partir, laissez-m'en le soin; je conduis
des yeux toutes choses; et si ma tante prenait le chemin de languir, en vérité
je partirais. Vous seule au monde me pouvez faire résoudre à la quitter dans
un si pitoyable état; nous verrons: je vis au jour la journée, et n'ai pas
encore le courage de rien décider; un jour je pars, le lendemain je n'ose;
enfin vous dites vrai, il y a des choses bien désobligeantes dans la vie. Vous
me priez de ne point songer à vous en changeant de maison; et moi, je vous
prie de croire que je ne songe qu'à vous, et que vous m'êtes si extrêmement
chère, que vous faites toute l'occupation de mon cœur. J'irai coucher demain
dans ce joli appartement où vous serez placée sans me déplacer. Demandez
au marquis d'Oppède, il l'a vu; il dit qu'il s'en va vous trouver. Hélas! qu'il
est heureux! Adieu, ma belle petite; vous êtes au bout du monde, vous
voyagez; je crains votre humeur hasardeuse: je ne me fie ni à vous, ni à M.
de Grignan. Il est vrai que c'est une chose étrange, comme vous dites, de se
trouver à Aix après avoir fait cent lieues, et au Saint-Pilon[302] après avoir
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grimpé si haut. Il y a quelquefois dans vos lettres des endroits qui sont très-
plaisants, mais il vous échappe des périodes comme dans Tacite; j'ai trouvé
cette comparaison, il n'y a rien de plus vrai. J'embrasse Grignan et le baise à
la joue droite, au-dessous de sa touffe ébouriffée[303].
101.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 20 mai 1672.
Je comprends fort bien, ma fille, et l'agrément, et la magnificence, et la
dépense de votre voyage; je l'avais dit à notre abbé comme une chose
pesante pour vous: mais ce sont des nécessités. Il faut cependant examiner
si l'on veut bien courir le hasard de l'abîme où conduit la grande dépense;
nous en parlerons. Il n'importe guère d'avoir du repos pour soi-même:
quand on entre véritablement dans les intérêts des personnes qui nous sont
chères, et qu'on sent tous leurs chagrins peut-être plus qu'elles-mêmes, c'est
le moyen de n'avoir guère de plaisirs dans la vie, et il faut être bien enragée
pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose de la santé; j'en ai
beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à garder ceux qui n'en ont point. La
fièvre a repris traîtreusement à madame de la Fayette; ma tante est bien plus
mal que jamais; elle s'en va tous les jours: que fais-je? je sors de chez ma
tante, et je vais chez cette pauvre Fayette; et puis je sors de chez la Fayette
pour revenir chez ma tante. Ni Livry, ni les promenades, ni ma jolie maison,
tout cela ne m'est de rien: il faut pourtant que je coure à Livry un moment,
car je n'en puis plus. Voilà comme la Providence partage les chagrins et les
maux: après tout, les miens ne sont rien en comparaison de l'état où est ma
pauvre tante. Ah! noble indifférence, où êtes-vous? Il ne faut que vous pour
être heureuse, et sans vous tout est inutile: mais puisqu'il faut souffrir de
quelque façon que ce soit, il vaut encore mieux souffrir par là que par les
autres endroits. J'ai vu madame de Martel chez elle, et je lui ai dit tout ce
que vous pouvez penser; son mari lui a écrit des ravissements de votre
beauté; il est comblé de vos politesses, il vous loue et vous admire. Sa
femme m'était venue chercher pour me montrer cette lettre; je la trouvai
enfin, et je vous acquittai de tout. Rien n'est plus romanesque que vos fêtes
sur la mer, et vos festins dans le Royal-Louis, ce vaisseau d'une si grande
réputation. Le véritable Louis est en chemin avec toute son armée; les
lettres ne disent rien de positif, par la raison qu'on ne sait point où l'on va. Il
plaisants, mais il vous échappe des périodes comme dans Tacite; j'ai trouvé
cette comparaison, il n'y a rien de plus vrai. J'embrasse Grignan et le baise à
la joue droite, au-dessous de sa touffe ébouriffée[303].
101.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 20 mai 1672.
Je comprends fort bien, ma fille, et l'agrément, et la magnificence, et la
dépense de votre voyage; je l'avais dit à notre abbé comme une chose
pesante pour vous: mais ce sont des nécessités. Il faut cependant examiner
si l'on veut bien courir le hasard de l'abîme où conduit la grande dépense;
nous en parlerons. Il n'importe guère d'avoir du repos pour soi-même:
quand on entre véritablement dans les intérêts des personnes qui nous sont
chères, et qu'on sent tous leurs chagrins peut-être plus qu'elles-mêmes, c'est
le moyen de n'avoir guère de plaisirs dans la vie, et il faut être bien enragée
pour l'aimer autant qu'on fait. Je dis la même chose de la santé; j'en ai
beaucoup, mais à quoi me sert-elle? à garder ceux qui n'en ont point. La
fièvre a repris traîtreusement à madame de la Fayette; ma tante est bien plus
mal que jamais; elle s'en va tous les jours: que fais-je? je sors de chez ma
tante, et je vais chez cette pauvre Fayette; et puis je sors de chez la Fayette
pour revenir chez ma tante. Ni Livry, ni les promenades, ni ma jolie maison,
tout cela ne m'est de rien: il faut pourtant que je coure à Livry un moment,
car je n'en puis plus. Voilà comme la Providence partage les chagrins et les
maux: après tout, les miens ne sont rien en comparaison de l'état où est ma
pauvre tante. Ah! noble indifférence, où êtes-vous? Il ne faut que vous pour
être heureuse, et sans vous tout est inutile: mais puisqu'il faut souffrir de
quelque façon que ce soit, il vaut encore mieux souffrir par là que par les
autres endroits. J'ai vu madame de Martel chez elle, et je lui ai dit tout ce
que vous pouvez penser; son mari lui a écrit des ravissements de votre
beauté; il est comblé de vos politesses, il vous loue et vous admire. Sa
femme m'était venue chercher pour me montrer cette lettre; je la trouvai
enfin, et je vous acquittai de tout. Rien n'est plus romanesque que vos fêtes
sur la mer, et vos festins dans le Royal-Louis, ce vaisseau d'une si grande
réputation. Le véritable Louis est en chemin avec toute son armée; les
lettres ne disent rien de positif, par la raison qu'on ne sait point où l'on va. Il
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n'est plus question de Maestricht; on dit qu'on va prendre trois places, l'une
sur le Rhin, l'autre sur l'Yssel, et la troisième tout auprès; je vous manderai
leurs noms quand je les saurai. Rien n'est plus confus que toutes les
nouvelles de l'armée: ce n'est pas faire sa cour que d'en mander, ni de se
mêler de deviner et de raisonner. Les lettres sont plaisantes à voir: vous
jugez bien que je passe ma vie avec des gens qui ont des fils assez bien
instruits; mais il est vrai que le secret est grand sur les intentions de Sa
Majesté. L'autre jour, un homme de bonne maison[304] écrivait à un de ses
amis: Je vous prie de me mander où nous allons, et si nous passerons
l'Yssel, ou si nous assiégerons Maestricht. Vous pouvez juger par là des
lumières que nous avons ici: je vous assure que le cœur est en presse. Vous
êtes heureuse d'avoir votre cher mari en sûreté, qui n'a d'autre fatigue que de
voir toujours votre chien de visage dans une litière vis-à-vis de lui: le
pauvre homme[305]! Il avait raison de monter quelquefois à cheval pour
l'éviter: le moyen de le regarder si longtemps! Hélas! il me souvient qu'une
fois, en revenant de Bretagne, vous étiez vis-à-vis de moi: quel plaisir ne
sentais-je point de voir toujours cet aimable visage! Il est vrai que c'était
dans un carrosse; il faut donc qu'il y ait quelque malédiction sur la litière.
Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite enfant: elle
dit que c'est hasarder, et là-dessus je rends les armes: je ne voudrais pas
mettre en péril sa petite personne; je l'aime tout à fait; je lui ai fait couper
les cheveux; elle est coiffée hurluberbu, cette coiffure est faite pour elle.
Son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable; elle fait cent petites
choses, elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle
demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les
épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de
tout point; je m'y amuse des heures entières; je ne veux point que cela
meure. Je vous disais l'autre jour: je ne sais point comme l'on fait pour ne
point aimer sa fille.
102.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 23 mai 1672.
Mon petit ami de la poste ne se trouva pas hier à l'arrivée du courrier, de
sorte que mon laquais ne rapporta point mes lettres: elles sont par la ville; je
sur le Rhin, l'autre sur l'Yssel, et la troisième tout auprès; je vous manderai
leurs noms quand je les saurai. Rien n'est plus confus que toutes les
nouvelles de l'armée: ce n'est pas faire sa cour que d'en mander, ni de se
mêler de deviner et de raisonner. Les lettres sont plaisantes à voir: vous
jugez bien que je passe ma vie avec des gens qui ont des fils assez bien
instruits; mais il est vrai que le secret est grand sur les intentions de Sa
Majesté. L'autre jour, un homme de bonne maison[304] écrivait à un de ses
amis: Je vous prie de me mander où nous allons, et si nous passerons
l'Yssel, ou si nous assiégerons Maestricht. Vous pouvez juger par là des
lumières que nous avons ici: je vous assure que le cœur est en presse. Vous
êtes heureuse d'avoir votre cher mari en sûreté, qui n'a d'autre fatigue que de
voir toujours votre chien de visage dans une litière vis-à-vis de lui: le
pauvre homme[305]! Il avait raison de monter quelquefois à cheval pour
l'éviter: le moyen de le regarder si longtemps! Hélas! il me souvient qu'une
fois, en revenant de Bretagne, vous étiez vis-à-vis de moi: quel plaisir ne
sentais-je point de voir toujours cet aimable visage! Il est vrai que c'était
dans un carrosse; il faut donc qu'il y ait quelque malédiction sur la litière.
Madame du Pui-du-Fou ne veut pas que je mène ma petite enfant: elle
dit que c'est hasarder, et là-dessus je rends les armes: je ne voudrais pas
mettre en péril sa petite personne; je l'aime tout à fait; je lui ai fait couper
les cheveux; elle est coiffée hurluberbu, cette coiffure est faite pour elle.
Son teint, sa gorge, tout son petit corps est admirable; elle fait cent petites
choses, elle parle, elle caresse, elle bat, elle fait le signe de la croix, elle
demande pardon, elle fait la révérence, elle baise la main, elle hausse les
épaules, elle danse, elle flatte, elle prend le menton; enfin elle est jolie de
tout point; je m'y amuse des heures entières; je ne veux point que cela
meure. Je vous disais l'autre jour: je ne sais point comme l'on fait pour ne
point aimer sa fille.
102.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 23 mai 1672.
Mon petit ami de la poste ne se trouva pas hier à l'arrivée du courrier, de
sorte que mon laquais ne rapporta point mes lettres: elles sont par la ville; je
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les attends à tous les moments, et j'espère les avoir avant que de faire mon
paquet. Ce retardement me déplaît beaucoup; mon petit nouvel ami m'en
demande excuse, mais je ne lui pardonne pas. En attendant, ma fille, je m'en
vais causer avec vous. J'ai vu ce matin M. de Marignanes[306]; je l'ai pris
pour M. de Maillanes; je me suis embarrassée; enfin, pour avoir plus tôt
fait, je l'ai prié de me démêler ces deux noms. Il l'a fait en galant homme; il
a compris qu'il est très-possible que je me confonde; il m'a remise: il est
très-content de moi, et moi très-contente de lui. Il a vu votre fille; il dit que
son frère est beau comme un ange, et vous comme deux. Il admire votre
esprit, votre personne; il adore M. de Grignan.
Je dînai hier chez la Troche avec l'abbé Arnauld et madame de
Valentiné: après-dîné nous eûmes le Camus, son fils, et Itier: cela fit une
petite symphonie très-parfaite. Ensuite arrive mademoiselle de Grignan
avec son écuyer, c'était Beaulieu; sa gouvernante, c'était Hélène; sa femme
de chambre, c'était Marie; son petit laquais, c'était Jaco, fils de sa nourrice;
et la nourrice avec ses habits des dimanches: c'est la plus aimable femme de
village que j'aie jamais vue. Tout cela parut beaucoup: on les envoya dans le
jardin, on les regarda fort: j'aime trop tout ce petit ménage-là. Madame du
Pui-du-Fou m'a brouillé la tête, en ne voulant pas que je mène ma petite
enfant; car, après tout, les enfants de la nourrice ne me plaisent point auprès
d'elle, et je connais dans son visage que jamais elle ne passera l'été ici, sans
en mourir d'ennui. Mais, ma fille, il est question de partir: un jour nous
disons, l'abbé et moi: Allons-nous-en; ma tante ira jusqu'à l'automne: voilà
qui est résolu. Le jour d'après, nous la trouvons si extrêmement bas, que
nous nous disons: Il ne faut pas songer à partir, ce serait une barbarie: la
lune de mai l'emportera. Et ainsi nous passons d'un jour à l'autre, avec le
désespoir dans le cœur: vous comprenez bien cet état, il est cruel. Ce qui me
ferait souhaiter d'être en Provence, ce serait afin d'être sincèrement affligée
de la perte d'une personne qui m'a toujours été si chère; et je sens que si je
suis ici, la liberté qu'elle me donnera m'ôtera une partie de ma tendresse et
de mon bon naturel. N'admirez-vous point la bizarre disposition des choses
de ce monde, et de quelle manière elles viennent croiser notre chemin? Ce
qu'il y a de certain, c'est que, de quelque manière que ce puisse être, nous
irons cet été à Grignan. Laissez-nous démêler toute cette triste aventure, et
soyez assurée que l'abbé et moi nous sommes plus près d'offenser la
bienséance en partant trop tôt, que l'amitié que nous avons pour vous, en
paquet. Ce retardement me déplaît beaucoup; mon petit nouvel ami m'en
demande excuse, mais je ne lui pardonne pas. En attendant, ma fille, je m'en
vais causer avec vous. J'ai vu ce matin M. de Marignanes[306]; je l'ai pris
pour M. de Maillanes; je me suis embarrassée; enfin, pour avoir plus tôt
fait, je l'ai prié de me démêler ces deux noms. Il l'a fait en galant homme; il
a compris qu'il est très-possible que je me confonde; il m'a remise: il est
très-content de moi, et moi très-contente de lui. Il a vu votre fille; il dit que
son frère est beau comme un ange, et vous comme deux. Il admire votre
esprit, votre personne; il adore M. de Grignan.
Je dînai hier chez la Troche avec l'abbé Arnauld et madame de
Valentiné: après-dîné nous eûmes le Camus, son fils, et Itier: cela fit une
petite symphonie très-parfaite. Ensuite arrive mademoiselle de Grignan
avec son écuyer, c'était Beaulieu; sa gouvernante, c'était Hélène; sa femme
de chambre, c'était Marie; son petit laquais, c'était Jaco, fils de sa nourrice;
et la nourrice avec ses habits des dimanches: c'est la plus aimable femme de
village que j'aie jamais vue. Tout cela parut beaucoup: on les envoya dans le
jardin, on les regarda fort: j'aime trop tout ce petit ménage-là. Madame du
Pui-du-Fou m'a brouillé la tête, en ne voulant pas que je mène ma petite
enfant; car, après tout, les enfants de la nourrice ne me plaisent point auprès
d'elle, et je connais dans son visage que jamais elle ne passera l'été ici, sans
en mourir d'ennui. Mais, ma fille, il est question de partir: un jour nous
disons, l'abbé et moi: Allons-nous-en; ma tante ira jusqu'à l'automne: voilà
qui est résolu. Le jour d'après, nous la trouvons si extrêmement bas, que
nous nous disons: Il ne faut pas songer à partir, ce serait une barbarie: la
lune de mai l'emportera. Et ainsi nous passons d'un jour à l'autre, avec le
désespoir dans le cœur: vous comprenez bien cet état, il est cruel. Ce qui me
ferait souhaiter d'être en Provence, ce serait afin d'être sincèrement affligée
de la perte d'une personne qui m'a toujours été si chère; et je sens que si je
suis ici, la liberté qu'elle me donnera m'ôtera une partie de ma tendresse et
de mon bon naturel. N'admirez-vous point la bizarre disposition des choses
de ce monde, et de quelle manière elles viennent croiser notre chemin? Ce
qu'il y a de certain, c'est que, de quelque manière que ce puisse être, nous
irons cet été à Grignan. Laissez-nous démêler toute cette triste aventure, et
soyez assurée que l'abbé et moi nous sommes plus près d'offenser la
bienséance en partant trop tôt, que l'amitié que nous avons pour vous, en
Page 221
demeurant sans nécessité. Voilà un billet de l'abbé Arnauld, qui vous
apprendra les nouvelles. Son frère[307], en partant, le pria de me faire part de
celles qu'il lui manderait: la première page est un ravaudage de rien pour
choisir un jour, afin de dîner chez M. d'Harouïs: on fait du mieux qu'on peut
à cet abbé Arnauld; il n'est pas souvent à Paris[308], et l'on est aise d'obliger
les gens de ce nom-là. Il me pria l'autre jour de lui montrer un morceau de
votre style: son frère lui en a dit du bien. En le lui montrant, je fus surprise
moi-même de la justesse de vos périodes: elles sont quelquefois
harmonieuses; votre style est devenu comme on le peut souhaiter, il est fait
et parfait; vous n'avez qu'à continuer, et vous bien garder de vouloir le
rendre meilleur.
Voilà dix heures, il faut faire mon paquet: je n'ai point reçu votre lettre:
j'ai passé à la poste, mon petit homme m'a fait beaucoup d'excuses; mais je
n'en suis pas plus riche; ma lettre est entre les mains des facteurs, c'est-à-
dire la mer à boire. Je la recevrai demain, et n'y ferai réponse que vendredi.
Adieu, ma chère enfant; vous dirai-je que je vous aime? il me semble que
c'est une chose inutile, vous le croyez assurément. Croyez-le donc, ma
chère enfant, et ne craignez point d'aller trop avant. Si je n'avais point le
cœur triste, je vous porterais de jolies chansons: M. de Grignan les
chanterait comme un ange. Je l'embrasse très-tendrement, et vous encore
plus de mille fois.
103.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 17 juin 1672, à 11 heures du soir.
Je viens d'apprendre, ma fille, une triste nouvelle dont je ne vous dirai
point le détail, parce que je ne le sais pas: mais je sais qu'au passage de
l'Yssel[309], sous les ordres de M. le Prince, M. de Longueville a été tué;
cette nouvelle accable. J'étais chez madame de la Fayette quand on vint
l'apprendre à M. de la Rochefoucauld, avec la blessure de M. de Marsillac
et la mort du chevalier de Marsillac: cette grêle est tombée sur lui en ma
présence. Il a été très-vivement affligé, ses larmes ont coulé du fond du
cœur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater. Après ces nouvelles, je ne me suis
pas donné la patience de rien demander; j'ai couru chez M. de Pomponne,
qui m'a fait souvenir que mon fils est dans l'armée du roi, laquelle n'a eu
apprendra les nouvelles. Son frère[307], en partant, le pria de me faire part de
celles qu'il lui manderait: la première page est un ravaudage de rien pour
choisir un jour, afin de dîner chez M. d'Harouïs: on fait du mieux qu'on peut
à cet abbé Arnauld; il n'est pas souvent à Paris[308], et l'on est aise d'obliger
les gens de ce nom-là. Il me pria l'autre jour de lui montrer un morceau de
votre style: son frère lui en a dit du bien. En le lui montrant, je fus surprise
moi-même de la justesse de vos périodes: elles sont quelquefois
harmonieuses; votre style est devenu comme on le peut souhaiter, il est fait
et parfait; vous n'avez qu'à continuer, et vous bien garder de vouloir le
rendre meilleur.
Voilà dix heures, il faut faire mon paquet: je n'ai point reçu votre lettre:
j'ai passé à la poste, mon petit homme m'a fait beaucoup d'excuses; mais je
n'en suis pas plus riche; ma lettre est entre les mains des facteurs, c'est-à-
dire la mer à boire. Je la recevrai demain, et n'y ferai réponse que vendredi.
Adieu, ma chère enfant; vous dirai-je que je vous aime? il me semble que
c'est une chose inutile, vous le croyez assurément. Croyez-le donc, ma
chère enfant, et ne craignez point d'aller trop avant. Si je n'avais point le
cœur triste, je vous porterais de jolies chansons: M. de Grignan les
chanterait comme un ange. Je l'embrasse très-tendrement, et vous encore
plus de mille fois.
103.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 17 juin 1672, à 11 heures du soir.
Je viens d'apprendre, ma fille, une triste nouvelle dont je ne vous dirai
point le détail, parce que je ne le sais pas: mais je sais qu'au passage de
l'Yssel[309], sous les ordres de M. le Prince, M. de Longueville a été tué;
cette nouvelle accable. J'étais chez madame de la Fayette quand on vint
l'apprendre à M. de la Rochefoucauld, avec la blessure de M. de Marsillac
et la mort du chevalier de Marsillac: cette grêle est tombée sur lui en ma
présence. Il a été très-vivement affligé, ses larmes ont coulé du fond du
cœur, et sa fermeté l'a empêché d'éclater. Après ces nouvelles, je ne me suis
pas donné la patience de rien demander; j'ai couru chez M. de Pomponne,
qui m'a fait souvenir que mon fils est dans l'armée du roi, laquelle n'a eu
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nulle part à cette expédition; elle était réservée à M. le Prince: on dit qu'il
est blessé; on dit qu'il a passé la rivière dans un petit bateau; on dit que
Nogent a été noyé; on dit que Guitry est tué; on dit que M. de Roquelaure et
M. de la Feuillade sont blessés, qu'il y en a une infinité qui ont péri en cette
rude occasion. Quand je saurai le détail de cette nouvelle, je vous la
manderai. Voilà Guitaut qui m'envoie un gentilhomme qui vient de l'hôtel
de Condé; il me dit que M. le Prince a été blessé à la main. M. de
Longueville avait forcé la barrière, où il s'était présenté le premier; il a été
aussi le premier tué sur-le-champ; tout le reste est assez pareil: M. de Guitry
noyé, et M. de Nogent aussi[310]; M. de Marsillac blessé, comme j'ai dit, et
une grande quantité d'autres qu'on ne sait pas encore. Mais enfin l'Yssel est
passé. M. le Prince l'a passé trois ou quatre fois en bateau, tout
paisiblement, donnant ses ordres partout avec ce sang-froid et cette valeur
divine qu'on lui connaît. On assure qu'après cette première difficulté on ne
trouve plus d'ennemis: ils sont retirés dans leurs places. La blessure de M.
de Marsillac est un coup de mousquet dans l'épaule, et un autre dans la
mâchoire, sans casser l'os. Adieu, ma chère enfant; j'ai l'esprit un peu hors
de sa place, quoique mon fils soit dans l'armée du roi; mais il y aura tant
d'autres occasions, que cela fait trembler et mourir.
104.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, 20 juin 1672.
Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez été, ma chère
enfant, sans une extrême émotion; et, quoique je sache que vous en êtes
quitte, Dieu merci! je ne puis tourner les yeux sur le passé, sans une horreur
qui me trouble. Hélas! que j'étais mal instruite d'une santé qui m'est si
chère! Qui m'eût dit en ce temps-là, Votre fille est plus en danger que si elle
était à l'armée, j'étais bien loin de le croire. Faut-il donc que je me trouve
cette tristesse avec tant d'autres qui sont présentement dans mon cœur! Le
péril extrême où se trouve mon fils; la guerre qui s'échauffe tous les jours;
les courriers qui n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou
de nos connaissances, et qui peuvent apporter pis; la crainte que l'on a des
mauvaises nouvelles, et la curiosité qu'on a de les apprendre; la désolation
de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie;
l'inconcevable état de ma tante, et l'envie que j'ai de vous voir, tout cela me
est blessé; on dit qu'il a passé la rivière dans un petit bateau; on dit que
Nogent a été noyé; on dit que Guitry est tué; on dit que M. de Roquelaure et
M. de la Feuillade sont blessés, qu'il y en a une infinité qui ont péri en cette
rude occasion. Quand je saurai le détail de cette nouvelle, je vous la
manderai. Voilà Guitaut qui m'envoie un gentilhomme qui vient de l'hôtel
de Condé; il me dit que M. le Prince a été blessé à la main. M. de
Longueville avait forcé la barrière, où il s'était présenté le premier; il a été
aussi le premier tué sur-le-champ; tout le reste est assez pareil: M. de Guitry
noyé, et M. de Nogent aussi[310]; M. de Marsillac blessé, comme j'ai dit, et
une grande quantité d'autres qu'on ne sait pas encore. Mais enfin l'Yssel est
passé. M. le Prince l'a passé trois ou quatre fois en bateau, tout
paisiblement, donnant ses ordres partout avec ce sang-froid et cette valeur
divine qu'on lui connaît. On assure qu'après cette première difficulté on ne
trouve plus d'ennemis: ils sont retirés dans leurs places. La blessure de M.
de Marsillac est un coup de mousquet dans l'épaule, et un autre dans la
mâchoire, sans casser l'os. Adieu, ma chère enfant; j'ai l'esprit un peu hors
de sa place, quoique mon fils soit dans l'armée du roi; mais il y aura tant
d'autres occasions, que cela fait trembler et mourir.
104.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, 20 juin 1672.
Il m'est impossible de me représenter l'état où vous avez été, ma chère
enfant, sans une extrême émotion; et, quoique je sache que vous en êtes
quitte, Dieu merci! je ne puis tourner les yeux sur le passé, sans une horreur
qui me trouble. Hélas! que j'étais mal instruite d'une santé qui m'est si
chère! Qui m'eût dit en ce temps-là, Votre fille est plus en danger que si elle
était à l'armée, j'étais bien loin de le croire. Faut-il donc que je me trouve
cette tristesse avec tant d'autres qui sont présentement dans mon cœur! Le
péril extrême où se trouve mon fils; la guerre qui s'échauffe tous les jours;
les courriers qui n'apportent plus que la mort de quelqu'un de nos amis ou
de nos connaissances, et qui peuvent apporter pis; la crainte que l'on a des
mauvaises nouvelles, et la curiosité qu'on a de les apprendre; la désolation
de ceux qui sont outrés de douleur, et avec qui je passe une partie de ma vie;
l'inconcevable état de ma tante, et l'envie que j'ai de vous voir, tout cela me
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déchire, me tue, et me fait mener une vie si contraire à mon humeur et à
mon tempérament, qu'en vérité il faut que j'aie une bonne santé pour y
résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme il est; tout le monde pleure, ou
craint de pleurer: l'esprit tourne à la pauvre madame de Nogent; madame de
Longueville fait fendre le cœur, à ce qu'on dit: je ne l'ai point vue, mais
voici ce que je sais.
Mademoiselle de Vertus[311] était retournée depuis deux jours à Port-
Royal, où elle est presque toujours: on est allé la querir avec M. Arnauld,
pour dire cette nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à se montrer; ce
retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès
qu'elle parut: Ah! mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère? (le
grand Condé). Sa pensée n'osa aller plus loin.—Madame, il se porte bien de
sa blessure.—Il y a eu un combat! Et mon fils?—On ne lui répondit rien.—
Ah! mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort?—
Madame, je n'ai point de paroles pour vous répondre.—Ah! mon cher fils!
est-il mort sur-le-champ? n'a-t-il pas eu un seul moment? Ah, mon Dieu!
quel sacrifice! Et là-dessus elle tombe sur son lit; et tout ce que la plus vive
douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et
par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et
par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout
éprouvé. Elle voit certaines gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu
le veut; elle n'a aucun repos; sa santé, déjà très-mauvaise, est visiblement
altérée: pour moi, je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse
vivre après une telle perte.
Il y a un homme[312] dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai
dans la tête que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers
moments, et qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous les autres sentiments
auraient fait place à des cris et à des larmes, que l'on aurait redoublés de
bon cœur: c'est une vision.
Mais enfin quelle affliction ne montre point notre grosse marquise
d'Huxelles sur le pied de la bonne amitié? Les maîtresses ne s'en
contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient; et son écuyer, qui arriva
hier, ne paraît pas un homme raisonnable: cette mort efface les autres. Un
courrier d'hier au soir apporta la mort du comte du Plessis[313], qui faisait
faire un pont; un coup de canon l'a emporté. M. de Turenne assiége
mon tempérament, qu'en vérité il faut que j'aie une bonne santé pour y
résister. Vous n'avez jamais vu Paris comme il est; tout le monde pleure, ou
craint de pleurer: l'esprit tourne à la pauvre madame de Nogent; madame de
Longueville fait fendre le cœur, à ce qu'on dit: je ne l'ai point vue, mais
voici ce que je sais.
Mademoiselle de Vertus[311] était retournée depuis deux jours à Port-
Royal, où elle est presque toujours: on est allé la querir avec M. Arnauld,
pour dire cette nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à se montrer; ce
retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès
qu'elle parut: Ah! mademoiselle, comment se porte monsieur mon frère? (le
grand Condé). Sa pensée n'osa aller plus loin.—Madame, il se porte bien de
sa blessure.—Il y a eu un combat! Et mon fils?—On ne lui répondit rien.—
Ah! mademoiselle, mon fils, mon cher enfant, répondez-moi, est-il mort?—
Madame, je n'ai point de paroles pour vous répondre.—Ah! mon cher fils!
est-il mort sur-le-champ? n'a-t-il pas eu un seul moment? Ah, mon Dieu!
quel sacrifice! Et là-dessus elle tombe sur son lit; et tout ce que la plus vive
douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et
par un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes amères, et
par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout
éprouvé. Elle voit certaines gens, elle prend des bouillons, parce que Dieu
le veut; elle n'a aucun repos; sa santé, déjà très-mauvaise, est visiblement
altérée: pour moi, je lui souhaite la mort, ne comprenant pas qu'elle puisse
vivre après une telle perte.
Il y a un homme[312] dans le monde qui n'est guère moins touché; j'ai
dans la tête que s'ils s'étaient rencontrés tous deux dans ces premiers
moments, et qu'il n'y eût eu personne avec eux, tous les autres sentiments
auraient fait place à des cris et à des larmes, que l'on aurait redoublés de
bon cœur: c'est une vision.
Mais enfin quelle affliction ne montre point notre grosse marquise
d'Huxelles sur le pied de la bonne amitié? Les maîtresses ne s'en
contraignent pas. Toute sa pauvre maison revient; et son écuyer, qui arriva
hier, ne paraît pas un homme raisonnable: cette mort efface les autres. Un
courrier d'hier au soir apporta la mort du comte du Plessis[313], qui faisait
faire un pont; un coup de canon l'a emporté. M. de Turenne assiége
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Arnheim: on parle aussi du fort de Skenk. Ah! que ces beaux
commencements seront suivis d'une fin tragique pour bien des gens! Dieu
conserve mon pauvre fils! Il n'a point été de ce passage; s'il y avait quelque
chose de bon à un tel métier, ce serait d'être attaché à une charge. Mais la
campagne n'est point finie.
Voilà des relations, il n'y en a point de meilleure: vous verrez dans
toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et de celle des autres, et
que M. le Prince a été père uniquement dans cette occasion, et point du tout
général d'armée. Je disais hier, et l'on m'approuva, que, si la guerre
continue, M. le Duc[314] sera cause de la mort de M. le Prince; son amour
pour lui passe toutes ses autres passions. La Marans est abîmée; elle dit
qu'elle voit bien qu'on lui cache les nouvelles, et qu'avec M. de Longueville,
M. le Prince et M. le Duc sont morts aussi; et qu'on le lui dise, et qu'au nom
de Dieu on ne l'épargne point; qu'aussi bien elle est dans un état qu'il est
inutile de ménager. Si l'on pouvait rire, on rirait. Ah! si elle savait combien
peu on songe à lui cacher quelque chose, et combien chacun est occupé de
ses douleurs et de ses craintes, elle ne croirait pas qu'on eût tant
d'application à la tromper.
Les nouvelles que je vous mande sont d'original; c'est de Gourville, qui
était avec madame de Longueville quand elle a reçu ses lettres; tous les
courriers viennent droit à lui. M. de Longueville avait fait son testament
avant que de partir; il laisse une grande partie de son bien à un fils qu'il a, et
qui, à mon avis, paraîtra sous le nom de chevalier d'Orléans[315], sans rien
coûter à ses parents, quoiqu'ils ne soient point gueux. Savez-vous où l'on
mit le corps de M. de Longueville? Dans le même bateau où il avait passé
tout vivant, il y avait deux heures. M. le Prince, qui était blessé, le fit mettre
auprès de lui, couvert d'un manteau, en repassant le Rhin avec plusieurs
autres blessés, pour se faire panser dans une ville en deçà de ce fleuve; de
sorte que ce retour fut la plus triste chose du monde. On dit que le chevalier
de Montchevreuil, qui était attaché à M. de Longueville ne veut point qu'on
le panse d'une blessure qu'il a reçue auprès de lui[316].
Mon fils m'a écrit; il est sensiblement touché de la perte de M. de
Longueville. Il n'était point à cette première expédition, mais il sera d'une
autre: peut-on trouver quelque sûreté dans un tel métier? Je vous conseille
d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et sur la
commencements seront suivis d'une fin tragique pour bien des gens! Dieu
conserve mon pauvre fils! Il n'a point été de ce passage; s'il y avait quelque
chose de bon à un tel métier, ce serait d'être attaché à une charge. Mais la
campagne n'est point finie.
Voilà des relations, il n'y en a point de meilleure: vous verrez dans
toutes que M. de Longueville est cause de sa mort et de celle des autres, et
que M. le Prince a été père uniquement dans cette occasion, et point du tout
général d'armée. Je disais hier, et l'on m'approuva, que, si la guerre
continue, M. le Duc[314] sera cause de la mort de M. le Prince; son amour
pour lui passe toutes ses autres passions. La Marans est abîmée; elle dit
qu'elle voit bien qu'on lui cache les nouvelles, et qu'avec M. de Longueville,
M. le Prince et M. le Duc sont morts aussi; et qu'on le lui dise, et qu'au nom
de Dieu on ne l'épargne point; qu'aussi bien elle est dans un état qu'il est
inutile de ménager. Si l'on pouvait rire, on rirait. Ah! si elle savait combien
peu on songe à lui cacher quelque chose, et combien chacun est occupé de
ses douleurs et de ses craintes, elle ne croirait pas qu'on eût tant
d'application à la tromper.
Les nouvelles que je vous mande sont d'original; c'est de Gourville, qui
était avec madame de Longueville quand elle a reçu ses lettres; tous les
courriers viennent droit à lui. M. de Longueville avait fait son testament
avant que de partir; il laisse une grande partie de son bien à un fils qu'il a, et
qui, à mon avis, paraîtra sous le nom de chevalier d'Orléans[315], sans rien
coûter à ses parents, quoiqu'ils ne soient point gueux. Savez-vous où l'on
mit le corps de M. de Longueville? Dans le même bateau où il avait passé
tout vivant, il y avait deux heures. M. le Prince, qui était blessé, le fit mettre
auprès de lui, couvert d'un manteau, en repassant le Rhin avec plusieurs
autres blessés, pour se faire panser dans une ville en deçà de ce fleuve; de
sorte que ce retour fut la plus triste chose du monde. On dit que le chevalier
de Montchevreuil, qui était attaché à M. de Longueville ne veut point qu'on
le panse d'une blessure qu'il a reçue auprès de lui[316].
Mon fils m'a écrit; il est sensiblement touché de la perte de M. de
Longueville. Il n'était point à cette première expédition, mais il sera d'une
autre: peut-on trouver quelque sûreté dans un tel métier? Je vous conseille
d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier et sur la
Page 225
blessure de M. de Marsillac. J'ai vu son cœur à découvert dans cette cruelle
aventure; il est au premier rang de tout ce que j'ai jamais vu de courage, de
mérite, de tendresse et de raison: je compte pour rien son esprit et son
agrément. Je ne m'amuserai point aujourd'hui à vous dire combien je vous
aime.
Du même jour, à dix heures du soir.
Il y a deux heures que j'ai fait mon paquet, et en revenant de la ville je
trouve la paix faite, selon une lettre qu'on m'a envoyée. Il est aisé de croire
que toute la Hollande est en alarme et soumise: le bonheur du roi est au-
dessus de tout ce qu'on a jamais vu. On va commencer à respirer; mais quel
redoublement de douleur à madame de Longueville, et à ceux qui ont perdu
leurs chers enfants! J'ai vu le maréchal du Plessis; il est très-affligé, mais en
grand capitaine. La maréchale[317] pleure amèrement, et la comtesse[318] est
fâchée de n'être point duchesse; et puis c'est tout. Ah! ma fille, sans
l'emportement de M. de Longueville, songez que nous aurions la Hollande,
sans qu'il nous en eût rien coûté.
105.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 24 juin 1672.
Je suis présentement dans la chambre de ma tante: si vous pouviez la
voir en l'état qu'elle est, vous ne douteriez pas que je ne partisse demain
matin. Elle a reçu aujourd'hui le viatique pour la dernière fois; mais comme
son mal est d'être entièrement consumée, cette dernière goutte d'huile ne se
trouve pas sitôt. Elle est debout, c'est-à-dire dans sa chaise, avec sa robe de
chambre, sa cornette, une coiffe noire par-dessus, et ses gants: nulle senteur,
nulle malpropreté dans sa chambre; mais son visage est plus changé que si
elle était morte depuis huit jours; les os lui percent la peau; elle est
entièrement étique et desséchée; elle n'avale qu'avec des difficultés
extrêmes; elle a perdu la parole. M. Vesou lui a signifié son arrêt; elle ne
prend plus de remèdes; la nature ne retient plus rien; elle n'est quasi plus
enflée, parce que l'hydropisie a causé le desséchement; elle n'a plus de
douleurs, parce qu'il n'y a plus rien à consumer; elle est fort assoupie, mais
elle respire encore, et voilà à quoi elle tient: elle a eu des froids et des
aventure; il est au premier rang de tout ce que j'ai jamais vu de courage, de
mérite, de tendresse et de raison: je compte pour rien son esprit et son
agrément. Je ne m'amuserai point aujourd'hui à vous dire combien je vous
aime.
Du même jour, à dix heures du soir.
Il y a deux heures que j'ai fait mon paquet, et en revenant de la ville je
trouve la paix faite, selon une lettre qu'on m'a envoyée. Il est aisé de croire
que toute la Hollande est en alarme et soumise: le bonheur du roi est au-
dessus de tout ce qu'on a jamais vu. On va commencer à respirer; mais quel
redoublement de douleur à madame de Longueville, et à ceux qui ont perdu
leurs chers enfants! J'ai vu le maréchal du Plessis; il est très-affligé, mais en
grand capitaine. La maréchale[317] pleure amèrement, et la comtesse[318] est
fâchée de n'être point duchesse; et puis c'est tout. Ah! ma fille, sans
l'emportement de M. de Longueville, songez que nous aurions la Hollande,
sans qu'il nous en eût rien coûté.
105.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 24 juin 1672.
Je suis présentement dans la chambre de ma tante: si vous pouviez la
voir en l'état qu'elle est, vous ne douteriez pas que je ne partisse demain
matin. Elle a reçu aujourd'hui le viatique pour la dernière fois; mais comme
son mal est d'être entièrement consumée, cette dernière goutte d'huile ne se
trouve pas sitôt. Elle est debout, c'est-à-dire dans sa chaise, avec sa robe de
chambre, sa cornette, une coiffe noire par-dessus, et ses gants: nulle senteur,
nulle malpropreté dans sa chambre; mais son visage est plus changé que si
elle était morte depuis huit jours; les os lui percent la peau; elle est
entièrement étique et desséchée; elle n'avale qu'avec des difficultés
extrêmes; elle a perdu la parole. M. Vesou lui a signifié son arrêt; elle ne
prend plus de remèdes; la nature ne retient plus rien; elle n'est quasi plus
enflée, parce que l'hydropisie a causé le desséchement; elle n'a plus de
douleurs, parce qu'il n'y a plus rien à consumer; elle est fort assoupie, mais
elle respire encore, et voilà à quoi elle tient: elle a eu des froids et des
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faiblesses qui nous ont fait croire qu'elle était passée; on a voulu une fois lui
donner l'extrême-onction. Je ne quitte plus ce quartier, de peur d'accident. Je
vous assure que, quelque chose que je voie au delà, cette dernière scène me
coûtera bien des larmes; c'est un spectacle difficile à soutenir, quand on est
tendre comme moi. Voilà, ma fille, où nous en sommes. Il y a trois semaines
qu'elle nous donna congé à tous, parce qu'elle avait encore un reste de
cérémonie; mais présentement que le masque est ôté, elle nous a fait
entendre, à l'abbé et à moi, en nous tendant la main, qu'elle recevait une
extrême consolation de nous avoir tous deux dans ces derniers moments:
cela nous creva le cœur, et nous fit voir qu'on joue longtemps la comédie, et
qu'à la mort on dit la vérité. Je ne vous dis plus, ma fille, le jour de mon
départ.
Comment pourrais-je vous le dire?
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[319].
Mais enfin, pourvu que vous vouliez bien ne nous point mander de ne
pas partir, il est très-certain que nous partirons. Laissez-nous donc faire,
vous savez comme je hais les remords: ce m'eût été un dragon perpétuel
que de n'avoir pas rendu les derniers devoirs à ma pauvre tante. Je n'oublie
rien de ce que je crois lui devoir dans cette triste occasion.
Je n'ai point vu madame de Longueville; on ne la voit point; elle est
malade: il y a eu des personnes distinguées, mais je n'en ai pas été, et n'ai
point de titre pour cela. Il ne paraît pas que la paix soit si proche que je vous
l'avais mandé; mais il paraît un air d'intelligence partout, et une si grande
promptitude à se soumettre, qu'il semble que le roi n'ait qu'à s'approcher
d'une ville pour qu'elle se rende à lui. Sans l'excès de bravoure de M. de
Longueville, qui lui a causé la mort et à beaucoup d'autres, tout aurait été à
souhait; mais, en vérité, la Hollande entière ne vaut pas un tel prince.
N'oubliez pas d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier
et la blessure de M. de Marsillac; n'allez pas vous fourvoyer: voilà ce qui
l'afflige. Hélas! je mens; entre nous, ma fille, il n'a pas senti la perte du
chevalier, et il est inconsolable de celui que tout le monde regrette. Il faut
écrire aussi au maréchal du Plessis. Tous nos pauvres amis sont encore en
santé. Le petit la Troche[320] a passé des premiers à la nage; on l'a distingué.
Si je ne suis encore ici, dites-en un mot à sa mère, cela lui fera plaisir.
donner l'extrême-onction. Je ne quitte plus ce quartier, de peur d'accident. Je
vous assure que, quelque chose que je voie au delà, cette dernière scène me
coûtera bien des larmes; c'est un spectacle difficile à soutenir, quand on est
tendre comme moi. Voilà, ma fille, où nous en sommes. Il y a trois semaines
qu'elle nous donna congé à tous, parce qu'elle avait encore un reste de
cérémonie; mais présentement que le masque est ôté, elle nous a fait
entendre, à l'abbé et à moi, en nous tendant la main, qu'elle recevait une
extrême consolation de nous avoir tous deux dans ces derniers moments:
cela nous creva le cœur, et nous fit voir qu'on joue longtemps la comédie, et
qu'à la mort on dit la vérité. Je ne vous dis plus, ma fille, le jour de mon
départ.
Comment pourrais-je vous le dire?
Rien n'est plus incertain que l'heure de la mort[319].
Mais enfin, pourvu que vous vouliez bien ne nous point mander de ne
pas partir, il est très-certain que nous partirons. Laissez-nous donc faire,
vous savez comme je hais les remords: ce m'eût été un dragon perpétuel
que de n'avoir pas rendu les derniers devoirs à ma pauvre tante. Je n'oublie
rien de ce que je crois lui devoir dans cette triste occasion.
Je n'ai point vu madame de Longueville; on ne la voit point; elle est
malade: il y a eu des personnes distinguées, mais je n'en ai pas été, et n'ai
point de titre pour cela. Il ne paraît pas que la paix soit si proche que je vous
l'avais mandé; mais il paraît un air d'intelligence partout, et une si grande
promptitude à se soumettre, qu'il semble que le roi n'ait qu'à s'approcher
d'une ville pour qu'elle se rende à lui. Sans l'excès de bravoure de M. de
Longueville, qui lui a causé la mort et à beaucoup d'autres, tout aurait été à
souhait; mais, en vérité, la Hollande entière ne vaut pas un tel prince.
N'oubliez pas d'écrire à M. de la Rochefoucauld sur la mort de son chevalier
et la blessure de M. de Marsillac; n'allez pas vous fourvoyer: voilà ce qui
l'afflige. Hélas! je mens; entre nous, ma fille, il n'a pas senti la perte du
chevalier, et il est inconsolable de celui que tout le monde regrette. Il faut
écrire aussi au maréchal du Plessis. Tous nos pauvres amis sont encore en
santé. Le petit la Troche[320] a passé des premiers à la nage; on l'a distingué.
Si je ne suis encore ici, dites-en un mot à sa mère, cela lui fera plaisir.
Page 227
Ma pauvre tante me pria l'autre jour, par signes, de vous faire mille
amitiés, et de vous dire adieu; elle nous fit pleurer: elle a été en peine de la
pensée de votre maladie; notre abbé vous en fait mille compliments: il faut
que vous lui disiez toujours quelque petite douceur, pour soutenir l'extrême
envie qu'il a de vous aller voir. Vous êtes présentement à Grignan; j'espère
que j'y serai à mon tour aussi bien que les autres: hélas! je suis toute prête.
J'admire mon malheur: c'est assez que je désire quelque chose, pour y
trouver de l'embarras. Je suis très-contente des soins et de l'amitié du
coadjuteur; je ne lui écrirai point, il m'en aimera mieux: je serai ravie de le
voir et de causer avec lui.
106.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 1er juillet 1672.
Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie: la pauvre
femme nous a fait bien pleurer dans cette triste occasion; et pour moi, qui
suis tendre aux larmes, j'en ai beaucoup répandu. Elle mourut hier matin à
quatre heures, sans que personne s'en aperçût; on la trouva morte dans son
lit: la veille, elle était extraordinairement mal, et, par inquiétude, elle voulut
se lever; elle était si faible, qu'elle ne pouvait se tenir dans sa chaise, et
s'affaissait et coulait jusqu'à terre; on la relevait. Mademoiselle de la
Trousse se flattait, et trouvait que c'était qu'elle avait besoin de nourriture;
elle avait des convulsions à la bouche: ma cousine disait que c'était un
embarras que le lait avait fait dans sa bouche et dans ses dents: pour moi, je
la trouvais très-mal. A onze heures, elle me fit signe de m'en aller: je lui
baisai la main; elle me donna sa bénédiction, et je partis; ensuite elle prit
son lait, par complaisance pour mademoiselle de la Trousse; mais, en vérité,
elle ne put rien avaler, et elle lui dit qu'elle n'en pouvait plus; on la
recoucha, elle chassa tout le monde, et dit qu'elle s'en allait dormir. A trois
heures elle eut besoin de quelque chose, et fit encore signe qu'on la laissât
en repos. A quatre heures, on dit à mademoiselle de la Trousse que sa mère
dormait; ma cousine dit qu'il ne fallait pas l'éveiller pour prendre son lait. A
cinq heures, elle dit qu'il fallait voir si elle dormait. On approche de son lit,
on la trouve morte: on crie, on ouvre les rideaux; sa fille se jette sur cette
pauvre femme, elle la veut réchauffer, ressusciter: elle l'appelle, elle crie,
elle se désespère; enfin on l'arrache, et on la met par force dans une autre
amitiés, et de vous dire adieu; elle nous fit pleurer: elle a été en peine de la
pensée de votre maladie; notre abbé vous en fait mille compliments: il faut
que vous lui disiez toujours quelque petite douceur, pour soutenir l'extrême
envie qu'il a de vous aller voir. Vous êtes présentement à Grignan; j'espère
que j'y serai à mon tour aussi bien que les autres: hélas! je suis toute prête.
J'admire mon malheur: c'est assez que je désire quelque chose, pour y
trouver de l'embarras. Je suis très-contente des soins et de l'amitié du
coadjuteur; je ne lui écrirai point, il m'en aimera mieux: je serai ravie de le
voir et de causer avec lui.
106.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 1er juillet 1672.
Enfin, ma fille, notre chère tante a fini sa malheureuse vie: la pauvre
femme nous a fait bien pleurer dans cette triste occasion; et pour moi, qui
suis tendre aux larmes, j'en ai beaucoup répandu. Elle mourut hier matin à
quatre heures, sans que personne s'en aperçût; on la trouva morte dans son
lit: la veille, elle était extraordinairement mal, et, par inquiétude, elle voulut
se lever; elle était si faible, qu'elle ne pouvait se tenir dans sa chaise, et
s'affaissait et coulait jusqu'à terre; on la relevait. Mademoiselle de la
Trousse se flattait, et trouvait que c'était qu'elle avait besoin de nourriture;
elle avait des convulsions à la bouche: ma cousine disait que c'était un
embarras que le lait avait fait dans sa bouche et dans ses dents: pour moi, je
la trouvais très-mal. A onze heures, elle me fit signe de m'en aller: je lui
baisai la main; elle me donna sa bénédiction, et je partis; ensuite elle prit
son lait, par complaisance pour mademoiselle de la Trousse; mais, en vérité,
elle ne put rien avaler, et elle lui dit qu'elle n'en pouvait plus; on la
recoucha, elle chassa tout le monde, et dit qu'elle s'en allait dormir. A trois
heures elle eut besoin de quelque chose, et fit encore signe qu'on la laissât
en repos. A quatre heures, on dit à mademoiselle de la Trousse que sa mère
dormait; ma cousine dit qu'il ne fallait pas l'éveiller pour prendre son lait. A
cinq heures, elle dit qu'il fallait voir si elle dormait. On approche de son lit,
on la trouve morte: on crie, on ouvre les rideaux; sa fille se jette sur cette
pauvre femme, elle la veut réchauffer, ressusciter: elle l'appelle, elle crie,
elle se désespère; enfin on l'arrache, et on la met par force dans une autre
Page 228
chambre: on me vient avertir; je cours tout émue; je trouve cette pauvre
tante toute froide, et couchée si à son aise, que je ne crois pas que depuis six
mois elle ait eu un moment si doux que celui de sa mort; elle n'était quasi
point changée, à force de l'avoir été auparavant. Je me mis à genoux, et
vous pouvez penser si je pleurai abondamment en voyant ce triste spectacle.
J'allai voir ensuite mademoiselle de la Trousse, dont la douleur fend les
pierres: je les amenai toutes deux ici[321]. Le soir, madame de la Trousse vint
prendre ma cousine pour la mener chez elle et à la Trousse dans trois jours,
en attendant le retour de M. de la Trousse. Mademoiselle de Méri a couché
ici: nous avons été ce matin au service; elle retourne ce soir chez elle, parce
qu'elle le veut; et me voilà prête à partir. Ne m'écrivez donc plus, ma belle;
pour moi, je vous écrirai encore, car, quelque diligence que je fasse, je ne
puis quitter encore de quelques jours, mais je ne puis plus recevoir de vos
lettres ici.
Vous ne m'avez point écrit le dernier ordinaire; vous deviez m'en avertir
pour m'y préparer: je ne vous puis dire quel chagrin cet oubli m'a donné, ni
de quelle longueur m'a paru cette semaine: c'est la première fois que cela
vous est arrivé; j'aime encore mieux en avoir été plus touchée, par n'y pas
être accoutumée: j'espère de vos nouvelles dimanche. Adieu donc, ma chère
enfant.
On m'a promis une relation, je l'attends: il me semble que le roi continue
ses conquêtes. Vous ne m'avez pas dit un mot sur la mort de M. de
Longueville, ni sur tout le soin que j'ai eu de vous instruire, ni sur toutes
mes lettres; je parle à une sourde ou à une muette; je vois bien qu'il faut que
j'aille à Grignan; vos soins sont usés, on voit la corde. Adieu donc, jusqu'au
revoir. Notre abbé vous fait mille amitiés; il est adorable du bon courage
qu'il a de vouloir venir en Provence.
107.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, dimanche au soir, 3 juillet 1672.
Ah! ma fille, j'ai bien des excuses à vous faire de la lettre que je vous ai
écrite ce matin en partant pour venir ici. Je n'avais point reçu votre lettre;
mon ami de la poste m'avait mandé que je n'en avais point; j'étais au
désespoir. J'ai laissé le soin à madame de la Troche de vous mander toutes
tante toute froide, et couchée si à son aise, que je ne crois pas que depuis six
mois elle ait eu un moment si doux que celui de sa mort; elle n'était quasi
point changée, à force de l'avoir été auparavant. Je me mis à genoux, et
vous pouvez penser si je pleurai abondamment en voyant ce triste spectacle.
J'allai voir ensuite mademoiselle de la Trousse, dont la douleur fend les
pierres: je les amenai toutes deux ici[321]. Le soir, madame de la Trousse vint
prendre ma cousine pour la mener chez elle et à la Trousse dans trois jours,
en attendant le retour de M. de la Trousse. Mademoiselle de Méri a couché
ici: nous avons été ce matin au service; elle retourne ce soir chez elle, parce
qu'elle le veut; et me voilà prête à partir. Ne m'écrivez donc plus, ma belle;
pour moi, je vous écrirai encore, car, quelque diligence que je fasse, je ne
puis quitter encore de quelques jours, mais je ne puis plus recevoir de vos
lettres ici.
Vous ne m'avez point écrit le dernier ordinaire; vous deviez m'en avertir
pour m'y préparer: je ne vous puis dire quel chagrin cet oubli m'a donné, ni
de quelle longueur m'a paru cette semaine: c'est la première fois que cela
vous est arrivé; j'aime encore mieux en avoir été plus touchée, par n'y pas
être accoutumée: j'espère de vos nouvelles dimanche. Adieu donc, ma chère
enfant.
On m'a promis une relation, je l'attends: il me semble que le roi continue
ses conquêtes. Vous ne m'avez pas dit un mot sur la mort de M. de
Longueville, ni sur tout le soin que j'ai eu de vous instruire, ni sur toutes
mes lettres; je parle à une sourde ou à une muette; je vois bien qu'il faut que
j'aille à Grignan; vos soins sont usés, on voit la corde. Adieu donc, jusqu'au
revoir. Notre abbé vous fait mille amitiés; il est adorable du bon courage
qu'il a de vouloir venir en Provence.
107.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, dimanche au soir, 3 juillet 1672.
Ah! ma fille, j'ai bien des excuses à vous faire de la lettre que je vous ai
écrite ce matin en partant pour venir ici. Je n'avais point reçu votre lettre;
mon ami de la poste m'avait mandé que je n'en avais point; j'étais au
désespoir. J'ai laissé le soin à madame de la Troche de vous mander toutes
Page 229
les nouvelles, et je suis partie là-dessus. Il est dix heures du soir; et M. de
Coulanges, que j'aime comme ma vie, et qui est le plus joli homme du
monde, m'envoie votre lettre qui était dans son paquet; et, pour me donner
cette joie, il ne craint point de faire partir son laquais au clair de la lune: il
est vrai, mon enfant, qu'il ne s'est point trompé dans l'opinion de m'avoir
fait un grand plaisir. Je suis fâchée que vous ayez perdu un de mes paquets;
comme ils sont pleins de nouvelles, cela vous dérange, et vous ôte du train
de ce qui se passe.
Vous devez avoir reçu des relations fort exactes; elles vous auront fait
voir que le Rhin était mal défendu: le grand miracle, c'est de l'avoir passé à
la nage. M. le Prince et ses Argonautes étaient dans un bateau: les premières
troupes qu'ils rencontrèrent au delà demandaient quartier, quand le malheur
voulut que M. de Longueville, qui sans doute ne l'entendit pas, s'approche
de leurs retranchements, et, poussé d'une bouillante ardeur, arrive à la
barrière, où il tue le premier qui se trouve sous sa main: en même temps on
le perce de cinq ou six coups. M. le Duc le suit, M. le Prince suit son fils, et
tous les autres suivent M. le Prince. Voilà où se fit la tuerie, qu'on aurait,
comme vous voyez, très-bien évitée, si l'on avait su l'envie que ces gens-là
avaient de se rendre; mais tout est marqué dans l'ordre de la Providence.
Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvre de gloire;
car, si elle eût tourné autrement, il eût été criminel. Il se charge de
reconnaître si la rivière est guéable; il dit qu'oui: elle ne l'est pas; des
escadrons entiers passent à la nage sans se déranger; il est vrai qu'il passe le
premier: cela ne s'est jamais hasardé; cela réussit; il enveloppe des
escadrons, et les force à se rendre. Vous voyez bien que son bonheur et sa
valeur ne se sont point séparés; mais vous devez avoir de grandes relations
de tout cela.
Le chevalier de Nantouillet[322] était tombé de cheval: il va au fond de
l'eau, il revient, il retourne, il revient encore; enfin il trouve la queue d'un
cheval, il s'y attache; ce cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se
trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard.
Voilà qui est d'un sang-froid qui me fait souvenir d'Oronte, prince des
Massagètes.
Coulanges, que j'aime comme ma vie, et qui est le plus joli homme du
monde, m'envoie votre lettre qui était dans son paquet; et, pour me donner
cette joie, il ne craint point de faire partir son laquais au clair de la lune: il
est vrai, mon enfant, qu'il ne s'est point trompé dans l'opinion de m'avoir
fait un grand plaisir. Je suis fâchée que vous ayez perdu un de mes paquets;
comme ils sont pleins de nouvelles, cela vous dérange, et vous ôte du train
de ce qui se passe.
Vous devez avoir reçu des relations fort exactes; elles vous auront fait
voir que le Rhin était mal défendu: le grand miracle, c'est de l'avoir passé à
la nage. M. le Prince et ses Argonautes étaient dans un bateau: les premières
troupes qu'ils rencontrèrent au delà demandaient quartier, quand le malheur
voulut que M. de Longueville, qui sans doute ne l'entendit pas, s'approche
de leurs retranchements, et, poussé d'une bouillante ardeur, arrive à la
barrière, où il tue le premier qui se trouve sous sa main: en même temps on
le perce de cinq ou six coups. M. le Duc le suit, M. le Prince suit son fils, et
tous les autres suivent M. le Prince. Voilà où se fit la tuerie, qu'on aurait,
comme vous voyez, très-bien évitée, si l'on avait su l'envie que ces gens-là
avaient de se rendre; mais tout est marqué dans l'ordre de la Providence.
Le comte de Guiche a fait une action dont le succès le couvre de gloire;
car, si elle eût tourné autrement, il eût été criminel. Il se charge de
reconnaître si la rivière est guéable; il dit qu'oui: elle ne l'est pas; des
escadrons entiers passent à la nage sans se déranger; il est vrai qu'il passe le
premier: cela ne s'est jamais hasardé; cela réussit; il enveloppe des
escadrons, et les force à se rendre. Vous voyez bien que son bonheur et sa
valeur ne se sont point séparés; mais vous devez avoir de grandes relations
de tout cela.
Le chevalier de Nantouillet[322] était tombé de cheval: il va au fond de
l'eau, il revient, il retourne, il revient encore; enfin il trouve la queue d'un
cheval, il s'y attache; ce cheval le mène à bord, il monte sur le cheval, se
trouve à la mêlée, reçoit deux coups dans son chapeau, et revient gaillard.
Voilà qui est d'un sang-froid qui me fait souvenir d'Oronte, prince des
Massagètes.
Page 230
Au reste, il n'est rien de plus vrai que M. de Longueville avait été à
confesse avant que de partir: comme il ne se vantait jamais de rien, il n'en
avait pas même fait sa cour à madame sa mère; mais ce fut une confession
conduite par nos amis (de Port-Royal), et dont l'absolution fut différée plus
de deux mois. Cela s'est trouvé si vrai, que madame de Longueville n'en
peut pas douter: vous pouvez penser quelle consolation! Il faisait une
infinité de libéralités et de charités que personne ne savait, et qu'il ne faisait
qu'à condition qu'on n'en parlât point: jamais un homme n'a eu tant de
solides vertus; il ne lui manquait que des vices, c'est-à-dire un peu d'orgueil,
de vanité, de hauteur; mais, du reste, jamais on n'a été si près de la
perfection: Pago lui, pago il mondo; il était au-dessus des louanges; pourvu
qu'il fût content de lui, c'était assez. Je vois souvent des gens qui sont
encore fort éloignés de se consoler de cette perte; mais pour tout le gros du
monde, ma pauvre enfant, cela est passé: cette triste nouvelle n'a assommé
que trois ou quatre jours, la mort de Madame dura bien plus longtemps. Les
intérêts particuliers de chacun pour ce qui se passe à l'armée empêchent la
grande application pour les malheurs d'autrui. Depuis ce premier combat, il
n'a été question que de villes rendues, et de députés qui viennent demander
la grâce d'être reçus au nombre des sujets nouvellement conquis de Sa
Majesté.
N'oubliez pas d'écrire un petit mot à la Troche, sur ce que son fils s'est
distingué et a passé à la nage; on l'a loué devant le roi, comme un des plus
hardis. Il n'y a nulle apparence qu'on se défende contre une armée si
victorieuse. Les Français sont jolis assurément; il faut que tout leur cède
pour les actions d'éclat et de témérité; enfin il n'y a plus de rivière
présentement qui serve de défense contre leur excessive valeur.
Au reste, voici bien des nouvelles. J'avais amené ici ma petite enfant
pour y passer l'été; j'ai trouvé qu'il y fait sec, il n'y a point d'eau; la nourrice
craint de s'y ennuyer: que fais-je, à votre avis? Je la ramènerai après-demain
chez moi tout paisiblement; elle sera avec la mère Jeanne, qui fera leur petit
ménage; madame de Sanzei sera à Paris; elle ira la voir; j'en saurai des
nouvelles très-souvent. Voilà qui est fait, je change d'avis: ma maison est
jolie, et ma petite ne manquera de rien; il ne faut pas croire que Livry soit
charmant pour une nourrice comme pour moi. Adieu, ma divine enfant;
pardonnez le chagrin que j'avais d'avoir été si longtemps sans recevoir de
confesse avant que de partir: comme il ne se vantait jamais de rien, il n'en
avait pas même fait sa cour à madame sa mère; mais ce fut une confession
conduite par nos amis (de Port-Royal), et dont l'absolution fut différée plus
de deux mois. Cela s'est trouvé si vrai, que madame de Longueville n'en
peut pas douter: vous pouvez penser quelle consolation! Il faisait une
infinité de libéralités et de charités que personne ne savait, et qu'il ne faisait
qu'à condition qu'on n'en parlât point: jamais un homme n'a eu tant de
solides vertus; il ne lui manquait que des vices, c'est-à-dire un peu d'orgueil,
de vanité, de hauteur; mais, du reste, jamais on n'a été si près de la
perfection: Pago lui, pago il mondo; il était au-dessus des louanges; pourvu
qu'il fût content de lui, c'était assez. Je vois souvent des gens qui sont
encore fort éloignés de se consoler de cette perte; mais pour tout le gros du
monde, ma pauvre enfant, cela est passé: cette triste nouvelle n'a assommé
que trois ou quatre jours, la mort de Madame dura bien plus longtemps. Les
intérêts particuliers de chacun pour ce qui se passe à l'armée empêchent la
grande application pour les malheurs d'autrui. Depuis ce premier combat, il
n'a été question que de villes rendues, et de députés qui viennent demander
la grâce d'être reçus au nombre des sujets nouvellement conquis de Sa
Majesté.
N'oubliez pas d'écrire un petit mot à la Troche, sur ce que son fils s'est
distingué et a passé à la nage; on l'a loué devant le roi, comme un des plus
hardis. Il n'y a nulle apparence qu'on se défende contre une armée si
victorieuse. Les Français sont jolis assurément; il faut que tout leur cède
pour les actions d'éclat et de témérité; enfin il n'y a plus de rivière
présentement qui serve de défense contre leur excessive valeur.
Au reste, voici bien des nouvelles. J'avais amené ici ma petite enfant
pour y passer l'été; j'ai trouvé qu'il y fait sec, il n'y a point d'eau; la nourrice
craint de s'y ennuyer: que fais-je, à votre avis? Je la ramènerai après-demain
chez moi tout paisiblement; elle sera avec la mère Jeanne, qui fera leur petit
ménage; madame de Sanzei sera à Paris; elle ira la voir; j'en saurai des
nouvelles très-souvent. Voilà qui est fait, je change d'avis: ma maison est
jolie, et ma petite ne manquera de rien; il ne faut pas croire que Livry soit
charmant pour une nourrice comme pour moi. Adieu, ma divine enfant;
pardonnez le chagrin que j'avais d'avoir été si longtemps sans recevoir de
Page 231
vos lettres; elles me sont toujours si agréables, qu'il n'y a que vous qui
puissiez me consoler de n'en avoir point.
108.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Marseille, mercredi...... 1672.
Je vous écris après la visite de madame l'intendante et une harangue
très-belle. J'attends un présent, et le présent attend ma pistole. Je suis ravie
de la beauté singulière de cette ville. Hier le temps fut divin, et l'endroit[323]
d'où je découvris la mer, les bastides, les montagnes et la ville, est une
chose étonnante; mais surtout je suis ravie de madame de Montfuron[324];
elle est aimable, et on l'aime sans balancer. La foule des chevaliers qui
vinrent hier voir M. de Grignan à son arrivée; des noms connus, des Saint-
Hérem, etc.; des aventuriers, des épées, des chapeaux du bel air, une idée de
guerre, de romans, d'embarquement, d'aventures, de chaînes, de fers,
d'esclaves, de servitude, de captivité; moi qui aime les romans, je suis
transportée. M. de Marseille vint hier au soir; nous dînons chez lui; c'est
l'affaire des deux doigts de la main. Il fait aujourd'hui un temps abominable,
j'en suis triste; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je demande
pardon à Aix, mais Marseille est bien plus joli, et plus peuplé que Paris à
proportion; il y a cent mille âmes au moins: de vous dire combien il y en a
de belles, c'est ce que je n'ai pas le loisir de compter; l'air en gros y est un
peu scélérat; et parmi tout cela je voudrais être avec vous. Je n'aime aucun
lieu sans vous, et moins la Provence qu'un autre; c'est un vol que je
regretterai. Remerciez Dieu d'avoir plus de courage que moi, mais ne vous
moquez pas de mes faiblesses ni de mes chaînes.
109.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Lambesc, mardi 20 décembre 1672, à dix
heures du matin.
Quand on compte sans la Providence, il faut très-souvent compter deux
fois. J'étais tout habillée à huit heures, j'avais pris mon café, entendu la
messe, tous les adieux faits, le bardot chargé; les sonnettes des mulets me
faisaient souvenir qu'il fallait monter en litière; ma chambre était pleine de
puissiez me consoler de n'en avoir point.
108.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Marseille, mercredi...... 1672.
Je vous écris après la visite de madame l'intendante et une harangue
très-belle. J'attends un présent, et le présent attend ma pistole. Je suis ravie
de la beauté singulière de cette ville. Hier le temps fut divin, et l'endroit[323]
d'où je découvris la mer, les bastides, les montagnes et la ville, est une
chose étonnante; mais surtout je suis ravie de madame de Montfuron[324];
elle est aimable, et on l'aime sans balancer. La foule des chevaliers qui
vinrent hier voir M. de Grignan à son arrivée; des noms connus, des Saint-
Hérem, etc.; des aventuriers, des épées, des chapeaux du bel air, une idée de
guerre, de romans, d'embarquement, d'aventures, de chaînes, de fers,
d'esclaves, de servitude, de captivité; moi qui aime les romans, je suis
transportée. M. de Marseille vint hier au soir; nous dînons chez lui; c'est
l'affaire des deux doigts de la main. Il fait aujourd'hui un temps abominable,
j'en suis triste; nous ne verrons ni mer, ni galères, ni port. Je demande
pardon à Aix, mais Marseille est bien plus joli, et plus peuplé que Paris à
proportion; il y a cent mille âmes au moins: de vous dire combien il y en a
de belles, c'est ce que je n'ai pas le loisir de compter; l'air en gros y est un
peu scélérat; et parmi tout cela je voudrais être avec vous. Je n'aime aucun
lieu sans vous, et moins la Provence qu'un autre; c'est un vol que je
regretterai. Remerciez Dieu d'avoir plus de courage que moi, mais ne vous
moquez pas de mes faiblesses ni de mes chaînes.
109.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Lambesc, mardi 20 décembre 1672, à dix
heures du matin.
Quand on compte sans la Providence, il faut très-souvent compter deux
fois. J'étais tout habillée à huit heures, j'avais pris mon café, entendu la
messe, tous les adieux faits, le bardot chargé; les sonnettes des mulets me
faisaient souvenir qu'il fallait monter en litière; ma chambre était pleine de
Page 232
monde; on me priait de ne point partir, parce que depuis plusieurs jours il
pleut beaucoup, et depuis hier continuellement, et même dans ce moment
plus qu'à l'ordinaire. Je résistais hardiment à tous ces discours, faisant
honneur à la résolution que j'avais prise et à tout ce que je vous mandai hier
par la poste, en assurant que j'arriverais jeudi, lorsque tout d'un coup M. de
Grignan, en robe de chambre d'omelette, m'a parlé si sérieusement de la
témérité de mon entreprise, disant que mon muletier ne suivrait pas ma
litière, que mes mulets tomberaient dans les fossés, que mes gens seraient
mouillés et hors d'état de me secourir, qu'en un moment j'ai changé d'avis, et
j'ai cédé entièrement à ses sages remontrances. Ainsi, ma fille, coffres qu'on
rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir
seulement traversé la cour, et messager que l'on vous envoie, connaissant
vos bontés et vos inquiétudes, et voulant aussi apaiser les miennes, parce
que je suis en peine de votre santé, et que cet homme ou reviendra nous en
apporter des nouvelles, ou ne retrouvera pas les chemins. En un mot, ma
chère enfant, il arrivera à Grignan jeudi au lieu de moi; et moi, je partirai
bien véritablement quand il plaira au ciel et à M. de Grignan, qui me
gouverne de bonne foi, et qui comprend toutes les raisons qui me font
souhaiter passionnément d'être à Grignan. Si M. de la Garde pouvait ignorer
tout ceci, j'en serais aise, car il va triompher du plaisir de m'avoir prédit tout
l'embarras où je me trouve: mais qu'il prenne garde à la vaine gloire qui
pourrait accompagner le don de prophétie dont il pourrait se flatter. Enfin,
ma fille, me voilà, ne m'attendez plus du tout; je vous surprendrai, et ne me
hasarderai point, de peur de vous donner de la peine, et à moi aussi. Adieu,
ma très-chère et très-aimable; je vous assure que je suis fort affligée d'être
prisonnière à Lambesc: mais le moyen de deviner des pluies qu'on n'a point
vues dans ce pays depuis un siècle!
110.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673.
Voici un terrible jour[325], ma chère enfant; je vous avoue que je n'en puis
plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à
tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut
qu'en marchant toujours de cette sorte nous puissions jamais nous
rencontrer. Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous; c'est son état
pleut beaucoup, et depuis hier continuellement, et même dans ce moment
plus qu'à l'ordinaire. Je résistais hardiment à tous ces discours, faisant
honneur à la résolution que j'avais prise et à tout ce que je vous mandai hier
par la poste, en assurant que j'arriverais jeudi, lorsque tout d'un coup M. de
Grignan, en robe de chambre d'omelette, m'a parlé si sérieusement de la
témérité de mon entreprise, disant que mon muletier ne suivrait pas ma
litière, que mes mulets tomberaient dans les fossés, que mes gens seraient
mouillés et hors d'état de me secourir, qu'en un moment j'ai changé d'avis, et
j'ai cédé entièrement à ses sages remontrances. Ainsi, ma fille, coffres qu'on
rapporte, mulets qu'on dételle, filles et laquais qui se sèchent pour avoir
seulement traversé la cour, et messager que l'on vous envoie, connaissant
vos bontés et vos inquiétudes, et voulant aussi apaiser les miennes, parce
que je suis en peine de votre santé, et que cet homme ou reviendra nous en
apporter des nouvelles, ou ne retrouvera pas les chemins. En un mot, ma
chère enfant, il arrivera à Grignan jeudi au lieu de moi; et moi, je partirai
bien véritablement quand il plaira au ciel et à M. de Grignan, qui me
gouverne de bonne foi, et qui comprend toutes les raisons qui me font
souhaiter passionnément d'être à Grignan. Si M. de la Garde pouvait ignorer
tout ceci, j'en serais aise, car il va triompher du plaisir de m'avoir prédit tout
l'embarras où je me trouve: mais qu'il prenne garde à la vaine gloire qui
pourrait accompagner le don de prophétie dont il pourrait se flatter. Enfin,
ma fille, me voilà, ne m'attendez plus du tout; je vous surprendrai, et ne me
hasarderai point, de peur de vous donner de la peine, et à moi aussi. Adieu,
ma très-chère et très-aimable; je vous assure que je suis fort affligée d'être
prisonnière à Lambesc: mais le moyen de deviner des pluies qu'on n'a point
vues dans ce pays depuis un siècle!
110.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Montélimar, jeudi 5 octobre 1673.
Voici un terrible jour[325], ma chère enfant; je vous avoue que je n'en puis
plus. Je vous ai quittée dans un état qui augmente ma douleur. Je songe à
tous les pas que vous faites et à tous ceux que je fais, et combien il s'en faut
qu'en marchant toujours de cette sorte nous puissions jamais nous
rencontrer. Mon cœur est en repos quand il est auprès de vous; c'est son état
Page 233
naturel, et le seul qui peut lui plaire. Ce qui s'est passé ce matin me donne
une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait
les raisons: je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et
l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y
pense toujours; de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable:
comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je
vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me
manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne
vous trouvent plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci
douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera
jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous
embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je sais ce
que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que
je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me
semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à
ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre
tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l'ai
point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour
moi; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres: il y en a où il a plus
d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà
dévorée de curiosité; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me
feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous:
Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je
songe aux Pichons; je suis toute pétrie des Grignans; je tiens partout. Jamais
un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu,
ma chère enfant, aimez-moi toujours: hélas! nous revoilà dans les lettres.
Assurez M. l'archevêque de mon respect très-tendre, et embrassez le
coadjuteur; je vous recommande à lui. Nous avons encore dîné à vos
dépens. Voilà M. de Saint-Géniez qui vient me consoler. Ma fille, plaignez-
moi de vous avoir quittée.
111.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Bourbilly, lundi 16 octobre 1673.
Enfin, ma chère fille, j'arrive présentement dans le vieux château de mes
pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce temps-là. Je trouve
une douleur sensible, et me fait un déchirement dont votre philosophie sait
les raisons: je les ai senties et les sentirai longtemps. J'ai le cœur et
l'imagination tout remplis de vous; je n'y puis penser sans pleurer, et j'y
pense toujours; de sorte que l'état où je suis n'est pas une chose soutenable:
comme il est extrême, j'espère qu'il ne durera pas dans cette violence. Je
vous cherche toujours, et je trouve que tout me manque, parce que vous me
manquez. Mes yeux, qui vous ont tant rencontrée depuis quatorze mois, ne
vous trouvent plus: le temps agréable qui est passé rend celui-ci
douloureux, jusqu'à ce que j'y sois un peu accoutumée; mais ce ne sera
jamais assez pour ne pas souhaiter ardemment de vous revoir et de vous
embrasser. Je ne dois pas espérer mieux de l'avenir que du passé; je sais ce
que votre absence m'a fait souffrir; je serai encore plus à plaindre, parce que
je me suis fait imprudemment une habitude nécessaire de vous voir. Il me
semble que je ne vous ai point assez embrassée en partant; qu'avais-je à
ménager? Je ne vous ai point assez dit combien je suis contente de votre
tendresse; je ne vous ai point assez recommandée à M. de Grignan; je ne l'ai
point assez remercié de toutes ses politesses et de toute l'amitié qu'il a pour
moi; j'en attendrai les effets sur tous les chapitres: il y en a où il a plus
d'intérêt que moi, quoique j'en sois plus touchée que lui. Je suis déjà
dévorée de curiosité; je n'espère de consolation que de vos lettres, qui me
feront encore bien soupirer. En un mot, ma fille, je ne vis que pour vous:
Dieu me fasse la grâce de l'aimer quelque jour comme je vous aime! Je
songe aux Pichons; je suis toute pétrie des Grignans; je tiens partout. Jamais
un voyage n'a été si triste que le nôtre; nous ne disons pas un mot. Adieu,
ma chère enfant, aimez-moi toujours: hélas! nous revoilà dans les lettres.
Assurez M. l'archevêque de mon respect très-tendre, et embrassez le
coadjuteur; je vous recommande à lui. Nous avons encore dîné à vos
dépens. Voilà M. de Saint-Géniez qui vient me consoler. Ma fille, plaignez-
moi de vous avoir quittée.
111.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Bourbilly, lundi 16 octobre 1673.
Enfin, ma chère fille, j'arrive présentement dans le vieux château de mes
pères. Voici où ils ont triomphé, suivant la mode de ce temps-là. Je trouve
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mes belles prairies, ma petite rivière, mes magnifiques bois et mon beau
moulin, à la même place où je les avais laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes
gens que moi; et cependant, au sortir de Grignan, après vous avoir quittée,
je m'y meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout mon cœur, si je
m'en voulais croire; mais je m'en détourne, suivant vos conseils. Je vous ai
vue ici; Bussy y était, qui nous empêchait fort de nous y ennuyer. Voilà où
vous m'appelâtes marâtre d'un si bon ton. On a élagué des arbres devant
cette porte, ce qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et de
Caron pas un mot[326], c'est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse: je suis
désaccoutumée de ces continuels orages, j'en suis en colère. M. de Guitaut
est à Époisses: il envoie tous les jours ici pour savoir quand j'arriverai, et
pour m'emmener chez lui; mais ce n'est pas ainsi qu'on fait ses affaires.
J'irai pourtant le voir, et vous prévoyez bien que nous parlerons de vous: je
vous prie d'avoir l'esprit en repos sur tout ce que je dirai; je ne suis pas
assurément fort imprudente. Nous vous écrirons, Guitaut et moi. Je ne puis
m'accoutumer à ne vous plus voir; et si vous m'aimez, vous m'en donnerez
une marque certaine cette année. Adieu, mon enfant; j'arrive, je suis un peu
fatiguée; quand j'aurai les pieds chauds, je vous en dirai davantage.
112.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Époisses, mercredi 25 octobre 1673.
Je n'achevai qu'avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly, et le même
jour je vins ici, où l'on m'attendait avec quelque impatience. J'ai trouvé le
maître et la maîtresse du logis avec tout le mérite que vous leur connaissez,
et la comtesse (de Fiesque) qui part, et qui donne de la joie à tout un pays.
J'ai mené avec moi monsieur et madame de Toulongeon, qui ne sont pas
étrangers dans cette maison: il est survenu encore madame de Chatelus, et
M. le marquis de Bonneval, de sorte que la compagnie est complète. Cette
maison est d'une grandeur et d'une beauté surprenante; M. de Guitaut[327] se
divertit fort à la faire ajuster, et y dépense bien de l'argent: il se trouve
heureux de n'avoir point d'autre dépense à faire. Je plains ceux qui ne
peuvent pas se donner ce plaisir. Nous avons causé à l'infini, le maître du
logis et moi; c'est-à-dire, j'ai eu le mérite de savoir bien écouter. On
passerait bien des jours dans cette maison sans s'ennuyer: vous y avez été
extrêmement célébrée. Je ne crois pas que j'en pusse sortir, si on y recevait
moulin, à la même place où je les avais laissés. Il y a eu ici de plus honnêtes
gens que moi; et cependant, au sortir de Grignan, après vous avoir quittée,
je m'y meurs de tristesse. Je pleurerais présentement de tout mon cœur, si je
m'en voulais croire; mais je m'en détourne, suivant vos conseils. Je vous ai
vue ici; Bussy y était, qui nous empêchait fort de nous y ennuyer. Voilà où
vous m'appelâtes marâtre d'un si bon ton. On a élagué des arbres devant
cette porte, ce qui fait une allée fort agréable. Tout crève ici de blé, et de
Caron pas un mot[326], c'est-à-dire pas un sou. Il pleut à verse: je suis
désaccoutumée de ces continuels orages, j'en suis en colère. M. de Guitaut
est à Époisses: il envoie tous les jours ici pour savoir quand j'arriverai, et
pour m'emmener chez lui; mais ce n'est pas ainsi qu'on fait ses affaires.
J'irai pourtant le voir, et vous prévoyez bien que nous parlerons de vous: je
vous prie d'avoir l'esprit en repos sur tout ce que je dirai; je ne suis pas
assurément fort imprudente. Nous vous écrirons, Guitaut et moi. Je ne puis
m'accoutumer à ne vous plus voir; et si vous m'aimez, vous m'en donnerez
une marque certaine cette année. Adieu, mon enfant; j'arrive, je suis un peu
fatiguée; quand j'aurai les pieds chauds, je vous en dirai davantage.
112.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Époisses, mercredi 25 octobre 1673.
Je n'achevai qu'avant-hier toutes mes affaires à Bourbilly, et le même
jour je vins ici, où l'on m'attendait avec quelque impatience. J'ai trouvé le
maître et la maîtresse du logis avec tout le mérite que vous leur connaissez,
et la comtesse (de Fiesque) qui part, et qui donne de la joie à tout un pays.
J'ai mené avec moi monsieur et madame de Toulongeon, qui ne sont pas
étrangers dans cette maison: il est survenu encore madame de Chatelus, et
M. le marquis de Bonneval, de sorte que la compagnie est complète. Cette
maison est d'une grandeur et d'une beauté surprenante; M. de Guitaut[327] se
divertit fort à la faire ajuster, et y dépense bien de l'argent: il se trouve
heureux de n'avoir point d'autre dépense à faire. Je plains ceux qui ne
peuvent pas se donner ce plaisir. Nous avons causé à l'infini, le maître du
logis et moi; c'est-à-dire, j'ai eu le mérite de savoir bien écouter. On
passerait bien des jours dans cette maison sans s'ennuyer: vous y avez été
extrêmement célébrée. Je ne crois pas que j'en pusse sortir, si on y recevait
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de vos nouvelles; mais, ma fille, sans vous faire valoir ce que vous occupez
dans mon cœur et dans mon souvenir, cet état d'ignorance m'est
insoutenable. Je me creuse la tête à deviner ce que vous m'avez écrit, et ce
qui vous est arrivé depuis trois semaines, et cette application inutile trouble
fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de vos lettres à Paris; je ne
comprends pas pourquoi M. de Coulanges ne me les a pas envoyées, je l'en
avais prié. Enfin je pars demain pour prendre le chemin de Paris; car vous
vous souvenez bien que de Bourbilly on passe devant cette porte où M. de
Guitaut vint nous faire un jour des civilités. Je ne serai à Paris que la veille
de la Toussaint. On dit que les chemins sont déjà épouvantables dans cette
province. Je ne vous parle point de la guerre: on mande qu'elle est déclarée;
d'autres, qui sont des manières de ministres, disent que c'est le chemin de la
paix: voilà ce qu'un peu de temps nous apprendra. M. d'Autun (Gabriel de
Roquette) est en ce pays; ce n'est pas ici où je l'ai vu, mais il en est près, et
l'on voit des gens qui ont eu le bonheur de recevoir sa bénédiction. Adieu,
ma très-chère et très-aimable enfant; je ne trouve personne qui ne s'imagine
que vous avez raison de m'aimer, en voyant de quelle façon je vous aime.
113.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, jeudi 2 novembre 1673.
Enfin, ma chère enfant, me voilà arrivée après quatre semaines de
voyage, ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que je viens de
passer dans le meilleur lit du monde: je n'ai pas fermé les yeux, j'ai compté
toutes les heures de ma montre; et enfin, à la petite pointe du jour, je me
suis levée: car que faire en un lit, à moins que l'on ne dorme[328]? J'avais le
pot au feu, c'était une oille et un consommé qui cuisaient séparément. Nous
arrivâmes hier, jour de la Toussaint, bon jour, bonne œuvre; nous
descendîmes chez M. de Coulanges: je ne vous dirai point mes faiblesses ni
mes sottises en rentrant dans Paris: enfin je vis l'heure et le moment que je
n'étais pas visible; mais je détournai mes pensées, et je dis que le vent
m'avait rougi le nez. Je trouve M. de Coulanges qui m'embrasse; M. de
Rarai, un moment après; madame de Coulanges, mademoiselle de Méri, un
autre moment après: arrivent ensuite madame de Sansei, madame de
Bagnols, M. l'archevêque de Reims (M. le Tellier), tout transporté d'amour
pour le coadjuteur; un autre moment après, madame de la Fayette, M. de la
dans mon cœur et dans mon souvenir, cet état d'ignorance m'est
insoutenable. Je me creuse la tête à deviner ce que vous m'avez écrit, et ce
qui vous est arrivé depuis trois semaines, et cette application inutile trouble
fort mon repos. Je trouverai cinq ou six de vos lettres à Paris; je ne
comprends pas pourquoi M. de Coulanges ne me les a pas envoyées, je l'en
avais prié. Enfin je pars demain pour prendre le chemin de Paris; car vous
vous souvenez bien que de Bourbilly on passe devant cette porte où M. de
Guitaut vint nous faire un jour des civilités. Je ne serai à Paris que la veille
de la Toussaint. On dit que les chemins sont déjà épouvantables dans cette
province. Je ne vous parle point de la guerre: on mande qu'elle est déclarée;
d'autres, qui sont des manières de ministres, disent que c'est le chemin de la
paix: voilà ce qu'un peu de temps nous apprendra. M. d'Autun (Gabriel de
Roquette) est en ce pays; ce n'est pas ici où je l'ai vu, mais il en est près, et
l'on voit des gens qui ont eu le bonheur de recevoir sa bénédiction. Adieu,
ma très-chère et très-aimable enfant; je ne trouve personne qui ne s'imagine
que vous avez raison de m'aimer, en voyant de quelle façon je vous aime.
113.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, jeudi 2 novembre 1673.
Enfin, ma chère enfant, me voilà arrivée après quatre semaines de
voyage, ce qui m'a pourtant moins fatiguée que la nuit que je viens de
passer dans le meilleur lit du monde: je n'ai pas fermé les yeux, j'ai compté
toutes les heures de ma montre; et enfin, à la petite pointe du jour, je me
suis levée: car que faire en un lit, à moins que l'on ne dorme[328]? J'avais le
pot au feu, c'était une oille et un consommé qui cuisaient séparément. Nous
arrivâmes hier, jour de la Toussaint, bon jour, bonne œuvre; nous
descendîmes chez M. de Coulanges: je ne vous dirai point mes faiblesses ni
mes sottises en rentrant dans Paris: enfin je vis l'heure et le moment que je
n'étais pas visible; mais je détournai mes pensées, et je dis que le vent
m'avait rougi le nez. Je trouve M. de Coulanges qui m'embrasse; M. de
Rarai, un moment après; madame de Coulanges, mademoiselle de Méri, un
autre moment après: arrivent ensuite madame de Sansei, madame de
Bagnols, M. l'archevêque de Reims (M. le Tellier), tout transporté d'amour
pour le coadjuteur; un autre moment après, madame de la Fayette, M. de la
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Rochefoucauld, madame Scarron, d'Hacqueville, la Garde, l'abbé de
Grignan, l'abbé Têtu: vous voyez, d'où vous êtes, tout ce qui se dit, et la joie
qu'on témoigne; et madame de Grignan? et votre voyage? et tout ce qui n'a
point de liaison ni de suite. Enfin on soupe, on se sépare, et je passe cette
belle nuit. Ce matin, à neuf heures, la Garde, l'abbé de Grignan, Brancas,
d'Hacqueville, sont entrés dans ma chambre pour ce qui s'appelle raisonner
pantoufle. Premièrement, je vous dirai que vous ne sauriez trop aimer
Brancas, la Garde et d'Hacqueville; pour l'abbé de Grignan, cela s'en va
sans dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au soir, avant toutes choses, je
lus vos quatre lettres des 15, 18, 22 et 25 octobre: je sentis tout ce que vous
expliquez si bien; mais puis-je assez vous remercier ni de votre bonne et
tendre amitié, dont je suis très-convaincue, ni du soin que vous prenez de
me parler de toutes vos affaires? Ah! ma fille, c'est une grande justice, car
rien au monde ne me tient tant au cœur que tous vos intérêts, quels qu'ils
puissent être: vos lettres sont ma vie, en attendant mieux.
J'admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospéré au point que
vous me le mandez, c'est-à-dire qu'il faut prendre garde en Provence au pli
de sa chaussette; je souhaite qu'il se porte bien et que la fièvre le quitte, car
il faut mettre flamberge au vent: je hais fort cette petite guerre[329].
Je reviens à vos trois hommes, que vous devez aimer très-solidement:
ils n'ont tous que vos affaires dans la tête; ils ont trouvé à qui parler, et notre
conférence a duré jusqu'à midi. La Garde m'assure fort de l'amitié de M. de
Pomponne: ils sont tous contents de lui. Si vous me demandez ce qu'on dit à
Paris, et de quoi il est question, je vous dirai que l'on n'y parle que de M. et
madame de Grignan, de leurs affaires, de leurs intérêts, de leur retour; enfin
jusqu'ici je ne me suis pas aperçue qu'il s'agisse d'autres choses. Les bonnes
têtes vous diront ce qu'il leur semble de votre retour; je ne veux pas que
vous m'en croyiez, croyez-en M. de la Garde. Nous avons examiné combien
de choses doivent vous obliger de venir rajuster ce qu'a dérangé votre bon
ami[330] et envers le maître et envers tous les principaux; enfin il n'y a point
de porte où il n'ait heurté, et rien qu'il n'ait ébranlé par ses discours, dont le
fond est du poison chamarré d'un faux agrément: il sera bon même de dire
tout haut que vous venez, et vous l'y trouverez peut-être encore, car il a dit
qu'il reviendra; et c'est alors que M. de Pomponne et tous vos amis vous
attendent pour régler vos allures à l'avenir: tant que vous serez éloignée,
vous leur échapperez toujours; et, en vérité, celui qui parle ici a trop
Grignan, l'abbé Têtu: vous voyez, d'où vous êtes, tout ce qui se dit, et la joie
qu'on témoigne; et madame de Grignan? et votre voyage? et tout ce qui n'a
point de liaison ni de suite. Enfin on soupe, on se sépare, et je passe cette
belle nuit. Ce matin, à neuf heures, la Garde, l'abbé de Grignan, Brancas,
d'Hacqueville, sont entrés dans ma chambre pour ce qui s'appelle raisonner
pantoufle. Premièrement, je vous dirai que vous ne sauriez trop aimer
Brancas, la Garde et d'Hacqueville; pour l'abbé de Grignan, cela s'en va
sans dire. J'oubliais de vous mander qu'hier au soir, avant toutes choses, je
lus vos quatre lettres des 15, 18, 22 et 25 octobre: je sentis tout ce que vous
expliquez si bien; mais puis-je assez vous remercier ni de votre bonne et
tendre amitié, dont je suis très-convaincue, ni du soin que vous prenez de
me parler de toutes vos affaires? Ah! ma fille, c'est une grande justice, car
rien au monde ne me tient tant au cœur que tous vos intérêts, quels qu'ils
puissent être: vos lettres sont ma vie, en attendant mieux.
J'admire que le petit mal de M. de Grignan ait prospéré au point que
vous me le mandez, c'est-à-dire qu'il faut prendre garde en Provence au pli
de sa chaussette; je souhaite qu'il se porte bien et que la fièvre le quitte, car
il faut mettre flamberge au vent: je hais fort cette petite guerre[329].
Je reviens à vos trois hommes, que vous devez aimer très-solidement:
ils n'ont tous que vos affaires dans la tête; ils ont trouvé à qui parler, et notre
conférence a duré jusqu'à midi. La Garde m'assure fort de l'amitié de M. de
Pomponne: ils sont tous contents de lui. Si vous me demandez ce qu'on dit à
Paris, et de quoi il est question, je vous dirai que l'on n'y parle que de M. et
madame de Grignan, de leurs affaires, de leurs intérêts, de leur retour; enfin
jusqu'ici je ne me suis pas aperçue qu'il s'agisse d'autres choses. Les bonnes
têtes vous diront ce qu'il leur semble de votre retour; je ne veux pas que
vous m'en croyiez, croyez-en M. de la Garde. Nous avons examiné combien
de choses doivent vous obliger de venir rajuster ce qu'a dérangé votre bon
ami[330] et envers le maître et envers tous les principaux; enfin il n'y a point
de porte où il n'ait heurté, et rien qu'il n'ait ébranlé par ses discours, dont le
fond est du poison chamarré d'un faux agrément: il sera bon même de dire
tout haut que vous venez, et vous l'y trouverez peut-être encore, car il a dit
qu'il reviendra; et c'est alors que M. de Pomponne et tous vos amis vous
attendent pour régler vos allures à l'avenir: tant que vous serez éloignée,
vous leur échapperez toujours; et, en vérité, celui qui parle ici a trop
Page 237
d'avantage sur celui qui ne dit mot. Quand vous irez à Orange, c'est-à-dire
M. de Grignan, écrivez à M. de Louvois l'état des choses, afin qu'il n'en soit
point surpris. Ce siége d'Orange me déplaît par mille raisons. J'ai vu tantôt
M. de Pomponne, M. de Bezons, madame d'Huxelles, madame de Villars,
l'abbé de Pontcarré, madame de Rarai; tout cela vous fait mille
compliments, et vous souhaite. Enfin croyez-en la Garde; voilà tout ce que
j'ai à vous dire. On ne vous conseille point ici d'envoyer des ambassadeurs,
on trouve qu'il faut M. de Grignan et vous: on se moque de la raison de la
guerre. M. de Pomponne a dit à d'Hacqueville que les affaires ne se
démêleraient pas en Provence, et que quelquefois on a la paix lorsqu'on
parle le plus de la guerre.
Despréaux a été avec Gourville voir M. le Prince. M. le Prince voulut
qu'il vît son armée. Eh bien! qu'en dites-vous, dit M. le Prince?
Monseigneur, dit Despréaux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle sera
majeure. C'est que le plus âgé n'a pas dix-huit ans.
La princesse de Modène[331] était sur mes talons à Fontainebleau; elle est
arrivée ce soir; elle loge à l'Arsenal. Le roi viendra la voir demain; elle ira
voir la reine à Versailles, et puis adieu.
114.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 27 novembre 1673.
Votre lettre, ma chère fille, me paraît d'un style triomphant: vous aviez
votre compte quand vous me l'avez écrite; vous aviez gagné vos petits
procès; vos ennemis paraissaient confondus; vous aviez vu partir votre mari
à la tête d'un drapello eletto; vous espériez un bon succès d'Orange. Le
soleil de Provence dissipe au moins à midi les plus épais chagrins, enfin
votre humeur est peinte dans votre lettre: Dieu vous maintienne dans cette
bonne disposition! Vous avez raison de voir, d'où vous êtes, les choses
comme vous les voyez; et nous avons raison aussi de les voir d'ici comme
nous les voyons. Vous croyez avoir l'avantage: nous le souhaitons autant
que vous, et en ce cas nous disons qu'il ne faut aucun accommodement;
mais, supposé que l'argent, que nous regardons comme une divinité à
laquelle on ne résiste point, vous fît trouver du mécompte dans votre calcul,
vous m'avouerez que tous les expédients vous paraîtraient bons comme ils
M. de Grignan, écrivez à M. de Louvois l'état des choses, afin qu'il n'en soit
point surpris. Ce siége d'Orange me déplaît par mille raisons. J'ai vu tantôt
M. de Pomponne, M. de Bezons, madame d'Huxelles, madame de Villars,
l'abbé de Pontcarré, madame de Rarai; tout cela vous fait mille
compliments, et vous souhaite. Enfin croyez-en la Garde; voilà tout ce que
j'ai à vous dire. On ne vous conseille point ici d'envoyer des ambassadeurs,
on trouve qu'il faut M. de Grignan et vous: on se moque de la raison de la
guerre. M. de Pomponne a dit à d'Hacqueville que les affaires ne se
démêleraient pas en Provence, et que quelquefois on a la paix lorsqu'on
parle le plus de la guerre.
Despréaux a été avec Gourville voir M. le Prince. M. le Prince voulut
qu'il vît son armée. Eh bien! qu'en dites-vous, dit M. le Prince?
Monseigneur, dit Despréaux, je crois qu'elle sera fort bonne quand elle sera
majeure. C'est que le plus âgé n'a pas dix-huit ans.
La princesse de Modène[331] était sur mes talons à Fontainebleau; elle est
arrivée ce soir; elle loge à l'Arsenal. Le roi viendra la voir demain; elle ira
voir la reine à Versailles, et puis adieu.
114.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 27 novembre 1673.
Votre lettre, ma chère fille, me paraît d'un style triomphant: vous aviez
votre compte quand vous me l'avez écrite; vous aviez gagné vos petits
procès; vos ennemis paraissaient confondus; vous aviez vu partir votre mari
à la tête d'un drapello eletto; vous espériez un bon succès d'Orange. Le
soleil de Provence dissipe au moins à midi les plus épais chagrins, enfin
votre humeur est peinte dans votre lettre: Dieu vous maintienne dans cette
bonne disposition! Vous avez raison de voir, d'où vous êtes, les choses
comme vous les voyez; et nous avons raison aussi de les voir d'ici comme
nous les voyons. Vous croyez avoir l'avantage: nous le souhaitons autant
que vous, et en ce cas nous disons qu'il ne faut aucun accommodement;
mais, supposé que l'argent, que nous regardons comme une divinité à
laquelle on ne résiste point, vous fît trouver du mécompte dans votre calcul,
vous m'avouerez que tous les expédients vous paraîtraient bons comme ils
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nous le paraissaient. Ce qui fait que nous ne pensons pas toujours les
mêmes choses, c'est que nous sommes loin; hélas! nous sommes très-loin:
ainsi l'on ne sait ce qu'on dit; mais il faut se faire honneur réciproquement
de croire que chacun dit bien selon son point de vue; que si vous étiez ici,
vous diriez comme nous, et que si nous étions là, nous aurions toutes vos
pensées. Il y a bien des gens en ce pays qui sont curieux de savoir comment
vous sortirez de votre syndicat; mais je dis encore vrai quand je vous assure
que la perte de cette petite bataille ne ferait pas ici le même effet qu'en
Provence. Nous disons en tous lieux et à propos tout ce qui se peut dire, et
sur la dépense de M. de Grignan, et sur la manière dont il sert le roi, et
comme il est aimé: nous n'oublions rien; et pour des tons naturels, et des
paroles rangées, et dites assez facilement, sans vanité, nous ne céderons pas
à ceux qui font des visites le matin aux flambeaux[332]. Mais cependant M.
de la Garde ne trouve rien de si nécessaire que votre présence. On parle
d'une trève; soyez en repos sur la conduite de ceux qui sauront demander
votre congé. Je comprends les dépenses de ce siége d'Orange: j'admire les
inventions que le démon trouve pour vous faire jeter de l'argent; j'en suis
plus affligée qu'une autre; car, outre toutes les raisons de vos affaires, j'en ai
une particulière pour vous souhaiter cette année: c'est que le bon abbé veut
rendre le compte de ma tutelle, et c'est une nécessité que ce soit aux enfants
dont on a été tutrice. Mon fils viendra, si vous venez: voyez, et jugez vous-
même du plaisir que vous me ferez. Il y a de l'imprudence à retarder cette
affaire; le bon abbé peut mourir, je ne saurais plus par où m'y prendre, et je
serais abandonnée pour le reste de ma vie à la chicane des Bretons. Je ne
vous en dirai pas davantage: jugez de mon intérêt, et de l'extrême envie que
j'ai de sortir d'une affaire aussi importante. Vous avez encore le temps de
finir votre assemblée; mais ensuite je vous demande cette marque de votre
amitié, afin que je meure en repos. Je laisse à votre bon cœur cette pensée à
digérer.
Toutes les filles de la reine furent chassées hier, on ne sait pourquoi. On
soupçonne qu'il y en a une qu'on aura voulu ôter, et que pour brouiller les
espèces on a fait tout égal. Mademoiselle de Coëtlogon[333] est avec madame
de Richelieu; la Mothe[334] avec la maréchale; la Marck[335] avec madame de
Crussol; Ludres et Dampierre[336] retournent chez Madame; du Rouvroi[337]
avec sa mère, qui s'en va chez elle; Lannoi[338] se mariera, et paraît contente;
mêmes choses, c'est que nous sommes loin; hélas! nous sommes très-loin:
ainsi l'on ne sait ce qu'on dit; mais il faut se faire honneur réciproquement
de croire que chacun dit bien selon son point de vue; que si vous étiez ici,
vous diriez comme nous, et que si nous étions là, nous aurions toutes vos
pensées. Il y a bien des gens en ce pays qui sont curieux de savoir comment
vous sortirez de votre syndicat; mais je dis encore vrai quand je vous assure
que la perte de cette petite bataille ne ferait pas ici le même effet qu'en
Provence. Nous disons en tous lieux et à propos tout ce qui se peut dire, et
sur la dépense de M. de Grignan, et sur la manière dont il sert le roi, et
comme il est aimé: nous n'oublions rien; et pour des tons naturels, et des
paroles rangées, et dites assez facilement, sans vanité, nous ne céderons pas
à ceux qui font des visites le matin aux flambeaux[332]. Mais cependant M.
de la Garde ne trouve rien de si nécessaire que votre présence. On parle
d'une trève; soyez en repos sur la conduite de ceux qui sauront demander
votre congé. Je comprends les dépenses de ce siége d'Orange: j'admire les
inventions que le démon trouve pour vous faire jeter de l'argent; j'en suis
plus affligée qu'une autre; car, outre toutes les raisons de vos affaires, j'en ai
une particulière pour vous souhaiter cette année: c'est que le bon abbé veut
rendre le compte de ma tutelle, et c'est une nécessité que ce soit aux enfants
dont on a été tutrice. Mon fils viendra, si vous venez: voyez, et jugez vous-
même du plaisir que vous me ferez. Il y a de l'imprudence à retarder cette
affaire; le bon abbé peut mourir, je ne saurais plus par où m'y prendre, et je
serais abandonnée pour le reste de ma vie à la chicane des Bretons. Je ne
vous en dirai pas davantage: jugez de mon intérêt, et de l'extrême envie que
j'ai de sortir d'une affaire aussi importante. Vous avez encore le temps de
finir votre assemblée; mais ensuite je vous demande cette marque de votre
amitié, afin que je meure en repos. Je laisse à votre bon cœur cette pensée à
digérer.
Toutes les filles de la reine furent chassées hier, on ne sait pourquoi. On
soupçonne qu'il y en a une qu'on aura voulu ôter, et que pour brouiller les
espèces on a fait tout égal. Mademoiselle de Coëtlogon[333] est avec madame
de Richelieu; la Mothe[334] avec la maréchale; la Marck[335] avec madame de
Crussol; Ludres et Dampierre[336] retournent chez Madame; du Rouvroi[337]
avec sa mère, qui s'en va chez elle; Lannoi[338] se mariera, et paraît contente;
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Théobon[339] apparemment ne demeurera pas sur le pavé. Voilà ce qu'on sait
jusqu'à présent.
J'ai fait voir votre lettre à mademoiselle de Méri; elle est toujours
languissante. J'ai fait vos compliments à tous ceux que vous me marquez.
L'abbé Têtu est fort content de ce que vous me dites pour lui; nous soupons
souvent ensemble. Vous êtes très-bien avec l'archevêque de Reims. Madame
de Coulanges n'est pas fort bien avec le frère de ce prélat (M. de Louvois);
ainsi ne comptez pas sur ce chemin-là pour aller à lui. Brancas vous est tout
acquis. Vous êtes toujours tendrement aimée chez madame de Villars. Nous
avons enfin vu, la Garde et moi, votre premier président; c'est un homme
très-bien fait, et d'une physionomie agréable. Besons dit: C'est un beau
mâtin, s'il voulait mordre. Il nous reçut très-civilement: nous lui fîmes les
compliments de M. de Grignan et les vôtres. Il y a des gens qui disent qu'il
tournera casaque, et qu'il vous aimera au lieu d'aimer l'évêque, Le flux les
amena, le reflux les emmène. Ne vous ai-je point mandé que le chevalier de
Buous[340] est ici? Je le croyais je ne sais où; je fus ravie de l'embrasser; il
me semble qu'il vous est plus proche que les autres. Il vient de Brest: il a
passé par Vitré; il a eu un dialogue admirable avec Rahuel; il lui demanda
ce que c'était que M. de Grignan, et qui j'étais. Rahuel disait: «Ce M. de
Grignan, c'est un homme de grande condition: il est le premier de la
Provence; mais il y a bien loin d'ici. Madame aurait bien mieux fait de
marier mademoiselle auprès de Rennes.» Le chevalier se divertissait fort.
Adieu, ma très-aimable, je suis à vous: cette vérité est avec celle de deux et
deux font quatre.
115.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 4 décembre 1673.
Me voilà toute soulagée de n'avoir plus Orange sur le cœur; c'était une
augmentation par dessus ce que j'ai accoutumé de penser, qui
m'importunait. Il n'est plus question maintenant que de la guerre du
syndicat: je voudrais qu'elle fût déjà finie. Je crois qu'après avoir gagné
votre petite bataille d'Orange, vous n'aurez pas tardé à commencer l'autre.
Vous ne sauriez croire la curiosité qu'on avait pour être informé du bon
succès de ce beau siége; on en parlait dans le rang des nouvelles. J'embrasse
jusqu'à présent.
J'ai fait voir votre lettre à mademoiselle de Méri; elle est toujours
languissante. J'ai fait vos compliments à tous ceux que vous me marquez.
L'abbé Têtu est fort content de ce que vous me dites pour lui; nous soupons
souvent ensemble. Vous êtes très-bien avec l'archevêque de Reims. Madame
de Coulanges n'est pas fort bien avec le frère de ce prélat (M. de Louvois);
ainsi ne comptez pas sur ce chemin-là pour aller à lui. Brancas vous est tout
acquis. Vous êtes toujours tendrement aimée chez madame de Villars. Nous
avons enfin vu, la Garde et moi, votre premier président; c'est un homme
très-bien fait, et d'une physionomie agréable. Besons dit: C'est un beau
mâtin, s'il voulait mordre. Il nous reçut très-civilement: nous lui fîmes les
compliments de M. de Grignan et les vôtres. Il y a des gens qui disent qu'il
tournera casaque, et qu'il vous aimera au lieu d'aimer l'évêque, Le flux les
amena, le reflux les emmène. Ne vous ai-je point mandé que le chevalier de
Buous[340] est ici? Je le croyais je ne sais où; je fus ravie de l'embrasser; il
me semble qu'il vous est plus proche que les autres. Il vient de Brest: il a
passé par Vitré; il a eu un dialogue admirable avec Rahuel; il lui demanda
ce que c'était que M. de Grignan, et qui j'étais. Rahuel disait: «Ce M. de
Grignan, c'est un homme de grande condition: il est le premier de la
Provence; mais il y a bien loin d'ici. Madame aurait bien mieux fait de
marier mademoiselle auprès de Rennes.» Le chevalier se divertissait fort.
Adieu, ma très-aimable, je suis à vous: cette vérité est avec celle de deux et
deux font quatre.
115.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 4 décembre 1673.
Me voilà toute soulagée de n'avoir plus Orange sur le cœur; c'était une
augmentation par dessus ce que j'ai accoutumé de penser, qui
m'importunait. Il n'est plus question maintenant que de la guerre du
syndicat: je voudrais qu'elle fût déjà finie. Je crois qu'après avoir gagné
votre petite bataille d'Orange, vous n'aurez pas tardé à commencer l'autre.
Vous ne sauriez croire la curiosité qu'on avait pour être informé du bon
succès de ce beau siége; on en parlait dans le rang des nouvelles. J'embrasse
Page 240
le vainqueur d'Orange, et je ne lui ferai point d'autre compliment que de
l'assurer ici que j'ai une véritable joie que cette petite aventure ait pris un
tour aussi heureux; je désire le même succès à tous ses desseins, et
l'embrasse de tout mon cœur. C'est une chose agréable que l'attachement et
l'amour de toute la noblesse pour lui: il y a très-peu de gens qui pussent
faire voir une si belle suite pour une si légère semonce. M. de la Garde vient
de partir pour savoir un peu ce qu'on dit de cette prise d'Orange: il est
chargé de toutes nos instructions, et, sur le tout, de son bon esprit, et de son
affection pour vous. D'Hacqueville me mande qu'il conseille à M. de
Grignan d'écrire au roi: il serait à souhaiter que, par effet de magie, cette
lettre fût déjà entre les mains de M. de Pomponne, ou de M. de la Garde;
car je ne crois pas qu'elle puisse venir à propos. L'affaire du syndic s'est
fortifiée dans ma tête par l'absence du siége d'Orange.
Nous soupâmes encore hier avec madame Scarron et l'abbé Têtu chez
madame de Coulanges: nous causâmes fort; vous n'êtes jamais oubliée.
Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener madame Scarron à minuit au fin
fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de madame de la Fayette,
quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne; une belle et grande maison[341]
où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands
appartements; elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est habillée
modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec
des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne, et négligée: on
cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement, à la faveur des lanternes
et dans la sûreté des voleurs. Madame d'Heudicourt[342] est allée rendre ses
devoirs: il y avait longtemps qu'elle n'avait paru en ce pays-là.
On disait l'autre jour à M. le Dauphin qu'il y avait un homme à Paris qui
avait fait pour chef-d'œuvre un petit chariot traîné par des puces. M. le
Dauphin dit à M. le prince de Conti: Mon cousin, qui est-ce qui a fait les
harnais? Quelque araignée du voisinage, dit le prince. Cela n'est-il pas joli?
Ces pauvres filles (de la reine) sont toujours dispersées: on parle de faire
des dames du palais, du lit, de la table, pour servir au lieu des filles. Tout
cela se réduira à quatre du palais, qui seront, à ce qu'on croit, la princesse
d'Harcourt, madame de Soubise, madame de Bouillon, madame de
Rochefort; et rien n'est encore assuré. Adieu, ma très-aimable.
l'assurer ici que j'ai une véritable joie que cette petite aventure ait pris un
tour aussi heureux; je désire le même succès à tous ses desseins, et
l'embrasse de tout mon cœur. C'est une chose agréable que l'attachement et
l'amour de toute la noblesse pour lui: il y a très-peu de gens qui pussent
faire voir une si belle suite pour une si légère semonce. M. de la Garde vient
de partir pour savoir un peu ce qu'on dit de cette prise d'Orange: il est
chargé de toutes nos instructions, et, sur le tout, de son bon esprit, et de son
affection pour vous. D'Hacqueville me mande qu'il conseille à M. de
Grignan d'écrire au roi: il serait à souhaiter que, par effet de magie, cette
lettre fût déjà entre les mains de M. de Pomponne, ou de M. de la Garde;
car je ne crois pas qu'elle puisse venir à propos. L'affaire du syndic s'est
fortifiée dans ma tête par l'absence du siége d'Orange.
Nous soupâmes encore hier avec madame Scarron et l'abbé Têtu chez
madame de Coulanges: nous causâmes fort; vous n'êtes jamais oubliée.
Nous trouvâmes plaisant d'aller ramener madame Scarron à minuit au fin
fond du faubourg Saint-Germain, fort au delà de madame de la Fayette,
quasi auprès de Vaugirard, dans la campagne; une belle et grande maison[341]
où l'on n'entre point; il y a un grand jardin, de beaux et grands
appartements; elle a un carrosse, des gens et des chevaux; elle est habillée
modestement et magnifiquement, comme une femme qui passe sa vie avec
des personnes de qualité; elle est aimable, belle, bonne, et négligée: on
cause fort bien avec elle. Nous revînmes gaiement, à la faveur des lanternes
et dans la sûreté des voleurs. Madame d'Heudicourt[342] est allée rendre ses
devoirs: il y avait longtemps qu'elle n'avait paru en ce pays-là.
On disait l'autre jour à M. le Dauphin qu'il y avait un homme à Paris qui
avait fait pour chef-d'œuvre un petit chariot traîné par des puces. M. le
Dauphin dit à M. le prince de Conti: Mon cousin, qui est-ce qui a fait les
harnais? Quelque araignée du voisinage, dit le prince. Cela n'est-il pas joli?
Ces pauvres filles (de la reine) sont toujours dispersées: on parle de faire
des dames du palais, du lit, de la table, pour servir au lieu des filles. Tout
cela se réduira à quatre du palais, qui seront, à ce qu'on croit, la princesse
d'Harcourt, madame de Soubise, madame de Bouillon, madame de
Rochefort; et rien n'est encore assuré. Adieu, ma très-aimable.
Page 241
Madame de Coulanges vous embrasse: elle voulait vous écrire
aujourd'hui; elle ne perd pas une occasion de vous rendre service; elle y est
appliquée, et tout ce qu'elle dit est d'un style qui plaît infiniment: elle se
réjouit de la prise d'Orange; elle va quelquefois à la cour, et jamais sans
avoir dit quelque chose d'agréable pour nous.
116.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 8 décembre 1673.
Il faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de Guiche:
voilà de quoi il est question présentement. Ce pauvre garçon est mort de
maladie et de langueur dans l'armée de M. de Turenne; la nouvelle en vint
mardi matin. Le père Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de Gramont, qui
s'en douta, sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa
chambre; il était dans un petit appartement qu'il a au dehors des Capucines:
quand il fut seul avec ce père, il se jeta à son cou, disant qu'il devinait bien
ce qu'il avait à lui dire; que c'était le coup de sa mort, qu'il le recevait de la
main de Dieu; qu'il perdait le seul et véritable objet de toute sa tendresse et
de toute son inclination naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie ou
de violente douleur que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se
jeta sur un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure point
dans cet état. Le père pleurait, et n'avait encore rien dit; enfin il lui parla de
Dieu, comme vous savez qu'il en parle: ils furent six heures ensemble; et
puis le père, pour lui faire faire son sacrifice entier, le mena à l'église de ces
bonnes Capucines, où l'on disait vigiles pour ce cher fils: le maréchal y
entra, en tombant, en tremblant, plutôt traîné et poussé, que sur ses jambes;
son visage n'était plus connaissable. M. le Duc le vit en cet état, et en nous
le contant chez madame de la Fayette, il pleurait. Ce pauvre maréchal revint
enfin dans sa petite chambre; il est comme un homme condamné; le roi lui a
écrit; personne ne le voit. Madame de Monaco est entièrement inconsolable;
madame de Louvigny l'est aussi, mais c'est par la raison qu'elle n'est point
affligée: n'admirez-vous point le bonheur de cette dernière? la voilà dans un
moment duchesse de Gramont. La chancelière est transportée de joie. La
comtesse de Guiche fait fort bien; elle pleure quand on lui conte les
honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites en mourant. Elle dit: «Il
était aimable, je l'aurais aimé passionnément s'il m'avait un peu aimée; j'ai
aujourd'hui; elle ne perd pas une occasion de vous rendre service; elle y est
appliquée, et tout ce qu'elle dit est d'un style qui plaît infiniment: elle se
réjouit de la prise d'Orange; elle va quelquefois à la cour, et jamais sans
avoir dit quelque chose d'agréable pour nous.
116.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 8 décembre 1673.
Il faut commencer, ma chère enfant, par la mort du comte de Guiche:
voilà de quoi il est question présentement. Ce pauvre garçon est mort de
maladie et de langueur dans l'armée de M. de Turenne; la nouvelle en vint
mardi matin. Le père Bourdaloue l'a annoncée au maréchal de Gramont, qui
s'en douta, sachant l'extrémité de son fils. Il fit sortir tout le monde de sa
chambre; il était dans un petit appartement qu'il a au dehors des Capucines:
quand il fut seul avec ce père, il se jeta à son cou, disant qu'il devinait bien
ce qu'il avait à lui dire; que c'était le coup de sa mort, qu'il le recevait de la
main de Dieu; qu'il perdait le seul et véritable objet de toute sa tendresse et
de toute son inclination naturelle; que jamais il n'avait eu de sensible joie ou
de violente douleur que par ce fils, qui avait des choses admirables. Il se
jeta sur un lit, n'en pouvant plus, mais sans pleurer, car on ne pleure point
dans cet état. Le père pleurait, et n'avait encore rien dit; enfin il lui parla de
Dieu, comme vous savez qu'il en parle: ils furent six heures ensemble; et
puis le père, pour lui faire faire son sacrifice entier, le mena à l'église de ces
bonnes Capucines, où l'on disait vigiles pour ce cher fils: le maréchal y
entra, en tombant, en tremblant, plutôt traîné et poussé, que sur ses jambes;
son visage n'était plus connaissable. M. le Duc le vit en cet état, et en nous
le contant chez madame de la Fayette, il pleurait. Ce pauvre maréchal revint
enfin dans sa petite chambre; il est comme un homme condamné; le roi lui a
écrit; personne ne le voit. Madame de Monaco est entièrement inconsolable;
madame de Louvigny l'est aussi, mais c'est par la raison qu'elle n'est point
affligée: n'admirez-vous point le bonheur de cette dernière? la voilà dans un
moment duchesse de Gramont. La chancelière est transportée de joie. La
comtesse de Guiche fait fort bien; elle pleure quand on lui conte les
honnêtetés et les excuses que son mari lui a faites en mourant. Elle dit: «Il
était aimable, je l'aurais aimé passionnément s'il m'avait un peu aimée; j'ai
Page 242
souffert ses mépris avec douleur; sa mort me touche et me fait pitié;
j'espérais toujours qu'il changerait de sentiments pour moi.» Voilà qui est
vrai, il n'y a point là de comédie. Madame de Verneuil en est véritablement
touchée. Je crois qu'en me priant de lui faire vos compliments, vous en
serez quitte. Vous n'avez donc qu'à écrire à la comtesse de Guiche, à
madame de Monaco, et à madame de Louvigny. Pour le bon d'Hacqueville,
il a eu le paquet d'aller à Frazé, à trente lieues d'ici, annoncer cette nouvelle
à la maréchale de Gramont, et lui porter une lettre de ce pauvre garçon,
lequel a fait une grande amende honorable de sa vie passée, s'en est repenti,
en a demandé pardon publiquement; il a fait demander pardon à Vardes, et
lui a mandé mille choses qui pourront peut-être lui être bonnes. Enfin il a
fort bien fini la comédie, et laissé une riche et heureuse veuve. La
chancelière a été si pénétrée du peu ou point de satisfaction, dit-elle, que sa
petite-fille a eu pendant son mariage, qu'elle ne va songer qu'à réparer ce
malheur: et s'il se rencontrait un roi d'Éthiopie, elle mettrait jusqu'à son
patin, pour lui donner sa petite-fille. Nous ne voyons point de mari pour
elle; vous allez nommer, comme nous, M. de Marsillac: elle ni lui ne
veulent point l'un de l'autre; les autres ducs sont trop jeunes: M. de Foix est
pour mademoiselle de Roquelaure. Cherchez un peu de votre côté, car cela
presse. Voilà un grand détail, ma chère petite; mais vous m'avez dit
quelquefois que vous les aimiez.
L'affaire d'Orange fait ici un bruit très-agréable pour M. de Grignan:
cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement qu'on
a pour lui; cette grande dépense, cet heureux succès, car voilà tout; tout cela
fait honneur et donne de la joie à ses amis, qui ne sont pas ici en petit
nombre. Le roi dit à souper: «Orange est pris, Grignan avait sept cents
gentilshommes avec lui; on a tiraillé du dedans, et enfin on s'est rendu le
troisième jour: je suis fort content de Grignan.» On m'a rapporté ce
discours, que la Garde sait encore mieux que moi. Pour notre archevêque de
Reims, je ne sais à qui il en avait; la Garde lui pensa parler de la dépense.
Bon! dit-il, de la dépense, voilà toujours comme on dit; on aime à se
plaindre.—Mais, monsieur, lui dit-on, M. de Grignan ne pouvait pas s'en
dispenser, avec tant de noblesse qui était venue pour l'amour de lui.—Dites
pour le service du roi.—Monsieur, répliqua-t-on, il est vrai; mais il n'y avait
point d'ordre, et c'était pour suivre M. de Grignan, à l'occasion du service du
roi, que toute cette assemblée s'est faite. Enfin, ma fille, cela n'est rien; vous
j'espérais toujours qu'il changerait de sentiments pour moi.» Voilà qui est
vrai, il n'y a point là de comédie. Madame de Verneuil en est véritablement
touchée. Je crois qu'en me priant de lui faire vos compliments, vous en
serez quitte. Vous n'avez donc qu'à écrire à la comtesse de Guiche, à
madame de Monaco, et à madame de Louvigny. Pour le bon d'Hacqueville,
il a eu le paquet d'aller à Frazé, à trente lieues d'ici, annoncer cette nouvelle
à la maréchale de Gramont, et lui porter une lettre de ce pauvre garçon,
lequel a fait une grande amende honorable de sa vie passée, s'en est repenti,
en a demandé pardon publiquement; il a fait demander pardon à Vardes, et
lui a mandé mille choses qui pourront peut-être lui être bonnes. Enfin il a
fort bien fini la comédie, et laissé une riche et heureuse veuve. La
chancelière a été si pénétrée du peu ou point de satisfaction, dit-elle, que sa
petite-fille a eu pendant son mariage, qu'elle ne va songer qu'à réparer ce
malheur: et s'il se rencontrait un roi d'Éthiopie, elle mettrait jusqu'à son
patin, pour lui donner sa petite-fille. Nous ne voyons point de mari pour
elle; vous allez nommer, comme nous, M. de Marsillac: elle ni lui ne
veulent point l'un de l'autre; les autres ducs sont trop jeunes: M. de Foix est
pour mademoiselle de Roquelaure. Cherchez un peu de votre côté, car cela
presse. Voilà un grand détail, ma chère petite; mais vous m'avez dit
quelquefois que vous les aimiez.
L'affaire d'Orange fait ici un bruit très-agréable pour M. de Grignan:
cette grande quantité de noblesse qui l'a suivi par le seul attachement qu'on
a pour lui; cette grande dépense, cet heureux succès, car voilà tout; tout cela
fait honneur et donne de la joie à ses amis, qui ne sont pas ici en petit
nombre. Le roi dit à souper: «Orange est pris, Grignan avait sept cents
gentilshommes avec lui; on a tiraillé du dedans, et enfin on s'est rendu le
troisième jour: je suis fort content de Grignan.» On m'a rapporté ce
discours, que la Garde sait encore mieux que moi. Pour notre archevêque de
Reims, je ne sais à qui il en avait; la Garde lui pensa parler de la dépense.
Bon! dit-il, de la dépense, voilà toujours comme on dit; on aime à se
plaindre.—Mais, monsieur, lui dit-on, M. de Grignan ne pouvait pas s'en
dispenser, avec tant de noblesse qui était venue pour l'amour de lui.—Dites
pour le service du roi.—Monsieur, répliqua-t-on, il est vrai; mais il n'y avait
point d'ordre, et c'était pour suivre M. de Grignan, à l'occasion du service du
roi, que toute cette assemblée s'est faite. Enfin, ma fille, cela n'est rien; vous
Page 243
savez que d'ailleurs il est très-bon ami: mais il y a des jours où la bile
domine, et ces jours-là sont malheureux. On me mande des nouvelles de
nos états de Bretagne. M. le marquis de Coëtquen le fils a voulu attaquer M.
d'Harouïs, disant qu'il était seul riche, pendant que toute la Bretagne
gémissait; et qu'il savait des gens qui feraient mieux que lui sa charge. M.
Boucherat, M. de Lavardin et toute la Bretagne l'ont voulu lapider, et ont eu
horreur de son ingratitude, car il a mille obligations à M. d'Harouïs. Sur cela
il a reçu une lettre de madame de Rohan qui lui mande de venir à Paris,
parce que M. de Chaulnes a ordre de lui défendre d'être aux états; de sorte
qu'il est disparu la veille de l'arrivée du gouverneur; il est demeuré en
abomination par l'infâme accusation qu'il voulait faire contre M. d'Harouïs.
Voilà, ma bonne, ce que vous êtes obligée d'entendre à cause de votre nom.
Je viens de voir M. de Pomponne; il était seul; j'ai été deux bonnes
heures avec lui et mademoiselle Lavocat, qui est très-jolie. M. de
Pomponne a très-bien compris ce que nous souhaitons de lui, en cas qu'il
vienne un courrier, et il le fera sans doute; mais il dit une chose vraie, c'est
que votre syndic sera fait avant qu'on entende parler ici de la rupture de
votre conseil; il croit que présentement c'en est fait. De vous conter tout ce
qui s'est dit d'agréable et d'obligeant pour vous, et quelles aimables
conversations on a avec ce ministre, tout le papier de mon porte-feuille n'y
suffirait pas; en un mot, je suis parfaitement contente de lui; soyez-le aussi
sur ma parole; il sera ravi de vous voir, et il compte sur votre retour.
Nous avons lu avec plaisir une grande partie de vos lettres; vous avez
été admirée, et dans votre style, et dans l'intérêt que vous prenez à ces sortes
d'affaires. Ne me dites donc plus de mal de votre façon d'écrire; on croit
quelquefois que les lettres qu'on écrit ne valent rien, parce qu'on est
embarrassé de mille pensées différentes; mais cette confusion se passe dans
la tête, tandis que la lettre est nette et naturelle. Voilà comme sont les
vôtres. Il y a des endroits si plaisants, que ceux à qui je fais l'honneur de les
montrer en sont ravis. Adieu, ma très-aimable enfant; j'attends votre frère
tous les jours; et pour vos lettres, j'en voudrais à toute heure.
117.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 11 décembre 1673.
domine, et ces jours-là sont malheureux. On me mande des nouvelles de
nos états de Bretagne. M. le marquis de Coëtquen le fils a voulu attaquer M.
d'Harouïs, disant qu'il était seul riche, pendant que toute la Bretagne
gémissait; et qu'il savait des gens qui feraient mieux que lui sa charge. M.
Boucherat, M. de Lavardin et toute la Bretagne l'ont voulu lapider, et ont eu
horreur de son ingratitude, car il a mille obligations à M. d'Harouïs. Sur cela
il a reçu une lettre de madame de Rohan qui lui mande de venir à Paris,
parce que M. de Chaulnes a ordre de lui défendre d'être aux états; de sorte
qu'il est disparu la veille de l'arrivée du gouverneur; il est demeuré en
abomination par l'infâme accusation qu'il voulait faire contre M. d'Harouïs.
Voilà, ma bonne, ce que vous êtes obligée d'entendre à cause de votre nom.
Je viens de voir M. de Pomponne; il était seul; j'ai été deux bonnes
heures avec lui et mademoiselle Lavocat, qui est très-jolie. M. de
Pomponne a très-bien compris ce que nous souhaitons de lui, en cas qu'il
vienne un courrier, et il le fera sans doute; mais il dit une chose vraie, c'est
que votre syndic sera fait avant qu'on entende parler ici de la rupture de
votre conseil; il croit que présentement c'en est fait. De vous conter tout ce
qui s'est dit d'agréable et d'obligeant pour vous, et quelles aimables
conversations on a avec ce ministre, tout le papier de mon porte-feuille n'y
suffirait pas; en un mot, je suis parfaitement contente de lui; soyez-le aussi
sur ma parole; il sera ravi de vous voir, et il compte sur votre retour.
Nous avons lu avec plaisir une grande partie de vos lettres; vous avez
été admirée, et dans votre style, et dans l'intérêt que vous prenez à ces sortes
d'affaires. Ne me dites donc plus de mal de votre façon d'écrire; on croit
quelquefois que les lettres qu'on écrit ne valent rien, parce qu'on est
embarrassé de mille pensées différentes; mais cette confusion se passe dans
la tête, tandis que la lettre est nette et naturelle. Voilà comme sont les
vôtres. Il y a des endroits si plaisants, que ceux à qui je fais l'honneur de les
montrer en sont ravis. Adieu, ma très-aimable enfant; j'attends votre frère
tous les jours; et pour vos lettres, j'en voudrais à toute heure.
117.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 11 décembre 1673.
Page 244
Je viens de Saint-Germain, où j'ai été deux jours entiers avec madame
de Coulanges et M. de la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fîmes
le soir notre cour à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour
vous; mais s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les compliments
d'hommes et de femmes, vieux et jeunes, qui m'accablèrent et me parlèrent
de vous, ce serait nommer quasi toute la cour; je n'ai rien vu de pareil: Et
comment se porte madame de Grignan? quand reviendra-t-elle? et ceci, et
cela: enfin, représentez-vous que chacun, n'ayant rien à faire et me disant un
mot, me faisait répondre à vingt personnes à la fois. J'ai dîné avec madame
de Louvois; il y avait presse à qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier;
on nous arrêta d'autorité, pour souper chez M. de Marsillac, dans son
appartement enchanté, avec madame de Thianges, madame Scarron, M. le
Duc, M. de la Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce
matin, nous sommes revenues.
Voici une querelle qui faisait la nouvelle de Saint-Germain. M. le
chevalier de Vendôme et M. de Vivonne font les amoureux de madame de
Ludres: M. le chevalier de Vendôme veut chasser M. de Vivonne; on s'écrie:
Et de quel droit? Sur cela, il dit qu'il veut se battre contre M. de Vivonne:
on se moque de lui. Non, il n'y a point de raillerie: il veut se battre, et monte
à cheval, et prend la campagne. Voici ce qui ne peut se payer, c'est
d'entendre Vivonne. Il était dans sa chambre, très-mal de son bras[343],
recevant les compliments de toute la cour, car il n'y a point eu de partage.
«Moi! messieurs, dit-il, moi me battre, il peut fort bien me battre s'il veut,
mais je le défie de faire que je veuille me battre: qu'il se fasse casser
l'épaule, qu'on lui fasse dix-huit incisions; et puis (on croit qu'il va dire, et
puis nous nous battrons); et puis, dit-il, nous nous accommoderons. Mais se
moque-t-il de vouloir tirer sur moi? voilà un beau dessein: c'est comme qui
voudrait tirer dans une porte cochère[344]. Je me repens bien de lui avoir
sauvé la vie au passage du Rhin: je ne veux plus faire de ces actions, sans
faire tirer l'horoscope de ceux pour qui je les fais. Eussiez-vous jamais cru
que c'eût été pour me percer le sein que je l'eusse remis sur la selle?» Mais
tout cela d'un ton et d'une manière si folle, qu'on ne parlait d'autre chose à
Saint-Germain.
J'ai trouvé votre siége d'Orange fort étalé à la cour: le roi en avait parlé
agréablement, et on trouva très-beau que sans ordre du roi, et seulement
pour suivre M. de Grignan, il se soit trouvé sept cents gentilshommes à cet
de Coulanges et M. de la Rochefoucauld; nous logions chez lui. Nous fîmes
le soir notre cour à la reine, qui me dit bien des choses obligeantes pour
vous; mais s'il fallait vous dire tous les bonjours, tous les compliments
d'hommes et de femmes, vieux et jeunes, qui m'accablèrent et me parlèrent
de vous, ce serait nommer quasi toute la cour; je n'ai rien vu de pareil: Et
comment se porte madame de Grignan? quand reviendra-t-elle? et ceci, et
cela: enfin, représentez-vous que chacun, n'ayant rien à faire et me disant un
mot, me faisait répondre à vingt personnes à la fois. J'ai dîné avec madame
de Louvois; il y avait presse à qui nous en donnerait. Je voulais revenir hier;
on nous arrêta d'autorité, pour souper chez M. de Marsillac, dans son
appartement enchanté, avec madame de Thianges, madame Scarron, M. le
Duc, M. de la Rochefoucauld, M. de Vivonne, et une musique céleste. Ce
matin, nous sommes revenues.
Voici une querelle qui faisait la nouvelle de Saint-Germain. M. le
chevalier de Vendôme et M. de Vivonne font les amoureux de madame de
Ludres: M. le chevalier de Vendôme veut chasser M. de Vivonne; on s'écrie:
Et de quel droit? Sur cela, il dit qu'il veut se battre contre M. de Vivonne:
on se moque de lui. Non, il n'y a point de raillerie: il veut se battre, et monte
à cheval, et prend la campagne. Voici ce qui ne peut se payer, c'est
d'entendre Vivonne. Il était dans sa chambre, très-mal de son bras[343],
recevant les compliments de toute la cour, car il n'y a point eu de partage.
«Moi! messieurs, dit-il, moi me battre, il peut fort bien me battre s'il veut,
mais je le défie de faire que je veuille me battre: qu'il se fasse casser
l'épaule, qu'on lui fasse dix-huit incisions; et puis (on croit qu'il va dire, et
puis nous nous battrons); et puis, dit-il, nous nous accommoderons. Mais se
moque-t-il de vouloir tirer sur moi? voilà un beau dessein: c'est comme qui
voudrait tirer dans une porte cochère[344]. Je me repens bien de lui avoir
sauvé la vie au passage du Rhin: je ne veux plus faire de ces actions, sans
faire tirer l'horoscope de ceux pour qui je les fais. Eussiez-vous jamais cru
que c'eût été pour me percer le sein que je l'eusse remis sur la selle?» Mais
tout cela d'un ton et d'une manière si folle, qu'on ne parlait d'autre chose à
Saint-Germain.
J'ai trouvé votre siége d'Orange fort étalé à la cour: le roi en avait parlé
agréablement, et on trouva très-beau que sans ordre du roi, et seulement
pour suivre M. de Grignan, il se soit trouvé sept cents gentilshommes à cet
Page 245
occasion; car le roi ayant dit sept cents, tout le monde dit sept cents: on
ajoute qu'il y avait deux cents litières, et de rire; mais on croit sérieusement
qu'il y a peu de gouverneurs qui pussent avoir une pareille suite.
J'ai causé trois heures en deux fois avec M. de Pomponne; j'en suis
contente au delà de ce que j'espérais; mademoiselle Lavocat[345] est dans
notre confidence; elle est très-aimable; elle sait notre syndicat, notre
procureur, notre gratification, notre opposition, notre délibération, comme
elle sait la carte et les intérêts des princes, c'est-à-dire sur le bout du doigt:
on l'appelle le petit ministre; elle est dans tous nos intérêts. Il y a des
entr'actes à nos conversations, que M. de Pomponne appelle des traits de
rhétorique, pour captiver la bienveillance des auditeurs. Il y a des articles
dans vos lettres sur lesquels je ne réponds pas: il est ordinaire d'être
ridicule, quand on répond de si loin. Vous savez quel déplaisir nous avions
de la perte de je ne sais quelle ville, lorsqu'il y avait dix jours qu'à Paris on
se réjouissait que le prince d'Orange en eût levé le siége; c'est le malheur de
l'éloignement. Adieu, ma très-aimable: je vous embrasse bien tendrement.
118.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 22 décembre 1673.
Il y a une nouvelle de l'Europe qui m'est entrée dans la tête: je vais vous
la mander, contre mon ordinaire. Vous savez la mort du roi de Pologne[346].
Le grand-maréchal[347], mari de mademoiselle d'Arquien[348], est à la tête
d'une armée contre les Turcs: il a gagné une bataille si pleine et si entière,
qu'il est demeuré quinze mille Turcs sur la place: il a pris deux bassas; il
s'est logé dans la tente du général, et cette victoire est si grande, qu'on ne
doute point qu'il ne soit élu roi, d'autant plus qu'il est à la tête d'une armée,
et que la fortune est toujours pour les gros bataillons: voilà une nouvelle qui
m'a plu.
119.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, jeudi 28 décembre 1673.
ajoute qu'il y avait deux cents litières, et de rire; mais on croit sérieusement
qu'il y a peu de gouverneurs qui pussent avoir une pareille suite.
J'ai causé trois heures en deux fois avec M. de Pomponne; j'en suis
contente au delà de ce que j'espérais; mademoiselle Lavocat[345] est dans
notre confidence; elle est très-aimable; elle sait notre syndicat, notre
procureur, notre gratification, notre opposition, notre délibération, comme
elle sait la carte et les intérêts des princes, c'est-à-dire sur le bout du doigt:
on l'appelle le petit ministre; elle est dans tous nos intérêts. Il y a des
entr'actes à nos conversations, que M. de Pomponne appelle des traits de
rhétorique, pour captiver la bienveillance des auditeurs. Il y a des articles
dans vos lettres sur lesquels je ne réponds pas: il est ordinaire d'être
ridicule, quand on répond de si loin. Vous savez quel déplaisir nous avions
de la perte de je ne sais quelle ville, lorsqu'il y avait dix jours qu'à Paris on
se réjouissait que le prince d'Orange en eût levé le siége; c'est le malheur de
l'éloignement. Adieu, ma très-aimable: je vous embrasse bien tendrement.
118.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 22 décembre 1673.
Il y a une nouvelle de l'Europe qui m'est entrée dans la tête: je vais vous
la mander, contre mon ordinaire. Vous savez la mort du roi de Pologne[346].
Le grand-maréchal[347], mari de mademoiselle d'Arquien[348], est à la tête
d'une armée contre les Turcs: il a gagné une bataille si pleine et si entière,
qu'il est demeuré quinze mille Turcs sur la place: il a pris deux bassas; il
s'est logé dans la tente du général, et cette victoire est si grande, qu'on ne
doute point qu'il ne soit élu roi, d'autant plus qu'il est à la tête d'une armée,
et que la fortune est toujours pour les gros bataillons: voilà une nouvelle qui
m'a plu.
119.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, jeudi 28 décembre 1673.
Page 246
Je commence dès aujourd'hui ma lettre, et je la finirai demain. Je veux
d'abord traiter le chapitre de votre voyage de Paris: vous apprendrez par
Janet que la Garde est celui qui l'a trouvé le plus nécessaire, et qui a dit qu'il
fallait demander votre congé; peut-être l'a-t-il obtenu, car Janet a vu M. de
Pomponne. Mais ce n'est pas, dites-vous, une nécessité de venir; et le
raisonnement que vous me faites est si fort, et vous rendez si peu
considérable tout ce qui le paraît aux autres pour vous engager à ce voyage,
que pour moi j'en suis accablée; je sais le ton que vous prenez, ma fille; je
n'en ai point au-dessus du vôtre; et surtout quand vous me demandez s'il est
possible que moi, qui devrais songer plus qu'une autre à la suite de votre
vie, je veuille vous embarquer dans une excessive dépense, qui peut donner
un grand ébranlement au poids que vous soutenez déjà avec peine; et tout
ce qui suit. Non, mon enfant, je ne veux point vous faire tant de mal, Dieu
m'en garde! Et pendant que vous êtes la raison, la sagesse et la philosophie
même, je ne veux point qu'on me puisse accuser d'être une mère folle,
injuste et frivole, qui dérange tout, qui ruine tout, qui vous empêche de
suivre la droiture de vos sentiments par une tendresse de femme: mais
j'avais cru que vous pouviez faire ce voyage, vous me l'aviez promis; et
quand je songe à ce que vous dépensez à Aix, et en comédiens, et en fêtes,
et en repas dans le carnaval, je crois toujours qu'il vous coûterait moins de
venir ici, où vous ne serez point obligée de rien apporter. M. de Pomponne
et M. de la Garde me font voir mille affaires où vous et M. de Grignan êtes
nécessaires; je joins à cela cette tutelle. Je me trouve disposée à vous
recevoir; mon cœur s'abandonne à cette espérance; vous n'êtes point grosse,
vous avez besoin de changer d'air: je me flattais même que M. de Grignan
voudrait bien vous laisser avec moi cet été, et qu'ainsi vous ne feriez pas un
voyage de deux mois, comme un homme: tous vos amis avaient la
complaisance de me dire que j'avais raison de vous souhaiter avec ardeur:
voilà sur quoi je marchais. Vous ne trouvez point que tout cela soit ni bon ni
vrai, je cède à la nécessité et à la force de vos raisons; je veux tâcher de m'y
soumettre, à votre exemple; et je prendrai cette douleur, qui n'est pas
médiocre, comme une pénitence que Dieu veut que je fasse, et que j'ai bien
méritée: il est difficile de m'en donner une meilleure, ni qui frappe plus
droit à mon cœur: mais il faut tout sacrifier, et me résoudre à passer le reste
de ma vie, séparée de la personne du monde qui m'est la plus sensiblement
chère, qui touche mon goût, mon inclination, mes entrailles; qui m'aime
plus qu'elle n'a jamais fait: il faut donner tout cela à Dieu, et je le ferai avec
d'abord traiter le chapitre de votre voyage de Paris: vous apprendrez par
Janet que la Garde est celui qui l'a trouvé le plus nécessaire, et qui a dit qu'il
fallait demander votre congé; peut-être l'a-t-il obtenu, car Janet a vu M. de
Pomponne. Mais ce n'est pas, dites-vous, une nécessité de venir; et le
raisonnement que vous me faites est si fort, et vous rendez si peu
considérable tout ce qui le paraît aux autres pour vous engager à ce voyage,
que pour moi j'en suis accablée; je sais le ton que vous prenez, ma fille; je
n'en ai point au-dessus du vôtre; et surtout quand vous me demandez s'il est
possible que moi, qui devrais songer plus qu'une autre à la suite de votre
vie, je veuille vous embarquer dans une excessive dépense, qui peut donner
un grand ébranlement au poids que vous soutenez déjà avec peine; et tout
ce qui suit. Non, mon enfant, je ne veux point vous faire tant de mal, Dieu
m'en garde! Et pendant que vous êtes la raison, la sagesse et la philosophie
même, je ne veux point qu'on me puisse accuser d'être une mère folle,
injuste et frivole, qui dérange tout, qui ruine tout, qui vous empêche de
suivre la droiture de vos sentiments par une tendresse de femme: mais
j'avais cru que vous pouviez faire ce voyage, vous me l'aviez promis; et
quand je songe à ce que vous dépensez à Aix, et en comédiens, et en fêtes,
et en repas dans le carnaval, je crois toujours qu'il vous coûterait moins de
venir ici, où vous ne serez point obligée de rien apporter. M. de Pomponne
et M. de la Garde me font voir mille affaires où vous et M. de Grignan êtes
nécessaires; je joins à cela cette tutelle. Je me trouve disposée à vous
recevoir; mon cœur s'abandonne à cette espérance; vous n'êtes point grosse,
vous avez besoin de changer d'air: je me flattais même que M. de Grignan
voudrait bien vous laisser avec moi cet été, et qu'ainsi vous ne feriez pas un
voyage de deux mois, comme un homme: tous vos amis avaient la
complaisance de me dire que j'avais raison de vous souhaiter avec ardeur:
voilà sur quoi je marchais. Vous ne trouvez point que tout cela soit ni bon ni
vrai, je cède à la nécessité et à la force de vos raisons; je veux tâcher de m'y
soumettre, à votre exemple; et je prendrai cette douleur, qui n'est pas
médiocre, comme une pénitence que Dieu veut que je fasse, et que j'ai bien
méritée: il est difficile de m'en donner une meilleure, ni qui frappe plus
droit à mon cœur: mais il faut tout sacrifier, et me résoudre à passer le reste
de ma vie, séparée de la personne du monde qui m'est la plus sensiblement
chère, qui touche mon goût, mon inclination, mes entrailles; qui m'aime
plus qu'elle n'a jamais fait: il faut donner tout cela à Dieu, et je le ferai avec
Page 247
sa grâce, et j'admirerai sa providence, qui permet qu'avec tant de grandeurs
et de choses agréables dans votre établissement, il s'y trouve des abîmes qui
ôtent tous les plaisirs de la vie, et une séparation qui me blesse le cœur à
toutes les heures du jour, et bien plus que je ne voudrais à celles de la nuit:
voilà mes sentiments, ils ne sont pas exagérés, ils sont simples et sincères;
j'en ferai un sacrifice pour mon salut. Voilà qui est fini, je ne vous en
parlerai plus, et je méditerai sans cesse sur la force invincible de vos
raisons, et sur votre admirable sagesse dont je vous loue, et que je tâcherai
d'imiter.
J'ai fait à mon ami (Corbinelli) toutes vos animosités; cela est plaisant,
il les a très-bien reçues: je crois qu'il est venu ici pour réveiller un peu la
tendresse de ses vieux amis. Nous avons trouvé la pièce des cinq auteurs
extrêmement jolie, et très-bien appliquée; le chevalier de Buous l'a possédée
deux jours: vos deux vers sont très-bien corrigés. Voilà mon fils qui arrive;
je m'en vais fermer cette lettre, et je vous en écrirai demain une autre avec
lui, toute pleine des nouvelles que j'aurai reçues de Saint-Germain. On dit
que la maréchale de Gramont n'a voulu voir ni Louvigny ni sa femme; ils
sont revenus de dix lieues d'ici; nous ne songeons plus qu'il y ait eu un
comte de Guiche au monde: vous vous moquez avec vos longues douleurs;
nous n'aurions jamais fait ici, si nous voulions appuyer autant sur chaque
nouvelle. Il faut expédier; expédiez, à notre exemple.
120.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 1er jour de l'an 1674.
Je vous souhaite une heureuse année, ma chère fille; et dans ce souhait
je comprends tant de choses, que je n'aurais jamais fait, si je voulais vous en
faire le détail. Je n'ai point encore demandé votre congé, comme vous le
craignez; mais je voudrais que vous eussiez entendu la Garde, après dîner,
sur la nécessité de votre voyage ici, pour ne pas perdre vos cinq mille
francs, et sur ce qu'il faut que M. de Grignan dise au roi. Si c'était un procès
qu'il fallût solliciter contre quelqu'un qui voulût vous faire cette injustice,
vous viendriez assurément le solliciter; mais comme c'est pour venir en un
lieu où vous avez encore mille autres affaires, vous êtes paresseux tous
deux. Ah! la belle chose que la paresse! En voilà trop; lisez la Garde,
et de choses agréables dans votre établissement, il s'y trouve des abîmes qui
ôtent tous les plaisirs de la vie, et une séparation qui me blesse le cœur à
toutes les heures du jour, et bien plus que je ne voudrais à celles de la nuit:
voilà mes sentiments, ils ne sont pas exagérés, ils sont simples et sincères;
j'en ferai un sacrifice pour mon salut. Voilà qui est fini, je ne vous en
parlerai plus, et je méditerai sans cesse sur la force invincible de vos
raisons, et sur votre admirable sagesse dont je vous loue, et que je tâcherai
d'imiter.
J'ai fait à mon ami (Corbinelli) toutes vos animosités; cela est plaisant,
il les a très-bien reçues: je crois qu'il est venu ici pour réveiller un peu la
tendresse de ses vieux amis. Nous avons trouvé la pièce des cinq auteurs
extrêmement jolie, et très-bien appliquée; le chevalier de Buous l'a possédée
deux jours: vos deux vers sont très-bien corrigés. Voilà mon fils qui arrive;
je m'en vais fermer cette lettre, et je vous en écrirai demain une autre avec
lui, toute pleine des nouvelles que j'aurai reçues de Saint-Germain. On dit
que la maréchale de Gramont n'a voulu voir ni Louvigny ni sa femme; ils
sont revenus de dix lieues d'ici; nous ne songeons plus qu'il y ait eu un
comte de Guiche au monde: vous vous moquez avec vos longues douleurs;
nous n'aurions jamais fait ici, si nous voulions appuyer autant sur chaque
nouvelle. Il faut expédier; expédiez, à notre exemple.
120.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 1er jour de l'an 1674.
Je vous souhaite une heureuse année, ma chère fille; et dans ce souhait
je comprends tant de choses, que je n'aurais jamais fait, si je voulais vous en
faire le détail. Je n'ai point encore demandé votre congé, comme vous le
craignez; mais je voudrais que vous eussiez entendu la Garde, après dîner,
sur la nécessité de votre voyage ici, pour ne pas perdre vos cinq mille
francs, et sur ce qu'il faut que M. de Grignan dise au roi. Si c'était un procès
qu'il fallût solliciter contre quelqu'un qui voulût vous faire cette injustice,
vous viendriez assurément le solliciter; mais comme c'est pour venir en un
lieu où vous avez encore mille autres affaires, vous êtes paresseux tous
deux. Ah! la belle chose que la paresse! En voilà trop; lisez la Garde,
Page 248
chapitre premier. Cependant vous aurez du plaisir de voir et de recevoir
l'approbation du roi. A propos, on a révoqué tous les édits qui nous
étranglaient dans notre province: le jour que M. de Chaulnes l'annonça, ce
fut un cri de vive le roi! qui fit pleurer tous les états; chacun s'embrassait, on
était hors de soi: on ordonna un Te Deum, des feux de joie, et des
remercîments publics à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous
donnons au roi pour témoigner notre reconnaissance? Deux millions six
cent mille livres, et autant de don gratuit; c'est justement cinq millions deux
cent mille livres: que dites-vous de cette petite somme? Vous pouvez juger
par là de la grâce qu'on nous a faite de nous ôter les édits.
Mon pauvre fils est arrivé, comme vous savez, et s'en retourne jeudi
avec plusieurs autres. M. de Monterey est habile homme; il fait enrager tout
le monde: il fatigue notre armée, et la met hors d'état de sortir et d'être en
campagne avant la fin du printemps. Toutes les troupes étaient bien à leur
aise pour leur hiver; et quand tout sera bien crotté à Charleroi, il n'aura
qu'un pas à faire pour se retirer. En attendant, M. de Luxembourg ne saurait
se désopiler. Selon toutes les apparences, le roi ne partira pas sitôt que
l'année passée. Si, tandis que nous serons en train, nous faisions quelque
insulte à quelques grandes villes, et qu'on voulût s'opposer aux deux
héros[349], comme il est à présumer que les ennemis seraient battus, la paix
serait quasi assurée: voilà ce qu'on entend dire aux gens du métier. Il est
certain que M. de Turenne est mal avec M. de Louvois; mais comme il est
bien avec le roi et M. Colbert, cela ne fait aucun éclat.
On a fait cinq dames (du palais): mesdames de Soubise, de
Chevreuse[350], la princesse d'Harcourt, madame d'Albret et madame de
Rochefort. Les filles ne servent plus; et madame de Richelieu (dame
d'honneur) ne servira plus aussi; ce seront les gentilshommes-servants et les
maîtres d'hôtel, comme on faisait autrefois. Il y aura toujours, derrière la
reine, madame de Richelieu et trois ou quatre dames, afin que la reine ne
soit pas seule de femme. Brancas est ravi de sa fille (la princesse
d'Harcourt), qu'on a si bien clouée.
Le grand maréchal de Pologne[351] a écrit au roi que si Sa Majesté
voulait faire quelqu'un roi de Pologne, il le servirait de ses forces; mais que
si elle n'a personne en vue, il lui demande sa protection. Le roi la lui donne;
l'approbation du roi. A propos, on a révoqué tous les édits qui nous
étranglaient dans notre province: le jour que M. de Chaulnes l'annonça, ce
fut un cri de vive le roi! qui fit pleurer tous les états; chacun s'embrassait, on
était hors de soi: on ordonna un Te Deum, des feux de joie, et des
remercîments publics à M. de Chaulnes. Mais savez-vous ce que nous
donnons au roi pour témoigner notre reconnaissance? Deux millions six
cent mille livres, et autant de don gratuit; c'est justement cinq millions deux
cent mille livres: que dites-vous de cette petite somme? Vous pouvez juger
par là de la grâce qu'on nous a faite de nous ôter les édits.
Mon pauvre fils est arrivé, comme vous savez, et s'en retourne jeudi
avec plusieurs autres. M. de Monterey est habile homme; il fait enrager tout
le monde: il fatigue notre armée, et la met hors d'état de sortir et d'être en
campagne avant la fin du printemps. Toutes les troupes étaient bien à leur
aise pour leur hiver; et quand tout sera bien crotté à Charleroi, il n'aura
qu'un pas à faire pour se retirer. En attendant, M. de Luxembourg ne saurait
se désopiler. Selon toutes les apparences, le roi ne partira pas sitôt que
l'année passée. Si, tandis que nous serons en train, nous faisions quelque
insulte à quelques grandes villes, et qu'on voulût s'opposer aux deux
héros[349], comme il est à présumer que les ennemis seraient battus, la paix
serait quasi assurée: voilà ce qu'on entend dire aux gens du métier. Il est
certain que M. de Turenne est mal avec M. de Louvois; mais comme il est
bien avec le roi et M. Colbert, cela ne fait aucun éclat.
On a fait cinq dames (du palais): mesdames de Soubise, de
Chevreuse[350], la princesse d'Harcourt, madame d'Albret et madame de
Rochefort. Les filles ne servent plus; et madame de Richelieu (dame
d'honneur) ne servira plus aussi; ce seront les gentilshommes-servants et les
maîtres d'hôtel, comme on faisait autrefois. Il y aura toujours, derrière la
reine, madame de Richelieu et trois ou quatre dames, afin que la reine ne
soit pas seule de femme. Brancas est ravi de sa fille (la princesse
d'Harcourt), qu'on a si bien clouée.
Le grand maréchal de Pologne[351] a écrit au roi que si Sa Majesté
voulait faire quelqu'un roi de Pologne, il le servirait de ses forces; mais que
si elle n'a personne en vue, il lui demande sa protection. Le roi la lui donne;
Page 249
mais on ne croit pas qu'il soit élu, parce qu'il est d'une religion contraire au
peuple.
La dévotion de la Marans est toute des meilleures que vous ayez jamais
vues; elle est parfaite, elle est toute divine; je ne l'ai point encore vue, je
m'en hais. Il y a une femme qui a pris plaisir à lui dire que M. de
Longueville avait une véritable tendresse pour elle, et surtout une estime
singulière, et qu'il avait prédit que quelque jour elle serait une sainte. Ce
discours, dans le commencement, lui a si bien frappé la tête, qu'elle n'a
point eu de repos qu'elle n'ait accompli les prophéties. On ne voit point
encore ces petits princes[352]; l'aîné a été trois jours avec père et mère; il est
joli, mais personne ne l'a vu. Je vous embrasse, ma chère enfant. Je saurai
ce qu'on peut faire pour votre ami qui a si généreusement assassiné un
homme. Adieu, ma fille; je vous embrasse avec une tendresse sans égale; la
vôtre me charme, j'ai le bonheur de croire que vous m'aimez.
121.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 15 janvier 1674.
J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne, comme je vous avais
dit; et puis, jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la
perfection des vers de la Poétique de Despréaux. D'Hacqueville y était;
nous parlâmes deux ou trois fois du plaisir que j'aurais de vous la voir
entendre. M. de Pomponne se souvient d'un jour que vous étiez petite fille
chez mon oncle de Sévigné; vous étiez derrière une vitre avec votre frère,
plus belle, dit-il, qu'un ange; vous disiez que vous étiez prisonnière, que
vous étiez une princesse chassée de chez son père: votre frère était beau
comme vous; vous aviez neuf ans. Il me fit souvenir de cette journée; il n'a
jamais oublié aucun moment où il vous ait vue; il se fait un plaisir de vous
revoir, qui me paraît le plus obligeant du monde. Je vous avoue, ma très-
aimable chère[353], que je couve une grande joie; mais elle n'éclatera point
que je ne sache votre résolution.
Madame de Schomberg dit qu'elle est une vagabonde au prix de
madame de Marans: cette humeur sauvage que vous connaissez s'est
tournée en passion pour la retraite: le tempérament ne se change pas. Elle
va à pied à sa paroisse, et lit tous nos bons livres; elle travaille, elle prie
peuple.
La dévotion de la Marans est toute des meilleures que vous ayez jamais
vues; elle est parfaite, elle est toute divine; je ne l'ai point encore vue, je
m'en hais. Il y a une femme qui a pris plaisir à lui dire que M. de
Longueville avait une véritable tendresse pour elle, et surtout une estime
singulière, et qu'il avait prédit que quelque jour elle serait une sainte. Ce
discours, dans le commencement, lui a si bien frappé la tête, qu'elle n'a
point eu de repos qu'elle n'ait accompli les prophéties. On ne voit point
encore ces petits princes[352]; l'aîné a été trois jours avec père et mère; il est
joli, mais personne ne l'a vu. Je vous embrasse, ma chère enfant. Je saurai
ce qu'on peut faire pour votre ami qui a si généreusement assassiné un
homme. Adieu, ma fille; je vous embrasse avec une tendresse sans égale; la
vôtre me charme, j'ai le bonheur de croire que vous m'aimez.
121.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 15 janvier 1674.
J'allai donc dîner samedi chez M. de Pomponne, comme je vous avais
dit; et puis, jusqu'à cinq heures, il fut enchanté, enlevé, transporté de la
perfection des vers de la Poétique de Despréaux. D'Hacqueville y était;
nous parlâmes deux ou trois fois du plaisir que j'aurais de vous la voir
entendre. M. de Pomponne se souvient d'un jour que vous étiez petite fille
chez mon oncle de Sévigné; vous étiez derrière une vitre avec votre frère,
plus belle, dit-il, qu'un ange; vous disiez que vous étiez prisonnière, que
vous étiez une princesse chassée de chez son père: votre frère était beau
comme vous; vous aviez neuf ans. Il me fit souvenir de cette journée; il n'a
jamais oublié aucun moment où il vous ait vue; il se fait un plaisir de vous
revoir, qui me paraît le plus obligeant du monde. Je vous avoue, ma très-
aimable chère[353], que je couve une grande joie; mais elle n'éclatera point
que je ne sache votre résolution.
Madame de Schomberg dit qu'elle est une vagabonde au prix de
madame de Marans: cette humeur sauvage que vous connaissez s'est
tournée en passion pour la retraite: le tempérament ne se change pas. Elle
va à pied à sa paroisse, et lit tous nos bons livres; elle travaille, elle prie
Page 250
Dieu; ses heures sont réglées, elle mange quasi toujours à sa chambre: elle
voit madame de Schomberg à de certaines heures: elle hait autant les
nouvelles du monde qu'elle les aimait; elle excuse autant le prochain qu'elle
l'accusait; elle aime autant le Créateur qu'elle aimait la créature. Nous rîmes
fort de ses manières passées; nous les tournâmes en ridicule. Elle parle fort
sincèrement et fort agréablement de son état: j'y fus deux heures; on ne
s'ennuie point avec elle; elle se mortifie de ce plaisir, mais c'est sans
affectation: enfin, elle est bien plus aimable qu'elle n'était. Je ne pense pas,
mon enfant, que vous vous plaigniez que je ne vous mande point de détails.
Je reçois tout présentement votre lettre du 7. Je vous avoue, ma très-
chère, quelle me comble d'une joie si vive, qu'à peine mon cœur, que vous
connaissez, la peut contenir; il est sensible à tout, et je le haïrais, s'il était
pour mes intérêts comme il est pour les vôtres. Enfin, ma fille, vous venez,
c'est tout ce qui peut m'être le plus agréable: mais je m'en vais vous dire une
chose à quoi vous ne vous attendez point; c'est que je vous jure et vous
proteste devant Dieu que si M. de la Garde n'avait trouvé votre voyage
nécessaire, et qu'en effet il ne le fût pas pour vos affaires, jamais je n'aurais
mis en compte, au moins pour cette année, le désir de vous voir, ni ce que
vous devez à la tendresse infinie que j'ai pour vous: je sais la réduire à la
droite raison, quoi qu'il m'en coûte; et j'ai quelquefois de la force dans ma
faiblesse, comme ceux qui sont les plus philosophes. Après cette déclaration
sincère, je ne vous cache point que je suis pénétrée de joie, et que, la raison
se rencontrant avec mes désirs, je suis, à l'heure que je vous écris,
parfaitement contente, et que je ne vais être occupée qu'à vous bien
recevoir.
M. le Prince revient de trente lieues. M. de Turenne n'est point parti. M.
de Monterey s'est retiré. M. de Luxembourg est dégagé. Mon fils sera ici
dans deux jours. Depuis vingt-quatre heures, on a volé dans la chapelle de
Saint-Germain la lampe d'argent de sept mille francs, et six chandeliers plus
hauts que moi: voilà une extrême insolence[354]. On a trouvé des cordes du
côté de la tribune de madame de Richelieu: on ne comprend pas comment
cela s'est pu faire; il y a des gardes qui vont et viennent, et tournent toute la
nuit.
Savez-vous qu'on parle de la paix? M. de Chaulnes arrive de Bretagne,
et repart pour Cologne.
voit madame de Schomberg à de certaines heures: elle hait autant les
nouvelles du monde qu'elle les aimait; elle excuse autant le prochain qu'elle
l'accusait; elle aime autant le Créateur qu'elle aimait la créature. Nous rîmes
fort de ses manières passées; nous les tournâmes en ridicule. Elle parle fort
sincèrement et fort agréablement de son état: j'y fus deux heures; on ne
s'ennuie point avec elle; elle se mortifie de ce plaisir, mais c'est sans
affectation: enfin, elle est bien plus aimable qu'elle n'était. Je ne pense pas,
mon enfant, que vous vous plaigniez que je ne vous mande point de détails.
Je reçois tout présentement votre lettre du 7. Je vous avoue, ma très-
chère, quelle me comble d'une joie si vive, qu'à peine mon cœur, que vous
connaissez, la peut contenir; il est sensible à tout, et je le haïrais, s'il était
pour mes intérêts comme il est pour les vôtres. Enfin, ma fille, vous venez,
c'est tout ce qui peut m'être le plus agréable: mais je m'en vais vous dire une
chose à quoi vous ne vous attendez point; c'est que je vous jure et vous
proteste devant Dieu que si M. de la Garde n'avait trouvé votre voyage
nécessaire, et qu'en effet il ne le fût pas pour vos affaires, jamais je n'aurais
mis en compte, au moins pour cette année, le désir de vous voir, ni ce que
vous devez à la tendresse infinie que j'ai pour vous: je sais la réduire à la
droite raison, quoi qu'il m'en coûte; et j'ai quelquefois de la force dans ma
faiblesse, comme ceux qui sont les plus philosophes. Après cette déclaration
sincère, je ne vous cache point que je suis pénétrée de joie, et que, la raison
se rencontrant avec mes désirs, je suis, à l'heure que je vous écris,
parfaitement contente, et que je ne vais être occupée qu'à vous bien
recevoir.
M. le Prince revient de trente lieues. M. de Turenne n'est point parti. M.
de Monterey s'est retiré. M. de Luxembourg est dégagé. Mon fils sera ici
dans deux jours. Depuis vingt-quatre heures, on a volé dans la chapelle de
Saint-Germain la lampe d'argent de sept mille francs, et six chandeliers plus
hauts que moi: voilà une extrême insolence[354]. On a trouvé des cordes du
côté de la tribune de madame de Richelieu: on ne comprend pas comment
cela s'est pu faire; il y a des gardes qui vont et viennent, et tournent toute la
nuit.
Savez-vous qu'on parle de la paix? M. de Chaulnes arrive de Bretagne,
et repart pour Cologne.
Page 251
122.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 26 janvier 1674.
D'Hacqueville et la Garde sont toujours persuadés que vous ne sauriez
mieux faire que de venir: venez donc, ma chère enfant, et vous ferez
changer toutes choses: se me miras, me miran; cela est divinement bien
appliqué: il faut mettre votre cadran au soleil, afin qu'on le regarde. Votre
intendant ne quittera pas sitôt la Provence: il a mandé à madame d'Herbigny
que vous lui faisiez tort de croire que la justice seule le mît dans vos
intérêts, puisque votre beauté et votre mérite y avaient part.
Il n'y eut personne au bal de mercredi dernier; le roi et la reine avaient
toutes les pierreries de la couronne; le malheur voulut que ni Monsieur, ni
Madame, ni Mademoiselle, ni mesdames de Soubise, Sully, d'Harcourt,
Ventadour, Coëtquen, Grancey, ne purent s'y trouver par diverses raisons; ce
fut une pitié; Sa Majesté en était chagrine.
Je revins hier du Mêni, où j'étais allée pour voir le lendemain M.
d'Andilly; je fus six heures avec lui; j'eus toute la joie que peut donner la
conversation d'un homme admirable: je vis aussi mon oncle de Sévigné[355],
mais un moment. Ce Port-Royal est une Thébaïde; c'est un paradis; c'est un
désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée; c'est une sainteté
répandue dans tout le pays à une lieue à la ronde; il y a cinq ou six solitaires
qu'on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de Saint-Jean-
Climaque; les religieuses sont des anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y
achève sa vie avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême:
tout ce qui les sert, jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est
modeste. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont
j'avais tant ouï parler; c'est un vallon affreux, tout propre à inspirer le goût
de faire son salut. Je revins coucher au Mêni, et hier ici, après avoir encore
embrassé M. d'Andilly en passant. Je crois que je dînerai demain chez M.
de Pomponne; ce ne sera pas sans parler de son père et de ma fille: voilà
deux chapitres qui nous tiennent au cœur. J'attends tous les jours mon fils; il
m'écrit des tendresses infinies; il est parti plus tôt, et revient plus tard que
les autres; nous croyons que cela roule sur une amitié qu'il a à Sézanne;
mais comme ce n'est pas pour épouser, je n'en suis point inquiète.
A Paris, vendredi 26 janvier 1674.
D'Hacqueville et la Garde sont toujours persuadés que vous ne sauriez
mieux faire que de venir: venez donc, ma chère enfant, et vous ferez
changer toutes choses: se me miras, me miran; cela est divinement bien
appliqué: il faut mettre votre cadran au soleil, afin qu'on le regarde. Votre
intendant ne quittera pas sitôt la Provence: il a mandé à madame d'Herbigny
que vous lui faisiez tort de croire que la justice seule le mît dans vos
intérêts, puisque votre beauté et votre mérite y avaient part.
Il n'y eut personne au bal de mercredi dernier; le roi et la reine avaient
toutes les pierreries de la couronne; le malheur voulut que ni Monsieur, ni
Madame, ni Mademoiselle, ni mesdames de Soubise, Sully, d'Harcourt,
Ventadour, Coëtquen, Grancey, ne purent s'y trouver par diverses raisons; ce
fut une pitié; Sa Majesté en était chagrine.
Je revins hier du Mêni, où j'étais allée pour voir le lendemain M.
d'Andilly; je fus six heures avec lui; j'eus toute la joie que peut donner la
conversation d'un homme admirable: je vis aussi mon oncle de Sévigné[355],
mais un moment. Ce Port-Royal est une Thébaïde; c'est un paradis; c'est un
désert où toute la dévotion du christianisme s'est rangée; c'est une sainteté
répandue dans tout le pays à une lieue à la ronde; il y a cinq ou six solitaires
qu'on ne connaît point, qui vivent comme les pénitents de Saint-Jean-
Climaque; les religieuses sont des anges sur terre. Mademoiselle de Vertus y
achève sa vie avec des douleurs inconcevables et une résignation extrême:
tout ce qui les sert, jusqu'aux charretiers, aux bergers, aux ouvriers, tout est
modeste. Je vous avoue que j'ai été ravie de voir cette divine solitude, dont
j'avais tant ouï parler; c'est un vallon affreux, tout propre à inspirer le goût
de faire son salut. Je revins coucher au Mêni, et hier ici, après avoir encore
embrassé M. d'Andilly en passant. Je crois que je dînerai demain chez M.
de Pomponne; ce ne sera pas sans parler de son père et de ma fille: voilà
deux chapitres qui nous tiennent au cœur. J'attends tous les jours mon fils; il
m'écrit des tendresses infinies; il est parti plus tôt, et revient plus tard que
les autres; nous croyons que cela roule sur une amitié qu'il a à Sézanne;
mais comme ce n'est pas pour épouser, je n'en suis point inquiète.
Page 252
Il est vrai que l'on a attaqué M. de Villars et ses gens en revenant
d'Espagne: c'étaient les gens de l'ambassadeur (d'Espagne) qui revenait de
France. C'est un assez ridicule combat; les maîtres s'exposèrent, on tirait de
tous côtés; il y a eu quelques valets de tués. On n'a point fait de
compliments à madame de Villars; elle a son mari, elle est contente. M. de
Luxembourg est ici; on parle fort de la paix, c'est-à-dire selon les désirs de
la France, plus que sur la disposition des affaires; cependant on la peut
vouloir de telle sorte qu'elle se ferait.
J'espère, ma fille, que vous serez plus contente et plus décidée, quand
vous aurez votre congé. On ne doute point ici que votre retour n'y soit très-
bon: si vous n'étiez bien en ce pays, vous vous en sentiriez bientôt en
Provence: se me miras, me miran[356]; rien ne peut être mieux dit, il en faut
revenir là. M. et madame de Coulanges, la Sanzei et le Bien bon vous
souhaitent avec impatience, et veulent tous, comme moi, que vous ameniez
le coadjuteur, qui vous fortifiera considérablement. J'ai fort entretenu la
Garde; vous ne sauriez trop estimer ses conseils: il parlait l'autre jour à
Gordes de vos affaires: il les sait, et les range, et les dit en perfection; il
donne un tour admirable à tout ce qu'il faut dire à Sa Majesté: vous ne
pouvez consulter personne qui connaisse mieux ce pays-ci que lui.
On est toujours charmé de mademoiselle de Blois et du prince de Conti.
D'Hacqueville vous parlera des nouvelles de l'Europe, et comme
l'Angleterre est présentement la grande affaire. C'est M. le duc du Maine[357]
qui a les Suisses; ce n'est plus M. le comte du Vexin, lequel, en récompense,
a l'abbaye de Saint-Germain des Prés.
d'Espagne: c'étaient les gens de l'ambassadeur (d'Espagne) qui revenait de
France. C'est un assez ridicule combat; les maîtres s'exposèrent, on tirait de
tous côtés; il y a eu quelques valets de tués. On n'a point fait de
compliments à madame de Villars; elle a son mari, elle est contente. M. de
Luxembourg est ici; on parle fort de la paix, c'est-à-dire selon les désirs de
la France, plus que sur la disposition des affaires; cependant on la peut
vouloir de telle sorte qu'elle se ferait.
J'espère, ma fille, que vous serez plus contente et plus décidée, quand
vous aurez votre congé. On ne doute point ici que votre retour n'y soit très-
bon: si vous n'étiez bien en ce pays, vous vous en sentiriez bientôt en
Provence: se me miras, me miran[356]; rien ne peut être mieux dit, il en faut
revenir là. M. et madame de Coulanges, la Sanzei et le Bien bon vous
souhaitent avec impatience, et veulent tous, comme moi, que vous ameniez
le coadjuteur, qui vous fortifiera considérablement. J'ai fort entretenu la
Garde; vous ne sauriez trop estimer ses conseils: il parlait l'autre jour à
Gordes de vos affaires: il les sait, et les range, et les dit en perfection; il
donne un tour admirable à tout ce qu'il faut dire à Sa Majesté: vous ne
pouvez consulter personne qui connaisse mieux ce pays-ci que lui.
On est toujours charmé de mademoiselle de Blois et du prince de Conti.
D'Hacqueville vous parlera des nouvelles de l'Europe, et comme
l'Angleterre est présentement la grande affaire. C'est M. le duc du Maine[357]
qui a les Suisses; ce n'est plus M. le comte du Vexin, lequel, en récompense,
a l'abbaye de Saint-Germain des Prés.
Page 253
123.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 5 février 1674.
Il y a aujourd'hui[358] bien des années, ma fille, qu'il vint au monde une
créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses: je prie votre
imagination de n'aller ni à droite, ni à gauche, cet homme-là, sire, c'était
moi-même[359]. Il y eut hier trois ans que j'eus une des plus sensibles
douleurs de ma vie; vous partîtes pour la Provence, où vous êtes encore; ma
lettre serait longue, si je voulais vous expliquer toutes les amertumes que je
sentis, et que j'ai senties depuis en conséquence de cette première. Mais
revenons: je n'ai point reçu de vos lettres aujourd'hui, je ne sais s'il m'en
viendra; je ne le crois pas, il est trop tard: j'en attendais cependant avec
impatience; je voulais apprendre votre départ d'Aix, afin de pouvoir
supputer un peu juste votre retour; tout le monde m'en assassine, et je ne
sais que répondre. Je ne pense qu'à vous et à votre voyage: si je reçois de
vos lettres, après avoir envoyé celle-ci, soyez en repos; je ferai assurément
tout ce que vous me manderez. Je vous écris aujourd'hui un peu plus tôt
qu'à l'ordinaire. M. de Corbinelli et mademoiselle de Méri sont ici, qui ont
dîné avec moi. Je m'en vais à un petit opéra de Molière, beau-père d'Itier,
qui se chante chez Pelissari; c'est une musique très-parfaite; M. le Prince,
M. le Duc et madame la Duchesse y seront. Je m'en irai peut-être de là
souper chez Gourville avec madame de la Fayette, M. le Duc, madame de
Thianges, M. de Vivonne, à qui l'on dit adieu et qui s'en va demain. Si cette
partie est rompue, j'irai chez madame de Chaulnes; j'en suis extrêmement
priée par la maîtresse du logis et par les cardinaux de Retz et de Bouillon,
qui me l'avaient fait promettre: le premier est dans une extrême impatience
de vous voir; il vous aime chèrement. Voilà une lettre qu'il m'envoie.
On avait cru que mademoiselle de Blois[360] avait la petite vérole, mais
cela n'est pas. On ne parle point des nouvelles d'Angleterre; cela fait juger
qu'elles ne sont pas bonnes. Il n'y a eu qu'un bal ou deux à Paris dans tout ce
carnaval; on y a vu quelques masques, mais peu. La tristesse est grande; les
assemblées de Saint-Germain sont des mortifications pour le roi, et
seulement pour marquer la cadence du carnaval.
A Paris, lundi 5 février 1674.
Il y a aujourd'hui[358] bien des années, ma fille, qu'il vint au monde une
créature destinée à vous aimer préférablement à toutes choses: je prie votre
imagination de n'aller ni à droite, ni à gauche, cet homme-là, sire, c'était
moi-même[359]. Il y eut hier trois ans que j'eus une des plus sensibles
douleurs de ma vie; vous partîtes pour la Provence, où vous êtes encore; ma
lettre serait longue, si je voulais vous expliquer toutes les amertumes que je
sentis, et que j'ai senties depuis en conséquence de cette première. Mais
revenons: je n'ai point reçu de vos lettres aujourd'hui, je ne sais s'il m'en
viendra; je ne le crois pas, il est trop tard: j'en attendais cependant avec
impatience; je voulais apprendre votre départ d'Aix, afin de pouvoir
supputer un peu juste votre retour; tout le monde m'en assassine, et je ne
sais que répondre. Je ne pense qu'à vous et à votre voyage: si je reçois de
vos lettres, après avoir envoyé celle-ci, soyez en repos; je ferai assurément
tout ce que vous me manderez. Je vous écris aujourd'hui un peu plus tôt
qu'à l'ordinaire. M. de Corbinelli et mademoiselle de Méri sont ici, qui ont
dîné avec moi. Je m'en vais à un petit opéra de Molière, beau-père d'Itier,
qui se chante chez Pelissari; c'est une musique très-parfaite; M. le Prince,
M. le Duc et madame la Duchesse y seront. Je m'en irai peut-être de là
souper chez Gourville avec madame de la Fayette, M. le Duc, madame de
Thianges, M. de Vivonne, à qui l'on dit adieu et qui s'en va demain. Si cette
partie est rompue, j'irai chez madame de Chaulnes; j'en suis extrêmement
priée par la maîtresse du logis et par les cardinaux de Retz et de Bouillon,
qui me l'avaient fait promettre: le premier est dans une extrême impatience
de vous voir; il vous aime chèrement. Voilà une lettre qu'il m'envoie.
On avait cru que mademoiselle de Blois[360] avait la petite vérole, mais
cela n'est pas. On ne parle point des nouvelles d'Angleterre; cela fait juger
qu'elles ne sont pas bonnes. Il n'y a eu qu'un bal ou deux à Paris dans tout ce
carnaval; on y a vu quelques masques, mais peu. La tristesse est grande; les
assemblées de Saint-Germain sont des mortifications pour le roi, et
seulement pour marquer la cadence du carnaval.
Page 254
Le père Bourdaloue fit un sermon le jour de Notre-Dame, qui transporta
tout le monde; il était d'une force à faire trembler les courtisans, et jamais
prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni si généreusement les
vérités chrétiennes: il était question de faire voir que toute puissance doit
être soumise à la loi, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui fut présenté au
temple; enfin, ma fille, cela fut porté au point de la plus haute perfection, et
certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint
Paul.
L'archevêque de Reims[361] revenait hier fort vite de Saint-Germain,
c'était comme un tourbillon: il croit bien être grand seigneur, mais ses gens
le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, tra, tra,
tra; ils rencontrent un homme à cheval, gare, gare! ce pauvre homme veut
se ranger, son cheval ne veut pas; et enfin le carrosse et les six chevaux
renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par-
dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse en fut versé et renversé: en
même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à être roués et
estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et
s'enfuient et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le
cocher, et l'archevêque même, se mettent à crier: Arrête, arrête ce coquin,
qu'on lui donne cent coups! L'archevêque, en racontant ceci, disait: Si
j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles.
Je dînai, hier encore, chez Gourville avec madame de Langeron,
madame de la Fayette, madame de Coulanges, Corbinelli, l'abbé Têtu,
Briole et mon fils; votre santé y fut célébrée, et un jour pris pour vous y
donner à dîner. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je ne puis vous dire à
quel point je vous souhaite. Je m'en vais encore adresser cette lettre à Lyon.
J'ai envoyé les deux premières au chamarier; il me semble que vous y devez
être, ou jamais. Je reçois dans ce moment votre lettre du 28, elle me ravit.
Ne craignez point, ma bonne, que ma joie se refroidisse. Je ne suis occupée
que de cette joie sensible de vous voir, et de vous recevoir, et de vous
embrasser avec des sentiments et des manières d'aimer qui sont d'une étoffe
au-dessus du commun, et même de ce que l'on estime le plus[362].
124.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
tout le monde; il était d'une force à faire trembler les courtisans, et jamais
prédicateur évangélique n'a prêché si hautement ni si généreusement les
vérités chrétiennes: il était question de faire voir que toute puissance doit
être soumise à la loi, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui fut présenté au
temple; enfin, ma fille, cela fut porté au point de la plus haute perfection, et
certains endroits furent poussés comme les aurait poussés l'apôtre saint
Paul.
L'archevêque de Reims[361] revenait hier fort vite de Saint-Germain,
c'était comme un tourbillon: il croit bien être grand seigneur, mais ses gens
le croient encore plus que lui. Ils passaient au travers de Nanterre, tra, tra,
tra; ils rencontrent un homme à cheval, gare, gare! ce pauvre homme veut
se ranger, son cheval ne veut pas; et enfin le carrosse et les six chevaux
renversent cul par-dessus tête le pauvre homme et le cheval, et passent par-
dessus, et si bien par-dessus, que le carrosse en fut versé et renversé: en
même temps l'homme et le cheval, au lieu de s'amuser à être roués et
estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un sur l'autre, et
s'enfuient et courent encore, pendant que les laquais de l'archevêque et le
cocher, et l'archevêque même, se mettent à crier: Arrête, arrête ce coquin,
qu'on lui donne cent coups! L'archevêque, en racontant ceci, disait: Si
j'avais tenu ce maraud-là, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles.
Je dînai, hier encore, chez Gourville avec madame de Langeron,
madame de la Fayette, madame de Coulanges, Corbinelli, l'abbé Têtu,
Briole et mon fils; votre santé y fut célébrée, et un jour pris pour vous y
donner à dîner. Adieu, ma très-chère et très-aimable; je ne puis vous dire à
quel point je vous souhaite. Je m'en vais encore adresser cette lettre à Lyon.
J'ai envoyé les deux premières au chamarier; il me semble que vous y devez
être, ou jamais. Je reçois dans ce moment votre lettre du 28, elle me ravit.
Ne craignez point, ma bonne, que ma joie se refroidisse. Je ne suis occupée
que de cette joie sensible de vous voir, et de vous recevoir, et de vous
embrasser avec des sentiments et des manières d'aimer qui sont d'une étoffe
au-dessus du commun, et même de ce que l'on estime le plus[362].
124.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 255
A Livry, ce 1er juin 1674.
Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi,
puisque je vis encore; c'est une chose bien étrange que la tendresse que j'ai
pour vous; je ne sais si contre mon dessein j'en témoigne beaucoup, mais je
sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux point vous dire
l'émotion et la joie que m'a données votre laquais et votre lettre. J'ai eu le
même plaisir de ne point croire que vous fussiez malade; j'ai été assez
heureuse pour croire ce que c'était. Il y a longtemps que je l'ai dit, quand
vous voulez, vous êtes adorable; rien ne manque à ce que vous faites. J'écris
dans le milieu du jardin comme vous l'avez imaginé, et les rossignols et les
petits oiseaux ont reçu avec un grand plaisir, mais sans beaucoup de respect,
ce que je leur ai dit de votre part; ils sont situés d'une manière qui leur ôte
toute sorte d'humilité. Je fus hier deux heures toute seule avec les
hamadryades; je leur parlai de vous, elles me contentèrent beaucoup par
leur réponse. Je ne sais si ce pays tout entier est bien content de moi, car
enfin, après avoir joui de toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher de dire:
Mais, quoique vous ayez, vous n'avez point Calixte.
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.
Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a
nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès de liberté
que vous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux ressources dans le
mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue d'avoir gagné vingt
pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie d'un grand honneur et d'une
bonne collation. J'ai fait vos compliments à nos oncles et cousines; ils vous
adorent, et sont ravis de la relation. Cela leur convient, et point du tout en
un lieu où je vais dîner; c'est pourquoi je vous la renvoie. J'avais laissé à
mon portier une lettre pour Brancas; je vois bien qu'on l'a oubliée. Adieu,
ma très-chère et très-aimable enfant, vous savez que je suis à vous.
125.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, lundi 27 mai 1675.
Il faut, ma bonne, que je sois persuadée de votre fonds pour moi,
puisque je vis encore; c'est une chose bien étrange que la tendresse que j'ai
pour vous; je ne sais si contre mon dessein j'en témoigne beaucoup, mais je
sais bien que j'en cache encore davantage. Je ne veux point vous dire
l'émotion et la joie que m'a données votre laquais et votre lettre. J'ai eu le
même plaisir de ne point croire que vous fussiez malade; j'ai été assez
heureuse pour croire ce que c'était. Il y a longtemps que je l'ai dit, quand
vous voulez, vous êtes adorable; rien ne manque à ce que vous faites. J'écris
dans le milieu du jardin comme vous l'avez imaginé, et les rossignols et les
petits oiseaux ont reçu avec un grand plaisir, mais sans beaucoup de respect,
ce que je leur ai dit de votre part; ils sont situés d'une manière qui leur ôte
toute sorte d'humilité. Je fus hier deux heures toute seule avec les
hamadryades; je leur parlai de vous, elles me contentèrent beaucoup par
leur réponse. Je ne sais si ce pays tout entier est bien content de moi, car
enfin, après avoir joui de toutes ses beautés, je n'ai pu m'empêcher de dire:
Mais, quoique vous ayez, vous n'avez point Calixte.
Et moi je ne vois rien quand je ne la vois pas.
Cela est si vrai que je repars après dîner avec joie. La bienséance n'a
nulle part à tout ce que je fais; c'est ce qui est cause que les excès de liberté
que vous me donnez me blessent le cœur. Il y a deux ressources dans le
mien que vous ne sauriez comprendre. Je vous loue d'avoir gagné vingt
pistoles; cette perte a paru légère, étant suivie d'un grand honneur et d'une
bonne collation. J'ai fait vos compliments à nos oncles et cousines; ils vous
adorent, et sont ravis de la relation. Cela leur convient, et point du tout en
un lieu où je vais dîner; c'est pourquoi je vous la renvoie. J'avais laissé à
mon portier une lettre pour Brancas; je vois bien qu'on l'a oubliée. Adieu,
ma très-chère et très-aimable enfant, vous savez que je suis à vous.
125.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, lundi 27 mai 1675.
Page 256
Quel jour, ma fille, que celui qui ouvre l'absence! comment vous a-t-il
paru? Pour moi, je l'ai senti avec toute l'amertume et toute la douleur que
j'avais imaginées, et que j'avais appréhendées depuis si longtemps. Quel
moment que celui où nous nous séparâmes! quel adieu et quelle tristesse
d'aller chacune de son côté, quand on se trouve si bien ensemble! Je ne veux
point vous en parler davantage, ni célébrer, comme vous dites, toutes les
pensées qui me pressent le cœur: je veux me représenter votre courage, et
tout ce que vous m'avez dit sur ce sujet, qui fait que je vous admire. Il me
parut pourtant que vous étiez un peu touchée en m'embrassant. Pour moi, je
revins à Paris[363], comme vous pouvez vous l'imaginer: M. de Coulanges se
conforma à mon état: j'allai descendre chez M. le cardinal de Retz, où je
renouvelai tellement toute ma douleur, que je fis prier M. de la
Rochefoucauld, madame de la Fayette et madame de Coulanges, qui vinrent
pour me voir, de trouver bon que je n'eusse point cet honneur: il faut cacher
ses faiblesses devant les forts. M. le cardinal entra dans les miennes; la sorte
d'amitié qu'il a pour vous le rend fort sensible à votre départ. Il se fait
peindre par un religieux de Saint-Victor; je crois que, malgré Caumartin, il
vous donnera l'original. Il s'en va dans peu de jours; son secret est répandu;
ses gens sont fondus en larmes: je fus avec lui jusqu'à dix heures. Ne
blâmez point, mon enfant, ce que je sentis en rentrant chez moi: quelle
différence! quelle solitude! quelle tristesse! votre chambre, votre cabinet,
votre portrait! ne plus trouver cette aimable personne! M. de Grignan
comprend bien ce que je veux dire et ce que je sentis. Le lendemain, qui
était hier, je me trouvai tout éveillée à cinq heures; j'allai prendre Corbinelli
pour venir ici avec l'abbé. Il y pleut sans cesse, et je crains fort que vos
chemins de Bourgogne ne soient rompus. Nous lisons ici des maximes que
Corbinelli m'explique; il voudrait bien m'apprendre à gouverner mon cœur;
j'aurais beaucoup gagné à mon voyage, si j'en rapportais cette science. Je
m'en retourne demain; j'avais besoin de ce moment de repos pour remettre
un peu ma tête, et reprendre une espèce de contenance.
126.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 7 juin 1675.
Enfin, ma fille, me voilà réduite à faire mes délices de vos lettres: il est
vrai qu'elles sont d'un grand prix; mais quand je songe que c'était vous-
paru? Pour moi, je l'ai senti avec toute l'amertume et toute la douleur que
j'avais imaginées, et que j'avais appréhendées depuis si longtemps. Quel
moment que celui où nous nous séparâmes! quel adieu et quelle tristesse
d'aller chacune de son côté, quand on se trouve si bien ensemble! Je ne veux
point vous en parler davantage, ni célébrer, comme vous dites, toutes les
pensées qui me pressent le cœur: je veux me représenter votre courage, et
tout ce que vous m'avez dit sur ce sujet, qui fait que je vous admire. Il me
parut pourtant que vous étiez un peu touchée en m'embrassant. Pour moi, je
revins à Paris[363], comme vous pouvez vous l'imaginer: M. de Coulanges se
conforma à mon état: j'allai descendre chez M. le cardinal de Retz, où je
renouvelai tellement toute ma douleur, que je fis prier M. de la
Rochefoucauld, madame de la Fayette et madame de Coulanges, qui vinrent
pour me voir, de trouver bon que je n'eusse point cet honneur: il faut cacher
ses faiblesses devant les forts. M. le cardinal entra dans les miennes; la sorte
d'amitié qu'il a pour vous le rend fort sensible à votre départ. Il se fait
peindre par un religieux de Saint-Victor; je crois que, malgré Caumartin, il
vous donnera l'original. Il s'en va dans peu de jours; son secret est répandu;
ses gens sont fondus en larmes: je fus avec lui jusqu'à dix heures. Ne
blâmez point, mon enfant, ce que je sentis en rentrant chez moi: quelle
différence! quelle solitude! quelle tristesse! votre chambre, votre cabinet,
votre portrait! ne plus trouver cette aimable personne! M. de Grignan
comprend bien ce que je veux dire et ce que je sentis. Le lendemain, qui
était hier, je me trouvai tout éveillée à cinq heures; j'allai prendre Corbinelli
pour venir ici avec l'abbé. Il y pleut sans cesse, et je crains fort que vos
chemins de Bourgogne ne soient rompus. Nous lisons ici des maximes que
Corbinelli m'explique; il voudrait bien m'apprendre à gouverner mon cœur;
j'aurais beaucoup gagné à mon voyage, si j'en rapportais cette science. Je
m'en retourne demain; j'avais besoin de ce moment de repos pour remettre
un peu ma tête, et reprendre une espèce de contenance.
126.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 7 juin 1675.
Enfin, ma fille, me voilà réduite à faire mes délices de vos lettres: il est
vrai qu'elles sont d'un grand prix; mais quand je songe que c'était vous-
Page 257
même que j'avais, et que j'ai eue quinze mois de suite, je ne puis retourner
sur ce passé sans une grande tendresse et une grande douleur. Il y a des gens
qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié vous incommodait;
que cette grande attention à vouloir découvrir vos volontés, qui tout
naturellement devenaient les miennes, vous faisait assurément une grande
fadeur et un grand dégoût. Je ne sais, ma chère enfant, si cela est vrai; ce
que je puis vous dire, c'est qu'assurément je n'ai pas eu dessein de vous
donner cette sorte de peine. J'ai un peu suivi mon inclination, je l'avoue; et
je vous ai vue autant que je l'ai pu, parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir
sur moi pour me retrancher ce plaisir; mais je ne crois point vous avoir été
pesante. Enfin, ma fille, aimez au moins la confiance que j'ai en vous, et
croyez qu'on ne peut jamais être plus dénuée ni plus touchée que je le suis
en votre absence. La Providence m'a traitée bien rudement, et je me trouve
fort à plaindre de n'en savoir pas faire mon salut. Vous me dites des
merveilles de la conduite qu'il faut avoir pour se gouverner dans ces
occasions; j'écoute vos leçons, et je tâche d'en profiter. Je suis dans le train
de mes amies, je vais, je viens; mais quand je puis parler de vous, je suis
contente, et quelques larmes me font un soulagement nonpareil. Je sais les
lieux où je puis me donner cette liberté; vous jugez bien que, vous ayant
vue partout, il m'est difficile, dans ces commencements, de n'être pas
sensible à mille choses que je trouve en mon chemin. Je vis hier les Villars,
dont vous êtes révérée; nous étions en solitude aux Tuileries; j'avais dîné
chez M. le cardinal, où je trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y
causai avec l'abbé de Saint-Mihiel, à qui nous donnons, ce me semble,
comme en dépôt, la personne de Son Éminence; il me parut un fort honnête
homme, un esprit droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui,
qui le gouvernera même sur sa santé, et l'empêchera bien de prendre le feu
trop chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi; et ce sera encore un jour
douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de
Fontainebleau. Songez, ma fille, qu'il y a déjà quinze jours, et qu'ils vont
enfin, de quelque manière qu'on les passe. Tous ceux que vous m'avez
nommés apprendront votre souvenir avec bien de la joie; j'en suis mieux
reçue. Je verrai ce soir notre cardinal; il veut bien que je passe une heure ou
deux chez lui les soirs avant qu'il se couche, et que je profite ainsi du peu de
temps qui me reste. Corbinelli était ici quand j'ai reçu votre lettre; il a pris
beaucoup de part au plaisir que vous avez eu de confondre un jésuite: il
voudrait bien avoir été le témoin de votre victoire. Madame de la Troche a
sur ce passé sans une grande tendresse et une grande douleur. Il y a des gens
qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié vous incommodait;
que cette grande attention à vouloir découvrir vos volontés, qui tout
naturellement devenaient les miennes, vous faisait assurément une grande
fadeur et un grand dégoût. Je ne sais, ma chère enfant, si cela est vrai; ce
que je puis vous dire, c'est qu'assurément je n'ai pas eu dessein de vous
donner cette sorte de peine. J'ai un peu suivi mon inclination, je l'avoue; et
je vous ai vue autant que je l'ai pu, parce que je n'ai pas eu assez de pouvoir
sur moi pour me retrancher ce plaisir; mais je ne crois point vous avoir été
pesante. Enfin, ma fille, aimez au moins la confiance que j'ai en vous, et
croyez qu'on ne peut jamais être plus dénuée ni plus touchée que je le suis
en votre absence. La Providence m'a traitée bien rudement, et je me trouve
fort à plaindre de n'en savoir pas faire mon salut. Vous me dites des
merveilles de la conduite qu'il faut avoir pour se gouverner dans ces
occasions; j'écoute vos leçons, et je tâche d'en profiter. Je suis dans le train
de mes amies, je vais, je viens; mais quand je puis parler de vous, je suis
contente, et quelques larmes me font un soulagement nonpareil. Je sais les
lieux où je puis me donner cette liberté; vous jugez bien que, vous ayant
vue partout, il m'est difficile, dans ces commencements, de n'être pas
sensible à mille choses que je trouve en mon chemin. Je vis hier les Villars,
dont vous êtes révérée; nous étions en solitude aux Tuileries; j'avais dîné
chez M. le cardinal, où je trouvai bien mauvais de ne vous voir pas. J'y
causai avec l'abbé de Saint-Mihiel, à qui nous donnons, ce me semble,
comme en dépôt, la personne de Son Éminence; il me parut un fort honnête
homme, un esprit droit et tout plein de raison, qui a de la passion pour lui,
qui le gouvernera même sur sa santé, et l'empêchera bien de prendre le feu
trop chaud sur la pénitence. Ils partiront mardi; et ce sera encore un jour
douloureux pour moi, quoiqu'il ne puisse être comparé à celui de
Fontainebleau. Songez, ma fille, qu'il y a déjà quinze jours, et qu'ils vont
enfin, de quelque manière qu'on les passe. Tous ceux que vous m'avez
nommés apprendront votre souvenir avec bien de la joie; j'en suis mieux
reçue. Je verrai ce soir notre cardinal; il veut bien que je passe une heure ou
deux chez lui les soirs avant qu'il se couche, et que je profite ainsi du peu de
temps qui me reste. Corbinelli était ici quand j'ai reçu votre lettre; il a pris
beaucoup de part au plaisir que vous avez eu de confondre un jésuite: il
voudrait bien avoir été le témoin de votre victoire. Madame de la Troche a
Page 258
été charmée de ce que vous dites pour elle. Soyez en repos de ma santé, ma
chère enfant; je sais que vous n'entendez pas de raillerie là-dessus. Le
chevalier de Grignan est parfaitement guéri. Je m'en vais envoyer votre
lettre chez M. de Turenne. Nos frères sont à Saint-Germain; j'ai envie de
vous envoyer la lettre de la Garde; vous y verrez en gros la vie qu'on fait à
la cour. Le roi a fait ses dévotions à la Pentecôte: madame de Montespan les
a faites de son côté; sa vie est exemplaire; elle est très-occupée de ses
ouvriers, et va à Saint-Cloud, où elle joue au hoca[364].
A propos, les cheveux me dressèrent l'autre jour à la tête, quand le
coadjuteur me dit qu'en allant à Aix, il y avait trouvé M. de Grignan jouant
au hoca; quelle fureur! au nom de Dieu, ne le souffrez point; il faut que ce
soit là une de ces choses que vous devez obtenir, si l'on vous aime. J'espère
que Pauline se porte bien, puisque vous ne m'en parlez point; aimez-la pour
l'amour de son parrain (M. de la Garde). Madame de Coulanges a si bien
gouverné la princesse d'Harcourt, que c'est elle qui vous fait mille excuses
de ne s'être pas trouvée chez elle quand vous allâtes lui dire adieu: je vous
conseille de ne la point chicaner là-dessus. Ce que vous dites des arbres qui
changent est admirable; la persévérance de ceux de Provence est triste et
ennuyeuse[365]; il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. Corbinelli dit
qu'il n'y a que Dieu qui doive être immuable; toute autre immutabilité est
une imperfection: il était bien en train de discourir aujourd'hui. Madame de
la Troche et le prieur de Livry étaient ici: il s'est bien diverti à leur prouver
tous les attributs de la Divinité. Adieu, ma très-aimable, je vous embrasse;
mais quand pourrai-je vous embrasser de plus près? La vie est si courte! ah!
voilà sur quoi il ne faut pas s'arrêter: c'est maintenant vos lettres que
j'attends avec impatience.
127.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 12 juillet 1675.
C'est une des plus belles chasses qu'il est possible de voir, que celle que
nous faisons après M. de B... et M. de M... Ils courent, ils se relaissent, ils
se forlongent, ils rusent; mais nous sommes toujours sur la voie, nous avons
le nez bon, et nous les poursuivons toujours: si jamais nous les attrapons,
comme je l'espère, je vous assure qu'ils seront bien bourrés; et puis je vous
chère enfant; je sais que vous n'entendez pas de raillerie là-dessus. Le
chevalier de Grignan est parfaitement guéri. Je m'en vais envoyer votre
lettre chez M. de Turenne. Nos frères sont à Saint-Germain; j'ai envie de
vous envoyer la lettre de la Garde; vous y verrez en gros la vie qu'on fait à
la cour. Le roi a fait ses dévotions à la Pentecôte: madame de Montespan les
a faites de son côté; sa vie est exemplaire; elle est très-occupée de ses
ouvriers, et va à Saint-Cloud, où elle joue au hoca[364].
A propos, les cheveux me dressèrent l'autre jour à la tête, quand le
coadjuteur me dit qu'en allant à Aix, il y avait trouvé M. de Grignan jouant
au hoca; quelle fureur! au nom de Dieu, ne le souffrez point; il faut que ce
soit là une de ces choses que vous devez obtenir, si l'on vous aime. J'espère
que Pauline se porte bien, puisque vous ne m'en parlez point; aimez-la pour
l'amour de son parrain (M. de la Garde). Madame de Coulanges a si bien
gouverné la princesse d'Harcourt, que c'est elle qui vous fait mille excuses
de ne s'être pas trouvée chez elle quand vous allâtes lui dire adieu: je vous
conseille de ne la point chicaner là-dessus. Ce que vous dites des arbres qui
changent est admirable; la persévérance de ceux de Provence est triste et
ennuyeuse[365]; il vaut mieux reverdir que d'être toujours vert. Corbinelli dit
qu'il n'y a que Dieu qui doive être immuable; toute autre immutabilité est
une imperfection: il était bien en train de discourir aujourd'hui. Madame de
la Troche et le prieur de Livry étaient ici: il s'est bien diverti à leur prouver
tous les attributs de la Divinité. Adieu, ma très-aimable, je vous embrasse;
mais quand pourrai-je vous embrasser de plus près? La vie est si courte! ah!
voilà sur quoi il ne faut pas s'arrêter: c'est maintenant vos lettres que
j'attends avec impatience.
127.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 12 juillet 1675.
C'est une des plus belles chasses qu'il est possible de voir, que celle que
nous faisons après M. de B... et M. de M... Ils courent, ils se relaissent, ils
se forlongent, ils rusent; mais nous sommes toujours sur la voie, nous avons
le nez bon, et nous les poursuivons toujours: si jamais nous les attrapons,
comme je l'espère, je vous assure qu'ils seront bien bourrés; et puis je vous
Page 259
promets encore que, suivant le procédé noble des lévriers, nous les
laisserons là pour jamais, et n'y toucherons pas. Je vous manderai la fin de
tout ceci: je ne pense pas à quitter cette affaire; mais comme je vous
empêche, sur l'amitié, d'être le plus grand capitaine du monde, l'abbé (de
Coulanges) m'empêche d'être la personne la plus agitée et la plus occupée
de vos affaires: il m'efface par son activité; il est vrai qu'étant jointe à son
habileté, il doit battre plus de pays que moi; il le fait aussi, et dès sept
heures du matin il sort pour consulter les mots, les points et les virgules de
cette transaction. Au reste, il y a quelquefois des disputes avec
mademoiselle de Méri; mais savez-vous ce qui les cause? c'est assurément
l'exactitude de l'abbé, beaucoup plus que l'intérêt: mais quand l'arithmétique
est offensée, et que la règle de deux et deux font quatre est blessée en
quelque chose, le bon abbé est hors de lui; c'est son humeur, il le faut
prendre sur ce pied-là: d'un autre côté, mademoiselle de Méri a un style tout
différent; quand, par esprit ou par raison, elle soutient un parti, elle ne finit
plus, elle le pousse; l'abbé se sent suffoqué par un torrent de paroles; il se
met en colère, et en sort par faire l'oncle, et dire qu'on se taise: on lui dit
qu'il n'a point de politesse: politesse est un nouvel outrage, et tout est perdu;
on ne s'entend plus; il n'est plus question de l'affaire; ce sont les
circonstances qui sont devenues le principal: en même temps je me mets en
campagne, je vais à l'un, je vais à l'autre, comme le cuisinier de la
comédie[366]; je finis mieux, car on en rit, et, au bout du compte, que le
lendemain mademoiselle de Méri retourne au bon abbé, et lui demande son
avis; bonnement il le lui donnera et la servira; il a ses humeurs: quelqu'un
est-il parfait? Je vous réponds toujours d'une chose, c'est qu'il n'y aura qu'à
rire de leurs disputes, tant que j'en serai témoin.
Adieu, ma très-chère enfant, je ne sais point de nouvelles. Notre
cardinal se porte très-bien; écrivez-lui, et qu'il ne s'amuse point à ravauder
et répliquer à Rome; il faut qu'il obéisse, et qu'il use ses vieilles calottes,
comme dit le gros abbé (de Pontcarré), qui se plaint de votre silence. M. de
la Rochefoucauld vous mande que sa goutte est si parfaitement revenue,
qu'il croit que la pauvreté reviendra aussi; du moins il ne sent point le
plaisir d'être riche avec les douleurs qui le font mourir. Je vous embrasse
mille fois.
128.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
laisserons là pour jamais, et n'y toucherons pas. Je vous manderai la fin de
tout ceci: je ne pense pas à quitter cette affaire; mais comme je vous
empêche, sur l'amitié, d'être le plus grand capitaine du monde, l'abbé (de
Coulanges) m'empêche d'être la personne la plus agitée et la plus occupée
de vos affaires: il m'efface par son activité; il est vrai qu'étant jointe à son
habileté, il doit battre plus de pays que moi; il le fait aussi, et dès sept
heures du matin il sort pour consulter les mots, les points et les virgules de
cette transaction. Au reste, il y a quelquefois des disputes avec
mademoiselle de Méri; mais savez-vous ce qui les cause? c'est assurément
l'exactitude de l'abbé, beaucoup plus que l'intérêt: mais quand l'arithmétique
est offensée, et que la règle de deux et deux font quatre est blessée en
quelque chose, le bon abbé est hors de lui; c'est son humeur, il le faut
prendre sur ce pied-là: d'un autre côté, mademoiselle de Méri a un style tout
différent; quand, par esprit ou par raison, elle soutient un parti, elle ne finit
plus, elle le pousse; l'abbé se sent suffoqué par un torrent de paroles; il se
met en colère, et en sort par faire l'oncle, et dire qu'on se taise: on lui dit
qu'il n'a point de politesse: politesse est un nouvel outrage, et tout est perdu;
on ne s'entend plus; il n'est plus question de l'affaire; ce sont les
circonstances qui sont devenues le principal: en même temps je me mets en
campagne, je vais à l'un, je vais à l'autre, comme le cuisinier de la
comédie[366]; je finis mieux, car on en rit, et, au bout du compte, que le
lendemain mademoiselle de Méri retourne au bon abbé, et lui demande son
avis; bonnement il le lui donnera et la servira; il a ses humeurs: quelqu'un
est-il parfait? Je vous réponds toujours d'une chose, c'est qu'il n'y aura qu'à
rire de leurs disputes, tant que j'en serai témoin.
Adieu, ma très-chère enfant, je ne sais point de nouvelles. Notre
cardinal se porte très-bien; écrivez-lui, et qu'il ne s'amuse point à ravauder
et répliquer à Rome; il faut qu'il obéisse, et qu'il use ses vieilles calottes,
comme dit le gros abbé (de Pontcarré), qui se plaint de votre silence. M. de
la Rochefoucauld vous mande que sa goutte est si parfaitement revenue,
qu'il croit que la pauvreté reviendra aussi; du moins il ne sent point le
plaisir d'être riche avec les douleurs qui le font mourir. Je vous embrasse
mille fois.
128.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 260
A Paris, vendredi 19 juillet 1675.
Devinez d'où je vous écris, ma fille: c'est de chez M. de Pomponne;
vous vous en apercevrez par le petit mot que madame de Vins vous dira ici.
J'ai été avec elle, l'abbé Arnauld et d'Hacqueville, voir passer la procession
de Sainte-Geneviève; nous en sommes revenus de très-bonne heure, il
n'était que deux heures; bien des gens n'en reviendront que ce soir. Savez-
vous que c'est une belle chose que cette procession? Tous les différents
religieux, tous les prêtres des paroisses, tous les chanoines de Notre-Dame,
et M. l'archevêque pontificalement, qui va à pied, bénissant à droite et à
gauche jusqu'à la métropole; il n'a cependant que la main gauche; et à la
droite, c'est l'abbé de Sainte-Geneviève, nu-pieds, précédé de cent cinquante
religieux, nu-pieds aussi, avec sa crosse et sa mitre, comme l'archevêque, et
bénissant de même, mais modestement et dévotement, et à jeun, avec un air
de pénitence qui fait voir que c'est lui qui va dire la messe dans Notre-
Dame.
Le parlement en robes rouges, et toutes les compagnies supérieures,
suivent cette châsse, qui est brillante de pierreries, portée par vingt hommes
habillés de blanc, nu-pieds. On laisse en otage à Sainte-Geneviève le prévôt
des marchands et quatre conseillers, jusqu'à ce que ce précieux trésor y soit
revenu. Vous allez me demander pourquoi on a descendu cette châsse:
c'était pour faire cesser la pluie, et pour demander le chaud. L'un et l'autre
étaient arrivés au moment qu'on a eu ce dessein, de sorte que, comme c'est
en général pour nous apporter toutes sortes de biens, je crois que c'est à elle
que nous devons le retour du roi: il sera ici dimanche; je vous manderai
mercredi tout ce qui se peut mander. M. de la Trousse mène un détachement
de six mille hommes au maréchal de Créqui, pour aller joindre M. de
Turenne; la Fare et les autres demeurent avec les gendarmes-Dauphin dans
l'armée de M. le Prince. Voici les dames qui attendent leurs maris, au
prorata de leur impatience. L'autre jour Madame et madame de Monaco
prirent d'Hacqueville à l'hôtel de Gramont, pour s'en aller courir les rues
incognito, et se promener aux Tuileries: comme Madame n'est point sur le
pied d'être galante, elle se joue parfaitement bien de sa dignité. On attend à
toute heure madame de Toscane; c'est encore des biens de la châsse de
sainte Geneviève. Je vis hier une de vos lettres entre les mains de l'abbé de
Pontcarré; c'est la plus divine lettre du monde, il n'y a rien qui ne pique et
qui ne soit salé; il en a envoyé une copie à l'Éminence, car l'original est
Devinez d'où je vous écris, ma fille: c'est de chez M. de Pomponne;
vous vous en apercevrez par le petit mot que madame de Vins vous dira ici.
J'ai été avec elle, l'abbé Arnauld et d'Hacqueville, voir passer la procession
de Sainte-Geneviève; nous en sommes revenus de très-bonne heure, il
n'était que deux heures; bien des gens n'en reviendront que ce soir. Savez-
vous que c'est une belle chose que cette procession? Tous les différents
religieux, tous les prêtres des paroisses, tous les chanoines de Notre-Dame,
et M. l'archevêque pontificalement, qui va à pied, bénissant à droite et à
gauche jusqu'à la métropole; il n'a cependant que la main gauche; et à la
droite, c'est l'abbé de Sainte-Geneviève, nu-pieds, précédé de cent cinquante
religieux, nu-pieds aussi, avec sa crosse et sa mitre, comme l'archevêque, et
bénissant de même, mais modestement et dévotement, et à jeun, avec un air
de pénitence qui fait voir que c'est lui qui va dire la messe dans Notre-
Dame.
Le parlement en robes rouges, et toutes les compagnies supérieures,
suivent cette châsse, qui est brillante de pierreries, portée par vingt hommes
habillés de blanc, nu-pieds. On laisse en otage à Sainte-Geneviève le prévôt
des marchands et quatre conseillers, jusqu'à ce que ce précieux trésor y soit
revenu. Vous allez me demander pourquoi on a descendu cette châsse:
c'était pour faire cesser la pluie, et pour demander le chaud. L'un et l'autre
étaient arrivés au moment qu'on a eu ce dessein, de sorte que, comme c'est
en général pour nous apporter toutes sortes de biens, je crois que c'est à elle
que nous devons le retour du roi: il sera ici dimanche; je vous manderai
mercredi tout ce qui se peut mander. M. de la Trousse mène un détachement
de six mille hommes au maréchal de Créqui, pour aller joindre M. de
Turenne; la Fare et les autres demeurent avec les gendarmes-Dauphin dans
l'armée de M. le Prince. Voici les dames qui attendent leurs maris, au
prorata de leur impatience. L'autre jour Madame et madame de Monaco
prirent d'Hacqueville à l'hôtel de Gramont, pour s'en aller courir les rues
incognito, et se promener aux Tuileries: comme Madame n'est point sur le
pied d'être galante, elle se joue parfaitement bien de sa dignité. On attend à
toute heure madame de Toscane; c'est encore des biens de la châsse de
sainte Geneviève. Je vis hier une de vos lettres entre les mains de l'abbé de
Pontcarré; c'est la plus divine lettre du monde, il n'y a rien qui ne pique et
qui ne soit salé; il en a envoyé une copie à l'Éminence, car l'original est
Page 261
gardé comme la châsse. Adieu, ma très-chère et très-parfaitement aimée;
vous êtes si vraie, que je ne rabats rien sur tout ce que vous me dites de
votre tendresse; vous pouvez juger si j'en suis touchée.
129.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 24 juillet 1675.
Il fait bien chaud aujourd'hui, ma très-chère belle; et, au lieu de
m'inquiéter dans mon lit, la fantaisie m'a pris de me lever, quoiqu'il ne soit
que cinq heures du matin, pour causer un peu avec vous.
Le roi arriva dimanche matin à Versailles; la reine, madame de
Montespan et toutes les dames étaient allées dès le samedi reprendre tous
leurs appartements ordinaires: un moment après être arrivé, le roi alla faire
ses visites; la seule différence, c'est qu'on joue dans ces grands
appartements que vous connaissez. J'en saurai davantage ce soir avant que
de fermer ma lettre: ce qui fait que je suis si mal instruite de Versailles, c'est
que je revins hier au soir de Pomponne, où madame de Pomponne nous
avait engagés d'aller, d'Hacqueville et moi, avec tant d'empressement, que
nous n'avons pu ni voulu y manquer. M. de Pomponne, en vérité, fut aise de
nous voir: vous avez été célébrée, dans ce peu de temps, avec toute l'estime
et l'amitié imaginables: nous avons fort causé; une de nos folies a été de
souhaiter de découvrir tous les dessous de cartes de toutes les choses que
nous croyons voir et que nous ne voyons point, tout ce qui se passe dans les
familles, où nous trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage, du
mépris, au lieu de toutes les belles choses qu'on met au-dessus du panier, et
qui passent pour des vérités; je souhaitais un cabinet tout tapissé de dessous
de cartes au lieu de tableaux. Cette folie nous mena bien loin, et nous
divertit fort; nous voulions casser la tête à d'Hacqueville pour en avoir, et
nous trouvions plaisant d'imaginer que, de la plupart des choses que nous
croyons voir, on nous détromperait: vous pensez donc que cela est ainsi
dans une telle maison; vous pensez que l'on s'adore en cet endroit-là; tenez,
voyez: on s'y hait jusqu'à la fureur, et ainsi de tout le reste: vous pensez que
la cause d'un tel événement, c'est une telle chose; c'est le contraire: en un
mot, le petit démon qui nous tirerait les rideaux nous divertirait
extrêmement. Vous voyez bien, ma très-belle, qu'il faut avoir bien du loisir
vous êtes si vraie, que je ne rabats rien sur tout ce que vous me dites de
votre tendresse; vous pouvez juger si j'en suis touchée.
129.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 24 juillet 1675.
Il fait bien chaud aujourd'hui, ma très-chère belle; et, au lieu de
m'inquiéter dans mon lit, la fantaisie m'a pris de me lever, quoiqu'il ne soit
que cinq heures du matin, pour causer un peu avec vous.
Le roi arriva dimanche matin à Versailles; la reine, madame de
Montespan et toutes les dames étaient allées dès le samedi reprendre tous
leurs appartements ordinaires: un moment après être arrivé, le roi alla faire
ses visites; la seule différence, c'est qu'on joue dans ces grands
appartements que vous connaissez. J'en saurai davantage ce soir avant que
de fermer ma lettre: ce qui fait que je suis si mal instruite de Versailles, c'est
que je revins hier au soir de Pomponne, où madame de Pomponne nous
avait engagés d'aller, d'Hacqueville et moi, avec tant d'empressement, que
nous n'avons pu ni voulu y manquer. M. de Pomponne, en vérité, fut aise de
nous voir: vous avez été célébrée, dans ce peu de temps, avec toute l'estime
et l'amitié imaginables: nous avons fort causé; une de nos folies a été de
souhaiter de découvrir tous les dessous de cartes de toutes les choses que
nous croyons voir et que nous ne voyons point, tout ce qui se passe dans les
familles, où nous trouverions de la haine, de la jalousie, de la rage, du
mépris, au lieu de toutes les belles choses qu'on met au-dessus du panier, et
qui passent pour des vérités; je souhaitais un cabinet tout tapissé de dessous
de cartes au lieu de tableaux. Cette folie nous mena bien loin, et nous
divertit fort; nous voulions casser la tête à d'Hacqueville pour en avoir, et
nous trouvions plaisant d'imaginer que, de la plupart des choses que nous
croyons voir, on nous détromperait: vous pensez donc que cela est ainsi
dans une telle maison; vous pensez que l'on s'adore en cet endroit-là; tenez,
voyez: on s'y hait jusqu'à la fureur, et ainsi de tout le reste: vous pensez que
la cause d'un tel événement, c'est une telle chose; c'est le contraire: en un
mot, le petit démon qui nous tirerait les rideaux nous divertirait
extrêmement. Vous voyez bien, ma très-belle, qu'il faut avoir bien du loisir
Page 262
pour s'amuser à vous dire de telles bagatelles; voilà ce que c'est que de
s'éveiller matin: voilà comme fait M. de Marseille; j'aurais fait aujourd'hui
des visites aux flambeaux, si nous étions en hiver.
Vous avez donc toujours votre bise: ah! ma fille, qu'elle est ennuyeuse!
nous avons chaud nous autres, il n'y a plus qu'en Provence où l'on ait froid.
Je suis très-persuadée que notre châsse (de sainte Geneviève) a fait ce
changement; car, sans elle, nous apercevions comme vous que le procédé du
soleil et des saisons était changé; je crois que j'eusse trouvé, comme vous,
que c'était la vraie raison qui nous avait précipité tous ces jours auxquels
nous avions tant de regret: pour moi, mon enfant, j'en sentais une véritable
tristesse comme j'ai senti toute la joie de passer les étés et les hivers avec
vous; mais quand on a le déplaisir de voir ce temps passé, et passé pour
jamais, cela fait mourir: il faut mettre à la place de cette pensée l'espérance
de se revoir.
J'attends un peu de frais pour me purger, et un peu de paix en Bretagne
pour partir. Madame de Lavardin, madame de la Troche, M. d'Harouïs et
moi, nous consultons notre voyage, et nous ne voulons pas nous aller jeter
dans la fureur qui agite notre province; elle augmente tous les jours: ces
démons sont venus piller et brûler jusqu'auprès de Fougères; c'est un peu
trop près des Rochers. On a recommencé à piller un bureau à Rennes;
madame de Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait tous les
jours; on me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les plus sages l'ont
retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au Fort-Louis, que si les
troupes qu'il a demandées font un pas dans la province, madame de
Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il n'est cependant que trop vrai
qu'on doit envoyer des troupes, et on a raison de le faire; car, dans l'état où
sont les choses, il ne faut pas des remèdes anodins: mais ce ne serait pas
une sagesse de partir avant que de voir ce qui arrivera de cet extrême
désordre. On croit que la récolte pourra séparer toute cette belle assemblée;
car enfin il faut bien qu'ils ramassent leurs blés: ils sont six ou sept mille,
dont le plus habile n'entend pas un mot de français. M. Boucherat me
contait l'autre jour qu'un curé avait reçu devant ses paroissiens une pendule
qu'on lui envoyait de France; car c'est ainsi qu'ils disent: ils se mirent tous à
crier en leur langage, que c'était la gabelle, et qu'ils le voyaient fort bien. Le
curé habile leur dit sur le même ton: Point du tout, mes enfants, ce n'est
point la gabelle, vous ne vous y connaissez pas, c'est le jubilé; en même
s'éveiller matin: voilà comme fait M. de Marseille; j'aurais fait aujourd'hui
des visites aux flambeaux, si nous étions en hiver.
Vous avez donc toujours votre bise: ah! ma fille, qu'elle est ennuyeuse!
nous avons chaud nous autres, il n'y a plus qu'en Provence où l'on ait froid.
Je suis très-persuadée que notre châsse (de sainte Geneviève) a fait ce
changement; car, sans elle, nous apercevions comme vous que le procédé du
soleil et des saisons était changé; je crois que j'eusse trouvé, comme vous,
que c'était la vraie raison qui nous avait précipité tous ces jours auxquels
nous avions tant de regret: pour moi, mon enfant, j'en sentais une véritable
tristesse comme j'ai senti toute la joie de passer les étés et les hivers avec
vous; mais quand on a le déplaisir de voir ce temps passé, et passé pour
jamais, cela fait mourir: il faut mettre à la place de cette pensée l'espérance
de se revoir.
J'attends un peu de frais pour me purger, et un peu de paix en Bretagne
pour partir. Madame de Lavardin, madame de la Troche, M. d'Harouïs et
moi, nous consultons notre voyage, et nous ne voulons pas nous aller jeter
dans la fureur qui agite notre province; elle augmente tous les jours: ces
démons sont venus piller et brûler jusqu'auprès de Fougères; c'est un peu
trop près des Rochers. On a recommencé à piller un bureau à Rennes;
madame de Chaulnes est à demi morte des menaces qu'on lui fait tous les
jours; on me dit hier qu'elle était arrêtée, et que même les plus sages l'ont
retenue, et ont mandé à M. de Chaulnes, qui est au Fort-Louis, que si les
troupes qu'il a demandées font un pas dans la province, madame de
Chaulnes court risque d'être mise en pièces. Il n'est cependant que trop vrai
qu'on doit envoyer des troupes, et on a raison de le faire; car, dans l'état où
sont les choses, il ne faut pas des remèdes anodins: mais ce ne serait pas
une sagesse de partir avant que de voir ce qui arrivera de cet extrême
désordre. On croit que la récolte pourra séparer toute cette belle assemblée;
car enfin il faut bien qu'ils ramassent leurs blés: ils sont six ou sept mille,
dont le plus habile n'entend pas un mot de français. M. Boucherat me
contait l'autre jour qu'un curé avait reçu devant ses paroissiens une pendule
qu'on lui envoyait de France; car c'est ainsi qu'ils disent: ils se mirent tous à
crier en leur langage, que c'était la gabelle, et qu'ils le voyaient fort bien. Le
curé habile leur dit sur le même ton: Point du tout, mes enfants, ce n'est
point la gabelle, vous ne vous y connaissez pas, c'est le jubilé; en même
Page 263
temps les voilà à genoux: que dites-vous de l'esprit fin de ces messieurs?
Quoi qu'il en soit, il faut un peu voir ce que deviendra ce tourbillon: ce n'est
pas sans déplaisir que je retarde mon voyage; il est placé et rangé comme je
le désire; il ne peut être remis dans un autre temps, sans me déranger
beaucoup de desseins; mais vous savez ma dévotion pour la Providence; il
faut toujours en revenir là, et vivre au jour la journée: mes paroles sont
sages, comme vous voyez; mais très-souvent mes pensées ne le sont pas.
Vous devinez aisément qu'il y a un point où je ne puis me servir de la
résignation que je prêche aux autres.
Mademoiselle d'Eaubonne fut mariée avant-hier[367]. Votre frère voudrait
bien donner son guidon pour être colonel du régiment de Champagne; M.
de Grignan l'a été; mais toutes nos bonnes têtes ne sont pas trop d'avis qu'il
augmente sa dépense de quinze ou seize mille francs dans le temps où nous
sommes. Il est revenu une grande quantité de monde avec le roi: le grand
maître, messieurs de Soubise, Termes, Brancas, la Garde, Villars, le comte
de Fiesque; pour ce dernier, on est tenté de dire: di cortesia più che di
guerra amico: il n'y avait pas un mois qu'il était arrivé à l'armée. M. de
Pomponne dit qu'on ne peut jamais souhaiter la bataille de meilleur cœur, ni
vouloir être plus résolument que le roi au premier rang, lorsqu'on crut qu'on
serait obligé de la donner à Limbourg. Il nous conta des choses admirables
de la manière dont Sa Majesté vivait avec tout le monde, et surtout avec M.
le Prince et M. le Duc: tous ces détails sont fort agréables à entendre.
Au reste, ma fille, cette cassolette est venue; elle ressemble assez à un
jubilé[368]: elle pèse plus, et est beaucoup moins belle que nous ne pensions:
c'est une antique qui s'appelle donc une cassolette, mais rien n'est plus mal
travaillé; cependant c'est une vraie pièce à mettre à Grignan, et nullement à
Paris: notre bon cardinal a fait de cela comme de sa musique, qu'il loue,
sans s'y connaître; ce qu'il y a à faire, c'est de l'en remercier tout
bonnement, et ne pas lui donner la mortification de croire que l'on n'est pas
charmé de son présent: il ne faut pas aussi vous figurer que ce présent soit
autre chose, selon lui, qu'une pure bagatelle, dont le refus serait une très-
grande rudesse. Je m'en vais l'en remercier en attendant votre lettre. Quand
je vous ai proposé de lui conseiller de s'amuser à écrire son histoire, c'est
qu'on m'avait dit de le lui conseiller de mon côté, et que tous ses amis ont
voulu être soutenus, afin qu'il parût que tous ceux qui l'aiment sont dans le
même sentiment.
Quoi qu'il en soit, il faut un peu voir ce que deviendra ce tourbillon: ce n'est
pas sans déplaisir que je retarde mon voyage; il est placé et rangé comme je
le désire; il ne peut être remis dans un autre temps, sans me déranger
beaucoup de desseins; mais vous savez ma dévotion pour la Providence; il
faut toujours en revenir là, et vivre au jour la journée: mes paroles sont
sages, comme vous voyez; mais très-souvent mes pensées ne le sont pas.
Vous devinez aisément qu'il y a un point où je ne puis me servir de la
résignation que je prêche aux autres.
Mademoiselle d'Eaubonne fut mariée avant-hier[367]. Votre frère voudrait
bien donner son guidon pour être colonel du régiment de Champagne; M.
de Grignan l'a été; mais toutes nos bonnes têtes ne sont pas trop d'avis qu'il
augmente sa dépense de quinze ou seize mille francs dans le temps où nous
sommes. Il est revenu une grande quantité de monde avec le roi: le grand
maître, messieurs de Soubise, Termes, Brancas, la Garde, Villars, le comte
de Fiesque; pour ce dernier, on est tenté de dire: di cortesia più che di
guerra amico: il n'y avait pas un mois qu'il était arrivé à l'armée. M. de
Pomponne dit qu'on ne peut jamais souhaiter la bataille de meilleur cœur, ni
vouloir être plus résolument que le roi au premier rang, lorsqu'on crut qu'on
serait obligé de la donner à Limbourg. Il nous conta des choses admirables
de la manière dont Sa Majesté vivait avec tout le monde, et surtout avec M.
le Prince et M. le Duc: tous ces détails sont fort agréables à entendre.
Au reste, ma fille, cette cassolette est venue; elle ressemble assez à un
jubilé[368]: elle pèse plus, et est beaucoup moins belle que nous ne pensions:
c'est une antique qui s'appelle donc une cassolette, mais rien n'est plus mal
travaillé; cependant c'est une vraie pièce à mettre à Grignan, et nullement à
Paris: notre bon cardinal a fait de cela comme de sa musique, qu'il loue,
sans s'y connaître; ce qu'il y a à faire, c'est de l'en remercier tout
bonnement, et ne pas lui donner la mortification de croire que l'on n'est pas
charmé de son présent: il ne faut pas aussi vous figurer que ce présent soit
autre chose, selon lui, qu'une pure bagatelle, dont le refus serait une très-
grande rudesse. Je m'en vais l'en remercier en attendant votre lettre. Quand
je vous ai proposé de lui conseiller de s'amuser à écrire son histoire, c'est
qu'on m'avait dit de le lui conseiller de mon côté, et que tous ses amis ont
voulu être soutenus, afin qu'il parût que tous ceux qui l'aiment sont dans le
même sentiment.
Page 264
Madame la grande duchesse et madame de Sainte-Même[369] ont fort
parlé ici de votre beauté. J'aurais vu cette princesse, sans notre voyage de
Pomponne: tout le monde la trouve comme vous l'avez représentée, c'est-à-
dire d'une tristesse effroyable. Madame de Montmartre[370] alla s'emparer
d'elle à Fontainebleau: on lui prépare une affreuse prison.
Madame de Montlouet a la petite vérole; les regrets de sa fille sont
infinis; et la mère est au désespoir de ce que sa fille ne veut point la quitter
pour aller prendre l'air, comme on lui ordonne: pour de l'esprit, je pense
qu'elles n'en ont pas du plus fin; mais pour des sentiments, ma belle, c'est
tout comme chez nous, et aussi tendres et aussi naturels. Vous me dites des
choses si extrêmement bonnes sur votre amitié pour moi, et à quel rang
vous la mettez, qu'en vérité je n'ose entreprendre de vous dire combien j'en
suis touchée, et de joie, et de tendresse, et de reconnaissance; mais vous le
comprendrez aisément, puisque vous croyez savoir à quel point je vous
aime: le dessous de vos cartes est agréable pour moi. M. de Pomponne
disait, en demeurant d'accord que rien n'est général: «Il paraît que madame
de Sévigné aime passionnément madame de Grignan? Savez-vous le
dessous des cartes? voulez-vous que je vous le dise? c'est qu'elle l'aime
passionnément.» Il pourrait y ajouter, à mon éternelle gloire, et qu'elle en
est aimée.
J'ai le paquet de vos soies; je voudrais bien trouver quelqu'un qui vous
le portât; il est trop petit pour les voitures, et trop gros pour la poste: je crois
que j'en pourrais dire autant de cette lettre. Adieu, ma très-aimable et très-
chère enfant; je ne puis jamais vous trop aimer: quelques peines qui soient
attachées à cette tendresse, celle que vous avez pour moi mériterait encore
plus, s'il était possible.
130.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
A Paris, ce 31 juillet 1675.
C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des
plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de
Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé
que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles: le roi en a
été affligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du
parlé ici de votre beauté. J'aurais vu cette princesse, sans notre voyage de
Pomponne: tout le monde la trouve comme vous l'avez représentée, c'est-à-
dire d'une tristesse effroyable. Madame de Montmartre[370] alla s'emparer
d'elle à Fontainebleau: on lui prépare une affreuse prison.
Madame de Montlouet a la petite vérole; les regrets de sa fille sont
infinis; et la mère est au désespoir de ce que sa fille ne veut point la quitter
pour aller prendre l'air, comme on lui ordonne: pour de l'esprit, je pense
qu'elles n'en ont pas du plus fin; mais pour des sentiments, ma belle, c'est
tout comme chez nous, et aussi tendres et aussi naturels. Vous me dites des
choses si extrêmement bonnes sur votre amitié pour moi, et à quel rang
vous la mettez, qu'en vérité je n'ose entreprendre de vous dire combien j'en
suis touchée, et de joie, et de tendresse, et de reconnaissance; mais vous le
comprendrez aisément, puisque vous croyez savoir à quel point je vous
aime: le dessous de vos cartes est agréable pour moi. M. de Pomponne
disait, en demeurant d'accord que rien n'est général: «Il paraît que madame
de Sévigné aime passionnément madame de Grignan? Savez-vous le
dessous des cartes? voulez-vous que je vous le dise? c'est qu'elle l'aime
passionnément.» Il pourrait y ajouter, à mon éternelle gloire, et qu'elle en
est aimée.
J'ai le paquet de vos soies; je voudrais bien trouver quelqu'un qui vous
le portât; il est trop petit pour les voitures, et trop gros pour la poste: je crois
que j'en pourrais dire autant de cette lettre. Adieu, ma très-aimable et très-
chère enfant; je ne puis jamais vous trop aimer: quelques peines qui soient
attachées à cette tendresse, celle que vous avez pour moi mériterait encore
plus, s'il était possible.
130.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
A Paris, ce 31 juillet 1675.
C'est à vous que je m'adresse, mon cher comte, pour vous écrire une des
plus fâcheuses pertes qui pût arriver en France; c'est la mort de M. de
Turenne, dont je suis assurée que vous serez aussi touché et aussi désolé
que nous le sommes ici. Cette nouvelle arriva lundi à Versailles: le roi en a
été affligé, comme on doit l'être de la mort du plus grand capitaine et du
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plus honnête homme du monde; toute la cour fut en larmes, et M. de
Condom pensa s'évanouir. On était près d'aller se divertir à Fontainebleau,
tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement: tout ce
quartier où il a logé[371], et tout Paris, et tout le peuple, était dans le trouble
et dans l'émotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je
vous envoie une très-bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa
mort. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les
gens du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa
gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis
devant lui; et le 27, qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour
observer leur marche: son dessein était de donner sur l'arrière-garde, et il
mandait au roi à midi que, dans cette pensée, il avait envoyé dire à Brissac
qu'on fit les prières de quarante heures. Il mande la mort du jeune
d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi la suite de
cette entreprise: il cachette sa lettre, et l'envoie à deux heures. Il va sur cette
petite colline avec huit ou dix personnes: on tire de loin à l'aventure un
malheureux coup de canon, qui le coupe par le milieu du corps, et vous
pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée: le courrier part à
l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai dit; de sorte qu'à une heure l'une
de l'autre, le roi eut une lettre de M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il
est arrivé depuis un gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées
sont assez près l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de
son oncle, et que rien ne peut être comparable à la violente affliction de
toute cette armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d'y courir
en poste, en attendant M. le Prince, qui doit y aller; mais comme sa santé
est assez mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet
entre-temps: c'est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince;
Dieu veuille qu'il en revienne! M. de Luxembourg demeure en Flandre pour
y commander en chef: les lieutenants généraux de M. le Prince sont MM. de
Duras et de la Feuillade. Le maréchal de Créqui demeure où il est. Dès le
lendemain de cette nouvelle, M. de Louvois proposa au roi de réparer cette
perte en faisant huit généraux au lieu d'un, c'est y gagner[372]. En même
temps on fit huit maréchaux de France, savoir: M. de Rochefort[373], à qui les
autres doivent un remercîment; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade,
d'Estrades, Navailles, Schomberg et Vivonne; en voilà huit bien comptés: je
vous laisse méditer sur cet endroit. Le grand maître[374] était au désespoir, on
l'a fait duc; mais que lui donne cette dignité? Il a les honneurs du Louvre
Condom pensa s'évanouir. On était près d'aller se divertir à Fontainebleau,
tout a été rompu; jamais un homme n'a été regretté si sincèrement: tout ce
quartier où il a logé[371], et tout Paris, et tout le peuple, était dans le trouble
et dans l'émotion; chacun parlait et s'attroupait pour regretter ce héros. Je
vous envoie une très-bonne relation de ce qu'il a fait quelques jours avant sa
mort. C'est après trois mois d'une conduite toute miraculeuse, et que les
gens du métier ne se lassent point d'admirer, qu'arrive le dernier jour de sa
gloire et de sa vie. Il avait le plaisir de voir décamper l'armée des ennemis
devant lui; et le 27, qui était samedi, il alla sur une petite hauteur pour
observer leur marche: son dessein était de donner sur l'arrière-garde, et il
mandait au roi à midi que, dans cette pensée, il avait envoyé dire à Brissac
qu'on fit les prières de quarante heures. Il mande la mort du jeune
d'Hocquincourt, et qu'il enverra un courrier pour apprendre au roi la suite de
cette entreprise: il cachette sa lettre, et l'envoie à deux heures. Il va sur cette
petite colline avec huit ou dix personnes: on tire de loin à l'aventure un
malheureux coup de canon, qui le coupe par le milieu du corps, et vous
pouvez penser les cris et les pleurs de cette armée: le courrier part à
l'instant, il arriva lundi, comme je vous ai dit; de sorte qu'à une heure l'une
de l'autre, le roi eut une lettre de M. de Turenne, et la nouvelle de sa mort. Il
est arrivé depuis un gentilhomme de M. de Turenne, qui dit que les armées
sont assez près l'une de l'autre; que M. de Lorges commande à la place de
son oncle, et que rien ne peut être comparable à la violente affliction de
toute cette armée. Le roi a ordonné en même temps à M. le Duc d'y courir
en poste, en attendant M. le Prince, qui doit y aller; mais comme sa santé
est assez mauvaise, et que le chemin est long, tout est à craindre dans cet
entre-temps: c'est une cruelle chose que cette fatigue pour M. le Prince;
Dieu veuille qu'il en revienne! M. de Luxembourg demeure en Flandre pour
y commander en chef: les lieutenants généraux de M. le Prince sont MM. de
Duras et de la Feuillade. Le maréchal de Créqui demeure où il est. Dès le
lendemain de cette nouvelle, M. de Louvois proposa au roi de réparer cette
perte en faisant huit généraux au lieu d'un, c'est y gagner[372]. En même
temps on fit huit maréchaux de France, savoir: M. de Rochefort[373], à qui les
autres doivent un remercîment; MM. de Luxembourg, Duras, la Feuillade,
d'Estrades, Navailles, Schomberg et Vivonne; en voilà huit bien comptés: je
vous laisse méditer sur cet endroit. Le grand maître[374] était au désespoir, on
l'a fait duc; mais que lui donne cette dignité? Il a les honneurs du Louvre
Page 266
par sa charge, il ne passera point au parlement à cause des conséquences; et
sa femme ne veut de tabouret qu'à Bouillé[375]: cependant c'est une grâce; et
s'il était veuf, il pourrait épouser quelque jeune veuve. Vous savez la haine
du comte de Gramont pour Rochefort; je le vis hier, il est enragé; il lui a
écrit, et l'a dit au roi. Voici la lettre:
Monseigneur,
La faveur l'a pu faire autant que le mérite[376].
C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage.
Le comte de Gramont.
Adieu, Rochefort.
Je crois que vous trouverez ce compliment comme on l'a trouvé ici. Il y
a un almanach que j'ai vu, c'est de Milan; on y lit au mois de juillet: Mort
subite d'un grand; et au mois d'août: Ah! que vois-je? On est ici dans des
craintes continuelles: cependant nos six mille hommes sont partis pour
abîmer notre Bretagne; ce sont deux Provençaux[377] qui ont cette
commission. M. de Pomponne a recommandé nos pauvres terres. M. de
Chaulnes et M. de Lavardin sont au désespoir: voilà ce qui s'appelle des
dégoûts. Si jamais vous faites les fous, je ne souhaite pas qu'on vous envoie
des Bretons pour vous corriger: admirez combien mon cœur est éloigné de
toute vengeance. Voilà, mon cher comte, tout ce que nous savons jusqu'à
l'heure qu'il est: en récompense d'une très-aimable lettre, je vous en écris
une qui vous donnera du déplaisir; j'en suis en vérité aussi fâchée que vous.
Nous avons passé tout l'hiver à entendre conter les divines perfections de ce
héros: jamais un homme n'a été si près d'être parfait; et plus on le
connaissait, plus on l'aimait, et plus on le regrette. Adieu, monsieur et
madame, je vous embrasse mille fois. Je vous plains de n'avoir personne à
qui parler de cette grande nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce
qu'on pense là-dessus. Si vous êtes fâchés, vous êtes comme nous sommes
ici.
131.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
sa femme ne veut de tabouret qu'à Bouillé[375]: cependant c'est une grâce; et
s'il était veuf, il pourrait épouser quelque jeune veuve. Vous savez la haine
du comte de Gramont pour Rochefort; je le vis hier, il est enragé; il lui a
écrit, et l'a dit au roi. Voici la lettre:
Monseigneur,
La faveur l'a pu faire autant que le mérite[376].
C'est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage.
Le comte de Gramont.
Adieu, Rochefort.
Je crois que vous trouverez ce compliment comme on l'a trouvé ici. Il y
a un almanach que j'ai vu, c'est de Milan; on y lit au mois de juillet: Mort
subite d'un grand; et au mois d'août: Ah! que vois-je? On est ici dans des
craintes continuelles: cependant nos six mille hommes sont partis pour
abîmer notre Bretagne; ce sont deux Provençaux[377] qui ont cette
commission. M. de Pomponne a recommandé nos pauvres terres. M. de
Chaulnes et M. de Lavardin sont au désespoir: voilà ce qui s'appelle des
dégoûts. Si jamais vous faites les fous, je ne souhaite pas qu'on vous envoie
des Bretons pour vous corriger: admirez combien mon cœur est éloigné de
toute vengeance. Voilà, mon cher comte, tout ce que nous savons jusqu'à
l'heure qu'il est: en récompense d'une très-aimable lettre, je vous en écris
une qui vous donnera du déplaisir; j'en suis en vérité aussi fâchée que vous.
Nous avons passé tout l'hiver à entendre conter les divines perfections de ce
héros: jamais un homme n'a été si près d'être parfait; et plus on le
connaissait, plus on l'aimait, et plus on le regrette. Adieu, monsieur et
madame, je vous embrasse mille fois. Je vous plains de n'avoir personne à
qui parler de cette grande nouvelle; il est naturel de communiquer tout ce
qu'on pense là-dessus. Si vous êtes fâchés, vous êtes comme nous sommes
ici.
131.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 267
A Paris, vendredi 2 août 1675.
Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous aurez
de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon est inconsolable: il
apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de Louvigny, qui voulut
être le premier à lui faire son compliment; il arrêta son carrosse, comme il
revenait de Pontoise à Versailles: le cardinal ne comprit rien à ce discours;
comme le gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit
courir après, et sut ainsi cette terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à
Pontoise, où il a été deux jours sans manger, dans des pleurs et dans des cris
continuels. Madame de Guénégaud et Cavoye l'ont été voir; ils ne sont pas
moins affligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon: je lui
dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le
touche, et par l'admiration que vous aviez pour le héros. N'oubliez pas de
lui écrire: il me paraît que vous écrivez très-bien sur toutes sortes de sujets:
pour celui-ci, il n'y a qu'à laisser aller sa plume. On paraît fort touché dans
Paris de cette grande mort. Nous attendons avec transissement le courrier
d'Allemagne; Montecuculli, qui s'en allait, sera bien revenu sur ses pas, et
prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats faisaient
des cris qui s'entendaient de deux lieues; nulle considération ne les pouvait
retenir; ils criaient qu'on les menât au combat; qu'ils voulaient venger la
mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, de leur défenseur;
qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais qu'ils vengeraient bien sa mort;
qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat.
Ceci est d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne, et qui est venu parler
au roi; il a toujours été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis, et
les détails de la mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers
du corps; vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! cependant
le reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il
serra la main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce
Boisguyot (c'est ce gentilhomme) ne le quitta point qu'on ne l'eût porté sans
bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était à près d'une demi-
lieue de là; jugez de son désespoir, c'est lui qui perd tout, et qui demeure
chargé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de M. le
Prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi, je pense mille fois le
jour au chevalier de Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse soutenir
cette perte sans perdre la raison: tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont
fort à plaindre.
Je pense toujours, ma fille, à l'étonnement et à la douleur que vous aurez
de la mort de M. de Turenne. Le cardinal de Bouillon est inconsolable: il
apprit cette nouvelle par un gentilhomme de M. de Louvigny, qui voulut
être le premier à lui faire son compliment; il arrêta son carrosse, comme il
revenait de Pontoise à Versailles: le cardinal ne comprit rien à ce discours;
comme le gentilhomme s'aperçut de son ignorance, il s'enfuit; le cardinal fit
courir après, et sut ainsi cette terrible mort; il s'évanouit; on le ramena à
Pontoise, où il a été deux jours sans manger, dans des pleurs et dans des cris
continuels. Madame de Guénégaud et Cavoye l'ont été voir; ils ne sont pas
moins affligés que lui. Je viens de lui écrire un billet qui m'a paru bon: je lui
dis par avance votre affliction, et par l'intérêt que vous prenez à ce qui le
touche, et par l'admiration que vous aviez pour le héros. N'oubliez pas de
lui écrire: il me paraît que vous écrivez très-bien sur toutes sortes de sujets:
pour celui-ci, il n'y a qu'à laisser aller sa plume. On paraît fort touché dans
Paris de cette grande mort. Nous attendons avec transissement le courrier
d'Allemagne; Montecuculli, qui s'en allait, sera bien revenu sur ses pas, et
prétendra bien profiter de cette conjoncture. On dit que les soldats faisaient
des cris qui s'entendaient de deux lieues; nulle considération ne les pouvait
retenir; ils criaient qu'on les menât au combat; qu'ils voulaient venger la
mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, de leur défenseur;
qu'avec lui ils ne craignaient rien, mais qu'ils vengeraient bien sa mort;
qu'on les laissât faire, qu'ils étaient furieux, et qu'on les menât au combat.
Ceci est d'un gentilhomme qui était à M. de Turenne, et qui est venu parler
au roi; il a toujours été baigné de larmes en racontant ce que je vous dis, et
les détails de la mort de son maître. M. de Turenne reçut le coup au travers
du corps; vous pouvez penser s'il tomba de cheval et s'il mourut! cependant
le reste des esprits fit qu'il se traîna la longueur d'un pas, et que même il
serra la main par convulsion; et puis on jeta un manteau sur son corps. Ce
Boisguyot (c'est ce gentilhomme) ne le quitta point qu'on ne l'eût porté sans
bruit dans la plus prochaine maison. M. de Lorges était à près d'une demi-
lieue de là; jugez de son désespoir, c'est lui qui perd tout, et qui demeure
chargé de l'armée et de tous les événements jusqu'à l'arrivée de M. le
Prince, qui a vingt-deux jours de marche. Pour moi, je pense mille fois le
jour au chevalier de Grignan, et je ne m'imagine pas qu'il puisse soutenir
cette perte sans perdre la raison: tous ceux qu'aimait M. de Turenne sont
fort à plaindre.
Page 268
Le roi disait hier en parlant des huit nouveaux maréchaux: Si Gadagne
avait eu patience, il serait du nombre; mais il s'est retiré, il s'est impatienté,
c'est bien fait. On dit que le comte d'Estrées cherche à vendre sa charge; il
est du nombre des désespérés de n'avoir point le bâton. Devinez ce que fait
Coulanges; il copie mot à mot, et sans s'incommoder, toutes les nouvelles
que je vous écris. Je vous ai mandé comme le grand maître[378] est duc; il
n'ose se plaindre; il sera maréchal de France à la première voiture; et la
manière dont le roi lui a parlé passe de bien loin l'honneur qu'il a reçu. Sa
Majesté lui dit de donner à Pomponne son nom et ses qualités; il répondit:
Sire, je lui donnerai le brevet de mon grand-père: il n'aura qu'à le faire
copier. Il faut lui faire un compliment. M. de Grignan en a beaucoup à faire,
et peut-être des ennemis; car ils prétendent du monseigneur, et c'est une
injustice qu'on ne peut leur faire comprendre.
Je reviens à M. de Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de
Retz, lui dit: «Monsieur, je ne suis point un diseur; mais je vous prie de
croire sérieusement que, sans ces affaires-ci, où peut-être on a besoin de
moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole que, si j'en
reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple,
quelque temps entre la vie et la mort.» Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne
l'a dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera sensiblement touché de
cette perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous lassez point d'en
entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne peut
trop savoir de détails. J'embrasse M. de Grignan: je vous souhaiterais
quelqu'un à tous deux avec qui vous puissiez parler de M. de Turenne: les
Villars vous adorent; Villars est revenu; mais Saint-Géran et sa tête sont
demeurés: sa femme espérait qu'on aurait quelque pitié de lui, et qu'on le
ramènerait. Je crois que la Garde vous mande le dessein qu'il a de vous aller
voir: j'ai bien envie de lui dire adieu pour ce voyage; le mien, comme vous
savez, est un peu différé: il faut voir l'effet que fera dans notre pays la
marche de six mille hommes commandés par deux Provençaux. Il est bien
dur à M. de Lavardin d'avoir acheté une charge quatre cent mille francs,
pour obéir à M. de Forbin; car encore M. de Chaulnes conserve l'ombre du
commandement. Madame de Lavardin et M. d'Harouïs sont mes boussoles:
ne soyez point en peine de moi, ma très-chère, ni de ma santé; je me
purgerai après le plein de la lune, et quand on aura des nouvelles
d'Allemagne. Adieu, ma chère enfant; je vous aime si passionnément, que je
avait eu patience, il serait du nombre; mais il s'est retiré, il s'est impatienté,
c'est bien fait. On dit que le comte d'Estrées cherche à vendre sa charge; il
est du nombre des désespérés de n'avoir point le bâton. Devinez ce que fait
Coulanges; il copie mot à mot, et sans s'incommoder, toutes les nouvelles
que je vous écris. Je vous ai mandé comme le grand maître[378] est duc; il
n'ose se plaindre; il sera maréchal de France à la première voiture; et la
manière dont le roi lui a parlé passe de bien loin l'honneur qu'il a reçu. Sa
Majesté lui dit de donner à Pomponne son nom et ses qualités; il répondit:
Sire, je lui donnerai le brevet de mon grand-père: il n'aura qu'à le faire
copier. Il faut lui faire un compliment. M. de Grignan en a beaucoup à faire,
et peut-être des ennemis; car ils prétendent du monseigneur, et c'est une
injustice qu'on ne peut leur faire comprendre.
Je reviens à M. de Turenne, qui, en disant adieu à M. le cardinal de
Retz, lui dit: «Monsieur, je ne suis point un diseur; mais je vous prie de
croire sérieusement que, sans ces affaires-ci, où peut-être on a besoin de
moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole que, si j'en
reviens, je ne mourrai pas sur le coffre, et je mettrai, à votre exemple,
quelque temps entre la vie et la mort.» Je tiens cela de d'Hacqueville, qui ne
l'a dit que depuis deux jours. Notre cardinal sera sensiblement touché de
cette perte. Il me semble, ma fille, que vous ne vous lassez point d'en
entendre parler: nous sommes convenus qu'il y a des choses dont on ne peut
trop savoir de détails. J'embrasse M. de Grignan: je vous souhaiterais
quelqu'un à tous deux avec qui vous puissiez parler de M. de Turenne: les
Villars vous adorent; Villars est revenu; mais Saint-Géran et sa tête sont
demeurés: sa femme espérait qu'on aurait quelque pitié de lui, et qu'on le
ramènerait. Je crois que la Garde vous mande le dessein qu'il a de vous aller
voir: j'ai bien envie de lui dire adieu pour ce voyage; le mien, comme vous
savez, est un peu différé: il faut voir l'effet que fera dans notre pays la
marche de six mille hommes commandés par deux Provençaux. Il est bien
dur à M. de Lavardin d'avoir acheté une charge quatre cent mille francs,
pour obéir à M. de Forbin; car encore M. de Chaulnes conserve l'ombre du
commandement. Madame de Lavardin et M. d'Harouïs sont mes boussoles:
ne soyez point en peine de moi, ma très-chère, ni de ma santé; je me
purgerai après le plein de la lune, et quand on aura des nouvelles
d'Allemagne. Adieu, ma chère enfant; je vous aime si passionnément, que je
Page 269
ne pense pas qu'on puisse aller plus loin; si quelqu'un souhaitait mon amitié,
il devrait être content que je l'aimasse seulement autant que j'aime votre
portrait.
132.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, le 6 août 1675.
Je ne vous parle plus du départ de ma fille, quoique j'y pense toujours,
et que je ne puisse jamais bien m'accoutumer à vivre sans elle: mais ce
chagrin ne doit être que pour moi. Vous me demandez où je suis, comment
je me porte, et à quoi je m'amuse. Je suis à Paris, je me porte bien, et je
m'amuse à des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique, je veux
l'étendre. Je serais en Bretagne, où j'ai mille affaires, sans les mouvements
de cette province, qui la rendent peu sûre. Il y va six mille hommes
commandés par M. de Forbin. La question est de savoir l'effet de cette
punition. Je l'attends; et si le repentir prend à ces mutins, et qu'ils rentrent
dans leur devoir, je reprendrai le fil de mon voyage, et j'y passerai une
partie de l'hiver.
J'ai bien eu des vapeurs; et cette belle santé, que vous avez vue si
triomphante, a reçu quelques attaques dont je me suis trouvée humiliée,
comme si j'avais reçu un affront.
Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six
amies dont la société plaît, et à mille devoirs à quoi on est obligée, et ce
n'est pas une petite affaire. Mais ce qui me fâche, c'est qu'en ne faisant rien
les jours se passent, et l'on vieillit, et l'on meurt. Je trouve cela bien
mauvais. La vie est trop courte: à peine avons-nous passé la jeunesse, que
nous nous trouvons dans la vieillesse. Je voudrais qu'on eût cent ans
d'assurés, et le reste dans l'incertitude. Ne le voulez-vous pas aussi, mon
cousin? Mais comment pourrions-nous faire? Ma nièce sera de mon avis,
selon le bonheur ou le malheur qu'elle trouvera dans son mariage: elle nous
en dira des nouvelles, ou elle ne nous en dira pas. Quoi qu'il en soit, je sais
bien qu'il n'y a point de douceur, de commodité, ni d'agrément, que je ne lui
souhaite dans ce changement de condition. J'en parle quelquefois avec ma
nièce la religieuse; je la trouve très-agréable, et d'une sorte d'esprit qui fait
fort bien souvenir de vous. Selon moi, je ne puis la louer davantage.
il devrait être content que je l'aimasse seulement autant que j'aime votre
portrait.
132.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, le 6 août 1675.
Je ne vous parle plus du départ de ma fille, quoique j'y pense toujours,
et que je ne puisse jamais bien m'accoutumer à vivre sans elle: mais ce
chagrin ne doit être que pour moi. Vous me demandez où je suis, comment
je me porte, et à quoi je m'amuse. Je suis à Paris, je me porte bien, et je
m'amuse à des bagatelles. Mais ce style est un peu laconique, je veux
l'étendre. Je serais en Bretagne, où j'ai mille affaires, sans les mouvements
de cette province, qui la rendent peu sûre. Il y va six mille hommes
commandés par M. de Forbin. La question est de savoir l'effet de cette
punition. Je l'attends; et si le repentir prend à ces mutins, et qu'ils rentrent
dans leur devoir, je reprendrai le fil de mon voyage, et j'y passerai une
partie de l'hiver.
J'ai bien eu des vapeurs; et cette belle santé, que vous avez vue si
triomphante, a reçu quelques attaques dont je me suis trouvée humiliée,
comme si j'avais reçu un affront.
Pour ma vie, vous la connaissez aussi. On la passe avec cinq ou six
amies dont la société plaît, et à mille devoirs à quoi on est obligée, et ce
n'est pas une petite affaire. Mais ce qui me fâche, c'est qu'en ne faisant rien
les jours se passent, et l'on vieillit, et l'on meurt. Je trouve cela bien
mauvais. La vie est trop courte: à peine avons-nous passé la jeunesse, que
nous nous trouvons dans la vieillesse. Je voudrais qu'on eût cent ans
d'assurés, et le reste dans l'incertitude. Ne le voulez-vous pas aussi, mon
cousin? Mais comment pourrions-nous faire? Ma nièce sera de mon avis,
selon le bonheur ou le malheur qu'elle trouvera dans son mariage: elle nous
en dira des nouvelles, ou elle ne nous en dira pas. Quoi qu'il en soit, je sais
bien qu'il n'y a point de douceur, de commodité, ni d'agrément, que je ne lui
souhaite dans ce changement de condition. J'en parle quelquefois avec ma
nièce la religieuse; je la trouve très-agréable, et d'une sorte d'esprit qui fait
fort bien souvenir de vous. Selon moi, je ne puis la louer davantage.
Page 270
Au reste, vous êtes un très-bon almanach: vous avez prévu en homme
du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne; mais vous n'avez
pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon tiré au hasard, qui le
prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la Providence, je
vois ce canon chargé de toute éternité[379]. Je vois que tout y conduit M. de
Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour lui, en supposant sa
conscience en bon état. Que lui faut-il? Il meurt au milieu de sa gloire. Sa
réputation ne pouvait plus augmenter; il jouissait même en ce moment du
plaisir de voir retirer les ennemis, et voyait le fruit de sa conduite depuis
trois mois. Quelquefois, à force de vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de
couper dans le vif, principalement pour les héros, dont toutes les actions
sont si observées. Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles
Sainte-Marguerite ou le secours de Casal, et le maréchal du Plessis-Praslin
après la bataille de Rhetel, n'auraient-ils pas été plus glorieux? M. de
Turenne n'a point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien? Vous
savez la douleur générale pour cette perte, et les huit maréchaux de France
nouveaux.
Vaubrun a été tué à ce dernier combat, qui comble M. de Lorges de
gloire; il en faut voir la fin. Nous sommes toujours transis de peur, jusqu'à
ce que nous sachions si nos troupes ont repassé le Rhin. Alors, comme
disent les soldats, nous serons pêle-mêle, la rivière entre deux. La pauvre
Madelonne[380] est dans son château de Provence. Quelle destinée!
Providence! Providence! Adieu, mon cher comte; adieu, ma très-chère
nièce. Je fais mille amitiés à M. et à madame de Toulongeon. Je l'aime fort,
cette petite comtesse. Je ne fus pas un quart d'heure à Montelon, que nous
étions comme si nous nous fussions connues toute notre vie; c'est qu'elle a
de la facilité dans l'esprit, et que nous n'avions point de temps à perdre.
Mon fils est demeuré en Flandre; il n'ira point en Allemagne. J'ai pensé à
vous mille fois depuis tout ceci; adieu.
133.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 9 août 1675.
Comme je ne vous écrivis qu'un petit billet mercredi, j'oubliai plusieurs
choses que j'avais à vous dire. M. Boucherat me manda lundi au soir que M.
du métier tout ce qui est arrivé du côté de l'Allemagne; mais vous n'avez
pas vu la mort de M. de Turenne, ni ce coup de canon tiré au hasard, qui le
prend seul entre dix ou douze. Pour moi, qui vois en tout la Providence, je
vois ce canon chargé de toute éternité[379]. Je vois que tout y conduit M. de
Turenne, et je n'y trouve rien de funeste pour lui, en supposant sa
conscience en bon état. Que lui faut-il? Il meurt au milieu de sa gloire. Sa
réputation ne pouvait plus augmenter; il jouissait même en ce moment du
plaisir de voir retirer les ennemis, et voyait le fruit de sa conduite depuis
trois mois. Quelquefois, à force de vivre, l'étoile pâlit. Il est plus sûr de
couper dans le vif, principalement pour les héros, dont toutes les actions
sont si observées. Si le comte d'Harcourt fût mort après la prise des îles
Sainte-Marguerite ou le secours de Casal, et le maréchal du Plessis-Praslin
après la bataille de Rhetel, n'auraient-ils pas été plus glorieux? M. de
Turenne n'a point senti la mort; comptez-vous encore cela pour rien? Vous
savez la douleur générale pour cette perte, et les huit maréchaux de France
nouveaux.
Vaubrun a été tué à ce dernier combat, qui comble M. de Lorges de
gloire; il en faut voir la fin. Nous sommes toujours transis de peur, jusqu'à
ce que nous sachions si nos troupes ont repassé le Rhin. Alors, comme
disent les soldats, nous serons pêle-mêle, la rivière entre deux. La pauvre
Madelonne[380] est dans son château de Provence. Quelle destinée!
Providence! Providence! Adieu, mon cher comte; adieu, ma très-chère
nièce. Je fais mille amitiés à M. et à madame de Toulongeon. Je l'aime fort,
cette petite comtesse. Je ne fus pas un quart d'heure à Montelon, que nous
étions comme si nous nous fussions connues toute notre vie; c'est qu'elle a
de la facilité dans l'esprit, et que nous n'avions point de temps à perdre.
Mon fils est demeuré en Flandre; il n'ira point en Allemagne. J'ai pensé à
vous mille fois depuis tout ceci; adieu.
133.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 9 août 1675.
Comme je ne vous écrivis qu'un petit billet mercredi, j'oubliai plusieurs
choses que j'avais à vous dire. M. Boucherat me manda lundi au soir que M.
Page 271
le coadjuteur avait fait merveilles à une conférence à Saint-Germain, pour
les affaires du clergé. M. de Condom et M. d'Agen me dirent la même chose
à Versailles: je suis persuadée qu'il fera aussi bien à sa harangue au roi:
ainsi il faudra toujours le louer.
Voilà donc nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin fort heureusement,
fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien complète
pour M. de Lorges. Nous avions tous bien envie que le roi lui envoyât le
bâton après une si belle action, et si utile, dont il a seul tout l'honneur. Il a
eu un cheval tué sous lui d'un coup de canon, qui lui passa entre les jambes:
il était à cheval sur un coup de canon: la Providence avait bien donné sa
commission à celui-là, aussi bien qu'aux autres. Nous avons perdu Vaubrun
dans cette action, et peut-être M. de Montlaur, frère du prince d'Harcourt,
votre cousin germain. La perte des ennemis a été grande; ils ont eu, de leur
aveu, quatre mille hommes de tués; nous n'en avons perdu que sept ou huit
cents. Le duc de Sault et le chevalier de Grignan se sont distingués à la tête
de leur cavalerie: les Anglais surtout ont fait des choses romanesques: enfin
voilà un grand bonheur. On dit que Montecuculli[381], après avoir envoyé
témoigner à M. de Lorges la douleur qu'il avait de la perte d'un si grand
capitaine, lui manda qu'il lui laisserait repasser le Rhin, et qu'il ne voulait
point exposer sa réputation à la rage d'une armée furieuse, et à la valeur des
jeunes Français, à qui rien ne peut résister dans leur première impétuosité.
En effet, le combat n'a point été général, et les troupes qui nous ont attaqués
ont été défaites. Plusieurs courtisans, que je n'ose nommer par prudence, se
sont signalés pour parler au roi de M. de Lorges, et des raisons sans
conséquence qui devaient le faire maréchal de France tout à l'heure; mais
elles ont été inutiles. Il a seulement le commandement d'Alsace, et vingt-
cinq mille livres de pension qu'avait Vaubrun. Ha! ce n'était point cela qu'il
voulait. M. le comte d'Auvergne[382] a la charge de colonel général de la
cavalerie, et le gouvernement du Limousin. Le cardinal de Bouillon est très-
affligé.
Notre bon cardinal a encore écrit au pape, disant qu'il ne peut
s'empêcher d'espérer que quand Sa Sainteté aura vu les raisons qui sont
dans sa lettre, elle se rendra à ses très-humbles prières: mais nous croyons
que le pape infaillible, et qui ne fait rien d'inutile, ne lira seulement pas ses
lettres, ayant fait sa réponse par avance, comme notre petit ami que vous
connaissez.
les affaires du clergé. M. de Condom et M. d'Agen me dirent la même chose
à Versailles: je suis persuadée qu'il fera aussi bien à sa harangue au roi:
ainsi il faudra toujours le louer.
Voilà donc nos pauvres amis qui ont repassé le Rhin fort heureusement,
fort à loisir, et après avoir battu les ennemis; c'est une gloire bien complète
pour M. de Lorges. Nous avions tous bien envie que le roi lui envoyât le
bâton après une si belle action, et si utile, dont il a seul tout l'honneur. Il a
eu un cheval tué sous lui d'un coup de canon, qui lui passa entre les jambes:
il était à cheval sur un coup de canon: la Providence avait bien donné sa
commission à celui-là, aussi bien qu'aux autres. Nous avons perdu Vaubrun
dans cette action, et peut-être M. de Montlaur, frère du prince d'Harcourt,
votre cousin germain. La perte des ennemis a été grande; ils ont eu, de leur
aveu, quatre mille hommes de tués; nous n'en avons perdu que sept ou huit
cents. Le duc de Sault et le chevalier de Grignan se sont distingués à la tête
de leur cavalerie: les Anglais surtout ont fait des choses romanesques: enfin
voilà un grand bonheur. On dit que Montecuculli[381], après avoir envoyé
témoigner à M. de Lorges la douleur qu'il avait de la perte d'un si grand
capitaine, lui manda qu'il lui laisserait repasser le Rhin, et qu'il ne voulait
point exposer sa réputation à la rage d'une armée furieuse, et à la valeur des
jeunes Français, à qui rien ne peut résister dans leur première impétuosité.
En effet, le combat n'a point été général, et les troupes qui nous ont attaqués
ont été défaites. Plusieurs courtisans, que je n'ose nommer par prudence, se
sont signalés pour parler au roi de M. de Lorges, et des raisons sans
conséquence qui devaient le faire maréchal de France tout à l'heure; mais
elles ont été inutiles. Il a seulement le commandement d'Alsace, et vingt-
cinq mille livres de pension qu'avait Vaubrun. Ha! ce n'était point cela qu'il
voulait. M. le comte d'Auvergne[382] a la charge de colonel général de la
cavalerie, et le gouvernement du Limousin. Le cardinal de Bouillon est très-
affligé.
Notre bon cardinal a encore écrit au pape, disant qu'il ne peut
s'empêcher d'espérer que quand Sa Sainteté aura vu les raisons qui sont
dans sa lettre, elle se rendra à ses très-humbles prières: mais nous croyons
que le pape infaillible, et qui ne fait rien d'inutile, ne lira seulement pas ses
lettres, ayant fait sa réponse par avance, comme notre petit ami que vous
connaissez.
Page 272
Parlons un peu de M. de Turenne; il y a longtemps que nous n'en avons
parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions heureux d'avoir
repassé le Rhin, et que ce qui aurait été un dégoût, s'il était au monde, nous
paraisse une prospérité, parce que nous ne l'avons plus? Voyez ce que fait la
perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens
fort belle: il me semble que je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant
général de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne qui avait toujours
galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme s'il eût dit: Monsieur,
arrêtez-vous un peu, car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon
vient donc, et emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et
tue M. de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à
crier et à pleurer. Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez, en lui montrant
M. de Turenne roide mort, voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce
qui est irréparable. Et, sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à
pleurer cette grande perte. M. de la Rochefoucauld pleure lui-même, en
admirant la noblesse de ce sentiment.
Le gentilhomme de M. de Turenne, qui était retourné et qui est revenu,
dit qu'il a vu faire des actions héroïques au chevalier de Grignan; qu'il a été
jusqu'à cinq fois à la charge, et que sa cavalerie a si bien repoussé les
ennemis, que ce fut cette vigueur extraordinaire qui décida du combat. M.
de Boufflers et le duc de Sault ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de
Lorges, qui parut neveu du héros dans cette occasion. Je reviens au
chevalier de Grignan, et j'admire qu'il n'ait pas été blessé, à se mêler comme
il a fait, et à essuyer tant de fois le feu des ennemis. Le duc de Villeroi ne se
peut consoler de M. de Turenne; il écrit que la fortune ne peut plus lui faire
de mal, après lui avoir fait celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé
d'un tel homme; il venait de rhabiller à ses dépens tout un régiment anglais,
et l'on n'a trouvé que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est porté
à Turenne: plusieurs de ses gens et même de ses amis l'ont suivi. M. le duc
de Bouillon est revenu; le chevalier de Coislin, parce qu'il est malade; mais
le chevalier de Vendôme, à la veille du combat: voilà sur quoi on crie; et
toute la beauté de madame de Ludres ne l'excuse point.
134.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 12 août 1675.
parlé. N'admirez-vous point que nous nous trouvions heureux d'avoir
repassé le Rhin, et que ce qui aurait été un dégoût, s'il était au monde, nous
paraisse une prospérité, parce que nous ne l'avons plus? Voyez ce que fait la
perte d'un seul homme. Écoutez, je vous prie, une chose qui est à mon sens
fort belle: il me semble que je lis l'histoire romaine. Saint-Hilaire, lieutenant
général de l'artillerie, fit donc arrêter M. de Turenne qui avait toujours
galopé, pour lui faire voir une batterie; c'était comme s'il eût dit: Monsieur,
arrêtez-vous un peu, car c'est ici que vous devez être tué. Le coup de canon
vient donc, et emporte le bras de Saint-Hilaire qui montrait cette batterie, et
tue M. de Turenne: le fils de Saint-Hilaire se jette à son père, et se met à
crier et à pleurer. Taisez-vous, mon enfant, lui dit-il; voyez, en lui montrant
M. de Turenne roide mort, voilà ce qu'il faut pleurer éternellement, voilà ce
qui est irréparable. Et, sans faire nulle attention sur lui, se met à crier et à
pleurer cette grande perte. M. de la Rochefoucauld pleure lui-même, en
admirant la noblesse de ce sentiment.
Le gentilhomme de M. de Turenne, qui était retourné et qui est revenu,
dit qu'il a vu faire des actions héroïques au chevalier de Grignan; qu'il a été
jusqu'à cinq fois à la charge, et que sa cavalerie a si bien repoussé les
ennemis, que ce fut cette vigueur extraordinaire qui décida du combat. M.
de Boufflers et le duc de Sault ont fort bien fait aussi; mais surtout M. de
Lorges, qui parut neveu du héros dans cette occasion. Je reviens au
chevalier de Grignan, et j'admire qu'il n'ait pas été blessé, à se mêler comme
il a fait, et à essuyer tant de fois le feu des ennemis. Le duc de Villeroi ne se
peut consoler de M. de Turenne; il écrit que la fortune ne peut plus lui faire
de mal, après lui avoir fait celui de lui ôter le plaisir d'être aimé et estimé
d'un tel homme; il venait de rhabiller à ses dépens tout un régiment anglais,
et l'on n'a trouvé que neuf cents francs dans sa cassette. Son corps est porté
à Turenne: plusieurs de ses gens et même de ses amis l'ont suivi. M. le duc
de Bouillon est revenu; le chevalier de Coislin, parce qu'il est malade; mais
le chevalier de Vendôme, à la veille du combat: voilà sur quoi on crie; et
toute la beauté de madame de Ludres ne l'excuse point.
134.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 12 août 1675.
Page 273
Je vous envoie la plus belle et la meilleure relation qu'on ait eue ici
depuis la mort de M. de Turenne; elle est du jeune marquis de Feuquières à
madame de Vins, pour M. de Pomponne. Ce ministre me dit qu'elle était
meilleure et plus exacte que celle du roi: il est vrai que ce petit
Feuquières[383] a un coin d'Arnauld dans sa tête, qui le fait mieux écrire que
les autres courtisans.
Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas
connaissable: il m'a fort parlé de vous; il ne doutait pas de vos sentiments: il
m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir; son oncle
apparemment était en état de paraître devant Dieu, car sa vie était
parfaitement innocente. Il demandait au cardinal, à la Pentecôte, s'il ne
pourrait pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit que non, et
que depuis Pâques il ne pouvait guère s'assurer de n'avoir point offensé
Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il était à mille lieues d'un péché
mortel. Il alla pourtant à confesse pour la coutume; il disait: Mais faut-il
dire à ce récollet comme à M. de Saint-Gervais? est-ce tout de même? En
vérité, une telle âme est bien digne du ciel; elle venait trop droit de Dieu
pour n'y pas retourner, s'étant si bien préservée de la corruption du monde.
Il aimait tendrement le fils de M. d'Elbeuf[384]; c'est un prodige de valeur à
quatorze ans. Il l'envoya l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui dit:
«Mon petit cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les
jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez les pas
par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre enfant se meurt
de douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance, à quoi l'on craint qu'il
ne résiste pas. M. le comte d'Auvergne l'a pris avec lui, car il n'a rien à
attendre de son père. Cavoye est affligé par les formes. Le duc de Villeroi a
écrit ici des lettres, dans le transport de sa douleur, qui sont d'une telle force
qu'il les faut cacher. Il ne voit rien dans sa fortune au-dessus d'avoir été
aimé de ce héros, et déclare qu'il méprise toute autre sorte d'estime après
celle-là: sauve qui peut! M. de Marsillac s'est signalé en parlant de M. de
Lorges comme d'un sujet digne d'une autre récompense que celle de la
dépouille de M. de Vaubrun. Jamais rien n'aurait été d'une si grande
édification, ni d'un si bon exemple, que de l'honorer du bâton, après un si
grand succès.
On vint éveiller M. de Reims à cinq heures du matin, pour lui dire que
M. de Turenne avait été tué. Il demanda si l'armée était défaite; on lui dit
depuis la mort de M. de Turenne; elle est du jeune marquis de Feuquières à
madame de Vins, pour M. de Pomponne. Ce ministre me dit qu'elle était
meilleure et plus exacte que celle du roi: il est vrai que ce petit
Feuquières[383] a un coin d'Arnauld dans sa tête, qui le fait mieux écrire que
les autres courtisans.
Je viens de voir le cardinal de Bouillon; il est changé à n'être pas
connaissable: il m'a fort parlé de vous; il ne doutait pas de vos sentiments: il
m'a conté mille choses de M. de Turenne qui font mourir; son oncle
apparemment était en état de paraître devant Dieu, car sa vie était
parfaitement innocente. Il demandait au cardinal, à la Pentecôte, s'il ne
pourrait pas bien communier sans se confesser: son neveu lui dit que non, et
que depuis Pâques il ne pouvait guère s'assurer de n'avoir point offensé
Dieu. M. de Turenne lui conta son état; il était à mille lieues d'un péché
mortel. Il alla pourtant à confesse pour la coutume; il disait: Mais faut-il
dire à ce récollet comme à M. de Saint-Gervais? est-ce tout de même? En
vérité, une telle âme est bien digne du ciel; elle venait trop droit de Dieu
pour n'y pas retourner, s'étant si bien préservée de la corruption du monde.
Il aimait tendrement le fils de M. d'Elbeuf[384]; c'est un prodige de valeur à
quatorze ans. Il l'envoya l'année passée saluer M. de Lorraine, qui lui dit:
«Mon petit cousin, vous êtes trop heureux de voir et d'entendre tous les
jours M. de Turenne; vous n'avez que lui de parent et de père: baisez les pas
par où il passe, et faites-vous tuer à ses pieds.» Ce pauvre enfant se meurt
de douleur; c'est une affliction de raison et d'enfance, à quoi l'on craint qu'il
ne résiste pas. M. le comte d'Auvergne l'a pris avec lui, car il n'a rien à
attendre de son père. Cavoye est affligé par les formes. Le duc de Villeroi a
écrit ici des lettres, dans le transport de sa douleur, qui sont d'une telle force
qu'il les faut cacher. Il ne voit rien dans sa fortune au-dessus d'avoir été
aimé de ce héros, et déclare qu'il méprise toute autre sorte d'estime après
celle-là: sauve qui peut! M. de Marsillac s'est signalé en parlant de M. de
Lorges comme d'un sujet digne d'une autre récompense que celle de la
dépouille de M. de Vaubrun. Jamais rien n'aurait été d'une si grande
édification, ni d'un si bon exemple, que de l'honorer du bâton, après un si
grand succès.
On vint éveiller M. de Reims à cinq heures du matin, pour lui dire que
M. de Turenne avait été tué. Il demanda si l'armée était défaite; on lui dit
Page 274
que non: il gronda qu'on l'eût éveillé, appela son valet de chambre coquin,
fit retirer le rideau, et se rendormit. Adieu, mon enfant; que voulez-vous que
je vous dise?
Je vous envoie cette relation à cinq heures du soir: je fais mon paquet
toute seule; M. de Coulanges viendrait ce soir, et voudrait la copier; je hais
cela comme la mort. J'ai fait toutes vos amitiés et dit toutes vos douceurs à
M. de Pomponne et à madame de Vins: en vérité, elles sont très-bien reçues.
Je lui dis la joie que vous aviez de n'être plus mêlée dans les sottes querelles
de Provence: il en rit, et de la raison de votre sagesse: il souhaiterait que les
Bretons s'amusassent à se haïr, plutôt qu'à se révolter. J'ai vu madame de
Rouillé chez elle; je la trouvai toujours aimable; je croyais être à Aix; je
voudrais fort sa fille[385], mais elle a de plus grandes idées. Adieu, ma très-
chère et très-aimée. Madame de Verneuil et la maréchale de Castelnau
viennent d'admirer votre portrait; on l'aime tendrement, et il n'est pas si
beau que vous. C'est à M. de Grignan, que j'embrasse, à qui j'envoie la
relation aussi bien qu'à vous.
135.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 16 août 1675.
Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans
une oraison funèbre: vraiment votre style est d'une énergie et d'une beauté
extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne
l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit déjà
fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne pas sitôt une telle
mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étais l'autre jour chez M. de la
Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame de la Fayette et M. de
Marsillac. M. le Premier y vint: la conversation dura deux heures sur les
divines qualités de ce véritable héros: tous les yeux étaient baignés de
larmes, et vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte était
profondément gravée dans les cœurs: vous n'avez rien par-dessus nous que
le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panégyrique. Nous
remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire
la grandeur de son cœur, l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme;
tout le monde en était plein pendant sa vie; et vous pouvez penser ce que
fit retirer le rideau, et se rendormit. Adieu, mon enfant; que voulez-vous que
je vous dise?
Je vous envoie cette relation à cinq heures du soir: je fais mon paquet
toute seule; M. de Coulanges viendrait ce soir, et voudrait la copier; je hais
cela comme la mort. J'ai fait toutes vos amitiés et dit toutes vos douceurs à
M. de Pomponne et à madame de Vins: en vérité, elles sont très-bien reçues.
Je lui dis la joie que vous aviez de n'être plus mêlée dans les sottes querelles
de Provence: il en rit, et de la raison de votre sagesse: il souhaiterait que les
Bretons s'amusassent à se haïr, plutôt qu'à se révolter. J'ai vu madame de
Rouillé chez elle; je la trouvai toujours aimable; je croyais être à Aix; je
voudrais fort sa fille[385], mais elle a de plus grandes idées. Adieu, ma très-
chère et très-aimée. Madame de Verneuil et la maréchale de Castelnau
viennent d'admirer votre portrait; on l'aime tendrement, et il n'est pas si
beau que vous. C'est à M. de Grignan, que j'embrasse, à qui j'envoie la
relation aussi bien qu'à vous.
135.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 16 août 1675.
Je voudrais mettre tout ce que vous m'écrivez de M. de Turenne dans
une oraison funèbre: vraiment votre style est d'une énergie et d'une beauté
extraordinaire; vous étiez dans les bouffées d'éloquence que donne
l'émotion de la douleur. Ne croyez point, ma fille, que son souvenir soit déjà
fini dans ce pays-ci; ce fleuve qui entraîne tout, n'entraîne pas sitôt une telle
mémoire, elle est consacrée à l'immortalité. J'étais l'autre jour chez M. de la
Rochefoucauld avec madame de Lavardin, madame de la Fayette et M. de
Marsillac. M. le Premier y vint: la conversation dura deux heures sur les
divines qualités de ce véritable héros: tous les yeux étaient baignés de
larmes, et vous ne sauriez croire comme la douleur de sa perte était
profondément gravée dans les cœurs: vous n'avez rien par-dessus nous que
le soulagement de soupirer tout haut et d'écrire son panégyrique. Nous
remarquions une chose, c'est que ce n'est pas depuis sa mort que l'on admire
la grandeur de son cœur, l'étendue de ses lumières et l'élévation de son âme;
tout le monde en était plein pendant sa vie; et vous pouvez penser ce que
Page 275
fait sa perte par-dessus ce qu'on était déjà; enfin ne croyez point que cette
mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous
plaira, sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour
son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait
pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en
bon état: on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans
son cœur; sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême; chacun
conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité
éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein sans
faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de
l'approbation des hommes; une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je
dit comme il rhabilla ce régiment anglais? il lui en coûta quatorze mille
francs, et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils
achèveraient de servir cette campagne, pour venger la mort de M. de
Turenne; mais qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres
que lui. Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les
marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur
disaient: «Quoi! vous vous plaignez! on voit bien que vous ne connaissez
pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne
songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons;
c'est notre père; on voit bien que vous êtes jeunes:» et ils les rassuraient
ainsi. Tout ce que je vous mande est vrai: je ne me charge point des fadaises
dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je choisis
bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirais, si vous étiez ici. Je
reviens à son âme: c'est donc une chose à remarquer que nul dévot ne s'est
avisé de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts, comme une des plus
belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains. Méditez sur
cette confiance générale de son salut, et vous trouverez que c'est une espèce
de miracle qui n'est que pour lui; enfin personne n'a osé douter de son repos
éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette grande perte.
Le roi a dit d'un certain homme dont vous aimiez assez l'absence cet
hiver, qu'il n'avait ni cœur, ni esprit; rien que cela. Mme de Rohan, avec une
poignée de gens, a dissipé et fait fuir les mutins qui s'étaient attroupés dans
son duché de Rohan. Les troupes sont à Nantes, commandées par Forbin;
car de Vins est toujours subalterne. L'ordre de Forbin est d'obéir à M. de
Chaulnes; mais comme ce dernier est dans son Fort-Louis, Forbin avance et
mort soit ici comme celle des autres. Vous pouvez en parler tant qu'il vous
plaira, sans croire que la dose de votre douleur l'emporte sur la nôtre. Pour
son âme, c'est encore un miracle qui vient de l'estime parfaite qu'on avait
pour lui; il n'est pas tombé dans la tête d'aucun dévot qu'elle ne fût pas en
bon état: on ne saurait comprendre que le mal et le péché pussent être dans
son cœur; sa conversion si sincère nous a paru comme un baptême; chacun
conte l'innocence de ses mœurs, la pureté de ses intentions, son humilité
éloignée de toute sorte d'affectation, la solide gloire dont il était plein sans
faste et sans ostentation, aimant la vertu pour elle-même, sans se soucier de
l'approbation des hommes; une charité généreuse et chrétienne. Vous ai-je
dit comme il rhabilla ce régiment anglais? il lui en coûta quatorze mille
francs, et il resta sans argent. Les Anglais ont dit à M. de Lorges qu'ils
achèveraient de servir cette campagne, pour venger la mort de M. de
Turenne; mais qu'après cela ils se retireraient, ne pouvant obéir à d'autres
que lui. Il y avait de jeunes soldats qui s'impatientaient un peu dans les
marais, où ils étaient dans l'eau jusqu'aux genoux; et les vieux soldats leur
disaient: «Quoi! vous vous plaignez! on voit bien que vous ne connaissez
pas M. de Turenne. Il est plus fâché que nous quand nous sommes mal; il ne
songe, à l'heure qu'il est, qu'à nous tirer d'ici; il veille quand nous dormons;
c'est notre père; on voit bien que vous êtes jeunes:» et ils les rassuraient
ainsi. Tout ce que je vous mande est vrai: je ne me charge point des fadaises
dont on croit faire plaisir aux gens éloignés; c'est abuser d'eux, et je choisis
bien plus ce que je vous écris que ce que je vous dirais, si vous étiez ici. Je
reviens à son âme: c'est donc une chose à remarquer que nul dévot ne s'est
avisé de douter que Dieu ne l'eût reçue à bras ouverts, comme une des plus
belles et des meilleures qui soient jamais sorties de ses mains. Méditez sur
cette confiance générale de son salut, et vous trouverez que c'est une espèce
de miracle qui n'est que pour lui; enfin personne n'a osé douter de son repos
éternel. Vous verrez dans les nouvelles les effets de cette grande perte.
Le roi a dit d'un certain homme dont vous aimiez assez l'absence cet
hiver, qu'il n'avait ni cœur, ni esprit; rien que cela. Mme de Rohan, avec une
poignée de gens, a dissipé et fait fuir les mutins qui s'étaient attroupés dans
son duché de Rohan. Les troupes sont à Nantes, commandées par Forbin;
car de Vins est toujours subalterne. L'ordre de Forbin est d'obéir à M. de
Chaulnes; mais comme ce dernier est dans son Fort-Louis, Forbin avance et
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commande toujours. Vous entendez bien ce que c'est que ces sortes
d'honneurs en idée, que l'on laisse sans action à ceux qui commandent. M.
de Lavardin avait fort demandé le commandement; il a été à la tête d'un
vieux régiment[386], et prétendait que cet honneur lui était dû; mais il n'a pas
eu contentement. On dit que nos mutins demandent pardon; je crois qu'on
leur pardonnera moyennant quelques pendus. On a ôté M. de Chamillard,
qui était odieux à la province, et l'on a donné pour intendant de ces troupes
M. de Marillac, qui est fort honnête homme. Ce ne sont plus ces désordres
qui m'empêchent de partir, c'est autre chose que je ne veux pas quitter; je
n'ai pu même aller à Livry, quelque envie que j'en aie; il faut prendre le
temps comme il vient: on est assez aise d'être au milieu des nouvelles, dans
ces terribles temps.
Écoutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait
connaissance avec un berger qui savait très-bien les chemins et le pays; il
allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la connaissance que cet
homme lui donnait: il aimait ce berger, et le trouvait d'un sens admirable; il
disait que le colonel Bec était venu comme cela, et qu'il croyait que ce
berger ferait sa fortune comme lui. Quand il eut fait passer ses troupes à
loisir, il se trouva content, et dit à M. de Roye (son beau-frère): «Tout de
bon, il me semble que cela n'est pas trop mal; et je crois que M. de
Montecuculli trouverait assez bien ce que l'on vient de faire.» Il est vrai que
c'était un chef-d'œuvre d'habileté. Madame de Villars a vu une autre relation
depuis le jour du combat, où l'on dit que, dans le passage du Rhin, le
chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence:
Dieu le conserve! car le courage de M. de Turenne semble être passé à nos
ennemis: ils ne trouvent plus rien d'impossible.
Depuis la défaite du maréchal de Créqui, M. de la Feuillade a pris la
poste, et s'en est venu droit à Versailles, où il surprit le roi, et lui dit: «Sire,
les uns font venir leurs femmes (c'est Rochefort), les autres les viennent
voir: pour moi, je viens voir une heure Votre Majesté, et la remercier mille
et mille fois; je ne verrai que Votre Majesté, car ce n'est qu'à elle que je dois
tout.» Il causa assez longtemps, et puis prit congé, et dit: «Sire, je m'en vais;
je vous supplie de faire mes compliments à la reine, à M. le Dauphin, à ma
femme et à mes enfants,» et s'en alla remonter à cheval; et, en effet, il n'a vu
âme vivante. Cette petite équipée a fort plu au roi, qui a raconté, en riant,
d'honneurs en idée, que l'on laisse sans action à ceux qui commandent. M.
de Lavardin avait fort demandé le commandement; il a été à la tête d'un
vieux régiment[386], et prétendait que cet honneur lui était dû; mais il n'a pas
eu contentement. On dit que nos mutins demandent pardon; je crois qu'on
leur pardonnera moyennant quelques pendus. On a ôté M. de Chamillard,
qui était odieux à la province, et l'on a donné pour intendant de ces troupes
M. de Marillac, qui est fort honnête homme. Ce ne sont plus ces désordres
qui m'empêchent de partir, c'est autre chose que je ne veux pas quitter; je
n'ai pu même aller à Livry, quelque envie que j'en aie; il faut prendre le
temps comme il vient: on est assez aise d'être au milieu des nouvelles, dans
ces terribles temps.
Écoutez, je vous prie, encore un mot de M. de Turenne. Il avait fait
connaissance avec un berger qui savait très-bien les chemins et le pays; il
allait seul avec lui, et faisait poster ses troupes selon la connaissance que cet
homme lui donnait: il aimait ce berger, et le trouvait d'un sens admirable; il
disait que le colonel Bec était venu comme cela, et qu'il croyait que ce
berger ferait sa fortune comme lui. Quand il eut fait passer ses troupes à
loisir, il se trouva content, et dit à M. de Roye (son beau-frère): «Tout de
bon, il me semble que cela n'est pas trop mal; et je crois que M. de
Montecuculli trouverait assez bien ce que l'on vient de faire.» Il est vrai que
c'était un chef-d'œuvre d'habileté. Madame de Villars a vu une autre relation
depuis le jour du combat, où l'on dit que, dans le passage du Rhin, le
chevalier de Grignan fit encore des merveilles de valeur et de prudence:
Dieu le conserve! car le courage de M. de Turenne semble être passé à nos
ennemis: ils ne trouvent plus rien d'impossible.
Depuis la défaite du maréchal de Créqui, M. de la Feuillade a pris la
poste, et s'en est venu droit à Versailles, où il surprit le roi, et lui dit: «Sire,
les uns font venir leurs femmes (c'est Rochefort), les autres les viennent
voir: pour moi, je viens voir une heure Votre Majesté, et la remercier mille
et mille fois; je ne verrai que Votre Majesté, car ce n'est qu'à elle que je dois
tout.» Il causa assez longtemps, et puis prit congé, et dit: «Sire, je m'en vais;
je vous supplie de faire mes compliments à la reine, à M. le Dauphin, à ma
femme et à mes enfants,» et s'en alla remonter à cheval; et, en effet, il n'a vu
âme vivante. Cette petite équipée a fort plu au roi, qui a raconté, en riant,
Page 277
comme il était chargé des compliments de M. de la Feuillade. Il n'y a qu'à
être heureux, tout réussit.
136.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 21 août 1675.
En vérité, ma fille, vous devriez bien être ici avec moi; j'y suis venue ce
matin toute seule, fatiguée et lasse de Paris, au point de n'y pouvoir pas
durer. Notre abbé est demeuré pour quelques affaires; pour moi, je n'en ai
point jusqu'à samedi. Me voilà donc pour ces trois jours en paix et en repos;
je prends demain ma troisième médecine; je marcherai beaucoup: je
m'imagine que j'en ai besoin. Je penserai extrêmement à vous, pour ne pas
dire continuellement; il n'y a ni lieu ni place qui ne me fasse souvenir que
nous y étions ensemble il y a un an. Quelle différence, bon Dieu! Il m'est
doux de penser à vous; mais l'absence jette une certaine amertume qui serre
le cœur: ce sera pour ce soir la noirceur des pensées. Je me fais un plaisir de
vous entretenir dans ce petit cabinet que vous connaissez; rien ne
m'interrompt.
J'ai laissé M. de Coulanges bien en peine de M. de Sanzei. Pour M. de la
Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si parfaitement heureux
que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat jusqu'à l'extrémité? Un
autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande résistance: il voit
l'inégalité du combat, il en est honteux; il écarte ses gens: il demande
pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son épée, à cause de son
honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; il le fait son prisonnier; il le
reconnaît pour un de ses amis, du temps qu'ils étaient tous deux à la cour
d'Auguste; il traite son prisonnier comme son propre frère, il le loue de son
extrême valeur; mais il me semble que le prisonnier soupire; je ne sais s'il
n'est point amoureux: je crois qu'on lui permettra de revenir sur sa parole; je
ne vois pas bien où la princesse l'attend; et voilà toute l'histoire.
Quand je vous mande des nouvelles, comptez que je les tiens de gens
bien informés; mais ils ne veulent jamais être cités pour les moindres
bagatelles. Il y en a d'autres dont je ne prends jamais les nouvelles. Voulez-
vous savoir ce que les valets de chambre ont écrit? Vous devinerez d'abord
que ceci vient de l'endroit où vous savez qu'on s'amuse des lettres ridicules.
être heureux, tout réussit.
136.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 21 août 1675.
En vérité, ma fille, vous devriez bien être ici avec moi; j'y suis venue ce
matin toute seule, fatiguée et lasse de Paris, au point de n'y pouvoir pas
durer. Notre abbé est demeuré pour quelques affaires; pour moi, je n'en ai
point jusqu'à samedi. Me voilà donc pour ces trois jours en paix et en repos;
je prends demain ma troisième médecine; je marcherai beaucoup: je
m'imagine que j'en ai besoin. Je penserai extrêmement à vous, pour ne pas
dire continuellement; il n'y a ni lieu ni place qui ne me fasse souvenir que
nous y étions ensemble il y a un an. Quelle différence, bon Dieu! Il m'est
doux de penser à vous; mais l'absence jette une certaine amertume qui serre
le cœur: ce sera pour ce soir la noirceur des pensées. Je me fais un plaisir de
vous entretenir dans ce petit cabinet que vous connaissez; rien ne
m'interrompt.
J'ai laissé M. de Coulanges bien en peine de M. de Sanzei. Pour M. de la
Trousse, depuis mes chers romans, je n'ai rien vu de si parfaitement heureux
que lui. N'avez-vous point vu un prince qui se bat jusqu'à l'extrémité? Un
autre s'avance pour voir qui peut faire une si grande résistance: il voit
l'inégalité du combat, il en est honteux; il écarte ses gens: il demande
pardon à ce vaillant homme, qui lui rend son épée, à cause de son
honnêteté, et qui sans lui ne l'eût jamais rendue; il le fait son prisonnier; il le
reconnaît pour un de ses amis, du temps qu'ils étaient tous deux à la cour
d'Auguste; il traite son prisonnier comme son propre frère, il le loue de son
extrême valeur; mais il me semble que le prisonnier soupire; je ne sais s'il
n'est point amoureux: je crois qu'on lui permettra de revenir sur sa parole; je
ne vois pas bien où la princesse l'attend; et voilà toute l'histoire.
Quand je vous mande des nouvelles, comptez que je les tiens de gens
bien informés; mais ils ne veulent jamais être cités pour les moindres
bagatelles. Il y en a d'autres dont je ne prends jamais les nouvelles. Voulez-
vous savoir ce que les valets de chambre ont écrit? Vous devinerez d'abord
que ceci vient de l'endroit où vous savez qu'on s'amuse des lettres ridicules.
Page 278
L'un fait inventaire de ce qu'il a perdu, comme son étui, sa tasse, son buffle,
son caudebec. «C'était, dit-il, un désordre du diable; ma foi, si j'avais été
général, cela ne serait pas arrivé.» Un autre dit: «Nous avons été joliment
téméraires; nous n'étions que sept mille hommes, nous en avons attaqué
vingt-six-mille; aussi faut voir comme nous avons été frottés.» Un autre dit:
«Nous nous sommes sauvés le plus diligemment que nous avons pu; et si
nous n'avons pas laissé d'avoir grand'peur.» Il faut avoir, mon enfant, un
étrange loisir pour vous conter toutes ces sottises.
Vous parlez si dignement du cardinal de Retz et de sa retraite, que pour
cela seul vous seriez digne de son estime et de son amitié. Je vois des gens
qui disent qu'il devrait venir à Saint-Denis, et ce sont ceux-là même qui
trouveraient le plus à redire, s'il y venait. On voudrait, à quelque prix que ce
fût, ternir la beauté de son action; mais j'en défie la plus fine jalousie. Ce
que vous dites de M. de Turenne mérite d'entrer dans son panégyrique: le
cardinal de Bouillon en aura le plaisir ou le déplaisir, car je suis bien sûre
qu'il ne lira point cet endroit de votre lettre sans pleurer. Depuis la mort du
héros de la guerre, celui du bréviaire s'est retiré à Commerci; il n'y avait
plus de sûreté à Saint-Mihiel. Le premier président de la cour des aides a
une terre en Champagne; son fermier lui vint signifier l'autre jour, ou de la
rabaisser considérablement, ou de rompre le bail qui en fut fait il y a deux
ans: on lui demande pourquoi, on dit que ce n'est point la coutume; il
répond que, du temps de M. de Turenne, on pouvait recueillir avec sûreté, et
compter sur les terres de ce pays-là; mais que, depuis sa mort, tout le monde
quittait, croyant que les ennemis vont entrer en Champagne. Voilà des
choses simples et naturelles qui font son éloge aussi magnifiquement que
les Fléchier et les Mascaron.
Ne me parlez point tant de vous aller voir; vous me détournez de la
pensée de tous mes tristes devoirs: si j'en croyais mon cœur, j'enverrais
paître toutes mes petites affaires, et je m'en irais à Grignan. Oh! avec quelle
joie je planterais tout là! et pour quatre jours qu'on a à vivre, je vivrais à ma
mode, et je suivrais mon inclination: quelle folie de se contraindre pour des
routines de devoirs et d'affaires! Eh, bon Dieu! qui en sait gré? Je ne suis
que trop dans toutes ces pensées; la règle n'est plus, à mon grand regret, que
dans toutes mes actions; car, pour mes discours, ils ont pris l'essor, et je me
tire au moins de la contrainte d'approuver tout ce que je fais. Vos affaires
règlent ma vie présentement, c'est tout ce qui me console. Je m'en vais
son caudebec. «C'était, dit-il, un désordre du diable; ma foi, si j'avais été
général, cela ne serait pas arrivé.» Un autre dit: «Nous avons été joliment
téméraires; nous n'étions que sept mille hommes, nous en avons attaqué
vingt-six-mille; aussi faut voir comme nous avons été frottés.» Un autre dit:
«Nous nous sommes sauvés le plus diligemment que nous avons pu; et si
nous n'avons pas laissé d'avoir grand'peur.» Il faut avoir, mon enfant, un
étrange loisir pour vous conter toutes ces sottises.
Vous parlez si dignement du cardinal de Retz et de sa retraite, que pour
cela seul vous seriez digne de son estime et de son amitié. Je vois des gens
qui disent qu'il devrait venir à Saint-Denis, et ce sont ceux-là même qui
trouveraient le plus à redire, s'il y venait. On voudrait, à quelque prix que ce
fût, ternir la beauté de son action; mais j'en défie la plus fine jalousie. Ce
que vous dites de M. de Turenne mérite d'entrer dans son panégyrique: le
cardinal de Bouillon en aura le plaisir ou le déplaisir, car je suis bien sûre
qu'il ne lira point cet endroit de votre lettre sans pleurer. Depuis la mort du
héros de la guerre, celui du bréviaire s'est retiré à Commerci; il n'y avait
plus de sûreté à Saint-Mihiel. Le premier président de la cour des aides a
une terre en Champagne; son fermier lui vint signifier l'autre jour, ou de la
rabaisser considérablement, ou de rompre le bail qui en fut fait il y a deux
ans: on lui demande pourquoi, on dit que ce n'est point la coutume; il
répond que, du temps de M. de Turenne, on pouvait recueillir avec sûreté, et
compter sur les terres de ce pays-là; mais que, depuis sa mort, tout le monde
quittait, croyant que les ennemis vont entrer en Champagne. Voilà des
choses simples et naturelles qui font son éloge aussi magnifiquement que
les Fléchier et les Mascaron.
Ne me parlez point tant de vous aller voir; vous me détournez de la
pensée de tous mes tristes devoirs: si j'en croyais mon cœur, j'enverrais
paître toutes mes petites affaires, et je m'en irais à Grignan. Oh! avec quelle
joie je planterais tout là! et pour quatre jours qu'on a à vivre, je vivrais à ma
mode, et je suivrais mon inclination: quelle folie de se contraindre pour des
routines de devoirs et d'affaires! Eh, bon Dieu! qui en sait gré? Je ne suis
que trop dans toutes ces pensées; la règle n'est plus, à mon grand regret, que
dans toutes mes actions; car, pour mes discours, ils ont pris l'essor, et je me
tire au moins de la contrainte d'approuver tout ce que je fais. Vos affaires
règlent ma vie présentement, c'est tout ce qui me console. Je m'en vais
Page 279
courir en Bretagne pendant les vacances, et je serai de retour au mois de
novembre, pour m'abandonner à toute la chicane que me prépare l'infidélité
de M. de Mirepoix.
Dépit mortel, juste courroux.
Je m'abandonne à vous.
137.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 26 août 1675.
Je revins samedi matin de Livry; j'allai l'après-dîner chez madame de
Lavardin, qui vous a écrit un billet en vous envoyant une relation: cette
marquise vous aime beaucoup, et vous lui répondrez sans doute, comme
vous savez si bien faire; elle s'en va de son côté, et d'Harouïs et moi du
nôtre: les vacances de la chicane font partir bien des gens. La cour est partie
ce matin pour Fontainebleau; ce mot-là me fait encore trembler; mais enfin
on y va pour se divertir: Dieu veuille que nous ne soyons point assommés
pendant ce temps-là! Le siége de Trèves se pousse vivement: s'il y a
quelque balle qui ait reçu la commission de tuer le maréchal de Créqui, elle
n'aura pas de peine à le trouver, car on dit qu'il s'expose comme un
désespéré.
M. le Prince est à l'armée d'Allemagne; il a dit à un homme qui l'a vu
depuis peu: «Je voudrais bien avoir causé seulement deux heures avec
l'ombre de M. de Turenne, pour prendre la suite de ses desseins, pour entrer
dans ses vues, et me mettre au fait des connaissances qu'il avait de ce pays,
et des manières de peindre du Montecuculli.» Et quand cet homme-là lui
dit: «Monseigneur, vous vous portez bien, Dieu vous conserve, pour
l'amour de vous et de la France!» M. le Prince ne répondit qu'en haussant
les épaules.
Mon fils me mande que le prince d'Orange fait mine de vouloir assiéger
le Quesnoy, et que si cela est, ils sont à la veille d'une action. M. de
Luxembourg a bien envie de faire parler de lui; il est bien heureux, car il a
bien entretenu l'ombre de M. le Prince: enfin on tremble de tous côtés. J'ai
demandé à M. de Louvois le régiment de Sanzei à pur et à plein, avec la
permission de vendre le guidon, bien entendu que le pauvre Sanzei serait
novembre, pour m'abandonner à toute la chicane que me prépare l'infidélité
de M. de Mirepoix.
Dépit mortel, juste courroux.
Je m'abandonne à vous.
137.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 26 août 1675.
Je revins samedi matin de Livry; j'allai l'après-dîner chez madame de
Lavardin, qui vous a écrit un billet en vous envoyant une relation: cette
marquise vous aime beaucoup, et vous lui répondrez sans doute, comme
vous savez si bien faire; elle s'en va de son côté, et d'Harouïs et moi du
nôtre: les vacances de la chicane font partir bien des gens. La cour est partie
ce matin pour Fontainebleau; ce mot-là me fait encore trembler; mais enfin
on y va pour se divertir: Dieu veuille que nous ne soyons point assommés
pendant ce temps-là! Le siége de Trèves se pousse vivement: s'il y a
quelque balle qui ait reçu la commission de tuer le maréchal de Créqui, elle
n'aura pas de peine à le trouver, car on dit qu'il s'expose comme un
désespéré.
M. le Prince est à l'armée d'Allemagne; il a dit à un homme qui l'a vu
depuis peu: «Je voudrais bien avoir causé seulement deux heures avec
l'ombre de M. de Turenne, pour prendre la suite de ses desseins, pour entrer
dans ses vues, et me mettre au fait des connaissances qu'il avait de ce pays,
et des manières de peindre du Montecuculli.» Et quand cet homme-là lui
dit: «Monseigneur, vous vous portez bien, Dieu vous conserve, pour
l'amour de vous et de la France!» M. le Prince ne répondit qu'en haussant
les épaules.
Mon fils me mande que le prince d'Orange fait mine de vouloir assiéger
le Quesnoy, et que si cela est, ils sont à la veille d'une action. M. de
Luxembourg a bien envie de faire parler de lui; il est bien heureux, car il a
bien entretenu l'ombre de M. le Prince: enfin on tremble de tous côtés. J'ai
demandé à M. de Louvois le régiment de Sanzei à pur et à plein, avec la
permission de vendre le guidon, bien entendu que le pauvre Sanzei serait
Page 280
mort, dont on n'a encore aucune nouvelle. Le vicomte de Marsilly est mon
résident auprès du ministre, et s'est chargé de m'apprendre la réponse; je
voudrais qu'elle fût apportée par M. de Sanzei. Vous croyez bien que si
madame de Sanzei y pouvait avoir la moindre prétention, je ne l'aurais pas
barrée, moi qui respecte Saint-Hérem pour le régiment Royal; mais le roi,
qui avait donné ce petit régiment à Sanzei, le donnera à quelque autre. Pour
celui de Picardie, il n'y faut pas penser, à moins que de vouloir être abîmé
dans deux ans; mais c'est mal dit abîmé, c'est déshonoré; car comme il n'est
plus permis de se ruiner ni d'emprunter, comme autrefois, on demeure tout
court, avec infamie. Ce second Chénoise, neveu de Saint-Hérem, est
ressuscité depuis deux jours; il était prisonnier des Allemands; c'est là où
nous devrions trouver M. de Sanzei. Pour le pauvre petit Froulai, il a fallu
remuer et retourner, et regarder quinze cents hommes morts en un endroit
du combat, pour trouver ce pauvre garçon, qu'on a enfin reconnu, percé de
dix ou douze coups: sa pauvre mère demande sa charge de grand maréchal
des logis (de la maison du roi), qu'elle a achetée; elle crie et pleure, et ne
parle qu'à genoux: on lui répond qu'on verra; et vingt-deux ou vingt-trois
personnes demandent cette charge. Pour dire le vrai, on reconnaît tous les
jours que jamais une défaite n'a été si remplie de désordre et de confusion,
que celle du maréchal de Créqui. Je vis samedi la maréchale chez M. de
Pomponne, elle n'est pas reconnaissable; les yeux ne lui sèchent pas.
Ne croyez pas, ma fille, que la mort de M. de Turenne ait passé ici aussi
vite que les autres nouvelles; on en parle et on le pleure encore tous les
jours:
Tout en fait souvenir, et rien ne lui ressemble.
On peut dire ce vers pour lui. Heureux ceux, comme vous dites, qui
n'ont pas fait la moindre attention sur cette perte! La déroute qui est arrivée
depuis a bien renouvelé les éloges du héros. Vous m'avez fait grand plaisir
d'avoir frissonné de ce qu'a dit Saint-Hilaire; il n'est pas mort, il vivra avec
son bras gauche, et jouira de la beauté et de la fermeté de son âme. Je crois
que vous aurez été bien étonnée de voir une petite défaite de notre côté;
vous n'en avez jamais vu depuis que vous êtes au monde. Il n'y a que le
coadjuteur qui en ait profité, en donnant un air si nouveau et si spirituel à sa
harangue, que cet endroit en a fait tout le prix, au moins pour les courtisans;
car toutes les bonnes têtes l'ont loué depuis le commencement jusqu'à la fin.
résident auprès du ministre, et s'est chargé de m'apprendre la réponse; je
voudrais qu'elle fût apportée par M. de Sanzei. Vous croyez bien que si
madame de Sanzei y pouvait avoir la moindre prétention, je ne l'aurais pas
barrée, moi qui respecte Saint-Hérem pour le régiment Royal; mais le roi,
qui avait donné ce petit régiment à Sanzei, le donnera à quelque autre. Pour
celui de Picardie, il n'y faut pas penser, à moins que de vouloir être abîmé
dans deux ans; mais c'est mal dit abîmé, c'est déshonoré; car comme il n'est
plus permis de se ruiner ni d'emprunter, comme autrefois, on demeure tout
court, avec infamie. Ce second Chénoise, neveu de Saint-Hérem, est
ressuscité depuis deux jours; il était prisonnier des Allemands; c'est là où
nous devrions trouver M. de Sanzei. Pour le pauvre petit Froulai, il a fallu
remuer et retourner, et regarder quinze cents hommes morts en un endroit
du combat, pour trouver ce pauvre garçon, qu'on a enfin reconnu, percé de
dix ou douze coups: sa pauvre mère demande sa charge de grand maréchal
des logis (de la maison du roi), qu'elle a achetée; elle crie et pleure, et ne
parle qu'à genoux: on lui répond qu'on verra; et vingt-deux ou vingt-trois
personnes demandent cette charge. Pour dire le vrai, on reconnaît tous les
jours que jamais une défaite n'a été si remplie de désordre et de confusion,
que celle du maréchal de Créqui. Je vis samedi la maréchale chez M. de
Pomponne, elle n'est pas reconnaissable; les yeux ne lui sèchent pas.
Ne croyez pas, ma fille, que la mort de M. de Turenne ait passé ici aussi
vite que les autres nouvelles; on en parle et on le pleure encore tous les
jours:
Tout en fait souvenir, et rien ne lui ressemble.
On peut dire ce vers pour lui. Heureux ceux, comme vous dites, qui
n'ont pas fait la moindre attention sur cette perte! La déroute qui est arrivée
depuis a bien renouvelé les éloges du héros. Vous m'avez fait grand plaisir
d'avoir frissonné de ce qu'a dit Saint-Hilaire; il n'est pas mort, il vivra avec
son bras gauche, et jouira de la beauté et de la fermeté de son âme. Je crois
que vous aurez été bien étonnée de voir une petite défaite de notre côté;
vous n'en avez jamais vu depuis que vous êtes au monde. Il n'y a que le
coadjuteur qui en ait profité, en donnant un air si nouveau et si spirituel à sa
harangue, que cet endroit en a fait tout le prix, au moins pour les courtisans;
car toutes les bonnes têtes l'ont loué depuis le commencement jusqu'à la fin.
Page 281
Je dînai samedi avec le coadjuteur et le bel abbé: je suis ravie quand je vois
quelque Grignan.
138.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 28 août 1675.
Si l'on pouvait écrire tous les jours, je m'en accommoderais fort bien; je
trouve même quelquefois le moyen de le faire, quoique mes lettres ne
partent pas, mais le plaisir d'écrire est uniquement pour vous; car, à tout le
reste du monde, on voudrait avoir écrit, et c'est parce qu'on le doit.
Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M. de Turenne.
Madame d'Elbeuf[387], qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de
Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de leur affliction:
madame de la Fayette y vint: nous fîmes bien précisément ce que nous
avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame d'Elbeuf avait un
portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout le train était arrivé à onze
heures: tous ces pauvres gens étaient en larmes, et déjà tout habillés de
deuil; il vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir en voyant ce
portrait; c'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur; ils ne pouvaient
prononcer une parole; ses valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses
trompettes, tout était fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le
premier qui fut en état de parler répondit à nos tristes questions: nous nous
fîmes raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en se cachottant il avait
donné ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain dimanche,
qui était le jour qu'il croyait donner la bataille.
Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme
il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où
il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu, demeurez là; vous ne
faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître.» M.
d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit: «Monsieur,
venez par ici; on tire du côté où vous allez.—Monsieur, lui dit-il, vous avez
raison; je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du
monde.» Il eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le
chapeau à la main, qui lui dit: «Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie
que je viens de faire placer là.» M. de Turenne revint; et dans l'instant, sans
quelque Grignan.
138.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 28 août 1675.
Si l'on pouvait écrire tous les jours, je m'en accommoderais fort bien; je
trouve même quelquefois le moyen de le faire, quoique mes lettres ne
partent pas, mais le plaisir d'écrire est uniquement pour vous; car, à tout le
reste du monde, on voudrait avoir écrit, et c'est parce qu'on le doit.
Vraiment, ma fille, je m'en vais bien encore vous parler de M. de Turenne.
Madame d'Elbeuf[387], qui demeure pour quelques jours chez le cardinal de
Bouillon, me pria hier de dîner avec eux deux, pour parler de leur affliction:
madame de la Fayette y vint: nous fîmes bien précisément ce que nous
avions résolu; les yeux ne nous séchèrent pas. Madame d'Elbeuf avait un
portrait divinement bien fait de ce héros, dont tout le train était arrivé à onze
heures: tous ces pauvres gens étaient en larmes, et déjà tout habillés de
deuil; il vint trois gentilshommes qui pensèrent mourir en voyant ce
portrait; c'étaient des cris qui faisaient fendre le cœur; ils ne pouvaient
prononcer une parole; ses valets de chambre, ses laquais, ses pages, ses
trompettes, tout était fondu en larmes, et faisait fondre les autres. Le
premier qui fut en état de parler répondit à nos tristes questions: nous nous
fîmes raconter sa mort. Il voulait se confesser, et en se cachottant il avait
donné ses ordres pour le soir, et devait communier le lendemain dimanche,
qui était le jour qu'il croyait donner la bataille.
Il monta à cheval le samedi à deux heures, après avoir mangé; et comme
il avait bien des gens avec lui, il les laissa tous à trente pas de la hauteur où
il voulait aller, et dit au petit d'Elbeuf: «Mon neveu, demeurez là; vous ne
faites que tourner autour de moi, vous me feriez reconnaître.» M.
d'Hamilton, qui se trouva près de l'endroit où il allait, lui dit: «Monsieur,
venez par ici; on tire du côté où vous allez.—Monsieur, lui dit-il, vous avez
raison; je ne veux point du tout être tué aujourd'hui; cela sera le mieux du
monde.» Il eut à peine tourné son cheval, qu'il aperçut Saint-Hilaire, le
chapeau à la main, qui lui dit: «Monsieur, jetez les yeux sur cette batterie
que je viens de faire placer là.» M. de Turenne revint; et dans l'instant, sans
Page 282
être arrêté, il eut le bras et le corps fracassé du même coup qui emporta le
bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme,
qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il
avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était point encore tombé; mais il était
penché le nez sur l'arçon: dans ce moment, le cheval s'arrête; le héros tombe
entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois deux grands yeux et la bouche,
et demeure tranquille pour jamais: songez qu'il était mort, et qu'il avait une
partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser le
bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas
le quitter, et se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte
dans une haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans
sa tente: ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup d'autres,
pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux
grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire
dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil: tous les
officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe; tous les tambours en
étaient couverts; ils ne battaient qu'un coup; les piques traînantes et les
mousquets renversés: mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas
représenter, sans que l'on en soit tout ému. Ses deux neveux étaient à cette
pompe, dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye tout blessé s'y fit
porter; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je
pense que le pauvre chevalier (de Grignan) était bien abîmé de douleur.
Quand ce corps a quitté son armée, ç'a été encore une autre désolation: et
partout où il a passé on n'entendait que des clameurs: mais à Langres ils se
sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil au nombre de
plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie; il y eut un
service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pour
cette dépense, qui monta à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le
corps jusqu'à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-
vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite
extraordinaire? Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain; tous ses gens
l'allaient reprendre à deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dépôt, on
lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui sera
solennel. Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes
comme vous pouvez penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que
soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, et répondit que vous
n'auriez point évité cette triste partie si vous aviez été ici: je l'assurai fort de
bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire. Ce gentilhomme,
qui le regardait toujours, ne le voit point tomber; le cheval l'emporte où il
avait laissé le petit d'Elbeuf; il n'était point encore tombé; mais il était
penché le nez sur l'arçon: dans ce moment, le cheval s'arrête; le héros tombe
entre les bras de ses gens; il ouvre deux fois deux grands yeux et la bouche,
et demeure tranquille pour jamais: songez qu'il était mort, et qu'il avait une
partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser le
bruit et ôter le petit d'Elbeuf, qui s'était jeté sur le corps, qui ne voulait pas
le quitter, et se pâmait de crier. On couvre le corps d'un manteau, on le porte
dans une haie; on le garde à petit bruit; un carrosse vient, on l'emporte dans
sa tente: ce fut là où M. de Lorges, M. de Roye et beaucoup d'autres,
pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence, et songer aux
grandes affaires qu'on avait sur les bras. On lui a fait un service militaire
dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil: tous les
officiers avaient pourtant des écharpes de crêpe; tous les tambours en
étaient couverts; ils ne battaient qu'un coup; les piques traînantes et les
mousquets renversés: mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas
représenter, sans que l'on en soit tout ému. Ses deux neveux étaient à cette
pompe, dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye tout blessé s'y fit
porter; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je
pense que le pauvre chevalier (de Grignan) était bien abîmé de douleur.
Quand ce corps a quitté son armée, ç'a été encore une autre désolation: et
partout où il a passé on n'entendait que des clameurs: mais à Langres ils se
sont surpassés; ils allèrent au-devant de lui en habits de deuil au nombre de
plus de deux cents, suivis du peuple; tout le clergé en cérémonie; il y eut un
service solennel dans la ville, et en un moment ils se cotisèrent tous pour
cette dépense, qui monta à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le
corps jusqu'à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-
vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite
extraordinaire? Il arrive à Saint-Denis ce soir ou demain; tous ses gens
l'allaient reprendre à deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dépôt, on
lui fera un service à Saint-Denis, en attendant celui de Notre-Dame, qui sera
solennel. Voilà quel fut le divertissement que nous eûmes. Nous dînâmes
comme vous pouvez penser, et jusqu'à quatre heures nous ne fîmes que
soupirer. Le cardinal de Bouillon parla de vous, et répondit que vous
n'auriez point évité cette triste partie si vous aviez été ici: je l'assurai fort de
Page 283
votre douleur; il vous fera réponse et à M. de Grignan; il me pria de vous
dire mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui perd tout, aussi bien que son
fils. Voilà une belle chose de m'être embarquée à vous conter ce que vous
saviez déjà; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de vous
faire voir que voilà comme on oublie M. de Turenne en ce pays-ci.
M. de la Garde me dit l'autre jour que, dans l'enthousiasme des
merveilles que l'on disait du chevalier, il exhorta ses frères[388] à faire un
effort pour lui dans cette occasion, afin de soutenir sa fortune, au moins le
reste de cette année; et qu'il les trouva tous deux fort disposés à faire des
choses extraordinaires. Ce bon la Garde est à Fontainebleau, d'où il doit
revenir dans trois jours pour partir enfin, car il en meurt d'envie, à ce qu'il
dit; mais les courtisans ont bien de la glu autour d'eux. Vraiment l'état de
madame de Sanzei est déplorable; nous ne savons rien de son mari; il n'est
ni vivant, ni mort, ni blessé, ni prisonnier; ses gens n'écrivent point. M. de
la Trousse, après avoir mandé le jour de l'affaire qu'on venait de lui dire
qu'il avait été tué, n'en a plus écrit un mot ni à la pauvre Sanzei, ni à
Coulanges[389]. Nous ne savons donc que mander à cette femme désolée; il
est cruel de la laisser dans cet état: pour moi, je suis très-persuadée que son
mari est mort; la poussière mêlée avec son sang l'aura défiguré; on ne l'aura
pas reconnu, on l'aura dépouillé; peut-être qu'il aura été tué loin des autres,
par ceux qui l'ont pris, ou par des paysans, et sera demeuré au coin de
quelque haie: je trouve plus d'apparence à cette triste destinée qu'à croire
qu'il soit prisonnier, et qu'on n'entende pas parler de lui.
Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire, que je ne puis
m'y opposer; je ne l'aurai pas toujours; ainsi je dois profiter de sa bonne
volonté; c'est une course de deux mois, car le bon abbé ne se porte pas assez
bien pour aimer à passer là l'hiver; il m'en parle d'un air sincère, dont je fais
vœu d'être toujours la dupe; tant pis pour ceux qui me trompent. Je
comprends que l'ennui serait grand pendant l'hiver; les longues soirées
peuvent être comparées aux longues marches pour être fastidieuses. Je ne
m'ennuyais point cet hiver que je vous avais; vous pouviez fort bien vous
ennuyer, vous qui êtes jeune; mais vous souvient-il de nos lectures? Il est
vrai qu'en retranchant tout ce qui était autour de cette petite table, et le livre
même, il ne serait pas impossible de ne savoir que devenir; la Providence en
ordonnera. Je retiens toujours ce que vous m'avez mandé; on se tire de
l'ennui comme des mauvais chemins; on ne voit personne demeurer au
dire mille amitiés, et la bonne d'Elbeuf, qui perd tout, aussi bien que son
fils. Voilà une belle chose de m'être embarquée à vous conter ce que vous
saviez déjà; mais ces originaux m'ont frappée, et j'ai été bien aise de vous
faire voir que voilà comme on oublie M. de Turenne en ce pays-ci.
M. de la Garde me dit l'autre jour que, dans l'enthousiasme des
merveilles que l'on disait du chevalier, il exhorta ses frères[388] à faire un
effort pour lui dans cette occasion, afin de soutenir sa fortune, au moins le
reste de cette année; et qu'il les trouva tous deux fort disposés à faire des
choses extraordinaires. Ce bon la Garde est à Fontainebleau, d'où il doit
revenir dans trois jours pour partir enfin, car il en meurt d'envie, à ce qu'il
dit; mais les courtisans ont bien de la glu autour d'eux. Vraiment l'état de
madame de Sanzei est déplorable; nous ne savons rien de son mari; il n'est
ni vivant, ni mort, ni blessé, ni prisonnier; ses gens n'écrivent point. M. de
la Trousse, après avoir mandé le jour de l'affaire qu'on venait de lui dire
qu'il avait été tué, n'en a plus écrit un mot ni à la pauvre Sanzei, ni à
Coulanges[389]. Nous ne savons donc que mander à cette femme désolée; il
est cruel de la laisser dans cet état: pour moi, je suis très-persuadée que son
mari est mort; la poussière mêlée avec son sang l'aura défiguré; on ne l'aura
pas reconnu, on l'aura dépouillé; peut-être qu'il aura été tué loin des autres,
par ceux qui l'ont pris, ou par des paysans, et sera demeuré au coin de
quelque haie: je trouve plus d'apparence à cette triste destinée qu'à croire
qu'il soit prisonnier, et qu'on n'entende pas parler de lui.
Au reste, ma fille, l'abbé croit mon voyage si nécessaire, que je ne puis
m'y opposer; je ne l'aurai pas toujours; ainsi je dois profiter de sa bonne
volonté; c'est une course de deux mois, car le bon abbé ne se porte pas assez
bien pour aimer à passer là l'hiver; il m'en parle d'un air sincère, dont je fais
vœu d'être toujours la dupe; tant pis pour ceux qui me trompent. Je
comprends que l'ennui serait grand pendant l'hiver; les longues soirées
peuvent être comparées aux longues marches pour être fastidieuses. Je ne
m'ennuyais point cet hiver que je vous avais; vous pouviez fort bien vous
ennuyer, vous qui êtes jeune; mais vous souvient-il de nos lectures? Il est
vrai qu'en retranchant tout ce qui était autour de cette petite table, et le livre
même, il ne serait pas impossible de ne savoir que devenir; la Providence en
ordonnera. Je retiens toujours ce que vous m'avez mandé; on se tire de
l'ennui comme des mauvais chemins; on ne voit personne demeurer au
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milieu d'un mois, pour n'avoir pas le courage de l'achever; c'est comme de
mourir, vous ne voyez personne qui ne sache se tirer de ce dernier rôle. Il y
a des choses dans vos lettres qu'on ne peut ni qu'on ne veut oublier. Avez-
vous mon ami Corbinelli et M. de Vardes? Je le souhaite; vous aurez bien
raisonné, et si vous parlez sans cesse des affaires présentes et de M. de
Turenne, et que vous ne pussiez comprendre ce que tout ceci deviendra; en
vérité, vous êtes comme nous, et ce n'est point du tout que vous soyez en
province. M. de Barillon soupa hier ici: on ne parla que de M. de Turenne;
il en est véritablement très-affligé. Il nous contait la solidité de ses vertus,
combien il était vrai, combien il aimait la vertu pour elle-même, combien
par elle seule il se trouvait récompensé; et puis finit par dire qu'on ne
pouvait pas l'aimer, ni être touché de son mérite, sans en être plus honnête
homme. Sa société communiquait une horreur pour la friponnerie et pour la
duplicité, qui mettait tous ses amis au-dessus des autres hommes: dans ce
nombre on distingua fort le chevalier comme un de ceux que ce grand
homme aimait et estimait le plus, et aussi comme un de ses adorateurs. Bien
des siècles n'en donneront pas un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout à
fait aveugle en celui-ci, au moins les gens que je vois: je crois que c'est se
vanter d'être en bonne compagnie. Je viens de regarder mes dates; il est
certain que je vous ai écrit le vendredi 16; je vous avais écrit le mercredi 14,
et le lundi 12. Il faut que Pacolet ou la bénédiction de Montélimart ait porté
très-diaboliquement cette lettre; examinez ce prodige. Mais disons encore
un mot de M. de Turenne: voici ce qui me fut conté hier. Vous connaissez
bien Pertuis[390], et son adoration et son attachement pour M. de Turenne;
dès qu'il eut appris sa mort, il écrivit au roi, et lui manda: «Sire, j'ai perdu
M. de Turenne; je sens que mon esprit n'est point capable de soutenir ce
malheur: ainsi, n'étant plus en état de servir Votre Majesté, je lui demande la
permission de me démettre du gouvernement de Courtrai.» Le cardinal de
Bouillon empêcha qu'on ne rendît cette lettre; mais, craignant qu'il ne vînt
lui-même, il dit au roi l'effet du désespoir de Pertuis. Le roi entra fort bien
dans cette douleur, et dit au cardinal de Bouillon qu'il en estimait davantage
Pertuis, et qu'il ne voulait pas que Pertuis songeât à se retirer, le croyant
trop honnête homme pour ne pas toujours faire son devoir, en quelque état
qu'il pût être. Voilà comme sont ceux qui regrettent ce héros. Au reste, il
avait quarante mille livres de rente de partage; et M. Boucherat a trouvé
que, toutes ses dettes et ses legs payés, il ne lui restait que dix mille livres
de rente; c'est deux cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la
mourir, vous ne voyez personne qui ne sache se tirer de ce dernier rôle. Il y
a des choses dans vos lettres qu'on ne peut ni qu'on ne veut oublier. Avez-
vous mon ami Corbinelli et M. de Vardes? Je le souhaite; vous aurez bien
raisonné, et si vous parlez sans cesse des affaires présentes et de M. de
Turenne, et que vous ne pussiez comprendre ce que tout ceci deviendra; en
vérité, vous êtes comme nous, et ce n'est point du tout que vous soyez en
province. M. de Barillon soupa hier ici: on ne parla que de M. de Turenne;
il en est véritablement très-affligé. Il nous contait la solidité de ses vertus,
combien il était vrai, combien il aimait la vertu pour elle-même, combien
par elle seule il se trouvait récompensé; et puis finit par dire qu'on ne
pouvait pas l'aimer, ni être touché de son mérite, sans en être plus honnête
homme. Sa société communiquait une horreur pour la friponnerie et pour la
duplicité, qui mettait tous ses amis au-dessus des autres hommes: dans ce
nombre on distingua fort le chevalier comme un de ceux que ce grand
homme aimait et estimait le plus, et aussi comme un de ses adorateurs. Bien
des siècles n'en donneront pas un pareil: je ne trouve pas qu'on soit tout à
fait aveugle en celui-ci, au moins les gens que je vois: je crois que c'est se
vanter d'être en bonne compagnie. Je viens de regarder mes dates; il est
certain que je vous ai écrit le vendredi 16; je vous avais écrit le mercredi 14,
et le lundi 12. Il faut que Pacolet ou la bénédiction de Montélimart ait porté
très-diaboliquement cette lettre; examinez ce prodige. Mais disons encore
un mot de M. de Turenne: voici ce qui me fut conté hier. Vous connaissez
bien Pertuis[390], et son adoration et son attachement pour M. de Turenne;
dès qu'il eut appris sa mort, il écrivit au roi, et lui manda: «Sire, j'ai perdu
M. de Turenne; je sens que mon esprit n'est point capable de soutenir ce
malheur: ainsi, n'étant plus en état de servir Votre Majesté, je lui demande la
permission de me démettre du gouvernement de Courtrai.» Le cardinal de
Bouillon empêcha qu'on ne rendît cette lettre; mais, craignant qu'il ne vînt
lui-même, il dit au roi l'effet du désespoir de Pertuis. Le roi entra fort bien
dans cette douleur, et dit au cardinal de Bouillon qu'il en estimait davantage
Pertuis, et qu'il ne voulait pas que Pertuis songeât à se retirer, le croyant
trop honnête homme pour ne pas toujours faire son devoir, en quelque état
qu'il pût être. Voilà comme sont ceux qui regrettent ce héros. Au reste, il
avait quarante mille livres de rente de partage; et M. Boucherat a trouvé
que, toutes ses dettes et ses legs payés, il ne lui restait que dix mille livres
de rente; c'est deux cent mille francs pour tous ses héritiers, pourvu que la
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chicane n'y mette pas le nez. Voilà comme il s'est enrichi en cinquante
années de service. Adieu, ma chère enfant, je vous embrasse mille fois avec
une tendresse qui ne peut se représenter.
139.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 6 septembre 1675.
Je vous regrette, ma chère enfant; et cette rage de m'éloigner encore de
vous, et de voir pour quelques jours notre commerce dégingandé, me donne
une véritable tristesse. Pour achever l'agrément de mon voyage, Hélène ne
vient pas avec moi; j'ai tant tardé, qu'elle est dans son neuf; j'ai Marie qui
jette sa gourme, comme vous savez; mais ne soyez point en peine de moi, je
m'en vais un peu essayer de n'être pas servie si fort à ma mode, et d'être un
peu dans la solitude; j'aimerai à connaître la docilité de mon esprit, et je
suivrai les exemples de courage et de raison que vous me donnez. Madame
de Coulanges ne fait-elle pas aussi des merveilles de s'ennuyer à Lyon? Ce
serait une belle chose que je ne susse vivre qu'avec les gens qui me sont
agréables: je me souviendrai de vos sermons; je m'amuserai à payer mes
dettes et à manger mes provisions: je penserai beaucoup à vous, ma très-
belle; je lirai, je marcherai, j'écrirai, je recevrai de vos lettres; hélas! la vie
ne se passe que trop: elle s'use partout. Je porte une infinité de remèdes
bons ou mauvais; je les aime tous, mais surtout il n'y en a pas un qui n'ait
son patron, et qui ne soit la médecine de mes voisins: j'espère que cette
boutique me sera fort inutile, car je me porte extrêmement bien.
Je fus avant-hier toute seule à Livry, me promener délicieusement avec
la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus depuis six heures du soir jusqu'à
minuit, et je me suis fort bien trouvée de cette petite équipée; je devais bien
cette honnêteté à la belle Diane et à l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi
d'aller à Chantilly en très-bonne compagnie; mais je ne me suis pas trouvée
assez libre pour faire un si délicieux voyage; ce sera pour le printemps qui
vient. J'ai été tantôt chez Mignard, pour voir le portrait de Louvigny: il est
parlant; mais je n'ai pas vu Mignard; il peignait madame de Fontevrault, que
j'ai regardée par le trou de la porte; je ne l'ai pas trouvée jolie: l'abbé Têtu
était auprès d'elle, dans un charmant badinage; les Villars étaient à ce trou
avec moi: nous étions plaisantes.
années de service. Adieu, ma chère enfant, je vous embrasse mille fois avec
une tendresse qui ne peut se représenter.
139.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 6 septembre 1675.
Je vous regrette, ma chère enfant; et cette rage de m'éloigner encore de
vous, et de voir pour quelques jours notre commerce dégingandé, me donne
une véritable tristesse. Pour achever l'agrément de mon voyage, Hélène ne
vient pas avec moi; j'ai tant tardé, qu'elle est dans son neuf; j'ai Marie qui
jette sa gourme, comme vous savez; mais ne soyez point en peine de moi, je
m'en vais un peu essayer de n'être pas servie si fort à ma mode, et d'être un
peu dans la solitude; j'aimerai à connaître la docilité de mon esprit, et je
suivrai les exemples de courage et de raison que vous me donnez. Madame
de Coulanges ne fait-elle pas aussi des merveilles de s'ennuyer à Lyon? Ce
serait une belle chose que je ne susse vivre qu'avec les gens qui me sont
agréables: je me souviendrai de vos sermons; je m'amuserai à payer mes
dettes et à manger mes provisions: je penserai beaucoup à vous, ma très-
belle; je lirai, je marcherai, j'écrirai, je recevrai de vos lettres; hélas! la vie
ne se passe que trop: elle s'use partout. Je porte une infinité de remèdes
bons ou mauvais; je les aime tous, mais surtout il n'y en a pas un qui n'ait
son patron, et qui ne soit la médecine de mes voisins: j'espère que cette
boutique me sera fort inutile, car je me porte extrêmement bien.
Je fus avant-hier toute seule à Livry, me promener délicieusement avec
la lune; il n'y avait aucun serein; j'y fus depuis six heures du soir jusqu'à
minuit, et je me suis fort bien trouvée de cette petite équipée; je devais bien
cette honnêteté à la belle Diane et à l'aimable abbaye. Il n'a tenu qu'à moi
d'aller à Chantilly en très-bonne compagnie; mais je ne me suis pas trouvée
assez libre pour faire un si délicieux voyage; ce sera pour le printemps qui
vient. J'ai été tantôt chez Mignard, pour voir le portrait de Louvigny: il est
parlant; mais je n'ai pas vu Mignard; il peignait madame de Fontevrault, que
j'ai regardée par le trou de la porte; je ne l'ai pas trouvée jolie: l'abbé Têtu
était auprès d'elle, dans un charmant badinage; les Villars étaient à ce trou
avec moi: nous étions plaisantes.
Page 286
M. le Prince, qui a fait lever le siége d'Haguenau, est un peu étonné
d'être sur la défensive, et de se reculer et se retrancher vers Schelestadt: la
goutte et le mois d'octobre ne diminueront pas son chagrin. Pour moi,
j'emporte l'inquiétude de mon fils; il me semble que je vais avoir la tête
dans un sac pendant dix ou douze jours; et vous jugez bien que, sans de
bonnes raisons, je ne quitterais pas Paris dans ce temps de nouvelles. Saint-
Thou avait songé, la veille qu'il a été tué, qu'il avait eu un démêlé avec le
prince d'Orange, et qu'il lui avait dit de si bonnes injures, que ce prince
l'avait fait maltraiter par ses gardes: il conta ce songe, et ce fut par ses
gardes qu'il fut tué follement; car il ne voulut jamais de quartier, quoiqu'il
fût seul contre deux cents: c'est une belle pensée; tout le monde se moque
de lui, quoique Voiture nous ait appris que c'est fort mal fait de se moquer
des trépassés. La pauvre Sanzei est tiraillée par de ridicules espérances que
son mari n'est point mort, et veut attendre la fin du siége de Trèves pour
prendre son deuil. Adieu, ma très-aimable, je ne puis vous dire combien je
suis à vous; quoique je dise un peu plus que vous ce que je sens, mes
démonstrations n'égalent pas mes sentiments.
140.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 9 septembre 1675.
Adieu, ma très-chère, je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris
pour quelque temps, avec la douleur de ne recevoir plus si réglément vos
lettres, ni celles de mon fils, dont l'armée n'est point tant composée de
pâtissiers, que je ne sois fort en peine de lui, non pas quand je pense au
prince d'Orange, mais à M. de Luxembourg, qui est dans l'armée de mon
fils, et à qui les mains démangent furieusement. Hélas! vous souvient-il de
notre folie, que M. de Turenne était dans l'armée de votre frère? Enfin,
voilà tous mes commerces dérangés: je n'espère pas même que je puisse
encore être bonne à votre divertissement: tout le fagotage de bagatelles que
je vous mandais va être réduit à rien; et si vous ne m'aimiez, vous feriez fort
bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je m'en vais donc, ma très-chère, avec le
bon abbé et Marie; j'ai deux hommes à cheval et six chevaux: je m'en vais
par Orléans et par Nantes: je vous écrirai par les chemins; c'est une de mes
tendresses, comme dit Monceaux.
d'être sur la défensive, et de se reculer et se retrancher vers Schelestadt: la
goutte et le mois d'octobre ne diminueront pas son chagrin. Pour moi,
j'emporte l'inquiétude de mon fils; il me semble que je vais avoir la tête
dans un sac pendant dix ou douze jours; et vous jugez bien que, sans de
bonnes raisons, je ne quitterais pas Paris dans ce temps de nouvelles. Saint-
Thou avait songé, la veille qu'il a été tué, qu'il avait eu un démêlé avec le
prince d'Orange, et qu'il lui avait dit de si bonnes injures, que ce prince
l'avait fait maltraiter par ses gardes: il conta ce songe, et ce fut par ses
gardes qu'il fut tué follement; car il ne voulut jamais de quartier, quoiqu'il
fût seul contre deux cents: c'est une belle pensée; tout le monde se moque
de lui, quoique Voiture nous ait appris que c'est fort mal fait de se moquer
des trépassés. La pauvre Sanzei est tiraillée par de ridicules espérances que
son mari n'est point mort, et veut attendre la fin du siége de Trèves pour
prendre son deuil. Adieu, ma très-aimable, je ne puis vous dire combien je
suis à vous; quoique je dise un peu plus que vous ce que je sens, mes
démonstrations n'égalent pas mes sentiments.
140.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 9 septembre 1675.
Adieu, ma très-chère, je m'en vais monter en carrosse. Je quitte Paris
pour quelque temps, avec la douleur de ne recevoir plus si réglément vos
lettres, ni celles de mon fils, dont l'armée n'est point tant composée de
pâtissiers, que je ne sois fort en peine de lui, non pas quand je pense au
prince d'Orange, mais à M. de Luxembourg, qui est dans l'armée de mon
fils, et à qui les mains démangent furieusement. Hélas! vous souvient-il de
notre folie, que M. de Turenne était dans l'armée de votre frère? Enfin,
voilà tous mes commerces dérangés: je n'espère pas même que je puisse
encore être bonne à votre divertissement: tout le fagotage de bagatelles que
je vous mandais va être réduit à rien; et si vous ne m'aimiez, vous feriez fort
bien de ne pas ouvrir mes lettres. Je m'en vais donc, ma très-chère, avec le
bon abbé et Marie; j'ai deux hommes à cheval et six chevaux: je m'en vais
par Orléans et par Nantes: je vous écrirai par les chemins; c'est une de mes
tendresses, comme dit Monceaux.
Page 287
Je n'ai jamais vu un homme adorable comme d'Hacqueville; je ne sais
pas comme sont les autres; mais, pour celui que nous connaissons, je
croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui dit les
d'Hacqueville[391]. Je lui ai recommandé une affaire du sénéchal de Rennes;
ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle était épineuse, et il fallait
de l'habileté pour l'entendre; je priai d'Hacqueville d'y entrer; il en a fait la
sienne, il y a travaillé, il a disputé contre Parère[392], qui était contraire; il l'a
rapportée devant M. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprît mal;
enfin il n'y a qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné de
trouver un cœur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné son affaire,
qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel ami; il a raison:
servez-vous-en donc, sans crainte de le fatiguer; et du gros abbé (de
Pontcarré), si vous avez quelque lettre de change à envoyer; car il faut
connaître les talents. Vous ne manquerez pas de nouvelles; la bonne Troche
vous mandera les grandes; mais, comme vous dites, tout va bien; il n'y aura
que douceur et agrément dans le reste de cette année: comprenez un peu ce
que c'est que ce grand prince de Condé, qui se retire, qui se retranche, et qui
envisage le mois d'octobre et la goutte. M. de Lorraine ne voulait point
qu'on s'amusât au siége de Trèves, et disait: «Vous y périrez, messieurs;
songez qu'il y a quatre mille hommes dans Trèves, et un maréchal de France
en colère.» En effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée tous
les deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire: mais enfin, mes
belles, rien n'est imprenable, il faudra se rendre. La maréchale (de Créqui)
dit toujours que M. de Sanzei est dans Trèves; je ne le crois point du tout: ce
serait une belle chose si, pendant que sa femme le pleure d'un côté, et refuse
l'espérance de le trouver dans cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il
y eût été tué!
Je dis hier adieu à M. de la Garde; s'il vous embrasse, laissez-le faire,
c'est pour moi: je l'aime beaucoup; profitez bien de son bon esprit. Je vous
exhorte, ma chère enfant, à conserver votre santé, si vous m'aimez.
J'entends que vous me dites la même chose, et je vous assure que je le ferai
dans la vue de vous plaire: ne vous amusez point à vous inquiéter en l'air,
cela n'est point de votre bon esprit; conservez bien votre courage, et m'en
envoyez un peu dans vos lettres: c'est une bonne provision dans cette vie;
parlez-moi beaucoup de vous: tous les détails sont admirables, quand
l'amitié est à un certain point.
pas comme sont les autres; mais, pour celui que nous connaissons, je
croirais qu'il n'a point son pareil, sans la notoriété qui dit les
d'Hacqueville[391]. Je lui ai recommandé une affaire du sénéchal de Rennes;
ne le connaît-on point dans votre voisinage? Elle était épineuse, et il fallait
de l'habileté pour l'entendre; je priai d'Hacqueville d'y entrer; il en a fait la
sienne, il y a travaillé, il a disputé contre Parère[392], qui était contraire; il l'a
rapportée devant M. de Pomponne, pour empêcher qu'il ne la comprît mal;
enfin il n'y a qu'à baiser les pas par où il passe. Le sénéchal est si étonné de
trouver un cœur comme celui-là sur la terre, et d'avoir gagné son affaire,
qu'il me croit la plus riche femme de France d'avoir un tel ami; il a raison:
servez-vous-en donc, sans crainte de le fatiguer; et du gros abbé (de
Pontcarré), si vous avez quelque lettre de change à envoyer; car il faut
connaître les talents. Vous ne manquerez pas de nouvelles; la bonne Troche
vous mandera les grandes; mais, comme vous dites, tout va bien; il n'y aura
que douceur et agrément dans le reste de cette année: comprenez un peu ce
que c'est que ce grand prince de Condé, qui se retire, qui se retranche, et qui
envisage le mois d'octobre et la goutte. M. de Lorraine ne voulait point
qu'on s'amusât au siége de Trèves, et disait: «Vous y périrez, messieurs;
songez qu'il y a quatre mille hommes dans Trèves, et un maréchal de France
en colère.» En effet, ce maréchal fait des miracles; il nettoie la tranchée tous
les deux ou trois jours avec une propreté extraordinaire: mais enfin, mes
belles, rien n'est imprenable, il faudra se rendre. La maréchale (de Créqui)
dit toujours que M. de Sanzei est dans Trèves; je ne le crois point du tout: ce
serait une belle chose si, pendant que sa femme le pleure d'un côté, et refuse
l'espérance de le trouver dans cette place assiégée, elle allait apprendre qu'il
y eût été tué!
Je dis hier adieu à M. de la Garde; s'il vous embrasse, laissez-le faire,
c'est pour moi: je l'aime beaucoup; profitez bien de son bon esprit. Je vous
exhorte, ma chère enfant, à conserver votre santé, si vous m'aimez.
J'entends que vous me dites la même chose, et je vous assure que je le ferai
dans la vue de vous plaire: ne vous amusez point à vous inquiéter en l'air,
cela n'est point de votre bon esprit; conservez bien votre courage, et m'en
envoyez un peu dans vos lettres: c'est une bonne provision dans cette vie;
parlez-moi beaucoup de vous: tous les détails sont admirables, quand
l'amitié est à un certain point.
Page 288
Écrivez à notre cher cardinal: savez-vous bien que vous n'avez pas
pensé droit sur la cassolette, et qu'il a été piqué de la hauteur dont vous avez
traité cette dernière marque de son amitié? Assurément, vous avez outré les
beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous devez sentir l'horreur
d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez personne de votre sentiment, et
vous devez vous défier de vous, quand vous êtes seule de votre avis.
Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats[393]; il me pria de
lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter chez madame de
Fontevrault; je le refusai rabutinement, et lui dis que je l'avais refusé à
Mademoiselle: et en même temps je le portai moi-même dans une petite
chambre, où il fut placé et reçu avec tendresse et envie de me plaire: je suis
sûre qu'on ne l'en tirera pas; on sait trop bien ce que c'est pour moi que cette
charmante peinture; et si on vient le demander ici, on dira que je l'ai
emporté: M. de Coulanges vous apprendra où il est. M. de Pomponne le
voulut voir l'autre jour; il lui parlait, et croyait que vous deviez répondre, et
qu'il y avait de la gloire[394] à votre fait: votre absence a augmenté la
ressemblance; et ce n'est pas ce qui m'a le moins coûté à quitter.
Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis, sa
fille aînée, âgée de trente-neuf ans; je la vois d'ici. Que voulez-vous dire,
que vous ne narrez point bien? Il n'y a chose au monde si plaisamment
contée, et personne n'écrit si agréablement; mais il faut pleurer d'être dans
un pays où l'on porte le deuil si burlesquement. Je vous remercie de la peine
que vous avez prise de narrer cette folie: c'est un style que vous n'aimez
pas, mais il m'a bien réjouie: M. de Coulanges vous en parlera. Il lut cet
endroit en perfection. Il me semble que je n'ai plus rien à dire: qu'on me
mène aux Rochers, je ne veux plus écrire; allons, l'abbé, c'est fait[395]: je
vais partir, belle comtesse; adieu donc ma très-chère comtesse:
Je vais partir, belle Hermione[396].
Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne,
Malgré le péril qui m'attend.
C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la Saône.
On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne en
grande pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me
pensé droit sur la cassolette, et qu'il a été piqué de la hauteur dont vous avez
traité cette dernière marque de son amitié? Assurément, vous avez outré les
beaux sentiments; ce n'est pas là, ma fille, où vous devez sentir l'horreur
d'un présent d'argenterie: vous ne trouverez personne de votre sentiment, et
vous devez vous défier de vous, quand vous êtes seule de votre avis.
Hier au soir je dis adieu au plus beau de tous les prélats[393]; il me pria de
lui prêter mon portrait, c'est-à-dire le vôtre, pour le porter chez madame de
Fontevrault; je le refusai rabutinement, et lui dis que je l'avais refusé à
Mademoiselle: et en même temps je le portai moi-même dans une petite
chambre, où il fut placé et reçu avec tendresse et envie de me plaire: je suis
sûre qu'on ne l'en tirera pas; on sait trop bien ce que c'est pour moi que cette
charmante peinture; et si on vient le demander ici, on dira que je l'ai
emporté: M. de Coulanges vous apprendra où il est. M. de Pomponne le
voulut voir l'autre jour; il lui parlait, et croyait que vous deviez répondre, et
qu'il y avait de la gloire[394] à votre fait: votre absence a augmenté la
ressemblance; et ce n'est pas ce qui m'a le moins coûté à quitter.
Nous avons ri aux larmes de votre madame de la Charce et de Philis, sa
fille aînée, âgée de trente-neuf ans; je la vois d'ici. Que voulez-vous dire,
que vous ne narrez point bien? Il n'y a chose au monde si plaisamment
contée, et personne n'écrit si agréablement; mais il faut pleurer d'être dans
un pays où l'on porte le deuil si burlesquement. Je vous remercie de la peine
que vous avez prise de narrer cette folie: c'est un style que vous n'aimez
pas, mais il m'a bien réjouie: M. de Coulanges vous en parlera. Il lut cet
endroit en perfection. Il me semble que je n'ai plus rien à dire: qu'on me
mène aux Rochers, je ne veux plus écrire; allons, l'abbé, c'est fait[395]: je
vais partir, belle comtesse; adieu donc ma très-chère comtesse:
Je vais partir, belle Hermione[396].
Je vais exécuter ce que l'abbé m'ordonne,
Malgré le péril qui m'attend.
C'est pour dire une folie; car notre province est plus calme que la Saône.
On fait présentement à Notre-Dame le service de M. de Turenne en
grande pompe. Le cardinal de Bouillon et madame d'Elbeuf vinrent hier me
Page 289
le proposer; mais je me contente de celui de Saint-Denis, je n'en ai jamais
vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et la face
que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus? Ah! ma chère
enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien n'est bon que
d'avoir une belle et bonne âme: on la voit en toute chose comme au travers
d'un cœur de cristal: on ne se cache point; vous n'avez point vu de dupes là-
dessus: on n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps; il faut être, si
l'on veut paraître: le monde n'a point de longues injustices; vous devez être
de cet avis pour vos propres intérêts. Adieu ma chère enfant, je vous
embrasse de tout mon cœur.
141.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Mardi 17 septembre 1675.
Voici une bizarre date. Je suis dans un bateau, dans le courant de l'eau,
fort loin de mon château: je pense même que je puis achever, ah! quelle
folie! car les eaux sont si basses, et je suis si souvent engravée, que je
regrette mon équipage qui ne s'arrête point et qui va son train. On s'ennuie
sur l'eau quand on y est seule; il faut un petit comte des Chapelles et une
mademoiselle de Sévigné. Mais enfin c'est une folie de s'embarquer quand
on est à Orléans, et peut-être même à Paris; c'est pour dire une gentillesse: il
est vrai cependant qu'on se croit obligé de prendre des bateliers à Orléans,
comme à Chartres d'acheter des chapelets.
Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle maison:
je vous écrivis de Tours; je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil; nous
repleurâmes M. de Turenne; il en a été vivement touché; vous le plaindrez,
quand vous saurez qu'il est dans une ville où personne n'a vu le héros.
Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et dévot, mais toujours
de l'esprit; il vous fait mille et mille compliments. Il y a trente lieues de
Saumur à Nantes; nous avons résolu de les faire en deux jours, et d'arriver
aujourd'hui à Nantes: dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de
nuit; nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre
hôtellerie sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et nous
arrivâmes à minuit dans un tugurio plus pauvre, plus misérable qu'on ne
peut vous le représenter: nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles
vu un si bon. N'admirez-vous point ce que fait la mort de ce héros, et la face
que prennent les affaires, depuis que nous ne l'avons plus? Ah! ma chère
enfant, qu'il y a longtemps que je suis de votre avis! rien n'est bon que
d'avoir une belle et bonne âme: on la voit en toute chose comme au travers
d'un cœur de cristal: on ne se cache point; vous n'avez point vu de dupes là-
dessus: on n'a jamais pris longtemps l'ombre pour le corps; il faut être, si
l'on veut paraître: le monde n'a point de longues injustices; vous devez être
de cet avis pour vos propres intérêts. Adieu ma chère enfant, je vous
embrasse de tout mon cœur.
141.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Mardi 17 septembre 1675.
Voici une bizarre date. Je suis dans un bateau, dans le courant de l'eau,
fort loin de mon château: je pense même que je puis achever, ah! quelle
folie! car les eaux sont si basses, et je suis si souvent engravée, que je
regrette mon équipage qui ne s'arrête point et qui va son train. On s'ennuie
sur l'eau quand on y est seule; il faut un petit comte des Chapelles et une
mademoiselle de Sévigné. Mais enfin c'est une folie de s'embarquer quand
on est à Orléans, et peut-être même à Paris; c'est pour dire une gentillesse: il
est vrai cependant qu'on se croit obligé de prendre des bateliers à Orléans,
comme à Chartres d'acheter des chapelets.
Je vous ai mandé comme j'avais vu l'abbé d'Effiat dans sa belle maison:
je vous écrivis de Tours; je vins à Saumur, où nous vîmes Vineuil; nous
repleurâmes M. de Turenne; il en a été vivement touché; vous le plaindrez,
quand vous saurez qu'il est dans une ville où personne n'a vu le héros.
Vineuil est bien vieilli, bien toussant, bien crachant et dévot, mais toujours
de l'esprit; il vous fait mille et mille compliments. Il y a trente lieues de
Saumur à Nantes; nous avons résolu de les faire en deux jours, et d'arriver
aujourd'hui à Nantes: dans ce dessein, nous allâmes hier deux heures de
nuit; nous nous engravâmes, et nous demeurâmes à deux cents pas de notre
hôtellerie sans pouvoir aborder. Nous revînmes au bruit d'un chien, et nous
arrivâmes à minuit dans un tugurio plus pauvre, plus misérable qu'on ne
peut vous le représenter: nous n'y avons trouvé que deux ou trois vieilles
Page 290
femmes qui filaient, et de la paille fraîche, sur quoi nous avons tous couché
sans nous déshabiller; j'aurais bien ri, sans l'abbé, que je meurs de honte
d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarqués à
la pointe du jour, et nous étions si parfaitement bien établis dans notre
gravier, que nous avons été près d'une heure avant que de reprendre le fil de
notre discours: nous voulons, contre vent et marée, arriver à Nantes; nous
ramons tous. J'y trouverai de vos lettres, ma fille; mais j'ai si bonne opinion
de votre amitié, que je suis persuadée que vous serez bien aise de savoir des
nouvelles de mon voyage; et, comme on m'a dit que la poste va passer à
Ingrande, je vais y laisser cette lettre chemin faisant. Je me porte très-bien,
il ne me faudrait qu'un peu de causerie. Je vous écrirai de Nantes, comme
vous pouvez penser. Je suis impatiente de savoir de vos nouvelles, et de
l'armée de M. de Luxembourg; cela me tient fort au cœur; il y a neuf jours
que j'ai ma tête dans ce sac. L'histoire des Croisades est très-belle, surtout
pour ceux qui ont lu le Tasse, et qui revoient leurs vieux amis en prose et en
histoire; mais je suis servante du style du jésuite. La vie d'Origène est
divine. Adieu, ma très-chère, très-aimable, et très-parfaitement aimée; vous
êtes ma chère enfant.
142.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1675.
Je vous ai écrit, ma fille, de tous les lieux où je l'ai pu; et comme je n'ai
pas eu un soin si exact pour notre cher d'Hacqueville, ni pour mes autres
amis, ils ont été dans des peines de moi, dont je leur suis trop obligée: ils
ont fait l'honneur à la Loire de croire qu'elle m'avait abîmée: hélas, la
pauvre créature! je serais la première à qui elle eût fait ce mauvais tour; je
n'ai eu d'incommodité que parce qu'il n'y avait pas assez d'eau dans cette
rivière. D'Hacqueville me mande qu'il ne sait que vous dire de moi, et qu'il
craint que son silence sur mon sujet ne vous inquiète. N'êtes-vous pas trop
aimable, ma chère enfant, d'avoir bien voulu paraître assez tendre à mon
égard pour qu'on vous épargne sur les moindres choses? Vous m'avez si
bien persuadée la première, que je n'ai eu d'attention qu'à vous écrire très-
exactement. Je partis donc de la Silleraye le lendemain du jour que je vous
écrivis, qui fut le mercredi; M. de Lavardin me mit en carrosse, et M.
d'Harouïs m'accabla de provisions. Nous arrivâmes ici jeudi; je trouvai
sans nous déshabiller; j'aurais bien ri, sans l'abbé, que je meurs de honte
d'exposer ainsi à la fatigue d'un voyage. Nous nous sommes rembarqués à
la pointe du jour, et nous étions si parfaitement bien établis dans notre
gravier, que nous avons été près d'une heure avant que de reprendre le fil de
notre discours: nous voulons, contre vent et marée, arriver à Nantes; nous
ramons tous. J'y trouverai de vos lettres, ma fille; mais j'ai si bonne opinion
de votre amitié, que je suis persuadée que vous serez bien aise de savoir des
nouvelles de mon voyage; et, comme on m'a dit que la poste va passer à
Ingrande, je vais y laisser cette lettre chemin faisant. Je me porte très-bien,
il ne me faudrait qu'un peu de causerie. Je vous écrirai de Nantes, comme
vous pouvez penser. Je suis impatiente de savoir de vos nouvelles, et de
l'armée de M. de Luxembourg; cela me tient fort au cœur; il y a neuf jours
que j'ai ma tête dans ce sac. L'histoire des Croisades est très-belle, surtout
pour ceux qui ont lu le Tasse, et qui revoient leurs vieux amis en prose et en
histoire; mais je suis servante du style du jésuite. La vie d'Origène est
divine. Adieu, ma très-chère, très-aimable, et très-parfaitement aimée; vous
êtes ma chère enfant.
142.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1675.
Je vous ai écrit, ma fille, de tous les lieux où je l'ai pu; et comme je n'ai
pas eu un soin si exact pour notre cher d'Hacqueville, ni pour mes autres
amis, ils ont été dans des peines de moi, dont je leur suis trop obligée: ils
ont fait l'honneur à la Loire de croire qu'elle m'avait abîmée: hélas, la
pauvre créature! je serais la première à qui elle eût fait ce mauvais tour; je
n'ai eu d'incommodité que parce qu'il n'y avait pas assez d'eau dans cette
rivière. D'Hacqueville me mande qu'il ne sait que vous dire de moi, et qu'il
craint que son silence sur mon sujet ne vous inquiète. N'êtes-vous pas trop
aimable, ma chère enfant, d'avoir bien voulu paraître assez tendre à mon
égard pour qu'on vous épargne sur les moindres choses? Vous m'avez si
bien persuadée la première, que je n'ai eu d'attention qu'à vous écrire très-
exactement. Je partis donc de la Silleraye le lendemain du jour que je vous
écrivis, qui fut le mercredi; M. de Lavardin me mit en carrosse, et M.
d'Harouïs m'accabla de provisions. Nous arrivâmes ici jeudi; je trouvai
Page 291
d'abord mademoiselle du Plessis plus affreuse, plus folle et plus
impertinente que jamais: son goût pour moi me déshonore; je jure sur ce fer
de n'y contribuer d'aucune douceur, d'aucune amitié, d'aucune approbation;
je lui dis des rudesses abominables, mais j'ai le malheur qu'elle tourne tout
en raillerie: vous devez en être persuadée, après le soufflet dont l'histoire a
pensé faire mourir Pomenars de rire. Elle est donc toujours autour de moi;
mais elle fait la grosse besogne; je ne m'en incommode point; la voilà qui
me coupe des serviettes. J'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une tristesse
extraordinaires; tous les arbres que vous avez vus petits sont devenus
grands et droits, et beaux en perfection; ils sont élagués, et font une ombre
agréable; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur: il y a un petit air
d'amour maternel dans ce détail; songez que je les ai tous plantés, et que je
les ai vus, comme disait M. de Montbazon de ses enfants, pas plus grands
que cela. C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver; vous en feriez
bien votre profit, et je n'en use pas mal: si les pensées n'y sont pas tout à fait
noires, elles y sont tout au moins gris-brun; j'y pense à vous à tout moment:
je vous regrette, je vous souhaite: votre santé, vos affaires, votre
éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup? J'ai
ces vers dans la tête:
Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour
L'objet infortuné d'une si tendre amour?
Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans
désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai pas.
Ne soyez point en peine de l'absence d'Hélène; Marie me fait fort bien;
je ne m'impatiente point, ma santé est comme il y a six ans: je ne sais d'où
me revient cette fontaine de Jouvence: mon tempérament fait précisément
ce qui m'est nécessaire: je lis et je m'amuse; j'ai des affaires que je fais
devant l'abbé, comme s'il était derrière la tapisserie; tout cela, avec cette
jolie espérance, empêche, comme vous dites, qu'on ne fasse la dépense
d'une corde pour se pendre. Je trouvai l'autre jour une lettre de vous, où
vous m'appelez ma bonne maman; vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte-
Marie, et vous me contiez la culbute de madame Amelot, qui de la salle se
trouva dans une cave; il y a déjà du bon style à cette lettre. J'en ai trouvé
mille autres qu'on écrivait autrefois à mademoiselle de Sévigné: toutes ces
circonstances sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous; car sans
impertinente que jamais: son goût pour moi me déshonore; je jure sur ce fer
de n'y contribuer d'aucune douceur, d'aucune amitié, d'aucune approbation;
je lui dis des rudesses abominables, mais j'ai le malheur qu'elle tourne tout
en raillerie: vous devez en être persuadée, après le soufflet dont l'histoire a
pensé faire mourir Pomenars de rire. Elle est donc toujours autour de moi;
mais elle fait la grosse besogne; je ne m'en incommode point; la voilà qui
me coupe des serviettes. J'ai trouvé ces bois d'une beauté et d'une tristesse
extraordinaires; tous les arbres que vous avez vus petits sont devenus
grands et droits, et beaux en perfection; ils sont élagués, et font une ombre
agréable; ils ont quarante ou cinquante pieds de hauteur: il y a un petit air
d'amour maternel dans ce détail; songez que je les ai tous plantés, et que je
les ai vus, comme disait M. de Montbazon de ses enfants, pas plus grands
que cela. C'est ici une solitude faite exprès pour y bien rêver; vous en feriez
bien votre profit, et je n'en use pas mal: si les pensées n'y sont pas tout à fait
noires, elles y sont tout au moins gris-brun; j'y pense à vous à tout moment:
je vous regrette, je vous souhaite: votre santé, vos affaires, votre
éloignement, que pensez-vous que tout cela fasse entre chien et loup? J'ai
ces vers dans la tête:
Sous quel astre cruel avez-vous mis au jour
L'objet infortuné d'une si tendre amour?
Il faut regarder la volonté de Dieu bien fixement, pour envisager sans
désespoir tout ce que je vois, dont assurément je ne vous entretiendrai pas.
Ne soyez point en peine de l'absence d'Hélène; Marie me fait fort bien;
je ne m'impatiente point, ma santé est comme il y a six ans: je ne sais d'où
me revient cette fontaine de Jouvence: mon tempérament fait précisément
ce qui m'est nécessaire: je lis et je m'amuse; j'ai des affaires que je fais
devant l'abbé, comme s'il était derrière la tapisserie; tout cela, avec cette
jolie espérance, empêche, comme vous dites, qu'on ne fasse la dépense
d'une corde pour se pendre. Je trouvai l'autre jour une lettre de vous, où
vous m'appelez ma bonne maman; vous aviez dix ans, vous étiez à Sainte-
Marie, et vous me contiez la culbute de madame Amelot, qui de la salle se
trouva dans une cave; il y a déjà du bon style à cette lettre. J'en ai trouvé
mille autres qu'on écrivait autrefois à mademoiselle de Sévigné: toutes ces
circonstances sont bien heureuses pour me faire souvenir de vous; car sans
Page 292
cela, où pourrais-je prendre cette idée? Je n'ai point reçu de vos lettres le
dernier ordinaire, j'en suis toute triste. Je ne sais non plus des nouvelles du
coadjuteur, de la Garde, du Mirepoix, du Bellièvre, que si tout était fondu;
je m'en vais un peu les réveiller.
N'admirez-vous point le bonheur du roi? On me mande la mort de Son
Altesse, mon père[397], qui était un bon ennemi; et que les Impériaux ont
repassé le Rhin, pour aller défendre l'empereur du Turc, qui le presse en
Hongrie: voilà ce qui s'appelle des étoiles heureuses; cela nous fait craindre
en Bretagne de rudes punitions. Je m'en vais voir la bonne Tarente[398]; elle
m'a déjà envoyé deux compliments, et me demande toujours de vos
nouvelles; si elle le prend par là, elle me fera fort bien sa cour. Vous dites
des merveilles sur Saint-Thou; au moins on ne l'accusera pas de n'avoir
conté son songe qu'après son malheur; cela est plaisant. Je vous plains de
ne pas lire toutes vos lettres: mais quoiqu'elles fassent toutes ma chère et
unique consolation, et que j'en connaisse tout le prix, je suis bien fâchée
d'en tant recevoir. Le bon abbé est fort en colère contre M. de Grignan; il
espérait qu'il lui manderait si le voyage de Jacob[399] a été heureux, s'il est
arrivé à bon port dans la terre promise; s'il y est bien placé, bien établi, lui
et ses femmes, ses enfants, ses moutons, ses chameaux; cela méritait bien
un petit mot. Il a dessein de le reprendre quand il ira à Grignan. Comment
se portent vos enfants? Adieu, ma très-aimable et très-chère: je reçois fort
souvent des lettres de mon fils; il est bien affligé de ne pouvoir sortir de ce
malheureux guidonnage; mais il doit comprendre qu'il y a des gens présents
et pressants qu'on a sur les bras, à qui on doit des récompenses, qu'on
préférera toujours à un absent qu'on croit placé, et qui ne fait simplement
que s'ennuyer dans une longue subalternité dont on ne se soucie guère. Ha,
que c'est bien précisément ce que nous disions, après une longue navigation,
se trouver à neuf cents lieues d'un cap, et le reste!
143.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 6 octobre 1675.
Vraiment, ma fille, vous me contez une histoire bien lamentable de vos
pauvres lettres perdues; est-ce Baro qui a fait cette sottise? On est gaie,
gaillarde, on croit avoir entretenu tous ses bons amis: pour M. l'archevêque,
dernier ordinaire, j'en suis toute triste. Je ne sais non plus des nouvelles du
coadjuteur, de la Garde, du Mirepoix, du Bellièvre, que si tout était fondu;
je m'en vais un peu les réveiller.
N'admirez-vous point le bonheur du roi? On me mande la mort de Son
Altesse, mon père[397], qui était un bon ennemi; et que les Impériaux ont
repassé le Rhin, pour aller défendre l'empereur du Turc, qui le presse en
Hongrie: voilà ce qui s'appelle des étoiles heureuses; cela nous fait craindre
en Bretagne de rudes punitions. Je m'en vais voir la bonne Tarente[398]; elle
m'a déjà envoyé deux compliments, et me demande toujours de vos
nouvelles; si elle le prend par là, elle me fera fort bien sa cour. Vous dites
des merveilles sur Saint-Thou; au moins on ne l'accusera pas de n'avoir
conté son songe qu'après son malheur; cela est plaisant. Je vous plains de
ne pas lire toutes vos lettres: mais quoiqu'elles fassent toutes ma chère et
unique consolation, et que j'en connaisse tout le prix, je suis bien fâchée
d'en tant recevoir. Le bon abbé est fort en colère contre M. de Grignan; il
espérait qu'il lui manderait si le voyage de Jacob[399] a été heureux, s'il est
arrivé à bon port dans la terre promise; s'il y est bien placé, bien établi, lui
et ses femmes, ses enfants, ses moutons, ses chameaux; cela méritait bien
un petit mot. Il a dessein de le reprendre quand il ira à Grignan. Comment
se portent vos enfants? Adieu, ma très-aimable et très-chère: je reçois fort
souvent des lettres de mon fils; il est bien affligé de ne pouvoir sortir de ce
malheureux guidonnage; mais il doit comprendre qu'il y a des gens présents
et pressants qu'on a sur les bras, à qui on doit des récompenses, qu'on
préférera toujours à un absent qu'on croit placé, et qui ne fait simplement
que s'ennuyer dans une longue subalternité dont on ne se soucie guère. Ha,
que c'est bien précisément ce que nous disions, après une longue navigation,
se trouver à neuf cents lieues d'un cap, et le reste!
143.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 6 octobre 1675.
Vraiment, ma fille, vous me contez une histoire bien lamentable de vos
pauvres lettres perdues; est-ce Baro qui a fait cette sottise? On est gaie,
gaillarde, on croit avoir entretenu tous ses bons amis: pour M. l'archevêque,
Page 293
je le plains encore davantage, car il n'écrit que pour des choses importantes;
et il se trouve que toute la peine qu'on a prise, c'est pour être dans un
bourbier, dans un précipice. Voilà M. de Grignan rebuté d'écrire pour le
reste de sa vie: quelle aventure pour un paresseux! vous verrez que
désormais il n'écrira plus, et ne voudra point hasarder de perdre sa peine. Si
vous mandez ce malheur au coadjuteur, il en fera bien son profit. Je
comprends ce chagrin le plus aisément du monde; mais j'entre bien aussi
dans celui que vous allez avoir de quitter Grignan pour aller dans la
contrainte des villes: la liberté est un bien inestimable; vous le sentez mieux
que personne, et je vous plains, ma très-chère, plus que je ne vous le puis
dire. Vous n'aurez ni Vardes, ni Corbinelli; c'eût été pourtant une bonne
compagnie. Vous deviez bien me nommer les quatre dames qui vous
venaient assassiner: pour moi, j'ai le temps de me fortifier contre ma
méchante compagnie; je les sens venir par un côté, et je m'égare par l'autre;
c'est un tour que je fis hier à une sénéchale de Vitré; et puis je gronde qu'on
ne m'ait pas avertie: demandez-moi ce que je veux dire; ce sont des
friponneries qu'on est tenté de faire dans ce parc. Vous souvient-il d'un jour
que nous évitâmes les Fouesnels? Je me promène fort; ces allées sont
admirables: je travaille comme vous, mais, Dieu merci, je n'ai point une
friponne de Montgobert qui me réduise aux traînées; c'est une humiliation
que je ne comprends pas que vous puissiez souffrir: je ne noircis point ma
soie avec ma laine, je me trouve fort bien d'aller mon grand chemin; il me
semble que je n'ai que dix ans; et qu'on me donne un petit bout de canevas
pour me jouer, il faudrait que vos chaises fussent bien laides pour n'être pas
aussi belles que votre lit. J'aime fort tout ce que me mande Montgobert; elle
me plaît toujours, je la trouve salée, et tous ses tons me font plaisir: c'est un
bonheur d'avoir dans sa maison une compagnie comme celle-là; j'en avais
une autrefois dont je faisais bien mon profit; M. d'Angers (Henri Arnauld)
me mandait l'autre jour que c'était une sainte.
J'ai trouvé la réponse du maréchal d'Albret très-plaisante, il y a plus
d'esprit que dans son style ordinaire; elle m'a paru d'une grande hauteur;
l'affectionné serviteur est d'une dure digestion: voilà le monseigneur bien
établi. Vous avez donc ri, ma fille, de tout ce que je vous mandais
d'Orléans? je le trouvai plaisant aussi, c'était le reste de mon sac, qui me
paraissait assez bon. N'êtes-vous point trop aimable d'aimer les nouvelles de
mes bois et de ma santé? C'est bien précisément pour l'amour de moi: je me
et il se trouve que toute la peine qu'on a prise, c'est pour être dans un
bourbier, dans un précipice. Voilà M. de Grignan rebuté d'écrire pour le
reste de sa vie: quelle aventure pour un paresseux! vous verrez que
désormais il n'écrira plus, et ne voudra point hasarder de perdre sa peine. Si
vous mandez ce malheur au coadjuteur, il en fera bien son profit. Je
comprends ce chagrin le plus aisément du monde; mais j'entre bien aussi
dans celui que vous allez avoir de quitter Grignan pour aller dans la
contrainte des villes: la liberté est un bien inestimable; vous le sentez mieux
que personne, et je vous plains, ma très-chère, plus que je ne vous le puis
dire. Vous n'aurez ni Vardes, ni Corbinelli; c'eût été pourtant une bonne
compagnie. Vous deviez bien me nommer les quatre dames qui vous
venaient assassiner: pour moi, j'ai le temps de me fortifier contre ma
méchante compagnie; je les sens venir par un côté, et je m'égare par l'autre;
c'est un tour que je fis hier à une sénéchale de Vitré; et puis je gronde qu'on
ne m'ait pas avertie: demandez-moi ce que je veux dire; ce sont des
friponneries qu'on est tenté de faire dans ce parc. Vous souvient-il d'un jour
que nous évitâmes les Fouesnels? Je me promène fort; ces allées sont
admirables: je travaille comme vous, mais, Dieu merci, je n'ai point une
friponne de Montgobert qui me réduise aux traînées; c'est une humiliation
que je ne comprends pas que vous puissiez souffrir: je ne noircis point ma
soie avec ma laine, je me trouve fort bien d'aller mon grand chemin; il me
semble que je n'ai que dix ans; et qu'on me donne un petit bout de canevas
pour me jouer, il faudrait que vos chaises fussent bien laides pour n'être pas
aussi belles que votre lit. J'aime fort tout ce que me mande Montgobert; elle
me plaît toujours, je la trouve salée, et tous ses tons me font plaisir: c'est un
bonheur d'avoir dans sa maison une compagnie comme celle-là; j'en avais
une autrefois dont je faisais bien mon profit; M. d'Angers (Henri Arnauld)
me mandait l'autre jour que c'était une sainte.
J'ai trouvé la réponse du maréchal d'Albret très-plaisante, il y a plus
d'esprit que dans son style ordinaire; elle m'a paru d'une grande hauteur;
l'affectionné serviteur est d'une dure digestion: voilà le monseigneur bien
établi. Vous avez donc ri, ma fille, de tout ce que je vous mandais
d'Orléans? je le trouvai plaisant aussi, c'était le reste de mon sac, qui me
paraissait assez bon. N'êtes-vous point trop aimable d'aimer les nouvelles de
mes bois et de ma santé? C'est bien précisément pour l'amour de moi: je me
Page 294
relève un peu par les affaires de Danemark. On menace Rennes de
transférer le parlement à Dinan; ce serait la ruine entière de cette province:
la punition qu'on veut faire à cette ville ne se passera pas sans beaucoup de
bruit.
J'ai reçu des lettres de Nantes: si le marquis de Lavardin et d'Harouïs
faisaient l'article de cette ville dans la gazette, vous y auriez vu assurément
mon arrivée et mon départ. Je vous rends bien, ma très-chère, l'attention que
vous avez à la Bretagne; tout ce qui vous entoure à vingt lieues à la ronde
m'est considérable. Il vint ici l'autre jour un augustin; c'est une manière de
frater; il a été par toute la province; il me nomma cinq ou six fois M. de
Grignan et M. d'Arles; je le trouvais fort habile homme; je suis assurée qu'à
Aix je ne l'aurais pas regardé.
A propos, vous ai-je parlé d'une lunette admirable, qui faisait notre
amusement dans le bateau? C'est un chef-d'œuvre; elle est encore plus
parfaite que celle que l'abbé vous a laissée à Grignan; cette lunette
rapproche fort bien les objets de trois lieues: que ne les rapproche-t-elle de
deux cents! Vous pouvez penser l'usage que nous en faisons sur ces bords
de Loire; mais voici celui que j'en fais ici: vous savez que par l'autre bout
elle éloigne, et je la tourne sur mademoiselle du Plessis, et je la trouve tout
d'un coup à deux lieues de moi: je fis l'autre jour cette sottise sur elle et sur
mes voisins; cela fut plaisant, mais personne ne m'entendit: s'il y avait eu
quelqu'un que j'eusse pu regarder seulement, cette folie m'aurait bien
réjouie. Quand on se trouve bien oppressé de méchante compagnie, il n'y a
qu'à faire venir sa lunette et la tourner du côté qui éloigne: demandez à
Montgobert si elle n'aurait pas ri; voilà un beau sujet pour dire des sottises.
Si vous avez Corbinelli, je vous recommande la lunette. Adieu, ma chère
enfant; Dieu merci, comme vous dites, nous ne sommes pas des montagnes,
et j'espère vous embrasser autrement que de deux cents lieues: vous allez
vous éloigner encore, j'ai envie d'aller à Brest. Je trouve bien rude que
madame la grande duchesse ait une dame d'honneur, et que ce ne soit pas la
bonne Rarai; les Guisardes lui ont donné la Sainte-Même. On me mande
que la bonne mine de la Trousse est augmentée de la moitié, et qu'il aura la
charge de Froulai.
144.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
transférer le parlement à Dinan; ce serait la ruine entière de cette province:
la punition qu'on veut faire à cette ville ne se passera pas sans beaucoup de
bruit.
J'ai reçu des lettres de Nantes: si le marquis de Lavardin et d'Harouïs
faisaient l'article de cette ville dans la gazette, vous y auriez vu assurément
mon arrivée et mon départ. Je vous rends bien, ma très-chère, l'attention que
vous avez à la Bretagne; tout ce qui vous entoure à vingt lieues à la ronde
m'est considérable. Il vint ici l'autre jour un augustin; c'est une manière de
frater; il a été par toute la province; il me nomma cinq ou six fois M. de
Grignan et M. d'Arles; je le trouvais fort habile homme; je suis assurée qu'à
Aix je ne l'aurais pas regardé.
A propos, vous ai-je parlé d'une lunette admirable, qui faisait notre
amusement dans le bateau? C'est un chef-d'œuvre; elle est encore plus
parfaite que celle que l'abbé vous a laissée à Grignan; cette lunette
rapproche fort bien les objets de trois lieues: que ne les rapproche-t-elle de
deux cents! Vous pouvez penser l'usage que nous en faisons sur ces bords
de Loire; mais voici celui que j'en fais ici: vous savez que par l'autre bout
elle éloigne, et je la tourne sur mademoiselle du Plessis, et je la trouve tout
d'un coup à deux lieues de moi: je fis l'autre jour cette sottise sur elle et sur
mes voisins; cela fut plaisant, mais personne ne m'entendit: s'il y avait eu
quelqu'un que j'eusse pu regarder seulement, cette folie m'aurait bien
réjouie. Quand on se trouve bien oppressé de méchante compagnie, il n'y a
qu'à faire venir sa lunette et la tourner du côté qui éloigne: demandez à
Montgobert si elle n'aurait pas ri; voilà un beau sujet pour dire des sottises.
Si vous avez Corbinelli, je vous recommande la lunette. Adieu, ma chère
enfant; Dieu merci, comme vous dites, nous ne sommes pas des montagnes,
et j'espère vous embrasser autrement que de deux cents lieues: vous allez
vous éloigner encore, j'ai envie d'aller à Brest. Je trouve bien rude que
madame la grande duchesse ait une dame d'honneur, et que ce ne soit pas la
bonne Rarai; les Guisardes lui ont donné la Sainte-Même. On me mande
que la bonne mine de la Trousse est augmentée de la moitié, et qu'il aura la
charge de Froulai.
144.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 295
Aux Rochers, dimanche 13 octobre 1675.
Vous avez raison de dire que les dates ne font rien pour rendre agréables
les lettres de ceux que nous aimons. Eh, mon Dieu! les affaires publiques
nous doivent-elles être si chères? Votre santé, votre famille, vos moindres
actions, vos sentiments, vos pétoffes de Lambesc, c'est là ce qui me touche;
et je crois si bien que vous êtes de même, que je ne fais aucune difficulté de
vous parler des Rochers, de mademoiselle du Plessis, de mes allées, de mes
bois, de nos affaires, du Bien bon et de Copenhague, quand l'occasion s'en
présente. Croyez donc que tout ce qui vient de vous m'est très-considérable,
et que, jusqu'à vos traînées de tapisseries, je suis aise de tout savoir. Si
voulez encore des aiguilles pour en faire, j'en ai d'admirables: pour moi, j'en
fis hier d'infinies, elles étaient aussi ennuyeuses que ma compagnie: je ne
travaille que quand elle entre; et, dès que je suis seule, je me promène, je
lis, ou j'écris. La Plessis ne m'incommode pas plus que Marie. Dieu me fait
la grâce de ne point écouter ce qu'elle dit; je suis, à son égard, comme vous
êtes pour beaucoup d'autres: elle a vraiment les meilleurs sentiments du
monde: j'admire que cela puisse être gâté par l'impertinence de son esprit et
la ridiculité de ses manières; il faudrait voir l'usage qu'elle fait de ma
tolérance, et comme elle l'explique, et les chaînes qu'elle en fait pour
s'attacher à moi, et comme je lui sers d'excuse pour ne plus voir ses amies
de Vitré, et les adresses qu'elle a pour satisfaire sa sotte gloire, car la sotte
gloire est de tout pays, et la crainte qu'elle a que je ne sois jalouse d'une
religieuse de Vitré: cela ferait une assez méchante farce de campagne.
Je dois vous dire des nouvelles de cette province. M. de Chaulnes est à
Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que si on en sortait, ou si l'on
faisait le moindre bruit, il ôterait, pour dix ans, le parlement de cette ville.
Cette crainte fait tout souffrir: je ne sais point encore comme ces gens de
guerre en usent à l'égard des pauvres bourgeois. Nous attendons madame de
Chaulnes à Vitré, qui vient voir la princesse (de Tarente); nous sommes en
sûreté sous ses auspices; mais je puis vous assurer que, quand il n'y aurait
que moi, M. de Chaulnes prendrait plaisir à me marquer des égards; c'est la
seule occasion où je pourrais répondre de lui: n'ayez donc aucune
inquiétude; je suis ici comme dans cette Provence que vous dites qui est à
moi.
Vous avez raison de dire que les dates ne font rien pour rendre agréables
les lettres de ceux que nous aimons. Eh, mon Dieu! les affaires publiques
nous doivent-elles être si chères? Votre santé, votre famille, vos moindres
actions, vos sentiments, vos pétoffes de Lambesc, c'est là ce qui me touche;
et je crois si bien que vous êtes de même, que je ne fais aucune difficulté de
vous parler des Rochers, de mademoiselle du Plessis, de mes allées, de mes
bois, de nos affaires, du Bien bon et de Copenhague, quand l'occasion s'en
présente. Croyez donc que tout ce qui vient de vous m'est très-considérable,
et que, jusqu'à vos traînées de tapisseries, je suis aise de tout savoir. Si
voulez encore des aiguilles pour en faire, j'en ai d'admirables: pour moi, j'en
fis hier d'infinies, elles étaient aussi ennuyeuses que ma compagnie: je ne
travaille que quand elle entre; et, dès que je suis seule, je me promène, je
lis, ou j'écris. La Plessis ne m'incommode pas plus que Marie. Dieu me fait
la grâce de ne point écouter ce qu'elle dit; je suis, à son égard, comme vous
êtes pour beaucoup d'autres: elle a vraiment les meilleurs sentiments du
monde: j'admire que cela puisse être gâté par l'impertinence de son esprit et
la ridiculité de ses manières; il faudrait voir l'usage qu'elle fait de ma
tolérance, et comme elle l'explique, et les chaînes qu'elle en fait pour
s'attacher à moi, et comme je lui sers d'excuse pour ne plus voir ses amies
de Vitré, et les adresses qu'elle a pour satisfaire sa sotte gloire, car la sotte
gloire est de tout pays, et la crainte qu'elle a que je ne sois jalouse d'une
religieuse de Vitré: cela ferait une assez méchante farce de campagne.
Je dois vous dire des nouvelles de cette province. M. de Chaulnes est à
Rennes avec beaucoup de troupes; il a mandé que si on en sortait, ou si l'on
faisait le moindre bruit, il ôterait, pour dix ans, le parlement de cette ville.
Cette crainte fait tout souffrir: je ne sais point encore comme ces gens de
guerre en usent à l'égard des pauvres bourgeois. Nous attendons madame de
Chaulnes à Vitré, qui vient voir la princesse (de Tarente); nous sommes en
sûreté sous ses auspices; mais je puis vous assurer que, quand il n'y aurait
que moi, M. de Chaulnes prendrait plaisir à me marquer des égards; c'est la
seule occasion où je pourrais répondre de lui: n'ayez donc aucune
inquiétude; je suis ici comme dans cette Provence que vous dites qui est à
moi.
Page 296
Vous n'avez pas peur de Ruyter[400]. Ruyter pourtant est le dieu des
combats; Guitaut ne lui résiste pas: mais, en vérité, l'étoile du roi lui
résiste: jamais il n'en fut une si fixe. Elle dissipa, l'année passée, cette
grande flotte; elle fait mourir le prince de Lorraine; elle renvoie
Montecuculli chez ses parents, et fera la paix par le mariage du prince
Charles. Je disais l'autre jour cette dernière chose à madame de Tarente; elle
me dit qu'il était marié à l'impératrice douairière: quoique cette noce n'ait
pas éclaté, elle ne laisserait pas d'empêcher l'autre; vous verrez que cette
impératrice mourra, si sa vie fait un inconvénient. Votre raisonnement est
d'une telle justesse sur les affaires d'État, qu'on voit bien que vous êtes
devenue politique dans la place où vous êtes. J'ai écrit à la belle princesse
de Vaudemont; elle est infortunée, et j'en suis triste, car elle est très-
aimable. Je n'osais écrire à madame de Lillebonne; mais vous m'avez donné
courage. Je crains que vous n'ayez pas le petit Coulanges; sa femme m'écrit
tristement de Lyon, et croit y passer l'hiver: c'est une vraie trahison pour
elle, que de n'être pas à Paris: elle me mande que vous avez eu un assez
grand commerce. La Trousse est à Paris et à la cour, accablé d'agréments et
de louanges; il les reçoit d'une manière à les augmenter: on dit qu'il aura la
charge de Froulai; si cela était, il y aurait un mouvement dans la compagnie,
et je prie notre d'Hacqueville d'y avoir quelque attention pour notre pauvre
guidon, qui se meurt d'ennui dans le guidonnage; je lui mande de venir ici,
je voudrais le marier à une petite fille qui est un peu juive de son estoc,
mais les millions nous paraissent de bonne maison: cela est fort en l'air; je
ne crois plus rien après avoir manqué la petite d'Eaubonne[401]. Madame de
Villars me mande encore des merveilles du chevalier (de Grignan); je crois
que ce sont les premières qu'on a renouvelées; mais enfin c'est un petit
garçon qui a bien le meilleur bruit qu'on puisse jamais souhaiter. Je prie
Dieu que les lueurs d'espérance pour une de vos filles[402] puissent réussir;
ce serait une grande affaire. La paresse du coadjuteur devrait bien cesser
dans de pareilles occasions.
Écoutez une belle action du procureur général[403]. Il avait une terre, de
la maison de Bellièvre, qu'on lui avait fort bien donnée; il l'a remise dans la
masse des biens des créanciers, disant qu'il ne saurait aimer ce présent,
quand il songe qu'il fait tort à des créanciers qui ont donné leur argent de
bonne foi: cela est héroïque. Jugez s'il est pour nous contre M. de
Mirepoix[404]; je ne connais point une plus belle ni une plus vilaine âme que
combats; Guitaut ne lui résiste pas: mais, en vérité, l'étoile du roi lui
résiste: jamais il n'en fut une si fixe. Elle dissipa, l'année passée, cette
grande flotte; elle fait mourir le prince de Lorraine; elle renvoie
Montecuculli chez ses parents, et fera la paix par le mariage du prince
Charles. Je disais l'autre jour cette dernière chose à madame de Tarente; elle
me dit qu'il était marié à l'impératrice douairière: quoique cette noce n'ait
pas éclaté, elle ne laisserait pas d'empêcher l'autre; vous verrez que cette
impératrice mourra, si sa vie fait un inconvénient. Votre raisonnement est
d'une telle justesse sur les affaires d'État, qu'on voit bien que vous êtes
devenue politique dans la place où vous êtes. J'ai écrit à la belle princesse
de Vaudemont; elle est infortunée, et j'en suis triste, car elle est très-
aimable. Je n'osais écrire à madame de Lillebonne; mais vous m'avez donné
courage. Je crains que vous n'ayez pas le petit Coulanges; sa femme m'écrit
tristement de Lyon, et croit y passer l'hiver: c'est une vraie trahison pour
elle, que de n'être pas à Paris: elle me mande que vous avez eu un assez
grand commerce. La Trousse est à Paris et à la cour, accablé d'agréments et
de louanges; il les reçoit d'une manière à les augmenter: on dit qu'il aura la
charge de Froulai; si cela était, il y aurait un mouvement dans la compagnie,
et je prie notre d'Hacqueville d'y avoir quelque attention pour notre pauvre
guidon, qui se meurt d'ennui dans le guidonnage; je lui mande de venir ici,
je voudrais le marier à une petite fille qui est un peu juive de son estoc,
mais les millions nous paraissent de bonne maison: cela est fort en l'air; je
ne crois plus rien après avoir manqué la petite d'Eaubonne[401]. Madame de
Villars me mande encore des merveilles du chevalier (de Grignan); je crois
que ce sont les premières qu'on a renouvelées; mais enfin c'est un petit
garçon qui a bien le meilleur bruit qu'on puisse jamais souhaiter. Je prie
Dieu que les lueurs d'espérance pour une de vos filles[402] puissent réussir;
ce serait une grande affaire. La paresse du coadjuteur devrait bien cesser
dans de pareilles occasions.
Écoutez une belle action du procureur général[403]. Il avait une terre, de
la maison de Bellièvre, qu'on lui avait fort bien donnée; il l'a remise dans la
masse des biens des créanciers, disant qu'il ne saurait aimer ce présent,
quand il songe qu'il fait tort à des créanciers qui ont donné leur argent de
bonne foi: cela est héroïque. Jugez s'il est pour nous contre M. de
Mirepoix[404]; je ne connais point une plus belle ni une plus vilaine âme que
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celle de ces deux hommes. Le Bien bon est toujours le Bien bon; ce sont des
armes parlantes: les obligations que je lui ai sont innombrables; ce qui me
les rend sensibles, c'est l'amitié qu'il a pour vous, et le zèle pour vos
affaires, et comme il se prépare à confondre le Mirepoix.
Je n'ose penser à vous voir; quand cette espérance entre trop avant dans
mon cœur, et qu'elle est encore éloignée, elle me fait trop de mal: je me
souviens de ce que je souffris à la maladie de ma pauvre tante, et comme
vous me fîtes expédier cette douleur; je ne suis pas encore à portée de
recevoir cette joie. Vous m'assurez que vous vous portez bien; Dieu le
veuille, ma bonne! cet article me tient extrêmement au cœur: pour moi, je
suis dans la parfaite santé. Vous aimeriez bien ma sobriété et l'exercice que
je fais, et sept heures au lit, comme une carmélite. Cette vie dure me plaît;
elle ressemble au pays; je n'engraisse point, et l'air est si épais et si humain,
que ce teint, qu'il y a si longtemps que l'on loue, n'en est point changé: je
vous souhaite quelquefois une de nos soirées, en qualité de pommade de
pieds de mouton. J'ai dix ouvriers qui me divertissent fort. Rahuel et Pilois,
tout est à sa place. Vous devez être persuadée de ma confiance par les
pauvretés dont je remplis ma lettre. Depuis que je me suis plainte, en vers,
de la pluie, il fait un temps charmant; de sorte que je m'en loue en prose.
Toute notre province est si occupée de ces punitions, que l'on ne fait point
de visites; et, sans vouloir contrefaire la dédaigneuse, j'en suis extrêmement
aise. Vous souvient-il quand nous trouvions qu'il n'y avait rien de si bon, en
province, qu'une méchante compagnie, par la joie du départ? c'est un plaisir
que je n'aurai point cette année.
Ma bonne, quand je vous écrirais encore quatre heures, je ne pourrais
pas vous dire à quel point je vous aime, et de quelle manière vous m'êtes
chère. Je suis persuadée du soin de la Providence sur vous, puisque vous
payez tous vos arrérages, et que vous voyez une année de subsistance; Dieu
prendra soin des autres; continuez votre attention sur votre dépense; cela ne
remplit point les grandes brèches, mais cela aide à la douceur présente, et
c'est beaucoup. M. de Grignan est-il sage? Je l'embrasse dans cette
espérance, ma très-bonne, et je suis entièrement à vous.
145.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
armes parlantes: les obligations que je lui ai sont innombrables; ce qui me
les rend sensibles, c'est l'amitié qu'il a pour vous, et le zèle pour vos
affaires, et comme il se prépare à confondre le Mirepoix.
Je n'ose penser à vous voir; quand cette espérance entre trop avant dans
mon cœur, et qu'elle est encore éloignée, elle me fait trop de mal: je me
souviens de ce que je souffris à la maladie de ma pauvre tante, et comme
vous me fîtes expédier cette douleur; je ne suis pas encore à portée de
recevoir cette joie. Vous m'assurez que vous vous portez bien; Dieu le
veuille, ma bonne! cet article me tient extrêmement au cœur: pour moi, je
suis dans la parfaite santé. Vous aimeriez bien ma sobriété et l'exercice que
je fais, et sept heures au lit, comme une carmélite. Cette vie dure me plaît;
elle ressemble au pays; je n'engraisse point, et l'air est si épais et si humain,
que ce teint, qu'il y a si longtemps que l'on loue, n'en est point changé: je
vous souhaite quelquefois une de nos soirées, en qualité de pommade de
pieds de mouton. J'ai dix ouvriers qui me divertissent fort. Rahuel et Pilois,
tout est à sa place. Vous devez être persuadée de ma confiance par les
pauvretés dont je remplis ma lettre. Depuis que je me suis plainte, en vers,
de la pluie, il fait un temps charmant; de sorte que je m'en loue en prose.
Toute notre province est si occupée de ces punitions, que l'on ne fait point
de visites; et, sans vouloir contrefaire la dédaigneuse, j'en suis extrêmement
aise. Vous souvient-il quand nous trouvions qu'il n'y avait rien de si bon, en
province, qu'une méchante compagnie, par la joie du départ? c'est un plaisir
que je n'aurai point cette année.
Ma bonne, quand je vous écrirais encore quatre heures, je ne pourrais
pas vous dire à quel point je vous aime, et de quelle manière vous m'êtes
chère. Je suis persuadée du soin de la Providence sur vous, puisque vous
payez tous vos arrérages, et que vous voyez une année de subsistance; Dieu
prendra soin des autres; continuez votre attention sur votre dépense; cela ne
remplit point les grandes brèches, mais cela aide à la douceur présente, et
c'est beaucoup. M. de Grignan est-il sage? Je l'embrasse dans cette
espérance, ma très-bonne, et je suis entièrement à vous.
145.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 298
Aux Rochers, mercredi 16 octobre 1675.
Je ne suis point entêtée, ma fille, de M. de Lavardin; je le vois tel qu'il
est: ses plaisanteries et ses manières ne me charment point du tout; je les
vois, comme j'ai toujours fait: mais je suis assez juste pour rendre au vrai
mérite ce qui lui appartient, quoique je le trouve pêle-mêle avec quelques
désagréments; c'est à ses bonnes qualités que je me suis solidement
attachée, et, par bonheur, je vous en avais parlé à Paris; car, sans cela, vous
croiriez que l'enthousiasme d'une bonne réception m'aurait enivrée; enfin je
souhaiterai toujours à ceux que j'aimerai plus de charmes; mais je me
contenterai qu'ils aient autant de vertus. C'est le moins lâche et le moins bas
courtisan que j'aie jamais vu; vous aimeriez bien son style dans de certains
endroits, vous qui parlez: tant y a, ma fille, voilà ma justification, dont vous
ferez part au gros abbé, si jamais, par hasard, il a mal au gras des jambes[405]
sur ce sujet.
Je suis fort aise que vous ayez remarqué, comme moi, la diligence
admirable de nos lettres, et le beau procédé de Riaux[406], et de ces autres
messieurs si obligeants, qui viennent prendre nos lettres, et les portent nuit
et jour, en courant de toutes leurs forces, pour les faire aller plus
promptement: je vous dis que nous sommes ingrats envers les postillons, et
même envers M. de Louvois[407], qui les établit partout avec tant de soin.
Mais quoi! ma très-chère, nous nous éloignons encore; et toutes nos
admirations vont cesser: quand je songe que, dans votre dernière lettre, vous
répondez encore à celle que je vous écrivis de la Silleraye, et qu'il y aura
demain trois semaines que je suis aux Rochers, je comprends que nous
étions déjà assez loin, sans cette augmentation.
D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine, c'est assez écrire pour des
affaires; mais que ce n'est pas assez pour son amitié, et qu'il augmenterait
plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez bien que, puisque le
régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas, je lâche la bride à toutes ses
bontés, et lui laisse la liberté de son écritoire: songez qu'il écrit de cette
furie à tout ce qui est hors de Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste;
ce sont les d'Hacqueville; adressez-vous à eux, ma fille, en toute confiance:
leurs bons cœurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l'esprit de les
ménager; j'en veux abuser; aussi bien, si ce n'est moi qui le tue, ce sera un
Je ne suis point entêtée, ma fille, de M. de Lavardin; je le vois tel qu'il
est: ses plaisanteries et ses manières ne me charment point du tout; je les
vois, comme j'ai toujours fait: mais je suis assez juste pour rendre au vrai
mérite ce qui lui appartient, quoique je le trouve pêle-mêle avec quelques
désagréments; c'est à ses bonnes qualités que je me suis solidement
attachée, et, par bonheur, je vous en avais parlé à Paris; car, sans cela, vous
croiriez que l'enthousiasme d'une bonne réception m'aurait enivrée; enfin je
souhaiterai toujours à ceux que j'aimerai plus de charmes; mais je me
contenterai qu'ils aient autant de vertus. C'est le moins lâche et le moins bas
courtisan que j'aie jamais vu; vous aimeriez bien son style dans de certains
endroits, vous qui parlez: tant y a, ma fille, voilà ma justification, dont vous
ferez part au gros abbé, si jamais, par hasard, il a mal au gras des jambes[405]
sur ce sujet.
Je suis fort aise que vous ayez remarqué, comme moi, la diligence
admirable de nos lettres, et le beau procédé de Riaux[406], et de ces autres
messieurs si obligeants, qui viennent prendre nos lettres, et les portent nuit
et jour, en courant de toutes leurs forces, pour les faire aller plus
promptement: je vous dis que nous sommes ingrats envers les postillons, et
même envers M. de Louvois[407], qui les établit partout avec tant de soin.
Mais quoi! ma très-chère, nous nous éloignons encore; et toutes nos
admirations vont cesser: quand je songe que, dans votre dernière lettre, vous
répondez encore à celle que je vous écrivis de la Silleraye, et qu'il y aura
demain trois semaines que je suis aux Rochers, je comprends que nous
étions déjà assez loin, sans cette augmentation.
D'Hacqueville me dit qu'une fois la semaine, c'est assez écrire pour des
affaires; mais que ce n'est pas assez pour son amitié, et qu'il augmenterait
plutôt d'une lettre que d'en retrancher une. Vous jugez bien que, puisque le
régime que je lui avais ordonné ne lui plaît pas, je lâche la bride à toutes ses
bontés, et lui laisse la liberté de son écritoire: songez qu'il écrit de cette
furie à tout ce qui est hors de Paris, et voit tous les jours tout ce qui y reste;
ce sont les d'Hacqueville; adressez-vous à eux, ma fille, en toute confiance:
leurs bons cœurs suffisent à tout. Je me veux donc ôter de l'esprit de les
ménager; j'en veux abuser; aussi bien, si ce n'est moi qui le tue, ce sera un
Page 299
autre: il n'aime que ceux dont il est accablé: accablons-le donc sans
ménagement.
Je voudrais que vous vissiez de quelle beauté ces bois sont
présentement. Madame de Tarente y fut hier tout le jour; il faisait un temps
admirable: elle me parla fort de vous: elle vous trouve bien plus jolie que le
petit ami[408]: sa fille est malade; elle en était triste; je la mis en carrosse au
bout de la grande allée; et comme elle me priait fort de me retirer, elle me
dit: Madame, vous me prenez pour une Allemande. Je lui dis: «Oui,
madame, assurément, je vous prends pour une Allemande[409]: j'aurais plutôt
obéi à madame votre belle-fille[410].» Elle entendit cela comme une
Française. Il est vrai que sa naissance doit, ce me semble, donner une dose
de respect à ceux qui savent vivre. Elle a un style romanesque dans ce
qu'elle conte, et je suis étonnée que cela déplaise à ceux même qui aiment
les romans: elle attend madame de Chaulnes. M. de Chaulnes est à Rennes
avec les Forbin et les Vins, et quatre mille hommes: on croit qu'il y aura
bien de la penderie. M. de Chaulnes y a été reçu comme le roi; mais comme
c'est la crainte qui a fait changer leur langage, M. de Chaulnes n'oublie pas
toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière
était gros cochon, sans compter les pierres dans sa maison et dans son
jardin, et des menaces dont il paraissait que Dieu seul empêchait
l'exécution; c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville, de sa propre main (car
ce n'est point dans son billet de nouvelles qu'on pourrait avoir copié), me
mande que M. de Chaulnes, suivi de ses troupes, est arrivé à Rennes le
samedi 12 octobre: je l'ai remercié de ce soin, et je lui apprends que M. de
Pomponne se fait peindre par Mignard: mais tout ceci entre nous; car savez-
vous bien qu'il est délicat et blond? Je reçois des lettres de votre frère,
toutes pleines de lamentations de Jérémie sur son guidonnage; il dit
justement tout ce que nous disions quand il l'acheta; c'est ce cap dont il est
encore à neuf cents lieues: mais il y avait des gens qui lui mettaient dans la
tête que, puisque je venais de vous marier, il fallait aussi l'établir; et par
cette raison, qui devait produire, au moins pour quelque temps, un effet
contraire, il fallut céder à son empressement et il s'en désespère: il y a des
cœurs plaisamment bâtis en ce monde. Enfin, ma fille, soyons bien
persuadées que c'est une vilaine chose que les charges subalternes.
Vous savez bien que notre cardinal l'est à fer et à clou. Nous devons tous
en être ravis à telle fin que de raison: c'est toujours une chose triste qu'une
ménagement.
Je voudrais que vous vissiez de quelle beauté ces bois sont
présentement. Madame de Tarente y fut hier tout le jour; il faisait un temps
admirable: elle me parla fort de vous: elle vous trouve bien plus jolie que le
petit ami[408]: sa fille est malade; elle en était triste; je la mis en carrosse au
bout de la grande allée; et comme elle me priait fort de me retirer, elle me
dit: Madame, vous me prenez pour une Allemande. Je lui dis: «Oui,
madame, assurément, je vous prends pour une Allemande[409]: j'aurais plutôt
obéi à madame votre belle-fille[410].» Elle entendit cela comme une
Française. Il est vrai que sa naissance doit, ce me semble, donner une dose
de respect à ceux qui savent vivre. Elle a un style romanesque dans ce
qu'elle conte, et je suis étonnée que cela déplaise à ceux même qui aiment
les romans: elle attend madame de Chaulnes. M. de Chaulnes est à Rennes
avec les Forbin et les Vins, et quatre mille hommes: on croit qu'il y aura
bien de la penderie. M. de Chaulnes y a été reçu comme le roi; mais comme
c'est la crainte qui a fait changer leur langage, M. de Chaulnes n'oublie pas
toutes les injures qu'on lui a dites, dont la plus douce et la plus familière
était gros cochon, sans compter les pierres dans sa maison et dans son
jardin, et des menaces dont il paraissait que Dieu seul empêchait
l'exécution; c'est cela qu'on va punir. D'Hacqueville, de sa propre main (car
ce n'est point dans son billet de nouvelles qu'on pourrait avoir copié), me
mande que M. de Chaulnes, suivi de ses troupes, est arrivé à Rennes le
samedi 12 octobre: je l'ai remercié de ce soin, et je lui apprends que M. de
Pomponne se fait peindre par Mignard: mais tout ceci entre nous; car savez-
vous bien qu'il est délicat et blond? Je reçois des lettres de votre frère,
toutes pleines de lamentations de Jérémie sur son guidonnage; il dit
justement tout ce que nous disions quand il l'acheta; c'est ce cap dont il est
encore à neuf cents lieues: mais il y avait des gens qui lui mettaient dans la
tête que, puisque je venais de vous marier, il fallait aussi l'établir; et par
cette raison, qui devait produire, au moins pour quelque temps, un effet
contraire, il fallut céder à son empressement et il s'en désespère: il y a des
cœurs plaisamment bâtis en ce monde. Enfin, ma fille, soyons bien
persuadées que c'est une vilaine chose que les charges subalternes.
Vous savez bien que notre cardinal l'est à fer et à clou. Nous devons tous
en être ravis à telle fin que de raison: c'est toujours une chose triste qu'une
Page 300
dégradation. Au nom de Dieu, ne négligez point de lui écrire: il aime mes
billets, jugez des vôtres. Vous ne m'aviez point dit que votre premier
président (M. Marin) a battu sa femme; j'aime les coups de plat d'épée, cela
est brave et nouveau. On sait bien qu'il faut les battre, disait l'autre jour un
paysan; mais le plat d'épée me réjouit. Je m'en vais parier que la petite
d'Oppède n'est point morte: je connais ceux qui doivent mourir. Il est vrai
que le bonheur des Français surpasse toute croyance en tout pays: j'ai ajouté
ce remercîment à ma prière du soir; ce sont les ennemis qui font toutes nos
affaires: ils se reculent quand ils voient qu'ils nous pourraient embarrasser.
Vous verrez ce que deviendra Ruyter sur votre Méditerranée: le prince
d'Orange songe à s'aller coucher, et j'espère votre frère. Je vous réponds de
cette province, et même de la paix: il me semble qu'elle est si nécessaire,
que, malgré la conduite de ceux qui ne la veulent pas, elle se fera toute
seule. Je suivrai votre avis, ma chère enfant, je vais m'entretenir de
l'espérance de vous revoir: je ne puis commencer trop tôt, pour me
récompenser des larmes que notre séparation et même la crainte m'ont fait
répandre si souvent.
J'embrasse M. de Grignan, car je crois qu'il est revenu de la chasse:
mandez-moi bien de vos nouvelles, vous voyez que je vous accable des
miennes. La Saint-Géran s'est mêlée de m'écrire sérieusement sur
l'ambassade de madame de Villars, qui, à ce qu'elle dit, ira à Turin; je le
crois, puisqu'il n'y a qu'une régente: je lui ai fait réponse dans son même
style; mais ce n'a pas été sans peine. Ne vous ont-elles pas remerciée de
votre eau de la reine de Hongrie? Elle est divine: pour moi, je vous en
remercie encore; je m'en enivre tous les jours: j'en ai dans ma poche; c'est
une folie comme du tabac: quand on y est accoutumé, on ne peut plus s'en
passer: je la trouve excellente contre la tristesse; j'en mets le soir, plus pour
me réjouir que pour le serein, dont mes bois me garantissent. Vous êtes trop
bonne de craindre que les loups, les cochons et les châtaignes ne m'y fassent
une insulte. Adieu, mon enfant, je vous aime de tout mon cœur; mais c'est
au pied de la lettre, et sans en rien rabattre.
146.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 3 novembre 1675.
billets, jugez des vôtres. Vous ne m'aviez point dit que votre premier
président (M. Marin) a battu sa femme; j'aime les coups de plat d'épée, cela
est brave et nouveau. On sait bien qu'il faut les battre, disait l'autre jour un
paysan; mais le plat d'épée me réjouit. Je m'en vais parier que la petite
d'Oppède n'est point morte: je connais ceux qui doivent mourir. Il est vrai
que le bonheur des Français surpasse toute croyance en tout pays: j'ai ajouté
ce remercîment à ma prière du soir; ce sont les ennemis qui font toutes nos
affaires: ils se reculent quand ils voient qu'ils nous pourraient embarrasser.
Vous verrez ce que deviendra Ruyter sur votre Méditerranée: le prince
d'Orange songe à s'aller coucher, et j'espère votre frère. Je vous réponds de
cette province, et même de la paix: il me semble qu'elle est si nécessaire,
que, malgré la conduite de ceux qui ne la veulent pas, elle se fera toute
seule. Je suivrai votre avis, ma chère enfant, je vais m'entretenir de
l'espérance de vous revoir: je ne puis commencer trop tôt, pour me
récompenser des larmes que notre séparation et même la crainte m'ont fait
répandre si souvent.
J'embrasse M. de Grignan, car je crois qu'il est revenu de la chasse:
mandez-moi bien de vos nouvelles, vous voyez que je vous accable des
miennes. La Saint-Géran s'est mêlée de m'écrire sérieusement sur
l'ambassade de madame de Villars, qui, à ce qu'elle dit, ira à Turin; je le
crois, puisqu'il n'y a qu'une régente: je lui ai fait réponse dans son même
style; mais ce n'a pas été sans peine. Ne vous ont-elles pas remerciée de
votre eau de la reine de Hongrie? Elle est divine: pour moi, je vous en
remercie encore; je m'en enivre tous les jours: j'en ai dans ma poche; c'est
une folie comme du tabac: quand on y est accoutumé, on ne peut plus s'en
passer: je la trouve excellente contre la tristesse; j'en mets le soir, plus pour
me réjouir que pour le serein, dont mes bois me garantissent. Vous êtes trop
bonne de craindre que les loups, les cochons et les châtaignes ne m'y fassent
une insulte. Adieu, mon enfant, je vous aime de tout mon cœur; mais c'est
au pied de la lettre, et sans en rien rabattre.
146.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 3 novembre 1675.
Page 301
Je suis fort occupée de toutes vos affaires de Provence; et si vous prenez
intérêt à celles de Danemark, j'en prends bien davantage à celles de
Lambesc. J'attends l'effet de cette défense qu'on devait faire au parlement
d'envoyer à la maison de ville: j'attends la nomination du procureur du pays,
et le succès du voyage du consul, qui veut être noble par ordre du roi. J'ai
fort ri de ce premier président, et des effets de sa jalousie: on lui faisait une
grande injustice de croire qu'un homme élevé à Paris ne sût pas vivre, et ne
donnât pas plutôt une bonne couple de soufflets que des coups de plat
d'épée: je suis bien étonnée qu'il soit jaloux de ce petit garçon qui sentait le
tabac; il n'y a personne qui ne soit dangereux pour quelqu'un: il me semble
que le vin des Bretons figure avec le tabac des Provençaux.
J'admire toujours qu'on puisse prononcer une harangue sans manquer et
sans se troubler, quand tout le monde a les yeux sur vous, et qu'il se fait un
grand silence. Ceci est pour vous, M. le comte, je me réjouis que vous
possédiez cette hardiesse, qui est si fort au-dessus de mes forces: mais, ma
fille, c'est du bien perdu, que de parler si agréablement, puisqu'il n'y a
personne. Je suis piquée, comme vous, que l'intendant et les évêques ne
soient point à l'ouverture de cette assemblée: je ne trouve rien de plus
indigne ni de moins respectueux pour le roi, et pour celui qui a l'honneur de
le représenter[411]. Si l'on attend que M. de Marseille soit revenu de ses
ambassades, on attendra longtemps; car apparemment il n'en fera pas pour
une. Je me suis plainte à d'Hacqueville; c'est tout ce que je puis faire d'ici, et
puis voilà qui est fait pour cette année. N'en direz-vous rien à madame de
Vins? Elle m'a écrit une lettre fort vive et fort jolie; elle se plaint de mon
silence, elle est jalouse de ce que j'écris à d'autres, elle veut désabuser M. de
Pomponne de ma tendresse; il n'y a plus que pour elle: je n'ai jamais vu un
fagot d'épines si révolté. Je lui fais réponse, et me réjouis qu'elle se soit
mise à être tendre, et à parler de la jalousie, autrement qu'en interligne: je ne
croyais pas qu'elle écrivît si bien; elle me parle de vous, et m'attaque fort
joliment. J'eus ici, le jour de la Toussaint, M. Boucherat et M. de Harlay,
son gendre, à dîner; ils s'en vont à nos états, que l'on ouvre quand tout le
monde y est: ils me dirent leur harangue, elle est fort belle; la présence de
M. Boucherat sera salutaire à la province et à M. d'Harouïs. M. et madame
de Chaulnes ne sont plus à Rennes: les rigueurs s'adoucissent; à force
d'avoir pendu, on ne pendra plus: il ne reste que deux mille hommes à
Rennes; je crois que Forbin et Vins s'en vont par Nantes; Molac y est
intérêt à celles de Danemark, j'en prends bien davantage à celles de
Lambesc. J'attends l'effet de cette défense qu'on devait faire au parlement
d'envoyer à la maison de ville: j'attends la nomination du procureur du pays,
et le succès du voyage du consul, qui veut être noble par ordre du roi. J'ai
fort ri de ce premier président, et des effets de sa jalousie: on lui faisait une
grande injustice de croire qu'un homme élevé à Paris ne sût pas vivre, et ne
donnât pas plutôt une bonne couple de soufflets que des coups de plat
d'épée: je suis bien étonnée qu'il soit jaloux de ce petit garçon qui sentait le
tabac; il n'y a personne qui ne soit dangereux pour quelqu'un: il me semble
que le vin des Bretons figure avec le tabac des Provençaux.
J'admire toujours qu'on puisse prononcer une harangue sans manquer et
sans se troubler, quand tout le monde a les yeux sur vous, et qu'il se fait un
grand silence. Ceci est pour vous, M. le comte, je me réjouis que vous
possédiez cette hardiesse, qui est si fort au-dessus de mes forces: mais, ma
fille, c'est du bien perdu, que de parler si agréablement, puisqu'il n'y a
personne. Je suis piquée, comme vous, que l'intendant et les évêques ne
soient point à l'ouverture de cette assemblée: je ne trouve rien de plus
indigne ni de moins respectueux pour le roi, et pour celui qui a l'honneur de
le représenter[411]. Si l'on attend que M. de Marseille soit revenu de ses
ambassades, on attendra longtemps; car apparemment il n'en fera pas pour
une. Je me suis plainte à d'Hacqueville; c'est tout ce que je puis faire d'ici, et
puis voilà qui est fait pour cette année. N'en direz-vous rien à madame de
Vins? Elle m'a écrit une lettre fort vive et fort jolie; elle se plaint de mon
silence, elle est jalouse de ce que j'écris à d'autres, elle veut désabuser M. de
Pomponne de ma tendresse; il n'y a plus que pour elle: je n'ai jamais vu un
fagot d'épines si révolté. Je lui fais réponse, et me réjouis qu'elle se soit
mise à être tendre, et à parler de la jalousie, autrement qu'en interligne: je ne
croyais pas qu'elle écrivît si bien; elle me parle de vous, et m'attaque fort
joliment. J'eus ici, le jour de la Toussaint, M. Boucherat et M. de Harlay,
son gendre, à dîner; ils s'en vont à nos états, que l'on ouvre quand tout le
monde y est: ils me dirent leur harangue, elle est fort belle; la présence de
M. Boucherat sera salutaire à la province et à M. d'Harouïs. M. et madame
de Chaulnes ne sont plus à Rennes: les rigueurs s'adoucissent; à force
d'avoir pendu, on ne pendra plus: il ne reste que deux mille hommes à
Rennes; je crois que Forbin et Vins s'en vont par Nantes; Molac y est
Page 302
retourné. C'est M. de Pomponne qui a protégé le malheureux dont je vous ai
parlé. Si vous m'envoyez le roman de votre premier président, je vous
enverrai, en récompense, l'histoire lamentable, avec la chanson du violon
qui fut roué à Rennes. M. Boucherat but à votre santé; c'est un homme
aimable, et d'un très-bon sens: il a passé par Veret; il a vu à Blois madame
de Maintenon, et M. du Maine qui marche: cette joie est grande. Madame
de Montespan fut au-devant de ce joli prince, avec la bonne abbesse de
Fontevrault et madame de Thianges; je crois qu'un si heureux voyage
réchauffera les cœurs des deux amies.
Vous me faites un grand plaisir, ma très-chère, de prendre soin de ma
petite: je suis persuadée du bon air que vous avez à faire toutes les choses
qui sont pour l'amour de moi. Je ne sais pourquoi vous dites que l'absence
dérange toutes les amitiés: je trouve qu'elle ne fait point d'autre mal que de
faire souffrir: j'ignore entièrement les délices de l'inconstance, et je crois
pouvoir vous répondre, et porter la parole pour tous les cœurs où vous
régnez uniquement, qu'il n'y en a pas un qui ne soit comme vous l'avez
laissé. N'est-ce pas être bien généreuse, de me mêler de répondre pour
d'autres cœurs que le mien? Celui-là, du moins, vous est-il bien assuré? Je
ne vous trouve plus si entêtée de votre fils; je crois que c'est votre faute, car
il avait trop d'esprit pour n'être pas toujours fort joli: vous ne comprenez
point encore trop bien l'amour maternel; tant mieux, ma fille, il est violent;
mais, à moins que d'avoir des raisons comme moi, ce qui ne se rencontre
pas souvent, on peut à merveille se dispenser de cet excès. Quand je serai à
Paris, nous parlerons de nous revoir; c'est un désir et une espérance qui me
soutiennent la vie.
Adieu, ma très-chère; je serai ravie, aussi bien que vous, que nous
puissions nous allier peut-être aux Machabées: mais cela ne va pas bien, je
souhaite que votre lecture aille mieux: ce serait une honte dont vous ne
pourriez pas vous laver, de ne pas finir Josèphe. Hélas! si vous saviez ce
que j'achève, et ce que je souffre du style du jésuite (Maimbourg), vous
vous trouveriez bien heureuse d'avoir à finir un si beau livre!
147.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 13 novembre 1675.
parlé. Si vous m'envoyez le roman de votre premier président, je vous
enverrai, en récompense, l'histoire lamentable, avec la chanson du violon
qui fut roué à Rennes. M. Boucherat but à votre santé; c'est un homme
aimable, et d'un très-bon sens: il a passé par Veret; il a vu à Blois madame
de Maintenon, et M. du Maine qui marche: cette joie est grande. Madame
de Montespan fut au-devant de ce joli prince, avec la bonne abbesse de
Fontevrault et madame de Thianges; je crois qu'un si heureux voyage
réchauffera les cœurs des deux amies.
Vous me faites un grand plaisir, ma très-chère, de prendre soin de ma
petite: je suis persuadée du bon air que vous avez à faire toutes les choses
qui sont pour l'amour de moi. Je ne sais pourquoi vous dites que l'absence
dérange toutes les amitiés: je trouve qu'elle ne fait point d'autre mal que de
faire souffrir: j'ignore entièrement les délices de l'inconstance, et je crois
pouvoir vous répondre, et porter la parole pour tous les cœurs où vous
régnez uniquement, qu'il n'y en a pas un qui ne soit comme vous l'avez
laissé. N'est-ce pas être bien généreuse, de me mêler de répondre pour
d'autres cœurs que le mien? Celui-là, du moins, vous est-il bien assuré? Je
ne vous trouve plus si entêtée de votre fils; je crois que c'est votre faute, car
il avait trop d'esprit pour n'être pas toujours fort joli: vous ne comprenez
point encore trop bien l'amour maternel; tant mieux, ma fille, il est violent;
mais, à moins que d'avoir des raisons comme moi, ce qui ne se rencontre
pas souvent, on peut à merveille se dispenser de cet excès. Quand je serai à
Paris, nous parlerons de nous revoir; c'est un désir et une espérance qui me
soutiennent la vie.
Adieu, ma très-chère; je serai ravie, aussi bien que vous, que nous
puissions nous allier peut-être aux Machabées: mais cela ne va pas bien, je
souhaite que votre lecture aille mieux: ce serait une honte dont vous ne
pourriez pas vous laver, de ne pas finir Josèphe. Hélas! si vous saviez ce
que j'achève, et ce que je souffre du style du jésuite (Maimbourg), vous
vous trouveriez bien heureuse d'avoir à finir un si beau livre!
147.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 13 novembre 1675.
Page 303
Les voilà toutes deux, ma très-chère; il me paraît que je les aurais reçues
réglément comme à l'ordinaire, sans que Ripert m'a retardé d'un jour par son
voyage de Versailles. Quelque goût que vous ayez pour mes lettres, elles ne
peuvent jamais vous être ce que les vôtres me sont; et puisque Dieu veut
qu'elles soient présentement ma seule consolation, je suis heureuse d'y être
très-sensible: mais en vérité, ma fille, il est douloureux d'en recevoir si
longtemps, et cependant la vie se passe sans jouir d'une présence si chère: je
ne puis m'accoutumer à cette dureté; toutes mes pensées et toutes mes
rêveries en sont noircies; il me faudrait un courage que je n'ai pas, pour
m'accommoder d'une si extraordinaire destinée: j'ai regret à tous mes jours
qui s'en vont, et qui m'entraînent sans que j'aie le temps d'être avec vous; je
regrette ma vie, et je sens pourtant que je la quitterais avec moins de peine,
puisque tout est si mal rangé pour me la rendre agréable: dans ces pensées,
ma très-chère, on pleure quelquefois sans vous le dire, et je mériterai vos
sermons malgré moi, et plus souvent que je ne voudrai; car ce n'est jamais
volontairement que je me jette dans ces tristes méditations: elles se trouvent
tout naturellement dans mon cœur, et je n'ai pas l'esprit de m'en tirer. Je suis
au désespoir, ma fille, de n'avoir pas été maîtresse aujourd'hui d'un
sentiment si vif; je n'ai pas accoutumé de m'y abandonner. Parlons d'autre
chose: c'est un de mes tristes amusements que de penser à la différence des
jours de l'année passée et de celle-ci: quelle compagnie les soirs! quelle joie
de vous voir, et de vous rencontrer, et de vous parler à toute heure! que de
retours agréables pour moi! Rien ne m'échappe de tous ces heureux jours,
que les jours mêmes qui sont échappés. Je n'ai pas au moins le déplaisir de
n'avoir pas senti mon bonheur; c'est un reproche que je ne me ferai point;
mais, par cette raison, je sens bien vivement le contraire d'un état si
heureux.
Vous ne me dites point si vous avez été assez bien traités dans votre
assemblée, pour ne donner au roi que le don ordinaire; on augmente le
nôtre; je pensai battre le bonhomme Boucherat[412], quand je vis cette
augmentation; je ne crois pas qu'on en puisse payer la moitié. Les états
s'ouvriront demain, c'est à Dinan; tout ce pauvre parlement est malade à
Vannes. Rennes est une ville comme déserte; les punitions et les taxes ont
été cruelles; il y aurait des histoires tragiques à vous conter d'ici à demain.
La Marbeuf ne reviendra plus ici; elle démêle ses affaires pour s'aller établir
à Paris. J'avais pensé que mademoiselle de Méri[413] ferait très-bien de louer
réglément comme à l'ordinaire, sans que Ripert m'a retardé d'un jour par son
voyage de Versailles. Quelque goût que vous ayez pour mes lettres, elles ne
peuvent jamais vous être ce que les vôtres me sont; et puisque Dieu veut
qu'elles soient présentement ma seule consolation, je suis heureuse d'y être
très-sensible: mais en vérité, ma fille, il est douloureux d'en recevoir si
longtemps, et cependant la vie se passe sans jouir d'une présence si chère: je
ne puis m'accoutumer à cette dureté; toutes mes pensées et toutes mes
rêveries en sont noircies; il me faudrait un courage que je n'ai pas, pour
m'accommoder d'une si extraordinaire destinée: j'ai regret à tous mes jours
qui s'en vont, et qui m'entraînent sans que j'aie le temps d'être avec vous; je
regrette ma vie, et je sens pourtant que je la quitterais avec moins de peine,
puisque tout est si mal rangé pour me la rendre agréable: dans ces pensées,
ma très-chère, on pleure quelquefois sans vous le dire, et je mériterai vos
sermons malgré moi, et plus souvent que je ne voudrai; car ce n'est jamais
volontairement que je me jette dans ces tristes méditations: elles se trouvent
tout naturellement dans mon cœur, et je n'ai pas l'esprit de m'en tirer. Je suis
au désespoir, ma fille, de n'avoir pas été maîtresse aujourd'hui d'un
sentiment si vif; je n'ai pas accoutumé de m'y abandonner. Parlons d'autre
chose: c'est un de mes tristes amusements que de penser à la différence des
jours de l'année passée et de celle-ci: quelle compagnie les soirs! quelle joie
de vous voir, et de vous rencontrer, et de vous parler à toute heure! que de
retours agréables pour moi! Rien ne m'échappe de tous ces heureux jours,
que les jours mêmes qui sont échappés. Je n'ai pas au moins le déplaisir de
n'avoir pas senti mon bonheur; c'est un reproche que je ne me ferai point;
mais, par cette raison, je sens bien vivement le contraire d'un état si
heureux.
Vous ne me dites point si vous avez été assez bien traités dans votre
assemblée, pour ne donner au roi que le don ordinaire; on augmente le
nôtre; je pensai battre le bonhomme Boucherat[412], quand je vis cette
augmentation; je ne crois pas qu'on en puisse payer la moitié. Les états
s'ouvriront demain, c'est à Dinan; tout ce pauvre parlement est malade à
Vannes. Rennes est une ville comme déserte; les punitions et les taxes ont
été cruelles; il y aurait des histoires tragiques à vous conter d'ici à demain.
La Marbeuf ne reviendra plus ici; elle démêle ses affaires pour s'aller établir
à Paris. J'avais pensé que mademoiselle de Méri[413] ferait très-bien de louer
Page 304
une maison avec elle; c'est une femme très-raisonnable, qui veut mettre sept
ou huit cents francs à une maison; elles pourront ensemble en avoir une de
onze à douze cents livres; elle a un bon carrosse, elle ne serait nullement
incommode, et on n'aurait de société avec elle qu'autant que l'on voudrait;
elle serait ravie de me plaire, et d'être dans un lieu où elle me pourrait voir,
car c'est une passion qui pourtant ne la rend point incommode. Il faudrait
que, d'ici à Pâques, mademoiselle de Méri demandât une chambre à l'abbé
d'Effiat: j'ai jeté tout cela dans la tête de la Troche.
Je trouve, ma très-chère, que je vous réponds assez souvent par avance,
comme Trivelin, et sur ma santé, et sur M. de Vins: vous n'attendez point
trois semaines. La réflexion est admirable, qu'avec tous nos étonnements de
nos lettres que nous recevons du trois au onze, c'est neuf jours; il nous faut
pourtant trois semaines, avant que de dire, Je me porte bien, à votre service.
Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien; voici l'aventure. J'appelais,
par contenance, une chienne courante d'une madame qui demeure au bout
de ce parc. Madame de Tarente me dit: Quoi! vous savez appeler un chien?
je veux vous en envoyer un le plus joli du monde. Je la remerciai, et lui dis
la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans cette sottise: cela
se passe, on n'y pense plus; deux jours après je vois entrer un valet de
chambre avec une petite maison de chien, toute pleine de rubans, et sortir de
cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire,
des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme Sylphide, blondin
comme un blondin; jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée: je
voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter: la femme de chambre
qui l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie[414] qu'aime le
petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne
mange que du pain; je ne m'y attache point, mais il commence à m'aimer; je
crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne point mander à
Marphise[415], car je crains ses reproches: au reste, une propreté
extraordinaire; il s'appelle Fidèle; c'est un nom que les amants de la
princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été pourtant d'un assez bel
air; je vous conterai quelque jour ses aventures. Il est vrai que son style est
tout plein d'évanouissements, et je ne crois pas qu'elle ait eu assez de loisir
pour aimer sa fille, au point d'oser se comparer à moi. Il faudrait plus d'un
cœur pour aimer tant de choses à la fois; pour moi, je m'aperçois tous les
jours que les gros poissons mangent les petits: si vous êtes mon préservatif,
ou huit cents francs à une maison; elles pourront ensemble en avoir une de
onze à douze cents livres; elle a un bon carrosse, elle ne serait nullement
incommode, et on n'aurait de société avec elle qu'autant que l'on voudrait;
elle serait ravie de me plaire, et d'être dans un lieu où elle me pourrait voir,
car c'est une passion qui pourtant ne la rend point incommode. Il faudrait
que, d'ici à Pâques, mademoiselle de Méri demandât une chambre à l'abbé
d'Effiat: j'ai jeté tout cela dans la tête de la Troche.
Je trouve, ma très-chère, que je vous réponds assez souvent par avance,
comme Trivelin, et sur ma santé, et sur M. de Vins: vous n'attendez point
trois semaines. La réflexion est admirable, qu'avec tous nos étonnements de
nos lettres que nous recevons du trois au onze, c'est neuf jours; il nous faut
pourtant trois semaines, avant que de dire, Je me porte bien, à votre service.
Vous êtes étonnée que j'aie un petit chien; voici l'aventure. J'appelais,
par contenance, une chienne courante d'une madame qui demeure au bout
de ce parc. Madame de Tarente me dit: Quoi! vous savez appeler un chien?
je veux vous en envoyer un le plus joli du monde. Je la remerciai, et lui dis
la résolution que j'avais prise de ne me plus engager dans cette sottise: cela
se passe, on n'y pense plus; deux jours après je vois entrer un valet de
chambre avec une petite maison de chien, toute pleine de rubans, et sortir de
cette jolie maison un petit chien tout parfumé, d'une beauté extraordinaire,
des oreilles, des soies, une haleine douce, petit comme Sylphide, blondin
comme un blondin; jamais je ne fus plus étonnée, ni plus embarrassée: je
voulus le renvoyer, on ne voulut jamais le reporter: la femme de chambre
qui l'avait élevé en a pensé mourir de douleur. C'est Marie[414] qu'aime le
petit chien; il couche dans sa maison et dans la chambre de Beaulieu; il ne
mange que du pain; je ne m'y attache point, mais il commence à m'aimer; je
crains de succomber. Voilà l'histoire que je vous prie de ne point mander à
Marphise[415], car je crains ses reproches: au reste, une propreté
extraordinaire; il s'appelle Fidèle; c'est un nom que les amants de la
princesse n'ont jamais mérité de porter; ils ont été pourtant d'un assez bel
air; je vous conterai quelque jour ses aventures. Il est vrai que son style est
tout plein d'évanouissements, et je ne crois pas qu'elle ait eu assez de loisir
pour aimer sa fille, au point d'oser se comparer à moi. Il faudrait plus d'un
cœur pour aimer tant de choses à la fois; pour moi, je m'aperçois tous les
jours que les gros poissons mangent les petits: si vous êtes mon préservatif,
Page 305
comme vous le dites, je vous suis trop obligée, et je ne puis trop aimer
l'amitié que j'ai pour vous: je ne sais de quoi elle m'a gardée; mais quand ce
serait de feu et d'eau, elle ne me serait pas plus chère. Il y a des temps où
j'admire qu'on veuille seulement laisser entrevoir qu'on ait été capable
d'approcher à neuf cents lieues d'un cap. La bonne princesse en fait toute sa
gloire au grand mépris de son miroir, qui lui dit tous les jours qu'avec un tel
visage il faut perdre même le souvenir. Elle m'aime beaucoup: on en
médirait à Paris; mais ici c'est une faveur qui me fait honorer de mes
paysans. Ses chevaux sont malades; elle ne peut venir aux Rochers, et je ne
l'accoutume point à recevoir de mes visites plus souvent que tous les huit ou
dix jours: je lui dis en moi-même, comme M. de Bouillon à sa femme: Si je
voulais aller en carrosse rendre des devoirs, et n'être pas aux Rochers, je
serais à Paris.
L'été de Saint-Martin continue, et mes promenades sont fort longues:
comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil, je repose mia corporea
salma tout du long de ces allées; j'y passe des jours toute seule avec un
laquais, et je n'en reviens point que la nuit soit bien déclarée, et que le feu et
les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air: je crains l'entre-chien et
loup quand on ne cause point, et je me trouve mieux dans ces bois que toute
seule dans une chambre; c'est ce qui s'appelle se mettre dans l'eau, de peur
de la pluie; mais je m'accommode mieux de cette grande tristesse que de
l'ennui d'un fauteuil. Ne craignez point le serein, ma fille, il n'y en a point
dans les vieilles allées, ce sont des galeries; ne craignez que la pluie
extrême, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rien faire qui ne me
fasse mal aux yeux: c'est pour conserver ma vue que je vais à ce que vous
appelez le serein; ne soyez en aucune peine de ma santé, je suis dans la très-
parfaite.
Je vous remercie du goût que vous avez pour Joseph; n'est-il pas vrai
que c'est la plus belle histoire du monde? Je vous envoie par Ripert une
troisième partie des Essais de morale, que je trouve admirable: vous direz
que c'est la seconde, mais ils font la seconde de l'éducation d'un prince, et
voici la troisième. Il y a un traité De la connaissance de soi-même, dont
vous serez fort contente; il y en a un De l'usage qu'on peut faire des
mauvais sermons, qui vous eût été bon le jour de la Toussaint. Vous faites
bien, ma fille, de ne vouloir point oublier l'italien; je fais comme vous, j'en
lis toujours un peu.
l'amitié que j'ai pour vous: je ne sais de quoi elle m'a gardée; mais quand ce
serait de feu et d'eau, elle ne me serait pas plus chère. Il y a des temps où
j'admire qu'on veuille seulement laisser entrevoir qu'on ait été capable
d'approcher à neuf cents lieues d'un cap. La bonne princesse en fait toute sa
gloire au grand mépris de son miroir, qui lui dit tous les jours qu'avec un tel
visage il faut perdre même le souvenir. Elle m'aime beaucoup: on en
médirait à Paris; mais ici c'est une faveur qui me fait honorer de mes
paysans. Ses chevaux sont malades; elle ne peut venir aux Rochers, et je ne
l'accoutume point à recevoir de mes visites plus souvent que tous les huit ou
dix jours: je lui dis en moi-même, comme M. de Bouillon à sa femme: Si je
voulais aller en carrosse rendre des devoirs, et n'être pas aux Rochers, je
serais à Paris.
L'été de Saint-Martin continue, et mes promenades sont fort longues:
comme je ne sais point l'usage d'un grand fauteuil, je repose mia corporea
salma tout du long de ces allées; j'y passe des jours toute seule avec un
laquais, et je n'en reviens point que la nuit soit bien déclarée, et que le feu et
les flambeaux ne rendent ma chambre d'un bon air: je crains l'entre-chien et
loup quand on ne cause point, et je me trouve mieux dans ces bois que toute
seule dans une chambre; c'est ce qui s'appelle se mettre dans l'eau, de peur
de la pluie; mais je m'accommode mieux de cette grande tristesse que de
l'ennui d'un fauteuil. Ne craignez point le serein, ma fille, il n'y en a point
dans les vieilles allées, ce sont des galeries; ne craignez que la pluie
extrême, car, en ce cas, il faut revenir, et je ne puis rien faire qui ne me
fasse mal aux yeux: c'est pour conserver ma vue que je vais à ce que vous
appelez le serein; ne soyez en aucune peine de ma santé, je suis dans la très-
parfaite.
Je vous remercie du goût que vous avez pour Joseph; n'est-il pas vrai
que c'est la plus belle histoire du monde? Je vous envoie par Ripert une
troisième partie des Essais de morale, que je trouve admirable: vous direz
que c'est la seconde, mais ils font la seconde de l'éducation d'un prince, et
voici la troisième. Il y a un traité De la connaissance de soi-même, dont
vous serez fort contente; il y en a un De l'usage qu'on peut faire des
mauvais sermons, qui vous eût été bon le jour de la Toussaint. Vous faites
bien, ma fille, de ne vouloir point oublier l'italien; je fais comme vous, j'en
lis toujours un peu.
Page 306
Ce que vous dites de M. de Chaulnes est admirable. Il fut hier roué vif
un homme à Rennes (c'est le dixième), qui confessa d'avoir eu dessein de
tuer ce gouverneur: pour celui-là, il méritait bien la mort. Les médecins de
ce pays ne seront pas si complaisants que ceux de Provence, qui accordent
par respect à M. de Grignan qu'il a la fièvre; ceux-ci compteraient pour rien
la fièvre pourprée à M. de Chaulnes, et nulle considération ne pourrait leur
faire avouer que son mal fût dangereux. On voulait, en exilant le parlement,
le faire consentir, pour se racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais
cette noble compagnie voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu'on ne
voulait; car tout se tournerait en négociation; mais on aime mieux les maux
que les remèdes.
Notre cardinal est à Commerci comme à l'ordinaire; le pape ne lui laisse
pas la liberté de suivre son goût. L'intendante est-elle avec vous? Vous me
direz oui ou non dans trois semaines. Ah! ma fille, vous avez eu trop bonne
opinion de moi à la Toussaint; ce fut le jour que M. Boucherat et son gendre
vinrent dîner ici, de sorte que je ne fis point mes dévotions. La princesse
était à l'oraison funèbre de Scaramouche, faisant honte aux catholiques:
cette vision est fort plaisante. Je souhaite fort que M. l'archevêque fasse le
mariage qui vous est si bon. Je crois que mon fils s'en va dans les quartiers
de fourrages, qui signifient bientôt après ceux d'hiver.
Je veux qu'en mon absence M. de Coulanges vous mande de certaines
choses qu'on aime à savoir. Vous me proposez pour régime une nourriture
bien précieuse; je ne vous réponds pas tout à fait de vous obéir; mais, en
vérité, je ne mange pas beaucoup, je ne regarde pas les châtaignes, je ne
suis point du tout engraissée; mes promenades de toutes façons
m'empêchent de profiter de mon oisiveté. Mademoiselle de Noirmoutiers
s'appellera madame de Royan; vous dites vrai, le nom d'Olonne est trop
difficile à purifier. Adieu, ma chère enfant; vous êtes donc persuadée que
j'aime ma fille plus que les autres mères: vous avez raison, vous êtes la
chère occupation de mon cœur, et je vous promets de n'en avoir jamais
d'autre, quand même je trouverais en mon chemin une fontaine de
Jouvence. Pour vous, ma fille, quand je songe comme vous avez aimé le
chocolat, je ne sais si je ne dois point trembler; puis-je espérer d'être plus
aimable, et plus parfaite, et plus toutes sortes de choses? Il vous faisait
battre le cœur; peut-on se vanter de quelque fortune pareille? vous devriez
me cacher ces sortes d'inconstances. Adieu, ma très-chère comtesse;
un homme à Rennes (c'est le dixième), qui confessa d'avoir eu dessein de
tuer ce gouverneur: pour celui-là, il méritait bien la mort. Les médecins de
ce pays ne seront pas si complaisants que ceux de Provence, qui accordent
par respect à M. de Grignan qu'il a la fièvre; ceux-ci compteraient pour rien
la fièvre pourprée à M. de Chaulnes, et nulle considération ne pourrait leur
faire avouer que son mal fût dangereux. On voulait, en exilant le parlement,
le faire consentir, pour se racheter, qu'on bâtit une citadelle à Rennes; mais
cette noble compagnie voulut obéir fièrement, et partit plus vite qu'on ne
voulait; car tout se tournerait en négociation; mais on aime mieux les maux
que les remèdes.
Notre cardinal est à Commerci comme à l'ordinaire; le pape ne lui laisse
pas la liberté de suivre son goût. L'intendante est-elle avec vous? Vous me
direz oui ou non dans trois semaines. Ah! ma fille, vous avez eu trop bonne
opinion de moi à la Toussaint; ce fut le jour que M. Boucherat et son gendre
vinrent dîner ici, de sorte que je ne fis point mes dévotions. La princesse
était à l'oraison funèbre de Scaramouche, faisant honte aux catholiques:
cette vision est fort plaisante. Je souhaite fort que M. l'archevêque fasse le
mariage qui vous est si bon. Je crois que mon fils s'en va dans les quartiers
de fourrages, qui signifient bientôt après ceux d'hiver.
Je veux qu'en mon absence M. de Coulanges vous mande de certaines
choses qu'on aime à savoir. Vous me proposez pour régime une nourriture
bien précieuse; je ne vous réponds pas tout à fait de vous obéir; mais, en
vérité, je ne mange pas beaucoup, je ne regarde pas les châtaignes, je ne
suis point du tout engraissée; mes promenades de toutes façons
m'empêchent de profiter de mon oisiveté. Mademoiselle de Noirmoutiers
s'appellera madame de Royan; vous dites vrai, le nom d'Olonne est trop
difficile à purifier. Adieu, ma chère enfant; vous êtes donc persuadée que
j'aime ma fille plus que les autres mères: vous avez raison, vous êtes la
chère occupation de mon cœur, et je vous promets de n'en avoir jamais
d'autre, quand même je trouverais en mon chemin une fontaine de
Jouvence. Pour vous, ma fille, quand je songe comme vous avez aimé le
chocolat, je ne sais si je ne dois point trembler; puis-je espérer d'être plus
aimable, et plus parfaite, et plus toutes sortes de choses? Il vous faisait
battre le cœur; peut-on se vanter de quelque fortune pareille? vous devriez
me cacher ces sortes d'inconstances. Adieu, ma très-chère comtesse;
Page 307
mandez-moi si vous dormez, si vous n'êtes point bresillée, si vous mangez,
si vous avez le teint beau, si vous n'avez point mal à vos belles dents: mon
Dieu! que je voudrais bien vous voir et vous embrasser!
si vous avez le teint beau, si vous n'avez point mal à vos belles dents: mon
Dieu! que je voudrais bien vous voir et vous embrasser!
Page 308
148.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 1er décembre 1675.
Voilà qui est réglé, ma très-chère, je reçois deux de vos lettres à la fois;
et il y a un ordinaire où je n'en ai point de vous: il faut savoir aussi la mine
que je lui fais, et comme je le traite en comparaison de l'autre. Je suis
comme vous, ma fille, je donnerais de l'argent pour avoir la parfaite
tranquillité du coadjuteur sur les réponses, et pouvoir les garder dans ma
poche deux mois, trois mois, sans m'inquiéter: mais nous sommes si sottes,
que nous avons ces réponses sur le cœur; il y en a beaucoup que je fais pour
les avoir faites; enfin c'est un don de Dieu que cette noble indifférence.
Madame de Langeron disait sur les visites, et je l'applique à tout: Ce que je
fais me fatigue, et ce que je ne fais pas m'inquiète. Je trouve cela très-bien
dit, et je le sens. Je fais donc à peu près ce que je dois, et jamais que des
réponses: j'en suis encore là. Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les
paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma
plume, de mon écritoire; et puis le reste va comme il peut. Je me divertis
autant à causer avec vous que je laboure avec les autres. Je suis assommée
surtout des grandes nouvelles de l'Europe.
Je voudrais que le coadjuteur eût montré cette lettre que j'ai de vous à
madame de Fontevrault; vous n'en savez pas le prix; vous écrivez comme
un ange; je lis vos lettres avec admiration; cela marche, vous arrivez. Vous
souvient-il, ma fille, de ce menuet que vous dansiez si bien, où vous
arriviez si heureusement, et de ces autres créatures qui n'arrivaient que le
lendemain? Nous appelions ce que faisait feu Madame, et ce que vous
faisiez, gagner pays. Vos lettres sont tout de même.
Pour votre pauvre petit frater, je ne sais où il s'est fourré; il y a trois
semaines qu'il ne m'a écrit: il ne m'avait point parlé de cette promenade sur
la Meuse; tout le monde le croit ici: il est vrai que sa fortune est triste. Je ne
vois point comme toute cette charge se pourra emmancher, à moins que
Lauzun ne prenne le guidon en payement, et quelque supplément que nous
tâcherons de trouver: car d'acheter l'enseigne à pur et à plein, et que le
Aux Rochers, dimanche 1er décembre 1675.
Voilà qui est réglé, ma très-chère, je reçois deux de vos lettres à la fois;
et il y a un ordinaire où je n'en ai point de vous: il faut savoir aussi la mine
que je lui fais, et comme je le traite en comparaison de l'autre. Je suis
comme vous, ma fille, je donnerais de l'argent pour avoir la parfaite
tranquillité du coadjuteur sur les réponses, et pouvoir les garder dans ma
poche deux mois, trois mois, sans m'inquiéter: mais nous sommes si sottes,
que nous avons ces réponses sur le cœur; il y en a beaucoup que je fais pour
les avoir faites; enfin c'est un don de Dieu que cette noble indifférence.
Madame de Langeron disait sur les visites, et je l'applique à tout: Ce que je
fais me fatigue, et ce que je ne fais pas m'inquiète. Je trouve cela très-bien
dit, et je le sens. Je fais donc à peu près ce que je dois, et jamais que des
réponses: j'en suis encore là. Je vous donne avec plaisir le dessus de tous les
paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma
plume, de mon écritoire; et puis le reste va comme il peut. Je me divertis
autant à causer avec vous que je laboure avec les autres. Je suis assommée
surtout des grandes nouvelles de l'Europe.
Je voudrais que le coadjuteur eût montré cette lettre que j'ai de vous à
madame de Fontevrault; vous n'en savez pas le prix; vous écrivez comme
un ange; je lis vos lettres avec admiration; cela marche, vous arrivez. Vous
souvient-il, ma fille, de ce menuet que vous dansiez si bien, où vous
arriviez si heureusement, et de ces autres créatures qui n'arrivaient que le
lendemain? Nous appelions ce que faisait feu Madame, et ce que vous
faisiez, gagner pays. Vos lettres sont tout de même.
Pour votre pauvre petit frater, je ne sais où il s'est fourré; il y a trois
semaines qu'il ne m'a écrit: il ne m'avait point parlé de cette promenade sur
la Meuse; tout le monde le croit ici: il est vrai que sa fortune est triste. Je ne
vois point comme toute cette charge se pourra emmancher, à moins que
Lauzun ne prenne le guidon en payement, et quelque supplément que nous
tâcherons de trouver: car d'acheter l'enseigne à pur et à plein, et que le
Page 309
guidon nous demeure sur les bras, ce n'est pas une chose possible. Vous
raisonnez fort juste sur tout cela.
J'achèverai ici l'année très-paisiblement; il y a des temps où les lieux
sont assez indifférents; on n'est point trop fâchée d'être tristement plantée
ici. Madame de la Fayette vous rend vos honnêtetés; sa santé n'est pas
bonne, mais celle de M. de Limoges[416] est encore pire: il a remis au roi
tous ses bénéfices; je crois que son fils, c'est-à-dire l'abbé de la Fayette, en
aura une abbaye. Voilà la pauvre Gascogne bien malmenée, aussi bien que
nous. On nous envoie encore six mille hommes pour passer l'hiver: si les
provinces ne faisaient rien de mal à propos, on serait assez embarrassé de
toutes ces troupes. Je ne crois point que la paix soit si proche: vous
souvient-il de tous les raisonnements qu'on faisait sur la guerre, et comme il
devait y avoir bien des gens tués? C'est une prophétie qu'on peut toujours
faire sûrement, aussi bien que celle que vos lettres ne m'ennuieront
certainement point, quelque longues qu'elles soient: ah! vous pouvez
l'espérer sans chimère; c'est ma délicieuse lecture. Rippert vous porte un
troisième petit tome des Essais de morale, qui me paraît digne de vous: je
n'ai jamais vu une force et une énergie comme il y en a dans le style de ces
gens-là: nous savons tous les mots dont ils se servent; mais jamais, ce me
semble, nous ne les avons vus si bien placés ni si bien enchâssés. Le matin,
je lis l'Histoire de France; l'après-dînée, un petit livre dans les bois, comme
ces Essais, la vie de saint Thomas de Cantorbéry, que je trouve admirable,
ou les Iconoclastes; et le soir, tout ce qu'il y a de plus grosse impression: je
n'ai point d'autre règle. Ne lisez-vous pas toujours Josèphe? prenez courage,
ma fille, et finissez miraculeusement[417] cette histoire. Si vous prenez les
Croisades, vous y verrez deux de vos grands-pères, et pas un de la grande
maison de V....; mais je suis sûre qu'à certains endroits vous jetterez le livre
par la place, et maudirez le jésuite[418]; et cependant l'histoire est admirable.
La bonne Troche fait très-bien son devoir; je n'ai guère d'obligation de
ce que l'on fait pour vous. La princesse et moi, nous ravaudions l'autre jour
dans des paperasses de feu madame de la Trémouille; il y a mille vers: nous
trouvâmes une infinité de portraits, entre autres celui que madame de la
Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu[419]; il vaut mieux que moi: mais
ceux qui m'eussent aimée, il y a seize ans, l'auraient pu trouver ressemblant.
Que puis-je répondre, ma très-chère, aux trop aimables tendresses que vous
raisonnez fort juste sur tout cela.
J'achèverai ici l'année très-paisiblement; il y a des temps où les lieux
sont assez indifférents; on n'est point trop fâchée d'être tristement plantée
ici. Madame de la Fayette vous rend vos honnêtetés; sa santé n'est pas
bonne, mais celle de M. de Limoges[416] est encore pire: il a remis au roi
tous ses bénéfices; je crois que son fils, c'est-à-dire l'abbé de la Fayette, en
aura une abbaye. Voilà la pauvre Gascogne bien malmenée, aussi bien que
nous. On nous envoie encore six mille hommes pour passer l'hiver: si les
provinces ne faisaient rien de mal à propos, on serait assez embarrassé de
toutes ces troupes. Je ne crois point que la paix soit si proche: vous
souvient-il de tous les raisonnements qu'on faisait sur la guerre, et comme il
devait y avoir bien des gens tués? C'est une prophétie qu'on peut toujours
faire sûrement, aussi bien que celle que vos lettres ne m'ennuieront
certainement point, quelque longues qu'elles soient: ah! vous pouvez
l'espérer sans chimère; c'est ma délicieuse lecture. Rippert vous porte un
troisième petit tome des Essais de morale, qui me paraît digne de vous: je
n'ai jamais vu une force et une énergie comme il y en a dans le style de ces
gens-là: nous savons tous les mots dont ils se servent; mais jamais, ce me
semble, nous ne les avons vus si bien placés ni si bien enchâssés. Le matin,
je lis l'Histoire de France; l'après-dînée, un petit livre dans les bois, comme
ces Essais, la vie de saint Thomas de Cantorbéry, que je trouve admirable,
ou les Iconoclastes; et le soir, tout ce qu'il y a de plus grosse impression: je
n'ai point d'autre règle. Ne lisez-vous pas toujours Josèphe? prenez courage,
ma fille, et finissez miraculeusement[417] cette histoire. Si vous prenez les
Croisades, vous y verrez deux de vos grands-pères, et pas un de la grande
maison de V....; mais je suis sûre qu'à certains endroits vous jetterez le livre
par la place, et maudirez le jésuite[418]; et cependant l'histoire est admirable.
La bonne Troche fait très-bien son devoir; je n'ai guère d'obligation de
ce que l'on fait pour vous. La princesse et moi, nous ravaudions l'autre jour
dans des paperasses de feu madame de la Trémouille; il y a mille vers: nous
trouvâmes une infinité de portraits, entre autres celui que madame de la
Fayette fit de moi sous le nom d'un inconnu[419]; il vaut mieux que moi: mais
ceux qui m'eussent aimée, il y a seize ans, l'auraient pu trouver ressemblant.
Que puis-je répondre, ma très-chère, aux trop aimables tendresses que vous
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me dites, sinon que je suis tout entière à vous, et que votre amitié est la
chose du monde qui me touche le plus?
149.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 4 décembre 1675.
Voici le jour que j'écris sur la pointe d'une aiguille; car je ne reçois plus
vos lettres que deux à la fois le vendredi. Comme je venais de me promener
avant-hier, je trouvai au bout du mail le frater, qui se mit à deux genoux
aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir été trois semaines
sous terre à chanter matines, qu'il ne croyait pas me pouvoir aborder d'une
autre façon. J'avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver
de la colère; je fus fort aise de le voir; vous savez comme il est divertissant;
il m'embrassa mille fois; il me donna les plus méchantes raisons du monde,
que je pris pour bonnes: nous causons fort, nous lisons, nous nous
promenons, et nous achèverons ainsi l'année, c'est-à-dire le reste. Nous
avons résolu d'offrir notre chien de guidon, et de souffrir encore quelque
supplément, selon que le roi l'ordonnera: si le chevalier de Lauzun[420] veut
vendre sa charge entière, nous le laisserons trouver des marchands de son
côté, comme nous en chercherons du nôtre, et nous verrons alors à nous
accommoder.
Nous sommes toujours dans la tristesse des troupes qui nous arrivent de
tous côtés avec M. de Pommereuil: ce coup est rude pour les grands
officiers; ils sont mortifiés à leur tour, c'est-à-dire le gouverneur, qui ne
s'attendait pas à une si mauvaise réponse sur le présent de trois millions. M.
de Saint-Malo est revenu; il a été mal reçu aux états: on l'accuse fort d'avoir
fait une méchante manœuvre à Saint-Germain; il devait au moins demeurer
à la cour, après avoir mandé ce malheur en Bretagne, pour tâcher de
ménager quelque accommodement. Pour M. de Rohan, il est enragé, et n'est
point encore revenu; peut-être qu'il ne reviendra pas. M. de Coulanges me
mande qu'il a vu le chevalier de Grignan, qui s'accommode mal de mon
absence: je suis plus touchée que je ne l'ai encore été de n'être pas à Paris,
pour le voir et causer avec lui. Mais savez-vous bien, ma chère, que son
régiment est dans le nombre des troupes qu'on nous envoie? ce serait une
plaisante chose s'il venait ici; je le recevrais avec une grande joie.
chose du monde qui me touche le plus?
149.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 4 décembre 1675.
Voici le jour que j'écris sur la pointe d'une aiguille; car je ne reçois plus
vos lettres que deux à la fois le vendredi. Comme je venais de me promener
avant-hier, je trouvai au bout du mail le frater, qui se mit à deux genoux
aussitôt qu'il m'aperçut, se sentant si coupable d'avoir été trois semaines
sous terre à chanter matines, qu'il ne croyait pas me pouvoir aborder d'une
autre façon. J'avais bien résolu de le gronder, et je ne sus jamais où trouver
de la colère; je fus fort aise de le voir; vous savez comme il est divertissant;
il m'embrassa mille fois; il me donna les plus méchantes raisons du monde,
que je pris pour bonnes: nous causons fort, nous lisons, nous nous
promenons, et nous achèverons ainsi l'année, c'est-à-dire le reste. Nous
avons résolu d'offrir notre chien de guidon, et de souffrir encore quelque
supplément, selon que le roi l'ordonnera: si le chevalier de Lauzun[420] veut
vendre sa charge entière, nous le laisserons trouver des marchands de son
côté, comme nous en chercherons du nôtre, et nous verrons alors à nous
accommoder.
Nous sommes toujours dans la tristesse des troupes qui nous arrivent de
tous côtés avec M. de Pommereuil: ce coup est rude pour les grands
officiers; ils sont mortifiés à leur tour, c'est-à-dire le gouverneur, qui ne
s'attendait pas à une si mauvaise réponse sur le présent de trois millions. M.
de Saint-Malo est revenu; il a été mal reçu aux états: on l'accuse fort d'avoir
fait une méchante manœuvre à Saint-Germain; il devait au moins demeurer
à la cour, après avoir mandé ce malheur en Bretagne, pour tâcher de
ménager quelque accommodement. Pour M. de Rohan, il est enragé, et n'est
point encore revenu; peut-être qu'il ne reviendra pas. M. de Coulanges me
mande qu'il a vu le chevalier de Grignan, qui s'accommode mal de mon
absence: je suis plus touchée que je ne l'ai encore été de n'être pas à Paris,
pour le voir et causer avec lui. Mais savez-vous bien, ma chère, que son
régiment est dans le nombre des troupes qu'on nous envoie? ce serait une
plaisante chose s'il venait ici; je le recevrais avec une grande joie.
Page 311
J'ai fort envie d'apprendre ce qui sera arrivé de votre procureur du pays;
je crains que M. de Pomponne, qui s'était mêlé de cette affaire, croyant vous
obliger, ne soit un peu fâché de voir le tour qu'elle a pris; cela se présente en
gros comme une chose que vous ne voulez plus, après l'avoir souhaitée: les
circonstances qui vous ont obligée à prendre un autre parti ne sauteront pas
aux yeux, du moins je le crains, et je souhaite me tromper. Il me semble que
vous devez être bien instruite des nouvelles à cette heure, que le chevalier
est à Paris. M. de Coulanges vient de recevoir un violent dégoût; M. le
Tellier a ouvert sa bourse à Bagnols, pour lui faire acheter une charge de
maître des requêtes, et en même temps lui donne une commission qu'il avait
refusée à M. de Coulanges, et qui vaut, sans bouger de Paris, plus de deux
mille livres de rentes. Voilà une mortification sensible, et sur quoi, si
madame de Coulanges[421] ne fait rien changer par une conversation qu'elle
doit avoir eue avec ce ministre, Coulanges est très-résolu de vendre sa
charge[422]; il m'en écrit, outré de douleur. Vous savez très-bien les
espérances de la paix: les gazettes ne vous manquent pas, non plus que les
lamentations de cette province. M. le cardinal me mande qu'il a vu le comte
de Sault, Renti et Biran[423]: il a si peur d'être l'ermite de la foire, qu'il est
allé passer l'avent à Saint-Mihiel. Parlez-moi de vous, ma chère enfant;
comment vous portez-vous? votre teint n'est-il point en poudre? êtes-vous
belle quand vous voulez? Enfin je pense mille fois à vous, et vous ne me
sauriez trop parler de ce qui vous regarde.
150.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 8 décembre 1675.
J'attendais deux de vos paquets par le dernier ordinaire, et je n'en ai
point reçu du tout. Quand les postes tarderaient, comme je le crois bien
présentement, j'en devrais toujours avoir reçu un; car je ne compte jamais
que vous m'ayez oubliée. Cette confiance est juste, et je suis assurée qu'elle
vous plaît; mais comme les pensées noires voltigent assez dans ces bois, j'ai
d'abord voulu être en peine de vous; mais le bon abbé et mon fils m'assurent
que vous m'auriez fait écrire. Je ne veux point demeurer sur cette crainte,
elle est trop insupportable: je veux me prendre à la poste de tout, quoique je
ne comprenne rien à l'excès de ce déréglement, et espérer demain de vos
nouvelles; je les souhaite avec l'impatience que vous pouvez vous imaginer.
je crains que M. de Pomponne, qui s'était mêlé de cette affaire, croyant vous
obliger, ne soit un peu fâché de voir le tour qu'elle a pris; cela se présente en
gros comme une chose que vous ne voulez plus, après l'avoir souhaitée: les
circonstances qui vous ont obligée à prendre un autre parti ne sauteront pas
aux yeux, du moins je le crains, et je souhaite me tromper. Il me semble que
vous devez être bien instruite des nouvelles à cette heure, que le chevalier
est à Paris. M. de Coulanges vient de recevoir un violent dégoût; M. le
Tellier a ouvert sa bourse à Bagnols, pour lui faire acheter une charge de
maître des requêtes, et en même temps lui donne une commission qu'il avait
refusée à M. de Coulanges, et qui vaut, sans bouger de Paris, plus de deux
mille livres de rentes. Voilà une mortification sensible, et sur quoi, si
madame de Coulanges[421] ne fait rien changer par une conversation qu'elle
doit avoir eue avec ce ministre, Coulanges est très-résolu de vendre sa
charge[422]; il m'en écrit, outré de douleur. Vous savez très-bien les
espérances de la paix: les gazettes ne vous manquent pas, non plus que les
lamentations de cette province. M. le cardinal me mande qu'il a vu le comte
de Sault, Renti et Biran[423]: il a si peur d'être l'ermite de la foire, qu'il est
allé passer l'avent à Saint-Mihiel. Parlez-moi de vous, ma chère enfant;
comment vous portez-vous? votre teint n'est-il point en poudre? êtes-vous
belle quand vous voulez? Enfin je pense mille fois à vous, et vous ne me
sauriez trop parler de ce qui vous regarde.
150.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 8 décembre 1675.
J'attendais deux de vos paquets par le dernier ordinaire, et je n'en ai
point reçu du tout. Quand les postes tarderaient, comme je le crois bien
présentement, j'en devrais toujours avoir reçu un; car je ne compte jamais
que vous m'ayez oubliée. Cette confiance est juste, et je suis assurée qu'elle
vous plaît; mais comme les pensées noires voltigent assez dans ces bois, j'ai
d'abord voulu être en peine de vous; mais le bon abbé et mon fils m'assurent
que vous m'auriez fait écrire. Je ne veux point demeurer sur cette crainte,
elle est trop insupportable: je veux me prendre à la poste de tout, quoique je
ne comprenne rien à l'excès de ce déréglement, et espérer demain de vos
nouvelles; je les souhaite avec l'impatience que vous pouvez vous imaginer.
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D'Hacqueville est enrhumé avec la fièvre; j'en suis en peine, car je
n'aime la fièvre à rien: on dit qu'elle consume, mais c'est la vie. Quoiqu'on
dise les d'Hacqueville, il n'y en a, en vérité, qu'un au monde comme le
nôtre. N'a-t-il point déjà commencé de vous parler d'un voyage incertain
que le roi doit faire en Champagne ou en Picardie? Depuis que ses gens,
pour notre malheur, ont commencé à répandre une nouvelle de cet
agrément, c'est pour trois mois; il faut voir aussi ce que je fais de cette
feuille volante qui s'appelle les Nouvelles. Pour la lettre de d'Hacqueville,
elle est tellement pleine de mon fils, et de ma fille, et de notre pauvre
Bretagne, qu'il faudrait être dénaturée pour ne se pas crever les yeux à la
déchiffrer[424]. M. de Lavardin est mon résident aux états; il m'instruit de
tout; et comme nous mêlons quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui
avais mandé, pour lui expliquer mon repos et ma paresse ici:
...... D'ogni oltraggio, e scorno
La mia famiglia, e la mia greggia illese
Sempre qui fur, ne strepito di Marte,
Ancor turbo questa remota parte[425].
A peine ma lettre a-t-elle été partie, qu'il est arrivé à Vitré huit cents
cavaliers, dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai qu'ils ne font
que passer; mais ils vivent, ma foi, comme dans un pays de conquête,
nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis XII[426]. Les
députés sont revenus de Paris. M. de Saint-Malo, qui est Guémadeuc, votre
parent, et sur le tout une linotte mitrée, comme disait madame de Choisy, a
paru aux états, transporté et plein des bontés du roi, et surtout des
honnêtetés particulières qu'il a eues pour lui, sans faire nulle attention à la
ruine de la province, qu'il a apportée agréablement avec lui: ce style est d'un
bon goût à des gens pleins, de leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il
dit que Sa Majesté est contente de la Bretagne et de son présent, qu'elle a
oublié le passé, et que c'est par confiance qu'elle envoie ici huit mille
hommes; comme on envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire.
Pour M. de Rohan, il a des manières toutes différentes, et qui ont plus de
l'air d'un bon compatriote. Voilà nos chiennes de nouvelles; j'ai envie de
savoir des vôtres, et ce qui sera arrivé de votre procureur du pays. Vous ne
devez pas douter que les Janson n'aient écrit de grandes plaintes à M. de
Pomponne; je crois que vous n'aurez pas oublié d'écrire aussi, et à madame
n'aime la fièvre à rien: on dit qu'elle consume, mais c'est la vie. Quoiqu'on
dise les d'Hacqueville, il n'y en a, en vérité, qu'un au monde comme le
nôtre. N'a-t-il point déjà commencé de vous parler d'un voyage incertain
que le roi doit faire en Champagne ou en Picardie? Depuis que ses gens,
pour notre malheur, ont commencé à répandre une nouvelle de cet
agrément, c'est pour trois mois; il faut voir aussi ce que je fais de cette
feuille volante qui s'appelle les Nouvelles. Pour la lettre de d'Hacqueville,
elle est tellement pleine de mon fils, et de ma fille, et de notre pauvre
Bretagne, qu'il faudrait être dénaturée pour ne se pas crever les yeux à la
déchiffrer[424]. M. de Lavardin est mon résident aux états; il m'instruit de
tout; et comme nous mêlons quelquefois de l'italien dans nos lettres, je lui
avais mandé, pour lui expliquer mon repos et ma paresse ici:
...... D'ogni oltraggio, e scorno
La mia famiglia, e la mia greggia illese
Sempre qui fur, ne strepito di Marte,
Ancor turbo questa remota parte[425].
A peine ma lettre a-t-elle été partie, qu'il est arrivé à Vitré huit cents
cavaliers, dont la princesse est bien mal contente. Il est vrai qu'ils ne font
que passer; mais ils vivent, ma foi, comme dans un pays de conquête,
nonobstant notre bon mariage avec Charles VIII et Louis XII[426]. Les
députés sont revenus de Paris. M. de Saint-Malo, qui est Guémadeuc, votre
parent, et sur le tout une linotte mitrée, comme disait madame de Choisy, a
paru aux états, transporté et plein des bontés du roi, et surtout des
honnêtetés particulières qu'il a eues pour lui, sans faire nulle attention à la
ruine de la province, qu'il a apportée agréablement avec lui: ce style est d'un
bon goût à des gens pleins, de leur côté, du mauvais état de leurs affaires. Il
dit que Sa Majesté est contente de la Bretagne et de son présent, qu'elle a
oublié le passé, et que c'est par confiance qu'elle envoie ici huit mille
hommes; comme on envoie un équipage chez soi quand on n'en a que faire.
Pour M. de Rohan, il a des manières toutes différentes, et qui ont plus de
l'air d'un bon compatriote. Voilà nos chiennes de nouvelles; j'ai envie de
savoir des vôtres, et ce qui sera arrivé de votre procureur du pays. Vous ne
devez pas douter que les Janson n'aient écrit de grandes plaintes à M. de
Pomponne; je crois que vous n'aurez pas oublié d'écrire aussi, et à madame
Page 313
de Vins qui s'était mêlée d'écrire pour Saint-Andiol. C'est d'Hacqueville qui
doit vous servir et vous instruire de ce côté-là. Je vous suis inutile à tout, in
questa remota parte: c'est un de mes plus grands chagrins: si jamais je me
puis revoir à portée de vous être bonne à quelque chose, vous verrez comme
je récompenserai le temps perdu. Adieu, ma très-chère et très-aimée, je vous
souhaite une parfaite santé; c'est le vrai moyen de conserver la mienne, que
vous aimez tant: elle est très-bonne. Je vous embrasse très-tendrement, et
vous dirais combien mon fils est aimable et divertissant: mais le voilà, il ne
faut pas le gâter.
151.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 décembre 1675.
Je vous remercie, ma fille, de conserver quelque souvenir del paterno
nido. Hélas! notre château en Espagne serait de vous y voir; quelle joie! et
pourquoi serait-il impossible de vous revoir dans ces belles allées? Que
dites-vous du mariage de la Mothe[427]? La beauté, la jeunesse, la conduite,
font-elles quelque chose pour bien établir les demoiselles? Ah, Providence!
il en faut revenir là. Madame de Puisieux[428] est ressuscitée mais n'est-ce
pas mourir deux fois, bien près l'une de l'autre? car elle a quatre-vingts ans.
Madame de Coulanges m'apprend la bonne compagnie de notre quartier;
mais cela ne me presse point d'y retourner plus tôt que je n'ai résolu: je ne
m'y sens attirée que par des affaires; car pour des plaisirs, je n'en espère
point, et l'hiver n'est point en ce pays-ci ce que l'on pense; il ne me fait nulle
horreur. Mon fils me fait ici une fort bonne compagnie, et il trouve que j'en
suis une aussi; il n'y a nul air de maternité à notre affaire; la princesse en est
étonnée, elle qui connaît des enfants qui n'ont point d'âme dans le corps.
Elle est bien affligée des troupes qui sont arrivées à Vitré; elle espérait, avec
raison, d'être exemptée: mais cependant voilà un bon régiment dans sa ville:
c'était une chose plaisante si c'eût été le régiment de Grignan; mais savez-
vous qu'il est à la Trinité, c'est-à-dire à Bodégat[429]? J'ai écrit au chevalier
(de Grignan), non pas pour rien déranger, car tout est réglé, mais afin que
l'on traite doucement et honnêtement mon fermier, mon procureur fiscal et
mon sénéchal; cela ne coûtera rien, et me fera grand honneur: cette terre
m'est destinée, à cause de votre partage.
doit vous servir et vous instruire de ce côté-là. Je vous suis inutile à tout, in
questa remota parte: c'est un de mes plus grands chagrins: si jamais je me
puis revoir à portée de vous être bonne à quelque chose, vous verrez comme
je récompenserai le temps perdu. Adieu, ma très-chère et très-aimée, je vous
souhaite une parfaite santé; c'est le vrai moyen de conserver la mienne, que
vous aimez tant: elle est très-bonne. Je vous embrasse très-tendrement, et
vous dirais combien mon fils est aimable et divertissant: mais le voilà, il ne
faut pas le gâter.
151.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 décembre 1675.
Je vous remercie, ma fille, de conserver quelque souvenir del paterno
nido. Hélas! notre château en Espagne serait de vous y voir; quelle joie! et
pourquoi serait-il impossible de vous revoir dans ces belles allées? Que
dites-vous du mariage de la Mothe[427]? La beauté, la jeunesse, la conduite,
font-elles quelque chose pour bien établir les demoiselles? Ah, Providence!
il en faut revenir là. Madame de Puisieux[428] est ressuscitée mais n'est-ce
pas mourir deux fois, bien près l'une de l'autre? car elle a quatre-vingts ans.
Madame de Coulanges m'apprend la bonne compagnie de notre quartier;
mais cela ne me presse point d'y retourner plus tôt que je n'ai résolu: je ne
m'y sens attirée que par des affaires; car pour des plaisirs, je n'en espère
point, et l'hiver n'est point en ce pays-ci ce que l'on pense; il ne me fait nulle
horreur. Mon fils me fait ici une fort bonne compagnie, et il trouve que j'en
suis une aussi; il n'y a nul air de maternité à notre affaire; la princesse en est
étonnée, elle qui connaît des enfants qui n'ont point d'âme dans le corps.
Elle est bien affligée des troupes qui sont arrivées à Vitré; elle espérait, avec
raison, d'être exemptée: mais cependant voilà un bon régiment dans sa ville:
c'était une chose plaisante si c'eût été le régiment de Grignan; mais savez-
vous qu'il est à la Trinité, c'est-à-dire à Bodégat[429]? J'ai écrit au chevalier
(de Grignan), non pas pour rien déranger, car tout est réglé, mais afin que
l'on traite doucement et honnêtement mon fermier, mon procureur fiscal et
mon sénéchal; cela ne coûtera rien, et me fera grand honneur: cette terre
m'est destinée, à cause de votre partage.
Page 314
Si je vois ici le Castellane[430], je le recevrai fort bien; son nom et le lieu
où il a passé l'été me le rendront considérable. L'affaire de mon président va
bien; il se dispose à me donner de l'argent: voilà une des affaires que j'avais
ici. Celle qu'entreprend l'abbé de la Vergne est digne de lui: vous me le
représentez un fort honnête homme.
Ne voulez-vous point lire les Essais de morale, et m'en dire votre avis?
Pour moi, j'en suis charmée; mais je le suis fort aussi de l'oraison funèbre de
M. de Turenne; il y a des endroits qui doivent avoir fait pleurer tous les
assistants: je ne doute pas qu'on ne vous l'ait envoyée; mandez-moi si vous
ne la trouvez pas très-belle. Ne voulez-vous point achever Josèphe? Nous
lisons beaucoup, et du sérieux, et des folies, et de la fable, et de l'histoire.
Nous nous faisons tant d'affaires, que nous n'avons pas le temps de nous
tourner. On nous plaint à Paris, on croit que nous sommes au coin de notre
feu à mourir d'ennui et à ne pas voir le jour: mais, ma fille, je me promène,
je m'amuse; ces bois n'ont rien d'affreux; ce n'est pas d'être ici ou de n'être
pas à Paris qu'il faut me plaindre. M. de Coulanges espère beaucoup d'une
conversation que sa femme à eue avec M. de Louvois: s'ils avaient
l'intendance de Lyon, conjointement avec le beau-père, ce serait un grand
bonheur. Voilà le monde; ils ne travaillent que pour s'établir à cent lieues de
Paris.
Vous me paraissez avoir bien envie d'aller à Grignan; c'est un grand
tracas: mais vous recevrez mes conseils quand vous en serez revenue. Ces
compliments pour ces deux hommes qui sont chez eux il y a plus d'un mois,
m'ont fait rire. La longueur de nos réponses effraye, et fait bien comprendre
l'horrible distance qui est entre nous: ah! ma fille, que je la sens, et qu'elle
fait bien toute la tristesse de ma vie! Sans cela, ne serais-je point trop
heureuse avec un joli garçon comme celui que j'ai? il vous dira lui-même
s'il ne souffre pas d'être éloigné de vous: mais je l'attends, il n'est point
encore arrivé; s'il se divertit, il est bien. Adieu, ma très-chère et très-aimable
et très-parfaitement aimée. Parlez-moi de votre santé et de votre beau
temps, tout cela me plaît. J'embrasse M. de Grignan, quand ce serait ce
troisième jour de barbe épineuse et cruelle; on ne peut s'exposer de
meilleure grâce.
152.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
où il a passé l'été me le rendront considérable. L'affaire de mon président va
bien; il se dispose à me donner de l'argent: voilà une des affaires que j'avais
ici. Celle qu'entreprend l'abbé de la Vergne est digne de lui: vous me le
représentez un fort honnête homme.
Ne voulez-vous point lire les Essais de morale, et m'en dire votre avis?
Pour moi, j'en suis charmée; mais je le suis fort aussi de l'oraison funèbre de
M. de Turenne; il y a des endroits qui doivent avoir fait pleurer tous les
assistants: je ne doute pas qu'on ne vous l'ait envoyée; mandez-moi si vous
ne la trouvez pas très-belle. Ne voulez-vous point achever Josèphe? Nous
lisons beaucoup, et du sérieux, et des folies, et de la fable, et de l'histoire.
Nous nous faisons tant d'affaires, que nous n'avons pas le temps de nous
tourner. On nous plaint à Paris, on croit que nous sommes au coin de notre
feu à mourir d'ennui et à ne pas voir le jour: mais, ma fille, je me promène,
je m'amuse; ces bois n'ont rien d'affreux; ce n'est pas d'être ici ou de n'être
pas à Paris qu'il faut me plaindre. M. de Coulanges espère beaucoup d'une
conversation que sa femme à eue avec M. de Louvois: s'ils avaient
l'intendance de Lyon, conjointement avec le beau-père, ce serait un grand
bonheur. Voilà le monde; ils ne travaillent que pour s'établir à cent lieues de
Paris.
Vous me paraissez avoir bien envie d'aller à Grignan; c'est un grand
tracas: mais vous recevrez mes conseils quand vous en serez revenue. Ces
compliments pour ces deux hommes qui sont chez eux il y a plus d'un mois,
m'ont fait rire. La longueur de nos réponses effraye, et fait bien comprendre
l'horrible distance qui est entre nous: ah! ma fille, que je la sens, et qu'elle
fait bien toute la tristesse de ma vie! Sans cela, ne serais-je point trop
heureuse avec un joli garçon comme celui que j'ai? il vous dira lui-même
s'il ne souffre pas d'être éloigné de vous: mais je l'attends, il n'est point
encore arrivé; s'il se divertit, il est bien. Adieu, ma très-chère et très-aimable
et très-parfaitement aimée. Parlez-moi de votre santé et de votre beau
temps, tout cela me plaît. J'embrasse M. de Grignan, quand ce serait ce
troisième jour de barbe épineuse et cruelle; on ne peut s'exposer de
meilleure grâce.
152.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 315
Aux Rochers, le premier jour de l'an 1676.
Nous voici donc à l'année qui vient, comme disait M. de Montbazon: ma
très-chère, je vous la souhaite heureuse; et si vous croyez que la
continuation de mon amitié entre dans la composition de ce bonheur, vous
pouvez y compter sûrement.
Voilà une lettre de d'Hacqueville, qui vous apprendra l'agréable succès
de nos affaires de Provence; il surpasse de beaucoup mes espérances: vous
aurez vu à quoi je me bornais par les lettres que je reçus il y a peu de jours,
et que je vous envoyai. Voilà donc cette grande épine hors du pied, voilà
cette caverne de larrons détruite; voilà l'ombre de M. de Marseille conjurée,
voilà le crédit de la cabale évanoui, voilà l'insolence terrassée: j'en dirais
d'ici à demain. Mais, au nom de Dieu, soyez modestes dans vos victoires:
voyez ce que dit le bon d'Hacqueville, la politique et la générosité vous y
obligent. Vous verrez aussi comme je trahis son secret pour vous, par le
plaisir de vous faire voir le dessous des cartes, qu'il a dessein de vous
cacher à vous-même: mais je ne veux point laisser équivoques dans votre
cœur les sentiments que vous devez avoir pour l'ami et pour la belle-
sœur[431], car il me paraît qu'ils ont fait encore au delà de ce qu'on m'en écrit,
et; pour toute récompense, ils ne veulent aucun remercîment. Servez-les
donc à leur mode, et jouissez en silence de leur véritable et solide amitié.
Gardez-vous bien de lâcher le moindre mot qui puisse faire connaître au
bon d'Hacqueville que je vous ai envoyé sa lettre; vous le connaissez, la
rigueur de son exactitude ne comprendrait pas cette licence poétique: ainsi,
ma fille, je me livre à vous, et vous conjure de ne me point brouiller avec un
si bon et si admirable ami. Enfin, ma très-chère, je me mets entre vos
mains; et, connaissant votre fidélité, je dormirai en repos; mais répondez-
moi aussi de M. de Grignan; car ce ne serait pas une consolation pour moi
que de voir courir mon secret par ce côté-là.
En voici encore un autre; voici le jour des secrets, comme la journée des
dupes[432]. Le Frater est revenu de Rennes; il m'a rapporté une sotte chanson
qui m'a fait rire: elle vous fera voir en vers une partie de ce que je vous dis
l'autre jour en prose. Nous avions dans la tête un fort joli mariage, mais il
n'est pas cuit: la belle n'a que quinze ans, et l'on veut qu'elle en ait
davantage pour penser à la marier. Que dites-vous de l'habile personne dont
nous vous parlions la dernière fois, et qui ne put du tout deviner quel jour
Nous voici donc à l'année qui vient, comme disait M. de Montbazon: ma
très-chère, je vous la souhaite heureuse; et si vous croyez que la
continuation de mon amitié entre dans la composition de ce bonheur, vous
pouvez y compter sûrement.
Voilà une lettre de d'Hacqueville, qui vous apprendra l'agréable succès
de nos affaires de Provence; il surpasse de beaucoup mes espérances: vous
aurez vu à quoi je me bornais par les lettres que je reçus il y a peu de jours,
et que je vous envoyai. Voilà donc cette grande épine hors du pied, voilà
cette caverne de larrons détruite; voilà l'ombre de M. de Marseille conjurée,
voilà le crédit de la cabale évanoui, voilà l'insolence terrassée: j'en dirais
d'ici à demain. Mais, au nom de Dieu, soyez modestes dans vos victoires:
voyez ce que dit le bon d'Hacqueville, la politique et la générosité vous y
obligent. Vous verrez aussi comme je trahis son secret pour vous, par le
plaisir de vous faire voir le dessous des cartes, qu'il a dessein de vous
cacher à vous-même: mais je ne veux point laisser équivoques dans votre
cœur les sentiments que vous devez avoir pour l'ami et pour la belle-
sœur[431], car il me paraît qu'ils ont fait encore au delà de ce qu'on m'en écrit,
et; pour toute récompense, ils ne veulent aucun remercîment. Servez-les
donc à leur mode, et jouissez en silence de leur véritable et solide amitié.
Gardez-vous bien de lâcher le moindre mot qui puisse faire connaître au
bon d'Hacqueville que je vous ai envoyé sa lettre; vous le connaissez, la
rigueur de son exactitude ne comprendrait pas cette licence poétique: ainsi,
ma fille, je me livre à vous, et vous conjure de ne me point brouiller avec un
si bon et si admirable ami. Enfin, ma très-chère, je me mets entre vos
mains; et, connaissant votre fidélité, je dormirai en repos; mais répondez-
moi aussi de M. de Grignan; car ce ne serait pas une consolation pour moi
que de voir courir mon secret par ce côté-là.
En voici encore un autre; voici le jour des secrets, comme la journée des
dupes[432]. Le Frater est revenu de Rennes; il m'a rapporté une sotte chanson
qui m'a fait rire: elle vous fera voir en vers une partie de ce que je vous dis
l'autre jour en prose. Nous avions dans la tête un fort joli mariage, mais il
n'est pas cuit: la belle n'a que quinze ans, et l'on veut qu'elle en ait
davantage pour penser à la marier. Que dites-vous de l'habile personne dont
nous vous parlions la dernière fois, et qui ne put du tout deviner quel jour
Page 316
c'est que le lendemain de la veille de Pâques? C'est un joli petit bouchon qui
nous réjouit fort; cela n'aura vingt ans que dans six ans d'ici[433]. Je voudrais
que vous l'eussiez vue le matin manger une beurrée longue comme d'ici à
Pâques, et l'après-dînée croquer deux pommes vertes avec du pain bis. Sa
naïveté et sa jolie petite figure nous délassent de la guinderie et de l'esprit
fichu de mademoiselle du Plessis.
Mais parlons d'autre chose: ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison funèbre
de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal m'ont déjà ruinée en
ports de lettres; mais j'aime bien cette dépense. Il me semble n'avoir jamais
rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit que l'abbé Fléchier[434]
veut la surpasser, mais je l'en défie; il pourra parler d'un héros, mais ce ne
sera pas de M. de Turenne, et voilà ce que M. de Tulle a fait divinement, à
mon gré. La peinture de son cœur est un chef-d'œuvre; et cette droiture,
cette naïveté, cette vérité dont il était pétri; enfin, ce caractère, comme il dit,
également éloigné de la souplesse, de l'orgueil, et du faste de la modestie. Je
vous avoue que j'en suis charmée; et si les critiques ne l'estiment plus
depuis qu'elle est imprimée,
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain[435]
Ne me dites-vous rien des Essais de morale et du Traité de tenter Dieu,
et de la Ressemblance de l'amour-propre et de la charité? C'est une belle
conversation que celle que l'on fait de deux cents lieues loin. Nous faisons
de cela pourtant tout ce qu'on en peut faire. Je vous envoie un billet de la
jolie abbesse: voyez si elle se joue joliment; il n'en faut pas davantage pour
voir l'agrément de son esprit. Adieu, ma très-aimable et très-chère, je vous
recommande tous mes secrets; je vous embrasse très-tendrement, et suis à
vous plus qu'à moi-même.
153.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 12 janvier 1676.
Vous pouvez remplir vos lettres de tout ce qu'il vous plaira, et croire que
je les lis toujours avec un grand plaisir et une grande approbation: on ne
nous réjouit fort; cela n'aura vingt ans que dans six ans d'ici[433]. Je voudrais
que vous l'eussiez vue le matin manger une beurrée longue comme d'ici à
Pâques, et l'après-dînée croquer deux pommes vertes avec du pain bis. Sa
naïveté et sa jolie petite figure nous délassent de la guinderie et de l'esprit
fichu de mademoiselle du Plessis.
Mais parlons d'autre chose: ne vous a-t-on pas envoyé l'oraison funèbre
de M. de Turenne? M. de Coulanges et le petit cardinal m'ont déjà ruinée en
ports de lettres; mais j'aime bien cette dépense. Il me semble n'avoir jamais
rien vu de si beau que cette pièce d'éloquence. On dit que l'abbé Fléchier[434]
veut la surpasser, mais je l'en défie; il pourra parler d'un héros, mais ce ne
sera pas de M. de Turenne, et voilà ce que M. de Tulle a fait divinement, à
mon gré. La peinture de son cœur est un chef-d'œuvre; et cette droiture,
cette naïveté, cette vérité dont il était pétri; enfin, ce caractère, comme il dit,
également éloigné de la souplesse, de l'orgueil, et du faste de la modestie. Je
vous avoue que j'en suis charmée; et si les critiques ne l'estiment plus
depuis qu'elle est imprimée,
Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain[435]
Ne me dites-vous rien des Essais de morale et du Traité de tenter Dieu,
et de la Ressemblance de l'amour-propre et de la charité? C'est une belle
conversation que celle que l'on fait de deux cents lieues loin. Nous faisons
de cela pourtant tout ce qu'on en peut faire. Je vous envoie un billet de la
jolie abbesse: voyez si elle se joue joliment; il n'en faut pas davantage pour
voir l'agrément de son esprit. Adieu, ma très-aimable et très-chère, je vous
recommande tous mes secrets; je vous embrasse très-tendrement, et suis à
vous plus qu'à moi-même.
153.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 12 janvier 1676.
Vous pouvez remplir vos lettres de tout ce qu'il vous plaira, et croire que
je les lis toujours avec un grand plaisir et une grande approbation: on ne
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peut pas mieux écrire, et l'amitié que j'ai pour vous ne contribue en rien à ce
jugement.
Vous me ravissez d'aimer les Essais de morale, n'avais-je pas bien dit
que c'était votre fait? Dès que j'eus commencé à les lire, je ne songeai plus
qu'à vous les envoyer; vous savez que je suis communicative, et que je
n'aime point à jouir d'un plaisir toute seule. Quand on aurait fait ce livre
pour vous, il ne serait pas plus digne de vous plaire. Quel langage! quelle
force dans l'arrangement des mots! on croit n'avoir lu de français qu'en ce
livre[436]. Cette ressemblance de la charité avec l'amour-propre, et de la
modestie héroïque de M. de Turenne et de M. le Prince avec l'humilité du
christianisme.... Mais je m'arrête, il faudrait louer cet ouvrage depuis un
bout jusqu'à l'autre, et ce serait une bizarre lettre. En un mot, je suis fort aise
qu'il vous plaise, et j'en estime mon goût. Pour Josèphe, vous n'aimez pas sa
vie; c'est assez que vous ayez approuvé ses actions et son histoire: n'avez-
vous pas trouvé qu'il jouait d'un grand bonheur dans cette cave, où ils
tiraient à qui se poignarderait le dernier?
Nous avons ri aux larmes de cette fille qui chanta tout haut dans l'église
cette chanson déshonnête dont elle se confessait; rien au monde n'est plus
nouveau ni plus plaisant: je trouve qu'elle avait raison; assurément le
confesseur voulait entendre la chanson, puisqu'il ne se contentait pas de ce
que la fille lui avait dit en s'accusant. Je vois d'ici le bon homme de
confesseur pâmé de rire le premier de cette aventure. Nous vous mandons
souvent des folies; mais nous ne pouvons payer celle-là. Je vous parle
toujours de notre Bretagne, c'est pour vous donner la confiance de me parler
de Provence; c'est un pays auquel je m'intéresse plus qu'à nul autre: le
voyage que j'y ai fait m'empêche de pouvoir m'ennuyer de tout ce que vous
me dites, parce que je connais tout et comprends tout le mieux du monde. Je
n'ai pas oublié la beauté de vos hivers; nous en avons un admirable: je me
promène tous les jours, et je fais quasi un nouveau parc autour de ces
grandes places du bout du mail; j'y fais planter quatre rangs d'allées, ce sera
une très-belle chose: tout cet endroit est uni et défriché.
Je partirai, malgré tous ces charmes, dans le mois de février; les affaires
de l'abbé le pressent encore plus que les vôtres, c'est ce qui m'a empêchée
de penser à offrir notre maison à mademoiselle de Méri: elle s'en plaint à
bien du monde; je ne comprends point le sujet qu'elle en a. Le Bien bon est
jugement.
Vous me ravissez d'aimer les Essais de morale, n'avais-je pas bien dit
que c'était votre fait? Dès que j'eus commencé à les lire, je ne songeai plus
qu'à vous les envoyer; vous savez que je suis communicative, et que je
n'aime point à jouir d'un plaisir toute seule. Quand on aurait fait ce livre
pour vous, il ne serait pas plus digne de vous plaire. Quel langage! quelle
force dans l'arrangement des mots! on croit n'avoir lu de français qu'en ce
livre[436]. Cette ressemblance de la charité avec l'amour-propre, et de la
modestie héroïque de M. de Turenne et de M. le Prince avec l'humilité du
christianisme.... Mais je m'arrête, il faudrait louer cet ouvrage depuis un
bout jusqu'à l'autre, et ce serait une bizarre lettre. En un mot, je suis fort aise
qu'il vous plaise, et j'en estime mon goût. Pour Josèphe, vous n'aimez pas sa
vie; c'est assez que vous ayez approuvé ses actions et son histoire: n'avez-
vous pas trouvé qu'il jouait d'un grand bonheur dans cette cave, où ils
tiraient à qui se poignarderait le dernier?
Nous avons ri aux larmes de cette fille qui chanta tout haut dans l'église
cette chanson déshonnête dont elle se confessait; rien au monde n'est plus
nouveau ni plus plaisant: je trouve qu'elle avait raison; assurément le
confesseur voulait entendre la chanson, puisqu'il ne se contentait pas de ce
que la fille lui avait dit en s'accusant. Je vois d'ici le bon homme de
confesseur pâmé de rire le premier de cette aventure. Nous vous mandons
souvent des folies; mais nous ne pouvons payer celle-là. Je vous parle
toujours de notre Bretagne, c'est pour vous donner la confiance de me parler
de Provence; c'est un pays auquel je m'intéresse plus qu'à nul autre: le
voyage que j'y ai fait m'empêche de pouvoir m'ennuyer de tout ce que vous
me dites, parce que je connais tout et comprends tout le mieux du monde. Je
n'ai pas oublié la beauté de vos hivers; nous en avons un admirable: je me
promène tous les jours, et je fais quasi un nouveau parc autour de ces
grandes places du bout du mail; j'y fais planter quatre rangs d'allées, ce sera
une très-belle chose: tout cet endroit est uni et défriché.
Je partirai, malgré tous ces charmes, dans le mois de février; les affaires
de l'abbé le pressent encore plus que les vôtres, c'est ce qui m'a empêchée
de penser à offrir notre maison à mademoiselle de Méri: elle s'en plaint à
bien du monde; je ne comprends point le sujet qu'elle en a. Le Bien bon est
Page 318
transporté de vos lettres; je lui montre souvent les choses qui lui
conviennent: il vous remercie de tout ce que vous dites des Essais de
morale; il en a été ravi. Nous avons toujours la petite personne; c'est un
petit esprit vif et tout battant neuf, que nous prenons plaisir d'éclairer; elle
est dans une parfaite ignorance; nous nous faisons un jeu de la défricher
généralement sur tout: quatre mots de ce grand univers, des empires, des
pays, des rois, des religions, des guerres, des astres, de la carte; ce chaos est
plaisant à débrouiller grossièrement dans une petite tête, qui n'a jamais vu ni
ville, ni rivière, et qui ne croyait pas que la terre entière allât plus loin que
ce parc: elle nous réjouit: je lui ai dit aujourd'hui la prise de Wismar[437]; elle
sait fort bien que nous en sommes fâchés, parce que le roi de Suède est
notre allié. Enfin vous voyez l'extravagance de nos amusements. La
princesse est ravie que sa fille[438] ait pris Wismar; c'est une vraie Danoise.
Elle demande aussi que Monsieur et Madame lui envoient l'exemption
entière des gens de guerre, de sorte que nous voilà tous sauvés.
Madame de la Fayette est fort reconnaissante de votre lettre; elle vous
trouve très-honnête et très-obligeante: mais ne vous paraît-il pas plaisant
que son beau-frère n'est point du tout mort, et qu'on ne sait point les vérités
de Toulon à Aix? Sur les questions que vous faites au frater, je décide
hardiment que celui qui est en colère, et qui le dit, est préférable au traditor
qui cache son venin sous de belles et de douces apparences. Il y a une
stance dans l'Arioste qui peint la fraude; ce serait bien mon affaire, mais je
n'ai pas le temps de la chercher[439]. Le bon d'Hacqueville me parle encore
du voyage de la Saint-Géran; et, pour me faire voir que ce voyage sera
court, c'est, dit-il, qu'elle ne pourra recevoir qu'une de mes lettres à la
Palisse. Voilà comme il traite une connaissance de huit jours: il n'en est pas
moins bon pour les autres; mais cela est admirable. J'oubliais de vous dire
que j'avais pensé, comme vous, aux diverses manières de peindre le cœur
humain, les uns en blanc, et les autres en noir à noircir. Le mien est pour
vous de la couleur que vous savez.
154.—DE M. DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE DE Mme DE
SÉVIGNÉ, A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, lundi 3 février 1676.
conviennent: il vous remercie de tout ce que vous dites des Essais de
morale; il en a été ravi. Nous avons toujours la petite personne; c'est un
petit esprit vif et tout battant neuf, que nous prenons plaisir d'éclairer; elle
est dans une parfaite ignorance; nous nous faisons un jeu de la défricher
généralement sur tout: quatre mots de ce grand univers, des empires, des
pays, des rois, des religions, des guerres, des astres, de la carte; ce chaos est
plaisant à débrouiller grossièrement dans une petite tête, qui n'a jamais vu ni
ville, ni rivière, et qui ne croyait pas que la terre entière allât plus loin que
ce parc: elle nous réjouit: je lui ai dit aujourd'hui la prise de Wismar[437]; elle
sait fort bien que nous en sommes fâchés, parce que le roi de Suède est
notre allié. Enfin vous voyez l'extravagance de nos amusements. La
princesse est ravie que sa fille[438] ait pris Wismar; c'est une vraie Danoise.
Elle demande aussi que Monsieur et Madame lui envoient l'exemption
entière des gens de guerre, de sorte que nous voilà tous sauvés.
Madame de la Fayette est fort reconnaissante de votre lettre; elle vous
trouve très-honnête et très-obligeante: mais ne vous paraît-il pas plaisant
que son beau-frère n'est point du tout mort, et qu'on ne sait point les vérités
de Toulon à Aix? Sur les questions que vous faites au frater, je décide
hardiment que celui qui est en colère, et qui le dit, est préférable au traditor
qui cache son venin sous de belles et de douces apparences. Il y a une
stance dans l'Arioste qui peint la fraude; ce serait bien mon affaire, mais je
n'ai pas le temps de la chercher[439]. Le bon d'Hacqueville me parle encore
du voyage de la Saint-Géran; et, pour me faire voir que ce voyage sera
court, c'est, dit-il, qu'elle ne pourra recevoir qu'une de mes lettres à la
Palisse. Voilà comme il traite une connaissance de huit jours: il n'en est pas
moins bon pour les autres; mais cela est admirable. J'oubliais de vous dire
que j'avais pensé, comme vous, aux diverses manières de peindre le cœur
humain, les uns en blanc, et les autres en noir à noircir. Le mien est pour
vous de la couleur que vous savez.
154.—DE M. DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE DE Mme DE
SÉVIGNÉ, A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, lundi 3 février 1676.
Page 319
Devinez ce que c'est, mon enfant, que la chose du monde qui vient le
plus vite, et qui s'en va le plus lentement; qui vous fait approcher le plus
près de la convalescence, et qui vous en retire le plus loin; qui vous fait
toucher l'état du monde le plus agréable, et qui vous empêche le plus d'en
jouir; qui vous donne les plus belles espérances, et qui en éloigne le plus
l'effet: ne sauriez-vous le deviner? jetez-vous votre langue aux chiens? C'est
un rhumatisme. Il y a vingt-trois jours que j'en suis malade; depuis le
quatorze je suis sans fièvre et sans douleurs, et dans cet état bienheureux,
croyant être en état de marcher, qui est tout ce que je souhaite, je me trouve
enflée de tous côtés, les pieds, les jambes, les mains, les bras; et cette
enflure, qui s'appelle ma guérison, et qui l'est effectivement, fait tout le sujet
de mon impatience, et ferait celui de mon mérite, si j'étais bonne.
Cependant je crois que voilà qui est fait, et que dans deux jours je pourrai
marcher: Larmechin me le fait espérer, o che spero! Je reçois de partout des
lettres de réjouissance sur ma bonne santé, et c'est avec raison. Je me suis
purgée une fois de la poudre de M. de Lorme, qui m'a fait des merveilles; je
m'en vais encore en reprendre; c'est le véritable remède pour toutes ces
sortes de maux: on me promet, après cela, une santé éternelle; Dieu le
veuille! Le premier pas que je ferai sera d'aller à Paris: je vous prie donc,
ma chère enfant, de calmer vos inquiétudes; vous voyez que nous vous
avons toujours écrit sincèrement. Avant que de fermer ce paquet, je
demanderai à ma grosse main si elle veut bien que je vous écrive deux
mots: je ne trouve pas qu'elle le veuille; peut-être qu'elle le voudra dans
deux heures. Adieu, ma très-belle et très-aimable; je vous conjure tous de
respecter, avec tremblement, ce qui s'appelle un rhumatisme; il me semble
que présentement je n'ai rien de plus important à vous recommander. Voici
le frater qui peste contre vous depuis huit jours, de vous être opposée, à
Paris, au remède de M. de Lorme.
Monsieur de Sévigné.
Si ma mère s'était abandonnée au régime de ce bon homme,
et qu'elle eût pris tous les mois de sa poudre, comme il le
voulait, elle ne serait pas tombée dans cette maladie, qui ne
vient que d'une réplétion épouvantable d'humeurs; mais c'était
vouloir assassiner ma mère, que de lui conseiller d'en essayer
plus vite, et qui s'en va le plus lentement; qui vous fait approcher le plus
près de la convalescence, et qui vous en retire le plus loin; qui vous fait
toucher l'état du monde le plus agréable, et qui vous empêche le plus d'en
jouir; qui vous donne les plus belles espérances, et qui en éloigne le plus
l'effet: ne sauriez-vous le deviner? jetez-vous votre langue aux chiens? C'est
un rhumatisme. Il y a vingt-trois jours que j'en suis malade; depuis le
quatorze je suis sans fièvre et sans douleurs, et dans cet état bienheureux,
croyant être en état de marcher, qui est tout ce que je souhaite, je me trouve
enflée de tous côtés, les pieds, les jambes, les mains, les bras; et cette
enflure, qui s'appelle ma guérison, et qui l'est effectivement, fait tout le sujet
de mon impatience, et ferait celui de mon mérite, si j'étais bonne.
Cependant je crois que voilà qui est fait, et que dans deux jours je pourrai
marcher: Larmechin me le fait espérer, o che spero! Je reçois de partout des
lettres de réjouissance sur ma bonne santé, et c'est avec raison. Je me suis
purgée une fois de la poudre de M. de Lorme, qui m'a fait des merveilles; je
m'en vais encore en reprendre; c'est le véritable remède pour toutes ces
sortes de maux: on me promet, après cela, une santé éternelle; Dieu le
veuille! Le premier pas que je ferai sera d'aller à Paris: je vous prie donc,
ma chère enfant, de calmer vos inquiétudes; vous voyez que nous vous
avons toujours écrit sincèrement. Avant que de fermer ce paquet, je
demanderai à ma grosse main si elle veut bien que je vous écrive deux
mots: je ne trouve pas qu'elle le veuille; peut-être qu'elle le voudra dans
deux heures. Adieu, ma très-belle et très-aimable; je vous conjure tous de
respecter, avec tremblement, ce qui s'appelle un rhumatisme; il me semble
que présentement je n'ai rien de plus important à vous recommander. Voici
le frater qui peste contre vous depuis huit jours, de vous être opposée, à
Paris, au remède de M. de Lorme.
Monsieur de Sévigné.
Si ma mère s'était abandonnée au régime de ce bon homme,
et qu'elle eût pris tous les mois de sa poudre, comme il le
voulait, elle ne serait pas tombée dans cette maladie, qui ne
vient que d'une réplétion épouvantable d'humeurs; mais c'était
vouloir assassiner ma mère, que de lui conseiller d'en essayer
Page 320
une prise: cependant ce remède si terrible, qui fait trembler en
le nommant, qui est composé avec de l'antimoine, qui est une
espèce d'émétique, purge beaucoup plus doucement qu'un verre
d'eau de fontaine, ne donne pas la moindre tranchée, pas la
moindre douleur, et ne fait autre chose que de rendre la tête
nette et légère, et capable de faire des vers, si on voulait s'y
appliquer. Il ne fallait pourtant pas en prendre. Vous moquez-
vous, mon frère, de vouloir faire prendre de l'antimoine à ma
mère? Il ne faut seulement que du régime, et prendre un petit
bouillon de séné tous les mois: voilà ce que vous disiez. Adieu,
ma petite sœur: je suis en colère quand je songe que nous
aurions pu éviter cette maladie avec ce remède, qui nous rend si
vite la santé, quelque chose que l'impatience de ma mère lui
fasse dire. Elle s'écrie: O mes enfants, que vous êtes fous de
croire qu'une maladie se puisse déranger! Ne faut-il pas que la
Providence de Dieu ait son cours? et pouvons-nous faire autre
chose que de lui obéir? Voilà qui est fort chrétien; mais prenons
toujours, à bon compte, de la poudre de M. de Lorme.
155.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 22 mars 1676.
Je me porte très-bien; mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison: je
me sers donc de la petite personne pour la dernière fois: c'est la plus
aimable enfant du monde; je ne sais ce que j'aurais fait sans elle: elle me lit
très-bien ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle m'aime; elle est
complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan; enfin, je vous prie
de l'aimer sur ma parole.
La petite personne.
Je serais trop heureuse, madame, si cela était: je crois que
vous enviez bien le bonheur que j'ai d'être auprès de madame
votre mère. Elle a voulu que j'aie écrit tout le bien de moi que
le nommant, qui est composé avec de l'antimoine, qui est une
espèce d'émétique, purge beaucoup plus doucement qu'un verre
d'eau de fontaine, ne donne pas la moindre tranchée, pas la
moindre douleur, et ne fait autre chose que de rendre la tête
nette et légère, et capable de faire des vers, si on voulait s'y
appliquer. Il ne fallait pourtant pas en prendre. Vous moquez-
vous, mon frère, de vouloir faire prendre de l'antimoine à ma
mère? Il ne faut seulement que du régime, et prendre un petit
bouillon de séné tous les mois: voilà ce que vous disiez. Adieu,
ma petite sœur: je suis en colère quand je songe que nous
aurions pu éviter cette maladie avec ce remède, qui nous rend si
vite la santé, quelque chose que l'impatience de ma mère lui
fasse dire. Elle s'écrie: O mes enfants, que vous êtes fous de
croire qu'une maladie se puisse déranger! Ne faut-il pas que la
Providence de Dieu ait son cours? et pouvons-nous faire autre
chose que de lui obéir? Voilà qui est fort chrétien; mais prenons
toujours, à bon compte, de la poudre de M. de Lorme.
155.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 22 mars 1676.
Je me porte très-bien; mais pour mes mains, il n'y a ni rime ni raison: je
me sers donc de la petite personne pour la dernière fois: c'est la plus
aimable enfant du monde; je ne sais ce que j'aurais fait sans elle: elle me lit
très-bien ce que je veux; elle écrit comme vous voyez; elle m'aime; elle est
complaisante; elle sait me parler de madame de Grignan; enfin, je vous prie
de l'aimer sur ma parole.
La petite personne.
Je serais trop heureuse, madame, si cela était: je crois que
vous enviez bien le bonheur que j'ai d'être auprès de madame
votre mère. Elle a voulu que j'aie écrit tout le bien de moi que
Page 321
vous voyez; j'en suis assez honteuse, et très-affligée en même
temps de son départ.
Madame de Sévigné continue.
La petite fille a voulu discourir, et je reviens à vous, ma chère enfant,
pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espère la guérison que
quand il fera chaud, vous ne devez pas perdre encore l'idée que vous avez
de moi: mon visage n'est point changé; mon esprit et mon humeur ne le sont
guère; je suis maigre, et j'en suis bien aise; je marche, et je prends l'air avec
plaisir; et si l'on me veille encore, c'est parce que je ne puis me tourner toute
seule dans mon lit; mais je ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que
c'est une incommodité, et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille, il faut
souffrir ce qu'il plaît à Dieu, et trouver encore que je suis bien heureuse d'en
être sortie; car vous savez quelle bête c'est qu'un rhumatisme? Quand à la
question que vous me faites, je vous dirai le vers de Médée:
C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.
Je suis persuadée qu'ils sont faits; et l'on dit que je vais reprendre le fil
de ma belle santé; je le souhaite pour l'amour de vous, ma très-chère,
puisque vous l'aimez tant; je ne serai pas trop fâchée aussi de vous plaire en
cette occasion. La bonne princesse est venue me voir aujourd'hui: elle m'a
demandé si j'avais eu de vos nouvelles: j'aurais bien voulu lui présenter une
réponse de votre part; l'oisiveté de la campagne rend attentive à ces sortes
de choses; j'ai rougi de ma pensée, elle en a rougi aussi: je voudrais qu'à
cause de l'amitié que vous avez pour moi, vous eussiez payé plus tôt cette
dette. La princesse s'en va mercredi, à cause de la mort de M. de Valois: et
moi, je pars mardi pour coucher à Laval. Je ne vous écrirai point mercredi,
n'en soyez point en peine. Je vous écrirai de Malicorne, où je me reposerai
deux jours. Je commence déjà à regretter mon petit secrétaire. Vous voilà
assez bien instruite de ma santé; je vous conjure de n'en être plus en peine,
et de songer à la vôtre. Vous qui prêchez si bien les autres, deviez-vous faire
mal à vos petits yeux, à force d'écrire? La maladie de Montgobert en est
cause, je lui souhaite une bonne santé, et je sens le chagrin que vous devez
avoir de l'état où elle est. Je suis ravie que le petit enfant se porte bien:
temps de son départ.
Madame de Sévigné continue.
La petite fille a voulu discourir, et je reviens à vous, ma chère enfant,
pour vous dire que, hormis mes mains dont je n'espère la guérison que
quand il fera chaud, vous ne devez pas perdre encore l'idée que vous avez
de moi: mon visage n'est point changé; mon esprit et mon humeur ne le sont
guère; je suis maigre, et j'en suis bien aise; je marche, et je prends l'air avec
plaisir; et si l'on me veille encore, c'est parce que je ne puis me tourner toute
seule dans mon lit; mais je ne laisse pas de dormir. Je vous avoue bien que
c'est une incommodité, et je la sens un peu. Mais enfin, ma fille, il faut
souffrir ce qu'il plaît à Dieu, et trouver encore que je suis bien heureuse d'en
être sortie; car vous savez quelle bête c'est qu'un rhumatisme? Quand à la
question que vous me faites, je vous dirai le vers de Médée:
C'est ainsi qu'en partant je vous fais mes adieux.
Je suis persuadée qu'ils sont faits; et l'on dit que je vais reprendre le fil
de ma belle santé; je le souhaite pour l'amour de vous, ma très-chère,
puisque vous l'aimez tant; je ne serai pas trop fâchée aussi de vous plaire en
cette occasion. La bonne princesse est venue me voir aujourd'hui: elle m'a
demandé si j'avais eu de vos nouvelles: j'aurais bien voulu lui présenter une
réponse de votre part; l'oisiveté de la campagne rend attentive à ces sortes
de choses; j'ai rougi de ma pensée, elle en a rougi aussi: je voudrais qu'à
cause de l'amitié que vous avez pour moi, vous eussiez payé plus tôt cette
dette. La princesse s'en va mercredi, à cause de la mort de M. de Valois: et
moi, je pars mardi pour coucher à Laval. Je ne vous écrirai point mercredi,
n'en soyez point en peine. Je vous écrirai de Malicorne, où je me reposerai
deux jours. Je commence déjà à regretter mon petit secrétaire. Vous voilà
assez bien instruite de ma santé; je vous conjure de n'en être plus en peine,
et de songer à la vôtre. Vous qui prêchez si bien les autres, deviez-vous faire
mal à vos petits yeux, à force d'écrire? La maladie de Montgobert en est
cause, je lui souhaite une bonne santé, et je sens le chagrin que vous devez
avoir de l'état où elle est. Je suis ravie que le petit enfant se porte bien:
Page 322
Villebrune dit qu'il vivra fort bien à huit mois, c'est-à-dire huit lunes
passées.
Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps: nous avons le temps
de Provence; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez le temps de
Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus beau, comme vous
croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. J'ai bien profité de cette belle
saison, dans la pensée que nous aurions l'hiver dans le mois d'avril et de
mai, de sorte que c'est l'hiver que je m'en vais passer à Paris. Au reste, si
vous m'aviez vue faire la malade et la délicate dans ma robe de chambre,
dans ma grande chaise avec des oreillers, et coiffée de nuit, de bonne foi
vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se coiffait en toupet, qui
mettait son busc entre sa chair et sa chemise, et qui ne s'asseyait que sur la
pointe des siéges pliants: voilà sur quoi je suis changée. J'oubliais de vous
dire que notre oncle de Sévigné est mort[440]. Madame de la Fayette
commence présentement à hériter de sa mère[441]. M. du Plessis-Guénégaud
est mort aussi: vous savez ce qu'il vous faut faire à sa femme.
Corbinelli dit que je n'ai point d'esprit quand je dicte; et sur cela il ne
m'écrit plus. Je crois qu'il a raison; je trouve mon style lâche; mais soyez
plus généreuse, ma fille, et continuez à me consoler de vos aimables lettres.
Je vous prie de compter les lunes pendant votre grossesse, si vous êtes
accouchée un jour seulement sur la neuvième, le petit vivra; sinon
n'attendez point un prodige. Je pars mardi, les chemins sont comme en été,
mais nous avons une bise qui tue mes mains: il me faut du chaud, les sueurs
ne font rien; je me porte très-bien du reste; et c'est une chose plaisante de
voir une femme avec un très-bon visage, que l'on fait manger comme un
enfant: on s'accoutume aux incommodités. Adieu, ma très-chère, continuez
de m'aimer; je ne vous dis point de quelle manière vous possédez mon
cœur, ni par combien de liens je suis attachée à vous. J'ai senti notre
séparation pendant mon mal; je pensais souvent que ce m'eût été une grande
consolation de vous avoir. J'ai donné ordre pour trouver de vos lettres à
Malicorne. J'embrasse le comte, je le prie de m'embrasser. Je suis
entièrement à vous, et le bon abbé aussi, qui compte et calcule depuis le
matin jusqu'au soir, sans rien amasser, tant cette province a été dégraissée.
156.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
passées.
Vous croyez que nous avons ici un mauvais temps: nous avons le temps
de Provence; mais ce qui m'étonne, c'est que vous ayez le temps de
Bretagne. Je jugeais que vous l'aviez cent fois plus beau, comme vous
croyiez que nous l'avions cent fois plus vilain. J'ai bien profité de cette belle
saison, dans la pensée que nous aurions l'hiver dans le mois d'avril et de
mai, de sorte que c'est l'hiver que je m'en vais passer à Paris. Au reste, si
vous m'aviez vue faire la malade et la délicate dans ma robe de chambre,
dans ma grande chaise avec des oreillers, et coiffée de nuit, de bonne foi
vous ne reconnaîtriez pas cette personne qui se coiffait en toupet, qui
mettait son busc entre sa chair et sa chemise, et qui ne s'asseyait que sur la
pointe des siéges pliants: voilà sur quoi je suis changée. J'oubliais de vous
dire que notre oncle de Sévigné est mort[440]. Madame de la Fayette
commence présentement à hériter de sa mère[441]. M. du Plessis-Guénégaud
est mort aussi: vous savez ce qu'il vous faut faire à sa femme.
Corbinelli dit que je n'ai point d'esprit quand je dicte; et sur cela il ne
m'écrit plus. Je crois qu'il a raison; je trouve mon style lâche; mais soyez
plus généreuse, ma fille, et continuez à me consoler de vos aimables lettres.
Je vous prie de compter les lunes pendant votre grossesse, si vous êtes
accouchée un jour seulement sur la neuvième, le petit vivra; sinon
n'attendez point un prodige. Je pars mardi, les chemins sont comme en été,
mais nous avons une bise qui tue mes mains: il me faut du chaud, les sueurs
ne font rien; je me porte très-bien du reste; et c'est une chose plaisante de
voir une femme avec un très-bon visage, que l'on fait manger comme un
enfant: on s'accoutume aux incommodités. Adieu, ma très-chère, continuez
de m'aimer; je ne vous dis point de quelle manière vous possédez mon
cœur, ni par combien de liens je suis attachée à vous. J'ai senti notre
séparation pendant mon mal; je pensais souvent que ce m'eût été une grande
consolation de vous avoir. J'ai donné ordre pour trouver de vos lettres à
Malicorne. J'embrasse le comte, je le prie de m'embrasser. Je suis
entièrement à vous, et le bon abbé aussi, qui compte et calcule depuis le
matin jusqu'au soir, sans rien amasser, tant cette province a été dégraissée.
156.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 323
A Paris, mercredi 8 avril 1676.
Je suis mortifiée et triste de ne pouvoir vous écrire tout ce que je
voudrais; je commence à souffrir cet ennui avec impatience. Je me porte
très-bien; le changement d'air me fait des miracles; mais mes mains ne
veulent point encore prendre part à cette guérison. J'ai vu tous nos amis et
amies. Je garde ma chambre, et je suivrai vos conseils; je mettrai désormais
ma santé et mes promenades devant toutes choses. Le chevalier (de
Grignan) cause fort bien avec moi jusqu'à onze heures; c'est un aimable
garçon. J'ai obtenu de sa modestie de me parler de sa campagne, et nous
avons repleuré M. de Turenne. Le maréchal de Lorges n'est-il point trop
heureux? Les dignités, les grands biens et une très-jolie femme. On l'a
élevée comme devant être un jour une grande dame. La fortune est jolie;
mais je ne lui pardonne point les rudesses qu'elle a pour nous tous.
M. de Corbinelli.
J'arrive, madame, et je veux soulager cette main
tremblotante; elle reprendra la plume quand il lui plaira: elle
veut vous dire une folie de M. d'Armagnac. Il était question de
la dispute des princes et des ducs pour la Cène; voici comme le
roi l'a réglé: immédiatement après les princes du sang, M. de
Vermandois a passé, et puis toutes les dames, et puis M. de
Vendôme et quelques ducs; les autres ducs et les princes
lorrains ayant eu la permission de s'en dispenser. Là-dessus, M.
d'Armagnac ayant voulu reparler au roi sur cette disposition, le
roi lui fit comprendre qu'il le voulait ainsi. M. d'Armagnac lui
dit: Sire, le charbonnier est maître à sa maison. On a trouvé
cela fort plaisant; nous le trouvons aussi, et vous le trouverez
comme nous.
Madame de Sévigné.
Je n'aime point à avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi; ils
font les entendus; je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises; la petite fille
m'était bien meilleure. J'ai toujours dessein d'aller à Bourbon; j'admire le
Je suis mortifiée et triste de ne pouvoir vous écrire tout ce que je
voudrais; je commence à souffrir cet ennui avec impatience. Je me porte
très-bien; le changement d'air me fait des miracles; mais mes mains ne
veulent point encore prendre part à cette guérison. J'ai vu tous nos amis et
amies. Je garde ma chambre, et je suivrai vos conseils; je mettrai désormais
ma santé et mes promenades devant toutes choses. Le chevalier (de
Grignan) cause fort bien avec moi jusqu'à onze heures; c'est un aimable
garçon. J'ai obtenu de sa modestie de me parler de sa campagne, et nous
avons repleuré M. de Turenne. Le maréchal de Lorges n'est-il point trop
heureux? Les dignités, les grands biens et une très-jolie femme. On l'a
élevée comme devant être un jour une grande dame. La fortune est jolie;
mais je ne lui pardonne point les rudesses qu'elle a pour nous tous.
M. de Corbinelli.
J'arrive, madame, et je veux soulager cette main
tremblotante; elle reprendra la plume quand il lui plaira: elle
veut vous dire une folie de M. d'Armagnac. Il était question de
la dispute des princes et des ducs pour la Cène; voici comme le
roi l'a réglé: immédiatement après les princes du sang, M. de
Vermandois a passé, et puis toutes les dames, et puis M. de
Vendôme et quelques ducs; les autres ducs et les princes
lorrains ayant eu la permission de s'en dispenser. Là-dessus, M.
d'Armagnac ayant voulu reparler au roi sur cette disposition, le
roi lui fit comprendre qu'il le voulait ainsi. M. d'Armagnac lui
dit: Sire, le charbonnier est maître à sa maison. On a trouvé
cela fort plaisant; nous le trouvons aussi, et vous le trouverez
comme nous.
Madame de Sévigné.
Je n'aime point à avoir des secrétaires qui aient plus d'esprit que moi; ils
font les entendus; je n'ose leur faire écrire toutes mes sottises; la petite fille
m'était bien meilleure. J'ai toujours dessein d'aller à Bourbon; j'admire le
Page 324
plaisir qu'on prend à m'en détourner, sans savoir pourquoi, malgré l'avis de
tous les médecins.
Je causais hier avec d'Hacqueville sur ce que vous me dites que vous
viendrez m'y voir: je ne vous dis point si je le désire, ni combien je regrette
ma vie; je me plains douloureusement de la passer sans vous. Il semble
qu'on en ait une autre, où l'on réserve de se voir et de jouir de sa tendresse;
et cependant c'est notre tout que notre présent, et nous le dissipons; et l'on
trouve la mort: je suis touchée de cette pensée. Vous jugez bien que je ne
désire donc que d'être avec vous; cependant nous trouvâmes qu'il fallait
vous mander que vous prissiez un peu vos mesures chez vous. Si la dépense
de ce voyage empêchait celui de cet hiver, je ne le voudrais pas, et
j'aimerais mieux vous voir plus longtemps; car je n'espère point d'aller à
Grignan, quelque envie que j'en aie: le bon abbé n'y veut point aller, il a
mille affaires ici, et craint le climat. Or, je n'ai pas trouvé, dans mon traité
de l'ingratitude, qu'il me fût permis de le quitter dans l'âge où il est; et
comme je ne puis douter que cette séparation ne lui arrachât le cœur et
l'âme, mes remords ne me donneraient aucun repos, s'il mourait dans cette
absence: ce serait donc pour trois semaines que nous nous ôterions le
moyen de nous voir plus longtemps. Démêlez cela dans votre esprit, et
suivant vos desseins, et suivant vos affaires; mais songez qu'en quelque
temps que ce soit, vous devez à mon amitié, et à l'état où j'ai été, la sensible
consolation de vous voir. Si vous vouliez revenir ici avec moi de Bourbon,
cela serait admirable; nous passerions notre automne ici ou à Livry; et cet
hiver, M. de Grignan viendrait nous voir et vous reprendre. Voilà qui serait
le plus aisé, le plus naturel, et le plus désirable pour moi; car enfin, vous
devez me donner un peu de votre temps pour l'agrément et le soutien de ma
vie. Rangez tout cela dans votre tête, ma chère enfant; il n'y a point de
temps à perdre; je partirai pour Bourbon ou pour Vichy dans le mois qui
vient.
Vous voulez que je vous parle de ma santé, elle est très-bonne, hormis
mes mains et mes genoux, où je sens quelques douleurs. Je dors bien, je
mange bien, mais avec retenue; on ne me veille plus; j'appelle, on me donne
ce que je demande, on me tourne, et je m'endors. Je commence à manger de
la main gauche; c'était une chose ridicule de me voir imboccar da i sergenti;
et pour écrire, vous voyez où j'en suis maintenant[442]. On me dit mille biens
de Vichy, et je crois que je l'aimerai mieux que Bourbon, par deux raisons:
tous les médecins.
Je causais hier avec d'Hacqueville sur ce que vous me dites que vous
viendrez m'y voir: je ne vous dis point si je le désire, ni combien je regrette
ma vie; je me plains douloureusement de la passer sans vous. Il semble
qu'on en ait une autre, où l'on réserve de se voir et de jouir de sa tendresse;
et cependant c'est notre tout que notre présent, et nous le dissipons; et l'on
trouve la mort: je suis touchée de cette pensée. Vous jugez bien que je ne
désire donc que d'être avec vous; cependant nous trouvâmes qu'il fallait
vous mander que vous prissiez un peu vos mesures chez vous. Si la dépense
de ce voyage empêchait celui de cet hiver, je ne le voudrais pas, et
j'aimerais mieux vous voir plus longtemps; car je n'espère point d'aller à
Grignan, quelque envie que j'en aie: le bon abbé n'y veut point aller, il a
mille affaires ici, et craint le climat. Or, je n'ai pas trouvé, dans mon traité
de l'ingratitude, qu'il me fût permis de le quitter dans l'âge où il est; et
comme je ne puis douter que cette séparation ne lui arrachât le cœur et
l'âme, mes remords ne me donneraient aucun repos, s'il mourait dans cette
absence: ce serait donc pour trois semaines que nous nous ôterions le
moyen de nous voir plus longtemps. Démêlez cela dans votre esprit, et
suivant vos desseins, et suivant vos affaires; mais songez qu'en quelque
temps que ce soit, vous devez à mon amitié, et à l'état où j'ai été, la sensible
consolation de vous voir. Si vous vouliez revenir ici avec moi de Bourbon,
cela serait admirable; nous passerions notre automne ici ou à Livry; et cet
hiver, M. de Grignan viendrait nous voir et vous reprendre. Voilà qui serait
le plus aisé, le plus naturel, et le plus désirable pour moi; car enfin, vous
devez me donner un peu de votre temps pour l'agrément et le soutien de ma
vie. Rangez tout cela dans votre tête, ma chère enfant; il n'y a point de
temps à perdre; je partirai pour Bourbon ou pour Vichy dans le mois qui
vient.
Vous voulez que je vous parle de ma santé, elle est très-bonne, hormis
mes mains et mes genoux, où je sens quelques douleurs. Je dors bien, je
mange bien, mais avec retenue; on ne me veille plus; j'appelle, on me donne
ce que je demande, on me tourne, et je m'endors. Je commence à manger de
la main gauche; c'était une chose ridicule de me voir imboccar da i sergenti;
et pour écrire, vous voyez où j'en suis maintenant[442]. On me dit mille biens
de Vichy, et je crois que je l'aimerai mieux que Bourbon, par deux raisons:
Page 325
l'une, qu'on dit que madame de Montespan va à Bourbon; et l'autre, que
Vichy est plus près de vous; en sorte que, si vous y veniez, vous auriez
moins de peine, et que si le Bien bon changeait d'avis, nous serions plus
près de Grignan. Enfin, ma très-chère, je reçois dans mon cœur la douce
espérance de vous voir; c'est à vous à disposer de la manière, et surtout que
ce ne soit pas pour quinze jours, car ce serait trop de peine et trop de regret
pour si peu de temps. Vous vous moquez de Villebrune; il ne m'a pourtant
rien conseillé que l'on ne me conseille ici. Je m'en vais faire suer mes
mains; et pour l'équinoxe, si vous saviez l'émotion qui arrive quand ce
grand mouvement se fait, vous reviendriez de vos erreurs. Le frater s'en ira
bientôt à sa brigade, et de là à matines[443]. Il y a six jours que je suis dans
ma chambre à faire l'entendue, à me reposer. Je reçois tout le monde; il
m'est venu des Soubise, des Sully, à cause de vous. On ne parle point du
tout d'envoyer M. de Vendôme en Provence. Il dit au roi, il y a huit jours:
«Sire, j'espère qu'après la campagne Votre Majesté me permettra d'aller
dans le gouvernement qu'elle m'a fait l'honneur de me donner. Monsieur, lui
dit le roi, quand vous saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le
soin des miennes.» Et cela finit tout court. Adieu, ma très-chère enfant; je
reprends dix fois la plume; ne craignez point que je me fasse mal à la main.
157.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 10 avril 1676.
Plus j'y pense, ma fille, et plus je trouve que je ne veux point vous voir
pour quinze jours: si vous venez à Vichy ou à Bourbon, il faut que ce soit
pour venir ici avec moi; nous y passerons le reste de l'été et l'automne; vous
me gouvernerez, vous me consolerez; et M. de Grignan vous viendra voir
cet hiver, et fera de vous à son tour tout ce qu'il trouvera à propos. Voilà
comme on fait une visite à une mère que l'on aime, voilà le temps que l'on
lui donne, voilà comme on la console d'avoir été bien malade, et d'avoir
encore mille incommodités, et d'avoir perdu la jolie chimère de se croire
immortelle[444]: elle commence présentement à se douter de quelque chose,
et se trouve humiliée jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourrait bien un jour
passer dans la barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce.
Enfin, au lieu de ce voyage de Bretagne que vous aviez une si grande envie
de faire, je vous propose et vous demande celui-ci.
Vichy est plus près de vous; en sorte que, si vous y veniez, vous auriez
moins de peine, et que si le Bien bon changeait d'avis, nous serions plus
près de Grignan. Enfin, ma très-chère, je reçois dans mon cœur la douce
espérance de vous voir; c'est à vous à disposer de la manière, et surtout que
ce ne soit pas pour quinze jours, car ce serait trop de peine et trop de regret
pour si peu de temps. Vous vous moquez de Villebrune; il ne m'a pourtant
rien conseillé que l'on ne me conseille ici. Je m'en vais faire suer mes
mains; et pour l'équinoxe, si vous saviez l'émotion qui arrive quand ce
grand mouvement se fait, vous reviendriez de vos erreurs. Le frater s'en ira
bientôt à sa brigade, et de là à matines[443]. Il y a six jours que je suis dans
ma chambre à faire l'entendue, à me reposer. Je reçois tout le monde; il
m'est venu des Soubise, des Sully, à cause de vous. On ne parle point du
tout d'envoyer M. de Vendôme en Provence. Il dit au roi, il y a huit jours:
«Sire, j'espère qu'après la campagne Votre Majesté me permettra d'aller
dans le gouvernement qu'elle m'a fait l'honneur de me donner. Monsieur, lui
dit le roi, quand vous saurez bien gouverner vos affaires, je vous donnerai le
soin des miennes.» Et cela finit tout court. Adieu, ma très-chère enfant; je
reprends dix fois la plume; ne craignez point que je me fasse mal à la main.
157.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 10 avril 1676.
Plus j'y pense, ma fille, et plus je trouve que je ne veux point vous voir
pour quinze jours: si vous venez à Vichy ou à Bourbon, il faut que ce soit
pour venir ici avec moi; nous y passerons le reste de l'été et l'automne; vous
me gouvernerez, vous me consolerez; et M. de Grignan vous viendra voir
cet hiver, et fera de vous à son tour tout ce qu'il trouvera à propos. Voilà
comme on fait une visite à une mère que l'on aime, voilà le temps que l'on
lui donne, voilà comme on la console d'avoir été bien malade, et d'avoir
encore mille incommodités, et d'avoir perdu la jolie chimère de se croire
immortelle[444]: elle commence présentement à se douter de quelque chose,
et se trouve humiliée jusqu'au point d'imaginer qu'elle pourrait bien un jour
passer dans la barque comme les autres, et que Caron ne fait point de grâce.
Enfin, au lieu de ce voyage de Bretagne que vous aviez une si grande envie
de faire, je vous propose et vous demande celui-ci.
Page 326
Mon fils s'en va, j'en suis triste, et je sens cette séparation. On ne voit à
Paris que des équipages qui partent: les cris sur la disette d'argent sont
encore plus vifs qu'à l'ordinaire; mais il ne demeurera personne, non plus
que les années passées. Le chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il
m'a épargné un serrement de cœur, car je l'aime sincèrement. Vous voyez
que mon écriture prend sa forme ordinaire: toute la guérison de ma main se
renferme dans l'écriture; elle sait bien que je la quitterai volontiers du reste
d'ici à quelque temps. Je ne puis rien porter; une cuiller me paraît la
machine du monde, et je suis encore assujettie à toutes les dépendances les
plus fâcheuses et les plus humiliantes que vous puissiez vous imaginer:
mais je ne me plains de rien, puisque je vous écris. La duchesse de Sault me
vient voir comme une de mes anciennes amies; je lui plais: elle vint la
seconde fois avec madame de Brissac; quel contraste! il faudrait des
volumes pour vous conter les propos de cette dernière: madame de Sault
vous plairait et vous plaira. Je garde ma chambre très-fidèlement, et j'ai
remis mes Pâques à dimanche, afin d'avoir dix jours entiers à me reposer.
Madame de Coulanges apporte au coin de mon feu les restes de sa petite
maladie: je lui portai hier mon mal de genou et mes pantoufles. On y
envoya ceux qui me cherchaient; ce fut des Schomberg, des Senneterre, des
Cœuvre, et mademoiselle de Méri, que je n'avais point encore vue. Elle est,
à ce qu'on dit, très-bien logée; j'ai fort envie de la voir dans son château.
Ma main veut se reposer, je lui dois bien cette complaisance pour celle
qu'elle a pour moi.
Monsieur de Sévigné.
Je vais partir de cette ville;
Je m'en vais mercredi tout droit à Charleville,
Malgré le chagrin qui m'attend.
Je n'ai pas jugé à propos d'achever la parodie de ce couplet,
parce que voilà toute mon histoire dite en trois vers. Vous ne
sauriez croire la joie que j'ai de voir ma mère en l'état où elle
est; je pense que vous serez aussi aise que je le suis quand vous
la verrez à Bourbon, où je vous ordonne toujours de l'aller voir;
vous pourrez fort bien revenir ici avec elle, en attendant que M.
Paris que des équipages qui partent: les cris sur la disette d'argent sont
encore plus vifs qu'à l'ordinaire; mais il ne demeurera personne, non plus
que les années passées. Le chevalier est parti sans vouloir me dire adieu; il
m'a épargné un serrement de cœur, car je l'aime sincèrement. Vous voyez
que mon écriture prend sa forme ordinaire: toute la guérison de ma main se
renferme dans l'écriture; elle sait bien que je la quitterai volontiers du reste
d'ici à quelque temps. Je ne puis rien porter; une cuiller me paraît la
machine du monde, et je suis encore assujettie à toutes les dépendances les
plus fâcheuses et les plus humiliantes que vous puissiez vous imaginer:
mais je ne me plains de rien, puisque je vous écris. La duchesse de Sault me
vient voir comme une de mes anciennes amies; je lui plais: elle vint la
seconde fois avec madame de Brissac; quel contraste! il faudrait des
volumes pour vous conter les propos de cette dernière: madame de Sault
vous plairait et vous plaira. Je garde ma chambre très-fidèlement, et j'ai
remis mes Pâques à dimanche, afin d'avoir dix jours entiers à me reposer.
Madame de Coulanges apporte au coin de mon feu les restes de sa petite
maladie: je lui portai hier mon mal de genou et mes pantoufles. On y
envoya ceux qui me cherchaient; ce fut des Schomberg, des Senneterre, des
Cœuvre, et mademoiselle de Méri, que je n'avais point encore vue. Elle est,
à ce qu'on dit, très-bien logée; j'ai fort envie de la voir dans son château.
Ma main veut se reposer, je lui dois bien cette complaisance pour celle
qu'elle a pour moi.
Monsieur de Sévigné.
Je vais partir de cette ville;
Je m'en vais mercredi tout droit à Charleville,
Malgré le chagrin qui m'attend.
Je n'ai pas jugé à propos d'achever la parodie de ce couplet,
parce que voilà toute mon histoire dite en trois vers. Vous ne
sauriez croire la joie que j'ai de voir ma mère en l'état où elle
est; je pense que vous serez aussi aise que je le suis quand vous
la verrez à Bourbon, où je vous ordonne toujours de l'aller voir;
vous pourrez fort bien revenir ici avec elle, en attendant que M.
Page 327
de Grignan vous rapporte votre lustre, et vous fasse reparaître
comme la gala del pueblo, la flor del abril. Si vous suivez mon
avis, vous serez bien plus heureuse que moi; vous verrez ma
mère, sans avoir le chagrin d'être obligée de la quitter dans
deux ou trois jours: c'est un chagrin pour moi qui est
accompagné de plusieurs autres que vous devinez sans peine.
Enfin, me revoilà guidon, guidon éternel, guidon à barbe grise:
ce qui me console, c'est qu'on a beau dire, toutes choses de ce
monde prennent fin, et qu'il n'y a pas d'apparence que celle-là
seule soit exceptée de la loi générale. Adieu, ma belle petite
sœur, souhaitez-moi un heureux voyage: je crains bien que
l'âme intéressée de M. de Grignan ne vous en empêche;
cependant je compte comme si tous deux vous aviez quelque
envie de me revoir.
De madame de Sévigné.
Adieu, ma chère bonne; j'embrasse ce comte, et le conjure d'entrer dans
mes intérêts et dans les sentiments de ma tendresse.
158.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 15 avril 1676.
Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compère vient de partir.
Il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la société, que quand
je ne le regretterais que comme mon voisin, j'en serais fâchée. Il m'a priée
mille fois de vous embrasser, et de vous dire qu'il a oublié de vous parler de
l'histoire de votre Protée, tantôt galérien, et tantôt capucin; elle l'a fort
réjoui. Voilà Beaulieu[445], qui vient de le voir monter gaiement en carrosse
avec Broglie et deux autres; il n'a point voulu le quitter qu'il ne l'ait vu
pendu[446], comme madame de... pour son mari. On croit que le siége de
Cambrai va se faire: c'est un si étrange morceau, qu'on croit que nous y
avons de l'intelligence. Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien
puisse réparer cette brèche, vederemo. Cependant l'on raisonne, et l'on fait
des almanachs[447] que je finis par dire, l'étoile du roi sur tout. Enfin, le
comme la gala del pueblo, la flor del abril. Si vous suivez mon
avis, vous serez bien plus heureuse que moi; vous verrez ma
mère, sans avoir le chagrin d'être obligée de la quitter dans
deux ou trois jours: c'est un chagrin pour moi qui est
accompagné de plusieurs autres que vous devinez sans peine.
Enfin, me revoilà guidon, guidon éternel, guidon à barbe grise:
ce qui me console, c'est qu'on a beau dire, toutes choses de ce
monde prennent fin, et qu'il n'y a pas d'apparence que celle-là
seule soit exceptée de la loi générale. Adieu, ma belle petite
sœur, souhaitez-moi un heureux voyage: je crains bien que
l'âme intéressée de M. de Grignan ne vous en empêche;
cependant je compte comme si tous deux vous aviez quelque
envie de me revoir.
De madame de Sévigné.
Adieu, ma chère bonne; j'embrasse ce comte, et le conjure d'entrer dans
mes intérêts et dans les sentiments de ma tendresse.
158.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 15 avril 1676.
Je suis bien triste, ma mignonne; le pauvre petit compère vient de partir.
Il a tellement les petites vertus qui font l'agrément de la société, que quand
je ne le regretterais que comme mon voisin, j'en serais fâchée. Il m'a priée
mille fois de vous embrasser, et de vous dire qu'il a oublié de vous parler de
l'histoire de votre Protée, tantôt galérien, et tantôt capucin; elle l'a fort
réjoui. Voilà Beaulieu[445], qui vient de le voir monter gaiement en carrosse
avec Broglie et deux autres; il n'a point voulu le quitter qu'il ne l'ait vu
pendu[446], comme madame de... pour son mari. On croit que le siége de
Cambrai va se faire: c'est un si étrange morceau, qu'on croit que nous y
avons de l'intelligence. Si nous perdons Philisbourg, il sera difficile que rien
puisse réparer cette brèche, vederemo. Cependant l'on raisonne, et l'on fait
des almanachs[447] que je finis par dire, l'étoile du roi sur tout. Enfin, le
Page 328
maréchal de Bellefonds a coupé le fil qui l'attachait encore ici; Sanguin a sa
charge[448] pour cinq cent cinquante mille livres, un brevet de retenue de
trois cent cinquante mille. Voilà un grand établissement, et un cordon bleu
assuré. M. de Pomponne m'est venu voir très-cordialement; toutes vos
amies ont fait des merveilles. Je ne sors point, il fait un vent qui empêche la
guérison de mes mains; elles écrivent pourtant mieux, comme vous voyez.
Je me tourne la nuit sur le côté gauche; je mange de la main gauche. Voilà
bien du gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort
aisément que vous avez vu ce chien de visage-là quelque part: c'est que je
n'ai point été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas
des remèdes.
J'irai à Vichy; on me dégoûte de Bourbon, à cause de l'air. La maréchale
d'Estrées veut que j'aille à Vichy: c'est un pays délicieux. Je vous ai mandé
sur cela tout ce que j'ai pensé: ou venir ici avec moi, ou rien; car quinze
jours ne feraient que troubler mes maux, par la vue de la séparation; ce
serait une peine et une dépense ridicule. Vous savez comme mon cœur est
pour vous, et si j'aime à vous voir; c'est à vous à prendre vos mesures. Je
voudrais que vous eussiez déjà conclu le marché de votre terre, puisque cela
vous est bon. M. de Pomponne me dit qu'il venait d'en faire un marquisat; je
l'ai prié de vous faire ducs; il m'assura de sa diligence à dresser les lettres, et
même de la joie qu'il en aurait: voilà déjà une assez grande avance. Je suis
ravie de la santé des Pichons; le petit petit, c'est-à-dire, le gros gros est un
enfant admirable; je l'aime trop d'avoir voulu vivre contre vent et marée. Je
ne puis oublier la petite[449]; je crois que vous réglerez de la mettre à Sainte
Marie, selon les résolutions que vous prendrez pour cet été; c'est cela qui
décide. Vous me paraissez bien pleinement satisfaite des dévotions de la
semaine sainte et du jubilé: vous avez été en retraite dans votre château.
Pour moi, ma chère, je n'ai rien senti que par mes pensées, nul objet n'a
frappé mes sens, et j'ai mangé de la viande jusqu'au vendredi saint: j'avais
seulement la consolation d'être fort loin de toute occasion de pécher. J'ai dit
à la Mousse votre souvenir; il vous conseille de faire vos choux gras vous-
même de cet homme à qui vous trouvez de l'esprit. Adieu, ma chère enfant.
159.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 29 avril 1676.
charge[448] pour cinq cent cinquante mille livres, un brevet de retenue de
trois cent cinquante mille. Voilà un grand établissement, et un cordon bleu
assuré. M. de Pomponne m'est venu voir très-cordialement; toutes vos
amies ont fait des merveilles. Je ne sors point, il fait un vent qui empêche la
guérison de mes mains; elles écrivent pourtant mieux, comme vous voyez.
Je me tourne la nuit sur le côté gauche; je mange de la main gauche. Voilà
bien du gauche. Mon visage n'est quasi pas changé; vous trouveriez fort
aisément que vous avez vu ce chien de visage-là quelque part: c'est que je
n'ai point été saignée, et que je n'ai qu'à me guérir de mon mal, et non pas
des remèdes.
J'irai à Vichy; on me dégoûte de Bourbon, à cause de l'air. La maréchale
d'Estrées veut que j'aille à Vichy: c'est un pays délicieux. Je vous ai mandé
sur cela tout ce que j'ai pensé: ou venir ici avec moi, ou rien; car quinze
jours ne feraient que troubler mes maux, par la vue de la séparation; ce
serait une peine et une dépense ridicule. Vous savez comme mon cœur est
pour vous, et si j'aime à vous voir; c'est à vous à prendre vos mesures. Je
voudrais que vous eussiez déjà conclu le marché de votre terre, puisque cela
vous est bon. M. de Pomponne me dit qu'il venait d'en faire un marquisat; je
l'ai prié de vous faire ducs; il m'assura de sa diligence à dresser les lettres, et
même de la joie qu'il en aurait: voilà déjà une assez grande avance. Je suis
ravie de la santé des Pichons; le petit petit, c'est-à-dire, le gros gros est un
enfant admirable; je l'aime trop d'avoir voulu vivre contre vent et marée. Je
ne puis oublier la petite[449]; je crois que vous réglerez de la mettre à Sainte
Marie, selon les résolutions que vous prendrez pour cet été; c'est cela qui
décide. Vous me paraissez bien pleinement satisfaite des dévotions de la
semaine sainte et du jubilé: vous avez été en retraite dans votre château.
Pour moi, ma chère, je n'ai rien senti que par mes pensées, nul objet n'a
frappé mes sens, et j'ai mangé de la viande jusqu'au vendredi saint: j'avais
seulement la consolation d'être fort loin de toute occasion de pécher. J'ai dit
à la Mousse votre souvenir; il vous conseille de faire vos choux gras vous-
même de cet homme à qui vous trouvez de l'esprit. Adieu, ma chère enfant.
159.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 29 avril 1676.
Page 329
Il faut commencer par vous dire que Condé fut pris d'assaut la nuit de
samedi à dimanche. D'abord cette nouvelle fait battre le cœur; on croit avoir
acheté cette victoire; point du tout, ma belle, elle ne nous coûte que
quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. Voilà ce qui s'appelle un
bonheur complet. Larrei, fils de M. Laîné qui fut tué en Candie, ou son
frère, est blessé assez considérablement. Vous voyez comme on se passe
bien de vieux héros.
Madame de Brinvilliers[450] n'est pas si aise que moi; elle est en prison,
elle se défend assez bien; elle demanda hier à jouer au piquet, parce qu'elle
s'ennuyait. On a trouvé sa confession; elle nous apprend qu'à sept ans elle
avait cessé d'être fille; qu'elle avait continué sur le même ton; qu'elle avait
empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants, et elle-même; mais ce
n'était que pour essayer d'un contre-poison: Médée n'en avait pas tant fait.
Elle a reconnu que cette confession est de son écriture; c'est une grande
sottise; mais qu'elle avait la fièvre chaude quand elle l'avait écrite; que
c'était une frénésie, une extravagance, qui ne pouvait pas être lue
sérieusement.
La reine a été deux fois aux Carmélites avec Quanto; cette dernière se
mit à la tête de faire une loterie, elle se fit apporter tout ce qui peut convenir
à des religieuses; cela fit un grand jeu dans la communauté. Elle causa fort
avec sœur Louise de la Miséricorde (madame de la Vallière); elle lui
demanda si tout de bon elle était aussi aise qu'on le disait. Non, répondit-
elle, je ne suis point aise, mais je suis contente. Quanto lui parla fort du
frère de Monsieur, et si elle voulait lui mander quelque chose, et ce qu'elle
dirait pour elle. L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-être piquée
de ce style: Tout ce que vous voudrez, madame, tout ce que vous voudrez.
Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que vous
pourrez imaginer. Quanto voulut ensuite manger; elle donna une pièce de
quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce qu'elle fit elle-
même, et qu'elle mangea avec un appétit admirable: je vous dis le fait sans
aucune paraphrase. Quand je pense à une certaine lettre que vous
m'écrivîtes l'été passé sur M. de Vivonne, je prends pour une satire tout ce
que je vous envoie. Voyez un peu où peut aller la folie d'un homme qui se
croirait digne de ces hyperboliques louanges.
samedi à dimanche. D'abord cette nouvelle fait battre le cœur; on croit avoir
acheté cette victoire; point du tout, ma belle, elle ne nous coûte que
quelques soldats, et pas un homme qui ait un nom. Voilà ce qui s'appelle un
bonheur complet. Larrei, fils de M. Laîné qui fut tué en Candie, ou son
frère, est blessé assez considérablement. Vous voyez comme on se passe
bien de vieux héros.
Madame de Brinvilliers[450] n'est pas si aise que moi; elle est en prison,
elle se défend assez bien; elle demanda hier à jouer au piquet, parce qu'elle
s'ennuyait. On a trouvé sa confession; elle nous apprend qu'à sept ans elle
avait cessé d'être fille; qu'elle avait continué sur le même ton; qu'elle avait
empoisonné son père, ses frères, un de ses enfants, et elle-même; mais ce
n'était que pour essayer d'un contre-poison: Médée n'en avait pas tant fait.
Elle a reconnu que cette confession est de son écriture; c'est une grande
sottise; mais qu'elle avait la fièvre chaude quand elle l'avait écrite; que
c'était une frénésie, une extravagance, qui ne pouvait pas être lue
sérieusement.
La reine a été deux fois aux Carmélites avec Quanto; cette dernière se
mit à la tête de faire une loterie, elle se fit apporter tout ce qui peut convenir
à des religieuses; cela fit un grand jeu dans la communauté. Elle causa fort
avec sœur Louise de la Miséricorde (madame de la Vallière); elle lui
demanda si tout de bon elle était aussi aise qu'on le disait. Non, répondit-
elle, je ne suis point aise, mais je suis contente. Quanto lui parla fort du
frère de Monsieur, et si elle voulait lui mander quelque chose, et ce qu'elle
dirait pour elle. L'autre, d'un ton et d'un air tout aimable, et peut-être piquée
de ce style: Tout ce que vous voudrez, madame, tout ce que vous voudrez.
Mettez dans cela toute la grâce, tout l'esprit et toute la modestie que vous
pourrez imaginer. Quanto voulut ensuite manger; elle donna une pièce de
quatre pistoles pour acheter ce qu'il fallait pour une sauce qu'elle fit elle-
même, et qu'elle mangea avec un appétit admirable: je vous dis le fait sans
aucune paraphrase. Quand je pense à une certaine lettre que vous
m'écrivîtes l'été passé sur M. de Vivonne, je prends pour une satire tout ce
que je vous envoie. Voyez un peu où peut aller la folie d'un homme qui se
croirait digne de ces hyperboliques louanges.
Page 330
160.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, dimanche au soir 10 mai 1676.
Je pars demain à la pointe du jour, et je donne ce soir à souper à
madame de Coulanges, son mari, madame de la Troche, M. de la Trousse,
mademoiselle de Montgeron et Corbinelli, qui viendront me dire adieu en
mangeant une tourte de pigeons. La bonne d'Escars part avec moi; et
comme le Bien bon a vu qu'il pouvait mettre ma santé entre ses mains, il a
pris le parti d'épargner la fatigue de ce voyage, et de m'attendre ici, où il a
mille affaires; il m'y attendra avec impatience; car je vous assure que cette
séparation, quoique petite, lui coûte beaucoup, et je crains pour sa santé; les
serrements de cœur ne sont pas bons, quand on est vieux. Je ferai mon
devoir pour le retour, puisque c'est la seule occasion dans ma vie où je
puisse lui témoigner mon amitié, en lui sacrifiant jusqu'à la pensée
seulement d'aller à Grignan. Voilà précisément l'un des cas où l'on fait céder
ses plus tendres sentiments à la reconnaissance.
Il vous reviendra cinq ou six cents pistoles de la succession de notre
oncle de Sévigné[451], que je voudrais que vous eussiez tout prêts pour cet
hiver. Je ne comprends que trop les embarras que vous pouvez trouver par
les dépenses que vous êtes obligés de faire; et je ne pousse rien sur le
voyage de Paris, persuadée que vous m'aimez assez, et que vous souhaitez
assez de me voir, pour y faire au monde tout ce que vous pourrez. Vous
connaissez d'ailleurs tous mes sentiments sur votre sujet, et combien la vie
me paraît triste sans voir une personne que j'aime si tendrement. Ce sera
une chose fâcheuse si M. de Grignan est obligé de passer l'été à Aix, et une
grande dépense, de la manière dont on m'a parlé, ne fût-ce qu'à cause du
jeu, qui fait un article de la vôtre assez considérable. J'admire la fortune;
c'est le jeu qui soutient M. de la Trousse. Vous avez donc cru être obligée de
vous faire saigner; la petite main tremblante de votre chirurgien me fait
trembler. M. le Prince disait une fois à un nouveau chirurgien: «Ne
tremblez-vous point de me saigner? Pardi, monseigneur, c'est à vous de
trembler;» il disait vrai. Vous voilà donc bien revenue du café:
mademoiselle de Méri l'a aussi chassé de chez elle assez honteusement:
après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune? Je suis persuadée
que ce qui échauffe est plus sujet à ces sortes de revers que ce qui rafraîchit:
il en faut toujours revenir là; et afin que vous le sachiez, toutes mes
A Paris, dimanche au soir 10 mai 1676.
Je pars demain à la pointe du jour, et je donne ce soir à souper à
madame de Coulanges, son mari, madame de la Troche, M. de la Trousse,
mademoiselle de Montgeron et Corbinelli, qui viendront me dire adieu en
mangeant une tourte de pigeons. La bonne d'Escars part avec moi; et
comme le Bien bon a vu qu'il pouvait mettre ma santé entre ses mains, il a
pris le parti d'épargner la fatigue de ce voyage, et de m'attendre ici, où il a
mille affaires; il m'y attendra avec impatience; car je vous assure que cette
séparation, quoique petite, lui coûte beaucoup, et je crains pour sa santé; les
serrements de cœur ne sont pas bons, quand on est vieux. Je ferai mon
devoir pour le retour, puisque c'est la seule occasion dans ma vie où je
puisse lui témoigner mon amitié, en lui sacrifiant jusqu'à la pensée
seulement d'aller à Grignan. Voilà précisément l'un des cas où l'on fait céder
ses plus tendres sentiments à la reconnaissance.
Il vous reviendra cinq ou six cents pistoles de la succession de notre
oncle de Sévigné[451], que je voudrais que vous eussiez tout prêts pour cet
hiver. Je ne comprends que trop les embarras que vous pouvez trouver par
les dépenses que vous êtes obligés de faire; et je ne pousse rien sur le
voyage de Paris, persuadée que vous m'aimez assez, et que vous souhaitez
assez de me voir, pour y faire au monde tout ce que vous pourrez. Vous
connaissez d'ailleurs tous mes sentiments sur votre sujet, et combien la vie
me paraît triste sans voir une personne que j'aime si tendrement. Ce sera
une chose fâcheuse si M. de Grignan est obligé de passer l'été à Aix, et une
grande dépense, de la manière dont on m'a parlé, ne fût-ce qu'à cause du
jeu, qui fait un article de la vôtre assez considérable. J'admire la fortune;
c'est le jeu qui soutient M. de la Trousse. Vous avez donc cru être obligée de
vous faire saigner; la petite main tremblante de votre chirurgien me fait
trembler. M. le Prince disait une fois à un nouveau chirurgien: «Ne
tremblez-vous point de me saigner? Pardi, monseigneur, c'est à vous de
trembler;» il disait vrai. Vous voilà donc bien revenue du café:
mademoiselle de Méri l'a aussi chassé de chez elle assez honteusement:
après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune? Je suis persuadée
que ce qui échauffe est plus sujet à ces sortes de revers que ce qui rafraîchit:
il en faut toujours revenir là; et afin que vous le sachiez, toutes mes
Page 331
sérosités viennent si droit de la chaleur de mes entrailles, qu'après que
Vichy les aura consumées, on va me rafraîchir, plus que jamais, par des
eaux, par des fruits, et par tous mes lavages que vous connaissez. Prenez ce
régime plutôt que de vous brûler, et conservez votre santé d'une manière
que ce ne soit point par là que vous puissiez être empêchée de venir me
voir. Je vous demande cette conduite pour l'amour de votre vie, et pour que
rien ne traverse la satisfaction de la mienne.
Je vais me coucher, ma fille, voilà ma petite compagnie qui vient de
partir. Mesdames de Pomponne, de Vins, de Villars et de Saint-Géran ont
été ici; j'ai tout embrassé pour vous. Madame de Villars a fort ri de ce que
vous lui mandez: j'ai un mot à lui dire; cela ne se peut payer. Je pars demain
à cinq heures; je vous écrirai de tous les lieux où je passerai. Je vous
embrasse de tout mon cœur: je suis fâchée que l'on ait profané cette façon
de parler; sans cela, elle serait digne d'expliquer de quelle façon je vous
aime.
161.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, mardi 19 mai 1676.
Je commence aujourd'hui à vous écrire; ma lettre partira quand elle
pourra; je veux causer avec vous. J'arrivai ici hier au soir. Madame de
Brissac avec le chanoine[452], madame de Saint-Hérem et deux ou trois
autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière d'Allier: je crois que si
on y regardait bien, on y trouverait encore des bergers de l'Astrée. M. de
Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé Dorat, Planci, et d'autres encore,
suivaient dans un second carrosse, ou à cheval. Je fus reçue avec une grande
joie. Madame de Brissac me mena souper chez elle; je crois avoir déjà vu
que le chanoine en a jusque-là de la duchesse: vous voyez bien où je mets la
main. Je me suis reposée aujourd'hui, et demain je commencerai à boire. M.
de Saint-Hérem m'est venu prendre ce matin pour la messe, et pour dîner
chez lui. Madame de Brissac y est venue, on a joué: pour moi, je ne saurais
me fatiguer à mêler des cartes. Nous nous sommes promenés ce soir dans
les plus beaux endroits du monde; et à sept heures la poule mouillée vient
manger son poulet, et causer un peu avec sa chère enfant: on vous en aime
mieux quand on en voit d'autres. J'ai bien pensé à cette dévotion que l'on
Vichy les aura consumées, on va me rafraîchir, plus que jamais, par des
eaux, par des fruits, et par tous mes lavages que vous connaissez. Prenez ce
régime plutôt que de vous brûler, et conservez votre santé d'une manière
que ce ne soit point par là que vous puissiez être empêchée de venir me
voir. Je vous demande cette conduite pour l'amour de votre vie, et pour que
rien ne traverse la satisfaction de la mienne.
Je vais me coucher, ma fille, voilà ma petite compagnie qui vient de
partir. Mesdames de Pomponne, de Vins, de Villars et de Saint-Géran ont
été ici; j'ai tout embrassé pour vous. Madame de Villars a fort ri de ce que
vous lui mandez: j'ai un mot à lui dire; cela ne se peut payer. Je pars demain
à cinq heures; je vous écrirai de tous les lieux où je passerai. Je vous
embrasse de tout mon cœur: je suis fâchée que l'on ait profané cette façon
de parler; sans cela, elle serait digne d'expliquer de quelle façon je vous
aime.
161.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, mardi 19 mai 1676.
Je commence aujourd'hui à vous écrire; ma lettre partira quand elle
pourra; je veux causer avec vous. J'arrivai ici hier au soir. Madame de
Brissac avec le chanoine[452], madame de Saint-Hérem et deux ou trois
autres me vinrent recevoir au bord de la jolie rivière d'Allier: je crois que si
on y regardait bien, on y trouverait encore des bergers de l'Astrée. M. de
Saint-Hérem, M. de la Fayette, l'abbé Dorat, Planci, et d'autres encore,
suivaient dans un second carrosse, ou à cheval. Je fus reçue avec une grande
joie. Madame de Brissac me mena souper chez elle; je crois avoir déjà vu
que le chanoine en a jusque-là de la duchesse: vous voyez bien où je mets la
main. Je me suis reposée aujourd'hui, et demain je commencerai à boire. M.
de Saint-Hérem m'est venu prendre ce matin pour la messe, et pour dîner
chez lui. Madame de Brissac y est venue, on a joué: pour moi, je ne saurais
me fatiguer à mêler des cartes. Nous nous sommes promenés ce soir dans
les plus beaux endroits du monde; et à sept heures la poule mouillée vient
manger son poulet, et causer un peu avec sa chère enfant: on vous en aime
mieux quand on en voit d'autres. J'ai bien pensé à cette dévotion que l'on
Page 332
avait ébauchée avec M. de la Vergne; j'ai cru voir tantôt des restes de cette
fabuleuse conversion; ce que vous m'en disiez l'autre jour est à imprimer. Je
suis fort aise de n'avoir point ici mon Bien bon; il y eût fait un mauvais
personnage: quand on ne boit pas, on s'ennuie; c'est une billebaude[453] qui
n'est pas agréable, et moins pour lui que pour un autre.
On a mandé ici que Bouchain était pris aussi heureusement que Condé;
et qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine d'en vouloir découdre, on
est fort persuadé qu'il n'en fera rien: cela donne quelque repos. La bonne
Saint-Géran m'a envoyé un compliment de la Palisse. J'ai prié qu'on ne me
parlât plus du peu de chemin qu'il y a d'ici à Lyon; cela me fait de la peine;
et comme je ne veux point mettre ma vertu à l'épreuve la plus dangereuse
où elle puisse être, je ne veux point recevoir cette pensée, quelque chose
que mon cœur, malgré cette résolution, me fasse sentir. J'attends ici de vos
lettres avec bien de l'impatience; et pour vous écrire, ma chère enfant, c'est
mon unique plaisir, quand je suis loin de vous; et si les médecins, dont je
me moque extrêmement, me défendaient de vous écrire, je leur défendrais
de manger et de respirer, pour voir comme ils se trouveraient de ce régime.
Mandez-moi des nouvelles de ma petite, et si elle s'accoutume à son
couvent; mandez-moi bien des vôtres et de celles de M. de la Garde: dites-
moi s'il ne reviendra point cet hiver à Paris. Je ne puis vous dissimuler que
je serais sensiblement affligée, si, par ces malheurs et ces impossibilités qui
peuvent arriver, j'étais privée de vous voir. Le mot de peste, que vous
nommez dans votre lettre, me fait frémir: je la craindrais fort de Provence.
Je prie Dieu, ma fille, qu'il détourne ce fléau d'un lieu où il vous a mise.
Quelle douleur que nous passions notre vie si loin l'une de l'autre, quand
notre amitié nous en approche si tendrement!
162.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Mercredi 20 mai.
J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère; ah, qu'elles sont
mauvaises! J'ai été prendre le chanoine, qui ne loge point avec madame de
Brissac. On va à six heures à la fontaine: tout le monde s'y trouve, on boit,
et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles sont
bouillantes, et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on
fabuleuse conversion; ce que vous m'en disiez l'autre jour est à imprimer. Je
suis fort aise de n'avoir point ici mon Bien bon; il y eût fait un mauvais
personnage: quand on ne boit pas, on s'ennuie; c'est une billebaude[453] qui
n'est pas agréable, et moins pour lui que pour un autre.
On a mandé ici que Bouchain était pris aussi heureusement que Condé;
et qu'encore que le prince d'Orange eût fait mine d'en vouloir découdre, on
est fort persuadé qu'il n'en fera rien: cela donne quelque repos. La bonne
Saint-Géran m'a envoyé un compliment de la Palisse. J'ai prié qu'on ne me
parlât plus du peu de chemin qu'il y a d'ici à Lyon; cela me fait de la peine;
et comme je ne veux point mettre ma vertu à l'épreuve la plus dangereuse
où elle puisse être, je ne veux point recevoir cette pensée, quelque chose
que mon cœur, malgré cette résolution, me fasse sentir. J'attends ici de vos
lettres avec bien de l'impatience; et pour vous écrire, ma chère enfant, c'est
mon unique plaisir, quand je suis loin de vous; et si les médecins, dont je
me moque extrêmement, me défendaient de vous écrire, je leur défendrais
de manger et de respirer, pour voir comme ils se trouveraient de ce régime.
Mandez-moi des nouvelles de ma petite, et si elle s'accoutume à son
couvent; mandez-moi bien des vôtres et de celles de M. de la Garde: dites-
moi s'il ne reviendra point cet hiver à Paris. Je ne puis vous dissimuler que
je serais sensiblement affligée, si, par ces malheurs et ces impossibilités qui
peuvent arriver, j'étais privée de vous voir. Le mot de peste, que vous
nommez dans votre lettre, me fait frémir: je la craindrais fort de Provence.
Je prie Dieu, ma fille, qu'il détourne ce fléau d'un lieu où il vous a mise.
Quelle douleur que nous passions notre vie si loin l'une de l'autre, quand
notre amitié nous en approche si tendrement!
162.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Mercredi 20 mai.
J'ai donc pris des eaux ce matin, ma très-chère; ah, qu'elles sont
mauvaises! J'ai été prendre le chanoine, qui ne loge point avec madame de
Brissac. On va à six heures à la fontaine: tout le monde s'y trouve, on boit,
et l'on fait une fort vilaine mine; car imaginez-vous qu'elles sont
bouillantes, et d'un goût de salpêtre fort désagréable. On tourne, on va, on
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vient, on se promène, on entend la messe, on rend ses eaux, on parle
confidemment de la manière dont on les rend: il n'est question que de cela
jusqu'à midi. Enfin, on dîne; après dîner, on va chez quelqu'un: c'était
aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'ombre avec Saint-
Hérem et Planci; le chanoine et moi, nous lisions l'Arioste; elle a l'italien
dans la tête, elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec
une flûte, qui ont dansé la bourrée dans la perfection. C'est ici où les
Bohémiennes poussent leurs agréments; elles font des dégognades, où les
curés trouvent un peu à redire: mais enfin, à cinq heures, on va se promener
dans des pays délicieux; à sept heures, on soupe légèrement, on se couche à
dix. Vous en savez présentement autant que moi. Je me suis assez bien
trouvée de mes eaux, j'en ai bu douze verres; elles m'ont un peu purgée,
c'est tout ce qu'on désire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous
écrirai tous les soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il
plaira à un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir un quart
d'heure après: la mienne sera toujours prête. L'abbé Bayard vient d'arriver
de sa jolie maison, pour me voir: c'est le druide Adamas[454] de cette contrée.
163.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Jeudi 21 mai.
Notre petit messager crotté vient d'arriver; il ne m'a point apporté de vos
lettres; j'en ai eu de M. de Coulanges, du bon d'Hacqueville, et de la
princesse (de Tarente) qui est à Bourbon. On lui a permis de faire sa cour[455]
seulement un petit quart d'heure; elle avancera bien là ses affaires; elle m'y
souhaite, et moi je me trouve bien ici. Mes eaux m'ont fait encore
aujourd'hui beaucoup de bien; il n'y a que la douche que je crains. Madame
de Brissac avait aujourd'hui la colique; elle était au lit, belle, et coiffée à
coiffer tout le monde: je voudrais que vous eussiez vu l'usage qu'elle faisait
de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et des bras, et des mains qui
traînaient sur sa couverture, et les situations, et la compassion qu'elle
voulait qu'on eût: chamarrée de tendresse et d'admiration, je regardais cette
pièce, et je la trouvais si belle, que mon attention a dû paraître un
saisissement dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez que c'était
pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Montjeu et Planci, que la scène était
ouverte. En vérité, vous êtes une vraie pitaude, quand je pense avec quelle
confidemment de la manière dont on les rend: il n'est question que de cela
jusqu'à midi. Enfin, on dîne; après dîner, on va chez quelqu'un: c'était
aujourd'hui chez moi. Madame de Brissac a joué à l'ombre avec Saint-
Hérem et Planci; le chanoine et moi, nous lisions l'Arioste; elle a l'italien
dans la tête, elle me trouve bonne. Il est venu des demoiselles du pays avec
une flûte, qui ont dansé la bourrée dans la perfection. C'est ici où les
Bohémiennes poussent leurs agréments; elles font des dégognades, où les
curés trouvent un peu à redire: mais enfin, à cinq heures, on va se promener
dans des pays délicieux; à sept heures, on soupe légèrement, on se couche à
dix. Vous en savez présentement autant que moi. Je me suis assez bien
trouvée de mes eaux, j'en ai bu douze verres; elles m'ont un peu purgée,
c'est tout ce qu'on désire. Je prendrai la douche dans quelques jours. Je vous
écrirai tous les soirs; ce m'est une consolation, et ma lettre partira quand il
plaira à un petit messager qui apporte les lettres, et qui veut partir un quart
d'heure après: la mienne sera toujours prête. L'abbé Bayard vient d'arriver
de sa jolie maison, pour me voir: c'est le druide Adamas[454] de cette contrée.
163.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Jeudi 21 mai.
Notre petit messager crotté vient d'arriver; il ne m'a point apporté de vos
lettres; j'en ai eu de M. de Coulanges, du bon d'Hacqueville, et de la
princesse (de Tarente) qui est à Bourbon. On lui a permis de faire sa cour[455]
seulement un petit quart d'heure; elle avancera bien là ses affaires; elle m'y
souhaite, et moi je me trouve bien ici. Mes eaux m'ont fait encore
aujourd'hui beaucoup de bien; il n'y a que la douche que je crains. Madame
de Brissac avait aujourd'hui la colique; elle était au lit, belle, et coiffée à
coiffer tout le monde: je voudrais que vous eussiez vu l'usage qu'elle faisait
de ses douleurs, et de ses yeux, et des cris, et des bras, et des mains qui
traînaient sur sa couverture, et les situations, et la compassion qu'elle
voulait qu'on eût: chamarrée de tendresse et d'admiration, je regardais cette
pièce, et je la trouvais si belle, que mon attention a dû paraître un
saisissement dont je crois qu'on me saura fort bon gré; et songez que c'était
pour l'abbé Bayard, Saint-Hérem, Montjeu et Planci, que la scène était
ouverte. En vérité, vous êtes une vraie pitaude, quand je pense avec quelle
Page 334
simplicité vous êtes malade; le repos que vous donnez à votre joli visage; et
enfin quelle différence! Cela me paraît plaisant. Au reste, je mange mon
petit potage de la main gauche, c'est une nouveauté. On me mande toutes
les prospérités de Bouchain, et que le roi revient incessamment: il ne sera
pas seul par les chemins. Vous me parliez l'autre jour de M. Courtin; il est
parti pour l'Angleterre. Il me paraît qu'il n'est resté d'autre emploi à son
camarade[456] que d'adorer la belle que vous savez, sans envieux et sans
rivaux. Je vous embrasse assurément de tout mon cœur, et souhaite fort de
vos nouvelles. Bonsoir, comte; ne me l'amènerez-vous point cet hiver?
voulez-vous que je meure sans la voir?
164.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, dimanche 24 mai 1676.
Je suis ravie, en vérité, quand je reçois de vos lettres, ma chère enfant;
elles sont si aimables, que je ne puis me résoudre à jouir toute seule du
plaisir de les lire; mais ne craignez rien, je ne fais rien de ridicule; j'en fais
voir une petite ligne à Bayard, une autre au chanoine. Ah! que ce serait bien
votre fait que ce chanoine (madame de Longueval)! et en vérité on est
charmé de votre manière d'écrire. Je ne fais voir que ce qui convient; et
vous croyez bien que je me rends maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise
pas sur mon épaule ce que je ne veux pas qui soit vu.
Je vous ai écrit plusieurs fois, et sur les chemins, et ici. Vous aurez vu
tout ce que je fais, tout ce que je dis; tout ce que je pense, et même la
conformité de nos pensées sur le mariage de M. de la Garde. J'admire
comme notre esprit est véritablement la dupe de notre cœur, et les raisons
que nous trouvons pour appuyer nos changements. Celui de M. le
coadjuteur me paraît admirable, mais la manière dont vous le dites l'est
encore plus; quand vous lui demandez des nouvelles du lundi, vous
paraissez bien persuadée de sa fragilité. Je suis fort aise qu'il ait conservé sa
gaieté et son visage de jubilation. J'ai toujours envie de rire quand vous me
parlez du bonhomme du Parc; je ne trouve rien de si plaisant que de le voir
seul persuadé qu'il fait des miracles: je suis bien de votre avis, que le plus
grand de tous serait de vous le persuader. Je suis fort aise que ma petite soit
gaie et contente; c'était la tristesse de son petit cœur qui me faisait de la
enfin quelle différence! Cela me paraît plaisant. Au reste, je mange mon
petit potage de la main gauche, c'est une nouveauté. On me mande toutes
les prospérités de Bouchain, et que le roi revient incessamment: il ne sera
pas seul par les chemins. Vous me parliez l'autre jour de M. Courtin; il est
parti pour l'Angleterre. Il me paraît qu'il n'est resté d'autre emploi à son
camarade[456] que d'adorer la belle que vous savez, sans envieux et sans
rivaux. Je vous embrasse assurément de tout mon cœur, et souhaite fort de
vos nouvelles. Bonsoir, comte; ne me l'amènerez-vous point cet hiver?
voulez-vous que je meure sans la voir?
164.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, dimanche 24 mai 1676.
Je suis ravie, en vérité, quand je reçois de vos lettres, ma chère enfant;
elles sont si aimables, que je ne puis me résoudre à jouir toute seule du
plaisir de les lire; mais ne craignez rien, je ne fais rien de ridicule; j'en fais
voir une petite ligne à Bayard, une autre au chanoine. Ah! que ce serait bien
votre fait que ce chanoine (madame de Longueval)! et en vérité on est
charmé de votre manière d'écrire. Je ne fais voir que ce qui convient; et
vous croyez bien que je me rends maîtresse de la lettre, pour qu'on ne lise
pas sur mon épaule ce que je ne veux pas qui soit vu.
Je vous ai écrit plusieurs fois, et sur les chemins, et ici. Vous aurez vu
tout ce que je fais, tout ce que je dis; tout ce que je pense, et même la
conformité de nos pensées sur le mariage de M. de la Garde. J'admire
comme notre esprit est véritablement la dupe de notre cœur, et les raisons
que nous trouvons pour appuyer nos changements. Celui de M. le
coadjuteur me paraît admirable, mais la manière dont vous le dites l'est
encore plus; quand vous lui demandez des nouvelles du lundi, vous
paraissez bien persuadée de sa fragilité. Je suis fort aise qu'il ait conservé sa
gaieté et son visage de jubilation. J'ai toujours envie de rire quand vous me
parlez du bonhomme du Parc; je ne trouve rien de si plaisant que de le voir
seul persuadé qu'il fait des miracles: je suis bien de votre avis, que le plus
grand de tous serait de vous le persuader. Je suis fort aise que ma petite soit
gaie et contente; c'était la tristesse de son petit cœur qui me faisait de la
Page 335
peine. Il est vrai que le voyage d'ici à Grignan n'est rien; j'en détourne ma
pensée avec soin, parce qu'elle me fait mal: mais vous ne me ferez pas
croire, ma belle, que celui de Grignan à Lyon soit peu considérable; il est
tout des plus rudes, et je serais très-fâchée que vous le fissiez pour retourner
sur vos pas: je ne change point d'avis là-dessus. Si vous étiez de ces
personnes qu'on enlève et qu'on dérange, et qui se laissent entraîner, j'aurais
espéré de vous emmener avec moi malgré vous; mais vous êtes d'un
caractère dont on ne peut se promettre de pareilles complaisances. Je
connais vos tons et vos résolutions; et cela étant ainsi, j'aime bien mieux
que vous gardiez toute votre amitié et tout votre argent, pour venir cet hiver
me donner la joie et la consolation de vous embrasser. Je vous promets
seulement une chose, c'est que si je tombais malade ici (ce que je ne crois
pas du tout assurément), je vous prierais d'y venir en diligence: mais, ma
chère, je me porte fort bien; je bois tous les matins, je suis un peu comme
Nouveau[457], qui demandait: Ai-je bien du plaisir? Je demande aussi:
Rends-je bien mes eaux? la quantité, la qualité, tout va-t-il bien? On
m'assure que ce sont des merveilles, et je le crois, et même je le sens; car, à
mes mains et à mes genoux près, qui ne sont point guéris, parce que je n'ai
encore pris ni le bain ni la douche, je me porte tout aussi bien que j'aie
jamais fait.
La beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis vous en dire;
cela seul me redonnerait la santé. On est tout le jour ensemble. Madame de
Brissac et le chanoine dînent ici fort familièrement: comme on ne mange
que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à manger. Vous
aurez vu, par ce que je vous mandai avant-hier, combien je suis prête à
aimer quelqu'un plus que vous. Après la pièce admirable de la colique, on
nous a donné d'une convalescence pleine de langueur, qui est en vérité fort
bien accommodée au théâtre: il faudrait des volumes pour dire tout ce que
je découvre dans ce chef-d'œuvre des cieux. Je passe légèrement sur bien
des choses, pour ne point trop écrire.
Vous me parlez fort plaisamment de ce saint qui vous est tombé à Aix,
et qu'on épouille à tout moment; il faudrait avoir à point nommé son
reliquaire; ces poux, que vous appelez des reliques vivantes, m'ont choquée;
car, comme on m'a toujours appelée de ce nom à Sainte-Marie[458], je me
suis vue en même temps comme votre M. Ribon. On m'accable ici de
présents; c'est la mode du pays, où, d'ailleurs, la vie ne coûte rien du tout:
pensée avec soin, parce qu'elle me fait mal: mais vous ne me ferez pas
croire, ma belle, que celui de Grignan à Lyon soit peu considérable; il est
tout des plus rudes, et je serais très-fâchée que vous le fissiez pour retourner
sur vos pas: je ne change point d'avis là-dessus. Si vous étiez de ces
personnes qu'on enlève et qu'on dérange, et qui se laissent entraîner, j'aurais
espéré de vous emmener avec moi malgré vous; mais vous êtes d'un
caractère dont on ne peut se promettre de pareilles complaisances. Je
connais vos tons et vos résolutions; et cela étant ainsi, j'aime bien mieux
que vous gardiez toute votre amitié et tout votre argent, pour venir cet hiver
me donner la joie et la consolation de vous embrasser. Je vous promets
seulement une chose, c'est que si je tombais malade ici (ce que je ne crois
pas du tout assurément), je vous prierais d'y venir en diligence: mais, ma
chère, je me porte fort bien; je bois tous les matins, je suis un peu comme
Nouveau[457], qui demandait: Ai-je bien du plaisir? Je demande aussi:
Rends-je bien mes eaux? la quantité, la qualité, tout va-t-il bien? On
m'assure que ce sont des merveilles, et je le crois, et même je le sens; car, à
mes mains et à mes genoux près, qui ne sont point guéris, parce que je n'ai
encore pris ni le bain ni la douche, je me porte tout aussi bien que j'aie
jamais fait.
La beauté des promenades est au-dessus de ce que je puis vous en dire;
cela seul me redonnerait la santé. On est tout le jour ensemble. Madame de
Brissac et le chanoine dînent ici fort familièrement: comme on ne mange
que des viandes simples, on ne fait nulle façon de donner à manger. Vous
aurez vu, par ce que je vous mandai avant-hier, combien je suis prête à
aimer quelqu'un plus que vous. Après la pièce admirable de la colique, on
nous a donné d'une convalescence pleine de langueur, qui est en vérité fort
bien accommodée au théâtre: il faudrait des volumes pour dire tout ce que
je découvre dans ce chef-d'œuvre des cieux. Je passe légèrement sur bien
des choses, pour ne point trop écrire.
Vous me parlez fort plaisamment de ce saint qui vous est tombé à Aix,
et qu'on épouille à tout moment; il faudrait avoir à point nommé son
reliquaire; ces poux, que vous appelez des reliques vivantes, m'ont choquée;
car, comme on m'a toujours appelée de ce nom à Sainte-Marie[458], je me
suis vue en même temps comme votre M. Ribon. On m'accable ici de
présents; c'est la mode du pays, où, d'ailleurs, la vie ne coûte rien du tout:
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enfin, trois sous deux poulets, et tout à proportion. Il y a trois hommes qui
ne sont occupés que de me rendre service, Bayard, Saint-Hérem, et la
Fayette; comme je vous fais souvent payer pour moi, n'oubliez pas de
m'écrire quelque mot qui les regarde. Adieu, mon ange, aimez-moi bien
toujours; je vous assure que vous n'aimez pas une ingrate.
165.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, jeudi 28 mai 1676.
Je reçois deux de vos lettres: l'une me vient du côté de Paris, et l'autre
de Lyon. Vous êtes privée d'un grand plaisir, de ne faire jamais de pareilles
lectures: je ne sais où vous prenez tout ce que vous dites; mais cela est d'un
agrément et d'une justesse à quoi l'on ne s'accoutume point. Vous avez
raison de croire que j'écris sans effort, et que mes mains se portent mieux:
elles ne se ferment point encore, et le dedans des mains est fort enflé, et les
doigts aussi. Cela me fait trembler, et me fait, de la plus méchante grâce du
monde, dans le bon air des bras et des mains: mais je tiens très-bien une
plume, et c'est ce qui me fait prendre patience. J'ai commencé aujourd'hui la
douche; c'est une assez bonne répétition du purgatoire. On est toute nue
dans un petit lieu souterrain, où l'on trouve un tuyau de cette eau chaude,
qu'une femme vous fait aller où vous voulez. Cet état, où l'on conserve à
peine une feuille de figuier pour tout habillement, est une chose assez
humiliante. J'avais voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore
quelqu'un de connaissance. Derrière un rideau se met quelqu'un qui vous
soutient le courage pendant une demi-heure; c'était pour moi un médecin de
Gannet[459], que madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle aime
fort, qui est un fort honnête garçon, point charlatan ni préoccupé de rien,
qu'elle m'a envoyé par pure et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter
mon bonnet; car ceux d'ici me sont entièrement insupportables, et cet
homme m'amuse. Il ne ressemble point à un vilain médecin, il ne ressemble
point à celui de Chelles; il a de l'esprit, de l'honnêteté; il connaît le monde;
enfin j'en suis contente. Il me parlait donc pendant que j'étais au supplice.
Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties,
toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord
l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits; et puis on
s'attache aux jointures qui ont été affligées: mais quand on vient à la nuque
ne sont occupés que de me rendre service, Bayard, Saint-Hérem, et la
Fayette; comme je vous fais souvent payer pour moi, n'oubliez pas de
m'écrire quelque mot qui les regarde. Adieu, mon ange, aimez-moi bien
toujours; je vous assure que vous n'aimez pas une ingrate.
165.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, jeudi 28 mai 1676.
Je reçois deux de vos lettres: l'une me vient du côté de Paris, et l'autre
de Lyon. Vous êtes privée d'un grand plaisir, de ne faire jamais de pareilles
lectures: je ne sais où vous prenez tout ce que vous dites; mais cela est d'un
agrément et d'une justesse à quoi l'on ne s'accoutume point. Vous avez
raison de croire que j'écris sans effort, et que mes mains se portent mieux:
elles ne se ferment point encore, et le dedans des mains est fort enflé, et les
doigts aussi. Cela me fait trembler, et me fait, de la plus méchante grâce du
monde, dans le bon air des bras et des mains: mais je tiens très-bien une
plume, et c'est ce qui me fait prendre patience. J'ai commencé aujourd'hui la
douche; c'est une assez bonne répétition du purgatoire. On est toute nue
dans un petit lieu souterrain, où l'on trouve un tuyau de cette eau chaude,
qu'une femme vous fait aller où vous voulez. Cet état, où l'on conserve à
peine une feuille de figuier pour tout habillement, est une chose assez
humiliante. J'avais voulu mes deux femmes de chambre, pour voir encore
quelqu'un de connaissance. Derrière un rideau se met quelqu'un qui vous
soutient le courage pendant une demi-heure; c'était pour moi un médecin de
Gannet[459], que madame de Noailles a mené à toutes ses eaux, qu'elle aime
fort, qui est un fort honnête garçon, point charlatan ni préoccupé de rien,
qu'elle m'a envoyé par pure et bonne amitié. Je le retiens, m'en dût-il coûter
mon bonnet; car ceux d'ici me sont entièrement insupportables, et cet
homme m'amuse. Il ne ressemble point à un vilain médecin, il ne ressemble
point à celui de Chelles; il a de l'esprit, de l'honnêteté; il connaît le monde;
enfin j'en suis contente. Il me parlait donc pendant que j'étais au supplice.
Représentez-vous un jet d'eau contre quelqu'une de vos pauvres parties,
toute la plus bouillante que vous puissiez vous imaginer. On met d'abord
l'alarme partout, pour mettre en mouvement tous les esprits; et puis on
s'attache aux jointures qui ont été affligées: mais quand on vient à la nuque
Page 337
du cou, c'est une sorte de feu et de surprise qui ne se peut comprendre; c'est
là cependant le nœud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre tout, et
l'on n'est point brûlée, et l'on se met ensuite dans un lit chaud, où on sue
abondamment, et voilà ce qui guérit. Voici encore où mon médecin est bon;
car au lieu de m'abandonner à deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer
de la sueur, je le fais lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou
huit jours, pendant lesquels je croyais boire; mais on ne veut pas, ce serait
trop de choses; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est
principalement pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que l'on
m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si je
renouvelais un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma chère, et
vous embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de joie, vous
pourrez peut-être encore m'appeler votre bellissima madre, et je ne
renoncerai pas à la qualité de mère beauté, dont M. de Coulanges m'a
honorée. Enfin, ma chère enfant, il dépendra de vous de me ressusciter de
cette manière. Je ne vous dis point que votre absence ait causé mon mal; au
contraire, il paraît que je n'ai pas assez pleuré, puisqu'il me reste tant d'eau;
mais il est vrai que de passer ma vie sans vous voir, y jette une tristesse et
une amertume à quoi je ne puis m'accoutumer.
J'ai senti douloureusement le 24 de ce mois[460]; je l'ai marqué, ma très-
chère, par un souvenir trop tendre; ces jours-là ne s'oublient pas facilement;
mais il y aurait bien de la cruauté à prendre ce prétexte pour ne vouloir plus
me voir, et à me refuser la satisfaction d'être avec vous, pour m'épargner le
déplaisir d'un adieu. Je vous conjure, ma fille, de raisonner d'une autre
manière; et de trouver bon que d'Hacqueville et moi nous ménagions si bien
le temps de votre congé que vous puissiez, être à Grignan assez longtemps,
et en avoir encore pour revenir. Quelle obligation ne vous aurai-je point, si
vous songez à me redonner dans l'été qui vient ce que vous m'avez refusé
dans celui-ci! Il est vrai que de vous voir pour quinze jours m'a paru une
peine, et pour vous et pour moi; et j'ai trouvé plus raisonnable de vous
laisser garder toutes vos forces pour cet hiver, puisqu'il est certain que la
dépense de Provence étant supprimée, vous n'en faites pas plus à Paris: si,
au lieu de tant philosopher, vous m'eussiez, franchement et de bonne grâce,
donné le temps que je vous demandais, c'eût été une marque de votre amitié
très-bien placée; mais je n'insiste sur rien, car vous savez vos affaires, et je
comprends qu'elles peuvent avoir besoin de votre présence. Voilà comme
là cependant le nœud de l'affaire. Il faut tout souffrir, et l'on souffre tout, et
l'on n'est point brûlée, et l'on se met ensuite dans un lit chaud, où on sue
abondamment, et voilà ce qui guérit. Voici encore où mon médecin est bon;
car au lieu de m'abandonner à deux heures d'un ennui qui ne peut se séparer
de la sueur, je le fais lire, et cela me divertit. Enfin je ferai cette vie sept ou
huit jours, pendant lesquels je croyais boire; mais on ne veut pas, ce serait
trop de choses; de sorte que c'est une petite allonge à mon voyage. C'est
principalement pour finir cet adieu, et faire une dernière lessive, que l'on
m'a envoyée ici, et je trouve qu'il y a de la raison: c'est comme si je
renouvelais un bail de vie et de santé; et si je puis vous revoir, ma chère, et
vous embrasser encore d'un cœur comblé de tendresse et de joie, vous
pourrez peut-être encore m'appeler votre bellissima madre, et je ne
renoncerai pas à la qualité de mère beauté, dont M. de Coulanges m'a
honorée. Enfin, ma chère enfant, il dépendra de vous de me ressusciter de
cette manière. Je ne vous dis point que votre absence ait causé mon mal; au
contraire, il paraît que je n'ai pas assez pleuré, puisqu'il me reste tant d'eau;
mais il est vrai que de passer ma vie sans vous voir, y jette une tristesse et
une amertume à quoi je ne puis m'accoutumer.
J'ai senti douloureusement le 24 de ce mois[460]; je l'ai marqué, ma très-
chère, par un souvenir trop tendre; ces jours-là ne s'oublient pas facilement;
mais il y aurait bien de la cruauté à prendre ce prétexte pour ne vouloir plus
me voir, et à me refuser la satisfaction d'être avec vous, pour m'épargner le
déplaisir d'un adieu. Je vous conjure, ma fille, de raisonner d'une autre
manière; et de trouver bon que d'Hacqueville et moi nous ménagions si bien
le temps de votre congé que vous puissiez, être à Grignan assez longtemps,
et en avoir encore pour revenir. Quelle obligation ne vous aurai-je point, si
vous songez à me redonner dans l'été qui vient ce que vous m'avez refusé
dans celui-ci! Il est vrai que de vous voir pour quinze jours m'a paru une
peine, et pour vous et pour moi; et j'ai trouvé plus raisonnable de vous
laisser garder toutes vos forces pour cet hiver, puisqu'il est certain que la
dépense de Provence étant supprimée, vous n'en faites pas plus à Paris: si,
au lieu de tant philosopher, vous m'eussiez, franchement et de bonne grâce,
donné le temps que je vous demandais, c'eût été une marque de votre amitié
très-bien placée; mais je n'insiste sur rien, car vous savez vos affaires, et je
comprends qu'elles peuvent avoir besoin de votre présence. Voilà comme
Page 338
j'ai raisonné, mais sans quitter en aucune manière du monde l'espérance de
vous voir; car je vous avoue que je la sens nécessaire à la conservation de
ma santé et de ma vie. Parlez-moi du Pichon[461], est-il encore timide?
N'avez-vous point compris ce que je vous ai mandé là-dessus? Le mien
n'était point à Bouchain; il a été spectateur des deux armées rangées si
longtemps en bataille. Voilà la seconde fois qu'il n'y manque rien que la
petite circonstance de se battre: mais comme deux procédés valent un
combat, je crois que deux fois à la portée du mousquet valent une bataille.
Quoi qu'il en soit, l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a
bien épargné de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince d'Orange
n'ait point été touché du plaisir et de l'honneur d'être vaincu par un héros
comme le nôtre. On vous aura mandé comme nos guerriers, amis et
ennemis, se sont vus galamment nell'uno, nell'altro campo, et se sont fait
des présents.
On me mande que le maréchal de Rochefort est très-bien mort à Nancy,
sans être tué que de la fièvre double tierce. N'est-il pas vrai que les petits
ramoneurs sont jolis[462]? On était bien las des Amours. Si vous avez encore
mesdames de Buous, je vous prie de leur faire mes compliments, et surtout
à la mère; les mères se doivent cette préférence. Madame de Brissac s'en va
bientôt; elle me fit l'autre jour de grandes plaintes de votre froideur pour
elle, et que vous aviez négligé son cœur et son inclination, qui la portaient à
vous. Nous demeurerons ici, la bonne d'Escars et moi, pour achever nos
remèdes. Dites-lui toujours quelque chose; vous ne sauriez comprendre les
soins qu'elle a de moi. Je ne vous ai point dit combien vous êtes célébrée
ici, et par le bon Saint-Hérem, et par Bayard, et par mesdames de Brissac et
de Longueval.
On me fait prendre tous les jours de l'eau de poulet; il n'y a rien de plus
simple ni de plus rafraîchissant: je voudrais que vous en prissiez, pour vous
empêcher de brûler à Grignan. Vous me dites de plaisantes choses sur le
beau médecin de Chelles. Le conte des deux grands coups d'épée pour
affaiblir son homme est fort bien appliqué. Je suis toujours en peine de la
santé de notre cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon Dieu, n'avait-il pas
tout lu? Je suis ravie, ma fille, quand vous parlez avec confiance de l'amitié
que j'ai pour vous; je vous assure que vous ne sauriez trop croire combien
vous faites toute la joie, tout le plaisir et toute la tristesse de ma vie, ni enfin
tout ce que vous m'êtes.
vous voir; car je vous avoue que je la sens nécessaire à la conservation de
ma santé et de ma vie. Parlez-moi du Pichon[461], est-il encore timide?
N'avez-vous point compris ce que je vous ai mandé là-dessus? Le mien
n'était point à Bouchain; il a été spectateur des deux armées rangées si
longtemps en bataille. Voilà la seconde fois qu'il n'y manque rien que la
petite circonstance de se battre: mais comme deux procédés valent un
combat, je crois que deux fois à la portée du mousquet valent une bataille.
Quoi qu'il en soit, l'espérance de revoir le pauvre baron gai et gaillard m'a
bien épargné de la tristesse. C'est un grand bonheur que le prince d'Orange
n'ait point été touché du plaisir et de l'honneur d'être vaincu par un héros
comme le nôtre. On vous aura mandé comme nos guerriers, amis et
ennemis, se sont vus galamment nell'uno, nell'altro campo, et se sont fait
des présents.
On me mande que le maréchal de Rochefort est très-bien mort à Nancy,
sans être tué que de la fièvre double tierce. N'est-il pas vrai que les petits
ramoneurs sont jolis[462]? On était bien las des Amours. Si vous avez encore
mesdames de Buous, je vous prie de leur faire mes compliments, et surtout
à la mère; les mères se doivent cette préférence. Madame de Brissac s'en va
bientôt; elle me fit l'autre jour de grandes plaintes de votre froideur pour
elle, et que vous aviez négligé son cœur et son inclination, qui la portaient à
vous. Nous demeurerons ici, la bonne d'Escars et moi, pour achever nos
remèdes. Dites-lui toujours quelque chose; vous ne sauriez comprendre les
soins qu'elle a de moi. Je ne vous ai point dit combien vous êtes célébrée
ici, et par le bon Saint-Hérem, et par Bayard, et par mesdames de Brissac et
de Longueval.
On me fait prendre tous les jours de l'eau de poulet; il n'y a rien de plus
simple ni de plus rafraîchissant: je voudrais que vous en prissiez, pour vous
empêcher de brûler à Grignan. Vous me dites de plaisantes choses sur le
beau médecin de Chelles. Le conte des deux grands coups d'épée pour
affaiblir son homme est fort bien appliqué. Je suis toujours en peine de la
santé de notre cardinal; il s'est épuisé à lire: eh! mon Dieu, n'avait-il pas
tout lu? Je suis ravie, ma fille, quand vous parlez avec confiance de l'amitié
que j'ai pour vous; je vous assure que vous ne sauriez trop croire combien
vous faites toute la joie, tout le plaisir et toute la tristesse de ma vie, ni enfin
tout ce que vous m'êtes.
Page 339
166.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, lundi au soir 1er juin 1676.
Allez vous promener, madame la comtesse, de venir me proposer de ne
vous point écrire; apprenez que c'est ma joie, et le plus grand plaisir que
j'aie ici. Voilà un plaisant régime que vous me proposez! laissez-moi
conduire cette envie en toute liberté, puisque je suis si contrainte sur les
autres choses que je voudrais faire pour vous; et ne vous avisez pas de rien
retrancher de vos lettres; je prends mon temps; la manière dont vous vous
intéressez à ma santé m'empêche bien de vouloir y faire la moindre
altération. Vos réflexions sur les sacrifices que l'on fait à la raison sont fort
justes dans l'état où nous sommes: il est bien vrai que le seul amour de Dieu
peut nous rendre heureux en ce monde et en l'autre; il y a très-longtemps
qu'on le dit: mais vous y avez donné un tour qui m'a frappée.
C'est un beau sujet de méditation que la mort d'un maréchal de
Rochefort: un ambitieux dont l'ambition est satisfaite, mourir à quarante
ans! c'est quelque chose de bien déplorable. Il a prié, en mourant, la
comtesse de Guiche[463] de venir reprendre sa femme à Nancy, et lui laisse le
soin de la consoler. Je trouve qu'elle perd par tant de côtés, que je ne crois
pas que ce soit une chose aisée. Voilà une lettre de madame de la Fayette,
qui vous divertira. Madame de Brissac était venue ici pour une certaine
colique; elle ne s'en est pas bien trouvée: elle est partie aujourd'hui de chez
Bayard, après y avoir brillé, et dansé, et fricassé chair et poisson. Le
chanoine (madame de Longueval) m'a écrit; il me semble que j'avais
échauffé sa froideur par la mienne; je la connais, et le moyen de lui plaire,
c'est de ne lui rien demander. Madame de Brissac et elle forment le plus bel
assortiment de feu et d'eau que j'aie jamais vu. Je voudrais voir cette
duchesse faire main-basse dans votre place des Prêcheurs[464], sans aucune
considération de qualité ni d'âge; cela passe tout ce que l'on peut croire.
Vous êtes une plaisante idole; sachez qu'elle trouverait fort bien à vivre où
vous mourriez de faim.
Mais parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description:
j'en suis à la quatrième; j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si extrêmes, que
je perce jusqu'à mes matelas: je pense que c'est toute l'eau que j'ai bue
depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il est vrai qu'on
A Vichy, lundi au soir 1er juin 1676.
Allez vous promener, madame la comtesse, de venir me proposer de ne
vous point écrire; apprenez que c'est ma joie, et le plus grand plaisir que
j'aie ici. Voilà un plaisant régime que vous me proposez! laissez-moi
conduire cette envie en toute liberté, puisque je suis si contrainte sur les
autres choses que je voudrais faire pour vous; et ne vous avisez pas de rien
retrancher de vos lettres; je prends mon temps; la manière dont vous vous
intéressez à ma santé m'empêche bien de vouloir y faire la moindre
altération. Vos réflexions sur les sacrifices que l'on fait à la raison sont fort
justes dans l'état où nous sommes: il est bien vrai que le seul amour de Dieu
peut nous rendre heureux en ce monde et en l'autre; il y a très-longtemps
qu'on le dit: mais vous y avez donné un tour qui m'a frappée.
C'est un beau sujet de méditation que la mort d'un maréchal de
Rochefort: un ambitieux dont l'ambition est satisfaite, mourir à quarante
ans! c'est quelque chose de bien déplorable. Il a prié, en mourant, la
comtesse de Guiche[463] de venir reprendre sa femme à Nancy, et lui laisse le
soin de la consoler. Je trouve qu'elle perd par tant de côtés, que je ne crois
pas que ce soit une chose aisée. Voilà une lettre de madame de la Fayette,
qui vous divertira. Madame de Brissac était venue ici pour une certaine
colique; elle ne s'en est pas bien trouvée: elle est partie aujourd'hui de chez
Bayard, après y avoir brillé, et dansé, et fricassé chair et poisson. Le
chanoine (madame de Longueval) m'a écrit; il me semble que j'avais
échauffé sa froideur par la mienne; je la connais, et le moyen de lui plaire,
c'est de ne lui rien demander. Madame de Brissac et elle forment le plus bel
assortiment de feu et d'eau que j'aie jamais vu. Je voudrais voir cette
duchesse faire main-basse dans votre place des Prêcheurs[464], sans aucune
considération de qualité ni d'âge; cela passe tout ce que l'on peut croire.
Vous êtes une plaisante idole; sachez qu'elle trouverait fort bien à vivre où
vous mourriez de faim.
Mais parlons de la charmante douche; je vous en ai fait la description:
j'en suis à la quatrième; j'irai jusqu'à huit. Mes sueurs sont si extrêmes, que
je perce jusqu'à mes matelas: je pense que c'est toute l'eau que j'ai bue
depuis que je suis au monde. Quand on entre dans ce lit, il est vrai qu'on
Page 340
n'en peut plus; la tête et tout le corps sont en mouvement, tous les esprits en
campagne, des battements partout. Je suis une heure sans ouvrir la bouche,
pendant laquelle la sueur commence, et continue deux heures durant; et, de
peur de m'impatienter, je fais lire mon médecin, qui me plaît: il vous plairait
aussi. Je lui mets dans la tête d'apprendre la philosophie de votre père
Descartes; je ramasse des mots que je vous ai ouï dire. Il sait vivre, il n'est
point charlatan; il traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse. Je
vais être seule, et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'ôte pas le pays
charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des prairies,
des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les
champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le pays seul me guérirait.
Les sueurs qui affaiblissent tout le monde me donnent de la force, et me
font voir que ma faiblesse venait des superfluités que j'avais encore dans le
corps. Mes genoux se portent bien mieux: mes mains ne veulent pas encore,
mais elles le voudront avec le temps. Je boirai encore huit jours, du jour de
la Fête-Dieu, et puis je penserai avec douleur à m'éloigner de vous. Il est
vrai que ce m'eût été une joie bien sensible de vous avoir ici uniquement à
moi; vous y avez mis une clause de retourner chacun chez soi, qui m'a fait
transir: n'en parlons plus, ma chère enfant, voilà qui est fait. Songez à faire
vos efforts pour venir me voir cet hiver: en vérité, je crois que vous devez
en avoir quelque envie, et que M. de Grignan doit souhaiter que vous me
donniez cette satisfaction. J'ai à vous dire que vous faites tort à ces eaux de
les croire noires: pour noires, non; pour chaudes, oui. Les Provençaux
s'accommoderaient mal de cette boisson: mais qu'on mette une herbe ou une
fleur dans cette eau bouillante, elle en sort aussi fraîche que lorsqu'on la
cueille; et, au lieu de griller et de rendre la peau rude, cette eau la rend
douce et unie: raisonnez là-dessus. Adieu, ma chère enfant; s'il faut, pour
profiter des eaux, ne guère aimer sa fille, j'y renonce. Vous me mandez des
choses trop aimables, et vous l'êtes trop aussi quand vous voulez. N'est-il
pas vrai, M. le comte, que vous êtes heureux de l'avoir? et quel présent vous
ai-je fait!
167.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, lundi 8 juin 1676.
campagne, des battements partout. Je suis une heure sans ouvrir la bouche,
pendant laquelle la sueur commence, et continue deux heures durant; et, de
peur de m'impatienter, je fais lire mon médecin, qui me plaît: il vous plairait
aussi. Je lui mets dans la tête d'apprendre la philosophie de votre père
Descartes; je ramasse des mots que je vous ai ouï dire. Il sait vivre, il n'est
point charlatan; il traite la médecine en galant homme; enfin il m'amuse. Je
vais être seule, et j'en suis fort aise: pourvu qu'on ne m'ôte pas le pays
charmant, la rivière d'Allier, mille petits bois, des ruisseaux, des prairies,
des moutons, des chèvres, des paysannes qui dansent la bourrée dans les
champs, je consens de dire adieu à tout le reste; le pays seul me guérirait.
Les sueurs qui affaiblissent tout le monde me donnent de la force, et me
font voir que ma faiblesse venait des superfluités que j'avais encore dans le
corps. Mes genoux se portent bien mieux: mes mains ne veulent pas encore,
mais elles le voudront avec le temps. Je boirai encore huit jours, du jour de
la Fête-Dieu, et puis je penserai avec douleur à m'éloigner de vous. Il est
vrai que ce m'eût été une joie bien sensible de vous avoir ici uniquement à
moi; vous y avez mis une clause de retourner chacun chez soi, qui m'a fait
transir: n'en parlons plus, ma chère enfant, voilà qui est fait. Songez à faire
vos efforts pour venir me voir cet hiver: en vérité, je crois que vous devez
en avoir quelque envie, et que M. de Grignan doit souhaiter que vous me
donniez cette satisfaction. J'ai à vous dire que vous faites tort à ces eaux de
les croire noires: pour noires, non; pour chaudes, oui. Les Provençaux
s'accommoderaient mal de cette boisson: mais qu'on mette une herbe ou une
fleur dans cette eau bouillante, elle en sort aussi fraîche que lorsqu'on la
cueille; et, au lieu de griller et de rendre la peau rude, cette eau la rend
douce et unie: raisonnez là-dessus. Adieu, ma chère enfant; s'il faut, pour
profiter des eaux, ne guère aimer sa fille, j'y renonce. Vous me mandez des
choses trop aimables, et vous l'êtes trop aussi quand vous voulez. N'est-il
pas vrai, M. le comte, que vous êtes heureux de l'avoir? et quel présent vous
ai-je fait!
167.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, lundi 8 juin 1676.
Page 341
Ne doutez pas, ma fille, que je ne sois touchée très-sensiblement de
préférer quelque chose à vous qui m'êtes si chère: toute ma consolation,
c'est que vous ne pouvez ignorer mes sentiments, et que vous verrez dans
ma conduite un beau sujet de réfléchir, comme vous faisiez l'autre jour,
touchant la préférence du devoir sur l'inclination. Mais je vous conjure, et
M. de Grignan, de vouloir bien me consoler cet hiver de cette violence qui
coûte si cher à mon cœur. Voilà donc ce qui s'appelle la vertu et la
reconnaissance! je ne m'étonne pas si l'on trouve si peu de presse dans
l'exercice de ces belles vertus. Je n'ose, en vérité, appuyer sur ces pensées;
elles troublent entièrement la tranquillité qu'on ordonne en ce pays. Je vous
conjure encore de vous tenir pour toute rangée chez moi, comme vous y
étiez; et de croire encore que voilà précisément la chose que je souhaite le
plus fortement. Vous êtes en peine de ma douche, ma très-chère; je l'ai prise
huit matins, comme je vous l'ai mandé; elle m'a fait suer abondamment;
c'est tout ce qu'on demande, et, bien loin de m'en trouver plus faible, je m'en
trouve plus forte. Il est vrai que vous m'auriez été d'une grande consolation:
je doute cependant que j'eusse voulu vous souffrir dans cette fumée: pour
ma sueur, elle vous aurait fait un peu de pitié: mais enfin, je suis le prodige
de Vichy, pour avoir soutenu la douche courageusement. Mes jarrets en sont
guéris; si je fermais mes mains, il n'y paraîtrait plus. Pour les eaux, j'en
prendrai jusqu'à samedi; c'est mon seizième jour; elles me purgent et me
font beaucoup de bien.
Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les bourrées
de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des paysans, des
paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition...
enfin, j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon avec un tambour de
basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces jolis bocages c'est une joie
que de voir danser les restes des bergers et des bergères du Lignon[465]. Il
m'est impossible de ne pas vous souhaiter, toute sage que vous êtes, à ces
sortes de folies.
Nous avons Sibylle Cumée[466] toute parée, tout habillée en jeune
personne; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je crois que ce serait une chose
possible, si c'était ici la fontaine de Jouvence. Ce que vous dites sur la
liberté que prend la mort d'interrompre la fortune est incomparable: c'est ce
qui doit consoler de ne pas être au nombre de ses favoris; nous en
trouverons la mort moins amère. Vous me demandez si je suis dévote;
préférer quelque chose à vous qui m'êtes si chère: toute ma consolation,
c'est que vous ne pouvez ignorer mes sentiments, et que vous verrez dans
ma conduite un beau sujet de réfléchir, comme vous faisiez l'autre jour,
touchant la préférence du devoir sur l'inclination. Mais je vous conjure, et
M. de Grignan, de vouloir bien me consoler cet hiver de cette violence qui
coûte si cher à mon cœur. Voilà donc ce qui s'appelle la vertu et la
reconnaissance! je ne m'étonne pas si l'on trouve si peu de presse dans
l'exercice de ces belles vertus. Je n'ose, en vérité, appuyer sur ces pensées;
elles troublent entièrement la tranquillité qu'on ordonne en ce pays. Je vous
conjure encore de vous tenir pour toute rangée chez moi, comme vous y
étiez; et de croire encore que voilà précisément la chose que je souhaite le
plus fortement. Vous êtes en peine de ma douche, ma très-chère; je l'ai prise
huit matins, comme je vous l'ai mandé; elle m'a fait suer abondamment;
c'est tout ce qu'on demande, et, bien loin de m'en trouver plus faible, je m'en
trouve plus forte. Il est vrai que vous m'auriez été d'une grande consolation:
je doute cependant que j'eusse voulu vous souffrir dans cette fumée: pour
ma sueur, elle vous aurait fait un peu de pitié: mais enfin, je suis le prodige
de Vichy, pour avoir soutenu la douche courageusement. Mes jarrets en sont
guéris; si je fermais mes mains, il n'y paraîtrait plus. Pour les eaux, j'en
prendrai jusqu'à samedi; c'est mon seizième jour; elles me purgent et me
font beaucoup de bien.
Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez point danser les bourrées
de ce pays; c'est la plus surprenante chose du monde; des paysans, des
paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition...
enfin, j'en suis folle. Je donne tous les soirs un violon avec un tambour de
basque, à très-petits frais; et dans ces prés et ces jolis bocages c'est une joie
que de voir danser les restes des bergers et des bergères du Lignon[465]. Il
m'est impossible de ne pas vous souhaiter, toute sage que vous êtes, à ces
sortes de folies.
Nous avons Sibylle Cumée[466] toute parée, tout habillée en jeune
personne; elle croit guérir, elle me fait pitié. Je crois que ce serait une chose
possible, si c'était ici la fontaine de Jouvence. Ce que vous dites sur la
liberté que prend la mort d'interrompre la fortune est incomparable: c'est ce
qui doit consoler de ne pas être au nombre de ses favoris; nous en
trouverons la mort moins amère. Vous me demandez si je suis dévote;
Page 342
hélas! non, dont je suis très-fâchée; mais il me semble que je me détache en
quelque sorte de ce qui s'appelle le monde. La vieillesse et un peu de
maladie donnent le temps de faire de grandes réflexions, mais ce que je
retranche sur le public, il me semble que je vous le redonne: ainsi je
n'avance guère dans le pays du détachement et vous savez que le droit du
jeu serait de commencer par effacer un peu ce qui tient le plus au cœur.
Madame de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et
doré, meublé de damas rouge, que lui avait fait préparer M. l'intendant, avec
mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre: jamais il n'y eut
rien de plus galant; cette dépense va à plus de mille écus; mais il en fut payé
tout comptant par la lettre que la belle écrivit au roi; elle n'y parlait, à ce
qu'elle lui dit, que de cette magnificence. Elle ne voulut point se montrer
aux femmes; mais les hommes la virent à l'ombre de M. l'intendant. Elle
s'est embarquée sur l'Allier, pour trouver la Loire à Nevers, qui doit la
mener à Tours, et puis à Fontevrault, où elle attendra le retour du roi, qui est
différé par le plaisir qu'il prend au métier de la guerre. Je ne sais si on aime
cette préférence.
168.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, jeudi au soir 11 juin 1676.
Vous seriez la bien venue, ma fille, de venir me dire qu'à cinq heures du
soir je ne dois pas vous écrire; c'est ma seule joie, c'est ce qui m'empêche de
dormir. Si j'avais envie de faire un doux sommeil, je n'aurais qu'à prendre
des cartes, rien ne m'endort plus sûrement. Si je veux être éveillée, comme
on l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous, à vous écrire, à causer avec vous
des nouvelles de Vichy: voilà le moyen de m'ôter toute sorte
d'assoupissement. J'ai trouvé ce matin à la fontaine un bon capucin; il m'a
humblement saluée; j'ai fait aussi la révérence de mon côté, car j'honore la
livrée qu'il porte. Il a commencé par me parler de la Provence, de vous, de
M. de Roquesante, de m'avoir vue à Aix, de la douleur que vous aviez eue
de ma maladie. Je voudrais que vous eussiez vu ce que m'est devenu ce bon
père, dès le moment qu'il m'a paru si bien instruit; je crois que vous ne
l'avez jamais ni vu ni remarqué; mais c'est assez de vous savoir nommer. Le
médecin que je tiens ici pour causer avec moi ne pouvait se lasser de voir
quelque sorte de ce qui s'appelle le monde. La vieillesse et un peu de
maladie donnent le temps de faire de grandes réflexions, mais ce que je
retranche sur le public, il me semble que je vous le redonne: ainsi je
n'avance guère dans le pays du détachement et vous savez que le droit du
jeu serait de commencer par effacer un peu ce qui tient le plus au cœur.
Madame de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et
doré, meublé de damas rouge, que lui avait fait préparer M. l'intendant, avec
mille chiffres, mille banderoles de France et de Navarre: jamais il n'y eut
rien de plus galant; cette dépense va à plus de mille écus; mais il en fut payé
tout comptant par la lettre que la belle écrivit au roi; elle n'y parlait, à ce
qu'elle lui dit, que de cette magnificence. Elle ne voulut point se montrer
aux femmes; mais les hommes la virent à l'ombre de M. l'intendant. Elle
s'est embarquée sur l'Allier, pour trouver la Loire à Nevers, qui doit la
mener à Tours, et puis à Fontevrault, où elle attendra le retour du roi, qui est
différé par le plaisir qu'il prend au métier de la guerre. Je ne sais si on aime
cette préférence.
168.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, jeudi au soir 11 juin 1676.
Vous seriez la bien venue, ma fille, de venir me dire qu'à cinq heures du
soir je ne dois pas vous écrire; c'est ma seule joie, c'est ce qui m'empêche de
dormir. Si j'avais envie de faire un doux sommeil, je n'aurais qu'à prendre
des cartes, rien ne m'endort plus sûrement. Si je veux être éveillée, comme
on l'ordonne, je n'ai qu'à penser à vous, à vous écrire, à causer avec vous
des nouvelles de Vichy: voilà le moyen de m'ôter toute sorte
d'assoupissement. J'ai trouvé ce matin à la fontaine un bon capucin; il m'a
humblement saluée; j'ai fait aussi la révérence de mon côté, car j'honore la
livrée qu'il porte. Il a commencé par me parler de la Provence, de vous, de
M. de Roquesante, de m'avoir vue à Aix, de la douleur que vous aviez eue
de ma maladie. Je voudrais que vous eussiez vu ce que m'est devenu ce bon
père, dès le moment qu'il m'a paru si bien instruit; je crois que vous ne
l'avez jamais ni vu ni remarqué; mais c'est assez de vous savoir nommer. Le
médecin que je tiens ici pour causer avec moi ne pouvait se lasser de voir
Page 343
comme naturellement je m'étais attachée à ce père. Je l'ai assuré que s'il
allait en Provence, et qu'il vous fît dire qu'il a toujours été avec moi à Vichy,
il serait pour le moins aussi bien reçu. Il m'a paru qu'il mourait d'envie de
partir pour vous aller dire des nouvelles de ma santé: hors mes mains, elle
est parfaite; et je suis assurée que vous auriez quelque joie de me voir et de
m'embrasser en l'état où je suis, surtout après avoir su dans quel état j'étais
auparavant. Nous verrons si vous continuerez à vous passer de ceux que
vous aimez, ou si vous voudrez bien leur donner la joie de vous voir: c'est
où d'Hacqueville et moi nous vous attendons.
La bonne Péquigny[467] est survenue à la fontaine: c'est une machine
étrange, elle veut faire tout comme moi, afin de se porter comme moi. Les
médecins d'ici lui disent que oui, et le mien se moque d'eux. Elle a pourtant
bien de l'esprit avec ses folies et ses faiblesses; elle a dit cinq ou six choses
très-plaisantes. C'est la seule personne que j'aie vue, qui exerce sans
contrainte la vertu de libéralité: elle a deux mille cinq cents louis[468], qu'elle
a résolu de laisser dans le pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle
nourrit les pauvres: si on lui demande une pistole, elle en donne deux; je
n'avais fait qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a vingt-cinq
mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix mille. Voilà ce
qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle doit être louée
d'avoir la volonté avec le pouvoir; car ces deux choses sont quasi toujours
séparées.
Vendredi à midi.
Je viens de la fontaine, c'est-à-dire à neuf heures, et j'ai rendu mes eaux:
ainsi, ma très-aimable belle, ne soyez point fâchée que je fasse une légère
réponse à votre lettre; au nom de Dieu, fiez-vous à moi, et riez, riez sur ma
parole; je ris aussi quand je puis. Je suis un peu troublée de l'envie d'aller à
Grignan, où je n'irai pas. Vous me faites un plan de cet été et de cet
automne, qui me plaît et qui me convient. Je serais aux noces de M. de la
Garde, j'y tiendrais ma place, j'aiderais à vous venger de Livry; je
chanterais: Le plus sage s'entête et s'engage sans savoir comment. Enfin
Grignan et tous ses habitants me tiennent au cœur. Je vous assure que je fais
un acte généreux et très-généreux de m'éloigner de vous.
allait en Provence, et qu'il vous fît dire qu'il a toujours été avec moi à Vichy,
il serait pour le moins aussi bien reçu. Il m'a paru qu'il mourait d'envie de
partir pour vous aller dire des nouvelles de ma santé: hors mes mains, elle
est parfaite; et je suis assurée que vous auriez quelque joie de me voir et de
m'embrasser en l'état où je suis, surtout après avoir su dans quel état j'étais
auparavant. Nous verrons si vous continuerez à vous passer de ceux que
vous aimez, ou si vous voudrez bien leur donner la joie de vous voir: c'est
où d'Hacqueville et moi nous vous attendons.
La bonne Péquigny[467] est survenue à la fontaine: c'est une machine
étrange, elle veut faire tout comme moi, afin de se porter comme moi. Les
médecins d'ici lui disent que oui, et le mien se moque d'eux. Elle a pourtant
bien de l'esprit avec ses folies et ses faiblesses; elle a dit cinq ou six choses
très-plaisantes. C'est la seule personne que j'aie vue, qui exerce sans
contrainte la vertu de libéralité: elle a deux mille cinq cents louis[468], qu'elle
a résolu de laisser dans le pays; elle donne, elle jette, elle habille, elle
nourrit les pauvres: si on lui demande une pistole, elle en donne deux; je
n'avais fait qu'imaginer ce que je vois en elle. Il est vrai qu'elle a vingt-cinq
mille écus de rente, et qu'à Paris elle n'en dépense pas dix mille. Voilà ce
qui fonde sa magnificence; pour moi, je trouve qu'elle doit être louée
d'avoir la volonté avec le pouvoir; car ces deux choses sont quasi toujours
séparées.
Vendredi à midi.
Je viens de la fontaine, c'est-à-dire à neuf heures, et j'ai rendu mes eaux:
ainsi, ma très-aimable belle, ne soyez point fâchée que je fasse une légère
réponse à votre lettre; au nom de Dieu, fiez-vous à moi, et riez, riez sur ma
parole; je ris aussi quand je puis. Je suis un peu troublée de l'envie d'aller à
Grignan, où je n'irai pas. Vous me faites un plan de cet été et de cet
automne, qui me plaît et qui me convient. Je serais aux noces de M. de la
Garde, j'y tiendrais ma place, j'aiderais à vous venger de Livry; je
chanterais: Le plus sage s'entête et s'engage sans savoir comment. Enfin
Grignan et tous ses habitants me tiennent au cœur. Je vous assure que je fais
un acte généreux et très-généreux de m'éloigner de vous.
Page 344
Que je vous aime de vous souvenir si à propos de nos Essais de morale!
je les estime et les admire. Il est vrai que le moi de M. de la Garde va se
multiplier: tant mieux, tout en est bon. Je le trouve toujours à mon gré,
comme à Paris. Je n'ai point eu de curiosité de questionner sur le sujet de sa
femme[469]. Vous souvient-il de ce que je contais un jour à Corbinelli, qu'un
certain homme épousait une femme? Voilà, me dit-il, un beau détail. Je
m'en suis contentée en cette occasion, persuadée que si j'avais connu son
nom, vous me l'auriez nommée. Vos dames de Montélimart sont assez
bonnes à moufler avec leur carton doré[470]. Je reviens à ma santé, elle est
très-admirable; les eaux et la douche m'ont extrêmement purgée; et au lieu
de m'affaiblir, elles m'ont fortifiée. Je marche tout comme une autre; je
crains de rengraisser, voilà mon inquiétude; car j'aime à être comme je suis.
Mes mains ne se ferment pas, voilà tout; le chaud fera mon affaire. On veut
m'envoyer au Mont-d'Or, je ne veux pas. Je mange présentement de tout,
c'est-à-dire, je le pourrai, quand je ne prendrai plus les eaux. Je me suis
mieux trouvée de Vichy que personne, et bien des gens pourraient dire:
Ce bain si chaud, tant de fois éprouvé,
M'a laissé comme il m'a trouvé.
Pour moi, je mentirais; car il s'en faut si peu que je ne fasse de mes
mains comme les autres, qu'en vérité ce n'est pas la peine de se plaindre.
Passez donc votre été gaiement, ma très-chère; je voudrais bien vous
envoyer pour la noce deux filles et deux garçons qui sont ici, avec le
tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin les Bohémiens
sont fades en comparaison. Je suis sensible à la parfaite bonne grâce: vous
souvient-il quand vous me faisiez rougir les yeux, à force de bien danser? Je
vous assure que cette bourrée dansée, sautée, coulée naturellement, et dans
une justesse surprenante, vous divertirait. Je m'en vais penser à ma lettre
pour M. de la Garde. Je pars demain d'ici; j'irai me purger et me reposer un
peu chez Bayard, et puis à Moulins, et puis m'éloigner toujours de ce que
j'aime passionnément, jusqu'à ce que vous fassiez les pas nécessaires pour
redonner la joie et la santé à mon cœur et à mon corps, qui prennent
beaucoup de part, comme vous savez, à ce qui touche l'un ou l'autre. Parlez-
moi de vos balcons, de votre terrasse, des meubles de ma chambre, et enfin
toujours de vous; ce vous m'est plus cher que mon moi, et cela revient
toujours à la même chose.
je les estime et les admire. Il est vrai que le moi de M. de la Garde va se
multiplier: tant mieux, tout en est bon. Je le trouve toujours à mon gré,
comme à Paris. Je n'ai point eu de curiosité de questionner sur le sujet de sa
femme[469]. Vous souvient-il de ce que je contais un jour à Corbinelli, qu'un
certain homme épousait une femme? Voilà, me dit-il, un beau détail. Je
m'en suis contentée en cette occasion, persuadée que si j'avais connu son
nom, vous me l'auriez nommée. Vos dames de Montélimart sont assez
bonnes à moufler avec leur carton doré[470]. Je reviens à ma santé, elle est
très-admirable; les eaux et la douche m'ont extrêmement purgée; et au lieu
de m'affaiblir, elles m'ont fortifiée. Je marche tout comme une autre; je
crains de rengraisser, voilà mon inquiétude; car j'aime à être comme je suis.
Mes mains ne se ferment pas, voilà tout; le chaud fera mon affaire. On veut
m'envoyer au Mont-d'Or, je ne veux pas. Je mange présentement de tout,
c'est-à-dire, je le pourrai, quand je ne prendrai plus les eaux. Je me suis
mieux trouvée de Vichy que personne, et bien des gens pourraient dire:
Ce bain si chaud, tant de fois éprouvé,
M'a laissé comme il m'a trouvé.
Pour moi, je mentirais; car il s'en faut si peu que je ne fasse de mes
mains comme les autres, qu'en vérité ce n'est pas la peine de se plaindre.
Passez donc votre été gaiement, ma très-chère; je voudrais bien vous
envoyer pour la noce deux filles et deux garçons qui sont ici, avec le
tambour de basque, pour vous faire voir cette bourrée. Enfin les Bohémiens
sont fades en comparaison. Je suis sensible à la parfaite bonne grâce: vous
souvient-il quand vous me faisiez rougir les yeux, à force de bien danser? Je
vous assure que cette bourrée dansée, sautée, coulée naturellement, et dans
une justesse surprenante, vous divertirait. Je m'en vais penser à ma lettre
pour M. de la Garde. Je pars demain d'ici; j'irai me purger et me reposer un
peu chez Bayard, et puis à Moulins, et puis m'éloigner toujours de ce que
j'aime passionnément, jusqu'à ce que vous fassiez les pas nécessaires pour
redonner la joie et la santé à mon cœur et à mon corps, qui prennent
beaucoup de part, comme vous savez, à ce qui touche l'un ou l'autre. Parlez-
moi de vos balcons, de votre terrasse, des meubles de ma chambre, et enfin
toujours de vous; ce vous m'est plus cher que mon moi, et cela revient
toujours à la même chose.
Page 345
169.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Langlar, chez M. l'abbé Bayard, lundi 15
juin 1676.
J'arrivai ici samedi, comme je vous l'avais mandé. Je me purgeai hier
pour m'acquitter du cérémonial de Vichy, comme vous vous acquittiez
l'autre jour des compliments de province à vos dames de carton. Je me porte
fort bien, le chaud achèvera mes mains; je jouis avec plaisir et modération
de la bride qu'on m'a mise sur le cou; je me promène un peu tard; je
reprends mon heure de me coucher; mon sommeil se raccoutume avec le
matin; je ne suis plus une sotte poule mouillée; je conduis pourtant toujours
ma barque avec sagesse; et si je m'égarais, il n'y aurait qu'à me crier,
rhumatisme; c'est un mot qui me ferait bien vite rentrer dans mon devoir.
Plût à Dieu, ma fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, vous
puissiez être ici! vous aimeriez premièrement les solides vertus du maître
du logis; la liberté qu'on y trouve, plus grande qu'à Fresne; et vous
admireriez le courage et la hardiesse qu'il a eus de rendre une affreuse
montagne la plus belle, la plus délicieuse et la plus extraordinaire chose du
monde. Je suis assurée que vous seriez frappée de cette nouveauté. Si cette
montagne était à Versailles, je ne doute point qu'elle n'eût ses parieurs
contre les violences dont l'art opprime la pauvre nature, dans l'effet court et
violent de toutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font danser la
bourrée d'Auvergne aux faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de
vos parfums de Provence; enfin, on y parle de vous, on y boit à votre santé:
ce repos m'a été agréable et nécessaire.
Je serai mercredi à Moulins, où j'aurai une de vos lettres, sans préjudice
de celle que j'attends après dîner. Il y a dans ce voisinage des gens plus
raisonnables et d'un meilleur air que je n'en ai vu en nulle autre province;
aussi ont-ils vu le monde et ne l'ont pas oublié. L'abbé Bayard me paraît
heureux, et parce qu'il l'est, et parce qu'il veut l'être. Pour moi, ma chère
comtesse, je ne puis l'être sans vous; mon âme est toujours agitée de crainte,
d'espérance, et surtout de voir, tous les jours, écouler ma vie loin de vous: je
ne puis m'accoutumer à la tristesse de cette pensée; je vois le temps qui
court et qui vole, et je ne sais où vous reprendre. Je veux sortir de cette
tristesse par un souvenir qui me revient d'un homme qui me parlait en
Bretagne de l'avarice d'un certain prêtre: il me disait fort naturellement:
A Langlar, chez M. l'abbé Bayard, lundi 15
juin 1676.
J'arrivai ici samedi, comme je vous l'avais mandé. Je me purgeai hier
pour m'acquitter du cérémonial de Vichy, comme vous vous acquittiez
l'autre jour des compliments de province à vos dames de carton. Je me porte
fort bien, le chaud achèvera mes mains; je jouis avec plaisir et modération
de la bride qu'on m'a mise sur le cou; je me promène un peu tard; je
reprends mon heure de me coucher; mon sommeil se raccoutume avec le
matin; je ne suis plus une sotte poule mouillée; je conduis pourtant toujours
ma barque avec sagesse; et si je m'égarais, il n'y aurait qu'à me crier,
rhumatisme; c'est un mot qui me ferait bien vite rentrer dans mon devoir.
Plût à Dieu, ma fille, que, par un effet de magie blanche ou noire, vous
puissiez être ici! vous aimeriez premièrement les solides vertus du maître
du logis; la liberté qu'on y trouve, plus grande qu'à Fresne; et vous
admireriez le courage et la hardiesse qu'il a eus de rendre une affreuse
montagne la plus belle, la plus délicieuse et la plus extraordinaire chose du
monde. Je suis assurée que vous seriez frappée de cette nouveauté. Si cette
montagne était à Versailles, je ne doute point qu'elle n'eût ses parieurs
contre les violences dont l'art opprime la pauvre nature, dans l'effet court et
violent de toutes les fontaines. Les hautbois et les musettes font danser la
bourrée d'Auvergne aux faunes d'un bois odoriférant, qui fait souvenir de
vos parfums de Provence; enfin, on y parle de vous, on y boit à votre santé:
ce repos m'a été agréable et nécessaire.
Je serai mercredi à Moulins, où j'aurai une de vos lettres, sans préjudice
de celle que j'attends après dîner. Il y a dans ce voisinage des gens plus
raisonnables et d'un meilleur air que je n'en ai vu en nulle autre province;
aussi ont-ils vu le monde et ne l'ont pas oublié. L'abbé Bayard me paraît
heureux, et parce qu'il l'est, et parce qu'il veut l'être. Pour moi, ma chère
comtesse, je ne puis l'être sans vous; mon âme est toujours agitée de crainte,
d'espérance, et surtout de voir, tous les jours, écouler ma vie loin de vous: je
ne puis m'accoutumer à la tristesse de cette pensée; je vois le temps qui
court et qui vole, et je ne sais où vous reprendre. Je veux sortir de cette
tristesse par un souvenir qui me revient d'un homme qui me parlait en
Bretagne de l'avarice d'un certain prêtre: il me disait fort naturellement:
Page 346
«Enfin, madame, c'est un homme qui mange de la merluche toute sa vie,
pour manger du poisson après sa mort.» Je trouvai cela plaisant, et j'en fais
l'application à toute heure. Les devoirs, les considérations nous font manger
de la merluche toute notre vie, pour manger du poisson après notre mort.
Je n'ai plus les mains enflées, mais je ne les ferme pas; et comme j'ai
toujours espéré que le chaud les remettrait, j'avais fondé mon voyage de
Vichy sur cette lessive dont je vous ai parlé; et sur les sueurs de la douche,
pour m'ôter à jamais la crainte du rhumatisme: voilà ce que je voulais, et ce
que j'ai trouvé. Je me sens bien honorée du goût qu'a M. de Grignan pour
mes lettres: je ne les crois jamais bonnes; mais puisque vous les approuvez,
je ne leur en demande pas davantage. Je vous remercie de l'espérance que
vous me donnez de vous voir cet hiver; je n'ai jamais eu plus d'envie de
vous embrasser. J'aime l'abbé de vous avoir écrit si paternellement; lui, qui
souffre avec peine d'être six semaines sans me voir, ne doit-il pas entrer
dans la douleur que j'ai de passer ma vie sans vous, et dans l'extrême désir
que j'ai de vous avoir?
On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de Vaubrun
est toujours dans son premier désespoir. Je vous écrirai de Moulins. Je ne
fais pas de réponse à la moitié de votre aimable lettre, je n'en ai pas le
temps.
170.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Briare, mercredi 24 juin 1676.
Je m'ennuie, ma très-chère, d'être si longtemps sans vous écrire. Je vous
ai écrit deux fois de Moulins; mais il y a déjà bien loin d'ici à Moulins. Je
commence à dater mes lettres de la distance que vous voulez. Nous
partîmes donc lundi de cette bonne ville: nous avons eu des chaleurs
extrêmes. Je suis bien assurée que vous n'avez pas trouvé d'eau dans votre
petite rivière, puisque notre belle Loire est entièrement à sec en plusieurs
endroits. Je ne comprends pas comme auront fait madame de Montespan et
madame de Tarente; elles auront glissé sur le sable. Nous partons à quatre
heures du matin; nous nous reposons longtemps à la dînée; nous dormons
sur la paille et sur les coussins de notre carrosse, pour éviter les
incommodités de l'été. Je suis d'une paresse digne de la vôtre; par le chaud,
pour manger du poisson après sa mort.» Je trouvai cela plaisant, et j'en fais
l'application à toute heure. Les devoirs, les considérations nous font manger
de la merluche toute notre vie, pour manger du poisson après notre mort.
Je n'ai plus les mains enflées, mais je ne les ferme pas; et comme j'ai
toujours espéré que le chaud les remettrait, j'avais fondé mon voyage de
Vichy sur cette lessive dont je vous ai parlé; et sur les sueurs de la douche,
pour m'ôter à jamais la crainte du rhumatisme: voilà ce que je voulais, et ce
que j'ai trouvé. Je me sens bien honorée du goût qu'a M. de Grignan pour
mes lettres: je ne les crois jamais bonnes; mais puisque vous les approuvez,
je ne leur en demande pas davantage. Je vous remercie de l'espérance que
vous me donnez de vous voir cet hiver; je n'ai jamais eu plus d'envie de
vous embrasser. J'aime l'abbé de vous avoir écrit si paternellement; lui, qui
souffre avec peine d'être six semaines sans me voir, ne doit-il pas entrer
dans la douleur que j'ai de passer ma vie sans vous, et dans l'extrême désir
que j'ai de vous avoir?
On dit que madame de Rochefort est inconsolable. Madame de Vaubrun
est toujours dans son premier désespoir. Je vous écrirai de Moulins. Je ne
fais pas de réponse à la moitié de votre aimable lettre, je n'en ai pas le
temps.
170.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Briare, mercredi 24 juin 1676.
Je m'ennuie, ma très-chère, d'être si longtemps sans vous écrire. Je vous
ai écrit deux fois de Moulins; mais il y a déjà bien loin d'ici à Moulins. Je
commence à dater mes lettres de la distance que vous voulez. Nous
partîmes donc lundi de cette bonne ville: nous avons eu des chaleurs
extrêmes. Je suis bien assurée que vous n'avez pas trouvé d'eau dans votre
petite rivière, puisque notre belle Loire est entièrement à sec en plusieurs
endroits. Je ne comprends pas comme auront fait madame de Montespan et
madame de Tarente; elles auront glissé sur le sable. Nous partons à quatre
heures du matin; nous nous reposons longtemps à la dînée; nous dormons
sur la paille et sur les coussins de notre carrosse, pour éviter les
incommodités de l'été. Je suis d'une paresse digne de la vôtre; par le chaud,
Page 347
je vous tiendrais compagnie à causer sur un lit, tant que terre nous pourrait
porter. J'ai dans la tête la beauté de vos appartements; vous avez été trop
longtemps à me les dépeindre.
Je crois que sur ce lit vous m'expliqueriez ces ridicules qui viennent des
défauts de l'âme, et dont je me doute à peu près. Je suis toujours d'accord de
mettre au premier rang de ce qui est bon ou mauvais, tout ce qui vient de ce
côté-là: le reste me paraît supportable, et quelquefois excusable; les
sentiments du cœur me paraissent seuls dignes de considération; c'est en
leur faveur que l'on pardonne tout: c'est un fonds qui nous console et qui
nous paye de tout; et ce n'est donc que par la crainte que ce fonds ne soit
altéré, qu'on est blessé de la part des choses.
171.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 17 juillet 1676.
Enfin c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air: son pauvre petit corps a été
jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au vent; de
sorte que nous la respirerons, et que, par la communication des petits
esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons
tout étonnés. Elle fut jugée dès hier; ce matin on lui a lu son arrêt, qui était
de faire amende honorable à Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée, son
corps brûlé, les cendres au vent. On l'a présentée à la question; elle a dit
qu'il n'en était pas besoin, et qu'elle dirait tout: en effet, jusqu'à cinq heures
du soir elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensait.
Elle a empoisonné dix fois de suite son père (elle ne pouvait en venir à
bout), ses frères et plusieurs autres; et toujours l'amour et les confidences
mêlés partout. Elle n'a rien dit contre Penautier. On n'a pas laissé, après
cette confession, de lui donner dès le matin la question ordinaire et
extraordinaire; elle n'en a pas dit davantage: elle a demandé à parler à M. le
procureur général; elle a été une heure avec lui: on ne sait point encore le
sujet de cette conversation. A six heures on l'a menée nue en chemise, la
corde au cou, à Notre-Dame, faire l'amende honorable; et puis on l'a remise
dans le même tombereau, où je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille,
avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d'elle, le bourreau
de l'autre côté: en vérité, cela m'a fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution
porter. J'ai dans la tête la beauté de vos appartements; vous avez été trop
longtemps à me les dépeindre.
Je crois que sur ce lit vous m'expliqueriez ces ridicules qui viennent des
défauts de l'âme, et dont je me doute à peu près. Je suis toujours d'accord de
mettre au premier rang de ce qui est bon ou mauvais, tout ce qui vient de ce
côté-là: le reste me paraît supportable, et quelquefois excusable; les
sentiments du cœur me paraissent seuls dignes de considération; c'est en
leur faveur que l'on pardonne tout: c'est un fonds qui nous console et qui
nous paye de tout; et ce n'est donc que par la crainte que ce fonds ne soit
altéré, qu'on est blessé de la part des choses.
171.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 17 juillet 1676.
Enfin c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air: son pauvre petit corps a été
jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au vent; de
sorte que nous la respirerons, et que, par la communication des petits
esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons
tout étonnés. Elle fut jugée dès hier; ce matin on lui a lu son arrêt, qui était
de faire amende honorable à Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée, son
corps brûlé, les cendres au vent. On l'a présentée à la question; elle a dit
qu'il n'en était pas besoin, et qu'elle dirait tout: en effet, jusqu'à cinq heures
du soir elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensait.
Elle a empoisonné dix fois de suite son père (elle ne pouvait en venir à
bout), ses frères et plusieurs autres; et toujours l'amour et les confidences
mêlés partout. Elle n'a rien dit contre Penautier. On n'a pas laissé, après
cette confession, de lui donner dès le matin la question ordinaire et
extraordinaire; elle n'en a pas dit davantage: elle a demandé à parler à M. le
procureur général; elle a été une heure avec lui: on ne sait point encore le
sujet de cette conversation. A six heures on l'a menée nue en chemise, la
corde au cou, à Notre-Dame, faire l'amende honorable; et puis on l'a remise
dans le même tombereau, où je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille,
avec une cornette basse et sa chemise, un docteur auprès d'elle, le bourreau
de l'autre côté: en vérité, cela m'a fait frémir. Ceux qui ont vu l'exécution
Page 348
disent qu'elle est montée sur l'échafaud avec bien du courage. Pour moi,
j'étais sur le pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars; jamais il ne s'est vu
tant de monde, jamais Paris n'a été si ému ni si attentif; et qu'on demande ce
que bien des gens ont vu, ils n'ont vu, comme moi, qu'une cornette; mais
enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J'en saurai demain davantage, et
cela vous reviendra.
172.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 22 juillet 1676.
Encore un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a vécu,
c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le lieu où l'on devait lui donner la
question; et, voyant trois seaux d'eau, elle dit: «C'est assurément pour me
noyer; car, de la taille dont je suis, on ne prétend pas que je boive tout cela.»
Elle écouta son arrêt, dès le matin, sans frayeur et sans faiblesse; et sur la
fin elle fit recommencer, disant que ce tombereau l'avait frappée d'abord, et
qu'elle en avait perdu l'attention pour le reste. Elle dit à son confesseur, par
le chemin, de faire mettre le bourreau devant elle, afin, dit-elle, de ne point
voir ce coquin de Desgrais qui m'a prise. Desgrais était à cheval devant le
tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment; elle dit: «Ah! mon
Dieu! je vous en demande pardon; qu'on me laisse donc cette étrange vue.»
Elle monta seule et nu-pieds sur l'échelle et sur l'échafaud, et fut un quart
d'heure mirodée, rasée, dressée et redressée par le bourreau; ce fut un grand
murmure et une grande cruauté. Le lendemain on cherchait ses os, parce
que le peuple croyait qu'elle était sainte. Elle avait, disait-elle, deux
confesseurs; l'un soutenait qu'il fallait tout avouer, et l'autre non; elle riait de
cette diversité, disant: «Je puis faire en conscience ce qu'il me plaira.» Il lui
a plu de ne rien dire du tout. Penautier sortira un peu plus blanc que de la
neige; le public n'est point content, on dit que tout cela est trouble. Admirez
le malheur; cette créature a refusé d'apprendre ce qu'on voulait, et a dit ce
qu'on ne demandait pas: par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait
envoyé Glaser, leur apothicaire empoisonneur, en Italie, pour avoir d'une
herbe qui fait du poison: elle a entendu dire cette belle chose à Sainte-
Croix. Voyez quel excès d'accablement, et quel prétexte pour achever ce
pauvre infortuné. Tout cela est bien suspect. On ajoute encore bien des
choses; mais en voilà assez pour aujourd'hui.
j'étais sur le pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars; jamais il ne s'est vu
tant de monde, jamais Paris n'a été si ému ni si attentif; et qu'on demande ce
que bien des gens ont vu, ils n'ont vu, comme moi, qu'une cornette; mais
enfin ce jour était consacré à cette tragédie. J'en saurai demain davantage, et
cela vous reviendra.
172.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 22 juillet 1676.
Encore un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a vécu,
c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le lieu où l'on devait lui donner la
question; et, voyant trois seaux d'eau, elle dit: «C'est assurément pour me
noyer; car, de la taille dont je suis, on ne prétend pas que je boive tout cela.»
Elle écouta son arrêt, dès le matin, sans frayeur et sans faiblesse; et sur la
fin elle fit recommencer, disant que ce tombereau l'avait frappée d'abord, et
qu'elle en avait perdu l'attention pour le reste. Elle dit à son confesseur, par
le chemin, de faire mettre le bourreau devant elle, afin, dit-elle, de ne point
voir ce coquin de Desgrais qui m'a prise. Desgrais était à cheval devant le
tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment; elle dit: «Ah! mon
Dieu! je vous en demande pardon; qu'on me laisse donc cette étrange vue.»
Elle monta seule et nu-pieds sur l'échelle et sur l'échafaud, et fut un quart
d'heure mirodée, rasée, dressée et redressée par le bourreau; ce fut un grand
murmure et une grande cruauté. Le lendemain on cherchait ses os, parce
que le peuple croyait qu'elle était sainte. Elle avait, disait-elle, deux
confesseurs; l'un soutenait qu'il fallait tout avouer, et l'autre non; elle riait de
cette diversité, disant: «Je puis faire en conscience ce qu'il me plaira.» Il lui
a plu de ne rien dire du tout. Penautier sortira un peu plus blanc que de la
neige; le public n'est point content, on dit que tout cela est trouble. Admirez
le malheur; cette créature a refusé d'apprendre ce qu'on voulait, et a dit ce
qu'on ne demandait pas: par exemple, elle a dit que M. Fouquet avait
envoyé Glaser, leur apothicaire empoisonneur, en Italie, pour avoir d'une
herbe qui fait du poison: elle a entendu dire cette belle chose à Sainte-
Croix. Voyez quel excès d'accablement, et quel prétexte pour achever ce
pauvre infortuné. Tout cela est bien suspect. On ajoute encore bien des
choses; mais en voilà assez pour aujourd'hui.
Page 349
173.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 29 juillet 1676.
Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout
le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela va.
Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il n'est plus
besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à table; car à
trois heures le roi, la reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il
y a de princes et de princesses, madame de Montespan, toute sa suite, tous
les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s'appelle la cour de France, se
trouve dans ce bel appartement du roi que vous connaissez. Tout est meublé
divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud;
on passe d'un lieu à l'autre sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi
donne la forme, et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan, qui
tient la carte; Monsieur, la reine et madame de Soubise; Dangeau et
compagnie; Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis, il
n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j'admirais combien
nous sommes sots au jeu auprès de lui[471]. Il ne songe qu'à son affaire, et
gagne où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est point
distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les deux cent
mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur
le livre de sa recette. Il dit que je prenais part à son jeu, de sorte que je fus
assise très-agréablement et très-commodément. Je saluai le roi, ainsi que
vous me l'avez appris; il me rendit mon salut, comme si j'avais été jeune et
belle. La reine me parla aussi longtemps de ma maladie que si c'eût été une
couche. Elle me dit encore quelques mots de vous. M. le Duc me fit mille
de ces caresses à quoi il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua
sous le nom du chevalier de Grignan, enfin tutti quanti. Vous savez ce que
c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin.
Madame de Montespan me parla de Bourbon, elle me pria de lui conter
Vichy; et comment je m'en étais trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu
de guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat,
comme disait la maréchale de la Meilleraie; mais, sérieusement, c'est une
chose surprenante que sa beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse
qu'elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres, en soient moins
bien. Elle était tout habillée de point de France; coiffée de mille boucles; les
deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur sa
A Paris, mercredi 29 juillet 1676.
Voici un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout
le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela va.
Vous connaissez la toilette de la reine, la messe, le dîner; mais il n'est plus
besoin de se faire étouffer pendant que Leurs Majestés sont à table; car à
trois heures le roi, la reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle, tout ce qu'il
y a de princes et de princesses, madame de Montespan, toute sa suite, tous
les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s'appelle la cour de France, se
trouve dans ce bel appartement du roi que vous connaissez. Tout est meublé
divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud;
on passe d'un lieu à l'autre sans faire la presse nulle part. Un jeu de reversi
donne la forme, et fixe tout. Le roi est auprès de madame de Montespan, qui
tient la carte; Monsieur, la reine et madame de Soubise; Dangeau et
compagnie; Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis, il
n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau, et j'admirais combien
nous sommes sots au jeu auprès de lui[471]. Il ne songe qu'à son affaire, et
gagne où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est point
distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les deux cent
mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur
le livre de sa recette. Il dit que je prenais part à son jeu, de sorte que je fus
assise très-agréablement et très-commodément. Je saluai le roi, ainsi que
vous me l'avez appris; il me rendit mon salut, comme si j'avais été jeune et
belle. La reine me parla aussi longtemps de ma maladie que si c'eût été une
couche. Elle me dit encore quelques mots de vous. M. le Duc me fit mille
de ces caresses à quoi il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua
sous le nom du chevalier de Grignan, enfin tutti quanti. Vous savez ce que
c'est que de recevoir un mot de tout ce que l'on trouve en son chemin.
Madame de Montespan me parla de Bourbon, elle me pria de lui conter
Vichy; et comment je m'en étais trouvée; elle me dit que Bourbon, au lieu
de guérir un genou, lui a fait mal aux deux. Je lui trouvai le dos bien plat,
comme disait la maréchale de la Meilleraie; mais, sérieusement, c'est une
chose surprenante que sa beauté; sa taille n'est pas de la moitié si grosse
qu'elle était, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres, en soient moins
bien. Elle était tout habillée de point de France; coiffée de mille boucles; les
deux des tempes lui tombent fort bas sur les joues; des rubans noirs sur sa
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tête, des perles de la maréchale de l'Hôpital, embellies de boucles et de
pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons,
point de coiffe: en un mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les
ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la France
de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez; et vous ne sauriez croire
la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette
agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure
depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un
moment pour lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique
qu'il écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont
accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on n'a
point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons ni de
marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis, les
grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est
cent; et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui
qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend pas la
poule, on en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On
parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. Combien avez-vous de
cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai quatre: il n'en a donc que
trois, que quatre; et Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu, il
tire ses conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin j'étais fort aise de voir
cet excès d'habileté: vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car
il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures en calèche, le
roi, madame de Montespan, Monsieur, madame de Thianges et la bonne
d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme en paradis, ou dans la
gloire de Niquée[472]. Vous savez comme ces calèches sont faites; on ne se
regarde point, on est tourné du même côté. La reine était dans une autre
avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé, selon sa fantaisie. On
va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on revient à
dix heures, on trouve la comédie; minuit sonne, on fait media noche; voilà
comme se passa le samedi.
De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me
demanda de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la
réponse, combien j'en épargnai, combien on s'en souciait peu, combien je
m'en souciais encore moins, vous reconnaîtriez au naturel l'iniqua corte.
Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort que cela
pendeloques de diamants de la dernière beauté, trois ou quatre poinçons,
point de coiffe: en un mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les
ambassadeurs. Elle a su qu'on se plaignait qu'elle empêchait toute la France
de voir le roi; elle l'a redonné, comme vous voyez; et vous ne sauriez croire
la joie que tout le monde en a, ni de quelle beauté cela rend la cour. Cette
agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure
depuis trois heures jusqu'à six. S'il vient des courriers, le roi se retire un
moment pour lire ses lettres, et puis revient. Il y a toujours quelque musique
qu'il écoute, et qui fait un très-bon effet. Il cause avec les dames qui ont
accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin on quitte le jeu à six heures; on n'a
point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons ni de
marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis, les
grosses de mille, de douze cents. On en met d'abord vingt-cinq chacun, c'est
cent; et puis celui qui fait en met dix. On donne chacun quatre louis à celui
qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer, et qu'on ne prend pas la
poule, on en met seize à la poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On
parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. Combien avez-vous de
cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai quatre: il n'en a donc que
trois, que quatre; et Dangeau est ravi de tout ce caquet: il découvre le jeu, il
tire ses conséquences, il voit à qui il a affaire; enfin j'étais fort aise de voir
cet excès d'habileté: vraiment c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car
il sait toutes les autres couleurs. On monte donc à six heures en calèche, le
roi, madame de Montespan, Monsieur, madame de Thianges et la bonne
d'Heudicourt sur le strapontin, c'est-à-dire comme en paradis, ou dans la
gloire de Niquée[472]. Vous savez comme ces calèches sont faites; on ne se
regarde point, on est tourné du même côté. La reine était dans une autre
avec les princesses, et ensuite tout le monde attroupé, selon sa fantaisie. On
va sur le canal dans des gondoles, on y trouve de la musique, on revient à
dix heures, on trouve la comédie; minuit sonne, on fait media noche; voilà
comme se passa le samedi.
De vous dire combien de fois on me parla de vous, combien on me
demanda de vos nouvelles, combien on me fit de questions sans attendre la
réponse, combien j'en épargnai, combien on s'en souciait peu, combien je
m'en souciais encore moins, vous reconnaîtriez au naturel l'iniqua corte.
Cependant elle ne fut jamais si agréable, et l'on souhaite fort que cela
Page 351
continue. Madame de Nevers est fort jolie, fort modeste, fort naïve; sa
beauté fait souvenir de vous; M. de Nevers est toujours le même, sa femme
l'aime de passion. Mademoiselle de Thianges est plus régulièrement belle
que sa sœur, et beaucoup moins charmante. M. du Maine est incomparable;
son esprit étonne, et les choses qu'il dit ne se peuvent imaginer. Madame de
Maintenon, madame de Thianges, Guelfes et Gibelins[473], songez que tout
est rassemblé. Madame me fit mille honnêtetés, à cause de la bonne
princesse de Tarente. Madame de Monaco était à Paris.
M. le Prince fut voir l'autre jour madame de la Fayette; ce prince, all'
cui spada ogni vittoria è certa[474]. Le moyen de n'être pas flatté d'une telle
estime, et d'autant plus qu'il ne la jette pas à la tête des dames? Il parle de la
guerre, il attend des nouvelles comme les autres. On tremble un peu de
celles d'Allemagne. On dit pourtant que le Rhin est tellement enflé des
neiges qui fondent des montagnes, que les ennemis sont plus embarrassés
que nous. Rambures[475] a été tué par un de ses soldats, qui déchargeait très-
innocemment son mousquet. Le siége d'Aire continue; nous y avons perdu
quelques lieutenants aux gardes et quelques soldats. L'armée de Schomberg
est en pleine sûreté. Madame de Schomberg s'est remise à m'aimer; le baron
en profite par les caresses excessives de son général. Le petit glorieux n'a
pas plus d'affaires que les autres; il pourra s'ennuyer; mais s'il a besoin
d'une contusion, il faudra qu'il se la fasse lui-même: Dieu les conserve dans
cette oisiveté! Voilà, ma très-chère, d'épouvantables détails: ou ils vous
ennuieront beaucoup, ou ils vous amuseront; ils ne peuvent point être
indifférents. Je souhaite que vous soyez dans cette humeur où vous me dites
quelquefois: «Mais vous ne voulez pas me parler; mais j'admire ma mère,
qui aimerait mieux mourir que de me dire un seul mot.» Oh! si vous n'êtes
pas contente, ce n'est pas ma faute; non plus que la vôtre, si je ne l'ai pas été
de la mort de Ruyter. Il y a des endroits dans vos lettres qui sont divins.
Vous me parlez très-bien du mariage[476], il n'y a rien de mieux; le jugement
domine, mais c'est un peu tard. Conservez-moi dans les bonnes grâces de
M. de la Garde, et toujours des amitiés pour moi à M. de Grignan. La
justesse de nos pensées sur votre départ renouvelle notre amitié.
Vous trouvez que ma plume est toujours taillée pour dire des merveilles
du grand-maître[477], je ne le nie pas absolument: il est vrai que je croyais
m'être moquée de lui, en vous disant l'envie qu'il a de parvenir, et comme il
beauté fait souvenir de vous; M. de Nevers est toujours le même, sa femme
l'aime de passion. Mademoiselle de Thianges est plus régulièrement belle
que sa sœur, et beaucoup moins charmante. M. du Maine est incomparable;
son esprit étonne, et les choses qu'il dit ne se peuvent imaginer. Madame de
Maintenon, madame de Thianges, Guelfes et Gibelins[473], songez que tout
est rassemblé. Madame me fit mille honnêtetés, à cause de la bonne
princesse de Tarente. Madame de Monaco était à Paris.
M. le Prince fut voir l'autre jour madame de la Fayette; ce prince, all'
cui spada ogni vittoria è certa[474]. Le moyen de n'être pas flatté d'une telle
estime, et d'autant plus qu'il ne la jette pas à la tête des dames? Il parle de la
guerre, il attend des nouvelles comme les autres. On tremble un peu de
celles d'Allemagne. On dit pourtant que le Rhin est tellement enflé des
neiges qui fondent des montagnes, que les ennemis sont plus embarrassés
que nous. Rambures[475] a été tué par un de ses soldats, qui déchargeait très-
innocemment son mousquet. Le siége d'Aire continue; nous y avons perdu
quelques lieutenants aux gardes et quelques soldats. L'armée de Schomberg
est en pleine sûreté. Madame de Schomberg s'est remise à m'aimer; le baron
en profite par les caresses excessives de son général. Le petit glorieux n'a
pas plus d'affaires que les autres; il pourra s'ennuyer; mais s'il a besoin
d'une contusion, il faudra qu'il se la fasse lui-même: Dieu les conserve dans
cette oisiveté! Voilà, ma très-chère, d'épouvantables détails: ou ils vous
ennuieront beaucoup, ou ils vous amuseront; ils ne peuvent point être
indifférents. Je souhaite que vous soyez dans cette humeur où vous me dites
quelquefois: «Mais vous ne voulez pas me parler; mais j'admire ma mère,
qui aimerait mieux mourir que de me dire un seul mot.» Oh! si vous n'êtes
pas contente, ce n'est pas ma faute; non plus que la vôtre, si je ne l'ai pas été
de la mort de Ruyter. Il y a des endroits dans vos lettres qui sont divins.
Vous me parlez très-bien du mariage[476], il n'y a rien de mieux; le jugement
domine, mais c'est un peu tard. Conservez-moi dans les bonnes grâces de
M. de la Garde, et toujours des amitiés pour moi à M. de Grignan. La
justesse de nos pensées sur votre départ renouvelle notre amitié.
Vous trouvez que ma plume est toujours taillée pour dire des merveilles
du grand-maître[477], je ne le nie pas absolument: il est vrai que je croyais
m'être moquée de lui, en vous disant l'envie qu'il a de parvenir, et comme il
Page 352
veut être maréchal de France à la rigueur, comme du temps passé; mais
c'est que vous m'en voulez sur ce sujet: le monde est bien injuste.
Il l'a bien été aussi pour la Brinvilliers; jamais tant de crimes n'ont été
traités si doucement: elle n'a pas eu la question, on avait si peur qu'elle ne
parlât, qu'on lui faisait entrevoir une grâce, et si bien entrevoir, qu'elle ne
croyait point mourir; elle dit en montant sur l'échafaud: C'est donc tout de
bon? Enfin elle est au vent, et son confesseur dit que c'est une sainte. M. le
premier président (de Lamoignon) avait choisi ce docteur[478] comme une
merveille; il fut trompé par les intéressés, c'était celui qu'on voulait qu'il
prît. N'avez-vous point vu ces gens qui font des tours de cartes? ils les
mêlent fort longtemps, et vous disent d'en prendre une telle qu'il vous
plaira, et qu'ils ne s'en soucient pas; vous la prenez, vous croyez l'avoir
prise, et c'est justement celle qu'ils veulent: à l'application, elle est juste. Le
maréchal de Villeroi disait l'autre jour: Penautier sera ruiné de cette affaire-
ci; le maréchal de Gramont répondit: Il faudra qu'il supprime sa table[479]:
voilà bien des épigrammes. Je suppose que vous savez qu'on croit qu'il y a
cent mille écus répandus pour faciliter toutes choses: l'innocence ne fait
guère de telles profusions. On ne peut écrire tout ce qu'on sait; ce sera pour
une soirée. Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette horrible
femme. Je crois que vous avez contentement; car il n'est pas possible qu'elle
soit en paradis; sa vilaine âme doit être séparée des autres. Assassiner est le
plus sûr; nous sommes de votre avis; c'est une bagatelle en comparaison
d'être huit mois à tuer son père, et à recevoir toutes ses caresses et toutes ses
douceurs, à quoi elle ne répondait qu'en doublant toujours la dose.
Contez à M. l'archevêque (d'Arles) ce que m'a fait dire M. le premier
président pour ma santé. J'ai fait voir mes mains et quasi mes genoux à
Langeron, afin qu'il vous en rende compte. J'ai d'une manière de pommade
qui me guérira, à ce qu'on m'assure; je n'aurai point la cruauté de me
plonger dans le sang d'un bœuf, que la canicule ne soit passée. C'est vous,
ma fille, qui me guérirez de tous mes maux. Si M. de Grignan pouvait
comprendre le plaisir qu'il me fait d'approuver votre voyage, il serait
consolé par avance de six semaines qu'il sera sans vous.
Madame de la Fayette n'est point mal avec madame de Schomberg.
Cette dernière me fait des merveilles, et son mari à mon fils. Madame de
Villars songe tout de bon à s'en aller en Savoie; elle vous trouvera en
c'est que vous m'en voulez sur ce sujet: le monde est bien injuste.
Il l'a bien été aussi pour la Brinvilliers; jamais tant de crimes n'ont été
traités si doucement: elle n'a pas eu la question, on avait si peur qu'elle ne
parlât, qu'on lui faisait entrevoir une grâce, et si bien entrevoir, qu'elle ne
croyait point mourir; elle dit en montant sur l'échafaud: C'est donc tout de
bon? Enfin elle est au vent, et son confesseur dit que c'est une sainte. M. le
premier président (de Lamoignon) avait choisi ce docteur[478] comme une
merveille; il fut trompé par les intéressés, c'était celui qu'on voulait qu'il
prît. N'avez-vous point vu ces gens qui font des tours de cartes? ils les
mêlent fort longtemps, et vous disent d'en prendre une telle qu'il vous
plaira, et qu'ils ne s'en soucient pas; vous la prenez, vous croyez l'avoir
prise, et c'est justement celle qu'ils veulent: à l'application, elle est juste. Le
maréchal de Villeroi disait l'autre jour: Penautier sera ruiné de cette affaire-
ci; le maréchal de Gramont répondit: Il faudra qu'il supprime sa table[479]:
voilà bien des épigrammes. Je suppose que vous savez qu'on croit qu'il y a
cent mille écus répandus pour faciliter toutes choses: l'innocence ne fait
guère de telles profusions. On ne peut écrire tout ce qu'on sait; ce sera pour
une soirée. Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette horrible
femme. Je crois que vous avez contentement; car il n'est pas possible qu'elle
soit en paradis; sa vilaine âme doit être séparée des autres. Assassiner est le
plus sûr; nous sommes de votre avis; c'est une bagatelle en comparaison
d'être huit mois à tuer son père, et à recevoir toutes ses caresses et toutes ses
douceurs, à quoi elle ne répondait qu'en doublant toujours la dose.
Contez à M. l'archevêque (d'Arles) ce que m'a fait dire M. le premier
président pour ma santé. J'ai fait voir mes mains et quasi mes genoux à
Langeron, afin qu'il vous en rende compte. J'ai d'une manière de pommade
qui me guérira, à ce qu'on m'assure; je n'aurai point la cruauté de me
plonger dans le sang d'un bœuf, que la canicule ne soit passée. C'est vous,
ma fille, qui me guérirez de tous mes maux. Si M. de Grignan pouvait
comprendre le plaisir qu'il me fait d'approuver votre voyage, il serait
consolé par avance de six semaines qu'il sera sans vous.
Madame de la Fayette n'est point mal avec madame de Schomberg.
Cette dernière me fait des merveilles, et son mari à mon fils. Madame de
Villars songe tout de bon à s'en aller en Savoie; elle vous trouvera en
Page 353
chemin. Corbinelli vous adore, il n'en faut rien rabattre; il a toujours des
soins de moi admirables. Le Bien bon vous prie de ne pas douter de la joie
qu'il aura de vous voir; il est persuadé que ce remède m'est nécessaire, et
vous savez l'amitié qu'il a pour moi. Livry me revient souvent dans la tête,
et je dis que je commence à étouffer, afin qu'on approuve mon voyage.
Adieu, ma très-aimable et très-aimée; vous me priez de vous aimer; ah!
vraiment je le veux bien: il ne sera pas dit que je vous refuse quelque chose.
174.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 5 août 1676.
Je veux commencer aujourd'hui par ma santé; je me porte très-bien, ma
chère enfant. J'ai vu le bon homme de Lorme à son retour de Maisons; il
m'a grondée de n'avoir pas été à Bourbon: mais c'est une radoterie; car il
avoue que, pour boire, Vichy est aussi bon: mais c'est pour suer, dit-il, et j'ai
sué jusqu'à l'excès: ainsi je n'ai pas changé d'avis sur le choix que j'ai fait.
Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux, qui s'est
trouvé le premier partout; mais il dénigre fort les assiégés, qui ont laissé
prendre en une nuit le chemin couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein
d'eau, et prendre les dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et
qui enfin se sont rendus le dernier jour du mois, sans que personne ait
combattu. Ils ont été tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du
dos qui servent à se tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour
s'enfuir, n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire; et voilà
ce qui fait que nous prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout
l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées, comme
il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passait, il y avait une
illumination à Versailles, qui annonçait la victoire: ce fut samedi, quoiqu'on
eût dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras; sûrement le bonheur
du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur de le servir, remplira
toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté présentement du
côté de la guerre.
Quand vous lirez l'Histoire des vizirs, je vous conseille de ne pas
demeurer à ces têtes coupées sur la table; ne quittez point le livre à cet
endroit, allez jusqu'au fils; et si vous trouvez un plus honnête homme parmi
soins de moi admirables. Le Bien bon vous prie de ne pas douter de la joie
qu'il aura de vous voir; il est persuadé que ce remède m'est nécessaire, et
vous savez l'amitié qu'il a pour moi. Livry me revient souvent dans la tête,
et je dis que je commence à étouffer, afin qu'on approuve mon voyage.
Adieu, ma très-aimable et très-aimée; vous me priez de vous aimer; ah!
vraiment je le veux bien: il ne sera pas dit que je vous refuse quelque chose.
174.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 5 août 1676.
Je veux commencer aujourd'hui par ma santé; je me porte très-bien, ma
chère enfant. J'ai vu le bon homme de Lorme à son retour de Maisons; il
m'a grondée de n'avoir pas été à Bourbon: mais c'est une radoterie; car il
avoue que, pour boire, Vichy est aussi bon: mais c'est pour suer, dit-il, et j'ai
sué jusqu'à l'excès: ainsi je n'ai pas changé d'avis sur le choix que j'ai fait.
Aire est pris. Mon fils me mande mille biens du comte de Vaux, qui s'est
trouvé le premier partout; mais il dénigre fort les assiégés, qui ont laissé
prendre en une nuit le chemin couvert, la contrescarpe, passer le fossé plein
d'eau, et prendre les dehors du plus bel ouvrage à corne qu'on puisse voir, et
qui enfin se sont rendus le dernier jour du mois, sans que personne ait
combattu. Ils ont été tellement épouvantés de notre canon, que les nerfs du
dos qui servent à se tourner, et ceux qui font remuer les jambes pour
s'enfuir, n'ont pu être arrêtés par la volonté d'acquérir de la gloire; et voilà
ce qui fait que nous prenons des villes. C'est M. de Louvois qui en a tout
l'honneur; il a un plein pouvoir, et fait avancer et reculer les armées, comme
il le trouve à propos. Pendant que tout cela se passait, il y avait une
illumination à Versailles, qui annonçait la victoire: ce fut samedi, quoiqu'on
eût dit le contraire. On peut faire les fêtes et les opéras; sûrement le bonheur
du roi, joint à la capacité de ceux qui ont l'honneur de le servir, remplira
toujours ce qu'ils auront promis. J'ai l'esprit fort en liberté présentement du
côté de la guerre.
Quand vous lirez l'Histoire des vizirs, je vous conseille de ne pas
demeurer à ces têtes coupées sur la table; ne quittez point le livre à cet
endroit, allez jusqu'au fils; et si vous trouvez un plus honnête homme parmi
Page 354
ceux qui sont baptisés, vous vous en prendrez à moi: pour l'épître
dédicatoire, j'avoue qu'elle devrait être à la femme.
Voici une petite histoire que vous pouvez croire, comme si vous l'aviez
entendue. Le roi disait un de ces matins: «En vérité, je crois que nous ne
pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je n'en serai pas moins roi de
France.» M. de Montausier,
Qui pour le pape ne dirait
Une chose qu'il ne croirait,
lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de France,
quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, et plusieurs
autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien passés.» Chacun se mit
à serrer les lèvres; et le Roi dit de très bonne grâce: «Je vous entends bien,
M. de Montausier; c'est-à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal:
mais je trouve très-bon ce que vous dites; car je sais quel cœur vous avez
pour moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que tous les deux firent
parfaitement bien leur personnage.
175.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, vendredi 28 août 1676.
J'en demande pardon à ma chère patrie, mais je voudrais bien que M. de
Schomberg ne trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa
manière tout opposée à M. de Luxembourg me font craindre aussi un
procédé tout différent. Je viens d'écrire un billet à madame de
Schomberg[480], pour en apprendre des nouvelles. C'est un mérite que j'ai
apprivoisé il y a longtemps; mais je m'en trouve encore mieux depuis
qu'elle est notre générale. Elle aime Corbinelli de passion: jamais son bon
esprit ne s'était tourné du côté d'aucune sorte de science; de sorte que cette
nouveauté qu'elle trouve dans son commerce lui donne aussi un plaisir tout
extraordinaire dans sa conversation. On dit que madame de Coulanges
viendra demain ici avec lui; et j'en aurai bien de la joie, puisque c'est à leur
goût que je devrai leur visite. J'ai écrit à d'Hacqueville pour ce que je
voulais savoir de M. de Pomponne, et encore pour une vingtième
dédicatoire, j'avoue qu'elle devrait être à la femme.
Voici une petite histoire que vous pouvez croire, comme si vous l'aviez
entendue. Le roi disait un de ces matins: «En vérité, je crois que nous ne
pourrons pas secourir Philisbourg; mais enfin je n'en serai pas moins roi de
France.» M. de Montausier,
Qui pour le pape ne dirait
Une chose qu'il ne croirait,
lui dit: «Il est vrai, sire, que vous seriez encore fort bien roi de France,
quand on vous aurait repris Metz, Toul et Verdun, et la Comté, et plusieurs
autres provinces dont vos prédécesseurs se sont bien passés.» Chacun se mit
à serrer les lèvres; et le Roi dit de très bonne grâce: «Je vous entends bien,
M. de Montausier; c'est-à-dire que vous croyez que mes affaires vont mal:
mais je trouve très-bon ce que vous dites; car je sais quel cœur vous avez
pour moi.» Cela est très-vrai, et je trouve que tous les deux firent
parfaitement bien leur personnage.
175.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, vendredi 28 août 1676.
J'en demande pardon à ma chère patrie, mais je voudrais bien que M. de
Schomberg ne trouvât point d'occasion de se battre: sa froideur et sa
manière tout opposée à M. de Luxembourg me font craindre aussi un
procédé tout différent. Je viens d'écrire un billet à madame de
Schomberg[480], pour en apprendre des nouvelles. C'est un mérite que j'ai
apprivoisé il y a longtemps; mais je m'en trouve encore mieux depuis
qu'elle est notre générale. Elle aime Corbinelli de passion: jamais son bon
esprit ne s'était tourné du côté d'aucune sorte de science; de sorte que cette
nouveauté qu'elle trouve dans son commerce lui donne aussi un plaisir tout
extraordinaire dans sa conversation. On dit que madame de Coulanges
viendra demain ici avec lui; et j'en aurai bien de la joie, puisque c'est à leur
goût que je devrai leur visite. J'ai écrit à d'Hacqueville pour ce que je
voulais savoir de M. de Pomponne, et encore pour une vingtième
Page 355
sollicitation à ce petit bredouilleur de Parère. Je suis assurée qu'il vous
écrira toutes les mêmes réponses qu'il me doit faire, et vous dira aussi
comme, malgré le bruit qui courait, M. de Mende a accepté Alby.
Au reste, je lis les figures de la sainte-Écriture[481], qui prennent l'affaire
dès Adam. J'ai commencé par cette création du monde que vous aimez tant;
cela conduit jusqu'après la mort de Notre-Seigneur: c'est une belle suite, on
y voit tout, quoiqu'en abrégé; le style en est fort beau, et vient de bon lieu: il
y a des réflexions des Pères fort bien mêlées; cette lecture est fort
attachante. Pour moi, je passe bien plus loin que les jésuites; et voyant les
reproches d'ingratitude, les punitions horribles dont Dieu afflige son peuple,
je suis persuadée que nous avons notre liberté tout entière; que par
conséquent nous sommes très-coupables, et méritons fort bien le feu et
l'eau, dont Dieu se sert quand il lui plaît. Les jésuites n'en disent pas encore
assez, et les autres donnent sujet de murmurer contre la justice de Dieu,
quand ils affaiblissent tant notre liberté. Voilà le profit que je fais de mes
lectures. Je crois que mon confesseur m'ordonnera la philosophie de
Descartes.
Je crois que madame de Rochebonne est avec vous, et je m'en vais
l'embrasser. Est-elle bien aise dans sa maison paternelle? Tout le chapitre[482]
lui rend-il bien ses devoirs? A-t-elle bien de la joie de voir ses neveux? Et
Pauline[483]: est-il vrai qu'on l'appelle mademoiselle de Mazargues[484]? Je
serais fâchée de manquer au respect que je lui dois. Et le petit de huit mois
veut-il vivre cent ans? Je suis si souvent à Grignan, qu'il me semble que
vous me devriez voir parmi vous tous. Ce serait une belle chose de se
trouver tout d'un coup aux lieux qui sont présents à la pensée. Voilà mon
joli médecin (Amonio) qui me trouve en fort bonne santé, tout glorieux de
ce que je lui ai obéi deux ou trois jours. Il fait un temps frais, qui pourrait
bien nous déterminer à prendre de la poudre de mon bon homme: je vous le
manderai mercredi. J'espère que ceux qui sont à Paris vous auront mandé
des nouvelles; je n'en sais aucune, comme vous voyez; ma lettre sent la
solitude de cette forêt; mais dans cette solitude vous êtes parfaitement
aimée.
176.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
écrira toutes les mêmes réponses qu'il me doit faire, et vous dira aussi
comme, malgré le bruit qui courait, M. de Mende a accepté Alby.
Au reste, je lis les figures de la sainte-Écriture[481], qui prennent l'affaire
dès Adam. J'ai commencé par cette création du monde que vous aimez tant;
cela conduit jusqu'après la mort de Notre-Seigneur: c'est une belle suite, on
y voit tout, quoiqu'en abrégé; le style en est fort beau, et vient de bon lieu: il
y a des réflexions des Pères fort bien mêlées; cette lecture est fort
attachante. Pour moi, je passe bien plus loin que les jésuites; et voyant les
reproches d'ingratitude, les punitions horribles dont Dieu afflige son peuple,
je suis persuadée que nous avons notre liberté tout entière; que par
conséquent nous sommes très-coupables, et méritons fort bien le feu et
l'eau, dont Dieu se sert quand il lui plaît. Les jésuites n'en disent pas encore
assez, et les autres donnent sujet de murmurer contre la justice de Dieu,
quand ils affaiblissent tant notre liberté. Voilà le profit que je fais de mes
lectures. Je crois que mon confesseur m'ordonnera la philosophie de
Descartes.
Je crois que madame de Rochebonne est avec vous, et je m'en vais
l'embrasser. Est-elle bien aise dans sa maison paternelle? Tout le chapitre[482]
lui rend-il bien ses devoirs? A-t-elle bien de la joie de voir ses neveux? Et
Pauline[483]: est-il vrai qu'on l'appelle mademoiselle de Mazargues[484]? Je
serais fâchée de manquer au respect que je lui dois. Et le petit de huit mois
veut-il vivre cent ans? Je suis si souvent à Grignan, qu'il me semble que
vous me devriez voir parmi vous tous. Ce serait une belle chose de se
trouver tout d'un coup aux lieux qui sont présents à la pensée. Voilà mon
joli médecin (Amonio) qui me trouve en fort bonne santé, tout glorieux de
ce que je lui ai obéi deux ou trois jours. Il fait un temps frais, qui pourrait
bien nous déterminer à prendre de la poudre de mon bon homme: je vous le
manderai mercredi. J'espère que ceux qui sont à Paris vous auront mandé
des nouvelles; je n'en sais aucune, comme vous voyez; ma lettre sent la
solitude de cette forêt; mais dans cette solitude vous êtes parfaitement
aimée.
176.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 356
A Livry, vendredi 18 septembre 1676.
La pauvre madame de Coulanges a une grosse fièvre avec des
redoublements; le frisson lui prit à Versailles, c'est demain le quatrième
jour; elle a été saignée, et si cela dure, elle est d'une considération et dans
un lieu qui ne permettent pas qu'on lui laisse une goutte de sang. Sa petite
poitrine est fort offensée de cette fièvre, et moi encore plus; je ne puis
songer à tout ce qu'elle m'a mandé sur la douleur qu'elle a de ne point
revenir ici, sans en être fort touchée. Je m'en vais demain la voir, car il faut
que je sois ici dimanche pour commencer ma vendange. Vous allez être bien
contente, ma fille, par le temps que je vais donner à l'espérance de guérir
mes mains. Corbinelli m'a renvoyé la lettre que vous lui écrivez; vraiment,
c'est la plus agréable chose qu'on puisse voir: je la veux montrer à mon père
le Bossu[485], c'est mon Malebranche[486]; il sera ravi de voir votre esprit dans
cette lettre; il vous répondra s'il le peut; car quand il ne trouve point de
raisons, il ne met point de paroles à la place. Je suis assurée que vous
aimeriez la naïveté et la clarté de son esprit; il est neveu de ce M. de la
Lane[487] qui avait une si belle femme: le cardinal de Retz vous a parlé vingt
fois de sa divine beauté. Il est neveu de ce grand abbé de la Lane[488],
janséniste: toute sa race a de l'esprit, et lui plus que tous; enfin il est cousin
de ce petit la Lane qui danse. Voyez un peu où je me suis engagée; cela était
bien nécessaire!
Le feuillet de politique à Corbinelli est excellent; pour celui-là, il
s'entend tout seul; je ne le consulterai à personne. Le maréchal de
Schomberg a donné sur l'arrière-garde des ennemis; il aurait tout défait, s'il
les avait suivis avec plus de troupes; quarante dragons plus braves que des
héros y ont péri; un d'Aigremont tué sur la place; le fils de Bussy, qui
voulait aller par delà paradis, prisonnier; le comte de Vaux toujours des
premiers; mais le reste de l'armée était dans l'inaction, et cinq cents chevaux
firent tout ce vacarme. On dit que c'est dommage que le détachement n'ait
pas été plus fort: je trouve à tout moment que le plus juste s'abuse. Le Bien
bon même a trouvé quelquefois de l'erreur dans son calcul: il vous embrasse
de tout son cœur; et moi par delà tout ce que je puis vous en dire; je pense
mille fois le jour à la joie que j'aurai de vous avoir, ma très-chère: croyez
que de tous ces cœurs où vous régnez si bien, il n'y en a point où vous soyez
plus souveraine que dans le mien.
La pauvre madame de Coulanges a une grosse fièvre avec des
redoublements; le frisson lui prit à Versailles, c'est demain le quatrième
jour; elle a été saignée, et si cela dure, elle est d'une considération et dans
un lieu qui ne permettent pas qu'on lui laisse une goutte de sang. Sa petite
poitrine est fort offensée de cette fièvre, et moi encore plus; je ne puis
songer à tout ce qu'elle m'a mandé sur la douleur qu'elle a de ne point
revenir ici, sans en être fort touchée. Je m'en vais demain la voir, car il faut
que je sois ici dimanche pour commencer ma vendange. Vous allez être bien
contente, ma fille, par le temps que je vais donner à l'espérance de guérir
mes mains. Corbinelli m'a renvoyé la lettre que vous lui écrivez; vraiment,
c'est la plus agréable chose qu'on puisse voir: je la veux montrer à mon père
le Bossu[485], c'est mon Malebranche[486]; il sera ravi de voir votre esprit dans
cette lettre; il vous répondra s'il le peut; car quand il ne trouve point de
raisons, il ne met point de paroles à la place. Je suis assurée que vous
aimeriez la naïveté et la clarté de son esprit; il est neveu de ce M. de la
Lane[487] qui avait une si belle femme: le cardinal de Retz vous a parlé vingt
fois de sa divine beauté. Il est neveu de ce grand abbé de la Lane[488],
janséniste: toute sa race a de l'esprit, et lui plus que tous; enfin il est cousin
de ce petit la Lane qui danse. Voyez un peu où je me suis engagée; cela était
bien nécessaire!
Le feuillet de politique à Corbinelli est excellent; pour celui-là, il
s'entend tout seul; je ne le consulterai à personne. Le maréchal de
Schomberg a donné sur l'arrière-garde des ennemis; il aurait tout défait, s'il
les avait suivis avec plus de troupes; quarante dragons plus braves que des
héros y ont péri; un d'Aigremont tué sur la place; le fils de Bussy, qui
voulait aller par delà paradis, prisonnier; le comte de Vaux toujours des
premiers; mais le reste de l'armée était dans l'inaction, et cinq cents chevaux
firent tout ce vacarme. On dit que c'est dommage que le détachement n'ait
pas été plus fort: je trouve à tout moment que le plus juste s'abuse. Le Bien
bon même a trouvé quelquefois de l'erreur dans son calcul: il vous embrasse
de tout son cœur; et moi par delà tout ce que je puis vous en dire; je pense
mille fois le jour à la joie que j'aurai de vous avoir, ma très-chère: croyez
que de tous ces cœurs où vous régnez si bien, il n'y en a point où vous soyez
plus souveraine que dans le mien.
Page 357
177.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 25 septembre 1676, chez mad. de Coulanges.
En vérité, ma fille, voici une pauvre petite femme bien malade; c'est le
onzième de son mal qui lui prit à Châville en revenant de Versailles.
Madame le Tellier fut frappée en même temps qu'elle, et revint en diligence
à Paris, où elle reçut hier le viatique. Beau jeu (la demoiselle de madame de
Coulanges) fut frappée du même trait; elle a toujours suivi sa maîtresse; pas
un remède n'a été ordonné dans la chambre, qui ne l'ait été dans la garde-
robe; un lavement, un lavement; une saignée, une saignée; Notre-Seigneur,
Notre-Seigneur; tous les redoublements, tous les délires, tout était pareil:
mais Dieu veuille que cette communauté se sépare. On vient de donner
l'extrême-onction à Beaujeu, et elle ne passera pas la nuit. Nous craignons
demain le redoublement de madame de Coulanges, parce que c'est celui qui
figure avec celui qui emporte cette pauvre fille. En vérité, c'est une terrible
maladie; mais ayant vu de quelle façon les médecins font saigner rudement
une pauvre personne, et sachant que je n'ai point de veines, je déclarai hier
au premier président de la cour des aides, qui me vint voir, que si je suis
jamais en danger de mourir, je le prierai de m'amener M. Sanguin dès le
commencement; j'y suis très-résolue. Il n'y a qu'à voir ces messieurs pour ne
vouloir jamais les mettre en possession de son corps: c'est de l'arrière-main
qu'ils ont tué Beaujeu. J'ai pensé vingt fois à Molière depuis que je vois tout
ceci. J'espère cependant que cette pauvre femme échappera, malgré tous
leurs mauvais traitements: elle est assez tranquille, et dans un repos qui lui
donnera la force de soutenir le redoublement de cette nuit.
J'ai vu madame de Saint-Géran, elle n'est nullement déconfortée[489]; sa
maison sera toujours un réduit cet hiver: M. de Grignan y passera ses
soirées amoureusement. Elle s'en va à Versailles comme les autres; je vous
assure qu'elle prétend jouir de ses épargnes, et vivre sur sa réputation
acquise; de longtemps elle n'aura épuisé ce fonds. Elle vous fait mille
amitiés; elle est engraissée, elle est fort bien. Je vous conjure, ma fille, de
faire encore mes excuses au grand Roquesante, si je ne lui fais pas réponse.
Vous me mandez des merveilles de son amitié; je n'en suis nullement
surprise, connaissant son cœur comme je fais; il mérite, par bien des
raisons, la distinction et l'amitié que vous avez pour lui. Je me porte fort
bien; je suis ravie de n'avoir point vendangé; je ferai les autres remèdes; et
A Paris, vendredi 25 septembre 1676, chez mad. de Coulanges.
En vérité, ma fille, voici une pauvre petite femme bien malade; c'est le
onzième de son mal qui lui prit à Châville en revenant de Versailles.
Madame le Tellier fut frappée en même temps qu'elle, et revint en diligence
à Paris, où elle reçut hier le viatique. Beau jeu (la demoiselle de madame de
Coulanges) fut frappée du même trait; elle a toujours suivi sa maîtresse; pas
un remède n'a été ordonné dans la chambre, qui ne l'ait été dans la garde-
robe; un lavement, un lavement; une saignée, une saignée; Notre-Seigneur,
Notre-Seigneur; tous les redoublements, tous les délires, tout était pareil:
mais Dieu veuille que cette communauté se sépare. On vient de donner
l'extrême-onction à Beaujeu, et elle ne passera pas la nuit. Nous craignons
demain le redoublement de madame de Coulanges, parce que c'est celui qui
figure avec celui qui emporte cette pauvre fille. En vérité, c'est une terrible
maladie; mais ayant vu de quelle façon les médecins font saigner rudement
une pauvre personne, et sachant que je n'ai point de veines, je déclarai hier
au premier président de la cour des aides, qui me vint voir, que si je suis
jamais en danger de mourir, je le prierai de m'amener M. Sanguin dès le
commencement; j'y suis très-résolue. Il n'y a qu'à voir ces messieurs pour ne
vouloir jamais les mettre en possession de son corps: c'est de l'arrière-main
qu'ils ont tué Beaujeu. J'ai pensé vingt fois à Molière depuis que je vois tout
ceci. J'espère cependant que cette pauvre femme échappera, malgré tous
leurs mauvais traitements: elle est assez tranquille, et dans un repos qui lui
donnera la force de soutenir le redoublement de cette nuit.
J'ai vu madame de Saint-Géran, elle n'est nullement déconfortée[489]; sa
maison sera toujours un réduit cet hiver: M. de Grignan y passera ses
soirées amoureusement. Elle s'en va à Versailles comme les autres; je vous
assure qu'elle prétend jouir de ses épargnes, et vivre sur sa réputation
acquise; de longtemps elle n'aura épuisé ce fonds. Elle vous fait mille
amitiés; elle est engraissée, elle est fort bien. Je vous conjure, ma fille, de
faire encore mes excuses au grand Roquesante, si je ne lui fais pas réponse.
Vous me mandez des merveilles de son amitié; je n'en suis nullement
surprise, connaissant son cœur comme je fais; il mérite, par bien des
raisons, la distinction et l'amitié que vous avez pour lui. Je me porte fort
bien; je suis ravie de n'avoir point vendangé; je ferai les autres remèdes; et
Page 358
quand cette pauvre petite femme sera mieux, j'irai encore me reposer
quelques jours à Livry. Brancas est arrivé cette nuit à pied, à cheval, en
charrette; il est pâmé au pied du lit de cette pauvre malade: nulle amitié ne
paraît devant la sienne. Celle que j'ai pour vous ne me paraît pas petite.
J'ai trouvé à Paris une affaire répandue partout, qui vous paraîtra fort
ridicule: bien des gens vous l'apprendront; mais il me semble que vous
voyez plus clair dans mes lettres. Il y avait à la cour une manière d'agent du
roi de Pologne[490] qui marchandait toutes les plus belles terres pour son
maître. Enfin, il s'était arrêté à celle de Rieux en Bretagne, dont il avait
signé le contrat à cinq cent mille livres. Cet agent a demandé qu'on fît de
cette terre un duché, le nom en blanc. Il y a fait mettre les plus beaux droits,
mâles et femelles, et tout ce qu'il vous plaira. Le roi, et tout le monde,
croyait que c'était ou pour M. d'Arquien, ou pour le marquis de Béthune[491].
Cet agent a donné au roi une lettre du roi de Pologne, qui lui nomme,
devinez qui? Brisacier, fils du maître des comptes; il s'élevait par un train
excessif et des dépenses ridicules: on croyait simplement qu'il fût fou, cela
n'est pas bien rare. Il s'est trouvé que le roi de Pologne, par je ne sais quelle
intrigue, assure que Brisacier est originaire de Pologne, en sorte que voilà
son nom allongé d'un Ski, et lui Polonais. Le roi de Pologne ajoute que
Brisacier est son parent, et qu'étant autrefois en France, il avait voulu
épouser sa sœur. Il a envoyé une clef d'or à sa mère, comme dame
d'honneur de la reine. La médisance, pour se divertir, disait que le roi de
Pologne, pour se divertir aussi, avait eu quelques légères dispositions à ne
pas haïr la mère, et que ce petit garçon était son fils; mais cela n'est point; la
chimère est toute fondée sur sa bonne maison de Pologne. Cependant le
petit agent a divulgué cette affaire, la croyant faite; et dès que le roi a su le
vrai de l'aventure, il a traité cet agent de fou et d'insolent, et l'a chassé de
Paris, disant que, sans la considération du roi de Pologne, il l'aurait fait
mettre en prison. Sa Majesté a écrit au roi de Pologne, et s'est plainte
fraternellement de la profanation qu'il a voulu faire de la principale dignité
du royaume; mais le roi regarde toute la protection que le roi de Pologne a
accordée à un si mince sujet comme une surprise qu'on lui a faite, et
révoque même en doute le pouvoir de son agent. Il laisse à la plume de M.
de Pomponne toute la liberté de s'étendre sur un si beau sujet. On dit que ce
petit agent s'est évadé: ainsi cette affaire va dormir jusqu'au retour du
courrier.
quelques jours à Livry. Brancas est arrivé cette nuit à pied, à cheval, en
charrette; il est pâmé au pied du lit de cette pauvre malade: nulle amitié ne
paraît devant la sienne. Celle que j'ai pour vous ne me paraît pas petite.
J'ai trouvé à Paris une affaire répandue partout, qui vous paraîtra fort
ridicule: bien des gens vous l'apprendront; mais il me semble que vous
voyez plus clair dans mes lettres. Il y avait à la cour une manière d'agent du
roi de Pologne[490] qui marchandait toutes les plus belles terres pour son
maître. Enfin, il s'était arrêté à celle de Rieux en Bretagne, dont il avait
signé le contrat à cinq cent mille livres. Cet agent a demandé qu'on fît de
cette terre un duché, le nom en blanc. Il y a fait mettre les plus beaux droits,
mâles et femelles, et tout ce qu'il vous plaira. Le roi, et tout le monde,
croyait que c'était ou pour M. d'Arquien, ou pour le marquis de Béthune[491].
Cet agent a donné au roi une lettre du roi de Pologne, qui lui nomme,
devinez qui? Brisacier, fils du maître des comptes; il s'élevait par un train
excessif et des dépenses ridicules: on croyait simplement qu'il fût fou, cela
n'est pas bien rare. Il s'est trouvé que le roi de Pologne, par je ne sais quelle
intrigue, assure que Brisacier est originaire de Pologne, en sorte que voilà
son nom allongé d'un Ski, et lui Polonais. Le roi de Pologne ajoute que
Brisacier est son parent, et qu'étant autrefois en France, il avait voulu
épouser sa sœur. Il a envoyé une clef d'or à sa mère, comme dame
d'honneur de la reine. La médisance, pour se divertir, disait que le roi de
Pologne, pour se divertir aussi, avait eu quelques légères dispositions à ne
pas haïr la mère, et que ce petit garçon était son fils; mais cela n'est point; la
chimère est toute fondée sur sa bonne maison de Pologne. Cependant le
petit agent a divulgué cette affaire, la croyant faite; et dès que le roi a su le
vrai de l'aventure, il a traité cet agent de fou et d'insolent, et l'a chassé de
Paris, disant que, sans la considération du roi de Pologne, il l'aurait fait
mettre en prison. Sa Majesté a écrit au roi de Pologne, et s'est plainte
fraternellement de la profanation qu'il a voulu faire de la principale dignité
du royaume; mais le roi regarde toute la protection que le roi de Pologne a
accordée à un si mince sujet comme une surprise qu'on lui a faite, et
révoque même en doute le pouvoir de son agent. Il laisse à la plume de M.
de Pomponne toute la liberté de s'étendre sur un si beau sujet. On dit que ce
petit agent s'est évadé: ainsi cette affaire va dormir jusqu'au retour du
courrier.
Page 359
178.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 7 octobre 1676.
Je vous écris un peu à l'avance, comme on dit en Provence, pour vous
dire que je revins ici dimanche, afin d'achever le beau temps et de me
reposer. Je m'y trouve très-bien, et j'y fais une vie solitaire qui ne me déplaît
pas, quand c'est pour peu de temps. Je vais aussi faire quelques petits
remèdes à mes mains, purement pour l'amour de vous, car je n'ai pas
beaucoup de foi; et c'est toujours dans cette vue de vous plaire que je me
conserve, étant très-persuadée que l'heure de ma mort ne peut ni avancer ni
reculer; mais je suis les conduites ordinaires de la bonne petite prudence
humaine, croyant même que c'est par elle qu'on arrive aux ordres de la
Providence. Ainsi, ma fille, je ne négligerai rien, puisque tout me paraît
comme une obéissance nécessaire. Voilà qui est bien sérieux; mais voici la
suite de mon séjour à Paris de près de quinze jours: vous savez ce que je fis
le vendredi, et comme j'allai chez M. de Pomponne. Nous avons trouvé, M.
d'Hacqueville et moi, que vous devez être contents du règlement, puisque
enfin le roi veut que le lieutenant soit traité comme le gouverneur; et qu'on
se trouve à l'ouverture de l'assemblée comme on a fait par le passé: voilà
une grande affaire. Le samedi, M. et madame de Pomponne, madame de
Vins, d'Hacqueville et l'abbé de Feuquières, vinrent me prendre pour aller
nous promener à Conflans. Il faisait très-beau. Nous trouvâmes cette
maison cent fois plus belle que du temps de M. de Richelieu. Il y a six
fontaines admirables, dont la machine tire l'eau de la rivière, et ne finira que
lorsqu'il n'y aura pas une goutte d'eau. On pense avec plaisir à cette eau
naturelle, et pour boire, et pour se baigner quand on veut. M. de Pomponne
était très-gai; nous causâmes et nous rîmes extrêmement. Avec sa sagesse, il
trouvait partout un air de cathédrale[492] qui nous réjouissait beaucoup. Cette
petite partie nous fit plaisir à tous; vous n'y fûtes point oubliée.
La vision de la bonne femme passe à vue d'œil, mais c'est sans croire
qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à Quanto. Pour le
voyage de M. de Marsillac, gardez-vous bien d'y entendre aucune finesse; il
a été fort court. M. de Marsillac est aussi bien que jamais auprès du roi: il
ne s'est ni amusé, ni détourné: il avait Gourville, qui n'a pas souvent du
temps à donner: il le promenait par toutes ses terres, comme un fleuve qui
apporte la graisse et la fertilité. Quant à M. de la Rochefoucauld, il allait,
A Livry, mercredi 7 octobre 1676.
Je vous écris un peu à l'avance, comme on dit en Provence, pour vous
dire que je revins ici dimanche, afin d'achever le beau temps et de me
reposer. Je m'y trouve très-bien, et j'y fais une vie solitaire qui ne me déplaît
pas, quand c'est pour peu de temps. Je vais aussi faire quelques petits
remèdes à mes mains, purement pour l'amour de vous, car je n'ai pas
beaucoup de foi; et c'est toujours dans cette vue de vous plaire que je me
conserve, étant très-persuadée que l'heure de ma mort ne peut ni avancer ni
reculer; mais je suis les conduites ordinaires de la bonne petite prudence
humaine, croyant même que c'est par elle qu'on arrive aux ordres de la
Providence. Ainsi, ma fille, je ne négligerai rien, puisque tout me paraît
comme une obéissance nécessaire. Voilà qui est bien sérieux; mais voici la
suite de mon séjour à Paris de près de quinze jours: vous savez ce que je fis
le vendredi, et comme j'allai chez M. de Pomponne. Nous avons trouvé, M.
d'Hacqueville et moi, que vous devez être contents du règlement, puisque
enfin le roi veut que le lieutenant soit traité comme le gouverneur; et qu'on
se trouve à l'ouverture de l'assemblée comme on a fait par le passé: voilà
une grande affaire. Le samedi, M. et madame de Pomponne, madame de
Vins, d'Hacqueville et l'abbé de Feuquières, vinrent me prendre pour aller
nous promener à Conflans. Il faisait très-beau. Nous trouvâmes cette
maison cent fois plus belle que du temps de M. de Richelieu. Il y a six
fontaines admirables, dont la machine tire l'eau de la rivière, et ne finira que
lorsqu'il n'y aura pas une goutte d'eau. On pense avec plaisir à cette eau
naturelle, et pour boire, et pour se baigner quand on veut. M. de Pomponne
était très-gai; nous causâmes et nous rîmes extrêmement. Avec sa sagesse, il
trouvait partout un air de cathédrale[492] qui nous réjouissait beaucoup. Cette
petite partie nous fit plaisir à tous; vous n'y fûtes point oubliée.
La vision de la bonne femme passe à vue d'œil, mais c'est sans croire
qu'il y ait plus autre chose que la crainte qui attache à Quanto. Pour le
voyage de M. de Marsillac, gardez-vous bien d'y entendre aucune finesse; il
a été fort court. M. de Marsillac est aussi bien que jamais auprès du roi: il
ne s'est ni amusé, ni détourné: il avait Gourville, qui n'a pas souvent du
temps à donner: il le promenait par toutes ses terres, comme un fleuve qui
apporte la graisse et la fertilité. Quant à M. de la Rochefoucauld, il allait,
Page 360
comme un enfant, revoir Verteuil et les lieux où il a chassé avec tant de
plaisir; je ne dis pas où il a été amoureux, car je ne crois pas que ce qui
s'appelle amoureux, il l'ait jamais été. Il revient plus doucement que son
fils, et passe en Touraine chez madame de Valentiné et chez l'abbé d'Effiat.
Il a été dans une extrême peine de madame de Coulanges, qui revient
assurément de la plus grande maladie qu'on puisse avoir: la fièvre ni les
redoublements ne l'ont point encore quittée; mais parce que toute la
violence et la rêverie en sont dehors, elle se peut vanter d'être dans le bon
chemin de la convalescence.
Je disais l'autre jour à madame de Coulanges que Beaujeu avait eu sur
elle l'extrême-onction, et qu'on lui avait crié: Jesus Maria; elle me répondit
avec une voix de l'autre monde: Hé, que ne me le criait-on? je le méritais
autant qu'elle. Que dites-vous de cette ambition? Écrivez au petit
Coulanges, il a été digne de compassion; il perdait tout en perdant sa
femme. Ce fut une chose fort touchante quand elle fit écrire à M. du Gué[493]
pour lui recommander M. de Coulanges, et cela par conscience et par
justice, reconnaissant de l'avoir ruiné, et demandant à M. et à Mme du Gué
cette marque de leur amitié comme la dernière: elle leur demandait pardon,
et leur bénédiction en même temps. Je vous assure que ce fut une scène fort
triste. Vous écrirez donc à ce pauvre petit homme, qui est parfaitement
content de mon amitié: en vérité, c'est dans ces occasions qu'il faut la
témoigner.
Votre petit Allemand paraît extrêmement adroit au bon abbé; il est beau
comme un ange, et doux et honnête comme une pucelle. Il va répéter son
allemand chez M. de Strasbourg[494]. Je l'ai fort exhorté à se rendre digne:
mais je vous défie de deviner son nom; quoi que vous puissiez dire, je vous
dirai toujours, c'est autrement; c'est qu'il s'appelle Autrement. N'est ce pas là
un nom bien propre à ouvrir l'esprit à des pointilleries continuelles? Je lui
apprends à nouer des rubans: en un mot, je crois que vous vous en trouverez
fort bien.
Madame Cornuel était l'autre jour chez Berryer[495], dont elle était
maltraitée; elle attendait à lui parler dans une antichambre qui était pleine
de laquais. Il vint une espèce d'honnête homme qui lui dit qu'elle était mal
dans ce lieu-là. Hélas! dit-elle, j'y suis fort bien; je ne les crains point tant
qu'ils sont laquais. Voilà ce qui a fait éclater de rire M. de Pomponne, de
plaisir; je ne dis pas où il a été amoureux, car je ne crois pas que ce qui
s'appelle amoureux, il l'ait jamais été. Il revient plus doucement que son
fils, et passe en Touraine chez madame de Valentiné et chez l'abbé d'Effiat.
Il a été dans une extrême peine de madame de Coulanges, qui revient
assurément de la plus grande maladie qu'on puisse avoir: la fièvre ni les
redoublements ne l'ont point encore quittée; mais parce que toute la
violence et la rêverie en sont dehors, elle se peut vanter d'être dans le bon
chemin de la convalescence.
Je disais l'autre jour à madame de Coulanges que Beaujeu avait eu sur
elle l'extrême-onction, et qu'on lui avait crié: Jesus Maria; elle me répondit
avec une voix de l'autre monde: Hé, que ne me le criait-on? je le méritais
autant qu'elle. Que dites-vous de cette ambition? Écrivez au petit
Coulanges, il a été digne de compassion; il perdait tout en perdant sa
femme. Ce fut une chose fort touchante quand elle fit écrire à M. du Gué[493]
pour lui recommander M. de Coulanges, et cela par conscience et par
justice, reconnaissant de l'avoir ruiné, et demandant à M. et à Mme du Gué
cette marque de leur amitié comme la dernière: elle leur demandait pardon,
et leur bénédiction en même temps. Je vous assure que ce fut une scène fort
triste. Vous écrirez donc à ce pauvre petit homme, qui est parfaitement
content de mon amitié: en vérité, c'est dans ces occasions qu'il faut la
témoigner.
Votre petit Allemand paraît extrêmement adroit au bon abbé; il est beau
comme un ange, et doux et honnête comme une pucelle. Il va répéter son
allemand chez M. de Strasbourg[494]. Je l'ai fort exhorté à se rendre digne:
mais je vous défie de deviner son nom; quoi que vous puissiez dire, je vous
dirai toujours, c'est autrement; c'est qu'il s'appelle Autrement. N'est ce pas là
un nom bien propre à ouvrir l'esprit à des pointilleries continuelles? Je lui
apprends à nouer des rubans: en un mot, je crois que vous vous en trouverez
fort bien.
Madame Cornuel était l'autre jour chez Berryer[495], dont elle était
maltraitée; elle attendait à lui parler dans une antichambre qui était pleine
de laquais. Il vint une espèce d'honnête homme qui lui dit qu'elle était mal
dans ce lieu-là. Hélas! dit-elle, j'y suis fort bien; je ne les crains point tant
qu'ils sont laquais. Voilà ce qui a fait éclater de rire M. de Pomponne, de
Page 361
ces rires que vous connaissez; je crois que vous le trouverez fort plaisant
aussi.
M. le cardinal m'écrit, du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure
qu'il n'a aucun scrupule. Vous savez comme il a évité le sacrilége du faux
serment; les autres y doivent trouver un grand goût, puisqu'il n'est pas
même nécessaire. Il me mande que le pape est encore plus saint d'effet que
de nom; qu'il vous a écrit de Lyon en passant, et qu'il ne vous verra point en
repassant, par la même raison des galères, dont il est très-fâché; de sorte
qu'il se retrouvera dans peu de jours chez lui, comme si de rien n'était. Ce
voyage lui a fait bien de l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon
exemple qu'il a donné. On croit même que, par le bon choix du souverain
pontife, il a remis dans le conclave le Saint-Esprit, qui en était exilé depuis
tant d'années. Après cet exemple, il n'y a point d'exilé qui ne doive espérer.
Vous voilà donc dans la solitude; c'est présentement que vous devez
craindre les esprits: je m'en vais parier que vous n'êtes plus que cent
personnes dans votre château. Je suis persuadée de toute l'aimabilité de la
belle Rochebonne; mais la constance de Corbinelli est abîmée dans tant de
philosophie, et il est si terriblement attaché à la justesse des raisonnements,
que je ne vous réponds plus de lui. Il dit que le père le Bossu ne répond pas
bien à vos questions; qu'il aurait tort de vouloir vous instruire, que vous en
savez plus qu'eux tous: vous nous en manderez votre avis.
Je vous ai mandé l'histoire de Brisacier; on n'en peut rien dire jusqu'à ce
que le courrier de Pologne soit revenu. Il est cependant hors de Paris et de
la cour: il assiége la ville, et demeure chez ses amis aux environs: il était
l'autre jour à Clichy: madame du Plessis le vint voir de Fresne, pour faire
les lamentations de la rupture de son marché. Brisacier lui dit qu'assurément
il n'était point rompu, et qu'on verrait, au retour du courrier, s'il était aussi
fou qu'on disait. S'il est protégé de la reine de Pologne, ou du roi, nous en
jugerons comme vous faites.
M. de Bussy est arrivé comme j'écrivais cette lettre; je lui ai fait voir
votre souvenir. Il vous dira lui-même combien il en est content. Il m'a lu des
mémoires les plus agréables du monde: ils ne seront pas imprimés[496],
quoiqu'ils le méritassent bien mieux que beaucoup d'autres choses.
aussi.
M. le cardinal m'écrit, du lendemain qu'il a fait un pape, et m'assure
qu'il n'a aucun scrupule. Vous savez comme il a évité le sacrilége du faux
serment; les autres y doivent trouver un grand goût, puisqu'il n'est pas
même nécessaire. Il me mande que le pape est encore plus saint d'effet que
de nom; qu'il vous a écrit de Lyon en passant, et qu'il ne vous verra point en
repassant, par la même raison des galères, dont il est très-fâché; de sorte
qu'il se retrouvera dans peu de jours chez lui, comme si de rien n'était. Ce
voyage lui a fait bien de l'honneur, car il ne se peut rien ajouter au bon
exemple qu'il a donné. On croit même que, par le bon choix du souverain
pontife, il a remis dans le conclave le Saint-Esprit, qui en était exilé depuis
tant d'années. Après cet exemple, il n'y a point d'exilé qui ne doive espérer.
Vous voilà donc dans la solitude; c'est présentement que vous devez
craindre les esprits: je m'en vais parier que vous n'êtes plus que cent
personnes dans votre château. Je suis persuadée de toute l'aimabilité de la
belle Rochebonne; mais la constance de Corbinelli est abîmée dans tant de
philosophie, et il est si terriblement attaché à la justesse des raisonnements,
que je ne vous réponds plus de lui. Il dit que le père le Bossu ne répond pas
bien à vos questions; qu'il aurait tort de vouloir vous instruire, que vous en
savez plus qu'eux tous: vous nous en manderez votre avis.
Je vous ai mandé l'histoire de Brisacier; on n'en peut rien dire jusqu'à ce
que le courrier de Pologne soit revenu. Il est cependant hors de Paris et de
la cour: il assiége la ville, et demeure chez ses amis aux environs: il était
l'autre jour à Clichy: madame du Plessis le vint voir de Fresne, pour faire
les lamentations de la rupture de son marché. Brisacier lui dit qu'assurément
il n'était point rompu, et qu'on verrait, au retour du courrier, s'il était aussi
fou qu'on disait. S'il est protégé de la reine de Pologne, ou du roi, nous en
jugerons comme vous faites.
M. de Bussy est arrivé comme j'écrivais cette lettre; je lui ai fait voir
votre souvenir. Il vous dira lui-même combien il en est content. Il m'a lu des
mémoires les plus agréables du monde: ils ne seront pas imprimés[496],
quoiqu'ils le méritassent bien mieux que beaucoup d'autres choses.
Page 362
On vient de nous dire que Brisacier et sa mère, qui étaient ici près à
Gagny, ont été enlevés; ce serait un mauvais préjugé pour le duché. Cette
nouvelle est un peu crue: comme elle est présentement à Paris,
d'Hacqueville ne manquera pas de vous l'apprendre. Je vous embrasse mille
fois, ma très-chère, avec une tendresse fort au-dessus de ce que je vous en
pourrais dire.
179.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 28 octobre 1676.
On ne peut jamais être plus étonnée que je le suis, de vous voir écrire
que le mariage de M. de la Garde est rompu. Il est rompu! eh! bon Dieu!
n'avez-vous point entendu le cri que j'ai fait? Toute la forêt l'a répété, et je
suis trop heureuse d'être en un lieu où je n'aie de témoins de ce premier
étonnement que les échos. Je saurai bien prendre dans la ville tous les tons
d'une amie, et même je n'y aurai pas de peine. J'approuvais son choix, par la
grande estime que j'ai pour lui; et par la même raison, je change comme lui.
Plût à Dieu qu'il fût disposé à revenir avec vous! vraiment ce serait bien là
un conducteur comme je le voudrais.
Je suis étonnée que l'assemblée ne soit point encore commencée. M. de
Pomponne croyait que ce dût être le 15 de ce mois. Vous passerez donc
encore la Toussaint à Grignan; mais après cela, ma très-chère, ne penserez-
vous point à partir? Je vous ai dit tant de choses là-dessus, et vous savez si
bien ce que je pense, que je ne dois plus rien vous dire. Le frater est
toujours ici, attendant les attestations qui lui feront avoir son congé. Il
clopine, il fait des remèdes; et quoiqu'on nous menace de toutes les
sévérités de l'ancienne discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance que
nous ne serons point pendus. Nous causons et nous lisons: le compère, qui
sent que je suis ici pour l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et
n'oublie rien pour me divertir; il y réussit à merveilles; nous parlons souvent
de vous avec tendresse.
Monsieur de Sévigné.
Gagny, ont été enlevés; ce serait un mauvais préjugé pour le duché. Cette
nouvelle est un peu crue: comme elle est présentement à Paris,
d'Hacqueville ne manquera pas de vous l'apprendre. Je vous embrasse mille
fois, ma très-chère, avec une tendresse fort au-dessus de ce que je vous en
pourrais dire.
179.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 28 octobre 1676.
On ne peut jamais être plus étonnée que je le suis, de vous voir écrire
que le mariage de M. de la Garde est rompu. Il est rompu! eh! bon Dieu!
n'avez-vous point entendu le cri que j'ai fait? Toute la forêt l'a répété, et je
suis trop heureuse d'être en un lieu où je n'aie de témoins de ce premier
étonnement que les échos. Je saurai bien prendre dans la ville tous les tons
d'une amie, et même je n'y aurai pas de peine. J'approuvais son choix, par la
grande estime que j'ai pour lui; et par la même raison, je change comme lui.
Plût à Dieu qu'il fût disposé à revenir avec vous! vraiment ce serait bien là
un conducteur comme je le voudrais.
Je suis étonnée que l'assemblée ne soit point encore commencée. M. de
Pomponne croyait que ce dût être le 15 de ce mois. Vous passerez donc
encore la Toussaint à Grignan; mais après cela, ma très-chère, ne penserez-
vous point à partir? Je vous ai dit tant de choses là-dessus, et vous savez si
bien ce que je pense, que je ne dois plus rien vous dire. Le frater est
toujours ici, attendant les attestations qui lui feront avoir son congé. Il
clopine, il fait des remèdes; et quoiqu'on nous menace de toutes les
sévérités de l'ancienne discipline, nous vivons en paix, dans l'espérance que
nous ne serons point pendus. Nous causons et nous lisons: le compère, qui
sent que je suis ici pour l'amour de lui, me fait des excuses de la pluie, et
n'oublie rien pour me divertir; il y réussit à merveilles; nous parlons souvent
de vous avec tendresse.
Monsieur de Sévigné.
Page 363
La fille du seigneur Alcantor n'épousera donc point le
seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante-cinq ou cinquante-
six ans[497]: j'en suis fâché, tout était dit, tous les frais étaient
faits. Je crois que la difficulté de la consommation a été le plus
grand obstacle; le chevalier de la Gloire[498] ne s'en trouvera pas
plus mal; cela me console. Ma mère est ici pour l'amour de moi;
je suis un pauvre criminel, que l'on menace tous les jours de la
Bastille ou d'être cassé. J'espère pourtant que tout s'apaisera,
par le retour prochain de toutes les troupes. L'état où je suis
pourrait tout seul produire cet effet; mais ce n'est plus la mode.
Je fais donc tout ce que je puis pour consoler ma mère, et du
vilain temps, et d'avoir quitté Paris: mais elle ne veut pas
m'entendre quand je lui parle là-dessus. Elle revient toujours
sur les soins que j'ai pris d'elle pendant sa maladie; et, à ce que
je puis juger par ses discours, elle est fort fâchée que mon
rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas la fièvre
continue, afin de pouvoir me témoigner toute la tendresse et
toute l'étendue de sa reconnaissance. Elle serait tout à fait
contente, si elle m'avait seulement vu en état de me faire
confesser; mais, par malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut
qu'elle se réduise à me voir clopiner, comme clopinait jadis M.
de la Rochefoucauld, qui va présentement comme un Basque.
Nous espérons vous voir bientôt; ne nous trompez pas, et ne
faites point l'impertinente: on dit que vous l'êtes beaucoup sur
ce chapitre. Adieu, ma belle petite sœur, je vous embrasse mille
fois du meilleur de mon cœur.
Madame de Sévigné.
Vous pouvez compter que vous aurez votre pension; j'irai la semaine qui
vient à Versailles, pour parler à M. Colbert avec le grand d'Hacqueville: il
nous la donna si vite pour vous faire partir; ne voudra-t-il point en faire
autant pour vous faire revenir? Adieu, ma très-chère et très-parfaitement
aimée; j'embrasse tout ce qui est auprès de vous. Dieu sait si je souhaite de
vous voir: cependant je vous avoue que je ne veux point que ce soit contre
seigneur Sganarelle, qui n'a que cinquante-cinq ou cinquante-
six ans[497]: j'en suis fâché, tout était dit, tous les frais étaient
faits. Je crois que la difficulté de la consommation a été le plus
grand obstacle; le chevalier de la Gloire[498] ne s'en trouvera pas
plus mal; cela me console. Ma mère est ici pour l'amour de moi;
je suis un pauvre criminel, que l'on menace tous les jours de la
Bastille ou d'être cassé. J'espère pourtant que tout s'apaisera,
par le retour prochain de toutes les troupes. L'état où je suis
pourrait tout seul produire cet effet; mais ce n'est plus la mode.
Je fais donc tout ce que je puis pour consoler ma mère, et du
vilain temps, et d'avoir quitté Paris: mais elle ne veut pas
m'entendre quand je lui parle là-dessus. Elle revient toujours
sur les soins que j'ai pris d'elle pendant sa maladie; et, à ce que
je puis juger par ses discours, elle est fort fâchée que mon
rhumatisme ne soit pas universel, et que je n'aie pas la fièvre
continue, afin de pouvoir me témoigner toute la tendresse et
toute l'étendue de sa reconnaissance. Elle serait tout à fait
contente, si elle m'avait seulement vu en état de me faire
confesser; mais, par malheur, ce n'est pas pour cette fois: il faut
qu'elle se réduise à me voir clopiner, comme clopinait jadis M.
de la Rochefoucauld, qui va présentement comme un Basque.
Nous espérons vous voir bientôt; ne nous trompez pas, et ne
faites point l'impertinente: on dit que vous l'êtes beaucoup sur
ce chapitre. Adieu, ma belle petite sœur, je vous embrasse mille
fois du meilleur de mon cœur.
Madame de Sévigné.
Vous pouvez compter que vous aurez votre pension; j'irai la semaine qui
vient à Versailles, pour parler à M. Colbert avec le grand d'Hacqueville: il
nous la donna si vite pour vous faire partir; ne voudra-t-il point en faire
autant pour vous faire revenir? Adieu, ma très-chère et très-parfaitement
aimée; j'embrasse tout ce qui est auprès de vous. Dieu sait si je souhaite de
vous voir: cependant je vous avoue que je ne veux point que ce soit contre
Page 364
votre gré, ni avec tout le chagrin que je crois voir dans vos lettres: il faut
que vous partagiez cette joie, si vous voulez que la mienne soit entière.
180.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 4 novembre 1676.
C'est une grande vérité, ma fille, que l'incertitude ôte la liberté. Si vous
étiez contrainte, vous prendriez votre parti, vous ne seriez point suspendue
comme le tombeau de Mahomet[499], l'une des pierres d'aimant aurait
emporté l'autre; vous ne seriez plus dragonnée, qui est un état violent. La
voix qui vous crie, en passant la Durance: Ah! ma mère! ah! ma mère! se
ferait entendre dès Grignan; ou celle qui conseille de la quitter ne vous
troublerait point à Briare: ainsi je conclus qu'il n'y a rien de si opposé à la
liberté que l'indifférence et l'indétermination. Mais le sage la Garde, qui a
repris toute sa sagesse, a-t-il perdu aussi son libre arbitre? Ne sait-il plus
conseiller? ne sait-il point décider? Pour moi, vous avez vu que je décide
comme un concile; mais la Garde, qui revient à Paris, ne saurait-il placer
son voyage utilement pour nous?
Si vous venez, ce n'est pas mal dire de descendre à Sully: la petite
duchesse vous enverra sûrement jusqu'à Nemours, où certainement vous
trouverez des amis, et le lendemain encore des amis; ainsi en relais d'amis
vous vous trouverez dans votre chambre. On vous aurait un peu mieux
reçue la dernière fois; mais votre lettre arriva si tard, que vous surprîtes tout
le monde, et vous pensâtes même ne me pas trouver, qui eût été une belle
chose; nous ne tomberions pas dans le même inconvénient. Il faut que je me
loue du chevalier (de Grignan); il arriva vendredi au soir à Paris, il vint
samedi dîner ici; cela n'est il pas joli? Je l'embrassai de fort bon cœur; nous
dîmes ce que nous pensions touchant vos incertitudes. Je m'en vais faire un
tour à Paris. Je veux voir M. de Louvois sur votre frère, qui est toujours ici
sans congé; cela m'inquiète. Je veux voir aussi M. Colbert pour votre
pension: je n'ai que ces deux petites visites à faire. Je crois que j'irai jusqu'à
Versailles; je vous en rendrai compte. Il fait cependant ici le plus beau
temps du monde; la campagne n'est point encore affreuse; les chasseurs ont
été favorisés de saint Hubert.
que vous partagiez cette joie, si vous voulez que la mienne soit entière.
180.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 4 novembre 1676.
C'est une grande vérité, ma fille, que l'incertitude ôte la liberté. Si vous
étiez contrainte, vous prendriez votre parti, vous ne seriez point suspendue
comme le tombeau de Mahomet[499], l'une des pierres d'aimant aurait
emporté l'autre; vous ne seriez plus dragonnée, qui est un état violent. La
voix qui vous crie, en passant la Durance: Ah! ma mère! ah! ma mère! se
ferait entendre dès Grignan; ou celle qui conseille de la quitter ne vous
troublerait point à Briare: ainsi je conclus qu'il n'y a rien de si opposé à la
liberté que l'indifférence et l'indétermination. Mais le sage la Garde, qui a
repris toute sa sagesse, a-t-il perdu aussi son libre arbitre? Ne sait-il plus
conseiller? ne sait-il point décider? Pour moi, vous avez vu que je décide
comme un concile; mais la Garde, qui revient à Paris, ne saurait-il placer
son voyage utilement pour nous?
Si vous venez, ce n'est pas mal dire de descendre à Sully: la petite
duchesse vous enverra sûrement jusqu'à Nemours, où certainement vous
trouverez des amis, et le lendemain encore des amis; ainsi en relais d'amis
vous vous trouverez dans votre chambre. On vous aurait un peu mieux
reçue la dernière fois; mais votre lettre arriva si tard, que vous surprîtes tout
le monde, et vous pensâtes même ne me pas trouver, qui eût été une belle
chose; nous ne tomberions pas dans le même inconvénient. Il faut que je me
loue du chevalier (de Grignan); il arriva vendredi au soir à Paris, il vint
samedi dîner ici; cela n'est il pas joli? Je l'embrassai de fort bon cœur; nous
dîmes ce que nous pensions touchant vos incertitudes. Je m'en vais faire un
tour à Paris. Je veux voir M. de Louvois sur votre frère, qui est toujours ici
sans congé; cela m'inquiète. Je veux voir aussi M. Colbert pour votre
pension: je n'ai que ces deux petites visites à faire. Je crois que j'irai jusqu'à
Versailles; je vous en rendrai compte. Il fait cependant ici le plus beau
temps du monde; la campagne n'est point encore affreuse; les chasseurs ont
été favorisés de saint Hubert.
Page 365
Nous lisons toujours saint Augustin avec transport: il y a quelque chose
de si noble et de si grand dans ses pensées, que tout le mal qui peut arriver
de sa doctrine, aux esprits mal faits, est bien moindre que le bien que les
autres en retirent. Vous croyez que je fais l'entendue; mais quand vous
verrez comme cela s'est familiarisé, vous ne serez pas étonnée de ma
capacité. Vous m'assurez que si vous ne m'aimiez pas plus que vous ne le
dites, vous ne m'aimeriez guère: je suis tentée de ravauder sur cette
expression, et de la tant retourner que j'en fasse une rudesse; mais non, je
suis persuadée que vous m'aimez, et Dieu sait aussi bien mieux que vous de
quelle manière je vous aime. Je suis fort aise que Pauline me ressemble: elle
vous fera souvenir de moi. Ah! ma mère! il n'est pas besoin de cela.
Monsieur de Sévigné.
Quand je songe que M. de la Garde est avec vous, et qu'il
vous voit recevoir vos lettres, je tremble qu'il n'ait vu sur votre
épaule la sottise que je vous écrivais[500] il y a quelques jours.
Là-dessus, je frémis et je m'écrie: Ah! ma sœur! ah! ma sœur! si
j'étais aussi libre que vous l'êtes, et que j'entendisse cette voix
comme vous entendez celle d'ah! ma mère! ah! ma mère! je
serais bientôt en Provence. Je ne comprends pas que vous
puissiez balancer; vous donnez des années entières à M. de
Grignan, et à ce que vous devez à toute la famille des Grignans:
y a-t-il, après cela, une loi assez austère pour vous empêcher de
donner quatre mois à la vôtre? Jamais les lois de chevalerie, qui
faisaient jurer Sancho Pança, n'ont été si sévères; et si don
Quichotte eût eu pour lui un auteur aussi grave que M. de la
Garde, il aurait assurément permis à son écuyer de changer de
monture avec le chevalier de l'armet de Mambrin. Profitez donc
de M. de la Garde, puisque vous l'avez; accordez ensemble
votre voyage, et songez que vous avez plusieurs devoirs à
remplir. On est sûr de votre cœur; mais ce n'est pas toujours
assez, il faut des signifiances[501]. Partagez donc vos faveurs et
votre présence entre l'un et l'autre hémisphère, à l'exemple du
soleil qui nous luit: voilà une assez belle façon de parler pour
de si noble et de si grand dans ses pensées, que tout le mal qui peut arriver
de sa doctrine, aux esprits mal faits, est bien moindre que le bien que les
autres en retirent. Vous croyez que je fais l'entendue; mais quand vous
verrez comme cela s'est familiarisé, vous ne serez pas étonnée de ma
capacité. Vous m'assurez que si vous ne m'aimiez pas plus que vous ne le
dites, vous ne m'aimeriez guère: je suis tentée de ravauder sur cette
expression, et de la tant retourner que j'en fasse une rudesse; mais non, je
suis persuadée que vous m'aimez, et Dieu sait aussi bien mieux que vous de
quelle manière je vous aime. Je suis fort aise que Pauline me ressemble: elle
vous fera souvenir de moi. Ah! ma mère! il n'est pas besoin de cela.
Monsieur de Sévigné.
Quand je songe que M. de la Garde est avec vous, et qu'il
vous voit recevoir vos lettres, je tremble qu'il n'ait vu sur votre
épaule la sottise que je vous écrivais[500] il y a quelques jours.
Là-dessus, je frémis et je m'écrie: Ah! ma sœur! ah! ma sœur! si
j'étais aussi libre que vous l'êtes, et que j'entendisse cette voix
comme vous entendez celle d'ah! ma mère! ah! ma mère! je
serais bientôt en Provence. Je ne comprends pas que vous
puissiez balancer; vous donnez des années entières à M. de
Grignan, et à ce que vous devez à toute la famille des Grignans:
y a-t-il, après cela, une loi assez austère pour vous empêcher de
donner quatre mois à la vôtre? Jamais les lois de chevalerie, qui
faisaient jurer Sancho Pança, n'ont été si sévères; et si don
Quichotte eût eu pour lui un auteur aussi grave que M. de la
Garde, il aurait assurément permis à son écuyer de changer de
monture avec le chevalier de l'armet de Mambrin. Profitez donc
de M. de la Garde, puisque vous l'avez; accordez ensemble
votre voyage, et songez que vous avez plusieurs devoirs à
remplir. On est sûr de votre cœur; mais ce n'est pas toujours
assez, il faut des signifiances[501]. Partagez donc vos faveurs et
votre présence entre l'un et l'autre hémisphère, à l'exemple du
soleil qui nous luit: voilà une assez belle façon de parler pour
Page 366
n'en pas demeurer là. Adieu, ma belle petite sœur, j'ai toujours
une cuisse bleue, et j'ai grand'peur de l'avoir tout l'hiver.
181.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 6 novembre 1676.
M'y voici donc arrivée. J'ai dîné chez cette bonne Bagnols; j'ai trouvé
madame de Coulanges dans cette chambre belle et brillante du soleil, où je
vous ai tant vue quasi aussi brillante que lui. Cette pauvre convalescente
m'a reçue agréablement: elle vous veut écrire deux mots; c'est peut-être
quelque nouvelle de l'autre monde que vous serez bien aise de savoir. Elle
m'a conté les transparents: avez-vous ouï parler des transparents? Ce sont
des habits entiers des plus beaux brocarts d'or et d'azur qu'on puisse voir, et
par-dessus des robes noires transparentes, ou de belle dentelle d'Angleterre,
ou de chenilles veloutées sur un tissu, comme ces dentelles d'hiver que vous
avez vues: cela compose un transparent qui est un habit noir, et un habit tout
d'or, ou d'argent, ou de couleur, comme on le veut, et voilà la mode. C'est
avec cela qu'on fit un bal le jour de Saint-Hubert, qui dura une demi-heure;
personne n'y voulut danser. Le roi y poussa madame d'Heudicourt à vive
force; elle obéit; mais enfin le combat finit, faute de combattants. Les beaux
justaucorps en broderie destinés pour Villers-Coterets servent le soir aux
promenades, et ont servi à la Saint-Hubert. M. le Prince a mandé de
Chantilly aux dames que leurs transparents seraient mille fois plus beaux si
elles voulaient les mettre à cru; je doute qu'elles fussent mieux. Les
Grancey et les Monaco n'ont point été de ces plaisirs, à cause que cette
dernière est malade, et que la mère des Anges[502] a été à l'agonie. On dit que
la marquise de la Ferté y est, depuis dimanche, d'un travail affreux qui ne
finit point, et où Bouchet perd son latin.
M. de Langlée a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or,
rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé
avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée:
ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme vivante n'en avait
connaissance. On la voulut donner aussi mystérieusement qu'elle avait été
fabriquée. Le tailleur de madame de Montespan lui apporta l'habit qu'elle
lui avait ordonné; il en avait fait le corps sur des mesures ridicules: voilà
une cuisse bleue, et j'ai grand'peur de l'avoir tout l'hiver.
181.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 6 novembre 1676.
M'y voici donc arrivée. J'ai dîné chez cette bonne Bagnols; j'ai trouvé
madame de Coulanges dans cette chambre belle et brillante du soleil, où je
vous ai tant vue quasi aussi brillante que lui. Cette pauvre convalescente
m'a reçue agréablement: elle vous veut écrire deux mots; c'est peut-être
quelque nouvelle de l'autre monde que vous serez bien aise de savoir. Elle
m'a conté les transparents: avez-vous ouï parler des transparents? Ce sont
des habits entiers des plus beaux brocarts d'or et d'azur qu'on puisse voir, et
par-dessus des robes noires transparentes, ou de belle dentelle d'Angleterre,
ou de chenilles veloutées sur un tissu, comme ces dentelles d'hiver que vous
avez vues: cela compose un transparent qui est un habit noir, et un habit tout
d'or, ou d'argent, ou de couleur, comme on le veut, et voilà la mode. C'est
avec cela qu'on fit un bal le jour de Saint-Hubert, qui dura une demi-heure;
personne n'y voulut danser. Le roi y poussa madame d'Heudicourt à vive
force; elle obéit; mais enfin le combat finit, faute de combattants. Les beaux
justaucorps en broderie destinés pour Villers-Coterets servent le soir aux
promenades, et ont servi à la Saint-Hubert. M. le Prince a mandé de
Chantilly aux dames que leurs transparents seraient mille fois plus beaux si
elles voulaient les mettre à cru; je doute qu'elles fussent mieux. Les
Grancey et les Monaco n'ont point été de ces plaisirs, à cause que cette
dernière est malade, et que la mère des Anges[502] a été à l'agonie. On dit que
la marquise de la Ferté y est, depuis dimanche, d'un travail affreux qui ne
finit point, et où Bouchet perd son latin.
M. de Langlée a donné à madame de Montespan une robe d'or sur or,
rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé
avec un certain or, qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée:
ce sont les fées qui ont fait cet ouvrage en secret; âme vivante n'en avait
connaissance. On la voulut donner aussi mystérieusement qu'elle avait été
fabriquée. Le tailleur de madame de Montespan lui apporta l'habit qu'elle
lui avait ordonné; il en avait fait le corps sur des mesures ridicules: voilà
Page 367
des cris et des gronderies, comme vous pouvez le penser; le tailleur dit en
tremblant: «Madame, comme le temps presse, voyez si cet autre habit que
voilà ne pourrait point vous accommoder, faute d'autre.» On découvrit
l'habit: Ah! la belle chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a
point de pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le roi
arrive; le tailleur dit: Madame, il est fait pour vous. On comprend que c'est
une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit le roi. C'est
Langlée assurément, dit madame de Montespan; personne que lui ne peut
avoir imaginé une telle magnificence; c'est Langlée, c'est Langlée: tout le
monde répète, C'est Langlée; les échos en demeurent d'accord, et disent,
C'est Langlée: et moi, ma fille, je vous dis, pour être à la mode, C'est
Langlée.
182.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 25 novembre 1676.
Je me promène dans cette avenue, je vois venir un courrier. Qui est-ce?
c'est Pomier; ah, vraiment! voilà qui est admirable. Et quand viendra ma
fille?—Madame, elle doit être partie présentement.—Venez donc que je
vous embrasse. Et votre don de l'assemblée?—Madame, il est accordé.—A
combien?—A huit cent mille francs. Voilà qui est fort bien, notre pressoir
est bon, il n'y a rien à craindre, il n'y a qu'à serrer, notre corde est bonne.
Enfin, j'ouvre votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Je reconnais
aisément les deux caractères, et je vois enfin que vous partez. Je ne vous dis
rien sur la parfaite joie que j'en ai. Je vais demain à Paris avec mon fils; il
n'y a plus de danger pour lui. J'écris un mot à M. de Pomponne, pour lui
présenter notre courrier. Vous êtes en chemin par un temps admirable, mais
je crains la gelée. Je vous enverrai un carrosse où vous voudrez. Je vais
renvoyer Pomier, afin qu'il aille ce soir à Versailles, c'est-à-dire à Saint-
Germain. J'étrangle tout, car le temps presse. Je me porte fort bien; je vous
embrasse mille fois, et le frater aussi.
183.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, dimanche au soir 15 décembre 1676.
tremblant: «Madame, comme le temps presse, voyez si cet autre habit que
voilà ne pourrait point vous accommoder, faute d'autre.» On découvrit
l'habit: Ah! la belle chose! ah! quelle étoffe! vient-elle du ciel? Il n'y en a
point de pareille sur la terre. On essaye le corps; il est à peindre. Le roi
arrive; le tailleur dit: Madame, il est fait pour vous. On comprend que c'est
une galanterie; mais qui peut l'avoir faite? C'est Langlée, dit le roi. C'est
Langlée assurément, dit madame de Montespan; personne que lui ne peut
avoir imaginé une telle magnificence; c'est Langlée, c'est Langlée: tout le
monde répète, C'est Langlée; les échos en demeurent d'accord, et disent,
C'est Langlée: et moi, ma fille, je vous dis, pour être à la mode, C'est
Langlée.
182.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mercredi 25 novembre 1676.
Je me promène dans cette avenue, je vois venir un courrier. Qui est-ce?
c'est Pomier; ah, vraiment! voilà qui est admirable. Et quand viendra ma
fille?—Madame, elle doit être partie présentement.—Venez donc que je
vous embrasse. Et votre don de l'assemblée?—Madame, il est accordé.—A
combien?—A huit cent mille francs. Voilà qui est fort bien, notre pressoir
est bon, il n'y a rien à craindre, il n'y a qu'à serrer, notre corde est bonne.
Enfin, j'ouvre votre lettre, et je vois un détail qui me ravit. Je reconnais
aisément les deux caractères, et je vois enfin que vous partez. Je ne vous dis
rien sur la parfaite joie que j'en ai. Je vais demain à Paris avec mon fils; il
n'y a plus de danger pour lui. J'écris un mot à M. de Pomponne, pour lui
présenter notre courrier. Vous êtes en chemin par un temps admirable, mais
je crains la gelée. Je vous enverrai un carrosse où vous voudrez. Je vais
renvoyer Pomier, afin qu'il aille ce soir à Versailles, c'est-à-dire à Saint-
Germain. J'étrangle tout, car le temps presse. Je me porte fort bien; je vous
embrasse mille fois, et le frater aussi.
183.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, dimanche au soir 15 décembre 1676.
Page 368
Que ne vous dois-je point, ma chère enfant, pour tant de peines, de
fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles? Je crois avoir
souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée n'a pas été un
moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai trouvé mille fois
que je ne valais pas l'extrême peine que vous preniez pour moi, c'est-à-dire
par un certain côté; car celui de la tendresse et de l'amitié relève bien mon
mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu! et quelle saison! vous
arriverez précisément le plus court jour de l'année, et par conséquent vous
nous ramènerez le soleil. J'ai vu une devise qui me conviendrait assez; c'est
un arbre sec, et comme mort, et autour ces paroles: Fin che sol ritorni.
Qu'en dites-vous, ma fille? Je ne vous parlerai donc point de votre voyage,
nulle question là-dessus; nous tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes
fatigues, et nous tâcherons de donner un autre cours aux petits esprits, et
d'autres idées à votre imagination. Je n'irai point à Melun; je craindrais de
vous donner une mauvaise nuit, par une dissipation peu convenable au
repos: mais je vous attendrai à dîner à Villeneuve-Saint-Georges; vous y
trouverez votre potage tout chaud; et, sans faire tort à qui que ce puisse être,
vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus parfaitement.
L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclairée, avec un bon feu. Ma
chère enfant, quelle joie! puis-je en avoir jamais une plus sensible?
N. B. Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre 1676, et elle
ne retourna en Provence qu'au mois de juin 1677.
184.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mardi 8 juin 1677.
Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout; vous ne savez que trop ce
que mon cœur est pour vous: mais puis-je vous cacher tout à fait
l'inquiétude que me donne votre santé? c'est un endroit par où je n'avais pas
encore été blessée; cette première épreuve n'est pas mauvaise: je vous plains
d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu que je n'eusse pas plus de
sujet de craindre que vous! Ce qui me console, c'est l'assurance que M. de
Grignan m'a donnée de ne point pousser à bout votre courage; il est chargé
d'une vie où tient absolument la mienne: ce n'est pas une raison pour lui
faire augmenter ses soins; celle de l'amitié qu'il a pour vous est la plus forte.
fatigues, d'ennuis, de froid, de gelée, de frimas, de veilles? Je crois avoir
souffert toutes ces incommodités avec vous; ma pensée n'a pas été un
moment séparée de vous, je vous ai suivie partout, et j'ai trouvé mille fois
que je ne valais pas l'extrême peine que vous preniez pour moi, c'est-à-dire
par un certain côté; car celui de la tendresse et de l'amitié relève bien mon
mérite à votre égard. Quel voyage, bon Dieu! et quelle saison! vous
arriverez précisément le plus court jour de l'année, et par conséquent vous
nous ramènerez le soleil. J'ai vu une devise qui me conviendrait assez; c'est
un arbre sec, et comme mort, et autour ces paroles: Fin che sol ritorni.
Qu'en dites-vous, ma fille? Je ne vous parlerai donc point de votre voyage,
nulle question là-dessus; nous tirerons le rideau sur vingt jours d'extrêmes
fatigues, et nous tâcherons de donner un autre cours aux petits esprits, et
d'autres idées à votre imagination. Je n'irai point à Melun; je craindrais de
vous donner une mauvaise nuit, par une dissipation peu convenable au
repos: mais je vous attendrai à dîner à Villeneuve-Saint-Georges; vous y
trouverez votre potage tout chaud; et, sans faire tort à qui que ce puisse être,
vous y trouverez la personne du monde qui vous aime le plus parfaitement.
L'abbé vous attendra dans votre chambre bien éclairée, avec un bon feu. Ma
chère enfant, quelle joie! puis-je en avoir jamais une plus sensible?
N. B. Madame de Grignan arriva à Paris le 22 décembre 1676, et elle
ne retourna en Provence qu'au mois de juin 1677.
184.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mardi 8 juin 1677.
Non, ma fille, je ne vous dis rien, rien du tout; vous ne savez que trop ce
que mon cœur est pour vous: mais puis-je vous cacher tout à fait
l'inquiétude que me donne votre santé? c'est un endroit par où je n'avais pas
encore été blessée; cette première épreuve n'est pas mauvaise: je vous plains
d'avoir le même mal pour moi; mais plût à Dieu que je n'eusse pas plus de
sujet de craindre que vous! Ce qui me console, c'est l'assurance que M. de
Grignan m'a donnée de ne point pousser à bout votre courage; il est chargé
d'une vie où tient absolument la mienne: ce n'est pas une raison pour lui
faire augmenter ses soins; celle de l'amitié qu'il a pour vous est la plus forte.
Page 369
C'est aussi dans cette confiance, mon très-cher comte, que je vous
recommande encore ma fille: observez-la bien, parlez à Montgobert,
entendez-vous ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur
vous, ma chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui
sont autour de vous ne vous manqueront pas; mais ils vous seront bien
inutiles, si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux
que personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller à
Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas assez
pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne voudront
pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au point d'être
plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je puisse résister à
cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte tout ira bien. Je ne me
soucierai guère de l'affront que vous ferez à l'air natal, pourvu que vous
soyez dans un meilleur état. Je suis chez la bonne Troche, dont l'amitié est
charmante; nulle autre ne m'était propre; je vous écrirai encore demain un
mot; ne m'ôtez point cette unique consolation. J'ai bien envie de savoir de
vos nouvelles; pour moi, je suis en parfaite santé, les larmes ne me font
point de mal. J'ai dîné, je m'en vais chercher madame de Vins et
mademoiselle de Méri. Adieu, mes chers enfants: que cette calèche que j'ai
vue partir est bien précisément ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes
pensées!
185.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 14 juin 1677.
J'ai reçu votre lettre de Villeneuve-la-Guerre. Enfin, ma fille, il est donc
vrai que vous vous portez mieux, et que le repos, le silence et la
complaisance que vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donnent
un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous représenter si je
respire, d'espérer que vous allez vous rétablir! je vous avoue que nul remède
au monde n'est si bon pour me soulager le cœur, que de m'ôter de l'esprit
l'état où je vous ai vue ces derniers jours. Je ne soutiens point cette pensée;
j'en ai même été si frappée, que je n'ai pas démêlé la part que votre absence
a eue dans ce que j'ai senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la
sensible joie que j'ai de vous voir, et de l'ennui que je trouve à passer ma vie
sans vous: cependant je ne suis pas encore entrée dans ces réflexions, et je
recommande encore ma fille: observez-la bien, parlez à Montgobert,
entendez-vous ensemble pour une affaire si importante. Je compte fort sur
vous, ma chère Montgobert. Ah! ma chère enfant, tous les soins de ceux qui
sont autour de vous ne vous manqueront pas; mais ils vous seront bien
inutiles, si vous ne vous gouvernez vous-même. Vous vous sentez mieux
que personne; et si vous trouvez que vous ayez assez de force pour aller à
Grignan, et que tout d'un coup vous trouviez que vous n'en avez pas assez
pour revenir à Paris; si enfin les médecins de ce pays-là, qui ne voudront
pas que l'honneur de vous guérir leur échappe, vous mettent au point d'être
plus épuisée que vous ne l'êtes; ah! ne croyez pas que je puisse résister à
cette douleur. Mais je veux espérer qu'à notre honte tout ira bien. Je ne me
soucierai guère de l'affront que vous ferez à l'air natal, pourvu que vous
soyez dans un meilleur état. Je suis chez la bonne Troche, dont l'amitié est
charmante; nulle autre ne m'était propre; je vous écrirai encore demain un
mot; ne m'ôtez point cette unique consolation. J'ai bien envie de savoir de
vos nouvelles; pour moi, je suis en parfaite santé, les larmes ne me font
point de mal. J'ai dîné, je m'en vais chercher madame de Vins et
mademoiselle de Méri. Adieu, mes chers enfants: que cette calèche que j'ai
vue partir est bien précisément ce qui m'occupe, et le sujet de toutes mes
pensées!
185.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 14 juin 1677.
J'ai reçu votre lettre de Villeneuve-la-Guerre. Enfin, ma fille, il est donc
vrai que vous vous portez mieux, et que le repos, le silence et la
complaisance que vous avez pour ceux qui vous gouvernent, vous donnent
un calme que vous n'aviez point ici. Vous pouvez vous représenter si je
respire, d'espérer que vous allez vous rétablir! je vous avoue que nul remède
au monde n'est si bon pour me soulager le cœur, que de m'ôter de l'esprit
l'état où je vous ai vue ces derniers jours. Je ne soutiens point cette pensée;
j'en ai même été si frappée, que je n'ai pas démêlé la part que votre absence
a eue dans ce que j'ai senti. Vous ne sauriez être trop persuadée de la
sensible joie que j'ai de vous voir, et de l'ennui que je trouve à passer ma vie
sans vous: cependant je ne suis pas encore entrée dans ces réflexions, et je
Page 370
n'ai fait que penser à votre état, transir pour l'avenir, et craindre qu'il ne
devienne pis. Voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos là-dessus,
je crois que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces autres choses, et
que vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il faut que les réflexions
que vous ferez encore entre ci et là vous ôtent un peu des craintes inutiles
que vous avez pour ma santé: je me sens coupable d'une partie de vos
dragons; quel dommage que vous prodiguiez vos inquiétudes pour une
santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que le mal que vous faites à la
vôtre! Je suis assurée que deux ou trois mois vous ont quelquefois défiguré
vos dragons d'une telle sorte, que vous ne les avez pas reconnus. Songez,
ma fille, qu'ils sont toujours comme dans ce temps-là, et que c'est votre
seule imagination qui leur donne un prix qui n'est pas. Vous qui avez tant de
raison et de courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes?
Vous croyez que je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je
n'en ai nul besoin, que par une précaution qui peut fort bien se retarder;
ainsi de mille autres choses. Pour moi, je suis un peu coupable: je plaçais
Vichy au printemps, pour être plus long-temps avec vous; encore est-ce
quelque chose: cela n'a pas réussi, la Providence a dérangé tout cela; hé
bien, ma fille, c'est peut-être parce qu'elle a réglé votre guérison, contre
toute apparence, par cette conduite. Je vous tiens à mon avantage quand je
vous écris; vous ne me répondez point, et je pousse mes discours tant que je
veux. Ce que dit Montgobert de cette aiguillette nouée est une des
plaisantes choses du monde: dénouez-la, ma fille, et ne soyez point si vive
sur des riens. Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude, elle n'est que trop bien
fondée; ce n'est point une vision que l'état où je vous ai laissée. M. de
Grignan et tous vos amis en ont été effrayés. Je saute aux nues quand on me
vient dire: Vous vous faites mourir toutes deux, il faut vous séparer.
Vraiment voilà un beau remède, et bien propre en effet à finir tous mes
maux! Mais ce n'est pas comme ils l'entendent: ils lisaient dans ma pensée,
et trouvaient que j'étais en peine de vous; et de quoi veulent-ils donc que je
sois en peine? Je n'ai jamais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces
derniers temps. Ce n'était pas vous; au contraire, je vous conjure, ma fille,
de ne point croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout
cela roulait sur ce soin de ma santé, dont il faut vous corriger; vous n'avez
point caché votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-
il possible que vous puissiez tirer un dragon de tant de douceurs, de
caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc plus
devienne pis. Voilà ce qui m'a possédée; quand je serai en repos là-dessus,
je crois que je n'aurai pas le temps de penser à toutes ces autres choses, et
que vous songerez à votre retour. Ma chère enfant, il faut que les réflexions
que vous ferez encore entre ci et là vous ôtent un peu des craintes inutiles
que vous avez pour ma santé: je me sens coupable d'une partie de vos
dragons; quel dommage que vous prodiguiez vos inquiétudes pour une
santé toute rétablie, et qui n'a plus à craindre que le mal que vous faites à la
vôtre! Je suis assurée que deux ou trois mois vous ont quelquefois défiguré
vos dragons d'une telle sorte, que vous ne les avez pas reconnus. Songez,
ma fille, qu'ils sont toujours comme dans ce temps-là, et que c'est votre
seule imagination qui leur donne un prix qui n'est pas. Vous qui avez tant de
raison et de courage, faut-il que vous soyez la dupe de ces vains fantômes?
Vous croyez que je suis malade, je me porte bien: vous regrettez Vichy, je
n'en ai nul besoin, que par une précaution qui peut fort bien se retarder;
ainsi de mille autres choses. Pour moi, je suis un peu coupable: je plaçais
Vichy au printemps, pour être plus long-temps avec vous; encore est-ce
quelque chose: cela n'a pas réussi, la Providence a dérangé tout cela; hé
bien, ma fille, c'est peut-être parce qu'elle a réglé votre guérison, contre
toute apparence, par cette conduite. Je vous tiens à mon avantage quand je
vous écris; vous ne me répondez point, et je pousse mes discours tant que je
veux. Ce que dit Montgobert de cette aiguillette nouée est une des
plaisantes choses du monde: dénouez-la, ma fille, et ne soyez point si vive
sur des riens. Quant à moi, si j'ai de l'inquiétude, elle n'est que trop bien
fondée; ce n'est point une vision que l'état où je vous ai laissée. M. de
Grignan et tous vos amis en ont été effrayés. Je saute aux nues quand on me
vient dire: Vous vous faites mourir toutes deux, il faut vous séparer.
Vraiment voilà un beau remède, et bien propre en effet à finir tous mes
maux! Mais ce n'est pas comme ils l'entendent: ils lisaient dans ma pensée,
et trouvaient que j'étais en peine de vous; et de quoi veulent-ils donc que je
sois en peine? Je n'ai jamais vu tant d'injustice qu'on m'en a fait dans ces
derniers temps. Ce n'était pas vous; au contraire, je vous conjure, ma fille,
de ne point croire que vous ayez rien à vous reprocher à mon égard: tout
cela roulait sur ce soin de ma santé, dont il faut vous corriger; vous n'avez
point caché votre amitié, comme vous le pensez. Que voulez-vous dire? est-
il possible que vous puissiez tirer un dragon de tant de douceurs, de
caresses, de soins, de tendresses, de complaisances? Ne me parlez donc plus
Page 371
sur ce ton: il faudrait que je fusse bien déraisonnable, si je n'étais
pleinement satisfaite. Ne me grondez point de trop écrire, cela me fait
plaisir; je m'en vais laisser là ma lettre jusqu'à demain.
186.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 30 juin 1677.
Vous m'apprenez enfin que vous voilà à Grignan. Les soins que vous
avez de m'écrire me sont de continuelles marques de votre amitié: je vous
assure au moins que vous ne vous trompez pas dans la pensée que j'ai
besoin de ce secours; rien ne m'est en effet si nécessaire. Il est vrai, et j'y
pense trop souvent, que votre présence me l'eût été beaucoup davantage;
mais vous étiez disposée d'une manière si extraordinaire, que les mêmes
pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait consentir à cette douleur,
sans oser faire autre chose que d'étouffer mes sentiments. C'était un crime
pour moi que d'être en peine de votre santé: je vous voyais périr devant mes
yeux, et il ne m'était pas permis de répandre une larme; c'était vous tuer,
c'était vous assassiner; il fallait étouffer: je n'ai jamais vu une sorte de
martyre plus cruel ni plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne
faisait qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour
languissante, et que votre amitié pour moi se fût tournée en complaisance,
et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis des médecins, à vous
nourrir, à suivre un régime, à m'avouer que le repos et l'air de Livry vous
eussent été bons; c'est cela qui m'eût véritablement consolée, et non pas
d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma fille, nous étions d'une manière sur la
fin qu'il fallait faire comme nous avons fait. Dieu nous montrait sa volonté
par cette conduite: mais il faut tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous
nous corrigions, et qu'au lieu du désespoir auquel vous me condamniez par
amitié, il ne serait point un peu plus naturel et plus commode de donner à
nos cœurs la liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible
de vivre en repos. Voilà qui est une fois dit pour toutes, je n'en dirai plus
rien: mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que, quand il
plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne retombions pas
dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin que vous aviez
de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous avez trouvé dans
la fatigue d'un voyage si long. Il faut des remèdes extraordinaires aux
pleinement satisfaite. Ne me grondez point de trop écrire, cela me fait
plaisir; je m'en vais laisser là ma lettre jusqu'à demain.
186.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 30 juin 1677.
Vous m'apprenez enfin que vous voilà à Grignan. Les soins que vous
avez de m'écrire me sont de continuelles marques de votre amitié: je vous
assure au moins que vous ne vous trompez pas dans la pensée que j'ai
besoin de ce secours; rien ne m'est en effet si nécessaire. Il est vrai, et j'y
pense trop souvent, que votre présence me l'eût été beaucoup davantage;
mais vous étiez disposée d'une manière si extraordinaire, que les mêmes
pensées qui vous ont déterminée à partir m'ont fait consentir à cette douleur,
sans oser faire autre chose que d'étouffer mes sentiments. C'était un crime
pour moi que d'être en peine de votre santé: je vous voyais périr devant mes
yeux, et il ne m'était pas permis de répandre une larme; c'était vous tuer,
c'était vous assassiner; il fallait étouffer: je n'ai jamais vu une sorte de
martyre plus cruel ni plus nouveau. Si, au lieu de cette contrainte, qui ne
faisait qu'augmenter ma peine, vous eussiez été disposée à vous tenir pour
languissante, et que votre amitié pour moi se fût tournée en complaisance,
et à me témoigner un véritable désir de suivre les avis des médecins, à vous
nourrir, à suivre un régime, à m'avouer que le repos et l'air de Livry vous
eussent été bons; c'est cela qui m'eût véritablement consolée, et non pas
d'écraser tous nos sentiments. Ah! ma fille, nous étions d'une manière sur la
fin qu'il fallait faire comme nous avons fait. Dieu nous montrait sa volonté
par cette conduite: mais il faut tâcher de voir s'il ne veut pas bien que nous
nous corrigions, et qu'au lieu du désespoir auquel vous me condamniez par
amitié, il ne serait point un peu plus naturel et plus commode de donner à
nos cœurs la liberté qu'ils veulent avoir, et sans laquelle il n'est pas possible
de vivre en repos. Voilà qui est une fois dit pour toutes, je n'en dirai plus
rien: mais faisons nos réflexions chacune de notre côté, afin que, quand il
plaira à Dieu que nous nous retrouvions ensemble, nous ne retombions pas
dans de pareils inconvénients. C'est une marque du besoin que vous aviez
de ne plus vous contraindre, que le soulagement que vous avez trouvé dans
la fatigue d'un voyage si long. Il faut des remèdes extraordinaires aux
Page 372
personnes qui le sont; les médecins n'eussent jamais imaginé celui-là. Dieu
veuille qu'il continue d'être bon, et que l'air de Grignan ne lui soit point
contraire! Il fallait que je vous écrivisse tout ceci en une seule fois pour
soulager mon cœur, et pour vous dire qu'à la première occasion nous ne
nous mettions plus dans le cas qu'on vienne nous faire l'abominable
compliment de nous dire, avec toute sorte d'agrément, que, pour être fort
bien, il faut ne nous revoir jamais. J'admire la patience qui peut souffrir la
cruauté de cette pensée.
Vous m'avez fait venir les larmes aux yeux en me parlant de votre
petit[503]. Hélas! le pauvre enfant! le moyen de le regarder en cet état? Je ne
me dédis point de ce que j'en ai toujours pensé: mais je crois que par
tendresse on devait souhaiter qu'il fût déjà où son bonheur l'appelle. Pauline
me paraît digne d'être votre jouet; sa ressemblance même ne vous déplaira
point; du moins je l'espère. Ce petit nez carré[504] est une belle pièce à
retrouver chez vous. Je trouve plaisant que les nez de Grignan n'aient voulu
permettre que celui-là, et n'aient point voulu entendre parler du vôtre; c'eût
été bien plus tôt fait: mais ils ont eu peur des extrémités, et n'ont point
craint cette modification. Le petit marquis est fort joli; et, pour n'être pas
changé en mieux, il ne faut pas que vous en ayez du chagrin. Parlez-moi
souvent de ce petit peuple, et de l'amusement que vous y trouvez. Je revins
dimanche de Livry. Je n'ai point vu le coadjuteur, ni aucun Grignan, depuis
que je suis ici. Je laisse à la Garde à vous mander les nouvelles; il me
semble que tout est comme auparavant. Io est dans les prairies en toute
liberté, et n'est observée par aucun Argus: Junon tonnante et
triomphante[505]. Corbinelli revient[506]; je m'en vais dans deux jours le
recevoir à Livry. Le cardinal l'aime autant que nous; le gros abbé m'a
montré des lettres plaisantes qu'ils vous écrivent. Enfin, après avoir bien
tourné, notre âme est verte; ç'a été un grand jeu pour son éminence qu'un
esprit neuf comme celui de notre ami. Adieu, ma très-chère, continuez de
m'aimer; instruisez-moi de vous en peu de mots; car je vous recommande
toujours de retrancher vos écritures. Pour moi, je n'ai que votre commerce
uniquement, et j'écris une lettre à plusieurs reprises. Je crois que madame de
Coulanges n'ira point à Lyon, elle a trop d'affaires ici. Oh! que je fais de
poudre[507]! D'où vient que vous avez une sœur[508], et que ce n'est pas
madame de Rochebonne? Je vous souhaiterais pour l'une les mêmes
veuille qu'il continue d'être bon, et que l'air de Grignan ne lui soit point
contraire! Il fallait que je vous écrivisse tout ceci en une seule fois pour
soulager mon cœur, et pour vous dire qu'à la première occasion nous ne
nous mettions plus dans le cas qu'on vienne nous faire l'abominable
compliment de nous dire, avec toute sorte d'agrément, que, pour être fort
bien, il faut ne nous revoir jamais. J'admire la patience qui peut souffrir la
cruauté de cette pensée.
Vous m'avez fait venir les larmes aux yeux en me parlant de votre
petit[503]. Hélas! le pauvre enfant! le moyen de le regarder en cet état? Je ne
me dédis point de ce que j'en ai toujours pensé: mais je crois que par
tendresse on devait souhaiter qu'il fût déjà où son bonheur l'appelle. Pauline
me paraît digne d'être votre jouet; sa ressemblance même ne vous déplaira
point; du moins je l'espère. Ce petit nez carré[504] est une belle pièce à
retrouver chez vous. Je trouve plaisant que les nez de Grignan n'aient voulu
permettre que celui-là, et n'aient point voulu entendre parler du vôtre; c'eût
été bien plus tôt fait: mais ils ont eu peur des extrémités, et n'ont point
craint cette modification. Le petit marquis est fort joli; et, pour n'être pas
changé en mieux, il ne faut pas que vous en ayez du chagrin. Parlez-moi
souvent de ce petit peuple, et de l'amusement que vous y trouvez. Je revins
dimanche de Livry. Je n'ai point vu le coadjuteur, ni aucun Grignan, depuis
que je suis ici. Je laisse à la Garde à vous mander les nouvelles; il me
semble que tout est comme auparavant. Io est dans les prairies en toute
liberté, et n'est observée par aucun Argus: Junon tonnante et
triomphante[505]. Corbinelli revient[506]; je m'en vais dans deux jours le
recevoir à Livry. Le cardinal l'aime autant que nous; le gros abbé m'a
montré des lettres plaisantes qu'ils vous écrivent. Enfin, après avoir bien
tourné, notre âme est verte; ç'a été un grand jeu pour son éminence qu'un
esprit neuf comme celui de notre ami. Adieu, ma très-chère, continuez de
m'aimer; instruisez-moi de vous en peu de mots; car je vous recommande
toujours de retrancher vos écritures. Pour moi, je n'ai que votre commerce
uniquement, et j'écris une lettre à plusieurs reprises. Je crois que madame de
Coulanges n'ira point à Lyon, elle a trop d'affaires ici. Oh! que je fais de
poudre[507]! D'où vient que vous avez une sœur[508], et que ce n'est pas
madame de Rochebonne? Je vous souhaiterais pour l'une les mêmes
Page 373
sentiments que pour l'autre; mais il me semble que ce n'est pas tout à fait la
même chose.
187.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, samedi 3 juillet 1677.
Hélas! ma chère, je suis fâchée de votre pauvre petit enfant[509]! il est
impossible que cela ne touche. Ce n'est pas, comme vous savez, que j'aie
compté sur sa vie. Je le trouvais, sur la peinture qu'on m'en avait faite, sans
aucune espérance: mais enfin c'est une perte pour vous, en voilà trois. Dieu
vous conserve le seul qui vous reste! il me paraît déjà un fort honnête
homme: j'aimerais mieux son bon sens et sa droite raison, que toute la
vivacité de ceux qu'on admire à cet âge, et qui sont des sots à vingt ans.
Soyez contente du vôtre, ma fille, et menez-le doucement, comme un
cheval qui a la bouche délicate, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit
sur sa timidité: ce conseil vient de gens qui sont plus habiles que moi; mais
l'on sent qu'il est fort bon. Pour Pauline, j'ai une petite chose à vous dire:
c'est que, de la façon dont vous me la représentez, elle pourrait fort bien être
aussi belle que vous: voilà justement comme vous étiez; Dieu vous préserve
d'une si parfaite ressemblance, et d'un cœur fait comme le mien! Enfin, je
vois que vous l'aimez, qu'elle est aimable, et qu'elle vous divertit. Je
voudrais bien pouvoir l'embrasser, et reconnaître ce chien de visage que j'ai
vu quelque part.
Je suis ici depuis hier matin. J'avais dessein d'attendre Corbinelli au
passage, et de le prendre au bout de l'avenue, pour causer avec lui jusqu'à
demain. Nous avons pris toutes les précautions, nous avons envoyé à Claie,
et il se trouve qu'il avait passé une demi-heure auparavant. Je vais demain le
voir à Paris, et je vous manderai des nouvelles de son voyage; car je
n'achèverai cette lettre que mercredi. Ah! ma très-chère, que je vous
souhaiterais des nuits comme on les a ici! quel air doux et gracieux! quelle
fraîcheur! quelle tranquillité! quel silence! Je voudrais pouvoir vous
envoyer de tout cela, et que votre bise fût confondue. Vous me dites que je
suis en peine de votre maigreur: je vous l'avoue; c'est qu'elle parle et dit
votre mauvaise santé. Votre tempérament, c'est d'être grasse; si ce n'est,
comme vous dites, que Dieu vous punisse d'avoir voulu détruire une si belle
même chose.
187.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, samedi 3 juillet 1677.
Hélas! ma chère, je suis fâchée de votre pauvre petit enfant[509]! il est
impossible que cela ne touche. Ce n'est pas, comme vous savez, que j'aie
compté sur sa vie. Je le trouvais, sur la peinture qu'on m'en avait faite, sans
aucune espérance: mais enfin c'est une perte pour vous, en voilà trois. Dieu
vous conserve le seul qui vous reste! il me paraît déjà un fort honnête
homme: j'aimerais mieux son bon sens et sa droite raison, que toute la
vivacité de ceux qu'on admire à cet âge, et qui sont des sots à vingt ans.
Soyez contente du vôtre, ma fille, et menez-le doucement, comme un
cheval qui a la bouche délicate, et souvenez-vous de ce que je vous ai dit
sur sa timidité: ce conseil vient de gens qui sont plus habiles que moi; mais
l'on sent qu'il est fort bon. Pour Pauline, j'ai une petite chose à vous dire:
c'est que, de la façon dont vous me la représentez, elle pourrait fort bien être
aussi belle que vous: voilà justement comme vous étiez; Dieu vous préserve
d'une si parfaite ressemblance, et d'un cœur fait comme le mien! Enfin, je
vois que vous l'aimez, qu'elle est aimable, et qu'elle vous divertit. Je
voudrais bien pouvoir l'embrasser, et reconnaître ce chien de visage que j'ai
vu quelque part.
Je suis ici depuis hier matin. J'avais dessein d'attendre Corbinelli au
passage, et de le prendre au bout de l'avenue, pour causer avec lui jusqu'à
demain. Nous avons pris toutes les précautions, nous avons envoyé à Claie,
et il se trouve qu'il avait passé une demi-heure auparavant. Je vais demain le
voir à Paris, et je vous manderai des nouvelles de son voyage; car je
n'achèverai cette lettre que mercredi. Ah! ma très-chère, que je vous
souhaiterais des nuits comme on les a ici! quel air doux et gracieux! quelle
fraîcheur! quelle tranquillité! quel silence! Je voudrais pouvoir vous
envoyer de tout cela, et que votre bise fût confondue. Vous me dites que je
suis en peine de votre maigreur: je vous l'avoue; c'est qu'elle parle et dit
votre mauvaise santé. Votre tempérament, c'est d'être grasse; si ce n'est,
comme vous dites, que Dieu vous punisse d'avoir voulu détruire une si belle
Page 374
santé et une machine si bien composée: c'est une si grande rage que de
pareils attentats, que Dieu est juste quand il les punit; mais ceux qui en sont
affligés ont, ce me semble, beaucoup de raison de l'être. Vous voulez me
persuader la dureté de votre cœur, pour me rassurer sur la perte de votre
petit; je ne sais, mon enfant, où vous prenez cette dureté; je ne la trouve que
pour vous: mais pour moi, et pour tout ce que vous devez aimer, vous n'êtes
que trop sensible; c'est votre plus grand mal, vous en êtes dévorée et
consumée. Eh! ma chère, prenez sur nous, et donnez-le au soin de votre
personne; comptez-vous pour quelque chose, et nous vous serons obligés de
toutes les marques d'amitié que vous nous donnerez par ce côté-là; vous ne
sauriez rien faire pour moi qui me touche le cœur plus sensiblement. Je suis
étonnée que le petit marquis et sa sœur n'aient point été fâchés du petit
frère: cherchons un peu où ils auraient pris ce cœur tranquille; ce n'est pas
chez vous assurément.
Vous voyez bien que la longueur de cette lettre vient proprement de ce
que j'abuse de la permission de causer à Livry, où je suis seule, et sans
aucune affaire. Je devrais bien faire un compliment à M. de Grignan sur la
mort de ce petit; mais quand on songe que c'est un ange devant Dieu, le mot
de douleur et d'affliction ne se peut prononcer: il faut que des chrétiens se
réjouissent, s'ils ont le moindre principe de la religion qu'ils professent.
188.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, vendredi 16 juillet 1677.
J'arrivai hier au soir ici, ma très-chère: il y fait parfaitement beau; j'y
suis seule, et dans une paix, un silence, un loisir, dont je suis ravie. Ne
voulez-vous pas bien que je me divertisse à causer un peu avec vous?
Songez que je n'ai nul commerce qu'avec vous; quand j'ai écrit en Provence,
j'ai tout écrit. Je ne crois pas en effet que vous eussiez la cruauté de nommer
un commerce une lettre en huit jours à madame de Lavardin. Les lettres
d'affaires ne sont ni fréquentes, ni longues. Mais vous, mon enfant, vous
êtes en butte à dix ou douze personnes qui sont à peu près ces cœurs dont
vous êtes uniquement adorée, et que je vous ai vue compter sur vos doigts.
Ils n'ont tous qu'une lettre à écrire, et il en faut douze pour y faire réponse;
voyez ce que c'est par semaine, et si vous n'êtes pas tuée, assassinée; chacun
pareils attentats, que Dieu est juste quand il les punit; mais ceux qui en sont
affligés ont, ce me semble, beaucoup de raison de l'être. Vous voulez me
persuader la dureté de votre cœur, pour me rassurer sur la perte de votre
petit; je ne sais, mon enfant, où vous prenez cette dureté; je ne la trouve que
pour vous: mais pour moi, et pour tout ce que vous devez aimer, vous n'êtes
que trop sensible; c'est votre plus grand mal, vous en êtes dévorée et
consumée. Eh! ma chère, prenez sur nous, et donnez-le au soin de votre
personne; comptez-vous pour quelque chose, et nous vous serons obligés de
toutes les marques d'amitié que vous nous donnerez par ce côté-là; vous ne
sauriez rien faire pour moi qui me touche le cœur plus sensiblement. Je suis
étonnée que le petit marquis et sa sœur n'aient point été fâchés du petit
frère: cherchons un peu où ils auraient pris ce cœur tranquille; ce n'est pas
chez vous assurément.
Vous voyez bien que la longueur de cette lettre vient proprement de ce
que j'abuse de la permission de causer à Livry, où je suis seule, et sans
aucune affaire. Je devrais bien faire un compliment à M. de Grignan sur la
mort de ce petit; mais quand on songe que c'est un ange devant Dieu, le mot
de douleur et d'affliction ne se peut prononcer: il faut que des chrétiens se
réjouissent, s'ils ont le moindre principe de la religion qu'ils professent.
188.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, vendredi 16 juillet 1677.
J'arrivai hier au soir ici, ma très-chère: il y fait parfaitement beau; j'y
suis seule, et dans une paix, un silence, un loisir, dont je suis ravie. Ne
voulez-vous pas bien que je me divertisse à causer un peu avec vous?
Songez que je n'ai nul commerce qu'avec vous; quand j'ai écrit en Provence,
j'ai tout écrit. Je ne crois pas en effet que vous eussiez la cruauté de nommer
un commerce une lettre en huit jours à madame de Lavardin. Les lettres
d'affaires ne sont ni fréquentes, ni longues. Mais vous, mon enfant, vous
êtes en butte à dix ou douze personnes qui sont à peu près ces cœurs dont
vous êtes uniquement adorée, et que je vous ai vue compter sur vos doigts.
Ils n'ont tous qu'une lettre à écrire, et il en faut douze pour y faire réponse;
voyez ce que c'est par semaine, et si vous n'êtes pas tuée, assassinée; chacun
Page 375
en disant: Pour moi, je ne veux point de réponse, seulement trois lignes
pour savoir comme elle se porte. Voilà le langage; et de moi la première:
enfin nous vous assommons; mais c'est avec toute l'honnêteté et la politesse
de l'homme de la comédie, qui donne des coups de bâton avec un visage
gracieux, en demandant pardon, et disant, avec une grande révérence:
«Monsieur, vous le voulez donc, j'en suis au désespoir[510].» Cette
application est juste et trop aisée à faire, je n'en dirai pas davantage.
Mercredi au soir, après vous avoir écrit, je fus priée, avec toutes sortes
d'amitiés, d'aller souper chez Gourville avec mesdames de Schomberg, de
Frontenac, de Coulanges, M. le Duc, MM. de la Rochefoucauld, Barillon,
Briole, Coulanges, Sévigné. Le maître du logis nous reçut dans un lieu
nouvellement rebâti, le jardin de plain-pied de l'hôtel de Condé[511], des jets
d'eau, des cabinets, des allées en terrasses, six hautbois dans un coin, six
violons dans un autre, des flûtes douces un peu plus près, un soupé
enchanté, une basse de viole admirable, une lune qui fut témoin de tout. Si
vous ne haïssiez point à vous divertir, vous regretteriez de n'avoir point été
avec nous. Il est vrai que le même inconvénient du jour que vous y étiez
arriva et arrivera toujours, c'est-à-dire qu'on assemble une très-bonne
compagnie pour se taire, et à condition de ne pas dire un mot: Barillon,
Sévigné et moi nous en rîmes, et nous pensâmes à vous. Le lendemain, qui
était jeudi, j'allai au palais, et je fis si bien (le bon abbé le dit ainsi) que
j'obtins une petite injustice, après en avoir souffert beaucoup de grandes,
par laquelle je toucherai deux cents louis, en attendant sept cents autres que
je devrais avoir il y a huit mois, et qu'on dit que j'aurai cet hiver. Après cette
misérable petite expédition, je vins le soir ici me reposer; et me voilà
résolue d'y demeurer jusqu'au 8 du mois prochain, qu'il faudra m'aller
préparer pour aller en Bourgogne et à Vichy. J'irai peut-être dîner
quelquefois à Paris: madame de la Fayette se porte mieux. J'irai à
Pomponne demain; le grand d'Hacqueville y est dès hier, je le ramènerai ici.
Le frater va chez la belle, et la réjouit fort; elle est gaie naturellement; les
mères lui font aussi une très-bonne mine.
Corbinelli me viendra voir ici; il a fort approuvé et admiré ce que vous
mandez de cette métaphysique, et de l'esprit que vous avez eu de la
comprendre. Il est vrai qu'ils se jettent dans de grands embarras, aussi bien
que sur la prédestination et sur la liberté. Corbinelli tranche plus hardiment
que personne; mais les plus sages se tirent d'affaire par un altitudo, ou par
pour savoir comme elle se porte. Voilà le langage; et de moi la première:
enfin nous vous assommons; mais c'est avec toute l'honnêteté et la politesse
de l'homme de la comédie, qui donne des coups de bâton avec un visage
gracieux, en demandant pardon, et disant, avec une grande révérence:
«Monsieur, vous le voulez donc, j'en suis au désespoir[510].» Cette
application est juste et trop aisée à faire, je n'en dirai pas davantage.
Mercredi au soir, après vous avoir écrit, je fus priée, avec toutes sortes
d'amitiés, d'aller souper chez Gourville avec mesdames de Schomberg, de
Frontenac, de Coulanges, M. le Duc, MM. de la Rochefoucauld, Barillon,
Briole, Coulanges, Sévigné. Le maître du logis nous reçut dans un lieu
nouvellement rebâti, le jardin de plain-pied de l'hôtel de Condé[511], des jets
d'eau, des cabinets, des allées en terrasses, six hautbois dans un coin, six
violons dans un autre, des flûtes douces un peu plus près, un soupé
enchanté, une basse de viole admirable, une lune qui fut témoin de tout. Si
vous ne haïssiez point à vous divertir, vous regretteriez de n'avoir point été
avec nous. Il est vrai que le même inconvénient du jour que vous y étiez
arriva et arrivera toujours, c'est-à-dire qu'on assemble une très-bonne
compagnie pour se taire, et à condition de ne pas dire un mot: Barillon,
Sévigné et moi nous en rîmes, et nous pensâmes à vous. Le lendemain, qui
était jeudi, j'allai au palais, et je fis si bien (le bon abbé le dit ainsi) que
j'obtins une petite injustice, après en avoir souffert beaucoup de grandes,
par laquelle je toucherai deux cents louis, en attendant sept cents autres que
je devrais avoir il y a huit mois, et qu'on dit que j'aurai cet hiver. Après cette
misérable petite expédition, je vins le soir ici me reposer; et me voilà
résolue d'y demeurer jusqu'au 8 du mois prochain, qu'il faudra m'aller
préparer pour aller en Bourgogne et à Vichy. J'irai peut-être dîner
quelquefois à Paris: madame de la Fayette se porte mieux. J'irai à
Pomponne demain; le grand d'Hacqueville y est dès hier, je le ramènerai ici.
Le frater va chez la belle, et la réjouit fort; elle est gaie naturellement; les
mères lui font aussi une très-bonne mine.
Corbinelli me viendra voir ici; il a fort approuvé et admiré ce que vous
mandez de cette métaphysique, et de l'esprit que vous avez eu de la
comprendre. Il est vrai qu'ils se jettent dans de grands embarras, aussi bien
que sur la prédestination et sur la liberté. Corbinelli tranche plus hardiment
que personne; mais les plus sages se tirent d'affaire par un altitudo, ou par
Page 376
imposer silence, comme notre cardinal. Il y a le plus beau galimatias que
j'aie encore vu au vingt-sixième article du dernier tome des Essais de
morale, dans le Traité de tenter Dieu. Cela divertit fort; et quand d'ailleurs
on est soumise, que les mœurs n'en sont pas dérangées, et que ce n'est que
pour confondre les faux raisonnements, il n'y a pas grand mal; car s'ils
voulaient se taire, nous ne dirions rien; mais de vouloir à toute force établir
leurs maximes, nous traduire saint Augustin, de peur que nous ne
l'ignorions, mettre au jour tout ce qu'il y a de plus sévère, et puis conclure,
comme le père Bauni[512], de peur de perdre le droit de gronder; il est vrai
que cela impatiente, et pour moi, je sens que je fais comme Corbinelli. Je
veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites, ils sont au moins tout
d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale. Nos frères disent
bien et concluent mal; ils ne sont point sincères; me voilà dans Escobar. Ma
fille, vous voyez bien que je me joue et que je me divertis.
J'ai laissé Beaulieu avec le copiste de M. de la Garde; il ne quitte point
mon original. Je n'ai eu cette complaisance pour M. de la Garde qu'avec des
peines extrêmes; vous verrez, vous verrez ce que c'est que ce barbouillage.
Je souhaite que les derniers traits soient plus heureux; mais hier c'était
quelque chose d'horrible. Voilà ce qui s'appelle vouloir avoir une copie de
ce beau portrait de madame de Grignan, et je suis barbare quand je le
refuse. Oh bien! je ne l'ai pas refusé; mais je suis bien aise de ne jamais
rencontrer une telle profanation du visage de ma fille. Ce peintre est un
jeune homme de Tournay, à qui M. de la Garde donne trois louis par mois;
son dessein a été d'abord de lui faire peindre des paravents, et finalement
c'est Mignard qu'il s'agit de copier. Il y a un peu du veau de Poissy à la
plupart de ces sortes de pensées là: mais chut! car j'aime très-fort celui dont
je parle.
Je voudrais, ma fille, que vous eussiez un précepteur pour votre enfant;
c'est dommage de laisser son esprit inculto. Je ne sais s'il n'est pas encore
trop jeune pour le laisser manger de tout; il faut examiner si les enfants sont
des charretiers, avant que de les traiter comme des charretiers: on court
risque autrement de leur faire de pernicieux estomacs, et cela tire à
conséquence.
189.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
j'aie encore vu au vingt-sixième article du dernier tome des Essais de
morale, dans le Traité de tenter Dieu. Cela divertit fort; et quand d'ailleurs
on est soumise, que les mœurs n'en sont pas dérangées, et que ce n'est que
pour confondre les faux raisonnements, il n'y a pas grand mal; car s'ils
voulaient se taire, nous ne dirions rien; mais de vouloir à toute force établir
leurs maximes, nous traduire saint Augustin, de peur que nous ne
l'ignorions, mettre au jour tout ce qu'il y a de plus sévère, et puis conclure,
comme le père Bauni[512], de peur de perdre le droit de gronder; il est vrai
que cela impatiente, et pour moi, je sens que je fais comme Corbinelli. Je
veux mourir si je n'aime mille fois mieux les jésuites, ils sont au moins tout
d'une pièce, uniformes dans la doctrine et dans la morale. Nos frères disent
bien et concluent mal; ils ne sont point sincères; me voilà dans Escobar. Ma
fille, vous voyez bien que je me joue et que je me divertis.
J'ai laissé Beaulieu avec le copiste de M. de la Garde; il ne quitte point
mon original. Je n'ai eu cette complaisance pour M. de la Garde qu'avec des
peines extrêmes; vous verrez, vous verrez ce que c'est que ce barbouillage.
Je souhaite que les derniers traits soient plus heureux; mais hier c'était
quelque chose d'horrible. Voilà ce qui s'appelle vouloir avoir une copie de
ce beau portrait de madame de Grignan, et je suis barbare quand je le
refuse. Oh bien! je ne l'ai pas refusé; mais je suis bien aise de ne jamais
rencontrer une telle profanation du visage de ma fille. Ce peintre est un
jeune homme de Tournay, à qui M. de la Garde donne trois louis par mois;
son dessein a été d'abord de lui faire peindre des paravents, et finalement
c'est Mignard qu'il s'agit de copier. Il y a un peu du veau de Poissy à la
plupart de ces sortes de pensées là: mais chut! car j'aime très-fort celui dont
je parle.
Je voudrais, ma fille, que vous eussiez un précepteur pour votre enfant;
c'est dommage de laisser son esprit inculto. Je ne sais s'il n'est pas encore
trop jeune pour le laisser manger de tout; il faut examiner si les enfants sont
des charretiers, avant que de les traiter comme des charretiers: on court
risque autrement de leur faire de pernicieux estomacs, et cela tire à
conséquence.
189.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 377
A Livry, vendredi 23 juillet 1677.
Le baron est ici, et ne me laisse pas mettre le pied à terre, tant il me
mène rapidement dans les lectures que nous entreprenons: ce n'est qu'après
avoir fait honneur à la conversation. Don Quichotte, Lucien, les petites
Lettres[513], voilà ce qui nous occupe. Je voudrais de tout mon cœur, ma fille,
que vous eussiez vu de quel air et de quel ton il s'acquitte de cette dernière
lecture; elles ont un prix tout particulier quand elles passent par ses mains;
c'est une chose divine, et pour le sérieux, et pour la parfaite raillerie. Elles
me sont toujours nouvelles, et je crois que cette sorte d'amusement vous
divertirait bien autant que l'indéfectibilité de la matière. Je travaille pendant
que l'on lit; et la promenade est si fort à la main, comme vous savez, que
l'on est dix fois dans le jardin, et dix fois on en revient. Je crois faire un
voyage d'un instant à Paris; nous ramènerons Corbinelli: mais je quitterai ce
joli et paisible désert, et partirai le 16 d'août pour la Bourgogne et pour
Vichy. Ne soyez en nulle peine de ma conduite pour les eaux: comme Dieu
ne veut pas que j'y sois avec vous, il ne faut penser qu'à se soumettre à ce
qu'il ordonne. Je tâche de me consoler, dans la pensée que vous dormez, que
vous mangez, que vous êtes en repos, que vous n'êtes plus dévorée de mille
dragons, que votre joli visage reprend son agréable figure, que votre gorge
n'est plus comme celle d'une personne étique: c'est dans ces changements
que je veux trouver un adoucissement à notre séparation; quand l'espérance
voudra se mêler à ces pensées, elle sera la très-bien venue, et y tiendra sa
place admirablement. Je crois M. de Grignan avec vous; je lui fais mille
compliments sur toutes ses prospérités: je sais comme on le reçoit en
Provence, et je ne suis jamais étonnée qu'on l'aime beaucoup. Je lui
recommande Pauline, et le prie de la défendre contre votre philosophie. Ne
vous ôtez point tous deux ce joli amusement: hélas! a-t-on si souvent des
plaisirs à choisir? Quand il s'en trouve quelqu'un d'innocent et de naturel
sous notre main, il me semble qu'il ne faut point se faire la cruauté de s'en
priver. Je chante donc encore une fois: Aimez, aimez Pauline; aimez sa
grâce extrême[514].
Nous attendrons jusqu'à la Saint-Remy ce que pourra faire madame de
Guénégaud pour sa maison: si elle n'a rien fait alors, nous prendrons notre
résolution, et nous en chercherons une pour Noël; ce ne sera pas sans
beaucoup de peine que je perdrai l'espérance d'être sous un même toit avec
vous; peut-être que tout cela se démêlera à l'heure que nous y penserons le
Le baron est ici, et ne me laisse pas mettre le pied à terre, tant il me
mène rapidement dans les lectures que nous entreprenons: ce n'est qu'après
avoir fait honneur à la conversation. Don Quichotte, Lucien, les petites
Lettres[513], voilà ce qui nous occupe. Je voudrais de tout mon cœur, ma fille,
que vous eussiez vu de quel air et de quel ton il s'acquitte de cette dernière
lecture; elles ont un prix tout particulier quand elles passent par ses mains;
c'est une chose divine, et pour le sérieux, et pour la parfaite raillerie. Elles
me sont toujours nouvelles, et je crois que cette sorte d'amusement vous
divertirait bien autant que l'indéfectibilité de la matière. Je travaille pendant
que l'on lit; et la promenade est si fort à la main, comme vous savez, que
l'on est dix fois dans le jardin, et dix fois on en revient. Je crois faire un
voyage d'un instant à Paris; nous ramènerons Corbinelli: mais je quitterai ce
joli et paisible désert, et partirai le 16 d'août pour la Bourgogne et pour
Vichy. Ne soyez en nulle peine de ma conduite pour les eaux: comme Dieu
ne veut pas que j'y sois avec vous, il ne faut penser qu'à se soumettre à ce
qu'il ordonne. Je tâche de me consoler, dans la pensée que vous dormez, que
vous mangez, que vous êtes en repos, que vous n'êtes plus dévorée de mille
dragons, que votre joli visage reprend son agréable figure, que votre gorge
n'est plus comme celle d'une personne étique: c'est dans ces changements
que je veux trouver un adoucissement à notre séparation; quand l'espérance
voudra se mêler à ces pensées, elle sera la très-bien venue, et y tiendra sa
place admirablement. Je crois M. de Grignan avec vous; je lui fais mille
compliments sur toutes ses prospérités: je sais comme on le reçoit en
Provence, et je ne suis jamais étonnée qu'on l'aime beaucoup. Je lui
recommande Pauline, et le prie de la défendre contre votre philosophie. Ne
vous ôtez point tous deux ce joli amusement: hélas! a-t-on si souvent des
plaisirs à choisir? Quand il s'en trouve quelqu'un d'innocent et de naturel
sous notre main, il me semble qu'il ne faut point se faire la cruauté de s'en
priver. Je chante donc encore une fois: Aimez, aimez Pauline; aimez sa
grâce extrême[514].
Nous attendrons jusqu'à la Saint-Remy ce que pourra faire madame de
Guénégaud pour sa maison: si elle n'a rien fait alors, nous prendrons notre
résolution, et nous en chercherons une pour Noël; ce ne sera pas sans
beaucoup de peine que je perdrai l'espérance d'être sous un même toit avec
vous; peut-être que tout cela se démêlera à l'heure que nous y penserons le
Page 378
moins. Je crois que M. de la Garde s'en ira bientôt: je lui dirai adieu à Paris;
ce vous sera une augmentation de bonne compagnie. M. de Charost m'a
écrit pour me parler de vous; il vous fait mille compliments.
J'aurais tout l'air, ma fille, de penser comme vous sur le poëme épique;
le clinquant[515] du Tasse m'a charmée. Je crois pourtant que vous vous
accommoderez de Virgile: Corbinelli me l'a fait admirer; il faudrait
quelqu'un comme lui pour vous accompagner dans ce voyage. Je m'en vais
tâter du Schisme des Grecs; on en dit du bien; je conseillerai à la Garde de
vous le porter. Je ne sais aucune sorte de nouvelle.
Monsieur de Sévigné.
Ah! pauvre esprit, vous n'aimez point Homère! Les
ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris, les
beautés naturelles ne vous touchent point: il vous faut du
clinquant, ou des petits corps[516]. Si vous voulez avoir quelque
repos avec moi, ne lisez point Virgile; je ne vous pardonnerais
jamais les injures que vous pourriez lui dire. Si vous vouliez
cependant vous faire expliquer le sixième livre et le neuvième
où est l'aventure de Nisus et d'Euryalus, et le onze et le douze,
je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir: Turnus vous
paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié; et en un mot,
comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan
qu'un pareil personnage ne vînt aborder en Provence. Mais moi
qui suis bon frère, je vous souhaiterais du meilleur de mon
cœur une telle aventure; puisqu'il est écrit que vous devez avoir
la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que
par l'indéfectibilité de la matière, et par les négations non
conversibles. Il est triste de n'être occupée que d'atomes, et de
raisonnements si subtils que l'on n'y puisse atteindre.
Au reste, ce serait une chose curieuse que je vous dusse
mon mariage; il ne vous manque plus que cela, pour être une
sœur bien différente des autres; et il n'y a que cette suite qui
puisse répondre à tout ce que vous avez fait jusqu'ici sur mon
sujet. Quoi qu'il puisse arriver, je vous assure que cela
ce vous sera une augmentation de bonne compagnie. M. de Charost m'a
écrit pour me parler de vous; il vous fait mille compliments.
J'aurais tout l'air, ma fille, de penser comme vous sur le poëme épique;
le clinquant[515] du Tasse m'a charmée. Je crois pourtant que vous vous
accommoderez de Virgile: Corbinelli me l'a fait admirer; il faudrait
quelqu'un comme lui pour vous accompagner dans ce voyage. Je m'en vais
tâter du Schisme des Grecs; on en dit du bien; je conseillerai à la Garde de
vous le porter. Je ne sais aucune sorte de nouvelle.
Monsieur de Sévigné.
Ah! pauvre esprit, vous n'aimez point Homère! Les
ouvrages les plus parfaits vous paraissent dignes de mépris, les
beautés naturelles ne vous touchent point: il vous faut du
clinquant, ou des petits corps[516]. Si vous voulez avoir quelque
repos avec moi, ne lisez point Virgile; je ne vous pardonnerais
jamais les injures que vous pourriez lui dire. Si vous vouliez
cependant vous faire expliquer le sixième livre et le neuvième
où est l'aventure de Nisus et d'Euryalus, et le onze et le douze,
je suis sûr que vous y trouveriez du plaisir: Turnus vous
paraîtrait digne de votre estime et de votre amitié; et en un mot,
comme je vous connais, je craindrais fort pour M. de Grignan
qu'un pareil personnage ne vînt aborder en Provence. Mais moi
qui suis bon frère, je vous souhaiterais du meilleur de mon
cœur une telle aventure; puisqu'il est écrit que vous devez avoir
la tête tournée, il vaudrait mieux que ce fût de cette sorte que
par l'indéfectibilité de la matière, et par les négations non
conversibles. Il est triste de n'être occupée que d'atomes, et de
raisonnements si subtils que l'on n'y puisse atteindre.
Au reste, ce serait une chose curieuse que je vous dusse
mon mariage; il ne vous manque plus que cela, pour être une
sœur bien différente des autres; et il n'y a que cette suite qui
puisse répondre à tout ce que vous avez fait jusqu'ici sur mon
sujet. Quoi qu'il puisse arriver, je vous assure que cela
Page 379
n'augmentera point ma tendresse ni ma reconnaissance pour
vous, ma belle petite sœur.
Madame de Sévigné.
Le bon abbé vous assure de son éternelle amitié. Adieu, ma chère
enfant. La Mouche[517] est à la cour, c'est une fatigue; mais que faire? M. de
Schomberg est toujours vers la Meuse, avec son train, c'est-à-dire tout seul
tête à tête[518]. Madame de Coulanges disait l'autre jour qu'il fallait donner à
M. de Coulanges l'intendance de cette armée. Quand je verrai la maréchale
(de Schomberg), je lui dirai des douceurs pour vous. M. le Prince est dans
son apothéose de Chantilly; il vaut mieux là que tous vos héros d'Homère.
Vous nous les ridiculisez extrêmement: nous trouvons, comme vous dites,
qu'il y a de la feuille qui chante à tout ce mélange des dieux et des hommes;
cependant il faut respecter le père le Bossu. Madame de la Fayette
commence à prendre des bouillons, sans en être malade; c'est ce qui faisait
craindre le dessèchement.
190.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mardi, en attendant mercredi, 4 août 1677.
Je vins ici samedi matin, comme je vous l'avais mandé. La comédie[519]
du vendredi nous réjouit beaucoup: nous trouvâmes que c'était la
représentation de tout le monde; chacun a ses visions plus ou moins
marquées. Une des miennes présentement, c'est de ne me point encore
accoutumer à cette jolie abbaye, de l'admirer toujours comme si je ne l'avais
jamais vue, et de trouver que vous m'êtes bien obligée de la quitter pour
aller à Vichy. Ce sont de ces obligations que je reproche au bon abbé, quand
j'ai écrit deux ou trois lettres en Bretagne pour mes affaires: sur le même
ton, vous êtes bien ingrate de dire que vous voyez toujours cette écritoire en
l'air, et que j'écris trop. Vous ne me parlez point de votre santé, c'est
pourtant un petit article que je ne trouve pas à négliger: tant que vous serez
maigre, vous ne serez point guérie; et soit par le sang échauffé et subtilisé,
soit par la poitrine, vous devez toujours craindre le dessèchement. Je
souhaite donc qu'on ait un peu de peine à vous lacer, pourvu que la crainte
vous, ma belle petite sœur.
Madame de Sévigné.
Le bon abbé vous assure de son éternelle amitié. Adieu, ma chère
enfant. La Mouche[517] est à la cour, c'est une fatigue; mais que faire? M. de
Schomberg est toujours vers la Meuse, avec son train, c'est-à-dire tout seul
tête à tête[518]. Madame de Coulanges disait l'autre jour qu'il fallait donner à
M. de Coulanges l'intendance de cette armée. Quand je verrai la maréchale
(de Schomberg), je lui dirai des douceurs pour vous. M. le Prince est dans
son apothéose de Chantilly; il vaut mieux là que tous vos héros d'Homère.
Vous nous les ridiculisez extrêmement: nous trouvons, comme vous dites,
qu'il y a de la feuille qui chante à tout ce mélange des dieux et des hommes;
cependant il faut respecter le père le Bossu. Madame de la Fayette
commence à prendre des bouillons, sans en être malade; c'est ce qui faisait
craindre le dessèchement.
190.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, mardi, en attendant mercredi, 4 août 1677.
Je vins ici samedi matin, comme je vous l'avais mandé. La comédie[519]
du vendredi nous réjouit beaucoup: nous trouvâmes que c'était la
représentation de tout le monde; chacun a ses visions plus ou moins
marquées. Une des miennes présentement, c'est de ne me point encore
accoutumer à cette jolie abbaye, de l'admirer toujours comme si je ne l'avais
jamais vue, et de trouver que vous m'êtes bien obligée de la quitter pour
aller à Vichy. Ce sont de ces obligations que je reproche au bon abbé, quand
j'ai écrit deux ou trois lettres en Bretagne pour mes affaires: sur le même
ton, vous êtes bien ingrate de dire que vous voyez toujours cette écritoire en
l'air, et que j'écris trop. Vous ne me parlez point de votre santé, c'est
pourtant un petit article que je ne trouve pas à négliger: tant que vous serez
maigre, vous ne serez point guérie; et soit par le sang échauffé et subtilisé,
soit par la poitrine, vous devez toujours craindre le dessèchement. Je
souhaite donc qu'on ait un peu de peine à vous lacer, pourvu que la crainte
Page 380
d'engraisser ne vous jette pas dans la pénitence, comme l'année dernière; car
il faut songer à tout: mais cette crainte ne peut pas entrer deux fois dans une
tête raisonnable.
Au reste, vous avez des lunettes meilleures que celles de l'abbé; vous
voyez assurément tout le manége que je fais quand j'attends vos lettres; je
tourne autour du petit pont: je sors de l'Humeur de ma fille, et je regarde par
l'Humeur de ma mère[520] si la Beauce[521] ne revient point; et puis je
remonte, et reviens mettre mon nez au bout de l'allée qui donne sur le petit
pont; et, à force de faire ce chemin, je vois venir cette chère lettre; je la
reçois, et la lis avec tous les sentiments que vous devinez; car vous avez des
lunettes pour tout. J'attends ce soir la seconde, et j'y ferai réponse demain.
Le bon abbé est étonné que les voyages d'Aix et de Marseille, et le
payement des gardes, vous aient jetés dans une si excessive dépense. Vous
disiez, il y a quinze jours, que vous étiez bien: c'est que vous aviez compté
sans votre hôte, qui fait toujours ses parties bien hautes, sans qu'on en
puisse rien rabattre. Vous dites que votre château est une grande ressource,
j'en suis d'accord; mais j'aimerais mieux y demeurer par choix, que d'y être
forcée par la nécessité. Vous savez ce que dit l'abbé d'Effiat[522]; il a épousé
sa maîtresse; il aimait Véret quand il n'était pas obligé d'y demeurer; il ne
peut plus y durer, parce qu'il n'ose en sortir. Enfin, ma fille, je vous
conseille de suivre toutes vos bonnes résolutions de règle et d'économie:
cela ne rajuste pas une maison, mais cela rend la vie moins sèche et moins
ennuyeuse.
Mercredi matin.
Je reçois votre lettre du 28 juillet: il me semble que vous étiez gaie,
votre gaieté marque de la santé; voilà, ma très-chère, comme je tire ma
conséquence. Vous me priez d'aller à Grignan, vous me parlez de vos
melons, de vos figues, de vos muscats; ah! j'en mangerais bien: mais Dieu
ne veut pas que je fasse cette année un si agréable voyage; vous ne ferez pas
non plus celui de Vichy. Vous dites, ma chère enfant, que votre amitié n'est
pas trop visible en certains endroits; la mienne ne l'est pas trop aussi: il faut
nous faire crédit l'une à l'autre: je vois fort bien la vôtre, et j'en suis
contente; soyez de même pour moi; ce sont de ces choses que l'on croit
parce qu'elles sont vraies, et de ces vérités qui s'établissent parce qu'elles
sont des vérités.
il faut songer à tout: mais cette crainte ne peut pas entrer deux fois dans une
tête raisonnable.
Au reste, vous avez des lunettes meilleures que celles de l'abbé; vous
voyez assurément tout le manége que je fais quand j'attends vos lettres; je
tourne autour du petit pont: je sors de l'Humeur de ma fille, et je regarde par
l'Humeur de ma mère[520] si la Beauce[521] ne revient point; et puis je
remonte, et reviens mettre mon nez au bout de l'allée qui donne sur le petit
pont; et, à force de faire ce chemin, je vois venir cette chère lettre; je la
reçois, et la lis avec tous les sentiments que vous devinez; car vous avez des
lunettes pour tout. J'attends ce soir la seconde, et j'y ferai réponse demain.
Le bon abbé est étonné que les voyages d'Aix et de Marseille, et le
payement des gardes, vous aient jetés dans une si excessive dépense. Vous
disiez, il y a quinze jours, que vous étiez bien: c'est que vous aviez compté
sans votre hôte, qui fait toujours ses parties bien hautes, sans qu'on en
puisse rien rabattre. Vous dites que votre château est une grande ressource,
j'en suis d'accord; mais j'aimerais mieux y demeurer par choix, que d'y être
forcée par la nécessité. Vous savez ce que dit l'abbé d'Effiat[522]; il a épousé
sa maîtresse; il aimait Véret quand il n'était pas obligé d'y demeurer; il ne
peut plus y durer, parce qu'il n'ose en sortir. Enfin, ma fille, je vous
conseille de suivre toutes vos bonnes résolutions de règle et d'économie:
cela ne rajuste pas une maison, mais cela rend la vie moins sèche et moins
ennuyeuse.
Mercredi matin.
Je reçois votre lettre du 28 juillet: il me semble que vous étiez gaie,
votre gaieté marque de la santé; voilà, ma très-chère, comme je tire ma
conséquence. Vous me priez d'aller à Grignan, vous me parlez de vos
melons, de vos figues, de vos muscats; ah! j'en mangerais bien: mais Dieu
ne veut pas que je fasse cette année un si agréable voyage; vous ne ferez pas
non plus celui de Vichy. Vous dites, ma chère enfant, que votre amitié n'est
pas trop visible en certains endroits; la mienne ne l'est pas trop aussi: il faut
nous faire crédit l'une à l'autre: je vois fort bien la vôtre, et j'en suis
contente; soyez de même pour moi; ce sont de ces choses que l'on croit
parce qu'elles sont vraies, et de ces vérités qui s'établissent parce qu'elles
sont des vérités.
Page 381
J'avais ouï parler confusément de cette lettre de M. de Montausier; je
trouve, comme vous, son procédé digne de lui; vous savez à quel point il
me paraît orné de toutes sortes de vertus. On avait cherché à le tromper, on
avait corrompu son langage; on s'est enfin redressé, et lui aussi; il l'avoue:
c'est une sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie. Voilà qui est
donc fait, ma fille, vous êtes assurée d'avoir ces jeunes demoiselles[523]. Vous
êtes une si grande quantité de bonnes têtes, qu'il ne faut pas douter que vous
ne preniez le meilleur parti et le plus conforme à vos intérêts; peut-être que
les miens s'y rencontreront: j'en profiterai avec bien du plaisir.
Je sens la joie du bel abbé de se voir dans le château de ses pères, qui ne
fait que devenir tous les jours plus beau et plus ajusté. M. de la Garde, dont
je parle volontiers parce que je l'aime, est cause encore de ces copies[524],
dont je suis vraiment au désespoir. Je vous assure que sans lui j'eusse
continué ma brutalité; j'avais résisté à la faveur, j'ai succombé à l'amitié: si
je n'avais que vingt ans, je ne lui découvrirais pas ces faiblesses. Je me suis
donc trouvée en presse, tout le monde criant contre moi. «Elle est folle,
disait-on, elle est jalouse. M. de Saint-Géran n'aime-t-il point sa femme? Il
a permis qu'on prît des copies de son portrait. Hé bien! on en aura un
original; il ne me sera pas refusé. Cela est plaisant qu'elle croie qu'il n'y a
qu'elle qui doive avoir le portrait de sa fille! Je l'aurai plus beau que le
sien.» Je ne me serais guère souciée de toute cette clameur, si M. de la
Garde ne s'en était point mêlé: mais voilà la première pinte; il n'y a que
celle-là de chère..... c'est donc de l'aversion qu'on a pour les autres. Oh bien!
faites donc, que le diantre vous emporte! le voilà, faites-en tout ce que vous
voudrez. Vous ririez bien, si vous saviez tout le chagrin que cela me donne,
et combien j'en ai sué. Vous qui n'aimez pas les portraits, j'ai compris que
vous seriez la première à me ridiculiser. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que
cet original ne me paraît plus entier ni précieux: cela me blesse le cœur:
allons, allons, il faut être mortifiée sur toutes choses; voilà qui est fait, n'en
parlons plus: cet article est long et assez inutile, mais je n'en ai pas été la
maîtresse, non plus que de mon pauvre portrait.
191.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 13 août 1677.
trouve, comme vous, son procédé digne de lui; vous savez à quel point il
me paraît orné de toutes sortes de vertus. On avait cherché à le tromper, on
avait corrompu son langage; on s'est enfin redressé, et lui aussi; il l'avoue:
c'est une sincérité et une honnêteté de l'ancienne chevalerie. Voilà qui est
donc fait, ma fille, vous êtes assurée d'avoir ces jeunes demoiselles[523]. Vous
êtes une si grande quantité de bonnes têtes, qu'il ne faut pas douter que vous
ne preniez le meilleur parti et le plus conforme à vos intérêts; peut-être que
les miens s'y rencontreront: j'en profiterai avec bien du plaisir.
Je sens la joie du bel abbé de se voir dans le château de ses pères, qui ne
fait que devenir tous les jours plus beau et plus ajusté. M. de la Garde, dont
je parle volontiers parce que je l'aime, est cause encore de ces copies[524],
dont je suis vraiment au désespoir. Je vous assure que sans lui j'eusse
continué ma brutalité; j'avais résisté à la faveur, j'ai succombé à l'amitié: si
je n'avais que vingt ans, je ne lui découvrirais pas ces faiblesses. Je me suis
donc trouvée en presse, tout le monde criant contre moi. «Elle est folle,
disait-on, elle est jalouse. M. de Saint-Géran n'aime-t-il point sa femme? Il
a permis qu'on prît des copies de son portrait. Hé bien! on en aura un
original; il ne me sera pas refusé. Cela est plaisant qu'elle croie qu'il n'y a
qu'elle qui doive avoir le portrait de sa fille! Je l'aurai plus beau que le
sien.» Je ne me serais guère souciée de toute cette clameur, si M. de la
Garde ne s'en était point mêlé: mais voilà la première pinte; il n'y a que
celle-là de chère..... c'est donc de l'aversion qu'on a pour les autres. Oh bien!
faites donc, que le diantre vous emporte! le voilà, faites-en tout ce que vous
voudrez. Vous ririez bien, si vous saviez tout le chagrin que cela me donne,
et combien j'en ai sué. Vous qui n'aimez pas les portraits, j'ai compris que
vous seriez la première à me ridiculiser. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que
cet original ne me paraît plus entier ni précieux: cela me blesse le cœur:
allons, allons, il faut être mortifiée sur toutes choses; voilà qui est fait, n'en
parlons plus: cet article est long et assez inutile, mais je n'en ai pas été la
maîtresse, non plus que de mon pauvre portrait.
191.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 13 août 1677.
Page 382
Je ne veux plus parler du chagrin que vous m'avez donné, en me disant
que vous ne me causiez que des inquiétudes et des douleurs par votre
présence: voudrait-on être capable de ne les avoir pas, quand on aime aussi
véritablement que je vous aime? c'est une belle idée, et bien ressemblante
aux sentiments que j'ai pour vous! Je dirais beaucoup de choses sur ce sujet,
que je coupe court par mille raisons; mais pour y penser souvent, c'est de
quoi je ne vous demanderai pas congé.
Mon fils partit hier; il est fort loué de cette petite équipée; tel l'en blâme,
qui l'aurait accablé, s'il n'était point parti: c'est dans ces occasions que le
monde est plaisant. Il est plus aisé de le justifier d'être allé à cette
échauffourée, que d'être demeuré ici seul et tranquille: pour moi, j'ai fort
approuvé son dessein, je l'avoue: vous voyez que je laisse assez bien partir
mes enfants.
Il y a long temps que je suis de votre avis pour préférer les mauvaises
compagnies aux bonnes: quelle tristesse de se séparer de ce qui est bon! et
quelle joie de voir partir une troupe de Provençaux tels que vous me les
nommez! Ne vous souvient-il point de la couvée de Fouesnel, et comme
nous tirions agréablement le jour et le moment de leur bienheureuse sortie?
Nous nous mettions à couleur dès la veille, et nous trouvions que nous
avions le plus beau jeu du monde le lendemain. Soutenons donc, ma fille,
que rien n'est si bon dans les châteaux qu'une chienne de compagnie, et rien
de si mauvais qu'une bonne. Si l'on veut l'explication de cette énigme, qu'on
vienne parler à nous.
Je pars lundi pour aller voir notre ami Guitaut; je souhaite qu'il me
mette au rang de ces compagnies que l'on craint: pour moi, je le trouve en
tout temps digne d'être évité. Sa femme accouche ici, elle en est au
désespoir: elle s'y trouve engagée par un procès. Le bon abbé vient avec
moi: je ne suis pas fort gaie, comme vous pouvez penser; mais qu'importe?
On tient le siége de Charleroi tout assuré; s'il y a quelque nouvelle entre
ci et minuit, je vous la manderai. M. de Lavardin, et tous ceux qui n'ont
point de place à l'armée, sont partis pour y aller; c'est une folie. Pour moi,
j'espère toujours que ces grandes montagnes n'enfanteront que des souris;
Dieu le veuille!
que vous ne me causiez que des inquiétudes et des douleurs par votre
présence: voudrait-on être capable de ne les avoir pas, quand on aime aussi
véritablement que je vous aime? c'est une belle idée, et bien ressemblante
aux sentiments que j'ai pour vous! Je dirais beaucoup de choses sur ce sujet,
que je coupe court par mille raisons; mais pour y penser souvent, c'est de
quoi je ne vous demanderai pas congé.
Mon fils partit hier; il est fort loué de cette petite équipée; tel l'en blâme,
qui l'aurait accablé, s'il n'était point parti: c'est dans ces occasions que le
monde est plaisant. Il est plus aisé de le justifier d'être allé à cette
échauffourée, que d'être demeuré ici seul et tranquille: pour moi, j'ai fort
approuvé son dessein, je l'avoue: vous voyez que je laisse assez bien partir
mes enfants.
Il y a long temps que je suis de votre avis pour préférer les mauvaises
compagnies aux bonnes: quelle tristesse de se séparer de ce qui est bon! et
quelle joie de voir partir une troupe de Provençaux tels que vous me les
nommez! Ne vous souvient-il point de la couvée de Fouesnel, et comme
nous tirions agréablement le jour et le moment de leur bienheureuse sortie?
Nous nous mettions à couleur dès la veille, et nous trouvions que nous
avions le plus beau jeu du monde le lendemain. Soutenons donc, ma fille,
que rien n'est si bon dans les châteaux qu'une chienne de compagnie, et rien
de si mauvais qu'une bonne. Si l'on veut l'explication de cette énigme, qu'on
vienne parler à nous.
Je pars lundi pour aller voir notre ami Guitaut; je souhaite qu'il me
mette au rang de ces compagnies que l'on craint: pour moi, je le trouve en
tout temps digne d'être évité. Sa femme accouche ici, elle en est au
désespoir: elle s'y trouve engagée par un procès. Le bon abbé vient avec
moi: je ne suis pas fort gaie, comme vous pouvez penser; mais qu'importe?
On tient le siége de Charleroi tout assuré; s'il y a quelque nouvelle entre
ci et minuit, je vous la manderai. M. de Lavardin, et tous ceux qui n'ont
point de place à l'armée, sont partis pour y aller; c'est une folie. Pour moi,
j'espère toujours que ces grandes montagnes n'enfanteront que des souris;
Dieu le veuille!
Page 383
Le voyage de la Bagnols est assuré; vous serez témoin de ses langueurs,
de ses rêveries, qui sont des applications à rêver: elle se redresse comme en
sursaut, et madame de Coulanges lui dit: Ma pauvre sœur, vous ne rêvez
point du tout. Pour son style, il m'est insupportable, et me jette dans des
grossièretés, de peur d'être comme elle. Elle me fait renoncer à la
délicatesse, à la finesse, à la politesse, de crainte de donner dans les tours de
passe-passe, comme vous dites: cela est triste de devenir une paysanne. On
sent qu'on serait digne de ne pas vous déplaire, par l'envie qu'on en a; et
cent autres babioles que je sais quelquefois par cœur, et que j'oublie tout
d'un coup. Nous appelons cela des chiens du Bassan; ils sont enragés à
force d'être devenus méchants.
Adieu, ma très-chère enfant; ne vous faites aucun dragon, si vous ne
voulez m'en faire mille. N'est-ce pas déjà trop de m'avoir dit, que vous ne
valiez rien pour moi? quel discours! ah! qu'est-ce qui m'est donc bon? et à
quoi puis-je être bonne sans vous? bonjour, M. le comte.
192.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Villeneuve-le-Roi, mercredi 18 août 1677.
Hé bien! ma fille, êtes-vous contente? me voilà en chemin, comme vous
voyez. Je partis lundi, et il était question ce jour-là d'une nouvelle qui était
encore dans la nue. J'avais une grande impatience de savoir si on ne s'était
point battu, car on nous avait ôté entièrement la levée du siége de Charleroi,
qui s'était faussement répandue, on ne sait comment. Je priai donc M. de
Coulanges de m'envoyer à Melun, où j'allais coucher, ce qu'il apprendrait de
madame de Louvois. En effet, je vis arriver un laquais, qui m'apprit que le
siége de Charleroi était levé tout de bon, et qu'il avait vu le billet que M. de
Louvois écrit à sa femme; en sorte que je pouvais continuer mon voyage
tranquillement: il est vrai que c'est un grand plaisir de n'avoir plus à digérer
les inquiétudes de la guerre. Que dites-vous du bon prince d'Orange? Ne
diriez-vous point qu'il ne songe qu'à rendre mes eaux salutaires, et à faire
trouver nos lettres ridicules, comme il y a quatre ans, lorsque nous faisions
des raisonnements sur un avenir qui n'était point? Il ne nous attrapera pas
une troisième fois.
de ses rêveries, qui sont des applications à rêver: elle se redresse comme en
sursaut, et madame de Coulanges lui dit: Ma pauvre sœur, vous ne rêvez
point du tout. Pour son style, il m'est insupportable, et me jette dans des
grossièretés, de peur d'être comme elle. Elle me fait renoncer à la
délicatesse, à la finesse, à la politesse, de crainte de donner dans les tours de
passe-passe, comme vous dites: cela est triste de devenir une paysanne. On
sent qu'on serait digne de ne pas vous déplaire, par l'envie qu'on en a; et
cent autres babioles que je sais quelquefois par cœur, et que j'oublie tout
d'un coup. Nous appelons cela des chiens du Bassan; ils sont enragés à
force d'être devenus méchants.
Adieu, ma très-chère enfant; ne vous faites aucun dragon, si vous ne
voulez m'en faire mille. N'est-ce pas déjà trop de m'avoir dit, que vous ne
valiez rien pour moi? quel discours! ah! qu'est-ce qui m'est donc bon? et à
quoi puis-je être bonne sans vous? bonjour, M. le comte.
192.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Villeneuve-le-Roi, mercredi 18 août 1677.
Hé bien! ma fille, êtes-vous contente? me voilà en chemin, comme vous
voyez. Je partis lundi, et il était question ce jour-là d'une nouvelle qui était
encore dans la nue. J'avais une grande impatience de savoir si on ne s'était
point battu, car on nous avait ôté entièrement la levée du siége de Charleroi,
qui s'était faussement répandue, on ne sait comment. Je priai donc M. de
Coulanges de m'envoyer à Melun, où j'allais coucher, ce qu'il apprendrait de
madame de Louvois. En effet, je vis arriver un laquais, qui m'apprit que le
siége de Charleroi était levé tout de bon, et qu'il avait vu le billet que M. de
Louvois écrit à sa femme; en sorte que je pouvais continuer mon voyage
tranquillement: il est vrai que c'est un grand plaisir de n'avoir plus à digérer
les inquiétudes de la guerre. Que dites-vous du bon prince d'Orange? Ne
diriez-vous point qu'il ne songe qu'à rendre mes eaux salutaires, et à faire
trouver nos lettres ridicules, comme il y a quatre ans, lorsque nous faisions
des raisonnements sur un avenir qui n'était point? Il ne nous attrapera pas
une troisième fois.
Page 384
Je reprends donc mon voyage, où je marche sur vos pas: j'eus le cœur un
peu embarrassé à Villeneuve-Saint-Georges, en revoyant ce lieu où nous
pleurâmes de si bon cœur. L'hôtesse me paraît une personne de bonne
conversation: je lui demandai fort comme vous étiez la dernière fois; elle
me dit que vous étiez triste, que vous étiez maigre, et que M. de Grignan
tâchait de vous donner courage, et de vous faire manger: voilà comme j'ai
cru que cela était. Elle me dit qu'elle entrait bien dans nos sentiments;
qu'elle avait marié aussi sa fille, loin d'elle, et que le jour de leur séparation
elles demeurirent toutes deux pâmées; je crus qu'elle était pour le moins à
Lyon. Je lui demandai pourquoi elle l'avait envoyée si loin; elle me dit que
c'est qu'elle avait trouvé un bon parti, un honnête homme, Dieu marci. Je la
priai de me dire le nom de la ville: elle me dit que c'était à Paris, qu'il était
boucher, logeant vis-à-vis du palais Mazarin, et qu'il avait l'honneur de
servir M. du Maine, madame de Montespan, et le roi, fort souvent. Je vous
laisse méditer sur la justesse de la comparaison, et sur la naïveté de la bonne
hôtesse. J'entrai dans sa douleur, comme elle était entrée dans la mienne; et
j'ai toujours marché depuis par le plus beau temps, le plus beau pays et le
plus beau chemin du monde. Vous me disiez qu'il était d'hiver quand vous y
passâtes; il est devenu d'été, et d'un été le plus tempéré qu'on puisse
imaginer. Je demande partout de vos nouvelles, et l'on m'en dit partout; si je
n'en avais point reçu depuis, je serais un peu en peine, car je vous trouve
maigre; mais je me flatte que la princesse Olympie aura fait place à la
princesse Cléopâtre. Le bon abbé a des soins de moi incroyables; il s'est
engagé dans des complaisances, des douceurs, des bontés, des facilités dont
il me paraît que vous devez lui tenir compte, ayant envie, dit-il, de vous
plaire en me conduisant si bien: je lui ai promis de ne vous rien laisser
ignorer là-dessus.
Nous lisons une histoire des empereurs d'Orient, écrite par une jeune
princesse, fille de l'empereur Alexis[525]. Cette histoire est divertissante, mais
c'est sans préjudice de Lucien, que je continue: je n'en avais jamais vu que
trois ou quatre pièces célèbres; les autres sont tout aussi belles. Mais ce que
je mets encore au-dessus, ce sont vos lettres: ce n'est point parce que je vous
aime: demandez à ceux qui sont auprès de vous. M. le comte, répondez; M.
de la Garde, M. l'abbé, n'est-il pas vrai que personne n'écrit comme elle? Je
me divertis donc de deux ou trois que j'ai apportées; vraiment ce que vous
dites d'une certaine femme est digne de l'impression. Au reste, je ne m'en
peu embarrassé à Villeneuve-Saint-Georges, en revoyant ce lieu où nous
pleurâmes de si bon cœur. L'hôtesse me paraît une personne de bonne
conversation: je lui demandai fort comme vous étiez la dernière fois; elle
me dit que vous étiez triste, que vous étiez maigre, et que M. de Grignan
tâchait de vous donner courage, et de vous faire manger: voilà comme j'ai
cru que cela était. Elle me dit qu'elle entrait bien dans nos sentiments;
qu'elle avait marié aussi sa fille, loin d'elle, et que le jour de leur séparation
elles demeurirent toutes deux pâmées; je crus qu'elle était pour le moins à
Lyon. Je lui demandai pourquoi elle l'avait envoyée si loin; elle me dit que
c'est qu'elle avait trouvé un bon parti, un honnête homme, Dieu marci. Je la
priai de me dire le nom de la ville: elle me dit que c'était à Paris, qu'il était
boucher, logeant vis-à-vis du palais Mazarin, et qu'il avait l'honneur de
servir M. du Maine, madame de Montespan, et le roi, fort souvent. Je vous
laisse méditer sur la justesse de la comparaison, et sur la naïveté de la bonne
hôtesse. J'entrai dans sa douleur, comme elle était entrée dans la mienne; et
j'ai toujours marché depuis par le plus beau temps, le plus beau pays et le
plus beau chemin du monde. Vous me disiez qu'il était d'hiver quand vous y
passâtes; il est devenu d'été, et d'un été le plus tempéré qu'on puisse
imaginer. Je demande partout de vos nouvelles, et l'on m'en dit partout; si je
n'en avais point reçu depuis, je serais un peu en peine, car je vous trouve
maigre; mais je me flatte que la princesse Olympie aura fait place à la
princesse Cléopâtre. Le bon abbé a des soins de moi incroyables; il s'est
engagé dans des complaisances, des douceurs, des bontés, des facilités dont
il me paraît que vous devez lui tenir compte, ayant envie, dit-il, de vous
plaire en me conduisant si bien: je lui ai promis de ne vous rien laisser
ignorer là-dessus.
Nous lisons une histoire des empereurs d'Orient, écrite par une jeune
princesse, fille de l'empereur Alexis[525]. Cette histoire est divertissante, mais
c'est sans préjudice de Lucien, que je continue: je n'en avais jamais vu que
trois ou quatre pièces célèbres; les autres sont tout aussi belles. Mais ce que
je mets encore au-dessus, ce sont vos lettres: ce n'est point parce que je vous
aime: demandez à ceux qui sont auprès de vous. M. le comte, répondez; M.
de la Garde, M. l'abbé, n'est-il pas vrai que personne n'écrit comme elle? Je
me divertis donc de deux ou trois que j'ai apportées; vraiment ce que vous
dites d'une certaine femme est digne de l'impression. Au reste, je ne m'en
Page 385
dédis point; j'ai vu passer la diligence; je suis plus persuadée que jamais
qu'on ne peut point languir dans une telle voiture; et pour une rêverie de
suite, hélas! il vient un cahot qui vous culbute, et l'on ne sait plus où l'on en
est. A propos, la B.......[526] s'est signalée en cruauté et barbarie sur la mort de
sa mère[527]; c'était elle qui devait pleurer par son seul intérêt; elle est
généreuse autant que dénaturée; elle a scandalisé tout le monde; elle causait
et lavait ses dents pendant que la pauvre femme rendait l'âme. Je vous
entends crier d'ici. Ah, ma fille! que vous êtes bien dans l'autre extrémité!
J'ai médité sur cette mort. Madame de Guénégaud avait fait un grand rôle,
la fortune de bien des gens, la joie et le plaisir de bien d'autres; elle avait eu
part à de grandes affaires; elle avait eu la confiance de deux ministres (M.
de Chavigny, M. Fouquet), dont elle avait honoré le bon goût. Elle avait un
grand esprit, de grandes vues, un grand art de posséder noblement une
grande fortune; elle n'a point su en supporter la perte: sa déroute avait aigri
son esprit; elle était irritée de son malheur; cela se répandait sur tout, et
servait peut-être de prétexte au refroidissement de ses amis. En cela toute
contraire au pauvre M. Fouquet, qui était ivre de sa faveur, et qui a soutenu
héroïquement sa disgrâce; cette comparaison m'a toujours frappée. Voilà les
réflexions de Villeneuve-le-Roi; vous jugez bien qu'on n'en aurait pas le
loisir, à moins que d'être paisiblement dans son carrosse. J'y ajoute que le
monde est un peu trop tôt consolé de la perte d'une telle personne, qui avait
bien plus de bonnes qualités que de mauvaises.
193.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, samedi au soir 4 septembre 1677.
J'ai reçu deux de vos lettres en arrivant, ma très-chère; j'en avais grand
besoin: mon cœur était triste, me voilà bien: je les relirai, ce m'est une
consolation. Ma fille, passé aujourd'hui, je vous promets de ne plus écrire
qu'un mot, c'est-à-dire, la feuille qui chante et chantera; mais faites-en donc
de même: vous êtes excédée d'écriture, et c'est être malade à votre âge, que
d'être maigre au point que vous l'êtes; je hais, il est vrai, de voir si
visiblement la côte d'Adam en votre personne. Ma fille, ne me grondez pas
ce soir, je veux un peu parler: j'arrive; je me repose demain; rien ne
m'oblige à me taire. M. de Champlâtreux est déjà venu me voir; le bon abbé
le trouve d'une bonne société; il lui donnera souvent à dîner. Savez-vous qui
qu'on ne peut point languir dans une telle voiture; et pour une rêverie de
suite, hélas! il vient un cahot qui vous culbute, et l'on ne sait plus où l'on en
est. A propos, la B.......[526] s'est signalée en cruauté et barbarie sur la mort de
sa mère[527]; c'était elle qui devait pleurer par son seul intérêt; elle est
généreuse autant que dénaturée; elle a scandalisé tout le monde; elle causait
et lavait ses dents pendant que la pauvre femme rendait l'âme. Je vous
entends crier d'ici. Ah, ma fille! que vous êtes bien dans l'autre extrémité!
J'ai médité sur cette mort. Madame de Guénégaud avait fait un grand rôle,
la fortune de bien des gens, la joie et le plaisir de bien d'autres; elle avait eu
part à de grandes affaires; elle avait eu la confiance de deux ministres (M.
de Chavigny, M. Fouquet), dont elle avait honoré le bon goût. Elle avait un
grand esprit, de grandes vues, un grand art de posséder noblement une
grande fortune; elle n'a point su en supporter la perte: sa déroute avait aigri
son esprit; elle était irritée de son malheur; cela se répandait sur tout, et
servait peut-être de prétexte au refroidissement de ses amis. En cela toute
contraire au pauvre M. Fouquet, qui était ivre de sa faveur, et qui a soutenu
héroïquement sa disgrâce; cette comparaison m'a toujours frappée. Voilà les
réflexions de Villeneuve-le-Roi; vous jugez bien qu'on n'en aurait pas le
loisir, à moins que d'être paisiblement dans son carrosse. J'y ajoute que le
monde est un peu trop tôt consolé de la perte d'une telle personne, qui avait
bien plus de bonnes qualités que de mauvaises.
193.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, samedi au soir 4 septembre 1677.
J'ai reçu deux de vos lettres en arrivant, ma très-chère; j'en avais grand
besoin: mon cœur était triste, me voilà bien: je les relirai, ce m'est une
consolation. Ma fille, passé aujourd'hui, je vous promets de ne plus écrire
qu'un mot, c'est-à-dire, la feuille qui chante et chantera; mais faites-en donc
de même: vous êtes excédée d'écriture, et c'est être malade à votre âge, que
d'être maigre au point que vous l'êtes; je hais, il est vrai, de voir si
visiblement la côte d'Adam en votre personne. Ma fille, ne me grondez pas
ce soir, je veux un peu parler: j'arrive; je me repose demain; rien ne
m'oblige à me taire. M. de Champlâtreux est déjà venu me voir; le bon abbé
le trouve d'une bonne société; il lui donnera souvent à dîner. Savez-vous qui
Page 386
m'a déjà envoyé faire un compliment? M. le marquis de Termes, qui arriva
hier tout malade de goutte et de colique: on dit qu'il a la barbe longue
comme un capucin: ah! c'est fort bien fait. Le chevalier de Flamarens est
avec lui, M. et madame d'Albon y sont aussi, M. de Jussac: on attend encore
bien du monde. J'oublie le meilleur, c'est Vincent qui sort déjà d'ici, et qui
prendra des soins de moi extrêmes. Je me porte très-bien; je ne sais que
souhaiter de mieux, sinon déclouer ce bienheureux état. Je vous écrivis hier
de la Palice; j'y vis un petit garçon que je trouvai joli: il a sept ans; je suis
sûre qu'il ressemble au vôtre: son père, qui est un gentilhomme de M. de
Saint-Géran, lui a appris l'exercice du mousquet et de la pique; c'est la plus
jolie chose du monde; vous aimeriez ce petit enfant; cela lui dénoue le
corps; il est délibéré, adroit, résolu. Son père passe sa vie à la guerre; il est
convalescent à la Palice, et se divertit à rendre son fils un vrai petit soldat;
j'aimerais mieux cela qu'un maître à danser: si le hasard vous envoyait un
tel homme, prenez le même plaisir sur ma parole. M. l'archevêque a écrit au
bon abbé tout ce qui peut se mander d'obligeant et de tendre pour l'engager
au voyage de Grignan; mais je ne vois pas que cela l'ébranle, quoiqu'il en
soit touché. J'aurais bien à causer sur vos deux lettres que voilà; mais,
quoique je ne sois pas encore initiée à la fontaine, je veux vous donner
l'exemple. Un homme de la cour disait l'autre jour à madame de Ludres:
«Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais.»—«Tout de bon? dit-
elle; j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.» J'ai trouvé cela plaisant.
Madame de Coulanges a des soins de moi admirables; je regarde autour de
moi; est-ce que je suis en fortune? Elle me rend le tambourinage qu'elle
reçoit de beaucoup d'autres. La Bagnols m'écrit aussi mille douceurs
tortillonnées. Adieu, ma chère enfant; évitez sur toute chose le cœur de
l'hiver pour revenir, et le détour de Reims. Croyez-moi; il n'y a point de
santé qui puisse résister à ces fatigues; les voyages usent le corps comme
les équipages.
194.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, mercredi au soir 22 septembre 1677.
Il me revient une lettre du 15. Je crois qu'elle est allée faire un tour à
Paris. Le chevalier en a reçu une du bel abbé de cette même date, qui me
fait voir au moins que vous vous portiez bien ce jour-là. Il est vrai que si
hier tout malade de goutte et de colique: on dit qu'il a la barbe longue
comme un capucin: ah! c'est fort bien fait. Le chevalier de Flamarens est
avec lui, M. et madame d'Albon y sont aussi, M. de Jussac: on attend encore
bien du monde. J'oublie le meilleur, c'est Vincent qui sort déjà d'ici, et qui
prendra des soins de moi extrêmes. Je me porte très-bien; je ne sais que
souhaiter de mieux, sinon déclouer ce bienheureux état. Je vous écrivis hier
de la Palice; j'y vis un petit garçon que je trouvai joli: il a sept ans; je suis
sûre qu'il ressemble au vôtre: son père, qui est un gentilhomme de M. de
Saint-Géran, lui a appris l'exercice du mousquet et de la pique; c'est la plus
jolie chose du monde; vous aimeriez ce petit enfant; cela lui dénoue le
corps; il est délibéré, adroit, résolu. Son père passe sa vie à la guerre; il est
convalescent à la Palice, et se divertit à rendre son fils un vrai petit soldat;
j'aimerais mieux cela qu'un maître à danser: si le hasard vous envoyait un
tel homme, prenez le même plaisir sur ma parole. M. l'archevêque a écrit au
bon abbé tout ce qui peut se mander d'obligeant et de tendre pour l'engager
au voyage de Grignan; mais je ne vois pas que cela l'ébranle, quoiqu'il en
soit touché. J'aurais bien à causer sur vos deux lettres que voilà; mais,
quoique je ne sois pas encore initiée à la fontaine, je veux vous donner
l'exemple. Un homme de la cour disait l'autre jour à madame de Ludres:
«Madame, vous êtes, ma foi, plus belle que jamais.»—«Tout de bon? dit-
elle; j'en suis bien aise, c'est un ridicule de moins.» J'ai trouvé cela plaisant.
Madame de Coulanges a des soins de moi admirables; je regarde autour de
moi; est-ce que je suis en fortune? Elle me rend le tambourinage qu'elle
reçoit de beaucoup d'autres. La Bagnols m'écrit aussi mille douceurs
tortillonnées. Adieu, ma chère enfant; évitez sur toute chose le cœur de
l'hiver pour revenir, et le détour de Reims. Croyez-moi; il n'y a point de
santé qui puisse résister à ces fatigues; les voyages usent le corps comme
les équipages.
194.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Vichy, mercredi au soir 22 septembre 1677.
Il me revient une lettre du 15. Je crois qu'elle est allée faire un tour à
Paris. Le chevalier en a reçu une du bel abbé de cette même date, qui me
fait voir au moins que vous vous portiez bien ce jour-là. Il est vrai que si
Page 387
Vardes m'eût parlé de votre maladie un peu plus au temps présent, nulle
considération n'aurait pu me retenir; mais il fit si bien que je ne pus tourner
mon inquiétude que sur le passé. Ma très-chère, au nom de Dieu, rapportez-
moi votre bonne santé et votre joli visage; il est certain que je ne puis m'en
passer, ni vous permettre d'être changée à l'âge où vous êtes. N'espérez donc
point que je sois traitable sur cette maigreur qui marque visiblement votre
mauvaise santé; la mienne est admirable. Je finis demain jeudi toutes mes
affaires, je prends ma dernière médecine: je n'ai bu que seize jours: je n'ai
pris que deux douches et deux bains chauds: je n'ai pu soutenir la douche;
j'en suis fâchée, car j'aime à suer; mais j'en étais trop étouffée et trop
étourdie: en un mot, c'est que je n'en ai plus de besoin, et que la boisson m'a
suffi et fait des merveilles. Je m'en vais vendredi à Langlar; mes
commensaux, Termes, Flamarens, Jussac, m'y suivront; le chevalier viendra
m'y voir samedi, et reviendra lundi commencer sa douche. Il ne sera plus
que huit jours sans moi; je le laisse en bon train, les eaux lui font beaucoup
de bien: il recevra en mon absence mille présents de mes amis; il est fort
content de moi. Pour mes mains, elles sont mieux; et cette incommodité est
si petite, que le temps est le seul remède que je veuille souffrir. Je suis au
désespoir, ma fille, de la tristesse de vos songes: hé! mon Dieu, faut-il que
dans l'état où je suis je vous fasse du mal? C'est bien, je vous assure, contre
mon intention. Je ne sais si vous avez celle de m'écrire des endroits
admirables, vous y réussiriez; mais aussi ils ne tombent pas à terre: vous ne
sentez pas l'agrément de ce que vous dites, et c'est tant mieux. Vous avez un
peu d'envie de vous moquer de votre petite servante, et du corps de jupe, et
du toupet: mais vous m'aimeriez si vous saviez le bon air que j'avais à la
fontaine. Je crois que la Carnavalette nous sera meilleure que l'autre
maison qu'on nous avait indiquée, mais qui est fort petite, et où pas un de
vos gens ne pourrait loger. Nous verrons ce que fera le grand d'Hacqueville;
je meurs de peur que madame de Lillebonne ne veuille pas déloger. Je suis
toujours fort en peine de Corbinelli; il a été rudement traité de la fièvre
tierce, le délire, et tout ce qui peut effrayer: il a pris de l'or potable, nous en
attendons l'effet. Parlez-moi toujours de vous et de votre santé: ne faites-
vous rien du tout pour vous remettre de vos deux saignées? Quelle maladie,
bon Dieu! et quelle frayeur cela ne doit-il point donner à ceux qui vous
aiment! Voilà le chevalier auprès de moi, et la compagnie ordinaire, avec un
homme qui assurément joue mieux du violon que Baptiste. Nous voudrions
considération n'aurait pu me retenir; mais il fit si bien que je ne pus tourner
mon inquiétude que sur le passé. Ma très-chère, au nom de Dieu, rapportez-
moi votre bonne santé et votre joli visage; il est certain que je ne puis m'en
passer, ni vous permettre d'être changée à l'âge où vous êtes. N'espérez donc
point que je sois traitable sur cette maigreur qui marque visiblement votre
mauvaise santé; la mienne est admirable. Je finis demain jeudi toutes mes
affaires, je prends ma dernière médecine: je n'ai bu que seize jours: je n'ai
pris que deux douches et deux bains chauds: je n'ai pu soutenir la douche;
j'en suis fâchée, car j'aime à suer; mais j'en étais trop étouffée et trop
étourdie: en un mot, c'est que je n'en ai plus de besoin, et que la boisson m'a
suffi et fait des merveilles. Je m'en vais vendredi à Langlar; mes
commensaux, Termes, Flamarens, Jussac, m'y suivront; le chevalier viendra
m'y voir samedi, et reviendra lundi commencer sa douche. Il ne sera plus
que huit jours sans moi; je le laisse en bon train, les eaux lui font beaucoup
de bien: il recevra en mon absence mille présents de mes amis; il est fort
content de moi. Pour mes mains, elles sont mieux; et cette incommodité est
si petite, que le temps est le seul remède que je veuille souffrir. Je suis au
désespoir, ma fille, de la tristesse de vos songes: hé! mon Dieu, faut-il que
dans l'état où je suis je vous fasse du mal? C'est bien, je vous assure, contre
mon intention. Je ne sais si vous avez celle de m'écrire des endroits
admirables, vous y réussiriez; mais aussi ils ne tombent pas à terre: vous ne
sentez pas l'agrément de ce que vous dites, et c'est tant mieux. Vous avez un
peu d'envie de vous moquer de votre petite servante, et du corps de jupe, et
du toupet: mais vous m'aimeriez si vous saviez le bon air que j'avais à la
fontaine. Je crois que la Carnavalette nous sera meilleure que l'autre
maison qu'on nous avait indiquée, mais qui est fort petite, et où pas un de
vos gens ne pourrait loger. Nous verrons ce que fera le grand d'Hacqueville;
je meurs de peur que madame de Lillebonne ne veuille pas déloger. Je suis
toujours fort en peine de Corbinelli; il a été rudement traité de la fièvre
tierce, le délire, et tout ce qui peut effrayer: il a pris de l'or potable, nous en
attendons l'effet. Parlez-moi toujours de vous et de votre santé: ne faites-
vous rien du tout pour vous remettre de vos deux saignées? Quelle maladie,
bon Dieu! et quelle frayeur cela ne doit-il point donner à ceux qui vous
aiment! Voilà le chevalier auprès de moi, et la compagnie ordinaire, avec un
homme qui assurément joue mieux du violon que Baptiste. Nous voudrions
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vous envoyer, et à M. de Grignan, une chaconne et un écho dont il nous
charme, et dont vous serez charmée: vous l'entendrez cet hiver.
195.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Gien, vendredi 1er octobre 1677.
J'ai pris votre lettre, ma très-chère, en passant par Briare; mon ami
Roujoux[528] est un homme admirable; j'espère que j'en pourrai recevoir
encore une avant que de partir d'Autri, où nous allons demain dîner. Nous
avons fait cette après-dînée un tour que vous auriez bien aimé: nous devions
quitter notre bonne compagnie dès midi, et prendre chacun notre parti, les
uns vers Paris, les autres à Autri. Cette bonne compagnie n'ayant pas été
préparée assez tôt à cette triste séparation, n'a pas eu la force de la
supporter, et a voulu nous suivre à Autri: nous avons représenté les
inconvénients, enfin nous avons cédé. Nous avons donc passé la rivière de
Loire à Châtillon tous ensemble; le temps était admirable, et nous étions
ravis de voir qu'il fallait que le bac retournât pour aller prendre l'autre
carrosse. Comme nous étions à bord, nous avons discouru du chemin
d'Autri; on nous a dit qu'il y avait deux mortelles lieues, des rochers, des
bois, des précipices: nous qui sommes accoutumés depuis Moulins à courir
la bague, nous avons eu peur de cette idée, et toute la bonne compagnie, et
nous conjointement, nous avons repassé la rivière, en pâmant de rire de ce
petit dérangement; tous nos gens en faisaient autant, et dans cette belle
humeur nous avons repris le chemin de Gien, où nous voilà tous; et après
que la nuit nous aura donné conseil, qui sera apparemment de nous séparer
courageusement, nous irons, la bonne compagnie de son côté, et nous du
nôtre.
Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer, ce sont des
forges de Vulcain: nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes forgeant, non pas
les armes d'Énée, mais des ancres pour les vaisseaux: jamais vous n'avez vu
redoubler des coups si justes, ni d'une si admirable cadence. Nous étions au
milieu de quatre fourneaux; de temps en temps ces démons venaient autour
de nous, tous fondus de sueur, avec des visages pâles, des yeux farouches,
des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs; cette vue pouvait
effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi, je ne comprenais pas
charme, et dont vous serez charmée: vous l'entendrez cet hiver.
195.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Gien, vendredi 1er octobre 1677.
J'ai pris votre lettre, ma très-chère, en passant par Briare; mon ami
Roujoux[528] est un homme admirable; j'espère que j'en pourrai recevoir
encore une avant que de partir d'Autri, où nous allons demain dîner. Nous
avons fait cette après-dînée un tour que vous auriez bien aimé: nous devions
quitter notre bonne compagnie dès midi, et prendre chacun notre parti, les
uns vers Paris, les autres à Autri. Cette bonne compagnie n'ayant pas été
préparée assez tôt à cette triste séparation, n'a pas eu la force de la
supporter, et a voulu nous suivre à Autri: nous avons représenté les
inconvénients, enfin nous avons cédé. Nous avons donc passé la rivière de
Loire à Châtillon tous ensemble; le temps était admirable, et nous étions
ravis de voir qu'il fallait que le bac retournât pour aller prendre l'autre
carrosse. Comme nous étions à bord, nous avons discouru du chemin
d'Autri; on nous a dit qu'il y avait deux mortelles lieues, des rochers, des
bois, des précipices: nous qui sommes accoutumés depuis Moulins à courir
la bague, nous avons eu peur de cette idée, et toute la bonne compagnie, et
nous conjointement, nous avons repassé la rivière, en pâmant de rire de ce
petit dérangement; tous nos gens en faisaient autant, et dans cette belle
humeur nous avons repris le chemin de Gien, où nous voilà tous; et après
que la nuit nous aura donné conseil, qui sera apparemment de nous séparer
courageusement, nous irons, la bonne compagnie de son côté, et nous du
nôtre.
Hier au soir à Cône nous allâmes dans un véritable enfer, ce sont des
forges de Vulcain: nous y trouvâmes huit ou dix cyclopes forgeant, non pas
les armes d'Énée, mais des ancres pour les vaisseaux: jamais vous n'avez vu
redoubler des coups si justes, ni d'une si admirable cadence. Nous étions au
milieu de quatre fourneaux; de temps en temps ces démons venaient autour
de nous, tous fondus de sueur, avec des visages pâles, des yeux farouches,
des moustaches brutes, des cheveux longs et noirs; cette vue pouvait
effrayer des gens moins polis que nous. Pour moi, je ne comprenais pas
Page 389
qu'il fût possible de résister à nulle des volontés de ces messieurs-là dans
leur enfer. Enfin, nous en sortîmes avec une pluie de pièces de quatre sous,
dont nous eûmes soin de les rafraîchir pour faciliter notre sortie.
Nous avions vu la veille, à Nevers, une course la plus hardie qu'on
puisse s'imaginer: quatre belles dans un carrosse nous ayant vus passer dans
les nôtres, eurent une telle envie de nous revoir, qu'elles voulurent gagner
les devants lorsque nous étions sur une chaussée qui n'a jamais été faite que
pour un carrosse. Ma fille, leur cocher nous passa témérairement sur la
moustache: elles étaient à deux doigts de tomber dans la rivière, nous
criions tous miséricorde, elles pâmaient de rire et coururent de cette sorte, et
par-dessus nous et devant nous, d'une si surprenante manière, que nous en
sommes encore effrayés.
Voilà, ma très-chère, nos plus grandes aventures; car de vous dire que
tout est plein de vendanges et de vendangeurs, cette nouvelle ne vous
étonnerait pas au mois de septembre. Si vous aviez été Noé, comme vous
disiez l'autre jour, nous n'aurions pas trouvé tant d'embarras. Je veux vous
dire un mot de ma santé; elle est parfaite, les eaux m'ont fait des merveilles,
et je trouve que vous vous êtes fait un dragon de cette douche: si j'avais pu
le prévoir, je me serais bien gardée de vous en parler; je n'eus aucun mal de
tête; je me trouvai un peu de chaleur à la gorge; et comme je ne suai pas
beaucoup la première fois, je me tins pour dit que je n'avais pas besoin de
transpirer comme l'année passée: ainsi, je me suis contentée de boire à longs
traits, dont je me porte très-bien: il n'y a rien de si bon que ces eaux.
196.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, jeudi 7 octobre 1677.
On ne peut pas avoir pris des mesures plus justes que les vôtres pour me
faire recevoir votre lettre en sortant de carrosse. La voilà, je l'ai lue, et l'ai
préférée à toutes les embrassades de l'arrivée. M. le coadjuteur, M.
d'Hacqueville, le gros abbé[529], M. de Coulanges, madame de la Troche, ont
très-bien fait leur devoir d'amis. Le coadjuteur et le d'Hacqueville m'ont
déjà fait entendre l'aigreur de Sa Majesté sur ce pauvre curé[530], et que le roi
avait dit à M. de Paris: «C'est un homme très-dangereux, qui enseignait une
doctrine pernicieuse: on m'a déjà parlé pour lui; mais plus il a d'amis, plus
leur enfer. Enfin, nous en sortîmes avec une pluie de pièces de quatre sous,
dont nous eûmes soin de les rafraîchir pour faciliter notre sortie.
Nous avions vu la veille, à Nevers, une course la plus hardie qu'on
puisse s'imaginer: quatre belles dans un carrosse nous ayant vus passer dans
les nôtres, eurent une telle envie de nous revoir, qu'elles voulurent gagner
les devants lorsque nous étions sur une chaussée qui n'a jamais été faite que
pour un carrosse. Ma fille, leur cocher nous passa témérairement sur la
moustache: elles étaient à deux doigts de tomber dans la rivière, nous
criions tous miséricorde, elles pâmaient de rire et coururent de cette sorte, et
par-dessus nous et devant nous, d'une si surprenante manière, que nous en
sommes encore effrayés.
Voilà, ma très-chère, nos plus grandes aventures; car de vous dire que
tout est plein de vendanges et de vendangeurs, cette nouvelle ne vous
étonnerait pas au mois de septembre. Si vous aviez été Noé, comme vous
disiez l'autre jour, nous n'aurions pas trouvé tant d'embarras. Je veux vous
dire un mot de ma santé; elle est parfaite, les eaux m'ont fait des merveilles,
et je trouve que vous vous êtes fait un dragon de cette douche: si j'avais pu
le prévoir, je me serais bien gardée de vous en parler; je n'eus aucun mal de
tête; je me trouvai un peu de chaleur à la gorge; et comme je ne suai pas
beaucoup la première fois, je me tins pour dit que je n'avais pas besoin de
transpirer comme l'année passée: ainsi, je me suis contentée de boire à longs
traits, dont je me porte très-bien: il n'y a rien de si bon que ces eaux.
196.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, jeudi 7 octobre 1677.
On ne peut pas avoir pris des mesures plus justes que les vôtres pour me
faire recevoir votre lettre en sortant de carrosse. La voilà, je l'ai lue, et l'ai
préférée à toutes les embrassades de l'arrivée. M. le coadjuteur, M.
d'Hacqueville, le gros abbé[529], M. de Coulanges, madame de la Troche, ont
très-bien fait leur devoir d'amis. Le coadjuteur et le d'Hacqueville m'ont
déjà fait entendre l'aigreur de Sa Majesté sur ce pauvre curé[530], et que le roi
avait dit à M. de Paris: «C'est un homme très-dangereux, qui enseignait une
doctrine pernicieuse: on m'a déjà parlé pour lui; mais plus il a d'amis, plus
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je serai ferme à ne le point rétablir.» Voilà ce qu'ils m'ont dit d'abord, qui
fait toujours voir une aversion horrible contre nos pauvres frères. Vous
m'attendrissez pour la petite; je la crois jolie comme un ange, j'en serais
folle; je crains, comme vous dites, qu'elle ne perde tous ses bons airs et tous
ses bons tons avant que je la voie: ce sera dommage; vos filles (de Sainte-
Marie) d'Aix vous la gâteront entièrement: du jour qu'elle y sera, il faut dire
adieu à tous ses charmes. Ne pourriez-vous point l'amener? Hélas! on n'a
que sa pauvre vie en ce monde; pourquoi s'ôter ces petits plaisirs-là? Je sais
bien tout ce qu'il y a à répondre là-dessus, mais je n'en veux pas remplir ma
lettre: vous auriez du moins de quoi loger cette jolie enfant; car, Dieu merci,
nous avons l'hôtel de Carnavalet[531]. C'est une affaire admirable, nous y
tiendrons tous, et nous aurons le bel air; comme on ne peut pas tout avoir, il
faut se passer des parquets et des petites cheminées à la mode; mais nous
aurons une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et de bonnes petites
filles bleues qui sont fort commodes, et nous serons ensemble, et vous
m'aimez, ma chère enfant: je voudrais pouvoir retrancher, de ce trésor qui
m'est si cher, toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé. Demandez à
tous ces hommes comme je suis belle; il ne me fallait point de douches; la
nature parle, elle en voulait l'année passée, elle en avait besoin; elle n'en
voulait plus celle-ci, j'ai obéi à sa voix. Pour les eaux, ma chère enfant, si
vous êtes cause de mon voyage, j'ai bien des remercîments à vous faire,
puisque je m'en porte parfaitement bien. Vous me dites mille douceurs sur
l'envie que vous avez de faire un voyage avec moi, et de causer, et de lire;
ah! plût à Dieu que vous pussiez, par quelque hasard, me donner ces sortes
de marques de votre amitié! Il y a une personne qui me disait l'autre jour
qu'avec toute la tendre amitié que vous avez pour moi, vous n'en faites point
le profit que vous auriez pu en faire; que vous ne connaissez pas ce que je
vaux, même à votre égard. Mais c'est une folie que je vous dis là, et je ne
voudrais être aimable que pour être autant dans votre goût que je suis dans
votre cœur: c'est une belle chose que de faire cette sorte de séparation;
cependant elle ne serait peut-être pas impossible. Sérieusement, ma fille,
pour finir cette causerie, je suis plus touchée de vos sentiments pour moi
que de ceux de tout le reste du monde; je suis assurée que vous le croyez.
J'ai envoyé chez Corbinelli; il se porte bien, et viendra me voir demain.
Pour le pauvre abbé Bayard, je ne m'en puis remettre; j'en ai parlé tout le
soir: je vous manderai comme en est madame de la Fayette; elle est à Saint-
fait toujours voir une aversion horrible contre nos pauvres frères. Vous
m'attendrissez pour la petite; je la crois jolie comme un ange, j'en serais
folle; je crains, comme vous dites, qu'elle ne perde tous ses bons airs et tous
ses bons tons avant que je la voie: ce sera dommage; vos filles (de Sainte-
Marie) d'Aix vous la gâteront entièrement: du jour qu'elle y sera, il faut dire
adieu à tous ses charmes. Ne pourriez-vous point l'amener? Hélas! on n'a
que sa pauvre vie en ce monde; pourquoi s'ôter ces petits plaisirs-là? Je sais
bien tout ce qu'il y a à répondre là-dessus, mais je n'en veux pas remplir ma
lettre: vous auriez du moins de quoi loger cette jolie enfant; car, Dieu merci,
nous avons l'hôtel de Carnavalet[531]. C'est une affaire admirable, nous y
tiendrons tous, et nous aurons le bel air; comme on ne peut pas tout avoir, il
faut se passer des parquets et des petites cheminées à la mode; mais nous
aurons une belle cour, un beau jardin, un beau quartier, et de bonnes petites
filles bleues qui sont fort commodes, et nous serons ensemble, et vous
m'aimez, ma chère enfant: je voudrais pouvoir retrancher, de ce trésor qui
m'est si cher, toute l'inquiétude que vous avez pour ma santé. Demandez à
tous ces hommes comme je suis belle; il ne me fallait point de douches; la
nature parle, elle en voulait l'année passée, elle en avait besoin; elle n'en
voulait plus celle-ci, j'ai obéi à sa voix. Pour les eaux, ma chère enfant, si
vous êtes cause de mon voyage, j'ai bien des remercîments à vous faire,
puisque je m'en porte parfaitement bien. Vous me dites mille douceurs sur
l'envie que vous avez de faire un voyage avec moi, et de causer, et de lire;
ah! plût à Dieu que vous pussiez, par quelque hasard, me donner ces sortes
de marques de votre amitié! Il y a une personne qui me disait l'autre jour
qu'avec toute la tendre amitié que vous avez pour moi, vous n'en faites point
le profit que vous auriez pu en faire; que vous ne connaissez pas ce que je
vaux, même à votre égard. Mais c'est une folie que je vous dis là, et je ne
voudrais être aimable que pour être autant dans votre goût que je suis dans
votre cœur: c'est une belle chose que de faire cette sorte de séparation;
cependant elle ne serait peut-être pas impossible. Sérieusement, ma fille,
pour finir cette causerie, je suis plus touchée de vos sentiments pour moi
que de ceux de tout le reste du monde; je suis assurée que vous le croyez.
J'ai envoyé chez Corbinelli; il se porte bien, et viendra me voir demain.
Pour le pauvre abbé Bayard, je ne m'en puis remettre; j'en ai parlé tout le
soir: je vous manderai comme en est madame de la Fayette; elle est à Saint-
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Maur. Madame de Coulanges est à Livry; j'y veux aller pendant qu'on fera
notre remue-ménage. Madame de Guitaut avait fait un fils, qui mourut le
lendemain; il fut question de lui en montrer un autre, et de lui faire croire
qu'on l'envoyait à Époisses. Enfin c'est une étrange affaire; son mari est
venu pour voir comme on pourra lui faire avaler cette affliction. La
maréchale d'Albret[532] est morte, le courrier vient d'arriver. Voilà Coulanges
qui vient causer avec vous.
Monsieur de Coulanges.
Nous la tenons enfin cette incomparable mère-beauté, plus
incomparable et plus mère-beauté que jamais: car croyez-vous
qu'elle soit arrivée fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit?
Rien de tout cela: elle me fit l'honneur de débarquer chez moi,
plus belle, plus fraîche, plus rayonnante qu'on ne peut dire, et
depuis ce jour-là elle a été dans une agitation continuelle, dont
elle se porte très-bien, quant au corps s'entend; et pour son
esprit, il est, ma foi, avec vous; et s'il vient faire un tour dans
son beau corps, c'est pour parler encore de cette rare comtesse
qui est en Provence. Que n'en avons-nous point dit jusqu'à
présent, et que n'en dirons-nous point encore? Quel gros livre
ne ferait-on pas de ses perfections, et combien grosse en serait
la table des chapitres!
Au reste, madame la comtesse, croyez-vous être faite
seulement pour des Provençaux? Vous devez être l'ornement de
la cour; il le faut pour les affaires que vous y avez; il le faut,
afin que je vous remercie moi-même en personne des portraits
que vous m'avez envoyés; et il le faut aussi pour nous rendre
madame votre mère tout entière. En vérité, ma belle comtesse,
tous vos amis et vos serviteurs opinent à votre retour: préparez-
vous donc pour ce grand voyage, dormez bien, mangez bien;
nous vous pardonnerons de n'être pas emmaigrie de notre
absence; songez donc très-sérieusement à votre santé, et croyez
que personne ne peut être plus à vous, ni plus dans vos intérêts,
que j'y suis.
notre remue-ménage. Madame de Guitaut avait fait un fils, qui mourut le
lendemain; il fut question de lui en montrer un autre, et de lui faire croire
qu'on l'envoyait à Époisses. Enfin c'est une étrange affaire; son mari est
venu pour voir comme on pourra lui faire avaler cette affliction. La
maréchale d'Albret[532] est morte, le courrier vient d'arriver. Voilà Coulanges
qui vient causer avec vous.
Monsieur de Coulanges.
Nous la tenons enfin cette incomparable mère-beauté, plus
incomparable et plus mère-beauté que jamais: car croyez-vous
qu'elle soit arrivée fatiguée? croyez-vous qu'elle ait gardé le lit?
Rien de tout cela: elle me fit l'honneur de débarquer chez moi,
plus belle, plus fraîche, plus rayonnante qu'on ne peut dire, et
depuis ce jour-là elle a été dans une agitation continuelle, dont
elle se porte très-bien, quant au corps s'entend; et pour son
esprit, il est, ma foi, avec vous; et s'il vient faire un tour dans
son beau corps, c'est pour parler encore de cette rare comtesse
qui est en Provence. Que n'en avons-nous point dit jusqu'à
présent, et que n'en dirons-nous point encore? Quel gros livre
ne ferait-on pas de ses perfections, et combien grosse en serait
la table des chapitres!
Au reste, madame la comtesse, croyez-vous être faite
seulement pour des Provençaux? Vous devez être l'ornement de
la cour; il le faut pour les affaires que vous y avez; il le faut,
afin que je vous remercie moi-même en personne des portraits
que vous m'avez envoyés; et il le faut aussi pour nous rendre
madame votre mère tout entière. En vérité, ma belle comtesse,
tous vos amis et vos serviteurs opinent à votre retour: préparez-
vous donc pour ce grand voyage, dormez bien, mangez bien;
nous vous pardonnerons de n'être pas emmaigrie de notre
absence; songez donc très-sérieusement à votre santé, et croyez
que personne ne peut être plus à vous, ni plus dans vos intérêts,
que j'y suis.
Page 392
197.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 20 octobre 1677.
Le chevalier radote et ne sait ce qu'il veut dire. Je n'ai point mangé de
fruits à Vichy, parce qu'il n'y en avait point; j'ai dîné sainement, et pour
souper; quand les sottes gens veulent qu'on soupe sur son dîner, à six
heures, je me moque d'eux; je soupe à huit: mais quoi? une caille, ou une
aile de perdrix uniquement. Je me promène, il est vrai; mais il faut que l'on
défende le beau temps, si l'on veut que je ne prenne pas l'air. Je n'ai point
pris le serein, ce sont des médisances; et enfin M. Ferrand était dans tous
mes sentiments, souvent à mes promenades, et ne m'a jamais dédite de rien.
Que voulez-vous donc conter, monsieur le chevalier? Mais vous, avec votre
sagesse, votre bras vous fait-il toujours boiter? Ce serait une chose cruelle
d'être obligé de porter un bâton tout l'hiver. Et vous, madame la comtesse,
pensez-vous que je n'aie point à vous gronder? Vardes me mande que vous
ne vous nourrissez pas assez, que vous mangez en récompense les plus
mauvaises choses du monde, et qu'avec cette conduite il ne faut pas que
vous espériez retrouver votre santé: voilà ses propres mots; il ajoute que M.
de la Garde s'en tourmente assez, mais que tout le reste n'ose vous
contredire. Belle Rochebonne, grondez-la: j'aimerais mieux qu'elle coquetât
avec M. de Vardes, comme vous me le mandez, que de profaner une santé
qui fait notre vie à tous; car vous voulez bien, madame, que je parle en
commun sur ce chapitre. Que vous êtes bien tous ensemble! que vous êtes
heureux de trouver dans votre famille ce que l'on cherche inutilement
ailleurs, c'est-à-dire la meilleure compagnie du monde, et toute l'amitié et la
sûreté imaginable! Je le pense et je le dis souvent, il n'y en a point une
pareille. Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous demande la grâce de
m'aimer toujours; je donne à ma fille le soin de vous dire comme je suis
pour vous, et comme je vous trouve digne de toute la tendresse qu'elle a
pour vous.
Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de Carnavalet.
J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes très-bien chez M.
et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement qu'ils en sont fort
aises, nous nous rangeons, nous nous établissons, nous meublons votre
chambre; et ces jours de loisir nous ôtent tout l'embarras et tout le désordre
du délogement. Nous irons coucher paisiblement, comme on va dans une
A Paris, mercredi 20 octobre 1677.
Le chevalier radote et ne sait ce qu'il veut dire. Je n'ai point mangé de
fruits à Vichy, parce qu'il n'y en avait point; j'ai dîné sainement, et pour
souper; quand les sottes gens veulent qu'on soupe sur son dîner, à six
heures, je me moque d'eux; je soupe à huit: mais quoi? une caille, ou une
aile de perdrix uniquement. Je me promène, il est vrai; mais il faut que l'on
défende le beau temps, si l'on veut que je ne prenne pas l'air. Je n'ai point
pris le serein, ce sont des médisances; et enfin M. Ferrand était dans tous
mes sentiments, souvent à mes promenades, et ne m'a jamais dédite de rien.
Que voulez-vous donc conter, monsieur le chevalier? Mais vous, avec votre
sagesse, votre bras vous fait-il toujours boiter? Ce serait une chose cruelle
d'être obligé de porter un bâton tout l'hiver. Et vous, madame la comtesse,
pensez-vous que je n'aie point à vous gronder? Vardes me mande que vous
ne vous nourrissez pas assez, que vous mangez en récompense les plus
mauvaises choses du monde, et qu'avec cette conduite il ne faut pas que
vous espériez retrouver votre santé: voilà ses propres mots; il ajoute que M.
de la Garde s'en tourmente assez, mais que tout le reste n'ose vous
contredire. Belle Rochebonne, grondez-la: j'aimerais mieux qu'elle coquetât
avec M. de Vardes, comme vous me le mandez, que de profaner une santé
qui fait notre vie à tous; car vous voulez bien, madame, que je parle en
commun sur ce chapitre. Que vous êtes bien tous ensemble! que vous êtes
heureux de trouver dans votre famille ce que l'on cherche inutilement
ailleurs, c'est-à-dire la meilleure compagnie du monde, et toute l'amitié et la
sûreté imaginable! Je le pense et je le dis souvent, il n'y en a point une
pareille. Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous demande la grâce de
m'aimer toujours; je donne à ma fille le soin de vous dire comme je suis
pour vous, et comme je vous trouve digne de toute la tendresse qu'elle a
pour vous.
Il faut un peu que je vous parle, ma fille, de notre hôtel de Carnavalet.
J'y serai dans un jour ou deux: mais comme nous sommes très-bien chez M.
et madame de Coulanges, et que nous voyons clairement qu'ils en sont fort
aises, nous nous rangeons, nous nous établissons, nous meublons votre
chambre; et ces jours de loisir nous ôtent tout l'embarras et tout le désordre
du délogement. Nous irons coucher paisiblement, comme on va dans une
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maison où l'on demeure depuis trois mois. N'apportez point de tapisserie,
nous trouverons ici ce qu'il vous faut: je me divertis extrêmement à vous
donner le plaisir de n'avoir aucun chagrin, au moins en arrivant[533]. Notre
bon abbé m'a fait peur; son rhume était grand; une petite fièvre: je me
figurais que si tout cela eût augmenté, c'eût été une fièvre continue, avec
une fluxion sur la poitrine; mais, Dieu merci, il est considérablement mieux,
et je n'ai plus aucune inquiétude.
Je reçois mille amitiés de madame de Vins. Je reçois des visites en l'air
des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de
Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je suis dans le chaos; vous
trouverez le démêlement du monde et des éléments: vous recevrez ma lettre
d'Autri: je serais plus fâchée que vous, si je passais un ordinaire sans vous
entretenir. J'admire comme je vous écris avec vivacité, et comme je hais
d'écrire à tout le reste du monde. Je trouve, en écrivant ceci, que rien n'est
moins tendre que ce que je dis; comment! j'aime à vous écrire: c'est donc
signe que j'aime votre absence; voilà qui est épouvantable. Ajustez tout
cela, et faites si bien que vous soyez persuadée que je vous aime de tout
mon cœur.
J'ai reçu une lettre de notre cardinal; j'étais dans une véritable
inquiétude de sa santé; il me mande qu'elle est bien meilleure; j'en remercie
la Providence. Corbinelli vous remerciera lui-même de vos bontés; il n'est
point bien encore, l'or potable l'a desséché; il a trop pris sur lui, je crois
qu'on le mettra au lait. Bonsoir, ma très-belle et très-aimable, et très-
parfaitement aimée.
198.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Livry, ce 3 novembre 1677.
Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles; elles
sont encore toutes aux arbres, elles n'ont fait que changer de couleur: au lieu
d'être vertes elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore, que cela
compose un brocard d'or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus
beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. Je suis logée à l'hôtel
de Carnavalet. C'est une belle et grande maison; je souhaite d'y être
longtemps, car le déménagement m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle
nous trouverons ici ce qu'il vous faut: je me divertis extrêmement à vous
donner le plaisir de n'avoir aucun chagrin, au moins en arrivant[533]. Notre
bon abbé m'a fait peur; son rhume était grand; une petite fièvre: je me
figurais que si tout cela eût augmenté, c'eût été une fièvre continue, avec
une fluxion sur la poitrine; mais, Dieu merci, il est considérablement mieux,
et je n'ai plus aucune inquiétude.
Je reçois mille amitiés de madame de Vins. Je reçois des visites en l'air
des Rochefoucauld, des Tarente; c'est quelquefois dans la cour de
Carnavalet, sur le timon de mon carrosse. Je suis dans le chaos; vous
trouverez le démêlement du monde et des éléments: vous recevrez ma lettre
d'Autri: je serais plus fâchée que vous, si je passais un ordinaire sans vous
entretenir. J'admire comme je vous écris avec vivacité, et comme je hais
d'écrire à tout le reste du monde. Je trouve, en écrivant ceci, que rien n'est
moins tendre que ce que je dis; comment! j'aime à vous écrire: c'est donc
signe que j'aime votre absence; voilà qui est épouvantable. Ajustez tout
cela, et faites si bien que vous soyez persuadée que je vous aime de tout
mon cœur.
J'ai reçu une lettre de notre cardinal; j'étais dans une véritable
inquiétude de sa santé; il me mande qu'elle est bien meilleure; j'en remercie
la Providence. Corbinelli vous remerciera lui-même de vos bontés; il n'est
point bien encore, l'or potable l'a desséché; il a trop pris sur lui, je crois
qu'on le mettra au lait. Bonsoir, ma très-belle et très-aimable, et très-
parfaitement aimée.
198.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Livry, ce 3 novembre 1677.
Je suis venue ici achever les beaux jours, et dire adieu aux feuilles; elles
sont encore toutes aux arbres, elles n'ont fait que changer de couleur: au lieu
d'être vertes elles sont aurore, et de tant de sortes d'aurore, que cela
compose un brocard d'or riche et magnifique, que nous voulons trouver plus
beau que du vert, quand ce ne serait que pour changer. Je suis logée à l'hôtel
de Carnavalet. C'est une belle et grande maison; je souhaite d'y être
longtemps, car le déménagement m'a beaucoup fatiguée. J'y attends la belle
Page 394
comtesse, qui sera fort aise de savoir que vous l'aimez toujours. J'ai reçu ici
votre lettre de Bussy. Vous me parlez fort bien, en vérité, de Racine et de
Despréaux. Le roi leur dit il y a quatre jours: Je suis fâché que vous ne
soyez venus à cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre, et votre
voyage n'eût pas été long. Racine lui répondit: Sire, nous sommes deux
bourgeois qui n'avons que des habits de ville, nous en commandâmes de
campagne; mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos
habits ne furent faits. Cela fut reçu agréablement. Ah! que je connais un
homme de qualité à qui j'aurais bien plus tôt fait écrire mon histoire qu'à ces
bourgeois-là, si j'étais son maître. C'est cela qui serait digne de la postérité?
Vous savez que le roi a fait M. le Tellier chancelier, et que cela a plu à
tout le monde. Il ne manque rien à ce ministre pour être digne de cette
place. L'autre jour Berryer lui vint faire compliment à la tête des secrétaires
du roi[534]; M. le chancelier lui répondit: M. Berryer, je vous remercie, et
votre compagnie; mais, M. Berryer, point de finesses, point de friponneries;
adieu, M. Berryer. Cette réponse donne de grandes espérances de l'exacte
justice; cela fait plaisir aux gens de bien. Voilà une famille bien heureuse;
ma nièce de Coligny en devrait être. Cependant voici un peu de fièvre
quarte qui fait voir qu'elle est encore des nôtres. Ce que vous dites de la
vieille Puisieux, qu'elle n'en devait pas faire à deux fois quand elle fut si
malade, un peu avant la maladie dont elle est morte, me donne le paroli[535].
Je ne suis pas encore bien consolée de cette après-dînée que nous passâmes
sur le bord de cette jolie rivière, sans y lire vos Mémoires. J'aurai de la
peine à m'en passer jusqu'à l'année qui vient. Si je meurs entre-ci et ce
temps-là, je mettrai ce déplaisir au rang des pénitences que je devrais faire.
Nous parlons souvent, le bon abbé et moi, de votre bonne chère, de
l'admirable situation de Chaseu, et enfin de votre bonne compagnie; et nous
disons qu'il est fâcheux d'en être séparés quasi pour jamais.
199.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Livry, ce 23 août 1678.
Où est donc votre fils, mon cousin? pour le mien il ne mourra jamais,
puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. La paix étant
faite et signée le 9 août[536], M. le prince d'Orange a voulu se donner le
votre lettre de Bussy. Vous me parlez fort bien, en vérité, de Racine et de
Despréaux. Le roi leur dit il y a quatre jours: Je suis fâché que vous ne
soyez venus à cette dernière campagne, vous auriez vu la guerre, et votre
voyage n'eût pas été long. Racine lui répondit: Sire, nous sommes deux
bourgeois qui n'avons que des habits de ville, nous en commandâmes de
campagne; mais les places que vous attaquiez furent plus tôt prises que nos
habits ne furent faits. Cela fut reçu agréablement. Ah! que je connais un
homme de qualité à qui j'aurais bien plus tôt fait écrire mon histoire qu'à ces
bourgeois-là, si j'étais son maître. C'est cela qui serait digne de la postérité?
Vous savez que le roi a fait M. le Tellier chancelier, et que cela a plu à
tout le monde. Il ne manque rien à ce ministre pour être digne de cette
place. L'autre jour Berryer lui vint faire compliment à la tête des secrétaires
du roi[534]; M. le chancelier lui répondit: M. Berryer, je vous remercie, et
votre compagnie; mais, M. Berryer, point de finesses, point de friponneries;
adieu, M. Berryer. Cette réponse donne de grandes espérances de l'exacte
justice; cela fait plaisir aux gens de bien. Voilà une famille bien heureuse;
ma nièce de Coligny en devrait être. Cependant voici un peu de fièvre
quarte qui fait voir qu'elle est encore des nôtres. Ce que vous dites de la
vieille Puisieux, qu'elle n'en devait pas faire à deux fois quand elle fut si
malade, un peu avant la maladie dont elle est morte, me donne le paroli[535].
Je ne suis pas encore bien consolée de cette après-dînée que nous passâmes
sur le bord de cette jolie rivière, sans y lire vos Mémoires. J'aurai de la
peine à m'en passer jusqu'à l'année qui vient. Si je meurs entre-ci et ce
temps-là, je mettrai ce déplaisir au rang des pénitences que je devrais faire.
Nous parlons souvent, le bon abbé et moi, de votre bonne chère, de
l'admirable situation de Chaseu, et enfin de votre bonne compagnie; et nous
disons qu'il est fâcheux d'en être séparés quasi pour jamais.
199.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Livry, ce 23 août 1678.
Où est donc votre fils, mon cousin? pour le mien il ne mourra jamais,
puisqu'il n'a pas été tué dix ou douze fois auprès de Mons. La paix étant
faite et signée le 9 août[536], M. le prince d'Orange a voulu se donner le
Page 395
divertissement de ce tournoi. Vous savez qu'il n'y a pas eu moins de sang
répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya faire ses excuses à
M. de Luxembourg, et lui manda que s'il lui avait fait savoir que la paix
était signée, il se serait bien gardé de le combattre. Cela ne vous paraît-il
pas ressembler à l'homme qui se bat en duel à la comédie, et qui demande
pardon à tous les coups qu'il donne dans le corps de son ennemi?
Les principaux officiers des deux partis prirent donc dans une
conférence un air de paix, et convinrent de faire entrer du secours dans
Mons. Mon fils était à cette entrevue romanesque. Le marquis de Grana
demanda à M. de Luxembourg qui était un escadron qui avait soutenu, deux
heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiraient sans cesse pour se
rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenait. M. de Luxembourg lui
dit que c'étaient les gendarmes-Dauphin, et que M. de Sévigné, qu'il lui
montra là présent, était à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui fut dit
d'agréable, et combien, en pareille rencontre, on se trouve payé de sa
patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut quarante de ses gendarmes tués
derrière lui. Je ne comprends pas comment on peut revenir de ces occasions
si chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une immutabilité qui nous fait voir la
mort mille fois plus horrible que quand on est dans l'action, et qu'on
s'occupe à battre et à se défendre.
Voilà l'aventure de mon pauvre fils; et c'est ainsi que l'on en usa le
propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on pourrait dire de
lui plus justement qu'on ne disait de Dangeau: Si la paix dure dix ans, il sera
maréchal de France.
200.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 12 octobre 1678.
J'ai reçu deux de vos lettres, mon cousin. Dans l'une vous me contez
votre vie, et de quelle manière vous vous divertissez. Je trouve que vous
avez une très-bonne compagnie, et que vous faites un très-bon usage de tout
ce qui peut contribuer à vous faire une société agréable; et si nous étions
dans un règne moins juste que celui-ci, on pourrait bien vous changer un
exil que vous rendez trop agréable, comme on fit à un Romain. On apprit
qu'il passait la plus douce vie du monde dans une île où il était exilé; on le
répandu qu'à Senef. Le lendemain du combat, il envoya faire ses excuses à
M. de Luxembourg, et lui manda que s'il lui avait fait savoir que la paix
était signée, il se serait bien gardé de le combattre. Cela ne vous paraît-il
pas ressembler à l'homme qui se bat en duel à la comédie, et qui demande
pardon à tous les coups qu'il donne dans le corps de son ennemi?
Les principaux officiers des deux partis prirent donc dans une
conférence un air de paix, et convinrent de faire entrer du secours dans
Mons. Mon fils était à cette entrevue romanesque. Le marquis de Grana
demanda à M. de Luxembourg qui était un escadron qui avait soutenu, deux
heures durant, le feu de neuf de ses canons, qui tiraient sans cesse pour se
rendre maîtres de la batterie que mon fils soutenait. M. de Luxembourg lui
dit que c'étaient les gendarmes-Dauphin, et que M. de Sévigné, qu'il lui
montra là présent, était à leur tête. Vous comprenez tout ce qui lui fut dit
d'agréable, et combien, en pareille rencontre, on se trouve payé de sa
patience. Il est vrai qu'elle fut grande; il eut quarante de ses gendarmes tués
derrière lui. Je ne comprends pas comment on peut revenir de ces occasions
si chaudes et si longues, où l'on n'a qu'une immutabilité qui nous fait voir la
mort mille fois plus horrible que quand on est dans l'action, et qu'on
s'occupe à battre et à se défendre.
Voilà l'aventure de mon pauvre fils; et c'est ainsi que l'on en usa le
propre jour que la paix commença. C'est comme cela qu'on pourrait dire de
lui plus justement qu'on ne disait de Dangeau: Si la paix dure dix ans, il sera
maréchal de France.
200.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 12 octobre 1678.
J'ai reçu deux de vos lettres, mon cousin. Dans l'une vous me contez
votre vie, et de quelle manière vous vous divertissez. Je trouve que vous
avez une très-bonne compagnie, et que vous faites un très-bon usage de tout
ce qui peut contribuer à vous faire une société agréable; et si nous étions
dans un règne moins juste que celui-ci, on pourrait bien vous changer un
exil que vous rendez trop agréable, comme on fit à un Romain. On apprit
qu'il passait la plus douce vie du monde dans une île où il était exilé; on le
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rappela à Rome, et on le condamna à y vivre avec sa femme. Je suis
charmée que vous me promettiez de m'aimer, ma nièce de Coligny et vous.
Je suis ravie de vous plaire, et d'être estimée de vous deux. Nous nous
mîmes l'autre jour à parler d'elle, ma fille, M. de Corbinelli et moi; en
vérité, elle fut célébrée dignement; et l'un des plus beaux endroits que nous
trouvassions en elle fut la tendresse et l'attachement qu'elle a pour vous, et
le plaisir qu'elle prend à adoucir votre exil; cela vient d'un fonds héroïque.
Mademoiselle de Scudéri dit que la vraie mesure du mérite se doit prendre
sur l'étendue de la capacité qu'on a d'aimer. Jugez par là du prix de votre
fille. Il faut louer aussi ceux qui sont dignes d'être aimés. Ceci vous regarde,
mon cousin.
Au reste, je vous réponds de votre incorruptibilité tant que vous serez
ensemble.
L'armée de M. de Luxembourg n'est point encore séparée; les goujats
parlent même du siége de Trèves ou de Juliers. Je serai au désespoir, s'il faut
que je reprenne encore les pensées de la guerre. Je voudrais fort que mon
fils et mon bien ne fussent plus exposés à leurs glorieuses souffrances. Il est
triste de s'avancer dans le pays de la misère; c'est ce qui est indubitable dans
votre métier: vous sauriez bien m'en dire des nouvelles.
Vous savez, je crois, que madame de Meckelbourg, s'en allant en
Allemagne, a passé par l'armée de son frère[537]. Elle y a été trois jours
comme Armide, au milieu de tous ces honneurs militaires qui ne se rendent
pas à petit bruit. Je ne puis comprendre comment elle put songer à moi en
cet état. Elle fit plus, elle m'écrivit une lettre fort honnête qui me surprit
extrêmement; car je n'ai aucun commerce avec elle. Elle pourrait faire dix
campagnes et dix voyages en Allemagne sans penser à moi, que je ne serais
pas en droit de m'en plaindre. Je lui mandai que j'avais bien lu des
princesses dans les armées, se faisant adorer et admirer de tous les princes,
qui étaient autant d'amants: mais que je n'en avais jamais vu une qui, dans
ce triomphe, s'avisât d'écrire à une ancienne amie qui n'avait point la qualité
de confidente de la princesse.
M. de Brandebourg et les Danois ont si bien chassé les Suédois de
l'Allemagne, que cet électeur n'a plus rien à faire qu'à venir joindre nos
ennemis. On craint que cela ne retarde la paix des Allemands.
charmée que vous me promettiez de m'aimer, ma nièce de Coligny et vous.
Je suis ravie de vous plaire, et d'être estimée de vous deux. Nous nous
mîmes l'autre jour à parler d'elle, ma fille, M. de Corbinelli et moi; en
vérité, elle fut célébrée dignement; et l'un des plus beaux endroits que nous
trouvassions en elle fut la tendresse et l'attachement qu'elle a pour vous, et
le plaisir qu'elle prend à adoucir votre exil; cela vient d'un fonds héroïque.
Mademoiselle de Scudéri dit que la vraie mesure du mérite se doit prendre
sur l'étendue de la capacité qu'on a d'aimer. Jugez par là du prix de votre
fille. Il faut louer aussi ceux qui sont dignes d'être aimés. Ceci vous regarde,
mon cousin.
Au reste, je vous réponds de votre incorruptibilité tant que vous serez
ensemble.
L'armée de M. de Luxembourg n'est point encore séparée; les goujats
parlent même du siége de Trèves ou de Juliers. Je serai au désespoir, s'il faut
que je reprenne encore les pensées de la guerre. Je voudrais fort que mon
fils et mon bien ne fussent plus exposés à leurs glorieuses souffrances. Il est
triste de s'avancer dans le pays de la misère; c'est ce qui est indubitable dans
votre métier: vous sauriez bien m'en dire des nouvelles.
Vous savez, je crois, que madame de Meckelbourg, s'en allant en
Allemagne, a passé par l'armée de son frère[537]. Elle y a été trois jours
comme Armide, au milieu de tous ces honneurs militaires qui ne se rendent
pas à petit bruit. Je ne puis comprendre comment elle put songer à moi en
cet état. Elle fit plus, elle m'écrivit une lettre fort honnête qui me surprit
extrêmement; car je n'ai aucun commerce avec elle. Elle pourrait faire dix
campagnes et dix voyages en Allemagne sans penser à moi, que je ne serais
pas en droit de m'en plaindre. Je lui mandai que j'avais bien lu des
princesses dans les armées, se faisant adorer et admirer de tous les princes,
qui étaient autant d'amants: mais que je n'en avais jamais vu une qui, dans
ce triomphe, s'avisât d'écrire à une ancienne amie qui n'avait point la qualité
de confidente de la princesse.
M. de Brandebourg et les Danois ont si bien chassé les Suédois de
l'Allemagne, que cet électeur n'a plus rien à faire qu'à venir joindre nos
ennemis. On craint que cela ne retarde la paix des Allemands.
Page 397
La cour est à Saint-Cloud; le roi veut aller à Versailles: mais il semble
que Dieu ne le veuille pas, par l'impossibilité de faire que les bâtiments
puissent le recevoir, et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on
emporte toutes les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des chariots pleins de
morts: on cache cette triste marche pour ne pas effrayer les ateliers; et ne
pas décrier l'air de ce favori sans mérite. Vous savez ce bon mot sur
Versailles.
Nous sommes revenus de Livry plus tôt que nous ne voulions, à cause
d'une fièvre qui prit fortement à l'une de mesdemoiselles de Grignan. Nous
nous raccoutumons à la bonne ville insensiblement. Nous pleurions quasi
quand nous quittâmes notre forêt. Le bon Corbinelli est enrhumé et garde la
chambre. La santé de ma fille, qui nous donnait quelque espérance de se
rétablir, est redevenue maladie, c'est-à-dire une extrême délicatesse: cela ne
l'empêche pas de vous aimer et de vous honorer.
201.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 18 décembre 1678.
O gens heureux! ô demi-dieux! si vous êtes au-dessus de la rage de la
bassette, si vous vous possédez vous-mêmes, si vous prenez le temps
comme Dieu l'envoie, si vous regardez votre exil comme une pièce attachée
à l'ordre de la Providence, si vous ne retournez point sur le passé pour vous
repentir de ce que vous fîtes il y a trente ans, si vous êtes au-dessus de
l'ambition et de l'avarice; enfin, ô gens heureux! ô demi-dieux! si vous êtes
toujours comme je vous ai vus, et si vous passez paisiblement votre hiver à
Autun avec la bonne compagnie que vous me marquez. Notre ami
Corbinelli vous écrit dans ma lettre. M. le cardinal de Retz, le plus généreux
et le plus noble prélat du monde, a voulu lui donner une marque de son
amitié et de son estime. Il le reconnaît pour son allié[538]; mais bien plus
pour un homme aimable et fort malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer
d'un état où M. de Vardes l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et
tant de services importants; et enfin il lui porta avant-hier deux cents
pistoles pour une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a longtemps
que je n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup moindre; il n'y a
que sa reconnaissance qui soit infinie; sa philosophie n'en est pas ébranlée;
que Dieu ne le veuille pas, par l'impossibilité de faire que les bâtiments
puissent le recevoir, et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on
emporte toutes les nuits, comme de l'Hôtel-Dieu, des chariots pleins de
morts: on cache cette triste marche pour ne pas effrayer les ateliers; et ne
pas décrier l'air de ce favori sans mérite. Vous savez ce bon mot sur
Versailles.
Nous sommes revenus de Livry plus tôt que nous ne voulions, à cause
d'une fièvre qui prit fortement à l'une de mesdemoiselles de Grignan. Nous
nous raccoutumons à la bonne ville insensiblement. Nous pleurions quasi
quand nous quittâmes notre forêt. Le bon Corbinelli est enrhumé et garde la
chambre. La santé de ma fille, qui nous donnait quelque espérance de se
rétablir, est redevenue maladie, c'est-à-dire une extrême délicatesse: cela ne
l'empêche pas de vous aimer et de vous honorer.
201.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 18 décembre 1678.
O gens heureux! ô demi-dieux! si vous êtes au-dessus de la rage de la
bassette, si vous vous possédez vous-mêmes, si vous prenez le temps
comme Dieu l'envoie, si vous regardez votre exil comme une pièce attachée
à l'ordre de la Providence, si vous ne retournez point sur le passé pour vous
repentir de ce que vous fîtes il y a trente ans, si vous êtes au-dessus de
l'ambition et de l'avarice; enfin, ô gens heureux! ô demi-dieux! si vous êtes
toujours comme je vous ai vus, et si vous passez paisiblement votre hiver à
Autun avec la bonne compagnie que vous me marquez. Notre ami
Corbinelli vous écrit dans ma lettre. M. le cardinal de Retz, le plus généreux
et le plus noble prélat du monde, a voulu lui donner une marque de son
amitié et de son estime. Il le reconnaît pour son allié[538]; mais bien plus
pour un homme aimable et fort malheureux. Il a trouvé du plaisir à le tirer
d'un état où M. de Vardes l'a laissé, après tant de souffrances pour lui, et
tant de services importants; et enfin il lui porta avant-hier deux cents
pistoles pour une année de la pension qu'il lui veut donner. Il y a longtemps
que je n'ai eu une joie si sensible. La sienne est beaucoup moindre; il n'y a
que sa reconnaissance qui soit infinie; sa philosophie n'en est pas ébranlée;
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et comme je sais que vous l'aimez, je suis assurée que vous serez aussi aise
que moi.
Pour revenir à la bassette, c'est une chose qui ne se peut représenter. On
y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. Pour moi, je trouve que passé
ce qui se peut jouer d'argent comptant, le reste est dans les idées, et se joue
au racquit, comme font les petits enfants. Le Roi paraît fâché de cet excès.
Monsieur a mis toutes ses pierreries en gage. Vous aurez appris que la paix
d'Espagne est ratifiée; je crois que celle d'Allemagne suivra bientôt.
La pauvre belle comtesse est si pénétrée de ce grand froid, qu'elle m'a
priée de vous faire ses excuses, et de vous assurer de ses véritables et
sincères amitiés, et à madame de Coligny. Sa poitrine, son encre, sa plume,
ses pensées, tout est gelé. Elle vous assure que son cœur ne l'est pas; je vous
en dis autant du mien, mes chers enfants. Quand je veux penser à quelque
chose qui me plaise, je songe à vous deux. Je vis l'autre jour ma nièce de
Sainte-Marie; au travers de cette sainteté, on voit bien qu'elle est votre fille.
Mais, hélas! que dites-vous de l'affliction de M. de Navailles, qui perd
son fils d'une légère maladie, après l'avoir vu exposé mille fois aux dangers
de la guerre? La prudence humaine qui faisait amasser tant de trésors, et
faire de si grands projets pour l'établissement de ce garçon, me fait bien rire
quand elle est confondue à ce point-là. Je vous demande beaucoup d'amitié
pour M. Jeannin de ma part.
Monsieur de Corbinelli.
J'ai vu un mot de vous, monsieur, qui m'a fait un grand
plaisir. Si j'écoutais mon enthousiasme, je vous écrirais une
grosse lettre de remercîments; c'est-à-dire que, par
l'emportement de ma reconnaissance, je tomberais dans
l'ingratitude; car c'est ainsi qu'on doit appeler une grosse lettre
de moi. Mon Dieu! que je conçois bien le plaisir qu'il y aurait
d'être en tiers avec vous et madame de Coligny, et d'y parler à
cœur ouvert auprès d'un grand feu à Chaseu! J'irai un jour, et je
me promets à moi-même cette satisfaction: car vous savez que
c'est toujours soi qu'on cherche à satisfaire sur toutes choses, et
que moi.
Pour revenir à la bassette, c'est une chose qui ne se peut représenter. On
y perd fort bien cent mille pistoles en un soir. Pour moi, je trouve que passé
ce qui se peut jouer d'argent comptant, le reste est dans les idées, et se joue
au racquit, comme font les petits enfants. Le Roi paraît fâché de cet excès.
Monsieur a mis toutes ses pierreries en gage. Vous aurez appris que la paix
d'Espagne est ratifiée; je crois que celle d'Allemagne suivra bientôt.
La pauvre belle comtesse est si pénétrée de ce grand froid, qu'elle m'a
priée de vous faire ses excuses, et de vous assurer de ses véritables et
sincères amitiés, et à madame de Coligny. Sa poitrine, son encre, sa plume,
ses pensées, tout est gelé. Elle vous assure que son cœur ne l'est pas; je vous
en dis autant du mien, mes chers enfants. Quand je veux penser à quelque
chose qui me plaise, je songe à vous deux. Je vis l'autre jour ma nièce de
Sainte-Marie; au travers de cette sainteté, on voit bien qu'elle est votre fille.
Mais, hélas! que dites-vous de l'affliction de M. de Navailles, qui perd
son fils d'une légère maladie, après l'avoir vu exposé mille fois aux dangers
de la guerre? La prudence humaine qui faisait amasser tant de trésors, et
faire de si grands projets pour l'établissement de ce garçon, me fait bien rire
quand elle est confondue à ce point-là. Je vous demande beaucoup d'amitié
pour M. Jeannin de ma part.
Monsieur de Corbinelli.
J'ai vu un mot de vous, monsieur, qui m'a fait un grand
plaisir. Si j'écoutais mon enthousiasme, je vous écrirais une
grosse lettre de remercîments; c'est-à-dire que, par
l'emportement de ma reconnaissance, je tomberais dans
l'ingratitude; car c'est ainsi qu'on doit appeler une grosse lettre
de moi. Mon Dieu! que je conçois bien le plaisir qu'il y aurait
d'être en tiers avec vous et madame de Coligny, et d'y parler à
cœur ouvert auprès d'un grand feu à Chaseu! J'irai un jour, et je
me promets à moi-même cette satisfaction: car vous savez que
c'est toujours soi qu'on cherche à satisfaire sur toutes choses, et
Page 399
qu'il n'y a véritablement qu'une passion, qui est l'amour-propre.
Je me propose d'examiner avec vous deux bien des choses, et
de vous inspirer un sentiment de mépris pour l'approbation du
public sur bien des gens qui ne la méritent pas. J'aime à
examiner même les choses qui me plaisent, afin de voir si je ne
me suis point trompé. Je vous demande que nous fassions
ensemble la même démarche. Nous parlerons de la cour, de la
guerre, de la politique, des vertus, des passions et des vices, en
honnêtes gens.
Au reste, je me suis avisé de faire des remarques sur cent
maximes de M. de la Rochefoucauld. J'en suis à examiner celle-
ci:
La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à
l'esprit[539].
Je demande à votre tribunal si elle est facile à entendre, et
quel rapport ou proportion il y a entre bonne grâce et bon sens?
Je trouve qu'on se sert de mots dans la conversation qui,
étant examinés, sont ordinairement équivoques, et qui, à force
de les sasser, ne signifient point, dans la plupart des
expressions, ce qu'il semble à tout le monde qu'ils doivent
signifier. Par exemple, je demande à madame de Coligny
qu'elle me définisse la bonne grâce, et qu'elle me marque bien
la différence avec le bon air; qu'elle me dise celle de bon sens et
de jugement, celle de raison et de bon sens, celle de bon esprit
et de bon sens, celle de génie et de talent, celle de l'humeur, du
caprice et de la bizarrerie; de l'ingénuité et de la naïveté; de
l'honnêteté, de la politesse et de la civilité; du plaisant, de
l'agréable et du badin. Ne vous amusez pas à me dire que ce
sont la plupart des synonymes; c'est le langage ou des
paresseux ou des ignorants. Je suis après à définir tout, bien ou
mal, il n'importe. Faites la même chose, je vous en prie. Que
dites-vous de la vente de notre charge? c'est le roi qui l'achète;
il n'en veut donner que six cent mille francs; on dit cependant
Je me propose d'examiner avec vous deux bien des choses, et
de vous inspirer un sentiment de mépris pour l'approbation du
public sur bien des gens qui ne la méritent pas. J'aime à
examiner même les choses qui me plaisent, afin de voir si je ne
me suis point trompé. Je vous demande que nous fassions
ensemble la même démarche. Nous parlerons de la cour, de la
guerre, de la politique, des vertus, des passions et des vices, en
honnêtes gens.
Au reste, je me suis avisé de faire des remarques sur cent
maximes de M. de la Rochefoucauld. J'en suis à examiner celle-
ci:
La bonne grâce est au corps ce que le bon sens est à
l'esprit[539].
Je demande à votre tribunal si elle est facile à entendre, et
quel rapport ou proportion il y a entre bonne grâce et bon sens?
Je trouve qu'on se sert de mots dans la conversation qui,
étant examinés, sont ordinairement équivoques, et qui, à force
de les sasser, ne signifient point, dans la plupart des
expressions, ce qu'il semble à tout le monde qu'ils doivent
signifier. Par exemple, je demande à madame de Coligny
qu'elle me définisse la bonne grâce, et qu'elle me marque bien
la différence avec le bon air; qu'elle me dise celle de bon sens et
de jugement, celle de raison et de bon sens, celle de bon esprit
et de bon sens, celle de génie et de talent, celle de l'humeur, du
caprice et de la bizarrerie; de l'ingénuité et de la naïveté; de
l'honnêteté, de la politesse et de la civilité; du plaisant, de
l'agréable et du badin. Ne vous amusez pas à me dire que ce
sont la plupart des synonymes; c'est le langage ou des
paresseux ou des ignorants. Je suis après à définir tout, bien ou
mal, il n'importe. Faites la même chose, je vous en prie. Que
dites-vous de la vente de notre charge? c'est le roi qui l'achète;
il n'en veut donner que six cent mille francs; on dit cependant
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que Tilladet l'aura, et que le chevalier Colbert aura celle de
Tilladet. O gens heureux! ô demi-dieux!
202.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
(Livry), samedi au soir (27 mai 1679).
Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illusions et des
fantômes, vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des dernières paroles
que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis point aise de
vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue, ma belle, que je
suis la plus trompée de toutes les personnes du monde. J'ai fait mon
possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu beaucoup de peine à
les trouver injustes. Demeurez à Paris, et vous verrez si je n'y courrai pas
avec bien plus de joie que je ne suis venue ici. Je me suis un peu remise en
pensant à tout ce que vous allez faire où je ne serai point, et vous savez bien
qu'il n'y a guère d'heures où vous puissiez me regretter; mais je ne suis pas
de même, et j'aime à vous regarder et à n'être pas loin de vous, pendant que
vous êtes en ces pays où les jours vous paraissent si longs; ils me
paraîtraient tout de même, si j'étais longtemps comme je suis présentement.
Je voudrais bien que votre poumon fût rafraîchi de l'air que j'ai respiré ce
soir; pendant que nous mourions à Paris, il faisait ici un orage jeudi qui rend
encore l'air tout gracieux. Bonsoir, ma très-chère; j'attends de vos nouvelles,
et vous souhaite une santé comme la mienne; je voudrais avoir la vôtre à
rétablir. Voilà mes chevaux dont vous ferez tout ce qu'il vous plaira.
203.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 29 mai 1679.
Que dit-on quand on a tort? Pour moi, je n'ai pas le mot à dire; les
paroles me sèchent à la gorge: enfin, je ne vous écris point, le voulant tous
les jours, et vous aimant plus que vous ne m'aimez: quelle sottise de faire si
mal valoir sa marchandise! car c'en est une très-bonne que l'amitié, et j'ai de
quoi m'en parer quand je voudrai mettre à profit tous mes sentiments. Il y a
dix jours que nous sommes tous à la campagne par le plus beau temps du
monde; ma fille s'y porte assez bien: je voudrais bien qu'elle me demeurât
Tilladet. O gens heureux! ô demi-dieux!
202.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
(Livry), samedi au soir (27 mai 1679).
Vous qui savez, ma bonne, comme je suis frappée des illusions et des
fantômes, vous deviez bien m'épargner la vilaine idée des dernières paroles
que vous m'avez dites. Si je ne vous aime pas, si je ne suis point aise de
vous voir, si j'aime mieux Livry que vous, je vous avoue, ma belle, que je
suis la plus trompée de toutes les personnes du monde. J'ai fait mon
possible pour oublier vos reproches, et je n'ai pas eu beaucoup de peine à
les trouver injustes. Demeurez à Paris, et vous verrez si je n'y courrai pas
avec bien plus de joie que je ne suis venue ici. Je me suis un peu remise en
pensant à tout ce que vous allez faire où je ne serai point, et vous savez bien
qu'il n'y a guère d'heures où vous puissiez me regretter; mais je ne suis pas
de même, et j'aime à vous regarder et à n'être pas loin de vous, pendant que
vous êtes en ces pays où les jours vous paraissent si longs; ils me
paraîtraient tout de même, si j'étais longtemps comme je suis présentement.
Je voudrais bien que votre poumon fût rafraîchi de l'air que j'ai respiré ce
soir; pendant que nous mourions à Paris, il faisait ici un orage jeudi qui rend
encore l'air tout gracieux. Bonsoir, ma très-chère; j'attends de vos nouvelles,
et vous souhaite une santé comme la mienne; je voudrais avoir la vôtre à
rétablir. Voilà mes chevaux dont vous ferez tout ce qu'il vous plaira.
203.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 29 mai 1679.
Que dit-on quand on a tort? Pour moi, je n'ai pas le mot à dire; les
paroles me sèchent à la gorge: enfin, je ne vous écris point, le voulant tous
les jours, et vous aimant plus que vous ne m'aimez: quelle sottise de faire si
mal valoir sa marchandise! car c'en est une très-bonne que l'amitié, et j'ai de
quoi m'en parer quand je voudrai mettre à profit tous mes sentiments. Il y a
dix jours que nous sommes tous à la campagne par le plus beau temps du
monde; ma fille s'y porte assez bien: je voudrais bien qu'elle me demeurât
Page 401
tout l'été; je crois que sa santé le voudrait aussi; mais elle a une raison
austère, qui lui fait préférer son devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année
passée, et parce qu'elle croit se porter mieux à présent, je crains qu'elle ne
nous échappe celle-ci. Je vis l'autre jour le bon père Rapin, je l'aime, il me
paraît un bon homme et un bon religieux; il a fait un discours sur l'histoire
et sur la manière de l'écrire, qui m'a paru admirable. Le père Bouhours était
avec lui; l'esprit lui sort de tous côtés. Je fus bien aise de les voir tous deux.
Nous fîmes commémoration de vous, comme d'une personne que l'absence
ne fait point oublier. Tout ce que nous connaissons de courtisans nous
parurent indignes de vous être comparés, et nous mîmes votre esprit dans le
rang qu'il mérite. Il n'y a rien de quoi je parle avec tant de plaisir.
Avez-vous lu la Vie du grand Théodose, par l'abbé Fléchier. Je la trouve
belle.
Vous savez toutes les nouvelles, mon cher cousin; que vous dirai-je? Le
moyen de raisonner sur ce qui est arrivé, non plus que sur les difficultés du
Brandebourg, qui fait faire encore à bien des officiers un voyage en
Allemagne?
Mais que dites-vous de notre pauvre Corbinelli? Sa destinée le force à
soutenir un procès par pure générosité pour une de ses parentes. Sa
philosophie en est entièrement dérangée. Il est dans une agitation
perpétuelle. Il y épuise sa santé et sa poitrine. Enfin, c'est un malheur pour
lui, dont tous ses amis sont au désespoir.
204.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 27 juin 1679.
Je n'ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre, sinon
que Livry c'est mon lieu favori pour écrire. Mon esprit et mon corps y sont
en paix; et quand j'ai une réponse à faire, je la remets à mon premier
voyage. Mais j'ai tort, cela fait des retardements dont je veux me corriger. Je
dis toujours que si je pouvais vivre seulement deux cents ans, je deviendrais
la plus admirable personne du monde. Je me corrige assez aisément, et je
trouve qu'en vieillissant même j'y ai plus de facilité. Je sais qu'on pardonne
mille choses aux charmes de la jeunesse, qu'on ne pardonne point quand ils
austère, qui lui fait préférer son devoir à sa vie. Nous l'arrêtâmes l'année
passée, et parce qu'elle croit se porter mieux à présent, je crains qu'elle ne
nous échappe celle-ci. Je vis l'autre jour le bon père Rapin, je l'aime, il me
paraît un bon homme et un bon religieux; il a fait un discours sur l'histoire
et sur la manière de l'écrire, qui m'a paru admirable. Le père Bouhours était
avec lui; l'esprit lui sort de tous côtés. Je fus bien aise de les voir tous deux.
Nous fîmes commémoration de vous, comme d'une personne que l'absence
ne fait point oublier. Tout ce que nous connaissons de courtisans nous
parurent indignes de vous être comparés, et nous mîmes votre esprit dans le
rang qu'il mérite. Il n'y a rien de quoi je parle avec tant de plaisir.
Avez-vous lu la Vie du grand Théodose, par l'abbé Fléchier. Je la trouve
belle.
Vous savez toutes les nouvelles, mon cher cousin; que vous dirai-je? Le
moyen de raisonner sur ce qui est arrivé, non plus que sur les difficultés du
Brandebourg, qui fait faire encore à bien des officiers un voyage en
Allemagne?
Mais que dites-vous de notre pauvre Corbinelli? Sa destinée le force à
soutenir un procès par pure générosité pour une de ses parentes. Sa
philosophie en est entièrement dérangée. Il est dans une agitation
perpétuelle. Il y épuise sa santé et sa poitrine. Enfin, c'est un malheur pour
lui, dont tous ses amis sont au désespoir.
204.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 27 juin 1679.
Je n'ai pas le mot à dire à tout le premier article de votre lettre, sinon
que Livry c'est mon lieu favori pour écrire. Mon esprit et mon corps y sont
en paix; et quand j'ai une réponse à faire, je la remets à mon premier
voyage. Mais j'ai tort, cela fait des retardements dont je veux me corriger. Je
dis toujours que si je pouvais vivre seulement deux cents ans, je deviendrais
la plus admirable personne du monde. Je me corrige assez aisément, et je
trouve qu'en vieillissant même j'y ai plus de facilité. Je sais qu'on pardonne
mille choses aux charmes de la jeunesse, qu'on ne pardonne point quand ils
Page 402
sont passés. On y regarde de plus près; on n'excuse plus rien; on a perdu les
dispositions favorables de prendre tout en bonne part; enfin, il n'est plus
permis d'avoir tort; et dans cette pensée, l'amour-propre nous fait courir à ce
qui nous peut soutenir contre cette cruelle décadence, qui, malgré nous,
gagne tous les jours quelque terrain.
Voilà les réflexions qui me font croire que dans l'âge où je suis on se
doit moins négliger que dans la fleur de l'âge. Mais la vie est trop courte; et
la mort nous prend, que nous sommes encore tout pleins de nos misères et
de nos bonnes intentions.
Je loue fort la lettre que vous avez écrite au roi; je la trouve d'un style
noble, libre et galant qui me plaît fort. Je ne crois pas qu'autre que vous ait
jamais conseillé à son maître de laisser dans l'exil son petit serviteur, afin de
donner créance au bien qu'on a à dire de lui, et d'ôter tout soupçon de
flatterie à son histoire.
Ce que ma chère nièce m'a écrit me paraît si droit et si bon, que je n'en
veux rien rabattre: il est impossible qu'elle ne m'aime pas à le dire comme
elle le dit.
A madame de Coligny.
Je vous en remercie, ma chère nièce, et je voudrais, pour
toute réponse, que vous eussiez entendu ce que je disais de
vous l'autre jour à madame de Vins, belle-sœur de M. de
Pomponne très-aimable aussi: je vous peignis au naturel, et
bien. Il y a très-peu de personnes qui puissent se vanter d'avoir
autant de vrai mérite que vous.
Notre pauvre ami est abîmé dans son procès. Il le veut
traiter dans les règles de la raison et du bon sens; et quand il
voit qu'à tous moments la chicane s'en éloigne, il est au
désespoir. Il voudrait que sa rhétorique persuadât toujours,
comme elle le devrait en bonne justice; mais elle est inutile
contre la routine et le désordre qui règnent dans le palais. Ce
n'est point façon d'amour que le zèle qu'il a pour sa cousine,
c'est pure générosité: mais c'est façon de mort que la fatigue
dispositions favorables de prendre tout en bonne part; enfin, il n'est plus
permis d'avoir tort; et dans cette pensée, l'amour-propre nous fait courir à ce
qui nous peut soutenir contre cette cruelle décadence, qui, malgré nous,
gagne tous les jours quelque terrain.
Voilà les réflexions qui me font croire que dans l'âge où je suis on se
doit moins négliger que dans la fleur de l'âge. Mais la vie est trop courte; et
la mort nous prend, que nous sommes encore tout pleins de nos misères et
de nos bonnes intentions.
Je loue fort la lettre que vous avez écrite au roi; je la trouve d'un style
noble, libre et galant qui me plaît fort. Je ne crois pas qu'autre que vous ait
jamais conseillé à son maître de laisser dans l'exil son petit serviteur, afin de
donner créance au bien qu'on a à dire de lui, et d'ôter tout soupçon de
flatterie à son histoire.
Ce que ma chère nièce m'a écrit me paraît si droit et si bon, que je n'en
veux rien rabattre: il est impossible qu'elle ne m'aime pas à le dire comme
elle le dit.
A madame de Coligny.
Je vous en remercie, ma chère nièce, et je voudrais, pour
toute réponse, que vous eussiez entendu ce que je disais de
vous l'autre jour à madame de Vins, belle-sœur de M. de
Pomponne très-aimable aussi: je vous peignis au naturel, et
bien. Il y a très-peu de personnes qui puissent se vanter d'avoir
autant de vrai mérite que vous.
Notre pauvre ami est abîmé dans son procès. Il le veut
traiter dans les règles de la raison et du bon sens; et quand il
voit qu'à tous moments la chicane s'en éloigne, il est au
désespoir. Il voudrait que sa rhétorique persuadât toujours,
comme elle le devrait en bonne justice; mais elle est inutile
contre la routine et le désordre qui règnent dans le palais. Ce
n'est point façon d'amour que le zèle qu'il a pour sa cousine,
c'est pure générosité: mais c'est façon de mort que la fatigue
Page 403
qu'il se donne pour cette malheureuse affaire. J'en suis affligée;
car je le perds, et je crains de le perdre encore davantage.
Ma fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte
mieux; elle vous fait mille amitiés, à vous, madame, et à vous,
monsieur. Si vous la connaissiez davantage, vous l'aimeriez
encore mieux.
205.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 20 juillet 1679.
J'ai vu et entretenu M. l'évêque d'Autun, et je comprends bien aisément
l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a conté qu'il passa une fois à
Langeron, et qu'il ne voulait pas s'y débotter seulement. Il y fut six
semaines. Cet endroit est tout propre à persuader l'agrément, la douceur et
la facilité de son esprit. Je crois que j'en serais encore plus persuadée, si je
le connaissais davantage. Nous avons fort parlé de vous sur ce ton-là. Je
parlai au prélat de la lettre que vous avez écrite au roi; il me dit qu'il l'avait
vue, et qu'il l'avait trouvée belle. Je vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce
bonheur est réciproque, et vous êtes l'un à l'autre une très-bonne compagnie.
Il vous dira les nouvelles et les préparatifs du mariage du roi d'Espagne, et
du choix du prince et de la princesse d'Harcourt pour la conduite de la reine
d'Espagne[540] à son époux, et de la belle charge que le roi a donnée à M. de
Marsillac, sans préjudice de la première, et du démêlé du cardinal de
Bouillon avec M. de Montausier, et comme M. de la Feuillade, courtisan
passant tous les courtisans passés, a fait venir un bloc de marbre qui tenait
toute la rue Saint-Honoré: et comme les soldats qui le conduisaient ne
voulaient point faire place au carrosse de M. le Prince, qui était dedans, il y
eut un combat entre les soldats et les valets de pied: le peuple s'en mêla, le
marbre se rangea, et le prince passa. Ce prélat vous pourra conter encore
que ce marbre est chez M. de la Feuillade, qui fait ressusciter Phidias ou
Praxitèle pour tailler la figure du roi à cheval dans ce marbre, et comme
cette statue lui coûtera plus de trente mille écus.
Il me semble que cette lettre ressemble assez aux chapitres de l'Amadis.
Je suis tellement libertine quand j'écris, que le premier tour que je prends
règne tout du long de ma lettre. Il serait à souhaiter que ma pauvre plume,
car je le perds, et je crains de le perdre encore davantage.
Ma fille ne s'en ira qu'au mois de septembre. Elle se porte
mieux; elle vous fait mille amitiés, à vous, madame, et à vous,
monsieur. Si vous la connaissiez davantage, vous l'aimeriez
encore mieux.
205.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 20 juillet 1679.
J'ai vu et entretenu M. l'évêque d'Autun, et je comprends bien aisément
l'attachement de ses amis pour lui. Il m'a conté qu'il passa une fois à
Langeron, et qu'il ne voulait pas s'y débotter seulement. Il y fut six
semaines. Cet endroit est tout propre à persuader l'agrément, la douceur et
la facilité de son esprit. Je crois que j'en serais encore plus persuadée, si je
le connaissais davantage. Nous avons fort parlé de vous sur ce ton-là. Je
parlai au prélat de la lettre que vous avez écrite au roi; il me dit qu'il l'avait
vue, et qu'il l'avait trouvée belle. Je vous trouve fort heureux de l'avoir. Ce
bonheur est réciproque, et vous êtes l'un à l'autre une très-bonne compagnie.
Il vous dira les nouvelles et les préparatifs du mariage du roi d'Espagne, et
du choix du prince et de la princesse d'Harcourt pour la conduite de la reine
d'Espagne[540] à son époux, et de la belle charge que le roi a donnée à M. de
Marsillac, sans préjudice de la première, et du démêlé du cardinal de
Bouillon avec M. de Montausier, et comme M. de la Feuillade, courtisan
passant tous les courtisans passés, a fait venir un bloc de marbre qui tenait
toute la rue Saint-Honoré: et comme les soldats qui le conduisaient ne
voulaient point faire place au carrosse de M. le Prince, qui était dedans, il y
eut un combat entre les soldats et les valets de pied: le peuple s'en mêla, le
marbre se rangea, et le prince passa. Ce prélat vous pourra conter encore
que ce marbre est chez M. de la Feuillade, qui fait ressusciter Phidias ou
Praxitèle pour tailler la figure du roi à cheval dans ce marbre, et comme
cette statue lui coûtera plus de trente mille écus.
Il me semble que cette lettre ressemble assez aux chapitres de l'Amadis.
Je suis tellement libertine quand j'écris, que le premier tour que je prends
règne tout du long de ma lettre. Il serait à souhaiter que ma pauvre plume,
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galopant comme elle fait, galopât au moins sur le bon pied. Vous en seriez
moins ennuyés, monsieur et madame; car c'est toujours à vous deux que je
parle, et vous deux que j'embrasse de tout mon cœur. Ma fille me prie de
vous dire bien des amitiés à l'un et à l'autre. Elle se porte mieux; mais
comme un bien n'est jamais pur en ce monde, elle pense à s'en aller en
Provence, et je ne pourrais acheter le plaisir de la voir que par sa mauvaise
santé. Il faut choisir, et se résoudre à l'absence; elle est amère et dure à
supporter. Vous êtes bien heureux de ne point sentir la douleur des
séparations; celle de mon fils, qui s'en va camper à la plaine d'Ouilles, n'est
pas si triste que celles des autres années; mais il ne s'en faut guère qu'elle ne
coûte autant, l'or et l'argent, les beaux chevaux et les justaucorps étant la
vraie représentation des troupes du roi de Perse. Faites-vous envoyer
promptement les Fables de la Fontaine; elles sont divines. On croit d'abord
en distinguer quelques-unes; et à force de les relire, on les trouve toutes
bonnes. C'est une manière de narrer, et un style à quoi l'on ne s'accoutume
point. Mandez-m'en votre avis, et le nom de celles qui vous auront sauté
aux yeux les premières.
Notre ami Corbinelli est dans l'espérance de l'accommodement de
l'affaire de sa cousine. Si vous êtes à Chaseu, faites mes compliments à
monsieur et à madame de Toulongeon. J'aime cette petite femme: ne la
trouvez-vous pas toujours jolie?
206.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir 15 septembre 1679.
Je suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nouvelles. Je
trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les yeux et le cœur. Je
fus hier chez mademoiselle de Méri; j'en viens encore: elle est sans fièvre,
mais si accablée de ses maux ordinaires et de ses vapeurs, si épuisée et si
fâchée de votre départ, qu'elle fait pitié: on n'ose lui parler de rien, tout lui
fait mal et la fait suer: elle m'a priée de vous dire son état et sa tristesse.
Mon Dieu! que j'ai d'envie de savoir comment vous vous trouvez de ce
bateau! et toujours ce bateau, c'est toujours là que je vous vois, et presque
point dans l'hôtellerie: je crois qu'après cette allure si lente, vous
souhaiterez des cahots, comme vous vouliez du fumier après la fleur
moins ennuyés, monsieur et madame; car c'est toujours à vous deux que je
parle, et vous deux que j'embrasse de tout mon cœur. Ma fille me prie de
vous dire bien des amitiés à l'un et à l'autre. Elle se porte mieux; mais
comme un bien n'est jamais pur en ce monde, elle pense à s'en aller en
Provence, et je ne pourrais acheter le plaisir de la voir que par sa mauvaise
santé. Il faut choisir, et se résoudre à l'absence; elle est amère et dure à
supporter. Vous êtes bien heureux de ne point sentir la douleur des
séparations; celle de mon fils, qui s'en va camper à la plaine d'Ouilles, n'est
pas si triste que celles des autres années; mais il ne s'en faut guère qu'elle ne
coûte autant, l'or et l'argent, les beaux chevaux et les justaucorps étant la
vraie représentation des troupes du roi de Perse. Faites-vous envoyer
promptement les Fables de la Fontaine; elles sont divines. On croit d'abord
en distinguer quelques-unes; et à force de les relire, on les trouve toutes
bonnes. C'est une manière de narrer, et un style à quoi l'on ne s'accoutume
point. Mandez-m'en votre avis, et le nom de celles qui vous auront sauté
aux yeux les premières.
Notre ami Corbinelli est dans l'espérance de l'accommodement de
l'affaire de sa cousine. Si vous êtes à Chaseu, faites mes compliments à
monsieur et à madame de Toulongeon. J'aime cette petite femme: ne la
trouvez-vous pas toujours jolie?
206.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi au soir 15 septembre 1679.
Je suis dans une grande tristesse de n'avoir point de vos nouvelles. Je
trouve mille choses en mon chemin qui me frappent les yeux et le cœur. Je
fus hier chez mademoiselle de Méri; j'en viens encore: elle est sans fièvre,
mais si accablée de ses maux ordinaires et de ses vapeurs, si épuisée et si
fâchée de votre départ, qu'elle fait pitié: on n'ose lui parler de rien, tout lui
fait mal et la fait suer: elle m'a priée de vous dire son état et sa tristesse.
Mon Dieu! que j'ai d'envie de savoir comment vous vous trouvez de ce
bateau! et toujours ce bateau, c'est toujours là que je vous vois, et presque
point dans l'hôtellerie: je crois qu'après cette allure si lente, vous
souhaiterez des cahots, comme vous vouliez du fumier après la fleur
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d'orange. Enfin, ma fille, j'attends de vos nouvelles et de celles de toute
votre troupe, que j'embrasse du meilleur de mon cœur: il me semble que
tous les soins et tous les yeux sont tournés de votre côté: outre que vous êtes
la personne qualifiée, vous êtes la personne si délicate, qu'il ne faut être
occupé que de vous. J'ai vu la marquise d'Uxelles[541], qui vous fera
dignement recevoir à Châlons: j'y adresse cette lettre.
Nous revoilà maintenant dans les écritures par-dessus les yeux: je n'ai
pas au moins sur mon cœur de n'avoir pas senti le bonheur de vous avoir; je
n'ai pas à regretter un seul moment du temps que j'ai pu être avec vous, pour
ne l'avoir pas su ménager. Enfin il est passé, ce temps si cher; ma vie passait
trop vite, je ne la sentais pas; je m'en plaignais tous les jours, ils ne duraient
qu'un moment. Je dois à votre absence le plaisir de sentir la durée de ma vie
et toute sa longueur. Je ne sais point de nouvelles: quiconque ne voit guère,
n'a guère à dire aussi[542]. Le roi d'Angleterre est bien malade. La reine
d'Espagne crie et pleure: c'est l'étoile de ce mois. J'aimerais assez à vous
entretenir davantage, mais il est tard, et je vous laisse dans votre repos: je
vous souhaite une très-bonne nuit. Est-il possible que j'ignore ce qui est
arrivé de cette barque que j'ai vue avec tant de regret s'éloigner de moi! Ce
n'est pas aussi sans beaucoup de chagrin que je l'ignore. Mais si vous n'avez
point écrit, j'ai au moins la consolation de croire que ce n'est pas votre faute,
et que j'aurai demain une de vos lettres. Voilà sur quoi tout va rouler, au lieu
d'être avec vous tous les jours et tous les soirs.
207.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 18 septembre 1679.
J'attendais votre lettre avec impatience, et j'avais besoin d'être instruite
de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans fondre en larmes tout
ce que vous me dites de vos réflexions et de votre repentir sur mon sujet.
Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de pénitence et de pardon? Je
ne vois plus rien que tout ce que vous avez d'aimable, et mon cœur est fait
d'une manière pour vous, qu'encore que je sois sensible jusqu'à l'excès à
tout ce qui vient de vous, un mot, une douceur, un retour, une caresse, une
tendresse me désarme, me guérit en un moment, comme par une puissance
miraculeuse; et mon cœur retrouve toute sa tendresse, qui, sans se diminuer,
votre troupe, que j'embrasse du meilleur de mon cœur: il me semble que
tous les soins et tous les yeux sont tournés de votre côté: outre que vous êtes
la personne qualifiée, vous êtes la personne si délicate, qu'il ne faut être
occupé que de vous. J'ai vu la marquise d'Uxelles[541], qui vous fera
dignement recevoir à Châlons: j'y adresse cette lettre.
Nous revoilà maintenant dans les écritures par-dessus les yeux: je n'ai
pas au moins sur mon cœur de n'avoir pas senti le bonheur de vous avoir; je
n'ai pas à regretter un seul moment du temps que j'ai pu être avec vous, pour
ne l'avoir pas su ménager. Enfin il est passé, ce temps si cher; ma vie passait
trop vite, je ne la sentais pas; je m'en plaignais tous les jours, ils ne duraient
qu'un moment. Je dois à votre absence le plaisir de sentir la durée de ma vie
et toute sa longueur. Je ne sais point de nouvelles: quiconque ne voit guère,
n'a guère à dire aussi[542]. Le roi d'Angleterre est bien malade. La reine
d'Espagne crie et pleure: c'est l'étoile de ce mois. J'aimerais assez à vous
entretenir davantage, mais il est tard, et je vous laisse dans votre repos: je
vous souhaite une très-bonne nuit. Est-il possible que j'ignore ce qui est
arrivé de cette barque que j'ai vue avec tant de regret s'éloigner de moi! Ce
n'est pas aussi sans beaucoup de chagrin que je l'ignore. Mais si vous n'avez
point écrit, j'ai au moins la consolation de croire que ce n'est pas votre faute,
et que j'aurai demain une de vos lettres. Voilà sur quoi tout va rouler, au lieu
d'être avec vous tous les jours et tous les soirs.
207.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 18 septembre 1679.
J'attendais votre lettre avec impatience, et j'avais besoin d'être instruite
de l'état où vous êtes; mais je n'ai jamais pu voir sans fondre en larmes tout
ce que vous me dites de vos réflexions et de votre repentir sur mon sujet.
Ah! ma très-chère, que me voulez-vous dire de pénitence et de pardon? Je
ne vois plus rien que tout ce que vous avez d'aimable, et mon cœur est fait
d'une manière pour vous, qu'encore que je sois sensible jusqu'à l'excès à
tout ce qui vient de vous, un mot, une douceur, un retour, une caresse, une
tendresse me désarme, me guérit en un moment, comme par une puissance
miraculeuse; et mon cœur retrouve toute sa tendresse, qui, sans se diminuer,
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change seulement de nom, selon les différents mouvements qu'elle me
donne. Je vous ai dit ceci plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une
vérité; je suis persuadée que vous ne voulez pas en abuser, mais il est
certain que vous faites toujours, en quelque façon que ce puisse être, la
seule agitation de mon âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que
vous me mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de
Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence; mais pour
vous embrasser, et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse
sans vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner
me sont plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence. Si
votre cœur était un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste: par
exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on voulait vous ôter
de mon cœur, et sur cela me dire des choses dures? Et le moyen que je
pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étaient fondés:
c'était dans votre imagination, ma fille; et sur cela, vous aviez une conduite
qui était plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose
faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait: ils
étaient sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais
toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée, et que ne tâchiez-vous
plutôt, à tout hasard, de me faire connaître que vous m'aimiez? Je perdais
beaucoup à me taire; j'étais digne de louanges dans tout ce que je croyais
ménager; et je me souviens que, deux ou trois fois, vous m'avez dit le soir
des mots que je n'entendais point du tout alors. Ne retombez donc plus dans
de pareilles injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites
point, comme disait le maréchal de Gramont, ne laissez point vivre ni rire
des gens qui ont la gorge coupée, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux
gens raisonnables, c'est par là qu'on s'entend; et l'on se trouve toujours bien
d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être de cette vérité. Je
ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce discours; il est
peut-être mal à propos.
Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau; vous avez couché dans
votre lit: mais je crains que vous n'ayez pas si bien dormi que ceux qui
étaient sur la paille. Je me réjouis avec le petit marquis du sot petit garçon
qui était auprès de lui; ce méchant exemple lui servira plus que toutes les
leçons: on a fort envie, ce me semble, d'être le contraire de ce qui est si
mauvais. Je n'ai point de nouvelles de votre frère; que dites-vous de cet
donne. Je vous ai dit ceci plusieurs fois, je vous le dis encore, et c'est une
vérité; je suis persuadée que vous ne voulez pas en abuser, mais il est
certain que vous faites toujours, en quelque façon que ce puisse être, la
seule agitation de mon âme: jugez si je suis sensiblement touchée de ce que
vous me mandez. Plût à Dieu, ma fille, que je pusse vous revoir à l'hôtel de
Carnavalet, non pas pour huit jours, ni pour y faire pénitence; mais pour
vous embrasser, et vous faire voir clairement que je ne puis être heureuse
sans vous, et que les chagrins que l'amitié que j'ai pour vous m'a pu donner
me sont plus agréables que toute la fausse paix d'une ennuyeuse absence. Si
votre cœur était un peu plus ouvert, vous ne seriez pas si injuste: par
exemple, n'est-ce pas un assassinat que d'avoir cru qu'on voulait vous ôter
de mon cœur, et sur cela me dire des choses dures? Et le moyen que je
pusse deviner la cause de ces chagrins? Vous dites qu'ils étaient fondés:
c'était dans votre imagination, ma fille; et sur cela, vous aviez une conduite
qui était plus capable de faire ce que vous craigniez (si c'était une chose
faisable) que tous les discours que vous supposiez qu'on me faisait: ils
étaient sur un autre ton; et puisque vous voyiez bien que je vous aimais
toujours, pourquoi suiviez-vous votre injuste pensée, et que ne tâchiez-vous
plutôt, à tout hasard, de me faire connaître que vous m'aimiez? Je perdais
beaucoup à me taire; j'étais digne de louanges dans tout ce que je croyais
ménager; et je me souviens que, deux ou trois fois, vous m'avez dit le soir
des mots que je n'entendais point du tout alors. Ne retombez donc plus dans
de pareilles injustices; parlez, éclaircissez-vous, on ne devine pas; ne faites
point, comme disait le maréchal de Gramont, ne laissez point vivre ni rire
des gens qui ont la gorge coupée, et qui ne le sentent pas. Il faut parler aux
gens raisonnables, c'est par là qu'on s'entend; et l'on se trouve toujours bien
d'avoir de la sincérité: le temps vous persuadera peut-être de cette vérité. Je
ne sais comme je me suis insensiblement engagée dans ce discours; il est
peut-être mal à propos.
Vous me dépeignez fort bien la vie du bateau; vous avez couché dans
votre lit: mais je crains que vous n'ayez pas si bien dormi que ceux qui
étaient sur la paille. Je me réjouis avec le petit marquis du sot petit garçon
qui était auprès de lui; ce méchant exemple lui servira plus que toutes les
leçons: on a fort envie, ce me semble, d'être le contraire de ce qui est si
mauvais. Je n'ai point de nouvelles de votre frère; que dites-vous de cet
Page 407
oubli? Je ne doute point qu'il ne brillotte fort à nos états. Je fais tous vos
adieux, et j'en avais déjà deviné une partie: je n'ai pas manqué d'écrire à
madame de Vins, j'ai trouvé de la douceur à lui parler de vous: elle m'a écrit
dans le même temps sur le même sujet, fort tendrement pour vous, et très-
fâchée de ne vous avoir point dit adieu. Je lui ai mandé qu'elle était bien
heureuse d'avoir épargné cette sorte de douleur. Quand nous nous reverrons,
nous recommencerons nos plaintes. Je me suis repentie de ne vous avoir pas
menée jusqu'à Melun en carrosse; vous auriez épargné la fatigue d'être une
nuit sans dormir. Quand je songe que c'est ainsi que vous vous êtes reposée
des derniers jours de fatigue que vous avez eus ici, et que vous voilà à
Lyon, où il me semble, ma fille, que vous parlez bien haut[543]; et que tout
cela vous achemine à la bise des Grignans, et que ce pauvre sang, déjà si
subtil, est agité de cette sorte; ma très-chère, il me faut un peu pardonner, si
je crains et si je suis troublée pour votre santé. Tâchez d'apaiser et d'adoucir
ce sang, qui doit être bien en colère de tout ce tourment: pour moi, je me
porte très-bien, j'aurai soin de mon régime à la fin de cette lune; ayons pitié
l'une de l'autre en prenant soin de notre vie. Je vis hier mademoiselle de
Méri, je la trouvai assez tranquille. Il y a toujours un peu de difficulté à
l'entretenir; elle se révolte aisément contre les moindres choses, lors même
qu'on croit avoir pris les meilleurs tons: mais enfin elle est mieux; je
reviendrai la voir de Livry, où je m'en vais présentement avec le bon abbé et
Corbinelli. Je puis vous dire une vérité, ma très-chère: c'est que je ne me
suis point assez accoutumée à votre vue, pour vous avoir jamais trouvée ou
rencontrée sans une joie et une sensibilité qui me fait plus sentir qu'à une
autre l'ennui de notre séparation: je m'en vais encore vous redemander à
Livry, que vous m'avez gâté; je ne me reproche aucune grossièreté dans mes
sentiments, ma très-chère, et je n'ai que trop senti le bonheur d'être avec
vous. Je vis hier madame de Lavardin et M. de la Rochefoucauld, dont le
petit-fils est encore assez mal pour l'inquiéter. M. de Toulongeon[544] est
mort en Béarn; le comte de Gramont a sa lieutenance de roi, à condition de
la rendre dans quelque temps au second fils de M. de Feuquières pour cent
mille francs. La reine d'Espagne crie toujours miséricorde, et se jette aux
pieds de tout le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode
de ces désespoirs. Elle arrêta l'autre jour le roi par delà l'heure de la messe;
le roi lui dit: «Madame, ce serait une belle chose que la reine catholique
empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit qu'ils seront tous
fort aises d'être défaits de cette catholique. Je vous conjure de faire mille
adieux, et j'en avais déjà deviné une partie: je n'ai pas manqué d'écrire à
madame de Vins, j'ai trouvé de la douceur à lui parler de vous: elle m'a écrit
dans le même temps sur le même sujet, fort tendrement pour vous, et très-
fâchée de ne vous avoir point dit adieu. Je lui ai mandé qu'elle était bien
heureuse d'avoir épargné cette sorte de douleur. Quand nous nous reverrons,
nous recommencerons nos plaintes. Je me suis repentie de ne vous avoir pas
menée jusqu'à Melun en carrosse; vous auriez épargné la fatigue d'être une
nuit sans dormir. Quand je songe que c'est ainsi que vous vous êtes reposée
des derniers jours de fatigue que vous avez eus ici, et que vous voilà à
Lyon, où il me semble, ma fille, que vous parlez bien haut[543]; et que tout
cela vous achemine à la bise des Grignans, et que ce pauvre sang, déjà si
subtil, est agité de cette sorte; ma très-chère, il me faut un peu pardonner, si
je crains et si je suis troublée pour votre santé. Tâchez d'apaiser et d'adoucir
ce sang, qui doit être bien en colère de tout ce tourment: pour moi, je me
porte très-bien, j'aurai soin de mon régime à la fin de cette lune; ayons pitié
l'une de l'autre en prenant soin de notre vie. Je vis hier mademoiselle de
Méri, je la trouvai assez tranquille. Il y a toujours un peu de difficulté à
l'entretenir; elle se révolte aisément contre les moindres choses, lors même
qu'on croit avoir pris les meilleurs tons: mais enfin elle est mieux; je
reviendrai la voir de Livry, où je m'en vais présentement avec le bon abbé et
Corbinelli. Je puis vous dire une vérité, ma très-chère: c'est que je ne me
suis point assez accoutumée à votre vue, pour vous avoir jamais trouvée ou
rencontrée sans une joie et une sensibilité qui me fait plus sentir qu'à une
autre l'ennui de notre séparation: je m'en vais encore vous redemander à
Livry, que vous m'avez gâté; je ne me reproche aucune grossièreté dans mes
sentiments, ma très-chère, et je n'ai que trop senti le bonheur d'être avec
vous. Je vis hier madame de Lavardin et M. de la Rochefoucauld, dont le
petit-fils est encore assez mal pour l'inquiéter. M. de Toulongeon[544] est
mort en Béarn; le comte de Gramont a sa lieutenance de roi, à condition de
la rendre dans quelque temps au second fils de M. de Feuquières pour cent
mille francs. La reine d'Espagne crie toujours miséricorde, et se jette aux
pieds de tout le monde; je ne sais comme l'orgueil d'Espagne s'accommode
de ces désespoirs. Elle arrêta l'autre jour le roi par delà l'heure de la messe;
le roi lui dit: «Madame, ce serait une belle chose que la reine catholique
empêchât le roi très-chrétien d'aller à la messe.» On dit qu'ils seront tous
fort aises d'être défaits de cette catholique. Je vous conjure de faire mille
Page 408
amitiés pour moi à la belle Rochebonne. Adieu, ma très-chère et très-
aimable, je vous jure que je ne puis envisager en gros le temps de votre
absence; vous m'avez bien fait de petites injustices, et vous en ferez
toujours quand vous oublierez comme je suis pour vous; mais soyez-en
mieux persuadée, et je le serai aussi de la bonté et de la tendresse de votre
cœur pour moi.
Madame de la Fayette vous embrasse, et vous prie de conserver l'amitié
nouvelle que vous lui avez promise.
208.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, vendredi 22 septembre 1679.
Je pense toujours à vous; et comme j'ai peu de distractions, je me trouve
bien des pensées. Je suis seule ici; Corbinelli est à Paris: mes matinées
seront solitaires. Il me semble toujours, ma fille, que je ne saurais continuer
de vivre sans vous: je me trouve peu avancée dans cette carrière; et c'est
pour moi un si grand mal de ne vous avoir plus, que j'en tire cette
conséquence, qu'il n'y a rien tel que le bien présent, et qu'il est fort
dangereux de s'accoutumer à une bonne et uniquement bonne compagnie: la
séparation en est étrange; je le sens, ma très-chère, plus que vous n'avez le
loisir de le sentir. Je suis déjà trop vivement touchée du désir extrême de
vous revoir, et de la tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me
paraît pas supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous
connaissez; je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue
me font mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à
vous ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrais
pas de ces sortes de faiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous
moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des vents: je
ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles. Vous êtes à Lyon
aujourd'hui; vous serez à Grignan quand vous recevrez ceci. J'attends le
récit de la suite de votre voyage depuis Auxerre. J'y trouve des réveils à
minuit, qui me font autant de mal qu'à mademoiselle de Grignan; et à quoi
bon cette violence, puisqu'on ne partait qu'à trois heures? C'était de quoi
dormir la grasse matinée. Je trouve qu'on dort mal par cette voiture; et
quoique je fusse prête à vous entretenir de tout cela, il me semble que,
aimable, je vous jure que je ne puis envisager en gros le temps de votre
absence; vous m'avez bien fait de petites injustices, et vous en ferez
toujours quand vous oublierez comme je suis pour vous; mais soyez-en
mieux persuadée, et je le serai aussi de la bonté et de la tendresse de votre
cœur pour moi.
Madame de la Fayette vous embrasse, et vous prie de conserver l'amitié
nouvelle que vous lui avez promise.
208.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, vendredi 22 septembre 1679.
Je pense toujours à vous; et comme j'ai peu de distractions, je me trouve
bien des pensées. Je suis seule ici; Corbinelli est à Paris: mes matinées
seront solitaires. Il me semble toujours, ma fille, que je ne saurais continuer
de vivre sans vous: je me trouve peu avancée dans cette carrière; et c'est
pour moi un si grand mal de ne vous avoir plus, que j'en tire cette
conséquence, qu'il n'y a rien tel que le bien présent, et qu'il est fort
dangereux de s'accoutumer à une bonne et uniquement bonne compagnie: la
séparation en est étrange; je le sens, ma très-chère, plus que vous n'avez le
loisir de le sentir. Je suis déjà trop vivement touchée du désir extrême de
vous revoir, et de la tristesse d'une année d'absence; cette vue en gros ne me
paraît pas supportable. Je suis tous les matins dans ce jardin que vous
connaissez; je vous cherche partout, et tous les endroits où je vous ai vue
me font mal; vous voyez bien que les moindres choses de ce qui a rapport à
vous ont fait impression dans mon pauvre cerveau. Je ne vous entretiendrais
pas de ces sortes de faiblesses, dont je suis bien assurée que vous vous
moquez, sans que la lettre d'aujourd'hui est un peu sur la pointe des vents: je
ne réponds à rien, et je ne sais point de nouvelles. Vous êtes à Lyon
aujourd'hui; vous serez à Grignan quand vous recevrez ceci. J'attends le
récit de la suite de votre voyage depuis Auxerre. J'y trouve des réveils à
minuit, qui me font autant de mal qu'à mademoiselle de Grignan; et à quoi
bon cette violence, puisqu'on ne partait qu'à trois heures? C'était de quoi
dormir la grasse matinée. Je trouve qu'on dort mal par cette voiture; et
quoique je fusse prête à vous entretenir de tout cela, il me semble que,
Page 409
recevant cette lettre à Grignan, vous ne comprendriez plus ce que je
voudrais vous dire en parlant de ce bateau; c'est ce qui fait que je vous parle
de moi et de vous, ma chère enfant.
Mon fils ne me parle que de vous dans ses lettres, et de la part qu'il
prend à la douleur que j'ai de vous avoir quittée: il a raison, je ne
m'accoutumerai de longtemps à cette séparation. Vos lettres aimables font
toute ma consolation: je les relis souvent, et voici comme je fais. Je ne me
souviens plus de tout ce qui m'avait paru des marques d'éloignement et
d'indifférence; il me semble que cela ne vient point de vous, et je prends
toutes vos tendresses, et dites et écrites, pour le véritable fond de votre cœur
pour moi. Êtes-vous contente, ma belle? est-ce le moyen de vous aimer? et
pouvez-vous jamais douter de mes sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai
cette conduite?
Votre frère me paraît avoir tout ce qu'il veut, bon dîner, bon gîte, et le
reste. Il a été plusieurs fois député de la noblesse vers M. de Chaulnes; c'est
une petite honnêteté qui se fait aux nouveaux venus. Nous aspirerons une
autre année à voir des effets de cette belle amitié de M. et de madame de
Chaulnes. Le roi nous a remis huit cent mille francs; nous en sommes
quittes pour deux millions deux cent mille livres; ce n'est rien du tout.
Adieu, ma très-chère et très-belle. Si l'extrémité de l'empereur[545] et de don
Juan (d'Autriche)[546] pouvait vous satisfaire, on assure qu'ils n'en
reviendront pas. Une reine qui porterait une tête en Espagne trouverait une
belle conjoncture pour se faire valoir. On dit qu'elle pleura excessivement
en disant adieu au roi; ils retournèrent deux ou trois fois aux embrassades et
au redoublement des sanglots: c'est une horrible chose que les séparations.
209.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, vendredi 6 octobre 1679.
Vous avez trouvé le vent contraire; je n'en suis guère surprise: vous êtes
destinée à ce malheur, soit sur le Rhône, ou sur la terre. C'est en vérité, ma
chère enfant, un grand chagrin en quelque endroit que ce soit, et je
comprends fort aisément l'embarras où vous avez été. Il y a même du péril,
et vous fîtes très-sagement d'honorer de votre présence le lieu où M. de
voudrais vous dire en parlant de ce bateau; c'est ce qui fait que je vous parle
de moi et de vous, ma chère enfant.
Mon fils ne me parle que de vous dans ses lettres, et de la part qu'il
prend à la douleur que j'ai de vous avoir quittée: il a raison, je ne
m'accoutumerai de longtemps à cette séparation. Vos lettres aimables font
toute ma consolation: je les relis souvent, et voici comme je fais. Je ne me
souviens plus de tout ce qui m'avait paru des marques d'éloignement et
d'indifférence; il me semble que cela ne vient point de vous, et je prends
toutes vos tendresses, et dites et écrites, pour le véritable fond de votre cœur
pour moi. Êtes-vous contente, ma belle? est-ce le moyen de vous aimer? et
pouvez-vous jamais douter de mes sentiments, puisque, de bonne foi, j'ai
cette conduite?
Votre frère me paraît avoir tout ce qu'il veut, bon dîner, bon gîte, et le
reste. Il a été plusieurs fois député de la noblesse vers M. de Chaulnes; c'est
une petite honnêteté qui se fait aux nouveaux venus. Nous aspirerons une
autre année à voir des effets de cette belle amitié de M. et de madame de
Chaulnes. Le roi nous a remis huit cent mille francs; nous en sommes
quittes pour deux millions deux cent mille livres; ce n'est rien du tout.
Adieu, ma très-chère et très-belle. Si l'extrémité de l'empereur[545] et de don
Juan (d'Autriche)[546] pouvait vous satisfaire, on assure qu'ils n'en
reviendront pas. Une reine qui porterait une tête en Espagne trouverait une
belle conjoncture pour se faire valoir. On dit qu'elle pleura excessivement
en disant adieu au roi; ils retournèrent deux ou trois fois aux embrassades et
au redoublement des sanglots: c'est une horrible chose que les séparations.
209.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, vendredi 6 octobre 1679.
Vous avez trouvé le vent contraire; je n'en suis guère surprise: vous êtes
destinée à ce malheur, soit sur le Rhône, ou sur la terre. C'est en vérité, ma
chère enfant, un grand chagrin en quelque endroit que ce soit, et je
comprends fort aisément l'embarras où vous avez été. Il y a même du péril,
et vous fîtes très-sagement d'honorer de votre présence le lieu où M. de
Page 410
Vardes s'est baigné, plutôt que de vous opiniâtrer à gagner Valence: il faut
céder à la furie des vents.
Il est venu ici un père Morel de l'Oratoire; c'est un homme admirable: il
a amené Saint-Aubin, qui nous est demeuré. Je voudrais que M. de Grignan
eût entendu ce père; il ne croit pas qu'on puisse, sans péché, donner à ses
plaisirs, quand on a des créanciers: ces dépenses lui paraissent des vols qui
nous ôtent le moyen de faire justice. Vraiment, c'est un homme bien salé; il
ne fait aucune composition. Mais parlons de Pauline (de Grignan):
l'aimable, la jolie petite créature! hélas! ai-je été jamais si jolie qu'elle? on
dit que je l'étais beaucoup. Je suis ravie qu'elle vous fasse souvenir de moi:
je sais bien qu'il n'est pas besoin de cela; mais enfin j'en ai une joie sensible,
vous me la dépeignez charmante, et je crois précisément tout ce que vous
m'en dites: gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir: la
Providence en aura soin. Je vous conseille de ne vous point défendre de la
tendresse qu'elle vous inspire, quand vous devriez la marier en Béarn.
Mesdemoiselles de Grignan ont eu grande raison de trouver le château de
leurs pères très-beau: mais, mon Dieu, quelles fatigues pour y parvenir! que
de nuits sur la paille, et sans dormir, et sans manger rien de chaud! Ma
chère fille, vous ne me dites pas comme vous vous en portez, et comme
cette poitrine en est échauffée, et comme votre sang en est irrité. Quelle
circonstance à notre séparation, que la crainte trop bien fondée que j'ai pour
votre santé! Je crois entendre cette bise qui vous ôte la respiration. Hélas!
pouvais-je me plaindre en comparaison de ce que je souffre, quand je
n'avais que votre absence à supporter? Je croyais qu'on ne pouvait pas être
pis; on n'imagine rien au delà: j'ignorais la peine où je suis; je la trouve si
dure à supporter, que je regarderais comme une tranquillité l'état où j'étais
alors. Encore si je pouvais me fier à vous, et me consoler dans l'espérance
que vous aurez soin et pitié de vous et de moi, que vous donnerez du temps
à vous reposer, à vous rafraîchir, à prendre ce qui peut apaiser votre sang!
mais je vous vois peu attentive à votre personne, dormant peu, mangeant
peu, et cette écritoire toujours ouverte. Ma fille, si vous m'aimez, donnez-
moi quelque repos, en prenant soin de vous. Ma chère Pauline, ayez soin de
votre belle maman. Pour moi, je me porte très-bien.
Il a fait le plus beau temps du monde. Le bon abbé est parfaitement
guéri; son rhume est allé avec sa fièvre: l'Anglais est un homme divin. Nous
ne pensons point à faire un plus long voyage que Livry. Il reste une certaine
céder à la furie des vents.
Il est venu ici un père Morel de l'Oratoire; c'est un homme admirable: il
a amené Saint-Aubin, qui nous est demeuré. Je voudrais que M. de Grignan
eût entendu ce père; il ne croit pas qu'on puisse, sans péché, donner à ses
plaisirs, quand on a des créanciers: ces dépenses lui paraissent des vols qui
nous ôtent le moyen de faire justice. Vraiment, c'est un homme bien salé; il
ne fait aucune composition. Mais parlons de Pauline (de Grignan):
l'aimable, la jolie petite créature! hélas! ai-je été jamais si jolie qu'elle? on
dit que je l'étais beaucoup. Je suis ravie qu'elle vous fasse souvenir de moi:
je sais bien qu'il n'est pas besoin de cela; mais enfin j'en ai une joie sensible,
vous me la dépeignez charmante, et je crois précisément tout ce que vous
m'en dites: gardez-la, ma fille, ne vous privez pas de ce plaisir: la
Providence en aura soin. Je vous conseille de ne vous point défendre de la
tendresse qu'elle vous inspire, quand vous devriez la marier en Béarn.
Mesdemoiselles de Grignan ont eu grande raison de trouver le château de
leurs pères très-beau: mais, mon Dieu, quelles fatigues pour y parvenir! que
de nuits sur la paille, et sans dormir, et sans manger rien de chaud! Ma
chère fille, vous ne me dites pas comme vous vous en portez, et comme
cette poitrine en est échauffée, et comme votre sang en est irrité. Quelle
circonstance à notre séparation, que la crainte trop bien fondée que j'ai pour
votre santé! Je crois entendre cette bise qui vous ôte la respiration. Hélas!
pouvais-je me plaindre en comparaison de ce que je souffre, quand je
n'avais que votre absence à supporter? Je croyais qu'on ne pouvait pas être
pis; on n'imagine rien au delà: j'ignorais la peine où je suis; je la trouve si
dure à supporter, que je regarderais comme une tranquillité l'état où j'étais
alors. Encore si je pouvais me fier à vous, et me consoler dans l'espérance
que vous aurez soin et pitié de vous et de moi, que vous donnerez du temps
à vous reposer, à vous rafraîchir, à prendre ce qui peut apaiser votre sang!
mais je vous vois peu attentive à votre personne, dormant peu, mangeant
peu, et cette écritoire toujours ouverte. Ma fille, si vous m'aimez, donnez-
moi quelque repos, en prenant soin de vous. Ma chère Pauline, ayez soin de
votre belle maman. Pour moi, je me porte très-bien.
Il a fait le plus beau temps du monde. Le bon abbé est parfaitement
guéri; son rhume est allé avec sa fièvre: l'Anglais est un homme divin. Nous
ne pensons point à faire un plus long voyage que Livry. Il reste une certaine
Page 411
timidité après les grandes maladies, qui ne permet pas qu'on s'éloigne du
secours.
J'écrirai à Pellisson pour le frère de Montgobert, j'y ferai comme pour
ma cure. Vous n'avez qu'à me donner toutes sortes de commissions: c'est le
plus aimable amusement que je puisse avoir en votre absence. En voici un
que j'ai trouvé; c'est un tome de Montaigne, que je ne croyais pas avoir
apporté: ah, l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie! c'est mon
ancien ami; mais à force d'être ancien, il m'est nouveau. Je ne puis lire
qu'avec les larmes aux yeux ce que dit le maréchal de Montluc du regret
qu'il a de ne s'être pas communiqué à son fils, et de lui avoir laissé ignorer
la tendresse qu'il avait pour lui. Lisez cet endroit-là, je vous prie, et me dites
comme vous vous en trouverez; c'est à madame d'Estissac, De l'amour des
pères envers leurs enfants[547]. Mon Dieu, que ce livre est plein de bon sens!
Mon fils triomphe aux états; il vous fait toujours mille amitiés; c'est plus
d'attention pour votre santé, plus de crainte que vous ne soyez pas assez
forte: enfin ce pigeon est tout à fait tendre. Je lui dis aussi vos amitiés: je
suis conciliante, comme dit Langlade. J'ai une envie extrême de savoir si
vous serez bien reposée, et si Guisoni ne vous aura point donné quelques
conseils que vous ayez suivis. On dit que la glace est bien contraire à votre
poitrine; vous n'êtes plus en état de prendre sur vous, tout y est pris: ce qui
reste tient à votre vie. Le bon abbé me disait tantôt que je devrais vous
demander Pauline; qu'elle me donnerait de la joie, de l'amusement, et que
j'étais plus capable que je n'ai jamais été de la bien élever: j'ai été ravie de
ce discours; mettons-le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vient
une pensée, que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas
assez bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette idée, si vous l'avez;
car je sens que c'est une injustice, et que vous ne me connaissez pas: je
serais délicieusement occupée à conserver toutes les merveilles de cette
petite.
Mesdemoiselles de Grignan, ne l'aimez-vous pas bien? Vous devriez
m'écrire, et me conter mille choses, mais naturellement, et sans vous en
faire une affaire, et me dire surtout comment se porte votre chère marâtre:
cela vous accoutumerait à écrire facilement comme nous. Je voudrais bien
que le petit continuât à jouer au mail: qu'on le fasse plutôt jouer à gauche
alternativement, que de le désaccoutumer de jouer à droite, et d'être adroit.
secours.
J'écrirai à Pellisson pour le frère de Montgobert, j'y ferai comme pour
ma cure. Vous n'avez qu'à me donner toutes sortes de commissions: c'est le
plus aimable amusement que je puisse avoir en votre absence. En voici un
que j'ai trouvé; c'est un tome de Montaigne, que je ne croyais pas avoir
apporté: ah, l'aimable homme! qu'il est de bonne compagnie! c'est mon
ancien ami; mais à force d'être ancien, il m'est nouveau. Je ne puis lire
qu'avec les larmes aux yeux ce que dit le maréchal de Montluc du regret
qu'il a de ne s'être pas communiqué à son fils, et de lui avoir laissé ignorer
la tendresse qu'il avait pour lui. Lisez cet endroit-là, je vous prie, et me dites
comme vous vous en trouverez; c'est à madame d'Estissac, De l'amour des
pères envers leurs enfants[547]. Mon Dieu, que ce livre est plein de bon sens!
Mon fils triomphe aux états; il vous fait toujours mille amitiés; c'est plus
d'attention pour votre santé, plus de crainte que vous ne soyez pas assez
forte: enfin ce pigeon est tout à fait tendre. Je lui dis aussi vos amitiés: je
suis conciliante, comme dit Langlade. J'ai une envie extrême de savoir si
vous serez bien reposée, et si Guisoni ne vous aura point donné quelques
conseils que vous ayez suivis. On dit que la glace est bien contraire à votre
poitrine; vous n'êtes plus en état de prendre sur vous, tout y est pris: ce qui
reste tient à votre vie. Le bon abbé me disait tantôt que je devrais vous
demander Pauline; qu'elle me donnerait de la joie, de l'amusement, et que
j'étais plus capable que je n'ai jamais été de la bien élever: j'ai été ravie de
ce discours; mettons-le cuire, nous y songerons quelque jour. Il me vient
une pensée, que vous ne voudriez pas me la donner, et que vous n'avez pas
assez bonne opinion de moi. Ma fille, cachez-moi cette idée, si vous l'avez;
car je sens que c'est une injustice, et que vous ne me connaissez pas: je
serais délicieusement occupée à conserver toutes les merveilles de cette
petite.
Mesdemoiselles de Grignan, ne l'aimez-vous pas bien? Vous devriez
m'écrire, et me conter mille choses, mais naturellement, et sans vous en
faire une affaire, et me dire surtout comment se porte votre chère marâtre:
cela vous accoutumerait à écrire facilement comme nous. Je voudrais bien
que le petit continuât à jouer au mail: qu'on le fasse plutôt jouer à gauche
alternativement, que de le désaccoutumer de jouer à droite, et d'être adroit.
Page 412
Saint-Aubin a trouvé un mail ici, il y joue très-bien. Je lui dis des choses
admirables de sa petite Camuson, et je lui demande les chemins qui l'ont
conduit de la haine et du mépris que nous avons vus, à l'estime et à la
tendresse que nous voyons: il est un peu embarrassé; il mange des poids
chauds, comme dit M. de la Rochefoucauld, quand quelqu'un ne sait que
répondre.
M. de Grignan, je vous observe; je vous vois venir; je vous assure que si
vous ne me dites rien vous-même de la santé de madame votre femme,
après les horribles fatigues de son voyage, je serai bien mal contente de
vous. Cela répondrait-il, en effet, à ce que vous me disiez en partant: Fiez-
vous à moi, je vous réponds de tout? Je crains bien que vous n'observiez
cette santé que superficiellement. Si je reçois un mot de vous, comme je
l'espère, je vous ferai une grande réparation.
210.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 20 octobre 1679.
Quoi! vous pensez m'écrire de grandes lettres, sans me dire un mot de
votre santé! je pense, ma chère enfant, que vous vous moquez de moi; pour
vous punir, je vous avertis que j'ai fait de ce silence tout le pis que j'ai pu;
j'ai compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes qu'à l'ordinaire,
puisque vous ne m'en disiez rien, et qu'assurément si vous vous fussiez un
peu mieux portée, vous eussiez été pressée de me le dire: voilà comme j'ai
raisonné. Mon Dieu, que j'étais heureuse quand j'étais en repos sur votre
santé! et qu'avais-je à me plaindre auprès des craintes que j'ai
présentement? Ce n'est pas qu'à moi qui suis frappée des objets, et qui aime
passionnément votre personne, la séparation ne soit un grand mal; mais la
circonstance de votre délicate santé est si sensible, qu'elle en efface l'autre.
Mandez-moi désormais l'état où vous êtes, mais avec sincérité. Je vous ai
mandé tout ce que je savais pour vos jambes; si vous ne les tenez
chaudement, vous ne serez jamais soulagée: quand je pense à ces jambes
nues deux ou trois heures le matin pendant que vous écrivez; mon Dieu! ma
chère, que cela est mauvais! Je verrai bien si vous avez soin de moi. Je me
purgerai lundi pour l'amour de vous; il est vrai que le mois passé je ne pris
qu'une pilule; j'admire que vous l'ayez sentie; je vous avertis que je n'ai
admirables de sa petite Camuson, et je lui demande les chemins qui l'ont
conduit de la haine et du mépris que nous avons vus, à l'estime et à la
tendresse que nous voyons: il est un peu embarrassé; il mange des poids
chauds, comme dit M. de la Rochefoucauld, quand quelqu'un ne sait que
répondre.
M. de Grignan, je vous observe; je vous vois venir; je vous assure que si
vous ne me dites rien vous-même de la santé de madame votre femme,
après les horribles fatigues de son voyage, je serai bien mal contente de
vous. Cela répondrait-il, en effet, à ce que vous me disiez en partant: Fiez-
vous à moi, je vous réponds de tout? Je crains bien que vous n'observiez
cette santé que superficiellement. Si je reçois un mot de vous, comme je
l'espère, je vous ferai une grande réparation.
210.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 20 octobre 1679.
Quoi! vous pensez m'écrire de grandes lettres, sans me dire un mot de
votre santé! je pense, ma chère enfant, que vous vous moquez de moi; pour
vous punir, je vous avertis que j'ai fait de ce silence tout le pis que j'ai pu;
j'ai compris que vous aviez bien plus de mal aux jambes qu'à l'ordinaire,
puisque vous ne m'en disiez rien, et qu'assurément si vous vous fussiez un
peu mieux portée, vous eussiez été pressée de me le dire: voilà comme j'ai
raisonné. Mon Dieu, que j'étais heureuse quand j'étais en repos sur votre
santé! et qu'avais-je à me plaindre auprès des craintes que j'ai
présentement? Ce n'est pas qu'à moi qui suis frappée des objets, et qui aime
passionnément votre personne, la séparation ne soit un grand mal; mais la
circonstance de votre délicate santé est si sensible, qu'elle en efface l'autre.
Mandez-moi désormais l'état où vous êtes, mais avec sincérité. Je vous ai
mandé tout ce que je savais pour vos jambes; si vous ne les tenez
chaudement, vous ne serez jamais soulagée: quand je pense à ces jambes
nues deux ou trois heures le matin pendant que vous écrivez; mon Dieu! ma
chère, que cela est mauvais! Je verrai bien si vous avez soin de moi. Je me
purgerai lundi pour l'amour de vous; il est vrai que le mois passé je ne pris
qu'une pilule; j'admire que vous l'ayez sentie; je vous avertis que je n'ai
Page 413
aucun besoin de me purger; c'est à cause de cette eau, et pour vous ôter de
peine. Je hais bien toutes ces fièvres qui sont autour de vous.
Le chevalier vous mande toutes les nouvelles; il en sait plus que moi,
quoiqu'il soit un peu incommodé de son bras, et par conséquent assez
souvent dans sa chambre. Je fus le voir hier, et le bel abbé; il me faut
toujours quelque Grignan; sans cela il me semble que je suis perdue. Vous
savez comme M. de la Salle a acheté la charge de Tilladet; c'est bien cher de
donner cinq cent mille francs pour être subalterne de M. de Marsillac:
j'aimerais mieux, ce me semble, les subalternes des charges de guerre. On
parle fort du mariage de Bavière. Si l'on faisait des chevaliers (de l'ordre),
ce serait une belle affaire; je vois bien des gens qui ne le croient pas. J'ai
reçu une lettre de bien loin, que je vous garde; elle est pleine de tout ce qu'il
y a au monde de plus reconnaissant, et d'un tour admirable. Pour le pauvre
Corbinelli, je ne sais point de cœur meilleur que le sien; et pour son esprit,
il vous plaisait autrefois: il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour
vous; c'est un original qui lui fait connaître jusqu'où le cœur humain peut
s'étendre: il est bien loin de me conseiller de m'opposer à cette pente; il
connaît la force des conseils sur de pareils sujets. Le changement de mon
amitié pour vous n'est pas un ouvrage de la philosophie, ni des
raisonnements humains: je ne cherche point à me défaire de cette chère
amitié, ma fille; si dans l'avenir vous me traitez comme on traite une amie,
votre commerce sera charmant; j'en serai comblée de joie, et je marcherai
dans des routes nouvelles. Si votre tempérament peu communicatif, comme
vous le dites, vous empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en
aimerai pas moins; n'êtes-vous pas contente de ce que j'ai pour vous? en
désirez-vous davantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous l'autre
jour, madame de la Fayette et moi: nous trouvâmes qu'il n'y avait au monde
que madame de Rohan[548] et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi
bien que nous y sommes; et où trouverez-vous une fille qui vive avec sa
mère aussi agréablement que vous faites avec moi? Nous les parcourûmes
toutes; en vérité nous vous fîmes bien de la justice, et vous auriez été
contente d'entendre tout ce que nous disions. Il me paraît qu'elle a bien
envie de servir M. de Grignan; elle voit bien clair à l'intérêt que j'y prends,
et je suis sûre qu'elle sera alerte sur les chevaliers[549], et surtout le mariage
se fera dans un mois, malgré l'écrevisse qui prend l'air tant qu'elle peut;
mais elle sera encore fort rouge en ce temps là. Madame de la Fayette prend
peine. Je hais bien toutes ces fièvres qui sont autour de vous.
Le chevalier vous mande toutes les nouvelles; il en sait plus que moi,
quoiqu'il soit un peu incommodé de son bras, et par conséquent assez
souvent dans sa chambre. Je fus le voir hier, et le bel abbé; il me faut
toujours quelque Grignan; sans cela il me semble que je suis perdue. Vous
savez comme M. de la Salle a acheté la charge de Tilladet; c'est bien cher de
donner cinq cent mille francs pour être subalterne de M. de Marsillac:
j'aimerais mieux, ce me semble, les subalternes des charges de guerre. On
parle fort du mariage de Bavière. Si l'on faisait des chevaliers (de l'ordre),
ce serait une belle affaire; je vois bien des gens qui ne le croient pas. J'ai
reçu une lettre de bien loin, que je vous garde; elle est pleine de tout ce qu'il
y a au monde de plus reconnaissant, et d'un tour admirable. Pour le pauvre
Corbinelli, je ne sais point de cœur meilleur que le sien; et pour son esprit,
il vous plaisait autrefois: il regarde avec respect la tendresse que j'ai pour
vous; c'est un original qui lui fait connaître jusqu'où le cœur humain peut
s'étendre: il est bien loin de me conseiller de m'opposer à cette pente; il
connaît la force des conseils sur de pareils sujets. Le changement de mon
amitié pour vous n'est pas un ouvrage de la philosophie, ni des
raisonnements humains: je ne cherche point à me défaire de cette chère
amitié, ma fille; si dans l'avenir vous me traitez comme on traite une amie,
votre commerce sera charmant; j'en serai comblée de joie, et je marcherai
dans des routes nouvelles. Si votre tempérament peu communicatif, comme
vous le dites, vous empêche encore de me donner ce plaisir, je ne vous en
aimerai pas moins; n'êtes-vous pas contente de ce que j'ai pour vous? en
désirez-vous davantage? Voilà votre pis aller. Nous parlions de vous l'autre
jour, madame de la Fayette et moi: nous trouvâmes qu'il n'y avait au monde
que madame de Rohan[548] et madame de Soubise qui fussent ensemble aussi
bien que nous y sommes; et où trouverez-vous une fille qui vive avec sa
mère aussi agréablement que vous faites avec moi? Nous les parcourûmes
toutes; en vérité nous vous fîmes bien de la justice, et vous auriez été
contente d'entendre tout ce que nous disions. Il me paraît qu'elle a bien
envie de servir M. de Grignan; elle voit bien clair à l'intérêt que j'y prends,
et je suis sûre qu'elle sera alerte sur les chevaliers[549], et surtout le mariage
se fera dans un mois, malgré l'écrevisse qui prend l'air tant qu'elle peut;
mais elle sera encore fort rouge en ce temps là. Madame de la Fayette prend
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des bouillons de vipères, qui lui redonnent une âme et des forces à vue
d'œil; elle croit que cela vous serait admirable. On coupe la tête et la queue
à cette vipère; on l'ouvre, on l'écorche, et toujours elle remue; une heure,
deux heures, on la voit toujours remuer: nous comparâmes cette quantité
d'esprits si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout à celles de ce
quartier[550]; que ne leur fait-on point? On dit des injures, des rudesses, des
cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages; et toujours elles
remuent, on n'en saurait voir la fin: on croit que quand on leur arrache le
cœur c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler; point du tout, elles sont
encore en vie, elles remuent encore. Je ne sais pas si cette sottise vous
paraîtra comme à nous; mais nous étions en train de la trouver plaisante: on
en peut faire souvent l'application.
Voici des affaires qui vous viennent, je crois que vous allez à Lambesc;
il faut tâcher de se bien porter, de rajuster un peu les deux bouts de l'année
qui sont dérangés, et les jours passeront: j'ai vu que j'en étais avare; je les
jette à la tête présentement. Je m'en retourne à Livry jusqu'après la
Toussaint: j'ai encore besoin de cette solitude, je n'y veux mener personne;
je lirai, je tâcherai de songer à ma conscience; l'hiver sera encore assez
long.
Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses
bois: il a fort bien fait aux états: il avait envie d'être amoureux d'une
mademoiselle de la Coste. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour la trouver un
bon parti, mais il n'a pu. Cette affaire a une côte rompue; cela est joli. Il s'en
va à Bodégat, de là au Buron, et reviendra à Noël avec M. d'Harouïs et M.
de Coulanges. Ce dernier a fait des chansons extrêmement jolies;
mesdemoiselles, je vous les enverrai. Il y avait à Rennes une mademoiselle
Descartes, propre nièce de votre père (Descartes), qui a de l'esprit comme
lui; elle fait très-bien des vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe, vous
adore, ne peut plus vivre sans son pigeon; il n'y a personne qui n'y fût
trompé. Pour moi, je crois son amitié fort bonne, pourvu qu'on la connaisse
pour être tout ce qu'il en sait; peut-on lui en demander davantage? Adieu,
ma très-chère et très-aimable; je ne veux pas entreprendre de vous dire
combien je vous aime; je crois qu'à la fin ce serait un ennui. Je fais mille
amitiés à M. de Grignan, malgré son silence. J'étais ce matin avec le
chevalier et M. de la Garde: toujours pied ou aile de cette famille.
Mesdemoiselles, comment vous portez-vous, et cette fièvre qu'est-elle
d'œil; elle croit que cela vous serait admirable. On coupe la tête et la queue
à cette vipère; on l'ouvre, on l'écorche, et toujours elle remue; une heure,
deux heures, on la voit toujours remuer: nous comparâmes cette quantité
d'esprits si difficiles à apaiser, à de vieilles passions, et surtout à celles de ce
quartier[550]; que ne leur fait-on point? On dit des injures, des rudesses, des
cruautés, des mépris, des querelles, des plaintes, des rages; et toujours elles
remuent, on n'en saurait voir la fin: on croit que quand on leur arrache le
cœur c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler; point du tout, elles sont
encore en vie, elles remuent encore. Je ne sais pas si cette sottise vous
paraîtra comme à nous; mais nous étions en train de la trouver plaisante: on
en peut faire souvent l'application.
Voici des affaires qui vous viennent, je crois que vous allez à Lambesc;
il faut tâcher de se bien porter, de rajuster un peu les deux bouts de l'année
qui sont dérangés, et les jours passeront: j'ai vu que j'en étais avare; je les
jette à la tête présentement. Je m'en retourne à Livry jusqu'après la
Toussaint: j'ai encore besoin de cette solitude, je n'y veux mener personne;
je lirai, je tâcherai de songer à ma conscience; l'hiver sera encore assez
long.
Votre pigeon est aux Rochers comme un ermite, se promenant dans ses
bois: il a fort bien fait aux états: il avait envie d'être amoureux d'une
mademoiselle de la Coste. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour la trouver un
bon parti, mais il n'a pu. Cette affaire a une côte rompue; cela est joli. Il s'en
va à Bodégat, de là au Buron, et reviendra à Noël avec M. d'Harouïs et M.
de Coulanges. Ce dernier a fait des chansons extrêmement jolies;
mesdemoiselles, je vous les enverrai. Il y avait à Rennes une mademoiselle
Descartes, propre nièce de votre père (Descartes), qui a de l'esprit comme
lui; elle fait très-bien des vers. Mon fils vous parle, vous apostrophe, vous
adore, ne peut plus vivre sans son pigeon; il n'y a personne qui n'y fût
trompé. Pour moi, je crois son amitié fort bonne, pourvu qu'on la connaisse
pour être tout ce qu'il en sait; peut-on lui en demander davantage? Adieu,
ma très-chère et très-aimable; je ne veux pas entreprendre de vous dire
combien je vous aime; je crois qu'à la fin ce serait un ennui. Je fais mille
amitiés à M. de Grignan, malgré son silence. J'étais ce matin avec le
chevalier et M. de la Garde: toujours pied ou aile de cette famille.
Mesdemoiselles, comment vous portez-vous, et cette fièvre qu'est-elle
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devenue? Mon cher petit marquis, il me semble que votre amitié est
considérablement diminuée; que répond-il? Pauline, ma chère Pauline, où
êtes-vous, ma chère petite?
211.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, jeudi au soir 2 novembre 1679.
Je vous écris ce soir, ma très-chère, parce que j'ai envie d'aller demain
matin à Pomponne. Madame de Vins m'en priait l'autre jour si bonnement,
que je m'en vais la voir, et M. de Pomponne, que l'on gouverne mieux en
dînant un jour à Pomponne avec lui, qu'à Paris en un mois. Vous voulez
donc que je me repose sur vous de votre santé, et je le veux de tout mon
cœur, s'il est vrai que vous soyez changée sur ce sujet: ce serait en effet
quelque chose de si naturel que cela fût ainsi, et votre négligence à cet
égard me paraissait si peu ordinaire, que je me sens portée à croire que cette
droiture d'esprit et de raison aura retrouvé sa place chez vous. Faites donc,
ma chère enfant, tout ce que vous dites; prenez du lait et des bouillons,
mettez votre santé devant toutes choses; soyez persuadée que c'est non-
seulement par les soins et par le régime que l'on rétablit une poitrine comme
la vôtre, mais encore par la continuité des régimes; car de prendre du lait
quinze jours, et puis dire, J'ai pris du lait, il ne me fait rien; ma fille, c'est se
moquer de nous, et de vous-même la première. Soyez encore persuadée
d'une autre chose, c'est que sans la santé on ne peut rien faire, tout demeure,
on ne peut aller ni venir qu'avec des peines incroyables: en un mot, ce n'est
pas vivre que de n'avoir point de santé. L'état où vous êtes, quoi que vous
disiez, n'est pas un état de consistance; il faut être mieux, si vous voulez
être bien. Je suis fort fâchée du vilain temps que vous avez, et de tous vos
débordements horribles: je crains votre Durance, comme une bête furieuse.
On ne parle point encore de cordons bleus: s'il y en a, et que M. de
Grignan soit obligé de revenir, je le recevrai fort bien, mais fort tristement;
car enfin, au lieu de placer votre voyage comme vous avez fait, c'eût été une
chose bien plus raisonnable et plus naturelle que vous eussiez attendu M. de
Grignan ici: mais on ne devine pas; et comme vous observiez et consultiez
les volontés de M. de Grignan, ainsi qu'on faisait autrefois les entrailles des
victimes, vous y aviez vu si clairement qu'il souhaitait que vous allassiez
considérablement diminuée; que répond-il? Pauline, ma chère Pauline, où
êtes-vous, ma chère petite?
211.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Livry, jeudi au soir 2 novembre 1679.
Je vous écris ce soir, ma très-chère, parce que j'ai envie d'aller demain
matin à Pomponne. Madame de Vins m'en priait l'autre jour si bonnement,
que je m'en vais la voir, et M. de Pomponne, que l'on gouverne mieux en
dînant un jour à Pomponne avec lui, qu'à Paris en un mois. Vous voulez
donc que je me repose sur vous de votre santé, et je le veux de tout mon
cœur, s'il est vrai que vous soyez changée sur ce sujet: ce serait en effet
quelque chose de si naturel que cela fût ainsi, et votre négligence à cet
égard me paraissait si peu ordinaire, que je me sens portée à croire que cette
droiture d'esprit et de raison aura retrouvé sa place chez vous. Faites donc,
ma chère enfant, tout ce que vous dites; prenez du lait et des bouillons,
mettez votre santé devant toutes choses; soyez persuadée que c'est non-
seulement par les soins et par le régime que l'on rétablit une poitrine comme
la vôtre, mais encore par la continuité des régimes; car de prendre du lait
quinze jours, et puis dire, J'ai pris du lait, il ne me fait rien; ma fille, c'est se
moquer de nous, et de vous-même la première. Soyez encore persuadée
d'une autre chose, c'est que sans la santé on ne peut rien faire, tout demeure,
on ne peut aller ni venir qu'avec des peines incroyables: en un mot, ce n'est
pas vivre que de n'avoir point de santé. L'état où vous êtes, quoi que vous
disiez, n'est pas un état de consistance; il faut être mieux, si vous voulez
être bien. Je suis fort fâchée du vilain temps que vous avez, et de tous vos
débordements horribles: je crains votre Durance, comme une bête furieuse.
On ne parle point encore de cordons bleus: s'il y en a, et que M. de
Grignan soit obligé de revenir, je le recevrai fort bien, mais fort tristement;
car enfin, au lieu de placer votre voyage comme vous avez fait, c'eût été une
chose bien plus raisonnable et plus naturelle que vous eussiez attendu M. de
Grignan ici: mais on ne devine pas; et comme vous observiez et consultiez
les volontés de M. de Grignan, ainsi qu'on faisait autrefois les entrailles des
victimes, vous y aviez vu si clairement qu'il souhaitait que vous allassiez
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avec lui, que, ne mettant jamais votre santé en aucune sorte de
considération, il était impossible que vous ne partissiez, comme vous avez
fait. Il faut regarder Dieu, et lui demander la grâce de votre retour, et que ce
ne soit plus comme un postillon, mais comme une femme qui n'a plus
d'affaires en Provence, qui craint la bise de Grignan, et qui a dessein de
s'établir et de rétablir sa santé en ce pays.
Je crois que je ferai un traité sur l'amitié; je trouve qu'il y a mille choses
qui en dépendent, mille conduites à éviter pour empêcher que ceux que
nous aimons n'en sentent le contre-coup; je trouve qu'il y a une infinité de
rencontres où nous les faisons souffrir, et où nous pourrions adoucir leurs
peines si nous avions autant de vues et de pensées qu'on doit en avoir pour
ce qui tient au cœur. Enfin, je ferais voir dans ce livre qu'il y a cent
manières de témoigner son amitié sans la dire, ou de dire par ses actions
qu'on n'a point d'amitié, lorsque la bouche traîtreusement assure le
contraire. Je ne parle pour personne, mais ce qui est écrit est écrit.
Mon fils me mande des folies, et il me dit qu'il y a un lui qui m'adore,
un autre lui qui m'étrangle, et qu'ils se battaient tous deux l'autre jour à
outrance, dans le mail des Rochers. Je lui réponds que je voudrais que l'un
eût tué l'autre, afin que je n'eusse point trois enfants; que c'était ce dernier
qui me faisait tout le mal de la maternité, et que s'il pouvait l'étrangler lui-
même, je serais trop contente des deux autres. J'admire la lettre de Pauline;
est-ce de son écriture? Non; mais pour son style, il est aisé à reconnaître: la
jolie enfant! Je voudrais bien que vous pussiez me l'envoyer dans une de
vos lettres; je ne serai consolée de ne la pas voir que par les nouveaux
attachements qu'elle me donnerait: je m'en vais lui faire réponse. Je quitte
ce lieu à regret: la campagne est encore belle: cette avenue et tout ce qui
était désolé des chenilles, et qui a pris la liberté de repousser avec votre
permission, est plus vert qu'au printemps dans les plus belles années. Les
petites et les grandes palissades sont parées de ces belles nuances de
l'automne dont les peintres font si bien leur profit. Les grands ormes sont un
peu dépouillés, et l'on n'a point de regret à ces feuilles picotées: la
campagne en gros est encore toute riante; j'y passais mes journées seule
avec des livres; je ne m'ennuyais que comme je m'ennuierai partout, ne
vous ayant plus. Je ne sais ce que je vais faire à Paris; rien ne m'y attire, je
n'y ai point de contenance; j'y vais avec chagrin; le bon abbé dit qu'il y a
quelques affaires, et que tout est fini ici; allons donc. Il est vrai que cette
considération, il était impossible que vous ne partissiez, comme vous avez
fait. Il faut regarder Dieu, et lui demander la grâce de votre retour, et que ce
ne soit plus comme un postillon, mais comme une femme qui n'a plus
d'affaires en Provence, qui craint la bise de Grignan, et qui a dessein de
s'établir et de rétablir sa santé en ce pays.
Je crois que je ferai un traité sur l'amitié; je trouve qu'il y a mille choses
qui en dépendent, mille conduites à éviter pour empêcher que ceux que
nous aimons n'en sentent le contre-coup; je trouve qu'il y a une infinité de
rencontres où nous les faisons souffrir, et où nous pourrions adoucir leurs
peines si nous avions autant de vues et de pensées qu'on doit en avoir pour
ce qui tient au cœur. Enfin, je ferais voir dans ce livre qu'il y a cent
manières de témoigner son amitié sans la dire, ou de dire par ses actions
qu'on n'a point d'amitié, lorsque la bouche traîtreusement assure le
contraire. Je ne parle pour personne, mais ce qui est écrit est écrit.
Mon fils me mande des folies, et il me dit qu'il y a un lui qui m'adore,
un autre lui qui m'étrangle, et qu'ils se battaient tous deux l'autre jour à
outrance, dans le mail des Rochers. Je lui réponds que je voudrais que l'un
eût tué l'autre, afin que je n'eusse point trois enfants; que c'était ce dernier
qui me faisait tout le mal de la maternité, et que s'il pouvait l'étrangler lui-
même, je serais trop contente des deux autres. J'admire la lettre de Pauline;
est-ce de son écriture? Non; mais pour son style, il est aisé à reconnaître: la
jolie enfant! Je voudrais bien que vous pussiez me l'envoyer dans une de
vos lettres; je ne serai consolée de ne la pas voir que par les nouveaux
attachements qu'elle me donnerait: je m'en vais lui faire réponse. Je quitte
ce lieu à regret: la campagne est encore belle: cette avenue et tout ce qui
était désolé des chenilles, et qui a pris la liberté de repousser avec votre
permission, est plus vert qu'au printemps dans les plus belles années. Les
petites et les grandes palissades sont parées de ces belles nuances de
l'automne dont les peintres font si bien leur profit. Les grands ormes sont un
peu dépouillés, et l'on n'a point de regret à ces feuilles picotées: la
campagne en gros est encore toute riante; j'y passais mes journées seule
avec des livres; je ne m'ennuyais que comme je m'ennuierai partout, ne
vous ayant plus. Je ne sais ce que je vais faire à Paris; rien ne m'y attire, je
n'y ai point de contenance; j'y vais avec chagrin; le bon abbé dit qu'il y a
quelques affaires, et que tout est fini ici; allons donc. Il est vrai que cette
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année a passé assez vite; mais je suis fort de votre avis pour le mois de
septembre; il m'a semblé qu'il a duré six mois, tout des plus longs. Je vous
manderai, en arrivant à Paris, des nouvelles de mademoiselle de Méri. Je
n'eusse jamais pensé que cette madame de Charmes eût pu devenir sèche
comme du bois: hélas! quels changements ne fait point la mauvaise santé!
Je vous prie de faire de la vôtre le premier de vos devoirs: après celui-là, et
M. de Grignan auquel vous avez fait céder les autres avec raison, si vous
voulez bien me donner ma place, je vous en ferai souvenir. Je me trouve
fort heureuse si je ne ressemble non plus à un devoir que M. de Grignan, et
si vous pensez que c'est mon tour présentement à être un peu consultée.
212.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 22 novembre 1679.
Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant. M. de
Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenait de
Pomponne, de se défaire de sa charge. Le roi avait réglé qu'il aurait 700,000
fr., et que la pension de 20,000 fr. qu'il avait comme ministre lui serait
continuée: Sa Majesté voulait lui marquer par cet arrangement qu'elle était
contente de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui fit ce compliment, en
l'assurant qu'il était au désespoir d'être obligé, etc. M. de Pomponne
demanda s'il ne pourrait point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre
de sa bouche quelle était la faute qui avait attiré ce coup de tonnerre: on lui
dit qu'il ne le pouvait pas; en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son
extrême douleur, et l'ignorance où il était de ce qui pouvait avoir contribué à
sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse famille, et le supplia d'avoir égard à
huit enfants qu'il avait. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse, et
revint à Paris, où il arriva à minuit. M. de Pomponne n'était pas de ces
ministres sur qui une disgrâce tombe à propos, pour leur apprendre
l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la fortune n'avait fait
qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des autres; on l'aimait,
surtout parce qu'on l'honorait infiniment. Nous avions été, comme je vous
l'ai mandé, le vendredi à Pomponne, M. de Chaulnes, Caumartin et moi:
nous le trouvâmes et les dames, qui nous reçurent fort gaiement. On causa
tout le soir, on joua aux échecs: ah! quel échec et mat on lui préparait à
Saint-Germain! Il y alla dès le lendemain matin, parce qu'un courrier
septembre; il m'a semblé qu'il a duré six mois, tout des plus longs. Je vous
manderai, en arrivant à Paris, des nouvelles de mademoiselle de Méri. Je
n'eusse jamais pensé que cette madame de Charmes eût pu devenir sèche
comme du bois: hélas! quels changements ne fait point la mauvaise santé!
Je vous prie de faire de la vôtre le premier de vos devoirs: après celui-là, et
M. de Grignan auquel vous avez fait céder les autres avec raison, si vous
voulez bien me donner ma place, je vous en ferai souvenir. Je me trouve
fort heureuse si je ne ressemble non plus à un devoir que M. de Grignan, et
si vous pensez que c'est mon tour présentement à être un peu consultée.
212.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 22 novembre 1679.
Vous allez être bien surprise et bien fâchée, ma chère enfant. M. de
Pomponne est disgracié; il eut ordre samedi au soir, comme il revenait de
Pomponne, de se défaire de sa charge. Le roi avait réglé qu'il aurait 700,000
fr., et que la pension de 20,000 fr. qu'il avait comme ministre lui serait
continuée: Sa Majesté voulait lui marquer par cet arrangement qu'elle était
contente de sa fidélité. Ce fut M. Colbert qui lui fit ce compliment, en
l'assurant qu'il était au désespoir d'être obligé, etc. M. de Pomponne
demanda s'il ne pourrait point avoir l'honneur de parler au roi, et apprendre
de sa bouche quelle était la faute qui avait attiré ce coup de tonnerre: on lui
dit qu'il ne le pouvait pas; en sorte qu'il écrivit au roi pour lui marquer son
extrême douleur, et l'ignorance où il était de ce qui pouvait avoir contribué à
sa disgrâce: il lui parla de sa nombreuse famille, et le supplia d'avoir égard à
huit enfants qu'il avait. Il fit remettre aussitôt ses chevaux au carrosse, et
revint à Paris, où il arriva à minuit. M. de Pomponne n'était pas de ces
ministres sur qui une disgrâce tombe à propos, pour leur apprendre
l'humanité qu'ils ont presque tous oubliée; la fortune n'avait fait
qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des autres; on l'aimait,
surtout parce qu'on l'honorait infiniment. Nous avions été, comme je vous
l'ai mandé, le vendredi à Pomponne, M. de Chaulnes, Caumartin et moi:
nous le trouvâmes et les dames, qui nous reçurent fort gaiement. On causa
tout le soir, on joua aux échecs: ah! quel échec et mat on lui préparait à
Saint-Germain! Il y alla dès le lendemain matin, parce qu'un courrier
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l'attendait; de sorte que M. Colbert, qui croyait le trouver le samedi au soir à
l'ordinaire, sachant qu'il était allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses
pas, et pensa crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de Pomponne
qu'après dîner; nous y laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant
chargée de mille amitiés pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste
nouvelle: ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le
dimanche à neuf heures dans la chambre de madame de Vins: c'était une
marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il était si excessivement
changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venait lui dire la mort de
M. de Pomponne; de sorte que, quand elle sut qu'il n'était que disgracié, elle
respira; mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle alla le dire à sa
sœur. Elles partirent à l'instant, laissant tous ces petits garçons en larmes; et,
accablées de douleur, elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi. Vous
pouvez vous représenter leur entrevue avec M. de Pomponne, et ce qu'ils
sentirent, en se revoyant si différents de ce qu'ils pensaient être la veille.
Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue
qu'elle me toucha droit au cœur. J'allai à leur porte dès le soir; on ne les
voyait point en public; j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pomponne
m'embrassa, sans pouvoir prononcer une parole: les dames ne purent retenir
leurs larmes, ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez pas retenu les
vôtres; c'était un spectacle douloureux: la circonstance de ce que nous
venions de nous quitter à Pomponne d'une manière si différente, augmenta
notre tendresse. Enfin je ne puis vous représenter cet état. La pauvre
madame de Vins, que j'avais laissée si fleurie, n'était pas reconnaissable; je
dis pas reconnaissable, une fièvre de quinze jours ne l'aurait pas tant
changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle était persuadée que vous
sentiriez sa douleur, et l'état de M. de Pomponne; je l'en assurai. Nous
parlâmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrâce; il est
épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément de sa vie et de son
séjour, et pour la fortune de son mari; elle voit tout cela bien
douloureusement. M. de Pomponne n'était point en faveur; mais il était en
état d'obtenir de certaines choses ordinaires, qui font pourtant
l'établissement des gens: il y a bien des degrés au-dessous de la faveur des
autres, qui font la fortune des particuliers. C'était aussi une chose bien
douce de se trouver naturellement établie à la cour: ô Dieu! quel
changement! quel retranchement! quelle économie dans cette maison! Huit
enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils doivent
l'ordinaire, sachant qu'il était allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses
pas, et pensa crever ses chevaux. Pour nous, nous ne partîmes de Pomponne
qu'après dîner; nous y laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant
chargée de mille amitiés pour vous. Il fallut donc leur mander cette triste
nouvelle: ce fut un valet de chambre de M. de Pomponne, qui arriva le
dimanche à neuf heures dans la chambre de madame de Vins: c'était une
marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il était si excessivement
changé, que madame de Vins crut absolument qu'il venait lui dire la mort de
M. de Pomponne; de sorte que, quand elle sut qu'il n'était que disgracié, elle
respira; mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle alla le dire à sa
sœur. Elles partirent à l'instant, laissant tous ces petits garçons en larmes; et,
accablées de douleur, elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi. Vous
pouvez vous représenter leur entrevue avec M. de Pomponne, et ce qu'ils
sentirent, en se revoyant si différents de ce qu'ils pensaient être la veille.
Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue
qu'elle me toucha droit au cœur. J'allai à leur porte dès le soir; on ne les
voyait point en public; j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pomponne
m'embrassa, sans pouvoir prononcer une parole: les dames ne purent retenir
leurs larmes, ni moi les miennes: ma fille, vous n'auriez pas retenu les
vôtres; c'était un spectacle douloureux: la circonstance de ce que nous
venions de nous quitter à Pomponne d'une manière si différente, augmenta
notre tendresse. Enfin je ne puis vous représenter cet état. La pauvre
madame de Vins, que j'avais laissée si fleurie, n'était pas reconnaissable; je
dis pas reconnaissable, une fièvre de quinze jours ne l'aurait pas tant
changée: elle me parla de vous, et me dit qu'elle était persuadée que vous
sentiriez sa douleur, et l'état de M. de Pomponne; je l'en assurai. Nous
parlâmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrâce; il est
épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément de sa vie et de son
séjour, et pour la fortune de son mari; elle voit tout cela bien
douloureusement. M. de Pomponne n'était point en faveur; mais il était en
état d'obtenir de certaines choses ordinaires, qui font pourtant
l'établissement des gens: il y a bien des degrés au-dessous de la faveur des
autres, qui font la fortune des particuliers. C'était aussi une chose bien
douce de se trouver naturellement établie à la cour: ô Dieu! quel
changement! quel retranchement! quelle économie dans cette maison! Huit
enfants, n'avoir pas eu le temps d'obtenir la moindre grâce! Ils doivent
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trente mille livres de rente; voyez ce qu'il leur restera: ils vont se réduire
tristement à Paris, à Pomponne. On dit que tant de voyages, et quelquefois
des courriers qui attendaient, même celui de Bavière qui était arrivé le
vendredi, et que le roi attendait impatiemment, ont un peu attiré ce malheur.
Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la Providence, quand
vous saurez que c'est M. le président Colbert qui a la charge; comme il est
en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a écrit en se réjouissant, et
pour le surprendre, comme si on s'était trompé au-dessus de la lettre: A
monsieur, monsieur Colbert, ministre et secrétaire d'État. J'en ai fait mes
compliments dans la maison affligée; rien ne pouvait être mieux. Faites un
peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et joignez les pays
étrangers à tout le reste; et vous verrez que tout ce qui est de l'autre côté, où
l'on se marie[551], ne vaut point cela. Ma pauvre enfant, voilà bien des détails
et des circonstances; mais il me semble qu'ils ne sont point désagréables
dans ces sortes d'occasions: il me semble que vous voulez toujours qu'on
vous parle; je n'ai que trop parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à
le présenter; c'est encore un de mes chagrins de vous être désormais
entièrement inutile: il est vrai que je l'étais déjà par madame de Vins: mais
on se ralliait ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M.
de Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec
courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand d'ailleurs on
a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être plaint dans
l'adversité.
Encore faut-il, ma très-chère, que je vous dise un petit mot de votre
petite lettre; elle m'a donné une sensible consolation: j'ai vu la santé du petit
très-confirmée, et la vôtre, ma chère enfant, dont vous me dites des
merveilles: vous m'assurez que je serais bien contente si je vous voyais,
vous avez raison de le croire. Quel spectacle charmant de vous voir
appliquée à votre santé, à vous reposer, à vous restaurer! c'est un plaisir que
vous ne m'avez jamais donné. Vous voyez que ce n'est pas inutilement que
vous prenez ce soin, le succès en est visible; et quand je me tourmente ici
de vous inspirer la même attention, vous sentez bien que j'ai raison.
213.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 29 novembre 1679.
tristement à Paris, à Pomponne. On dit que tant de voyages, et quelquefois
des courriers qui attendaient, même celui de Bavière qui était arrivé le
vendredi, et que le roi attendait impatiemment, ont un peu attiré ce malheur.
Mais vous comprendrez aisément ces conduites de la Providence, quand
vous saurez que c'est M. le président Colbert qui a la charge; comme il est
en Bavière, son frère la fait en attendant, et lui a écrit en se réjouissant, et
pour le surprendre, comme si on s'était trompé au-dessus de la lettre: A
monsieur, monsieur Colbert, ministre et secrétaire d'État. J'en ai fait mes
compliments dans la maison affligée; rien ne pouvait être mieux. Faites un
peu de réflexion à toute la puissance de cette famille, et joignez les pays
étrangers à tout le reste; et vous verrez que tout ce qui est de l'autre côté, où
l'on se marie[551], ne vaut point cela. Ma pauvre enfant, voilà bien des détails
et des circonstances; mais il me semble qu'ils ne sont point désagréables
dans ces sortes d'occasions: il me semble que vous voulez toujours qu'on
vous parle; je n'ai que trop parlé. Quand votre courrier viendra, je n'ai plus à
le présenter; c'est encore un de mes chagrins de vous être désormais
entièrement inutile: il est vrai que je l'étais déjà par madame de Vins: mais
on se ralliait ensemble. Enfin, ma fille, voilà qui est fait, voilà le monde. M.
de Pomponne est plus capable que personne de soutenir ce malheur avec
courage, avec résignation et beaucoup de christianisme. Quand d'ailleurs on
a usé comme lui de la fortune, on ne manque point d'être plaint dans
l'adversité.
Encore faut-il, ma très-chère, que je vous dise un petit mot de votre
petite lettre; elle m'a donné une sensible consolation: j'ai vu la santé du petit
très-confirmée, et la vôtre, ma chère enfant, dont vous me dites des
merveilles: vous m'assurez que je serais bien contente si je vous voyais,
vous avez raison de le croire. Quel spectacle charmant de vous voir
appliquée à votre santé, à vous reposer, à vous restaurer! c'est un plaisir que
vous ne m'avez jamais donné. Vous voyez que ce n'est pas inutilement que
vous prenez ce soin, le succès en est visible; et quand je me tourmente ici
de vous inspirer la même attention, vous sentez bien que j'ai raison.
213.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 29 novembre 1679.
Page 420
Vous nous parlerez longtemps du malheur de M. de Pomponne avant
que nous vous trouvions à la vieille mode; cette disgrâce est encore bien
vive dans nos têtes; il est extrêmement regretté. Un ministre de cette
humeur, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est une
chose si rare, qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle perte. Vous
croyez bien que je vais souvent chez lui: je fus touchée l'autre jour de le
voir entrer avec cette mine aimable, sans tristesse, sans abattement.
Madame de Coulanges m'avait priée de l'y mener; il la loua de s'être
souvenue d'un malheureux; il ne s'arrêta point longtemps sur ce chapitre; il
passa à ce qui pouvait former une conversation; il la rendit agréable comme
autrefois, sans affectation pourtant d'être gai, et d'une manière si noble, si
naturelle, et si précisément mêlée et composée de tout ce qu'il fallait pour
attirer notre admiration, qu'il n'eut pas de peine à y réussir. Enfin, nous
l'allons revoir ce M. de Pomponne si parfait, comme nous l'avons vu
autrefois. Ce premier jour nous toucha; il était désoccupé, et commençait à
sentir la vie et la véritable longueur des jours; car de la manière dont les
siens étaient pleins, c'était un torrent précipité que sa vie; il ne la sentait pas;
elle courait rapidement, sans qu'il pût la retenir. Nous le disions encore à
Pomponne la dernière fois qu'il est sorti secrétaire d'État; vous savez que ce
soir-là même il fut disgracié et déplacé. Je causai fort hier avec madame de
Vins; elle sentira bien plus longtemps cette douleur que M. de Pomponne; je
leur rends des soins si naturellement, que je me retiens, de peur que le vrai
n'ait l'air d'une affectation et d'une fausse générosité: ils sont contents de
moi. Enfin M. de Pomponne ne sera plus que le plus honnête homme du
monde: vous souvenez-vous de Voiture, qui dit en parlant de M. le Prince,
que nous vous trouvions à la vieille mode; cette disgrâce est encore bien
vive dans nos têtes; il est extrêmement regretté. Un ministre de cette
humeur, avec une facilité d'esprit et une bonté comme la sienne, est une
chose si rare, qu'il faut souffrir qu'on sente un peu une telle perte. Vous
croyez bien que je vais souvent chez lui: je fus touchée l'autre jour de le
voir entrer avec cette mine aimable, sans tristesse, sans abattement.
Madame de Coulanges m'avait priée de l'y mener; il la loua de s'être
souvenue d'un malheureux; il ne s'arrêta point longtemps sur ce chapitre; il
passa à ce qui pouvait former une conversation; il la rendit agréable comme
autrefois, sans affectation pourtant d'être gai, et d'une manière si noble, si
naturelle, et si précisément mêlée et composée de tout ce qu'il fallait pour
attirer notre admiration, qu'il n'eut pas de peine à y réussir. Enfin, nous
l'allons revoir ce M. de Pomponne si parfait, comme nous l'avons vu
autrefois. Ce premier jour nous toucha; il était désoccupé, et commençait à
sentir la vie et la véritable longueur des jours; car de la manière dont les
siens étaient pleins, c'était un torrent précipité que sa vie; il ne la sentait pas;
elle courait rapidement, sans qu'il pût la retenir. Nous le disions encore à
Pomponne la dernière fois qu'il est sorti secrétaire d'État; vous savez que ce
soir-là même il fut disgracié et déplacé. Je causai fort hier avec madame de
Vins; elle sentira bien plus longtemps cette douleur que M. de Pomponne; je
leur rends des soins si naturellement, que je me retiens, de peur que le vrai
n'ait l'air d'une affectation et d'une fausse générosité: ils sont contents de
moi. Enfin M. de Pomponne ne sera plus que le plus honnête homme du
monde: vous souvenez-vous de Voiture, qui dit en parlant de M. le Prince,
Page 421
Il n'avait pas un si haut rang;
Il n'était que prince du sang?
Voilà justement l'affaire. Mais il y a des contre-coups plaisants dans
cette disgrâce. Je disais que cela me faisait souvenir de Soyecourt: est-ce
que je parle à toi[552]? Vous entendez fort bien tout ce que je dis et ne dis
point. Enfin, il en faut revenir à la Providence, dont M. de Pomponne est
adorateur et disciple; et le moyen de vivre sans cette divine doctrine? Il
faudrait se pendre vingt fois le jour; et encore avec tout cela on a bien de la
peine à s'en empêcher. En attendant vos lettres, ma très-chère, je n'ai pu me
dispenser de causer un peu avec vous sur un sujet que je suis assurée qui
vous tient au cœur.
Madame de Lesdiguières[553] a écrit à la mère Angélique de Port-
Royal[554], sœur de ce ministre: elle me montra la réponse qu'elle en avait
reçue; je l'ai trouvée si belle que je l'ai copiée, et la voilà. C'est la première
fois que j'ai vu une religieuse parler et penser en religieuse. J'en ai bien vu
qui étaient agitées du mariage de leurs parentes, qui sont au désespoir que
leurs nièces ne soient point encore mariées, qui sont vindicatives,
médisantes, intéressées, prévenues; cela se trouve aisément: mais je n'en
avais point encore vu qui fût véritablement et sincèrement morte au monde.
Jouissez, ma fille, du même plaisir que cette rareté m'a donné. C'était la
chère fille de M. d'Andilly, et dont il me disait: Comptez que tous mes
frères, et tous mes enfants, et moi, nous sommes des sots en comparaison
d'Angélique. Jamais rien n'a été bon de ce qui est sorti de ce pays-là, qui
n'ait été corrigé et approuvé d'elle; toutes les langues et toutes les sciences
lui sont infuses; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est entrée à six
ans en religion. Je refusai hier une copie de sa lettre à Brancas, il en est
indigné; et je lui dis: Avouez seulement que cela n'est pas trop mal écrit
pour une hérétique. J'en ai vu encore plusieurs autres d'elle, et bien plus
belles, et bien plus justes: ceci est un billet écrit à course de plume. La
mienne est bien en train de trotter.
J'ai été à cette noce de madame de Louvois; que vous dirai-je?
magnificence, illumination, toute la France, habits rebattus et rebrochés
d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans
la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roués; enfin le tourbillon, la
Il n'était que prince du sang?
Voilà justement l'affaire. Mais il y a des contre-coups plaisants dans
cette disgrâce. Je disais que cela me faisait souvenir de Soyecourt: est-ce
que je parle à toi[552]? Vous entendez fort bien tout ce que je dis et ne dis
point. Enfin, il en faut revenir à la Providence, dont M. de Pomponne est
adorateur et disciple; et le moyen de vivre sans cette divine doctrine? Il
faudrait se pendre vingt fois le jour; et encore avec tout cela on a bien de la
peine à s'en empêcher. En attendant vos lettres, ma très-chère, je n'ai pu me
dispenser de causer un peu avec vous sur un sujet que je suis assurée qui
vous tient au cœur.
Madame de Lesdiguières[553] a écrit à la mère Angélique de Port-
Royal[554], sœur de ce ministre: elle me montra la réponse qu'elle en avait
reçue; je l'ai trouvée si belle que je l'ai copiée, et la voilà. C'est la première
fois que j'ai vu une religieuse parler et penser en religieuse. J'en ai bien vu
qui étaient agitées du mariage de leurs parentes, qui sont au désespoir que
leurs nièces ne soient point encore mariées, qui sont vindicatives,
médisantes, intéressées, prévenues; cela se trouve aisément: mais je n'en
avais point encore vu qui fût véritablement et sincèrement morte au monde.
Jouissez, ma fille, du même plaisir que cette rareté m'a donné. C'était la
chère fille de M. d'Andilly, et dont il me disait: Comptez que tous mes
frères, et tous mes enfants, et moi, nous sommes des sots en comparaison
d'Angélique. Jamais rien n'a été bon de ce qui est sorti de ce pays-là, qui
n'ait été corrigé et approuvé d'elle; toutes les langues et toutes les sciences
lui sont infuses; enfin c'est un prodige, d'autant plus qu'elle est entrée à six
ans en religion. Je refusai hier une copie de sa lettre à Brancas, il en est
indigné; et je lui dis: Avouez seulement que cela n'est pas trop mal écrit
pour une hérétique. J'en ai vu encore plusieurs autres d'elle, et bien plus
belles, et bien plus justes: ceci est un billet écrit à course de plume. La
mienne est bien en train de trotter.
J'ai été à cette noce de madame de Louvois; que vous dirai-je?
magnificence, illumination, toute la France, habits rebattus et rebrochés
d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de carrosses, cris dans
la rue, flambeaux allumés, reculements et gens roués; enfin le tourbillon, la
Page 422
dissipation, les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce que
l'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle, les pieds entortillés dans les
queues: du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé, à
quoi ne m'étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont
demeurés dans l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est. O vanité
des vanités! Cette belle petite de Monchi a la petite vérole; on pourrait
encore dire, ô vanité, etc.
Je reçois votre lettre du 18, c'était un samedi, et le propre jour de la
disgrâce de ce pauvre homme: tout ce que vous me dites de lui me perce le
cœur; quand je songe à cette chute, et combien vous êtes loin de la prévoir,
je crains votre surprise. Comme il n'y a rien à ménager avec madame de
Vins, je lui montrerai comme vous sentiez ce souvenir obligeant de M. de
Pomponne. Hélas! vous parlez du mariage de M. le Dauphin, d'affaires
étrangères, de ministère, et il faut parler de passer peut-être son hiver à
Pomponne; car quoiqu'il dise que non, je crains que le monde ne
l'importune. Il a beaucoup de piété; et si c'est ici le chemin de son salut, il
ne perdra guère de temps à se jeter dans la solitude. Quel malheur pour
madame de Vins! et qu'elle le sent bien! Il nous prit hier une peur, à Brancas
et à moi, que le séjour de Pomponne, qu'il aime si démesurément, et qui a
causé tous ses péchés véniels, ne lui devienne insupportable par un caprice
qui arrive souvent: cette trop grande liberté d'y être lui donnera du dégoût,
et le fera souvenir que ce Pomponne a contribué à son malheur. Ne sera-ce
point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret,
disait qu'il avait épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou, et M.
de Pomponne est sage.
Vous me parlez de votre homme de la Trappe; quoi? c'était votre recteur
de Saint-Andiol! vous devez avoir eu de grandes conversations avec lui:
rien n'est plus curieux que de savoir d'original ce qui se passe dans cette
maison. Le dîner que vous me dépeignez est horrible, je ne comprends point
cette sorte de mortification; c'est une juiverie, et la chose du monde la plus
malsaine. Les capucins que je vis à Pomponne en ordonnent partout: je ne
sais pas si les pauvres gens en savent les conséquences, mais ils ne croient
rien de si salutaire; ils disent qu'un peu d'esprit de sel dans ce qu'on boit
chasserait pour jamais toute sorte de néphrétique. Je crois que Villebrune[555]
avait senti la vertu de ce présent du ciel. En vérité, je ne suis point édifiée
de cette sale mortification. Vous me parlez toujours si bien du soin que vous
l'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle, les pieds entortillés dans les
queues: du milieu de tout cela, il sortit quelques questions de votre santé, à
quoi ne m'étant pas assez pressée de répondre, ceux qui les faisaient sont
demeurés dans l'ignorance et dans l'indifférence de ce qui en est. O vanité
des vanités! Cette belle petite de Monchi a la petite vérole; on pourrait
encore dire, ô vanité, etc.
Je reçois votre lettre du 18, c'était un samedi, et le propre jour de la
disgrâce de ce pauvre homme: tout ce que vous me dites de lui me perce le
cœur; quand je songe à cette chute, et combien vous êtes loin de la prévoir,
je crains votre surprise. Comme il n'y a rien à ménager avec madame de
Vins, je lui montrerai comme vous sentiez ce souvenir obligeant de M. de
Pomponne. Hélas! vous parlez du mariage de M. le Dauphin, d'affaires
étrangères, de ministère, et il faut parler de passer peut-être son hiver à
Pomponne; car quoiqu'il dise que non, je crains que le monde ne
l'importune. Il a beaucoup de piété; et si c'est ici le chemin de son salut, il
ne perdra guère de temps à se jeter dans la solitude. Quel malheur pour
madame de Vins! et qu'elle le sent bien! Il nous prit hier une peur, à Brancas
et à moi, que le séjour de Pomponne, qu'il aime si démesurément, et qui a
causé tous ses péchés véniels, ne lui devienne insupportable par un caprice
qui arrive souvent: cette trop grande liberté d'y être lui donnera du dégoût,
et le fera souvenir que ce Pomponne a contribué à son malheur. Ne sera-ce
point comme l'abbé d'Effiat, qui, pour marquer son chagrin contre Veret,
disait qu'il avait épousé sa maîtresse? Mais non, car tout cela est fou, et M.
de Pomponne est sage.
Vous me parlez de votre homme de la Trappe; quoi? c'était votre recteur
de Saint-Andiol! vous devez avoir eu de grandes conversations avec lui:
rien n'est plus curieux que de savoir d'original ce qui se passe dans cette
maison. Le dîner que vous me dépeignez est horrible, je ne comprends point
cette sorte de mortification; c'est une juiverie, et la chose du monde la plus
malsaine. Les capucins que je vis à Pomponne en ordonnent partout: je ne
sais pas si les pauvres gens en savent les conséquences, mais ils ne croient
rien de si salutaire; ils disent qu'un peu d'esprit de sel dans ce qu'on boit
chasserait pour jamais toute sorte de néphrétique. Je crois que Villebrune[555]
avait senti la vertu de ce présent du ciel. En vérité, je ne suis point édifiée
de cette sale mortification. Vous me parlez toujours si bien du soin que vous
Page 423
avez de votre santé, que je ne sais plus que vous dire: Dieu vous conserve
cette attention dont vous sentez l'effet! si vous en aviez eu ici une petite
partie, nous aurions bien abrégé des discours. Celui que vous me faites de
madame de Coulanges, et de son chagrin contre la Fare[556], à qui elle fait la
mine, disant qu'il l'a trompée, serait admirable à lui montrer, accompagné de
l'envie que vous avez d'apprendre de ses nouvelles, si vous n'aviez pas dit si
franchement votre avis du goût de madame de Villars pour elle: cet endroit
me fera cacher l'autre, qui l'aurait fort réjouie. Je vous prie de me reparler
d'elle, car elle ne cesse de me prier de vous faire mille compliments; elle
veut voir les endroits où vous parlez de votre santé; elle y prend intérêt, et à
son petit bon ami: il faut rendre tout cela. Je ne sais quelle disparate je vais
faire, en vous disant que la Trousse n'est point encore revenu; je suis bien
trompée, ou c'est un péché qu'il fait contre les idées de l'amour, des plus
gros qu'il se fasse. Mon Dieu, qu'il y a de folies dans le monde! il me
semble que je vois quelquefois les loges et les barreaux devant ceux qui me
parlent; et je ne doute pas aussi qu'ils ne voient les miens.
214.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 5 janvier 1680.
Ah! ma très-chère, que je suis obligée à madame du Janet de vous avoir
ôté la plume! Si, par l'air de Salon et par les fatigues, vous retombez à tout
moment, quelles raisons n'ai je point de vous conjurer mille fois de ne point
écrire? Vous parlez de votre mal avec une capacité qui m'étonne; mais
l'intérêt que je prends à votre santé me fait comprendre tout ce que vous
dites. Que j'ai d'envie que cette bise et ce vent du midi vous laissent en
repos! Mais quel malheur d'être blessée de deux vents qui sont si souvent
dans le monde, et surtout en Provence? Je vous demande, ma fille, si, dans
l'état où vous êtes, je puis m'empêcher d'y penser tristement.
Je fus hier aux grandes Carmélites avec Mademoiselle, qui eut la bonne
pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes
dans ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[557]; elle me parla
de vous, comme vous connaissant par sa sœur. Je vis madame Stuart belle et
contente. Je vis mademoiselle d'Épernon[558], qui ne me trouva pas
défigurée; il y avait plus de trente ans que nous ne nous étions vues; elle me
cette attention dont vous sentez l'effet! si vous en aviez eu ici une petite
partie, nous aurions bien abrégé des discours. Celui que vous me faites de
madame de Coulanges, et de son chagrin contre la Fare[556], à qui elle fait la
mine, disant qu'il l'a trompée, serait admirable à lui montrer, accompagné de
l'envie que vous avez d'apprendre de ses nouvelles, si vous n'aviez pas dit si
franchement votre avis du goût de madame de Villars pour elle: cet endroit
me fera cacher l'autre, qui l'aurait fort réjouie. Je vous prie de me reparler
d'elle, car elle ne cesse de me prier de vous faire mille compliments; elle
veut voir les endroits où vous parlez de votre santé; elle y prend intérêt, et à
son petit bon ami: il faut rendre tout cela. Je ne sais quelle disparate je vais
faire, en vous disant que la Trousse n'est point encore revenu; je suis bien
trompée, ou c'est un péché qu'il fait contre les idées de l'amour, des plus
gros qu'il se fasse. Mon Dieu, qu'il y a de folies dans le monde! il me
semble que je vois quelquefois les loges et les barreaux devant ceux qui me
parlent; et je ne doute pas aussi qu'ils ne voient les miens.
214.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 5 janvier 1680.
Ah! ma très-chère, que je suis obligée à madame du Janet de vous avoir
ôté la plume! Si, par l'air de Salon et par les fatigues, vous retombez à tout
moment, quelles raisons n'ai je point de vous conjurer mille fois de ne point
écrire? Vous parlez de votre mal avec une capacité qui m'étonne; mais
l'intérêt que je prends à votre santé me fait comprendre tout ce que vous
dites. Que j'ai d'envie que cette bise et ce vent du midi vous laissent en
repos! Mais quel malheur d'être blessée de deux vents qui sont si souvent
dans le monde, et surtout en Provence? Je vous demande, ma fille, si, dans
l'état où vous êtes, je puis m'empêcher d'y penser tristement.
Je fus hier aux grandes Carmélites avec Mademoiselle, qui eut la bonne
pensée de mander à madame de Lesdiguières de me mener. Nous entrâmes
dans ce saint lieu; je fus ravie de l'esprit de la mère Agnès[557]; elle me parla
de vous, comme vous connaissant par sa sœur. Je vis madame Stuart belle et
contente. Je vis mademoiselle d'Épernon[558], qui ne me trouva pas
défigurée; il y avait plus de trente ans que nous ne nous étions vues; elle me
Page 424
parut horriblement changée. La petite du Janet ne me quitta point; elle a le
voile blanc depuis trois jours; c'est un prodige de ferveur et de vocation: je
m'en vais en écrire à sa mère. Mais quel ange (madame de la Vallière)
m'apparut à la fin! car M. le prince de Conti la tenait au parloir. Ce fut à
mes yeux tous les charmes que nous avons vus autrefois, je ne la trouvai ni
bouffie, ni jaune; elle est moins maigre et plus contente: elle a ses mêmes
yeux et ses mêmes regards: l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de
sommeil ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à
la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie, elle n'est pas plus grande
que quand elle donnait au monde une princesse de Conti: mais c'est assez
pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, et me parla de vous si
bien, si à propos; tout ce qu'elle dit était si assorti à sa personne, que je ne
crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti l'aime et l'honore
tendrement, elle est son directeur; ce prince est dévot, et le sera comme son
père. En vérité, cet habit et cette retraite sont une grande dignité pour elle.
215.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 10 janvier 1680.
Si j'avais un cœur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et
sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma vie
soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien
clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la
Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître votre
mère, et venir en ce monde beaucoup devant vous; c'est la règle et la raison,
ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos cœurs sont ouverts,
sait bien avec quelle instance je lui demande que cet ordre s'observe en moi.
Il est impossible que la vérité et la justice de ce sentiment ne vous pénètre
pas comme j'en suis pénétrée: de là, ma fille, vous n'aurez point de peine à
vous représenter quelle sorte d'intérêt je prends à votre santé. Je vous
conjure, par toute l'amitié que vous avez pour moi, de ne m'écrire qu'une
feuille tout au plus: dites à quelqu'un de m'écrire, et même ne dictez point,
cela fatigue. Enfin, je ne puis plus trouver de plaisir à ce qui me charmait
autrefois dans votre absence, et vos grandes lettres me font plus de mal qu'à
vous; je vous prie de m'ôter cette peine, il m'en reste encore assez. Madame
de Schomberg vous conseille, si vous voulez à toute force prendre du café,
voile blanc depuis trois jours; c'est un prodige de ferveur et de vocation: je
m'en vais en écrire à sa mère. Mais quel ange (madame de la Vallière)
m'apparut à la fin! car M. le prince de Conti la tenait au parloir. Ce fut à
mes yeux tous les charmes que nous avons vus autrefois, je ne la trouvai ni
bouffie, ni jaune; elle est moins maigre et plus contente: elle a ses mêmes
yeux et ses mêmes regards: l'austérité, la mauvaise nourriture et le peu de
sommeil ne les lui ont ni creusés, ni battus; cet habit si étrange n'ôte rien à
la bonne grâce, ni au bon air; pour la modestie, elle n'est pas plus grande
que quand elle donnait au monde une princesse de Conti: mais c'est assez
pour une carmélite. Elle me dit mille honnêtetés, et me parla de vous si
bien, si à propos; tout ce qu'elle dit était si assorti à sa personne, que je ne
crois pas qu'il y ait rien de mieux. M. de Conti l'aime et l'honore
tendrement, elle est son directeur; ce prince est dévot, et le sera comme son
père. En vérité, cet habit et cette retraite sont une grande dignité pour elle.
215.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 10 janvier 1680.
Si j'avais un cœur de cristal, où vous pussiez voir la douleur triste et
sensible dont j'ai été pénétrée en voyant comme vous souhaitez que ma vie
soit composée de plus d'années que la vôtre, vous connaîtriez bien
clairement avec quelle vérité et quelle ardeur je souhaite aussi que la
Providence ne dérange point l'ordre de la nature, qui m'a fait naître votre
mère, et venir en ce monde beaucoup devant vous; c'est la règle et la raison,
ma fille, que je parte la première; et Dieu, pour qui nos cœurs sont ouverts,
sait bien avec quelle instance je lui demande que cet ordre s'observe en moi.
Il est impossible que la vérité et la justice de ce sentiment ne vous pénètre
pas comme j'en suis pénétrée: de là, ma fille, vous n'aurez point de peine à
vous représenter quelle sorte d'intérêt je prends à votre santé. Je vous
conjure, par toute l'amitié que vous avez pour moi, de ne m'écrire qu'une
feuille tout au plus: dites à quelqu'un de m'écrire, et même ne dictez point,
cela fatigue. Enfin, je ne puis plus trouver de plaisir à ce qui me charmait
autrefois dans votre absence, et vos grandes lettres me font plus de mal qu'à
vous; je vous prie de m'ôter cette peine, il m'en reste encore assez. Madame
de Schomberg vous conseille, si vous voulez à toute force prendre du café,
Page 425
d'y mettre du miel de Narbonne au lieu de sucre, cela console la poitrine, et
c'est avec cette modification qu'on en laisse prendre à M. de Schomberg,
dont la santé est extrêmement mauvaise depuis six ou sept mois. La mienne
est parfaite; je vous ai mandé comme je m'étais purgée à merveilles, et puis
de cette eau de cerises. Pour mes mains, je crois qu'elles sont guéries, je n'y
pense pas. Eh, ma chère enfant! ne songez qu'à vous, n'oubliez rien de tout
ce qui doit vous soulager; vous connaissez trop l'amitié pour douter de ce
que je souffre quand je pense à l'état où vous êtes; et cette pensée ne
s'éloigne pas de moi.
Je suis de votre avis sur tous les choix de la maison de madame la
Dauphine. Le maréchal d'Humières a mandé à Rouville qu'il était serviteur
des dévots, depuis qu'il voyait le maréchal de Bellefonds écuyer, madame
d'Effiat gouvernante, et madame de Vibraye dame d'honneur. On dit que
cette dernière est repoussée, parce qu'elle a fait trop de façons et trop de
propositions. On prétend que toute place pour laquelle on est choisi, dans la
maison du seigneur, honore la personne nommée; tout est rehaussé
maintenant. Autrefois les dames d'honneur de la reine étaient des marquises,
et toutes les grandes charges de la maison du roi étaient aux seigneurs;
aujourd'hui, tout est duc et maréchal de France, tout est monté.
M. de Pomponne est revenu pour finir ses affaires; on va le payer. Je
vois assez souvent madame de Vins, qui, n'ayant rien de nouveau à vous
mander, ne vous écrit point, pour ne point vous obliger d'écrire inutilement.
M. de Bussy et sa fille (madame de Coligny) ont dîné ici deux fois; ils ont,
en vérité, bien de l'esprit; ils m'ont fort priée de vous faire leurs
compliments. Le petit Coulanges est ici, tout comme vous l'avez vu; la
maréchale de Rochefort l'emmène avec elle au-devant de madame la
Dauphine: je lui conseille de faire ce voyage, n'ayant rien de mieux à faire;
et peut-être qu'en écrivant de jolies relations, cela pourra lui être bon.
Adieu, ma très-chère bonne; je ne sais rien: je crois même qu'en faisant mes
lettres un peu moins infinies, je vous jetterai moins de pensées et moins
d'envie d'y répondre; c'est ce que je désire, ne pouvant jamais vouloir que ce
qui vous est avantageux.
Mon fils est retourné en basse Bretagne faire les Rois; il assure qu'il sera
ici le 20: Dieu le veuille! Madame de Soubise est toujours invisible; elle
sera à Paris plus qu'elle ne pense: elle est bien servie en ce pays-là.
c'est avec cette modification qu'on en laisse prendre à M. de Schomberg,
dont la santé est extrêmement mauvaise depuis six ou sept mois. La mienne
est parfaite; je vous ai mandé comme je m'étais purgée à merveilles, et puis
de cette eau de cerises. Pour mes mains, je crois qu'elles sont guéries, je n'y
pense pas. Eh, ma chère enfant! ne songez qu'à vous, n'oubliez rien de tout
ce qui doit vous soulager; vous connaissez trop l'amitié pour douter de ce
que je souffre quand je pense à l'état où vous êtes; et cette pensée ne
s'éloigne pas de moi.
Je suis de votre avis sur tous les choix de la maison de madame la
Dauphine. Le maréchal d'Humières a mandé à Rouville qu'il était serviteur
des dévots, depuis qu'il voyait le maréchal de Bellefonds écuyer, madame
d'Effiat gouvernante, et madame de Vibraye dame d'honneur. On dit que
cette dernière est repoussée, parce qu'elle a fait trop de façons et trop de
propositions. On prétend que toute place pour laquelle on est choisi, dans la
maison du seigneur, honore la personne nommée; tout est rehaussé
maintenant. Autrefois les dames d'honneur de la reine étaient des marquises,
et toutes les grandes charges de la maison du roi étaient aux seigneurs;
aujourd'hui, tout est duc et maréchal de France, tout est monté.
M. de Pomponne est revenu pour finir ses affaires; on va le payer. Je
vois assez souvent madame de Vins, qui, n'ayant rien de nouveau à vous
mander, ne vous écrit point, pour ne point vous obliger d'écrire inutilement.
M. de Bussy et sa fille (madame de Coligny) ont dîné ici deux fois; ils ont,
en vérité, bien de l'esprit; ils m'ont fort priée de vous faire leurs
compliments. Le petit Coulanges est ici, tout comme vous l'avez vu; la
maréchale de Rochefort l'emmène avec elle au-devant de madame la
Dauphine: je lui conseille de faire ce voyage, n'ayant rien de mieux à faire;
et peut-être qu'en écrivant de jolies relations, cela pourra lui être bon.
Adieu, ma très-chère bonne; je ne sais rien: je crois même qu'en faisant mes
lettres un peu moins infinies, je vous jetterai moins de pensées et moins
d'envie d'y répondre; c'est ce que je désire, ne pouvant jamais vouloir que ce
qui vous est avantageux.
Mon fils est retourné en basse Bretagne faire les Rois; il assure qu'il sera
ici le 20: Dieu le veuille! Madame de Soubise est toujours invisible; elle
sera à Paris plus qu'elle ne pense: elle est bien servie en ce pays-là.
Page 426
Mademoiselle de Fontanges est d'une beauté singulière[559]: elle paraît à la
tribune comme une divinité; madame de Montespan de l'autre côté, autre
divinité. La singulière a donné pour six mille pistoles d'étrennes[560].
Madame de Coulanges a été fort admirée de ce qu'elle a exécuté.
216.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 17 janvier 1680.
Le temps n'est plus, ma pauvre enfant, que ce m'était une consolation de
recevoir une grande lettre de vous; présentement ce m'est une véritable
peine; et quand je pense à celle que vous avez d'écrire, et au mal sensible
que cela vous fait, je soutiens que vous ne sauriez m'écrire assez peu. Si
vous êtes incommodée, il faut ne point écrire; si vous ne l'êtes pas, il ne faut
point écrire; enfin, si vous avez quelque soin de vous et quelque amitié pour
moi, il faut, par nécessité ou par précaution, garder cette conduite. Si vous
êtes mal, reposez-vous; si vous êtes bien, conservez-vous; et puisque cette
santé si précieuse, dont on ne connaît le bonheur qu'après l'avoir perdue,
vous oblige à vous ménager, croyez que ce doit être votre unique affaire, et
celle dont je vous aurai le plus d'obligation. Vous me paraissez accablée de
la dépense d'Aix; c'est une chose cruelle que de gâter encore vos affaires en
Provence, au lieu de les raccommoder: vous souhaitez d'être à Grignan,
c'est le seul lieu, dites-vous, où vous ne dépensez rien: je comprends qu'un
peu de séjour dans votre château ne vous serait pas inutile à cet égard; mais
vous n'êtes plus en état de mettre cette considération au premier rang; votre
santé doit aller la première, c'est ce qui doit vous conduire; et quelle raison
pourrait obliger ceux qui vous aiment à vous laisser dans un air qui vous
fait périr visiblement? Vous êtes si incommodée de la bise d'Aix et de
Salon, que vous devez attendre à l'être encore plus de celle de Grignan.
Ainsi, ma fille, il faudra prendre une résolution sage; il faudra, quand vous
serez ici, n'être plus, comme vous êtes toujours, un pied en l'air: il n'y a rien
de bon avec cette agitation d'esprit; vous devez changer de style, puisque
vous changez de santé et de tempérament; vous devez dire, Je ne puis plus
voyager, il faut que je me remette. Mais au lieu de parler sincèrement de
votre état à M. de Grignan qui vous aime, qui ne veut pas vous perdre, et
qui voit comme nous combien le repos et le bon air vous sont nécessaires, il
semble au contraire que vous vouliez le tromper et vous tromper aussi, en
tribune comme une divinité; madame de Montespan de l'autre côté, autre
divinité. La singulière a donné pour six mille pistoles d'étrennes[560].
Madame de Coulanges a été fort admirée de ce qu'elle a exécuté.
216.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 17 janvier 1680.
Le temps n'est plus, ma pauvre enfant, que ce m'était une consolation de
recevoir une grande lettre de vous; présentement ce m'est une véritable
peine; et quand je pense à celle que vous avez d'écrire, et au mal sensible
que cela vous fait, je soutiens que vous ne sauriez m'écrire assez peu. Si
vous êtes incommodée, il faut ne point écrire; si vous ne l'êtes pas, il ne faut
point écrire; enfin, si vous avez quelque soin de vous et quelque amitié pour
moi, il faut, par nécessité ou par précaution, garder cette conduite. Si vous
êtes mal, reposez-vous; si vous êtes bien, conservez-vous; et puisque cette
santé si précieuse, dont on ne connaît le bonheur qu'après l'avoir perdue,
vous oblige à vous ménager, croyez que ce doit être votre unique affaire, et
celle dont je vous aurai le plus d'obligation. Vous me paraissez accablée de
la dépense d'Aix; c'est une chose cruelle que de gâter encore vos affaires en
Provence, au lieu de les raccommoder: vous souhaitez d'être à Grignan,
c'est le seul lieu, dites-vous, où vous ne dépensez rien: je comprends qu'un
peu de séjour dans votre château ne vous serait pas inutile à cet égard; mais
vous n'êtes plus en état de mettre cette considération au premier rang; votre
santé doit aller la première, c'est ce qui doit vous conduire; et quelle raison
pourrait obliger ceux qui vous aiment à vous laisser dans un air qui vous
fait périr visiblement? Vous êtes si incommodée de la bise d'Aix et de
Salon, que vous devez attendre à l'être encore plus de celle de Grignan.
Ainsi, ma fille, il faudra prendre une résolution sage; il faudra, quand vous
serez ici, n'être plus, comme vous êtes toujours, un pied en l'air: il n'y a rien
de bon avec cette agitation d'esprit; vous devez changer de style, puisque
vous changez de santé et de tempérament; vous devez dire, Je ne puis plus
voyager, il faut que je me remette. Mais au lieu de parler sincèrement de
votre état à M. de Grignan qui vous aime, qui ne veut pas vous perdre, et
qui voit comme nous combien le repos et le bon air vous sont nécessaires, il
semble au contraire que vous vouliez le tromper et vous tromper aussi, en
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disant, Je me porte parfaitement bien, quand vous vous portez parfaitement
mal. Il s'agira donc de rectifier toutes ces manières, qui jusqu'ici n'ont servi
qu'à détruire votre santé. Nous en parlerons encore: mais je ne puis
m'empêcher de vous dire tout ceci, sur quoi vous pouvez faire des
réflexions.
Vous trouvez, ce me semble, la cour bien orageuse. Vous avez raison
d'être étonnée de madame de Soubise; personne ne sait le vrai de cette
disgrâce; il ne paraît point que ce soit une victime: elle a voulu une place
que le roi l'a empêchée d'avoir: il y a bien à dire des épigrammes là-dessus.
Quand elle a vu que toute cette distinction était réduite à une augmentation
de pension, elle a parlé, elle s'est plainte; elle est venue à Paris; j'y viens, j'y
suis encore, etc. Il ne serait pas impossible de tourner la suite de ces vers.
On ne la voit point du tout, ni frère, ni sœur, ni tante, ni cousine: elle n'a que
madame de Rochefort qui lui tient lieu de tout. On ne lui fera point dire ce
qu'elle ne dit pas, car elle est recluse. Cependant elle est très-bien servie là-
bas; elle espère qu'elle retournera bientôt. Il y a des gens qui croient qu'elle
pourra se tromper: si cela est, il faudra qu'elle change de vie; une plus
longue retraite ne serait pas soutenable. On ne voit pas non plus madame de
Rochefort; c'est une belle femme de moins dans les fêtes qui se font pour
les grandes noces.
Mademoiselle de Blois est donc madame la princesse de Conti: elle fut
fiancée lundi en grande cérémonie, hier mariée, à la face du soleil, dans la
chapelle de Saint-Germain: un grand festin comme la veille: l'après-dîner,
une comédie, et le soir couchés, et leurs chemises données par le roi et par
la reine. Si je vois quelqu'un avant que d'envoyer cette lettre, qui soit revenu
de la cour, je vous ferai une addition. Mais voyez comme il est bon de se
tourmenter un peu pour avoir des places; il est certain que celles qui avaient
été nommées pour dames d'honneur de cette princesse avaient fait leurs
diligences. Le hasard veut que madame de Buri[561], qui est à cinquante
lieues d'ici, tombe dans l'esprit de madame Colbert; elle l'a vue autrefois,
elle en parle à M. de Lavardin son neveu, elle en parle au roi; on trouve
qu'elle est tout comme il faut; on mande qu'elle aura six mille francs
d'appointements, qu'elle entrera dans le carrosse de la reine. On fait écrire le
père Bourdaloue, qui est son confesseur; car elle n'est pas Janséniste
comme madame de Vibraye; c'est avec ce mot qu'on a supprimé celle-ci,
quoiqu'elle soit sous la direction de Saint-Sulpice, qui est, pour la doctrine,
mal. Il s'agira donc de rectifier toutes ces manières, qui jusqu'ici n'ont servi
qu'à détruire votre santé. Nous en parlerons encore: mais je ne puis
m'empêcher de vous dire tout ceci, sur quoi vous pouvez faire des
réflexions.
Vous trouvez, ce me semble, la cour bien orageuse. Vous avez raison
d'être étonnée de madame de Soubise; personne ne sait le vrai de cette
disgrâce; il ne paraît point que ce soit une victime: elle a voulu une place
que le roi l'a empêchée d'avoir: il y a bien à dire des épigrammes là-dessus.
Quand elle a vu que toute cette distinction était réduite à une augmentation
de pension, elle a parlé, elle s'est plainte; elle est venue à Paris; j'y viens, j'y
suis encore, etc. Il ne serait pas impossible de tourner la suite de ces vers.
On ne la voit point du tout, ni frère, ni sœur, ni tante, ni cousine: elle n'a que
madame de Rochefort qui lui tient lieu de tout. On ne lui fera point dire ce
qu'elle ne dit pas, car elle est recluse. Cependant elle est très-bien servie là-
bas; elle espère qu'elle retournera bientôt. Il y a des gens qui croient qu'elle
pourra se tromper: si cela est, il faudra qu'elle change de vie; une plus
longue retraite ne serait pas soutenable. On ne voit pas non plus madame de
Rochefort; c'est une belle femme de moins dans les fêtes qui se font pour
les grandes noces.
Mademoiselle de Blois est donc madame la princesse de Conti: elle fut
fiancée lundi en grande cérémonie, hier mariée, à la face du soleil, dans la
chapelle de Saint-Germain: un grand festin comme la veille: l'après-dîner,
une comédie, et le soir couchés, et leurs chemises données par le roi et par
la reine. Si je vois quelqu'un avant que d'envoyer cette lettre, qui soit revenu
de la cour, je vous ferai une addition. Mais voyez comme il est bon de se
tourmenter un peu pour avoir des places; il est certain que celles qui avaient
été nommées pour dames d'honneur de cette princesse avaient fait leurs
diligences. Le hasard veut que madame de Buri[561], qui est à cinquante
lieues d'ici, tombe dans l'esprit de madame Colbert; elle l'a vue autrefois,
elle en parle à M. de Lavardin son neveu, elle en parle au roi; on trouve
qu'elle est tout comme il faut; on mande qu'elle aura six mille francs
d'appointements, qu'elle entrera dans le carrosse de la reine. On fait écrire le
père Bourdaloue, qui est son confesseur; car elle n'est pas Janséniste
comme madame de Vibraye; c'est avec ce mot qu'on a supprimé celle-ci,
quoiqu'elle soit sous la direction de Saint-Sulpice, qui est, pour la doctrine,
Page 428
comme celle des jésuites. Enfin le courrier part, et on l'attend demain.
Madame de Lavardin fait présent à madame de Buri d'une robe noire, d'une
jupe, d'un mouchoir de point avec les manchettes, tout cela prêt à mettre. La
Senneterre a eu beau tortiller autour du Bourdaloue; point de nouvelles.
Vous êtes étonnée que la presse soit si grande, vous n'êtes pas la seule; mais
la rage est d'être là in ogni modo. Voilà donc une amie de M. le coadjuteur
encore placée: c'est un moulin à paroles, comme vous savez; elle parle Buri,
c'est une langue; mais au moins elle ne s'en est pas servie pour être à cette
place. Celle de la maréchale de Clérembault est fort extraordinaire; elle est
protégée par Madame, qui voudrait bien en faire une dame de la reine. Elle
va à la cour, comme si de rien n'était; il ne semble pas qu'elle se souvienne
d'avoir été et de n'être plus gouvernante[562],
Et trouve le chagrin que Monsieur lui prescrit
Trop digne de mépris pour y prêter l'esprit.
Vous rajusterez ces vers: mais quand ils se trouvent en courant au bout
de ma plume, il faut qu'ils passent. Montgobert me parle d'un bal, où je vois
danser fort joliment mon petit marquis. Pauline a-t-elle la même inclination
pour la danse que sa sœur d'Adhémar? Il ne faudrait plus que cet agrément
pour la rendre trop aimable: ah! ma fille, divertissez-vous de cette jolie
enfant; ne la mettez point en lieu d'être gâtée; j'ai une extrême envie de la
voir.
Je m'en vais vous dire une chose plaisante, dont Corbinelli est témoin: je
lui dis lundi matin que j'avais songé toute la nuit d'une madame de Rus; que
je ne comprenais pas d'où me revenait cette idée, et que je voulais vous
demander des nouvelles de cette sorcière. Là-dessus je reçois votre lettre, et
justement vous m'en parlez, comme si vous m'aviez entendue; ce hasard m'a
paru plaisant: me voilà donc instruite de ce que je voulais vous demander.
Je n'ai pas oublié le comte de Suze. M. de Saint-Omer son frère a été à
l'extrémité; il a reçu tous les sacrements; il ne voulait point être saigné avec
une grosse fièvre, une inflammation; le médecin anglais le fit saigner par
force; jugez s'il en avait besoin; et ensuite avec son remède il l'a ressuscité,
et dans trois jours il jouera à la fossette. Hélas! cette pauvre lieutenante qui
aimait tant M. de Vins, et qui craignait tant qu'on ne le sût pas, la voilà
morte, et très-jeune; mandez-moi de quelle maladie; je suis toujours
surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de vous plaindre
Madame de Lavardin fait présent à madame de Buri d'une robe noire, d'une
jupe, d'un mouchoir de point avec les manchettes, tout cela prêt à mettre. La
Senneterre a eu beau tortiller autour du Bourdaloue; point de nouvelles.
Vous êtes étonnée que la presse soit si grande, vous n'êtes pas la seule; mais
la rage est d'être là in ogni modo. Voilà donc une amie de M. le coadjuteur
encore placée: c'est un moulin à paroles, comme vous savez; elle parle Buri,
c'est une langue; mais au moins elle ne s'en est pas servie pour être à cette
place. Celle de la maréchale de Clérembault est fort extraordinaire; elle est
protégée par Madame, qui voudrait bien en faire une dame de la reine. Elle
va à la cour, comme si de rien n'était; il ne semble pas qu'elle se souvienne
d'avoir été et de n'être plus gouvernante[562],
Et trouve le chagrin que Monsieur lui prescrit
Trop digne de mépris pour y prêter l'esprit.
Vous rajusterez ces vers: mais quand ils se trouvent en courant au bout
de ma plume, il faut qu'ils passent. Montgobert me parle d'un bal, où je vois
danser fort joliment mon petit marquis. Pauline a-t-elle la même inclination
pour la danse que sa sœur d'Adhémar? Il ne faudrait plus que cet agrément
pour la rendre trop aimable: ah! ma fille, divertissez-vous de cette jolie
enfant; ne la mettez point en lieu d'être gâtée; j'ai une extrême envie de la
voir.
Je m'en vais vous dire une chose plaisante, dont Corbinelli est témoin: je
lui dis lundi matin que j'avais songé toute la nuit d'une madame de Rus; que
je ne comprenais pas d'où me revenait cette idée, et que je voulais vous
demander des nouvelles de cette sorcière. Là-dessus je reçois votre lettre, et
justement vous m'en parlez, comme si vous m'aviez entendue; ce hasard m'a
paru plaisant: me voilà donc instruite de ce que je voulais vous demander.
Je n'ai pas oublié le comte de Suze. M. de Saint-Omer son frère a été à
l'extrémité; il a reçu tous les sacrements; il ne voulait point être saigné avec
une grosse fièvre, une inflammation; le médecin anglais le fit saigner par
force; jugez s'il en avait besoin; et ensuite avec son remède il l'a ressuscité,
et dans trois jours il jouera à la fossette. Hélas! cette pauvre lieutenante qui
aimait tant M. de Vins, et qui craignait tant qu'on ne le sût pas, la voilà
morte, et très-jeune; mandez-moi de quelle maladie; je suis toujours
surprise de la mort des jeunes personnes. Vous avez raison de vous plaindre
Page 429
que je vous ai mal élevée; si vous aviez appris à prendre le temps comme il
vient, cela vous aurait extrêmement amusée.
N'avez-vous point remarqué la gazette de Hollande? Elle compte ceux
qui ont des charges chez madame la Dauphine: M. de Richelieu, chevalier
d'honneur; M. le maréchal de Bellefonds, premier écuyer; M. de Saint-
Géran, rien. Vous m'avouerez que cela est plaisant. Enfin, cette folie est
passée jusqu'en Hollande. Mon fils est toujours les délices de Quimper; je
crois pourtant qu'il est présentement à Nantes, et qu'il sera ici à la fin du
mois; vous voyez bien que je l'ai mieux élevé que vous: j'espère que dans
quinze jours il n'y paraîtra pas, et qu'il sera prêt à partir avec les autres.
N'écrivez point, et gardez-vous bien de répondre à toutes ces causeries, dont
je ne me souviendrai plus moi-même dans trois semaines. Si la santé de
Montgobert peut s'accommoder à écrire pour vous, elle vous soulagera
entièrement, sans même que vous ayez la peine de dicter: elle écrit comme
nous.
J'approuve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuillerées
de lait. Hélas! ma fille, je change à toute heure; je ne sais ce que je veux:
c'est que je voudrais que vous pussiez retrouver de la santé; il faut me
pardonner, si je cours à tout ce que je crois de meilleur; et c'est toujours
sous le nom de bien et de mieux que je change d'avis. Pour vous, ma très-
chère, n'en changez point sur la bonne opinion que vous devez avoir de
vous, malgré les procédés désobligeants de la fortune. En vérité, si elle
voulait, M. et madame de Grignan tiendraient fort bien leur place à la cour:
mais vous savez où cela est réglé, et l'inutilité du chagrin qu'on ne peut
s'empêcher d'en avoir.
Je ne sais rien encore de ce qui s'est passé à la noce. J'ignore si ce fut à
la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J'irai faire mon paquet
chez madame de Vins, et vous manderai ce que j'aurai appris. Cependant, je
vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus extraordinaire que vous
puissiez apprendre; c'est que M. le Prince fit faire hier sa barbe; il était rasé;
ce n'est point une illusion, ni une de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une
vérité; toute la cour en fut témoin; et madame de Langeron prenant son
temps qu'il avait les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un
justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre,
abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin
vient, cela vous aurait extrêmement amusée.
N'avez-vous point remarqué la gazette de Hollande? Elle compte ceux
qui ont des charges chez madame la Dauphine: M. de Richelieu, chevalier
d'honneur; M. le maréchal de Bellefonds, premier écuyer; M. de Saint-
Géran, rien. Vous m'avouerez que cela est plaisant. Enfin, cette folie est
passée jusqu'en Hollande. Mon fils est toujours les délices de Quimper; je
crois pourtant qu'il est présentement à Nantes, et qu'il sera ici à la fin du
mois; vous voyez bien que je l'ai mieux élevé que vous: j'espère que dans
quinze jours il n'y paraîtra pas, et qu'il sera prêt à partir avec les autres.
N'écrivez point, et gardez-vous bien de répondre à toutes ces causeries, dont
je ne me souviendrai plus moi-même dans trois semaines. Si la santé de
Montgobert peut s'accommoder à écrire pour vous, elle vous soulagera
entièrement, sans même que vous ayez la peine de dicter: elle écrit comme
nous.
J'approuve fort que vous soupiez; cela vaut mieux que douze cuillerées
de lait. Hélas! ma fille, je change à toute heure; je ne sais ce que je veux:
c'est que je voudrais que vous pussiez retrouver de la santé; il faut me
pardonner, si je cours à tout ce que je crois de meilleur; et c'est toujours
sous le nom de bien et de mieux que je change d'avis. Pour vous, ma très-
chère, n'en changez point sur la bonne opinion que vous devez avoir de
vous, malgré les procédés désobligeants de la fortune. En vérité, si elle
voulait, M. et madame de Grignan tiendraient fort bien leur place à la cour:
mais vous savez où cela est réglé, et l'inutilité du chagrin qu'on ne peut
s'empêcher d'en avoir.
Je ne sais rien encore de ce qui s'est passé à la noce. J'ignore si ce fut à
la face du soleil ou de la lune que le mariage se fit. J'irai faire mon paquet
chez madame de Vins, et vous manderai ce que j'aurai appris. Cependant, je
vous dirai une nouvelle la plus grande et la plus extraordinaire que vous
puissiez apprendre; c'est que M. le Prince fit faire hier sa barbe; il était rasé;
ce n'est point une illusion, ni une de ces choses qu'on dit en l'air, c'est une
vérité; toute la cour en fut témoin; et madame de Langeron prenant son
temps qu'il avait les pattes croisées comme le lion, lui fit mettre un
justaucorps avec des boutonnières de diamants; un valet de chambre,
abusant aussi de sa patience, le frisa, lui mit de la poudre, et le réduisit enfin
Page 430
à être l'homme de la cour de la meilleure mine, et une tête qui effaçait
toutes les perruques: voilà le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de
Conti était inestimable; c'était une broderie de diamants fort gros, qui
suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de paille.
On dit que la couleur de paille ne réussissait pas, et que madame de
Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de Condé, en a été
malade. En effet, voilà de ces sortes de choses dont on ne doit point se
consoler. M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle de Bourbon
avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour les trois jours. Mais
j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le Prince était garnie de
diamants.
La famosa spada,
All' cui valore ogni vittoria è certa.
La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de
diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement
belle, et parée, et contente.
Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime
Un époux que l'on doit aimer!
217.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 26 janvier 1680.
Je veux commencer par votre santé; c'est ce qui me tient uniquement au
cœur. C'est sans préjudice de cette continuelle pensée que je vois, que
j'entends, et que je prends intérêt à toutes les choses de ce monde: elles sont
plus proches ou plus loin de moi, selon qu'elles ont plus ou moins de
rapport à vous: vous me donnez même l'attention que j'ai aux nouvelles. Je
vous trouve bien dorlotée, bien mitonnée, ma chère enfant; vous n'êtes point
dans le tourbillon, je suis en repos pour votre repos; mais je n'y suis pas
pour cette chaleur et cette pesanteur, et cette douleur sans bise, sans fatigue.
Je voudrais bien un peu plus d'éclaircissement sur un point si important:
tant de soins qu'on a de vous ne sont pas sans raison, ni par pure précaution.
Je souhaite que vous soyez changée sur l'écriture, et que ce soit sincèrement
toutes les perruques: voilà le prodige de la noce. L'habit de M. le prince de
Conti était inestimable; c'était une broderie de diamants fort gros, qui
suivait les compartiments d'un velouté noir sur un fond de couleur de paille.
On dit que la couleur de paille ne réussissait pas, et que madame de
Langeron, qui est l'âme de toute la parure de l'hôtel de Condé, en a été
malade. En effet, voilà de ces sortes de choses dont on ne doit point se
consoler. M. le Duc, madame la Duchesse et mademoiselle de Bourbon
avaient trois habits garnis de pierreries différentes pour les trois jours. Mais
j'oubliais le meilleur, c'est que l'épée de M. le Prince était garnie de
diamants.
La famosa spada,
All' cui valore ogni vittoria è certa.
La doublure du manteau du prince de Conti était de satin noir, piqué de
diamants comme de la moucheture. La princesse était romanesquement
belle, et parée, et contente.
Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime
Un époux que l'on doit aimer!
217.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 26 janvier 1680.
Je veux commencer par votre santé; c'est ce qui me tient uniquement au
cœur. C'est sans préjudice de cette continuelle pensée que je vois, que
j'entends, et que je prends intérêt à toutes les choses de ce monde: elles sont
plus proches ou plus loin de moi, selon qu'elles ont plus ou moins de
rapport à vous: vous me donnez même l'attention que j'ai aux nouvelles. Je
vous trouve bien dorlotée, bien mitonnée, ma chère enfant; vous n'êtes point
dans le tourbillon, je suis en repos pour votre repos; mais je n'y suis pas
pour cette chaleur et cette pesanteur, et cette douleur sans bise, sans fatigue.
Je voudrais bien un peu plus d'éclaircissement sur un point si important:
tant de soins qu'on a de vous ne sont pas sans raison, ni par pure précaution.
Je souhaite que vous soyez changée sur l'écriture, et que ce soit sincèrement
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que vous ne vouliez plus vous tuer avec votre écritoire; confirmez-moi cette
bonne opinion de vous, et en nul cas ne m'écrivez de grandes lettres, vous
m'en écrivez assez, et trop. Montgobert s'en acquitte très-bien, et, comme je
vous ai dit, elle peut même vous soulager de dicter. Je voudrais qu'elle
mêlât un mot du sien sur le sujet de votre santé.
En vérité, je ne me souviens plus du petit de Gonor; je vous laisse le
soin, et à votre frère, de ces anciennes dates. Sans la présence de
Mademoiselle, j'aurais renoncé mademoiselle d'Épernon; je dis ce jour-là,
et toujours, ces sottises que vous appelez jolies, et tout ce qu'on peut faire
pour les adoucir; vous voulez tirer de ce rang le compliment que je fis à
madame de Richelieu, je le veux bien, car il ressemble à ce que lui aurait dit
M. de Grignan: j'y pensai: voilà justement de ces choses qui lui viennent
quand il parle et quand il écrit; c'est ce qui fait que ses lettres font toujours,
deux mois durant, l'ornement de toutes les poches. Madame de Coulanges
avait encore hier la sienne, et la montre: cela n'est-il pas plaisant? Au reste,
ma très-chère, ne comptez point tant que vous soyez où vous devez être,
que vous ne comptiez encore que vous devez être quelquefois ici; c'est votre
pays et celui de M. de Grignan; et je vivrais bien tristement, si je n'espérais
vous y revoir cette année. M. de Rennes[563] vous garde votre appartement,
et nous donnera pourtant tout le temps d'y faire travailler. Vous ne m'avez
aucune obligation de cette société, ce n'en est point une, c'est un homme
admirable, il ne pèse rien non plus que ses gens, sa conversation est légère;
on le voit peu; il trotte assez, et ne hait pas d'être dans sa chambre; on le
souhaite; il ne ressemble pas à feu M. du Mans: enfin, il est tel que si on
souhaitait quelqu'un qui ne fût pas vous, ce serait un autre comme celui-là:
il m'a priée déjà plusieurs fois de vous faire bien des compliments, et de
vous dire que, quelque joie qu'il ait d'être ici, il m'aime trop pour n'avoir pas
beaucoup d'envie de vous quitter la place.
On ne parle plus de madame de Soubise, on n'y pense même déjà plus.
Vraiment, il y a bien d'autres affaires; et je crois que je suis folle de
m'amuser à parler d'autre chose. Il y a deux jours que l'on est assez comme
le jour de Mademoiselle et de M. de Lauzun: on est dans une agitation, on
envoie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en apprendre, on est
curieux; et voici ce qui a paru, en attendant le reste[564].
bonne opinion de vous, et en nul cas ne m'écrivez de grandes lettres, vous
m'en écrivez assez, et trop. Montgobert s'en acquitte très-bien, et, comme je
vous ai dit, elle peut même vous soulager de dicter. Je voudrais qu'elle
mêlât un mot du sien sur le sujet de votre santé.
En vérité, je ne me souviens plus du petit de Gonor; je vous laisse le
soin, et à votre frère, de ces anciennes dates. Sans la présence de
Mademoiselle, j'aurais renoncé mademoiselle d'Épernon; je dis ce jour-là,
et toujours, ces sottises que vous appelez jolies, et tout ce qu'on peut faire
pour les adoucir; vous voulez tirer de ce rang le compliment que je fis à
madame de Richelieu, je le veux bien, car il ressemble à ce que lui aurait dit
M. de Grignan: j'y pensai: voilà justement de ces choses qui lui viennent
quand il parle et quand il écrit; c'est ce qui fait que ses lettres font toujours,
deux mois durant, l'ornement de toutes les poches. Madame de Coulanges
avait encore hier la sienne, et la montre: cela n'est-il pas plaisant? Au reste,
ma très-chère, ne comptez point tant que vous soyez où vous devez être,
que vous ne comptiez encore que vous devez être quelquefois ici; c'est votre
pays et celui de M. de Grignan; et je vivrais bien tristement, si je n'espérais
vous y revoir cette année. M. de Rennes[563] vous garde votre appartement,
et nous donnera pourtant tout le temps d'y faire travailler. Vous ne m'avez
aucune obligation de cette société, ce n'en est point une, c'est un homme
admirable, il ne pèse rien non plus que ses gens, sa conversation est légère;
on le voit peu; il trotte assez, et ne hait pas d'être dans sa chambre; on le
souhaite; il ne ressemble pas à feu M. du Mans: enfin, il est tel que si on
souhaitait quelqu'un qui ne fût pas vous, ce serait un autre comme celui-là:
il m'a priée déjà plusieurs fois de vous faire bien des compliments, et de
vous dire que, quelque joie qu'il ait d'être ici, il m'aime trop pour n'avoir pas
beaucoup d'envie de vous quitter la place.
On ne parle plus de madame de Soubise, on n'y pense même déjà plus.
Vraiment, il y a bien d'autres affaires; et je crois que je suis folle de
m'amuser à parler d'autre chose. Il y a deux jours que l'on est assez comme
le jour de Mademoiselle et de M. de Lauzun: on est dans une agitation, on
envoie aux nouvelles, on va dans les maisons pour en apprendre, on est
curieux; et voici ce qui a paru, en attendant le reste[564].
Page 432
M. de Luxembourg était mercredi à Saint-Germain, sans que le roi lui fît
moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit qu'il y avait contre lui un
décret de prise de corps: il voulut parler au roi; vous pouvez penser ce qu'on
dit. Sa Majesté lui dit que, s'il était innocent, il n'avait qu'à s'aller mettre en
prison; et qu'il avait donné de si bons juges pour examiner ces sortes
d'affaires, qu'il leur en laissait toute la conduite. M. de Luxembourg pria
qu'on ne l'y menât point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint
chez le père de la Chaise: mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venaient
ici, le rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse:
après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à
Baisemaux (le gouverneur) l'ordre qu'il avait apporté de Saint-Germain. Il
entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Meckelbourg[565]
vint l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une heure après
qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une des horribles
chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à peine le ciel, et
défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un grand sujet de réflexion:
songez à la fortune brillante d'un tel homme, à l'honneur qu'il avait eu de
commander les armées du roi, et représentez-vous ce que ce fut pour lui
d'entendre fermer ces gros verroux; et s'il a dormi par excès d'abattement,
pensez au réveil. Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je
vous assure que voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres.
Madame de Tingry est ajournée pour répondre devant les juges. Pour
madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu envisager la prison; on a bien
voulu lui donner le temps de s'enfuir, si elle est coupable. Elle jouait à la
bassette mercredi: M. de Bouillon entra; il la pria de passer dans son
cabinet, et lui dit qu'il fallait sortir de France, ou aller à la Bastille: elle ne
balança point; elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent
plus. L'heure du souper vint; on dit que madame la comtesse soupait en
ville; tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire.
Cependant on fit beaucoup de paquets, on prit de l'argent, des pierreries; on
fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit
chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle dans le fond la marquise
d'Alluye, qu'on dit qui ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre sur
le devant. Elle dit à ses gens qu'ils ne se missent point en peine d'elle,
qu'elle était innocente; mais que ces coquines de femmes avaient pris plaisir
à la nommer: elle pleura; elle passa chez madame de Carignan, et sortit de
moins bonne mine qu'à l'ordinaire: on l'avertit qu'il y avait contre lui un
décret de prise de corps: il voulut parler au roi; vous pouvez penser ce qu'on
dit. Sa Majesté lui dit que, s'il était innocent, il n'avait qu'à s'aller mettre en
prison; et qu'il avait donné de si bons juges pour examiner ces sortes
d'affaires, qu'il leur en laissait toute la conduite. M. de Luxembourg pria
qu'on ne l'y menât point, et en effet il monta aussitôt en carrosse, et s'en vint
chez le père de la Chaise: mesdames de Lavardin et de Mouci, qui venaient
ici, le rencontrèrent dans la rue Saint-Honoré, assez triste dans son carrosse:
après avoir été une heure aux Jésuites, il fut à la Bastille, et remit à
Baisemaux (le gouverneur) l'ordre qu'il avait apporté de Saint-Germain. Il
entra d'abord dans une assez belle chambre. Madame de Meckelbourg[565]
vint l'y voir, et pensa fondre en larmes; elle s'en alla, et une heure après
qu'elle fut sortie, il arriva un ordre de le mettre dans une des horribles
chambres grillées qui sont dans les tours, où l'on voit à peine le ciel, et
défense de voir qui que ce fût. Voilà, ma fille, un grand sujet de réflexion:
songez à la fortune brillante d'un tel homme, à l'honneur qu'il avait eu de
commander les armées du roi, et représentez-vous ce que ce fut pour lui
d'entendre fermer ces gros verroux; et s'il a dormi par excès d'abattement,
pensez au réveil. Personne ne croit qu'il y ait du poison à son affaire. Je
vous assure que voilà une sorte de malheur qui en efface bien d'autres.
Madame de Tingry est ajournée pour répondre devant les juges. Pour
madame la comtesse de Soissons, elle n'a pu envisager la prison; on a bien
voulu lui donner le temps de s'enfuir, si elle est coupable. Elle jouait à la
bassette mercredi: M. de Bouillon entra; il la pria de passer dans son
cabinet, et lui dit qu'il fallait sortir de France, ou aller à la Bastille: elle ne
balança point; elle fit sortir du jeu la marquise d'Alluye; elles ne parurent
plus. L'heure du souper vint; on dit que madame la comtesse soupait en
ville; tout le monde s'en alla, persuadé de quelque chose d'extraordinaire.
Cependant on fit beaucoup de paquets, on prit de l'argent, des pierreries; on
fit prendre des justaucorps gris aux laquais et aux cochers; on fit mettre huit
chevaux au carrosse. Elle fit placer auprès d'elle dans le fond la marquise
d'Alluye, qu'on dit qui ne voulait pas aller, et deux femmes de chambre sur
le devant. Elle dit à ses gens qu'ils ne se missent point en peine d'elle,
qu'elle était innocente; mais que ces coquines de femmes avaient pris plaisir
à la nommer: elle pleura; elle passa chez madame de Carignan, et sortit de
Page 433
Paris à trois heures du matin. On dit qu'elle va à Namur: vous croyez qu'on
n'a pas dessein de la suivre. On ne laissera pas de faire son procès, ne fut-ce
que pour la justifier: il y a bien des noirceurs dans ce que dit la Voisin. Le
duc de Villeroi[566] paraît très-affligé, ou pour mieux dire ne paraît pas; car il
est enfermé dans sa chambre, et ne voit personne. Peut-être vous dirai-je
encore quelque nouvelle avant que de fermer cette lettre.
Madame de Vibraye a repris le train de sa dévotion; Dieu n'a pas voulu
qu'elle ait passé sa vie, comme vous dites fort bien, avec ses ennemis.
Madame de Buri fait fort joliment tourner son moulin à paroles. Si on voit
la Princesse à Paris, madame de Vins désire que j'y aille avec elle.
Pomenars a été taillé, vous l'ai-je dit? Je l'ai vu; c'est un plaisir que de
l'entendre parler sur tous ces poisons: on est tenté de lui dire, Est-il possible
que ce seul crime vous soit inconnu? Volonne dit son avis comme un autre,
admirant le commerce qu'on a eu avec ces coquines. La reine d'Espagne est
quasi aussi enfermée que M. de Luxembourg. Madame de Villars mandait
l'autre jour à madame de Coulanges que si ce n'était pour l'amour de M. de
Villars, elle ne passerait point son hiver à Madrid. Elle fait des relations fort
jolies et fort plaisantes à madame de Coulanges, croyant bien qu'elles iront
plus loin[567]. Je suis fort contente d'en avoir le plaisir, sans être obligée d'y
répondre. Madame de Vins est de mon avis. M. de Pomponne est allé pour
trois jours respirer à Pomponne; il a tout reçu, il a tout rendu: voilà qui est
fait. Il me serre toujours le cœur, quand il me demande si je ne sais point de
nouvelles; il est ignorant comme sur les bords de la Marne: il a raison de
calmer son âme tant qu'il pourra. La mienne a été fort émue, aussi bien que
celle de l'abbé, de ce que vous écrivez de votre main: vous ne l'avez pas
senti, ma chère enfant, il est impossible de le lire avec des yeux secs. Eh,
bon Dieu! vous compter bonne à rien et inutile partout à quelqu'un qui ne
compte que vous dans le monde: comprenez l'effet que cela peut faire. Je
vous prie de ne plus dire de mal de votre humeur: votre cœur et votre âme
sont trop parfaits pour laisser voir ces légères ombres: épargnez un peu la
vérité, la justice, et mon seul et sensible goût. Ma chère enfant, je ne
compterai point ma vie que je ne me retrouve avec vous.
218.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 2 février 1680.
n'a pas dessein de la suivre. On ne laissera pas de faire son procès, ne fut-ce
que pour la justifier: il y a bien des noirceurs dans ce que dit la Voisin. Le
duc de Villeroi[566] paraît très-affligé, ou pour mieux dire ne paraît pas; car il
est enfermé dans sa chambre, et ne voit personne. Peut-être vous dirai-je
encore quelque nouvelle avant que de fermer cette lettre.
Madame de Vibraye a repris le train de sa dévotion; Dieu n'a pas voulu
qu'elle ait passé sa vie, comme vous dites fort bien, avec ses ennemis.
Madame de Buri fait fort joliment tourner son moulin à paroles. Si on voit
la Princesse à Paris, madame de Vins désire que j'y aille avec elle.
Pomenars a été taillé, vous l'ai-je dit? Je l'ai vu; c'est un plaisir que de
l'entendre parler sur tous ces poisons: on est tenté de lui dire, Est-il possible
que ce seul crime vous soit inconnu? Volonne dit son avis comme un autre,
admirant le commerce qu'on a eu avec ces coquines. La reine d'Espagne est
quasi aussi enfermée que M. de Luxembourg. Madame de Villars mandait
l'autre jour à madame de Coulanges que si ce n'était pour l'amour de M. de
Villars, elle ne passerait point son hiver à Madrid. Elle fait des relations fort
jolies et fort plaisantes à madame de Coulanges, croyant bien qu'elles iront
plus loin[567]. Je suis fort contente d'en avoir le plaisir, sans être obligée d'y
répondre. Madame de Vins est de mon avis. M. de Pomponne est allé pour
trois jours respirer à Pomponne; il a tout reçu, il a tout rendu: voilà qui est
fait. Il me serre toujours le cœur, quand il me demande si je ne sais point de
nouvelles; il est ignorant comme sur les bords de la Marne: il a raison de
calmer son âme tant qu'il pourra. La mienne a été fort émue, aussi bien que
celle de l'abbé, de ce que vous écrivez de votre main: vous ne l'avez pas
senti, ma chère enfant, il est impossible de le lire avec des yeux secs. Eh,
bon Dieu! vous compter bonne à rien et inutile partout à quelqu'un qui ne
compte que vous dans le monde: comprenez l'effet que cela peut faire. Je
vous prie de ne plus dire de mal de votre humeur: votre cœur et votre âme
sont trop parfaits pour laisser voir ces légères ombres: épargnez un peu la
vérité, la justice, et mon seul et sensible goût. Ma chère enfant, je ne
compterai point ma vie que je ne me retrouve avec vous.
218.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 2 février 1680.
Page 434
Vous avez trop écrit, ma très-chère; vous vous laissez tenter à l'envie de
causer, et vous abusez ainsi de votre délicate santé; si je succombais aussi
aisément à la tentation de vous entendre discourir dans vos lettres, ce serait
une belle chose: je m'amuserais au plaisir de vous entendre conter le combat
du petit garçon, que vous réduisez en quatre lignes le plus plaisamment du
monde: vous dites que vous n'êtes pas forte sur la narration; et je vous dis,
moi qu'on ne peut mieux abréger un récit. Je comprends que vous vous
soyez divertie de ce petit garçon qui croit s'être battu à la rigueur. La
sagesse du petit marquis me plaît. Vous me représentez fort bien les divers
sentiments de mesdemoiselles de Grignan, j'avais envie de les savoir: ce
que vous dites de Pauline est incomparable, aussi bien que l'usage que vous
faites de votre délicatesse pour éviter les plaisirs du carnaval. Je n'oublierai
jamais la hâte que vous aviez de vous divertir vitement, avalant les jours
gras comme une médecine, pour vous trouver promptement dans le repos
du carême. Vos personnes qualifiées au pluriel et au singulier vous
soulagent beaucoup, et font très-bien leurs personnages. Il ne faut pas
douter que de vous entendre expliquer tout cela, ne soit fort délicieux; mais
cependant, ma fille, je chasse cette tentation par la pensée que rien ne vous
est plus mauvais que d'écrire: je vous conjure donc, ma fille, de ne plus
vous jouer à m'écrire autant que la dernière fois, si vous ne voulez que je
réduise mes lettres à une demi-page. J'embrasse M. de Grignan,
puisqu'enfin, avec tant de peine et tant d'adresse, vous l'avez obligé à me
pardonner; et je le prie, en faveur de cette réconciliation, de prendre soin
d'accourcir les lignes que je veux de vous. Il me paraît que vous l'avez
trompé, et Montgobert aussi, dans la quantité de celles que vous m'avez
écrites; je vous demande tendrement de n'y plus retourner.
Vos raisonnements sur madame de Saint-Géran sont bien à propos; il y a
trois semaines que madame de Buri est établie dans la place où vous croyiez
madame de Saint-Géran. Madame la Dauphine n'aura point de dames; vous
connaissez sa dame d'honneur et ses dames d'atour, voilà tout. Il y a huit
jours qu'elles sont parties avec toute la maison pour Schélestat: les filles le
sont aussi; elles sont de grande naissance, sans nulle beauté extraordinaire:
Laval, les Biron, Tonnerre, Rambures et la bonne Montchevreuil à leurs
trousses. On laisse la sixième place à quelque Allemande, si madame la
Dauphine veut en amener. Le roi caresse et traite si tendrement madame la
princesse de Conti, que cela fait plaisir: quand elle arrive, il la baise et
causer, et vous abusez ainsi de votre délicate santé; si je succombais aussi
aisément à la tentation de vous entendre discourir dans vos lettres, ce serait
une belle chose: je m'amuserais au plaisir de vous entendre conter le combat
du petit garçon, que vous réduisez en quatre lignes le plus plaisamment du
monde: vous dites que vous n'êtes pas forte sur la narration; et je vous dis,
moi qu'on ne peut mieux abréger un récit. Je comprends que vous vous
soyez divertie de ce petit garçon qui croit s'être battu à la rigueur. La
sagesse du petit marquis me plaît. Vous me représentez fort bien les divers
sentiments de mesdemoiselles de Grignan, j'avais envie de les savoir: ce
que vous dites de Pauline est incomparable, aussi bien que l'usage que vous
faites de votre délicatesse pour éviter les plaisirs du carnaval. Je n'oublierai
jamais la hâte que vous aviez de vous divertir vitement, avalant les jours
gras comme une médecine, pour vous trouver promptement dans le repos
du carême. Vos personnes qualifiées au pluriel et au singulier vous
soulagent beaucoup, et font très-bien leurs personnages. Il ne faut pas
douter que de vous entendre expliquer tout cela, ne soit fort délicieux; mais
cependant, ma fille, je chasse cette tentation par la pensée que rien ne vous
est plus mauvais que d'écrire: je vous conjure donc, ma fille, de ne plus
vous jouer à m'écrire autant que la dernière fois, si vous ne voulez que je
réduise mes lettres à une demi-page. J'embrasse M. de Grignan,
puisqu'enfin, avec tant de peine et tant d'adresse, vous l'avez obligé à me
pardonner; et je le prie, en faveur de cette réconciliation, de prendre soin
d'accourcir les lignes que je veux de vous. Il me paraît que vous l'avez
trompé, et Montgobert aussi, dans la quantité de celles que vous m'avez
écrites; je vous demande tendrement de n'y plus retourner.
Vos raisonnements sur madame de Saint-Géran sont bien à propos; il y a
trois semaines que madame de Buri est établie dans la place où vous croyiez
madame de Saint-Géran. Madame la Dauphine n'aura point de dames; vous
connaissez sa dame d'honneur et ses dames d'atour, voilà tout. Il y a huit
jours qu'elles sont parties avec toute la maison pour Schélestat: les filles le
sont aussi; elles sont de grande naissance, sans nulle beauté extraordinaire:
Laval, les Biron, Tonnerre, Rambures et la bonne Montchevreuil à leurs
trousses. On laisse la sixième place à quelque Allemande, si madame la
Dauphine veut en amener. Le roi caresse et traite si tendrement madame la
princesse de Conti, que cela fait plaisir: quand elle arrive, il la baise et
Page 435
l'embrasse, et cause avec elle; il ne contraint plus l'inclination qu'il a pour
elle; c'est sa vraie fille, il ne l'appelle plus autrement: tirez toutes vos
conséquences. Elle est toujours des grâces le modèle, et croît beaucoup: elle
n'est point surintendante[568], et n'a point eu cent mille écus de pension; j'ai
sur le cœur ces deux faussetés. Vous devriez lire les gazettes; elles sont
bonnes et point exagérées, ni flatteuses comme autrefois. Mais quelle folie
de parler d'autre chose que de madame Voisin et de M. le Sage!
Monsieur de Sévigné.
Ce n'est pas M. le Sage qui prend la plume, comme vous
voyez; me revoilà enfin, ma belle petite sœur, tout planté à
Paris, à côté de maman mignonne, que l'on ne m'accuse point
encore d'avoir voulu empoisonner; et je vous assure que, dans
le temps qui court, ce n'est pas un petit mérite. Je suis dans les
mêmes sentiments pour ma petite sœur; c'est pourquoi je
souhaite ardemment le retour de votre santé; après celui-là nous
en souhaiterons un autre.
Madame de Sévigné.
Le voilà arrivé, ce fripon de Sévigné. J'avais dessein de le gronder, et
j'en avais tous les sujets du monde; j'avais même préparé un petit discours
raisonné, et je l'avais divisé en dix-sept points, comme la harangue de
Vassé; mais je ne sais de quelle façon tout cela s'est brouillé, et si bien mêlé
de sérieux et de gaieté, que nous avons tout confondu. Tout père frappe à
côté, comme dit la chanson. On continue à blâmer un peu la sagesse des
juges, qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms
pour si peu de chose. M. de Bouillon a demandé au roi permission de faire
imprimer l'interrogatoire de sa femme, pour l'envoyer en Italie et par toute
l'Europe, où l'on pourrait croire que madame de Bouillon est une
empoisonneuse. Madame de la Ferté, ravie d'être innocente une fois en sa
vie, a voulu à toute force jouir de cette qualité; et quoiqu'on lui eût mandé
de ne point venir si elle ne voulait, elle le voulut, et cela fut encore plus
léger que madame de Bouillon. Feuquières et madame du Roure, toujours
des peccadilles. Mais voici ce qui est désagréable pour les prisonniers, c'est
elle; c'est sa vraie fille, il ne l'appelle plus autrement: tirez toutes vos
conséquences. Elle est toujours des grâces le modèle, et croît beaucoup: elle
n'est point surintendante[568], et n'a point eu cent mille écus de pension; j'ai
sur le cœur ces deux faussetés. Vous devriez lire les gazettes; elles sont
bonnes et point exagérées, ni flatteuses comme autrefois. Mais quelle folie
de parler d'autre chose que de madame Voisin et de M. le Sage!
Monsieur de Sévigné.
Ce n'est pas M. le Sage qui prend la plume, comme vous
voyez; me revoilà enfin, ma belle petite sœur, tout planté à
Paris, à côté de maman mignonne, que l'on ne m'accuse point
encore d'avoir voulu empoisonner; et je vous assure que, dans
le temps qui court, ce n'est pas un petit mérite. Je suis dans les
mêmes sentiments pour ma petite sœur; c'est pourquoi je
souhaite ardemment le retour de votre santé; après celui-là nous
en souhaiterons un autre.
Madame de Sévigné.
Le voilà arrivé, ce fripon de Sévigné. J'avais dessein de le gronder, et
j'en avais tous les sujets du monde; j'avais même préparé un petit discours
raisonné, et je l'avais divisé en dix-sept points, comme la harangue de
Vassé; mais je ne sais de quelle façon tout cela s'est brouillé, et si bien mêlé
de sérieux et de gaieté, que nous avons tout confondu. Tout père frappe à
côté, comme dit la chanson. On continue à blâmer un peu la sagesse des
juges, qui a fait tant de bruit, et nommé scandaleusement de si grands noms
pour si peu de chose. M. de Bouillon a demandé au roi permission de faire
imprimer l'interrogatoire de sa femme, pour l'envoyer en Italie et par toute
l'Europe, où l'on pourrait croire que madame de Bouillon est une
empoisonneuse. Madame de la Ferté, ravie d'être innocente une fois en sa
vie, a voulu à toute force jouir de cette qualité; et quoiqu'on lui eût mandé
de ne point venir si elle ne voulait, elle le voulut, et cela fut encore plus
léger que madame de Bouillon. Feuquières et madame du Roure, toujours
des peccadilles. Mais voici ce qui est désagréable pour les prisonniers, c'est
Page 436
que la chambre ne travaillera de vingt jours, soit pour tâcher de se racquitter
en faisant des informations nouvelles, soit en faisant venir de loin des gens
accusés, comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi que la
comtesse de Soissons. Enfin, voilà vingt jours de repos, ou de désespoir;
cependant la comtesse de Soissons gagne pays, et fait fort bien: il n'est rien
tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air[569]. J'ai eu toutes
les peines du monde à découvrir que cette pauvre Bertillac est morte.
219.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 23 février 1680.
En vérité, ma fille, voici une assez jolie petite semaine pour les
Grignans. Si la Providence voulait favoriser l'aîné à proportion, nous le
verrions dans une belle place; en attendant, je trouve qu'il est fort agréable
d'avoir des frères si bien traités. A peine le chevalier a-t-il remercié de ses
mille écus de pension, qu'on le choisit entre huit ou dix hommes de qualité
et de mérite, pour l'attacher à M. le Dauphin avec une pension de deux mille
écus: voilà neuf mille livres de rente en trois jours. Il retourna sur ses pas à
Saint-Germain, pour remercier encore; car ce fut en son absence, et pendant
qu'il était ici, qu'il fut nommé. Son mérite particulier a beaucoup servi à ce
choix; une réputation distinguée, de l'honneur, de la probité, de bonnes
mœurs, tout cela s'est fort réveillé, et l'on a trouvé que Sa Majesté ne
pouvait mieux faire que de jeter les yeux sur un si bon sujet. Il n'y en a
encore que huit de nommés[570], Dangeau, d'Antin, Clermont, Sainte-Maure,
Matignon, Chiverni, Florensac et Grignan. C'est une approbation générale
pour ce dernier. J'en fais mes compliments à M. de Grignan, à M. le
coadjuteur et à vous. Mon fils part demain: il a lu vos reproches; peut-être
que la beauté de la cour qu'il veut quitter, et où il est si joliment placé, le
fera changer d'avis. Nous avons déjà obtenu qu'il ne s'impatientera pas, et
qu'il attendra paisiblement qu'on le vienne tenter par une plus grosse somme
que celle qu'il a déboursée. Vous m'avez fait sentir la joie de MM. de
Grignan par celle que j'ai de vous savoir mieux: dès que vos maux ne sont
pas continuels, j'espère qu'en vous conservant, en prenant du lait, et en
n'écrivant point, vous me ferez retrouver ma fille et son aimable visage. Je
suis ravie de la sincérité de Montgobert; si elle me disait toujours des
merveilles de votre santé, je ne la croirais jamais: elle ménage fort bien tout
en faisant des informations nouvelles, soit en faisant venir de loin des gens
accusés, comme, par exemple, cette Polignac, qui a un décret, ainsi que la
comtesse de Soissons. Enfin, voilà vingt jours de repos, ou de désespoir;
cependant la comtesse de Soissons gagne pays, et fait fort bien: il n'est rien
tel que de mettre son crime ou son innocence au grand air[569]. J'ai eu toutes
les peines du monde à découvrir que cette pauvre Bertillac est morte.
219.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 23 février 1680.
En vérité, ma fille, voici une assez jolie petite semaine pour les
Grignans. Si la Providence voulait favoriser l'aîné à proportion, nous le
verrions dans une belle place; en attendant, je trouve qu'il est fort agréable
d'avoir des frères si bien traités. A peine le chevalier a-t-il remercié de ses
mille écus de pension, qu'on le choisit entre huit ou dix hommes de qualité
et de mérite, pour l'attacher à M. le Dauphin avec une pension de deux mille
écus: voilà neuf mille livres de rente en trois jours. Il retourna sur ses pas à
Saint-Germain, pour remercier encore; car ce fut en son absence, et pendant
qu'il était ici, qu'il fut nommé. Son mérite particulier a beaucoup servi à ce
choix; une réputation distinguée, de l'honneur, de la probité, de bonnes
mœurs, tout cela s'est fort réveillé, et l'on a trouvé que Sa Majesté ne
pouvait mieux faire que de jeter les yeux sur un si bon sujet. Il n'y en a
encore que huit de nommés[570], Dangeau, d'Antin, Clermont, Sainte-Maure,
Matignon, Chiverni, Florensac et Grignan. C'est une approbation générale
pour ce dernier. J'en fais mes compliments à M. de Grignan, à M. le
coadjuteur et à vous. Mon fils part demain: il a lu vos reproches; peut-être
que la beauté de la cour qu'il veut quitter, et où il est si joliment placé, le
fera changer d'avis. Nous avons déjà obtenu qu'il ne s'impatientera pas, et
qu'il attendra paisiblement qu'on le vienne tenter par une plus grosse somme
que celle qu'il a déboursée. Vous m'avez fait sentir la joie de MM. de
Grignan par celle que j'ai de vous savoir mieux: dès que vos maux ne sont
pas continuels, j'espère qu'en vous conservant, en prenant du lait, et en
n'écrivant point, vous me ferez retrouver ma fille et son aimable visage. Je
suis ravie de la sincérité de Montgobert; si elle me disait toujours des
merveilles de votre santé, je ne la croirais jamais: elle ménage fort bien tout
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cela, et ses vérités me font plaisir: tant il est naturel d'aimer à n'être point
trompée. Dieu vous conserve donc, ma très-chère, dans ce bienheureux état,
puisqu'il nous donne de si bonnes espérances.
Mais parlons un peu des Grignans, il y a longtemps que nous n'en avons
rien dit. Il n'est question que d'eux, tout est plein de compliments dans cette
maison; à peine a-t-on fini l'un qu'on recommence l'autre. Je ne les ai point
revus depuis que le chevalier est dame du palais, comme dit M. de la
Rochefoucauld. Il vous mandera toutes les nouvelles mieux que je ne puis
faire. On ne croit pas que madame de Soubise soit du voyage: cela est un
peu long.
Je ne vous parlerai que de la Voisin: ce ne fut point mercredi, comme je
vous l'avais mandé, qu'elle fut brûlée, ce ne fut qu'hier. Elle savait son arrêt
dès lundi, chose extraordinaire. Le soir elle dit à ses gardes: Quoi, nous ne
ferons point medianoche! Elle mangea avec eux à minuit par fantaisie, car il
n'était point jour maigre; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt
chansons à boire. Le mardi elle eut la question ordinaire, extraordinaire; elle
avait dîné et dormi huit heures; elle fut confrontée sur le matelas à
mesdames de Dreux[571] et le Féron[572], et à plusieurs autres: on ne parle
point encore de ce qu'elle a dit; on croit toujours qu'on verra des choses
étranges. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire
la débauche avec scandale: on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien
mieux de penser à Dieu, et de chanter un Ave maris stella, ou un Salve, que
toutes ces chansons: elle chanta l'un et l'autre en ridicule, elle dormit
ensuite. Le mercredi se passa de même en confrontations, et débauches, et
chansons: elle ne voulut point voir de confesseur. Enfin le jeudi, qui était
hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon: elle en gronda, craignant de
n'avoir pas la force de parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de
Vincennes à Paris; elle étouffa un peu, et fut embarrassée: on la voulut faire
confesser, point de nouvelles. A cinq heures on la lia; et, avec une torche à
la main, elle parut dans le tombereau habillée de blanc; c'est une sorte
d'habit pour être brûlée; elle était fort rouge, et l'on voyait qu'elle repoussait
le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer à l'hôtel de
Sully[573], madame de Chaulnes, madame de Sully, la comtesse (de Fiesque),
et bien d'autres. A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende
honorable, et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du
tombereau: on l'en tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec
trompée. Dieu vous conserve donc, ma très-chère, dans ce bienheureux état,
puisqu'il nous donne de si bonnes espérances.
Mais parlons un peu des Grignans, il y a longtemps que nous n'en avons
rien dit. Il n'est question que d'eux, tout est plein de compliments dans cette
maison; à peine a-t-on fini l'un qu'on recommence l'autre. Je ne les ai point
revus depuis que le chevalier est dame du palais, comme dit M. de la
Rochefoucauld. Il vous mandera toutes les nouvelles mieux que je ne puis
faire. On ne croit pas que madame de Soubise soit du voyage: cela est un
peu long.
Je ne vous parlerai que de la Voisin: ce ne fut point mercredi, comme je
vous l'avais mandé, qu'elle fut brûlée, ce ne fut qu'hier. Elle savait son arrêt
dès lundi, chose extraordinaire. Le soir elle dit à ses gardes: Quoi, nous ne
ferons point medianoche! Elle mangea avec eux à minuit par fantaisie, car il
n'était point jour maigre; elle but beaucoup de vin, elle chanta vingt
chansons à boire. Le mardi elle eut la question ordinaire, extraordinaire; elle
avait dîné et dormi huit heures; elle fut confrontée sur le matelas à
mesdames de Dreux[571] et le Féron[572], et à plusieurs autres: on ne parle
point encore de ce qu'elle a dit; on croit toujours qu'on verra des choses
étranges. Elle soupa le soir, et recommença, toute brisée qu'elle était, à faire
la débauche avec scandale: on lui en fit honte, et on lui dit qu'elle ferait bien
mieux de penser à Dieu, et de chanter un Ave maris stella, ou un Salve, que
toutes ces chansons: elle chanta l'un et l'autre en ridicule, elle dormit
ensuite. Le mercredi se passa de même en confrontations, et débauches, et
chansons: elle ne voulut point voir de confesseur. Enfin le jeudi, qui était
hier, on ne voulut lui donner qu'un bouillon: elle en gronda, craignant de
n'avoir pas la force de parler à ces messieurs. Elle vint en carrosse de
Vincennes à Paris; elle étouffa un peu, et fut embarrassée: on la voulut faire
confesser, point de nouvelles. A cinq heures on la lia; et, avec une torche à
la main, elle parut dans le tombereau habillée de blanc; c'est une sorte
d'habit pour être brûlée; elle était fort rouge, et l'on voyait qu'elle repoussait
le confesseur et le crucifix avec violence. Nous la vîmes passer à l'hôtel de
Sully[573], madame de Chaulnes, madame de Sully, la comtesse (de Fiesque),
et bien d'autres. A Notre-Dame, elle ne voulut jamais prononcer l'amende
honorable, et à la Grève elle se défendit autant qu'elle put de sortir du
tombereau: on l'en tira de force; on la mit sur le bûcher assise et liée avec
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du fer, on la couvrit de paille; elle jura beaucoup, elle repoussa la paille cinq
ou six fois: mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses
cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin, célèbre
par ses crimes et par son impiété. Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour
que c'était une étrange chose que de la faire brûler à petit feu, lui dit: «Ah!
monsieur, il y a certains petits adoucissements à cause de la faiblesse du
sexe. Eh quoi, monsieur! on les étrangle? Non, mais on leur jette des
bûches sur la tête; les garçons du bourreau leur arrachent la tête avec des
crocs de fer.» Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si terrible que
l'on pense: comment vous portez-vous de ce petit conte? Il m'a fait grincer
des dents. Une de ces misérables qui fut pendue l'autre jour avait demandé
la vie à M. de Louvois, et qu'en ce cas elle dirait des choses étranges; elle
fut refusée. Hé bien, dit-elle, soyez persuadé que nulle douleur ne me fera
dire une seule parole. On lui donna la question ordinaire, extraordinaire, et
si extraordinairement extraordinaire, qu'elle pensa y mourir, comme une
autre qui expira, le médecin lui tenant le pouls; cela soit dit en passant.
Cette femme donc souffrit tout l'excès de ce martyre sans parler. On la
mène à la Grève; avant que d'être jetée, elle dit qu'elle voulait parler: elle se
présente héroïquement: «Messieurs, dit-elle, assurez M. de Louvois que je
suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole; allons, qu'on achève.» Elle
fut expédiée à l'instant. Que dites-vous de cette sorte de courage? Je sais
encore mille petits contes agréables comme celui-là: mais le moyen de tout
dire?
Voilà ce qui forme nos douces conversations, pendant que vous vous
réjouissez, que vous êtes au bal, que vous donnez de grands soupers. J'ai
bien envie de savoir le détail de toutes vos fêtes; vous ne ferez autre chose
tous ces jours gras, et vous avez beau vous dépêcher de vous divertir, vous
n'en trouverez pas sitôt la fin: nous avons le carême bien haut[574].
220.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 28 février 1680.
N'ai-je pas raison de dire, ma fille, que tout ce qui est arrivé aux
Grignans en quatre jours vous rapproche de ce pays? Il est impossible
qu'ayant si bien fait pour les cadets, on ne fasse pour l'aîné. Je crois que le
ou six fois: mais enfin le feu s'augmenta, et on la perdit de vue, et ses
cendres sont en l'air présentement. Voilà la mort de madame Voisin, célèbre
par ses crimes et par son impiété. Un juge, à qui mon fils disait l'autre jour
que c'était une étrange chose que de la faire brûler à petit feu, lui dit: «Ah!
monsieur, il y a certains petits adoucissements à cause de la faiblesse du
sexe. Eh quoi, monsieur! on les étrangle? Non, mais on leur jette des
bûches sur la tête; les garçons du bourreau leur arrachent la tête avec des
crocs de fer.» Vous voyez bien, ma fille, que cela n'est pas si terrible que
l'on pense: comment vous portez-vous de ce petit conte? Il m'a fait grincer
des dents. Une de ces misérables qui fut pendue l'autre jour avait demandé
la vie à M. de Louvois, et qu'en ce cas elle dirait des choses étranges; elle
fut refusée. Hé bien, dit-elle, soyez persuadé que nulle douleur ne me fera
dire une seule parole. On lui donna la question ordinaire, extraordinaire, et
si extraordinairement extraordinaire, qu'elle pensa y mourir, comme une
autre qui expira, le médecin lui tenant le pouls; cela soit dit en passant.
Cette femme donc souffrit tout l'excès de ce martyre sans parler. On la
mène à la Grève; avant que d'être jetée, elle dit qu'elle voulait parler: elle se
présente héroïquement: «Messieurs, dit-elle, assurez M. de Louvois que je
suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole; allons, qu'on achève.» Elle
fut expédiée à l'instant. Que dites-vous de cette sorte de courage? Je sais
encore mille petits contes agréables comme celui-là: mais le moyen de tout
dire?
Voilà ce qui forme nos douces conversations, pendant que vous vous
réjouissez, que vous êtes au bal, que vous donnez de grands soupers. J'ai
bien envie de savoir le détail de toutes vos fêtes; vous ne ferez autre chose
tous ces jours gras, et vous avez beau vous dépêcher de vous divertir, vous
n'en trouverez pas sitôt la fin: nous avons le carême bien haut[574].
220.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 28 février 1680.
N'ai-je pas raison de dire, ma fille, que tout ce qui est arrivé aux
Grignans en quatre jours vous rapproche de ce pays? Il est impossible
qu'ayant si bien fait pour les cadets, on ne fasse pour l'aîné. Je crois que le
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temps en viendra; il n'était pas encore venu l'année passée; les bienfaits
n'étaient pas ouverts comme ils le sont présentement.
M. de la Rochefoucauld nous conta hier qu'à Bruxelles la comtesse de
Soissons avait été contrainte de sortir doucement de l'église, et que l'on
avait fait une danse de chats liés ensemble, ou, pour mieux dire, une
criaillerie par malice, et un sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même
temps que c'étaient des diables et des sorciers qui la suivaient, elle avait été
obligée, comme je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette
folie, qui ne vient pas d'une trop bonne disposition des peuples. On ne dit
rien de M. de Luxembourg. Cette Voisin ne nous a rien produit de nouveau:
elle a donné gentiment son âme au diable tout au beau milieu du feu; elle
n'a fait que passer de l'un à l'autre.
Vous me dites sur les échecs ce que j'ai souvent pensé; je ne trouve rien
qui rabaisse tant l'orgueil; ce jeu fait sentir la misère et les bornes de l'esprit:
je crois qu'il serait fort utile à quelqu'un qui aimerait ces réflexions. Mais,
d'un autre côté, cette prévoyance, cette pénétration, cette prudence, cette
justesse à se défendre, cette habileté pour attaquer, le bon succès de sa
bonne conduite, tout cela charme, et donne une satisfaction intérieure qui
pourrait bien nourrir l'orgueil. Je n'en suis donc pas encore bien guérie, et je
veux être un peu plus persuadée de mon imbécillité.
Nous sommes présentement occupés du voyage du roi: nous ne
songions pas à M. de Luxembourg quatre jours après; le tourbillon nous
emporte, nous n'avons pas le loisir de nous arrêter si longtemps sur une
même chose: nous sommes surchargés d'affaires. Le roi a reçu plusieurs
lettres de ces dames, qui assurent que madame la Dauphine est bien plus
aimable qu'on ne l'avait dit; elles en sont contentes au dernier point: elle est
fille et petite-fille de deux princesses fort caressantes: je ne sais si c'est bien
l'air d'ici, nous verrons. Cette princesse d'Allemagne reçut en passant le
compliment des députés de Strasbourg; elle leur dit: «Messieurs, parlez-moi
français, je n'entends plus l'allemand.» Elle n'a point regretté son pays, elle
est toute Française. Elle a écrit à M. le Dauphin avec des nuances de style,
selon qu'elle a été près d'être sa femme, qui ont marqué bien de l'esprit: c'est
à Monseigneur à mettre la dernière couleur, et à lui faire oublier le pays
qu'elle quitte avec tant de joie. Madame de Maintenon a mandé au roi que
sa personne est aimable, sa taille parfaite, et que, parmi cette envie de dire
n'étaient pas ouverts comme ils le sont présentement.
M. de la Rochefoucauld nous conta hier qu'à Bruxelles la comtesse de
Soissons avait été contrainte de sortir doucement de l'église, et que l'on
avait fait une danse de chats liés ensemble, ou, pour mieux dire, une
criaillerie par malice, et un sabbat si épouvantable, qu'ayant crié en même
temps que c'étaient des diables et des sorciers qui la suivaient, elle avait été
obligée, comme je vous dis, de quitter la place, pour laisser passer cette
folie, qui ne vient pas d'une trop bonne disposition des peuples. On ne dit
rien de M. de Luxembourg. Cette Voisin ne nous a rien produit de nouveau:
elle a donné gentiment son âme au diable tout au beau milieu du feu; elle
n'a fait que passer de l'un à l'autre.
Vous me dites sur les échecs ce que j'ai souvent pensé; je ne trouve rien
qui rabaisse tant l'orgueil; ce jeu fait sentir la misère et les bornes de l'esprit:
je crois qu'il serait fort utile à quelqu'un qui aimerait ces réflexions. Mais,
d'un autre côté, cette prévoyance, cette pénétration, cette prudence, cette
justesse à se défendre, cette habileté pour attaquer, le bon succès de sa
bonne conduite, tout cela charme, et donne une satisfaction intérieure qui
pourrait bien nourrir l'orgueil. Je n'en suis donc pas encore bien guérie, et je
veux être un peu plus persuadée de mon imbécillité.
Nous sommes présentement occupés du voyage du roi: nous ne
songions pas à M. de Luxembourg quatre jours après; le tourbillon nous
emporte, nous n'avons pas le loisir de nous arrêter si longtemps sur une
même chose: nous sommes surchargés d'affaires. Le roi a reçu plusieurs
lettres de ces dames, qui assurent que madame la Dauphine est bien plus
aimable qu'on ne l'avait dit; elles en sont contentes au dernier point: elle est
fille et petite-fille de deux princesses fort caressantes: je ne sais si c'est bien
l'air d'ici, nous verrons. Cette princesse d'Allemagne reçut en passant le
compliment des députés de Strasbourg; elle leur dit: «Messieurs, parlez-moi
français, je n'entends plus l'allemand.» Elle n'a point regretté son pays, elle
est toute Française. Elle a écrit à M. le Dauphin avec des nuances de style,
selon qu'elle a été près d'être sa femme, qui ont marqué bien de l'esprit: c'est
à Monseigneur à mettre la dernière couleur, et à lui faire oublier le pays
qu'elle quitte avec tant de joie. Madame de Maintenon a mandé au roi que
sa personne est aimable, sa taille parfaite, et que, parmi cette envie de dire
Page 440
toujours tout ce qui peut plaire, il y a bien de l'esprit et de la dignité. Adieu,
ma très-chère, il ne faut pas vous épuiser en lecture, non plus qu'en écriture:
je souhaite que votre rhume ait passé légèrement par-dessus votre
délicatesse.
221.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, dimanche 17 mars 1680.
Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la
commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est
mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction
de notre pauvre amie (madame de la Fayette), qu'il faut que je vous en
parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des merveilles; toutes
les espérances de vendredi, que je vous écrivais, étaient augmentées; on
chantait victoire, la poitrine était dégagée, la tête libre, la fièvre moindre,
des évacuations salutaires; dans cet état, hier à six heures, il tourne à la
mort: tout d'un coup les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries;
en un mot, la goutte l'étrangle traîtreusement; et quoiqu'il eût beaucoup de
force, et qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq
heures pour l'emporter; et à minuit il a rendu l'âme entre les mains de M. de
Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitté d'un moment; il est dans une
affliction qui ne peut se représenter: cependant, ma fille, il retrouvera le roi
et la cour; toute sa famille se retrouvera à sa place: mais où madame de la
Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur,
un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils?
Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les
rues. M. de la Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait
nécessaires l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé à la confiance et
aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est
impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps puisse
moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci; elle
n'allait point faire la presse parmi cette famille; en sorte qu'elle avait besoin
qu'on eût pitié d'elle. Madame de Coulanges a très-bien fait aussi, et nous
continuerons quelque temps encore aux dépens de notre rate, qui est toute
pleine de tristesse. Voilà en quel temps sont arrivées vos jolies petites
lettres, qui n'ont été admirées jusqu'ici que de madame de Coulanges et de
ma très-chère, il ne faut pas vous épuiser en lecture, non plus qu'en écriture:
je souhaite que votre rhume ait passé légèrement par-dessus votre
délicatesse.
221.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, dimanche 17 mars 1680.
Quoique cette lettre ne parte que mercredi, je ne puis m'empêcher de la
commencer aujourd'hui, pour vous dire que M. de la Rochefoucauld est
mort cette nuit. J'ai la tête si pleine de ce malheur, et de l'extrême affliction
de notre pauvre amie (madame de la Fayette), qu'il faut que je vous en
parle. Hier samedi, le remède de l'Anglais avait fait des merveilles; toutes
les espérances de vendredi, que je vous écrivais, étaient augmentées; on
chantait victoire, la poitrine était dégagée, la tête libre, la fièvre moindre,
des évacuations salutaires; dans cet état, hier à six heures, il tourne à la
mort: tout d'un coup les redoublements de fièvre, l'oppression, les rêveries;
en un mot, la goutte l'étrangle traîtreusement; et quoiqu'il eût beaucoup de
force, et qu'il ne fût point abattu des saignées, il n'a fallu que quatre ou cinq
heures pour l'emporter; et à minuit il a rendu l'âme entre les mains de M. de
Condom. M. de Marsillac ne l'a point quitté d'un moment; il est dans une
affliction qui ne peut se représenter: cependant, ma fille, il retrouvera le roi
et la cour; toute sa famille se retrouvera à sa place: mais où madame de la
Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur,
un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils?
Elle est infirme, elle est toujours dans sa chambre, elle ne court point les
rues. M. de la Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait
nécessaires l'un à l'autre, et rien ne pouvait être comparé à la confiance et
aux charmes de leur amitié. Songez-y, ma fille, vous trouverez qu'il est
impossible de faire une perte plus considérable, et dont le temps puisse
moins consoler. Je n'ai pas quitté cette pauvre amie tous ces jours-ci; elle
n'allait point faire la presse parmi cette famille; en sorte qu'elle avait besoin
qu'on eût pitié d'elle. Madame de Coulanges a très-bien fait aussi, et nous
continuerons quelque temps encore aux dépens de notre rate, qui est toute
pleine de tristesse. Voilà en quel temps sont arrivées vos jolies petites
lettres, qui n'ont été admirées jusqu'ici que de madame de Coulanges et de
Page 441
moi: quand le chevalier sera de retour, il trouvera peut être un temps propre
pour les donner; en attendant, il faut en écrire une de douleur à M. de
Marsillac; il met en honneur toute la tendresse des enfants, et fait voir que
vous n'êtes pas seule; mais, en vérité, vous ne serez guère imités. Toute
cette tristesse m'a réveillée; elle me représenta l'horreur des séparations, et
j'en ai le cœur serré.
Mercredi 20 mars.
Il est enfin mercredi. M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M. de
Marsillac toujours affligé et si bien enfermé, qu'il ne semble pas qu'il songe
à sortir de cette maison. La petite santé de madame de la Fayette soutient
mal une pareille douleur; elle en a la fièvre; et il ne sera pas au pouvoir du
temps de lui ôter l'ennui de cette privation. Sa vie est tournée d'une manière
qu'elle le trouvera tous les jours à dire: vous devez m'écrire tout au moins
quelque chose pour elle.
Je suis troublée de votre santé et du voyage que vous faites. Vous n'irez
pas en Barbarie, mais il y aura bien de la barbarie si cette fatigue vous fait
du mal. Il est vrai que de penser à ces deux bouts de la terre où nous
sommes plantées est une chose qui fait frémir, et surtout quand je serai près
de notre Océan, pouvant aller aux Indes comme vous en Afrique. Je vous
assure que mon cœur ne regarde point cet éloignement avec tranquillité. Si
vous saviez le trouble que me donne le moindre retardement de vos lettres,
vous jugeriez bien aisément de ce que je souffrirai dans mon chien de
voyage. Je n'ai point revu nos Grignans; ils sont à St.-Germain, le chevalier
à son régiment. On m'a voulu mener voir Mme la Dauphine: en vérité, je ne
suis pas si pressée. M. de Coulanges l'a vue: le premier coup d'œil est à
redouter, comme dit Sanguin; mais il y a tant d'esprit, de mérite, de bonté,
de manières charmantes, qu'il faut l'admirer: s'il faut honorer Cybèle, il faut
encore plus l'aimer[575]. On ne conte que ses dits pleins d'esprit et de raison.
La faveur de madame de Maintenon augmente tous les jours. Ce sont des
conversations infinies avec Sa Majesté, qui donne à madame la Dauphine le
temps qu'il donnait à madame de Montespan; jugez de l'effet que peut faire
un tel retranchement. Le char gris[576] est d'une beauté étonnante; elle vint
l'autre jour au travers d'un bal, par le beau milieu de la salle, droit au roi, et
sans regarder ni à droite, ni à gauche; on lui dit qu'elle ne voyait pas la
reine, il était vrai: on lui donna une place; et quoique cela fît un peu
pour les donner; en attendant, il faut en écrire une de douleur à M. de
Marsillac; il met en honneur toute la tendresse des enfants, et fait voir que
vous n'êtes pas seule; mais, en vérité, vous ne serez guère imités. Toute
cette tristesse m'a réveillée; elle me représenta l'horreur des séparations, et
j'en ai le cœur serré.
Mercredi 20 mars.
Il est enfin mercredi. M. de la Rochefoucauld est toujours mort, et M. de
Marsillac toujours affligé et si bien enfermé, qu'il ne semble pas qu'il songe
à sortir de cette maison. La petite santé de madame de la Fayette soutient
mal une pareille douleur; elle en a la fièvre; et il ne sera pas au pouvoir du
temps de lui ôter l'ennui de cette privation. Sa vie est tournée d'une manière
qu'elle le trouvera tous les jours à dire: vous devez m'écrire tout au moins
quelque chose pour elle.
Je suis troublée de votre santé et du voyage que vous faites. Vous n'irez
pas en Barbarie, mais il y aura bien de la barbarie si cette fatigue vous fait
du mal. Il est vrai que de penser à ces deux bouts de la terre où nous
sommes plantées est une chose qui fait frémir, et surtout quand je serai près
de notre Océan, pouvant aller aux Indes comme vous en Afrique. Je vous
assure que mon cœur ne regarde point cet éloignement avec tranquillité. Si
vous saviez le trouble que me donne le moindre retardement de vos lettres,
vous jugeriez bien aisément de ce que je souffrirai dans mon chien de
voyage. Je n'ai point revu nos Grignans; ils sont à St.-Germain, le chevalier
à son régiment. On m'a voulu mener voir Mme la Dauphine: en vérité, je ne
suis pas si pressée. M. de Coulanges l'a vue: le premier coup d'œil est à
redouter, comme dit Sanguin; mais il y a tant d'esprit, de mérite, de bonté,
de manières charmantes, qu'il faut l'admirer: s'il faut honorer Cybèle, il faut
encore plus l'aimer[575]. On ne conte que ses dits pleins d'esprit et de raison.
La faveur de madame de Maintenon augmente tous les jours. Ce sont des
conversations infinies avec Sa Majesté, qui donne à madame la Dauphine le
temps qu'il donnait à madame de Montespan; jugez de l'effet que peut faire
un tel retranchement. Le char gris[576] est d'une beauté étonnante; elle vint
l'autre jour au travers d'un bal, par le beau milieu de la salle, droit au roi, et
sans regarder ni à droite, ni à gauche; on lui dit qu'elle ne voyait pas la
reine, il était vrai: on lui donna une place; et quoique cela fît un peu
Page 442
d'embarras, on dit que cette action d'une imbenecida fut extrêmement
agréable: il y aurait mille bagatelles à conter sur tout cela.
Votre frère est fort triste à sa garnison; je pense que la rencontre de vos
esprits animaux, quoique de même sang, ne déterminera point les siens à
penser comme vous. Votre période m'a paru très-belle, je doute que j'y
réponde; mais il n'importe, vous voyez fort bien ce que je veux dire. Vous
me paraissez si contente de la fortune de vos beaux-frères, que vous ne
comptez plus sur la vôtre, vous vous retirez derrière le rideau: je vous ai
mandé comme cela me blesse le cœur, et me paraît injuste. N'admirez-vous
point que Dieu m'a ôté encore cet amusement de parler de vos intérêts avec
M. de la Rochefoucauld, qui s'en occupait fort obligeamment? De sorte
qu'ayant aussi perdu M. de Pomponne, je n'ai plus le plaisir de croire que je
puisse jamais vous être bonne à rien du tout. Je n'ai jamais vu tant de choses
extraordinaires qu'il s'en est passé depuis que vous êtes partie. J'apprends
que le jeune évêque d'Évreux est le favori du vieux, et que ce dernier a écrit
au roi pour le remercier de lui avoir donné un tel successeur.
222.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 29 mars 1680.
Vous aviez bien raison de dire que j'entendrais parler de la vie que vous
feriez en l'absence de M. de Grignan et de ses filles: cette vie est tout
extraordinaire; vous vous êtes jetée dans un couvent, vous savez qu'on ne se
jette point à Sainte-Marie, c'est aux Carmélites qu'on se jette. Vous vous
êtes donc jetée dans un couvent, vous avez couché dans une cellule; je
suppose que vous avez mangé de la viande, quoique vous ayez mangé au
réfectoire: le médecin qui vous conduit ne vous aurait pas laissée faire une
folie. Vous avez très-habilement évité les récréations. Vous ne me dites rien
de la petite d'Adhémar; ne lui avez-vous pas permis d'être dans un petit coin
à vous regarder? La pauvre enfant! elle était bien heureuse de profiter de
cette retraite.
J'étais avant-hier tout au beau milieu de la cour; madame de Chaulnes
enfin m'y mena. Je vis madame la Dauphine, dont la laideur n'est point du
tout choquante, ni désagréable; son visage lui sied mal, mais son esprit lui
sied parfaitement; elle ne fait et ne dit rien qu'on ne voie qu'elle en a
agréable: il y aurait mille bagatelles à conter sur tout cela.
Votre frère est fort triste à sa garnison; je pense que la rencontre de vos
esprits animaux, quoique de même sang, ne déterminera point les siens à
penser comme vous. Votre période m'a paru très-belle, je doute que j'y
réponde; mais il n'importe, vous voyez fort bien ce que je veux dire. Vous
me paraissez si contente de la fortune de vos beaux-frères, que vous ne
comptez plus sur la vôtre, vous vous retirez derrière le rideau: je vous ai
mandé comme cela me blesse le cœur, et me paraît injuste. N'admirez-vous
point que Dieu m'a ôté encore cet amusement de parler de vos intérêts avec
M. de la Rochefoucauld, qui s'en occupait fort obligeamment? De sorte
qu'ayant aussi perdu M. de Pomponne, je n'ai plus le plaisir de croire que je
puisse jamais vous être bonne à rien du tout. Je n'ai jamais vu tant de choses
extraordinaires qu'il s'en est passé depuis que vous êtes partie. J'apprends
que le jeune évêque d'Évreux est le favori du vieux, et que ce dernier a écrit
au roi pour le remercier de lui avoir donné un tel successeur.
222.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 29 mars 1680.
Vous aviez bien raison de dire que j'entendrais parler de la vie que vous
feriez en l'absence de M. de Grignan et de ses filles: cette vie est tout
extraordinaire; vous vous êtes jetée dans un couvent, vous savez qu'on ne se
jette point à Sainte-Marie, c'est aux Carmélites qu'on se jette. Vous vous
êtes donc jetée dans un couvent, vous avez couché dans une cellule; je
suppose que vous avez mangé de la viande, quoique vous ayez mangé au
réfectoire: le médecin qui vous conduit ne vous aurait pas laissée faire une
folie. Vous avez très-habilement évité les récréations. Vous ne me dites rien
de la petite d'Adhémar; ne lui avez-vous pas permis d'être dans un petit coin
à vous regarder? La pauvre enfant! elle était bien heureuse de profiter de
cette retraite.
J'étais avant-hier tout au beau milieu de la cour; madame de Chaulnes
enfin m'y mena. Je vis madame la Dauphine, dont la laideur n'est point du
tout choquante, ni désagréable; son visage lui sied mal, mais son esprit lui
sied parfaitement; elle ne fait et ne dit rien qu'on ne voie qu'elle en a
Page 443
beaucoup. Elle a les yeux vifs et pénétrants; elle entend et comprend
facilement toutes choses; elle est naturelle, et non plus embarrassée ni
étonnée que si elle était née au milieu du Louvre. Elle a une extrême
reconnaissance pour le roi, mais c'est sans bassesse; ce n'est point comme
étant au-dessous de ce qu'elle est aujourd'hui, c'est comme ayant été choisie
et distinguée dans toute l'Europe. Elle a l'air fort noble, et beaucoup de
dignité et de bonté: elle aime les vers, la musique, la conversation; elle est
fort bien quatre ou cinq heures toute seule dans sa chambre; elle est étonnée
de l'agitation qu'on se donne pour se divertir; elle a fermé la porte aux
moqueries et aux médisances: l'autre jour, la duchesse de la Ferté voulut lui
dire une plaisanterie comme un secret sur cette pauvre princesse
Marianne[577], dont la misère est à respecter; madame la Dauphine lui dit
avec un air sérieux: Madame, je ne suis point curieuse. Mesdames de
Richelieu, de Rochefort et de Maintenon me firent beaucoup d'honnêtetés,
et me parlèrent de vous. Madame de Maintenon, par un hasard, me fit une
petite visite d'un quart d'heure; elle me conta mille choses de madame la
Dauphine, et me reparla de vous, de votre santé, de votre esprit, du goût que
vous avez l'une pour l'autre, de votre Provence, avec autant d'attention qu'à
la rue des Tournelles: un tourbillon me l'emporta, c'était madame de
Soubise qui rentrait dans cette cour au bout de ses trois mois, jour pour jour.
Elle venait de la campagne; elle a été dans une parfaite retraite pendant son
exil; elle n'a vécu que du jour qu'elle est revenue. La reine et tout le monde
la reçut fort bien. Le roi lui fit une très-grande révérence: elle soutint avec
très-bonne mine tous les différents compliments qu'on lui faisait de tous
côtés.
M. le Duc me parla beaucoup de M. de la Rochefoucauld, et les larmes
lui en vinrent encore aux yeux. Il y eut une scène bien vive entre lui et
madame de la Fayette, le soir que ce pauvre homme était à l'agonie; je n'ai
jamais tant vu de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et plus vraie: il
était impossible de n'être pas comme eux; ils disaient des choses à fendre le
cœur; je n'oublierai jamais cette soirée. Hélas! ma chère enfant, il n'y a que
vous qui ne me parliez point encore de cette perte, ah! c'est où l'on connaît
encore mieux l'horrible éloignement: vous m'envoyez des billets et des
compliments pour lui; vous n'avez pas envie que je les porte sitôt. M. de
Marsillac aura les lettres de M. de Grignan avec le temps; il n'y eut jamais
une affliction plus vive que la sienne: madame de la Fayette ne l'a point
facilement toutes choses; elle est naturelle, et non plus embarrassée ni
étonnée que si elle était née au milieu du Louvre. Elle a une extrême
reconnaissance pour le roi, mais c'est sans bassesse; ce n'est point comme
étant au-dessous de ce qu'elle est aujourd'hui, c'est comme ayant été choisie
et distinguée dans toute l'Europe. Elle a l'air fort noble, et beaucoup de
dignité et de bonté: elle aime les vers, la musique, la conversation; elle est
fort bien quatre ou cinq heures toute seule dans sa chambre; elle est étonnée
de l'agitation qu'on se donne pour se divertir; elle a fermé la porte aux
moqueries et aux médisances: l'autre jour, la duchesse de la Ferté voulut lui
dire une plaisanterie comme un secret sur cette pauvre princesse
Marianne[577], dont la misère est à respecter; madame la Dauphine lui dit
avec un air sérieux: Madame, je ne suis point curieuse. Mesdames de
Richelieu, de Rochefort et de Maintenon me firent beaucoup d'honnêtetés,
et me parlèrent de vous. Madame de Maintenon, par un hasard, me fit une
petite visite d'un quart d'heure; elle me conta mille choses de madame la
Dauphine, et me reparla de vous, de votre santé, de votre esprit, du goût que
vous avez l'une pour l'autre, de votre Provence, avec autant d'attention qu'à
la rue des Tournelles: un tourbillon me l'emporta, c'était madame de
Soubise qui rentrait dans cette cour au bout de ses trois mois, jour pour jour.
Elle venait de la campagne; elle a été dans une parfaite retraite pendant son
exil; elle n'a vécu que du jour qu'elle est revenue. La reine et tout le monde
la reçut fort bien. Le roi lui fit une très-grande révérence: elle soutint avec
très-bonne mine tous les différents compliments qu'on lui faisait de tous
côtés.
M. le Duc me parla beaucoup de M. de la Rochefoucauld, et les larmes
lui en vinrent encore aux yeux. Il y eut une scène bien vive entre lui et
madame de la Fayette, le soir que ce pauvre homme était à l'agonie; je n'ai
jamais tant vu de larmes, ni jamais une douleur plus tendre et plus vraie: il
était impossible de n'être pas comme eux; ils disaient des choses à fendre le
cœur; je n'oublierai jamais cette soirée. Hélas! ma chère enfant, il n'y a que
vous qui ne me parliez point encore de cette perte, ah! c'est où l'on connaît
encore mieux l'horrible éloignement: vous m'envoyez des billets et des
compliments pour lui; vous n'avez pas envie que je les porte sitôt. M. de
Marsillac aura les lettres de M. de Grignan avec le temps; il n'y eut jamais
une affliction plus vive que la sienne: madame de la Fayette ne l'a point
Page 444
encore vu: quand les autres de la famille sont venus la voir, ç'a été un
renouvellement étrange. M. le Duc me parlait donc tristement là-dessus.
Nous entendîmes, après dîner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe toujours
comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers
contre l'adultère: sauve qui peut! il va toujours son chemin. Nous revînmes
avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Guénégaud et de Kerman étaient
des nôtres: je les assurai fort qu'à moins d'une Dauphine, j'étais servante, à
mon âge et sans affaires, de ce bon pays-là.
Madame de Vins, qui voulait savoir des nouvelles de mon voyage, vint
hier dîner joliment avec moi; elle causa longtemps avec Corbinelli et la
Mousse; la conversation était sublime et divertissante; Bussy n'y gâta rien.
Nous allâmes faire quelques visites, et puis je la ramenai. Je vis
mademoiselle de Méri, qui ne veut plus du tout de son bail; elle s'en prend à
l'abbé, qui croyait que madame de Lassai était demeurée d'accord de tout: il
se défend fort bien, et maintient que ce logement est fort joli: c'est une
nouvelle tribulation. Vous n'êtes pas en état d'envisager votre retour, vous
êtes encore trop battus de l'oiseau, comme disait l'abbé au reversis: j'espère
qu'après quelques mois de repos à Grignan vous changerez d'avis, et que
vous ne trouverez pas qu'un hiver à Grignan soit une bonne chose à
imaginer.
Pour mon fils, il est vrai que je trouve du courage; je lui dis et redis
toutes mes pensées; je lui écris des lettres que je crois qui sont admirables;
mais plus je donne de force à mes raisons, plus il pousse les siennes: et sa
volonté paraît si déterminée, que je comprends que c'est là ce qui s'appelle
vouloir efficacement. Il y a un degré de chaleur dans le désir qui l'anime, à
quoi nulle prudence ne peut résister: je n'ai pas sur mon cœur d'avoir
préféré mes intérêts à sa fortune; je les trouverais tout entiers à le voir
marcher avec plaisir dans un chemin où je le conduis depuis si longtemps. Il
se trompe dans tous ses raisonnements, il est tout de travers: j'ai tâché de le
redresser avec des raisons toutes droites et toutes vraies, appuyées du
sentiment de tous nos amis; et je lui dis enfin: Mais ne vous défiez-vous de
rien, quand vous voyez que vous seul pensez une chose que tout le monde
désapprouve? Il met l'opiniâtreté à la place d'une réponse, et nous revenons
toujours à ménager qu'au moins il ne fasse pas un marché extravagant.
Adieu, ma très-chère: j'ignore comment vous vous portez, je crains votre
voyage, je crains Salon, je crains Grignan; je crains, en un mot, tout ce qui
renouvellement étrange. M. le Duc me parlait donc tristement là-dessus.
Nous entendîmes, après dîner, le sermon du Bourdaloue, qui frappe toujours
comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers
contre l'adultère: sauve qui peut! il va toujours son chemin. Nous revînmes
avec beaucoup de plaisir. Mesdames de Guénégaud et de Kerman étaient
des nôtres: je les assurai fort qu'à moins d'une Dauphine, j'étais servante, à
mon âge et sans affaires, de ce bon pays-là.
Madame de Vins, qui voulait savoir des nouvelles de mon voyage, vint
hier dîner joliment avec moi; elle causa longtemps avec Corbinelli et la
Mousse; la conversation était sublime et divertissante; Bussy n'y gâta rien.
Nous allâmes faire quelques visites, et puis je la ramenai. Je vis
mademoiselle de Méri, qui ne veut plus du tout de son bail; elle s'en prend à
l'abbé, qui croyait que madame de Lassai était demeurée d'accord de tout: il
se défend fort bien, et maintient que ce logement est fort joli: c'est une
nouvelle tribulation. Vous n'êtes pas en état d'envisager votre retour, vous
êtes encore trop battus de l'oiseau, comme disait l'abbé au reversis: j'espère
qu'après quelques mois de repos à Grignan vous changerez d'avis, et que
vous ne trouverez pas qu'un hiver à Grignan soit une bonne chose à
imaginer.
Pour mon fils, il est vrai que je trouve du courage; je lui dis et redis
toutes mes pensées; je lui écris des lettres que je crois qui sont admirables;
mais plus je donne de force à mes raisons, plus il pousse les siennes: et sa
volonté paraît si déterminée, que je comprends que c'est là ce qui s'appelle
vouloir efficacement. Il y a un degré de chaleur dans le désir qui l'anime, à
quoi nulle prudence ne peut résister: je n'ai pas sur mon cœur d'avoir
préféré mes intérêts à sa fortune; je les trouverais tout entiers à le voir
marcher avec plaisir dans un chemin où je le conduis depuis si longtemps. Il
se trompe dans tous ses raisonnements, il est tout de travers: j'ai tâché de le
redresser avec des raisons toutes droites et toutes vraies, appuyées du
sentiment de tous nos amis; et je lui dis enfin: Mais ne vous défiez-vous de
rien, quand vous voyez que vous seul pensez une chose que tout le monde
désapprouve? Il met l'opiniâtreté à la place d'une réponse, et nous revenons
toujours à ménager qu'au moins il ne fasse pas un marché extravagant.
Adieu, ma très-chère: j'ignore comment vous vous portez, je crains votre
voyage, je crains Salon, je crains Grignan; je crains, en un mot, tout ce qui
Page 445
peut nuire à votre santé; par cette raison, je vous conjure de m'écrire bien
moins qu'à l'ordinaire.
223.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 3 avril 1680.
Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée[578]: je
n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse, de voir tant de
morts autour de soi: mais ce qui n'est pas autour de moi, et ce qui me perce
le cœur, c'est la crainte que me donne le retour de toutes vos incommodités;
car quoique vous vouliez me le cacher, je sens vos brasiers, votre pesanteur,
votre point. Enfin, cet intervalle si doux est passé, et ce n'était pas une
guérison. Vous dites vous-même qu'une flamme mal éteinte est facile à
rallumer. Ces remèdes que vous mettez dans votre cassette, comme très-
sûrs dans le besoin, devraient bien être employés présentement. M. de
Grignan n'aura-t-il point de pouvoir dans cette occasion? et n'est-il point en
peine de l'état où vous êtes? J'ai vu le petit Beaumont; vous pouvez penser
si je l'ai questionné! Quand je songeais qu'il n'y avait que huit jours qu'il
vous avait vue, il me paraissait un homme tout autrement estimable que les
autres: il dit que vous n'étiez pas si bien, quand il est parti, que vous étiez
cet hiver. Il m'a parlé de vos soupers, qu'il trouvait très-bons; de vos
divertissements, de l'honnêteté de M. de Grignan et de la vôtre, du bon effet
que mesdemoiselles de Grignan faisaient pour soutenir les plaisirs, pendant
que vous vous reposiez: il dit des merveilles de Pauline et du petit marquis;
jamais je n'eusse fini la conversation la première; mais il voulait aller à
Saint-Germain, car il m'a vue avant le roi son maître.
Je vous crois présentement à Grignan. Je vois avec peine l'agitation de
vos adieux; je vois, au sortir de votre solitude, qui vous a paru si courte, un
voyage à Arles; autre mouvement, et je vois le voyage jusqu'à Grignan, où
vous aurez peut-être retrouvé une bise pour vous recevoir dans l'état où
vous êtes: ah! ce n'est point sans inquiétude pour une personne aussi
délicate que vous, qu'on se représente toutes ces choses. Vous m'avez
envoyé une relation d'Enfossy, qui vaut mieux que toutes les miennes; je ne
m'étonne pas si vous ne pouvez vous résoudre à vendre une terre où il se
trouve de si jolies Bohémiennes; il n'y eut jamais une plus agréable et plus
moins qu'à l'ordinaire.
223.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 3 avril 1680.
Ma chère enfant, le pauvre M. Fouquet est mort, j'en suis touchée[578]: je
n'ai jamais vu perdre tant d'amis; cela donne de la tristesse, de voir tant de
morts autour de soi: mais ce qui n'est pas autour de moi, et ce qui me perce
le cœur, c'est la crainte que me donne le retour de toutes vos incommodités;
car quoique vous vouliez me le cacher, je sens vos brasiers, votre pesanteur,
votre point. Enfin, cet intervalle si doux est passé, et ce n'était pas une
guérison. Vous dites vous-même qu'une flamme mal éteinte est facile à
rallumer. Ces remèdes que vous mettez dans votre cassette, comme très-
sûrs dans le besoin, devraient bien être employés présentement. M. de
Grignan n'aura-t-il point de pouvoir dans cette occasion? et n'est-il point en
peine de l'état où vous êtes? J'ai vu le petit Beaumont; vous pouvez penser
si je l'ai questionné! Quand je songeais qu'il n'y avait que huit jours qu'il
vous avait vue, il me paraissait un homme tout autrement estimable que les
autres: il dit que vous n'étiez pas si bien, quand il est parti, que vous étiez
cet hiver. Il m'a parlé de vos soupers, qu'il trouvait très-bons; de vos
divertissements, de l'honnêteté de M. de Grignan et de la vôtre, du bon effet
que mesdemoiselles de Grignan faisaient pour soutenir les plaisirs, pendant
que vous vous reposiez: il dit des merveilles de Pauline et du petit marquis;
jamais je n'eusse fini la conversation la première; mais il voulait aller à
Saint-Germain, car il m'a vue avant le roi son maître.
Je vous crois présentement à Grignan. Je vois avec peine l'agitation de
vos adieux; je vois, au sortir de votre solitude, qui vous a paru si courte, un
voyage à Arles; autre mouvement, et je vois le voyage jusqu'à Grignan, où
vous aurez peut-être retrouvé une bise pour vous recevoir dans l'état où
vous êtes: ah! ce n'est point sans inquiétude pour une personne aussi
délicate que vous, qu'on se représente toutes ces choses. Vous m'avez
envoyé une relation d'Enfossy, qui vaut mieux que toutes les miennes; je ne
m'étonne pas si vous ne pouvez vous résoudre à vendre une terre où il se
trouve de si jolies Bohémiennes; il n'y eut jamais une plus agréable et plus
Page 446
nouvelle réception. Vous êtes, en vérité, si stoïcienne et si pleine de
réflexions, que je craindrais de joindre les miennes aux vôtres, de peur que
ce ne fût une double tristesse: mais ce qui me paraît sage et raisonnable, et
digne de l'amitié de M. de Grignan, ce serait de mettre tous ses soins à
pouvoir revenir ici au mois d'octobre.
Vous n'avez point d'autre lieu pour passer l'hiver. Je ne veux pas vous en
dire davantage présentement; les choses prématurées perdent leur force et
donnent du dégoût.
Il n'est plus question d'aucun grand voyage; on ne parle que de
Fontainebleau. Vous aurez très-assurément M. de Vendôme cette année.
Pour moi, je cours en Bretagne avec un chagrin insurmontable; j'y vais, et
pour y aller, et pour y être un peu, et pour y avoir été. Après la perte de la
santé, que je mets toujours avec raison au premier rang, rien n'est si fâcheux
que le mécompte et le dérangement des affaires: je m'abandonne donc à
cette cruelle raison. Jugez de l'excès de mon chagrin, vous qui savez avec
quelle inquiétude je souffre le retardement de deux heures des courriers;
vous comprenez bien ce que je vais devenir, avec encore un peu plus de
loisir et de solitude, pour donner plus d'étendue à mes craintes: il faut avaler
ce calice, et penser à revenir pour vous embrasser; car rien ne se fait que
dans cette vue; et me trouvant au-dessus de bien des choses, je me trouve
infiniment au-dessous de celle-là: c'est ma destinée; et les peines qui sont
attachées à la tendresse que j'ai pour vous, étant offertes à Dieu, font la
pénitence d'un attachement qui ne devrait être que pour lui.
Mademoiselle de Scudéri est très-affligée de la mort de M. Fouquet;
enfin, voilà cette vie qui a tant donné de peine à conserver! il y aurait
beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été des convulsions et des maux de
cœur, sans pouvoir vomir. Je m'attends au chevalier pour toutes les
nouvelles, et surtout pour celles de madame la Dauphine, dont la cour est
telle que vous l'imaginez: vos pensées sont très-justes: le roi y est fort
souvent, cela écarte un peu la presse. Adieu, ma très-chère et très-aimable:
je suis plus à vous mille fois que je ne puis vous le dire.
224.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, samedi au soir 6 avril 1680.
réflexions, que je craindrais de joindre les miennes aux vôtres, de peur que
ce ne fût une double tristesse: mais ce qui me paraît sage et raisonnable, et
digne de l'amitié de M. de Grignan, ce serait de mettre tous ses soins à
pouvoir revenir ici au mois d'octobre.
Vous n'avez point d'autre lieu pour passer l'hiver. Je ne veux pas vous en
dire davantage présentement; les choses prématurées perdent leur force et
donnent du dégoût.
Il n'est plus question d'aucun grand voyage; on ne parle que de
Fontainebleau. Vous aurez très-assurément M. de Vendôme cette année.
Pour moi, je cours en Bretagne avec un chagrin insurmontable; j'y vais, et
pour y aller, et pour y être un peu, et pour y avoir été. Après la perte de la
santé, que je mets toujours avec raison au premier rang, rien n'est si fâcheux
que le mécompte et le dérangement des affaires: je m'abandonne donc à
cette cruelle raison. Jugez de l'excès de mon chagrin, vous qui savez avec
quelle inquiétude je souffre le retardement de deux heures des courriers;
vous comprenez bien ce que je vais devenir, avec encore un peu plus de
loisir et de solitude, pour donner plus d'étendue à mes craintes: il faut avaler
ce calice, et penser à revenir pour vous embrasser; car rien ne se fait que
dans cette vue; et me trouvant au-dessus de bien des choses, je me trouve
infiniment au-dessous de celle-là: c'est ma destinée; et les peines qui sont
attachées à la tendresse que j'ai pour vous, étant offertes à Dieu, font la
pénitence d'un attachement qui ne devrait être que pour lui.
Mademoiselle de Scudéri est très-affligée de la mort de M. Fouquet;
enfin, voilà cette vie qui a tant donné de peine à conserver! il y aurait
beaucoup à dire là-dessus; sa maladie a été des convulsions et des maux de
cœur, sans pouvoir vomir. Je m'attends au chevalier pour toutes les
nouvelles, et surtout pour celles de madame la Dauphine, dont la cour est
telle que vous l'imaginez: vos pensées sont très-justes: le roi y est fort
souvent, cela écarte un peu la presse. Adieu, ma très-chère et très-aimable:
je suis plus à vous mille fois que je ne puis vous le dire.
224.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, samedi au soir 6 avril 1680.
Page 447
Vous allez apprendre une nouvelle qui n'est pas un secret, et vous aurez
le plaisir de la savoir des premières. Madame de Fontanges[579] est duchesse
avec vingt mille écus de pension; elle en recevait aujourd'hui les
compliments dans son lit. Le roi y a été publiquement; elle prend demain
son tabouret, et s'en va passer le temps de Pâques à une abbaye (de Chelles)
que le roi a donnée à une de ses sœurs. Voici une manière de séparation qui
fera bien de l'honneur à la sévérité du confesseur. Il y a des gens qui disent
que cet établissement sent le congé: en vérité, je n'en crois rien, le temps
nous l'apprendra. Voici ce qui est présent: madame de Montespan est
enragée; elle pleura beaucoup hier; vous pouvez juger du martyre que
souffre son orgueil, qui est encore plus outragé par la haute faveur de
madame de Maintenon. Sa Majesté va passer très-souvent deux heures de
l'après-dîner dans la chambre de cette dernière, à causer avec une amitié et
un air libre et naturel qui rend cette place la plus désirable du monde.
Madame de Richelieu commence à sentir les effets de sa dissipation; les
ressorts s'affaiblissent visiblement; elle présente tout le monde, et ne dit
plus ce qui convient à chacun: ce petit tracas de dame d'honneur, dont elle
s'acquittait si bien, est tout dérangé. Elle présenta la Trousse et mon fils,
sans les nommer à Monseigneur. Elle dit de la duchesse de Sully: Voilà une
de nos danseuses; elle ne nomma pas madame de Verneuil: elle pensa
laisser baiser madame de Louvois, parce qu'elle la prenait pour une
duchesse; enfin, cette place est dangereuse, et fait voir que les petites
choses font plus de mal que l'étude de la philosophie. La recherche de la
vérité n'épuise pas tant une pauvre cervelle que tous les compliments et tous
les riens dont celle-là est remplie.
M. de Marsillac a paru un peu sensible à la prospérité de la belle
Fontanges; il n'avait donné jusque-là aucun signe de vie. Madame de
Coulanges vient d'arriver de la cour; j'ai été chez elle exprès avant que de
vous écrire: elle est charmée de madame la Dauphine, elle a grand sujet de
l'être: cette princesse lui a fait des caresses infinies; elle la connaissait déjà
par ses lettres et par le bien que madame de Maintenon lui en avait dit.
Madame de Coulanges a été dans un cabinet où madame la Dauphine se
retire l'après-dîner avec ses dames; elle y a causé très-délicieusement; on ne
peut avoir plus d'esprit et d'intelligence qu'en a cette princesse; elle se fait
adorer de toute la cour: voilà une personne à qui on peut plaire, et avec qui
le mérite peut faire un grand effet.
le plaisir de la savoir des premières. Madame de Fontanges[579] est duchesse
avec vingt mille écus de pension; elle en recevait aujourd'hui les
compliments dans son lit. Le roi y a été publiquement; elle prend demain
son tabouret, et s'en va passer le temps de Pâques à une abbaye (de Chelles)
que le roi a donnée à une de ses sœurs. Voici une manière de séparation qui
fera bien de l'honneur à la sévérité du confesseur. Il y a des gens qui disent
que cet établissement sent le congé: en vérité, je n'en crois rien, le temps
nous l'apprendra. Voici ce qui est présent: madame de Montespan est
enragée; elle pleura beaucoup hier; vous pouvez juger du martyre que
souffre son orgueil, qui est encore plus outragé par la haute faveur de
madame de Maintenon. Sa Majesté va passer très-souvent deux heures de
l'après-dîner dans la chambre de cette dernière, à causer avec une amitié et
un air libre et naturel qui rend cette place la plus désirable du monde.
Madame de Richelieu commence à sentir les effets de sa dissipation; les
ressorts s'affaiblissent visiblement; elle présente tout le monde, et ne dit
plus ce qui convient à chacun: ce petit tracas de dame d'honneur, dont elle
s'acquittait si bien, est tout dérangé. Elle présenta la Trousse et mon fils,
sans les nommer à Monseigneur. Elle dit de la duchesse de Sully: Voilà une
de nos danseuses; elle ne nomma pas madame de Verneuil: elle pensa
laisser baiser madame de Louvois, parce qu'elle la prenait pour une
duchesse; enfin, cette place est dangereuse, et fait voir que les petites
choses font plus de mal que l'étude de la philosophie. La recherche de la
vérité n'épuise pas tant une pauvre cervelle que tous les compliments et tous
les riens dont celle-là est remplie.
M. de Marsillac a paru un peu sensible à la prospérité de la belle
Fontanges; il n'avait donné jusque-là aucun signe de vie. Madame de
Coulanges vient d'arriver de la cour; j'ai été chez elle exprès avant que de
vous écrire: elle est charmée de madame la Dauphine, elle a grand sujet de
l'être: cette princesse lui a fait des caresses infinies; elle la connaissait déjà
par ses lettres et par le bien que madame de Maintenon lui en avait dit.
Madame de Coulanges a été dans un cabinet où madame la Dauphine se
retire l'après-dîner avec ses dames; elle y a causé très-délicieusement; on ne
peut avoir plus d'esprit et d'intelligence qu'en a cette princesse; elle se fait
adorer de toute la cour: voilà une personne à qui on peut plaire, et avec qui
le mérite peut faire un grand effet.
Page 448
225.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 12 avril 1680.
Vous me parlez de madame la Dauphine; le chevalier doit vous instruire
bien mieux que moi. Il me paraît qu'elle ne s'est point condamnée à être
cousue avec la reine: elles ont été à Versailles ensemble; mais les autres
jours elles se promenaient séparément. Le roi va souvent l'après-dîner chez
la Dauphine, et il n'y trouve point de presse. Elle tient son cercle depuis huit
heures du soir jusqu'à neuf heures et demie: tout le reste est particulier, elle
est dans ses cabinets avec ses dames: la princesse de Conti y est presque
toujours; comme elle est encore enfant, elle a grand besoin de cet exemple
pour se former. Madame la Dauphine est une merveille d'esprit, de raison et
de bonne éducation; elle parle fort souvent de sa mère avec beaucoup de
tendresse, et dit qu'elle lui doit tout son bonheur, par le soin qu'elle a eu de
la bien élever: elle apprend à chanter, à danser; elle lit, elle travaille; c'est
une personne enfin. Il est vrai que j'ai eu la curiosité de la voir; j'y fus donc
avec madame de Chaulnes et madame de Kerman: elle était à sa toilette,
elle parlait italien avec M. de Nevers[580]. On nous présenta; elle nous fit un
air honnête, et l'on voit bien que si on trouvait une occasion de dire un mot
à propos, elle entrerait fort aisément en conversation: elle aime l'italien, les
vers, les livres nouveaux, la musique, la danse: vous voyez bien qu'on ne
serait pas longtemps muette avec tant de choses dont il est aisé de parler,
mais il faudrait du temps: elle s'en allait à la messe, et madame de
Maintenon et madame de Richelieu[581] n'étaient pas dans sa chambre. La
cour, ma chère enfant, est un pays qui n'est point pour moi; je ne suis point
d'un âge à vouloir m'y établir, ni à souhaiter d'y être soufferte; si j'étais
jeune, j'aimerais à plaire à cette princesse: mais, bon Dieu, de quel droit
voudrais-je y retourner jamais? Voilà mes projets pour la cour. Ceux de mon
fils me paraissent tout rassis et tout pleins de raison; il gardera sa charge
paisiblement, et fera de nécessité vertu: la presse n'est pas grande à soupirer
pour elle, quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer: c'est qu'en vérité
l'argent est fort rare, et qu'il voit bien qu'il ne faut pas faire un sot marché;
ainsi, mon enfant, nous attendrons ce que la Providence a ordonné.
Vraiment, elle voulut hier que M. d'Autun fit aux Carmélites l'oraison
funèbre de madame de Longueville[582], avec toute la capacité, toute la grâce
et toute l'habileté dont un homme puisse être capable. Ce n'était point
Tartufe[583], ce n'était point un pantalon; c'était un prélat de conséquence,
A Paris, vendredi 12 avril 1680.
Vous me parlez de madame la Dauphine; le chevalier doit vous instruire
bien mieux que moi. Il me paraît qu'elle ne s'est point condamnée à être
cousue avec la reine: elles ont été à Versailles ensemble; mais les autres
jours elles se promenaient séparément. Le roi va souvent l'après-dîner chez
la Dauphine, et il n'y trouve point de presse. Elle tient son cercle depuis huit
heures du soir jusqu'à neuf heures et demie: tout le reste est particulier, elle
est dans ses cabinets avec ses dames: la princesse de Conti y est presque
toujours; comme elle est encore enfant, elle a grand besoin de cet exemple
pour se former. Madame la Dauphine est une merveille d'esprit, de raison et
de bonne éducation; elle parle fort souvent de sa mère avec beaucoup de
tendresse, et dit qu'elle lui doit tout son bonheur, par le soin qu'elle a eu de
la bien élever: elle apprend à chanter, à danser; elle lit, elle travaille; c'est
une personne enfin. Il est vrai que j'ai eu la curiosité de la voir; j'y fus donc
avec madame de Chaulnes et madame de Kerman: elle était à sa toilette,
elle parlait italien avec M. de Nevers[580]. On nous présenta; elle nous fit un
air honnête, et l'on voit bien que si on trouvait une occasion de dire un mot
à propos, elle entrerait fort aisément en conversation: elle aime l'italien, les
vers, les livres nouveaux, la musique, la danse: vous voyez bien qu'on ne
serait pas longtemps muette avec tant de choses dont il est aisé de parler,
mais il faudrait du temps: elle s'en allait à la messe, et madame de
Maintenon et madame de Richelieu[581] n'étaient pas dans sa chambre. La
cour, ma chère enfant, est un pays qui n'est point pour moi; je ne suis point
d'un âge à vouloir m'y établir, ni à souhaiter d'y être soufferte; si j'étais
jeune, j'aimerais à plaire à cette princesse: mais, bon Dieu, de quel droit
voudrais-je y retourner jamais? Voilà mes projets pour la cour. Ceux de mon
fils me paraissent tout rassis et tout pleins de raison; il gardera sa charge
paisiblement, et fera de nécessité vertu: la presse n'est pas grande à soupirer
pour elle, quoiqu'elle soit si propre à faire soupirer: c'est qu'en vérité
l'argent est fort rare, et qu'il voit bien qu'il ne faut pas faire un sot marché;
ainsi, mon enfant, nous attendrons ce que la Providence a ordonné.
Vraiment, elle voulut hier que M. d'Autun fit aux Carmélites l'oraison
funèbre de madame de Longueville[582], avec toute la capacité, toute la grâce
et toute l'habileté dont un homme puisse être capable. Ce n'était point
Tartufe[583], ce n'était point un pantalon; c'était un prélat de conséquence,
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prêchant avec dignité, et parcourant toute la vie de cette princesse avec une
adresse incroyable, passant tous les endroits délicats, disant et ne disant pas
tout ce qu'il fallait dire ou taire. Son texte était: Fallax pulchritudo, mulier
timens Deum laudabitur. Il fit deux points également beaux; il parla de sa
beauté, et de toutes ces guerres passées d'une manière inimitable: et pour la
seconde partie, vous jugez bien qu'une pénitence de vingt-sept ans est un
beau champ pour conduire une si belle âme jusque dans le ciel. Le roi y fut
loué fort naturellement; et M. le Prince encore fut contraint d'avaler des
louanges, mais aussi bien apprêtées, quoique dans un autre goût que celles
de Voiture. Il était là ce héros, et M. le Duc, et les princes de Conti, et toute
la famille, et beaucoup de monde; mais pas encore assez, car il me semble
qu'on devait rendre ce respect à M. le Prince sur une mort dont il avait
encore les larmes aux yeux. Vous me demanderez pourquoi j'y étais? C'est
que madame de Guénégaud par hasard, l'autre jour chez M. de Chaulnes,
me promit de m'y mener avec une commodité qui me tenta: je ne m'en
repens point; il y avait beaucoup de femmes qui n'y avaient pas plus affaire
que moi. M. le Prince et M. le Duc faisaient beaucoup d'honnêtetés à tous
ceux qui composaient cette assemblée.
Je vis madame de la Fayette au sortir de cette cérémonie; je la trouvai
tout en larmes: il était tombé sous sa main de l'écriture de M. de la
Rochefoucauld, dont elle fut surprise et affligée. Je venais de quitter
mesdemoiselles de la Rochefoucauld aux Carmélites, où elles avaient aussi
pleuré leur père: l'aînée surtout a figuré avec M. de Marsillac. C'était donc à
l'oraison funèbre de madame de Longueville qu'elles pleuraient M. de la
Rochefoucauld: ils sont morts dans la même année: il y avait bien à rêver
sur ces deux noms. Je ne crois pas en vérité que madame de la Fayette se
console, je lui suis moins bonne qu'une autre; car nous ne pouvons nous
empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela la tue; tous ceux qui lui
étaient bons avec lui perdent leur prix auprès d'elle. Elle a lu votre petite
lettre; elle vous remercie tendrement de la manière dont vous comprenez sa
douleur.
Vous ai-je dit comme madame de Coulanges fut bien reçue à Saint-
Germain? Madame la Dauphine lui dit qu'elle la connaissait déjà par ses
lettres; que ses dames lui avaient parlé de son esprit; qu'elle avait fort envie
d'en juger par elle-même. Madame de Coulanges soutint très-bien sa
réputation, elle brilla dans toutes ses réponses; les épigrammes étaient
adresse incroyable, passant tous les endroits délicats, disant et ne disant pas
tout ce qu'il fallait dire ou taire. Son texte était: Fallax pulchritudo, mulier
timens Deum laudabitur. Il fit deux points également beaux; il parla de sa
beauté, et de toutes ces guerres passées d'une manière inimitable: et pour la
seconde partie, vous jugez bien qu'une pénitence de vingt-sept ans est un
beau champ pour conduire une si belle âme jusque dans le ciel. Le roi y fut
loué fort naturellement; et M. le Prince encore fut contraint d'avaler des
louanges, mais aussi bien apprêtées, quoique dans un autre goût que celles
de Voiture. Il était là ce héros, et M. le Duc, et les princes de Conti, et toute
la famille, et beaucoup de monde; mais pas encore assez, car il me semble
qu'on devait rendre ce respect à M. le Prince sur une mort dont il avait
encore les larmes aux yeux. Vous me demanderez pourquoi j'y étais? C'est
que madame de Guénégaud par hasard, l'autre jour chez M. de Chaulnes,
me promit de m'y mener avec une commodité qui me tenta: je ne m'en
repens point; il y avait beaucoup de femmes qui n'y avaient pas plus affaire
que moi. M. le Prince et M. le Duc faisaient beaucoup d'honnêtetés à tous
ceux qui composaient cette assemblée.
Je vis madame de la Fayette au sortir de cette cérémonie; je la trouvai
tout en larmes: il était tombé sous sa main de l'écriture de M. de la
Rochefoucauld, dont elle fut surprise et affligée. Je venais de quitter
mesdemoiselles de la Rochefoucauld aux Carmélites, où elles avaient aussi
pleuré leur père: l'aînée surtout a figuré avec M. de Marsillac. C'était donc à
l'oraison funèbre de madame de Longueville qu'elles pleuraient M. de la
Rochefoucauld: ils sont morts dans la même année: il y avait bien à rêver
sur ces deux noms. Je ne crois pas en vérité que madame de la Fayette se
console, je lui suis moins bonne qu'une autre; car nous ne pouvons nous
empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela la tue; tous ceux qui lui
étaient bons avec lui perdent leur prix auprès d'elle. Elle a lu votre petite
lettre; elle vous remercie tendrement de la manière dont vous comprenez sa
douleur.
Vous ai-je dit comme madame de Coulanges fut bien reçue à Saint-
Germain? Madame la Dauphine lui dit qu'elle la connaissait déjà par ses
lettres; que ses dames lui avaient parlé de son esprit; qu'elle avait fort envie
d'en juger par elle-même. Madame de Coulanges soutint très-bien sa
réputation, elle brilla dans toutes ses réponses; les épigrammes étaient
Page 450
redoublées, et la Dauphine entend tout. Elle fut introduite l'après-dîner dans
les cabinets avec ses trois amies: toutes les dames de la cour étaient
enragées contre elle. Vous comprenez bien que par ces amies elle se trouve
naturellement dans la privauté: mais où cela peut-il la mener? et quels
dégoûts quand on ne peut être des promenades, ni manger (avec les
princesses)? Cela gâte tout le reste: elle sent vivement cette humiliation;
elle a été quatre jours à jouir de ces plaisirs et de ces déplaisirs. Vous avez
raison de plaindre M. de Pomponne quand il va dans ce pays-là, et même
madame de Vins qui n'y a plus de contenance: elle est toute replongée dans
sa famille, et accablée de ses procès. Elle vint l'autre jour dîner joliment
avec moi; elle paraît fort touchée de votre amitié: vous ne sauriez nous ôter
l'espérance ni l'envie de vous recevoir, chacun selon nos degrés de chaleur.
Vous êtes à Grignan, ma chère bonne, vous êtes trop près de moi, il faut que
je m'éloigne.
226.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 1er mai 1680.
Je ne sais quel temps vous avez en Provence, mais celui qu'il a fait ici
depuis trois semaines est si épouvantable, que plusieurs voyages en ont été
dérangés; le mien est du nombre. Voilà un commencement de lune qui
pourra nous ramener du beau temps, et me faire partir: je ne sais point
encore le jour; je ne puis vous dire la douleur que me donne ce second
adieu: il me semble que je suis folle de m'éloigner encore de vous, et de
mettre une distance de cent lieues par-dessus celle qui y est déjà. Je hais
bien les affaires; je trouve qu'elles nous gourmandent beaucoup, et nous
font aller et venir, et tourner à leur fantaisie. Je serai si affligée en partant,
qu'il ne tiendra qu'à ceux qui me verront monter en carrosse de croire que je
les regrette beaucoup; car il me sera impossible de retenir mes larmes;
cependant il faut s'en aller pour revenir.
Mademoiselle de Méri est dans votre petite chambre; le bruit de cette
porte qui s'ouvre et qui se ferme, et la circonstance de ne vous y point
trouver, m'ont fait un mal que je ne puis vous dire. Tous mes gens font de
leur mieux auprès d'elle; et si je voulais me vanter, je vous montrerais bien
un billet qu'elle m'écrivit l'autre jour, tout plein de remercîments des secours
les cabinets avec ses trois amies: toutes les dames de la cour étaient
enragées contre elle. Vous comprenez bien que par ces amies elle se trouve
naturellement dans la privauté: mais où cela peut-il la mener? et quels
dégoûts quand on ne peut être des promenades, ni manger (avec les
princesses)? Cela gâte tout le reste: elle sent vivement cette humiliation;
elle a été quatre jours à jouir de ces plaisirs et de ces déplaisirs. Vous avez
raison de plaindre M. de Pomponne quand il va dans ce pays-là, et même
madame de Vins qui n'y a plus de contenance: elle est toute replongée dans
sa famille, et accablée de ses procès. Elle vint l'autre jour dîner joliment
avec moi; elle paraît fort touchée de votre amitié: vous ne sauriez nous ôter
l'espérance ni l'envie de vous recevoir, chacun selon nos degrés de chaleur.
Vous êtes à Grignan, ma chère bonne, vous êtes trop près de moi, il faut que
je m'éloigne.
226.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 1er mai 1680.
Je ne sais quel temps vous avez en Provence, mais celui qu'il a fait ici
depuis trois semaines est si épouvantable, que plusieurs voyages en ont été
dérangés; le mien est du nombre. Voilà un commencement de lune qui
pourra nous ramener du beau temps, et me faire partir: je ne sais point
encore le jour; je ne puis vous dire la douleur que me donne ce second
adieu: il me semble que je suis folle de m'éloigner encore de vous, et de
mettre une distance de cent lieues par-dessus celle qui y est déjà. Je hais
bien les affaires; je trouve qu'elles nous gourmandent beaucoup, et nous
font aller et venir, et tourner à leur fantaisie. Je serai si affligée en partant,
qu'il ne tiendra qu'à ceux qui me verront monter en carrosse de croire que je
les regrette beaucoup; car il me sera impossible de retenir mes larmes;
cependant il faut s'en aller pour revenir.
Mademoiselle de Méri est dans votre petite chambre; le bruit de cette
porte qui s'ouvre et qui se ferme, et la circonstance de ne vous y point
trouver, m'ont fait un mal que je ne puis vous dire. Tous mes gens font de
leur mieux auprès d'elle; et si je voulais me vanter, je vous montrerais bien
un billet qu'elle m'écrivit l'autre jour, tout plein de remercîments des secours
Page 451
que je lui donne; mais je suis modeste, je me contenterai de le mettre dans
mes archives. J'ai vu madame de Vins; elle est abîmée dans ses procès; nous
causâmes pourtant beaucoup, nous admirâmes cet étrange mélange des
biens et des maux, et l'impossibilité d'être tout à fait heureuse. Vous savez
tout ce que la fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges; voici ce
qu'elle lui garde, une perte de sang si considérable, qu'elle est encore à
Maubuisson dans son lit avec la fièvre qui s'y est mêlée, elle commence
même à enfler; son beau visage est un peu bouffi. Le prieur de Cabrières ne
la quitte pas; s'il fait cette cure, il ne sera pas mal à la cour. Voyez si l'état
où elle se trouve n'est pas précisément contraire au bonheur d'une telle
beauté. Voilà de quoi méditer; mais en voici un autre sujet.
Madame de Dreux[584] sortit hier de prison; elle fut admonétée, qui est
une très-légère peine, avec cinq cents livres d'aumône. Cette pauvre femme
a été un an dans une chambre où le jour ne venait que d'un très-petit trou
d'en haut, sans nouvelles, sans consolation. Sa mère, qui l'aimait très-
passionnément, qui était encore assez jeune et bien faite, et qu'elle aimait
aussi, mourut, il y a deux mois, de la douleur de voir sa fille en cet état;
madame de Dreux, à qui on ne l'avait point dit, fut reçue hier à bras ouverts
de son mari et de toute sa famille, qui l'allèrent prendre à cette chambre de
l'Arsenal. La première parole qu'elle dit, ce fut: Et où est ma mère? et d'où
vient qu'elle n'est pas ici? M. de Dreux lui dit qu'elle l'attendait chez elle.
Elle ne put sentir la joie de sa liberté, et demandait toujours ce qu'avait sa
mère, et qu'il fallait qu'elle fût bien malade, puisqu'elle ne venait point
l'embrasser. Elle arrive chez elle: Quoi! je ne vois point ma mère! Quoi! je
ne l'entends point! Elle monte avec précipitation; on ne savait que lui dire:
tout le monde pleurait: elle courait dans sa chambre, elle l'appelait; enfin,
un père célestin, son confesseur, parut, et lui dit qu'elle ne la trouverait
point, qu'elle ne la verrait que dans le ciel; qu'il fallait se résoudre à la
volonté de Dieu. Cette pauvre femme s'évanouit, et ne revint que pour faire
des plaintes et des cris qui faisaient fendre le cœur, disant que c'était elle qui
l'avait tuée; qu'elle voudrait être morte en prison; qu'elle ne pouvait rien
sentir que la perte d'une si bonne mère. Le petit Coulanges était présent à ce
spectacle; il avait couru chez M. de Dreux, comme beaucoup d'autres, et il
nous conta tout ceci, hier au soir, si naturellement et si touché lui-même,
que madame de Coulanges en eut les yeux rouges, et moi j'en pleurai sans
pouvoir m'en empêcher. Que dites-vous de cette amertume, qui vient
mes archives. J'ai vu madame de Vins; elle est abîmée dans ses procès; nous
causâmes pourtant beaucoup, nous admirâmes cet étrange mélange des
biens et des maux, et l'impossibilité d'être tout à fait heureuse. Vous savez
tout ce que la fortune a soufflé sur la duchesse de Fontanges; voici ce
qu'elle lui garde, une perte de sang si considérable, qu'elle est encore à
Maubuisson dans son lit avec la fièvre qui s'y est mêlée, elle commence
même à enfler; son beau visage est un peu bouffi. Le prieur de Cabrières ne
la quitte pas; s'il fait cette cure, il ne sera pas mal à la cour. Voyez si l'état
où elle se trouve n'est pas précisément contraire au bonheur d'une telle
beauté. Voilà de quoi méditer; mais en voici un autre sujet.
Madame de Dreux[584] sortit hier de prison; elle fut admonétée, qui est
une très-légère peine, avec cinq cents livres d'aumône. Cette pauvre femme
a été un an dans une chambre où le jour ne venait que d'un très-petit trou
d'en haut, sans nouvelles, sans consolation. Sa mère, qui l'aimait très-
passionnément, qui était encore assez jeune et bien faite, et qu'elle aimait
aussi, mourut, il y a deux mois, de la douleur de voir sa fille en cet état;
madame de Dreux, à qui on ne l'avait point dit, fut reçue hier à bras ouverts
de son mari et de toute sa famille, qui l'allèrent prendre à cette chambre de
l'Arsenal. La première parole qu'elle dit, ce fut: Et où est ma mère? et d'où
vient qu'elle n'est pas ici? M. de Dreux lui dit qu'elle l'attendait chez elle.
Elle ne put sentir la joie de sa liberté, et demandait toujours ce qu'avait sa
mère, et qu'il fallait qu'elle fût bien malade, puisqu'elle ne venait point
l'embrasser. Elle arrive chez elle: Quoi! je ne vois point ma mère! Quoi! je
ne l'entends point! Elle monte avec précipitation; on ne savait que lui dire:
tout le monde pleurait: elle courait dans sa chambre, elle l'appelait; enfin,
un père célestin, son confesseur, parut, et lui dit qu'elle ne la trouverait
point, qu'elle ne la verrait que dans le ciel; qu'il fallait se résoudre à la
volonté de Dieu. Cette pauvre femme s'évanouit, et ne revint que pour faire
des plaintes et des cris qui faisaient fendre le cœur, disant que c'était elle qui
l'avait tuée; qu'elle voudrait être morte en prison; qu'elle ne pouvait rien
sentir que la perte d'une si bonne mère. Le petit Coulanges était présent à ce
spectacle; il avait couru chez M. de Dreux, comme beaucoup d'autres, et il
nous conta tout ceci, hier au soir, si naturellement et si touché lui-même,
que madame de Coulanges en eut les yeux rouges, et moi j'en pleurai sans
pouvoir m'en empêcher. Que dites-vous de cette amertume, qui vient
Page 452
troubler sa joie et son triomphe, et les embrassements de toute sa famille et
de tous ses amis? Elle est encore aujourd'hui dans des pleurs que M. de
Richelieu ne peut essuyer; il a fait des merveilles dans toute cette affaire. Je
me suis jetée insensiblement dans ce détail, que vous comprendrez mieux
qu'une autre, et dont tout le monde est touché. On croit que M. de
Luxembourg sera tout aussi bien traité que madame de Dreux; car même il
y avait des juges qui étaient d'avis de la renvoyer sans être admonétée; et
c'est une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre
les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges.
Le discours de votre prédicateur nous a paru admirable. Le Bourdaloue
prêcha, comme un ange du ciel, l'année passée et celle-ci, car c'est le même
sermon. Ce que vous m'avez mandé de ce monde, qui paraîtrait un autre
monde si l'on voyait le dessous des cartes de toutes les maisons, est quelque
chose de bien plaisant et de bien véritable. Eh, bon Dieu! que savons-nous
si le cœur de cette princesse dont nous disons tant de bien est parfaitement
content? elle a paru triste trois ou quatre jours; que sait-on? elle voudrait
être grosse, elle ne l'est pas encore; elle voudrait peut-être voir Paris et
Saint-Cloud; elle n'y a point encore été: elle est complaisante, et ne songe
qu'à plaire; que sait-on si cela ne lui coûte rien? que sait-on si elle aime
également les dames qui ont l'honneur d'être auprès d'elle? que sait-on enfin
si une vie si retirée ne l'ennuie point? Je suis à cet endroit, lorsque je reçois
dans ce moment votre aimable et triste lettre du 24; vraiment, ma très-chère,
elle me touche sensiblement.
Je ne suis point encore partie, c'est le mauvais temps qui m'a arrêtée;
c'eût été une folie de s'exposer, tout était déchaîné. Je vous écrirai encore
vendredi de Paris, et vous parlerai du petit bâtiment; j'y donne mon avis la
première, et je ne suis pas si sotte que vous pensez, quand il est question de
vous. Il y a des histoires qui nous content de plus grands miracles; et
pourquoi certaines amitiés cèderaient-elles à l'autre; ainsi je deviens
architecte. Je vous admire sur tout ce que vous dites de la dévotion: eh, mon
Dieu! il est vrai que nous sommes des Tantales, nous avons l'eau tout auprès
de nos lèvres, nous ne saurions boire. Un cœur de glace, un esprit éclairé,
c'est cela même. Je n'ai que faire de savoir la querelle des jansénistes et des
molinistes pour décider; il me suffit de ce que je sens en moi; le moyen d'en
douter dès le moment que l'on s'observe un peu? Je parlerais longtemps là-
dessus, et j'en eusse été ravie, quand nous étions ensemble: mais vous
de tous ses amis? Elle est encore aujourd'hui dans des pleurs que M. de
Richelieu ne peut essuyer; il a fait des merveilles dans toute cette affaire. Je
me suis jetée insensiblement dans ce détail, que vous comprendrez mieux
qu'une autre, et dont tout le monde est touché. On croit que M. de
Luxembourg sera tout aussi bien traité que madame de Dreux; car même il
y avait des juges qui étaient d'avis de la renvoyer sans être admonétée; et
c'est une chose terrible que le scandale qu'on a fait, sans pouvoir convaincre
les accusés: cela marque aussi l'intégrité des juges.
Le discours de votre prédicateur nous a paru admirable. Le Bourdaloue
prêcha, comme un ange du ciel, l'année passée et celle-ci, car c'est le même
sermon. Ce que vous m'avez mandé de ce monde, qui paraîtrait un autre
monde si l'on voyait le dessous des cartes de toutes les maisons, est quelque
chose de bien plaisant et de bien véritable. Eh, bon Dieu! que savons-nous
si le cœur de cette princesse dont nous disons tant de bien est parfaitement
content? elle a paru triste trois ou quatre jours; que sait-on? elle voudrait
être grosse, elle ne l'est pas encore; elle voudrait peut-être voir Paris et
Saint-Cloud; elle n'y a point encore été: elle est complaisante, et ne songe
qu'à plaire; que sait-on si cela ne lui coûte rien? que sait-on si elle aime
également les dames qui ont l'honneur d'être auprès d'elle? que sait-on enfin
si une vie si retirée ne l'ennuie point? Je suis à cet endroit, lorsque je reçois
dans ce moment votre aimable et triste lettre du 24; vraiment, ma très-chère,
elle me touche sensiblement.
Je ne suis point encore partie, c'est le mauvais temps qui m'a arrêtée;
c'eût été une folie de s'exposer, tout était déchaîné. Je vous écrirai encore
vendredi de Paris, et vous parlerai du petit bâtiment; j'y donne mon avis la
première, et je ne suis pas si sotte que vous pensez, quand il est question de
vous. Il y a des histoires qui nous content de plus grands miracles; et
pourquoi certaines amitiés cèderaient-elles à l'autre; ainsi je deviens
architecte. Je vous admire sur tout ce que vous dites de la dévotion: eh, mon
Dieu! il est vrai que nous sommes des Tantales, nous avons l'eau tout auprès
de nos lèvres, nous ne saurions boire. Un cœur de glace, un esprit éclairé,
c'est cela même. Je n'ai que faire de savoir la querelle des jansénistes et des
molinistes pour décider; il me suffit de ce que je sens en moi; le moyen d'en
douter dès le moment que l'on s'observe un peu? Je parlerais longtemps là-
dessus, et j'en eusse été ravie, quand nous étions ensemble: mais vous
Page 453
coupiez court, et je reprenais tout aussitôt le silence; Corbinelli en avait
l'endosse, car j'aime ces vérités. Il vient d'entendre par hasard un sermon de
l'abbé Fléchier[585], à la vêture d'une capucine dont il est charmé. C'était sur
la liberté des enfants de Dieu, que le prédicateur a expliquée hardiment. «Il
a fait voir qu'il n'y avait que cette fille de libre, puisqu'elle avait une
participation de la liberté de J. C. et des saints; qu'elle était délivrée de
l'esclavage de nos passions, que c'était elle qui était libre, et non pas nous;
qu'elle n'avait qu'un maître, que nous en avions cent; et que bien loin de la
plaindre, comme nous faisions, avec une grossièreté condamnable, il fallait
la regarder, la respecter, l'envier, comme une personne choisie de toute
éternité pour être du nombre des élus.» J'en supprime les trois quarts: mais
enfin c'était une pièce achevée. On n'imprime point l'oraison funèbre de
madame de Longueville.
Vous me demandez pourquoi je ne mène point Corbinelli. Il s'en va en
Languedoc, il est comblé des biens et des manières obligeantes de M. de
Vardes, qui accompagne les douze cents francs (de pension) d'une si
admirable sauce; je veux dire de tant de paroles choisies, et de sentiments si
tendres et si généreux, que la philosophie de notre ami n'y résiste pas.
Vardes est tout extrême; et comme je suis persuadée qu'il le haïssait, parce
qu'il le traitait mal, il l'aime présentement, parce qu'il le traite bien: c'est le
proverbe italien[586] et son contraire. Je m'en vais donc avec le bon abbé et
des livres, et votre idée, dont je recevrai tous mes biens et tous mes maux.
Je vous promets qu'elle m'empêchera de demeurer le soir au serein; je me
représenterai que cela vous déplaît: ce ne sera pas la première fois que vous
m'aurez fait rentrer au logis de cette sorte. Je vous promets de vous
consulter et de vous obéir toujours, faites-en de même pour moi, et ne vous
chargez d'aucune inquiétude; reposez-vous de ma conservation sur ma
poltronnerie; je n'ai pas en vous les mêmes sujets de confiance, j'ai bien des
choses à vous reprocher; et, sans aller jusqu'à Monaco, n'ai-je pas les bords
du Rhône, où vous forcez tous les braves gens de votre famille à vous
accompagner malgré eux? malgré eux, vous dis-je; souvenez-vous au
contraire que je mourais de peur à pied en passant les vaux d'Olioules[587]:
voilà ce qui doit justifier mes craintes et fonder votre tranquillité. Faites
donc en sorte que mon souvenir vous gouverne, comme le vôtre me
gouvernera; je ne vous dis point les peines que me causera cet éloignement;
j'y donnerai les meilleurs ordres que je pourrai, et j'éclaircirai, autant qu'il
l'endosse, car j'aime ces vérités. Il vient d'entendre par hasard un sermon de
l'abbé Fléchier[585], à la vêture d'une capucine dont il est charmé. C'était sur
la liberté des enfants de Dieu, que le prédicateur a expliquée hardiment. «Il
a fait voir qu'il n'y avait que cette fille de libre, puisqu'elle avait une
participation de la liberté de J. C. et des saints; qu'elle était délivrée de
l'esclavage de nos passions, que c'était elle qui était libre, et non pas nous;
qu'elle n'avait qu'un maître, que nous en avions cent; et que bien loin de la
plaindre, comme nous faisions, avec une grossièreté condamnable, il fallait
la regarder, la respecter, l'envier, comme une personne choisie de toute
éternité pour être du nombre des élus.» J'en supprime les trois quarts: mais
enfin c'était une pièce achevée. On n'imprime point l'oraison funèbre de
madame de Longueville.
Vous me demandez pourquoi je ne mène point Corbinelli. Il s'en va en
Languedoc, il est comblé des biens et des manières obligeantes de M. de
Vardes, qui accompagne les douze cents francs (de pension) d'une si
admirable sauce; je veux dire de tant de paroles choisies, et de sentiments si
tendres et si généreux, que la philosophie de notre ami n'y résiste pas.
Vardes est tout extrême; et comme je suis persuadée qu'il le haïssait, parce
qu'il le traitait mal, il l'aime présentement, parce qu'il le traite bien: c'est le
proverbe italien[586] et son contraire. Je m'en vais donc avec le bon abbé et
des livres, et votre idée, dont je recevrai tous mes biens et tous mes maux.
Je vous promets qu'elle m'empêchera de demeurer le soir au serein; je me
représenterai que cela vous déplaît: ce ne sera pas la première fois que vous
m'aurez fait rentrer au logis de cette sorte. Je vous promets de vous
consulter et de vous obéir toujours, faites-en de même pour moi, et ne vous
chargez d'aucune inquiétude; reposez-vous de ma conservation sur ma
poltronnerie; je n'ai pas en vous les mêmes sujets de confiance, j'ai bien des
choses à vous reprocher; et, sans aller jusqu'à Monaco, n'ai-je pas les bords
du Rhône, où vous forcez tous les braves gens de votre famille à vous
accompagner malgré eux? malgré eux, vous dis-je; souvenez-vous au
contraire que je mourais de peur à pied en passant les vaux d'Olioules[587]:
voilà ce qui doit justifier mes craintes et fonder votre tranquillité. Faites
donc en sorte que mon souvenir vous gouverne, comme le vôtre me
gouvernera; je ne vous dis point les peines que me causera cet éloignement;
j'y donnerai les meilleurs ordres que je pourrai, et j'éclaircirai, autant qu'il
Page 454
me sera possible, l'entre chien et loup de nos bois: je commence par la Loire
et par Nantes, qui n'ont rien de triste. Je crois que mon fils viendra me
conduire jusqu'à Orléans. Je suis persuadée des complaisances de M. de
Grignan; il a des endroits d'une noblesse, d'une politesse, et même d'une
tendresse extrême; je vois en lui d'autres choses dont les contre-coups sont
difficiles à concevoir; et comme tout est à facettes, il a aussi des endroits
inimitables pour la douceur et l'agrément de la société; on l'aime, on le
gronde, on l'estime, on le blâme, on l'embrasse, on le bat. Adieu, ma très-
chère, je vous quitte enfin. Il me semble que vous vous moquez de moi,
quand vous craignez que je n'écrive trop; ma poitrine est à peu près délicate
comme celle de Georget[588]: excusez la comparaison, il sort d'ici: mais
vous, ma très-belle, je vous conjure de ne point m'écrire. Montgobert,
prenez la plume, et ne m'abandonnez pas.
227.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 6 mai 1680.
Vous me dites fort plaisamment qu'il n'y a qu'à laisser faire l'esprit
humain, qu'il saura bien trouver ses petites consolations, et que c'est sa
fantaisie d'être content. J'espère que le mien n'aura pas moins cette fantaisie
que les autres, et que l'air et le temps diminueront la douleur que j'ai
présentement. Il me semble que je vous ai mandé ce que vous me dites sur
la furie de ce nouvel éloignement: on dirait que nous ne sommes pas encore
assez loin, et qu'après une mûre délibération, nous y mettons encore cent
lieues volontairement. Je vous renvoie quasi votre lettre; c'est que vous avez
si bien tourné ma pensée, que je prends plaisir à la répéter. J'espère au
moins que les mers mettront des bornes à nos fureurs, et qu'après avoir bien
tiré chacune de notre côté, nous ferons autant de pas pour nous rapprocher
que nous en faisons pour être aux deux bouts de la terre. Il est vrai que pour
deux personnes qui se cherchent, et qui se souhaitent toujours, je n'ai jamais
vu une pareille destinée: qui m'ôterait la vue de la Providence m'ôterait mon
unique bien; et si je croyais qu'il fût en nous de ranger, de déranger, de faire,
de ne pas faire, de vouloir une chose ou une autre, je ne penserais pas à
trouver un moment de repos: il me faut l'auteur de l'univers pour raison de
tout ce qui arrive; quand c'est à lui qu'il faut m'en prendre, je ne m'en prends
plus à personne, et je me soumets: ce n'est pourtant pas sans douleur ni
et par Nantes, qui n'ont rien de triste. Je crois que mon fils viendra me
conduire jusqu'à Orléans. Je suis persuadée des complaisances de M. de
Grignan; il a des endroits d'une noblesse, d'une politesse, et même d'une
tendresse extrême; je vois en lui d'autres choses dont les contre-coups sont
difficiles à concevoir; et comme tout est à facettes, il a aussi des endroits
inimitables pour la douceur et l'agrément de la société; on l'aime, on le
gronde, on l'estime, on le blâme, on l'embrasse, on le bat. Adieu, ma très-
chère, je vous quitte enfin. Il me semble que vous vous moquez de moi,
quand vous craignez que je n'écrive trop; ma poitrine est à peu près délicate
comme celle de Georget[588]: excusez la comparaison, il sort d'ici: mais
vous, ma très-belle, je vous conjure de ne point m'écrire. Montgobert,
prenez la plume, et ne m'abandonnez pas.
227.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 6 mai 1680.
Vous me dites fort plaisamment qu'il n'y a qu'à laisser faire l'esprit
humain, qu'il saura bien trouver ses petites consolations, et que c'est sa
fantaisie d'être content. J'espère que le mien n'aura pas moins cette fantaisie
que les autres, et que l'air et le temps diminueront la douleur que j'ai
présentement. Il me semble que je vous ai mandé ce que vous me dites sur
la furie de ce nouvel éloignement: on dirait que nous ne sommes pas encore
assez loin, et qu'après une mûre délibération, nous y mettons encore cent
lieues volontairement. Je vous renvoie quasi votre lettre; c'est que vous avez
si bien tourné ma pensée, que je prends plaisir à la répéter. J'espère au
moins que les mers mettront des bornes à nos fureurs, et qu'après avoir bien
tiré chacune de notre côté, nous ferons autant de pas pour nous rapprocher
que nous en faisons pour être aux deux bouts de la terre. Il est vrai que pour
deux personnes qui se cherchent, et qui se souhaitent toujours, je n'ai jamais
vu une pareille destinée: qui m'ôterait la vue de la Providence m'ôterait mon
unique bien; et si je croyais qu'il fût en nous de ranger, de déranger, de faire,
de ne pas faire, de vouloir une chose ou une autre, je ne penserais pas à
trouver un moment de repos: il me faut l'auteur de l'univers pour raison de
tout ce qui arrive; quand c'est à lui qu'il faut m'en prendre, je ne m'en prends
plus à personne, et je me soumets: ce n'est pourtant pas sans douleur ni
Page 455
tristesse; mon cœur en est blessé, mais je souffre même ces maux, comme
étant dans l'ordre de la Providence. Il faut qu'il y ait une madame de
Sévigné qui aime sa fille plus que toutes les autres mères; qu'elle en soit
souvent très-éloignée, et que les souffrances les plus sensibles qu'elle ait
dans cette vie lui soient causées par cette chère fille. J'espère aussi que cette
Providence disposera les choses d'une autre manière, et que nous nous
retrouverons, comme nous avons déjà fait. Je dînai l'autre jour avec des
gens qui, en vérité, ont bien de l'esprit, et qui ne m'ôtèrent point cette
opinion.
Mais parlons plus communément, et disons que c'est une chose rude que
de faire six mois de retraite pour avoir vécu cet hiver à Aix: si cela servait à
la fortune de quelqu'un de votre famille, je le souffrirais; mais vous pouvez
compter qu'en ce pays-ci vous serez trop heureuse si cela ne vous nuit pas.
L'intendant ne parle que de votre magnificence, de votre grand air, de vos
grands repas: madame de Vins en est tout étonnée, et c'est pour avoir cette
louange que vous auriez besoin que l'année n'eût que six mois; cette pensée
est dure de songer que tout est sec pour vous jusqu'au mois de janvier. Vous
n'entendrez pas parler de la dépense de votre bâtiment; n'y pensez plus; c'est
une chose si nécessaire, que j'avoue que sans cela l'hôtel de Carnavalet est
inhabitable: vous n'aurez qu'à en écrire au chevalier; nous lui donnâmes hier
une connaissance parfaite de nos desseins. Je me réjouirai avec le
Berbisi[589] de l'occasion qu'il a eue de vous faire plaisir. J'ai été ravie de
votre joli couplet; quoi que vous disiez de Montgobert, je crois que vous n'y
avez point nui, comme cet homme, vous en souvient-il? Il est, en vérité, fort
plaisant ce couplet: vous avez cru que je le recevrais dans mes bois; je suis
encore dans Paris: mais il n'en fera pas plus de bruit: je le chanterai sur la
Loire, si je puis desserrer mon gosier, qui n'est pas présentement en état de
chanter. Je vous avouerai que j'ai grand besoin de vous tous; je ne connais
plus ni la musique, ni les plaisirs; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort
qu'une vie triste et unie[590], tantôt à ce triste faubourg, tantôt avec les sages
veuves. M. de Grignan m'est bien nécessaire, car j'ai un coin de folie qui
n'est pas encore bien mort.
Je vous ai parlé de la princesse de Tarente, comme si j'avais reçu votre
lettre: je vous ai conté le mariage de sa fille: écrivez-lui, elle en sera fort
aise, vous lui devez cette honnêteté; elle s'est toujours piquée de vous
estimer et de vous admirer: elle vient à Vitré, elle me fera sortir de ma
étant dans l'ordre de la Providence. Il faut qu'il y ait une madame de
Sévigné qui aime sa fille plus que toutes les autres mères; qu'elle en soit
souvent très-éloignée, et que les souffrances les plus sensibles qu'elle ait
dans cette vie lui soient causées par cette chère fille. J'espère aussi que cette
Providence disposera les choses d'une autre manière, et que nous nous
retrouverons, comme nous avons déjà fait. Je dînai l'autre jour avec des
gens qui, en vérité, ont bien de l'esprit, et qui ne m'ôtèrent point cette
opinion.
Mais parlons plus communément, et disons que c'est une chose rude que
de faire six mois de retraite pour avoir vécu cet hiver à Aix: si cela servait à
la fortune de quelqu'un de votre famille, je le souffrirais; mais vous pouvez
compter qu'en ce pays-ci vous serez trop heureuse si cela ne vous nuit pas.
L'intendant ne parle que de votre magnificence, de votre grand air, de vos
grands repas: madame de Vins en est tout étonnée, et c'est pour avoir cette
louange que vous auriez besoin que l'année n'eût que six mois; cette pensée
est dure de songer que tout est sec pour vous jusqu'au mois de janvier. Vous
n'entendrez pas parler de la dépense de votre bâtiment; n'y pensez plus; c'est
une chose si nécessaire, que j'avoue que sans cela l'hôtel de Carnavalet est
inhabitable: vous n'aurez qu'à en écrire au chevalier; nous lui donnâmes hier
une connaissance parfaite de nos desseins. Je me réjouirai avec le
Berbisi[589] de l'occasion qu'il a eue de vous faire plaisir. J'ai été ravie de
votre joli couplet; quoi que vous disiez de Montgobert, je crois que vous n'y
avez point nui, comme cet homme, vous en souvient-il? Il est, en vérité, fort
plaisant ce couplet: vous avez cru que je le recevrais dans mes bois; je suis
encore dans Paris: mais il n'en fera pas plus de bruit: je le chanterai sur la
Loire, si je puis desserrer mon gosier, qui n'est pas présentement en état de
chanter. Je vous avouerai que j'ai grand besoin de vous tous; je ne connais
plus ni la musique, ni les plaisirs; j'ai beau frapper du pied, rien ne sort
qu'une vie triste et unie[590], tantôt à ce triste faubourg, tantôt avec les sages
veuves. M. de Grignan m'est bien nécessaire, car j'ai un coin de folie qui
n'est pas encore bien mort.
Je vous ai parlé de la princesse de Tarente, comme si j'avais reçu votre
lettre: je vous ai conté le mariage de sa fille: écrivez-lui, elle en sera fort
aise, vous lui devez cette honnêteté; elle s'est toujours piquée de vous
estimer et de vous admirer: elle vient à Vitré, elle me fera sortir de ma
Page 456
simplicité, pour me faire entrer dans son amplification; je n'ai jamais vu un
si plaisant style. Elle amusa le roi l'autre jour dans une promenade, en lui
contant tout ce que je vous conterai quand je serai aux Rochers; voilà les
nouvelles que vous recevrez de moi: mais aussi vous pourrez vous vanter
qu'il ne se passera rien en Allemagne, ni en Danemark, dont vous ne soyez
parfaitement instruite.
Montgobert m'a mandé des merveilles de Pauline, faites-m'en parler;
c'est une petite fille charmante, c'est la joie de toute votre maison.
Mademoiselle du Plessis ne m'en fera point souvenir; ne vous ai-je pas dit
qu'elle est affligée de la mort de sa mère? mais j'ai de bons livres et de
bonnes pensées. Ne craignez point que j'écrive trop; je vous ai donné l'idée
de la délicatesse de ma poitrine. Je vous recommande la vôtre; faites-moi
écrire, si vous aimez ma vie; profitez du temps et du repos que vous avez;
amusez-vous à vous guérir tout à fait; mais il faut que vous le vouliez, et
c'est une étrange pièce que notre volonté. Celle de vos musiciens était
bonne à ténèbres, mais vous les décriez, tantôt des musiciens sans musique,
et puis une musique sans musiciens: j'admire la bonté de M. le comte, de
souffrir que vous en parliez si librement.
Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant; sa serrure
était bien brouillée[591], mais je n'ai pas laissé d'attraper qu'il vous honore
fort: il m'a loué votre magnificence; il dit que vous êtes toujours belle, mais
triste et si abattue, qu'il est aisé de voir que vous vous contraignez. Il est
charmé de M. de Berbisi, que je remercierai, quoique je sache bien que
votre recommandation est la seule cause des services qu'il lui a rendus. Je
doute que cet intendant retourne en Provence; à tout hasard je lui
conseillerais de laisser ici quatre ou cinq de ses dents. J'ai eu tant d'adieux
que j'en suis étonnée; vos amies, les miennes, les jeunes, les vieilles, tout a
fait des merveilles. La maison de Pomponne et madame de Vins me
tiennent bien au cœur. L'abbé Arnauld arriva hier tout à propos pour me dire
adieu. Pour madame de Coulanges, elle s'est signalée, elle a pris possession
de ma personne, elle me nourrit; elle me mène, et ne veut pas me quitter
qu'elle ne m'ait vue pendue[592]. Mon fils vient à Orléans avec moi, je crois
qu'il viendrait volontiers plus loin.
Madame la Dauphine est présentement à Paris pour la première fois: la
messe à Notre-Dame, dîner au Val-de-Grâce, voir la duchesse de la Vallière,
si plaisant style. Elle amusa le roi l'autre jour dans une promenade, en lui
contant tout ce que je vous conterai quand je serai aux Rochers; voilà les
nouvelles que vous recevrez de moi: mais aussi vous pourrez vous vanter
qu'il ne se passera rien en Allemagne, ni en Danemark, dont vous ne soyez
parfaitement instruite.
Montgobert m'a mandé des merveilles de Pauline, faites-m'en parler;
c'est une petite fille charmante, c'est la joie de toute votre maison.
Mademoiselle du Plessis ne m'en fera point souvenir; ne vous ai-je pas dit
qu'elle est affligée de la mort de sa mère? mais j'ai de bons livres et de
bonnes pensées. Ne craignez point que j'écrive trop; je vous ai donné l'idée
de la délicatesse de ma poitrine. Je vous recommande la vôtre; faites-moi
écrire, si vous aimez ma vie; profitez du temps et du repos que vous avez;
amusez-vous à vous guérir tout à fait; mais il faut que vous le vouliez, et
c'est une étrange pièce que notre volonté. Celle de vos musiciens était
bonne à ténèbres, mais vous les décriez, tantôt des musiciens sans musique,
et puis une musique sans musiciens: j'admire la bonté de M. le comte, de
souffrir que vous en parliez si librement.
Je viens de recevoir une grande visite de votre intendant; sa serrure
était bien brouillée[591], mais je n'ai pas laissé d'attraper qu'il vous honore
fort: il m'a loué votre magnificence; il dit que vous êtes toujours belle, mais
triste et si abattue, qu'il est aisé de voir que vous vous contraignez. Il est
charmé de M. de Berbisi, que je remercierai, quoique je sache bien que
votre recommandation est la seule cause des services qu'il lui a rendus. Je
doute que cet intendant retourne en Provence; à tout hasard je lui
conseillerais de laisser ici quatre ou cinq de ses dents. J'ai eu tant d'adieux
que j'en suis étonnée; vos amies, les miennes, les jeunes, les vieilles, tout a
fait des merveilles. La maison de Pomponne et madame de Vins me
tiennent bien au cœur. L'abbé Arnauld arriva hier tout à propos pour me dire
adieu. Pour madame de Coulanges, elle s'est signalée, elle a pris possession
de ma personne, elle me nourrit; elle me mène, et ne veut pas me quitter
qu'elle ne m'ait vue pendue[592]. Mon fils vient à Orléans avec moi, je crois
qu'il viendrait volontiers plus loin.
Madame la Dauphine est présentement à Paris pour la première fois: la
messe à Notre-Dame, dîner au Val-de-Grâce, voir la duchesse de la Vallière,
Page 457
et point de Bouloy[593]; je crois qu'elles se pendront. On fait tous les jours
des fêtes pour madame la Dauphine. Madame de Fontanges revient demain.
Voyez un peu comme ce prieur de Cabrières est venu redonner cette belle
beauté à la cour. Le petit de la Fayette a un régiment: vous voyez que M. de
la Rochefoucauld n'a pas emporté l'amitié de M. de Louvois: mais que
veux-je conter, avec toutes ces nouvelles? C'est bien à moi, qui monte en
carrosse, à me mêler de parler. Adieu, ma chère enfant, il faut vous quitter
encore, j'en suis affligée: je serai longtemps sans avoir de vos lettres, c'est
une peine incroyable; du moins si je pouvais espérer que vous conserverez
votre santé, ce serait une grande consolation dans une si terrible absence.
228.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Orléans, mercredi 8 mai 1680.
Nous voici arrivés sans aucune aventure considérable: il fait le plus
beau temps du monde: les chemins sont admirables: notre équipage va bien:
mon fils m'a prêté ses chevaux et m'est venu conduire jusqu'ici. Il a fort
égayé la tristesse du voyage; nous avons causé, disputé et lu, nous sommes
dans les mêmes erreurs, cela fournit beaucoup. Notre essieu rompit hier
dans un lieu merveilleux, nous fûmes secourus par le véritable portrait de
M. de Sotenville[594]; c'est un homme qui ferait les Géorgiques de Virgile, si
elles n'étaient déjà faites, tant il sait profondément le ménage de la
campagne: il nous fit venir sa femme, qui est assurément de la maison de la
Prudoterie, où le ventre anoblit[595]. Nous fûmes deux heures avec cette
compagnie sans nous ennuyer, par la nouveauté d'une conversation et d'une
langue entièrement nouvelle pour nous. Nous fîmes bien des réflexions sur
le parfait contentement de ce gentilhomme, de qui l'on peut dire:
Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis.
Et qui de leurs toisons voit filer ses habits!
Les jours sont si longs, que nous n'eûmes pas même besoin du secours
de la plus belle lune du monde qui nous accompagnera sur la Loire, où nous
nous embarquons demain. Quand vous recevrez cette lettre, je serai à
Nantes: j'ai trouvé aujourd'hui que je ne suis pas encore plus loin de vous
qu'à Paris; et, par un filet que nous avons tiré sur la carte, nous avons vu
des fêtes pour madame la Dauphine. Madame de Fontanges revient demain.
Voyez un peu comme ce prieur de Cabrières est venu redonner cette belle
beauté à la cour. Le petit de la Fayette a un régiment: vous voyez que M. de
la Rochefoucauld n'a pas emporté l'amitié de M. de Louvois: mais que
veux-je conter, avec toutes ces nouvelles? C'est bien à moi, qui monte en
carrosse, à me mêler de parler. Adieu, ma chère enfant, il faut vous quitter
encore, j'en suis affligée: je serai longtemps sans avoir de vos lettres, c'est
une peine incroyable; du moins si je pouvais espérer que vous conserverez
votre santé, ce serait une grande consolation dans une si terrible absence.
228.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Orléans, mercredi 8 mai 1680.
Nous voici arrivés sans aucune aventure considérable: il fait le plus
beau temps du monde: les chemins sont admirables: notre équipage va bien:
mon fils m'a prêté ses chevaux et m'est venu conduire jusqu'ici. Il a fort
égayé la tristesse du voyage; nous avons causé, disputé et lu, nous sommes
dans les mêmes erreurs, cela fournit beaucoup. Notre essieu rompit hier
dans un lieu merveilleux, nous fûmes secourus par le véritable portrait de
M. de Sotenville[594]; c'est un homme qui ferait les Géorgiques de Virgile, si
elles n'étaient déjà faites, tant il sait profondément le ménage de la
campagne: il nous fit venir sa femme, qui est assurément de la maison de la
Prudoterie, où le ventre anoblit[595]. Nous fûmes deux heures avec cette
compagnie sans nous ennuyer, par la nouveauté d'une conversation et d'une
langue entièrement nouvelle pour nous. Nous fîmes bien des réflexions sur
le parfait contentement de ce gentilhomme, de qui l'on peut dire:
Heureux qui se nourrit du lait de ses brebis.
Et qui de leurs toisons voit filer ses habits!
Les jours sont si longs, que nous n'eûmes pas même besoin du secours
de la plus belle lune du monde qui nous accompagnera sur la Loire, où nous
nous embarquons demain. Quand vous recevrez cette lettre, je serai à
Nantes: j'ai trouvé aujourd'hui que je ne suis pas encore plus loin de vous
qu'à Paris; et, par un filet que nous avons tiré sur la carte, nous avons vu
Page 458
que Nantes même n'était guère plus loin de vous que Paris. Mais, en vérité,
voilà de légères consolations; je n'ai pas même celle de recevoir de vos
nouvelles. Vos lettres n'arrivent qu'aujourd'hui à Paris; du But y joindra
celles de samedi, et j'aurai les deux paquets ensemble à Nantes: je n'ai point
voulu les hasarder par une route incertaine, puisqu'elle dépend du vent:
vous croyez donc bien que j'aurai quelque impatience d'arriver à Nantes.
Adieu, mon enfant: que puis-je vous dire d'ici? Vous avez des résidents qui
doivent vous instruire; je ne suis plus bonne à rien qu'à vous aimer, sans
pouvoir faire nul usage de cette bonne qualité: cela est triste pour une
personne aussi vive que moi. Mon Bien bon vous assure de ses services: je
suis fort occupée du soin de le conserver: les voyages ne sont plus pour lui
comme autrefois. Je vous embrasse de tout mon cœur.
229.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Blois, jeudi 9 mai 1680.
Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant, rien ne me peut
contenter que cet amusement; je tourne, je marche, je veux reprendre mon
livre; j'ai beau tourner une affaire[596], je m'ennuie, et c'est mon écritoire
qu'il me faut. Il faut que je vous parle, et qu'encore que ma lettre ne parte ni
aujourd'hui, ni demain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée.
Mon fils est parti cette nuit d'Orléans par la diligence qui part tous les jours
à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris; cela fait un peu de chagrin à
la poste: voilà les nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark.
Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du
monde; j'y ai fait placer le corps de mon grand carrosse, d'une manière que
le soleil n'a point entré dedans; nous avons baissé les glaces: l'ouverture du
devant fait un tableau merveilleux; les portières et les petits côtés nous
donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Nous ne sommes que
l'abbé et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins, bien à l'air, bien à
notre aise; tout le reste comme des cochons sur la paille. Nous avons mangé
du potage et du bouilli tout chaud: on a un petit fourneau, on mange sur un
ais dans le carrosse, comme le roi et la reine: voyez, je vous prie, comme
tout s'est raffiné sur notre Loire, et comme nous étions grossiers autrefois,
que le cœur était à gauche: en vérité le mien, ou à droite ou à gauche, est
tout plein de vous. Si vous me demandez ce que je fais dans ce carrosse
voilà de légères consolations; je n'ai pas même celle de recevoir de vos
nouvelles. Vos lettres n'arrivent qu'aujourd'hui à Paris; du But y joindra
celles de samedi, et j'aurai les deux paquets ensemble à Nantes: je n'ai point
voulu les hasarder par une route incertaine, puisqu'elle dépend du vent:
vous croyez donc bien que j'aurai quelque impatience d'arriver à Nantes.
Adieu, mon enfant: que puis-je vous dire d'ici? Vous avez des résidents qui
doivent vous instruire; je ne suis plus bonne à rien qu'à vous aimer, sans
pouvoir faire nul usage de cette bonne qualité: cela est triste pour une
personne aussi vive que moi. Mon Bien bon vous assure de ses services: je
suis fort occupée du soin de le conserver: les voyages ne sont plus pour lui
comme autrefois. Je vous embrasse de tout mon cœur.
229.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Blois, jeudi 9 mai 1680.
Je veux vous écrire tous les soirs, ma chère enfant, rien ne me peut
contenter que cet amusement; je tourne, je marche, je veux reprendre mon
livre; j'ai beau tourner une affaire[596], je m'ennuie, et c'est mon écritoire
qu'il me faut. Il faut que je vous parle, et qu'encore que ma lettre ne parte ni
aujourd'hui, ni demain, je vous rende compte tous les soirs de ma journée.
Mon fils est parti cette nuit d'Orléans par la diligence qui part tous les jours
à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris; cela fait un peu de chagrin à
la poste: voilà les nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark.
Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du
monde; j'y ai fait placer le corps de mon grand carrosse, d'une manière que
le soleil n'a point entré dedans; nous avons baissé les glaces: l'ouverture du
devant fait un tableau merveilleux; les portières et les petits côtés nous
donnent tous les points de vue qu'on peut imaginer. Nous ne sommes que
l'abbé et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins, bien à l'air, bien à
notre aise; tout le reste comme des cochons sur la paille. Nous avons mangé
du potage et du bouilli tout chaud: on a un petit fourneau, on mange sur un
ais dans le carrosse, comme le roi et la reine: voyez, je vous prie, comme
tout s'est raffiné sur notre Loire, et comme nous étions grossiers autrefois,
que le cœur était à gauche: en vérité le mien, ou à droite ou à gauche, est
tout plein de vous. Si vous me demandez ce que je fais dans ce carrosse
Page 459
charmant, où je n'ai point de peur, j'y pense à ma chère fille, je m'entretiens
de la tendre amitié que j'ai pour elle, de celle qu'elle a pour moi, des pays
infinis qui nous séparent, de la sensibilité que j'ai pour tous ses intérêts, de
l'envie que j'ai de la revoir, de l'embrasser; je pense à ses affaires, je pense
aux miennes; tout cela forme un peu l'Humeur de ma fille, malgré l'Humeur
de ma mère[597] qui brille tout autour de moi. Je regarde, j'admire cette belle
vue qui fait l'occupation des peintres. Je suis touchée de la bonté du bon
abbé, qui, à soixante-treize ans, s'embarque encore sur la terre et sur l'onde
pour mes affaires. Après cela je prends un livre que le pauvre M. de la
Rochefoucauld me fit acheter, c'est la Réunion du Portugal, qui est une
traduction de l'italien; l'histoire et le style sont également estimables. On y
voit le roi de Portugal (Sébastien), jeune et brave prince, se précipiter
rapidement à sa mauvaise destinée; il périt dans une guerre en Afrique
contre le fils d'Abdalla: c'est assurément une histoire des plus amusantes
qu'on puisse lire. Je reviens ensuite à la Providence, à ses ordres, à ses
conduites, à ce que je vous ai entendu dire, que nos volontés sont les
exécutrices de ses décrets éternels. Je voudrais bien causer avec quelqu'un;
je viens d'un lieu où l'on est assez accoutumé à discourir: nous parlons,
l'abbé et moi, mais ce n'est pas d'une manière qui puisse nous divertir: nous
passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter: il n'y a pas
beaucoup d'ex voto pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la
Durance: il y aurait plus de raison de craindre cette dernière, qui est folle,
que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin, nous sommes arrivés ici
de bonne heure; chacun tourne, chacun se rase, et moi j'écris
romanesquement sur le bord de la rivière où est située notre hôtellerie; c'est
la Galère, vous y avez été.
J'ai entendu mille rossignols; j'ai pensé à ceux que vous entendez sur
votre balcon. Je n'ose vous dire la tristesse que l'idée de votre délicate santé
a jetée sur toutes mes pensées; vous le comprenez bien, et à quel point je
souhaite qu'elle se rétablisse: si vous m'aimez, vous y mettrez vos soins et
votre application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez
pour moi. Cet endroit est une pierre de touche. Bonsoir, ma très-chère;
adieu jusqu'à demain à Tours.
230.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
de la tendre amitié que j'ai pour elle, de celle qu'elle a pour moi, des pays
infinis qui nous séparent, de la sensibilité que j'ai pour tous ses intérêts, de
l'envie que j'ai de la revoir, de l'embrasser; je pense à ses affaires, je pense
aux miennes; tout cela forme un peu l'Humeur de ma fille, malgré l'Humeur
de ma mère[597] qui brille tout autour de moi. Je regarde, j'admire cette belle
vue qui fait l'occupation des peintres. Je suis touchée de la bonté du bon
abbé, qui, à soixante-treize ans, s'embarque encore sur la terre et sur l'onde
pour mes affaires. Après cela je prends un livre que le pauvre M. de la
Rochefoucauld me fit acheter, c'est la Réunion du Portugal, qui est une
traduction de l'italien; l'histoire et le style sont également estimables. On y
voit le roi de Portugal (Sébastien), jeune et brave prince, se précipiter
rapidement à sa mauvaise destinée; il périt dans une guerre en Afrique
contre le fils d'Abdalla: c'est assurément une histoire des plus amusantes
qu'on puisse lire. Je reviens ensuite à la Providence, à ses ordres, à ses
conduites, à ce que je vous ai entendu dire, que nos volontés sont les
exécutrices de ses décrets éternels. Je voudrais bien causer avec quelqu'un;
je viens d'un lieu où l'on est assez accoutumé à discourir: nous parlons,
l'abbé et moi, mais ce n'est pas d'une manière qui puisse nous divertir: nous
passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter: il n'y a pas
beaucoup d'ex voto pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la
Durance: il y aurait plus de raison de craindre cette dernière, qui est folle,
que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin, nous sommes arrivés ici
de bonne heure; chacun tourne, chacun se rase, et moi j'écris
romanesquement sur le bord de la rivière où est située notre hôtellerie; c'est
la Galère, vous y avez été.
J'ai entendu mille rossignols; j'ai pensé à ceux que vous entendez sur
votre balcon. Je n'ose vous dire la tristesse que l'idée de votre délicate santé
a jetée sur toutes mes pensées; vous le comprenez bien, et à quel point je
souhaite qu'elle se rétablisse: si vous m'aimez, vous y mettrez vos soins et
votre application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez
pour moi. Cet endroit est une pierre de touche. Bonsoir, ma très-chère;
adieu jusqu'à demain à Tours.
230.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 460
A Nantes, vendredi 17 mai 1680.
Je vous assure, ma fille, qu'il m'ennuie ici. M. de Molac, ni les madames
qui me font tant d'honnêtetés, ne me consolent point de n'être pas dans mes
bois; car je ne pense pas encore à Paris. Ce sont donc les Rochers que je
respire, c'est mon Rochecourbière[598]; c'est d'être dans de belles allées, et
non pas dans une fausse représentation d'une société qui n'a rien d'agréable
pour moi. Ma consolation, c'est d'être à mes Filles de Sainte-Marie; elles
sont aimables; elles ont conservé une idée de vous, dont elles me font leur
cour; elles ne sont point folles, ni prévenues, comme celles que vous
connaissez; elles ne croient point le pape d'aujourd'hui (Innocent XI)[599]
hérétique; elles savent leur religion; elles ne jetteront point par terre
l'Écriture sainte, parce qu'elle est traduite par les plus honnêtes gens du
monde; elles font honneur à la grâce de Jésus-Christ; elles connaissent la
Providence; elles élèvent fort bien leurs petites filles; elles ne leur
apprennent point à mentir, ni à dissimuler leurs sentiments; point de
coquesigrues ni d'idolâtrie: enfin, je les aime. M. de Grignan les croira
jansénistes, et moi je pense qu'elles sont chrétiennes; il y en a deux qui ont
bien de l'esprit. J'irai demain écrire dans cette maison, j'y dînerai dimanche:
encore une fois, c'est ma consolation. Je commence dès aujourd'hui cette
lettre, parce que l'on reçoit les lettres à dix heures du matin, et que la poste
repart à six heures du soir; cela est fort juste: et puis je m'en vais vous dire
une chose plaisante, c'est que la première fois que je lis vos lettres je suis si
émue, que je ne vois pas la moitié de ce qui est dedans; en les relisant plus à
loisir, je trouve mille choses sur quoi je veux parler: la première qui me
revient, c'est votre Carthage[600]; laissez-nous faire, je vous prie, nous
l'achèverons plus tôt que la pauvre Didon n'acheva la sienne: cette
comparaison m'a charmée. Je suis ici dans l'embarras d'achever un grand
compte de dix-neuf années que mon fils n'avait fait qu'ébaucher. On veut
me faire passer des lettres que j'ai écrites pour des quittances; c'est une pitié
de voir les subtilités où dix mille francs de reste jettent un mauvais payeur.
Nous allons tout arrêter: nous aspirons à de certains lods et ventes d'une
terre qui relève de nous; nous voulons deux mille francs tout à l'heure: nous
avons bien des gens qui nous conseillent; tout ce qui me fâche, c'est de faire
du mal: mais quand je joue à noyer, et que je me demande lequel je noie de
M. de la Jarie ou de moi, je dis sans balancer que c'est M. de la Jarie, et cela
me donne du courage. Voilà, ma pauvre enfant, les nouvelles dont je puis
remplir mes lettres; quand je songe combien les détails de cette nature, qui
Je vous assure, ma fille, qu'il m'ennuie ici. M. de Molac, ni les madames
qui me font tant d'honnêtetés, ne me consolent point de n'être pas dans mes
bois; car je ne pense pas encore à Paris. Ce sont donc les Rochers que je
respire, c'est mon Rochecourbière[598]; c'est d'être dans de belles allées, et
non pas dans une fausse représentation d'une société qui n'a rien d'agréable
pour moi. Ma consolation, c'est d'être à mes Filles de Sainte-Marie; elles
sont aimables; elles ont conservé une idée de vous, dont elles me font leur
cour; elles ne sont point folles, ni prévenues, comme celles que vous
connaissez; elles ne croient point le pape d'aujourd'hui (Innocent XI)[599]
hérétique; elles savent leur religion; elles ne jetteront point par terre
l'Écriture sainte, parce qu'elle est traduite par les plus honnêtes gens du
monde; elles font honneur à la grâce de Jésus-Christ; elles connaissent la
Providence; elles élèvent fort bien leurs petites filles; elles ne leur
apprennent point à mentir, ni à dissimuler leurs sentiments; point de
coquesigrues ni d'idolâtrie: enfin, je les aime. M. de Grignan les croira
jansénistes, et moi je pense qu'elles sont chrétiennes; il y en a deux qui ont
bien de l'esprit. J'irai demain écrire dans cette maison, j'y dînerai dimanche:
encore une fois, c'est ma consolation. Je commence dès aujourd'hui cette
lettre, parce que l'on reçoit les lettres à dix heures du matin, et que la poste
repart à six heures du soir; cela est fort juste: et puis je m'en vais vous dire
une chose plaisante, c'est que la première fois que je lis vos lettres je suis si
émue, que je ne vois pas la moitié de ce qui est dedans; en les relisant plus à
loisir, je trouve mille choses sur quoi je veux parler: la première qui me
revient, c'est votre Carthage[600]; laissez-nous faire, je vous prie, nous
l'achèverons plus tôt que la pauvre Didon n'acheva la sienne: cette
comparaison m'a charmée. Je suis ici dans l'embarras d'achever un grand
compte de dix-neuf années que mon fils n'avait fait qu'ébaucher. On veut
me faire passer des lettres que j'ai écrites pour des quittances; c'est une pitié
de voir les subtilités où dix mille francs de reste jettent un mauvais payeur.
Nous allons tout arrêter: nous aspirons à de certains lods et ventes d'une
terre qui relève de nous; nous voulons deux mille francs tout à l'heure: nous
avons bien des gens qui nous conseillent; tout ce qui me fâche, c'est de faire
du mal: mais quand je joue à noyer, et que je me demande lequel je noie de
M. de la Jarie ou de moi, je dis sans balancer que c'est M. de la Jarie, et cela
me donne du courage. Voilà, ma pauvre enfant, les nouvelles dont je puis
remplir mes lettres; quand je songe combien les détails de cette nature, qui
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sont dans les vôtres, me touchent sensiblement, je m'imagine que vous êtes
de même pour moi, et je ne crois pas que vous vouliez que je mette votre
amitié à plus haut prix. La vie est ici à fort bon marché: si c'était la même
chose à Aix, vous n'auriez pas tant dépensé l'hiver dernier; c'est encore une
belle circonstance que tout y soit comme à Paris: voilà une heureuse
ressemblance. Vous avez raison de trouver plaisant qu'en blâmant l'excès de
votre dépense, on trouve à dire à la frugalité de vos repas; vous avez très-
bien fait de ne les pas augmenter; vous avez un si grand air que vous
trompez les yeux, car votre intendant jure qu'on ne peut pas faire une
meilleure chère, ni plus grande, ni plus polie. C'est une chose étrange que
cinquante domestiques; nous avons eu peine à les compter. Pour Grignan, je
ne comprends jamais comment vous y pouvez souhaiter d'autre monde que
votre famille. Vous savez bien que quand nous étions seules, nous étions
cent dans votre château; je trouvais que c'était assez. Il ne faut pas croire
que l'excès du nombre ne vous ôte pas toute la douceur et le soulagement du
bon marché et des provisions: c'est une chose que vous n'avez jamais voulu
comprendre; mais votre arithmétique, en vous faisant doubler par quatre le
nombre de vos bouches, vous les fera trouver aussi chères qu'à Paris.
Donnez à tout cela, ma fille, quelques moments des réflexions dont vous
vous creusez la tête dans votre cabinet, je vous recommande à vous-même
dans cette retraite. Vos rêveries ne sont jamais agréables, vous vous les
imprimez plus fortement qu'une autre: vous savez l'effet de ces
épuisements, et le besoin que vous avez d'être quelquefois spensierata; rien
n'est si sain aux personnes délicates: vos lectures même sont trop épaisses,
vous vous ennuyez des histoires et de tout ce qui n'applique point: c'est un
malheur d'être si solide et d'avoir tant d'esprit; on ne s'en porte pas mieux.
Ma santé me fait honte; il y a quelque chose de sot à se porter aussi bien
que je fais: cela est encore au delà de la médiocrité de mon esprit. Je trouve
quelquefois que je mériterais au moins quelque légère incommodité; je
voudrais, pour votre soulagement et pour mon honneur, avoir quelques-unes
des vôtres. Quand je pense à tant de maux, je vous assure, ma chère enfant,
que je suis étonnée que la bonté de mon tempérament puisse soutenir
l'inquiétude que j'en ai. Je ne vous ai point assez dit comme j'aime Pauline,
ni combien je la trouve jolie, aimable, vive et naturelle: ce serait grand
dommage si elle se gâtait; et je vous conseille de ne point la séparer de
vous. Il me semble que le marquis ne m'aime plus.
de même pour moi, et je ne crois pas que vous vouliez que je mette votre
amitié à plus haut prix. La vie est ici à fort bon marché: si c'était la même
chose à Aix, vous n'auriez pas tant dépensé l'hiver dernier; c'est encore une
belle circonstance que tout y soit comme à Paris: voilà une heureuse
ressemblance. Vous avez raison de trouver plaisant qu'en blâmant l'excès de
votre dépense, on trouve à dire à la frugalité de vos repas; vous avez très-
bien fait de ne les pas augmenter; vous avez un si grand air que vous
trompez les yeux, car votre intendant jure qu'on ne peut pas faire une
meilleure chère, ni plus grande, ni plus polie. C'est une chose étrange que
cinquante domestiques; nous avons eu peine à les compter. Pour Grignan, je
ne comprends jamais comment vous y pouvez souhaiter d'autre monde que
votre famille. Vous savez bien que quand nous étions seules, nous étions
cent dans votre château; je trouvais que c'était assez. Il ne faut pas croire
que l'excès du nombre ne vous ôte pas toute la douceur et le soulagement du
bon marché et des provisions: c'est une chose que vous n'avez jamais voulu
comprendre; mais votre arithmétique, en vous faisant doubler par quatre le
nombre de vos bouches, vous les fera trouver aussi chères qu'à Paris.
Donnez à tout cela, ma fille, quelques moments des réflexions dont vous
vous creusez la tête dans votre cabinet, je vous recommande à vous-même
dans cette retraite. Vos rêveries ne sont jamais agréables, vous vous les
imprimez plus fortement qu'une autre: vous savez l'effet de ces
épuisements, et le besoin que vous avez d'être quelquefois spensierata; rien
n'est si sain aux personnes délicates: vos lectures même sont trop épaisses,
vous vous ennuyez des histoires et de tout ce qui n'applique point: c'est un
malheur d'être si solide et d'avoir tant d'esprit; on ne s'en porte pas mieux.
Ma santé me fait honte; il y a quelque chose de sot à se porter aussi bien
que je fais: cela est encore au delà de la médiocrité de mon esprit. Je trouve
quelquefois que je mériterais au moins quelque légère incommodité; je
voudrais, pour votre soulagement et pour mon honneur, avoir quelques-unes
des vôtres. Quand je pense à tant de maux, je vous assure, ma chère enfant,
que je suis étonnée que la bonté de mon tempérament puisse soutenir
l'inquiétude que j'en ai. Je ne vous ai point assez dit comme j'aime Pauline,
ni combien je la trouve jolie, aimable, vive et naturelle: ce serait grand
dommage si elle se gâtait; et je vous conseille de ne point la séparer de
vous. Il me semble que le marquis ne m'aime plus.
Page 462
231.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Nantes, samedi 25 mai 1680.
En attendant vos lettres, je m'en vais un peu vous entretenir. J'espère que
vous aurez reçu une si grande quantité des miennes, que vous serez guérie
pour jamais des inquiétudes que donnent les retardements de la poste. Pour
moi, ma très-chère, il me semble qu'il y a six mois que je suis ici, et que le
mois de mai n'a point de fin. Vous souvient-il des fantaisies qui vous
prenaient quelquefois de trouver qu'il y a des mois qui ne finissent point du
tout? Je n'étais point de cet avis quand j'étais avec vous; ma douleur était de
voir courir le temps trop vite. Me voilà dans l'admiration du joli mois de
mai; que n'ai-je point fait? que n'ai-je point vu? que n'ai-je point rêvé? et
j'arriverai encore aux Rochers avant qu'il finisse. Mon fils avait fort envie
que nous allassions à Bodégat[601], où effectivement nous avons beaucoup
d'affaires; mais il désirerait surtout que j'allasse chez Tonquedec: comme je
ne suis point si touchée de cette visite, je la diffère jusqu'au temps où je
serai peut-être obligée d'aller à Rennes pour voir M. et madame de
Chaulnes. Je m'en vais présentement aux Rochers, où je ferai venir tous mes
gens de Bodégat. Vous allez me demander si personne ne pouvait agir ici
pour moi; je vous dirai que non: il a fallu ma présence et le crédit de mes
amis; cela m'a un peu consolée, joint au plaisir de passer une partie de mes
après-dîners avec mes pauvres filles de Sainte-Marie. Je leur ai fait prêter
un livre dont elles sont charmées; c'est la Fréquente[602]: mais c'est le plus
grand secret du monde. Je vous prie de lire la seconde partie du second
traité du premier tome des Essais de morale; je suis assurée que vous le
connaissez, mais vous ne l'avez peut-être pas remarqué, c'est De la
soumission à la volonté de Dieu. Vous voyez comme il nous la représente
souveraine, faisant tout, disposant de tout, réglant tout, je m'y tiens: voilà ce
que j'en crois; et si, en tournant le Feuillet, ils veulent dire le contraire pour
ménager la chèvre et les choux, je les traiterai sur cela comme ces
ménageurs politiques; ils ne me feront pas changer, je suivrai leur exemple,
car ils ne changent pas d'avis pour changer de note.
Nous fûmes dîner l'autre jour à la Seilleraye, comme je vous avais dit:
mon Agnès fut ravie d'être de cette partie, quoiqu'il n'y eût que le bon abbé
et l'abbé de Bruc: elle a dix-neuf ans, mon Agnès, et n'est pas si simple que
je pensais; elle a plus que le désir d'apprendre, elle sait assez de choses;
A Nantes, samedi 25 mai 1680.
En attendant vos lettres, je m'en vais un peu vous entretenir. J'espère que
vous aurez reçu une si grande quantité des miennes, que vous serez guérie
pour jamais des inquiétudes que donnent les retardements de la poste. Pour
moi, ma très-chère, il me semble qu'il y a six mois que je suis ici, et que le
mois de mai n'a point de fin. Vous souvient-il des fantaisies qui vous
prenaient quelquefois de trouver qu'il y a des mois qui ne finissent point du
tout? Je n'étais point de cet avis quand j'étais avec vous; ma douleur était de
voir courir le temps trop vite. Me voilà dans l'admiration du joli mois de
mai; que n'ai-je point fait? que n'ai-je point vu? que n'ai-je point rêvé? et
j'arriverai encore aux Rochers avant qu'il finisse. Mon fils avait fort envie
que nous allassions à Bodégat[601], où effectivement nous avons beaucoup
d'affaires; mais il désirerait surtout que j'allasse chez Tonquedec: comme je
ne suis point si touchée de cette visite, je la diffère jusqu'au temps où je
serai peut-être obligée d'aller à Rennes pour voir M. et madame de
Chaulnes. Je m'en vais présentement aux Rochers, où je ferai venir tous mes
gens de Bodégat. Vous allez me demander si personne ne pouvait agir ici
pour moi; je vous dirai que non: il a fallu ma présence et le crédit de mes
amis; cela m'a un peu consolée, joint au plaisir de passer une partie de mes
après-dîners avec mes pauvres filles de Sainte-Marie. Je leur ai fait prêter
un livre dont elles sont charmées; c'est la Fréquente[602]: mais c'est le plus
grand secret du monde. Je vous prie de lire la seconde partie du second
traité du premier tome des Essais de morale; je suis assurée que vous le
connaissez, mais vous ne l'avez peut-être pas remarqué, c'est De la
soumission à la volonté de Dieu. Vous voyez comme il nous la représente
souveraine, faisant tout, disposant de tout, réglant tout, je m'y tiens: voilà ce
que j'en crois; et si, en tournant le Feuillet, ils veulent dire le contraire pour
ménager la chèvre et les choux, je les traiterai sur cela comme ces
ménageurs politiques; ils ne me feront pas changer, je suivrai leur exemple,
car ils ne changent pas d'avis pour changer de note.
Nous fûmes dîner l'autre jour à la Seilleraye, comme je vous avais dit:
mon Agnès fut ravie d'être de cette partie, quoiqu'il n'y eût que le bon abbé
et l'abbé de Bruc: elle a dix-neuf ans, mon Agnès, et n'est pas si simple que
je pensais; elle a plus que le désir d'apprendre, elle sait assez de choses;
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c'est comme vous disiez de Marie à Grignan: elle se doute de ce qu'on veut
lui dire; elle est aimable. Le confesseur qui la gouverne la fait communier
deux fois la semaine: bon Dieu, quelle profanation! elle est de tous les
plaisirs quand elle peut en être, et du moins elle le désire toujours, et c'est
assez pour n'être pas dans un usage si familier. Elle a lu tout ce qu'elle a pu
attraper de romans, avec tout le goût que donne la difficulté et le plaisir de
tromper. Vraiment, si je voulais rendre une fille galante, je ne lui
souhaiterais qu'une mère et un confesseur comme elle en a. Ma fille, je vous
parle de Nantes, en attendant les lettres de Paris. Il y a ici une espèce
d'intendante, qui ne l'est point pourtant; c'est madame de Nointel. Elle est
fille de madame de Br...., elle a dix-sept ans, et fait la sotte et l'entendue.
Son mari est de la vraie maison de Be..., il n'est pas ici: sa femme fait la
belle, et croit que c'est mon devoir de l'aller voir; je n'ai pas bien compris
pourquoi; et en attendant qu'elle me montre par où, je m'en vais aux
Rochers: cela serait bon pour madame de Molac, ce n'est pas une difficulté:
elle est à Paris, son mari[603] l'est allé trouver.
Voilà vos lettres du 15 de ce mois infini, car il est vrai que je n'en ai
jamais trouvé un pareil. Vous avez reçu toutes les miennes: je vous conjure
de n'être point en peine si vous n'en recevez pas; vous voyez bien que cela
dépend de l'arrangement de certains moments de la poste qui peuvent très-
souvent manquer; jusqu'ici je n'ai pas sujet de m'en plaindre, je ne reçois
vos lettres que deux jours plus tard qu'à Paris: c'est tout ce qu'on peut
ménager sur une distance aussi extrême que celle-ci. Vous dites que je n'en
suis point touchée; cela est d'une personne qui est encore plus loin de moi
que je ne pensais, qui m'a tout à fait oubliée, qui ne sait plus la mesure de
mon attachement, ni la tendresse de mon cœur, qui ne connaît plus cette
faiblesse naturelle, ni cette disposition aux larmes dont votre fermeté et
votre philosophie se sont si souvent moquées. C'est à moi à me plaindre: je
ne suis que trop pénétrée de tout cela; et, avec toute ma belle Providence
que je comprends si bien, je ne laisse pas d'être toujours affligée de ces
arrangements au delà de toute raison. Une paix entière, une soumission sans
murmure est le partage des parfaits, tandis que la connaissance de cette
Providence, et du mauvais usage que j'en fais, ne m'est donnée que pour ma
peine et pour ma pénitence. Vous dites qu'on veut que Dieu soit l'auteur de
tout ce qui arrive: lisez, lisez ce Traité que je vous ai marqué, et vous verrez
qu'en effet c'est à Dieu qu'il faut s'en prendre, mais avec respect et
lui dire; elle est aimable. Le confesseur qui la gouverne la fait communier
deux fois la semaine: bon Dieu, quelle profanation! elle est de tous les
plaisirs quand elle peut en être, et du moins elle le désire toujours, et c'est
assez pour n'être pas dans un usage si familier. Elle a lu tout ce qu'elle a pu
attraper de romans, avec tout le goût que donne la difficulté et le plaisir de
tromper. Vraiment, si je voulais rendre une fille galante, je ne lui
souhaiterais qu'une mère et un confesseur comme elle en a. Ma fille, je vous
parle de Nantes, en attendant les lettres de Paris. Il y a ici une espèce
d'intendante, qui ne l'est point pourtant; c'est madame de Nointel. Elle est
fille de madame de Br...., elle a dix-sept ans, et fait la sotte et l'entendue.
Son mari est de la vraie maison de Be..., il n'est pas ici: sa femme fait la
belle, et croit que c'est mon devoir de l'aller voir; je n'ai pas bien compris
pourquoi; et en attendant qu'elle me montre par où, je m'en vais aux
Rochers: cela serait bon pour madame de Molac, ce n'est pas une difficulté:
elle est à Paris, son mari[603] l'est allé trouver.
Voilà vos lettres du 15 de ce mois infini, car il est vrai que je n'en ai
jamais trouvé un pareil. Vous avez reçu toutes les miennes: je vous conjure
de n'être point en peine si vous n'en recevez pas; vous voyez bien que cela
dépend de l'arrangement de certains moments de la poste qui peuvent très-
souvent manquer; jusqu'ici je n'ai pas sujet de m'en plaindre, je ne reçois
vos lettres que deux jours plus tard qu'à Paris: c'est tout ce qu'on peut
ménager sur une distance aussi extrême que celle-ci. Vous dites que je n'en
suis point touchée; cela est d'une personne qui est encore plus loin de moi
que je ne pensais, qui m'a tout à fait oubliée, qui ne sait plus la mesure de
mon attachement, ni la tendresse de mon cœur, qui ne connaît plus cette
faiblesse naturelle, ni cette disposition aux larmes dont votre fermeté et
votre philosophie se sont si souvent moquées. C'est à moi à me plaindre: je
ne suis que trop pénétrée de tout cela; et, avec toute ma belle Providence
que je comprends si bien, je ne laisse pas d'être toujours affligée de ces
arrangements au delà de toute raison. Une paix entière, une soumission sans
murmure est le partage des parfaits, tandis que la connaissance de cette
Providence, et du mauvais usage que j'en fais, ne m'est donnée que pour ma
peine et pour ma pénitence. Vous dites qu'on veut que Dieu soit l'auteur de
tout ce qui arrive: lisez, lisez ce Traité que je vous ai marqué, et vous verrez
qu'en effet c'est à Dieu qu'il faut s'en prendre, mais avec respect et
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résignation; et les hommes sur qui nous arrêtons notre vue, il faut les
considérer comme les exécuteurs de ses ordres, dont il sait bien tirer la fin
qu'il lui plaît. C'est ainsi qu'on raisonne quand on lève les yeux; mais
ordinairement on s'en tient aux pauvres petites causes secondes, et l'on
souffre avec bien de l'impatience ce qu'on devrait recevoir avec soumission:
voilà le misérable état où je suis: c'est pour cela que vous m'avez vue me
repentir, m'agiter et m'inquiéter tout de même qu'une autre. Je pense comme
vous que toutes les philosophies ne sont bonnes que quand on n'en a que
faire. Vous me priez de vous aimer davantage et toujours davantage; en
vérité, vous m'embarrassez, je ne sais point où l'on prend ce degré-là; il est
au-dessus de mes connaissances: mais ce qui est bien à ma portée, c'est de
ne vous être bonne à rien, c'est de ne faire aucun usage qui vous soit utile de
la tendresse que j'ai pour vous, c'est de n'avoir aucun de ces tons si désirés
d'une mère, qui peut retenir, qui peut soulager, qui peut soutenir. Ah! voilà
ce qui me désespère, et qui ne s'accorde point du tout avec ce que je
voudrais.
232.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Nantes, lundi au soir 27 mai 1680.
Je vous écris ce soir, parce que, Dieu merci, je m'en vais demain dès le
grand matin, et même je n'attendrai pas vos lettres pour y faire réponse: je
laisse un homme à cheval pour me les apporter à la dînée, et je laisse ici
cette lettre qui partira ce soir, afin qu'autant que je le puis, il n'y ait rien de
déréglé dans notre commerce. J'écris aujourd'hui comme Arlequin, qui
répond avant que d'avoir reçu la lettre.
Je fus hier au Buron, j'en revins le soir; je pensai pleurer en voyant la
dégradation de cette terre: il y avait les plus vieux bois du monde; mon fils,
dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de cognée. Il a
encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez grande beauté;
tout cela est pitoyable: il en a rapporté quatre cents pistoles, dont il n'eut pas
un sou un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu'il fait, ni ce que
son voyage de Bretagne lui a coûté, quoiqu'il eût renvoyé ses laquais et son
cocher à Paris, et qu'il n'eût que le seul Larmechin dans cette ville, où il fut
deux mois. Il trouve l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans
considérer comme les exécuteurs de ses ordres, dont il sait bien tirer la fin
qu'il lui plaît. C'est ainsi qu'on raisonne quand on lève les yeux; mais
ordinairement on s'en tient aux pauvres petites causes secondes, et l'on
souffre avec bien de l'impatience ce qu'on devrait recevoir avec soumission:
voilà le misérable état où je suis: c'est pour cela que vous m'avez vue me
repentir, m'agiter et m'inquiéter tout de même qu'une autre. Je pense comme
vous que toutes les philosophies ne sont bonnes que quand on n'en a que
faire. Vous me priez de vous aimer davantage et toujours davantage; en
vérité, vous m'embarrassez, je ne sais point où l'on prend ce degré-là; il est
au-dessus de mes connaissances: mais ce qui est bien à ma portée, c'est de
ne vous être bonne à rien, c'est de ne faire aucun usage qui vous soit utile de
la tendresse que j'ai pour vous, c'est de n'avoir aucun de ces tons si désirés
d'une mère, qui peut retenir, qui peut soulager, qui peut soutenir. Ah! voilà
ce qui me désespère, et qui ne s'accorde point du tout avec ce que je
voudrais.
232.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Nantes, lundi au soir 27 mai 1680.
Je vous écris ce soir, parce que, Dieu merci, je m'en vais demain dès le
grand matin, et même je n'attendrai pas vos lettres pour y faire réponse: je
laisse un homme à cheval pour me les apporter à la dînée, et je laisse ici
cette lettre qui partira ce soir, afin qu'autant que je le puis, il n'y ait rien de
déréglé dans notre commerce. J'écris aujourd'hui comme Arlequin, qui
répond avant que d'avoir reçu la lettre.
Je fus hier au Buron, j'en revins le soir; je pensai pleurer en voyant la
dégradation de cette terre: il y avait les plus vieux bois du monde; mon fils,
dans son dernier voyage, y a fait donner les derniers coups de cognée. Il a
encore voulu vendre un petit bouquet qui faisait une assez grande beauté;
tout cela est pitoyable: il en a rapporté quatre cents pistoles, dont il n'eut pas
un sou un mois après. Il est impossible de comprendre ce qu'il fait, ni ce que
son voyage de Bretagne lui a coûté, quoiqu'il eût renvoyé ses laquais et son
cocher à Paris, et qu'il n'eût que le seul Larmechin dans cette ville, où il fut
deux mois. Il trouve l'invention de dépenser sans paraître, de perdre sans
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jouer, et de payer sans s'acquitter; toujours une soif et un besoin d'argent, en
paix comme en guerre; c'est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n'a
aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma fille, il
faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées que je vis hier,
tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se retirer, tous ces anciens
corbeaux établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois, ces
chouettes qui, dans cette obscurité, annonçaient, par leurs funestes cris, les
malheurs de tous les hommes, tout cela me fit hier des plaintes qui me
touchèrent sensiblement le cœur; et que sait-on même si plusieurs de ces
vieux chênes n'ont point parlé, comme celui où était Clorinde[604]? Ce lieu
était un luogo d'incanto, s'il en fut jamais: j'en revins donc toute triste; le
souper que me donna le premier président et sa femme ne fut point capable
de me réjouir. Il faut que je vous conte ce que c'est que ce premier
président; vous croyez que c'est une barbe sale et un vieux fleuve comme
votre Ragusse; point du tout: c'est un jeune homme de vingt-sept ans, neveu
de M. d'Harouïs, un petit de la Bunelaie fort joli, qui a été élevé avec le petit
de la Seilleraye[605], que j'ai vu mille fois, sans jamais imaginer que ce pût
être un magistrat; cependant il l'est devenu par son crédit, et, moyennant
quarante mille francs, il a acheté toute l'expérience nécessaire pour être à la
tête d'une compagnie souveraine, qui est la chambre des comptes de Nantes:
il a de plus épousé une fille que je connais fort, que j'ai vue pendant cinq
semaines tous les jours aux états de Vitré; de sorte que ce premier président
et cette première présidente sont pour moi un jeune petit garçon que je ne
puis respecter, et une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. Ils sont
revenus pour moi de la campagne, où ils étaient; ils ne me quittent point.
D'un autre côté, M. de Nointel me vint voir samedi en arrivant de Brest:
cette civilité m'obligea d'aller le lendemain chez sa femme; elle me rendit
ma visite dès le soir, et aujourd'hui ils m'ont donné un si magnifique repas
en maigre, à cause des Rogations, que le moindre poisson paraissait la
signora balena. J'ai été de là dire adieu à mes pauvres sœurs (de Sainte-
Marie), que je laisse avec un très-bon livre. J'ai pris congé de la belle
prairie[606]: mon Agnès pleure quasi mon départ, et moi, ma très-belle, je ne
le pleure point: je suis ravie de m'en aller dans mes bois; j'espère au moins
en trouver aux Rochers qui ne sont point abattus. Voilà toutes les inutilités
que je puis vous mander aujourd'hui.
paix comme en guerre; c'est un abîme de je ne sais pas quoi, car il n'a
aucune fantaisie; mais sa main est un creuset où l'argent se fond. Ma fille, il
faut que vous essuyiez tout ceci. Toutes ces dryades affligées que je vis hier,
tous ces vieux sylvains qui ne savent plus où se retirer, tous ces anciens
corbeaux établis depuis deux cents ans dans l'horreur de ces bois, ces
chouettes qui, dans cette obscurité, annonçaient, par leurs funestes cris, les
malheurs de tous les hommes, tout cela me fit hier des plaintes qui me
touchèrent sensiblement le cœur; et que sait-on même si plusieurs de ces
vieux chênes n'ont point parlé, comme celui où était Clorinde[604]? Ce lieu
était un luogo d'incanto, s'il en fut jamais: j'en revins donc toute triste; le
souper que me donna le premier président et sa femme ne fut point capable
de me réjouir. Il faut que je vous conte ce que c'est que ce premier
président; vous croyez que c'est une barbe sale et un vieux fleuve comme
votre Ragusse; point du tout: c'est un jeune homme de vingt-sept ans, neveu
de M. d'Harouïs, un petit de la Bunelaie fort joli, qui a été élevé avec le petit
de la Seilleraye[605], que j'ai vu mille fois, sans jamais imaginer que ce pût
être un magistrat; cependant il l'est devenu par son crédit, et, moyennant
quarante mille francs, il a acheté toute l'expérience nécessaire pour être à la
tête d'une compagnie souveraine, qui est la chambre des comptes de Nantes:
il a de plus épousé une fille que je connais fort, que j'ai vue pendant cinq
semaines tous les jours aux états de Vitré; de sorte que ce premier président
et cette première présidente sont pour moi un jeune petit garçon que je ne
puis respecter, et une jeune petite demoiselle que je ne puis honorer. Ils sont
revenus pour moi de la campagne, où ils étaient; ils ne me quittent point.
D'un autre côté, M. de Nointel me vint voir samedi en arrivant de Brest:
cette civilité m'obligea d'aller le lendemain chez sa femme; elle me rendit
ma visite dès le soir, et aujourd'hui ils m'ont donné un si magnifique repas
en maigre, à cause des Rogations, que le moindre poisson paraissait la
signora balena. J'ai été de là dire adieu à mes pauvres sœurs (de Sainte-
Marie), que je laisse avec un très-bon livre. J'ai pris congé de la belle
prairie[606]: mon Agnès pleure quasi mon départ, et moi, ma très-belle, je ne
le pleure point: je suis ravie de m'en aller dans mes bois; j'espère au moins
en trouver aux Rochers qui ne sont point abattus. Voilà toutes les inutilités
que je puis vous mander aujourd'hui.
Page 466
233.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, vendredi 31 mai 1680.
Quoique cette lettre ne parte que dimanche, je veux la commencer
aujourd'hui, afin de dater encore du mois de mai: je crains que celui de juin
ne me paraisse encore aussi long; je suis assurée, au moins, de ne pas voir
de si beaux pays. Il y a un mois qu'il pleut tous les jours; ce sont vos prières
qui nous ont attiré cet excès. Que ne laissez-vous un peu faire à la
Providence? tantôt de la pluie, tantôt de la sécheresse, vous n'êtes jamais
contents. J'en demande pardon à Dieu; mais cela fait souvenir de Jupiter
dans Lucien, qui est si fatigué des demandes importunes des mortels, qu'il
envoie Mercure pour donner ordre à tout, et pour faire tomber en Égypte
dix mille muids de grêle, afin de ne plus en entendre parler. Je ne vous
obligerai plus de répondre sur cette divine Providence que j'adore, et que je
crois qui fait et ordonne tout: je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette
opinion de mystère inconcevable, avec les disciples de votre père Descartes;
ce qui serait vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût fait le monde
sans régler tout ce qui s'y fait: les gens qui font de si belles restrictions et
contradictions dans leurs livres en parlent bien mieux et plus dignement,
quand ils ne sont pas contraints ni étranglés par la politique. Ces coupeurs
de bourse sont bien aimables dans la conversation; je ne vous les nommais
point, parce qu'il me semblait que vous deviniez le principal: les autres,
c'est l'abbé du Pile et M. du Bois, que vous connaissez et qui a bien de
l'esprit; le pauvre Nicole est dans les Ardennes, et M. Arnauld sous terre,
comme une taupe. Mais voyez, ma très-chère, quelle folie, et où me voilà!
ce n'est point de tout cela que je veux vous parler, j'admire comme je
m'égare.
Je veux vous conter comme je reçus votre lettre à la dînée, le jour que je
partis pour Nantes; et que, n'ayant que cette manière de vous entendre à
mille lieues de moi, je me fais de cette lecture une sorte d'occupation que je
préfère à tout. Nous avons trouvé les chemins fort raccommodés de Nantes
à Rennes, par l'ordre de M. de Chaulnes: mais les pluies ont fait comme si
deux hivers étaient venus l'un sur l'autre. Nous avons toujours été dans les
bourbiers et dans les abîmes d'eau: nous n'avions osé traverser que
Châteaubriant, parce qu'on n'en sort point. Nous arrivâmes à Rennes la
veille de l'Ascension; cette bonne Marbeuf voulait m'avaler, et me loger, et
Aux Rochers, vendredi 31 mai 1680.
Quoique cette lettre ne parte que dimanche, je veux la commencer
aujourd'hui, afin de dater encore du mois de mai: je crains que celui de juin
ne me paraisse encore aussi long; je suis assurée, au moins, de ne pas voir
de si beaux pays. Il y a un mois qu'il pleut tous les jours; ce sont vos prières
qui nous ont attiré cet excès. Que ne laissez-vous un peu faire à la
Providence? tantôt de la pluie, tantôt de la sécheresse, vous n'êtes jamais
contents. J'en demande pardon à Dieu; mais cela fait souvenir de Jupiter
dans Lucien, qui est si fatigué des demandes importunes des mortels, qu'il
envoie Mercure pour donner ordre à tout, et pour faire tomber en Égypte
dix mille muids de grêle, afin de ne plus en entendre parler. Je ne vous
obligerai plus de répondre sur cette divine Providence que j'adore, et que je
crois qui fait et ordonne tout: je suis assurée que vous n'oseriez traiter cette
opinion de mystère inconcevable, avec les disciples de votre père Descartes;
ce qui serait vraiment inconcevable, ce serait que Dieu eût fait le monde
sans régler tout ce qui s'y fait: les gens qui font de si belles restrictions et
contradictions dans leurs livres en parlent bien mieux et plus dignement,
quand ils ne sont pas contraints ni étranglés par la politique. Ces coupeurs
de bourse sont bien aimables dans la conversation; je ne vous les nommais
point, parce qu'il me semblait que vous deviniez le principal: les autres,
c'est l'abbé du Pile et M. du Bois, que vous connaissez et qui a bien de
l'esprit; le pauvre Nicole est dans les Ardennes, et M. Arnauld sous terre,
comme une taupe. Mais voyez, ma très-chère, quelle folie, et où me voilà!
ce n'est point de tout cela que je veux vous parler, j'admire comme je
m'égare.
Je veux vous conter comme je reçus votre lettre à la dînée, le jour que je
partis pour Nantes; et que, n'ayant que cette manière de vous entendre à
mille lieues de moi, je me fais de cette lecture une sorte d'occupation que je
préfère à tout. Nous avons trouvé les chemins fort raccommodés de Nantes
à Rennes, par l'ordre de M. de Chaulnes: mais les pluies ont fait comme si
deux hivers étaient venus l'un sur l'autre. Nous avons toujours été dans les
bourbiers et dans les abîmes d'eau: nous n'avions osé traverser que
Châteaubriant, parce qu'on n'en sort point. Nous arrivâmes à Rennes la
veille de l'Ascension; cette bonne Marbeuf voulait m'avaler, et me loger, et
Page 467
me retenir; je ne voulus ni souper ni coucher chez elle: le lendemain, elle
me donna un grand déjeûner-dîner, où le gouverneur, et tout ce qui était
dans cette ville, qui est quasi déserte, vint me voir. Nous partîmes à dix
heures, et tout le monde me disant que j'avais trop de temps, que les
chemins étaient comme dans cette chambre, car c'est toujours la
comparaison; ils étaient si bien comme dans cette chambre, que nous
n'arrivâmes ici qu'après minuit, toujours dans l'eau; et de Vitré ici, où j'ai été
mille fois, nous ne les reconnaissions pas; tous les pavés sont devenus
impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas plus haut et bas
qu'ils n'étaient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et qu'il fallait
tâter le chemin, nous envoyons demander du secours à Pilois; il vient avec
une douzaine de gars; les uns nous tenaient, les autres nous éclairaient avec
plusieurs bouchons de paille; et tous parlaient si extrêmement breton, que
nous pâmions de rire. Enfin, avec cette illumination, nous arrivâmes ici, nos
chevaux rebutés, nos gens tout trempés, mon carrosse rompu, et nous assez
fatigués; nous mangeâmes peu; nous avons beaucoup dormi; et ce matin
nous nous sommes trouvés aux Rochers, mais encore tout gauches et mal
rangés. J'avais envoyé un laquais, afin de ne pas retrouver ma poussière
depuis quatre ans; nous sommes au moins proprement.
Nous avons été régalés de bien des gens de Vitré, des Récollets,
mademoiselle du Plessis en larmes de sa pauvre mère; et je n'ai senti de joie
que lorsque tout s'en est allé à six heures, et que je suis demeurée un peu de
temps dans ce bois avec mon ami Pilois. C'est une très-belle chose que ces
allées. Il y en a plus de dix que vous ne connaissez point. Ne craignez pas
que je m'expose au serein; je sais trop combien vous en seriez fâchée. Vous
me dites toujours que vous vous portez bien, Montgobert le dit aussi;
cependant je trouve que la pensée de vous plonger deux fois le jour dans
l'eau du Rhône ne peut venir que d'une personne bien échauffée; je vous
conseille au moins, ma chère enfant, de consulter un auteur fort grave, pour
établir l'opinion probable que le bain soit bon à la poitrine. Je fus témoin du
mal visible que vous firent les demi-bains; c'était pourtant de l'avis de
Fagon. Vous avez eu besoin d'avoir de la force pour soutenir l'excès de
monde que vous avez eu: vingt personnes d'extraordinaire à table font mal à
l'imagination. Voilà ce que Corbinelli appelait des trains qui arrivaient; il se
trouvait pressé dans la galerie, et ne saluait ni ne connaissait personne: en
vérité, votre hôtellerie est toute des plus fréquentées; c'est un beau débris
me donna un grand déjeûner-dîner, où le gouverneur, et tout ce qui était
dans cette ville, qui est quasi déserte, vint me voir. Nous partîmes à dix
heures, et tout le monde me disant que j'avais trop de temps, que les
chemins étaient comme dans cette chambre, car c'est toujours la
comparaison; ils étaient si bien comme dans cette chambre, que nous
n'arrivâmes ici qu'après minuit, toujours dans l'eau; et de Vitré ici, où j'ai été
mille fois, nous ne les reconnaissions pas; tous les pavés sont devenus
impraticables, les bourbiers sont enfoncés, les hauts et bas plus haut et bas
qu'ils n'étaient; enfin, voyant que nous ne voyions plus rien, et qu'il fallait
tâter le chemin, nous envoyons demander du secours à Pilois; il vient avec
une douzaine de gars; les uns nous tenaient, les autres nous éclairaient avec
plusieurs bouchons de paille; et tous parlaient si extrêmement breton, que
nous pâmions de rire. Enfin, avec cette illumination, nous arrivâmes ici, nos
chevaux rebutés, nos gens tout trempés, mon carrosse rompu, et nous assez
fatigués; nous mangeâmes peu; nous avons beaucoup dormi; et ce matin
nous nous sommes trouvés aux Rochers, mais encore tout gauches et mal
rangés. J'avais envoyé un laquais, afin de ne pas retrouver ma poussière
depuis quatre ans; nous sommes au moins proprement.
Nous avons été régalés de bien des gens de Vitré, des Récollets,
mademoiselle du Plessis en larmes de sa pauvre mère; et je n'ai senti de joie
que lorsque tout s'en est allé à six heures, et que je suis demeurée un peu de
temps dans ce bois avec mon ami Pilois. C'est une très-belle chose que ces
allées. Il y en a plus de dix que vous ne connaissez point. Ne craignez pas
que je m'expose au serein; je sais trop combien vous en seriez fâchée. Vous
me dites toujours que vous vous portez bien, Montgobert le dit aussi;
cependant je trouve que la pensée de vous plonger deux fois le jour dans
l'eau du Rhône ne peut venir que d'une personne bien échauffée; je vous
conseille au moins, ma chère enfant, de consulter un auteur fort grave, pour
établir l'opinion probable que le bain soit bon à la poitrine. Je fus témoin du
mal visible que vous firent les demi-bains; c'était pourtant de l'avis de
Fagon. Vous avez eu besoin d'avoir de la force pour soutenir l'excès de
monde que vous avez eu: vingt personnes d'extraordinaire à table font mal à
l'imagination. Voilà ce que Corbinelli appelait des trains qui arrivaient; il se
trouvait pressé dans la galerie, et ne saluait ni ne connaissait personne: en
vérité, votre hôtellerie est toute des plus fréquentées; c'est un beau débris
Page 468
que celui qui se fait dans ces occasions. Vous souvient-il, ma fille, quand
nous avions ici tous ces Fouesnels, et que nous attendions avec tant
d'impatience l'heureux et précieux moment de leur départ? quel adieu gai
nous leur faisions intérieurement! quelle crainte qu'ils ne cédassent aux
fausses prières que nous leur faisions de demeurer! quelle douceur et quelle
joie quand nous en étions délivrés! et comme nous trouvions qu'une
mauvaise compagnie était bien meilleure qu'une bonne, qui vous laisse
affligée quand elle part; au lieu que l'autre vous rafraîchit le sang, et vous
fait respirer d'aise! Vous avez senti ce délicieux état. Je vous gronderais de
m'avoir écrit une si grande lettre de votre écriture, sans que j'ai compris que
cela vous était encore moins mauvais que de soutenir la conversation. Celle
de M. de Louvois[607] avec M. de Vardes a fait du bruit: on me la mande de
Paris, et qu'il quitta les Grignan et les Montanègre pour cet exilé. On croit
qu'il y a quelque ambassade en campagne, dont ses enfants sont fort
effrayés par la crainte de la dépense. Je vois pourtant que M. de Grignan a
été fort bien traité de ce ministre; ce voyage ne pouvait pas s'éviter: il a
encore plus coûté à Montanègre[608]. Je trouve bien honnête et bien noble de
ne point avoir paru fâché de son dîner perdu; je ne sais comment on peut
donner de ces sortes de mortifications à des gens qui jettent de l'argent, et
qui se mettent en pièces pour vous faire honneur.
Madame de Coulanges me mande que madame de Maintenon a perdu
une canne contre M. le Dauphin; c'est madame de Coulanges qui l'a fait
faire: la pomme est une grenade d'or et de rubis; la couronne s'ouvre, on
voit le portrait de madame la Dauphine; et au-dessous, il più grato
nasconde. Clément avait fait autrefois cette devise pour vous; elle paraissait
une exagération de la manière dont vous étiez faite, et c'est une vérité toute
faite pour cette princesse. Cette belle Fontanges est toujours assez mal. Mon
fils dit qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les comédies[609] de Corneille
charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir que
d'être obligé d'y être, et d'y avoir un maître, une place, une contenance; que
pour moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était
que par n'en point avoir que je m'en étais éloignée; que cette espèce de
mépris était un chagrin, et que je me vengeais à en médire, comme
Montaigne de la jeunesse; que j'admirais qu'il aimât mieux passer son
après-dîner, comme je fais, entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle
de Launaie, qu'au milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon.
nous avions ici tous ces Fouesnels, et que nous attendions avec tant
d'impatience l'heureux et précieux moment de leur départ? quel adieu gai
nous leur faisions intérieurement! quelle crainte qu'ils ne cédassent aux
fausses prières que nous leur faisions de demeurer! quelle douceur et quelle
joie quand nous en étions délivrés! et comme nous trouvions qu'une
mauvaise compagnie était bien meilleure qu'une bonne, qui vous laisse
affligée quand elle part; au lieu que l'autre vous rafraîchit le sang, et vous
fait respirer d'aise! Vous avez senti ce délicieux état. Je vous gronderais de
m'avoir écrit une si grande lettre de votre écriture, sans que j'ai compris que
cela vous était encore moins mauvais que de soutenir la conversation. Celle
de M. de Louvois[607] avec M. de Vardes a fait du bruit: on me la mande de
Paris, et qu'il quitta les Grignan et les Montanègre pour cet exilé. On croit
qu'il y a quelque ambassade en campagne, dont ses enfants sont fort
effrayés par la crainte de la dépense. Je vois pourtant que M. de Grignan a
été fort bien traité de ce ministre; ce voyage ne pouvait pas s'éviter: il a
encore plus coûté à Montanègre[608]. Je trouve bien honnête et bien noble de
ne point avoir paru fâché de son dîner perdu; je ne sais comment on peut
donner de ces sortes de mortifications à des gens qui jettent de l'argent, et
qui se mettent en pièces pour vous faire honneur.
Madame de Coulanges me mande que madame de Maintenon a perdu
une canne contre M. le Dauphin; c'est madame de Coulanges qui l'a fait
faire: la pomme est une grenade d'or et de rubis; la couronne s'ouvre, on
voit le portrait de madame la Dauphine; et au-dessous, il più grato
nasconde. Clément avait fait autrefois cette devise pour vous; elle paraissait
une exagération de la manière dont vous étiez faite, et c'est une vérité toute
faite pour cette princesse. Cette belle Fontanges est toujours assez mal. Mon
fils dit qu'on se divertit fort à Fontainebleau. Les comédies[609] de Corneille
charment toute la cour. Je mande à mon fils que c'est un grand plaisir que
d'être obligé d'y être, et d'y avoir un maître, une place, une contenance; que
pour moi, si j'en avais eu une, j'aurais fort aimé ce pays-là; que ce n'était
que par n'en point avoir que je m'en étais éloignée; que cette espèce de
mépris était un chagrin, et que je me vengeais à en médire, comme
Montaigne de la jeunesse; que j'admirais qu'il aimât mieux passer son
après-dîner, comme je fais, entre mademoiselle du Plessis et mademoiselle
de Launaie, qu'au milieu de tout ce qu'il y a de beau et de bon.
Page 469
Ce que je dis pour moi, ma belle, vraiment je le dis pour vous; ne croyez
pas que si M. de Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez, vous
ne vous accommodassiez pas fort bien de cette vie: mais la Providence ne
veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour
moi, j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît
dans la plus agréable situation du monde; et puis tout d'un coup c'étaient des
prisons et des exils[610]. Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse?
je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des moments de murmure, ce
n'est point par rapport à moi. Vous me peignez fort agréablement la
conduite des regards de madame D....; c'est une économie envers ses
amants, qui serait digne d'Armide. Vous vous doutiez bien que M.
Rouillé[611] ne retournerait pas: j'en suis fâchée, et le serais encore plus si je
ne croyais vos séjours de Provence finis. Ainsi vous aurez peu d'affaires
avec lui; s'il y avait quelque chose à démêler dans l'assemblée, M. le
coadjuteur vous en rendrait bon compte, en l'absence de M. de Grignan.
234.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 5 juin 1680.
Enfin, j'ai le plaisir, dans notre extrême éloignement, de recevoir vos
lettres le neuvième jour, en attendant d'autres consolations. J'admire souvent
l'honnêteté de ces messieurs, dont parlent si plaisamment les Essais de
morale, et qui sont si honnêtes et si obligeants: que ne font-ils point pour
notre service? à quels usages ne se rabaissent-ils pas pour nous être utiles?
Les uns courent deux cents lieues pour porter nos lettres, les autres
grimpent sur les toits de nos maisons, pour empêcher que nous ne soyons
incommodés de la pluie; quelques-uns font bien pis. Enfin, c'est un effet de
la Providence; et la cupidité, qui est un mal, est le fonds d'où elle tire tant de
biens. J'ai apporté ici quantité de livres choisis, je les ai rangés ce matin: on
ne met pas la main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout
entier; toute une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel
point de vue pour honorer notre religion! l'autre est toute d'histoires
admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies et de nouvelles et de
mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites armoires.
Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors: il
serait digne de vous, ma fille: la promenade en serait digne aussi, mais notre
pas que si M. de Grignan et vous étiez placés comme vous le méritez, vous
ne vous accommodassiez pas fort bien de cette vie: mais la Providence ne
veut pas que vous ayez d'autres grandeurs que celles que vous avez. Pour
moi, j'ai vu des moments où il ne s'en fallait rien que la fortune ne me mît
dans la plus agréable situation du monde; et puis tout d'un coup c'étaient des
prisons et des exils[610]. Trouvez-vous que ma fortune ait été fort heureuse?
je ne laisse pas d'en être contente; et si j'ai des moments de murmure, ce
n'est point par rapport à moi. Vous me peignez fort agréablement la
conduite des regards de madame D....; c'est une économie envers ses
amants, qui serait digne d'Armide. Vous vous doutiez bien que M.
Rouillé[611] ne retournerait pas: j'en suis fâchée, et le serais encore plus si je
ne croyais vos séjours de Provence finis. Ainsi vous aurez peu d'affaires
avec lui; s'il y avait quelque chose à démêler dans l'assemblée, M. le
coadjuteur vous en rendrait bon compte, en l'absence de M. de Grignan.
234.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 5 juin 1680.
Enfin, j'ai le plaisir, dans notre extrême éloignement, de recevoir vos
lettres le neuvième jour, en attendant d'autres consolations. J'admire souvent
l'honnêteté de ces messieurs, dont parlent si plaisamment les Essais de
morale, et qui sont si honnêtes et si obligeants: que ne font-ils point pour
notre service? à quels usages ne se rabaissent-ils pas pour nous être utiles?
Les uns courent deux cents lieues pour porter nos lettres, les autres
grimpent sur les toits de nos maisons, pour empêcher que nous ne soyons
incommodés de la pluie; quelques-uns font bien pis. Enfin, c'est un effet de
la Providence; et la cupidité, qui est un mal, est le fonds d'où elle tire tant de
biens. J'ai apporté ici quantité de livres choisis, je les ai rangés ce matin: on
ne met pas la main sur un, tel qu'il soit, qu'on n'ait envie de le lire tout
entier; toute une tablette de dévotion, et quelle dévotion! bon Dieu, quel
point de vue pour honorer notre religion! l'autre est toute d'histoires
admirables; l'autre, de morale; l'autre, de poésies et de nouvelles et de
mémoires. Les romans sont méprisés, et ont gagné les petites armoires.
Quand j'entre dans ce cabinet, je ne comprends pas pourquoi j'en sors: il
serait digne de vous, ma fille: la promenade en serait digne aussi, mais notre
Page 470
compagnie en vérité fort indigne. Mon pot est étrange à écumer les
dimanches[612]; ce qu'il y a de bon, c'est que chacun va souper à six heures,
et c'est la belle heure de la promenade, où je cours pour me consoler.
Mademoiselle du Plessis, en grand deuil, ne me quitte guère; je dirais
volontiers de sa mère, comme de ce M. de Bonneuil, elle a laissé une
pauvre fille bien ridicule; elle est impertinente aussi. Je suis honteuse de
l'amitié qu'elle a pour moi; je dis quelquefois: Y aurait-il par hasard quelque
sympathie entre elle et moi? Elle parle toujours, et Dieu me fait la grâce
d'être pour elle comme vous êtes pour beaucoup d'autres; je ne l'écoute
point du tout. Elle est assez brouillée dans sa famille pour les partages, cela
fait un nouvel ornement à son esprit: elle confondait tantôt tous les mots; et
en parlant des mauvais traitements, elle disait: Ils m'ont traitée comme une
barbarie, comme une cruauté. Vous voulez que je vous parle de mes
misères, en voilà peut-être plus qu'il ne vous en faut. Toutes mes lettres sont
si grandes, que vous devriez, selon votre règle, m'en écrire de petites, et
laisser le soin de tout à Montgobert: ma fille, la santé est toujours un solide
et véritable bien: on en fait ce qu'on veut.
Madame de Coulanges me mande mille bagatelles que je vous
enverrais, si je ne voyais fort bien que c'est une folie. La faveur de son amie
(madame de Maintenon) continue toujours: la reine l'accuse de toute la
séparation qui est entre elle et madame la Dauphine: le roi la console de
cette disgrâce; elle va chez lui tous les jours, et les conversations sont d'une
longueur à faire rêver tout le monde. Je ne sais, ma très-chère, comment
vous pourriez croire que votre présence fût un obstacle à la fortune de vos
frères; vous n'êtes guère propre à porter guignon. Vous n'avez point assez
bonne opinion de vous; et pour le coin de votre feu, que vous dites qui
empêchait peut-être le chevalier de faire sa cour, parce que cela le rendait
paresseux, je vous assure qu'il n'a fait que changer de cheminée, et que la
fortune l'est venu chercher dans sa chambre, assez incommodé des chicanes
de son rhumatisme. L'abbé de Grignan était désolé; il eût jeté sa part aux
chiens; et tout d'un coup, par une suite d'arrangements trop longs à vous
dire, on le choisit; et le voilà dans le plus agréable évêché qu'on puisse
souhaiter. Portez-vous toujours bien, cette provision est bonne; que savons-
nous? je regarde l'avenir comme une obscurité, dont il peut arriver des biens
et des clartés à quoi l'on ne s'attend pas.
dimanches[612]; ce qu'il y a de bon, c'est que chacun va souper à six heures,
et c'est la belle heure de la promenade, où je cours pour me consoler.
Mademoiselle du Plessis, en grand deuil, ne me quitte guère; je dirais
volontiers de sa mère, comme de ce M. de Bonneuil, elle a laissé une
pauvre fille bien ridicule; elle est impertinente aussi. Je suis honteuse de
l'amitié qu'elle a pour moi; je dis quelquefois: Y aurait-il par hasard quelque
sympathie entre elle et moi? Elle parle toujours, et Dieu me fait la grâce
d'être pour elle comme vous êtes pour beaucoup d'autres; je ne l'écoute
point du tout. Elle est assez brouillée dans sa famille pour les partages, cela
fait un nouvel ornement à son esprit: elle confondait tantôt tous les mots; et
en parlant des mauvais traitements, elle disait: Ils m'ont traitée comme une
barbarie, comme une cruauté. Vous voulez que je vous parle de mes
misères, en voilà peut-être plus qu'il ne vous en faut. Toutes mes lettres sont
si grandes, que vous devriez, selon votre règle, m'en écrire de petites, et
laisser le soin de tout à Montgobert: ma fille, la santé est toujours un solide
et véritable bien: on en fait ce qu'on veut.
Madame de Coulanges me mande mille bagatelles que je vous
enverrais, si je ne voyais fort bien que c'est une folie. La faveur de son amie
(madame de Maintenon) continue toujours: la reine l'accuse de toute la
séparation qui est entre elle et madame la Dauphine: le roi la console de
cette disgrâce; elle va chez lui tous les jours, et les conversations sont d'une
longueur à faire rêver tout le monde. Je ne sais, ma très-chère, comment
vous pourriez croire que votre présence fût un obstacle à la fortune de vos
frères; vous n'êtes guère propre à porter guignon. Vous n'avez point assez
bonne opinion de vous; et pour le coin de votre feu, que vous dites qui
empêchait peut-être le chevalier de faire sa cour, parce que cela le rendait
paresseux, je vous assure qu'il n'a fait que changer de cheminée, et que la
fortune l'est venu chercher dans sa chambre, assez incommodé des chicanes
de son rhumatisme. L'abbé de Grignan était désolé; il eût jeté sa part aux
chiens; et tout d'un coup, par une suite d'arrangements trop longs à vous
dire, on le choisit; et le voilà dans le plus agréable évêché qu'on puisse
souhaiter. Portez-vous toujours bien, cette provision est bonne; que savons-
nous? je regarde l'avenir comme une obscurité, dont il peut arriver des biens
et des clartés à quoi l'on ne s'attend pas.
Page 471
M. de Lavardin se marie[613], c'est tout de bon; et on dit que c'est
madame de Mouci[614] qui inspire à madame de Lavardin tout ce qu'il y a de
plus avantageux pour son fils: c'est une âme tout extraordinaire que cette
Mouci. Ce petit Molac épouse la sœur de la duchesse de Fontanges: le roi
lui donne la valeur de plus de quatre cent mille francs. Mon Dieu, que vous
dites bien sur la mort de M. de la Rochefoucauld, et de tous les autres! On
serre les files, il n'y paraît plus! Il est pourtant vrai que madame de la
Fayette est accablée de tristesse, et n'a point senti, comme elle aurait fait, ce
qui est arrivé à son fils; madame la Dauphine n'avait garde de ne la pas bien
traiter: madame de Savoie lui en avait écrit comme de sa meilleure amie.
Je suis fort aise que M. de Grignan soit content de ma lettre: j'ai dit
assez sincèrement ce que je pense; il devrait bien le penser lui-même, et
renvoyer toutes les fantaisies ruineuses qui servent chez lui par quartier: il
ne faudrait pas qu'elles dormissent, comme cette noblesse de basse
Bretagne; il serait à souhaiter qu'elles fussent entièrement supprimées.
Adieu, ma très-aimable et très-raisonnable, j'admire et j'aime vos lettres;
cependant je n'en veux point; cela paraît un peu extraordinaire, mais cela est
ainsi: coupez court, faites discourir Montgobert: je m'engage à vous ôter le
dessein de m'écrire beaucoup, par la longueur dont je fais mes lettres; vous
les trouverez au-dessus de vos forces, c'est ce que je veux: ainsi ma poitrine
sauvera la vôtre. Il me semble que vous avez bien des commerces, quoi que
vous disiez; pour moi, je ne fais que répondre, je n'attaque point: mais cela
fait quelquefois tant de lettres, que les jours de courrier, quand je trouve le
soir mon écritoire, j'ai envie de me cacher sous le lit; comme cette chienne
de feu Madame, quand elle voyait des livres.
235.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, samedi 15 juin 1680.
Je ne réponds point à ce que vous me dites de mes lettres, je suis ravie
qu'elles vous plaisent; mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais pas
supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout entières, et je dis
quelquefois: Mon Dieu, que je plains ma fille de lire tout ce fatras de
bagatelles! Quelquefois même je me repens de tant écrire, je crois que cela
vous jette trop de pensées, et vous fait peut-être une sorte d'obligation de
madame de Mouci[614] qui inspire à madame de Lavardin tout ce qu'il y a de
plus avantageux pour son fils: c'est une âme tout extraordinaire que cette
Mouci. Ce petit Molac épouse la sœur de la duchesse de Fontanges: le roi
lui donne la valeur de plus de quatre cent mille francs. Mon Dieu, que vous
dites bien sur la mort de M. de la Rochefoucauld, et de tous les autres! On
serre les files, il n'y paraît plus! Il est pourtant vrai que madame de la
Fayette est accablée de tristesse, et n'a point senti, comme elle aurait fait, ce
qui est arrivé à son fils; madame la Dauphine n'avait garde de ne la pas bien
traiter: madame de Savoie lui en avait écrit comme de sa meilleure amie.
Je suis fort aise que M. de Grignan soit content de ma lettre: j'ai dit
assez sincèrement ce que je pense; il devrait bien le penser lui-même, et
renvoyer toutes les fantaisies ruineuses qui servent chez lui par quartier: il
ne faudrait pas qu'elles dormissent, comme cette noblesse de basse
Bretagne; il serait à souhaiter qu'elles fussent entièrement supprimées.
Adieu, ma très-aimable et très-raisonnable, j'admire et j'aime vos lettres;
cependant je n'en veux point; cela paraît un peu extraordinaire, mais cela est
ainsi: coupez court, faites discourir Montgobert: je m'engage à vous ôter le
dessein de m'écrire beaucoup, par la longueur dont je fais mes lettres; vous
les trouverez au-dessus de vos forces, c'est ce que je veux: ainsi ma poitrine
sauvera la vôtre. Il me semble que vous avez bien des commerces, quoi que
vous disiez; pour moi, je ne fais que répondre, je n'attaque point: mais cela
fait quelquefois tant de lettres, que les jours de courrier, quand je trouve le
soir mon écritoire, j'ai envie de me cacher sous le lit; comme cette chienne
de feu Madame, quand elle voyait des livres.
235.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, samedi 15 juin 1680.
Je ne réponds point à ce que vous me dites de mes lettres, je suis ravie
qu'elles vous plaisent; mais si vous ne me le disiez, je ne les croirais pas
supportables. Je n'ai jamais le courage de les lire tout entières, et je dis
quelquefois: Mon Dieu, que je plains ma fille de lire tout ce fatras de
bagatelles! Quelquefois même je me repens de tant écrire, je crois que cela
vous jette trop de pensées, et vous fait peut-être une sorte d'obligation de
Page 472
me faire réponse. Ah! laissez-moi causer avec vous, cela me divertit; mais
ne me répondez point, il vous en coûte trop cher: votre dernière lettre passe
les bornes du régime, et du soin que vous devez avoir de vous. Vous êtes
trop bonne de me souhaiter du monde, il ne m'en faut point: me voilà
accoutumée à la solitude; j'ai des ouvriers qui m'amusent; le bon abbé a les
siens tout séparés. Le goût qu'il a pour bâtir et pour ajuster va au delà de sa
prudence: il est vrai qu'il en coûte peu, mais ce serait encore moins si l'on se
tenait en repos. C'est ce bois qui fait mes délices, il est d'une beauté
surprenante; j'y suis souvent seule avec ma canne et avec Louison: il ne
m'en faut pas davantage. Quand je suis dans mon cabinet, c'est une si bonne
compagnie que je dis en moi-même: Ce petit endroit serait digne de ma
fille; elle ne mettrait pas la main sur un livre qu'elle n'en fût contente: on ne
sait auquel entendre. J'ai pris les Conversations chrétiennes; elles sont d'un
bon cartésien qui sait par cœur votre recherche de la vérité[615], qui parle de
cette philosophie, et du souverain pouvoir que Dieu a sur nous; de sorte que
nous vivons, nous nous mouvons et nous respirons en lui, comme dit saint
Paul, et c'est par lui que nous connaissons tout. Je vous manderai si ce livre
est à la portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai
humblement, renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée quand je ne
le suis pas. Je vous assure que je pense comme nos frères; et si j'imprimais,
je dirais: Je pense comme eux. Je sais la différence du langage politique à
celui des chambres: enfin Dieu est tout-puissant, et fait tout ce qu'il veut,
j'entends cela; il veut notre cœur, nous ne voulons pas le lui donner, voilà
tout le mystère. N'allez pas révéler celui de nos filles de Nantes; elles me
mandent qu'elles sont charmées de ce livre[616] que je leur ai fait prêter.
Je mandais l'autre jour à madame de Vins que je lui donnais à deviner
quelle sorte de vertu je mettais ici le plus souvent en pratique, et je lui disais
que c'était la libéralité. Il est vrai que j'ai donné d'assez grosses sommes
depuis mon arrivée: un matin, huit cents francs; l'autre, mille francs; l'autre,
cinq; un autre jour, trois cents écus: il semble que ce soit pour rire, ce n'est
que trop une vérité. Je trouve des métayers et des meuniers qui me doivent
toutes ces sommes, et qui n'ont pas un unique sou pour les payer: que fait-
on? il faut bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en prétends pas un
grand mérite, puisque c'est par force: mais j'étais toute prise de cette pensée
en écrivant à madame de Vins, et je lui dis cette folie. Je me venge de ces
banqueroutes sur les lods et ventes. Je n'ai pas encore touché ces six mille
ne me répondez point, il vous en coûte trop cher: votre dernière lettre passe
les bornes du régime, et du soin que vous devez avoir de vous. Vous êtes
trop bonne de me souhaiter du monde, il ne m'en faut point: me voilà
accoutumée à la solitude; j'ai des ouvriers qui m'amusent; le bon abbé a les
siens tout séparés. Le goût qu'il a pour bâtir et pour ajuster va au delà de sa
prudence: il est vrai qu'il en coûte peu, mais ce serait encore moins si l'on se
tenait en repos. C'est ce bois qui fait mes délices, il est d'une beauté
surprenante; j'y suis souvent seule avec ma canne et avec Louison: il ne
m'en faut pas davantage. Quand je suis dans mon cabinet, c'est une si bonne
compagnie que je dis en moi-même: Ce petit endroit serait digne de ma
fille; elle ne mettrait pas la main sur un livre qu'elle n'en fût contente: on ne
sait auquel entendre. J'ai pris les Conversations chrétiennes; elles sont d'un
bon cartésien qui sait par cœur votre recherche de la vérité[615], qui parle de
cette philosophie, et du souverain pouvoir que Dieu a sur nous; de sorte que
nous vivons, nous nous mouvons et nous respirons en lui, comme dit saint
Paul, et c'est par lui que nous connaissons tout. Je vous manderai si ce livre
est à la portée de mon intelligence; s'il n'y est pas, je le quitterai
humblement, renonçant à la sotte vanité de contrefaire l'éclairée quand je ne
le suis pas. Je vous assure que je pense comme nos frères; et si j'imprimais,
je dirais: Je pense comme eux. Je sais la différence du langage politique à
celui des chambres: enfin Dieu est tout-puissant, et fait tout ce qu'il veut,
j'entends cela; il veut notre cœur, nous ne voulons pas le lui donner, voilà
tout le mystère. N'allez pas révéler celui de nos filles de Nantes; elles me
mandent qu'elles sont charmées de ce livre[616] que je leur ai fait prêter.
Je mandais l'autre jour à madame de Vins que je lui donnais à deviner
quelle sorte de vertu je mettais ici le plus souvent en pratique, et je lui disais
que c'était la libéralité. Il est vrai que j'ai donné d'assez grosses sommes
depuis mon arrivée: un matin, huit cents francs; l'autre, mille francs; l'autre,
cinq; un autre jour, trois cents écus: il semble que ce soit pour rire, ce n'est
que trop une vérité. Je trouve des métayers et des meuniers qui me doivent
toutes ces sommes, et qui n'ont pas un unique sou pour les payer: que fait-
on? il faut bien leur donner. Vous croyez bien que je n'en prétends pas un
grand mérite, puisque c'est par force: mais j'étais toute prise de cette pensée
en écrivant à madame de Vins, et je lui dis cette folie. Je me venge de ces
banqueroutes sur les lods et ventes. Je n'ai pas encore touché ces six mille
Page 473
francs de Nantes: dès qu'il y a quelque affaire à finir, cela ne va pas si vite.
Je vis arriver l'autre jour une belle petite fermière de Bodégat, avec de
beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande découpé
sur du tabis[617], les manches tailladées: Ah Seigneur! quand je la vis, je me
crus bien ruinée: elle me doit huit mille francs. M. de Grignan aurait été
amoureux de cette femme, elle est sur le moule de celle qu'il a vue à Paris.
Ce matin il est entré un paysan avec des sacs de tous côtés; il en avait sous
ses bras, dans ses poches, dans ses chausses; car en ce pays c'est la première
chose qu'ils font que de les délier; ceux qui ne le font pas sont habillés d'une
étrange façon: la mode de boutonner le justaucorps par en bas n'y est point
encore établie; l'économie est grande sur l'étoffe des chausses; de sorte que
depuis le bel air de Vitré jusqu'à mon homme, tout est dans la dernière
négligence. Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions riches à
jamais: Ah! mon ami, vous voilà bien chargé; combien apportez-vous?
Monsieur, dit-il en respirant à peine, je crois qu'il y a bien ici trente francs:
c'étaient tous les doubles[618] de France qui se sont réfugiés dans cette
province avec les chapeaux pointus, et qui abusent ainsi de notre patience.
Vous m'avez fait un grand plaisir de parler de Montgobert: je crus bien
que ce que je vous mandais sur son sujet était inutile, et que votre bon esprit
aurait tout apaisé. C'est ainsi que vous devez toujours faire, ma fille, malgré
tous les chagrins passagers: le fond de Montgobert est admirable pour vous;
le reste est un effet du tempérament indocile et trop brusque: je fais toujours
un grand honneur aux sentiments du cœur; on est quelquefois obligé de
souffrir les circonstances et dépendances de l'amitié, quoiqu'elles ne soient
pas agréables. J'enverrai un de ces jours à Montgobert de méchantes causes
à soutenir à Rochecourbières: puisqu'elle a ce talent, il faut l'exercer. Vous
aurez M. de Coulanges, qui sera un grand acteur; il vous contera ses
espérances; je ne les sais pas: il craint tant la solitude, qu'il ne veut pas
même écrire aux gens qui y sont. Grignan est tout propre à le charmer; il en
charmerait bien d'autres: je n'ai jamais vu une si bonne compagnie, elle fait
l'objet de mes désirs: j'y pense sans cesse dans mes allées, et je relis vos
lettres en disant, comme à Livry: Voyons et revoyons un peu ce que ma fille
me disait, il y a huit ou neuf jours; car enfin c'est elle qui me parle, et je
jouis ainsi de cet art ingénieux de peindre la parole et de parler aux
yeux[619], etc. Vous savez bien que ce ne sont pas les bois des Rochers qui
me font penser à vous: je n'en suis pas moins occupée au milieu de Paris;
Je vis arriver l'autre jour une belle petite fermière de Bodégat, avec de
beaux yeux brillants, une belle taille, une robe de drap de Hollande découpé
sur du tabis[617], les manches tailladées: Ah Seigneur! quand je la vis, je me
crus bien ruinée: elle me doit huit mille francs. M. de Grignan aurait été
amoureux de cette femme, elle est sur le moule de celle qu'il a vue à Paris.
Ce matin il est entré un paysan avec des sacs de tous côtés; il en avait sous
ses bras, dans ses poches, dans ses chausses; car en ce pays c'est la première
chose qu'ils font que de les délier; ceux qui ne le font pas sont habillés d'une
étrange façon: la mode de boutonner le justaucorps par en bas n'y est point
encore établie; l'économie est grande sur l'étoffe des chausses; de sorte que
depuis le bel air de Vitré jusqu'à mon homme, tout est dans la dernière
négligence. Le bon abbé, qui va droit au fait, crut que nous étions riches à
jamais: Ah! mon ami, vous voilà bien chargé; combien apportez-vous?
Monsieur, dit-il en respirant à peine, je crois qu'il y a bien ici trente francs:
c'étaient tous les doubles[618] de France qui se sont réfugiés dans cette
province avec les chapeaux pointus, et qui abusent ainsi de notre patience.
Vous m'avez fait un grand plaisir de parler de Montgobert: je crus bien
que ce que je vous mandais sur son sujet était inutile, et que votre bon esprit
aurait tout apaisé. C'est ainsi que vous devez toujours faire, ma fille, malgré
tous les chagrins passagers: le fond de Montgobert est admirable pour vous;
le reste est un effet du tempérament indocile et trop brusque: je fais toujours
un grand honneur aux sentiments du cœur; on est quelquefois obligé de
souffrir les circonstances et dépendances de l'amitié, quoiqu'elles ne soient
pas agréables. J'enverrai un de ces jours à Montgobert de méchantes causes
à soutenir à Rochecourbières: puisqu'elle a ce talent, il faut l'exercer. Vous
aurez M. de Coulanges, qui sera un grand acteur; il vous contera ses
espérances; je ne les sais pas: il craint tant la solitude, qu'il ne veut pas
même écrire aux gens qui y sont. Grignan est tout propre à le charmer; il en
charmerait bien d'autres: je n'ai jamais vu une si bonne compagnie, elle fait
l'objet de mes désirs: j'y pense sans cesse dans mes allées, et je relis vos
lettres en disant, comme à Livry: Voyons et revoyons un peu ce que ma fille
me disait, il y a huit ou neuf jours; car enfin c'est elle qui me parle, et je
jouis ainsi de cet art ingénieux de peindre la parole et de parler aux
yeux[619], etc. Vous savez bien que ce ne sont pas les bois des Rochers qui
me font penser à vous: je n'en suis pas moins occupée au milieu de Paris;
Page 474
c'est le fond et le centre; tout passe, tout glisse, tout est par-dessus ou à côté,
et ne fait que de légères traces à mon cerveau. J'ai oublié mon Agnès, elle
est pourtant jolie; son esprit a un petit air de province. Celui de madame de
Tarente est encore dans le grand air. Les chemins de Vitré ici sont devenus
si impraticables, qu'on les fait raccommoder par ordre du roi et de M. de
Chaulnes; tous les paysans de la baronnie y seront lundi. Adieu, ma très-
chère: quand je vous dis que mon amitié vous est inutile, ne comprenez-
vous point bien comme je l'entends, et où mon cœur et mon imagination me
portent? Pensez-vous que je sois bien contente du peu d'usage que je fais de
tant de bonnes intentions? Dites-moi si vous ne mettrez point la petite d'Aix
avec sa tante[620], et si vous ôterez Pauline d'avec vous: c'est un prodige que
cette petite, son esprit est sa dot; voulez-vous la rendre une personne toute
commune? Je la mènerais toujours avec moi, j'en ferais mon plaisir, je me
garderais bien de la mettre à Aix avec sa sœur: enfin, comme elle est
extraordinaire, je la traiterais extraordinairement.
236.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 26 juin 1680.
Quand je trouve les jours si longs, c'est qu'en vérité, avec cette durée
infinie, ils sont froids et vilains; nous avons fait deux admirables feux
devant cette porte; c'était la veille et le jour de la Saint-Jean: il y avait plus
de trente fagots, une pyramide de fougères qui faisait une pyramide
d'ostentation; mais c'étaient des feux à profit de ménage, nous nous y
chauffions tous; on ne se couche plus sans fagot, on a repris ses habits
d'hiver; cela durera tant qu'il plaira à Dieu. Vous n'êtes point sujets à ces
sortes d'hivers; dès que votre bise est passée, le chaud reprend le fil de son
discours, et Rochecourbières n'est pas interrompu. Savez-vous comme écrit
Montgobert? elle écrit comme nous; son commerce est fort agréable. Elle
me parlait la dernière fois d'un déjeuner qu'elle devait donner dans sa
chambre, où vous deviez survenir; tout cela est tourné plaisamment. Faites-
la écrire pour vous, ma très-chère, et reposez-vous en me parlant; cela me
fait un bien que je ne puis vous dire. Je donne à examiner cette question à
Rochecourbières, si cette joie que j'ai de ne guère voir de votre écriture est
une marque d'amitié ou d'indifférence. Je recommande cette cause à
Montgobert; c'est que je suis toujours charmée de la confiance, et c'en est
et ne fait que de légères traces à mon cerveau. J'ai oublié mon Agnès, elle
est pourtant jolie; son esprit a un petit air de province. Celui de madame de
Tarente est encore dans le grand air. Les chemins de Vitré ici sont devenus
si impraticables, qu'on les fait raccommoder par ordre du roi et de M. de
Chaulnes; tous les paysans de la baronnie y seront lundi. Adieu, ma très-
chère: quand je vous dis que mon amitié vous est inutile, ne comprenez-
vous point bien comme je l'entends, et où mon cœur et mon imagination me
portent? Pensez-vous que je sois bien contente du peu d'usage que je fais de
tant de bonnes intentions? Dites-moi si vous ne mettrez point la petite d'Aix
avec sa tante[620], et si vous ôterez Pauline d'avec vous: c'est un prodige que
cette petite, son esprit est sa dot; voulez-vous la rendre une personne toute
commune? Je la mènerais toujours avec moi, j'en ferais mon plaisir, je me
garderais bien de la mettre à Aix avec sa sœur: enfin, comme elle est
extraordinaire, je la traiterais extraordinairement.
236.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 26 juin 1680.
Quand je trouve les jours si longs, c'est qu'en vérité, avec cette durée
infinie, ils sont froids et vilains; nous avons fait deux admirables feux
devant cette porte; c'était la veille et le jour de la Saint-Jean: il y avait plus
de trente fagots, une pyramide de fougères qui faisait une pyramide
d'ostentation; mais c'étaient des feux à profit de ménage, nous nous y
chauffions tous; on ne se couche plus sans fagot, on a repris ses habits
d'hiver; cela durera tant qu'il plaira à Dieu. Vous n'êtes point sujets à ces
sortes d'hivers; dès que votre bise est passée, le chaud reprend le fil de son
discours, et Rochecourbières n'est pas interrompu. Savez-vous comme écrit
Montgobert? elle écrit comme nous; son commerce est fort agréable. Elle
me parlait la dernière fois d'un déjeuner qu'elle devait donner dans sa
chambre, où vous deviez survenir; tout cela est tourné plaisamment. Faites-
la écrire pour vous, ma très-chère, et reposez-vous en me parlant; cela me
fait un bien que je ne puis vous dire. Je donne à examiner cette question à
Rochecourbières, si cette joie que j'ai de ne guère voir de votre écriture est
une marque d'amitié ou d'indifférence. Je recommande cette cause à
Montgobert; c'est que je suis toujours charmée de la confiance, et c'en est
Page 475
une que de croire fermement que j'aime mieux votre repos que mon plaisir,
qui devient une peine dès que je me représente l'état où vous met cette
écritoire.
Je fais ici des promenades qui me font sentir l'amertume de votre
absence, plus tristement encore que vous ne pouvez sentir la mienne au
milieu de votre république; car assurément la compagnie de Grignan est si
bonne et si grande, qu'elle doit vous donner plus de dissipation que le
milieu de Paris. Votre petit bâtiment est achevé; on vous en mandera des
nouvelles. En voulez-vous savoir de madame de la Hamelinière[621]? Elle a
été ici sept jours entiers, elle ne partit qu'hier, après que j'eus pris ma
médecine. J'envie bien les chevaux gris qu'elle fit paraître dans ma cour: la
familiarité de cette femme est sans exemple; elle s'en retourne chez M. le
marquis de la Roche-Giffard, d'où elle venait; elle a son équipage; elle ne
parle que de lui. La scène est à vingt lieues d'ici, mais cela ne l'embarrasse
pas. Votre bon cousin ne laisse pas de l'adorer, et d'adorer aussi M. le
marquis. On parlerait longtemps là-dessus; les choses singulières me
réjouissent toujours. Je vous assure que je fus fort touchée du plaisir de voir
partir ce train; j'étais dans mon lit, mais je fus très-bien instruite du bruit du
départ; je ne souhaite point qu'il me vienne d'autres visites: j'ai mille petites
choses à faire, et j'ai à lire, car il ne faut point parler de lire avec cette
compagnie-là. Je m'en vais reprendre mes conversations toutes pleines de
votre père (Descartes). Mais une bonne fois, ma très-chère, mettez un peu
votre nez dans le livre de la Prédestination des Saints, de saint Augustin, et
du son de la persévérance: c'est un fort petit livre, il finit tout. Vous y verrez
d'abord comme les papes et les conciles renvoient à ce Père, qu'ils appellent
le docteur de la grâce; ensuite les lettres des saint Prosper et Hilaire, où il
est fait mention des difficultés de certains prêtres de Marseille, qui disent
tout comme vous; ils sont nommés semipélagiens[622]. Voyez ce que saint
Augustin répond à ces deux lettres, et ce qu'il répète cent fois. Le onzième
chapitre du Don de la persévérance me tomba hier sous la main; lisez-le, et
lisez tout le livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs; je ne suis
pas seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de croire qu'on ne
dispute aujourd'hui sur cette matière avec tant de chaleur que faute de
s'entendre.
Je serais fort heureuse dans ces bois, si j'avais une feuille qui chantât:
ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante! et la triste demeure qu'un bois
qui devient une peine dès que je me représente l'état où vous met cette
écritoire.
Je fais ici des promenades qui me font sentir l'amertume de votre
absence, plus tristement encore que vous ne pouvez sentir la mienne au
milieu de votre république; car assurément la compagnie de Grignan est si
bonne et si grande, qu'elle doit vous donner plus de dissipation que le
milieu de Paris. Votre petit bâtiment est achevé; on vous en mandera des
nouvelles. En voulez-vous savoir de madame de la Hamelinière[621]? Elle a
été ici sept jours entiers, elle ne partit qu'hier, après que j'eus pris ma
médecine. J'envie bien les chevaux gris qu'elle fit paraître dans ma cour: la
familiarité de cette femme est sans exemple; elle s'en retourne chez M. le
marquis de la Roche-Giffard, d'où elle venait; elle a son équipage; elle ne
parle que de lui. La scène est à vingt lieues d'ici, mais cela ne l'embarrasse
pas. Votre bon cousin ne laisse pas de l'adorer, et d'adorer aussi M. le
marquis. On parlerait longtemps là-dessus; les choses singulières me
réjouissent toujours. Je vous assure que je fus fort touchée du plaisir de voir
partir ce train; j'étais dans mon lit, mais je fus très-bien instruite du bruit du
départ; je ne souhaite point qu'il me vienne d'autres visites: j'ai mille petites
choses à faire, et j'ai à lire, car il ne faut point parler de lire avec cette
compagnie-là. Je m'en vais reprendre mes conversations toutes pleines de
votre père (Descartes). Mais une bonne fois, ma très-chère, mettez un peu
votre nez dans le livre de la Prédestination des Saints, de saint Augustin, et
du son de la persévérance: c'est un fort petit livre, il finit tout. Vous y verrez
d'abord comme les papes et les conciles renvoient à ce Père, qu'ils appellent
le docteur de la grâce; ensuite les lettres des saint Prosper et Hilaire, où il
est fait mention des difficultés de certains prêtres de Marseille, qui disent
tout comme vous; ils sont nommés semipélagiens[622]. Voyez ce que saint
Augustin répond à ces deux lettres, et ce qu'il répète cent fois. Le onzième
chapitre du Don de la persévérance me tomba hier sous la main; lisez-le, et
lisez tout le livre, il n'est pas long; c'est où j'ai puisé mes erreurs; je ne suis
pas seule, cela me console; et en vérité je suis tentée de croire qu'on ne
dispute aujourd'hui sur cette matière avec tant de chaleur que faute de
s'entendre.
Je serais fort heureuse dans ces bois, si j'avais une feuille qui chantât:
ah! la jolie chose qu'une feuille qui chante! et la triste demeure qu'un bois
Page 476
où les feuilles ne disent mot, et où les hiboux prennent la parole! je suis une
ingrate, ce n'est que les soirs, et j'y entends mille oiseaux tous les matins.
Vous n'en avez point où vous êtes, et vous ne faites qu'observer, comme
vous disiez l'autre jour, de quel côté vient le vent; votre terrasse doit être
une fort belle chose: j'y suis souvent avec vous tous, et mon imagination
sait bien où vous trouver dans cette belle et grande principauté.
Il me paraît que mon fils est à Fontainebleau, sans être à la cour. On me
mande de plusieurs endroits qu'il est toujours dans une grande, grande
maison, où il paraît qu'il se trouve bien, puisqu'il n'en sort point. Vous savez
que ce n'est pas ainsi qu'on fait sa cour, on ridiculise cette conduite fort
aisément. Voilà le voyage de Flandre assuré; si les dauphins (les
gendarmes) y vont, c'est une dépense à quoi l'on ne s'attendait pas.
Le chevalier m'a écrit une très-bonne et honnête lettre. J'ai fait
réparation à M. d'Évreux; je n'ai plus rien à demander à ces Grignans-là:
pour l'aîné, c'est une autre affaire; tant qu'il aura ma fille si loin de moi,
j'aurai toujours bien des choses à démêler avec lui. Il me semble que vous
devez avoir maintenant M. l'archevêque, et que vous êtes plus disposée que
jamais à jouir de cette bonne et solide compagnie. Vous voilà donc privée
de celle de M. Rouillé; vous le regretterez; mais ce n'est plus votre affaire,
du moment que le lieutenant général cède la place au gouverneur (M. de
Vendôme). Je sens présentement le plaisir de voir le coadjuteur à la tête de
cette assemblée avec un nouveau gouverneur et un nouvel intendant; il y
fera des merveilles; et cela me paraît de la dernière importance pour vous.
L'étoile est changée, le sort est rompu pour les Grignans, et peut-être pour
l'aîné; ni bonheur ni malheur, rien n'est de longue durée en ce pays-là; j'en
excepte les prisonniers et les exilés[623], qui sont hors du commerce.
ingrate, ce n'est que les soirs, et j'y entends mille oiseaux tous les matins.
Vous n'en avez point où vous êtes, et vous ne faites qu'observer, comme
vous disiez l'autre jour, de quel côté vient le vent; votre terrasse doit être
une fort belle chose: j'y suis souvent avec vous tous, et mon imagination
sait bien où vous trouver dans cette belle et grande principauté.
Il me paraît que mon fils est à Fontainebleau, sans être à la cour. On me
mande de plusieurs endroits qu'il est toujours dans une grande, grande
maison, où il paraît qu'il se trouve bien, puisqu'il n'en sort point. Vous savez
que ce n'est pas ainsi qu'on fait sa cour, on ridiculise cette conduite fort
aisément. Voilà le voyage de Flandre assuré; si les dauphins (les
gendarmes) y vont, c'est une dépense à quoi l'on ne s'attendait pas.
Le chevalier m'a écrit une très-bonne et honnête lettre. J'ai fait
réparation à M. d'Évreux; je n'ai plus rien à demander à ces Grignans-là:
pour l'aîné, c'est une autre affaire; tant qu'il aura ma fille si loin de moi,
j'aurai toujours bien des choses à démêler avec lui. Il me semble que vous
devez avoir maintenant M. l'archevêque, et que vous êtes plus disposée que
jamais à jouir de cette bonne et solide compagnie. Vous voilà donc privée
de celle de M. Rouillé; vous le regretterez; mais ce n'est plus votre affaire,
du moment que le lieutenant général cède la place au gouverneur (M. de
Vendôme). Je sens présentement le plaisir de voir le coadjuteur à la tête de
cette assemblée avec un nouveau gouverneur et un nouvel intendant; il y
fera des merveilles; et cela me paraît de la dernière importance pour vous.
L'étoile est changée, le sort est rompu pour les Grignans, et peut-être pour
l'aîné; ni bonheur ni malheur, rien n'est de longue durée en ce pays-là; j'en
excepte les prisonniers et les exilés[623], qui sont hors du commerce.
Page 477
Madame de Vins m'écrit qu'elle a un plaisir sensible du cercle que nous
faisons; vous lui parlez de moi, elle vous en parle; je lui parle de vous, elle
m'en parle: ainsi nous tournons autour d'elle; elle me dit cela fort
agréablement. Elle est à Pomponne, où elle apprend la philosophie de votre
père. Le hasard a fait que Corbinelli, par moi, leur a donné un homme
admirable pour enseigner le droit au fils aîné: cet homme sait tout, c'est un
esprit lumineux[624]; c'est une humeur et des mœurs à souhait: ils sont
charmés de cet homme; cette belle marquise en fait son profit: elle est bien
heureuse d'être aussi raisonnable qu'elle est, et de n'être point sujette à se
pendre. Madame de Mouci me mande qu'elle est persuadée que madame de
Lavardin ne s'accommodera jamais avec les jeunes gens: elle les attendait
ce jour-là: ils revenaient de la cour: elle était toute troublée de ce
dérangement, c'est qu'elle est toute renfermée en elle-même: je connais une
autre mère qui ne se compte pour guère; elle a raison; et qui est toute
transmise à ses enfants, et ne trouve de vraie douceur que dans sa famille:
cette mère, en vérité, aime bien parfaitement sa chère fille: ce partage n'est
pas à la mode de Bretagne. On me mande que M. de Cheverni, qui est
Clermont, afin que vous ne vous y trompiez pas, sera dans deux ans un des
plus grands seigneurs de France: c'est ainsi que la fortune se joue. Je ne sais
plus ce qu'est devenu le mariage de M. de Molac; je suis fort aise qu'ils
n'aient point eu cette petite de Pomponne; ils l'auraient assommée pour lui
apprendre à devenir la fille d'un disgracié. Dieu vous conserve les bonnes et
solides pensées qu'il vous donne! vous parlez si sagement de tous les
plaisirs et de tout ce qui n'est point en votre puissance, que la philosophie
chrétienne n'en sait pas davantage: j'en connais de plus misérables[625]. Vous
êtes, en vérité, et bien aimable, et bien estimable, et bien aimée, et bien
estimée.
237.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 14 juillet 1680.
Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin: voilà les bons ouvriers pour
rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à dire que
Dieu dispose de ses créatures, comme le potier; il en choisit, il en rejette; ils
ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver sa justice; car il
faisons; vous lui parlez de moi, elle vous en parle; je lui parle de vous, elle
m'en parle: ainsi nous tournons autour d'elle; elle me dit cela fort
agréablement. Elle est à Pomponne, où elle apprend la philosophie de votre
père. Le hasard a fait que Corbinelli, par moi, leur a donné un homme
admirable pour enseigner le droit au fils aîné: cet homme sait tout, c'est un
esprit lumineux[624]; c'est une humeur et des mœurs à souhait: ils sont
charmés de cet homme; cette belle marquise en fait son profit: elle est bien
heureuse d'être aussi raisonnable qu'elle est, et de n'être point sujette à se
pendre. Madame de Mouci me mande qu'elle est persuadée que madame de
Lavardin ne s'accommodera jamais avec les jeunes gens: elle les attendait
ce jour-là: ils revenaient de la cour: elle était toute troublée de ce
dérangement, c'est qu'elle est toute renfermée en elle-même: je connais une
autre mère qui ne se compte pour guère; elle a raison; et qui est toute
transmise à ses enfants, et ne trouve de vraie douceur que dans sa famille:
cette mère, en vérité, aime bien parfaitement sa chère fille: ce partage n'est
pas à la mode de Bretagne. On me mande que M. de Cheverni, qui est
Clermont, afin que vous ne vous y trompiez pas, sera dans deux ans un des
plus grands seigneurs de France: c'est ainsi que la fortune se joue. Je ne sais
plus ce qu'est devenu le mariage de M. de Molac; je suis fort aise qu'ils
n'aient point eu cette petite de Pomponne; ils l'auraient assommée pour lui
apprendre à devenir la fille d'un disgracié. Dieu vous conserve les bonnes et
solides pensées qu'il vous donne! vous parlez si sagement de tous les
plaisirs et de tout ce qui n'est point en votre puissance, que la philosophie
chrétienne n'en sait pas davantage: j'en connais de plus misérables[625]. Vous
êtes, en vérité, et bien aimable, et bien estimable, et bien aimée, et bien
estimée.
237.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 14 juillet 1680.
Vous lisez donc saint Paul et saint Augustin: voilà les bons ouvriers pour
rétablir la souveraine volonté de Dieu. Ils ne marchandent point à dire que
Dieu dispose de ses créatures, comme le potier; il en choisit, il en rejette; ils
ne sont point en peine de faire des compliments pour sauver sa justice; car il
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n'y a point d'autre justice que sa volonté: c'est la justice même, c'est la règle;
et, après tout, que doit-il aux hommes? que leur appartient-il? rien du tout.
Il leur fait donc justice, quand il les laisse à cause du péché originel, qui est
le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il
sauve par son fils. Jésus-Christ le dit lui-même: «Je connais mes brebis, je
les mènerai paître moi-même, je n'en perdrai aucune; je les connais, elles
me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n'est pas vous qui
m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends tous; et
quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont voulu parler
communément; c'est comme quand on dit que Dieu s'est repenti, qu'il est en
furie; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me tiens à cette première et
grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu,
comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l'univers, et
comme un être enfin très-parfait, selon la réflexion de votre père
(Descartes). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point
de conséquences ridicules, et qui ne m'ôtent point l'espérance d'être du
nombre choisi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des fondements
de cette confiance. Je hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi
m'en parlez-vous? ma plume va comme une étourdie. Je vous envoie la
lettre du pape; serait-il possible que vous ne l'eussiez point? Je le voudrais.
Vous verrez un étrange pape: comment? il parle en maître: diriez-vous qu'il
fût le père des chrétiens? Il ne tremble point, il ne flatte point, il menace; il
semble qu'il veuille sous-entendre quelque blâme contre M. de Paris (de
Harlai). Voilà un homme étrange; est-ce ainsi qu'il prétend se raccommoder
avec les jésuites? et ne devait-il pas plutôt filer doux, après avoir condamné
soixante-cinq propositions? J'ai encore dans la tête le pape Sixte (-Quint); je
voudrais bien que quelque jour vous voulussiez lire cette vie; je crois qu'elle
vous arrêterait. Je lis l'Arianisme, je n'en aime ni l'auteur (Maimbourg), ni le
style; mais l'histoire est admirable, c'est celle de tout l'univers; elle tient à
tout; elle a des ressorts qui font agir toutes les puissances. L'esprit d'Arius
est une chose surprenante, et de voir cette hérésie s'étendre par tout le
monde; quasi tous les évêques embrassent l'erreur, et saint Athanase
soutient seul la divinité de Jésus-Christ. Ces grands événements sont dignes
d'admiration. Quand je veux nourrir mon esprit et mon âme, j'entre dans
mon cabinet, et j'écoute nos frères, et leur belle morale, qui nous fait si bien
connaître notre pauvre cœur. Je me promène beaucoup, je me sers fort
souvent de mes petits cabinets; rien n'est si nécessaire en ce pays, il y pleut
et, après tout, que doit-il aux hommes? que leur appartient-il? rien du tout.
Il leur fait donc justice, quand il les laisse à cause du péché originel, qui est
le fondement de tout, et il fait miséricorde au petit nombre de ceux qu'il
sauve par son fils. Jésus-Christ le dit lui-même: «Je connais mes brebis, je
les mènerai paître moi-même, je n'en perdrai aucune; je les connais, elles
me connaissent. Je vous ai choisis, dit-il à ses apôtres; ce n'est pas vous qui
m'avez choisi.» Je trouve mille passages sur ce ton, je les entends tous; et
quand je vois le contraire, je dis: C'est qu'ils ont voulu parler
communément; c'est comme quand on dit que Dieu s'est repenti, qu'il est en
furie; c'est qu'ils parlent aux hommes; et je me tiens à cette première et
grande vérité, qui est toute divine, qui me représente Dieu comme Dieu,
comme un maître, comme un souverain créateur et auteur de l'univers, et
comme un être enfin très-parfait, selon la réflexion de votre père
(Descartes). Voilà mes petites pensées respectueuses, dont je ne tire point
de conséquences ridicules, et qui ne m'ôtent point l'espérance d'être du
nombre choisi, après tant de grâces qui sont des préjugés et des fondements
de cette confiance. Je hais mortellement à vous parler de tout cela; pourquoi
m'en parlez-vous? ma plume va comme une étourdie. Je vous envoie la
lettre du pape; serait-il possible que vous ne l'eussiez point? Je le voudrais.
Vous verrez un étrange pape: comment? il parle en maître: diriez-vous qu'il
fût le père des chrétiens? Il ne tremble point, il ne flatte point, il menace; il
semble qu'il veuille sous-entendre quelque blâme contre M. de Paris (de
Harlai). Voilà un homme étrange; est-ce ainsi qu'il prétend se raccommoder
avec les jésuites? et ne devait-il pas plutôt filer doux, après avoir condamné
soixante-cinq propositions? J'ai encore dans la tête le pape Sixte (-Quint); je
voudrais bien que quelque jour vous voulussiez lire cette vie; je crois qu'elle
vous arrêterait. Je lis l'Arianisme, je n'en aime ni l'auteur (Maimbourg), ni le
style; mais l'histoire est admirable, c'est celle de tout l'univers; elle tient à
tout; elle a des ressorts qui font agir toutes les puissances. L'esprit d'Arius
est une chose surprenante, et de voir cette hérésie s'étendre par tout le
monde; quasi tous les évêques embrassent l'erreur, et saint Athanase
soutient seul la divinité de Jésus-Christ. Ces grands événements sont dignes
d'admiration. Quand je veux nourrir mon esprit et mon âme, j'entre dans
mon cabinet, et j'écoute nos frères, et leur belle morale, qui nous fait si bien
connaître notre pauvre cœur. Je me promène beaucoup, je me sers fort
souvent de mes petits cabinets; rien n'est si nécessaire en ce pays, il y pleut
Page 479
continuellement: je ne sais comme nous faisions autrefois; les feuilles
étaient plus fortes, ou la pluie plus faible; enfin je n'y suis plus attrapée.
Vous dites mille fois mieux que M. de la Rochefoucauld, et vous en
sentez la preuve. Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute
notre force[626]. Il aurait été bien surpris de voir qu'il n'y avait qu'à retourner
sa maxime, pour la faire beaucoup plus vraie.
Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre la Fare
et madame de la Sablière; c'est la bassette[627]: l'eussiez-vous cru? C'est sous
ce nom que l'infidélité s'est déclarée; c'est pour cette prostituée de bassette
qu'il a quitté cette religieuse adoration: le moment était venu que cette
passion devait cesser, et passer même à un autre objet: croirait-on que ce fût
un chemin pour le salut de quelqu'un que la bassette? Ah! c'est bien dit, il y
a cinq cent mille routes qui nous y mènent. Madame de la Sablière regarda
d'abord cette distraction, cette désertion; elle examina les mauvaises
excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications
embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de
chez elle, les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennuis, les ne savoir
plus que dire; enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisait,
et le corps étranger qui cachait peu à peu tout cet amour si brillant, elle prit
sa résolution: je ne sais ce qu'elle lui a coûté; mais enfin, sans querelle, sans
reproche, sans éclat, sans le chasser, sans éclaircissement, sans vouloir le
confondre, elle s'est éclipsée elle-même; et, sans avoir quitté sa maison, où
elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu'elle renoncerait à tout,
elle se trouve si bien aux Incurables, qu'elle y passe quasi toute sa vie,
sentant avec plaisir que son mal n'était pas comme celui des malades qu'elle
sert. Les supérieurs de la maison sont charmés de son esprit, elle les
gouverne tous: ses amis vont la voir, elle est toujours de très-bonne
compagnie. La Fare joue à la bassette: voilà la fin de cette grande affaire
qui attirait l'attention de tout le monde, voilà la route que Dieu avait
marquée à cette jolie femme; elle n'a point dit, les bras croisés, J'attends la
grâce: mon Dieu, que ce discours me fatigue! hé! mort de ma vie, la grâce
saura bien vous préparer les chemins, les tours, les détours, les bassettes, les
laideurs, l'orgueil, les chagrins, les malheurs, les grandeurs; tout sert, tout
est mis en œuvre par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout
ce qu'il lui plaît. Comme j'espère que vous ne ferez pas imprimer mes
lettres, je ne me servirai point de la ruse de nos frères pour les faire passer.
étaient plus fortes, ou la pluie plus faible; enfin je n'y suis plus attrapée.
Vous dites mille fois mieux que M. de la Rochefoucauld, et vous en
sentez la preuve. Nous n'avons pas assez de raison pour employer toute
notre force[626]. Il aurait été bien surpris de voir qu'il n'y avait qu'à retourner
sa maxime, pour la faire beaucoup plus vraie.
Vous me demandez ce qui a fait cette solution de continuité entre la Fare
et madame de la Sablière; c'est la bassette[627]: l'eussiez-vous cru? C'est sous
ce nom que l'infidélité s'est déclarée; c'est pour cette prostituée de bassette
qu'il a quitté cette religieuse adoration: le moment était venu que cette
passion devait cesser, et passer même à un autre objet: croirait-on que ce fût
un chemin pour le salut de quelqu'un que la bassette? Ah! c'est bien dit, il y
a cinq cent mille routes qui nous y mènent. Madame de la Sablière regarda
d'abord cette distraction, cette désertion; elle examina les mauvaises
excuses, les raisons peu sincères, les prétextes, les justifications
embarrassées, les conversations peu naturelles, les impatiences de sortir de
chez elle, les voyages à Saint-Germain où il jouait, les ennuis, les ne savoir
plus que dire; enfin, quand elle eut bien observé cette éclipse qui se faisait,
et le corps étranger qui cachait peu à peu tout cet amour si brillant, elle prit
sa résolution: je ne sais ce qu'elle lui a coûté; mais enfin, sans querelle, sans
reproche, sans éclat, sans le chasser, sans éclaircissement, sans vouloir le
confondre, elle s'est éclipsée elle-même; et, sans avoir quitté sa maison, où
elle retourne encore quelquefois, sans avoir dit qu'elle renoncerait à tout,
elle se trouve si bien aux Incurables, qu'elle y passe quasi toute sa vie,
sentant avec plaisir que son mal n'était pas comme celui des malades qu'elle
sert. Les supérieurs de la maison sont charmés de son esprit, elle les
gouverne tous: ses amis vont la voir, elle est toujours de très-bonne
compagnie. La Fare joue à la bassette: voilà la fin de cette grande affaire
qui attirait l'attention de tout le monde, voilà la route que Dieu avait
marquée à cette jolie femme; elle n'a point dit, les bras croisés, J'attends la
grâce: mon Dieu, que ce discours me fatigue! hé! mort de ma vie, la grâce
saura bien vous préparer les chemins, les tours, les détours, les bassettes, les
laideurs, l'orgueil, les chagrins, les malheurs, les grandeurs; tout sert, tout
est mis en œuvre par ce grand ouvrier, qui fait toujours infailliblement tout
ce qu'il lui plaît. Comme j'espère que vous ne ferez pas imprimer mes
lettres, je ne me servirai point de la ruse de nos frères pour les faire passer.
Page 480
Ma fille, cette lettre devient infinie; c'est un torrent retenu que je ne puis
arrêter; répondez-y trois mots; conservez-vous, reposez-vous; et que je
puisse vous revoir et vous embrasser de tout mon cœur, c'est le but de mes
désirs. Je ne comprends pas le changement de goût pour l'amitié solide,
sage et bien fondée; mais pour l'amour, ah! oui, c'est une fièvre trop
violente pour durer. Adieu, ma très-chère et très-loyale, j'aime fort ce mot:
ne vous ai-je point donné du cordialement[628]? nous épuisons tous les mots.
Je vous parlerai une autre fois de votre hérésie.
238.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1680.
C'est une république, c'est un monde que votre château; je n'y ai jamais
vu cette foule. Montgobert me parle de quintille, je ne sais ce que c'est;
mais quoique nous soyons dans une solitude en comparaison, nous ne
laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac, un hombre,
un reversi. Nous avons présentement madame de Marbeuf, qui est bonne à
tout; elle est commode et complaisante. La princesse éclaire ces bois
comme la nymphe Galatée; elle est en deuil de son beau-frère, l'électeur
palatin; il faudrait que toute l'Europe se portât fort bien pour qu'elle ne fût
pas sujette à perdre ses parents. Nous avons des gens de Vitré que vous ne
connaissez non plus que la Solitaire[629]; enfin je ne sais comme tout cela va,
mais je sais bien que je n'en souhaite pas davantage, et que je voudrais avoir
plus de temps pour lire et pour me promener. La Solitaire est justement où
vous dites; mais elle est si droite et si bien plantée, qu'elle vous
surprendrait. Il est temps cependant que je prenne d'autres pensées. Quand
je songe qu'au bout de mon voyage je vous retrouverai, cela me paraît si
heureux, que j'ai peur qu'il n'arrive quelque dérangement. La fièvre du
chevalier n'a-t-elle pas été la plus désobligeante du monde? J'ai senti le
chagrin que vous en auriez. Il m'écrit qu'il sera bientôt en état de partir, et
qu'il a été guéri, et M. d'Évreux aussi, par notre Anglais: son remède a fait
des merveilles cette année; M. de Lesdiguières en a été guéri comme par
miracle, et mille autres. Je mande au chevalier que je me réjouis d'autant
plus de sa santé, que je trouve ce voyage nécessaire pour lui. Je suis
persuadée que tout se rangera, aussi bien que vos compagnies de Grignan,
qui me paraissent comme dans ce tour de jetons où l'on donne à un roi neuf
arrêter; répondez-y trois mots; conservez-vous, reposez-vous; et que je
puisse vous revoir et vous embrasser de tout mon cœur, c'est le but de mes
désirs. Je ne comprends pas le changement de goût pour l'amitié solide,
sage et bien fondée; mais pour l'amour, ah! oui, c'est une fièvre trop
violente pour durer. Adieu, ma très-chère et très-loyale, j'aime fort ce mot:
ne vous ai-je point donné du cordialement[628]? nous épuisons tous les mots.
Je vous parlerai une autre fois de votre hérésie.
238.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 29 septembre 1680.
C'est une république, c'est un monde que votre château; je n'y ai jamais
vu cette foule. Montgobert me parle de quintille, je ne sais ce que c'est;
mais quoique nous soyons dans une solitude en comparaison, nous ne
laissons pas d'avoir fort souvent trois tables de jeu, un trictrac, un hombre,
un reversi. Nous avons présentement madame de Marbeuf, qui est bonne à
tout; elle est commode et complaisante. La princesse éclaire ces bois
comme la nymphe Galatée; elle est en deuil de son beau-frère, l'électeur
palatin; il faudrait que toute l'Europe se portât fort bien pour qu'elle ne fût
pas sujette à perdre ses parents. Nous avons des gens de Vitré que vous ne
connaissez non plus que la Solitaire[629]; enfin je ne sais comme tout cela va,
mais je sais bien que je n'en souhaite pas davantage, et que je voudrais avoir
plus de temps pour lire et pour me promener. La Solitaire est justement où
vous dites; mais elle est si droite et si bien plantée, qu'elle vous
surprendrait. Il est temps cependant que je prenne d'autres pensées. Quand
je songe qu'au bout de mon voyage je vous retrouverai, cela me paraît si
heureux, que j'ai peur qu'il n'arrive quelque dérangement. La fièvre du
chevalier n'a-t-elle pas été la plus désobligeante du monde? J'ai senti le
chagrin que vous en auriez. Il m'écrit qu'il sera bientôt en état de partir, et
qu'il a été guéri, et M. d'Évreux aussi, par notre Anglais: son remède a fait
des merveilles cette année; M. de Lesdiguières en a été guéri comme par
miracle, et mille autres. Je mande au chevalier que je me réjouis d'autant
plus de sa santé, que je trouve ce voyage nécessaire pour lui. Je suis
persuadée que tout se rangera, aussi bien que vos compagnies de Grignan,
qui me paraissent comme dans ce tour de jetons où l'on donne à un roi neuf
Page 481
gardes de chaque côté; on fait sortir quatre gardes, il en a toujours neuf; on
en fait entrer quatre, il en a toujours neuf. Vous voilà justement: tout est
plein quand vous n'êtes que vous, tout est logé quand il y en a trois fois
autant. Dieu conserve chez vous, ma chère enfant, cette grâce de
multiplication si nécessaire aux dépenses excessives et aux revenus bornés.
Je suis étonnée que vous ne sachiez encore rien de M. de Vendôme ni
d'un intendant; cela viendra tout d'un coup. Ce que je vous mandais de cet
échange de la charge de votre frère était une pensée de madame de la
Fayette, lorsque nous songions à nous tirer d'affaire par M. de Louvois; car
il est certain que c'est toujours par quelque changement que l'on entre en
propos avec ce ministre; mais c'est l'extrémité que d'en venir là: il faut
essayer premièrement de se défaire de la charge, et de consulter nos amis.
J'espère que nous arriverons tous à Paris, où nous parlerons de toutes
choses. Mettez-vous seulement en état de marcher sans incommodité: voilà
ce que vous devez faire avec plus de soin qu'à l'ordinaire. Je ne sais quand
on dansera ce ballet[630]; vraiment ce sera une belle pièce; vous croyez bien
que pour moi je dirai, Ce n'est pas là un ballet comme celui où dansait ma
fille; il y avait telle et telle: elle y faisait un petit pas admirable sur le bord
du théâtre, et là-dessus je conterai tout le ballet. Mais vous-même, ma belle,
je crois que, sans radoterie, vous pourrez dire qu'il ne fait point souvenir du
vôtre, et qu'il y avait quatre personnes avec feu Madame, que des siècles
entiers auront peine à remplacer, et pour la beauté, et pour la belle jeunesse,
et pour la danse: ah! quelles bergères et quelles amazones! il me semble que
tout le monde s'excuse de ce ballet; la duchesse de Sully soutiendra
l'honneur de la danse, mais non de la cadence; il y a eu bien des affaires
dans sa famille; madame de Verneuil parlait du baptistaire, M. de Sully des
affaires et des procès qu'elle a à solliciter; enfin madame la Dauphine a si
bien commandé qu'il a fallu obéir. Adieu, ma chère enfant, vous ne devez
avoir aucune inquiétude pour ma santé, elle est très-parfaite; et plût à Dieu
que je puisse penser la même chose de vous! Je ne sens point le serein; j'ai
de petits cabinets qui sont des brandebourgs fort commodes; on y lit, on y
cause, on laisse tomber les traits du serein, et puis on rentre dans ce mail
que je ne crois pas moins sûr qu'une belle et grande galerie.
239.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
en fait entrer quatre, il en a toujours neuf. Vous voilà justement: tout est
plein quand vous n'êtes que vous, tout est logé quand il y en a trois fois
autant. Dieu conserve chez vous, ma chère enfant, cette grâce de
multiplication si nécessaire aux dépenses excessives et aux revenus bornés.
Je suis étonnée que vous ne sachiez encore rien de M. de Vendôme ni
d'un intendant; cela viendra tout d'un coup. Ce que je vous mandais de cet
échange de la charge de votre frère était une pensée de madame de la
Fayette, lorsque nous songions à nous tirer d'affaire par M. de Louvois; car
il est certain que c'est toujours par quelque changement que l'on entre en
propos avec ce ministre; mais c'est l'extrémité que d'en venir là: il faut
essayer premièrement de se défaire de la charge, et de consulter nos amis.
J'espère que nous arriverons tous à Paris, où nous parlerons de toutes
choses. Mettez-vous seulement en état de marcher sans incommodité: voilà
ce que vous devez faire avec plus de soin qu'à l'ordinaire. Je ne sais quand
on dansera ce ballet[630]; vraiment ce sera une belle pièce; vous croyez bien
que pour moi je dirai, Ce n'est pas là un ballet comme celui où dansait ma
fille; il y avait telle et telle: elle y faisait un petit pas admirable sur le bord
du théâtre, et là-dessus je conterai tout le ballet. Mais vous-même, ma belle,
je crois que, sans radoterie, vous pourrez dire qu'il ne fait point souvenir du
vôtre, et qu'il y avait quatre personnes avec feu Madame, que des siècles
entiers auront peine à remplacer, et pour la beauté, et pour la belle jeunesse,
et pour la danse: ah! quelles bergères et quelles amazones! il me semble que
tout le monde s'excuse de ce ballet; la duchesse de Sully soutiendra
l'honneur de la danse, mais non de la cadence; il y a eu bien des affaires
dans sa famille; madame de Verneuil parlait du baptistaire, M. de Sully des
affaires et des procès qu'elle a à solliciter; enfin madame la Dauphine a si
bien commandé qu'il a fallu obéir. Adieu, ma chère enfant, vous ne devez
avoir aucune inquiétude pour ma santé, elle est très-parfaite; et plût à Dieu
que je puisse penser la même chose de vous! Je ne sens point le serein; j'ai
de petits cabinets qui sont des brandebourgs fort commodes; on y lit, on y
cause, on laisse tomber les traits du serein, et puis on rentre dans ce mail
que je ne crois pas moins sûr qu'une belle et grande galerie.
239.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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A Paris, mercredi 5 novembre 1680.
Je vous conseille toujours, ma fille, de partir le plus tôt que vous
pourrez: si vous attendez que M. de Grignan ait rempli tous ses devoirs, il
ne faut point penser à venir cet hiver. Il me semble que l'amitié qu'il a pour
vous le doit obliger à prendre toute autre résolution que celle de vous
exposer au froid et aux mauvais chemins; je ne comprendrai jamais une
autre conduite. Vous êtes bien née pour n'avoir jamais un moment de joie et
de tranquillité, puisque vous passez légèrement sur votre séjour de Paris,
pour vous occuper de votre retour à Grignan. Voilà une sorte de dragon
dont on n'a jamais accoutumé de se charger, quand on est encore au milieu
des agitations d'un départ. Pour moi, ma chère enfant, je ne sais ce qui vous
oblige de penser à quitter Paris, quand vous y serez une fois; votre logement
y sera commode, votre bail renouvelé pour quatre ans, votre dépense réglée;
et si vous voulez éviter, c'est-à-dire M. de Grignan, les dépenses
extraordinaires, vous trouverez que c'est le seul lieu où vous pouvez
reprendre haleine: la dépense d'Aix est une furie; je me figure que vous êtes
un peu revenue de cette économie de Grignan, où vous trouviez que vous
pouviez vivre pour rien; cela s'appelle rien, rien du tout; vos trois tables fort
souvent dans la galerie, et toutes les visites et les trains; toujours nourrir
bêtes et gens, chose qu'il n'y a plus que vous au monde qui fassiez. Toute
cette fameuse auberge, tout ce concours de monde me paraît, quoi que vous
disiez, un fleuve qui entraîne tout. Enfin, ma fille, je n'ose penser à ce
tourbillon, et il me semble que vous allez vous reposer ici: attendez du
moins que vous ayez confronté les dépenses pour envisager votre retour; il
est question d'arriver, c'est ce que je souhaite de tout mon cœur.
Mademoiselle de Méri est fixée; elle s'arrangera tout à loisir, rien ne la
presse; elle voit bien que je suis plus aise qu'elle soit ici, quand elle y peut
être, que de l'aller chercher plus loin; c'était pour la faire décider que je
vous en écrivais; car quand on ne peut se résoudre, la vie se passe à ne point
faire ce qu'on veut. Elle est bien mieux qu'elle n'était, elle parle; elle est
capable d'écouter; nous causons fort tous les soirs. Ah! mon enfant, qu'il est
aisé de vivre avec moi! qu'un peu de douceur, d'espèce de société, de
confiance même superficielle, que tout cela me mène loin! Je crois, en
vérité, que personne n'a plus de facilité que moi dans le commerce de la vie
civile: je voudrais que vous vissiez comme cela va bien quand notre cousine
veut: elle me témoigna l'autre jour qu'elle savait en gros les malheurs de
mon fils, et qu'elle eût bien voulu en savoir davantage: je me tins obligée de
Je vous conseille toujours, ma fille, de partir le plus tôt que vous
pourrez: si vous attendez que M. de Grignan ait rempli tous ses devoirs, il
ne faut point penser à venir cet hiver. Il me semble que l'amitié qu'il a pour
vous le doit obliger à prendre toute autre résolution que celle de vous
exposer au froid et aux mauvais chemins; je ne comprendrai jamais une
autre conduite. Vous êtes bien née pour n'avoir jamais un moment de joie et
de tranquillité, puisque vous passez légèrement sur votre séjour de Paris,
pour vous occuper de votre retour à Grignan. Voilà une sorte de dragon
dont on n'a jamais accoutumé de se charger, quand on est encore au milieu
des agitations d'un départ. Pour moi, ma chère enfant, je ne sais ce qui vous
oblige de penser à quitter Paris, quand vous y serez une fois; votre logement
y sera commode, votre bail renouvelé pour quatre ans, votre dépense réglée;
et si vous voulez éviter, c'est-à-dire M. de Grignan, les dépenses
extraordinaires, vous trouverez que c'est le seul lieu où vous pouvez
reprendre haleine: la dépense d'Aix est une furie; je me figure que vous êtes
un peu revenue de cette économie de Grignan, où vous trouviez que vous
pouviez vivre pour rien; cela s'appelle rien, rien du tout; vos trois tables fort
souvent dans la galerie, et toutes les visites et les trains; toujours nourrir
bêtes et gens, chose qu'il n'y a plus que vous au monde qui fassiez. Toute
cette fameuse auberge, tout ce concours de monde me paraît, quoi que vous
disiez, un fleuve qui entraîne tout. Enfin, ma fille, je n'ose penser à ce
tourbillon, et il me semble que vous allez vous reposer ici: attendez du
moins que vous ayez confronté les dépenses pour envisager votre retour; il
est question d'arriver, c'est ce que je souhaite de tout mon cœur.
Mademoiselle de Méri est fixée; elle s'arrangera tout à loisir, rien ne la
presse; elle voit bien que je suis plus aise qu'elle soit ici, quand elle y peut
être, que de l'aller chercher plus loin; c'était pour la faire décider que je
vous en écrivais; car quand on ne peut se résoudre, la vie se passe à ne point
faire ce qu'on veut. Elle est bien mieux qu'elle n'était, elle parle; elle est
capable d'écouter; nous causons fort tous les soirs. Ah! mon enfant, qu'il est
aisé de vivre avec moi! qu'un peu de douceur, d'espèce de société, de
confiance même superficielle, que tout cela me mène loin! Je crois, en
vérité, que personne n'a plus de facilité que moi dans le commerce de la vie
civile: je voudrais que vous vissiez comme cela va bien quand notre cousine
veut: elle me témoigna l'autre jour qu'elle savait en gros les malheurs de
mon fils, et qu'elle eût bien voulu en savoir davantage: je me tins obligée de
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cette curiosité, et je lui contai tout le détail de nos misères, ainsi que de
plusieurs autres choses; voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants: mais
quand on ne peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on
croit avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est pas cela,
c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées sur tous les
chapitres qu'on pourrait traiter; que les choses les plus répandues se
tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance et une
injustice; que la défiance, l'aigreur et l'aversion sont visibles et sont mêlées
dans toutes les paroles; en vérité cela serre le cœur, et franchement cela
déplaît un peu. On n'est point accoutumée à ces chemins raboteux; et quand
ce ne serait que pour vous avoir enfantée, on devrait espérer un traitement
plus doux. Cependant, ma fille, j'ai souvent éprouvé ces manières si peu
honnêtes; ce qui fait que je vous en parle, c'est que cela est changé, et que
j'en sens la douceur; si ce retour pouvait durer, je vous jure que j'en aurais
une joie sensible, mais je vous dis sensible; il faut me croire quand je parle,
je ne parle pas toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un
radoucissement de sang, entretenu par des conversations douces et assez
sincères, et point comme si on revenait toujours d'Allemagne. Enfin je suis
contente, et je vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la privation des
rudesses me tiendrait lieu d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si
vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie de confiance,
la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux qui savent vivre, puisse être
désormais établi entre elle et moi. Je trouve que la froideur et l'indifférence
sont bien marquées entre M. de la Garde et vous, par l'affectation de ne
point venir à Grignan quand vous êtes seule, et par celle de prier toute la
famille d'aller à la Garde, hormis vous. Je suis très-fâchée de cette
séparation, après avoir été si bien et si agréablement ensemble: nous en
parlerons.
240.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 2 janvier 1681.
Bonjour et bon an, mon cher cousin. Je prends mon temps de vous
demander pardon après une bonne fête, et en vous souhaitant mille bonnes
choses cette année, suivie de plusieurs autres. Il me semble qu'en vous
adoucissant ainsi l'esprit, je vous disposerai à me pardonner d'avoir été si
plusieurs autres choses; voilà ce qui s'appelle vivre avec les vivants: mais
quand on ne peut jamais rien dire qui ne soit repoussé durement; quand on
croit avoir pris les tours les plus gracieux, et que toujours ce n'est pas cela,
c'est tout le contraire; qu'on trouve toutes les portes fermées sur tous les
chapitres qu'on pourrait traiter; que les choses les plus répandues se
tournent en mystère; qu'une chose avérée est une médisance et une
injustice; que la défiance, l'aigreur et l'aversion sont visibles et sont mêlées
dans toutes les paroles; en vérité cela serre le cœur, et franchement cela
déplaît un peu. On n'est point accoutumée à ces chemins raboteux; et quand
ce ne serait que pour vous avoir enfantée, on devrait espérer un traitement
plus doux. Cependant, ma fille, j'ai souvent éprouvé ces manières si peu
honnêtes; ce qui fait que je vous en parle, c'est que cela est changé, et que
j'en sens la douceur; si ce retour pouvait durer, je vous jure que j'en aurais
une joie sensible, mais je vous dis sensible; il faut me croire quand je parle,
je ne parle pas toujours. Ce n'a point été un raccommodement, c'est un
radoucissement de sang, entretenu par des conversations douces et assez
sincères, et point comme si on revenait toujours d'Allemagne. Enfin je suis
contente, et je vous assure qu'il faut peu pour me contenter: la privation des
rudesses me tiendrait lieu d'amitié en un besoin: jugez ce que je sentirai si
vous pouvez faire que l'honnêteté, la douceur, une superficie de confiance,
la causerie, et tout ce qu'on a enfin avec ceux qui savent vivre, puisse être
désormais établi entre elle et moi. Je trouve que la froideur et l'indifférence
sont bien marquées entre M. de la Garde et vous, par l'affectation de ne
point venir à Grignan quand vous êtes seule, et par celle de prier toute la
famille d'aller à la Garde, hormis vous. Je suis très-fâchée de cette
séparation, après avoir été si bien et si agréablement ensemble: nous en
parlerons.
240.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 2 janvier 1681.
Bonjour et bon an, mon cher cousin. Je prends mon temps de vous
demander pardon après une bonne fête, et en vous souhaitant mille bonnes
choses cette année, suivie de plusieurs autres. Il me semble qu'en vous
adoucissant ainsi l'esprit, je vous disposerai à me pardonner d'avoir été si
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longtemps sans vous écrire, et à cette jolie veuve que j'aime tant. Je partis
de Bretagne le 20 d'octobre, qui était bien plus tôt que je ne pensais, pour
venir à Paris. Un mois après j'eus le plaisir d'y recevoir ma fille. Je l'ai
trouvée mieux que quand elle est partie; et cet air de Provence, qui devait la
dévorer, ne l'a point dévorée: elle est toujours aimable, et je vous défie de
vous voir tous deux et de parler ensemble sans vous aimer. J'ai toujours
pensé à vous, et j'ai dit mille fois: Mon Dieu! je voudrais bien écrire à mon
cousin de Bussy; et jamais je n'ai pu le faire. Pour moi, je crois qu'il y a de
petits démons qui empêchent de faire ce qu'on veut, rien que pour se
moquer de nous et pour nous faire sentir notre faiblesse. Ils ont un
contentement, et je l'ai senti dans toute son étendue. Nous avons ici une
comète qui est bien étendue aussi; c'est la plus belle queue qu'il est possible
de voir. Tous les plus grands personnages sont alarmés, et croient
fermement que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des
avertissements par cette comète. On dit que le cardinal Mazarin étant
désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son
agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il paraissait une grande comète qui leur
faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et il leur dit plaisamment que
la comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on devrait en dire autant que
lui; et l'orgueil humain se fait trop d'honneur de croire qu'il y ait de grandes
affaires dans les astres quand on doit mourir. Tout mon silence ne m'a pas
fait oublier les charmes de vos traductions[631]. Adieu, mon cher cousin;
adieu, ma chère nièce. Mandez-moi de vos nouvelles. Cependant nous
allons reprendre, notre ami Corbinelli et moi, le fil de notre discours.
241.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 3 avril 1681.
Faisons la paix, mon pauvre cousin. J'ai tort, je ne sais jamais faire autre
chose que de l'avouer. On dit que ma nièce ne se porte pas trop bien. C'est
qu'on ne peut pas être heureuse en ce monde: ce sont des compensations de
la Providence, afin que tout soit égal, ou qu'au moins les plus heureux
puissent comprendre, par un peu de chagrin et de douleur, ce qu'en souffrent
les autres qui en sont accablés.
de Bretagne le 20 d'octobre, qui était bien plus tôt que je ne pensais, pour
venir à Paris. Un mois après j'eus le plaisir d'y recevoir ma fille. Je l'ai
trouvée mieux que quand elle est partie; et cet air de Provence, qui devait la
dévorer, ne l'a point dévorée: elle est toujours aimable, et je vous défie de
vous voir tous deux et de parler ensemble sans vous aimer. J'ai toujours
pensé à vous, et j'ai dit mille fois: Mon Dieu! je voudrais bien écrire à mon
cousin de Bussy; et jamais je n'ai pu le faire. Pour moi, je crois qu'il y a de
petits démons qui empêchent de faire ce qu'on veut, rien que pour se
moquer de nous et pour nous faire sentir notre faiblesse. Ils ont un
contentement, et je l'ai senti dans toute son étendue. Nous avons ici une
comète qui est bien étendue aussi; c'est la plus belle queue qu'il est possible
de voir. Tous les plus grands personnages sont alarmés, et croient
fermement que le ciel, bien occupé de leur perte, en donne des
avertissements par cette comète. On dit que le cardinal Mazarin étant
désespéré des médecins, ses courtisans crurent qu'il fallait honorer son
agonie d'un prodige, et lui dirent qu'il paraissait une grande comète qui leur
faisait peur. Il eut la force de se moquer d'eux, et il leur dit plaisamment que
la comète lui faisait trop d'honneur. En vérité, on devrait en dire autant que
lui; et l'orgueil humain se fait trop d'honneur de croire qu'il y ait de grandes
affaires dans les astres quand on doit mourir. Tout mon silence ne m'a pas
fait oublier les charmes de vos traductions[631]. Adieu, mon cher cousin;
adieu, ma chère nièce. Mandez-moi de vos nouvelles. Cependant nous
allons reprendre, notre ami Corbinelli et moi, le fil de notre discours.
241.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 3 avril 1681.
Faisons la paix, mon pauvre cousin. J'ai tort, je ne sais jamais faire autre
chose que de l'avouer. On dit que ma nièce ne se porte pas trop bien. C'est
qu'on ne peut pas être heureuse en ce monde: ce sont des compensations de
la Providence, afin que tout soit égal, ou qu'au moins les plus heureux
puissent comprendre, par un peu de chagrin et de douleur, ce qu'en souffrent
les autres qui en sont accablés.
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Je vous ai souhaité un lot à la loterie, pour commencer à rompre la glace
de votre malheur. Cela se dit-il? Vous me le manderez; car je ne puis jamais
raccommoder ce qui vient naturellement au bout de ma plume. Cela donc
vous aurait remis en train d'être moins malheureux: mais je crois que ma
nièce de Sainte-Marie le saurait, et qu'elle me l'aurait dit. Monsieur votre
fils n'a rien gagné aussi: mais nous avons encore toutes nos espérances pour
le gros lot, le roi l'ayant redonné au public. Le voyage de Bourbon est
rompu. Mais je ne fais que de misérables répétitions: monsieur votre fils
vous mandera tout assurément. La cour a voulu l'appeler M. de Bussy. Le
nom de Rabutin est demeuré avec celui d'Adhémar que voulait prendre le
chevalier de Grignan, et que Rouville seul a empêché de prospérer; il faut
l'attache des courtisans pour les noms. Celui d'Estrées est comblé de tous
les titres qui peuvent entrer dans une maison.
Il ne faut point s'attacher à des pensées tristes et inutiles: il vaut mieux
croire, comme notre ami Corbinelli me le prêche tous les jours, que Dieu
règle toutes choses comme il veut qu'elles soient, et que la place que vous
tenez dans l'univers, telle qu'elle est, ne pouvait point être dérangée. Le père
Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre la prudence humaine, qui
fit bien voir combien elle est soumise à l'ordre de la Providence, et qu'il n'y
a que celle du salut, que Dieu nous donne lui-même, qui soit estimable.
Cela console, et fait qu'on se soumet plus doucement à sa mauvaise fortune.
La vie est courte, c'est bientôt fait; le fleuve qui nous entraîne est si rapide,
qu'à peine pouvons-nous y paraître. Voilà des moralités de la semaine
sainte, et toutes conformes au chagrin que j'ai toujours quand je vois que,
hors vous, tout le monde s'élève: car au travers de toutes mes maximes, je
conserve toujours beaucoup de faiblesse humaine.
Je ne sais si vous savez que madame de Fontanges est dans un couvent,
moins pour passer la bonne fête, que pour se préparer au voyage de
l'éternité[632].
Adieu, mon cher cousin; adieu, mon aimable nièce; aimez-moi toujours,
et me mandez de vos nouvelles.
242.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
A Paris, ce 26 mai 1683.
de votre malheur. Cela se dit-il? Vous me le manderez; car je ne puis jamais
raccommoder ce qui vient naturellement au bout de ma plume. Cela donc
vous aurait remis en train d'être moins malheureux: mais je crois que ma
nièce de Sainte-Marie le saurait, et qu'elle me l'aurait dit. Monsieur votre
fils n'a rien gagné aussi: mais nous avons encore toutes nos espérances pour
le gros lot, le roi l'ayant redonné au public. Le voyage de Bourbon est
rompu. Mais je ne fais que de misérables répétitions: monsieur votre fils
vous mandera tout assurément. La cour a voulu l'appeler M. de Bussy. Le
nom de Rabutin est demeuré avec celui d'Adhémar que voulait prendre le
chevalier de Grignan, et que Rouville seul a empêché de prospérer; il faut
l'attache des courtisans pour les noms. Celui d'Estrées est comblé de tous
les titres qui peuvent entrer dans une maison.
Il ne faut point s'attacher à des pensées tristes et inutiles: il vaut mieux
croire, comme notre ami Corbinelli me le prêche tous les jours, que Dieu
règle toutes choses comme il veut qu'elles soient, et que la place que vous
tenez dans l'univers, telle qu'elle est, ne pouvait point être dérangée. Le père
Bourdaloue nous fit l'autre jour un sermon contre la prudence humaine, qui
fit bien voir combien elle est soumise à l'ordre de la Providence, et qu'il n'y
a que celle du salut, que Dieu nous donne lui-même, qui soit estimable.
Cela console, et fait qu'on se soumet plus doucement à sa mauvaise fortune.
La vie est courte, c'est bientôt fait; le fleuve qui nous entraîne est si rapide,
qu'à peine pouvons-nous y paraître. Voilà des moralités de la semaine
sainte, et toutes conformes au chagrin que j'ai toujours quand je vois que,
hors vous, tout le monde s'élève: car au travers de toutes mes maximes, je
conserve toujours beaucoup de faiblesse humaine.
Je ne sais si vous savez que madame de Fontanges est dans un couvent,
moins pour passer la bonne fête, que pour se préparer au voyage de
l'éternité[632].
Adieu, mon cher cousin; adieu, mon aimable nièce; aimez-moi toujours,
et me mandez de vos nouvelles.
242.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
A Paris, ce 26 mai 1683.
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N'avez-vous pas été bien surpris, monsieur, de vous voir glisser des
mains M. de Vardes[633], que vous teniez depuis dix-neuf ans? Voilà le temps
que notre Providence avait marqué: en vérité on n'y pensait plus, il
paraissait oublié, et sacrifié à l'exemple. Le roi, qui pense et qui range tout
dans sa tête, déclara un beau matin que M. de Vardes serait à la cour dans
deux ou trois jours: il conta qu'il lui avait fait écrire par la poste, qu'il avait
voulu le surprendre, et qu'il y avait plus de six mois que personne ne lui en
avait parlé. Sa Majesté eut contentement; il voulait surprendre, et tout le
monde fut surpris; jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression ni
un si grand bruit que celle-là. Enfin il arriva samedi matin avec une tête
unique en son espèce, et un vieux justaucorps à brevet[634], comme on le
portait en 1663. Il se mit un genou à terre dans la chambre du roi, où il n'y
avait que M. de Châteauneuf: le roi lui dit que tant que son cœur avait été
blessé, il ne l'avait point rappelé; mais que présentement c'était de bon cœur,
et qu'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit parfaitement bien et
d'un air pénétré; et ce don des larmes que Dieu lui a donné ne fit pas mal
son effet dans cette occasion. Après cette première vue, le roi fit appeler M.
le Dauphin, et le présenta comme un jeune courtisan; M. de Vardes le
reconnut et le salua: le roi lui dit en riant: «Vardes, voilà une sottise, vous
savez bien qu'on ne salue personne devant moi.» M. de Vardes du même
ton: «Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me
pardonne jusqu'à trente sottises.—Eh bien! je le veux, dit le roi; reste à
vingt-neuf.» Ensuite le roi se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui
dit: «Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non-
seulement on est malheureux, mais on est ridicule.» Tout est sur ce ton de
liberté et d'agrément. Tous les courtisans lui ont fait des merveilles. Il est
venu un jour à Paris, il m'est venu voir; j'étais sortie pour aller chez lui: il
trouva ma fille et mon fils, et je le trouvai le soir chez lui: ce fut une joie
véritable; je lui dis un mot de notre ami Corbinelli. «Quoi, madame! mon
maître! mon intime! l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation!
pouvez-vous douter que je ne l'aime de tout mon cœur?» Cela me plut fort.
Il loge chez sa fille, il est à Versailles. Le Cour part aujourd'hui, je crois
qu'il reviendra pour rattraper le roi à Auxerre: car il paraît à tous ses amis
qu'il doit faire le voyage, où assurément il fera bien sa cour, en donnant des
louanges fort naturelles à trois petites choses, les troupes, les fortifications
et les conquêtes de Sa Majesté. Peut-être que notre ami vous dira tout ceci,
et que ma lettre ne sera qu'un misérable écho; mais à tout hasard je me suis
mains M. de Vardes[633], que vous teniez depuis dix-neuf ans? Voilà le temps
que notre Providence avait marqué: en vérité on n'y pensait plus, il
paraissait oublié, et sacrifié à l'exemple. Le roi, qui pense et qui range tout
dans sa tête, déclara un beau matin que M. de Vardes serait à la cour dans
deux ou trois jours: il conta qu'il lui avait fait écrire par la poste, qu'il avait
voulu le surprendre, et qu'il y avait plus de six mois que personne ne lui en
avait parlé. Sa Majesté eut contentement; il voulait surprendre, et tout le
monde fut surpris; jamais une nouvelle n'a fait une si grande impression ni
un si grand bruit que celle-là. Enfin il arriva samedi matin avec une tête
unique en son espèce, et un vieux justaucorps à brevet[634], comme on le
portait en 1663. Il se mit un genou à terre dans la chambre du roi, où il n'y
avait que M. de Châteauneuf: le roi lui dit que tant que son cœur avait été
blessé, il ne l'avait point rappelé; mais que présentement c'était de bon cœur,
et qu'il était aise de le revoir. M. de Vardes répondit parfaitement bien et
d'un air pénétré; et ce don des larmes que Dieu lui a donné ne fit pas mal
son effet dans cette occasion. Après cette première vue, le roi fit appeler M.
le Dauphin, et le présenta comme un jeune courtisan; M. de Vardes le
reconnut et le salua: le roi lui dit en riant: «Vardes, voilà une sottise, vous
savez bien qu'on ne salue personne devant moi.» M. de Vardes du même
ton: «Sire, je ne sais plus rien, j'ai tout oublié; il faut que Votre Majesté me
pardonne jusqu'à trente sottises.—Eh bien! je le veux, dit le roi; reste à
vingt-neuf.» Ensuite le roi se moqua de son justaucorps. M. de Vardes lui
dit: «Sire, quand on est assez misérable pour être éloigné de vous, non-
seulement on est malheureux, mais on est ridicule.» Tout est sur ce ton de
liberté et d'agrément. Tous les courtisans lui ont fait des merveilles. Il est
venu un jour à Paris, il m'est venu voir; j'étais sortie pour aller chez lui: il
trouva ma fille et mon fils, et je le trouvai le soir chez lui: ce fut une joie
véritable; je lui dis un mot de notre ami Corbinelli. «Quoi, madame! mon
maître! mon intime! l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation!
pouvez-vous douter que je ne l'aime de tout mon cœur?» Cela me plut fort.
Il loge chez sa fille, il est à Versailles. Le Cour part aujourd'hui, je crois
qu'il reviendra pour rattraper le roi à Auxerre: car il paraît à tous ses amis
qu'il doit faire le voyage, où assurément il fera bien sa cour, en donnant des
louanges fort naturelles à trois petites choses, les troupes, les fortifications
et les conquêtes de Sa Majesté. Peut-être que notre ami vous dira tout ceci,
et que ma lettre ne sera qu'un misérable écho; mais à tout hasard je me suis
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jetée dans ces détails, parce que j'aimerais qu'on me les écrivît en pareille
occasion, et je juge de moi par vous, mon cher monsieur; souvent j'y suis
attrapée avec d'autres, mais non jamais avec vous. On dit que M. de
Noailles, votre digne et généreux ami, a rendu de très-bons offices à M. de
Vardes: il est assez généreux pour n'en pas douter. M. de Calvisson est
arrivé, cela doit rompre ou conclure notre mariage. En vérité je suis fatiguée
de cette longueur, je ne suis pas en humeur de parler bien, que de M. de
Vardes, et toujours M. de Vardes; c'est l'évangile du jour.
243.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 16 décembre 1683.
Enfin, après tant de peine, je marierai mon pauvre garçon[635]. Je vous
demande votre procuration pour signer à son contrat de mariage. Voilà deux
petites lettres d'honnêteté que je vous prie de faire tenir à ma tante de
Toulongeon et à mon grand cousin. Il ne faut jamais désespérer de sa bonne
fortune. Je croyais mon fils hors d'état de pouvoir prétendre à un bon parti,
après tant d'orages et tant de naufrages, sans charges et sans chemin pour la
fortune; et pendant que je m'entretenais de ces tristes pensées, la Providence
nous destinait ou nous avait destinés à un mariage si avantageux, que, dans
le temps où mon fils pouvait le plus espérer, je ne lui en aurais pas désiré un
meilleur. C'est ainsi que nous marchons en aveugles, ne sachant où nous
allons, prenant pour mauvais ce qui est bon, prenant pour bon ce qui est
mauvais, et toujours dans une entière ignorance. Auriez-vous jamais cru
aussi que le père Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du président
Perrault, eût fait depuis six jours aux Jésuites la plus belle oraison funèbre
qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a été admirée avec plus de
raison que celle-là. Il a pris le prince dans ses points de vue avantageux; et
comme son retour à la religion a fait un grand effet pour les catholiques, cet
endroit, manié par le père Bourdaloue, a composé le plus beau et le plus
chrétien panégyrique qui ait jamais été prononcé[636].
244.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ, SON
FILS.
occasion, et je juge de moi par vous, mon cher monsieur; souvent j'y suis
attrapée avec d'autres, mais non jamais avec vous. On dit que M. de
Noailles, votre digne et généreux ami, a rendu de très-bons offices à M. de
Vardes: il est assez généreux pour n'en pas douter. M. de Calvisson est
arrivé, cela doit rompre ou conclure notre mariage. En vérité je suis fatiguée
de cette longueur, je ne suis pas en humeur de parler bien, que de M. de
Vardes, et toujours M. de Vardes; c'est l'évangile du jour.
243.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 16 décembre 1683.
Enfin, après tant de peine, je marierai mon pauvre garçon[635]. Je vous
demande votre procuration pour signer à son contrat de mariage. Voilà deux
petites lettres d'honnêteté que je vous prie de faire tenir à ma tante de
Toulongeon et à mon grand cousin. Il ne faut jamais désespérer de sa bonne
fortune. Je croyais mon fils hors d'état de pouvoir prétendre à un bon parti,
après tant d'orages et tant de naufrages, sans charges et sans chemin pour la
fortune; et pendant que je m'entretenais de ces tristes pensées, la Providence
nous destinait ou nous avait destinés à un mariage si avantageux, que, dans
le temps où mon fils pouvait le plus espérer, je ne lui en aurais pas désiré un
meilleur. C'est ainsi que nous marchons en aveugles, ne sachant où nous
allons, prenant pour mauvais ce qui est bon, prenant pour bon ce qui est
mauvais, et toujours dans une entière ignorance. Auriez-vous jamais cru
aussi que le père Bourdaloue, pour exécuter la dernière volonté du président
Perrault, eût fait depuis six jours aux Jésuites la plus belle oraison funèbre
qu'il est possible d'imaginer? Jamais une action n'a été admirée avec plus de
raison que celle-là. Il a pris le prince dans ses points de vue avantageux; et
comme son retour à la religion a fait un grand effet pour les catholiques, cet
endroit, manié par le père Bourdaloue, a composé le plus beau et le plus
chrétien panégyrique qui ait jamais été prononcé[636].
244.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ, SON
FILS.
Page 488
A Paris, ce 5 août 1684.
Il faut qu'en attendant vos lettres, je vous conte une fort jolie petite
histoire. Vous avez regretté mademoiselle de....; vous avez mis au rang de
vos malheurs de ne l'avoir point épousée; vos meilleures amies étaient
révoltées contre votre bonheur; c'étaient madame de Lavardin et madame de
la Fayette, qui vous coupaient la gorge. Une fille de qualité, bien faite, avec
cent mille écus! ne faut-il pas être bien destiné à n'être jamais établi, et à
finir sa vie comme un misérable, pour ne pas profiter des partis de cette
conséquence, quand ils sont entre nos mains? Le marquis de.... n'a pas été si
difficile, la voilà bien établie. Il faut être bien maudit pour avoir manqué
cette affaire-là: voyez la vie qu'elle mène; c'est une sainte, c'est l'exemple de
toutes les femmes. Il est vrai, mon très-cher, jusqu'à ce que vous ayez
épousé mademoiselle de Mauron, vous avez été prêt à vous pendre; vous ne
pouviez mieux faire, mais attendons la fin. Toutes ces belles dispositions de
sa jeunesse, qui faisaient dire à madame de la Fayette qu'elle n'en aurait pas
voulu pour son fils avec un million, s'étaient heureusement tournées du côté
de Dieu; c'était son amant, c'était l'objet de son amour; tout s'était réuni à
cette unique passion. Mais comme tout est extrême dans cette créature, sa
tête n'a pas pu soutenir l'excès du zèle et de l'ardente charité dont elle était
possédée; et, pour contenter ce cœur de Madeleine, elle a voulu profiter des
bons exemples, et des bonnes lectures de la vie des saints Pères du désert, et
des saintes pénitentes. Elle a voulu être le don Quichotte de ces admirables
histoires, elle partit, il y a quinze jours, de chez elle à quatre heures du
matin avec cinq ou six pistoles, et un petit laquais; elle trouva dans le
faubourg une chaise roulante, elle monte dedans, et s'en va à Rouen toute
seule, assez déchirée, assez barbouillée, de crainte de quelque mauvaise
rencontre; elle arrive à Rouen, elle fait son marché de s'embarquer dans un
vaisseau qui va aux Indes; c'est là où Dieu l'appelle, c'est où elle veut faire
pénitence; c'est où elle a vu, sur la carte, les endroits qui l'invitent à finir sa
vie sous le sac et sur la cendre; c'est là où l'abbé Zozime[637] la viendra
communier quand elle mourra. Elle est contente de sa résolution, elle voit
bien que c'est justement cela que Dieu demande d'elle; elle renvoie le petit
laquais en son pays, elle attend avec impatience que le vaisseau parte; il
faut que son bon ange la console de tous les moments qui retardent son
départ; elle a saintement oublié son mari, sa fille, son père, et toute sa
famille; elle dit à toute heure:
Il faut qu'en attendant vos lettres, je vous conte une fort jolie petite
histoire. Vous avez regretté mademoiselle de....; vous avez mis au rang de
vos malheurs de ne l'avoir point épousée; vos meilleures amies étaient
révoltées contre votre bonheur; c'étaient madame de Lavardin et madame de
la Fayette, qui vous coupaient la gorge. Une fille de qualité, bien faite, avec
cent mille écus! ne faut-il pas être bien destiné à n'être jamais établi, et à
finir sa vie comme un misérable, pour ne pas profiter des partis de cette
conséquence, quand ils sont entre nos mains? Le marquis de.... n'a pas été si
difficile, la voilà bien établie. Il faut être bien maudit pour avoir manqué
cette affaire-là: voyez la vie qu'elle mène; c'est une sainte, c'est l'exemple de
toutes les femmes. Il est vrai, mon très-cher, jusqu'à ce que vous ayez
épousé mademoiselle de Mauron, vous avez été prêt à vous pendre; vous ne
pouviez mieux faire, mais attendons la fin. Toutes ces belles dispositions de
sa jeunesse, qui faisaient dire à madame de la Fayette qu'elle n'en aurait pas
voulu pour son fils avec un million, s'étaient heureusement tournées du côté
de Dieu; c'était son amant, c'était l'objet de son amour; tout s'était réuni à
cette unique passion. Mais comme tout est extrême dans cette créature, sa
tête n'a pas pu soutenir l'excès du zèle et de l'ardente charité dont elle était
possédée; et, pour contenter ce cœur de Madeleine, elle a voulu profiter des
bons exemples, et des bonnes lectures de la vie des saints Pères du désert, et
des saintes pénitentes. Elle a voulu être le don Quichotte de ces admirables
histoires, elle partit, il y a quinze jours, de chez elle à quatre heures du
matin avec cinq ou six pistoles, et un petit laquais; elle trouva dans le
faubourg une chaise roulante, elle monte dedans, et s'en va à Rouen toute
seule, assez déchirée, assez barbouillée, de crainte de quelque mauvaise
rencontre; elle arrive à Rouen, elle fait son marché de s'embarquer dans un
vaisseau qui va aux Indes; c'est là où Dieu l'appelle, c'est où elle veut faire
pénitence; c'est où elle a vu, sur la carte, les endroits qui l'invitent à finir sa
vie sous le sac et sur la cendre; c'est là où l'abbé Zozime[637] la viendra
communier quand elle mourra. Elle est contente de sa résolution, elle voit
bien que c'est justement cela que Dieu demande d'elle; elle renvoie le petit
laquais en son pays, elle attend avec impatience que le vaisseau parte; il
faut que son bon ange la console de tous les moments qui retardent son
départ; elle a saintement oublié son mari, sa fille, son père, et toute sa
famille; elle dit à toute heure:
Page 489
Çà, courage, mon cœur, point de faiblesse humaine.
Il paraît qu'elle est exaucée, elle touche au moment bienheureux qui la
sépare pour jamais de notre continent; elle suit la loi de l'Evangile, elle
quitte tout pour suivre Jésus-Christ. Cependant on s'aperçoit dans sa maison
qu'elle ne revient point dîner; on va aux églises voisines, elle n'y est pas; on
croit qu'elle viendra le soir, point de nouvelles; on commence à s'étonner,
on demande à ses gens, ils ne savent rien; elle a un petit laquais avec elle,
elle sera sans doute à Port-Royal des champs, elle n'y est pas; où pourra-t-
elle être? On court chez le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas; le curé dit
qu'il a quitté depuis longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant
toute pleine de pensées extraordinaires et de désirs immodérés de la
Thébaïde, comme il est homme tout simple et tout vrai, il n'a point voulu se
mêler de sa conduite. On ne sait plus à qui avoir recours: un jour, deux,
trois, six jours, on envoie à quelques ports de mer, et par un hasard étrange
on la trouve à Rouen, sur le point de s'en aller à Dieppe, et de là au bout du
monde. On la prend, on la ramène bien joliment, elle est un peu
embarrassée.
J'allais, j'étais; l'amour a sur moi tant d'empire.
Une confidente déclare ses desseins; on est affligé dans la famille; on
veut cacher cette folie au mari, qui n'est pas à Paris, et qui aimerait mieux
une galanterie qu'une telle équipée. La mère du mari pleure avec madame
de Lavardin, qui pâme de rire, et qui dit à ma fille: Me pardonnez-vous
d'avoir empêché que votre frère n'ait épousé cette infante? On conte aussi
cette tragique histoire à madame de la Fayette, qui me l'a répétée avec
plaisir, et qui me prie de vous mander si vous êtes encore bien en colère
contre elle; elle soutient qu'on ne peut jamais se repentir de n'avoir pas
épousé une folle. On n'ose en parler à mademoiselle de Grignan, son amie,
qui mâchonne quelque chose d'un pèlerinage, et se jette, pour avoir plus tôt
fait, dans un profond silence. Que dites-vous de ce petit récit? vous a-t-il
ennuyé? n'êtes-vous pas content? Adieu, mon fils; M. de Schomberg
marche en Allemagne avec vingt-cinq mille hommes: c'est pour faire venir
plus promptement la signature de l'empereur. La gazette vous dira le reste.
245.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Il paraît qu'elle est exaucée, elle touche au moment bienheureux qui la
sépare pour jamais de notre continent; elle suit la loi de l'Evangile, elle
quitte tout pour suivre Jésus-Christ. Cependant on s'aperçoit dans sa maison
qu'elle ne revient point dîner; on va aux églises voisines, elle n'y est pas; on
croit qu'elle viendra le soir, point de nouvelles; on commence à s'étonner,
on demande à ses gens, ils ne savent rien; elle a un petit laquais avec elle,
elle sera sans doute à Port-Royal des champs, elle n'y est pas; où pourra-t-
elle être? On court chez le curé de Saint-Jacques du Haut-Pas; le curé dit
qu'il a quitté depuis longtemps le soin de sa conscience, et que, la voyant
toute pleine de pensées extraordinaires et de désirs immodérés de la
Thébaïde, comme il est homme tout simple et tout vrai, il n'a point voulu se
mêler de sa conduite. On ne sait plus à qui avoir recours: un jour, deux,
trois, six jours, on envoie à quelques ports de mer, et par un hasard étrange
on la trouve à Rouen, sur le point de s'en aller à Dieppe, et de là au bout du
monde. On la prend, on la ramène bien joliment, elle est un peu
embarrassée.
J'allais, j'étais; l'amour a sur moi tant d'empire.
Une confidente déclare ses desseins; on est affligé dans la famille; on
veut cacher cette folie au mari, qui n'est pas à Paris, et qui aimerait mieux
une galanterie qu'une telle équipée. La mère du mari pleure avec madame
de Lavardin, qui pâme de rire, et qui dit à ma fille: Me pardonnez-vous
d'avoir empêché que votre frère n'ait épousé cette infante? On conte aussi
cette tragique histoire à madame de la Fayette, qui me l'a répétée avec
plaisir, et qui me prie de vous mander si vous êtes encore bien en colère
contre elle; elle soutient qu'on ne peut jamais se repentir de n'avoir pas
épousé une folle. On n'ose en parler à mademoiselle de Grignan, son amie,
qui mâchonne quelque chose d'un pèlerinage, et se jette, pour avoir plus tôt
fait, dans un profond silence. Que dites-vous de ce petit récit? vous a-t-il
ennuyé? n'êtes-vous pas content? Adieu, mon fils; M. de Schomberg
marche en Allemagne avec vingt-cinq mille hommes: c'est pour faire venir
plus promptement la signature de l'empereur. La gazette vous dira le reste.
245.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 490
A Angers, ce mercredi 20 septembre 1684.
J'arrivai hier à cinq heures au pont de Cé, après avoir vu le matin à
Saumur ma nièce de Bussy, et entendu la messe à la bonne Notre-Dame. Je
trouvai, sur le bord de ce pont, un carrosse à six chevaux, qui me parut être
mon fils; c'était son carrosse et l'abbé Charrier, qu'il a envoyé me recevoir,
parce qu'il est un peu malade aux Rochers: cet abbé me fut agréable; il a
une petite impression de Grignan par son père et par vous avoir vue, qui lui
donna un prix au-dessus de tout ce qui pourrait venir au-devant de moi: il
me remit votre lettre écrite de Versailles, et je ne me contraignis point
devant lui de répandre quelques larmes, tellement amères, que je serais
étouffée s'il avait fallu me contraindre. Ah! ma bonne et très-aimable, que
ce commencement a été bien rangé! Vous affectez de paraître une véritable
Dulcinée; ah! que vous l'êtes peu! et que j'ai vu, au travers de la peine que
vous prenez à vous contraindre, cette même douleur et cette même
tendresse qui vous fit répandre tant de larmes en nous séparant! Ah! ma
bonne, que mon cœur est pénétré de votre amitié! que j'en suis bien
parfaitement persuadée, et que vous me fâchez quand, même en badinant,
vous dites que je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac, et
que vous êtes imparfaite! Cette Alerac est aimable de me regretter comme
elle fait; mais ne me souhaitez jamais rien que vous; vous êtes pour moi
toutes choses, et jamais on n'a été aimée si parfaitement d'une fille bien-
aimée que je le suis de vous. Ah! quels trésors infinis m'avez-vous
quelquefois cachés! Je vous assure pourtant, ma chère bonne, que je n'ai
jamais douté du fond; mais vous me comblez présentement de toutes ces
richesses, et je n'en suis digne que par la très-parfaite tendresse que j'ai pour
vous, qui passe au delà de tout ce que je pourrais vous en dire. Vous me
paraissez assez malcontente de votre voyage (de Versailles), et du dos de
madame de Brancas; vous avez trouvé bien des portes fermées; vous avez,
ce me semble, fort bien fait d'envoyer votre lettre. On mande ici que le
voyage de la cour est retardé; peut-être pourrez-vous revoir M. de Louvois:
enfin Dieu conduira cela comme tout le reste. Vous savez bien comme je
suis pour ce qui vous touche: vous aurez soin de me mander la suite. Je
viens d'ouvrir la lettre que vous écrivez à mon fils; quelle tendresse vous y
faites voir pour moi! quels soins! que ne vous dois-je point, ma chère
bonne? Je consens que vous lui fassiez valoir mon départ dans cette saison:
mais Dieu sait si l'impossibilité et la crainte d'un désordre honteux dans mes
affaires n'en ont pas été les seules raisons. Il y a des temps dans la vie où les
J'arrivai hier à cinq heures au pont de Cé, après avoir vu le matin à
Saumur ma nièce de Bussy, et entendu la messe à la bonne Notre-Dame. Je
trouvai, sur le bord de ce pont, un carrosse à six chevaux, qui me parut être
mon fils; c'était son carrosse et l'abbé Charrier, qu'il a envoyé me recevoir,
parce qu'il est un peu malade aux Rochers: cet abbé me fut agréable; il a
une petite impression de Grignan par son père et par vous avoir vue, qui lui
donna un prix au-dessus de tout ce qui pourrait venir au-devant de moi: il
me remit votre lettre écrite de Versailles, et je ne me contraignis point
devant lui de répandre quelques larmes, tellement amères, que je serais
étouffée s'il avait fallu me contraindre. Ah! ma bonne et très-aimable, que
ce commencement a été bien rangé! Vous affectez de paraître une véritable
Dulcinée; ah! que vous l'êtes peu! et que j'ai vu, au travers de la peine que
vous prenez à vous contraindre, cette même douleur et cette même
tendresse qui vous fit répandre tant de larmes en nous séparant! Ah! ma
bonne, que mon cœur est pénétré de votre amitié! que j'en suis bien
parfaitement persuadée, et que vous me fâchez quand, même en badinant,
vous dites que je devrais avoir une fille comme mademoiselle d'Alerac, et
que vous êtes imparfaite! Cette Alerac est aimable de me regretter comme
elle fait; mais ne me souhaitez jamais rien que vous; vous êtes pour moi
toutes choses, et jamais on n'a été aimée si parfaitement d'une fille bien-
aimée que je le suis de vous. Ah! quels trésors infinis m'avez-vous
quelquefois cachés! Je vous assure pourtant, ma chère bonne, que je n'ai
jamais douté du fond; mais vous me comblez présentement de toutes ces
richesses, et je n'en suis digne que par la très-parfaite tendresse que j'ai pour
vous, qui passe au delà de tout ce que je pourrais vous en dire. Vous me
paraissez assez malcontente de votre voyage (de Versailles), et du dos de
madame de Brancas; vous avez trouvé bien des portes fermées; vous avez,
ce me semble, fort bien fait d'envoyer votre lettre. On mande ici que le
voyage de la cour est retardé; peut-être pourrez-vous revoir M. de Louvois:
enfin Dieu conduira cela comme tout le reste. Vous savez bien comme je
suis pour ce qui vous touche: vous aurez soin de me mander la suite. Je
viens d'ouvrir la lettre que vous écrivez à mon fils; quelle tendresse vous y
faites voir pour moi! quels soins! que ne vous dois-je point, ma chère
bonne? Je consens que vous lui fassiez valoir mon départ dans cette saison:
mais Dieu sait si l'impossibilité et la crainte d'un désordre honteux dans mes
affaires n'en ont pas été les seules raisons. Il y a des temps dans la vie où les
Page 491
forces épuisées demandent, à ceux qui ont un peu d'honneur et de
conscience, de ne pas pousser les choses à l'extrémité. Voilà le fond et la
pure vérité, et voilà ce qui a fait marcher le Bien bon, qui est en vérité fort
fatigué d'un si long voyage. J'allai hier descendre chez le saint évêque
(Henri Arnauld): je vis l'abbé Arnauld, toujours très-bon ami, et content de
votre billet honnête. Ils me rendirent le soir la visite; et je vis entrer, un
moment après, mesdames de Vesins, de Varennes et d'Assé: la dernière vous
reverra bientôt. Adieu, ma chère bonne mignonne, je vais dîner chez le saint
évêque. J'aime la belle d'Alerac, dites-le-lui et parlez de moi à ceux qui sont
auprès de vous, et qui s'en souviennent. Allez à Livry; et si vous y pensez à
moi, comme vous me le dites en vers et en prose, croyez qu'il n'y a point de
moment où je ne pense à vous, avec une tendresse vive et sensible qui
durera autant que moi.
A Angers, ce jeudi 21 septembre.
Je pars, ma bonne, pour les Rochers: je ne puis monter en carrosse sans
vous dire encore un petit adieu. J'ai dîné, comme vous savez, avec ce saint
prélat: sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne se peut
comprendre; c'est un homme de quatre-vingt-sept ans, qui n'est plus soutenu
dans les fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour de Dieu et du
prochain. J'ai causé une heure en particulier avec lui; j'ai trouvé dans sa
conversation toute la vivacité de l'esprit de ses frères; c'est un prodige, je
suis ravie de l'avoir vu de mes yeux. J'ai été toute l'après-dîner au Roncerai
et à la Visitation. Mademoiselle d'Alerac, votre demoiselle de Sennac a fait
la malade, et ne m'a pas voulu voir. Ces bonnes Vesins, d'Assé et Varennes
ne m'ont point quittée, et m'ont fait une grande collation; et les revoilà
encore qui viennent me dire adieu, et le saint prélat, et l'abbé Arnauld: nous
ne faisons point comme cela les honneurs de Paris. J'aurai, ma chère bonne,
de vos lettres aux Rochers, et je vous écrirai; mon Dieu! ma chère
Comtesse, aimez-moi toujours.
246.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 27 septembre 1684.
conscience, de ne pas pousser les choses à l'extrémité. Voilà le fond et la
pure vérité, et voilà ce qui a fait marcher le Bien bon, qui est en vérité fort
fatigué d'un si long voyage. J'allai hier descendre chez le saint évêque
(Henri Arnauld): je vis l'abbé Arnauld, toujours très-bon ami, et content de
votre billet honnête. Ils me rendirent le soir la visite; et je vis entrer, un
moment après, mesdames de Vesins, de Varennes et d'Assé: la dernière vous
reverra bientôt. Adieu, ma chère bonne mignonne, je vais dîner chez le saint
évêque. J'aime la belle d'Alerac, dites-le-lui et parlez de moi à ceux qui sont
auprès de vous, et qui s'en souviennent. Allez à Livry; et si vous y pensez à
moi, comme vous me le dites en vers et en prose, croyez qu'il n'y a point de
moment où je ne pense à vous, avec une tendresse vive et sensible qui
durera autant que moi.
A Angers, ce jeudi 21 septembre.
Je pars, ma bonne, pour les Rochers: je ne puis monter en carrosse sans
vous dire encore un petit adieu. J'ai dîné, comme vous savez, avec ce saint
prélat: sa sainteté et sa vigilance pastorale est une chose qui ne se peut
comprendre; c'est un homme de quatre-vingt-sept ans, qui n'est plus soutenu
dans les fatigues continuelles qu'il prend que par l'amour de Dieu et du
prochain. J'ai causé une heure en particulier avec lui; j'ai trouvé dans sa
conversation toute la vivacité de l'esprit de ses frères; c'est un prodige, je
suis ravie de l'avoir vu de mes yeux. J'ai été toute l'après-dîner au Roncerai
et à la Visitation. Mademoiselle d'Alerac, votre demoiselle de Sennac a fait
la malade, et ne m'a pas voulu voir. Ces bonnes Vesins, d'Assé et Varennes
ne m'ont point quittée, et m'ont fait une grande collation; et les revoilà
encore qui viennent me dire adieu, et le saint prélat, et l'abbé Arnauld: nous
ne faisons point comme cela les honneurs de Paris. J'aurai, ma chère bonne,
de vos lettres aux Rochers, et je vous écrirai; mon Dieu! ma chère
Comtesse, aimez-moi toujours.
246.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 27 septembre 1684.
Page 492
Enfin, ma fille, voilà trois de vos lettres. J'admire comme cela devient,
quand on n'a plus d'autre consolation: c'est la vie, c'est une agitation, une
occupation, c'est une nourriture; sans cela on est en faiblesse, on n'est
soutenue de rien, on ne peut souffrir les autres lettres; enfin, on sent que
c'est un besoin de recevoir cet entretien d'une personne si chère. Tout ce que
vous me dites est si tendre et si touchant, que je serais aussi honteuse de lire
vos lettres sans pleurer, que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlons
un peu de Versailles; j'ai fort bonne opinion de ce silence; je ne crois point
qu'on veuille vous refuser une chose si juste[638], dans un temps de
libéralités: vous voyez que tous vos amis vous ont conseillé de faire cette
tentative; quel plaisir n'auriez-vous pas si, par vos soins et vos sollicitations,
vous obteniez cette petite grâce! Elle ne pourrait venir plus à propos; car je
crois (et cette peine se joint souvent aux autres) que vous êtes dans de
terribles dérangements. Pour moi, je suis convaincue que je ne serais jamais
revenue de ceux où m'aurait jetée un retardement de six mois: quand on a
poussé les choses à un certain point, on ne trouve plus que des abîmes; et
vous êtes entrée la première dans ces raisons; elles font ma consolation, et
je me les redis sans cesse.
Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plus
de bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de clous; ma
belle-fille n'a que des moments de gaieté, car elle est tout accablée de
vapeurs; elle change cent fois le jour de visage, sans en trouver un bon; elle
est d'une extrême délicatesse; elle ne se promène quasi pas; elle a toujours
froid; à neuf heures du soir elle est tout éteinte, les jours sont trop longs
pour elle; et le besoin qu'elle a d'être paresseuse fait qu'elle me laisse toute
ma liberté, afin que je lui laisse la sienne: cela me fait un extrême plaisir. Il
n'y a pas moyen de sentir qu'il y ait une autre maîtresse que moi dans cette
maison; quoique je ne m'inquiète de rien, je me vois servie par de petits
ordres invisibles. Je me promène seule, mais je n'ose me livrer à l'entre-
chien et loup, de peur d'éclater en cris et en pleurs; l'obscurité me serait
mauvaise dans l'état où je suis: si mon âme peut se fortifier, ce sera à la
crainte de vous fâcher que je sacrifierai ce triste divertissement:
présentement c'est à ma santé, et c'est encore vous qui me l'avez
recommandée; mais enfin c'est toujours vous. Il ne tient pas à moi qu'on ne
sache l'amitié tendre et solide que vous avez pour moi, j'en suis convaincue,
j'en suis pénétrée; il faudrait que je fusse bien injuste pour en douter: si
quand on n'a plus d'autre consolation: c'est la vie, c'est une agitation, une
occupation, c'est une nourriture; sans cela on est en faiblesse, on n'est
soutenue de rien, on ne peut souffrir les autres lettres; enfin, on sent que
c'est un besoin de recevoir cet entretien d'une personne si chère. Tout ce que
vous me dites est si tendre et si touchant, que je serais aussi honteuse de lire
vos lettres sans pleurer, que je le serai cet hiver de vivre sans vous. Parlons
un peu de Versailles; j'ai fort bonne opinion de ce silence; je ne crois point
qu'on veuille vous refuser une chose si juste[638], dans un temps de
libéralités: vous voyez que tous vos amis vous ont conseillé de faire cette
tentative; quel plaisir n'auriez-vous pas si, par vos soins et vos sollicitations,
vous obteniez cette petite grâce! Elle ne pourrait venir plus à propos; car je
crois (et cette peine se joint souvent aux autres) que vous êtes dans de
terribles dérangements. Pour moi, je suis convaincue que je ne serais jamais
revenue de ceux où m'aurait jetée un retardement de six mois: quand on a
poussé les choses à un certain point, on ne trouve plus que des abîmes; et
vous êtes entrée la première dans ces raisons; elles font ma consolation, et
je me les redis sans cesse.
Nous menons ici une vie assez triste; je ne crois pas cependant que plus
de bruit me fût agréable. Mon fils a été chagrin de ces espèces de clous; ma
belle-fille n'a que des moments de gaieté, car elle est tout accablée de
vapeurs; elle change cent fois le jour de visage, sans en trouver un bon; elle
est d'une extrême délicatesse; elle ne se promène quasi pas; elle a toujours
froid; à neuf heures du soir elle est tout éteinte, les jours sont trop longs
pour elle; et le besoin qu'elle a d'être paresseuse fait qu'elle me laisse toute
ma liberté, afin que je lui laisse la sienne: cela me fait un extrême plaisir. Il
n'y a pas moyen de sentir qu'il y ait une autre maîtresse que moi dans cette
maison; quoique je ne m'inquiète de rien, je me vois servie par de petits
ordres invisibles. Je me promène seule, mais je n'ose me livrer à l'entre-
chien et loup, de peur d'éclater en cris et en pleurs; l'obscurité me serait
mauvaise dans l'état où je suis: si mon âme peut se fortifier, ce sera à la
crainte de vous fâcher que je sacrifierai ce triste divertissement:
présentement c'est à ma santé, et c'est encore vous qui me l'avez
recommandée; mais enfin c'est toujours vous. Il ne tient pas à moi qu'on ne
sache l'amitié tendre et solide que vous avez pour moi, j'en suis convaincue,
j'en suis pénétrée; il faudrait que je fusse bien injuste pour en douter: si
Page 493
madame de Montchevreuil a cru que ma douleur surpassait la vôtre, c'est
qu'ordinairement on n'aime point sa mère comme vous m'aimez. Pourquoi
vous allez-vous blesser à l'épée de voir ma chambre ouverte? Qu'est-ce qui
vous pousse dans ce pays désert? C'est bien là où vous me redemandez.
Vous m'avez fait un grand plaisir de me parler de Versailles: la place de
madame de Maintenon est unique dans le monde; il n'y en a jamais eu, et il
n'y en aura jamais: vous n'aurez pas oublié au moins de lui faire remonter
quelques paroles par madame de Montchevreuil[639]. Je ne veux point d'aide
pour la chaise de M. de Coulanges; laissez-moi faire, je bats monnaie ici. Je
suis fort aise que notre mariage n'aille plus a reculons, et que M. le
coadjuteur et vous soyez toujours liés par mes deux joues; conservez moi
les vôtres, ma très-aimable, conservez votre santé; ne vous fatiguez plus
tant, ayez pitié de moi; j'aurais bien de la peine à soutenir plus de tristesse
que je n'en ai.
La mort de madame de Cœuvres[640] est étrange, et encore plus celle du
chevalier d'Humières[641]: hélas! comme cette mort va courant partout et
attrapant de tous côtés! Je me porte parfaitement bien; je fais toujours
quelque scrupule d'attaquer cette perfection par une médecine. Nous
attendons les capucins: cette petite femme-ci fait pitié, c'est un ménage qui
n'est point du tout gaillard: ils vous font tous deux mille compliments. On
ne me presse point de donner mon amitié, cela déplaît trop; point
d'empressement, rien qui chagrine, rien qui réveille aussi, cela est tout
comme je le souhaitais. Corbinelli est trop heureux des bontés que vous
avez pour lui, je l'envie bien présentement: voilà ce qui lui vaut mon amitié.
Le Bien bon, qui veut que je vous dise bien des choses pour lui, calcule tout
le jour et se porte bien. Adieu, ma chère enfant; que puis-je vous dire qui
approche de ce que je sens pour vous?
247.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 15 novembre 1684.
J'ai envie, ma chère bonne, de commencer à vous répondre par la lettre
que m'a écrite le maréchal d'Estrades; il me conte si bonnement et si
naïvement toutes les questions que vous lui avez faites sur mon sujet, et je
vois si bien tout l'intérêt que votre amitié vous fait prendre à la vie que je
qu'ordinairement on n'aime point sa mère comme vous m'aimez. Pourquoi
vous allez-vous blesser à l'épée de voir ma chambre ouverte? Qu'est-ce qui
vous pousse dans ce pays désert? C'est bien là où vous me redemandez.
Vous m'avez fait un grand plaisir de me parler de Versailles: la place de
madame de Maintenon est unique dans le monde; il n'y en a jamais eu, et il
n'y en aura jamais: vous n'aurez pas oublié au moins de lui faire remonter
quelques paroles par madame de Montchevreuil[639]. Je ne veux point d'aide
pour la chaise de M. de Coulanges; laissez-moi faire, je bats monnaie ici. Je
suis fort aise que notre mariage n'aille plus a reculons, et que M. le
coadjuteur et vous soyez toujours liés par mes deux joues; conservez moi
les vôtres, ma très-aimable, conservez votre santé; ne vous fatiguez plus
tant, ayez pitié de moi; j'aurais bien de la peine à soutenir plus de tristesse
que je n'en ai.
La mort de madame de Cœuvres[640] est étrange, et encore plus celle du
chevalier d'Humières[641]: hélas! comme cette mort va courant partout et
attrapant de tous côtés! Je me porte parfaitement bien; je fais toujours
quelque scrupule d'attaquer cette perfection par une médecine. Nous
attendons les capucins: cette petite femme-ci fait pitié, c'est un ménage qui
n'est point du tout gaillard: ils vous font tous deux mille compliments. On
ne me presse point de donner mon amitié, cela déplaît trop; point
d'empressement, rien qui chagrine, rien qui réveille aussi, cela est tout
comme je le souhaitais. Corbinelli est trop heureux des bontés que vous
avez pour lui, je l'envie bien présentement: voilà ce qui lui vaut mon amitié.
Le Bien bon, qui veut que je vous dise bien des choses pour lui, calcule tout
le jour et se porte bien. Adieu, ma chère enfant; que puis-je vous dire qui
approche de ce que je sens pour vous?
247.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 15 novembre 1684.
J'ai envie, ma chère bonne, de commencer à vous répondre par la lettre
que m'a écrite le maréchal d'Estrades; il me conte si bonnement et si
naïvement toutes les questions que vous lui avez faites sur mon sujet, et je
vois si bien tout l'intérêt que votre amitié vous fait prendre à la vie que je
Page 494
fais ici, que je n'ai pu lire sans pleurer la lettre de ce bon homme: mais, ma
chère bonne, quand je suis venue à l'endroit où vous avez pleuré vous-
même en apprenant le sensible souvenir que j'ai toujours de votre aimable
personne, et de notre séparation, j'ai redoublé mes soupirs et mes sanglots.
Ma chère bonne, je vous en demande pardon, cela est passé; mais je n'étais
point en garde contre ce récit tout naïf que m'a fait ce bon homme; il m'a
prise au dépourvu, et je n'ai pas eu le loisir de me préparer. Voilà, ma chère
enfant, une relation toute naturelle de ce qui m'est arrivé de plus
considérable depuis que je vous ai écrit: mais il s'est passé dans mon cœur
un trait d'amitié si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si vif, que je n'ai
pu vous le cacher: aussi bien, ma bonne, il me semble que vous êtes assez
comme moi, et que nous mettons au premier rang les choses qui nous
regardent, et le reste vient après pour arrondir la dépêche. Vous dites que je
ne suis point avec vous, ma bonne; et pourquoi? hélas! qu'il me serait aisé
de vous le dire, si je voulais salir mes lettres des raisons qui m'obligent à
cette séparation, des misères de ce pays, de ce qu'on m'y doit, de la manière
dont on me paye, de ce que je dois ailleurs, et de quelle façon je me serais
laissée surmonter et suffoquer par mes affaires, si je n'avais pris, avec une
peine infinie, cette résolution! Vous savez que depuis deux ans je la diffère
avec plaisir, sans y balancer: mais, ma chère bonne, il y a des extrémités où
l'on romprait tout, si l'on voulait se roidir contre la nécessité; je ne puis plus
hasarder ces sortes de conduites hasardeuses: le bien que je possède n'est
plus à moi; il faut finir avec la même probité dont on a fait profession toute
sa vie: voilà ce qui m'a arrachée, ma bonne, d'entre vos bras pour quelque
temps, vous savez avec quelles douleurs! Je vous en cache les suites, parce
que je veux me bien porter, et que je tâche de me les cacher à moi-même:
mais cette espérance dont je vous ai parlé me soutient, et me persuade
qu'enfin je vous reverrai; et c'est cette pensée qui me fait vivre. Je suis ici
avec mon fils, qui est ravi de m'y voir manger une partie de ce qu'il me doit;
cela me fait un sommeil salutaire, et souffrir la perte de tout ce que ses
fermiers me doivent, et dont apparemment je n'aurai jamais rien. Je crois,
ma chère bonne, que vous entrez dans ces vérités qui finiront, et qui me
feront retrouver comme j'ai accoutumé d'être: je n'ai pu m'empêcher de vous
dire tout ce détail dans l'intimité et l'amertume de mon cœur, que l'on
soulage en causant avec une bonne, dont la tendresse est sans exemple. J'ai
quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé; elle est dans la perfection, et
j'aime M. de Coulanges plus que ma vie, de vous avoir montré ma lettre;
chère bonne, quand je suis venue à l'endroit où vous avez pleuré vous-
même en apprenant le sensible souvenir que j'ai toujours de votre aimable
personne, et de notre séparation, j'ai redoublé mes soupirs et mes sanglots.
Ma chère bonne, je vous en demande pardon, cela est passé; mais je n'étais
point en garde contre ce récit tout naïf que m'a fait ce bon homme; il m'a
prise au dépourvu, et je n'ai pas eu le loisir de me préparer. Voilà, ma chère
enfant, une relation toute naturelle de ce qui m'est arrivé de plus
considérable depuis que je vous ai écrit: mais il s'est passé dans mon cœur
un trait d'amitié si tendre et si sensible, si naturel, si vrai et si vif, que je n'ai
pu vous le cacher: aussi bien, ma bonne, il me semble que vous êtes assez
comme moi, et que nous mettons au premier rang les choses qui nous
regardent, et le reste vient après pour arrondir la dépêche. Vous dites que je
ne suis point avec vous, ma bonne; et pourquoi? hélas! qu'il me serait aisé
de vous le dire, si je voulais salir mes lettres des raisons qui m'obligent à
cette séparation, des misères de ce pays, de ce qu'on m'y doit, de la manière
dont on me paye, de ce que je dois ailleurs, et de quelle façon je me serais
laissée surmonter et suffoquer par mes affaires, si je n'avais pris, avec une
peine infinie, cette résolution! Vous savez que depuis deux ans je la diffère
avec plaisir, sans y balancer: mais, ma chère bonne, il y a des extrémités où
l'on romprait tout, si l'on voulait se roidir contre la nécessité; je ne puis plus
hasarder ces sortes de conduites hasardeuses: le bien que je possède n'est
plus à moi; il faut finir avec la même probité dont on a fait profession toute
sa vie: voilà ce qui m'a arrachée, ma bonne, d'entre vos bras pour quelque
temps, vous savez avec quelles douleurs! Je vous en cache les suites, parce
que je veux me bien porter, et que je tâche de me les cacher à moi-même:
mais cette espérance dont je vous ai parlé me soutient, et me persuade
qu'enfin je vous reverrai; et c'est cette pensée qui me fait vivre. Je suis ici
avec mon fils, qui est ravi de m'y voir manger une partie de ce qu'il me doit;
cela me fait un sommeil salutaire, et souffrir la perte de tout ce que ses
fermiers me doivent, et dont apparemment je n'aurai jamais rien. Je crois,
ma chère bonne, que vous entrez dans ces vérités qui finiront, et qui me
feront retrouver comme j'ai accoutumé d'être: je n'ai pu m'empêcher de vous
dire tout ce détail dans l'intimité et l'amertume de mon cœur, que l'on
soulage en causant avec une bonne, dont la tendresse est sans exemple. J'ai
quasi envie de ne vous rien dire sur ma santé; elle est dans la perfection, et
j'aime M. de Coulanges plus que ma vie, de vous avoir montré ma lettre;
Page 495
elle doit vous avoir remise de vos imaginations; le style qu'on a en lui
écrivant ressemble à la joie et à la santé.
248.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 29 novembre 1684.
Je vous vois, je vous plains: vous avez envie de m'écrire, vous avez bien
des choses à me dire; mais madame de Lavardin, qui ne s'en soucie point du
tout, dîne à dix heures pour ne point vous manquer; puis madame de
Lamoignon, puis M. de Lamoignon: oh! pour celui-là, il devait vous faire
oublier votre écriture et votre écritoire; enfin, voilà l'heure qui presse; tout
est perdu si je n'écris point à ma mère; et vous avez raison, mon enfant, il
faut que nécessairement j'en reçoive peu ou prou, comme on dit; il faut que
je voie pied ou aile de ma chère fille; et nul ordinaire ne se peut passer sans
qu'elle me donne cette consolation: c'est ma vie, c'est manger, c'est respirer;
mais ce qu'il faut faire quand vous êtes attrapée comme samedi, c'est ce que
vous avez dit: écrivez deux pages, et, sans finir, envoyez-les-moi, et
achevez le reste à loisir: j'entendrai fort bien cette manière de précipitation;
et je vous prie même, ma très-chère, de ne point vous suffoquer de faire
réponse à mes lettres infinies; songez que je cause, et que je ne suis point du
tout accablée de visites; j'ai tout le temps qu'il me faut et au delà, et c'est par
pitié de vous que je les finis; car si j'en avais autant de moi, je ne les finirais
point: laissez-moi donc discourir tant que je voudrai, et ne vous amusez
point à parcourir les articles; parlez-moi de vous, de vos affaires, de ce que
vous dites à ceux que vous aimez; tout est sûr, rien ne se voit, rien ne
retourne, et c'est justement cela qui me touche, et qui fait ma curiosité et
mon attention. Vous avez à me redresser sur Versailles: ne souffrez point
que je sois de travers sur votre sujet. Madame de la Fayette vous en parle-t-
elle? Dites-moi aussi ce qu'est devenue cette Guadiana; il me semble
qu'elle est longtemps sans reparaître. Vous me faites un grand plaisir d'avoir
chassé la princesse Olympie[642] de l'hôtel de Carnavalet, je n'aime point
cette personne; j'aime bien mieux une bonne petite prestance qui est toute
propre à représenter la duchesse de Grignan: c'est ainsi que Coulanges vous
nomme dans ses lettres, tout sérieusement, sans hésiter, ni sans dire quelle
mouche l'a piqué; j'en ai ri, et je voudrais que cette folie vous portât
bonheur. Il est enragé après cette pauvre Cuverdan[643], c'est une Furie, et
écrivant ressemble à la joie et à la santé.
248.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 29 novembre 1684.
Je vous vois, je vous plains: vous avez envie de m'écrire, vous avez bien
des choses à me dire; mais madame de Lavardin, qui ne s'en soucie point du
tout, dîne à dix heures pour ne point vous manquer; puis madame de
Lamoignon, puis M. de Lamoignon: oh! pour celui-là, il devait vous faire
oublier votre écriture et votre écritoire; enfin, voilà l'heure qui presse; tout
est perdu si je n'écris point à ma mère; et vous avez raison, mon enfant, il
faut que nécessairement j'en reçoive peu ou prou, comme on dit; il faut que
je voie pied ou aile de ma chère fille; et nul ordinaire ne se peut passer sans
qu'elle me donne cette consolation: c'est ma vie, c'est manger, c'est respirer;
mais ce qu'il faut faire quand vous êtes attrapée comme samedi, c'est ce que
vous avez dit: écrivez deux pages, et, sans finir, envoyez-les-moi, et
achevez le reste à loisir: j'entendrai fort bien cette manière de précipitation;
et je vous prie même, ma très-chère, de ne point vous suffoquer de faire
réponse à mes lettres infinies; songez que je cause, et que je ne suis point du
tout accablée de visites; j'ai tout le temps qu'il me faut et au delà, et c'est par
pitié de vous que je les finis; car si j'en avais autant de moi, je ne les finirais
point: laissez-moi donc discourir tant que je voudrai, et ne vous amusez
point à parcourir les articles; parlez-moi de vous, de vos affaires, de ce que
vous dites à ceux que vous aimez; tout est sûr, rien ne se voit, rien ne
retourne, et c'est justement cela qui me touche, et qui fait ma curiosité et
mon attention. Vous avez à me redresser sur Versailles: ne souffrez point
que je sois de travers sur votre sujet. Madame de la Fayette vous en parle-t-
elle? Dites-moi aussi ce qu'est devenue cette Guadiana; il me semble
qu'elle est longtemps sans reparaître. Vous me faites un grand plaisir d'avoir
chassé la princesse Olympie[642] de l'hôtel de Carnavalet, je n'aime point
cette personne; j'aime bien mieux une bonne petite prestance qui est toute
propre à représenter la duchesse de Grignan: c'est ainsi que Coulanges vous
nomme dans ses lettres, tout sérieusement, sans hésiter, ni sans dire quelle
mouche l'a piqué; j'en ai ri, et je voudrais que cette folie vous portât
bonheur. Il est enragé après cette pauvre Cuverdan[643], c'est une Furie, et
Page 496
c'est une injustice dont il rendra compte à Dieu; car cette pauvre femme dit
mille biens de lui; et, tout bien compté, tout rabattu, il n'y a personne en
Bretagne qui ait un si bon cœur et de si nobles sentiments: le voilà qui rit et
se moque de moi; je n'en suis point la dupe, point du tout; je ne suis point
aveuglée, point du tout; mais je trouve que chacun a ses défauts; et que
celui qu'elle a n'est qu'une incommodité en comparaison de ceux qui ont les
parties nobles attaquées: cependant je suis une friponne, et je pâme de rire
des folies et des visions de Coulanges; mais je n'y réponds point, parce que
je craindrais qu'un crapaud ne me vînt sauter sur le visage, pour me punir de
mon ingratitude. Je n'ai jamais vu des soins et des amitiés comme ceux de
M. et de madame de Coulanges pour moi, c'est le parfait ménage à mon
égard; leurs lettres sont agréables d'une manière fort différente. Je fus hier
dîner chez la princesse; j'y laissai la bonne Marbeuf: voici comme votre
mère était habillée, une bonne robe de chambre bien chaude, que vous avez
refusée, quoique fort jolie; et cette jupe violette, or et argent, que j'appelais
sottement un jupon, avec une belle coiffure de toutes cornettes de chambre
négligées; j'étais en vérité fort bien: je trouvai la princesse tout comme moi;
cela me rassura sur l'oripeau. Dites-moi un mot de vos habits; car il faut
fixer ses pensées et donner des images. Nous causâmes fort des nouvelles
présentes. La princesse de Bade vient par Angers, dont elle est ravie: elle a
un cuisinier admirable, mais elle est bien aise de ne pas le mettre en œuvre
dans de grandes occasions. Vous me demandiez l'autre jour des nouvelles de
quelqu'un: je vous en demande de Corbinelli; il y a plus de quinze jours que
je n'ai vu de son écriture, il y avait plus de trois semaines que je n'en avais
vu auparavant: il abuse de la liberté d'être irrégulier: son neveu revient-il?
Je lui ai conseillé de le mander. Adieu, ma très-chère et très-aimable, je ne
puis me représenter d'amitié au delà de celle que je sens pour vous; ce sont
des terres inconnues.
249.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 25 février 1685.
Ah! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi
d'Angleterre[644]! la veille d'une mascarade!
mille biens de lui; et, tout bien compté, tout rabattu, il n'y a personne en
Bretagne qui ait un si bon cœur et de si nobles sentiments: le voilà qui rit et
se moque de moi; je n'en suis point la dupe, point du tout; je ne suis point
aveuglée, point du tout; mais je trouve que chacun a ses défauts; et que
celui qu'elle a n'est qu'une incommodité en comparaison de ceux qui ont les
parties nobles attaquées: cependant je suis une friponne, et je pâme de rire
des folies et des visions de Coulanges; mais je n'y réponds point, parce que
je craindrais qu'un crapaud ne me vînt sauter sur le visage, pour me punir de
mon ingratitude. Je n'ai jamais vu des soins et des amitiés comme ceux de
M. et de madame de Coulanges pour moi, c'est le parfait ménage à mon
égard; leurs lettres sont agréables d'une manière fort différente. Je fus hier
dîner chez la princesse; j'y laissai la bonne Marbeuf: voici comme votre
mère était habillée, une bonne robe de chambre bien chaude, que vous avez
refusée, quoique fort jolie; et cette jupe violette, or et argent, que j'appelais
sottement un jupon, avec une belle coiffure de toutes cornettes de chambre
négligées; j'étais en vérité fort bien: je trouvai la princesse tout comme moi;
cela me rassura sur l'oripeau. Dites-moi un mot de vos habits; car il faut
fixer ses pensées et donner des images. Nous causâmes fort des nouvelles
présentes. La princesse de Bade vient par Angers, dont elle est ravie: elle a
un cuisinier admirable, mais elle est bien aise de ne pas le mettre en œuvre
dans de grandes occasions. Vous me demandiez l'autre jour des nouvelles de
quelqu'un: je vous en demande de Corbinelli; il y a plus de quinze jours que
je n'ai vu de son écriture, il y avait plus de trois semaines que je n'en avais
vu auparavant: il abuse de la liberté d'être irrégulier: son neveu revient-il?
Je lui ai conseillé de le mander. Adieu, ma très-chère et très-aimable, je ne
puis me représenter d'amitié au delà de celle que je sens pour vous; ce sont
des terres inconnues.
249.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 25 février 1685.
Ah! ma bonne, quelle aventure que celle de la mort du roi
d'Angleterre[644]! la veille d'une mascarade!
Page 497
Au marquis de Grignan.
Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en
votre chemin un événement si extraordinaire!
Rodrigue, qui l'eût cru?—Chimène, qui l'eût dit[645]?
Lequel vous a plus serré le cœur, ou le contre-temps, ou quand votre
méchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en fûtes consolé le
même jour; il faut que le billard, et l'appartement, et la messe du roi, et
toutes les louanges qu'on a données à vous et à votre joli habit, vous aient
consolé dans cette occasion, avec l'espérance que cette mascarade n'est que
différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur tous ces grands
mouvements, mais faites-m'en sur toutes mes attentions mal placées; j'avais
été à la mascarade, à l'opéra, au bal; je m'étais tenue droite, je vous avais
admiré, j'avais été aussi émue que votre belle maman, et j'ai été trompée.
A madame de Grignan.
Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne:
vraiment oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus
vivement que pour soi-même: j'ai tant passé par ces émotions! C'est un
plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut la
peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plaît extrêmement; il a
quelque chose de piquant et d'agréable dans la physionomie: on ne saurait
passer les yeux sur lui comme sur un autre, on s'arrête. Madame de la
Fayette me mande qu'elle avait écrit à madame de Montespan qu'il y allait
de son honneur que vous et votre fils fussiez contents d'elle: il n'y a
personne qui soit plus aise que madame de la Fayette de vous faire plaisir.
Je ne suis pas surprise que vous ayez envie d'aller à Livry: bon Dieu! quel
temps! il est parfait; je suis depuis le matin jusqu'à cinq heures dans ces
belles allées, car je ne veux point du froid du soir. J'ai sur mon dos votre
belle brandebourg qui me pare; ma jambe est guérie, je marche tout comme
une autre. Ne me plaignez plus, ma chère bonne; il faudrait mourir si j'étais
prisonnière par ce temps-là. Je mande à mon fils que je n'ai que faire de lui,
que je me promène, et qu'avec cela je l'envoie promener. Ils sont dans les
plaisirs de Rennes, d'où ils ne reviendront que la veille du dimanche gras:
Mon marquis, il faut que vous soyez bien malheureux de trouver en
votre chemin un événement si extraordinaire!
Rodrigue, qui l'eût cru?—Chimène, qui l'eût dit[645]?
Lequel vous a plus serré le cœur, ou le contre-temps, ou quand votre
méchante maman vous renvoya de Notre-Dame? Vous en fûtes consolé le
même jour; il faut que le billard, et l'appartement, et la messe du roi, et
toutes les louanges qu'on a données à vous et à votre joli habit, vous aient
consolé dans cette occasion, avec l'espérance que cette mascarade n'est que
différée. Mon cher enfant, je vous fais mes compliments sur tous ces grands
mouvements, mais faites-m'en sur toutes mes attentions mal placées; j'avais
été à la mascarade, à l'opéra, au bal; je m'étais tenue droite, je vous avais
admiré, j'avais été aussi émue que votre belle maman, et j'ai été trompée.
A madame de Grignan.
Ma bonne, je comprends tous vos sentiments mieux que personne:
vraiment oui, on se transmet dans ses enfants, et, comme vous dites, plus
vivement que pour soi-même: j'ai tant passé par ces émotions! C'est un
plaisir, quand on les a pour quelque jolie petite personne qui en vaut la
peine et qui fait l'attention des autres. Votre fils plaît extrêmement; il a
quelque chose de piquant et d'agréable dans la physionomie: on ne saurait
passer les yeux sur lui comme sur un autre, on s'arrête. Madame de la
Fayette me mande qu'elle avait écrit à madame de Montespan qu'il y allait
de son honneur que vous et votre fils fussiez contents d'elle: il n'y a
personne qui soit plus aise que madame de la Fayette de vous faire plaisir.
Je ne suis pas surprise que vous ayez envie d'aller à Livry: bon Dieu! quel
temps! il est parfait; je suis depuis le matin jusqu'à cinq heures dans ces
belles allées, car je ne veux point du froid du soir. J'ai sur mon dos votre
belle brandebourg qui me pare; ma jambe est guérie, je marche tout comme
une autre. Ne me plaignez plus, ma chère bonne; il faudrait mourir si j'étais
prisonnière par ce temps-là. Je mande à mon fils que je n'ai que faire de lui,
que je me promène, et qu'avec cela je l'envoie promener. Ils sont dans les
plaisirs de Rennes, d'où ils ne reviendront que la veille du dimanche gras:
Page 498
j'en suis ravie, je n'ai que trop de monde. La princesse vient jouir de mon
soleil; elle a donné d'une thériaque céleste au bon abbé, qui l'a tiré d'un mal
de tête et d'une faiblesse qui me faisaient grand'peur. Dites à ce Bien bon
combien vous êtes ravie de sa santé. La princesse est le meilleur médecin
du monde; tout de bon, les capucins admiraient sa boutique: elle guérit une
infinité de gens; elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a
donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Le Bien bon voudrait
vous faire les honneurs de Livry; si c'est le carême, ma bonne, vous y ferez
une mauvaise chère, mais songerez-vous à l'entreprendre avec votre côté
douloureux? on ne me parle cependant que de votre beauté; madame de
Vins m'assure que c'est tout autre chose que quand je suis partie. Vous
parlez du temps qui vous respecte pour l'amour de moi: c'est bien à vous à
parler du temps! Mais que c'est une plaisante chose que nous n'ayons pas
encore parlé de la mort du roi d'Angleterre! Il n'était point vieux, c'est un
roi, cela fait penser que la mort n'épargne personne: c'est un grand bonheur
si, dans son cœur, il était catholique, et qu'il soit mort dans notre religion. Il
me semble que voilà un théâtre où il se va faire de grandes scènes; le prince
d'Orange, M. de Montmouth, cette infinité de luthériens, cette horreur pour
les catholiques: nous verrons ce que Dieu voudra représenter après cette
tragédie; elle n'empêchera pas qu'on ne se divertisse encore à Versailles,
puisque vous y retournez lundi. Vous me dites mille amitiés sur la peine que
vous auriez à me quitter, si j'étais à Paris; j'en suis persuadée, ma très-
aimable bonne; mais cela n'étant point, à mon grand regret, profitez des
raisons qui vous font aller à la cour; vous y faites fort bien votre
personnage; il semble que tout se dispose à faire réussir ce que vous
souhaitez. Les souhaits que j'en fais de loin ne sont pas moins sincères ni
moins ardents que si j'étais auprès de vous. Hélas! ma bonne, j'y suis
toujours, et je sens, mais moins délicatement, ce que vous me disiez un jour,
dont je me moquais: c'est qu'effectivement vous êtes d'une telle sorte dans
mon cœur et dans mon imagination, que je vous vois et vous suis toujours:
mais j'honore infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité.
Vous me parlez de votre Larmechin, c'est assez pour mon fils; vous vous
en plaignez souvent; il est peut-être devenu bon; parlez-en à Beaulieu, et
qu'il en écrive à mon fils, j'en rendrai de bons témoignages. Celui qu'il avait
était bon, il s'est gâté; il ne gagnerait que ses gages, quarante ou cinquante
écus, point de vin, ni de graisse, ni de levûre de lard. Je crois que mon fils
soleil; elle a donné d'une thériaque céleste au bon abbé, qui l'a tiré d'un mal
de tête et d'une faiblesse qui me faisaient grand'peur. Dites à ce Bien bon
combien vous êtes ravie de sa santé. La princesse est le meilleur médecin
du monde; tout de bon, les capucins admiraient sa boutique: elle guérit une
infinité de gens; elle a des compositions rares et précieuses, dont elle nous a
donné trois prises qui ont fait un effet prodigieux. Le Bien bon voudrait
vous faire les honneurs de Livry; si c'est le carême, ma bonne, vous y ferez
une mauvaise chère, mais songerez-vous à l'entreprendre avec votre côté
douloureux? on ne me parle cependant que de votre beauté; madame de
Vins m'assure que c'est tout autre chose que quand je suis partie. Vous
parlez du temps qui vous respecte pour l'amour de moi: c'est bien à vous à
parler du temps! Mais que c'est une plaisante chose que nous n'ayons pas
encore parlé de la mort du roi d'Angleterre! Il n'était point vieux, c'est un
roi, cela fait penser que la mort n'épargne personne: c'est un grand bonheur
si, dans son cœur, il était catholique, et qu'il soit mort dans notre religion. Il
me semble que voilà un théâtre où il se va faire de grandes scènes; le prince
d'Orange, M. de Montmouth, cette infinité de luthériens, cette horreur pour
les catholiques: nous verrons ce que Dieu voudra représenter après cette
tragédie; elle n'empêchera pas qu'on ne se divertisse encore à Versailles,
puisque vous y retournez lundi. Vous me dites mille amitiés sur la peine que
vous auriez à me quitter, si j'étais à Paris; j'en suis persuadée, ma très-
aimable bonne; mais cela n'étant point, à mon grand regret, profitez des
raisons qui vous font aller à la cour; vous y faites fort bien votre
personnage; il semble que tout se dispose à faire réussir ce que vous
souhaitez. Les souhaits que j'en fais de loin ne sont pas moins sincères ni
moins ardents que si j'étais auprès de vous. Hélas! ma bonne, j'y suis
toujours, et je sens, mais moins délicatement, ce que vous me disiez un jour,
dont je me moquais: c'est qu'effectivement vous êtes d'une telle sorte dans
mon cœur et dans mon imagination, que je vous vois et vous suis toujours:
mais j'honore infiniment davantage, ma bonne, un peu de réalité.
Vous me parlez de votre Larmechin, c'est assez pour mon fils; vous vous
en plaignez souvent; il est peut-être devenu bon; parlez-en à Beaulieu, et
qu'il en écrive à mon fils, j'en rendrai de bons témoignages. Celui qu'il avait
était bon, il s'est gâté; il ne gagnerait que ses gages, quarante ou cinquante
écus, point de vin, ni de graisse, ni de levûre de lard. Je crois que mon fils
Page 499
ne plaindrait pas de plus gros gages pour avoir un vrai bon cuisinier; je
craindrais que celui-là ne fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie
d'avoir quatre personnes à la cuisine! Où va-t-on avec de telles dépenses, et
à quoi servent tant de gens? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper
seulement deux? L'air de Lachan et sa perruque vous coûtent bien cher. Je
suis fort malcontente de ce désordre; ne sauriez-vous en être la maîtresse?
Tout est cher à Paris, et trois valets de chambre! Tout est double et triple
chez vous. Je vous dirai comme l'autre jour: Vous êtes en bonne ville; faites
des présents, ma bonne, de tout ce qui vous est inutile. N'est-ce point l'avis
de M. Enfossy? M. de Grignan peut-il vouloir cet excès? Ma chère bonne,
je ne puis m'empêcher de vous parler bonnement là-dessus. Après cette
gronderie toute maternelle, laissez-moi vous embrasser chèrement et
tendrement, persuadée que vous n'êtes point fâchée. Ma bonne, il faut que
votre mal de côté soit de bonne composition pour souffrir tous vos voyages
de Versailles; songez au moins que le maigre vous est mortel, et que le mal
intérieur doit être ménagé et respecté. Bien des amitiés aux grands et petits
Grignans. Je veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qu'il se
connaît en sauces, et sait se faire servir; ma bonne, il n'y entend rien du tout;
Larmechin[646] encore moins, le cuisinier encore moins: il ne faut pas
s'étonner si un cuisinier qui était assez bon s'est entièrement gâté; et moi,
que vous méprisez tant, je suis l'aigle; on ne juge de rien sans avoir regardé
la mine que je fais. L'ambition de vous conter que je règne sur des ignorants
m'a obligée de vous faire ce sot et long discours: demandez à Beaulieu.
250.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, dimanche 29 avril 1685.
Nous serons si sots, que nous prendrons la Rochelle[647]. Je serai assez
malheureuse, ma chère enfant, pour me laisser guérir par les capucins. J'ai
aimé, j'ai admiré tous vos sentiments; je disais tout comme vous: Si ma
jambe est guérie après tant de maux et de chagrins, Dieu soit loué! si elle ne
l'est pas, et qu'elle me force d'aller chercher du secours à Paris, et d'y voir
ma chère et mon aimable fille, Dieu soit béni! Je regardais ainsi avec
tranquillité ce qu'ordonnerait la Providence, et mon cœur choisissait la
continuation d'un mal qui me redonnait à vous trois mois plus tôt; car vous
jugez bien que, pour ne pas suivre cette pente, il faut que la raison fasse de
craindrais que celui-là ne fût trop faible. Mais, ma bonne, quelle folie
d'avoir quatre personnes à la cuisine! Où va-t-on avec de telles dépenses, et
à quoi servent tant de gens? Est-ce une table que la vôtre pour en occuper
seulement deux? L'air de Lachan et sa perruque vous coûtent bien cher. Je
suis fort malcontente de ce désordre; ne sauriez-vous en être la maîtresse?
Tout est cher à Paris, et trois valets de chambre! Tout est double et triple
chez vous. Je vous dirai comme l'autre jour: Vous êtes en bonne ville; faites
des présents, ma bonne, de tout ce qui vous est inutile. N'est-ce point l'avis
de M. Enfossy? M. de Grignan peut-il vouloir cet excès? Ma chère bonne,
je ne puis m'empêcher de vous parler bonnement là-dessus. Après cette
gronderie toute maternelle, laissez-moi vous embrasser chèrement et
tendrement, persuadée que vous n'êtes point fâchée. Ma bonne, il faut que
votre mal de côté soit de bonne composition pour souffrir tous vos voyages
de Versailles; songez au moins que le maigre vous est mortel, et que le mal
intérieur doit être ménagé et respecté. Bien des amitiés aux grands et petits
Grignans. Je veux vous dire ceci. Vous croyez mon fils habile, et qu'il se
connaît en sauces, et sait se faire servir; ma bonne, il n'y entend rien du tout;
Larmechin[646] encore moins, le cuisinier encore moins: il ne faut pas
s'étonner si un cuisinier qui était assez bon s'est entièrement gâté; et moi,
que vous méprisez tant, je suis l'aigle; on ne juge de rien sans avoir regardé
la mine que je fais. L'ambition de vous conter que je règne sur des ignorants
m'a obligée de vous faire ce sot et long discours: demandez à Beaulieu.
250.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, dimanche 29 avril 1685.
Nous serons si sots, que nous prendrons la Rochelle[647]. Je serai assez
malheureuse, ma chère enfant, pour me laisser guérir par les capucins. J'ai
aimé, j'ai admiré tous vos sentiments; je disais tout comme vous: Si ma
jambe est guérie après tant de maux et de chagrins, Dieu soit loué! si elle ne
l'est pas, et qu'elle me force d'aller chercher du secours à Paris, et d'y voir
ma chère et mon aimable fille, Dieu soit béni! Je regardais ainsi avec
tranquillité ce qu'ordonnerait la Providence, et mon cœur choisissait la
continuation d'un mal qui me redonnait à vous trois mois plus tôt; car vous
jugez bien que, pour ne pas suivre cette pente, il faut que la raison fasse de
Page 500
grands efforts. Je me fusse servie des généreuses offres de madame de
Marbeuf, qui sont aussi sincères qu'elles sont solides, et je m'en servirais
encore sans balancer, si ma jambe, comme par malice, ne se guérissait à vue
d'œil: vous savez ce que c'est aussi que de se charger de rendre ce qu'on
prend si agréablement. Ainsi je vais aux Rochers observer la contenance de
cette jambe, qui est présentement sans aucune plaie ni enflure; elle est tout
amollie; et pour la figure elle est entièrement comme sa compagne, qui
depuis près de six mois était sans pareille.
J'ai vu depuis peu la procureuse générale[648], autrement la petite
personne que nous connaissons tant; elle est toujours fort aimable: nous
fûmes fort aises de nous voir: je voudrais que vous l'eussiez entendue conter
(mais plutôt son mari, car elle était morte) dans quelle extrémité la laissa le
grand médecin de ce pays, et de quelle manière habile et miraculeuse les
capucins la retirèrent de cette agonie; c'est un récit digne d'attention: vous
me direz, C'est qu'elle ne devait pas mourir; je le crois plus que personne,
mais je ne puis m'empêcher d'admirer et d'honorer les causes secondes dont
Dieu se sert pour redonner la vie à une créature si près du tombeau. On peut
appliquer à ces sortes de talents ce que le père Bossu dit si agréablement[649]
du respect que les hommes devaient avoir, dans les premiers temps, pour
ceux qui étaient visiblement protégés des dieux.
Je fus avant-hier au cours avec un air penché, parce que je ne veux point
faire de visites. J'en reçus une jeudi de la princesse de Bade[650], qui me
conta tout ce que je savais déjà de sa colère, qui est comme celle d'Achille,
et de son exil: je fus le soir chez elle; et comme je voyais qu'elle ne
s'ennuyait point, je l'écoutai trois heures: j'avais un siége sous le pied, car
sans cette attention je craindrais de ne plus reconnaître la jambe malade, et
de m'y tromper comme Arlequin. Voilà mes nouvelles; mandez-moi des
vôtres, c'est ma vie. Je pars mardi, au grand déplaisir de notre bonne
Marbeuf; le Bien bon languit de mon absence. J'embrasse délicatement vos
pauvres malades; mais vous, ma très-aimable, avec moins de façon, et une
tendresse qu'il n'est pas aisé d'exprimer. J'écrirai des Rochers à mon petit
Coulanges. Voilà les capucins qui vous disent mille choses, et vous assurent
de ma bonne guérison: ils sont persuadés que la poudre d'yeux d'écrevisse,
dans la première cuillerée du lait du grand maître (M. du Lude), ferait des
merveilles; son état est digne de compassion.
Marbeuf, qui sont aussi sincères qu'elles sont solides, et je m'en servirais
encore sans balancer, si ma jambe, comme par malice, ne se guérissait à vue
d'œil: vous savez ce que c'est aussi que de se charger de rendre ce qu'on
prend si agréablement. Ainsi je vais aux Rochers observer la contenance de
cette jambe, qui est présentement sans aucune plaie ni enflure; elle est tout
amollie; et pour la figure elle est entièrement comme sa compagne, qui
depuis près de six mois était sans pareille.
J'ai vu depuis peu la procureuse générale[648], autrement la petite
personne que nous connaissons tant; elle est toujours fort aimable: nous
fûmes fort aises de nous voir: je voudrais que vous l'eussiez entendue conter
(mais plutôt son mari, car elle était morte) dans quelle extrémité la laissa le
grand médecin de ce pays, et de quelle manière habile et miraculeuse les
capucins la retirèrent de cette agonie; c'est un récit digne d'attention: vous
me direz, C'est qu'elle ne devait pas mourir; je le crois plus que personne,
mais je ne puis m'empêcher d'admirer et d'honorer les causes secondes dont
Dieu se sert pour redonner la vie à une créature si près du tombeau. On peut
appliquer à ces sortes de talents ce que le père Bossu dit si agréablement[649]
du respect que les hommes devaient avoir, dans les premiers temps, pour
ceux qui étaient visiblement protégés des dieux.
Je fus avant-hier au cours avec un air penché, parce que je ne veux point
faire de visites. J'en reçus une jeudi de la princesse de Bade[650], qui me
conta tout ce que je savais déjà de sa colère, qui est comme celle d'Achille,
et de son exil: je fus le soir chez elle; et comme je voyais qu'elle ne
s'ennuyait point, je l'écoutai trois heures: j'avais un siége sous le pied, car
sans cette attention je craindrais de ne plus reconnaître la jambe malade, et
de m'y tromper comme Arlequin. Voilà mes nouvelles; mandez-moi des
vôtres, c'est ma vie. Je pars mardi, au grand déplaisir de notre bonne
Marbeuf; le Bien bon languit de mon absence. J'embrasse délicatement vos
pauvres malades; mais vous, ma très-aimable, avec moins de façon, et une
tendresse qu'il n'est pas aisé d'exprimer. J'écrirai des Rochers à mon petit
Coulanges. Voilà les capucins qui vous disent mille choses, et vous assurent
de ma bonne guérison: ils sont persuadés que la poudre d'yeux d'écrevisse,
dans la première cuillerée du lait du grand maître (M. du Lude), ferait des
merveilles; son état est digne de compassion.
Page 501
251.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 13 juin 1685.
Per tornar dunque al nostro proposito, je vous dirai, ma bonne, que
vous me traitez mal de croire que je puisse avoir regret au port du livre du
carrousel; jamais un paquet ne fut reçu ni payé plus agréablement: nous en
avons fait nos délices depuis que nous l'avons; je suis assurée qu'à Paris je
ne l'aurais lu qu'en courant et superficiellement; je me souviens de ce pays-
là, tout y est pressé, poussé; une pensée, une affaire, une occupation pousse
ce qui est devant elle; ce sont des vagues; la comparaison du fleuve est
juste. Nous sommes ici dans un lac: nous nous sommes reposés dans ce
carrousel, nous avons raisonné sur les devises.
Pour des vapeurs, ma chère enfant, je voulus, ce me semble, en avoir
l'autre jour: je pris huit gouttes d'essence d'urine, et, contre l'ordinaire, elle
m'empêcha de dormir toute la nuit: mais j'ai été bien aise de reprendre de
l'estime pour cette essence, je n'en ai pas eu besoin depuis. En vérité, je
serais ingrate si je me plaignais des vapeurs: elles n'ont pas voulu
m'accabler pendant que j'étais occupée à ma jambe; c'eût été un procédé peu
généreux. A l'égard de la jambe, voici le fait: il n'y a plus aucune plaie il y a
longtemps; mais l'endroit était demeuré si dur, et tant de sérosités y avaient
été recognées par des eaux froides, que nos chers pères l'ont voulu traiter à
loisir, sans me contraindre, et en me jouant, avec ces herbes que l'on retire
deux fois le jour toutes mouillées: on les enterre, et à mesure qu'elles
pourrissent (riez-en si vous voulez) cet endroit sue et s'amollit; et ainsi par
une douce et insensible transpiration, avec des lessives d'herbes fines et de
la cendre, je guéris la jambe du monde la plus maltraitée par le passé. C'est
dommage que vous n'alliez conter cela à des chirurgiens, ils pâmeraient de
rire; mais moi je me moque d'eux. Voulez-vous savoir où j'ai été
aujourd'hui? J'ai été à la place Madame; j'ai fait deux tours de mail avec les
joueurs. Ah, mon cher comte! je songe toujours à vous, et quelle grâce vous
avez à pousser cette boule. Je voudrais que vous eussiez à Grignan une
aussi belle allée: j'irai tantôt au bout de la grande allée voir Pilois, qui y a
fait un beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans le grand
chemin. Ma fille, vous ne direz pas que je vous cache des vérités, que je ne
fais que mentir; vous en savez autant que moi.
Aux Rochers, mercredi 13 juin 1685.
Per tornar dunque al nostro proposito, je vous dirai, ma bonne, que
vous me traitez mal de croire que je puisse avoir regret au port du livre du
carrousel; jamais un paquet ne fut reçu ni payé plus agréablement: nous en
avons fait nos délices depuis que nous l'avons; je suis assurée qu'à Paris je
ne l'aurais lu qu'en courant et superficiellement; je me souviens de ce pays-
là, tout y est pressé, poussé; une pensée, une affaire, une occupation pousse
ce qui est devant elle; ce sont des vagues; la comparaison du fleuve est
juste. Nous sommes ici dans un lac: nous nous sommes reposés dans ce
carrousel, nous avons raisonné sur les devises.
Pour des vapeurs, ma chère enfant, je voulus, ce me semble, en avoir
l'autre jour: je pris huit gouttes d'essence d'urine, et, contre l'ordinaire, elle
m'empêcha de dormir toute la nuit: mais j'ai été bien aise de reprendre de
l'estime pour cette essence, je n'en ai pas eu besoin depuis. En vérité, je
serais ingrate si je me plaignais des vapeurs: elles n'ont pas voulu
m'accabler pendant que j'étais occupée à ma jambe; c'eût été un procédé peu
généreux. A l'égard de la jambe, voici le fait: il n'y a plus aucune plaie il y a
longtemps; mais l'endroit était demeuré si dur, et tant de sérosités y avaient
été recognées par des eaux froides, que nos chers pères l'ont voulu traiter à
loisir, sans me contraindre, et en me jouant, avec ces herbes que l'on retire
deux fois le jour toutes mouillées: on les enterre, et à mesure qu'elles
pourrissent (riez-en si vous voulez) cet endroit sue et s'amollit; et ainsi par
une douce et insensible transpiration, avec des lessives d'herbes fines et de
la cendre, je guéris la jambe du monde la plus maltraitée par le passé. C'est
dommage que vous n'alliez conter cela à des chirurgiens, ils pâmeraient de
rire; mais moi je me moque d'eux. Voulez-vous savoir où j'ai été
aujourd'hui? J'ai été à la place Madame; j'ai fait deux tours de mail avec les
joueurs. Ah, mon cher comte! je songe toujours à vous, et quelle grâce vous
avez à pousser cette boule. Je voudrais que vous eussiez à Grignan une
aussi belle allée: j'irai tantôt au bout de la grande allée voir Pilois, qui y a
fait un beau degré de gazon pour descendre à la porte qui va dans le grand
chemin. Ma fille, vous ne direz pas que je vous cache des vérités, que je ne
fais que mentir; vous en savez autant que moi.
Page 502
Oui, nos capucins sont fidèles à leurs trois vœux: leurs voyages
d'Égypte, où l'on voit tant de femmes comme Ève, les en ont dégoûtés pour
le reste de leurs jours. Enfin, leurs plus grands ennemis ne touchent point à
leurs mœurs, et c'est leur éloge, étant haïs comme ils le sont: ils ont remis
sur pied une de ces deux femmes qui étaient mortes.
Parlons de M. de Chaulnes: il m'a écrit que les états sont à Dinan, et
qu'il les a fait commencer le 1er d'août, pour avoir le temps de m'enlever au
commencement de septembre; et puis mille folies de vous. Enfin, il est
d'une gaillardise qui me ravit; car, en vérité, j'aime ces bons gouverneurs; la
femme me dit encore mille petits secrets. Je ne comprends point comme on
peut les haïr, et les envier, et les tourmenter; je suis fort aise que vous vous
trouviez insensiblement dans leurs intérêts. Si les états eussent été à Saint-
Brieuc, c'eût été un dégoût épouvantable: il faut voir qui sera le
commissaire; ils ont encore ce choix à essuyer: si vous êtes dans leur
confiance, ils ont bien des choses à vous dire; rien n'est égal à l'agitation
qu'ils ont eue depuis quelque temps.
Ma bonne, voyez un peu comme s'habillent les hommes pour l'été; je
vous prierai de m'envoyer d'une étoffe jolie pour votre frère, qui vous
conjure de le mettre du bel air sans dépense, savoir comme on porte les
manches, choisir aussi une garniture, et d'envoyer le tout pour recevoir nos
gouverneurs. Je vous prie encore de consulter madame de Chaulnes pour
l'habit d'été qu'il me faut pour l'aller voir à Rennes; car pour les états, je
vous en remercie. Je reviendrai ici commencer à faire mes paquets pour me
préparer à la grande fête de vous revoir et de vous embrasser mille fois.
Madame de Chaulnes en sera bien d'accord. J'ai un habit de taffetas brun
piqué avec des campanes d'argent un peu relevées aux manches et au bas de
la jupe; mais je crois que ce n'est plus la mode, et il ne se faut pas jouer à
être ridicule à Rennes, où tout est magnifique. Je serai ravie d'être habillée
dans votre goût, ayant toujours pourtant l'économie et la modestie devant
les yeux. Vous saurez mieux que moi quand il faudra cet habit, puisque
vous serez informée du départ des Chaulnes, et je courrai à Rennes pour les
voir; tous les ingrats qu'ils ont faits en ce pays me font horreur, et je ne
voudrais pas leur ressembler.
On nous mande, (ceci est fuor di proposito) que les minimes de votre
province ont dédié une thèse au roi, où ils le comparent à Dieu, mais d'une
d'Égypte, où l'on voit tant de femmes comme Ève, les en ont dégoûtés pour
le reste de leurs jours. Enfin, leurs plus grands ennemis ne touchent point à
leurs mœurs, et c'est leur éloge, étant haïs comme ils le sont: ils ont remis
sur pied une de ces deux femmes qui étaient mortes.
Parlons de M. de Chaulnes: il m'a écrit que les états sont à Dinan, et
qu'il les a fait commencer le 1er d'août, pour avoir le temps de m'enlever au
commencement de septembre; et puis mille folies de vous. Enfin, il est
d'une gaillardise qui me ravit; car, en vérité, j'aime ces bons gouverneurs; la
femme me dit encore mille petits secrets. Je ne comprends point comme on
peut les haïr, et les envier, et les tourmenter; je suis fort aise que vous vous
trouviez insensiblement dans leurs intérêts. Si les états eussent été à Saint-
Brieuc, c'eût été un dégoût épouvantable: il faut voir qui sera le
commissaire; ils ont encore ce choix à essuyer: si vous êtes dans leur
confiance, ils ont bien des choses à vous dire; rien n'est égal à l'agitation
qu'ils ont eue depuis quelque temps.
Ma bonne, voyez un peu comme s'habillent les hommes pour l'été; je
vous prierai de m'envoyer d'une étoffe jolie pour votre frère, qui vous
conjure de le mettre du bel air sans dépense, savoir comme on porte les
manches, choisir aussi une garniture, et d'envoyer le tout pour recevoir nos
gouverneurs. Je vous prie encore de consulter madame de Chaulnes pour
l'habit d'été qu'il me faut pour l'aller voir à Rennes; car pour les états, je
vous en remercie. Je reviendrai ici commencer à faire mes paquets pour me
préparer à la grande fête de vous revoir et de vous embrasser mille fois.
Madame de Chaulnes en sera bien d'accord. J'ai un habit de taffetas brun
piqué avec des campanes d'argent un peu relevées aux manches et au bas de
la jupe; mais je crois que ce n'est plus la mode, et il ne se faut pas jouer à
être ridicule à Rennes, où tout est magnifique. Je serai ravie d'être habillée
dans votre goût, ayant toujours pourtant l'économie et la modestie devant
les yeux. Vous saurez mieux que moi quand il faudra cet habit, puisque
vous serez informée du départ des Chaulnes, et je courrai à Rennes pour les
voir; tous les ingrats qu'ils ont faits en ce pays me font horreur, et je ne
voudrais pas leur ressembler.
On nous mande, (ceci est fuor di proposito) que les minimes de votre
province ont dédié une thèse au roi, où ils le comparent à Dieu, mais d'une
Page 503
manière qu'on voit clairement que Dieu n'est que la copie. On l'a montrée à
M. de Meaux, qui l'a portée au roi, disant que Sa Majesté ne la doit pas
souffrir. Le roi a été de cet avis: on a renvoyé la thèse en Sorbonne pour
juger; la Sorbonne a décidé qu'il fallait la supprimer. Trop est trop. Je
n'eusse jamais soupçonné des minimes d'en venir à cette extrémité. J'aime à
vous mander des nouvelles de Versailles et de Paris; ignorante!
Vous conservez une approbation romanesque pour les princes de
Conti[651]; pour moi, qui ne l'ai plus, je les blâme de quitter un tel beau-père,
de ne pas se fier à lui pour leur faire voir assez de guerre: hé, mon Dieu! ils
n'ont qu'à prendre patience, et à jouir de la belle place où Dieu les a mis;
personne ne doute de leur courage: à quel propos faire les aventuriers et les
chevaux échappés? Leurs cousins de Condé n'ont pas manqué d'occasions
de se signaler, ils n'en manqueraient pas aussi. Et con questo je finis, ma
très-aimable et très-chère bonne, toute pleine de tendresse pour vous,
dévorant par avance le mois de septembre où nous touchons.
252.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 17 juin 1685.
Que je suis aise que vous soyez à Livry, ma très-chère bonne, et que
vous y ayez un esprit débarrassé de toutes les pensées de Paris! Quelle joie
de pouvoir chanter ma chanson, quand ce ne serait que pour huit ou dix
jours! Vous nous dites mille douceurs, ma bonne, sur les souvenirs tendres
et trop aimables que vous avez du bon abbé et de votre pauvre maman; je ne
sais où vous pouvez trouver si précisément tout ce qu'il faut penser et dire;
c'est en vérité dans votre cœur, c'est lui qui ne manque jamais; et quoi que
vous ayez voulu dire autrefois à la louange de l'esprit qui le veut
contrefaire, l'esprit manque, il se trompe, il bronche à tout moment; ses
allures ne sont point égales, et les gens éclairés par leur cœur n'y sauraient
être trompés. Vive donc ce qui vient de ce lieu, et, entre tous les autres, vive
ce qui vient si naturellement de chez vous!
Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry; Livry et vous,
en vérité, c'est trop; et je ne tiendrais pas contre l'envie d'y retourner, si je ne
me trouvais toute disposée pour y retourner avec vous à ce bienheureux
mois de septembre; peut-être n'y retournerez-vous pas plus tôt. Vous savez
M. de Meaux, qui l'a portée au roi, disant que Sa Majesté ne la doit pas
souffrir. Le roi a été de cet avis: on a renvoyé la thèse en Sorbonne pour
juger; la Sorbonne a décidé qu'il fallait la supprimer. Trop est trop. Je
n'eusse jamais soupçonné des minimes d'en venir à cette extrémité. J'aime à
vous mander des nouvelles de Versailles et de Paris; ignorante!
Vous conservez une approbation romanesque pour les princes de
Conti[651]; pour moi, qui ne l'ai plus, je les blâme de quitter un tel beau-père,
de ne pas se fier à lui pour leur faire voir assez de guerre: hé, mon Dieu! ils
n'ont qu'à prendre patience, et à jouir de la belle place où Dieu les a mis;
personne ne doute de leur courage: à quel propos faire les aventuriers et les
chevaux échappés? Leurs cousins de Condé n'ont pas manqué d'occasions
de se signaler, ils n'en manqueraient pas aussi. Et con questo je finis, ma
très-aimable et très-chère bonne, toute pleine de tendresse pour vous,
dévorant par avance le mois de septembre où nous touchons.
252.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 17 juin 1685.
Que je suis aise que vous soyez à Livry, ma très-chère bonne, et que
vous y ayez un esprit débarrassé de toutes les pensées de Paris! Quelle joie
de pouvoir chanter ma chanson, quand ce ne serait que pour huit ou dix
jours! Vous nous dites mille douceurs, ma bonne, sur les souvenirs tendres
et trop aimables que vous avez du bon abbé et de votre pauvre maman; je ne
sais où vous pouvez trouver si précisément tout ce qu'il faut penser et dire;
c'est en vérité dans votre cœur, c'est lui qui ne manque jamais; et quoi que
vous ayez voulu dire autrefois à la louange de l'esprit qui le veut
contrefaire, l'esprit manque, il se trompe, il bronche à tout moment; ses
allures ne sont point égales, et les gens éclairés par leur cœur n'y sauraient
être trompés. Vive donc ce qui vient de ce lieu, et, entre tous les autres, vive
ce qui vient si naturellement de chez vous!
Vous me charmez en me renouvelant les idées de Livry; Livry et vous,
en vérité, c'est trop; et je ne tiendrais pas contre l'envie d'y retourner, si je ne
me trouvais toute disposée pour y retourner avec vous à ce bienheureux
mois de septembre; peut-être n'y retournerez-vous pas plus tôt. Vous savez
Page 504
ce que c'est que Paris, les affaires et les infinités de contre-temps qui vous
empêchent d'aller à Livry. Enfin me revoilà dans le train d'espérer de vous y
voir: mais, bon Dieu! que me dites-vous, ma chère bonne? le cœur m'en a
battu: quoi! ce n'est que depuis la résolution de mademoiselle de Grignan de
ne s'expliquer qu'au mois de septembre que vous êtes assurée de m'attendre!
Comment! vous me trompiez donc, et il aurait pu être possible qu'en
retournant à Paris dans deux mois, je ne vous eusse plus trouvée! Cette
pensée me fait transir, et me paraît contre la foi: effacez-la-moi, je vous en
conjure, elle me blesse, tout impossible que je la voie présentement: mais
ne laissez pas de m'en redire un mot. O sainte Grignan, que je vous suis
obligée, si c'est à vous que je dois cette certitude!
Revenons à Livry, vous m'en paraissez entêtée; vous avez pris toutes
mes préventions, je reconnais mon sang: je serai ravie que cet entêtement
vous dure au moins toute l'année. Que vous êtes plaisante avec ce rire du
père prieur, et cette tête tournée qui veut dire une approbation! Le Bien bon
souhaite que du Harlay vous serve aussi bien dans le pays qu'il nous a bien
nettoyé et parfumé les jardins. Mais où prenez-vous, ma bonne, qu'on
entende des rossignols le 13 de juin? Hélas! ils sont tous occupés du soin de
leur petit ménage, il n'est plus question ni de chanter, ni de faire l'amour, ils
ont des pensées plus solides. Je n'en ai pas entendu un seul ici; ils sont en
bas vers ces étangs, vers cette petite rivière; mais je n'ai pas tant battu de
pays, et je me trouve trop heureuse d'aller en toute liberté dans ces belles
allées de plain pied.
Il faut tout de suite parler de ma jambe, et puis nous reviendrons encore
à Livry; non, ma bonne, il n'y a plus nulle sorte de plaie, il y a longtemps;
mais ces pères voulaient faire suer cette jambe pour la désenfler
entièrement, et amollir l'endroit où étaient ces plaies, qui était dur; ils ont
mieux aimé, avec un long temps, me faire transpirer toutes ces sérosités par
ces herbes qui attirent de l'eau, et ces lessives, et ces lavages; et à mesure
que je continue les remèdes, ma jambe redevient entièrement dans son
naturel, sans douleur, sans contrainte. On étale l'herbe sur un linge, on le
pose sur ma jambe, et on l'enterre après une demi-heure: je ne crois pas
qu'on puisse guérir plus agréablement un mal de sept ou huit mois. La
princesse (de Tarente), qui est habile, est contente de ce remède, et s'en
servira dans les occasions. Elle vint hier ici avec un grand emplâtre sur son
pauvre nez, qui a pensé en vérité être cassé. Elle me dit tout bas qu'elle
empêchent d'aller à Livry. Enfin me revoilà dans le train d'espérer de vous y
voir: mais, bon Dieu! que me dites-vous, ma chère bonne? le cœur m'en a
battu: quoi! ce n'est que depuis la résolution de mademoiselle de Grignan de
ne s'expliquer qu'au mois de septembre que vous êtes assurée de m'attendre!
Comment! vous me trompiez donc, et il aurait pu être possible qu'en
retournant à Paris dans deux mois, je ne vous eusse plus trouvée! Cette
pensée me fait transir, et me paraît contre la foi: effacez-la-moi, je vous en
conjure, elle me blesse, tout impossible que je la voie présentement: mais
ne laissez pas de m'en redire un mot. O sainte Grignan, que je vous suis
obligée, si c'est à vous que je dois cette certitude!
Revenons à Livry, vous m'en paraissez entêtée; vous avez pris toutes
mes préventions, je reconnais mon sang: je serai ravie que cet entêtement
vous dure au moins toute l'année. Que vous êtes plaisante avec ce rire du
père prieur, et cette tête tournée qui veut dire une approbation! Le Bien bon
souhaite que du Harlay vous serve aussi bien dans le pays qu'il nous a bien
nettoyé et parfumé les jardins. Mais où prenez-vous, ma bonne, qu'on
entende des rossignols le 13 de juin? Hélas! ils sont tous occupés du soin de
leur petit ménage, il n'est plus question ni de chanter, ni de faire l'amour, ils
ont des pensées plus solides. Je n'en ai pas entendu un seul ici; ils sont en
bas vers ces étangs, vers cette petite rivière; mais je n'ai pas tant battu de
pays, et je me trouve trop heureuse d'aller en toute liberté dans ces belles
allées de plain pied.
Il faut tout de suite parler de ma jambe, et puis nous reviendrons encore
à Livry; non, ma bonne, il n'y a plus nulle sorte de plaie, il y a longtemps;
mais ces pères voulaient faire suer cette jambe pour la désenfler
entièrement, et amollir l'endroit où étaient ces plaies, qui était dur; ils ont
mieux aimé, avec un long temps, me faire transpirer toutes ces sérosités par
ces herbes qui attirent de l'eau, et ces lessives, et ces lavages; et à mesure
que je continue les remèdes, ma jambe redevient entièrement dans son
naturel, sans douleur, sans contrainte. On étale l'herbe sur un linge, on le
pose sur ma jambe, et on l'enterre après une demi-heure: je ne crois pas
qu'on puisse guérir plus agréablement un mal de sept ou huit mois. La
princesse (de Tarente), qui est habile, est contente de ce remède, et s'en
servira dans les occasions. Elle vint hier ici avec un grand emplâtre sur son
pauvre nez, qui a pensé en vérité être cassé. Elle me dit tout bas qu'elle
Page 505
venait de recevoir cette petite boîte de thériaque céleste qu'elle vous donne
avec plaisir; j'irai la prendre demain dans son parc, où elle est établie; c'est
le plus précieux présent qu'on puisse faire. Parlez-en à Madame, quand vous
ne saurez que lui dire. On croit que madame l'électrice[652] pourrait bien
venir en France, si on lui assure qu'elle pourra vivre et mourir dans sa
religion, c'est-à-dire qu'on lui laisse la liberté de se damner. La princesse
nous a parlé du carrousel. Je me doutais bien, ma bonne, que nous étions
ridicules de tant retortiller sur ce livre, je vous l'ai mandé; je le disais à
votre frère: il en était assez persuadé; mais nous avons cru qu'il suffisait
d'avoir fait cette réflexion, et qu'en faveur des Rochers nous pouvions nous
y amuser un peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort
distinctement comme tout cela passe vite à Paris; mais nous n'y sommes
pas, et vous aurez fait conscience de vous moquer de nous. Parlons de
Livry: vous couchez dans votre chambre ordinaire, M. de Grignan dans la
mienne; celle du Bien bon est pour les survenants, mademoiselle d'Alerac
au-dessus, le chevalier dans la grande blanche, et le marquis au pavillon.
N'est-il pas vrai, ma bonne? je vais donc dans tous ces lieux, embrasser tous
les habitants, et les assurer que s'ils se souviennent de moi, je leur rends
bien ce souvenir avec une sincère et véritable amitié. Je souhaite que vous y
retrouviez tout ce que vous y cherchez, mais je vous défends de parler
encore de votre jeunesse comme d'une chose perdue; laissez-moi ce
discours; quand vous le faites, il me pousse trop loin, et tire à de grandes
conséquences. Je vous prie, ma chère bonne, de ne point retourner à Paris
pour les commissions dont nous vous importunons, votre frère et moi:
envoyez Enfossy chez Gautier, qu'il vous envoie des échantillons; écrivez à
la d'Escars; ne vous pressez point, ne vous dérangez point; vous avez du
temps de reste, il ne faut que deux jours pour faire mon manteau, et l'habit
de mon fils se fera en ce pays: au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre
séjour; jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y êtes et que vous
l'avez. J'ai écrit à la d'Escars pour vous soulager, je lui envoie un échantillon
d'une doublure or et noir, qui ferait peut-être un joli habit sans doublure,
une frange d'or au bas; elle me coûtait sept livres. En voilà trop sur ce sujet,
vous ne sauriez mal faire, ma chère bonne. Nous avons ici une lune toute
pareille à celle de Livry; nous lui avons rendu nos devoirs: et c'est passer
une galerie que d'aller au bout du mail. Cette place Madame est belle, c'est
comme un grand belvédère, d'où la campagne s'étend à trois lieues d'ici vers
une forêt de M. de la Trémouille: mais cette lune est encore plus belle sous
avec plaisir; j'irai la prendre demain dans son parc, où elle est établie; c'est
le plus précieux présent qu'on puisse faire. Parlez-en à Madame, quand vous
ne saurez que lui dire. On croit que madame l'électrice[652] pourrait bien
venir en France, si on lui assure qu'elle pourra vivre et mourir dans sa
religion, c'est-à-dire qu'on lui laisse la liberté de se damner. La princesse
nous a parlé du carrousel. Je me doutais bien, ma bonne, que nous étions
ridicules de tant retortiller sur ce livre, je vous l'ai mandé; je le disais à
votre frère: il en était assez persuadé; mais nous avons cru qu'il suffisait
d'avoir fait cette réflexion, et qu'en faveur des Rochers nous pouvions nous
y amuser un peu plus que de raison. Nous nous souvenons encore fort
distinctement comme tout cela passe vite à Paris; mais nous n'y sommes
pas, et vous aurez fait conscience de vous moquer de nous. Parlons de
Livry: vous couchez dans votre chambre ordinaire, M. de Grignan dans la
mienne; celle du Bien bon est pour les survenants, mademoiselle d'Alerac
au-dessus, le chevalier dans la grande blanche, et le marquis au pavillon.
N'est-il pas vrai, ma bonne? je vais donc dans tous ces lieux, embrasser tous
les habitants, et les assurer que s'ils se souviennent de moi, je leur rends
bien ce souvenir avec une sincère et véritable amitié. Je souhaite que vous y
retrouviez tout ce que vous y cherchez, mais je vous défends de parler
encore de votre jeunesse comme d'une chose perdue; laissez-moi ce
discours; quand vous le faites, il me pousse trop loin, et tire à de grandes
conséquences. Je vous prie, ma chère bonne, de ne point retourner à Paris
pour les commissions dont nous vous importunons, votre frère et moi:
envoyez Enfossy chez Gautier, qu'il vous envoie des échantillons; écrivez à
la d'Escars; ne vous pressez point, ne vous dérangez point; vous avez du
temps de reste, il ne faut que deux jours pour faire mon manteau, et l'habit
de mon fils se fera en ce pays: au nom de Dieu, ne raccourcissez point votre
séjour; jouissez de cette petite abbaye pendant que vous y êtes et que vous
l'avez. J'ai écrit à la d'Escars pour vous soulager, je lui envoie un échantillon
d'une doublure or et noir, qui ferait peut-être un joli habit sans doublure,
une frange d'or au bas; elle me coûtait sept livres. En voilà trop sur ce sujet,
vous ne sauriez mal faire, ma chère bonne. Nous avons ici une lune toute
pareille à celle de Livry; nous lui avons rendu nos devoirs: et c'est passer
une galerie que d'aller au bout du mail. Cette place Madame est belle, c'est
comme un grand belvédère, d'où la campagne s'étend à trois lieues d'ici vers
une forêt de M. de la Trémouille: mais cette lune est encore plus belle sous
Page 506
les arbres de votre abbaye; je la regarde, et je songe que vous la regardez:
c'est un étrange rendez-vous, ma chère mignonne; celui de Bâville sera
meilleur. Si vous avez M. de la Garde, dites-lui bien des amitiés pour moi;
vous me parlez de Polignac comme d'un amant encore sous vos lois; un an
n'aura guère changé cette noce. Dites-moi comment le chevalier (de
Grignan) marche, et comme ce comte (M. de Grignan) se trouve de sa
fièvre. Ma chère bonne, Dieu vous conserve parmi tant de peines et de
fatigues! Je vous baise des deux côtés de vos belles joues, et suis
entièrement à vous; et le Bien bon, il est ravi que vous aimiez sa maison. Je
baise la belle d'Alerac et mon marquis. Comment M. du Plessis est-il avec
vous? Dites-m'en un mot.
Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment, et je conte souvent
ce que c'est que cette madame de Grignan. Cette petite femme dit: «Mais,
madame, y a-t-il des femmes faites comme cela?»
253.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
Aux Rochers, ce 22 juillet 1685.
Croiriez-vous bien, mon cher cousin, que je n'ai reçu que depuis quatre
jours le livre de notre généalogie, que vous me faites l'honneur de me dédier
par une lettre trop aimable et trop obligeante? Il faudrait être parfaite, c'est-
à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour n'être pas sensible à des louanges
si bien assaisonnées. Elles sont même choisies et tournées d'une manière
que, si l'on n'y prenait garde, on se laisserait aller à la douceur de croire en
mériter une partie, quelque exagération qu'il y ait. Vous devriez, mon cher
cousin, avoir toujours été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours
aimé, et que je n'ai jamais mérité votre haine. N'en parlons plus, vous
réparez trop bien tout le passé, et d'une manière si noble et si belle, que je
veux bien présentement vous en devoir le reste. Ma fille n'a pas eu le livre
entre les mains, sans se donner le plaisir de le lire; et elle s'y est trouvée si
agréablement, qu'elle en a sans doute augmenté l'estime qu'elle avait de
vous et de notre maison, comme j'en redouble aussi de tout mon cœur mes
remercîments. Mon fils n'est pas si content, vous le laissez guidon, sans
parler de la sous-lieutenance qui l'a fait commander en chef quatre ans la
compagnie des gendarmes de monseigneur le Dauphin; et comme cette
c'est un étrange rendez-vous, ma chère mignonne; celui de Bâville sera
meilleur. Si vous avez M. de la Garde, dites-lui bien des amitiés pour moi;
vous me parlez de Polignac comme d'un amant encore sous vos lois; un an
n'aura guère changé cette noce. Dites-moi comment le chevalier (de
Grignan) marche, et comme ce comte (M. de Grignan) se trouve de sa
fièvre. Ma chère bonne, Dieu vous conserve parmi tant de peines et de
fatigues! Je vous baise des deux côtés de vos belles joues, et suis
entièrement à vous; et le Bien bon, il est ravi que vous aimiez sa maison. Je
baise la belle d'Alerac et mon marquis. Comment M. du Plessis est-il avec
vous? Dites-m'en un mot.
Mon fils et sa femme vous honorent et vous aiment, et je conte souvent
ce que c'est que cette madame de Grignan. Cette petite femme dit: «Mais,
madame, y a-t-il des femmes faites comme cela?»
253.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
Aux Rochers, ce 22 juillet 1685.
Croiriez-vous bien, mon cher cousin, que je n'ai reçu que depuis quatre
jours le livre de notre généalogie, que vous me faites l'honneur de me dédier
par une lettre trop aimable et trop obligeante? Il faudrait être parfaite, c'est-
à-dire n'avoir point d'amour-propre, pour n'être pas sensible à des louanges
si bien assaisonnées. Elles sont même choisies et tournées d'une manière
que, si l'on n'y prenait garde, on se laisserait aller à la douceur de croire en
mériter une partie, quelque exagération qu'il y ait. Vous devriez, mon cher
cousin, avoir toujours été dans cet aveuglement, puisque je vous ai toujours
aimé, et que je n'ai jamais mérité votre haine. N'en parlons plus, vous
réparez trop bien tout le passé, et d'une manière si noble et si belle, que je
veux bien présentement vous en devoir le reste. Ma fille n'a pas eu le livre
entre les mains, sans se donner le plaisir de le lire; et elle s'y est trouvée si
agréablement, qu'elle en a sans doute augmenté l'estime qu'elle avait de
vous et de notre maison, comme j'en redouble aussi de tout mon cœur mes
remercîments. Mon fils n'est pas si content, vous le laissez guidon, sans
parler de la sous-lieutenance qui l'a fait commander en chef quatre ans la
compagnie des gendarmes de monseigneur le Dauphin; et comme cette
Page 507
première charge l'a fort longtemps ennuyé, il a soupiré en cet endroit,
croyant y être encore. Sa femme est d'une des bonnes maisons de Bretagne,
mais cela n'est rien.
Venons à nos Mayeul et à nos Amé. En vérité, mon cher cousin, cela est
fort beau; ce sont des vérités qui font plaisir. Ce n'est point chez nous que
nous trouvons ces titres, c'est dans des chartes anciennes et dans des
histoires. Ce commencement de maison me plaît fort, on n'en voit point la
source; et la première personne qui se présente est un fort grand seigneur, il
y a plus de cinq cents ans, des plus considérables de son pays, dont nous
trouvons la suite jusqu'à nous. Il y a peu de gens qui puissent trouver une si
belle tête. Tout le reste est fort agréable; c'est une histoire en abrégé, qui
pourrait plaire même à ceux qui n'y ont point d'intérêt. Pour moi, je vous
avoue que j'en suis charmé, et touchée d'une véritable joie que vous ayez au
moins tiré de vos malheurs, comme vous dites fort bien, la connaissance de
ce que vous êtes. Enfin, je ne puis assez vous remercier de cette peine que
vous avez prise, et dont vous vous êtes payé en même temps par vos mains.
Je garderai soigneusement ce livre. Je crois voir ma fille avant qu'elle
retourne en Provence, où il me paraît qu'elle veut passer l'hiver. Ainsi, nos
affaires nous auront cruellement dérangées. La Providence le veut ainsi.
Elle est tellement maîtresse de toutes nos actions; que nous n'exécutons rien
que sous son bon plaisir, et je tâche de ne faire de projets que le moins qu'il
m'est possible, afin de n'être pas si souvent trompée; car qui compte sans
elle compte deux fois. Qu'est donc devenu mon grand cousin de
Toulongeon? Où a-t-il lu qu'on ne fasse point de réponse à sa cousine
germaine, quand elle nous console sur la mort d'une mère? J'ai vu son
oraison funèbre; elle est bonne, hormis que feu M. de Toulongeon n'était
point capitaine des gardes, mais seulement capitaine aux gardes. Cette
différence est grande, et peut faire tort aux vérités.
Le bon abbé (de Coulanges) s'est trouvé fort honorablement dans notre
généalogie; il en est bien content, et vous assure de ses très-humbles
services.
Quand je serai à Paris, nous vous écrirons, Corbinelli et moi. Adieu,
mon cher cousin, ayez bon courage.
croyant y être encore. Sa femme est d'une des bonnes maisons de Bretagne,
mais cela n'est rien.
Venons à nos Mayeul et à nos Amé. En vérité, mon cher cousin, cela est
fort beau; ce sont des vérités qui font plaisir. Ce n'est point chez nous que
nous trouvons ces titres, c'est dans des chartes anciennes et dans des
histoires. Ce commencement de maison me plaît fort, on n'en voit point la
source; et la première personne qui se présente est un fort grand seigneur, il
y a plus de cinq cents ans, des plus considérables de son pays, dont nous
trouvons la suite jusqu'à nous. Il y a peu de gens qui puissent trouver une si
belle tête. Tout le reste est fort agréable; c'est une histoire en abrégé, qui
pourrait plaire même à ceux qui n'y ont point d'intérêt. Pour moi, je vous
avoue que j'en suis charmé, et touchée d'une véritable joie que vous ayez au
moins tiré de vos malheurs, comme vous dites fort bien, la connaissance de
ce que vous êtes. Enfin, je ne puis assez vous remercier de cette peine que
vous avez prise, et dont vous vous êtes payé en même temps par vos mains.
Je garderai soigneusement ce livre. Je crois voir ma fille avant qu'elle
retourne en Provence, où il me paraît qu'elle veut passer l'hiver. Ainsi, nos
affaires nous auront cruellement dérangées. La Providence le veut ainsi.
Elle est tellement maîtresse de toutes nos actions; que nous n'exécutons rien
que sous son bon plaisir, et je tâche de ne faire de projets que le moins qu'il
m'est possible, afin de n'être pas si souvent trompée; car qui compte sans
elle compte deux fois. Qu'est donc devenu mon grand cousin de
Toulongeon? Où a-t-il lu qu'on ne fasse point de réponse à sa cousine
germaine, quand elle nous console sur la mort d'une mère? J'ai vu son
oraison funèbre; elle est bonne, hormis que feu M. de Toulongeon n'était
point capitaine des gardes, mais seulement capitaine aux gardes. Cette
différence est grande, et peut faire tort aux vérités.
Le bon abbé (de Coulanges) s'est trouvé fort honorablement dans notre
généalogie; il en est bien content, et vous assure de ses très-humbles
services.
Quand je serai à Paris, nous vous écrirons, Corbinelli et moi. Adieu,
mon cher cousin, ayez bon courage.
Page 508
J'ai peur que vous ne soyez abattu; mais je vous fais tort, et je vous ai vu
soutenir de si grands malheurs, que je ne dois pas douter de vos forces.
254.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 22 juillet 1685.
Il est vrai qu'après vous avoir dit vingt fois, Je suis guérie, et m'être
servie un peu légèrement de tous les termes les plus forts pour vous
persuader ce que je croyais moi-même une vérité, vous êtes en droit de vous
moquer de tous mes discours; je m'en moquerais la première, aussi bien que
de mon infidélité, qui me faisait toujours approuver les derniers remèdes et
maudire ceux que je quittais, sans qu'enfin, enfin, enfin, comme vous dites
du mariage de M. de Polignac, il faut que toutes choses prennent fin, et que,
selon toutes les apparences, cet honneur soit réservé aux remèdes doux de la
princesse (de Tarente), et de la femme parfaitement habile qui me vient
panser tous les jours; jusqu'à ce petit médecin qui a nommé le mal et
commencé les remèdes convenables, je ne faisais rien que pour animer, que
pour attirer, que pour mettre ma jambe en furie. Ne raisonnez point sur un
érysipèle qui vient d'un cours que la nature veut prendre, et que vous
approuvez, parce qu'il ne fait pas mourir: ce n'est pas ici de même, tout a été
violenté; ma machine n'est point encore entamée ni dépérie, et jamais elle
n'a paru mieux faite qu'en soutenant tous les maux qu'on m'a faits. Vous
savez que je ne fais point la jeune, je ne le suis nullement; mais je vous
assure que je pourrais encore dire, comme vous disiez à la Mousse: La
machine se démanchera; mais elle n'est pas encore démanchée. Je suis donc
sous le gouvernement de cette princesse et de sa bonne et capable garde, qui
lui fait tous ses remèdes, qui est approuvée des capucins, qui guérit tout le
monde à Vitré, et que Dieu n'a pas voulu que je connusse plus tôt, parce
qu'il voulait que je souffrisse, et que je fusse mortifiée par l'endroit le plus
chagrinant pour moi; et j'y consens, puisqu'il le faut: je suis persuadée que
Dieu veut maintenant finir ces légers chagrins; il y a huit jours que ma
jambe est enveloppée de pains de roses, trempés dans du lait doux bouilli, et
rafraîchis, c'est-à-dire réchauffés, trois fois le jour: ma jambe n'est plus du
tout reconnaissable; elle est menue, molle; plus de sérosités, toutes les
élevures séchées et flétries, plus de gras de jambes qui me tire: enfin, ma
fille, tout ce qui était dans mon imagination et dans mes espérances est
soutenir de si grands malheurs, que je ne dois pas douter de vos forces.
254.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 22 juillet 1685.
Il est vrai qu'après vous avoir dit vingt fois, Je suis guérie, et m'être
servie un peu légèrement de tous les termes les plus forts pour vous
persuader ce que je croyais moi-même une vérité, vous êtes en droit de vous
moquer de tous mes discours; je m'en moquerais la première, aussi bien que
de mon infidélité, qui me faisait toujours approuver les derniers remèdes et
maudire ceux que je quittais, sans qu'enfin, enfin, enfin, comme vous dites
du mariage de M. de Polignac, il faut que toutes choses prennent fin, et que,
selon toutes les apparences, cet honneur soit réservé aux remèdes doux de la
princesse (de Tarente), et de la femme parfaitement habile qui me vient
panser tous les jours; jusqu'à ce petit médecin qui a nommé le mal et
commencé les remèdes convenables, je ne faisais rien que pour animer, que
pour attirer, que pour mettre ma jambe en furie. Ne raisonnez point sur un
érysipèle qui vient d'un cours que la nature veut prendre, et que vous
approuvez, parce qu'il ne fait pas mourir: ce n'est pas ici de même, tout a été
violenté; ma machine n'est point encore entamée ni dépérie, et jamais elle
n'a paru mieux faite qu'en soutenant tous les maux qu'on m'a faits. Vous
savez que je ne fais point la jeune, je ne le suis nullement; mais je vous
assure que je pourrais encore dire, comme vous disiez à la Mousse: La
machine se démanchera; mais elle n'est pas encore démanchée. Je suis donc
sous le gouvernement de cette princesse et de sa bonne et capable garde, qui
lui fait tous ses remèdes, qui est approuvée des capucins, qui guérit tout le
monde à Vitré, et que Dieu n'a pas voulu que je connusse plus tôt, parce
qu'il voulait que je souffrisse, et que je fusse mortifiée par l'endroit le plus
chagrinant pour moi; et j'y consens, puisqu'il le faut: je suis persuadée que
Dieu veut maintenant finir ces légers chagrins; il y a huit jours que ma
jambe est enveloppée de pains de roses, trempés dans du lait doux bouilli, et
rafraîchis, c'est-à-dire réchauffés, trois fois le jour: ma jambe n'est plus du
tout reconnaissable; elle est menue, molle; plus de sérosités, toutes les
élevures séchées et flétries, plus de gras de jambes qui me tire: enfin, ma
fille, tout ce qui était dans mon imagination et dans mes espérances est
Page 509
devenu vrai: mais je pense que j'ai profané toutes ces mêmes paroles pour
des illusions; je n'y saurais que faire: voilà ce que je dois vous dire
présentement; il n'y a plus de paroles nouvelles: a fructibus. Cette Charlotte
me fait marcher, et me dit: «Madame, vous pouvez aller mercredi coucher
godinement[653] à Fougères; le lendemain à Dol, il n'y a que six lieues; vous
verrez madame de Chaulnes, cela vous divertira; vous avez besoin de vous
réjouir un peu, et de quitter votre chambre, où vous m'avez accordé huit
jours de résidence.» Voilà où j'en suis: elle m'ôte mes roses, qui m'ont fait
tout le bien qu'on leur demandait; elle me donne une légère petite espèce de
pommade qui dessèche, elle me prie de bander ma jambe sans contrainte
d'ici à quelques jours, et de me ménager un peu; elle m'assure qu'avec cette
conduite je vous rapporterai une jambe à la Sévigné, que vous aimerez
d'autant plus que, l'une et l'autre étant moins grasses, elles visent à la
perfection: en tout cas, j'ai ma Charlotte à une lieue d'ici: en voilà trop, ma
chère enfant. Une de mes joies en retournant à Paris, ce sera de ne plus
parler de moi, ni d'aucun de mes maux; j'étais dans la même envie quand j'y
retournai après mon rhumatisme; mais s'il y a de l'excès à l'immensité de cet
article, il est fondé sur l'excès de votre bonne et tendre amitié, qui ne sera
point ennuyée de ces détails: je vous connais; car avec les autres qui n'ont
point de ces fonds adorables, je sais couper court, et je n'ai pas oublié
comme il faut parler sobrement de soi, et presque à son corps défendant.
Or sus, verbalisons: voilà donc le bon homme Polignac[654] arrivé: pour
moi, je jette de loin ces paroles en l'air: puisque mademoiselle de Grignan
balance, mademoiselle d'Alerac peut-elle balancer? Je passe ensuite à
rejeter tout le mal que vous dites de votre esprit et de votre corps; ni l'un ni
l'autre ne sauraient être épais comme vous les représentez: je les ai vus trop
subtils, trop diaphanes, pour pouvoir jamais être fâchée de les voir dans le
train commun des esprits et des corps: mais que dis-je, commun? ô plume
étourdie et téméraire! c'est vous qu'il faudrait écraser, plutôt que celle que le
coadjuteur outragea si injustement à Livry. Jamais le mot de commun ne
sera fait pour vous; rien de commun, ni dans l'âme ni dans le corps; je
reprends donc ce mot pour l'employer à tout le reste du monde qui n'en
mérite point d'autre; je fais pourtant des exceptions, mais guère.
J'avoue ma faiblesse; j'ai lu avec plaisir l'histoire de notre vieille
chevalerie: si Bussy avait un peu moins parlé de lui et de son héroïne de
fille (madame de Coligny), le reste étant vrai, on peut le trouver assez bon
des illusions; je n'y saurais que faire: voilà ce que je dois vous dire
présentement; il n'y a plus de paroles nouvelles: a fructibus. Cette Charlotte
me fait marcher, et me dit: «Madame, vous pouvez aller mercredi coucher
godinement[653] à Fougères; le lendemain à Dol, il n'y a que six lieues; vous
verrez madame de Chaulnes, cela vous divertira; vous avez besoin de vous
réjouir un peu, et de quitter votre chambre, où vous m'avez accordé huit
jours de résidence.» Voilà où j'en suis: elle m'ôte mes roses, qui m'ont fait
tout le bien qu'on leur demandait; elle me donne une légère petite espèce de
pommade qui dessèche, elle me prie de bander ma jambe sans contrainte
d'ici à quelques jours, et de me ménager un peu; elle m'assure qu'avec cette
conduite je vous rapporterai une jambe à la Sévigné, que vous aimerez
d'autant plus que, l'une et l'autre étant moins grasses, elles visent à la
perfection: en tout cas, j'ai ma Charlotte à une lieue d'ici: en voilà trop, ma
chère enfant. Une de mes joies en retournant à Paris, ce sera de ne plus
parler de moi, ni d'aucun de mes maux; j'étais dans la même envie quand j'y
retournai après mon rhumatisme; mais s'il y a de l'excès à l'immensité de cet
article, il est fondé sur l'excès de votre bonne et tendre amitié, qui ne sera
point ennuyée de ces détails: je vous connais; car avec les autres qui n'ont
point de ces fonds adorables, je sais couper court, et je n'ai pas oublié
comme il faut parler sobrement de soi, et presque à son corps défendant.
Or sus, verbalisons: voilà donc le bon homme Polignac[654] arrivé: pour
moi, je jette de loin ces paroles en l'air: puisque mademoiselle de Grignan
balance, mademoiselle d'Alerac peut-elle balancer? Je passe ensuite à
rejeter tout le mal que vous dites de votre esprit et de votre corps; ni l'un ni
l'autre ne sauraient être épais comme vous les représentez: je les ai vus trop
subtils, trop diaphanes, pour pouvoir jamais être fâchée de les voir dans le
train commun des esprits et des corps: mais que dis-je, commun? ô plume
étourdie et téméraire! c'est vous qu'il faudrait écraser, plutôt que celle que le
coadjuteur outragea si injustement à Livry. Jamais le mot de commun ne
sera fait pour vous; rien de commun, ni dans l'âme ni dans le corps; je
reprends donc ce mot pour l'employer à tout le reste du monde qui n'en
mérite point d'autre; je fais pourtant des exceptions, mais guère.
J'avoue ma faiblesse; j'ai lu avec plaisir l'histoire de notre vieille
chevalerie: si Bussy avait un peu moins parlé de lui et de son héroïne de
fille (madame de Coligny), le reste étant vrai, on peut le trouver assez bon
Page 510
pour être jeté dans un fond de cabinet, sans en être plus glorieuse. Il vous
traite fort bien: il me veut trop dédommager par des louanges que je ne
crois pas mériter[655], non plus que ses blâmes[656]. Il passe gaillardement sur
mon fils, et le laisse inhumainement guidon dans la postérité; il pouvait dire
plus de bien de sa femme, qui est d'un des beaux noms de la province: mais,
en vérité, mon fils l'a si peu ménagé, et l'a toujours traité si incivilement,
que lui ayant rendu justice sur sa maison, il pouvait bien se dispenser du
reste: vous en avez mieux usé, et il vous le rend.
Votre frère ne pense pas à quitter sa maison; ses affaires ne lui
permettent point de songer à Paris de quelques années: il est dans la
fantaisie de payer toutes ses dettes; et comme il n'a point de fonds
extraordinaires pour cela, ce n'est que peu à peu sur ses revenus: cela n'est
pas sitôt fait. Quant à moi, je n'aspire point à tout payer; mais j'attends un
fermier qui me doit onze mille francs, et que je n'ai pu encore envisager; et
rien ne m'arrêtera pour être fidèle au temps que je vous ai promis, n'ayant
pas moins d'impatience que vous de voir la fin d'une si triste et si cruelle
absence. Il faut pourtant rendre justice à l'air des Rochers; il est
parfaitement bon, ni haut, ni bas, ni approchant de la mer; ce n'est point la
Bretagne, c'est l'Anjou, c'est le Maine à deux lieues d'ici. Ce n'était pas une
affaire de me guérir, si Dieu avait voulu que j'eusse été bien traitée.
Je ne souhaite nulle prospérité à M. de Montmouth, sa révolte me
déplaît; ainsi puissent périr tous les infidèles à leur roi![657]
255.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 14 mai 1686.
Il est vrai que j'eusse été ravie de me faire tirer trois palettes de sang du
bras de ma nièce de Montataire; elle me l'offrit de fort bonne grâce; et je
suis assurée que pourvu qu'une Marie Rabutin eût été saignée, j'en eusse
reçu un notable soulagement. Mais la folie des médecins les fit opiniâtrer à
vouloir que celle qui avait un rhumatisme sur le bras gauche fût saignée du
bras droit; de sorte que l'ayant interrogée sur sa santé, et sa réponse et la
mienne ayant découvert la personne convaincue d'une fluxion assez
violente, il fallut que je payasse en personne le tribut de mon infirmité, et
d'avoir été la marraine de cette jolie créature. Ainsi, mon cousin, je ne pus
traite fort bien: il me veut trop dédommager par des louanges que je ne
crois pas mériter[655], non plus que ses blâmes[656]. Il passe gaillardement sur
mon fils, et le laisse inhumainement guidon dans la postérité; il pouvait dire
plus de bien de sa femme, qui est d'un des beaux noms de la province: mais,
en vérité, mon fils l'a si peu ménagé, et l'a toujours traité si incivilement,
que lui ayant rendu justice sur sa maison, il pouvait bien se dispenser du
reste: vous en avez mieux usé, et il vous le rend.
Votre frère ne pense pas à quitter sa maison; ses affaires ne lui
permettent point de songer à Paris de quelques années: il est dans la
fantaisie de payer toutes ses dettes; et comme il n'a point de fonds
extraordinaires pour cela, ce n'est que peu à peu sur ses revenus: cela n'est
pas sitôt fait. Quant à moi, je n'aspire point à tout payer; mais j'attends un
fermier qui me doit onze mille francs, et que je n'ai pu encore envisager; et
rien ne m'arrêtera pour être fidèle au temps que je vous ai promis, n'ayant
pas moins d'impatience que vous de voir la fin d'une si triste et si cruelle
absence. Il faut pourtant rendre justice à l'air des Rochers; il est
parfaitement bon, ni haut, ni bas, ni approchant de la mer; ce n'est point la
Bretagne, c'est l'Anjou, c'est le Maine à deux lieues d'ici. Ce n'était pas une
affaire de me guérir, si Dieu avait voulu que j'eusse été bien traitée.
Je ne souhaite nulle prospérité à M. de Montmouth, sa révolte me
déplaît; ainsi puissent périr tous les infidèles à leur roi![657]
255.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 14 mai 1686.
Il est vrai que j'eusse été ravie de me faire tirer trois palettes de sang du
bras de ma nièce de Montataire; elle me l'offrit de fort bonne grâce; et je
suis assurée que pourvu qu'une Marie Rabutin eût été saignée, j'en eusse
reçu un notable soulagement. Mais la folie des médecins les fit opiniâtrer à
vouloir que celle qui avait un rhumatisme sur le bras gauche fût saignée du
bras droit; de sorte que l'ayant interrogée sur sa santé, et sa réponse et la
mienne ayant découvert la personne convaincue d'une fluxion assez
violente, il fallut que je payasse en personne le tribut de mon infirmité, et
d'avoir été la marraine de cette jolie créature. Ainsi, mon cousin, je ne pus
Page 511
recevoir aucun soulagement de sa bonne volonté. Pour moi, qui m'étais
sentie autrefois affaiblie, sans savoir pourquoi, d'une saignée qu'on vous
avait faite le matin, je suis encore persuadée que si on voulait s'entendre
dans les familles, le plus aisé à saigner sauverait la vie aux autres, et à moi,
par exemple, la crainte d'être estropiée. Mais laissons le sang de Rabutin en
repos, puisque je suis en parfaite santé. Je ne puis vous dire combien
j'estime et combien j'admire votre bon et heureux tempérament. Quelle
sottise de ne point suivre les temps, et de ne pas jouir avec reconnaissance
des consolations que Dieu nous envoie, après les afflictions qu'il veut
quelquefois nous faire sentir! La sagesse est grande, ce me semble, de
souffrir la tempête avec résignation, et de jouir du calme quand il lui plaît
de nous le redonner: c'est suivre l'ordre de la Providence. La vie est trop
courte, pour s'arrêter si longtemps sur le même sentiment; il faut prendre le
temps comme il vient; et je sens que je suis de cet heureux tempérament: E
me ne pregio, comme disent les Italiens. Jouissons, mon cher cousin, de ce
beau sang qui circule si doucement et si agréablement dans nos veines. Tous
vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres et vos vers, m'ont
donné une véritable joie, et surtout ce que vous écrivez pour défendre
Benserade et la Fontaine contre ce vilain Factum[658]. Je l'avais déjà fait en
basse note à tous ceux qui voulaient louer cette noire satire. Je trouve que
l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde, ni de la cour, et que son
goût est d'une pédanterie qu'on ne peut pas même espérer de corriger. Il y a
de certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas
d'abord: on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le
charme et dans la facilité des ballets de Benserade, et des fables de la
Fontaine: cette porte leur est fermée, et la mienne aussi; ils sont indignes de
jamais comprendre ces sortes de beautés, et sont condamnés au malheur de
les improuver, et d'être improuvés aussi des gens d'esprit. Nous avons
trouvé beaucoup de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours de
me mettre en colère, et puis de tâcher de les instruire; mais j'ai trouvé la
chose absolument impossible. C'est un bâtiment qu'il faudrait reprendre par
le pied; il y aurait trop d'affaires à le réparer: et enfin, nous trouvions qu'il
n'y avait qu'à prier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n'est capable
de les éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui
condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a
fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des fables de la Fontaine.
Je ne m'en dédis point; il n'y a qu'à prier Dieu pour un tel homme, et qu'à
sentie autrefois affaiblie, sans savoir pourquoi, d'une saignée qu'on vous
avait faite le matin, je suis encore persuadée que si on voulait s'entendre
dans les familles, le plus aisé à saigner sauverait la vie aux autres, et à moi,
par exemple, la crainte d'être estropiée. Mais laissons le sang de Rabutin en
repos, puisque je suis en parfaite santé. Je ne puis vous dire combien
j'estime et combien j'admire votre bon et heureux tempérament. Quelle
sottise de ne point suivre les temps, et de ne pas jouir avec reconnaissance
des consolations que Dieu nous envoie, après les afflictions qu'il veut
quelquefois nous faire sentir! La sagesse est grande, ce me semble, de
souffrir la tempête avec résignation, et de jouir du calme quand il lui plaît
de nous le redonner: c'est suivre l'ordre de la Providence. La vie est trop
courte, pour s'arrêter si longtemps sur le même sentiment; il faut prendre le
temps comme il vient; et je sens que je suis de cet heureux tempérament: E
me ne pregio, comme disent les Italiens. Jouissons, mon cher cousin, de ce
beau sang qui circule si doucement et si agréablement dans nos veines. Tous
vos plaisirs, vos amusements, vos tromperies, vos lettres et vos vers, m'ont
donné une véritable joie, et surtout ce que vous écrivez pour défendre
Benserade et la Fontaine contre ce vilain Factum[658]. Je l'avais déjà fait en
basse note à tous ceux qui voulaient louer cette noire satire. Je trouve que
l'auteur fait voir clairement qu'il n'est ni du monde, ni de la cour, et que son
goût est d'une pédanterie qu'on ne peut pas même espérer de corriger. Il y a
de certaines choses qu'on n'entend jamais quand on ne les entend pas
d'abord: on ne fait point entrer certains esprits durs et farouches dans le
charme et dans la facilité des ballets de Benserade, et des fables de la
Fontaine: cette porte leur est fermée, et la mienne aussi; ils sont indignes de
jamais comprendre ces sortes de beautés, et sont condamnés au malheur de
les improuver, et d'être improuvés aussi des gens d'esprit. Nous avons
trouvé beaucoup de ces pédants. Mon premier mouvement est toujours de
me mettre en colère, et puis de tâcher de les instruire; mais j'ai trouvé la
chose absolument impossible. C'est un bâtiment qu'il faudrait reprendre par
le pied; il y aurait trop d'affaires à le réparer: et enfin, nous trouvions qu'il
n'y avait qu'à prier Dieu pour eux; car nulle puissance humaine n'est capable
de les éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour un homme qui
condamne le beau feu et les vers de Benserade, dont le roi et toute la cour a
fait ses délices, et qui ne connaît pas les charmes des fables de la Fontaine.
Je ne m'en dédis point; il n'y a qu'à prier Dieu pour un tel homme, et qu'à
Page 512
souhaiter de n'avoir point de commerce avec lui. Je vous embrasse, vous et
votre aimable fille. Croyez, l'un et l'autre, que je ne cesserai de vous aimer
que quand nous ne serons plus du même sang. Ma fille veut que je vous
dise bien des amitiés pour elle. Elle est toujours la belle Madelonne.
256.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
A Paris, vendredi 13 décembre 1686.
Je vous ai écrit, monsieur, une grande lettre, il y a plus d'un mois, toute
pleine d'amitié, de secrets et de confiance. Je ne sais ce qu'elle est devenue,
elle se sera égarée, en vous allant chercher peut-être aux états: tant y a que
vous ne m'avez point fait de réponse; mais cela ne m'empêchera pas de vous
apprendre une triste et une agréable nouvelle: la mort de M. le Prince,
arrivée à Fontainebleau avant-hier mercredi 11 du courant, à sept heures et
un quart du soir, et le retour de M. le prince de Conti à la cour, par la bonté
de M. le Prince, qui demanda cette grâce au roi un peu avant que de tourner
à l'agonie; et le roi lui accorda dans le moment; et M. le Prince eut cette
consolation en mourant: mais jamais une joie n'a été noyée de tant de
larmes. M. le prince de Conti est inconsolable de la perte qu'il a faite; elle
ne pourrait être plus grande, surtout depuis qu'il a passé tout le temps de sa
disgrâce à Chantilly, faisant un usage admirable de tout l'esprit et de toute la
capacité de M. le Prince, puisant à la source de tout ce qu'il y avait de bon à
apprendre sous un si grand maître, dont il était chèrement aimé. M. le
Prince avait couru avec une diligence qui lui a coûté la vie, de Chantilly à
Fontainebleau, quand madame de Bourbon y tomba malade de la petite
vérole, afin d'empêcher M. le Duc de la garder et d'être auprès d'elle, parce
qu'il n'a point eu la petite vérole; car sans cela madame la Duchesse, qui l'a
toujours gardée, suffisait bien pour être en repos de la conduite de sa santé.
Il fut fort malade, et enfin il a péri par une grande oppression qui lui fit dire,
comme il croyait venir à Paris, qu'il allait faire un plus grand voyage. Il
envoya querir le père Deschamps, son confesseur; et après vingt-quatre
heures d'extinction, après avoir reçu tous ses sacrements, il est mort regretté
et pleuré amèrement de sa famille et de ses amis. Le roi en a témoigné
beaucoup de tristesse; et enfin on sent la douleur de voir sortir du monde un
si grand homme, un si grand héros, dont les siècles entiers ne sauront point
remplir la place. Il arriva une chose extraordinaire il y a trois semaines, un
votre aimable fille. Croyez, l'un et l'autre, que je ne cesserai de vous aimer
que quand nous ne serons plus du même sang. Ma fille veut que je vous
dise bien des amitiés pour elle. Elle est toujours la belle Madelonne.
256.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
A Paris, vendredi 13 décembre 1686.
Je vous ai écrit, monsieur, une grande lettre, il y a plus d'un mois, toute
pleine d'amitié, de secrets et de confiance. Je ne sais ce qu'elle est devenue,
elle se sera égarée, en vous allant chercher peut-être aux états: tant y a que
vous ne m'avez point fait de réponse; mais cela ne m'empêchera pas de vous
apprendre une triste et une agréable nouvelle: la mort de M. le Prince,
arrivée à Fontainebleau avant-hier mercredi 11 du courant, à sept heures et
un quart du soir, et le retour de M. le prince de Conti à la cour, par la bonté
de M. le Prince, qui demanda cette grâce au roi un peu avant que de tourner
à l'agonie; et le roi lui accorda dans le moment; et M. le Prince eut cette
consolation en mourant: mais jamais une joie n'a été noyée de tant de
larmes. M. le prince de Conti est inconsolable de la perte qu'il a faite; elle
ne pourrait être plus grande, surtout depuis qu'il a passé tout le temps de sa
disgrâce à Chantilly, faisant un usage admirable de tout l'esprit et de toute la
capacité de M. le Prince, puisant à la source de tout ce qu'il y avait de bon à
apprendre sous un si grand maître, dont il était chèrement aimé. M. le
Prince avait couru avec une diligence qui lui a coûté la vie, de Chantilly à
Fontainebleau, quand madame de Bourbon y tomba malade de la petite
vérole, afin d'empêcher M. le Duc de la garder et d'être auprès d'elle, parce
qu'il n'a point eu la petite vérole; car sans cela madame la Duchesse, qui l'a
toujours gardée, suffisait bien pour être en repos de la conduite de sa santé.
Il fut fort malade, et enfin il a péri par une grande oppression qui lui fit dire,
comme il croyait venir à Paris, qu'il allait faire un plus grand voyage. Il
envoya querir le père Deschamps, son confesseur; et après vingt-quatre
heures d'extinction, après avoir reçu tous ses sacrements, il est mort regretté
et pleuré amèrement de sa famille et de ses amis. Le roi en a témoigné
beaucoup de tristesse; et enfin on sent la douleur de voir sortir du monde un
si grand homme, un si grand héros, dont les siècles entiers ne sauront point
remplir la place. Il arriva une chose extraordinaire il y a trois semaines, un
Page 513
peu avant que M. le Prince partît pour Fontainebleau. Un gentilhomme à
lui, nommé Vernillon, revenant à trois heures de la chasse, approchant du
château, vit à une fenêtre du cabinet des armes, un fantôme, c'est-à-dire un
homme enseveli: il descendit de son cheval et s'approcha, il le vit toujours;
son valet, qui était avec lui, lui dit: Monsieur, je vois ce que vous voyez.
Vernillon ne voulant pas lui dire pour le laisser parler naturellement, ils
entrèrent dans le château, et prièrent le concierge de donner la clef du
cabinet des armes; il y va, et trouva toutes les fenêtres fermées, et un silence
qui n'avait pas été troublé il y avait plus de six mois. On conta cela à M. le
Prince; il en fut un peu frappé, puis s'en moqua. Tout le monde sut cette
histoire, et tremblait pour M. le Prince; et voilà ce qui est arrivé. On dit que
ce Vernillon est un homme d'esprit, et aussi peu capable de vision que le
pourrait être notre ami Corbinelli, outre que ce valet eut la même
apparition. Comme ce conte est vrai, je vous le mande, afin que vous y
fassiez vos réflexions comme nous. Depuis que cette lettre est commencée,
j'ai vu Briole, qui m'a fait pleurer les chaudes larmes par un récit naturel et
sincère de cette mort: cela est au-dessus de tout ce qu'on peut dire. La lettre
qu'il a écrite au roi est la plus belle chose du monde, et le roi s'interrompit
trois ou quatre fois par l'abondance des larmes; c'était un adieu et une
assurance d'une parfaite fidélité, demandant un pardon noble des
égarements passés, ayant été forcé par le malheur des temps; un
remercîment du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce prince;
ensuite une recommandation à sa famille d'être unie: il les embrassa tous, et
les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer comme frères; une
récompense à tous ses gens, demandant pardon des mauvais exemples; et
un christianisme partout, et dans la réception des sacrements, qui donne une
consolation et une admiration éternelle. Je fais mes compliments à M. de
Vardes sur cette perte. Adieu, mon cher monsieur.
257.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
Le 27 janvier 1687.
Si cette lettre vous fait quelque plaisir, comme vous voulez me flatter
quelquefois que vous aimez un peu mes lettres, vous n'avez qu'à remercier
M. le chevalier de Grignan de celle-ci: c'est lui qui me prie de vous écrire,
monsieur, pour vous parler et vous questionner sur les eaux de Balaruc. Ne
lui, nommé Vernillon, revenant à trois heures de la chasse, approchant du
château, vit à une fenêtre du cabinet des armes, un fantôme, c'est-à-dire un
homme enseveli: il descendit de son cheval et s'approcha, il le vit toujours;
son valet, qui était avec lui, lui dit: Monsieur, je vois ce que vous voyez.
Vernillon ne voulant pas lui dire pour le laisser parler naturellement, ils
entrèrent dans le château, et prièrent le concierge de donner la clef du
cabinet des armes; il y va, et trouva toutes les fenêtres fermées, et un silence
qui n'avait pas été troublé il y avait plus de six mois. On conta cela à M. le
Prince; il en fut un peu frappé, puis s'en moqua. Tout le monde sut cette
histoire, et tremblait pour M. le Prince; et voilà ce qui est arrivé. On dit que
ce Vernillon est un homme d'esprit, et aussi peu capable de vision que le
pourrait être notre ami Corbinelli, outre que ce valet eut la même
apparition. Comme ce conte est vrai, je vous le mande, afin que vous y
fassiez vos réflexions comme nous. Depuis que cette lettre est commencée,
j'ai vu Briole, qui m'a fait pleurer les chaudes larmes par un récit naturel et
sincère de cette mort: cela est au-dessus de tout ce qu'on peut dire. La lettre
qu'il a écrite au roi est la plus belle chose du monde, et le roi s'interrompit
trois ou quatre fois par l'abondance des larmes; c'était un adieu et une
assurance d'une parfaite fidélité, demandant un pardon noble des
égarements passés, ayant été forcé par le malheur des temps; un
remercîment du retour du prince de Conti, et beaucoup de bien de ce prince;
ensuite une recommandation à sa famille d'être unie: il les embrassa tous, et
les fit embrasser devant lui, et promettre de s'aimer comme frères; une
récompense à tous ses gens, demandant pardon des mauvais exemples; et
un christianisme partout, et dans la réception des sacrements, qui donne une
consolation et une admiration éternelle. Je fais mes compliments à M. de
Vardes sur cette perte. Adieu, mon cher monsieur.
257.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
Le 27 janvier 1687.
Si cette lettre vous fait quelque plaisir, comme vous voulez me flatter
quelquefois que vous aimez un peu mes lettres, vous n'avez qu'à remercier
M. le chevalier de Grignan de celle-ci: c'est lui qui me prie de vous écrire,
monsieur, pour vous parler et vous questionner sur les eaux de Balaruc. Ne
Page 514
sont-elles pas vos voisines? pour quels maux y va-t-on? est-ce pour la
goutte? ont-elles fait du bien à ceux qui en ont pris? en quel temps les
prend-on? en boit-on? s'y baigne-t-on? ne fait-on que plonger la partie
malade? Enfin, monsieur, si vous pouvez soutenir avec courage l'ennui de
ces quinze ou seize questions, et que vous vouliez bien y répondre, vous
ferez une grande charité à un des hommes du monde qui vous estime le
plus, et qui est le plus incommodé de la goutte. Je pourrais finir ici ma
lettre, n'étant à autre fin; mais je veux vous demander par occasion comme
vous vous portez d'être grand-père. Je crois que vous avez reçu une
gronderie que je vous faisais sur l'horreur que vous me témoigniez de cette
dignité: je vous donnais mon exemple, et vous disais: Pæte, non dolet. En
effet, ce n'est point ce que l'on pense: la Providence nous conduit avec tant
de bonté dans tous ces temps différents de notre vie, que nous ne les sentons
quasi pas; cette perte va doucement, elle est imperceptible: c'est l'aiguille du
cadran que nous ne voyons pas aller. Si à vingt ans on nous donnait le degré
de supériorité dans notre famille, et qu'on nous fît voir dans un miroir le
visage que nous avons ou que nous aurons à soixante ans, en le comparant
avec celui de vingt ans, nous tomberions à la renverse, et nous aurions peur
de cette figure: mais c'est jour à jour que nous avançons; nous sommes
aujourd'hui comme hier, et demain comme aujourd'hui; ainsi nous avançons
sans le sentir, et c'est un miracle de cette Providence que j'adore. Voilà une
tirade où ma plume m'a conduite, sans y penser. Vous avez été, sans doute,
de la belle et bonne compagnie qui était chez le cardinal de Bonzi. Adieu,
monsieur; je ne change point d'avis sur l'estime et l'amitié que je vous ai
promises.
258.—DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 10 mars 1687.
Voici encore de la mort et de la tristesse, mon cher cousin. Mais le
moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et de la
plus triomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis qu'il y a des
mortels? c'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite aujourd'hui à Notre-
Dame; tous les beaux esprits se sont épuisés à faire valoir tout ce qu'a fait ce
grand prince, et tout ce qu'il a été. Ses pères sont représentés par des
médailles jusqu'à saint Louis; toutes ses victoires, par des basses-tailles (ou
goutte? ont-elles fait du bien à ceux qui en ont pris? en quel temps les
prend-on? en boit-on? s'y baigne-t-on? ne fait-on que plonger la partie
malade? Enfin, monsieur, si vous pouvez soutenir avec courage l'ennui de
ces quinze ou seize questions, et que vous vouliez bien y répondre, vous
ferez une grande charité à un des hommes du monde qui vous estime le
plus, et qui est le plus incommodé de la goutte. Je pourrais finir ici ma
lettre, n'étant à autre fin; mais je veux vous demander par occasion comme
vous vous portez d'être grand-père. Je crois que vous avez reçu une
gronderie que je vous faisais sur l'horreur que vous me témoigniez de cette
dignité: je vous donnais mon exemple, et vous disais: Pæte, non dolet. En
effet, ce n'est point ce que l'on pense: la Providence nous conduit avec tant
de bonté dans tous ces temps différents de notre vie, que nous ne les sentons
quasi pas; cette perte va doucement, elle est imperceptible: c'est l'aiguille du
cadran que nous ne voyons pas aller. Si à vingt ans on nous donnait le degré
de supériorité dans notre famille, et qu'on nous fît voir dans un miroir le
visage que nous avons ou que nous aurons à soixante ans, en le comparant
avec celui de vingt ans, nous tomberions à la renverse, et nous aurions peur
de cette figure: mais c'est jour à jour que nous avançons; nous sommes
aujourd'hui comme hier, et demain comme aujourd'hui; ainsi nous avançons
sans le sentir, et c'est un miracle de cette Providence que j'adore. Voilà une
tirade où ma plume m'a conduite, sans y penser. Vous avez été, sans doute,
de la belle et bonne compagnie qui était chez le cardinal de Bonzi. Adieu,
monsieur; je ne change point d'avis sur l'estime et l'amitié que je vous ai
promises.
258.—DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 10 mars 1687.
Voici encore de la mort et de la tristesse, mon cher cousin. Mais le
moyen de ne vous pas parler de la plus belle, de la plus magnifique et de la
plus triomphante pompe funèbre qui ait jamais été faite depuis qu'il y a des
mortels? c'est celle de feu M. le Prince, qu'on a faite aujourd'hui à Notre-
Dame; tous les beaux esprits se sont épuisés à faire valoir tout ce qu'a fait ce
grand prince, et tout ce qu'il a été. Ses pères sont représentés par des
médailles jusqu'à saint Louis; toutes ses victoires, par des basses-tailles (ou
Page 515
bas-reliefs), couvertes comme sous des tentes dont les coins sont ouverts, et
portés par des squelettes, dont les attitudes sont admirables. Le mausolée,
jusque près de la voûte, est couvert d'un dais en manière de pavillon encore
plus haut, dont les quatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place
du chœur est ornée de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui
parlent de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les Espagnols
est exprimé par une nuit obscure, où trois mots latins disent: Ce qui s'est fait
loin du soleil doit être caché[659]. Tout est semé de fleurs de lis d'une couleur
sombre, et au-dessous une petite lampe qui fait dix mille petites étoiles. J'en
oublie la moitié: mais vous aurez le livre qui vous instruira de tout en détail.
Si je n'avais point eu peur qu'on ne vous l'eût envoyé, je l'aurais joint à cette
lettre: mais ce duplicata ne vous aurait pas fait plaisir.
Tout le monde a été voir cette pompeuse décoration. Elle coûte cent
mille francs à M. le Prince d'aujourd'hui, mais cette dépense lui fait bien de
l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait l'oraison funèbre: nous la verrons
imprimée. Voilà, mon cher cousin, fort grossièrement le sujet de la pièce. Si
j'avais osé hasarder de vous faire payer un double port, vous seriez plus
content.
Je viens de voir un prélat qui était à l'oraison funèbre. Il nous a dit que
M. de Meaux s'était surpassé lui-même, et que jamais on n'a fait valoir ni
mis en œuvre si noblement une si belle matière. J'ai vu deux ou trois fois ici
M. d'Autun (M. de Roquette). Il me paraît fort de vos amis: je le trouve très-
agréable, et son esprit d'une douceur et d'une facilité qui me fait
comprendre l'attachement qu'on a pour lui quand on est dans son commerce.
Il a eu des amis d'une si grande conséquence, et qui l'ont si longtemps et si
chèrement aimé, que c'est un titre pour l'estimer, quand on ne le connaîtrait
pas par lui-même. La Provençale vous fait bien des amitiés. Elle est
occupée d'un procès qui la rend assez semblable à la comtesse de Pimbêche.
Je me réjouis avec vous que vous ayez à cultiver le corps et l'esprit du petit
de Langheac. C'est un beau nom à médicamenter, comme dit Molière; et
c'est un amusement que nous avons ici tous les jours avec le petit de
Grignan. Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chère nièce. Conservez-nous
vos amitiés, et nous vous répondons des nôtres. Je ne sais si ce pluriel est
bon: mais, quoi qu'il en soit, je ne le changerai pas.
portés par des squelettes, dont les attitudes sont admirables. Le mausolée,
jusque près de la voûte, est couvert d'un dais en manière de pavillon encore
plus haut, dont les quatre coins retombent en guise de tentes. Toute la place
du chœur est ornée de ces basses-tailles, et de devises au-dessous, qui
parlent de tous les temps de sa vie. Celui de sa liaison avec les Espagnols
est exprimé par une nuit obscure, où trois mots latins disent: Ce qui s'est fait
loin du soleil doit être caché[659]. Tout est semé de fleurs de lis d'une couleur
sombre, et au-dessous une petite lampe qui fait dix mille petites étoiles. J'en
oublie la moitié: mais vous aurez le livre qui vous instruira de tout en détail.
Si je n'avais point eu peur qu'on ne vous l'eût envoyé, je l'aurais joint à cette
lettre: mais ce duplicata ne vous aurait pas fait plaisir.
Tout le monde a été voir cette pompeuse décoration. Elle coûte cent
mille francs à M. le Prince d'aujourd'hui, mais cette dépense lui fait bien de
l'honneur. C'est M. de Meaux qui a fait l'oraison funèbre: nous la verrons
imprimée. Voilà, mon cher cousin, fort grossièrement le sujet de la pièce. Si
j'avais osé hasarder de vous faire payer un double port, vous seriez plus
content.
Je viens de voir un prélat qui était à l'oraison funèbre. Il nous a dit que
M. de Meaux s'était surpassé lui-même, et que jamais on n'a fait valoir ni
mis en œuvre si noblement une si belle matière. J'ai vu deux ou trois fois ici
M. d'Autun (M. de Roquette). Il me paraît fort de vos amis: je le trouve très-
agréable, et son esprit d'une douceur et d'une facilité qui me fait
comprendre l'attachement qu'on a pour lui quand on est dans son commerce.
Il a eu des amis d'une si grande conséquence, et qui l'ont si longtemps et si
chèrement aimé, que c'est un titre pour l'estimer, quand on ne le connaîtrait
pas par lui-même. La Provençale vous fait bien des amitiés. Elle est
occupée d'un procès qui la rend assez semblable à la comtesse de Pimbêche.
Je me réjouis avec vous que vous ayez à cultiver le corps et l'esprit du petit
de Langheac. C'est un beau nom à médicamenter, comme dit Molière; et
c'est un amusement que nous avons ici tous les jours avec le petit de
Grignan. Adieu, mon cher cousin; adieu, ma chère nièce. Conservez-nous
vos amitiés, et nous vous répondons des nôtres. Je ne sais si ce pluriel est
bon: mais, quoi qu'il en soit, je ne le changerai pas.
Page 516
259.—DE MADAME DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 25 avril 1687.
Je commence ma lettre aujourd'hui, et je ne l'achèverai qu'après avoir
entendu demain l'oraison funèbre de M. le Prince, par le P. Bourdaloue. J'ai
vu M. d'Autun qui a reçu votre lettre, et le fragment de celle que je vous
écrivais. Je ne sais si cela était assez bon pour lui envoyer ici: ce qui est bon
à Autun, pourrait n'avoir pas les mêmes grâces à Paris. Toute mon espérance
est qu'en passant par vos mains vous l'aurez raccommodé, car ce que j'écris
en a besoin. Quoi qu'il en soit, mon cousin, cela fut lu à l'hôtel de Guise; j'y
arrivai en même temps; on me voulut louer, mais je refusai modestement les
louanges, et je grondai contre vous et contre M. d'Autun. Voilà l'histoire du
fragment. La pensée d'être fâché de paraître guidon dans le livre de notre
généalogie est tellement passée à mon fils, et même à moi, que je ne vous
conseille point de rien retoucher à cela. Il importe peu que dans les siècles à
venir il soit marqué pour cette charge, qui a fait le commencement de sa vie,
ou pour la sous-lieutenance.
Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince, faite
par le P. Bourdaloue. Il s'est surpassé lui-même, c'est beaucoup dire. Son
texte était: Que le Roi l'avait pleuré, et dit à son peuple: Nous avons perdu
un Prince qui était le soutien d'Israël.
Il était question de son cœur, car c'est son cœur qui est enterré aux
Jésuites. Il en a donc parlé, et avec une grâce et une éloquence qui entraîne
ou qui enlève, comme vous voudrez. Il fait voir que son cœur était solide,
droit et chrétien. Solide, parce que, dans le haut de la plus glorieuse vie qui
fut jamais, il avait été au-dessus des louanges; et là il a repassé en abrégé
toutes ses victoires, et nous a fait voir, comme un prodige, qu'un héros en
cet état fût entièrement au-dessus de la vanité et de l'amour de soi-même.
Cela a été traité divinement.
Un cœur droit. Et sur cela il s'est jeté sans balancer tout au travers de ses
égarements, et de la guerre qu'il a faite contre le roi. Cet endroit qui fait
trembler, que tout le monde évite, qui fait qu'on tire les rideaux, qu'on passe
des éponges, il s'y est jeté lui à corps perdu, et a fait voir par cinq ou six
réflexions, dont l'une était le refus de la souveraineté de Cambrai, et de
l'offre qu'il avait faite de renoncer à tous ses intérêts plutôt que d'empêcher
A Paris, ce 25 avril 1687.
Je commence ma lettre aujourd'hui, et je ne l'achèverai qu'après avoir
entendu demain l'oraison funèbre de M. le Prince, par le P. Bourdaloue. J'ai
vu M. d'Autun qui a reçu votre lettre, et le fragment de celle que je vous
écrivais. Je ne sais si cela était assez bon pour lui envoyer ici: ce qui est bon
à Autun, pourrait n'avoir pas les mêmes grâces à Paris. Toute mon espérance
est qu'en passant par vos mains vous l'aurez raccommodé, car ce que j'écris
en a besoin. Quoi qu'il en soit, mon cousin, cela fut lu à l'hôtel de Guise; j'y
arrivai en même temps; on me voulut louer, mais je refusai modestement les
louanges, et je grondai contre vous et contre M. d'Autun. Voilà l'histoire du
fragment. La pensée d'être fâché de paraître guidon dans le livre de notre
généalogie est tellement passée à mon fils, et même à moi, que je ne vous
conseille point de rien retoucher à cela. Il importe peu que dans les siècles à
venir il soit marqué pour cette charge, qui a fait le commencement de sa vie,
ou pour la sous-lieutenance.
Je suis charmée et transportée de l'oraison funèbre de M. le Prince, faite
par le P. Bourdaloue. Il s'est surpassé lui-même, c'est beaucoup dire. Son
texte était: Que le Roi l'avait pleuré, et dit à son peuple: Nous avons perdu
un Prince qui était le soutien d'Israël.
Il était question de son cœur, car c'est son cœur qui est enterré aux
Jésuites. Il en a donc parlé, et avec une grâce et une éloquence qui entraîne
ou qui enlève, comme vous voudrez. Il fait voir que son cœur était solide,
droit et chrétien. Solide, parce que, dans le haut de la plus glorieuse vie qui
fut jamais, il avait été au-dessus des louanges; et là il a repassé en abrégé
toutes ses victoires, et nous a fait voir, comme un prodige, qu'un héros en
cet état fût entièrement au-dessus de la vanité et de l'amour de soi-même.
Cela a été traité divinement.
Un cœur droit. Et sur cela il s'est jeté sans balancer tout au travers de ses
égarements, et de la guerre qu'il a faite contre le roi. Cet endroit qui fait
trembler, que tout le monde évite, qui fait qu'on tire les rideaux, qu'on passe
des éponges, il s'y est jeté lui à corps perdu, et a fait voir par cinq ou six
réflexions, dont l'une était le refus de la souveraineté de Cambrai, et de
l'offre qu'il avait faite de renoncer à tous ses intérêts plutôt que d'empêcher
Page 517
la paix, et quelques autres encore, que son cœur dans ses déréglements était
droit, et qu'il était emporté par le malheur de sa destinée, et par des raisons
qui l'avaient comme entraîné à une guerre et à une séparation qu'il détestait
intérieurement, et qu'il avait réparées de tout son pouvoir après son retour,
soit par ses services, comme à Tolhuys, Senef, etc., soit par les tendresses
infinies et par les désirs continuels de plaire au roi, et de réparer le passé.
On ne saurait vous dire avec combien d'esprit tout cet endroit a été conduit,
et quel éclat il a donné à son héros, par cette peine intérieure qu'il nous a si
bien peinte, et si vraisemblablement.
Un cœur chrétien. Parce que M. le Prince a dit dans ses derniers temps
que, malgré l'horreur de sa vie à l'égard de Dieu, il n'avait jamais senti la foi
éteinte dans son cœur; qu'il en avait toujours conservé les principes: et cela
supposé, parce que le prince disait vrai, il rapporte à Dieu ses vertus même
morales, et ses perfections héroïques, qu'il avait consommées par la sainteté
de sa mort. Il a parlé de son retour à Dieu depuis deux ans, qu'il a fait voir
noble, grand et sincère; et il nous a peint sa mort avec des couleurs
ineffaçables dans mon esprit et dans celui de l'auditoire, qui paraissait
pendu et suspendu à tout ce qu'il disait, d'une telle sorte qu'on ne respirait
pas. De vous dire de quels traits tout cela était orné, il est impossible; et je
gâte même cette pièce par la grossièreté dont je la croque. C'est comme si
un barbouilleur voulait toucher à un tableau de Raphaël. Enfin, mes chers
enfants, voilà ce qui vous doit toujours donner une assez grande curiosité
pour voir cette pièce imprimée. Celle de M. de Meaux l'est déjà. Elle est
fort belle, et de main de maître. Le parallèle de M. le Prince et de M. de
Turenne est un peu violent; mais il s'en excuse en niant que ce soit un
parallèle, et en disant que c'est un grand spectacle qu'il présente de deux
grands hommes que Dieu a donnés au roi, et tire de là une occasion fort
naturelle de louer Sa Majesté, qui sait se passer de ces deux grands
capitaines, tant est fort son génie, tant ses destinées sont glorieuses. Je gâte
encore cet endroit; mais il est beau. Adieu, mon cousin; je suis lasse, et vous
aussi. Je t'embrasse, ma nièce, et ton petit de Langheac.
260.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 13 novembre 1687.
droit, et qu'il était emporté par le malheur de sa destinée, et par des raisons
qui l'avaient comme entraîné à une guerre et à une séparation qu'il détestait
intérieurement, et qu'il avait réparées de tout son pouvoir après son retour,
soit par ses services, comme à Tolhuys, Senef, etc., soit par les tendresses
infinies et par les désirs continuels de plaire au roi, et de réparer le passé.
On ne saurait vous dire avec combien d'esprit tout cet endroit a été conduit,
et quel éclat il a donné à son héros, par cette peine intérieure qu'il nous a si
bien peinte, et si vraisemblablement.
Un cœur chrétien. Parce que M. le Prince a dit dans ses derniers temps
que, malgré l'horreur de sa vie à l'égard de Dieu, il n'avait jamais senti la foi
éteinte dans son cœur; qu'il en avait toujours conservé les principes: et cela
supposé, parce que le prince disait vrai, il rapporte à Dieu ses vertus même
morales, et ses perfections héroïques, qu'il avait consommées par la sainteté
de sa mort. Il a parlé de son retour à Dieu depuis deux ans, qu'il a fait voir
noble, grand et sincère; et il nous a peint sa mort avec des couleurs
ineffaçables dans mon esprit et dans celui de l'auditoire, qui paraissait
pendu et suspendu à tout ce qu'il disait, d'une telle sorte qu'on ne respirait
pas. De vous dire de quels traits tout cela était orné, il est impossible; et je
gâte même cette pièce par la grossièreté dont je la croque. C'est comme si
un barbouilleur voulait toucher à un tableau de Raphaël. Enfin, mes chers
enfants, voilà ce qui vous doit toujours donner une assez grande curiosité
pour voir cette pièce imprimée. Celle de M. de Meaux l'est déjà. Elle est
fort belle, et de main de maître. Le parallèle de M. le Prince et de M. de
Turenne est un peu violent; mais il s'en excuse en niant que ce soit un
parallèle, et en disant que c'est un grand spectacle qu'il présente de deux
grands hommes que Dieu a donnés au roi, et tire de là une occasion fort
naturelle de louer Sa Majesté, qui sait se passer de ces deux grands
capitaines, tant est fort son génie, tant ses destinées sont glorieuses. Je gâte
encore cet endroit; mais il est beau. Adieu, mon cousin; je suis lasse, et vous
aussi. Je t'embrasse, ma nièce, et ton petit de Langheac.
260.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 13 novembre 1687.
Page 518
Je reçois présentement une lettre de vous, mon cher cousin, la plus
aimable et la plus tendre qui fut jamais. Je n'ai jamais vu expliquer l'amitié
si naturellement, et d'une manière si propre à persuader. Enfin vous m'avez
persuadée, et je crois que ma vie est nécessaire à la conservation de la vôtre.
Je m'en vais donc vous en rendre compte, pour vous rassurer et vous faire
connaître l'état où je suis.
Je reprends dès les derniers jours de la vie de mon cher oncle l'abbé, à
qui, comme vous savez, j'avais des obligations infinies. Je lui devais la
douceur et le repos de ma vie; c'est lui à qui vous devez la joie que
j'apportais dans votre société; sans lui, nous n'aurions jamais ri ensemble;
vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que
j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait comprendre ce
que vous aviez dit, et deviner ce que vous alliez dire; en un mot, le bon
abbé, en me retirant des abîmes où M. de Sévigné m'avait laissée, m'a
rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue, et digne de votre estime
et de votre amitié. Je tire le rideau sur vos torts; ils sont grands, mais il les
faut oublier, et vous dire que j'ai vivement senti la perte de cette agréable
source de tout le repos de ma vie. Il est mort en sept jours, d'une fièvre
continue, comme un jeune homme, avec des sentiments très-chrétiens, dont
j'étais extrêmement touchée; car Dieu m'a donné un fonds de religion qui
m'a fait regarder assez solidement cette dernière action de la vie. La sienne
a duré quatre-vingts ans; il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement:
Dieu nous fasse la même grâce! Ce fut à la fin d'août que je le pleurai
amèrement. Je ne l'eusse jamais quitté s'il eût vécu autant que moi. Mais
voyant au quinzième ou seizième de septembre que je n'étais que trop libre,
je me résolus d'aller à Vichy, pour guérir tout au moins mon imagination sur
des manières de convulsions à la main gauche, et des visions de vapeurs qui
me faisaient craindre l'apoplexie. Ce voyage proposé donna envie à
madame la duchesse de Chaulnes de le faire aussi. Je me joignis à elle; et
comme j'avais quelque envie de revenir à Bourbon, je ne la quittai point.
Elle ne voulait que Bourbon; j'y fis venir des eaux de Vichy, qui,
réchauffées dans les puits de Bourbon, sont admirables. J'en ai pris, et puis
de celles de Bourbon: ce mélange est fort bon. Ces deux rivales se sont
raccommodées ensemble, ce n'est plus qu'un cœur et qu'une âme: Vichy se
repose dans le sein de Bourbon, et se chauffe au coin de son feu, c'est-à-dire
dans les bouillonnements de ses fontaines. Je m'en suis fort bien trouvée, et
aimable et la plus tendre qui fut jamais. Je n'ai jamais vu expliquer l'amitié
si naturellement, et d'une manière si propre à persuader. Enfin vous m'avez
persuadée, et je crois que ma vie est nécessaire à la conservation de la vôtre.
Je m'en vais donc vous en rendre compte, pour vous rassurer et vous faire
connaître l'état où je suis.
Je reprends dès les derniers jours de la vie de mon cher oncle l'abbé, à
qui, comme vous savez, j'avais des obligations infinies. Je lui devais la
douceur et le repos de ma vie; c'est lui à qui vous devez la joie que
j'apportais dans votre société; sans lui, nous n'aurions jamais ri ensemble;
vous lui devez toute ma gaieté, ma belle humeur, ma vivacité, le don que
j'avais de vous bien entendre, l'intelligence qui me faisait comprendre ce
que vous aviez dit, et deviner ce que vous alliez dire; en un mot, le bon
abbé, en me retirant des abîmes où M. de Sévigné m'avait laissée, m'a
rendue telle que j'étais, telle que vous m'avez vue, et digne de votre estime
et de votre amitié. Je tire le rideau sur vos torts; ils sont grands, mais il les
faut oublier, et vous dire que j'ai vivement senti la perte de cette agréable
source de tout le repos de ma vie. Il est mort en sept jours, d'une fièvre
continue, comme un jeune homme, avec des sentiments très-chrétiens, dont
j'étais extrêmement touchée; car Dieu m'a donné un fonds de religion qui
m'a fait regarder assez solidement cette dernière action de la vie. La sienne
a duré quatre-vingts ans; il a vécu avec honneur, il est mort chrétiennement:
Dieu nous fasse la même grâce! Ce fut à la fin d'août que je le pleurai
amèrement. Je ne l'eusse jamais quitté s'il eût vécu autant que moi. Mais
voyant au quinzième ou seizième de septembre que je n'étais que trop libre,
je me résolus d'aller à Vichy, pour guérir tout au moins mon imagination sur
des manières de convulsions à la main gauche, et des visions de vapeurs qui
me faisaient craindre l'apoplexie. Ce voyage proposé donna envie à
madame la duchesse de Chaulnes de le faire aussi. Je me joignis à elle; et
comme j'avais quelque envie de revenir à Bourbon, je ne la quittai point.
Elle ne voulait que Bourbon; j'y fis venir des eaux de Vichy, qui,
réchauffées dans les puits de Bourbon, sont admirables. J'en ai pris, et puis
de celles de Bourbon: ce mélange est fort bon. Ces deux rivales se sont
raccommodées ensemble, ce n'est plus qu'un cœur et qu'une âme: Vichy se
repose dans le sein de Bourbon, et se chauffe au coin de son feu, c'est-à-dire
dans les bouillonnements de ses fontaines. Je m'en suis fort bien trouvée, et
Page 519
quand j'ai proposé la douche, on m'a trouvée en si bonne santé qu'on me l'a
refusée; et l'on s'est moqué de mes craintes; on les a traitées de visions, et
l'on m'a renvoyée comme une personne en parfaite santé. On m'en a
tellement assurée que je l'ai cru, et je me regarde aujourd'hui sur ce pied-là.
Ma fille en est ravie, qui m'aime comme vous savez.
Voilà, mon cher cousin, où j'en suis. Votre santé dépendant de la
mienne, en voilà une grande provision pour vous. Songez à votre rhume, et,
comme cela, faites-moi bien porter. Il faut que nous allions ensemble, et que
nous ne nous quittions point. Il y a trois semaines que je suis revenue de
Bourbon; notre jolie petite abbaye n'était point encore donnée; nous y avons
été douze jours; enfin on vient de la donner à l'ancien évêque de Nîmes,
très-saint prélat. J'en sortis il y a trois jours, tout affligée de dire adieu pour
jamais à cette aimable solitude que j'ai tant aimée; après avoir pleuré l'abbé,
j'ai pleuré l'abbaye. Je sais que vous m'avez écrit pendant mon voyage de
Bourbon; je ne me suis point amusée aujourd'hui à vous répondre: je me
suis laissée aller à la tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue
et sans mesure. Je vous en demande pardon, et je vous assure qu'une autre
fois je ne me donnerai pas une pareille liberté; car je sais, et c'est Salomon
qui le dit, que celui-là est haïssable qui parle toujours de lui. Notre ami
Corbinelli dit que, pour juger combien nous importunons en parlant de
nous, il faut songer combien les autres nous importunent quand ils parlent
d'eux. Cette règle est assez générale: mais je crois m'en pouvoir excepter
aujourd'hui, car je serais fort aise que votre plume fût aussi inconsidérée
que la mienne, et je sens que je serais ravie que vous me parlassiez
longtemps de vous. Voilà ce qui m'a engagée dans ce terrible récit: et, dans
cette confiance, je ne vous ferai point d'excuses, et je vous embrasse, mon
cher cousin et la belle Coligny. Je rends mille grâces à madame de Bussy de
son compliment: on me tuerait plutôt que de me faire écrire davantage.
261.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 13 août 1688.
J'ai toujours eu confiance en votre heureux tempérament, mon cher
cousin; et quoique je connusse des gens qui se seraient fort bien pendus
refusée; et l'on s'est moqué de mes craintes; on les a traitées de visions, et
l'on m'a renvoyée comme une personne en parfaite santé. On m'en a
tellement assurée que je l'ai cru, et je me regarde aujourd'hui sur ce pied-là.
Ma fille en est ravie, qui m'aime comme vous savez.
Voilà, mon cher cousin, où j'en suis. Votre santé dépendant de la
mienne, en voilà une grande provision pour vous. Songez à votre rhume, et,
comme cela, faites-moi bien porter. Il faut que nous allions ensemble, et que
nous ne nous quittions point. Il y a trois semaines que je suis revenue de
Bourbon; notre jolie petite abbaye n'était point encore donnée; nous y avons
été douze jours; enfin on vient de la donner à l'ancien évêque de Nîmes,
très-saint prélat. J'en sortis il y a trois jours, tout affligée de dire adieu pour
jamais à cette aimable solitude que j'ai tant aimée; après avoir pleuré l'abbé,
j'ai pleuré l'abbaye. Je sais que vous m'avez écrit pendant mon voyage de
Bourbon; je ne me suis point amusée aujourd'hui à vous répondre: je me
suis laissée aller à la tentation de parler de moi à bride abattue, sans retenue
et sans mesure. Je vous en demande pardon, et je vous assure qu'une autre
fois je ne me donnerai pas une pareille liberté; car je sais, et c'est Salomon
qui le dit, que celui-là est haïssable qui parle toujours de lui. Notre ami
Corbinelli dit que, pour juger combien nous importunons en parlant de
nous, il faut songer combien les autres nous importunent quand ils parlent
d'eux. Cette règle est assez générale: mais je crois m'en pouvoir excepter
aujourd'hui, car je serais fort aise que votre plume fût aussi inconsidérée
que la mienne, et je sens que je serais ravie que vous me parlassiez
longtemps de vous. Voilà ce qui m'a engagée dans ce terrible récit: et, dans
cette confiance, je ne vous ferai point d'excuses, et je vous embrasse, mon
cher cousin et la belle Coligny. Je rends mille grâces à madame de Bussy de
son compliment: on me tuerait plutôt que de me faire écrire davantage.
261.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 13 août 1688.
J'ai toujours eu confiance en votre heureux tempérament, mon cher
cousin; et quoique je connusse des gens qui se seraient fort bien pendus
Page 520
dans l'état où vous êtes partis d'ici[660], le passé me répondait un peu de
l'avenir. Il me semblait
Qu'un mont pendant en précipices,
Qui pour les coups du désespoir
Sont aux malheureux si propices,
n'était point du tout le chemin que vous prendriez; et en vérité vous avez
raison: la vie est courte, et vous êtes déjà bien avancé: ce n'est pas la peine
de s'impatienter. Cette consolation est triste, et ce remède pire que le mal,
cependant il doit faire son effet, aussi bien que la pensée, qui n'est guère
plus réjouissante, du peu de place que nous tenons dans ce grand univers, et
combien il importe peu, à la fin du monde, qu'il y ait eu un comte de Bussy
heureux ou malheureux. Je sais que c'est pour le petit moment que nous
sommes en cette vie que nous voudrions être heureux: mais il faut se
persuader qu'il n'y a rien de plus impossible, et que si vous n'eussiez eu les
sortes de chagrins que vous avez, vous en auriez eu d'autres, selon l'ordre de
la Providence. Elle veut, par exemple, que notre cousin d'Allemagne soit
romanesquement transplanté, et en apparence fort heureux. Nous ne voyons
point le dessous des cartes; mais enfin, c'est cette Providence qui l'a conduit
par des chemins si extraordinaires, et si loin de nous faire deviner la fin du
roman, qu'on ne peut en tirer aucune conséquence, ni s'en faire aucun
reproche. Il faut donc revenir d'où nous sommes partis, et se résoudre sans
murmure à tout ce qu'il plaît à Dieu de faire de nous.
Je ne sais comment je me suis embarrassée dans ces moralités: j'en veux
sortir en vous disant que c'est le marquis de Villars, qui est revenu
d'Allemagne[661], qui nous a dit des merveilles de notre cousin. Je vous dois
dire aussi que ma fille a gagné son procès tout d'une voix, avec tous les
dépens. Cela est remarquable. Voilà un grand fardeau hors de dessus les
épaules de toute cette famille; c'était un dragon qui les persécutait depuis
six ans; mais à celui-là qui est détruit il en succède un autre: c'est la pensée
de se séparer. N'est-ce pas là ce que je disais de la manière de la
Providence? Il faudra donc nous dire adieu, ma fille et moi, l'une pour
Provence, l'autre pour Bretagne. C'est ainsi vraisemblablement que la
Providence va disposer de nous. Elle a fait mourir aussi la nièce de notre
Corbinelli d'une manière étrange. Elle avait emprunté avec son oncle le
carrosse d'un de ses amis: un portier qui n'avait jamais mené prit
l'avenir. Il me semblait
Qu'un mont pendant en précipices,
Qui pour les coups du désespoir
Sont aux malheureux si propices,
n'était point du tout le chemin que vous prendriez; et en vérité vous avez
raison: la vie est courte, et vous êtes déjà bien avancé: ce n'est pas la peine
de s'impatienter. Cette consolation est triste, et ce remède pire que le mal,
cependant il doit faire son effet, aussi bien que la pensée, qui n'est guère
plus réjouissante, du peu de place que nous tenons dans ce grand univers, et
combien il importe peu, à la fin du monde, qu'il y ait eu un comte de Bussy
heureux ou malheureux. Je sais que c'est pour le petit moment que nous
sommes en cette vie que nous voudrions être heureux: mais il faut se
persuader qu'il n'y a rien de plus impossible, et que si vous n'eussiez eu les
sortes de chagrins que vous avez, vous en auriez eu d'autres, selon l'ordre de
la Providence. Elle veut, par exemple, que notre cousin d'Allemagne soit
romanesquement transplanté, et en apparence fort heureux. Nous ne voyons
point le dessous des cartes; mais enfin, c'est cette Providence qui l'a conduit
par des chemins si extraordinaires, et si loin de nous faire deviner la fin du
roman, qu'on ne peut en tirer aucune conséquence, ni s'en faire aucun
reproche. Il faut donc revenir d'où nous sommes partis, et se résoudre sans
murmure à tout ce qu'il plaît à Dieu de faire de nous.
Je ne sais comment je me suis embarrassée dans ces moralités: j'en veux
sortir en vous disant que c'est le marquis de Villars, qui est revenu
d'Allemagne[661], qui nous a dit des merveilles de notre cousin. Je vous dois
dire aussi que ma fille a gagné son procès tout d'une voix, avec tous les
dépens. Cela est remarquable. Voilà un grand fardeau hors de dessus les
épaules de toute cette famille; c'était un dragon qui les persécutait depuis
six ans; mais à celui-là qui est détruit il en succède un autre: c'est la pensée
de se séparer. N'est-ce pas là ce que je disais de la manière de la
Providence? Il faudra donc nous dire adieu, ma fille et moi, l'une pour
Provence, l'autre pour Bretagne. C'est ainsi vraisemblablement que la
Providence va disposer de nous. Elle a fait mourir aussi la nièce de notre
Corbinelli d'une manière étrange. Elle avait emprunté avec son oncle le
carrosse d'un de ses amis: un portier qui n'avait jamais mené prit
Page 521
témérairement de jeunes chevaux; il monte sur le siége; il va choquant,
rompant, brisant, courant partout. Un cheval s'abat, le timon va enfiler un
carrosse, d'où trois hommes sortent l'épée à la main: le peuple s'assemble;
un de ces hommes veut tuer Corbinelli: Hélas! messieurs, leur dit-il, vous
n'en seriez pas mieux; le cocher n'est point à moi, nous sommes au
désespoir contre lui. Cet homme devient son protecteur, le tire de la
populace; mais il ne tire pas sa pauvre nièce d'une frayeur si excessive,
qu'elle revient chez elle le cœur serré au point que la fièvre lui prend le soir,
et quatre jours après elle meurt. Elle a été généralement regrettée de ceux
qui la connaissaient. La philosophie de notre ami ne l'a pas empêché d'en
pleurer; mais j'espère qu'enfin elle le consolera. C'est à elle que je le
recommande; car je n'ai pas la vanité de croire que je puisse en cette
rencontre quelque chose sur son esprit. Cependant, mon cher cousin, je lui
laisse la plume, après vous avoir embrassé de tout mon cœur, et mon
aimable nièce, à qui je prétends écrire comme à vous dans cette longue et
ennuyeuse lettre. Je dis ennuyeuse, parce que, comme elle ne m'a point
divertie en l'écrivant, je crois qu'elle ne vous divertira point en la lisant. Je
voudrais bien embrasser le joli petit marquis de Coligny. Ma fille vous fait à
tous deux mille sincères amitiés: elle est toujours flattée et reconnaissante
de l'estime et de l'amitié que vous avez pour elle. Je comprends bien que si
vous étiez jeune, elle aurait la première place dans votre cœur.
262.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 22 septembre 1688.
Il est vrai que j'aime la réputation de notre cousin d'Allemagne. Le
marquis de Villars nous en a dit des merveilles à son retour de Vienne, et de
sa valeur, et de son mérite de tous les jours, et de sa femme, et du bon air de
sa maison. Vous êtes cause, mon cher cousin, que j'écris à cette duchesse-
comtesse, en lui envoyant votre paquet. J'admire toujours les jeux et les
arrangements de la Providence. Elle veut que ce Rabutin d'Allemagne, notre
cadet de toutes façons, par des chemins bizarres et obliques s'élève et soit
heureux; et qu'un comte de Bussy, l'aîné de sa maison, avec beaucoup de
valeur, d'esprit et de services, même avec la plus brillante charge de la
guerre, soit le plus malheureux homme de la cour de France. Oh bien!
Providence, faites comme vous l'entendrez: vous êtes la maîtresse: vous
rompant, brisant, courant partout. Un cheval s'abat, le timon va enfiler un
carrosse, d'où trois hommes sortent l'épée à la main: le peuple s'assemble;
un de ces hommes veut tuer Corbinelli: Hélas! messieurs, leur dit-il, vous
n'en seriez pas mieux; le cocher n'est point à moi, nous sommes au
désespoir contre lui. Cet homme devient son protecteur, le tire de la
populace; mais il ne tire pas sa pauvre nièce d'une frayeur si excessive,
qu'elle revient chez elle le cœur serré au point que la fièvre lui prend le soir,
et quatre jours après elle meurt. Elle a été généralement regrettée de ceux
qui la connaissaient. La philosophie de notre ami ne l'a pas empêché d'en
pleurer; mais j'espère qu'enfin elle le consolera. C'est à elle que je le
recommande; car je n'ai pas la vanité de croire que je puisse en cette
rencontre quelque chose sur son esprit. Cependant, mon cher cousin, je lui
laisse la plume, après vous avoir embrassé de tout mon cœur, et mon
aimable nièce, à qui je prétends écrire comme à vous dans cette longue et
ennuyeuse lettre. Je dis ennuyeuse, parce que, comme elle ne m'a point
divertie en l'écrivant, je crois qu'elle ne vous divertira point en la lisant. Je
voudrais bien embrasser le joli petit marquis de Coligny. Ma fille vous fait à
tous deux mille sincères amitiés: elle est toujours flattée et reconnaissante
de l'estime et de l'amitié que vous avez pour elle. Je comprends bien que si
vous étiez jeune, elle aurait la première place dans votre cœur.
262.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 22 septembre 1688.
Il est vrai que j'aime la réputation de notre cousin d'Allemagne. Le
marquis de Villars nous en a dit des merveilles à son retour de Vienne, et de
sa valeur, et de son mérite de tous les jours, et de sa femme, et du bon air de
sa maison. Vous êtes cause, mon cher cousin, que j'écris à cette duchesse-
comtesse, en lui envoyant votre paquet. J'admire toujours les jeux et les
arrangements de la Providence. Elle veut que ce Rabutin d'Allemagne, notre
cadet de toutes façons, par des chemins bizarres et obliques s'élève et soit
heureux; et qu'un comte de Bussy, l'aîné de sa maison, avec beaucoup de
valeur, d'esprit et de services, même avec la plus brillante charge de la
guerre, soit le plus malheureux homme de la cour de France. Oh bien!
Providence, faites comme vous l'entendrez: vous êtes la maîtresse: vous
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disposez de tout comme il vous plaît, et vous êtes tellement au-dessus de
nous, qu'il faut encore vous adorer, quoi que vous puissiez faire, et baiser la
main qui nous frappe et qui nous punit; car devant elle nous méritons
toujours d'être punis. Je suis bien triste, mon cher cousin; notre chère
comtesse de Provence, que vous aimez tant, s'en va dans huit jours; cette
séparation m'arrache l'âme, et fait que je m'en vais en Bretagne: j'y ai
beaucoup d'affaires, mais je sens qu'il y a un petit brin de dépit amoureux.
Je ne veux plus de Paris sans elle: je suis en colère contre le monde entier;
je m'en vais me jeter dans un désert. Eh bien! M. et madame, en savez-vous
plus que nous sur l'amitié? Nous donnerions des leçons aux autres: mais, en
vérité, il est bien douloureux d'exceller en ce genre: ceux qui sont si
sensibles sont bien malheureux. Parlons d'autre chose. Vous savez la mort
de votre ancien ami Vivonne? Il est mort en un moment, dans un profond
sommeil, la tête embarrassée. Le roi va le 28 de ce mois à Fontainebleau. Il
y a quelque autre dessein, mais il est encore caché. Il y a un air de
ralentissement dans tout le mouvement de guerre qui a paru d'abord. La
flotte seule du prince d'Orange, toute prête à mettre à la voile, est digne
d'attention. On croit qu'elle menace l'Angleterre. Cependant on garde nos
côtes: on a fait partir les gouverneurs de Bretagne et de Normandie. Tout
ceci est brouillé; il y a bien des nuages amassés; ce dénoûment mérite qu'on
ne le perde pas de vue.
Monsieur de Corbinelli.
Le prince d'Orange ni ses alliés ne songent point à faire des
entreprises sur nous. Ils ne songent qu'à l'Angleterre, ou à
empêcher celles que nous voudrions faire sur eux, en nous
montrant qu'ils ont de quoi se défendre, sans vouloir persuader
qu'ils veulent attaquer. C'est ce que je souhaite dans les règles
de la politique. Adieu, monsieur, je vous remercie de tout mon
cœur des compliments que vous m'avez faits sur les deux morts
qui m'ont affligé depuis deux mois. La mienne viendra quand il
lui plaira. Je ne sais si elle m'affligera: mais je sais bien qu'elle
ne me surprendra pas.
nous, qu'il faut encore vous adorer, quoi que vous puissiez faire, et baiser la
main qui nous frappe et qui nous punit; car devant elle nous méritons
toujours d'être punis. Je suis bien triste, mon cher cousin; notre chère
comtesse de Provence, que vous aimez tant, s'en va dans huit jours; cette
séparation m'arrache l'âme, et fait que je m'en vais en Bretagne: j'y ai
beaucoup d'affaires, mais je sens qu'il y a un petit brin de dépit amoureux.
Je ne veux plus de Paris sans elle: je suis en colère contre le monde entier;
je m'en vais me jeter dans un désert. Eh bien! M. et madame, en savez-vous
plus que nous sur l'amitié? Nous donnerions des leçons aux autres: mais, en
vérité, il est bien douloureux d'exceller en ce genre: ceux qui sont si
sensibles sont bien malheureux. Parlons d'autre chose. Vous savez la mort
de votre ancien ami Vivonne? Il est mort en un moment, dans un profond
sommeil, la tête embarrassée. Le roi va le 28 de ce mois à Fontainebleau. Il
y a quelque autre dessein, mais il est encore caché. Il y a un air de
ralentissement dans tout le mouvement de guerre qui a paru d'abord. La
flotte seule du prince d'Orange, toute prête à mettre à la voile, est digne
d'attention. On croit qu'elle menace l'Angleterre. Cependant on garde nos
côtes: on a fait partir les gouverneurs de Bretagne et de Normandie. Tout
ceci est brouillé; il y a bien des nuages amassés; ce dénoûment mérite qu'on
ne le perde pas de vue.
Monsieur de Corbinelli.
Le prince d'Orange ni ses alliés ne songent point à faire des
entreprises sur nous. Ils ne songent qu'à l'Angleterre, ou à
empêcher celles que nous voudrions faire sur eux, en nous
montrant qu'ils ont de quoi se défendre, sans vouloir persuader
qu'ils veulent attaquer. C'est ce que je souhaite dans les règles
de la politique. Adieu, monsieur, je vous remercie de tout mon
cœur des compliments que vous m'avez faits sur les deux morts
qui m'ont affligé depuis deux mois. La mienne viendra quand il
lui plaira. Je ne sais si elle m'affligera: mais je sais bien qu'elle
ne me surprendra pas.
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263.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Paris, lundi 18 octobre 1688.
Nous avons reçu vos lettres de Châlons, ma chère fille, le lendemain des
plaintes que nous avions faites d'avoir été huit jours entiers sans en
recevoir: ce temps est long, et le cœur souffre dans cette ignorance; c'est ce
qui fait que nous sentons vos peines dans l'éloignement des nouvelles de
Philisbourg. Jusqu'ici votre enfant se porte fort bien; il y fait des merveilles;
il voit et entend les coups de canon autour de lui sans émotion: il a monté la
tranchée, il rend compte du siége à son oncle comme un vieil officier; il est
aimé de tout le monde: il a souvent l'honneur de manger avec Monseigneur,
qui lui parle et lui fait donner le bougeoir. M. de Beauvilliers en fait son
enfant, et Saint-Pouange[662]... Enfin, vous verrez tout cela en détail, dans les
lettres que M. le chevalier vous envoie; je ne vous dis tout ceci que pour
donner du prix à ce que je mande, en vous entretenant de la chose
principale, et qui doit vous tenir le plus au cœur: après cela je reviens à
votre voyage. Ah! la vilaine route! Mon pauvre comte, vous devez en être
bien honteux. Je savais bien que cette montagne de la Rochepot était un
précipice caché derrière une petite haie de rien, et le chemin tout plein de
cailloux; mais enfin ce chemin, qui est maudit, le voilà passé: nous
reviendrons par l'autre, si Dieu le veut bien, comme je l'espère. Il nous
paraît que vous vous embarquez aujourd'hui sur le Rhône, après avoir fait
votre détour à Thézé[663]. Le temps est bien horrible ici: le chevalier est
toujours très-incommodé de la faiblesse de ses jambes: il n'a plus de
douleurs, et c'est ce qui fait sa tristesse; il a grand besoin de la force de son
esprit pour soutenir un état si contraire à ce qu'il appelle son devoir; il ne
peut aller à Fontainebleau, où il a mille affaires: je suis touchée de le voir
comme il est; cependant il n'y paraît pas, son esprit agit et donne ses ordres
partout. J'admire que votre santé se puisse conserver au milieu de vos
inquiétudes; il y a du miracle: tâchez de le continuer, ne vous échauffez
point à l'excès par de cruelles nuits, par ne point manger: mais est-on
maîtresse de son imagination? Je suis affligée que vous soyez amaigrie, je
crains sur cela l'air de Grignan; j'aime tout en vous, et même votre beauté,
qui n'est que le moindre de mes attachements. Vous avez un cœur qu'on ne
saurait trop aimer, trop adorer; cependant ayez pitié de votre portrait, ne le
rendez point celui d'une autre: ne nous trompez point, soyez toujours
comme nous le voyons; rafraîchissez-vous à la Garde. Pour moi, je m'en
Paris, lundi 18 octobre 1688.
Nous avons reçu vos lettres de Châlons, ma chère fille, le lendemain des
plaintes que nous avions faites d'avoir été huit jours entiers sans en
recevoir: ce temps est long, et le cœur souffre dans cette ignorance; c'est ce
qui fait que nous sentons vos peines dans l'éloignement des nouvelles de
Philisbourg. Jusqu'ici votre enfant se porte fort bien; il y fait des merveilles;
il voit et entend les coups de canon autour de lui sans émotion: il a monté la
tranchée, il rend compte du siége à son oncle comme un vieil officier; il est
aimé de tout le monde: il a souvent l'honneur de manger avec Monseigneur,
qui lui parle et lui fait donner le bougeoir. M. de Beauvilliers en fait son
enfant, et Saint-Pouange[662]... Enfin, vous verrez tout cela en détail, dans les
lettres que M. le chevalier vous envoie; je ne vous dis tout ceci que pour
donner du prix à ce que je mande, en vous entretenant de la chose
principale, et qui doit vous tenir le plus au cœur: après cela je reviens à
votre voyage. Ah! la vilaine route! Mon pauvre comte, vous devez en être
bien honteux. Je savais bien que cette montagne de la Rochepot était un
précipice caché derrière une petite haie de rien, et le chemin tout plein de
cailloux; mais enfin ce chemin, qui est maudit, le voilà passé: nous
reviendrons par l'autre, si Dieu le veut bien, comme je l'espère. Il nous
paraît que vous vous embarquez aujourd'hui sur le Rhône, après avoir fait
votre détour à Thézé[663]. Le temps est bien horrible ici: le chevalier est
toujours très-incommodé de la faiblesse de ses jambes: il n'a plus de
douleurs, et c'est ce qui fait sa tristesse; il a grand besoin de la force de son
esprit pour soutenir un état si contraire à ce qu'il appelle son devoir; il ne
peut aller à Fontainebleau, où il a mille affaires: je suis touchée de le voir
comme il est; cependant il n'y paraît pas, son esprit agit et donne ses ordres
partout. J'admire que votre santé se puisse conserver au milieu de vos
inquiétudes; il y a du miracle: tâchez de le continuer, ne vous échauffez
point à l'excès par de cruelles nuits, par ne point manger: mais est-on
maîtresse de son imagination? Je suis affligée que vous soyez amaigrie, je
crains sur cela l'air de Grignan; j'aime tout en vous, et même votre beauté,
qui n'est que le moindre de mes attachements. Vous avez un cœur qu'on ne
saurait trop aimer, trop adorer; cependant ayez pitié de votre portrait, ne le
rendez point celui d'une autre: ne nous trompez point, soyez toujours
comme nous le voyons; rafraîchissez-vous à la Garde. Pour moi, je m'en
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vais vous dire hardiment ce que je pense: c'est que si l'état du château de
Grignan, dont j'ai entendu parler, est tel que vous y soyez incommodée, et
que les coups de pic sur le rocher y fassent l'air mortel de Maintenon[664],
voici le parti que je prendrais, sans me fâcher, sans gronder personne, sans
me plaindre: je prierais M. de la Garde de vouloir bien que je demeurasse
chez lui avec Pauline, vos femmes et deux laquais, jusqu'à ce que la place
fût nette et habitable. C'est ainsi que j'en userais tout bonnement, sans bruit;
cela empêcherait d'ailleurs mille visites importunes, qui comprendraient
qu'un château où l'on bâtit n'est guère propre à les recevoir. Vous voulez que
je vous parle de ma santé et de ma vie: j'ai été un peu échauffée; de
mauvaises nuits, beaucoup de douleurs et de larmes ne sont pas saines, et
c'est ce qui m'effraye pour vous: cela s'est passé entièrement avec des
bouillons de veau; n'y pensez plus. Ma vie, vous la savez: souvent, souvent
dans cette petite chambre de là-bas, où je suis comme destinée; je tâche
pourtant de ne point abuser ni incommoder; il me semble qu'on est bien aise
de m'y voir. Nous parlons sans cesse de vous, de votre fils, de vos affaires.
Je vais chez mesdames de la Fayette et de Lavardin; tout cela me parle
encore de vous, et vous aime, et vous estime: un autre jour chez madame de
Mouci; hier chez la marquise d'Uxelles. Il n'y a personne à Paris; on revient
le soir, on se couche; on se lève; ainsi la vie se passe vite, parce que le
temps passe de même. Mademoiselle de Méri se trouve bien de nous, et
nous d'elle. Nous avons l'abbé Bigorre, c'est le plus commode et le plus
aimable de tous les hôtes. Corbinelli est en Normandie avec le lieutenant
civil (M. le Camus), jusqu'à la Saint-Martin. Vous ai-je dit que nous allâmes
nous promener l'autre jour au bois de Vincennes, le chevalier et moi? Nous
causâmes fort: je me promenai longtemps, mais tout cela tristement; je n'ai
pas besoin de vous dire pourquoi.
Du même jour.
Ma lettre est cachetée, et je reçois, ma chère enfant, la vôtre du bateau
au delà de Mâcon. Tout ce que vous me dites de votre amitié est un charme
pour moi: si je ne sentais bien de quelle manière je vous aime, je serais
honteuse, et quasi persuadée que vous en savez plus que moi sur ce
chapitre. Vous pouvez vous assurer que je ne quitterai Paris, ni pendant le
siége de Philisbourg, ni pendant que le chevalier sera ici; je me trouve fort
naturellement attachée à ces deux choses. Ne craignez point, au reste, que je
sois assez sotte pour me laisser mourir de faim: on mange son avoine
Grignan, dont j'ai entendu parler, est tel que vous y soyez incommodée, et
que les coups de pic sur le rocher y fassent l'air mortel de Maintenon[664],
voici le parti que je prendrais, sans me fâcher, sans gronder personne, sans
me plaindre: je prierais M. de la Garde de vouloir bien que je demeurasse
chez lui avec Pauline, vos femmes et deux laquais, jusqu'à ce que la place
fût nette et habitable. C'est ainsi que j'en userais tout bonnement, sans bruit;
cela empêcherait d'ailleurs mille visites importunes, qui comprendraient
qu'un château où l'on bâtit n'est guère propre à les recevoir. Vous voulez que
je vous parle de ma santé et de ma vie: j'ai été un peu échauffée; de
mauvaises nuits, beaucoup de douleurs et de larmes ne sont pas saines, et
c'est ce qui m'effraye pour vous: cela s'est passé entièrement avec des
bouillons de veau; n'y pensez plus. Ma vie, vous la savez: souvent, souvent
dans cette petite chambre de là-bas, où je suis comme destinée; je tâche
pourtant de ne point abuser ni incommoder; il me semble qu'on est bien aise
de m'y voir. Nous parlons sans cesse de vous, de votre fils, de vos affaires.
Je vais chez mesdames de la Fayette et de Lavardin; tout cela me parle
encore de vous, et vous aime, et vous estime: un autre jour chez madame de
Mouci; hier chez la marquise d'Uxelles. Il n'y a personne à Paris; on revient
le soir, on se couche; on se lève; ainsi la vie se passe vite, parce que le
temps passe de même. Mademoiselle de Méri se trouve bien de nous, et
nous d'elle. Nous avons l'abbé Bigorre, c'est le plus commode et le plus
aimable de tous les hôtes. Corbinelli est en Normandie avec le lieutenant
civil (M. le Camus), jusqu'à la Saint-Martin. Vous ai-je dit que nous allâmes
nous promener l'autre jour au bois de Vincennes, le chevalier et moi? Nous
causâmes fort: je me promenai longtemps, mais tout cela tristement; je n'ai
pas besoin de vous dire pourquoi.
Du même jour.
Ma lettre est cachetée, et je reçois, ma chère enfant, la vôtre du bateau
au delà de Mâcon. Tout ce que vous me dites de votre amitié est un charme
pour moi: si je ne sentais bien de quelle manière je vous aime, je serais
honteuse, et quasi persuadée que vous en savez plus que moi sur ce
chapitre. Vous pouvez vous assurer que je ne quitterai Paris, ni pendant le
siége de Philisbourg, ni pendant que le chevalier sera ici; je me trouve fort
naturellement attachée à ces deux choses. Ne craignez point, au reste, que je
sois assez sotte pour me laisser mourir de faim: on mange son avoine
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tristement, mais enfin on la mange. Pour votre idée, elle brille encore et
règne partout; jamais une personne n'a si bien rempli les lieux où elle est, et
jamais on n'a si bien profité du bonheur de loger avec vous que j'en ai
profité, ce me semble; nos matinées n'étaient-elles pas trop aimables? Nous
avions été deux heures ensemble, avant que les autres femmes soient
éveillées; je n'ai rien à me reprocher là-dessus, ni d'avoir perdu le temps et
l'occasion d'être avec vous; j'en étais avare, et jamais je ne suis sortie
qu'avec l'envie de revenir; ni jamais revenue, sans avoir d'avance une joie
sensible de vous retrouver et de passer la soirée avec vous. Je demande
pardon à Dieu de tant de faiblesses; c'est pour lui qu'il faudrait être ainsi.
Vos moralités sont très-bonnes et trop vraies.
Madame de Vins a été en peine de son mari; elle en a reçu une lettre; il
est en sûreté présentement; il est au siége de Philisbourg; il avait passé par
des bois très-périlleux, et l'on n'avait point de ses nouvelles. Si l'air et le
bruit de Grignan vous incommodent, allez à la Garde; je ne changerai point
d'avis. Mille amitiés à tous vos Grignans; je suis assurée que M. de la Garde
sera du nombre. Comment trouvez-vous Pauline? Qu'elle est heureuse de
vous voir et d'être obligée de vous aimer!
Je comprends mieux que personne du monde les sortes d'attachements
qu'on a pour des choses insensibles, et par conséquent ingrates; mes folies
pour Livry en sont de belles marques. Vous avez pris ce mal-là de moi.
264.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 25 octobre 1688.
L'impatience que nous avons, ma chère fille, de recevoir vos lettres;
l'attention qui nous les fait envoyer chercher jusque dans le sein de la poste;
notre joie d'apprendre que vous vous portez bien, malgré toutes vos peines,
tout cela est digne des soins que vous avez de nous donner de vos
nouvelles; vous pouvez juger, par le besoin que nous en avons, combien
nous vous sommes obligés de votre exactitude; je dis toujours nous, car les
sentiments du chevalier et les miens sont si pareils, que je ne saurais les
séparer. Mais parlons de Philisbourg: voilà une lettre de votre enfant, du 18;
il se portait fort bien; vous verrez, par tout ce que vous dit M. du Plessis,
qu'il ne fera pas de honte à ses parents: mais admirez les arrangements de la
règne partout; jamais une personne n'a si bien rempli les lieux où elle est, et
jamais on n'a si bien profité du bonheur de loger avec vous que j'en ai
profité, ce me semble; nos matinées n'étaient-elles pas trop aimables? Nous
avions été deux heures ensemble, avant que les autres femmes soient
éveillées; je n'ai rien à me reprocher là-dessus, ni d'avoir perdu le temps et
l'occasion d'être avec vous; j'en étais avare, et jamais je ne suis sortie
qu'avec l'envie de revenir; ni jamais revenue, sans avoir d'avance une joie
sensible de vous retrouver et de passer la soirée avec vous. Je demande
pardon à Dieu de tant de faiblesses; c'est pour lui qu'il faudrait être ainsi.
Vos moralités sont très-bonnes et trop vraies.
Madame de Vins a été en peine de son mari; elle en a reçu une lettre; il
est en sûreté présentement; il est au siége de Philisbourg; il avait passé par
des bois très-périlleux, et l'on n'avait point de ses nouvelles. Si l'air et le
bruit de Grignan vous incommodent, allez à la Garde; je ne changerai point
d'avis. Mille amitiés à tous vos Grignans; je suis assurée que M. de la Garde
sera du nombre. Comment trouvez-vous Pauline? Qu'elle est heureuse de
vous voir et d'être obligée de vous aimer!
Je comprends mieux que personne du monde les sortes d'attachements
qu'on a pour des choses insensibles, et par conséquent ingrates; mes folies
pour Livry en sont de belles marques. Vous avez pris ce mal-là de moi.
264.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 25 octobre 1688.
L'impatience que nous avons, ma chère fille, de recevoir vos lettres;
l'attention qui nous les fait envoyer chercher jusque dans le sein de la poste;
notre joie d'apprendre que vous vous portez bien, malgré toutes vos peines,
tout cela est digne des soins que vous avez de nous donner de vos
nouvelles; vous pouvez juger, par le besoin que nous en avons, combien
nous vous sommes obligés de votre exactitude; je dis toujours nous, car les
sentiments du chevalier et les miens sont si pareils, que je ne saurais les
séparer. Mais parlons de Philisbourg: voilà une lettre de votre enfant, du 18;
il se portait fort bien; vous verrez, par tout ce que vous dit M. du Plessis,
qu'il ne fera pas de honte à ses parents: mais admirez les arrangements de la
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Providence; la pluie l'a empêché d'être le lendemain, avec le régiment de
Champagne, de l'action la plus brillante et la plus dangereuse qu'il y ait
encore eue: c'est la prise d'un ouvrage à cornes, qui fut enlevé le 19, où le
marquis d'Harcourt, maréchal de camp, le comte de Guiche, le cadet du
prince de Tingry, le comte d'Estrées, Courtin et quelques autres, se sont
distingués; le fils de M. Courtin est mortellement blessé, le marquis
d'Uxelles légèrement: le pauvre Bordage a payé pour tous, deux jours
devant. Le roi a donné son régiment à M. du Maine, et en a promis un autre
au fils du Bordage, avec mille écus de pension. Les princes et les jeunes
gens sont au désespoir de n'avoir pas été de cette fête, mais ce n'était pas
leur jour. Il fallut tenir Monseigneur[665] à quatre: il voulait être à la
tranchée; Vauban le prit par le corps et le repoussa avec M. de Beauvilliers.
Ce prince est adoré; il dit du bien de ceux qui le méritent, il demande pour
eux des régiments, des récompenses; il jette l'argent aux blessés et à ceux
qui en ont besoin. On ne croit pas que la place dure longtemps après ce
logement. Le gouverneur malade, celui qui commandait à sa place étant pris
et mort, on espère que personne ne voudra soutenir une si mauvaise
gageure. Le chevalier me fait rire; il est ravi que le marquis n'ait point été à
cette occasion, et il est au désespoir qu'il ne se soit point distingué; en un
mot, il voudrait qu'il fût tout à l'heure comme lui, et que sa réputation fût
déjà toute parfaite comme la sienne; il faut avoir un peu de patience.
Espérons, ma chère fille, que tout se passera désormais selon nos désirs,
pour revoir notre enfant en bonne santé.
Vous avez été très-bien reçue à la Garde, et enfin, à force de marcher et
de vous éloigner, vous êtes à Grignan. Vous nous direz comment vous vous
y trouvez, et comment cette pauvre substance qui pense, et qui pense si
vivement, aura pu conserver sa machine si belle et si délicate, dans un bon
état, pendant qu'elle était si agitée: vous en faites une différence que votre
père (Descartes) n'a point faite. Mais, ma fille, on meurt ici plus qu'à
Philisbourg: le pauvre la Chaise[666], qui vous aimait tant, qui avait tant
d'esprit, qui en avait tant mis dans la vie de Saint Louis, est mort à la
campagne, d'une petite fièvre; M. du Bois en est très-affligé. Madame de
Longueval, ou le Chanoine[667], est morte ou mort d'un étranglement à la
gorge: elle haïssait bien parfaitement notre Montataire[668]; je suis toujours
fâchée qu'on emporte de tels paquets en l'autre monde; voyez comme la
mort va, prenant partout ceux qu'il plaît à Dieu d'enlever de celui-ci.
Champagne, de l'action la plus brillante et la plus dangereuse qu'il y ait
encore eue: c'est la prise d'un ouvrage à cornes, qui fut enlevé le 19, où le
marquis d'Harcourt, maréchal de camp, le comte de Guiche, le cadet du
prince de Tingry, le comte d'Estrées, Courtin et quelques autres, se sont
distingués; le fils de M. Courtin est mortellement blessé, le marquis
d'Uxelles légèrement: le pauvre Bordage a payé pour tous, deux jours
devant. Le roi a donné son régiment à M. du Maine, et en a promis un autre
au fils du Bordage, avec mille écus de pension. Les princes et les jeunes
gens sont au désespoir de n'avoir pas été de cette fête, mais ce n'était pas
leur jour. Il fallut tenir Monseigneur[665] à quatre: il voulait être à la
tranchée; Vauban le prit par le corps et le repoussa avec M. de Beauvilliers.
Ce prince est adoré; il dit du bien de ceux qui le méritent, il demande pour
eux des régiments, des récompenses; il jette l'argent aux blessés et à ceux
qui en ont besoin. On ne croit pas que la place dure longtemps après ce
logement. Le gouverneur malade, celui qui commandait à sa place étant pris
et mort, on espère que personne ne voudra soutenir une si mauvaise
gageure. Le chevalier me fait rire; il est ravi que le marquis n'ait point été à
cette occasion, et il est au désespoir qu'il ne se soit point distingué; en un
mot, il voudrait qu'il fût tout à l'heure comme lui, et que sa réputation fût
déjà toute parfaite comme la sienne; il faut avoir un peu de patience.
Espérons, ma chère fille, que tout se passera désormais selon nos désirs,
pour revoir notre enfant en bonne santé.
Vous avez été très-bien reçue à la Garde, et enfin, à force de marcher et
de vous éloigner, vous êtes à Grignan. Vous nous direz comment vous vous
y trouvez, et comment cette pauvre substance qui pense, et qui pense si
vivement, aura pu conserver sa machine si belle et si délicate, dans un bon
état, pendant qu'elle était si agitée: vous en faites une différence que votre
père (Descartes) n'a point faite. Mais, ma fille, on meurt ici plus qu'à
Philisbourg: le pauvre la Chaise[666], qui vous aimait tant, qui avait tant
d'esprit, qui en avait tant mis dans la vie de Saint Louis, est mort à la
campagne, d'une petite fièvre; M. du Bois en est très-affligé. Madame de
Longueval, ou le Chanoine[667], est morte ou mort d'un étranglement à la
gorge: elle haïssait bien parfaitement notre Montataire[668]; je suis toujours
fâchée qu'on emporte de tels paquets en l'autre monde; voyez comme la
mort va, prenant partout ceux qu'il plaît à Dieu d'enlever de celui-ci.
Page 527
Madame de Lavardin me fit hier cent amitiés pour vous, ainsi que
madame d'Uxelles, et madame de Mouci, et mademoiselle de la
Rochefoucauld, que nous avons reçue dans le corps des veuves: j'y mets
aussi madame de la Fayette; mais comme elle n'était pas hier chez madame
de Mouci, je la sépare: rien ne peut se comparer à l'estime parfaite de toutes
ces personnes pour vous. Adieu, aimable et chère enfant; je parle souvent de
vous avec plaisir, parce que c'est quasi toujours votre éloge. Nous sommes
suspendus dans l'attention de Philisbourg et de vos nouvelles: voilà les deux
points de nos discours.
265.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, jour de la Toussaint 1688, à neuf
heures du soir.
Philisbourg est pris, ma chère enfant, votre fils se porte bien. Je n'ai qu'à
tourner cette phrase de tous côtés, car je ne veux point changer de discours.
Vous apprendrez donc par ce billet que votre enfant se porte bien, et que
Philisbourg est pris. Un courrier vient d'arriver chez M. de Villacerf, qui dit
que celui de Monseigneur est arrivé à Fontainebleau pendant que le père
Gaillard prêchait; on l'a interrompu, et on a remercié Dieu dans le moment
d'un si heureux succès et d'une si belle conquête. On ne sait point de détail,
sinon qu'il n'y a point eu d'assaut, et que M. du Plessis disait vrai, quand il
assurait que le gouverneur faisait faire des chariots pour porter son
équipage. Respirez donc, ma chère enfant, remerciez Dieu premièrement: il
n'est point question d'un autre siége; jouissez du plaisir que votre fils ait vu
celui de Philisbourg; c'est une date admirable, c'est la première campagne
de M. le Dauphin: ne seriez-vous pas au désespoir qu'il fût seul de son âge
qui n'eût point été à cette occasion, et que tous les autres fissent les
entendus? Ah! mon Dieu, ne parlons point de cela, tout est à souhait. C'est
vous, mon cher comte, qu'il en faut remercier: je me réjouis de la joie que
vous devez avoir; j'en fais mon compliment à notre coadjuteur, voilà une
grande peine dont vous êtes tous soulagés. Dormez donc, ma très-belle;
mais dormez sur notre parole: si vous êtes avide de désespoirs, comme nous
le disions autrefois, cherchez-en d'autres, car Dieu vous a conservé votre
chère enfant: nous en sommes transportés, et je vous embrasse dans cette
joie avec une tendresse dont je crois que vous ne doutez pas.
madame d'Uxelles, et madame de Mouci, et mademoiselle de la
Rochefoucauld, que nous avons reçue dans le corps des veuves: j'y mets
aussi madame de la Fayette; mais comme elle n'était pas hier chez madame
de Mouci, je la sépare: rien ne peut se comparer à l'estime parfaite de toutes
ces personnes pour vous. Adieu, aimable et chère enfant; je parle souvent de
vous avec plaisir, parce que c'est quasi toujours votre éloge. Nous sommes
suspendus dans l'attention de Philisbourg et de vos nouvelles: voilà les deux
points de nos discours.
265.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, jour de la Toussaint 1688, à neuf
heures du soir.
Philisbourg est pris, ma chère enfant, votre fils se porte bien. Je n'ai qu'à
tourner cette phrase de tous côtés, car je ne veux point changer de discours.
Vous apprendrez donc par ce billet que votre enfant se porte bien, et que
Philisbourg est pris. Un courrier vient d'arriver chez M. de Villacerf, qui dit
que celui de Monseigneur est arrivé à Fontainebleau pendant que le père
Gaillard prêchait; on l'a interrompu, et on a remercié Dieu dans le moment
d'un si heureux succès et d'une si belle conquête. On ne sait point de détail,
sinon qu'il n'y a point eu d'assaut, et que M. du Plessis disait vrai, quand il
assurait que le gouverneur faisait faire des chariots pour porter son
équipage. Respirez donc, ma chère enfant, remerciez Dieu premièrement: il
n'est point question d'un autre siége; jouissez du plaisir que votre fils ait vu
celui de Philisbourg; c'est une date admirable, c'est la première campagne
de M. le Dauphin: ne seriez-vous pas au désespoir qu'il fût seul de son âge
qui n'eût point été à cette occasion, et que tous les autres fissent les
entendus? Ah! mon Dieu, ne parlons point de cela, tout est à souhait. C'est
vous, mon cher comte, qu'il en faut remercier: je me réjouis de la joie que
vous devez avoir; j'en fais mon compliment à notre coadjuteur, voilà une
grande peine dont vous êtes tous soulagés. Dormez donc, ma très-belle;
mais dormez sur notre parole: si vous êtes avide de désespoirs, comme nous
le disions autrefois, cherchez-en d'autres, car Dieu vous a conservé votre
chère enfant: nous en sommes transportés, et je vous embrasse dans cette
joie avec une tendresse dont je crois que vous ne doutez pas.
Page 528
266.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
A Paris, ce 3 novembre 1688.
J'ai été si occupée, mon cher cousin, à prendre Philisbourg, qu'en vérité
je n'ai pas eu un moment pour vous écrire. Je m'étais fait une suspension de
toutes choses, à tel point que j'étais comme ces gens dont l'application les
empêche de reprendre leur haleine. Voilà donc qui est fait, Dieu merci; je
soupire comme M. de la Souche, je respire à mon aise. Et savez-vous
pourquoi j'étais si attentive? c'est que ce petit marmot de Grignan y était.
Songez ce que c'est qu'un enfant de dix-sept ans qui sort de dessous l'aile de
sa mère, qui est encore dans les craintes qu'il ne soit enrhumé. Il faut que
tout d'un coup elle le quitte pour l'envoyer à Philisbourg, et qu'avec une
cruauté inouïe par elle-même, elle parte avec son mari pour aller en
Provence, et qu'elle s'éloigne ainsi des nouvelles, dont on ne saurait être
trop proche; et qu'enfin quinze jours durant elle tourne le dos, et ne fasse
pas un pas qui ne l'éloigne de son fils, et de tout ce qui peut lui en dire des
nouvelles. Je m'effraye moi-même en vous écrivant ceci, et je suis assurée
qu'aimant cette comtesse comme vous l'aimez (car vous savez bien que
vous l'aimez), vous serez touché de son état. Il est vrai que Dieu la console
de ses peines, par le bonheur de savoir présentement son fils en bonne
santé. Elle sera six jours plus longtemps en peine que nous; et voilà les
peines de l'éloignement. Voilà donc cette bonne place prise. Monseigneur y
a fait des merveilles de fermeté, de capacité, de libéralité, de générosité et
d'humanité, jetant l'argent avec choix, disant du bien, rendant de bons
offices, demandant des récompenses, et écrivant des lettres au roi qui
faisaient l'admiration de la cour. Voilà une assez belle campagne: voilà tout
le Palatinat et quasi tout le Rhin à nous: voilà de bons quartiers d'hiver:
voilà de quoi attendre en repos les résolutions de l'empereur et du prince
d'Orange. On croit celui-ci embarqué: mais le vent est si bon catholique,
que jusqu'ici il n'a pu se mettre à la voile. On dit que M. de Schomberg est
avec lui. C'est un grand malheur pour ce maréchal et pour nous. Les affaires
de Rome vont toujours mal.
267.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 17 novembre 1688.
A Paris, ce 3 novembre 1688.
J'ai été si occupée, mon cher cousin, à prendre Philisbourg, qu'en vérité
je n'ai pas eu un moment pour vous écrire. Je m'étais fait une suspension de
toutes choses, à tel point que j'étais comme ces gens dont l'application les
empêche de reprendre leur haleine. Voilà donc qui est fait, Dieu merci; je
soupire comme M. de la Souche, je respire à mon aise. Et savez-vous
pourquoi j'étais si attentive? c'est que ce petit marmot de Grignan y était.
Songez ce que c'est qu'un enfant de dix-sept ans qui sort de dessous l'aile de
sa mère, qui est encore dans les craintes qu'il ne soit enrhumé. Il faut que
tout d'un coup elle le quitte pour l'envoyer à Philisbourg, et qu'avec une
cruauté inouïe par elle-même, elle parte avec son mari pour aller en
Provence, et qu'elle s'éloigne ainsi des nouvelles, dont on ne saurait être
trop proche; et qu'enfin quinze jours durant elle tourne le dos, et ne fasse
pas un pas qui ne l'éloigne de son fils, et de tout ce qui peut lui en dire des
nouvelles. Je m'effraye moi-même en vous écrivant ceci, et je suis assurée
qu'aimant cette comtesse comme vous l'aimez (car vous savez bien que
vous l'aimez), vous serez touché de son état. Il est vrai que Dieu la console
de ses peines, par le bonheur de savoir présentement son fils en bonne
santé. Elle sera six jours plus longtemps en peine que nous; et voilà les
peines de l'éloignement. Voilà donc cette bonne place prise. Monseigneur y
a fait des merveilles de fermeté, de capacité, de libéralité, de générosité et
d'humanité, jetant l'argent avec choix, disant du bien, rendant de bons
offices, demandant des récompenses, et écrivant des lettres au roi qui
faisaient l'admiration de la cour. Voilà une assez belle campagne: voilà tout
le Palatinat et quasi tout le Rhin à nous: voilà de bons quartiers d'hiver:
voilà de quoi attendre en repos les résolutions de l'empereur et du prince
d'Orange. On croit celui-ci embarqué: mais le vent est si bon catholique,
que jusqu'ici il n'a pu se mettre à la voile. On dit que M. de Schomberg est
avec lui. C'est un grand malheur pour ce maréchal et pour nous. Les affaires
de Rome vont toujours mal.
267.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 17 novembre 1688.
Page 529
C'est donc aujourd'hui, ma chère enfant, que notre marquis a dix-sept
ans. Il faut ajouter, à tout ce qui compose le commencement de sa vie, une
fort bonne petite contusion, qui lui fait, je vous assure, bien de l'honneur,
par la manière toute froide et toute reposée dont il l'a reçue. M. le chevalier
vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au roi: il est accablé de
compliments à Versailles, et moi ici. Madame de Lavardin me pria d'aller
hier la trouver chez madame de la Fayette: elle voulait s'en réjouir avec
moi; madame de la Fayette m'avait priée de la même chose; elle me dit
d'abord gaiement: «Hé bien! qu'est-ce que madame de Grignan trouvera à
épiloguer là-dessus? Dites-lui qu'elle doit être ravie; que ce serait une chose
à acheter, si elle était à prix; et qu'en un mot elle est trop heureuse.» Je
promis de vous mander tout cela, et je vous le mande avec plaisir. Recevez
donc aussi toutes les amitiés sincères de madame de Lavardin, et tous les
compliments de madame de Coulanges, de la duchesse du Lude, des
divines[669], de la duchesse de Villeroi et du père Morel[670], que je vis
ensuite, parce que j'allai chez le pauvre Saint-Aubin. Ma chère enfant, les
saints désirs de la mort le pressent tellement, qu'il en a précipité tous les
sacrements. Le curé de Saint-Jacques ne voulut pas hier lui donner
l'extrême-onction, et ce fut une douleur pour lui; car il ne souhaite que
l'éternité, il ne respire plus que d'être uni à Dieu: sa paix, sa résignation, sa
douceur, son détachement, sont au delà de tout ce qu'on voit: aussi ne sont-
ce pas des sentiments humains. Le secours qu'il trouve dans le père Morel et
dans son curé, qui sont ses directeurs, ses amis, ses gardes et ses médecins,
n'est pas une chose ordinaire, c'est un avant-goût de la félicité. Duchêne est
son médecin: c'est un homme admirable; point de tourments, point de
remèdes: Monsieur, tâchez de vous humecter, et prenez patience. Une
chambre sans bruit, sans aucune mauvaise odeur; point de fièvre,
qu'intérieure et imperceptible; une tête libre, un grand silence, à cause de la
fluxion qui est sur la poitrine, de bons et solides discours, point de
bagatelles: cela est divin, c'est ce qu'on n'a jamais vu. Ce pauvre malade se
trouve indigne de mourir à la même place[671] où est morte madame de
Longueville. Je contai tout cela à Tréville[672], qui était chez madame de la
Fayette; il me répondit: Voilà comme l'on meurt en ce quartier-là. Duchêne
ne croit point que cela finisse sitôt. Mon Dieu, ma fille, que vous seriez
touchée de ce saint spectacle! Je ne dis pas d'affliction, je dis de consolation
et d'envie. Saint-Aubin m'a marqué beaucoup d'amitié, et à vous, sur ce
petit marquis: mais tout cela n'est qu'un moment, et l'on revient toujours à
ans. Il faut ajouter, à tout ce qui compose le commencement de sa vie, une
fort bonne petite contusion, qui lui fait, je vous assure, bien de l'honneur,
par la manière toute froide et toute reposée dont il l'a reçue. M. le chevalier
vous mandera comme M. de Sainte-Maure le conta au roi: il est accablé de
compliments à Versailles, et moi ici. Madame de Lavardin me pria d'aller
hier la trouver chez madame de la Fayette: elle voulait s'en réjouir avec
moi; madame de la Fayette m'avait priée de la même chose; elle me dit
d'abord gaiement: «Hé bien! qu'est-ce que madame de Grignan trouvera à
épiloguer là-dessus? Dites-lui qu'elle doit être ravie; que ce serait une chose
à acheter, si elle était à prix; et qu'en un mot elle est trop heureuse.» Je
promis de vous mander tout cela, et je vous le mande avec plaisir. Recevez
donc aussi toutes les amitiés sincères de madame de Lavardin, et tous les
compliments de madame de Coulanges, de la duchesse du Lude, des
divines[669], de la duchesse de Villeroi et du père Morel[670], que je vis
ensuite, parce que j'allai chez le pauvre Saint-Aubin. Ma chère enfant, les
saints désirs de la mort le pressent tellement, qu'il en a précipité tous les
sacrements. Le curé de Saint-Jacques ne voulut pas hier lui donner
l'extrême-onction, et ce fut une douleur pour lui; car il ne souhaite que
l'éternité, il ne respire plus que d'être uni à Dieu: sa paix, sa résignation, sa
douceur, son détachement, sont au delà de tout ce qu'on voit: aussi ne sont-
ce pas des sentiments humains. Le secours qu'il trouve dans le père Morel et
dans son curé, qui sont ses directeurs, ses amis, ses gardes et ses médecins,
n'est pas une chose ordinaire, c'est un avant-goût de la félicité. Duchêne est
son médecin: c'est un homme admirable; point de tourments, point de
remèdes: Monsieur, tâchez de vous humecter, et prenez patience. Une
chambre sans bruit, sans aucune mauvaise odeur; point de fièvre,
qu'intérieure et imperceptible; une tête libre, un grand silence, à cause de la
fluxion qui est sur la poitrine, de bons et solides discours, point de
bagatelles: cela est divin, c'est ce qu'on n'a jamais vu. Ce pauvre malade se
trouve indigne de mourir à la même place[671] où est morte madame de
Longueville. Je contai tout cela à Tréville[672], qui était chez madame de la
Fayette; il me répondit: Voilà comme l'on meurt en ce quartier-là. Duchêne
ne croit point que cela finisse sitôt. Mon Dieu, ma fille, que vous seriez
touchée de ce saint spectacle! Je ne dis pas d'affliction, je dis de consolation
et d'envie. Saint-Aubin m'a marqué beaucoup d'amitié, et à vous, sur ce
petit marquis: mais tout cela n'est qu'un moment, et l'on revient toujours à
Page 530
Jésus-Christ et à sa miséricorde, car il n'est question de nulle autre chose;
encore ne faut-il pas vous accabler de ce triste récit. Je veux vous remercier,
et bien sérieusement, d'avoir pris le plus long pour éviter ces petits
ruisseaux qui étaient devenus rivières; faites toujours ainsi, ma fille, et ne
vous fiez point à l'incertitude d'une entreprise où il n'y a plus de remède, dès
qu'on a fait le premier pas dans l'eau. Songez à M. de la Vergne[673], et à moi,
si vous voulez; mais enfin, promettez-moi de prendre toujours le plus long
et le plus sûr: il n'y a nulle comparaison entre s'ennuyer et se noyer. N'était-
ce pas Pauline qui était avec vous dans cette litière? hé bien! son petit nez
vous déplaisait-il? Vous me coupez bien court quelquefois sur des détails
que j'aimerais à savoir: vous croyez que je vous en écrirai moins; point du
tout, ma très-chère, je ne me règle point sur vous. Votre frère est à la noce
de mademoiselle de la Coste à Saint-Brieuc: M. de Chaulnes y était; sans ce
gouverneur, le marié s'en serait enfui. Il me semble que j'ai bien des excuses
à vous faire du siége de Manheim: on m'assurait si fort que ce ne serait rien,
que j'espérais de vous le faire passer insensiblement: mais, ma fille, c'en est
fait; et si vous aviez souhaité, vous n'auriez pas pu désirer autre chose.
Tâchez donc de dormir tout de bon, je vous réponds du reste. La fable du
Lièvre[674] est tellement faite pour votre état, qu'il semble que ce soit vous
qui la fassiez:
encore ne faut-il pas vous accabler de ce triste récit. Je veux vous remercier,
et bien sérieusement, d'avoir pris le plus long pour éviter ces petits
ruisseaux qui étaient devenus rivières; faites toujours ainsi, ma fille, et ne
vous fiez point à l'incertitude d'une entreprise où il n'y a plus de remède, dès
qu'on a fait le premier pas dans l'eau. Songez à M. de la Vergne[673], et à moi,
si vous voulez; mais enfin, promettez-moi de prendre toujours le plus long
et le plus sûr: il n'y a nulle comparaison entre s'ennuyer et se noyer. N'était-
ce pas Pauline qui était avec vous dans cette litière? hé bien! son petit nez
vous déplaisait-il? Vous me coupez bien court quelquefois sur des détails
que j'aimerais à savoir: vous croyez que je vous en écrirai moins; point du
tout, ma très-chère, je ne me règle point sur vous. Votre frère est à la noce
de mademoiselle de la Coste à Saint-Brieuc: M. de Chaulnes y était; sans ce
gouverneur, le marié s'en serait enfui. Il me semble que j'ai bien des excuses
à vous faire du siége de Manheim: on m'assurait si fort que ce ne serait rien,
que j'espérais de vous le faire passer insensiblement: mais, ma fille, c'en est
fait; et si vous aviez souhaité, vous n'auriez pas pu désirer autre chose.
Tâchez donc de dormir tout de bon, je vous réponds du reste. La fable du
Lièvre[674] est tellement faite pour votre état, qu'il semble que ce soit vous
qui la fassiez:
Page 531
Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers, etc.
Vous y pourriez ajouter encore:
Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
Eh! la peur se corrige-t-elle?
Mais vous ne pourriez pas dire:
Je crois même qu'en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi;
car je trouve que les hommes n'ont point de peur. C'est une heureuse
vieillesse que celle de M. l'archevêque: je suis bien honorée de son
souvenir. J'attaquerai un de ces jours le coadjuteur; je lui parlerai du bon
ménage que nous faisions à Paris; je suis ravie qu'il vous aime, et plus pour
lui que pour vous; car ce ne serait pas bon signe pour son esprit et pour sa
raison, que de vous être contraire. J'aime Pauline: vous me la représentez
avec une jolie jeunesse et un bon naturel: je la vois courir partout, et
apprendre à tout le monde la prise de Philisbourg; je la vois et je l'embrasse:
aimez, aimez votre fille, c'est la plus raisonnable et la plus jolie chose du
monde; mais aimez toujours aussi votre chère maman, qui est plus à vous
qu'à elle-même.
M. de Bailli vient de sortir: il vous fait cent mille bredouillements, mais
de si bon cœur que vous devez lui en être obligée. Mon cher comte, encore
faut-il vous dire un mot de ce petit garçon; c'est votre ouvrage que cette
campagne: vous avez grand sujet d'être content: tout contribue à vous
persuader que vous avez fort bien fait. Je sens votre joie et la mienne: ce
n'est point pour vous flatter, mais tout le monde dit du bien de votre fils: on
vante son application, son sang-froid, sa hardiesse, et quasi sa témérité.
268.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 22 novembre 1688.
Vous y pourriez ajouter encore:
Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
Eh! la peur se corrige-t-elle?
Mais vous ne pourriez pas dire:
Je crois même qu'en bonne foi
Les hommes ont peur comme moi;
car je trouve que les hommes n'ont point de peur. C'est une heureuse
vieillesse que celle de M. l'archevêque: je suis bien honorée de son
souvenir. J'attaquerai un de ces jours le coadjuteur; je lui parlerai du bon
ménage que nous faisions à Paris; je suis ravie qu'il vous aime, et plus pour
lui que pour vous; car ce ne serait pas bon signe pour son esprit et pour sa
raison, que de vous être contraire. J'aime Pauline: vous me la représentez
avec une jolie jeunesse et un bon naturel: je la vois courir partout, et
apprendre à tout le monde la prise de Philisbourg; je la vois et je l'embrasse:
aimez, aimez votre fille, c'est la plus raisonnable et la plus jolie chose du
monde; mais aimez toujours aussi votre chère maman, qui est plus à vous
qu'à elle-même.
M. de Bailli vient de sortir: il vous fait cent mille bredouillements, mais
de si bon cœur que vous devez lui en être obligée. Mon cher comte, encore
faut-il vous dire un mot de ce petit garçon; c'est votre ouvrage que cette
campagne: vous avez grand sujet d'être content: tout contribue à vous
persuader que vous avez fort bien fait. Je sens votre joie et la mienne: ce
n'est point pour vous flatter, mais tout le monde dit du bien de votre fils: on
vante son application, son sang-froid, sa hardiesse, et quasi sa témérité.
268.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 22 novembre 1688.
Page 532
Je ne vous dis rien de ma santé, elle est parfaite; nous avons fait des
visites tout le jour, M. le chevalier et moi, chez madame Ollier, madame
Cornuel, madame de Frontenac, madame de Maisons, M. du Bois, qui a un
petit bobo à la jambe; et je disais chez les Divines que si j'approchais autant
de la jeunesse que je m'en éloigne, j'attribuerais à cette agréable route la
cessation de mille petites incommodités que j'avais autrefois, et dont je ne
me sens plus du tout: tenez-vous-en là, mon enfant; et puisque vous
m'aimez, ne soyez point ingrate envers Dieu, qui vous conserve votre
pauvre maman d'une manière qui semble n'être faite que pour moi. Je ne
songe plus à cette médecine, elle m'a fait du bien, puisqu'elle ne m'a point
fait de mal. Je mangerai du riz, par reconnaissance du plaisir qu'il me fait de
conserver vos belles joues, et votre santé qui m'est si précieuse. Ah! qu'il
faut qu'après tant de maux passés, vous soyez d'un admirable tempérament!
peines d'esprit, peines de corps, inquiétudes cruelles, troubles dans le sang,
transes, émotions, enfin tout y entre, sans compter les fondrières que vous
rencontrez sans doute entre votre chemin au delà de ce que vous pensiez:
vous résistez à tout cela, ma chère fille; je vous admire, et crois qu'il y a du
prodige au courage que Dieu vous a donné. Cependant vous avez un petit
garçon qui n'est plus ce maillot, comme vous écrivait l'autre jour madame
de Coulanges, c'est un joli garçon, qui a de la valeur, qui est distingué entre
ceux de son âge. M. de Beauvilliers en mande des merveilles au chevalier;
et sur ce qu'il dit il n'y a rien à rabattre; ce petit homme n'est que trop plein
de bonne volonté: nous sommes surpris comment ce silence et cette timidité
ont fait place à d'autres qualités. Un si heureux commencement mérite qu'on
le soutienne: mais je pense que ce n'est pas à vous que ce discours doit
s'adresser, et qu'on ne peut rien ajouter à vos sentiments sur ce sujet.
On ne parle ici que de la rupture entière de la table de M. de la
Rochefoucauld; c'est un grand événement à Versailles. Il a dit au roi qu'il en
était ruiné, et qu'il ne voulait point tomber dans des injustices; et non-
seulement sa table est disparue, mais une certaine chambre où les courtisans
s'assemblaient, parce qu'il ne veut pas les faire souvenir, ni lui non plus, de
cet aimable corbillard qui s'en allait tous les jours faire si bonne chère. Il a
retranché quarante-deux de ses domestiques. Voilà une grande nouvelle et
un bel exemple.
Vous avez vu que je n'ai pas été longtemps à Brevannes; je vous ai dit la
triste scène qui m'en a fait revenir. Le temps est affreux et pluvieux; jamais
visites tout le jour, M. le chevalier et moi, chez madame Ollier, madame
Cornuel, madame de Frontenac, madame de Maisons, M. du Bois, qui a un
petit bobo à la jambe; et je disais chez les Divines que si j'approchais autant
de la jeunesse que je m'en éloigne, j'attribuerais à cette agréable route la
cessation de mille petites incommodités que j'avais autrefois, et dont je ne
me sens plus du tout: tenez-vous-en là, mon enfant; et puisque vous
m'aimez, ne soyez point ingrate envers Dieu, qui vous conserve votre
pauvre maman d'une manière qui semble n'être faite que pour moi. Je ne
songe plus à cette médecine, elle m'a fait du bien, puisqu'elle ne m'a point
fait de mal. Je mangerai du riz, par reconnaissance du plaisir qu'il me fait de
conserver vos belles joues, et votre santé qui m'est si précieuse. Ah! qu'il
faut qu'après tant de maux passés, vous soyez d'un admirable tempérament!
peines d'esprit, peines de corps, inquiétudes cruelles, troubles dans le sang,
transes, émotions, enfin tout y entre, sans compter les fondrières que vous
rencontrez sans doute entre votre chemin au delà de ce que vous pensiez:
vous résistez à tout cela, ma chère fille; je vous admire, et crois qu'il y a du
prodige au courage que Dieu vous a donné. Cependant vous avez un petit
garçon qui n'est plus ce maillot, comme vous écrivait l'autre jour madame
de Coulanges, c'est un joli garçon, qui a de la valeur, qui est distingué entre
ceux de son âge. M. de Beauvilliers en mande des merveilles au chevalier;
et sur ce qu'il dit il n'y a rien à rabattre; ce petit homme n'est que trop plein
de bonne volonté: nous sommes surpris comment ce silence et cette timidité
ont fait place à d'autres qualités. Un si heureux commencement mérite qu'on
le soutienne: mais je pense que ce n'est pas à vous que ce discours doit
s'adresser, et qu'on ne peut rien ajouter à vos sentiments sur ce sujet.
On ne parle ici que de la rupture entière de la table de M. de la
Rochefoucauld; c'est un grand événement à Versailles. Il a dit au roi qu'il en
était ruiné, et qu'il ne voulait point tomber dans des injustices; et non-
seulement sa table est disparue, mais une certaine chambre où les courtisans
s'assemblaient, parce qu'il ne veut pas les faire souvenir, ni lui non plus, de
cet aimable corbillard qui s'en allait tous les jours faire si bonne chère. Il a
retranché quarante-deux de ses domestiques. Voilà une grande nouvelle et
un bel exemple.
Vous avez vu que je n'ai pas été longtemps à Brevannes; je vous ai dit la
triste scène qui m'en a fait revenir. Le temps est affreux et pluvieux; jamais
Page 533
il n'y eut une si vilaine automne. Vraiment nous ne craignons point les
cousins, nous craignons de nous noyer. Votre soleil est bien différent de
celui-ci. J'aime Pauline, je la trouve jolie, je crois qu'elle vous plaît fort; il
me paraît qu'elle vous adore. Ah! quelle aimable maman elle est obligée
d'aimer! Je dis d'elle comme vous disiez de la princesse de Conti: C'est une
jolie chose que d'être obligée à ce devoir. Faites-lui apprendre l'italien; vous
avez à Aix M. le prieur, qui sera ravi d'être son maître. Je vois que la
harangue de M. le comte a été fort bien tournée. Nous soupâmes samedi, M.
le chevalier et moi, chez M. de Lamoignon, qui nous dit celle qu'il fait
aujourd'hui aux avocats et aux procureurs: elle est fort belle. Faites bien
mes amitiés à vos Grignans, et un compliment, si vous voulez, à M. d'Aix.
Que vous êtes heureuse de n'être point sur tout cela comme autrefois! vous
avez vu en ce pays le prix qu'il y faut donner. Si vous n'êtes pas mal avec
M. d'Aix, sa conversation est vive et agréable; et comme il est content,
j'espère que vous serez en paix.
Voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler, c'est que
Franckendal s'est rendu le 18 de ce mois: il n'a fallu que lui montrer du
canon, il n'y a eu personne de tué ni de blessé. Monseigneur est parti, et
sera à Versailles d'aujourd'hui en huit jours, 29 du mois, et votre enfant
aussi. Vous avez de ses lettres: oh! soyez donc tout à fait contente pour cette
fois, et remerciez Dieu de tant d'agréments dans ce commencement. Adieu,
ma très-chère et très-aimable: je veux vous dire que je fis deviner l'autre
jour à la mère prieure[675] (des Carmélites) votre occupation présente après
celle du procès; vous croyez bien qu'elle se rendit: C'est, lui dis-je, ma
mère, puisqu'il ne faut rien vous cacher, qu'elle fait une compagnie de
chevau-légers. Je ne sais quel ton elle trouva à cette confiance, mais elle fit
un éclat de rire si naturel et si spirituel, que toute notre tristesse en fut
embarrassée: je n'oubliai point de conter votre parfaite estime pour le saint
couvent. Cette mère sait bien mener la parole.
269.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Paris, mardi au soir, 30 novembre 1688.
Je vous écris ce soir, ma fille, parce que je m'en vais demain, à neuf
heures, au service de notre pauvre Saint-Aubin; c'est un devoir que nos
cousins, nous craignons de nous noyer. Votre soleil est bien différent de
celui-ci. J'aime Pauline, je la trouve jolie, je crois qu'elle vous plaît fort; il
me paraît qu'elle vous adore. Ah! quelle aimable maman elle est obligée
d'aimer! Je dis d'elle comme vous disiez de la princesse de Conti: C'est une
jolie chose que d'être obligée à ce devoir. Faites-lui apprendre l'italien; vous
avez à Aix M. le prieur, qui sera ravi d'être son maître. Je vois que la
harangue de M. le comte a été fort bien tournée. Nous soupâmes samedi, M.
le chevalier et moi, chez M. de Lamoignon, qui nous dit celle qu'il fait
aujourd'hui aux avocats et aux procureurs: elle est fort belle. Faites bien
mes amitiés à vos Grignans, et un compliment, si vous voulez, à M. d'Aix.
Que vous êtes heureuse de n'être point sur tout cela comme autrefois! vous
avez vu en ce pays le prix qu'il y faut donner. Si vous n'êtes pas mal avec
M. d'Aix, sa conversation est vive et agréable; et comme il est content,
j'espère que vous serez en paix.
Voici une petite nouvelle qui ne vaut pas la peine d'en parler, c'est que
Franckendal s'est rendu le 18 de ce mois: il n'a fallu que lui montrer du
canon, il n'y a eu personne de tué ni de blessé. Monseigneur est parti, et
sera à Versailles d'aujourd'hui en huit jours, 29 du mois, et votre enfant
aussi. Vous avez de ses lettres: oh! soyez donc tout à fait contente pour cette
fois, et remerciez Dieu de tant d'agréments dans ce commencement. Adieu,
ma très-chère et très-aimable: je veux vous dire que je fis deviner l'autre
jour à la mère prieure[675] (des Carmélites) votre occupation présente après
celle du procès; vous croyez bien qu'elle se rendit: C'est, lui dis-je, ma
mère, puisqu'il ne faut rien vous cacher, qu'elle fait une compagnie de
chevau-légers. Je ne sais quel ton elle trouva à cette confiance, mais elle fit
un éclat de rire si naturel et si spirituel, que toute notre tristesse en fut
embarrassée: je n'oubliai point de conter votre parfaite estime pour le saint
couvent. Cette mère sait bien mener la parole.
269.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Paris, mardi au soir, 30 novembre 1688.
Je vous écris ce soir, ma fille, parce que je m'en vais demain, à neuf
heures, au service de notre pauvre Saint-Aubin; c'est un devoir que nos
Page 534
saintes carmélites lui rendent par pure amitié: je les verrai ensuite, et vous
serez célébrée comme vous l'êtes souvent; de là j'irai dîner chez madame de
la Fayette.
Vous me représentez fort bien votre fille aînée[676]; je la vois, je vous prie
de l'embrasser pour moi; je suis ravie qu'elle soit contente. Parlons de votre
fils: ah! vous n'avez qu'à l'aimer tant que vous voudrez, il le mérite, tout le
monde en dit du bien, et le loue d'une manière qui vous ferait périr; nous
l'attendons cette semaine. J'ai senti toute la force de la phrase dont il s'est
servi pour cette estime qu'il faut bien qui vienne, ou qu'elle dise pourquoi;
j'en eus les larmes aux yeux dans le moment; mais elle est déjà venue, et ne
dira point pourquoi elle ne viendrait pas. La réputation de cet enfant est
toute commencée, et ne fera plus qu'augmenter. Le chevalier en est bien
content, je vous en assure. Je fus d'abord émue de la contusion, en pensant à
ce qui pouvait arriver; mais quand je vis que le chevalier en était ravi,
quand j'appris qu'il en avait reçu les compliments de toute la cour et de
madame de Maintenon, qui lui répondit, avec un air et un ton admirables,
sur ce qu'il disait que ce n'était rien: Monsieur, cela vaut mieux que rien;
quand je me trouvai moi-même accablée de compliments de joie, je vous
avoue que tout cela m'entraîne, et je m'en réjouis avec eux tous, et avec M.
de Grignan, qui a si bien fixé et placé la première campagne de ce petit
garçon. Vous ne pouviez me parler plus à propos de nos dîners et de nos
soupers: je viens de souper chez le lieutenant civil avec madame de
Vauvineux, l'abbé de la Fayette, l'abbé Bigorre et Corbinelli. J'ai soupé deux
fois chez madame de Coulanges toute seule. Les Divines sont éclopées: la
duchesse du Lude a été à Verneuil, elle est maintenant à Versailles.
Monseigneur y arriva dimanche; le roi le reçut au bois de Boulogne;
madame la Dauphine, Monsieur, Madame, madame de Bourbon, madame
la princesse de Conti, madame de Guise, dans le carrosse. Monseigneur
descendit, le roi voulut descendre aussi; Monseigneur lui embrassa les
genoux; le roi lui dit: Ce n'est pas ainsi que je veux vous embrasser; vous
méritez que ce soit autrement. Et sur cela bras dessus et bras dessous, avec
tendresse de part et d'autre; et puis Monseigneur embrassa toute la
carrossée et prit la huitième place. M. le chevalier pourra vous en dire
davantage. Je crois que vous savez présentement avec quelle facilité le roi
vous a accordé ce que vous demandiez pour Avignon: ainsi, ma très-chère,
serez célébrée comme vous l'êtes souvent; de là j'irai dîner chez madame de
la Fayette.
Vous me représentez fort bien votre fille aînée[676]; je la vois, je vous prie
de l'embrasser pour moi; je suis ravie qu'elle soit contente. Parlons de votre
fils: ah! vous n'avez qu'à l'aimer tant que vous voudrez, il le mérite, tout le
monde en dit du bien, et le loue d'une manière qui vous ferait périr; nous
l'attendons cette semaine. J'ai senti toute la force de la phrase dont il s'est
servi pour cette estime qu'il faut bien qui vienne, ou qu'elle dise pourquoi;
j'en eus les larmes aux yeux dans le moment; mais elle est déjà venue, et ne
dira point pourquoi elle ne viendrait pas. La réputation de cet enfant est
toute commencée, et ne fera plus qu'augmenter. Le chevalier en est bien
content, je vous en assure. Je fus d'abord émue de la contusion, en pensant à
ce qui pouvait arriver; mais quand je vis que le chevalier en était ravi,
quand j'appris qu'il en avait reçu les compliments de toute la cour et de
madame de Maintenon, qui lui répondit, avec un air et un ton admirables,
sur ce qu'il disait que ce n'était rien: Monsieur, cela vaut mieux que rien;
quand je me trouvai moi-même accablée de compliments de joie, je vous
avoue que tout cela m'entraîne, et je m'en réjouis avec eux tous, et avec M.
de Grignan, qui a si bien fixé et placé la première campagne de ce petit
garçon. Vous ne pouviez me parler plus à propos de nos dîners et de nos
soupers: je viens de souper chez le lieutenant civil avec madame de
Vauvineux, l'abbé de la Fayette, l'abbé Bigorre et Corbinelli. J'ai soupé deux
fois chez madame de Coulanges toute seule. Les Divines sont éclopées: la
duchesse du Lude a été à Verneuil, elle est maintenant à Versailles.
Monseigneur y arriva dimanche; le roi le reçut au bois de Boulogne;
madame la Dauphine, Monsieur, Madame, madame de Bourbon, madame
la princesse de Conti, madame de Guise, dans le carrosse. Monseigneur
descendit, le roi voulut descendre aussi; Monseigneur lui embrassa les
genoux; le roi lui dit: Ce n'est pas ainsi que je veux vous embrasser; vous
méritez que ce soit autrement. Et sur cela bras dessus et bras dessous, avec
tendresse de part et d'autre; et puis Monseigneur embrassa toute la
carrossée et prit la huitième place. M. le chevalier pourra vous en dire
davantage. Je crois que vous savez présentement avec quelle facilité le roi
vous a accordé ce que vous demandiez pour Avignon: ainsi, ma très-chère,
Page 535
il faut remettre à une autre fois la partie que vous aviez faite de vous
pendre.
J'ai gardé ma maison: j'ai eu d'abord M. de Pomponne, qui vous aime et
vous admire, car vos louanges sont inséparables du souvenir qu'on a de
vous. Ensuite madame la présidente Croiset, M. le président Rossignol; et
nous voilà à recommencer vos louanges et votre procès. J'ai vu Saint-
Hérem, qui vous fait mille compliments sur la contusion, et vous remercie
des vôtres sur la culbute de son fils; il se trouvera fort bien de la marmite
renversée de M. de la Rochefoucauld[677]; cette abondance le faisait mourir.
Adieu, ma très-chère et très-aimable, je m'en vais me coucher pour vous
plaire, comme vous évitez d'être noyée pour me faire plaisir. Il n'y a rien
dont je puisse vous être plus obligée que de la conservation de votre santé.
Je vous mandais hier, ce me semble, que vos chaleurs et vos cousins me
faisaient bien voir que nous n'avions pas le même soleil: il gelait la semaine
passée à pierre fendre; il a neigé sur cela, de sorte qu'hier on ne se soutenait
pas; il pleut présentement à verse, et nous ne savons pas s'il y a un soleil au
monde.
270.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 5 décembre 1688.
Vous apprendrez aujourd'hui, ma fille, que le roi nomma hier soixante-
quatorze chevaliers du Saint-Esprit, dont je vous envoie la liste. Comme il a
fait l'honneur à M. de Grignan de le mettre du nombre, et que vous allez
recevoir cent mille compliments, gens de meilleur esprit que moi vous
conseillent de ne rien dire ni écrire qui puisse blesser aucun de vos
camarades. On vous conseille aussi d'écrire à M. de Louvois, et de lui dire
que l'honneur qu'il vous a fait de demander de vos nouvelles à votre
courrier vous met en droit de le remercier; et qu'aimant à croire, au sujet de
la grâce que le roi vient de faire à M. de Grignan, qu'il y a contribué au
moins de son approbation, vous lui en faites encore un remercîment. Vous
tournerez cela mieux que je ne pourrais faire: cette lettre sera sans préjudice
de celles que doit écrire M. de Grignan. Voici les circonstances de ce qui
s'est passé. Le roi dit à M. le Grand[678]: Accommodez-vous pour le rang
avec le comte de Soissons[679]. Vous remarquerez que le fils de M. le Grand
pendre.
J'ai gardé ma maison: j'ai eu d'abord M. de Pomponne, qui vous aime et
vous admire, car vos louanges sont inséparables du souvenir qu'on a de
vous. Ensuite madame la présidente Croiset, M. le président Rossignol; et
nous voilà à recommencer vos louanges et votre procès. J'ai vu Saint-
Hérem, qui vous fait mille compliments sur la contusion, et vous remercie
des vôtres sur la culbute de son fils; il se trouvera fort bien de la marmite
renversée de M. de la Rochefoucauld[677]; cette abondance le faisait mourir.
Adieu, ma très-chère et très-aimable, je m'en vais me coucher pour vous
plaire, comme vous évitez d'être noyée pour me faire plaisir. Il n'y a rien
dont je puisse vous être plus obligée que de la conservation de votre santé.
Je vous mandais hier, ce me semble, que vos chaleurs et vos cousins me
faisaient bien voir que nous n'avions pas le même soleil: il gelait la semaine
passée à pierre fendre; il a neigé sur cela, de sorte qu'hier on ne se soutenait
pas; il pleut présentement à verse, et nous ne savons pas s'il y a un soleil au
monde.
270.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 5 décembre 1688.
Vous apprendrez aujourd'hui, ma fille, que le roi nomma hier soixante-
quatorze chevaliers du Saint-Esprit, dont je vous envoie la liste. Comme il a
fait l'honneur à M. de Grignan de le mettre du nombre, et que vous allez
recevoir cent mille compliments, gens de meilleur esprit que moi vous
conseillent de ne rien dire ni écrire qui puisse blesser aucun de vos
camarades. On vous conseille aussi d'écrire à M. de Louvois, et de lui dire
que l'honneur qu'il vous a fait de demander de vos nouvelles à votre
courrier vous met en droit de le remercier; et qu'aimant à croire, au sujet de
la grâce que le roi vient de faire à M. de Grignan, qu'il y a contribué au
moins de son approbation, vous lui en faites encore un remercîment. Vous
tournerez cela mieux que je ne pourrais faire: cette lettre sera sans préjudice
de celles que doit écrire M. de Grignan. Voici les circonstances de ce qui
s'est passé. Le roi dit à M. le Grand[678]: Accommodez-vous pour le rang
avec le comte de Soissons[679]. Vous remarquerez que le fils de M. le Grand
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est de promotion, et que c'est une chose contre les règles ordinaires. Vous
saurez aussi que le roi dit aux ducs qu'il avait lu leur écrit, et qu'il avait
trouvé que la maison de Lorraine les avait précédés en plusieurs occasions:
ainsi voilà qui est décidé. M. le Grand parla donc à M. le comte de
Soissons: ils proposèrent de tirer au sort: Pourvu, dit le comte, que, si vous
gagnez, je passe entre vous et votre fils[680]. M. le Grand ne l'a pas voulu; en
sorte que M. le comte de Soissons n'est point chevalier. Le roi demanda à
M. de la Trémouille quel âge il avait; il dit qu'il avait trente-trois ans: le roi
lui a fait grâce de deux ans. On assure que cette grâce, qui offense un peu la
principauté[681], n'a pas été sentie comme elle le devait. Cependant il est le
premier des ducs, suivant le rang de son duché. Le roi a parlé à M. de
Soubise, et lui a dit qu'il lui offrait l'ordre; mais que, n'étant point duc, il
irait après les ducs: M. de Soubise l'a remercié de cet honneur, et a demandé
seulement qu'il fût fait mention sur les registres de l'ordre, et de l'offre, et du
refus, pour des raisons de famille; cela est accordé. Le roi dit tout haut: «On
sera surpris de M. d'Hocquincourt, et lui le premier, car il ne m'en a jamais
parlé: mais je ne dois point oublier que quand son père quitta mon service,
son fils se jeta dans Péronne, et défendit la ville contre son père.» Il y a bien
de la bonté dans un tel souvenir. Après que les soixante-treize eurent été
remplis, le roi se souvint du chevalier de Sourdis, qu'il avait oublié: il
redemanda la liste, il rassembla le chapitre, et dit qu'il allait faire une chose
contre l'ordre, parce qu'il y aurait cent et un chevaliers; mais qu'il croyait
qu'on trouverait comme lui qu'il n'y avait pas moyen d'oublier M. de
Sourdis, et qu'il méritait bien ce passe-droit: voilà un oubli bien obligeant.
Ils furent donc tous nommés à Versailles; la cérémonie se fera le premier
jour de l'an; le temps est court: plusieurs sont dispensés de venir, vous serez
peut-être du nombre. Le chevalier s'en va à Versailles pour remercier Sa
Majesté.
L'abbé Têtu vous fait toutes sortes de compliments. Madame de
Coulanges veut écrire à M. de Grignan: elle était hier trop jolie avec le père
Gaillard; elle ne voulait que M. de Grignan; c'était son cordon bleu; c'est
comme lui qu'elle les veut: tout lui était indifférent, pourvu que le roi,
disait-elle, vous eût rendu cette justice. Le chevalier en riait de bon cœur,
entendant, à travers cette approbation, l'improbation de quelques autres.
271.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
saurez aussi que le roi dit aux ducs qu'il avait lu leur écrit, et qu'il avait
trouvé que la maison de Lorraine les avait précédés en plusieurs occasions:
ainsi voilà qui est décidé. M. le Grand parla donc à M. le comte de
Soissons: ils proposèrent de tirer au sort: Pourvu, dit le comte, que, si vous
gagnez, je passe entre vous et votre fils[680]. M. le Grand ne l'a pas voulu; en
sorte que M. le comte de Soissons n'est point chevalier. Le roi demanda à
M. de la Trémouille quel âge il avait; il dit qu'il avait trente-trois ans: le roi
lui a fait grâce de deux ans. On assure que cette grâce, qui offense un peu la
principauté[681], n'a pas été sentie comme elle le devait. Cependant il est le
premier des ducs, suivant le rang de son duché. Le roi a parlé à M. de
Soubise, et lui a dit qu'il lui offrait l'ordre; mais que, n'étant point duc, il
irait après les ducs: M. de Soubise l'a remercié de cet honneur, et a demandé
seulement qu'il fût fait mention sur les registres de l'ordre, et de l'offre, et du
refus, pour des raisons de famille; cela est accordé. Le roi dit tout haut: «On
sera surpris de M. d'Hocquincourt, et lui le premier, car il ne m'en a jamais
parlé: mais je ne dois point oublier que quand son père quitta mon service,
son fils se jeta dans Péronne, et défendit la ville contre son père.» Il y a bien
de la bonté dans un tel souvenir. Après que les soixante-treize eurent été
remplis, le roi se souvint du chevalier de Sourdis, qu'il avait oublié: il
redemanda la liste, il rassembla le chapitre, et dit qu'il allait faire une chose
contre l'ordre, parce qu'il y aurait cent et un chevaliers; mais qu'il croyait
qu'on trouverait comme lui qu'il n'y avait pas moyen d'oublier M. de
Sourdis, et qu'il méritait bien ce passe-droit: voilà un oubli bien obligeant.
Ils furent donc tous nommés à Versailles; la cérémonie se fera le premier
jour de l'an; le temps est court: plusieurs sont dispensés de venir, vous serez
peut-être du nombre. Le chevalier s'en va à Versailles pour remercier Sa
Majesté.
L'abbé Têtu vous fait toutes sortes de compliments. Madame de
Coulanges veut écrire à M. de Grignan: elle était hier trop jolie avec le père
Gaillard; elle ne voulait que M. de Grignan; c'était son cordon bleu; c'est
comme lui qu'elle les veut: tout lui était indifférent, pourvu que le roi,
disait-elle, vous eût rendu cette justice. Le chevalier en riait de bon cœur,
entendant, à travers cette approbation, l'improbation de quelques autres.
271.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
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A Paris, mercredi 8 décembre 1688.
Ce petit fripon, après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier mardi,
arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir, que je n'étais
pas revenue de la ville. Son oncle le reçut, et fut ravi de le voir; et moi,
quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli, qui m'embrassa cinq ou six
fois de très-bonne grâce; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses
joues, cela faisait une contestation: je pris enfin possession de sa tête; je le
baisai à ma fantaisie: je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne
vous déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire
mettre chausses bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il adore
votre portrait, il voudrait bien voir sa chère maman: mais la qualité de
guerrier est si sévère, qu'on n'oserait rien proposer. Je voudrais que vous lui
eussiez entendu conter négligemment sa contusion, et la vérité du peu de
cas qu'il en fit, et du peu d'émotion qu'il en eut, lorsque dans la tranchée
tout en était en peine. Au reste, ma chère enfant, s'il avait retenu vos leçons,
et qu'il se fût tenu droit, il était mort: mais, suivant sa bonne coutume, étant
assis sur la banquette, il était penché sur le comte de Guiche, avec qui il
causait. Vous n'eussiez jamais cru, ma fille, qu'il eût été si bon d'être un peu
de travers. Nous causons avec lui sans cesse, nous sommes ravis de le voir,
et nous soupirons que vous n'ayez point le même plaisir. M. et madame de
Coulanges vinrent le voir le lendemain matin: il leur a rendu leur visite; il a
été chez M. de Lamoignon: il cause, il répond; enfin, c'est un autre garçon.
Je lui ai un peu conté comment il faut parler des cordons bleus: comme il
n'est question d'autre chose, il est bon de savoir ce qu'on doit dire, pour ne
pas aller donner à travers des décisions naturelles qui sont sur le bord de la
langue: il a fort bien entendu tout cela. Je lui ai dit que M. de Lamoignon,
accoutumé au caquet du petit Broglio[682], ne s'accommoderait pas d'un
silencieux; il a fort bien causé: il est, en vérité, fort joli. Nous mangeons
ensemble, ne vous mettez point en peine; le chevalier prend le marquis, et
moi M. du Plessis, et cela nous fait un jeu. Versailles nous séparera, et je
garderai M. du Plessis. J'approuve fort le bon augure d'avoir été préservé
par son épée. Au reste, ma très-chère, si vous aviez été ici, nous aurions fort
bien pu aller à Livry: j'en suis, en vérité, la maîtresse, comme autrefois. Je
vous remercie d'y avoir pensé. Je me pâme de rire de votre sotte bête de
femme, qui ne peut pas jouer, que le roi d'Angleterre n'ait gagné une
bataille: elle devrait être armée jusque-là comme une amazone, au lieu de
porter le violet et le blanc, comme j'en ai vu. Pauline n'est donc pas
Ce petit fripon, après nous avoir mandé qu'il n'arriverait qu'hier mardi,
arriva comme un petit étourdi avant-hier, à sept heures du soir, que je n'étais
pas revenue de la ville. Son oncle le reçut, et fut ravi de le voir; et moi,
quand je revins, je le trouvai tout gai, tout joli, qui m'embrassa cinq ou six
fois de très-bonne grâce; il me voulait baiser les mains, je voulais baiser ses
joues, cela faisait une contestation: je pris enfin possession de sa tête; je le
baisai à ma fantaisie: je voulus voir sa contusion; mais comme elle est, ne
vous déplaise, à la cuisse gauche, je ne trouvai pas à propos de lui faire
mettre chausses bas. Nous causâmes le soir avec ce petit compère; il adore
votre portrait, il voudrait bien voir sa chère maman: mais la qualité de
guerrier est si sévère, qu'on n'oserait rien proposer. Je voudrais que vous lui
eussiez entendu conter négligemment sa contusion, et la vérité du peu de
cas qu'il en fit, et du peu d'émotion qu'il en eut, lorsque dans la tranchée
tout en était en peine. Au reste, ma chère enfant, s'il avait retenu vos leçons,
et qu'il se fût tenu droit, il était mort: mais, suivant sa bonne coutume, étant
assis sur la banquette, il était penché sur le comte de Guiche, avec qui il
causait. Vous n'eussiez jamais cru, ma fille, qu'il eût été si bon d'être un peu
de travers. Nous causons avec lui sans cesse, nous sommes ravis de le voir,
et nous soupirons que vous n'ayez point le même plaisir. M. et madame de
Coulanges vinrent le voir le lendemain matin: il leur a rendu leur visite; il a
été chez M. de Lamoignon: il cause, il répond; enfin, c'est un autre garçon.
Je lui ai un peu conté comment il faut parler des cordons bleus: comme il
n'est question d'autre chose, il est bon de savoir ce qu'on doit dire, pour ne
pas aller donner à travers des décisions naturelles qui sont sur le bord de la
langue: il a fort bien entendu tout cela. Je lui ai dit que M. de Lamoignon,
accoutumé au caquet du petit Broglio[682], ne s'accommoderait pas d'un
silencieux; il a fort bien causé: il est, en vérité, fort joli. Nous mangeons
ensemble, ne vous mettez point en peine; le chevalier prend le marquis, et
moi M. du Plessis, et cela nous fait un jeu. Versailles nous séparera, et je
garderai M. du Plessis. J'approuve fort le bon augure d'avoir été préservé
par son épée. Au reste, ma très-chère, si vous aviez été ici, nous aurions fort
bien pu aller à Livry: j'en suis, en vérité, la maîtresse, comme autrefois. Je
vous remercie d'y avoir pensé. Je me pâme de rire de votre sotte bête de
femme, qui ne peut pas jouer, que le roi d'Angleterre n'ait gagné une
bataille: elle devrait être armée jusque-là comme une amazone, au lieu de
porter le violet et le blanc, comme j'en ai vu. Pauline n'est donc pas
Page 538
parfaite? tant mieux, vous vous divertirez à la repétrir: menez-la
doucement: l'envie de vous plaire fera plus que toutes les gronderies. Toutes
mes amies ne cessent de vous aimer, de vous estimer, de vous louer; cela
redouble l'amitié que j'ai pour elles. J'ai mes poches pleines de compliments
pour vous. L'abbé de Guénégaud s'est mis ce matin à vous bégayer un
compliment à un tel excès, que je lui ai dit: Monsieur l'abbé, finissez donc,
si vous voulez qu'il soit achevé avant la cérémonie[683]. Enfin, ma chère
enfant, il n'est question que de vous et de vos Grignans. J'ai trouvé, comme
vous, le mois de novembre assez long, assez plein de grands événements;
mais je vous avoue que le mois d'octobre m'a paru bien plus long et plus
ennuyeux; je ne pouvais du tout m'accoutumer à ne point vous trouver à
tout moment: ce temps a été bien douloureux; votre enfant a fait de la
diversion dans le mois passé. Enfin je ne vous dirai plus, Il reviendra; vous
ne le voulez pas: vous voulez qu'on vous dise, Le voilà. Oh! tenez donc, le
voilà lui-même en personne.
Le marquis de Grignan.
Si ce n'est lui-même, c'est donc son frère, ou bien quelqu'un
des siens. Me voilà donc arrivé, madame; et songez que j'ai été
voir de mon chef M. de Lamoignon, madame de Coulanges et
madame de Bagnols. N'est-ce pas l'action d'un homme qui
revient de trois siéges? J'ai causé avec M. de Lamoignon auprès
de son feu; j'ai pris du café avec madame de Bagnols; j'ai été
coucher chez un baigneur: autre action de grand homme. Vous
ne sauriez croire la joie que j'ai d'avoir une si belle compagnie,
je vous en ai l'obligation: je l'irai voir quand elle passera à
Châlons. Voilà donc déjà une bonne compagnie, un bon
lieutenant, un bon maréchal des logis: pour le capitaine, il est
encore jeune, mais j'en réponds. Adieu, madame; permettez-
moi de vous baiser les deux mains bien respectueusement.
272.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 10 décembre 1688.
doucement: l'envie de vous plaire fera plus que toutes les gronderies. Toutes
mes amies ne cessent de vous aimer, de vous estimer, de vous louer; cela
redouble l'amitié que j'ai pour elles. J'ai mes poches pleines de compliments
pour vous. L'abbé de Guénégaud s'est mis ce matin à vous bégayer un
compliment à un tel excès, que je lui ai dit: Monsieur l'abbé, finissez donc,
si vous voulez qu'il soit achevé avant la cérémonie[683]. Enfin, ma chère
enfant, il n'est question que de vous et de vos Grignans. J'ai trouvé, comme
vous, le mois de novembre assez long, assez plein de grands événements;
mais je vous avoue que le mois d'octobre m'a paru bien plus long et plus
ennuyeux; je ne pouvais du tout m'accoutumer à ne point vous trouver à
tout moment: ce temps a été bien douloureux; votre enfant a fait de la
diversion dans le mois passé. Enfin je ne vous dirai plus, Il reviendra; vous
ne le voulez pas: vous voulez qu'on vous dise, Le voilà. Oh! tenez donc, le
voilà lui-même en personne.
Le marquis de Grignan.
Si ce n'est lui-même, c'est donc son frère, ou bien quelqu'un
des siens. Me voilà donc arrivé, madame; et songez que j'ai été
voir de mon chef M. de Lamoignon, madame de Coulanges et
madame de Bagnols. N'est-ce pas l'action d'un homme qui
revient de trois siéges? J'ai causé avec M. de Lamoignon auprès
de son feu; j'ai pris du café avec madame de Bagnols; j'ai été
coucher chez un baigneur: autre action de grand homme. Vous
ne sauriez croire la joie que j'ai d'avoir une si belle compagnie,
je vous en ai l'obligation: je l'irai voir quand elle passera à
Châlons. Voilà donc déjà une bonne compagnie, un bon
lieutenant, un bon maréchal des logis: pour le capitaine, il est
encore jeune, mais j'en réponds. Adieu, madame; permettez-
moi de vous baiser les deux mains bien respectueusement.
272.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 10 décembre 1688.
Page 539
Je ne réponds à rien aujourd'hui; car vos lettres ne viennent que fort
tard, et c'est le lundi que je réponds à deux. Le marquis est un peu cru, mais
ce n'est pas assez pour se récrier: sa taille ne sera point comme celle de son
père, il n'y faut pas penser; du reste, il est fort joli, répondant bien à tout ce
qu'on lui demande, et comme un homme de bon sens, et comme ayant
regardé et voulu s'instruire dans sa campagne: il y a dans tous ses discours
une modestie et une vérité qui nous charment. M. du Plessis est fort digne
de l'estime que vous avez pour lui. Nous mangeons tous ensemble fort
joliment, nous réjouissant des entreprises injustes que nous faisons
quelquefois les uns sur les autres: soyez en repos sur cela, n'y pensez plus,
et laissez-moi la honte de trouver qu'un roitelet sur moi soit un pesant
fardeau[684]. J'en suis affligée, mais il faut céder à la grande justice de payer
ses dettes; et vous comprenez cela mieux que personne; vous êtes même
assez bonne pour croire que je ne suis pas naturellement avare, et que je n'ai
pas dessein de rien amasser. Quand vous êtes ici, ma chère bonne, vous
parlez si bien à votre fils, que je n'ai qu'à vous admirer; mais, en votre
absence, je me mêle de lui apprendre les manéges des conversations
ordinaires qu'il est important de savoir; il y a des choses qu'il ne faut pas
ignorer. Il serait ridicule de paraître étonné de certaines nouvelles sur quoi
l'on raisonne; je suis assez instruite de ces bagatelles. Je lui prêche fort aussi
l'attention à ce que les autres disent, et la présence d'esprit pour l'entendre
vite, et y répondre: cela est tout à fait capital dans le monde. Je lui parle des
prodiges de présence d'esprit que Dangeau nous contait l'autre jour; il les
admire, et je pèse sur l'agrément et sur l'utilité même de cette sorte de
vivacité. Enfin, je ne suis point désapprouvée par M. le chevalier. Nous
parlons ensemble de la lecture, et du malheur extrême d'être livré à l'ennui
et à l'oisiveté; nous disons que c'est la paresse d'esprit qui ôte le goût des
bons livres, et même des romans: comme ce chapitre nous tient au cœur, il
recommence souvent. Le petit d'Auvergne[685] est amoureux de la lecture; il
n'avait pas un moment de reposa l'armée, qu'il n'eût un livre à la main; et
Dieu sait si M. du Plessis et nous faisons valoir cette passion si noble et si
belle! Nous voulons être persuadés que le marquis en sera susceptible; nous
n'oublions rien, du moins, pour lui inspirer un goût si convenable. M. le
chevalier est plus utile à ce petit garçon qu'on ne peut se l'imaginer; il lui dit
toujours les meilleures choses du monde sur les grosses cordes de l'honneur
et de la réputation, et prend un soin de ses affaires, dont vous ne sauriez
trop le remercier. Il entre dans tout, il se mêle de tout, et veut que le marquis
tard, et c'est le lundi que je réponds à deux. Le marquis est un peu cru, mais
ce n'est pas assez pour se récrier: sa taille ne sera point comme celle de son
père, il n'y faut pas penser; du reste, il est fort joli, répondant bien à tout ce
qu'on lui demande, et comme un homme de bon sens, et comme ayant
regardé et voulu s'instruire dans sa campagne: il y a dans tous ses discours
une modestie et une vérité qui nous charment. M. du Plessis est fort digne
de l'estime que vous avez pour lui. Nous mangeons tous ensemble fort
joliment, nous réjouissant des entreprises injustes que nous faisons
quelquefois les uns sur les autres: soyez en repos sur cela, n'y pensez plus,
et laissez-moi la honte de trouver qu'un roitelet sur moi soit un pesant
fardeau[684]. J'en suis affligée, mais il faut céder à la grande justice de payer
ses dettes; et vous comprenez cela mieux que personne; vous êtes même
assez bonne pour croire que je ne suis pas naturellement avare, et que je n'ai
pas dessein de rien amasser. Quand vous êtes ici, ma chère bonne, vous
parlez si bien à votre fils, que je n'ai qu'à vous admirer; mais, en votre
absence, je me mêle de lui apprendre les manéges des conversations
ordinaires qu'il est important de savoir; il y a des choses qu'il ne faut pas
ignorer. Il serait ridicule de paraître étonné de certaines nouvelles sur quoi
l'on raisonne; je suis assez instruite de ces bagatelles. Je lui prêche fort aussi
l'attention à ce que les autres disent, et la présence d'esprit pour l'entendre
vite, et y répondre: cela est tout à fait capital dans le monde. Je lui parle des
prodiges de présence d'esprit que Dangeau nous contait l'autre jour; il les
admire, et je pèse sur l'agrément et sur l'utilité même de cette sorte de
vivacité. Enfin, je ne suis point désapprouvée par M. le chevalier. Nous
parlons ensemble de la lecture, et du malheur extrême d'être livré à l'ennui
et à l'oisiveté; nous disons que c'est la paresse d'esprit qui ôte le goût des
bons livres, et même des romans: comme ce chapitre nous tient au cœur, il
recommence souvent. Le petit d'Auvergne[685] est amoureux de la lecture; il
n'avait pas un moment de reposa l'armée, qu'il n'eût un livre à la main; et
Dieu sait si M. du Plessis et nous faisons valoir cette passion si noble et si
belle! Nous voulons être persuadés que le marquis en sera susceptible; nous
n'oublions rien, du moins, pour lui inspirer un goût si convenable. M. le
chevalier est plus utile à ce petit garçon qu'on ne peut se l'imaginer; il lui dit
toujours les meilleures choses du monde sur les grosses cordes de l'honneur
et de la réputation, et prend un soin de ses affaires, dont vous ne sauriez
trop le remercier. Il entre dans tout, il se mêle de tout, et veut que le marquis
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ménage lui-même son argent; qu'il écrive, qu'il suppute, qu'il ne dépense
rien d'inutile: c'est ainsi qu'il tâche de lui donner son esprit de règle et
d'économie, et de lui ôter un air de grand seigneur, de qu'importe,
d'ignorance et d'indifférence, qui conduit fort droit à toutes sortes
d'injustices, et enfin à l'hôpital. Voyez s'il y a une obligation pareille à celle
d'élever votre fils dans ces principes. Pour moi, j'en suis charmée, et trouve
bien plus de noblesse à cette éducation qu'aux autres. M. le chevalier a un
peu de goutte: il ira demain, s'il peut, à Versailles; il vous rendra compte de
vos affaires. Vous savez présentement que vous êtes chevaliers de l'ordre:
c'est une fort belle et agréable chose au milieu de votre province, dans le
service actuel; et cela siéra fort bien à la belle taille de M. de Grignan; au
moins n'y aura-t-il personne qui lui dispute en Provence, car il ne sera pas
envié de monsieur son oncle[686]; cela ne sort point de la famille.
La Fayette vient de sortir d'ici; il a causé une heure d'un des amis de
mon petit marquis: il en a conté de si grands ridicules, que le chevalier se
croit obligé d'en parler à son père, qui est son ami. Il a fort remercié la
Fayette de cet avis, parce qu'en effet il n'y a rien de si important que d'être
en bonne compagnie; et que souvent, sans être ridicule, on est ridiculisé par
ceux avec qui on se trouve: soyez en repos là-dessus; le chevalier y donnera
bon ordre. Je serai bien fâchée s'il ne peut pas, dimanche, présenter son
neveu; cette goutte est un étrange rabat-joie. Au reste, ma fille, pensiez-
vous que Pauline dût être parfaite? Elle n'est pas douce dans sa chambre: il
y a bien des gens fort aimés, fort estimés, qui ont eu ce défaut; je crois qu'il
vous sera aisé de l'en corriger; mais gardez-vous surtout de vous
accoutumer à la gronder et à l'humilier. Toutes mes amies me chargent très-
souvent de mille amitiés, de mille compliments pour vous. Madame de
Lavardin vint hier ici me dire qu'elle vous estimait trop pour vous faire un
compliment; mais qu'elle vous embrassait de tout son cœur, et ce grand
comte de Grignan; voilà ses paroles. Vous avez grande raison de l'aimer.
Voici un fait. Madame de Brinon[687], l'âme de Saint-Cyr, l'amie intime
de madame de Maintenon, n'est plus à Saint-Cyr; elle en sortit il y a quatre
jours: madame de Hanovre, qui l'aime, la ramena à l'hôtel de Guise, où elle
est encore. Elle ne paraît point mal avec madame de Maintenon; car elle
envoie tous les jours savoir de ses nouvelles; cela augmente la curiosité de
savoir quel est donc le sujet de sa disgrâce. Tout le monde en parle tout bas,
rien d'inutile: c'est ainsi qu'il tâche de lui donner son esprit de règle et
d'économie, et de lui ôter un air de grand seigneur, de qu'importe,
d'ignorance et d'indifférence, qui conduit fort droit à toutes sortes
d'injustices, et enfin à l'hôpital. Voyez s'il y a une obligation pareille à celle
d'élever votre fils dans ces principes. Pour moi, j'en suis charmée, et trouve
bien plus de noblesse à cette éducation qu'aux autres. M. le chevalier a un
peu de goutte: il ira demain, s'il peut, à Versailles; il vous rendra compte de
vos affaires. Vous savez présentement que vous êtes chevaliers de l'ordre:
c'est une fort belle et agréable chose au milieu de votre province, dans le
service actuel; et cela siéra fort bien à la belle taille de M. de Grignan; au
moins n'y aura-t-il personne qui lui dispute en Provence, car il ne sera pas
envié de monsieur son oncle[686]; cela ne sort point de la famille.
La Fayette vient de sortir d'ici; il a causé une heure d'un des amis de
mon petit marquis: il en a conté de si grands ridicules, que le chevalier se
croit obligé d'en parler à son père, qui est son ami. Il a fort remercié la
Fayette de cet avis, parce qu'en effet il n'y a rien de si important que d'être
en bonne compagnie; et que souvent, sans être ridicule, on est ridiculisé par
ceux avec qui on se trouve: soyez en repos là-dessus; le chevalier y donnera
bon ordre. Je serai bien fâchée s'il ne peut pas, dimanche, présenter son
neveu; cette goutte est un étrange rabat-joie. Au reste, ma fille, pensiez-
vous que Pauline dût être parfaite? Elle n'est pas douce dans sa chambre: il
y a bien des gens fort aimés, fort estimés, qui ont eu ce défaut; je crois qu'il
vous sera aisé de l'en corriger; mais gardez-vous surtout de vous
accoutumer à la gronder et à l'humilier. Toutes mes amies me chargent très-
souvent de mille amitiés, de mille compliments pour vous. Madame de
Lavardin vint hier ici me dire qu'elle vous estimait trop pour vous faire un
compliment; mais qu'elle vous embrassait de tout son cœur, et ce grand
comte de Grignan; voilà ses paroles. Vous avez grande raison de l'aimer.
Voici un fait. Madame de Brinon[687], l'âme de Saint-Cyr, l'amie intime
de madame de Maintenon, n'est plus à Saint-Cyr; elle en sortit il y a quatre
jours: madame de Hanovre, qui l'aime, la ramena à l'hôtel de Guise, où elle
est encore. Elle ne paraît point mal avec madame de Maintenon; car elle
envoie tous les jours savoir de ses nouvelles; cela augmente la curiosité de
savoir quel est donc le sujet de sa disgrâce. Tout le monde en parle tout bas,
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sans que personne en sache davantage; si cela vient à s'éclaircir, je vous le
manderai.
273.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 24 décembre 1688.
Le marquis a été seul à Versailles, il s'y est fort bien comporté; il a dîné
chez M. du Maine, chez M. de Montausier, soupé chez madame
d'Armagnac, fait sa cour à tous les levers et à tous les couchers.
Monseigneur lui a fait donner le bougeoir; enfin, le voilà jeté dans le
monde, et il y fait fort bien. Il est à la mode, et jamais il n'y eut de si
heureux commencements, ni une si bonne réputation; car je ne finirais
point, si je voulais vous nommer tous ceux qui en disent du bien. Je ne me
console point que vous n'ayez pas le plaisir de le voir et de l'embrasser,
comme je fais tous les jours.
Mais ne semble-t-il pas, à me voir causer tranquillement avec vous, que
je n'aie rien à vous mander? Écoutez, écoutez, voici une petite nouvelle qui
ne vaut pas la peine d'en parler. La reine d'Angleterre et le prince de Galles,
sa nourrice et une remueuse uniquement, seront ici au premier jour. Le roi
leur a envoyé ses carrosses sur le chemin de Calais, où cette reine arriva
mardi dernier, 21 de ce mois, conduite par M. de Lauzun. Voici le détail que
M. Courtin, revenant de Versailles, nous conta hier chez madame de la
Fayette. Vous avez su comme M. de Lauzun se résolut, il y a cinq ou six
semaines, d'aller en Angleterre; il ne pouvait faire un meilleur usage de son
loisir: il n'a point abandonné le roi d'Angleterre, pendant que tout le monde
le trahissait et l'abandonnait. Enfin, dimanche dernier, 19 de ce mois, le roi,
qui avait pris sa résolution, se coucha avec la reine, chassa tous ceux qui le
servent encore; et une heure après se releva, pour ordonner à un valet de
chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait à la porte de
l'antichambre; c'était M. de Lauzun. Le roi lui dit: «Monsieur, je vous
confie la reine et mon fils; il faut tout hasarder, et tâcher de les conduire en
France.» M. de Lauzun le remercia, comme vous pouvez penser; mais il
voulut mener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nommé Saint-Victor, que
l'on connaît, qui a beaucoup de courage et de mérite. Ce fut Saint-Victor qui
prit dans son manteau le petit prince, qu'on disait être à Portsmouth, et qui
manderai.
273.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 24 décembre 1688.
Le marquis a été seul à Versailles, il s'y est fort bien comporté; il a dîné
chez M. du Maine, chez M. de Montausier, soupé chez madame
d'Armagnac, fait sa cour à tous les levers et à tous les couchers.
Monseigneur lui a fait donner le bougeoir; enfin, le voilà jeté dans le
monde, et il y fait fort bien. Il est à la mode, et jamais il n'y eut de si
heureux commencements, ni une si bonne réputation; car je ne finirais
point, si je voulais vous nommer tous ceux qui en disent du bien. Je ne me
console point que vous n'ayez pas le plaisir de le voir et de l'embrasser,
comme je fais tous les jours.
Mais ne semble-t-il pas, à me voir causer tranquillement avec vous, que
je n'aie rien à vous mander? Écoutez, écoutez, voici une petite nouvelle qui
ne vaut pas la peine d'en parler. La reine d'Angleterre et le prince de Galles,
sa nourrice et une remueuse uniquement, seront ici au premier jour. Le roi
leur a envoyé ses carrosses sur le chemin de Calais, où cette reine arriva
mardi dernier, 21 de ce mois, conduite par M. de Lauzun. Voici le détail que
M. Courtin, revenant de Versailles, nous conta hier chez madame de la
Fayette. Vous avez su comme M. de Lauzun se résolut, il y a cinq ou six
semaines, d'aller en Angleterre; il ne pouvait faire un meilleur usage de son
loisir: il n'a point abandonné le roi d'Angleterre, pendant que tout le monde
le trahissait et l'abandonnait. Enfin, dimanche dernier, 19 de ce mois, le roi,
qui avait pris sa résolution, se coucha avec la reine, chassa tous ceux qui le
servent encore; et une heure après se releva, pour ordonner à un valet de
chambre de faire entrer un homme qu'il trouverait à la porte de
l'antichambre; c'était M. de Lauzun. Le roi lui dit: «Monsieur, je vous
confie la reine et mon fils; il faut tout hasarder, et tâcher de les conduire en
France.» M. de Lauzun le remercia, comme vous pouvez penser; mais il
voulut mener avec lui un gentilhomme d'Avignon, nommé Saint-Victor, que
l'on connaît, qui a beaucoup de courage et de mérite. Ce fut Saint-Victor qui
prit dans son manteau le petit prince, qu'on disait être à Portsmouth, et qui
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était caché dans le palais. M. de Lauzun donna la main à la reine: vous
pouvez jeter un regard sur l'adieu qu'elle fit au roi; et, suivie de ces deux
femmes que je vous ai nommées, ils allèrent dans la rue prendre un carrosse
de louage. Ils se mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivière, où
ils eurent un si gros temps, qu'ils ne savaient où se mettre. Enfin, à
l'embouchure de la Tamise, ils entrèrent dans un yacht, M. de Lauzun
auprès du patron, en cas que ce fût un traître, pour le jeter dans la mer. Mais
comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en
passe fort souvent, il ne songeait qu'à passer tout simplement au milieu de
cinquante bâtiments hollandais, qui ne regardaient seulement pas cette
petite barque; et, ainsi protégée du ciel, et à couvert de sa mauvaise mine,
elle aborda heureusement à Calais, où M. de Charost reçut la reine avec tout
le respect que vous pouvez penser. Le courrier arriva hier à midi au roi, qui
conta toutes ces particularités; et en même temps on donne ordre aux
carrosses du roi d'aller au-devant de cette reine, pour l'amener à Vincennes,
que l'on fait meubler. On dit que Sa Majesté ira au-devant d'elle. Voilà le
premier tome du roman, dont vous aurez incessamment la suite. On vient de
nous assurer que, pour achever la beauté de l'aventure, M. de Lauzun, après
avoir mis la reine et le prince en sûreté entre les mains de M. de Charost, a
voulu retourner en Angleterre avec Saint-Victor, pour courir la triste et
cruelle fortune de ce roi: j'admire l'étoile de M. de Lauzun, qui veut encore
rendre son nom éclatant, quand il semble qu'il soit tout à fait enterré. Il avait
porté vingt mille pistoles au roi d'Angleterre. En vérité, ma chère fille, voilà
une jolie action, et d'une grande hardiesse; et ce qui l'achève, c'est d'être
retourné dans un pays où, selon toutes les apparences, il doit périr, soit avec
le roi, soit par la rage qu'ils auront du coup qu'il leur vient de faire. Je vous
laisse rêver sur ce roman, et vous embrasse, ma chère enfant, avec une sorte
d'amitié qui n'est pas ordinaire.
274.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 29 décembre 1688.
Voici donc ce mercredi si terrible, où vous me priez de négliger un peu
ma chère fille; mais ignorez-vous que ce qui me console de mes fatigues,
c'est de lui écrire et de causer un peu avec elle? Je me souviens assez de
Provence et d'Aix, et je sais assez le sujet que vous avez de vous plaindre de
pouvez jeter un regard sur l'adieu qu'elle fit au roi; et, suivie de ces deux
femmes que je vous ai nommées, ils allèrent dans la rue prendre un carrosse
de louage. Ils se mirent ensuite dans un petit bateau le long de la rivière, où
ils eurent un si gros temps, qu'ils ne savaient où se mettre. Enfin, à
l'embouchure de la Tamise, ils entrèrent dans un yacht, M. de Lauzun
auprès du patron, en cas que ce fût un traître, pour le jeter dans la mer. Mais
comme le patron ne croyait mener que des gens du commun, comme il en
passe fort souvent, il ne songeait qu'à passer tout simplement au milieu de
cinquante bâtiments hollandais, qui ne regardaient seulement pas cette
petite barque; et, ainsi protégée du ciel, et à couvert de sa mauvaise mine,
elle aborda heureusement à Calais, où M. de Charost reçut la reine avec tout
le respect que vous pouvez penser. Le courrier arriva hier à midi au roi, qui
conta toutes ces particularités; et en même temps on donne ordre aux
carrosses du roi d'aller au-devant de cette reine, pour l'amener à Vincennes,
que l'on fait meubler. On dit que Sa Majesté ira au-devant d'elle. Voilà le
premier tome du roman, dont vous aurez incessamment la suite. On vient de
nous assurer que, pour achever la beauté de l'aventure, M. de Lauzun, après
avoir mis la reine et le prince en sûreté entre les mains de M. de Charost, a
voulu retourner en Angleterre avec Saint-Victor, pour courir la triste et
cruelle fortune de ce roi: j'admire l'étoile de M. de Lauzun, qui veut encore
rendre son nom éclatant, quand il semble qu'il soit tout à fait enterré. Il avait
porté vingt mille pistoles au roi d'Angleterre. En vérité, ma chère fille, voilà
une jolie action, et d'une grande hardiesse; et ce qui l'achève, c'est d'être
retourné dans un pays où, selon toutes les apparences, il doit périr, soit avec
le roi, soit par la rage qu'ils auront du coup qu'il leur vient de faire. Je vous
laisse rêver sur ce roman, et vous embrasse, ma chère enfant, avec une sorte
d'amitié qui n'est pas ordinaire.
274.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 29 décembre 1688.
Voici donc ce mercredi si terrible, où vous me priez de négliger un peu
ma chère fille; mais ignorez-vous que ce qui me console de mes fatigues,
c'est de lui écrire et de causer un peu avec elle? Je me souviens assez de
Provence et d'Aix, et je sais assez le sujet que vous avez de vous plaindre de
Page 543
l'élection (des consuls) qui fut faite le jour de Saint-André, pour approuver
extrêmement que vous l'ayez fait casser par le parlement. J'ai vu le père
Gaillard[688], qui en est fort aise; il parlera à M. de Croissi, et fera renvoyer
toute l'affaire à M. de Grignan. On ne saurait se venger plus honnêtement,
et d'une manière qui doive mieux guérir et corriger de la fantaisie de vous
déplaire. J'en fais mon compliment à M. Gaillard; je suis vraiment flattée de
la pensée d'avoir ma place dans une si bonne tête; je ne saurais oublier ses
regards si pleins de feu et d'esprit. Ne causez-vous pas quelquefois avec lui?
Je comprends, ma chère enfant, cet ouvrage de deux mois, que vous
avez à faire cet hiver à Aix; il paraît grand et difficile, à le regarder tout
d'une vue: mais quand vous serez en train d'aller et de travailler, étant tous
les jours si accablée de devoirs et d'écritures, vous trouverez que, malgré
l'ennui et la fatigue, les jours ne laissent pas de s'écouler fort vite. J'en ai
passé de bien douloureux, sans compter les mauvaises nuits; et cependant
rien n'empêchait le temps de courir: ce qui est de vrai, c'est qu'au bout de
trois mois, on croit qu'il y a trois ans qu'on est séparé. Si vous voulez m'en
croire, vous demeurerez fort bien à Aix jusqu'à Pâques; le carême y est plus
doux qu'à Grignan. La bise de Grignan, qui vous fait avaler la poudre de
tous les bâtiments de vos prélats, me fait mal à votre poitrine[689], et me
paraît un petit camp de Maintenon[690]. Vous ferez de ces pensées tout ce que
vous voudrez; pour moi, je ne souhaite au monde que de pouvoir travailler
avec ma chère bonne, et achever ma vie en l'aimant, et en recevant les
tendres et pieuses marques de son amitié; car vous me paraissez le pieux
Énée en femme.
J'ai vu Sanzei; je l'ai embrassé pour vous; il s'est mis à genoux, il m'a
baisé les pieds; je vous mande ses folies, comme celles de don Quichotte: il
n'est plus mousquetaire, il est lieutenent de dragons: il a parlé au roi, qui lui
a dit que, s'il servait avec application, on aurait soin de lui. Voilà où il lui
serait bien nécessaire d'être un peu monsieur du pied de la lettre. Vous ne
sauriez croire comme cette qualité, qui nous faisait rire, est utile à votre
enfant, et combien elle contribue à composer sa bonne réputation; c'est un
air, c'est une mode d'en dire du bien. Madame de Verneuil, qui est revenue,
commença hier par là, et vous fit ensuite mille amitiés et mille
compliments. Je crois que mademoiselle de Coislin[691] sera enfin madame
d'Enrichemont.
extrêmement que vous l'ayez fait casser par le parlement. J'ai vu le père
Gaillard[688], qui en est fort aise; il parlera à M. de Croissi, et fera renvoyer
toute l'affaire à M. de Grignan. On ne saurait se venger plus honnêtement,
et d'une manière qui doive mieux guérir et corriger de la fantaisie de vous
déplaire. J'en fais mon compliment à M. Gaillard; je suis vraiment flattée de
la pensée d'avoir ma place dans une si bonne tête; je ne saurais oublier ses
regards si pleins de feu et d'esprit. Ne causez-vous pas quelquefois avec lui?
Je comprends, ma chère enfant, cet ouvrage de deux mois, que vous
avez à faire cet hiver à Aix; il paraît grand et difficile, à le regarder tout
d'une vue: mais quand vous serez en train d'aller et de travailler, étant tous
les jours si accablée de devoirs et d'écritures, vous trouverez que, malgré
l'ennui et la fatigue, les jours ne laissent pas de s'écouler fort vite. J'en ai
passé de bien douloureux, sans compter les mauvaises nuits; et cependant
rien n'empêchait le temps de courir: ce qui est de vrai, c'est qu'au bout de
trois mois, on croit qu'il y a trois ans qu'on est séparé. Si vous voulez m'en
croire, vous demeurerez fort bien à Aix jusqu'à Pâques; le carême y est plus
doux qu'à Grignan. La bise de Grignan, qui vous fait avaler la poudre de
tous les bâtiments de vos prélats, me fait mal à votre poitrine[689], et me
paraît un petit camp de Maintenon[690]. Vous ferez de ces pensées tout ce que
vous voudrez; pour moi, je ne souhaite au monde que de pouvoir travailler
avec ma chère bonne, et achever ma vie en l'aimant, et en recevant les
tendres et pieuses marques de son amitié; car vous me paraissez le pieux
Énée en femme.
J'ai vu Sanzei; je l'ai embrassé pour vous; il s'est mis à genoux, il m'a
baisé les pieds; je vous mande ses folies, comme celles de don Quichotte: il
n'est plus mousquetaire, il est lieutenent de dragons: il a parlé au roi, qui lui
a dit que, s'il servait avec application, on aurait soin de lui. Voilà où il lui
serait bien nécessaire d'être un peu monsieur du pied de la lettre. Vous ne
sauriez croire comme cette qualité, qui nous faisait rire, est utile à votre
enfant, et combien elle contribue à composer sa bonne réputation; c'est un
air, c'est une mode d'en dire du bien. Madame de Verneuil, qui est revenue,
commença hier par là, et vous fit ensuite mille amitiés et mille
compliments. Je crois que mademoiselle de Coislin[691] sera enfin madame
d'Enrichemont.
Page 544
Madame de Coulanges, que j'ai vue ce matin chez la Bagnols, m'a dit
qu'elle avait reçu votre réponse, et qu'elle me la montrerait ce soir chez
l'abbé Têtu. Vous voilà donc quitte de cette réponse; mais vous me faites
grand'pitié de répondre ainsi seule à cent personnes qui vous ont écrit: cette
mode est cruelle en France. Mais que vous dirai-je d'Angleterre, où les
modes et les manières sont encore plus fâcheuses? M. de Lamoignon a
mandé à M. le chevalier que le roi d'Angleterre était arrivé à Boulogne; un
autre dit à Brest; un autre dit qu'il est arrêté en Angleterre; un autre, qu'il est
péri dans les horribles tempêtes qu'il y a eu sur la mer: voilà de quoi choisir.
Il est sept heures; M. le chevalier ne fermera son paquet qu'au bel air de
onze heures; s'il sait quelque chose de plus assuré, il vous le mandera. Ce
qui est très-certain, c'est que la reine ne veut point sortir de Boulogne,
qu'elle n'ait des nouvelles de son mari; elle pleure, et prie Dieu sans cesse.
Le roi était hier fort en peine de Sa Majesté Britannique. Voilà une grande
scène: nous sommes attentifs à la volonté des dieux,
........ Et nous voulons apprendre
Ce qu'ils ont ordonné du beau-père et du gendre[692].
Je reprends ma lettre, je viens de la chambre de M. le chevalier. Jamais
il ne s'est vu un jour comme celui-ci: on dit quatre choses différentes du roi
d'Angleterre, et toutes quatre par de bons auteurs. Il est à Calais; il est à
Boulogne; il est arrêté en Angleterre; il est péri dans son vaisseau; un
cinquième dit à Brest; et tout cela tellement brouillé, qu'on ne sait que dire.
M. Courtin d'une façon, M. de Reims d'une autre, M. de Lamoignon d'une
autre. Les laquais vont et viennent à tout moment. Je dis donc adieu à ma
chère fille, sans pouvoir lui rien dire de positif, sinon que je l'aime comme
le mérite son cœur, et comme le veut mon inclination, qui me fait courir
dans ce chemin à bride abattue.
275.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 3 janvier 1689.
Votre cher enfant est arrivé ce matin; nous avons été ravis de le voir, et
M. du Plessis: nous étions à table; ils ont dîné miraculeusement sur notre
dîner, qui était déjà un peu endommagé. Mais que n'avez-vous pu entendre
qu'elle avait reçu votre réponse, et qu'elle me la montrerait ce soir chez
l'abbé Têtu. Vous voilà donc quitte de cette réponse; mais vous me faites
grand'pitié de répondre ainsi seule à cent personnes qui vous ont écrit: cette
mode est cruelle en France. Mais que vous dirai-je d'Angleterre, où les
modes et les manières sont encore plus fâcheuses? M. de Lamoignon a
mandé à M. le chevalier que le roi d'Angleterre était arrivé à Boulogne; un
autre dit à Brest; un autre dit qu'il est arrêté en Angleterre; un autre, qu'il est
péri dans les horribles tempêtes qu'il y a eu sur la mer: voilà de quoi choisir.
Il est sept heures; M. le chevalier ne fermera son paquet qu'au bel air de
onze heures; s'il sait quelque chose de plus assuré, il vous le mandera. Ce
qui est très-certain, c'est que la reine ne veut point sortir de Boulogne,
qu'elle n'ait des nouvelles de son mari; elle pleure, et prie Dieu sans cesse.
Le roi était hier fort en peine de Sa Majesté Britannique. Voilà une grande
scène: nous sommes attentifs à la volonté des dieux,
........ Et nous voulons apprendre
Ce qu'ils ont ordonné du beau-père et du gendre[692].
Je reprends ma lettre, je viens de la chambre de M. le chevalier. Jamais
il ne s'est vu un jour comme celui-ci: on dit quatre choses différentes du roi
d'Angleterre, et toutes quatre par de bons auteurs. Il est à Calais; il est à
Boulogne; il est arrêté en Angleterre; il est péri dans son vaisseau; un
cinquième dit à Brest; et tout cela tellement brouillé, qu'on ne sait que dire.
M. Courtin d'une façon, M. de Reims d'une autre, M. de Lamoignon d'une
autre. Les laquais vont et viennent à tout moment. Je dis donc adieu à ma
chère fille, sans pouvoir lui rien dire de positif, sinon que je l'aime comme
le mérite son cœur, et comme le veut mon inclination, qui me fait courir
dans ce chemin à bride abattue.
275.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 3 janvier 1689.
Votre cher enfant est arrivé ce matin; nous avons été ravis de le voir, et
M. du Plessis: nous étions à table; ils ont dîné miraculeusement sur notre
dîner, qui était déjà un peu endommagé. Mais que n'avez-vous pu entendre
Page 545
tout ce que le marquis nous a dit de la beauté de sa compagnie! Il s'informa
d'abord si la compagnie était arrivée, et ensuite si elle était belle: Vraiment,
monsieur, lui dit-on, elle est toute des plus belles; c'est une vieille
compagnie qui vaut bien mieux que les nouvelles. Vous pouvez penser ce
que c'est qu'une telle louange à quelqu'un qu'on ne savait pas qui en fût le
capitaine. Notre enfant fut transporté le lendemain de voir cette belle
compagnie à cheval, ces hommes faits exprès, choisis par vous qui êtes la
bonne connaisseuse, ces chevaux jetés dans le même moule. Ce fut pour lui
une véritable joie, à laquelle M. de Châlons[693] et madame de Noailles (sa
mère) prirent part: il a été reçu de ces saintes personnes comme le fils de M.
de Grignan. Mais quelle folie de vous parler de tout cela! c'est l'affaire du
marquis.
Je voulais vous demander des nouvelles de madame d'Oppède, et
justement vous m'en dites: il me paraît que c'est une bonne compagnie que
vous avez de plus, et peut-être l'unique. Pour M. d'Aix, je vous avoue que je
ne croirais pas les Provençaux sur son sujet. Je me souviens fort bien qu'ils
se font valoir et ne subsistent que sur les dits et redits, et les avis qu'ils
donnent toujours pour animer et trouver de l'emploi. Il n'en faut pas tout à
fait croire aussi M. d'Aix: cependant le moyen de penser qu'un homme toute
sa vie courtisan, et qui renie chrême et baptême, qui ne se soucie point des
intrigues des consuls, voulût se déshonorer devant Dieu et devant les
hommes par de faux serments? Mais c'est à vous d'en juger sur les lieux.
La cérémonie de vos frères fut donc faite le jour de l'an à Versailles.
Coulanges en est revenu, qui vous rend mille grâces de votre jolie réponse:
j'ai admiré toutes les pensées qui vous viennent, et comme cela est tourné et
juste sur ce qu'on vous a écrit. Il m'a conté que l'on commença dès le
vendredi, comme je vous l'ai dit: ces premiers étaient profès avec de beaux
habits et leurs colliers: deux maréchaux de France étaient demeurés pour le
samedi. Le maréchal de Bellefonds était totalement ridicule, parce que, par
modestie et par mine indifférente, il avait négligé de mettre des rubans au
bas de ses chausses de page, de sorte que c'était une véritable nudité. Toute
la troupe était magnifique, M. de la Trousse des mieux; il y eut un embarras
dans sa perruque, qui lui fit passer ce qui était à côté assez longtemps
derrière, de sorte que sa joue était fort découverte; il tirait toujours ce qui
l'embarrassait qui ne voulait pas venir; cela fit un petit chagrin. Mais, sur la
même ligne, M. de Montchevreuil et M. de Villars s'accrochèrent l'un à
d'abord si la compagnie était arrivée, et ensuite si elle était belle: Vraiment,
monsieur, lui dit-on, elle est toute des plus belles; c'est une vieille
compagnie qui vaut bien mieux que les nouvelles. Vous pouvez penser ce
que c'est qu'une telle louange à quelqu'un qu'on ne savait pas qui en fût le
capitaine. Notre enfant fut transporté le lendemain de voir cette belle
compagnie à cheval, ces hommes faits exprès, choisis par vous qui êtes la
bonne connaisseuse, ces chevaux jetés dans le même moule. Ce fut pour lui
une véritable joie, à laquelle M. de Châlons[693] et madame de Noailles (sa
mère) prirent part: il a été reçu de ces saintes personnes comme le fils de M.
de Grignan. Mais quelle folie de vous parler de tout cela! c'est l'affaire du
marquis.
Je voulais vous demander des nouvelles de madame d'Oppède, et
justement vous m'en dites: il me paraît que c'est une bonne compagnie que
vous avez de plus, et peut-être l'unique. Pour M. d'Aix, je vous avoue que je
ne croirais pas les Provençaux sur son sujet. Je me souviens fort bien qu'ils
se font valoir et ne subsistent que sur les dits et redits, et les avis qu'ils
donnent toujours pour animer et trouver de l'emploi. Il n'en faut pas tout à
fait croire aussi M. d'Aix: cependant le moyen de penser qu'un homme toute
sa vie courtisan, et qui renie chrême et baptême, qui ne se soucie point des
intrigues des consuls, voulût se déshonorer devant Dieu et devant les
hommes par de faux serments? Mais c'est à vous d'en juger sur les lieux.
La cérémonie de vos frères fut donc faite le jour de l'an à Versailles.
Coulanges en est revenu, qui vous rend mille grâces de votre jolie réponse:
j'ai admiré toutes les pensées qui vous viennent, et comme cela est tourné et
juste sur ce qu'on vous a écrit. Il m'a conté que l'on commença dès le
vendredi, comme je vous l'ai dit: ces premiers étaient profès avec de beaux
habits et leurs colliers: deux maréchaux de France étaient demeurés pour le
samedi. Le maréchal de Bellefonds était totalement ridicule, parce que, par
modestie et par mine indifférente, il avait négligé de mettre des rubans au
bas de ses chausses de page, de sorte que c'était une véritable nudité. Toute
la troupe était magnifique, M. de la Trousse des mieux; il y eut un embarras
dans sa perruque, qui lui fit passer ce qui était à côté assez longtemps
derrière, de sorte que sa joue était fort découverte; il tirait toujours ce qui
l'embarrassait qui ne voulait pas venir; cela fit un petit chagrin. Mais, sur la
même ligne, M. de Montchevreuil et M. de Villars s'accrochèrent l'un à
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l'autre d'une telle furie; les épées, les rubans, les dentelles, les clinquants,
tout se trouva tellement mêlé, brouillé, embarrassé, toutes les petites parties
crochues[694] étaient si parfaitement entrelacées, que nulle main d'homme ne
put les séparer; plus on y tâchait, plus on les brouillait, comme les anneaux
des armes de Roger. Enfin, toute la cérémonie, toutes les révérences, tout le
manége demeurant arrêté, il fallut les arracher de force, et le plus fort
l'emporta. Mais ce qui déconcerta entièrement la gravité de la cérémonie, ce
fut la négligence du bon M. d'Hocquincourt, qui était tellement habillé
comme les Provençaux et les Bretons, que ses chausses de page étant moins
commodes que celles qu'il avait d'ordinaire, sa chemise ne voulait jamais y
demeurer, quelque prière qu'il lui en fît; car, sachant son état, il tâchait
incessamment d'y donner ordre, et ce fut toujours inutilement; de sorte que
madame la Dauphine ne put tenir plus longtemps les éclats de rire; ce fut
une grande pitié; la majesté du roi en pensa être ébranlée, et jamais il ne
s'était vu, dans les registres de l'ordre, l'exemple d'une telle aventure. Il est
certain, ma chère bonne, que si j'avais eu mon gendre dans cette cérémonie,
j'y aurais été avec ma chère fille. Il y avait bien des places de reste, tout le
monde ayant cru qu'on s'y étoufferait, et c'était comme à ce carrousel. Le
lendemain, toute la cour brillait de cordons bleus; toutes les belles tailles, et
les jeunes gens par-dessus les justaucorps, les autres dessous. Vous aurez à
choisir, tout au moins en qualité de belle taille. On m'a dit qu'on manderait
aux absents de prendre le cordon que le roi leur envoie avec la croix: c'est à
M. le chevalier à vous le mander. Voilà le chapitre des cordons bleus épuisé.
Le roi d'Angleterre a été pris, dit-on, en faisant le chasseur et voulant se
sauver. Il est à Whitehall[695]. Il a son capitaine des gardes, ses gardes, des
milords à son lever; mais tout cela est fort bien gardé. Le prince d'Orange à
Saint-James[696], qui est de l'autre côté du jardin. On tiendra le parlement:
Dieu conduise cette barque! La reine d'Angleterre sera ici mercredi; elle
vient à Saint-Germain, pour être plus près du roi et de ses bontés.
L'abbé Têtu est toujours très-digne de pitié; fort souvent l'opium ne lui
fait rien; et quand il dort un peu, c'est d'accablement, parce qu'on a doublé
la dose. Je fais vos compliments partout où vous le souhaitez; les veuves
vous sont acquises, et sur la terre et dans le troisième ciel. Je fus le jour de
l'an chez madame Croiset; j'y trouvai Rubentel, qui me dit des biens solides
de votre enfant, et de sa réputation naissante, et de sa bonne volonté, et de
tout se trouva tellement mêlé, brouillé, embarrassé, toutes les petites parties
crochues[694] étaient si parfaitement entrelacées, que nulle main d'homme ne
put les séparer; plus on y tâchait, plus on les brouillait, comme les anneaux
des armes de Roger. Enfin, toute la cérémonie, toutes les révérences, tout le
manége demeurant arrêté, il fallut les arracher de force, et le plus fort
l'emporta. Mais ce qui déconcerta entièrement la gravité de la cérémonie, ce
fut la négligence du bon M. d'Hocquincourt, qui était tellement habillé
comme les Provençaux et les Bretons, que ses chausses de page étant moins
commodes que celles qu'il avait d'ordinaire, sa chemise ne voulait jamais y
demeurer, quelque prière qu'il lui en fît; car, sachant son état, il tâchait
incessamment d'y donner ordre, et ce fut toujours inutilement; de sorte que
madame la Dauphine ne put tenir plus longtemps les éclats de rire; ce fut
une grande pitié; la majesté du roi en pensa être ébranlée, et jamais il ne
s'était vu, dans les registres de l'ordre, l'exemple d'une telle aventure. Il est
certain, ma chère bonne, que si j'avais eu mon gendre dans cette cérémonie,
j'y aurais été avec ma chère fille. Il y avait bien des places de reste, tout le
monde ayant cru qu'on s'y étoufferait, et c'était comme à ce carrousel. Le
lendemain, toute la cour brillait de cordons bleus; toutes les belles tailles, et
les jeunes gens par-dessus les justaucorps, les autres dessous. Vous aurez à
choisir, tout au moins en qualité de belle taille. On m'a dit qu'on manderait
aux absents de prendre le cordon que le roi leur envoie avec la croix: c'est à
M. le chevalier à vous le mander. Voilà le chapitre des cordons bleus épuisé.
Le roi d'Angleterre a été pris, dit-on, en faisant le chasseur et voulant se
sauver. Il est à Whitehall[695]. Il a son capitaine des gardes, ses gardes, des
milords à son lever; mais tout cela est fort bien gardé. Le prince d'Orange à
Saint-James[696], qui est de l'autre côté du jardin. On tiendra le parlement:
Dieu conduise cette barque! La reine d'Angleterre sera ici mercredi; elle
vient à Saint-Germain, pour être plus près du roi et de ses bontés.
L'abbé Têtu est toujours très-digne de pitié; fort souvent l'opium ne lui
fait rien; et quand il dort un peu, c'est d'accablement, parce qu'on a doublé
la dose. Je fais vos compliments partout où vous le souhaitez; les veuves
vous sont acquises, et sur la terre et dans le troisième ciel. Je fus le jour de
l'an chez madame Croiset; j'y trouvai Rubentel, qui me dit des biens solides
de votre enfant, et de sa réputation naissante, et de sa bonne volonté, et de
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sa hardiesse à Philisbourg. On assure que M. de Lauzun a été trois quarts
d'heure avec le roi: si cela continue, vous jugez bien qu'il voudra le ravoir.
276.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 5 janvier 1689.
Je menai hier mon marquis avec moi; nous commençâmes par chez M.
de la Trousse, qui voulut bien avoir la complaisance de se rhabiller, et en
novice et en profès, comme le jour de la cérémonie: ces deux sortes d'habits
sont fort avantageux aux gens bien faits. Une pensée frivole, et sans
regarder les conséquences, me fit regretter que la belle taille de M. de
Grignan n'eût point brillé dans cette fête. Cet habit de page est fort joli: je
ne m'étonne point que madame de Clèves aimât M. de Nemours avec ses
belles jambes».[697] Pour le manteau, c'est une représentation de la majesté
royale: il en a coûté huit cents pistoles à la Trousse, car il a acheté le
manteau. Après avoir vu cette belle mascarade, je menai votre fils chez
toutes les dames de ce quartier: madame de Vaubecourt, madame Ollier le
reçurent fort bien: il ira bientôt de son chef.
La vie de saint Louis m'a jetée dans la lecture de Mézerai; j'ai voulu voir
les derniers rois de la seconde race; et je veux joindre Philippe de Valois et
le roi Jean: c'est un endroit admirable de l'histoire, et dont l'abbé de Choisi a
fait un livre qui se laisse fort bien lire. Nous tâchons de cogner dans la tête
de votre fils l'envie de connaître un peu ce qui s'est passé avant lui; cela
viendra; mais en attendant, il y a bien des sujets de réflexion à considérer ce
qui se passe présentement. Vous allez voir, parla nouvelle d'aujourd'hui,
comme le roi d'Angleterre s'est sauvé de Londres, apparemment par la
bonne volonté du prince d'Orange. Les politiques raisonnent, et demandent
s'il est plus avantageux à ce roi d'être en France: l'un dit oui, car il est en
sûreté, et il ne courra pas le risque de rendre sa femme et son fils, ou d'avoir
la tête coupée; l'autre dit non, car il laisse le prince d'Orange protecteur et
adoré, dès qu'il y arrive naturellement et sans crime. Ce qui est vrai, c'est
que la guerre nous sera bientôt déclarée, et que peut-être même nous la
déclarerons les premiers. Si nous pouvions faire la paix en Italie et en
Allemagne, nous vaquerions à cette guerre anglaise et hollandaise avec plus
d'attention: il faut l'espérer, car ce serait trop d'avoir des ennemis de tous
d'heure avec le roi: si cela continue, vous jugez bien qu'il voudra le ravoir.
276.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, mercredi 5 janvier 1689.
Je menai hier mon marquis avec moi; nous commençâmes par chez M.
de la Trousse, qui voulut bien avoir la complaisance de se rhabiller, et en
novice et en profès, comme le jour de la cérémonie: ces deux sortes d'habits
sont fort avantageux aux gens bien faits. Une pensée frivole, et sans
regarder les conséquences, me fit regretter que la belle taille de M. de
Grignan n'eût point brillé dans cette fête. Cet habit de page est fort joli: je
ne m'étonne point que madame de Clèves aimât M. de Nemours avec ses
belles jambes».[697] Pour le manteau, c'est une représentation de la majesté
royale: il en a coûté huit cents pistoles à la Trousse, car il a acheté le
manteau. Après avoir vu cette belle mascarade, je menai votre fils chez
toutes les dames de ce quartier: madame de Vaubecourt, madame Ollier le
reçurent fort bien: il ira bientôt de son chef.
La vie de saint Louis m'a jetée dans la lecture de Mézerai; j'ai voulu voir
les derniers rois de la seconde race; et je veux joindre Philippe de Valois et
le roi Jean: c'est un endroit admirable de l'histoire, et dont l'abbé de Choisi a
fait un livre qui se laisse fort bien lire. Nous tâchons de cogner dans la tête
de votre fils l'envie de connaître un peu ce qui s'est passé avant lui; cela
viendra; mais en attendant, il y a bien des sujets de réflexion à considérer ce
qui se passe présentement. Vous allez voir, parla nouvelle d'aujourd'hui,
comme le roi d'Angleterre s'est sauvé de Londres, apparemment par la
bonne volonté du prince d'Orange. Les politiques raisonnent, et demandent
s'il est plus avantageux à ce roi d'être en France: l'un dit oui, car il est en
sûreté, et il ne courra pas le risque de rendre sa femme et son fils, ou d'avoir
la tête coupée; l'autre dit non, car il laisse le prince d'Orange protecteur et
adoré, dès qu'il y arrive naturellement et sans crime. Ce qui est vrai, c'est
que la guerre nous sera bientôt déclarée, et que peut-être même nous la
déclarerons les premiers. Si nous pouvions faire la paix en Italie et en
Allemagne, nous vaquerions à cette guerre anglaise et hollandaise avec plus
d'attention: il faut l'espérer, car ce serait trop d'avoir des ennemis de tous
Page 548
côtés. Voyez un peu où me porte le libertinage de ma plume! mais vous
jugez bien que les conversations sont pleines de ces grands événements.
Je vous conjure, ma chère fille, quand vous écrirez à M. de Chaulnes, de
lui dire que vous prenez part aux obligations que mon fils lui a; que vous
l'en remerciez; que votre éloignement extrême ne vous rend pas insensible
pour votre frère: ce sujet de reconnaissance est un peu nouveau; c'est de le
dispenser de commander le premier régiment de milice qu'il fait lever en
Bretagne. Mon fils ne peut envisager de rentrer dans le service par ce côté-
là; il en a horreur, et ne demande que d'être oublié dans son pays. M. le
chevalier approuve ce sentiment, et moi aussi, je vous l'avoue: n'êtes-vous
pas de cet avis, ma chère enfant? Je fais grand cas de vos sentiments, qui
sont toujours les bons, principalement sur le sujet de votre frère. N'entrez
point dans ce détail; mais dites en gros que qui fait plaisir au frère en fait à
la sœur. M. de Momont est allé en Bretagne avec des troupes, mais si
soumis à M. de Chaulnes, que c'est une merveille. Ces commencements
sont doux, il faut voir la suite.
Je trouvai hier Choiseul avec son cordon; il est fort bien; ce serait jouer
de malheur de n'en pas rencontrer présentement cinq ou six tous les jours.
Vous ai-je dit que le roi a ôté la communion de la cérémonie? Il y a
longtemps que je le souhaitais; je mets quasi la beauté de cette action avec
celle d'empêcher les duels. Voyez en effet ce que c'eût été de mêler cette
sainte action avec les rires immodérés qu'excita la chemise de M.
d'Hocquincourt! Plusieurs pourtant firent leurs dévotions, mais sans
ostentation, et sans y être forcés. Nous allons vaquer présentement à la
réception de leurs Majestés anglaises, qui seront à Saint-Germain. Madame
la Dauphine aura un fauteuil devant cette reine, quoiqu'elle ne soit pas
reine, parce qu'elle en tient la place. Ma fille, je vous souhaite à tout, je
vous regrette partout, je vois tous vos engagements, toutes vos raisons; mais
je ne puis m'accoutumer à ne point vous trouver où vous seriez si
nécessaire: je m'attendris souvent sur cette pensée. Mais il est temps de finir
cette lettre tout en l'air, et qui ne signifie rien; ne vous amusez point à y
répondre; conservez-vous, ayez soin de votre poitrine.
277.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
jugez bien que les conversations sont pleines de ces grands événements.
Je vous conjure, ma chère fille, quand vous écrirez à M. de Chaulnes, de
lui dire que vous prenez part aux obligations que mon fils lui a; que vous
l'en remerciez; que votre éloignement extrême ne vous rend pas insensible
pour votre frère: ce sujet de reconnaissance est un peu nouveau; c'est de le
dispenser de commander le premier régiment de milice qu'il fait lever en
Bretagne. Mon fils ne peut envisager de rentrer dans le service par ce côté-
là; il en a horreur, et ne demande que d'être oublié dans son pays. M. le
chevalier approuve ce sentiment, et moi aussi, je vous l'avoue: n'êtes-vous
pas de cet avis, ma chère enfant? Je fais grand cas de vos sentiments, qui
sont toujours les bons, principalement sur le sujet de votre frère. N'entrez
point dans ce détail; mais dites en gros que qui fait plaisir au frère en fait à
la sœur. M. de Momont est allé en Bretagne avec des troupes, mais si
soumis à M. de Chaulnes, que c'est une merveille. Ces commencements
sont doux, il faut voir la suite.
Je trouvai hier Choiseul avec son cordon; il est fort bien; ce serait jouer
de malheur de n'en pas rencontrer présentement cinq ou six tous les jours.
Vous ai-je dit que le roi a ôté la communion de la cérémonie? Il y a
longtemps que je le souhaitais; je mets quasi la beauté de cette action avec
celle d'empêcher les duels. Voyez en effet ce que c'eût été de mêler cette
sainte action avec les rires immodérés qu'excita la chemise de M.
d'Hocquincourt! Plusieurs pourtant firent leurs dévotions, mais sans
ostentation, et sans y être forcés. Nous allons vaquer présentement à la
réception de leurs Majestés anglaises, qui seront à Saint-Germain. Madame
la Dauphine aura un fauteuil devant cette reine, quoiqu'elle ne soit pas
reine, parce qu'elle en tient la place. Ma fille, je vous souhaite à tout, je
vous regrette partout, je vois tous vos engagements, toutes vos raisons; mais
je ne puis m'accoutumer à ne point vous trouver où vous seriez si
nécessaire: je m'attendris souvent sur cette pensée. Mais il est temps de finir
cette lettre tout en l'air, et qui ne signifie rien; ne vous amusez point à y
répondre; conservez-vous, ayez soin de votre poitrine.
277.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
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A Paris, le jour des Rois 1689.
Je commence par vous souhaiter une heureuse année, mon cher cousin:
c'est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie
chrétienne; car c'est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends pas
qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l'on ne regarde Dieu
et sa volonté, où par nécessité il se faut soumettre. Avec cet appui, dont on
ne saurait se passer, on trouve de la force et du courage pour soutenir les
plus grands malheurs. Je vous souhaite donc, mon cousin, la continuation
de cette grâce; car c'en est une, ne vous y trompez pas; ce n'est point dans
nous que nous trouvons ces ressources. Je ne veux donc plus repasser sur
tout ce que vous deviez être et que vous n'êtes pas: mon amitié et pour vous
et pour moi n'en a que trop souffert, il n'y faut plus penser. Dieu l'a voulu
ainsi, et je souscris à tout ce que vous me dites sur ce sujet. La cour est
toute pleine de cordons bleus; on ne fait point de visite qu'on n'en trouve
quatre ou cinq à chacune. Cet ornement ne saurait venir plus à propos pour
faire honneur au roi et à la reine d'Angleterre, qui arrivent aujourd'hui à
Saint-Germain. Ce n'est point à Vincennes, comme on disait. Ce sera
justement aujourd'hui la véritable fête des rois, bien agréable pour celui qui
protége et qui sert de refuge, et bien triste pour celui qui a besoin d'un asile.
Voilà de grands objets et de grands sujets de méditation et de conversation.
Les politiques ont beaucoup à dire. On ne doute pas que le prince d'Orange
n'ait bien voulu laisser échapper le roi, pour se trouver sans crime maître
d'Angleterre; et le roi de son côté a eu raison de quitter la partie plutôt que
de hasarder sa vie avec un parlement qui a fait mourir le feu roi son père,
quoiqu'il fût de leur religion. Voilà de si grands événements, qu'il n'est pas
aisé d'en comprendre le dénoûment, surtout quand on a jeté les yeux sur
l'état et sur les dispositions de toute l'Europe. Cette même Providence, qui
règle tout, démêlera tout; nous sommes ici des spectateurs très-aveugles et
très-ignorants. Adieu, je vous embrasse, ma chère nièce; je la plains d'être
obligée de se faire saigner pour son mal d'yeux. Tenez, mon cher Corbinelli,
prenez la plume.
Monsieur de Corbinelli.
Je commence, monsieur, comme madame de Sévigné, à
vous souhaiter une bonne année, c'est-à-dire le repos de l'esprit
Je commence par vous souhaiter une heureuse année, mon cher cousin:
c'est comme si je vous souhaitais la continuation de votre philosophie
chrétienne; car c'est ce qui fait le véritable bonheur. Je ne comprends pas
qu'on puisse avoir un moment de repos en ce monde, si l'on ne regarde Dieu
et sa volonté, où par nécessité il se faut soumettre. Avec cet appui, dont on
ne saurait se passer, on trouve de la force et du courage pour soutenir les
plus grands malheurs. Je vous souhaite donc, mon cousin, la continuation
de cette grâce; car c'en est une, ne vous y trompez pas; ce n'est point dans
nous que nous trouvons ces ressources. Je ne veux donc plus repasser sur
tout ce que vous deviez être et que vous n'êtes pas: mon amitié et pour vous
et pour moi n'en a que trop souffert, il n'y faut plus penser. Dieu l'a voulu
ainsi, et je souscris à tout ce que vous me dites sur ce sujet. La cour est
toute pleine de cordons bleus; on ne fait point de visite qu'on n'en trouve
quatre ou cinq à chacune. Cet ornement ne saurait venir plus à propos pour
faire honneur au roi et à la reine d'Angleterre, qui arrivent aujourd'hui à
Saint-Germain. Ce n'est point à Vincennes, comme on disait. Ce sera
justement aujourd'hui la véritable fête des rois, bien agréable pour celui qui
protége et qui sert de refuge, et bien triste pour celui qui a besoin d'un asile.
Voilà de grands objets et de grands sujets de méditation et de conversation.
Les politiques ont beaucoup à dire. On ne doute pas que le prince d'Orange
n'ait bien voulu laisser échapper le roi, pour se trouver sans crime maître
d'Angleterre; et le roi de son côté a eu raison de quitter la partie plutôt que
de hasarder sa vie avec un parlement qui a fait mourir le feu roi son père,
quoiqu'il fût de leur religion. Voilà de si grands événements, qu'il n'est pas
aisé d'en comprendre le dénoûment, surtout quand on a jeté les yeux sur
l'état et sur les dispositions de toute l'Europe. Cette même Providence, qui
règle tout, démêlera tout; nous sommes ici des spectateurs très-aveugles et
très-ignorants. Adieu, je vous embrasse, ma chère nièce; je la plains d'être
obligée de se faire saigner pour son mal d'yeux. Tenez, mon cher Corbinelli,
prenez la plume.
Monsieur de Corbinelli.
Je commence, monsieur, comme madame de Sévigné, à
vous souhaiter une bonne année, c'est-à-dire le repos de l'esprit
Page 550
et la santé du corps:
—Mens sana in corpore sano,
dit Juvénal, qui comprend tout le repos de la vie. J'ai été fâché
de ne vous point voir dans la liste des chevaliers de l'ordre,
comme d'une disposition dans le monde que Dieu aurait mise
sans ma participation et sans mon consentement, c'est-à-dire
que j'aurais changée si j'avais pu. Cette manière de philosophie
sauve de ma colère imprudente toutes les causes secondes, et
fait que je me résigne en un moment sur tout ce qui arrive à
mes amis ou à moi. Je dis la même chose de la fuite du roi
d'Angleterre, avec toute sa famille. J'interroge le Seigneur, et je
lui demande s'il abandonne la religion catholique, en souffrant
les prospérités du prince d'Orange, le protecteur des prétendus
réformés, et puis je baisse les yeux. Adieu, monsieur; adieu,
madame de Coligny, à qui je désire un fonds de philosophie
chrétienne, capable de lui donner une parfaite indolence pour
toutes les choses du monde: état capable de nous faire rois, et
plus rois que ceux qui en portent la qualité.
278.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 10 janvier 1689.
Nous pensons souvent les mêmes choses, ma chère belle; je crois même
vous avoir mandé des Rochers ce que vous m'écrivez dans votre dernière
lettre sur le temps. Je consens maintenant qu'il avance; les jours n'ont plus
rien pour moi de si cher, ni de si précieux; je les sentais ainsi quand vous
étiez à l'hôtel de Carnavalet; je vous l'ai souvent dit, je ne rentrais jamais
sans une joie sensible, je ménageais les heures, j'en étais avare: mais dans
l'absence ce n'est plus cela, on ne s'en soucie point, on les pousse même
quelquefois; on espère, on avance dans un temps auquel on aspire; c'est un
ouvrage de tapisserie que l'on veut achever; on est libérale des jours, on les
jette à qui en veut. Mais, ma chère enfant, je vous avoue que quand je pense
tout d'un coup où me conduit cette dissipation et cette magnificence
d'heures et de jours, je tremble, je n'en trouve plus d'assurés, et la raison me
—Mens sana in corpore sano,
dit Juvénal, qui comprend tout le repos de la vie. J'ai été fâché
de ne vous point voir dans la liste des chevaliers de l'ordre,
comme d'une disposition dans le monde que Dieu aurait mise
sans ma participation et sans mon consentement, c'est-à-dire
que j'aurais changée si j'avais pu. Cette manière de philosophie
sauve de ma colère imprudente toutes les causes secondes, et
fait que je me résigne en un moment sur tout ce qui arrive à
mes amis ou à moi. Je dis la même chose de la fuite du roi
d'Angleterre, avec toute sa famille. J'interroge le Seigneur, et je
lui demande s'il abandonne la religion catholique, en souffrant
les prospérités du prince d'Orange, le protecteur des prétendus
réformés, et puis je baisse les yeux. Adieu, monsieur; adieu,
madame de Coligny, à qui je désire un fonds de philosophie
chrétienne, capable de lui donner une parfaite indolence pour
toutes les choses du monde: état capable de nous faire rois, et
plus rois que ceux qui en portent la qualité.
278.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 10 janvier 1689.
Nous pensons souvent les mêmes choses, ma chère belle; je crois même
vous avoir mandé des Rochers ce que vous m'écrivez dans votre dernière
lettre sur le temps. Je consens maintenant qu'il avance; les jours n'ont plus
rien pour moi de si cher, ni de si précieux; je les sentais ainsi quand vous
étiez à l'hôtel de Carnavalet; je vous l'ai souvent dit, je ne rentrais jamais
sans une joie sensible, je ménageais les heures, j'en étais avare: mais dans
l'absence ce n'est plus cela, on ne s'en soucie point, on les pousse même
quelquefois; on espère, on avance dans un temps auquel on aspire; c'est un
ouvrage de tapisserie que l'on veut achever; on est libérale des jours, on les
jette à qui en veut. Mais, ma chère enfant, je vous avoue que quand je pense
tout d'un coup où me conduit cette dissipation et cette magnificence
d'heures et de jours, je tremble, je n'en trouve plus d'assurés, et la raison me
Page 551
présente ce qu'infailliblement je trouverai dans mon chemin. Ma fille, je
veux finir ces réflexions avec vous, et tâcher de les rendre bien solides pour
moi.
L'abbé Têtu est dans une insomnie qui fait tout craindre. Les médecins
ne voudraient pas répondre de son esprit; il sent son état, et c'est une
douleur: il ne subsiste que par l'opium; il tâche de se divertir, de se dissiper;
il cherche des spectacles. Nous voulons l'envoyer à Saint-Germain pour y
voir établir le roi, la reine d'Angleterre et le prince de Galles: peut-on voir
un événement plus grand, et plus digne de faire de grandes diversions? Pour
la fuite du roi, il paraît que le prince (d'Orange) l'a bien voulue. Le roi fut
envoyé à Excester, où il avait dessein d'aller: il était fort bien gardé par le
devant de sa maison, tandis que toutes les portes de derrière étaient libres et
ouvertes. Le prince n'a point songé à faire périr son beau-père; il est dans
Londres à la place du roi, sans en prendre le nom, ne voulant que rétablir
une religion qu'il croit bonne, et maintenir les lois du pays, sans qu'il en
coûte une goutte de sang: voilà l'envers tout juste de ce que nous pensons de
lui; ce sont des points de vue bien différents. Cependant le roi fait pour ces
Majestés anglaises des choses toutes divines; car n'est-ce point être l'image
du Tout-Puissant, que de soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il
l'est? La belle âme du roi se plaît à jouer ce grand rôle. Il fut au-devant de la
reine avec toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut
le carrosse du prince de Galles, il descendit, et l'embrassa tendrement; puis
il courut au-devant de la reine, qui était descendue; il la salua, lui parla
quelque temps, la mit à sa droite dans son carrosse, lui présenta
Monseigneur et Monsieur qui furent aussi dans le carrosse, et la mena à
Saint-Germain, où elle se trouva toute servie comme la reine, de toutes
sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette très-riche, avec six mille
louis d'or. Le lendemain le roi d'Angleterre devait arriver, le roi l'attendait à
Saint-Germain, où il arriva tard, parce qu'il venait de Versailles; enfin, le roi
alla au bout de la salle des gardes, au-devant de lui: le roi d'Angleterre se
baissa fort, comme s'il eût voulu embrasser ses genoux[698]; le roi l'en
empêcha, et l'embrassa à trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se
parlèrent bas un quart d'heure; le roi lui présenta Monseigneur, Monsieur,
les princes du sang, et le cardinal de Bonzi: il le conduisit à l'appartement
de la reine, qui eut peine à retenir ses larmes. Après une conversation de
quelques instants, Sa Majesté les mena chez le prince de Galles, où ils
veux finir ces réflexions avec vous, et tâcher de les rendre bien solides pour
moi.
L'abbé Têtu est dans une insomnie qui fait tout craindre. Les médecins
ne voudraient pas répondre de son esprit; il sent son état, et c'est une
douleur: il ne subsiste que par l'opium; il tâche de se divertir, de se dissiper;
il cherche des spectacles. Nous voulons l'envoyer à Saint-Germain pour y
voir établir le roi, la reine d'Angleterre et le prince de Galles: peut-on voir
un événement plus grand, et plus digne de faire de grandes diversions? Pour
la fuite du roi, il paraît que le prince (d'Orange) l'a bien voulue. Le roi fut
envoyé à Excester, où il avait dessein d'aller: il était fort bien gardé par le
devant de sa maison, tandis que toutes les portes de derrière étaient libres et
ouvertes. Le prince n'a point songé à faire périr son beau-père; il est dans
Londres à la place du roi, sans en prendre le nom, ne voulant que rétablir
une religion qu'il croit bonne, et maintenir les lois du pays, sans qu'il en
coûte une goutte de sang: voilà l'envers tout juste de ce que nous pensons de
lui; ce sont des points de vue bien différents. Cependant le roi fait pour ces
Majestés anglaises des choses toutes divines; car n'est-ce point être l'image
du Tout-Puissant, que de soutenir un roi chassé, trahi, abandonné comme il
l'est? La belle âme du roi se plaît à jouer ce grand rôle. Il fut au-devant de la
reine avec toute sa maison et cent carrosses à six chevaux. Quand il aperçut
le carrosse du prince de Galles, il descendit, et l'embrassa tendrement; puis
il courut au-devant de la reine, qui était descendue; il la salua, lui parla
quelque temps, la mit à sa droite dans son carrosse, lui présenta
Monseigneur et Monsieur qui furent aussi dans le carrosse, et la mena à
Saint-Germain, où elle se trouva toute servie comme la reine, de toutes
sortes de hardes, parmi lesquelles était une cassette très-riche, avec six mille
louis d'or. Le lendemain le roi d'Angleterre devait arriver, le roi l'attendait à
Saint-Germain, où il arriva tard, parce qu'il venait de Versailles; enfin, le roi
alla au bout de la salle des gardes, au-devant de lui: le roi d'Angleterre se
baissa fort, comme s'il eût voulu embrasser ses genoux[698]; le roi l'en
empêcha, et l'embrassa à trois ou quatre reprises fort cordialement. Ils se
parlèrent bas un quart d'heure; le roi lui présenta Monseigneur, Monsieur,
les princes du sang, et le cardinal de Bonzi: il le conduisit à l'appartement
de la reine, qui eut peine à retenir ses larmes. Après une conversation de
quelques instants, Sa Majesté les mena chez le prince de Galles, où ils
Page 552
furent encore quelque temps à causer, et les y laissa, ne voulant point être
reconduit, et disant au roi: «Voici votre maison; quand j'y viendrai, vous
m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à
Versailles.» Le lendemain, qui était hier, madame la Dauphine y alla, et
toute la cour. Je ne sais comme on aura réglé les chaises des princesses, car
elles en eurent à la reine d'Espagne; et la reine mère d'Angleterre était
traitée comme fille de France: je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix
mille louis d'or au roi d'Angleterre: ce dernier paraît vieilli et fatigué, la
reine maigre, et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs; un beau teint
un peu pâle; la bouche grande, de belles dents, une belle taille, et bien de
l'esprit; tout cela compose une personne qui plaît fort. Voilà de quoi
subsister longtemps dans les conversations publiques.
Le pauvre chevalier ne peut encore écrire, ni aller à Versailles, dont
nous sommes bien fâchés, car il y a mille affaires; mais il n'est point
malade; il soupa samedi avec madame de Coulanges, madame de
Vauvineux, M. de Duras et votre fils chez le lieutenant civil, où l'on but la
santé de la première et de la seconde, c'est-à-dire madame de la Fayette et
vous; car vous avez cédé à la date de l'amitié. Hier, madame de Coulanges
donna un très-joli souper aux goutteux; c'était l'abbé de Marsillac, le
chevalier de Grignan, M. de Lamoignon; la néphrétique tient lieu de goutte;
sa femme et les Divines toujours pleines de fluxions, moi en considération
du rhumatisme que j'eus il y a douze ans, Coulanges qui mérite la goutte.
On causa fort: le petit homme chanta, et fit un vrai plaisir à l'abbé de
Marsillac, qui admirait et tâtonnait ses paroles avec des tons et des manières
qui faisaient souvenir de celles de son père (le duc de la Rochefoucauld), au
point d'en être touché.
M. de Lauzun n'est point retourné en Angleterre: il est logé à Versailles:
il est fort content: il a écrit à Mademoiselle; mais, dans la colère où elle est
contre lui, je doute qu'il réussisse à l'apaiser. J'ai fait encore un chef-
d'œuvre, j'ai été voir madame de Ricouart, revenue depuis peu, très-
contente d'être veuve. Vous n'avez qu'à me donner vos reconnaissances à
achever, comme vos romans; vous en souvient-il? Je remercie l'aimable
Pauline de sa lettre; je suis fort assurée que sa personne me plairait: elle n'a
donc pu trouver d'autre alliance avec moi que madame? cela est bien
sérieux. Adieu, ma chère enfant; conservez votre santé, c'est-à-dire votre
beauté, que j'aime tant.
reconduit, et disant au roi: «Voici votre maison; quand j'y viendrai, vous
m'en ferez les honneurs, et je vous les ferai quand vous viendrez à
Versailles.» Le lendemain, qui était hier, madame la Dauphine y alla, et
toute la cour. Je ne sais comme on aura réglé les chaises des princesses, car
elles en eurent à la reine d'Espagne; et la reine mère d'Angleterre était
traitée comme fille de France: je vous manderai ce détail. Le roi envoya dix
mille louis d'or au roi d'Angleterre: ce dernier paraît vieilli et fatigué, la
reine maigre, et des yeux qui ont pleuré, mais beaux et noirs; un beau teint
un peu pâle; la bouche grande, de belles dents, une belle taille, et bien de
l'esprit; tout cela compose une personne qui plaît fort. Voilà de quoi
subsister longtemps dans les conversations publiques.
Le pauvre chevalier ne peut encore écrire, ni aller à Versailles, dont
nous sommes bien fâchés, car il y a mille affaires; mais il n'est point
malade; il soupa samedi avec madame de Coulanges, madame de
Vauvineux, M. de Duras et votre fils chez le lieutenant civil, où l'on but la
santé de la première et de la seconde, c'est-à-dire madame de la Fayette et
vous; car vous avez cédé à la date de l'amitié. Hier, madame de Coulanges
donna un très-joli souper aux goutteux; c'était l'abbé de Marsillac, le
chevalier de Grignan, M. de Lamoignon; la néphrétique tient lieu de goutte;
sa femme et les Divines toujours pleines de fluxions, moi en considération
du rhumatisme que j'eus il y a douze ans, Coulanges qui mérite la goutte.
On causa fort: le petit homme chanta, et fit un vrai plaisir à l'abbé de
Marsillac, qui admirait et tâtonnait ses paroles avec des tons et des manières
qui faisaient souvenir de celles de son père (le duc de la Rochefoucauld), au
point d'en être touché.
M. de Lauzun n'est point retourné en Angleterre: il est logé à Versailles:
il est fort content: il a écrit à Mademoiselle; mais, dans la colère où elle est
contre lui, je doute qu'il réussisse à l'apaiser. J'ai fait encore un chef-
d'œuvre, j'ai été voir madame de Ricouart, revenue depuis peu, très-
contente d'être veuve. Vous n'avez qu'à me donner vos reconnaissances à
achever, comme vos romans; vous en souvient-il? Je remercie l'aimable
Pauline de sa lettre; je suis fort assurée que sa personne me plairait: elle n'a
donc pu trouver d'autre alliance avec moi que madame? cela est bien
sérieux. Adieu, ma chère enfant; conservez votre santé, c'est-à-dire votre
beauté, que j'aime tant.
Page 553
279.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 14 janvier 1689.
Me voici, ma chère fille, après le dîner, dans la chambre du chevalier: il
est dans sa chaise, avec mille petites douleurs qui courent par toute sa
personne. Il a fort bien dormi, mais cet état de résidence et de ne pouvoir
sortir lui donne beaucoup de chagrins et de vapeurs; j'en suis touchée, et j'en
connais le malheur et les conséquences plus que personne. Il fait un froid
extrême; notre thermomètre est au dernier degré, notre rivière est prise; il
neige, et gèle et regèle en même temps; on ne se soutient pas dans les rues;
je garde notre maison et la chambre du chevalier: si vous n'étiez point
quinze jours à me répondre, je vous prierais de me mander si je ne
l'incommode point d'y être tout le jour; mais comme le temps me presse, je
le demande à lui-même, et il me semble qu'il le veut bien. Voilà un froid qui
contribue encore à ses incommodités: ce n'est pas un de ces froids qu'il
souhaite; il est mauvais quand il est excessif.
J'ai fait souvenir M. de Lamoignon de la sollicitation que vous lui avez
faite pour M. B....; cet homme sentira de loin comme de près votre
reconnaissance. J'aime cette manière de n'avoir point de reconnaissances
passagères: je connais des gens qui non-seulement n'en ont point du tout,
mais qui mettent l'aversion et la rudesse à la place.
M. Gobelin est toujours à Saint-Cyr. Madame de Brinon est à
Maubuisson, où elle s'ennuiera bientôt: cette personne ne saurait durer en
place; elle a fait plusieurs conditions, changé de plusieurs couvents; son
grand esprit ne la met point à couvert de ce défaut. Madame de Maintenon
est fort occupée de la comédie qu'elle fait jouer par ses petites filles (de
Saint-Cyr); ce sera une fort belle chose, à ce que l'on dit. Elle a été voir la
reine d'Angleterre, qui, l'ayant fait attendre un moment, lui dit qu'elle était
fâchée d'avoir perdu ce temps de la voir et de l'entretenir, et la reçut fort
bien. On est content de cette reine; elle a beaucoup d'esprit. Elle dit au roi,
lui voyant caresser le prince de Galles, qui est fort beau: «J'avais envié le
bonheur de mon fils, qui ne sent point ses malheurs; mais à présent je le
plains de ne point sentir les caresses et les bontés de Votre Majesté.» Tout
ce qu'elle dit est juste et de bon sens: son mari n'est pas de même; il a bien
du courage, mais un esprit commun, qui conte tout ce qui s'est passé en
A Paris, vendredi 14 janvier 1689.
Me voici, ma chère fille, après le dîner, dans la chambre du chevalier: il
est dans sa chaise, avec mille petites douleurs qui courent par toute sa
personne. Il a fort bien dormi, mais cet état de résidence et de ne pouvoir
sortir lui donne beaucoup de chagrins et de vapeurs; j'en suis touchée, et j'en
connais le malheur et les conséquences plus que personne. Il fait un froid
extrême; notre thermomètre est au dernier degré, notre rivière est prise; il
neige, et gèle et regèle en même temps; on ne se soutient pas dans les rues;
je garde notre maison et la chambre du chevalier: si vous n'étiez point
quinze jours à me répondre, je vous prierais de me mander si je ne
l'incommode point d'y être tout le jour; mais comme le temps me presse, je
le demande à lui-même, et il me semble qu'il le veut bien. Voilà un froid qui
contribue encore à ses incommodités: ce n'est pas un de ces froids qu'il
souhaite; il est mauvais quand il est excessif.
J'ai fait souvenir M. de Lamoignon de la sollicitation que vous lui avez
faite pour M. B....; cet homme sentira de loin comme de près votre
reconnaissance. J'aime cette manière de n'avoir point de reconnaissances
passagères: je connais des gens qui non-seulement n'en ont point du tout,
mais qui mettent l'aversion et la rudesse à la place.
M. Gobelin est toujours à Saint-Cyr. Madame de Brinon est à
Maubuisson, où elle s'ennuiera bientôt: cette personne ne saurait durer en
place; elle a fait plusieurs conditions, changé de plusieurs couvents; son
grand esprit ne la met point à couvert de ce défaut. Madame de Maintenon
est fort occupée de la comédie qu'elle fait jouer par ses petites filles (de
Saint-Cyr); ce sera une fort belle chose, à ce que l'on dit. Elle a été voir la
reine d'Angleterre, qui, l'ayant fait attendre un moment, lui dit qu'elle était
fâchée d'avoir perdu ce temps de la voir et de l'entretenir, et la reçut fort
bien. On est content de cette reine; elle a beaucoup d'esprit. Elle dit au roi,
lui voyant caresser le prince de Galles, qui est fort beau: «J'avais envié le
bonheur de mon fils, qui ne sent point ses malheurs; mais à présent je le
plains de ne point sentir les caresses et les bontés de Votre Majesté.» Tout
ce qu'elle dit est juste et de bon sens: son mari n'est pas de même; il a bien
du courage, mais un esprit commun, qui conte tout ce qui s'est passé en
Page 554
Angleterre avec une insensibilité qui en donne pour lui. Il est bon homme,
et prend part à tous les plaisirs de Versailles. Madame la Dauphine n'ira
point voir cette reine; elle voudrait avoir la droite et un fauteuil, cela n'a
jamais été; elle sera toujours au lit; la reine la viendra voir. Madame aura un
fauteuil à main gauche, et les princesses du sang n'iront qu'avec elle, devant
qui elles n'ont que des tabourets. Les duchesses y seront, comme chez
madame la Dauphine: voilà qui est réglé. Le roi a su qu'un roi de France
n'avait donné qu'un fauteuil à la gauche à un prince de Galles; il veut que le
roi d'Angleterre traite ainsi M. le Dauphin, et passe devant lui. Il recevra
Monsieur sans fauteuil et sans cérémonie. La reine l'a salué, et n'a pas laissé
de dire au roi notre maître ce que je vous ai conté. Il n'est pas assuré que M.
de Schomberg ait encore la place du prince d'Orange en Hollande. On ne
fait que mentir cette année. La marquise (d'Uxelles) reprend tous les
ordinaires les nouvelles qu'elle a mandées: appelle-t-on cela savoir ce qui se
passe? Je hais ce qui est faux.
L'étoile de M. de Lauzun repâlit; il n'a point de logement, il n'a point ses
anciennes entrées: on lui a ôté le romanesque et le merveilleux de son
aventure: elle est devenue quasi tout unie: voilà le monde et le temps.
280.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 17 janvier 1689.
Voilà donc ma lettre nommée; c'est une marque de son mérite singulier.
Je suis fort aise que ma relation vous ait divertie; je ne devine jamais l'effet
que mes lettres feront, celui-ci est heureux.
Si vous prenez le chemin de vous éclaircir avec l'archevêque, au lieu de
laisser cuver les chagrins qu'on veut vous donner contre lui, vous viderez
bien des affaires en peu de temps, ou vous ferez taire les rediseurs; l'un ou
l'autre est fort bon, et vous vous en trouverez très-bien; vous finirez, à la
vérité, le plaisir et l'occupation des Provençaux: mais vous retranchez de
sottes pétoffes. M. de Barillon est arrivé; il a trouvé un paquet de famille,
dont il ne connaissait pas tous les visages. Il est fort engraissé. Il dit à M. de
Harlai: «Monsieur, ne me parlez point de ma graisse, je ne vous dirai rien
de votre maigreur.» Il est vif, et ressemble assez par l'esprit à celui que vous
connaissez. Je ferai tous vos compliments, quand ils seront vraisemblables;
et prend part à tous les plaisirs de Versailles. Madame la Dauphine n'ira
point voir cette reine; elle voudrait avoir la droite et un fauteuil, cela n'a
jamais été; elle sera toujours au lit; la reine la viendra voir. Madame aura un
fauteuil à main gauche, et les princesses du sang n'iront qu'avec elle, devant
qui elles n'ont que des tabourets. Les duchesses y seront, comme chez
madame la Dauphine: voilà qui est réglé. Le roi a su qu'un roi de France
n'avait donné qu'un fauteuil à la gauche à un prince de Galles; il veut que le
roi d'Angleterre traite ainsi M. le Dauphin, et passe devant lui. Il recevra
Monsieur sans fauteuil et sans cérémonie. La reine l'a salué, et n'a pas laissé
de dire au roi notre maître ce que je vous ai conté. Il n'est pas assuré que M.
de Schomberg ait encore la place du prince d'Orange en Hollande. On ne
fait que mentir cette année. La marquise (d'Uxelles) reprend tous les
ordinaires les nouvelles qu'elle a mandées: appelle-t-on cela savoir ce qui se
passe? Je hais ce qui est faux.
L'étoile de M. de Lauzun repâlit; il n'a point de logement, il n'a point ses
anciennes entrées: on lui a ôté le romanesque et le merveilleux de son
aventure: elle est devenue quasi tout unie: voilà le monde et le temps.
280.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 17 janvier 1689.
Voilà donc ma lettre nommée; c'est une marque de son mérite singulier.
Je suis fort aise que ma relation vous ait divertie; je ne devine jamais l'effet
que mes lettres feront, celui-ci est heureux.
Si vous prenez le chemin de vous éclaircir avec l'archevêque, au lieu de
laisser cuver les chagrins qu'on veut vous donner contre lui, vous viderez
bien des affaires en peu de temps, ou vous ferez taire les rediseurs; l'un ou
l'autre est fort bon, et vous vous en trouverez très-bien; vous finirez, à la
vérité, le plaisir et l'occupation des Provençaux: mais vous retranchez de
sottes pétoffes. M. de Barillon est arrivé; il a trouvé un paquet de famille,
dont il ne connaissait pas tous les visages. Il est fort engraissé. Il dit à M. de
Harlai: «Monsieur, ne me parlez point de ma graisse, je ne vous dirai rien
de votre maigreur.» Il est vif, et ressemble assez par l'esprit à celui que vous
connaissez. Je ferai tous vos compliments, quand ils seront vraisemblables;
Page 555
je les ai faits à madame de Sully, qui vous en rend mille de très-bonne
grâce; et à la comtesse (de Fiesque), qui est trop plaisante sur M. de
Lauzun, qu'elle voulait mettre sur le pinacle, et qui n'a encore ni logement à
Versailles, ni les entrées qu'il avait. Il est tout simplement revenu à la cour;
son action n'a rien de si extraordinaire; on en avait d'abord composé un fort
joli roman.
Cette cour d'Angleterre est toute établi à Saint-Germain; ils n'ont voulu
que cinquante mille francs par mois, et ont réglé leur cour sur ce pied. La
reine plaît fort; le roi cause agréablement avec elle, elle a l'esprit juste et
aisé. Le roi avait désiré que madame la Dauphine y allât la première; elle a
toujours si bien dit qu'elle était malade, que cette reine vint la voir il y a
trois jours, habillée en perfection; une robe de velours noir, une belle jupe,
bien coiffée, une taille comme la princesse de Conti, beaucoup de majesté.
Le roi alla la recevoir à son carrosse; elle fut d'abord chez lui, où elle eut un
fauteuil au-dessus de celui du roi; elle y fut une demi-heure, puis il la mena
chez madame la Dauphine, qui fut trouvée debout; cela fit un peu de
surprise: la reine lui dit: «Madame, je vous croyais au lit.—Madame, dit
madame la Dauphine, j'ai voulu me lever, pour recevoir l'honneur que Votre
Majesté me fait.» Le roi les laissa, parce que madame la Dauphine n'a point
de fauteuil devant lui. Cette reine se mit à la bonne place, dans un fauteuil,
madame la Dauphine à sa droite, Madame à sa gauche, trois autres fauteuils
pour les trois petits princes: on causa fort bien plus d'une demi-heure; il y
avait beaucoup de duchesses, la cour fort grosse. Enfin, elle s'en alla; le roi
se fit avertir, et la remit dans son carrosse. Je ne sais jusqu'où le conduisit
madame la Dauphine; je le saurai. Le roi remonta, et loua fort la reine; il
dit: «Voilà comme il faut que soit une reine, et de corps et d'esprit, tenant sa
cour avec dignité.» Il admira son courage dans ses malheurs, et la passion
qu'elle avait pour le roi son mari; car il est vrai qu'elle l'aime, comme vous a
dit cette diablesse de madame de R........ Celles de nos dames qui voulaient
faire les princesses n'avaient point baisé la robe de la reine, quelques
duchesses en voulaient faire autant: le roi l'a trouvé fort mauvais; on lui
baise les pieds présentement. Madame de Chaulnes a su tous ces détails, et
n'a point encore rendu ce devoir. Elle a laissé le marquis à Versailles, parce
que le petit compère s'y divertit fort bien: il a mandé à son oncle qu'il irait
aujourd'hui au ballet, à Trianon: M. le chevalier vous enverra sa lettre. Il est
donc là sur sa bonne foi, faisant toutes les commissions que son oncle lui
grâce; et à la comtesse (de Fiesque), qui est trop plaisante sur M. de
Lauzun, qu'elle voulait mettre sur le pinacle, et qui n'a encore ni logement à
Versailles, ni les entrées qu'il avait. Il est tout simplement revenu à la cour;
son action n'a rien de si extraordinaire; on en avait d'abord composé un fort
joli roman.
Cette cour d'Angleterre est toute établi à Saint-Germain; ils n'ont voulu
que cinquante mille francs par mois, et ont réglé leur cour sur ce pied. La
reine plaît fort; le roi cause agréablement avec elle, elle a l'esprit juste et
aisé. Le roi avait désiré que madame la Dauphine y allât la première; elle a
toujours si bien dit qu'elle était malade, que cette reine vint la voir il y a
trois jours, habillée en perfection; une robe de velours noir, une belle jupe,
bien coiffée, une taille comme la princesse de Conti, beaucoup de majesté.
Le roi alla la recevoir à son carrosse; elle fut d'abord chez lui, où elle eut un
fauteuil au-dessus de celui du roi; elle y fut une demi-heure, puis il la mena
chez madame la Dauphine, qui fut trouvée debout; cela fit un peu de
surprise: la reine lui dit: «Madame, je vous croyais au lit.—Madame, dit
madame la Dauphine, j'ai voulu me lever, pour recevoir l'honneur que Votre
Majesté me fait.» Le roi les laissa, parce que madame la Dauphine n'a point
de fauteuil devant lui. Cette reine se mit à la bonne place, dans un fauteuil,
madame la Dauphine à sa droite, Madame à sa gauche, trois autres fauteuils
pour les trois petits princes: on causa fort bien plus d'une demi-heure; il y
avait beaucoup de duchesses, la cour fort grosse. Enfin, elle s'en alla; le roi
se fit avertir, et la remit dans son carrosse. Je ne sais jusqu'où le conduisit
madame la Dauphine; je le saurai. Le roi remonta, et loua fort la reine; il
dit: «Voilà comme il faut que soit une reine, et de corps et d'esprit, tenant sa
cour avec dignité.» Il admira son courage dans ses malheurs, et la passion
qu'elle avait pour le roi son mari; car il est vrai qu'elle l'aime, comme vous a
dit cette diablesse de madame de R........ Celles de nos dames qui voulaient
faire les princesses n'avaient point baisé la robe de la reine, quelques
duchesses en voulaient faire autant: le roi l'a trouvé fort mauvais; on lui
baise les pieds présentement. Madame de Chaulnes a su tous ces détails, et
n'a point encore rendu ce devoir. Elle a laissé le marquis à Versailles, parce
que le petit compère s'y divertit fort bien: il a mandé à son oncle qu'il irait
aujourd'hui au ballet, à Trianon: M. le chevalier vous enverra sa lettre. Il est
donc là sur sa bonne foi, faisant toutes les commissions que son oncle lui
Page 556
donne, pour l'accoutumer à être exact, aussi bien qu'à calculer: quel bien ne
lui fera point cette sorte d'éducation! J'ai reçu une réponse de M. de
Carcassonne; c'est une pièce rare, mais il faut s'en taire; j'y répondrai bien,
je vous en assure: il a pris sérieusement et de travers tout mon badinage.
Ah! ma fille, que je comprends parfaitement vos larmes, quand vous vous
représentez ce petit garçon à la tête de sa compagnie, et tout ce qui peut
arriver de bonheur et de malheur à cette place! L'abbé Têtu est toujours
dans ses vapeurs très-noires. J'ai dit à madame de Coulanges toutes vos
douceurs: elle veut toujours vous écrire dans ma lettre; mais cela ne se
trouve jamais. M. le chevalier ne veut pas qu'on finisse en disant des
amitiés; mais malgré lui je vous embrasserai tendrement, et je vous dirai
que je vous aime avec une inclination naturelle, soutenue de toute l'amitié
que vous avez pour moi, et de tout ce que vous valez. Eh bien! quel mal
trouve-t-il à finir ainsi une lettre, et à dire ce que l'on sent et ce que l'on
pense toujours?
Bonjour, monsieur le comte; vous êtes donc tous deux dans les mêmes
sentiments pour vos affaires et pour votre dépense? Plût à Dieu que vous
eussiez toujours été ainsi! Bonjour, Pauline, ma mignonne; je me moque de
vous, après avoir pensé six semaines à me donner un nom entre ma
grand'mère et madame; enfin vous avez trouvé madame.
281.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 24 janvier 1689.
Enfin votre Durance a laissé passer nos lettres: de la furie dont elle
court, il faut que la glace soit bien habile pour l'attraper et pour l'arrêter.
Nous avons eu de cruels temps et de cruels froids, et je n'en ai seulement
pas été enrhumée. J'ai gardé plusieurs fois la chambre de M. le chevalier; et,
pour parler comme madame de Coulanges, il n'y avait que lui qui fût à
plaindre de la rigueur de la saison; mais je vous dirai plus naïvement qu'il
me semble qu'il n'était point fâché que j'y fusse. Voilà le dégel; je me porte
si bien, que je n'ose me purger, parce que je n'ai rien à désirer, et que cette
précaution me paraît une ingratitude envers Dieu. M. le chevalier n'a plus
de douleurs; mais il n'ose encore hasarder Versailles. Il faut que je vous dise
un mot de madame de Coulanges, qui me fit rire, et me parut plaisant. M. de
lui fera point cette sorte d'éducation! J'ai reçu une réponse de M. de
Carcassonne; c'est une pièce rare, mais il faut s'en taire; j'y répondrai bien,
je vous en assure: il a pris sérieusement et de travers tout mon badinage.
Ah! ma fille, que je comprends parfaitement vos larmes, quand vous vous
représentez ce petit garçon à la tête de sa compagnie, et tout ce qui peut
arriver de bonheur et de malheur à cette place! L'abbé Têtu est toujours
dans ses vapeurs très-noires. J'ai dit à madame de Coulanges toutes vos
douceurs: elle veut toujours vous écrire dans ma lettre; mais cela ne se
trouve jamais. M. le chevalier ne veut pas qu'on finisse en disant des
amitiés; mais malgré lui je vous embrasserai tendrement, et je vous dirai
que je vous aime avec une inclination naturelle, soutenue de toute l'amitié
que vous avez pour moi, et de tout ce que vous valez. Eh bien! quel mal
trouve-t-il à finir ainsi une lettre, et à dire ce que l'on sent et ce que l'on
pense toujours?
Bonjour, monsieur le comte; vous êtes donc tous deux dans les mêmes
sentiments pour vos affaires et pour votre dépense? Plût à Dieu que vous
eussiez toujours été ainsi! Bonjour, Pauline, ma mignonne; je me moque de
vous, après avoir pensé six semaines à me donner un nom entre ma
grand'mère et madame; enfin vous avez trouvé madame.
281.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 24 janvier 1689.
Enfin votre Durance a laissé passer nos lettres: de la furie dont elle
court, il faut que la glace soit bien habile pour l'attraper et pour l'arrêter.
Nous avons eu de cruels temps et de cruels froids, et je n'en ai seulement
pas été enrhumée. J'ai gardé plusieurs fois la chambre de M. le chevalier; et,
pour parler comme madame de Coulanges, il n'y avait que lui qui fût à
plaindre de la rigueur de la saison; mais je vous dirai plus naïvement qu'il
me semble qu'il n'était point fâché que j'y fusse. Voilà le dégel; je me porte
si bien, que je n'ose me purger, parce que je n'ai rien à désirer, et que cette
précaution me paraît une ingratitude envers Dieu. M. le chevalier n'a plus
de douleurs; mais il n'ose encore hasarder Versailles. Il faut que je vous dise
un mot de madame de Coulanges, qui me fit rire, et me parut plaisant. M. de
Page 557
Barillon est ravi de retrouver toutes ses vieilles amies; il est souvent chez
madame de la Fayette et chez madame de Coulanges: il disait l'autre jour à
cette dernière: «Ah! madame, que votre maison me plaît! j'y viendrai bien
les soirs, quand je serai las de ma famille.» Monsieur, lui dit-elle, je vous
attends demain. Cela partit plus vite qu'un trait, et nous en rîmes tous plus
ou moins.
Votre enfant fut hier au soir au bal chez M. de Chartres; il était fort joli;
il vous mandera ses prospérités. Il ne faut point, au reste, que vous comptiez
sur ses lectures; il nous avoua hier tout bonnement qu'il en est incapable
présentement; sa jeunesse lui fait du bruit, il n'entend pas. Nous sommes
affligés qu'au moins il n'en ait point d'envie; nous voudrions que ce ne fût
que le temps qui lui manquât, mais c'est la volonté. Sa sincérité nous
empêcha de le gronder; je ne sais ce que nous ne lui dîmes point, le
chevalier et moi, et Corbinelli qui s'en échauffe: mais il ne faut point le
fatiguer, ni le contraindre, cela viendra, ma chère bonne; il est impossible
qu'avec autant d'esprit et de bon sens, aimant la guerre, il n'ait point d'envie
de savoir ce qu'ont fait les grands hommes du temps passé, et César à la
tête de ses commentaires[699]. Il faut avoir un peu de patience, et ne vous en
point chagriner: il serait trop parfait s'il aimait à lire.
Vous m'étonnez de Pauline: ah! ma fille, gardez-la auprès de vous; ne
croyez pas qu'un couvent puisse redresser une éducation, ni sur le sujet de
la religion, que nos sœurs ne savent guère, ni sur les autres choses. Vous
ferez bien mieux à Grignan, quand vous aurez le temps de vous y appliquer.
Vous lui ferez lire de bons livres, l'Abbadie même, puisqu'elle a de l'esprit;
vous causerez avec elle, M. de la Garde vous aidera: je suis persuadée que
cela vaudra mieux qu'un couvent.
Pour la paix du pape, l'abbé Bigorre nous assure qu'elle n'est point du
tout prête; que le Saint-Père ne se relâche sur rien, et qu'on est très-persuadé
que M. de Lavardin et le cardinal d'Estrées reviendront incessamment:
profitez donc du temps que Dieu, qui tire le bien du mal, vous envoie[700]. La
vieille Sanguin est morte comme une héroïne, promenant sa carcasse par la
chambre, se mirant pour voir la mort au naturel. Il faut un compliment à M.
de Senlis et à M. de Livry, mais non pas des lettres, car ils sont déjà
consolés: il n'y a que vous, ma chère enfant, qui ne vouliez pas encore
parler de l'ordre établi depuis la création du monde. Vous dépeignez
madame de la Fayette et chez madame de Coulanges: il disait l'autre jour à
cette dernière: «Ah! madame, que votre maison me plaît! j'y viendrai bien
les soirs, quand je serai las de ma famille.» Monsieur, lui dit-elle, je vous
attends demain. Cela partit plus vite qu'un trait, et nous en rîmes tous plus
ou moins.
Votre enfant fut hier au soir au bal chez M. de Chartres; il était fort joli;
il vous mandera ses prospérités. Il ne faut point, au reste, que vous comptiez
sur ses lectures; il nous avoua hier tout bonnement qu'il en est incapable
présentement; sa jeunesse lui fait du bruit, il n'entend pas. Nous sommes
affligés qu'au moins il n'en ait point d'envie; nous voudrions que ce ne fût
que le temps qui lui manquât, mais c'est la volonté. Sa sincérité nous
empêcha de le gronder; je ne sais ce que nous ne lui dîmes point, le
chevalier et moi, et Corbinelli qui s'en échauffe: mais il ne faut point le
fatiguer, ni le contraindre, cela viendra, ma chère bonne; il est impossible
qu'avec autant d'esprit et de bon sens, aimant la guerre, il n'ait point d'envie
de savoir ce qu'ont fait les grands hommes du temps passé, et César à la
tête de ses commentaires[699]. Il faut avoir un peu de patience, et ne vous en
point chagriner: il serait trop parfait s'il aimait à lire.
Vous m'étonnez de Pauline: ah! ma fille, gardez-la auprès de vous; ne
croyez pas qu'un couvent puisse redresser une éducation, ni sur le sujet de
la religion, que nos sœurs ne savent guère, ni sur les autres choses. Vous
ferez bien mieux à Grignan, quand vous aurez le temps de vous y appliquer.
Vous lui ferez lire de bons livres, l'Abbadie même, puisqu'elle a de l'esprit;
vous causerez avec elle, M. de la Garde vous aidera: je suis persuadée que
cela vaudra mieux qu'un couvent.
Pour la paix du pape, l'abbé Bigorre nous assure qu'elle n'est point du
tout prête; que le Saint-Père ne se relâche sur rien, et qu'on est très-persuadé
que M. de Lavardin et le cardinal d'Estrées reviendront incessamment:
profitez donc du temps que Dieu, qui tire le bien du mal, vous envoie[700]. La
vieille Sanguin est morte comme une héroïne, promenant sa carcasse par la
chambre, se mirant pour voir la mort au naturel. Il faut un compliment à M.
de Senlis et à M. de Livry, mais non pas des lettres, car ils sont déjà
consolés: il n'y a que vous, ma chère enfant, qui ne vouliez pas encore
parler de l'ordre établi depuis la création du monde. Vous dépeignez
Page 558
mademoiselle d'Oraison de manière qu'elle me paraît aimable; il faudrait la
prendre, si son père était raisonnable: mais quelle rage de n'aimer que soi,
de se compter pour tout; de n'avoir point la pensée si sage, si naturelle et si
chrétienne, d'établir ses enfants! Vous savez bien que j'ai peine à
comprendre cette injustice; c'est un bonheur que notre amour-propre se
tourne précisément où il doit être. J'ai fait une réponse à M. de
Carcassonne[701], que M. le chevalier a fort approuvées et qu'il appelle un
chef-d'œuvre. Je l'ai pris à mon avantage; et comme je le tiens à cent
cinquante lieues de moi, je lui fais part de tout ce que je pense; je lui dis
qu'il faut approcher de ses affaires, qu'il faut les connaître, les calculer, les
supputer, les régler, prendre ses mesures, savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne
peut pas; que c'est cela seul qui le fera riche; qu'avec cela rien ne
l'empêchera de suffire à tout, et aux devoirs et aux plaisirs, et aux
sentiments de son cœur pour un neveu dont il doit être la ressource; qu'avec
de l'ordre on va fort loin; qu'autrement on ne fait rien, on manque à tout; et
puis il me prend un enthousiasme de tendresse pour M. de Grignan, pour
son fils, pour votre maison, pour ce nom qu'il doit soutenir: j'ajoute que je
suis inséparablement attachée à tout cela, et que ma douleur la plus
sensible, c'est de ne pouvoir plus rien faire pour vous; mais que je l'en
charge, que je demande à Dieu de faire passer tous mes sentiments dans son
cœur, afin d'augmenter et de redoubler tous ceux qu'il a déjà: enfin, ma fille,
cette lettre est mieux rangée, quoique écrite impétueusement. M. le
chevalier en eut les yeux rouges en la lisant; et pour moi, je me blessai
tellement de ma propre épée, que j'en pleurai de tout mon cœur. M. le
chevalier m'assura qu'il n'y avait qu'à l'envoyer, et c'est ce que j'ai fait.
Vous me représentez fort plaisamment votre Savantasse; il me fait
souvenir du docteur de la comédie, qui veut toujours parler. Si vous aviez
du temps, il me semble que vous pourriez tirer quelque avantage de cette
bibliothèque; comme il y a de bonnes choses et en quantité, on est libre de
choisir ce qu'on veut: mais, hélas! mon enfant, vous n'avez pas le temps de
faire aucun usage de la beauté et de l'étendue de votre esprit; vous ne vous
servez que du bon et du solide, cela est fort bien; mais c'est dommage que
tout ne soit pas employé; je trouve que M. Descartes y perd beaucoup.
Le maréchal d'Estrées va à Brest; cela fait appréhender qu'il ne
commande les troupes réglées: je crois cependant qu'on donnera quelque
contenance au gouverneur, et qu'on ne voudra point lui donner le dégoût
prendre, si son père était raisonnable: mais quelle rage de n'aimer que soi,
de se compter pour tout; de n'avoir point la pensée si sage, si naturelle et si
chrétienne, d'établir ses enfants! Vous savez bien que j'ai peine à
comprendre cette injustice; c'est un bonheur que notre amour-propre se
tourne précisément où il doit être. J'ai fait une réponse à M. de
Carcassonne[701], que M. le chevalier a fort approuvées et qu'il appelle un
chef-d'œuvre. Je l'ai pris à mon avantage; et comme je le tiens à cent
cinquante lieues de moi, je lui fais part de tout ce que je pense; je lui dis
qu'il faut approcher de ses affaires, qu'il faut les connaître, les calculer, les
supputer, les régler, prendre ses mesures, savoir ce qu'on peut et ce qu'on ne
peut pas; que c'est cela seul qui le fera riche; qu'avec cela rien ne
l'empêchera de suffire à tout, et aux devoirs et aux plaisirs, et aux
sentiments de son cœur pour un neveu dont il doit être la ressource; qu'avec
de l'ordre on va fort loin; qu'autrement on ne fait rien, on manque à tout; et
puis il me prend un enthousiasme de tendresse pour M. de Grignan, pour
son fils, pour votre maison, pour ce nom qu'il doit soutenir: j'ajoute que je
suis inséparablement attachée à tout cela, et que ma douleur la plus
sensible, c'est de ne pouvoir plus rien faire pour vous; mais que je l'en
charge, que je demande à Dieu de faire passer tous mes sentiments dans son
cœur, afin d'augmenter et de redoubler tous ceux qu'il a déjà: enfin, ma fille,
cette lettre est mieux rangée, quoique écrite impétueusement. M. le
chevalier en eut les yeux rouges en la lisant; et pour moi, je me blessai
tellement de ma propre épée, que j'en pleurai de tout mon cœur. M. le
chevalier m'assura qu'il n'y avait qu'à l'envoyer, et c'est ce que j'ai fait.
Vous me représentez fort plaisamment votre Savantasse; il me fait
souvenir du docteur de la comédie, qui veut toujours parler. Si vous aviez
du temps, il me semble que vous pourriez tirer quelque avantage de cette
bibliothèque; comme il y a de bonnes choses et en quantité, on est libre de
choisir ce qu'on veut: mais, hélas! mon enfant, vous n'avez pas le temps de
faire aucun usage de la beauté et de l'étendue de votre esprit; vous ne vous
servez que du bon et du solide, cela est fort bien; mais c'est dommage que
tout ne soit pas employé; je trouve que M. Descartes y perd beaucoup.
Le maréchal d'Estrées va à Brest; cela fait appréhender qu'il ne
commande les troupes réglées: je crois cependant qu'on donnera quelque
contenance au gouverneur, et qu'on ne voudra point lui donner le dégoût
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tout entier. M. de Charost est revenu un moment, pour se justifier de cent
choses que M. de Lauzun a dites assez mal à propos, et de l'état de sa place,
et de la réception qu'il a faite à la reine; il fait voir le contraire de tout ce
qu'a dit Lauzun; cela ne fait point d'honneur à ce dernier, dont il semble que
la colère de Mademoiselle arrête l'étoile; il n'a ni logement, ni entrées; il est
simplement à Versailles.
282.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 21 février 1689.
Il est vrai, ma chère fille, que nous voilà bien cruellement séparées l'une
de l'autre, aco fa trembla[702]. Ce serait une belle chose, si j'y avais ajouté le
chemin d'ici aux Rochers ou à Rennes: mais ce ne sera pas sitôt; madame de
Chaulnes veut voir la fin de plusieurs affaires, et je crains seulement qu'elle
ne parte trop tard, dans le dessein que j'ai de revenir l'hiver prochain, par
plusieurs raisons, dont la première est que je suis très-persuadée que M. de
Grignan sera obligé de revenir pour sa chevalerie; et que vous ne sauriez
prendre un meilleur temps pour vous éloigner de votre château culbuté et
inhabitable, et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de l'ordre,
qui ne le sera qu'en ce temps-là. Je fis la mienne l'autre jour à Saint-Cyr,
plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi,
madame de Coulanges, madame de Bagnols, l'abbé Têtu et moi. Nous
trouvâmes nos places gardées: un officier dit à madame de Coulanges que
madame de Maintenon lui faisait garder un siége auprès d'elle; vous voyez
quel honneur. Pour vous, madame, me dit-il, vous pouvez choisir; je me mis
avec madame de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le
maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et
devant c'étaient mesdames d'Auvergne, de Coislin et de Sully; nous
écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut
remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient
peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire
l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est une chose qui n'est pas aisée à
représenter, et qui ne sera jamais imitée: c'est un rapport de la musique, des
vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite
rien; les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès: on est
attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable
choses que M. de Lauzun a dites assez mal à propos, et de l'état de sa place,
et de la réception qu'il a faite à la reine; il fait voir le contraire de tout ce
qu'a dit Lauzun; cela ne fait point d'honneur à ce dernier, dont il semble que
la colère de Mademoiselle arrête l'étoile; il n'a ni logement, ni entrées; il est
simplement à Versailles.
282.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 21 février 1689.
Il est vrai, ma chère fille, que nous voilà bien cruellement séparées l'une
de l'autre, aco fa trembla[702]. Ce serait une belle chose, si j'y avais ajouté le
chemin d'ici aux Rochers ou à Rennes: mais ce ne sera pas sitôt; madame de
Chaulnes veut voir la fin de plusieurs affaires, et je crains seulement qu'elle
ne parte trop tard, dans le dessein que j'ai de revenir l'hiver prochain, par
plusieurs raisons, dont la première est que je suis très-persuadée que M. de
Grignan sera obligé de revenir pour sa chevalerie; et que vous ne sauriez
prendre un meilleur temps pour vous éloigner de votre château culbuté et
inhabitable, et venir faire un peu votre cour avec M. le chevalier de l'ordre,
qui ne le sera qu'en ce temps-là. Je fis la mienne l'autre jour à Saint-Cyr,
plus agréablement que je n'eusse jamais pensé. Nous y allâmes samedi,
madame de Coulanges, madame de Bagnols, l'abbé Têtu et moi. Nous
trouvâmes nos places gardées: un officier dit à madame de Coulanges que
madame de Maintenon lui faisait garder un siége auprès d'elle; vous voyez
quel honneur. Pour vous, madame, me dit-il, vous pouvez choisir; je me mis
avec madame de Bagnols au second banc derrière les duchesses. Le
maréchal de Bellefonds vint se mettre, par choix, à mon côté droit, et
devant c'étaient mesdames d'Auvergne, de Coislin et de Sully; nous
écoutâmes, le maréchal et moi, cette tragédie avec une attention qui fut
remarquée, et de certaines louanges sourdes et bien placées, qui n'étaient
peut-être pas sous les fontanges de toutes les dames. Je ne puis vous dire
l'excès de l'agrément de cette pièce: c'est une chose qui n'est pas aisée à
représenter, et qui ne sera jamais imitée: c'est un rapport de la musique, des
vers, des chants, des personnes, si parfait et si complet, qu'on n'y souhaite
rien; les filles qui font des rois et des personnages sont faites exprès: on est
attentif, et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une si aimable
Page 560
pièce: tout y est simple, tout y est innocent, tout y est sublime et touchant:
cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect; tous les chants
convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes et de la Sagesse, et
mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes: la
mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de
l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour
aller dire au roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui
était bien digne d'avoir vu Esther. Le roi vint vers nos places; et, après avoir
tourné, il s'adressa à moi, et me dit: «Madame, je suis assuré que vous avez
été contente.» Moi, sans m'étonner, je répondis: «Sire, je suis charmée, ce
que je sens est au-dessus des paroles.» Le roi me dit: «Racine a bien de
l'esprit.» Je lui dis: «Sire, il en a beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes
personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent dans le sujet, comme si elles
n'avaient jamais fait autre chose.—Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.» Et
puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie: comme il n'y avait
quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes
sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et madame la
Princesse vinrent me dire un mot: madame de Maintenon un éclair; elle s'en
allait avec le roi: je répondis à tout, car j'étais en fortune.
Nous revînmes le soir aux flambeaux: je soupai chez madame de
Coulanges, à qui le roi avait parlé aussi avec un air d'être chez lui, qui lui
donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier, je lui contai
tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachotter sans
savoir pourquoi, comme de certaines personnes; il en fut content, et voilà
qui est fait; je suis assurée qu'il ne m'a point trouvé, dans la suite, ni une
sotte vanité, ni un transport de bourgeoise: demandez-lui. M. de Meaux
(Bossuet) me parla fort de vous, M. le Prince aussi: je vous plaignis de
n'être pas là; mais le moyen? on ne peut pas être partout. Vous étiez à votre
opéra de Marseille: comme Atys est non-seulement trop heureux[703], mais
trop charmant, il est impossible que vous vous y soyez ennuyée. Pauline
doit avoir été surprise du spectacle: elle n'est pas en droit d'en souhaiter un
plus parfait. J'ai une idée si agréable de Marseille, que je suis assurée que
vous n'avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation contre
celle d'Aix.
Mais ce samedi même, après cette belle Esther, le roi apprit la mort de
la jeune reine d'Espagne[704], en deux jours, par de grands vomissements:
cette fidélité de l'histoire sainte donne du respect; tous les chants
convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes et de la Sagesse, et
mis dans le sujet, sont d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes: la
mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de
l'attention. J'en fus charmée, et le maréchal aussi, qui sortit de sa place pour
aller dire au roi combien il était content, et qu'il était auprès d'une dame qui
était bien digne d'avoir vu Esther. Le roi vint vers nos places; et, après avoir
tourné, il s'adressa à moi, et me dit: «Madame, je suis assuré que vous avez
été contente.» Moi, sans m'étonner, je répondis: «Sire, je suis charmée, ce
que je sens est au-dessus des paroles.» Le roi me dit: «Racine a bien de
l'esprit.» Je lui dis: «Sire, il en a beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes
personnes en ont beaucoup aussi: elles entrent dans le sujet, comme si elles
n'avaient jamais fait autre chose.—Ah! pour cela, reprit-il, il est vrai.» Et
puis Sa Majesté s'en alla, et me laissa l'objet de l'envie: comme il n'y avait
quasi que moi de nouvelle venue, le roi eut quelque plaisir de voir mes
sincères admirations sans bruit et sans éclat. M. le Prince et madame la
Princesse vinrent me dire un mot: madame de Maintenon un éclair; elle s'en
allait avec le roi: je répondis à tout, car j'étais en fortune.
Nous revînmes le soir aux flambeaux: je soupai chez madame de
Coulanges, à qui le roi avait parlé aussi avec un air d'être chez lui, qui lui
donnait une douceur trop aimable. Je vis le soir M. le chevalier, je lui contai
tout naïvement mes petites prospérités, ne voulant point les cachotter sans
savoir pourquoi, comme de certaines personnes; il en fut content, et voilà
qui est fait; je suis assurée qu'il ne m'a point trouvé, dans la suite, ni une
sotte vanité, ni un transport de bourgeoise: demandez-lui. M. de Meaux
(Bossuet) me parla fort de vous, M. le Prince aussi: je vous plaignis de
n'être pas là; mais le moyen? on ne peut pas être partout. Vous étiez à votre
opéra de Marseille: comme Atys est non-seulement trop heureux[703], mais
trop charmant, il est impossible que vous vous y soyez ennuyée. Pauline
doit avoir été surprise du spectacle: elle n'est pas en droit d'en souhaiter un
plus parfait. J'ai une idée si agréable de Marseille, que je suis assurée que
vous n'avez pas pu vous y ennuyer, et je parie pour cette dissipation contre
celle d'Aix.
Mais ce samedi même, après cette belle Esther, le roi apprit la mort de
la jeune reine d'Espagne[704], en deux jours, par de grands vomissements:
Page 561
cela sent bien le fagot. Le roi le dit à Monsieur le lendemain, qui était hier:
la douleur fut vive, Madame criait les hauts cris; le roi en sortit tout en
larmes.
On dit de bonnes nouvelles d'Angleterre: non-seulement le prince
d'Orange n'est point élu ni roi ni protecteur, mais on lui fait entendre que lui
et ses troupes n'ont qu'à s'en retourner: cela abrége bien des soins. Si cette
nouvelle continue, notre Bretagne sera moins agitée, et mon fils n'aura point
le chagrin de commander la noblesse de la vicomté de Rennes et de la
baronnie de Vitré: ils l'ont élu malgré lui pour être à leur tête: un autre serait
charmé de cet honneur; mais il en est fâché, n'aimant, sous quelque nom
que ce puisse être, la guerre par ce côté-là.
Votre enfant est allé à Versailles pour se divertir ces jours gras; mais il a
trouvé la douleur de la reine d'Espagne: il serait revenu, sans que son oncle
le va trouver tout à l'heure. Voilà un carnaval bien triste et un grand deuil.
Nous soupâmes hier chez le Civil (M. le Camus), la duchesse du Lude,
madame de Coulanges, madame de Saint-Germain, le chevalier de Grignan,
M. de Troyes, Corbinelli et moi: nous fûmes assez gaillards, nous parlâmes
de vous avec bien de l'amitié, de l'estime, du regret de votre absence, enfin
un souvenir tout vif: vous viendrez le renouveler.
Madame de Durfort se meurt d'un hoquet d'une fièvre maligne. Madame
de la Vieuville aussi, du pourpre de la petite vérole. Adieu, ma très-aimable:
de tous ceux qui commandent dans les provinces, croyez que M. de Grignan
est le plus agréablement placé.
283.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 28 février 1689.
Monsieur le chevalier s'en alla hier après dîner à Versailles, pour
apprendre sa destinée; car, ne s'étant point trouvé sur les listes qui ont paru,
il veut savoir si on le garde pour servir dans l'armée de M. le Dauphin, dont
on n'a point encore parlé. Comme il a dit qu'il était en état de servir, il est en
droit de croire qu'on ne l'a pas oublié: en tout cas, ce ne serait pas sa faute,
il est bien tout des meilleurs.
la douleur fut vive, Madame criait les hauts cris; le roi en sortit tout en
larmes.
On dit de bonnes nouvelles d'Angleterre: non-seulement le prince
d'Orange n'est point élu ni roi ni protecteur, mais on lui fait entendre que lui
et ses troupes n'ont qu'à s'en retourner: cela abrége bien des soins. Si cette
nouvelle continue, notre Bretagne sera moins agitée, et mon fils n'aura point
le chagrin de commander la noblesse de la vicomté de Rennes et de la
baronnie de Vitré: ils l'ont élu malgré lui pour être à leur tête: un autre serait
charmé de cet honneur; mais il en est fâché, n'aimant, sous quelque nom
que ce puisse être, la guerre par ce côté-là.
Votre enfant est allé à Versailles pour se divertir ces jours gras; mais il a
trouvé la douleur de la reine d'Espagne: il serait revenu, sans que son oncle
le va trouver tout à l'heure. Voilà un carnaval bien triste et un grand deuil.
Nous soupâmes hier chez le Civil (M. le Camus), la duchesse du Lude,
madame de Coulanges, madame de Saint-Germain, le chevalier de Grignan,
M. de Troyes, Corbinelli et moi: nous fûmes assez gaillards, nous parlâmes
de vous avec bien de l'amitié, de l'estime, du regret de votre absence, enfin
un souvenir tout vif: vous viendrez le renouveler.
Madame de Durfort se meurt d'un hoquet d'une fièvre maligne. Madame
de la Vieuville aussi, du pourpre de la petite vérole. Adieu, ma très-aimable:
de tous ceux qui commandent dans les provinces, croyez que M. de Grignan
est le plus agréablement placé.
283.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, lundi 28 février 1689.
Monsieur le chevalier s'en alla hier après dîner à Versailles, pour
apprendre sa destinée; car, ne s'étant point trouvé sur les listes qui ont paru,
il veut savoir si on le garde pour servir dans l'armée de M. le Dauphin, dont
on n'a point encore parlé. Comme il a dit qu'il était en état de servir, il est en
droit de croire qu'on ne l'a pas oublié: en tout cas, ce ne serait pas sa faute,
il est bien tout des meilleurs.
Page 562
C'est tout de bon que le roi d'Angleterre est parti ce matin pour aller en
Irlande, où il est attendu avec impatience; il sera mieux là qu'ici. Il passe
par la Bretagne comme un éclair, et s'en va droit à Brest, où il trouvera le
maréchal d'Estrées, et peut-être M. de Chaulnes, s'il peut le trouver encore,
car la poste et la bonne chaise que lui a donnée M. le Dauphin le mèneront
bien vite. Il doit trouver à Brest des vaisseaux tout prêts et des frégates; il
porte cinq cent mille écus. Le roi lui a donné des armes pour armer dix
mille hommes. Comme Sa Majesté anglaise lui disait adieu, elle finit par lui
dire, en riant, qu'il n'avait oublié qu'une chose, c'était des armes pour sa
personne: le roi lui a donné les siennes; nos héros de roman ne faisaient rien
de plus galant. Que ne fera point ce roi brave et malheureux, avec ces armes
toujours victorieuses? Le voilà donc avec le casque et la cuirasse de
Renaud, d'Amadis, et de tous nos paladins les plus célèbres; je n'ai pas
voulu dire d'Hector, car il était malheureux. Il n'y a point d'offres de toutes
choses que le roi ne lui ait faites: la générosité et la magnanimité ne vont
point plus loin. M. d'Avaux va avec lui; il est parti deux jours plus tôt. Vous
allez me dire, Pourquoi n'est-ce pas M. de Barillon? C'est que M. d'Avaux,
qui possède fort bien les affaires de Hollande, est plus nécessaire que celui
qui ne sait que celles d'Angleterre. La reine est allée s'enfermer à l'abbaye
de Poissy avec son fils: elle sera près du roi et des nouvelles; elle est
accablée de douleur, et d'une néphrétique qui fait craindre qu'elle n'ait la
pierre: cette princesse fait grande pitié. Vous voyez, ma chère enfant, que
c'est la rage de causer qui me fait écrire tout ceci; M. le chevalier et la
gazette vous le diront mieux que moi. Votre enfant m'est demeuré: je ne le
quitte point; il en est content: il dira adieu à ces petites de Castelnau; son
cœur ne sent encore rien; il est occupé de son devoir, de son équipage; il est
ravi de s'en aller, et de montrer le chemin aux autres. Il n'est encore question
de rien; nous n'assiégerons point de place, nous ne voulons point de bataille,
nous sommes sur la défensive, et d'une manière si puissante, qu'elle fait
trembler; jamais le roi de France ne s'est vu trois cent mille hommes sur
pied; il n'y avait que les rois de Perse: tout est nouveau, tout est miraculeux.
Je menai hier le marquis dire adieu à madame de la Fayette, et souper
chez madame de Coulanges. Je le mène tantôt chez M. de Pomponne, chez
madame de Vins et la marquise d'Uxelles; demain chez madame du Pui-du-
Fou et madame de Lavardin, et puis il attendra son oncle, et partira sur la
fin de la semaine; mais, ma chère enfant, soutenez un peu votre cœur contre
Irlande, où il est attendu avec impatience; il sera mieux là qu'ici. Il passe
par la Bretagne comme un éclair, et s'en va droit à Brest, où il trouvera le
maréchal d'Estrées, et peut-être M. de Chaulnes, s'il peut le trouver encore,
car la poste et la bonne chaise que lui a donnée M. le Dauphin le mèneront
bien vite. Il doit trouver à Brest des vaisseaux tout prêts et des frégates; il
porte cinq cent mille écus. Le roi lui a donné des armes pour armer dix
mille hommes. Comme Sa Majesté anglaise lui disait adieu, elle finit par lui
dire, en riant, qu'il n'avait oublié qu'une chose, c'était des armes pour sa
personne: le roi lui a donné les siennes; nos héros de roman ne faisaient rien
de plus galant. Que ne fera point ce roi brave et malheureux, avec ces armes
toujours victorieuses? Le voilà donc avec le casque et la cuirasse de
Renaud, d'Amadis, et de tous nos paladins les plus célèbres; je n'ai pas
voulu dire d'Hector, car il était malheureux. Il n'y a point d'offres de toutes
choses que le roi ne lui ait faites: la générosité et la magnanimité ne vont
point plus loin. M. d'Avaux va avec lui; il est parti deux jours plus tôt. Vous
allez me dire, Pourquoi n'est-ce pas M. de Barillon? C'est que M. d'Avaux,
qui possède fort bien les affaires de Hollande, est plus nécessaire que celui
qui ne sait que celles d'Angleterre. La reine est allée s'enfermer à l'abbaye
de Poissy avec son fils: elle sera près du roi et des nouvelles; elle est
accablée de douleur, et d'une néphrétique qui fait craindre qu'elle n'ait la
pierre: cette princesse fait grande pitié. Vous voyez, ma chère enfant, que
c'est la rage de causer qui me fait écrire tout ceci; M. le chevalier et la
gazette vous le diront mieux que moi. Votre enfant m'est demeuré: je ne le
quitte point; il en est content: il dira adieu à ces petites de Castelnau; son
cœur ne sent encore rien; il est occupé de son devoir, de son équipage; il est
ravi de s'en aller, et de montrer le chemin aux autres. Il n'est encore question
de rien; nous n'assiégerons point de place, nous ne voulons point de bataille,
nous sommes sur la défensive, et d'une manière si puissante, qu'elle fait
trembler; jamais le roi de France ne s'est vu trois cent mille hommes sur
pied; il n'y avait que les rois de Perse: tout est nouveau, tout est miraculeux.
Je menai hier le marquis dire adieu à madame de la Fayette, et souper
chez madame de Coulanges. Je le mène tantôt chez M. de Pomponne, chez
madame de Vins et la marquise d'Uxelles; demain chez madame du Pui-du-
Fou et madame de Lavardin, et puis il attendra son oncle, et partira sur la
fin de la semaine; mais, ma chère enfant, soutenez un peu votre cœur contre
Page 563
ce voyage, qui n'a point d'autre nom présentement. Parlons un peu de
Pauline, cette petite grande fille, tout aimable, toute jolie; je n'eusse jamais
cru que son humeur eût été farouche, je la croyais tout de miel: mais, mon
enfant, ne vous rebutez point; elle a de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime
elle-même, elle veut plaire; il ne faut que cela pour se corriger, et je vous
assure que ce n'est point dans l'enfance qu'on se corrige; c'est quand on a de
la raison; l'amour-propre, si mauvais à tant d'autres choses, est admirable à
celle-là; entreprenez donc de lui parler raison, et sans colère, sans la
gronder, sans l'humilier, car cela révolte; et je vous réponds que vous en
ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ouvrage une affaire d'honneur,
et même de conscience: apprenez-lui à être habile; c'est un grand point que
d'avoir de l'esprit et du goût comme elle en a.
Esther n'est pas encore imprimée. J'avais bien envie de dire un mot de
vous à madame de Maintenon, je l'avais tout prêt: elle fit quelques pas pour
me venir dire un demi-mot; mais comme le roi, après ce que je vous ai
mandé qui s'était passé, s'en allait dans sa chambre, elle le suivait, et je
n'eus que le moment de faire un geste de remerciement et de
reconnaissance; c'était un tourbillon. M. de Meaux me demanda de vos
nouvelles. Je dis à M. le Prince, en courant: Ah! que je plains ceux qui ne
sont pas ici! Il m'entendit, et tout cela était si pressé, qu'il n'y avait pas
moyen de placer une pensée: vous croyez bien cependant que j'en mourais
d'envie. Racine va travailler à une autre tragédie, le roi y a pris goût, on ne
verra autre chose; mais l'histoire d'Esther est unique; ni Judith, ni Ruth, ni
quelque sujet que ce puisse être, ne saurait si bien réussir.
284.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 11 mars 1689.
Monsieur le duc de Chaulnes a fait en toute perfection les honneurs de
son gouvernement au roi d'Angleterre: il avait fait préparer deux soupers sur
la route, l'un à dix heures, l'autre à minuit: le roi poussa jusqu'au dernier à la
Roche-Bernard, au delà de Nantes; il embrassa fort M. de Chaulnes; il l'a
connu autrefois. M. de Chaulnes lui dit qu'il y avait une chambre préparée
pour lui, et voulut l'y mener; le roi lui dit: Je n'ai besoin de rien que de
manger. Il entra dans une salle où les fées avaient fait trouver un souper tout
Pauline, cette petite grande fille, tout aimable, toute jolie; je n'eusse jamais
cru que son humeur eût été farouche, je la croyais tout de miel: mais, mon
enfant, ne vous rebutez point; elle a de l'esprit, elle vous aime, elle s'aime
elle-même, elle veut plaire; il ne faut que cela pour se corriger, et je vous
assure que ce n'est point dans l'enfance qu'on se corrige; c'est quand on a de
la raison; l'amour-propre, si mauvais à tant d'autres choses, est admirable à
celle-là; entreprenez donc de lui parler raison, et sans colère, sans la
gronder, sans l'humilier, car cela révolte; et je vous réponds que vous en
ferez une petite merveille. Faites-vous de cet ouvrage une affaire d'honneur,
et même de conscience: apprenez-lui à être habile; c'est un grand point que
d'avoir de l'esprit et du goût comme elle en a.
Esther n'est pas encore imprimée. J'avais bien envie de dire un mot de
vous à madame de Maintenon, je l'avais tout prêt: elle fit quelques pas pour
me venir dire un demi-mot; mais comme le roi, après ce que je vous ai
mandé qui s'était passé, s'en allait dans sa chambre, elle le suivait, et je
n'eus que le moment de faire un geste de remerciement et de
reconnaissance; c'était un tourbillon. M. de Meaux me demanda de vos
nouvelles. Je dis à M. le Prince, en courant: Ah! que je plains ceux qui ne
sont pas ici! Il m'entendit, et tout cela était si pressé, qu'il n'y avait pas
moyen de placer une pensée: vous croyez bien cependant que j'en mourais
d'envie. Racine va travailler à une autre tragédie, le roi y a pris goût, on ne
verra autre chose; mais l'histoire d'Esther est unique; ni Judith, ni Ruth, ni
quelque sujet que ce puisse être, ne saurait si bien réussir.
284.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Paris, vendredi 11 mars 1689.
Monsieur le duc de Chaulnes a fait en toute perfection les honneurs de
son gouvernement au roi d'Angleterre: il avait fait préparer deux soupers sur
la route, l'un à dix heures, l'autre à minuit: le roi poussa jusqu'au dernier à la
Roche-Bernard, au delà de Nantes; il embrassa fort M. de Chaulnes; il l'a
connu autrefois. M. de Chaulnes lui dit qu'il y avait une chambre préparée
pour lui, et voulut l'y mener; le roi lui dit: Je n'ai besoin de rien que de
manger. Il entra dans une salle où les fées avaient fait trouver un souper tout
Page 564
servi, tout chaud, les plus beaux poissons de la mer et des rivières, tout était
de la même force, c'est-à-dire, beaucoup de commodités, beaucoup de
noblesse, bien des dames. M. de Chaulnes lui donna la serviette, et voulut le
servir à table; le roi ne le voulut jamais, et le fit souper avec lui, et plusieurs
personnes de qualité. Il mangea, ce roi, comme s'il n'y avait point de prince
d'Orange dans le monde. Il partit le lendemain, et s'embarqua à Brest le 6 ou
le 7 de ce mois. Quel diantre d'homme que ce prince d'Orange! quand on
songe que lui seul met toute l'Europe en mouvement! quelle étoile! M. de la
Feuillade exaltait l'autre jour la grandeur du génie de ce prince; M. de
Chandenier[705] disait qu'il eût mieux aimé être le roi d'Angleterre; M. de la
Feuillade lui répondit brusquement: «Cela est d'un homme qui a mieux
aimé être comme M. de Chandenier que comme M. de Noailles.» Cela fit
rire.
Je vous renvoie la lettre de M. de Grignan, elle me fait peur seulement
de l'avoir dans ma poche: est-il possible qu'il ait passé par les horreurs dont
il me parle? C'est grand dommage qu'il n'avait pas le superbe, comme en
allant à Monaco. Faites-lui mes compliments sur son retour de deux doigts
des abîmes. Comment suis-je avec le coadjuteur? Notre ménage allait assez
bien à Paris; dites-lui ce que vous voudrez, ma chère enfant, selon que vous
êtes ensemble; car vous croyez bien que je ne veux point m'entendre avec
vos ennemis.
285.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Chaulnes, dimanche 17 avril 1689.
Me voici à Chaulnes[706], ma chère fille, et toujours triste de m'éloigner
encore de vous. J'attends votre lettre vendredi: quelle tristesse de ne pouvoir
plus recevoir réglément de vos nouvelles trois fois la semaine! c'est
justement cela que j'ai sur le cœur, et que j'appelais ma petite tristesse;
vraiment elle n'est pas petite, et je sentirai cette privation. Monsieur le
chevalier m'écrivit de Versailles un petit adieu tout plein de tendresse; j'en
fus touchée, car il laisse ignorer assez cruellement la part qu'on a dans son
estime; et comme on la souhaite extrêmement, c'est une véritable joie dont
il prive ses amis. Je le remerciai de son billet par un autre que je lui écrivis
en partant: il me mandait que votre enfant ne serait point d'un certain
de la même force, c'est-à-dire, beaucoup de commodités, beaucoup de
noblesse, bien des dames. M. de Chaulnes lui donna la serviette, et voulut le
servir à table; le roi ne le voulut jamais, et le fit souper avec lui, et plusieurs
personnes de qualité. Il mangea, ce roi, comme s'il n'y avait point de prince
d'Orange dans le monde. Il partit le lendemain, et s'embarqua à Brest le 6 ou
le 7 de ce mois. Quel diantre d'homme que ce prince d'Orange! quand on
songe que lui seul met toute l'Europe en mouvement! quelle étoile! M. de la
Feuillade exaltait l'autre jour la grandeur du génie de ce prince; M. de
Chandenier[705] disait qu'il eût mieux aimé être le roi d'Angleterre; M. de la
Feuillade lui répondit brusquement: «Cela est d'un homme qui a mieux
aimé être comme M. de Chandenier que comme M. de Noailles.» Cela fit
rire.
Je vous renvoie la lettre de M. de Grignan, elle me fait peur seulement
de l'avoir dans ma poche: est-il possible qu'il ait passé par les horreurs dont
il me parle? C'est grand dommage qu'il n'avait pas le superbe, comme en
allant à Monaco. Faites-lui mes compliments sur son retour de deux doigts
des abîmes. Comment suis-je avec le coadjuteur? Notre ménage allait assez
bien à Paris; dites-lui ce que vous voudrez, ma chère enfant, selon que vous
êtes ensemble; car vous croyez bien que je ne veux point m'entendre avec
vos ennemis.
285.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Chaulnes, dimanche 17 avril 1689.
Me voici à Chaulnes[706], ma chère fille, et toujours triste de m'éloigner
encore de vous. J'attends votre lettre vendredi: quelle tristesse de ne pouvoir
plus recevoir réglément de vos nouvelles trois fois la semaine! c'est
justement cela que j'ai sur le cœur, et que j'appelais ma petite tristesse;
vraiment elle n'est pas petite, et je sentirai cette privation. Monsieur le
chevalier m'écrivit de Versailles un petit adieu tout plein de tendresse; j'en
fus touchée, car il laisse ignorer assez cruellement la part qu'on a dans son
estime; et comme on la souhaite extrêmement, c'est une véritable joie dont
il prive ses amis. Je le remerciai de son billet par un autre que je lui écrivis
en partant: il me mandait que votre enfant ne serait point d'un certain
Page 565
détachement, parce qu'il n'était plus question de la chose qu'on avait dite:
cela me soulagea fort le cœur: et comme il vous l'aura mandé, vous aurez
respiré comme moi. Je ne comprends que trop toutes vos peines; elles
retournent sur moi, de sorte que je les sens de deux côtés.
Je partis donc jeudi, ma très-chère, avec madame de Chaulnes et
madame de Kerman; nous étions dans le meilleur carrosse, avec les
meilleurs chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de fourgons, de
cavaliers, de commodités, de précautions que l'on puisse imaginer. Nous
vînmes coucher à Pont (Saint-Maxence) dans une jolie petite hôtellerie, et le
lendemain ici. Les chemins sont fort mauvais: mais cette maison est très-
belle et d'un grand air, quoique démeublée, et les jardins négligés. A peine
le vert veut-il montrer le nez; pas un rossignol encore: enfin l'hiver le 17
d'avril. Mais il est aisé d'imaginer les beautés de ces promenades: tout est
régulier et magnifique, un grand parterre en face, des boulingrins vis-à-vis
des ailes; un grand jet d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins, et
un autre tout égaré dans le milieu d'un pré, qui est admirablement bien
nommé le Solitaire; un beau pays, de beaux appartements, une vue
agréable, quoique plate; de beaux meubles que je n'ai point vus; toutes
sortes d'agréments et de commodités; enfin une maison digne de tout ce que
vous avez ouï dire en vers et en prose. Mais une duchesse si bonne et si
aimable, et si obligeante pour moi, que, si vous m'aimez, chose dont je ne
doute nullement, il faut nécessairement que vous lui soyez fort obligée de
toutes les amitiés que j'en reçois. Nous serons dans cette aimable maison
encore six ou sept jours; et puis, par la Normandie, nous gagnerons Rennes
vers le deux ou trois du mois prochain. Je vous ai mandé comme un voyage
de M. de Chaulnes avait dérangé le nôtre. Voilà, ma chère bonne, tout ce
que je puis vous dire de moi, et que je suis dans la meilleure santé du
monde: mais vous, mon enfant, comment êtes-vous? que je suis loin de
vous! et que votre souvenir en est près! et le moyen de n'être pas triste?
Je reçois votre lettre du samedi-saint, neuvième avril. Ma fille, vous
prenez trop sur vous, vous abusez de votre jeunesse; vous voyez que votre
tête ne veut plus que vous l'épuisiez par des écritures infinies: si vous ne
l'écoutez pas, elle vous fera un mauvais tour; vous lui refusez une saignée:
pourquoi ne pas la faire à Aix pendant que vous mangiez gras? enfin, je suis
malcontente de vous et de votre santé. Vos raisons d'épargner le séjour
d'Avignon sont bonnes; sans cela, comme vous dites, il était trop matin pour
cela me soulagea fort le cœur: et comme il vous l'aura mandé, vous aurez
respiré comme moi. Je ne comprends que trop toutes vos peines; elles
retournent sur moi, de sorte que je les sens de deux côtés.
Je partis donc jeudi, ma très-chère, avec madame de Chaulnes et
madame de Kerman; nous étions dans le meilleur carrosse, avec les
meilleurs chevaux, la plus grande quantité d'équipages, de fourgons, de
cavaliers, de commodités, de précautions que l'on puisse imaginer. Nous
vînmes coucher à Pont (Saint-Maxence) dans une jolie petite hôtellerie, et le
lendemain ici. Les chemins sont fort mauvais: mais cette maison est très-
belle et d'un grand air, quoique démeublée, et les jardins négligés. A peine
le vert veut-il montrer le nez; pas un rossignol encore: enfin l'hiver le 17
d'avril. Mais il est aisé d'imaginer les beautés de ces promenades: tout est
régulier et magnifique, un grand parterre en face, des boulingrins vis-à-vis
des ailes; un grand jet d'eau dans le parterre, deux dans les boulingrins, et
un autre tout égaré dans le milieu d'un pré, qui est admirablement bien
nommé le Solitaire; un beau pays, de beaux appartements, une vue
agréable, quoique plate; de beaux meubles que je n'ai point vus; toutes
sortes d'agréments et de commodités; enfin une maison digne de tout ce que
vous avez ouï dire en vers et en prose. Mais une duchesse si bonne et si
aimable, et si obligeante pour moi, que, si vous m'aimez, chose dont je ne
doute nullement, il faut nécessairement que vous lui soyez fort obligée de
toutes les amitiés que j'en reçois. Nous serons dans cette aimable maison
encore six ou sept jours; et puis, par la Normandie, nous gagnerons Rennes
vers le deux ou trois du mois prochain. Je vous ai mandé comme un voyage
de M. de Chaulnes avait dérangé le nôtre. Voilà, ma chère bonne, tout ce
que je puis vous dire de moi, et que je suis dans la meilleure santé du
monde: mais vous, mon enfant, comment êtes-vous? que je suis loin de
vous! et que votre souvenir en est près! et le moyen de n'être pas triste?
Je reçois votre lettre du samedi-saint, neuvième avril. Ma fille, vous
prenez trop sur vous, vous abusez de votre jeunesse; vous voyez que votre
tête ne veut plus que vous l'épuisiez par des écritures infinies: si vous ne
l'écoutez pas, elle vous fera un mauvais tour; vous lui refusez une saignée:
pourquoi ne pas la faire à Aix pendant que vous mangiez gras? enfin, je suis
malcontente de vous et de votre santé. Vos raisons d'épargner le séjour
d'Avignon sont bonnes; sans cela, comme vous dites, il était trop matin pour
Page 566
Grignan; le cruel hiver et les vents terribles y sont encore à redouter. Pour
votre requête civile, nous voilà, M. le chevalier et moi, hors d'état de vous y
servir; il croit s'en aller dans un moment: me voilà partie, ce n'est pas une
affaire d'un jour; Hercule ne saurait se défaire d'Antée, ni le déraciner de sa
chicane en trois mois: c'est donc M. d'Arles qui sera chargé de cette affaire.
C'est tout cela qui me faisait dire que si vous eussiez pu venir cet hiver avec
M. de Grignan, c'était bien le droit du jeu que vous eussiez fini entièrement
cette affaire: votre présence y aurait fait des merveilles. Vous me parlez des
esprits de Provence; ceux de ces pays-ci ne sont point si difficiles à
comprendre; cela est vu en un moment: mais vous, ma très-chère, vous êtes
trop aimable, trop reconnaissante: vraiment c'est bien de la reconnaissance
que tout ce que vous me dites: je m'y connais; c'est de la plus tendre et de la
plus noble qu'il y ait dans le monde: conservez bien vos sentiments, vos
pensées, la droiture de votre esprit; repassez quelquefois sur tout cela,
comme on sent de l'eau de la reine de Hongrie, quand on est dans le
mauvais air: ne prenez rien du pays où vous êtes, conservez-y ce que vous y
avez porté; et surtout, ma chère enfant, ménagez votre santé, si vous
m'aimez, et si vous voulez que je revienne.
286.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Chaulnes, mardi 19 avril 1689.
J'attends vos lettres: la poste arrive ici trois fois la semaine, j'ai envie d'y
demeurer. Je commence donc à vous écrire pour vous rendre compte de mes
pensées; car je n'ai plus d'autres nouvelles à vous mander: cela ne
composera pas des lettres bien divertissantes, et même vous n'y verrez rien
de nouveau, puisque vous savez depuis longtemps que je vous aime, et
comme je vous aime: vous feriez donc bien, au lieu de lire mes lettres, de
les laisser là, et de dire, Je sais bien ce que me mande ma mère: mais,
persuadée que vous n'aurez pas la force d'en user ainsi, je vous dirai que je
suis en peine de vous, de votre santé, de votre mal de tête. L'air de Grignan
me fait peur: un vent qui déracine des arbres dont la tête au ciel était
voisine, et dont les pieds touchaient à l'empire des morts[707], me fait
trembler. Je crains qu'il n'emporte ma fille, qu'il ne l'épuise, qu'il ne la
dessèche, qu'il ne lui ôte le sommeil, son embonpoint, sa beauté: toutes ces
craintes me font transir, je vous l'avoue, et ne me laissent aucun repos. Je
votre requête civile, nous voilà, M. le chevalier et moi, hors d'état de vous y
servir; il croit s'en aller dans un moment: me voilà partie, ce n'est pas une
affaire d'un jour; Hercule ne saurait se défaire d'Antée, ni le déraciner de sa
chicane en trois mois: c'est donc M. d'Arles qui sera chargé de cette affaire.
C'est tout cela qui me faisait dire que si vous eussiez pu venir cet hiver avec
M. de Grignan, c'était bien le droit du jeu que vous eussiez fini entièrement
cette affaire: votre présence y aurait fait des merveilles. Vous me parlez des
esprits de Provence; ceux de ces pays-ci ne sont point si difficiles à
comprendre; cela est vu en un moment: mais vous, ma très-chère, vous êtes
trop aimable, trop reconnaissante: vraiment c'est bien de la reconnaissance
que tout ce que vous me dites: je m'y connais; c'est de la plus tendre et de la
plus noble qu'il y ait dans le monde: conservez bien vos sentiments, vos
pensées, la droiture de votre esprit; repassez quelquefois sur tout cela,
comme on sent de l'eau de la reine de Hongrie, quand on est dans le
mauvais air: ne prenez rien du pays où vous êtes, conservez-y ce que vous y
avez porté; et surtout, ma chère enfant, ménagez votre santé, si vous
m'aimez, et si vous voulez que je revienne.
286.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Chaulnes, mardi 19 avril 1689.
J'attends vos lettres: la poste arrive ici trois fois la semaine, j'ai envie d'y
demeurer. Je commence donc à vous écrire pour vous rendre compte de mes
pensées; car je n'ai plus d'autres nouvelles à vous mander: cela ne
composera pas des lettres bien divertissantes, et même vous n'y verrez rien
de nouveau, puisque vous savez depuis longtemps que je vous aime, et
comme je vous aime: vous feriez donc bien, au lieu de lire mes lettres, de
les laisser là, et de dire, Je sais bien ce que me mande ma mère: mais,
persuadée que vous n'aurez pas la force d'en user ainsi, je vous dirai que je
suis en peine de vous, de votre santé, de votre mal de tête. L'air de Grignan
me fait peur: un vent qui déracine des arbres dont la tête au ciel était
voisine, et dont les pieds touchaient à l'empire des morts[707], me fait
trembler. Je crains qu'il n'emporte ma fille, qu'il ne l'épuise, qu'il ne la
dessèche, qu'il ne lui ôte le sommeil, son embonpoint, sa beauté: toutes ces
craintes me font transir, je vous l'avoue, et ne me laissent aucun repos. Je
Page 567
fus l'autre jour me promener seule dans ces belles allées; madame de
Chaulnes était enfermée avec notre Rochon[708] pour des affaires. Madame
de Kerman est délicate, je répétais donc pour les Rochers; je portai toutes
ces pensées, elles sont tristes: je sentais pourtant quelque plaisir d'être seule.
Je relus trois ou quatre de vos lettres; vous parlez de bien écrire: personne
n'écrit mieux que vous: quelle facilité de vous expliquer en peu de mots, et
comme vous les placez! Cette lecture me toucha le cœur et me contenta
l'esprit. Voici une maison fort agréable, on y a beaucoup de liberté; vous
connaissez les bonnes et solides qualités de cette duchesse. Madame de
Kerman est une fort aimable personne, j'en ai tâté; elle a bien plus de mérite
et d'esprit qu'elle n'en laisse paraître; elle est fort loin de l'ignorance des
femmes, elle a bien des lumières, et les augmente tous les jours par les
bonnes lectures: c'est dommage que son établissement soit au fond de la
basse Bretagne. Quand vous pourrez écrire à M. et à madame de Chaulnes,
je leur donne ma part; vous me ferez écrire par Pauline; je connais votre
style, c'est assez. Je vous souhaite M. de Grignan; je n'aime point que vous
soyez seule dans ce château, pauvre petite Orithye! mais Borée n'est point
civil ni galant pour vous, c'est ce qui m'afflige. Adieu, ma très-chère;
respectez votre côté, respectez votre tête; on ne sait où courir. Je comprends
vos peines pour votre fils, je les sens, et par lui que j'aime, et par vous que
j'aime encore plus; cette inquiétude tire deux coups sur moi.
Corbinelli est toujours chez nous le meilleur du monde, et toujours
abîmé dans sa philosophie christianisée; car il ne lit que des livres saints.
287.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Pont-Audemer, lundi 2 mai 1689.
Je couchai hier à Rouen, d'où je vous écrivis un mot pour vous dire
seulement que j'avais reçu deux de vos lettres avec bien de la tendresse. Je
n'écoute plus tout ce qu'elle voudrait me faire sentir; je me dissipe, je serais
trop souvent hors de combat, c'est-à-dire hors de la société; c'est assez que
je la sente, je ne m'amuse point à l'examiner de si près. Il y a onze lieues de
Rouen à Pont-Audemer; nous y sommes venus coucher. J'ai vu le plus beau
pays; j'ai vu toutes les beautés et les tours de cette belle Seine pendant
quatre ou cinq lieues, et les plus agréables pays du monde; ses bords n'en
Chaulnes était enfermée avec notre Rochon[708] pour des affaires. Madame
de Kerman est délicate, je répétais donc pour les Rochers; je portai toutes
ces pensées, elles sont tristes: je sentais pourtant quelque plaisir d'être seule.
Je relus trois ou quatre de vos lettres; vous parlez de bien écrire: personne
n'écrit mieux que vous: quelle facilité de vous expliquer en peu de mots, et
comme vous les placez! Cette lecture me toucha le cœur et me contenta
l'esprit. Voici une maison fort agréable, on y a beaucoup de liberté; vous
connaissez les bonnes et solides qualités de cette duchesse. Madame de
Kerman est une fort aimable personne, j'en ai tâté; elle a bien plus de mérite
et d'esprit qu'elle n'en laisse paraître; elle est fort loin de l'ignorance des
femmes, elle a bien des lumières, et les augmente tous les jours par les
bonnes lectures: c'est dommage que son établissement soit au fond de la
basse Bretagne. Quand vous pourrez écrire à M. et à madame de Chaulnes,
je leur donne ma part; vous me ferez écrire par Pauline; je connais votre
style, c'est assez. Je vous souhaite M. de Grignan; je n'aime point que vous
soyez seule dans ce château, pauvre petite Orithye! mais Borée n'est point
civil ni galant pour vous, c'est ce qui m'afflige. Adieu, ma très-chère;
respectez votre côté, respectez votre tête; on ne sait où courir. Je comprends
vos peines pour votre fils, je les sens, et par lui que j'aime, et par vous que
j'aime encore plus; cette inquiétude tire deux coups sur moi.
Corbinelli est toujours chez nous le meilleur du monde, et toujours
abîmé dans sa philosophie christianisée; car il ne lit que des livres saints.
287.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Pont-Audemer, lundi 2 mai 1689.
Je couchai hier à Rouen, d'où je vous écrivis un mot pour vous dire
seulement que j'avais reçu deux de vos lettres avec bien de la tendresse. Je
n'écoute plus tout ce qu'elle voudrait me faire sentir; je me dissipe, je serais
trop souvent hors de combat, c'est-à-dire hors de la société; c'est assez que
je la sente, je ne m'amuse point à l'examiner de si près. Il y a onze lieues de
Rouen à Pont-Audemer; nous y sommes venus coucher. J'ai vu le plus beau
pays; j'ai vu toutes les beautés et les tours de cette belle Seine pendant
quatre ou cinq lieues, et les plus agréables pays du monde; ses bords n'en
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doivent rien à ceux de la Loire; ils sont gracieux, ils sont ornés de maisons,
d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande
rivière: en vérité, cela est beau. Je ne connaissais point la Normandie, j'étais
trop jeune quand je la vis; hélas! il n'y a peut-être plus personne de tous
ceux que j'y voyais autrefois: cette pensée est triste. J'espère trouver à Caen,
où nous serons mercredi, votre lettre du 21 et celle de M. de Chaulnes. Je
n'avais point cessé de manger avec le chevalier avant que de partir; le
carême ne nous séparait point du tout; j'étais ravie de causer avec lui de
toutes vos affaires; je sens infiniment cette privation; il me semble que je
suis dans un pays perdu, de ne plus traiter tous ces chapitres. Corbinelli ne
voulait point de nous les soirs, sa philosophie allait se coucher; je le voyais
le matin, et souvent l'abbé Bigorre venait nous conter des nouvelles.
Je vous observerai pour votre retour, qui réglera le mien, je vis au jour
la journée. Quand je partis, M. de Lamoignon était à Bâville avec
Coulanges. Madame du Lude, madame de Verneuil[709] et madame de
Coulanges sortirent de leurs couvents pour venir me dire adieu; tout cela se
trouva chez moi avec madame de Vins, qui revenait de Savigny. Madame de
Lavardin vint aussi avec la marquise d'Uxelles, madame de Mouci,
mademoiselle de la Rochefoucauld et M. du Bois: j'avais le cœur assez
triste de tous ces adieux. J'avais embrassé la veille madame de la Fayette,
c'était le lendemain des fêtes, j'étais tout étonnée de m'en aller; mais, ma
chère belle, c'est proprement le printemps que j'allais voir arriver dans tous
les lieux où j'ai passé; il est d'une beauté, ce printemps, et d'une jeunesse, et
d'une douceur que je vous souhaite à tout moment, au lieu de cette cruelle
bise qui vous renverse, et qui me fait mourir quand j'y pense.
J'embrasse Pauline, et je la plains de ne point aimer à lire des histoires;
c'est un grand amusement: aime-t-elle au moins les Essais de morale et
Abbadie[710], comme sa chère maman? Madame de Chaulnes vous fait mille
amitiés; elle a des soins de moi, en vérité, trop grands. On ne peut voyager,
ni dans un plus beau vert, ni plus agréablement, ni plus à la grande, ni plus
librement. Adieu, ma très-chère belle; en voilà assez pour le Pont-Audemer,
je vous écrirai de Caen.
288.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
d'arbres, de petits saules, de petits canaux qu'on fait sortir de cette grande
rivière: en vérité, cela est beau. Je ne connaissais point la Normandie, j'étais
trop jeune quand je la vis; hélas! il n'y a peut-être plus personne de tous
ceux que j'y voyais autrefois: cette pensée est triste. J'espère trouver à Caen,
où nous serons mercredi, votre lettre du 21 et celle de M. de Chaulnes. Je
n'avais point cessé de manger avec le chevalier avant que de partir; le
carême ne nous séparait point du tout; j'étais ravie de causer avec lui de
toutes vos affaires; je sens infiniment cette privation; il me semble que je
suis dans un pays perdu, de ne plus traiter tous ces chapitres. Corbinelli ne
voulait point de nous les soirs, sa philosophie allait se coucher; je le voyais
le matin, et souvent l'abbé Bigorre venait nous conter des nouvelles.
Je vous observerai pour votre retour, qui réglera le mien, je vis au jour
la journée. Quand je partis, M. de Lamoignon était à Bâville avec
Coulanges. Madame du Lude, madame de Verneuil[709] et madame de
Coulanges sortirent de leurs couvents pour venir me dire adieu; tout cela se
trouva chez moi avec madame de Vins, qui revenait de Savigny. Madame de
Lavardin vint aussi avec la marquise d'Uxelles, madame de Mouci,
mademoiselle de la Rochefoucauld et M. du Bois: j'avais le cœur assez
triste de tous ces adieux. J'avais embrassé la veille madame de la Fayette,
c'était le lendemain des fêtes, j'étais tout étonnée de m'en aller; mais, ma
chère belle, c'est proprement le printemps que j'allais voir arriver dans tous
les lieux où j'ai passé; il est d'une beauté, ce printemps, et d'une jeunesse, et
d'une douceur que je vous souhaite à tout moment, au lieu de cette cruelle
bise qui vous renverse, et qui me fait mourir quand j'y pense.
J'embrasse Pauline, et je la plains de ne point aimer à lire des histoires;
c'est un grand amusement: aime-t-elle au moins les Essais de morale et
Abbadie[710], comme sa chère maman? Madame de Chaulnes vous fait mille
amitiés; elle a des soins de moi, en vérité, trop grands. On ne peut voyager,
ni dans un plus beau vert, ni plus agréablement, ni plus à la grande, ni plus
librement. Adieu, ma très-chère belle; en voilà assez pour le Pont-Audemer,
je vous écrirai de Caen.
288.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 569
A Caen, jeudi 5 mai 1689.
Je me doutais bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril, que je
n'avais point reçue à Rouen; c'eût été dommage qu'elle eût été perdue; bon
Dieu! de quel ton, de quel cœur (car les tons viennent du cœur), de quelle
manière m'y parlez-vous de votre tendresse? Il est vrai, ma chère comtesse,
que l'affaire d'Avignon est très-consolante: si, comme vous dites, elle venait
à des gens dans le courant de leurs revenus, quelle facilité cela donnerait
pour venir à Paris! Vos dépenses ont été extrêmes, et l'on ne fait que
réparer; mais aussi, comme je disais l'autre jour, c'est pour avoir vécu qu'on
reçoit ces faveurs de la Providence: cependant, ma fille, cette même
Providence vous redonnera peut-être d'une autre manière les moyens de
venir à Paris: il faut voir ses desseins.
Il n'est pas aisé de comprendre que M. le chevalier, avec tant
d'incommodités, puisse faire une campagne; mais il me paraît qu'il a dessein
au moins de faire voir qu'il le veut et qu'il le désire bien sincèrement: je
crois que personne n'en doute. Il a une véritable envie d'aller aux eaux de
Balaruc; j'ai vu l'approbation naturelle que nos capucins donnèrent à ces
eaux, et comme ils le confirmèrent dans l'estime qu'il en avait déjà; il faut
lui laisser placer ce voyage comme il l'entendra; il a un bon esprit, et sait
bien ce qu'il fait. Mais notre marquis, mon Dieu, quel homme! nous croirez-
vous une autre fois? Quand vous vouliez tirer des conséquences de toutes
ses frayeurs enfantines, nous vous disions que ce serait un foudre de guerre,
et c'en est un, et c'est vous qui l'avez fait: en vérité, c'est un aimable enfant,
et un mérite naissant qui prend le chemin d'aller bien loin: Dieu le conserve!
Je suis persuadée que vous ne doutez pas du ton.
Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obéir à votre père Lanterne:
voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en
faire quelque usage, en lisant les belles comédies de Corneille, et Polyeucte,
et Cinna, et les autres? N'avoir de la dévotion que ce retranchement, sans y
être portée par la grâce de Dieu, me paraît être bottée à cru: il n'y a point de
liaison ni de conformité avec tout le reste. Je ne vois point que M. et
madame de Pomponne en usent ainsi avec Félicité[711], à qui ils font
apprendre l'italien et tout ce qui sert à former l'esprit: je suis assurée qu'elle
étudiera et expliquera ces belles pièces dont je viens de vous parler. Ils ont
élevé madame de Vins[712] de la même manière, et ne laisseront pas
Je me doutais bien que je recevrais ici cette lettre du 21 avril, que je
n'avais point reçue à Rouen; c'eût été dommage qu'elle eût été perdue; bon
Dieu! de quel ton, de quel cœur (car les tons viennent du cœur), de quelle
manière m'y parlez-vous de votre tendresse? Il est vrai, ma chère comtesse,
que l'affaire d'Avignon est très-consolante: si, comme vous dites, elle venait
à des gens dans le courant de leurs revenus, quelle facilité cela donnerait
pour venir à Paris! Vos dépenses ont été extrêmes, et l'on ne fait que
réparer; mais aussi, comme je disais l'autre jour, c'est pour avoir vécu qu'on
reçoit ces faveurs de la Providence: cependant, ma fille, cette même
Providence vous redonnera peut-être d'une autre manière les moyens de
venir à Paris: il faut voir ses desseins.
Il n'est pas aisé de comprendre que M. le chevalier, avec tant
d'incommodités, puisse faire une campagne; mais il me paraît qu'il a dessein
au moins de faire voir qu'il le veut et qu'il le désire bien sincèrement: je
crois que personne n'en doute. Il a une véritable envie d'aller aux eaux de
Balaruc; j'ai vu l'approbation naturelle que nos capucins donnèrent à ces
eaux, et comme ils le confirmèrent dans l'estime qu'il en avait déjà; il faut
lui laisser placer ce voyage comme il l'entendra; il a un bon esprit, et sait
bien ce qu'il fait. Mais notre marquis, mon Dieu, quel homme! nous croirez-
vous une autre fois? Quand vous vouliez tirer des conséquences de toutes
ses frayeurs enfantines, nous vous disions que ce serait un foudre de guerre,
et c'en est un, et c'est vous qui l'avez fait: en vérité, c'est un aimable enfant,
et un mérite naissant qui prend le chemin d'aller bien loin: Dieu le conserve!
Je suis persuadée que vous ne doutez pas du ton.
Je ne pense pas que vous ayez le courage d'obéir à votre père Lanterne:
voudriez-vous ne pas donner le plaisir à Pauline, qui a bien de l'esprit, d'en
faire quelque usage, en lisant les belles comédies de Corneille, et Polyeucte,
et Cinna, et les autres? N'avoir de la dévotion que ce retranchement, sans y
être portée par la grâce de Dieu, me paraît être bottée à cru: il n'y a point de
liaison ni de conformité avec tout le reste. Je ne vois point que M. et
madame de Pomponne en usent ainsi avec Félicité[711], à qui ils font
apprendre l'italien et tout ce qui sert à former l'esprit: je suis assurée qu'elle
étudiera et expliquera ces belles pièces dont je viens de vous parler. Ils ont
élevé madame de Vins[712] de la même manière, et ne laisseront pas
Page 570
d'apprendre parfaitement bien à leur fille comme il faut être chrétienne, ce
que c'est que d'être chrétienne, et toute la beauté et la solide sainteté de
notre religion: voilà tout ce que je vous en dirai. Je crois que c'est votre
exemple qui fait haïr les histoires à Pauline; elles sont, ce me semble, fort
amusantes: je me trouve fort bien de la vie du duc d'Épernon par un nommé
Girard; elle n'est pas nouvelle; mais elle m'a été recommandée par mes
amies et par Croisilles, qui l'ont lue avec plaisir.
Un mot de notre voyage, ma chère enfant. Nous sommes venues en trois
jours de Rouen ici, sans aventures, avec un temps et un printemps
charmants, ne mangeant que les meilleures choses du monde, nous
couchant de bonne heure, et n'ayant aucune sorte d'incommodité. Nous
sommes arrivées ici ce matin, nous n'en partirons que demain, pour être
dans trois jours à Dol, et puis à Rennes: M. de Chaulnes nous attend avec
des impatiences amoureuses. Nous avons été sur les bords de la mer à Dive,
où nous avons couché: ce pays est très-beau, et Caen la plus jolie ville, la
plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus
beaux bâtiments, les plus belles églises; des prairies, des promenades, et
enfin la source de tous nos plus beaux esprits[713]. Mon ami Segrais est allé
chez messieurs de Matignon, cela m'afflige. Adieu, ma très-aimable, je vous
embrasse mille fois. Vous voilà donc dans la poussière de vos bâtiments.
289.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, mercredi 11 mai 1689.
Nous arrivâmes enfin hier au soir, ma chère enfant; nous étions parties
de Dol: il y a dix lieues; c'est justement cent bonnes lieues que nous avons
faites en huit jours et demi de marche. La poussière fait mal aux yeux; mais
trente femmes qui vinrent au-devant de madame la duchesse de Chaulnes,
et qu'il fallut baiser au milieu de la poussière et du soleil, et trente ou
quarante messieurs, nous fatiguèrent beaucoup plus que le voyage n'avait
fait. Madame de Kerman en tombait, car elle est délicate: pour moi, je
soutiens tout sans incommodité. M. de Chaulnes était venu à la dînée, il me
fit de bien sincères amitiés. Je démêlai mon fils dans le tourbillon, nous
nous embrassâmes de bon cœur; sa petite femme était ravie de me voir. Je
laissai ma place dans le carrosse de madame de Chaulnes à M. de Rennes,
que c'est que d'être chrétienne, et toute la beauté et la solide sainteté de
notre religion: voilà tout ce que je vous en dirai. Je crois que c'est votre
exemple qui fait haïr les histoires à Pauline; elles sont, ce me semble, fort
amusantes: je me trouve fort bien de la vie du duc d'Épernon par un nommé
Girard; elle n'est pas nouvelle; mais elle m'a été recommandée par mes
amies et par Croisilles, qui l'ont lue avec plaisir.
Un mot de notre voyage, ma chère enfant. Nous sommes venues en trois
jours de Rouen ici, sans aventures, avec un temps et un printemps
charmants, ne mangeant que les meilleures choses du monde, nous
couchant de bonne heure, et n'ayant aucune sorte d'incommodité. Nous
sommes arrivées ici ce matin, nous n'en partirons que demain, pour être
dans trois jours à Dol, et puis à Rennes: M. de Chaulnes nous attend avec
des impatiences amoureuses. Nous avons été sur les bords de la mer à Dive,
où nous avons couché: ce pays est très-beau, et Caen la plus jolie ville, la
plus avenante, la plus gaie, la mieux située, les plus belles rues, les plus
beaux bâtiments, les plus belles églises; des prairies, des promenades, et
enfin la source de tous nos plus beaux esprits[713]. Mon ami Segrais est allé
chez messieurs de Matignon, cela m'afflige. Adieu, ma très-aimable, je vous
embrasse mille fois. Vous voilà donc dans la poussière de vos bâtiments.
289.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, mercredi 11 mai 1689.
Nous arrivâmes enfin hier au soir, ma chère enfant; nous étions parties
de Dol: il y a dix lieues; c'est justement cent bonnes lieues que nous avons
faites en huit jours et demi de marche. La poussière fait mal aux yeux; mais
trente femmes qui vinrent au-devant de madame la duchesse de Chaulnes,
et qu'il fallut baiser au milieu de la poussière et du soleil, et trente ou
quarante messieurs, nous fatiguèrent beaucoup plus que le voyage n'avait
fait. Madame de Kerman en tombait, car elle est délicate: pour moi, je
soutiens tout sans incommodité. M. de Chaulnes était venu à la dînée, il me
fit de bien sincères amitiés. Je démêlai mon fils dans le tourbillon, nous
nous embrassâmes de bon cœur; sa petite femme était ravie de me voir. Je
laissai ma place dans le carrosse de madame de Chaulnes à M. de Rennes,
Page 571
et j'allai avec M. de Chaulnes, madame de Kerman et ma belle-fille, dans le
carrosse de l'évêque; il n'y avait qu'une lieue à faire. Je vins chez mon fils
changer de chemise, et me rafraîchir, et de là souper à l'hôtel de Chaulnes,
où le souper était trop grand. J'y trouvai la bonne marquise de Marbeuf chez
qui je revins coucher, et où je suis logée comme une vraie princesse de
Tarente, dans une belle chambre meublée d'un beau velours rouge cramoisi,
ornée comme à Paris, un bon lit où j'ai dormi admirablement, une bonne
femme qui est ravie de m'avoir, une bonne amie qui a des sentiments pour
nous, dont vous seriez contente. Me voilà plantée pour quelques jours; car
ma belle-fille regarde comme moi les Rochers du coin de l'œil, mourant
d'envie d'aller s'y reposer; elle ne peut soutenir longtemps l'agitation que
donne l'arrivée de madame de Chaulnes: nous prendrons notre temps; je l'ai
toujours trouvée fort vive, fort jolie, m'aimant beaucoup, charmée de vous
et de M. de Grignan; elle a un goût pour lui qui nous fait rire[714]. Mon fils
est toujours aimable; il me paraît fort aise de me voir; il est fort joli de sa
personne: une santé parfaite, vif, et de l'esprit; il m'a beaucoup parlé de
vous et de votre enfant, qu'il aime; il a trouvé des gens qui lui en ont dit des
biens dont il a été touché et surpris; car il a, comme nous, l'idée d'un petit
marmot, et tout ce qu'on en dit est solide et sérieux. Un mot de votre santé,
ma chère enfant; la mienne est toute parfaite, j'en suis surprise; vous avez
des étourdissements, comment avez-vous résolu de les nommer, puisque
vous ne voulez plus dire des vapeurs? Votre mal aux jambes me fait de la
peine: nous n'avons plus ici notre capucin, il est retourné travailler avec ce
cher camarade, dont les yeux vous donnent de si mauvaises pensées; ainsi je
ne puis rien consulter ni pour vous ni pour Pauline. Je vous exhorte toujours
à bien ménager le désir qu'a cet enfant de vous plaire; vous en ferez une
personne accomplie: je vous recommande aussi d'user de la facilité que
vous trouvez en elle de vous servir de petit secrétaire, avec une main toute
rompue, une orthographe correcte; aidez-vous de cette petite personne.
Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous écrirai plus exactement
dimanche.
290.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, dimanche 15 mai 1689.
carrosse de l'évêque; il n'y avait qu'une lieue à faire. Je vins chez mon fils
changer de chemise, et me rafraîchir, et de là souper à l'hôtel de Chaulnes,
où le souper était trop grand. J'y trouvai la bonne marquise de Marbeuf chez
qui je revins coucher, et où je suis logée comme une vraie princesse de
Tarente, dans une belle chambre meublée d'un beau velours rouge cramoisi,
ornée comme à Paris, un bon lit où j'ai dormi admirablement, une bonne
femme qui est ravie de m'avoir, une bonne amie qui a des sentiments pour
nous, dont vous seriez contente. Me voilà plantée pour quelques jours; car
ma belle-fille regarde comme moi les Rochers du coin de l'œil, mourant
d'envie d'aller s'y reposer; elle ne peut soutenir longtemps l'agitation que
donne l'arrivée de madame de Chaulnes: nous prendrons notre temps; je l'ai
toujours trouvée fort vive, fort jolie, m'aimant beaucoup, charmée de vous
et de M. de Grignan; elle a un goût pour lui qui nous fait rire[714]. Mon fils
est toujours aimable; il me paraît fort aise de me voir; il est fort joli de sa
personne: une santé parfaite, vif, et de l'esprit; il m'a beaucoup parlé de
vous et de votre enfant, qu'il aime; il a trouvé des gens qui lui en ont dit des
biens dont il a été touché et surpris; car il a, comme nous, l'idée d'un petit
marmot, et tout ce qu'on en dit est solide et sérieux. Un mot de votre santé,
ma chère enfant; la mienne est toute parfaite, j'en suis surprise; vous avez
des étourdissements, comment avez-vous résolu de les nommer, puisque
vous ne voulez plus dire des vapeurs? Votre mal aux jambes me fait de la
peine: nous n'avons plus ici notre capucin, il est retourné travailler avec ce
cher camarade, dont les yeux vous donnent de si mauvaises pensées; ainsi je
ne puis rien consulter ni pour vous ni pour Pauline. Je vous exhorte toujours
à bien ménager le désir qu'a cet enfant de vous plaire; vous en ferez une
personne accomplie: je vous recommande aussi d'user de la facilité que
vous trouvez en elle de vous servir de petit secrétaire, avec une main toute
rompue, une orthographe correcte; aidez-vous de cette petite personne.
Adieu, ma très-chère et très-aimable; je vous écrirai plus exactement
dimanche.
290.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, dimanche 15 mai 1689.
Page 572
Monsieur et madame de Chaulnes nous retiennent ici par tant d'amitiés,
qu'il est difficile de leur refuser encore quelques jours. Je crois qu'ils iront
bientôt courir à Saint-Malo, où le roi fait travailler: ainsi nous leur
témoignerons bien de la complaisance, sans qu'il nous en coûte beaucoup.
Cette bonne duchesse a quitté son cercle infini pour me venir voir, si fort
comme une amie, que vous l'en aimeriez: elle m'a trouvée comme j'allais
vous écrire, et m'a bien priée de vous mander à quel point elle est glorieuse
de m'avoir amenée en si bonne santé. M. de Chaulnes me parle souvent de
vous; il est occupé des milices: c'est une chose étrange que de voir mettre le
chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête; ils
ne peuvent comprendre l'exercice, ni ce qu'on leur défend: quand ils avaient
leurs mousquets sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient
le saluer, l'arme tombait d'un côté, et le chapeau de l'autre: on leur a dit qu'il
ne fallait point saluer; le moment d'après, quand ils étaient désarmés, s'ils
voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonçaient leurs chapeaux avec les
deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit que, lorsqu'ils
sont dans leurs rangs, ils ne doivent aller ni à droite, ni à gauche; ils se
laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de madame de Chaulnes, sans
vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on pût leur dire. Enfin, ma fille, nos
bas Bretons sont étranges: je ne sais comment faisait Bertrand du Guesclin
pour les avoir rendus en son temps les meilleurs soldats de France.
Expédions la Bretagne: j'aime passionnément mademoiselle Descartes[715];
elle vous adore; vous ne l'avez point assez vue à Paris; elle m'a conté qu'elle
vous avait écrit que, avec le respect qu'elle devait à son oncle, le bleu était
une couleur[716], et mille autres choses encore sur votre fils: cela n'est-il
point joli? Elle me doit montrer votre réponse. Voilà une manière
d'impromptu qu'elle fit l'autre jour; mandez-moi ce que vous en pensez:
pour moi, il me plaît fort, il est naturel et point commun. Votre marquis est
tout aimable, tout parfait, tout appliqué à ses devoirs, c'est un homme. Je
trouve ici sa réputation tout établie; j'en suis surprise: enfin, Dieu le
conserve! vous ne doutez pas de mon ton. Ah! que vous êtes plaisante de
l'imagination que madame de Rochebonne ne peut être toujours dans l'état
où elle est qu'à coups de pierre[717]! la jolie folie! j'en suis très-persuadée, et
c'est ainsi que Deucalion et Pyrrha raccommodèrent si bien l'univers; ceux-
ci en feraient bien autant en cas de besoin: voilà une vision trop plaisante.
qu'il est difficile de leur refuser encore quelques jours. Je crois qu'ils iront
bientôt courir à Saint-Malo, où le roi fait travailler: ainsi nous leur
témoignerons bien de la complaisance, sans qu'il nous en coûte beaucoup.
Cette bonne duchesse a quitté son cercle infini pour me venir voir, si fort
comme une amie, que vous l'en aimeriez: elle m'a trouvée comme j'allais
vous écrire, et m'a bien priée de vous mander à quel point elle est glorieuse
de m'avoir amenée en si bonne santé. M. de Chaulnes me parle souvent de
vous; il est occupé des milices: c'est une chose étrange que de voir mettre le
chapeau à des gens qui n'ont jamais eu que des bonnets bleus sur la tête; ils
ne peuvent comprendre l'exercice, ni ce qu'on leur défend: quand ils avaient
leurs mousquets sur l'épaule, et que M. de Chaulnes paraissait, ils voulaient
le saluer, l'arme tombait d'un côté, et le chapeau de l'autre: on leur a dit qu'il
ne fallait point saluer; le moment d'après, quand ils étaient désarmés, s'ils
voyaient passer M. de Chaulnes, ils enfonçaient leurs chapeaux avec les
deux mains, et se gardaient bien de le saluer. On leur a dit que, lorsqu'ils
sont dans leurs rangs, ils ne doivent aller ni à droite, ni à gauche; ils se
laissaient rouer l'autre jour par le carrosse de madame de Chaulnes, sans
vouloir se retirer d'un seul pas, quoi qu'on pût leur dire. Enfin, ma fille, nos
bas Bretons sont étranges: je ne sais comment faisait Bertrand du Guesclin
pour les avoir rendus en son temps les meilleurs soldats de France.
Expédions la Bretagne: j'aime passionnément mademoiselle Descartes[715];
elle vous adore; vous ne l'avez point assez vue à Paris; elle m'a conté qu'elle
vous avait écrit que, avec le respect qu'elle devait à son oncle, le bleu était
une couleur[716], et mille autres choses encore sur votre fils: cela n'est-il
point joli? Elle me doit montrer votre réponse. Voilà une manière
d'impromptu qu'elle fit l'autre jour; mandez-moi ce que vous en pensez:
pour moi, il me plaît fort, il est naturel et point commun. Votre marquis est
tout aimable, tout parfait, tout appliqué à ses devoirs, c'est un homme. Je
trouve ici sa réputation tout établie; j'en suis surprise: enfin, Dieu le
conserve! vous ne doutez pas de mon ton. Ah! que vous êtes plaisante de
l'imagination que madame de Rochebonne ne peut être toujours dans l'état
où elle est qu'à coups de pierre[717]! la jolie folie! j'en suis très-persuadée, et
c'est ainsi que Deucalion et Pyrrha raccommodèrent si bien l'univers; ceux-
ci en feraient bien autant en cas de besoin: voilà une vision trop plaisante.
Page 573
291.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 29 juin 1689.
Je ne puis vous dire à quel point je plains M. le chevalier: il y a peu
d'exemple d'un pareil malheur: sa santé est tellement déplorée depuis
quelque temps, qu'il n'y a ni maux passés, ni régime, ni saison, sur quoi il
puisse compter. Je sens cet état, et par rapport à lui, et par rapport à votre
fils, qui y perd tout ce qu'on y peut perdre; tout cela se voit d'un coup d'œil,
le détail importunerait sa modestie: je suis remplie de ces vérités, et je
regarde toujours Dieu qui redonne à ce marquis un M. de Montégut, la
sagesse même; et tous les autres de ce régiment, qui, pour plaire à M. le
chevalier, font des merveilles à ce petit capitaine. N'est-ce pas une espèce
de consolation qui ne se trouve point dans d'autres régiments moins attachés
à leur colonel? Ce marquis m'a écrit une si bonne lettre, que j'en eus le cœur
sensiblement touché: il ne cesse de se louer de ce M. de Montégut; il badine
et me fait compliment sur la belle pièce que j'ai faite sur M. d'Arles: vous
êtes bien plaisante de la lui avoir envoyée. Il dit qu'il a renoncé à la poésie,
qu'à peine ils ont le temps de respirer; toujours en l'air, jamais deux jours en
repos: ils ont affaire à un homme[718] bien vigilant. Mandez-moi bien des
nouvelles de M. le chevalier; j'espère au changement de climat, à la vertu
des eaux, et plus encore à la douceur consolante d'être avec vous et avec sa
famille. Je le crois un fleuve bienfaisant, avec plus de justice que vous ne le
croyez de moi: il me semble qu'il donnera un bon tour, un bon ordre à toute
chose. Il est vrai que le comtat d'Avignon est une Providence qu'il n'était
pas aisé de deviner: mais détournons nos tristes pensées, vous n'en êtes que
trop remplie, sans en recevoir encore le contre-coup dans mes lettres. Il faut
conserver la santé, dont la ruine serait encore un plus grand mal; la mienne
est toujours toute parfaite. Cette purgation des capucins, où il n'y a point de
séné, me paraît comme un verre de limonade, et c'en est en effet: je la pris,
pour n'y plus penser, parce qu'il y avait longtemps que je n'avais été purgée;
je ne m'en sentis pas. Vous faites trop d'honneur à ce remède; mon fils n'en
sort pas moins le matin; c'est un remède pour ôter le superflu, bien superflu,
qui ne va point chercher midi à quatorze heures, ni réveiller tous les chats
qui dorment. Nous faisons une vie si réglée, qu'il n'est guère possible de se
mal porter. On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu'à neuf
heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois: après la messe,
on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange, on
Aux Rochers, mercredi 29 juin 1689.
Je ne puis vous dire à quel point je plains M. le chevalier: il y a peu
d'exemple d'un pareil malheur: sa santé est tellement déplorée depuis
quelque temps, qu'il n'y a ni maux passés, ni régime, ni saison, sur quoi il
puisse compter. Je sens cet état, et par rapport à lui, et par rapport à votre
fils, qui y perd tout ce qu'on y peut perdre; tout cela se voit d'un coup d'œil,
le détail importunerait sa modestie: je suis remplie de ces vérités, et je
regarde toujours Dieu qui redonne à ce marquis un M. de Montégut, la
sagesse même; et tous les autres de ce régiment, qui, pour plaire à M. le
chevalier, font des merveilles à ce petit capitaine. N'est-ce pas une espèce
de consolation qui ne se trouve point dans d'autres régiments moins attachés
à leur colonel? Ce marquis m'a écrit une si bonne lettre, que j'en eus le cœur
sensiblement touché: il ne cesse de se louer de ce M. de Montégut; il badine
et me fait compliment sur la belle pièce que j'ai faite sur M. d'Arles: vous
êtes bien plaisante de la lui avoir envoyée. Il dit qu'il a renoncé à la poésie,
qu'à peine ils ont le temps de respirer; toujours en l'air, jamais deux jours en
repos: ils ont affaire à un homme[718] bien vigilant. Mandez-moi bien des
nouvelles de M. le chevalier; j'espère au changement de climat, à la vertu
des eaux, et plus encore à la douceur consolante d'être avec vous et avec sa
famille. Je le crois un fleuve bienfaisant, avec plus de justice que vous ne le
croyez de moi: il me semble qu'il donnera un bon tour, un bon ordre à toute
chose. Il est vrai que le comtat d'Avignon est une Providence qu'il n'était
pas aisé de deviner: mais détournons nos tristes pensées, vous n'en êtes que
trop remplie, sans en recevoir encore le contre-coup dans mes lettres. Il faut
conserver la santé, dont la ruine serait encore un plus grand mal; la mienne
est toujours toute parfaite. Cette purgation des capucins, où il n'y a point de
séné, me paraît comme un verre de limonade, et c'en est en effet: je la pris,
pour n'y plus penser, parce qu'il y avait longtemps que je n'avais été purgée;
je ne m'en sentis pas. Vous faites trop d'honneur à ce remède; mon fils n'en
sort pas moins le matin; c'est un remède pour ôter le superflu, bien superflu,
qui ne va point chercher midi à quatorze heures, ni réveiller tous les chats
qui dorment. Nous faisons une vie si réglée, qu'il n'est guère possible de se
mal porter. On se lève à huit heures; très-souvent je vais, jusqu'à neuf
heures que la messe sonne, prendre la fraîcheur de ces bois: après la messe,
on s'habille, on se dit bonjour, on retourne cueillir des fleurs d'orange, on
Page 574
dîne, on lit, ou l'on travaille, jusqu'à cinq heures. Depuis que nous n'avons
plus mon fils, je lis, pour épargner la petite poitrine de sa femme: je la
quitte à cinq heures, je m'en vais dans ces aimables allées, j'ai un laquais qui
me suit, j'ai des livres, je change de place, et je varie le tour de mes
promenades: un livre de dévotion et un livre d'histoire, on va de l'un à
l'autre, cela fait du divertissement; un peu rêver à Dieu, à sa providence,
posséder son âme, songer à l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une
cloche, c'est le souper; je suis quelquefois un peu loin, je retrouve la
marquise dans son beau parterre; nous nous sommes une compagnie: on
soupe pendant l'entre-chien et loup: je retourne avec elle à la place
Coulanges, au milieu de ces orangers; je regarde d'un œil d'envie la sainte
Horreur, au travers de la belle porte de fer[719] que vous ne connaissez point;
je voudrais y être; mais il n'y a plus de raison: j'aime cette vie mille fois
plus que celle de Rennes; cette solitude n'est-elle pas bien convenable à une
personne qui doit songer à soi, et qui est ou veut être chrétienne? Enfin, ma
chère bonne, il n'y a que vous que je préfère au triste et tranquille repos
dont je jouis ici; car j'avoue que j'envisage avec un trop sensible plaisir que
je pourrai, si Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous. Il faut
être bien persuadée de votre amitié, pour avoir laissé courir ma plume dans
le récit d'une si triste vie. J'ai envoyé un morceau de votre lettre à mon fils,
elle lui appartient: quand c'est pour Jupiter qu'on change, cet endroit est
fort joli; votre esprit paraît vif et libre. Vous êtes adorable, ma chère fille, et
vous avez un courage et une force et un mérite au-dessus des autres; vous
êtes bien aimée aussi au-dessus des autres. Adieu, ma très-chère et très-
aimable; j'espère que vous me parlerez de Pauline et de M. le chevalier.
J'embrasse ce comte, qu'on aime trop.
292.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, lundi 25 juillet 1689.
Je pars demain à la pointe du jour, avec M. et madame de Chaulnes,
pour un voyage de quinze jours: voici, ma chère enfant, comme cela s'est
fait. M. de Chaulnes me dit l'autre jour: «Madame, vous devriez venir avec
nous à Vannes, voir le premier président (M. de la Faluère[720]); il vous a fait
des civilités depuis que vous êtes dans la province, c'est une espèce de
devoir à une femme de qualité.» Je n'entendis point cela, je lui dis:
plus mon fils, je lis, pour épargner la petite poitrine de sa femme: je la
quitte à cinq heures, je m'en vais dans ces aimables allées, j'ai un laquais qui
me suit, j'ai des livres, je change de place, et je varie le tour de mes
promenades: un livre de dévotion et un livre d'histoire, on va de l'un à
l'autre, cela fait du divertissement; un peu rêver à Dieu, à sa providence,
posséder son âme, songer à l'avenir; enfin, sur les huit heures, j'entends une
cloche, c'est le souper; je suis quelquefois un peu loin, je retrouve la
marquise dans son beau parterre; nous nous sommes une compagnie: on
soupe pendant l'entre-chien et loup: je retourne avec elle à la place
Coulanges, au milieu de ces orangers; je regarde d'un œil d'envie la sainte
Horreur, au travers de la belle porte de fer[719] que vous ne connaissez point;
je voudrais y être; mais il n'y a plus de raison: j'aime cette vie mille fois
plus que celle de Rennes; cette solitude n'est-elle pas bien convenable à une
personne qui doit songer à soi, et qui est ou veut être chrétienne? Enfin, ma
chère bonne, il n'y a que vous que je préfère au triste et tranquille repos
dont je jouis ici; car j'avoue que j'envisage avec un trop sensible plaisir que
je pourrai, si Dieu le veut, passer encore quelque temps avec vous. Il faut
être bien persuadée de votre amitié, pour avoir laissé courir ma plume dans
le récit d'une si triste vie. J'ai envoyé un morceau de votre lettre à mon fils,
elle lui appartient: quand c'est pour Jupiter qu'on change, cet endroit est
fort joli; votre esprit paraît vif et libre. Vous êtes adorable, ma chère fille, et
vous avez un courage et une force et un mérite au-dessus des autres; vous
êtes bien aimée aussi au-dessus des autres. Adieu, ma très-chère et très-
aimable; j'espère que vous me parlerez de Pauline et de M. le chevalier.
J'embrasse ce comte, qu'on aime trop.
292.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Rennes, lundi 25 juillet 1689.
Je pars demain à la pointe du jour, avec M. et madame de Chaulnes,
pour un voyage de quinze jours: voici, ma chère enfant, comme cela s'est
fait. M. de Chaulnes me dit l'autre jour: «Madame, vous devriez venir avec
nous à Vannes, voir le premier président (M. de la Faluère[720]); il vous a fait
des civilités depuis que vous êtes dans la province, c'est une espèce de
devoir à une femme de qualité.» Je n'entendis point cela, je lui dis:
Page 575
«Monsieur, je meurs d'envie de m'en aller à mes Rochers, dans un repos
dont on a besoin quand on sort d'ici, et que vous seul pouviez me faire
quitter.» Cela demeure. Le lendemain, madame de Chaulnes me dit tout bas
à table: «Ma chère gouvernante, vous devriez venir avec nous; il n'y a
qu'une couchée d'ici à Vannes; on a quelquefois besoin de ce parlement:
nous irons ensuite à Auray, qui n'est qu'à trois lieues de là: nous n'y serons
point accablées: nous reviendrons dans quinze jours.» Je lui répondis encore
un peu trop simplement: «Madame, vous n'avez pas besoin de moi, c'est une
bonté: je ne vois rien qui m'oblige à ménager ces messieurs; je m'en vais
dans ma solitude, dont j'ai un véritable besoin.» Madame de Chaulnes se
retire assez froidement; tout d'un coup mon imagination fait un tour, et je
songe: Qu'est-ce que je refuse à des gens à qui je dois mille amitiés et mille
complaisances? Je me sers de leur carrosse et d'eux quand cela m'est
commode, et je leur refuse un petit voyage où peut-être ils seraient bien
aises de m'avoir: ils pourraient choisir, ils me demandent cette
complaisance avec timidité, avec honnêteté; et moi, avec beaucoup de
santé, sans aucune bonne raison, je les refuse, et c'est dans le temps que
nous voulons la députation pour mon fils, dont apparemment M. de
Chaulnes sera le maître cette année! Tout cela passa vite dans ma tête, je vis
que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, je lui dis: «Madame, je n'ai
pensé d'abord qu'à moi, et j'étais peu touchée d'aller voir M. de la Faluère;
mais serait-il possible que vous le souhaitassiez pour vous, et que cela vous
fît le moindre plaisir?» Elle rougit, et me dit avec un air de vérité: Ah! vous
pouvez penser. «C'est assez, madame, il ne m'en faut pas davantage, je vous
assure que j'irai avec vous.» Elle me laissa voir une joie très-sensible, et
m'embrassa, et sortit de table, et dit à M. de Chaulnes: Elle vient avec nous.
Elle m'avait refusé, dit M. de Chaulnes; mais j'ai espéré qu'elle ne vous
refuserait pas. Enfin, ma fille, je pars, et je suis persuadée que je fais bien,
et selon la reconnaissance que je leur dois de leur continuelle amitié, et
selon la politique, et que vous me l'auriez conseillé vous-même. Mon fils en
est ravi, et m'en remercie: le voilà qui entre.
Monsieur de Sévigné.
Rien n'est si vrai, ma très-belle petite sœur: madame de
Chaulnes fut saisie du refus de ma mère: elle se tut, elle rougit,
dont on a besoin quand on sort d'ici, et que vous seul pouviez me faire
quitter.» Cela demeure. Le lendemain, madame de Chaulnes me dit tout bas
à table: «Ma chère gouvernante, vous devriez venir avec nous; il n'y a
qu'une couchée d'ici à Vannes; on a quelquefois besoin de ce parlement:
nous irons ensuite à Auray, qui n'est qu'à trois lieues de là: nous n'y serons
point accablées: nous reviendrons dans quinze jours.» Je lui répondis encore
un peu trop simplement: «Madame, vous n'avez pas besoin de moi, c'est une
bonté: je ne vois rien qui m'oblige à ménager ces messieurs; je m'en vais
dans ma solitude, dont j'ai un véritable besoin.» Madame de Chaulnes se
retire assez froidement; tout d'un coup mon imagination fait un tour, et je
songe: Qu'est-ce que je refuse à des gens à qui je dois mille amitiés et mille
complaisances? Je me sers de leur carrosse et d'eux quand cela m'est
commode, et je leur refuse un petit voyage où peut-être ils seraient bien
aises de m'avoir: ils pourraient choisir, ils me demandent cette
complaisance avec timidité, avec honnêteté; et moi, avec beaucoup de
santé, sans aucune bonne raison, je les refuse, et c'est dans le temps que
nous voulons la députation pour mon fils, dont apparemment M. de
Chaulnes sera le maître cette année! Tout cela passa vite dans ma tête, je vis
que je ne faisais pas bien. Je me rapproche, je lui dis: «Madame, je n'ai
pensé d'abord qu'à moi, et j'étais peu touchée d'aller voir M. de la Faluère;
mais serait-il possible que vous le souhaitassiez pour vous, et que cela vous
fît le moindre plaisir?» Elle rougit, et me dit avec un air de vérité: Ah! vous
pouvez penser. «C'est assez, madame, il ne m'en faut pas davantage, je vous
assure que j'irai avec vous.» Elle me laissa voir une joie très-sensible, et
m'embrassa, et sortit de table, et dit à M. de Chaulnes: Elle vient avec nous.
Elle m'avait refusé, dit M. de Chaulnes; mais j'ai espéré qu'elle ne vous
refuserait pas. Enfin, ma fille, je pars, et je suis persuadée que je fais bien,
et selon la reconnaissance que je leur dois de leur continuelle amitié, et
selon la politique, et que vous me l'auriez conseillé vous-même. Mon fils en
est ravi, et m'en remercie: le voilà qui entre.
Monsieur de Sévigné.
Rien n'est si vrai, ma très-belle petite sœur: madame de
Chaulnes fut saisie du refus de ma mère: elle se tut, elle rougit,
Page 576
elle s'appuya; et quand ma mère eut fait sa réflexion, et lui eut
dit qu'elle était toute prête d'aller, si cela lui était bon, ce fut une
joie si vraie et si naturelle que vous en auriez été touchée. Je ne
savais ce qui se passait; je le sus peu de temps après: et,
indépendamment de ce qu'ils veulent faire tomber sur moi cette
année, s'ils en sont les maîtres, il était impossible de manquer à
cette complaisance, sans manquer en même temps à tous les
devoirs de l'amitié et de l'honnêteté; de sorte que je vous prie de
l'en bien remercier, ainsi que j'ai fait. Madame de Chaulnes a
des soins de sa santé qui nous doivent mettre en repos.
Madame de Sévigné.
Je reçois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie, et trop
plaisante: j'ai ri toute seule de l'embarras de vos maçons et de vos ouvriers:
j'aime fort la liberté et le libertinage de votre vie et de vos repas, et qu'un
coup de marteau ne soit pas votre maître. Mon Dieu! que je serais heureuse
de tâter un peu de cette sorte de vie avec une telle compagnie! rien ne peut
m'ôter au moins l'espérance de m'y trouver quelque jour. Comme cette
partie dépend de Dieu, je le prie de le vouloir bien, et je l'espère. Je n'eusse
jamais cru que le beurre dût être compté dans l'agrément de vos repas; je
pensais qu'il fallait que vous fussiez en Bretagne. Mais je ne veux jamais
oublier la raison qui fait que vous mangez tant que l'on veut; c'est que vous
n'avez point de faim. Je mangerai tant que l'on voudra, car je n'ai plus de
faim; je vous remercie de cette phrase. Je vous assure que je suis bien lasse
des grands repas; je mangerais tant que l'on voudrait, s'il n'y avait rien à
manger: voilà celle que je vous rends. Hélas! je suis bien loin de la tristesse
et de la solitude de l'entre-chien et loup; je ne souhaite que de m'y
retrouver; je ne fais rien que par raison et par politique. Voici une invention
de me faire passer les jours avec une langueur qui me fera vivre plus
longtemps qu'à l'ordinaire: Dieu le veut: je conserverai ma santé autant que
je pourrai; je suis ravie de la perfection de la vôtre, et du meilleur état de M.
le chevalier. Ma chère enfant, je vous embrasse, et vous dis adieu. Nous
n'étions pas encore assez loin. Voyez Auray sur la carte.
dit qu'elle était toute prête d'aller, si cela lui était bon, ce fut une
joie si vraie et si naturelle que vous en auriez été touchée. Je ne
savais ce qui se passait; je le sus peu de temps après: et,
indépendamment de ce qu'ils veulent faire tomber sur moi cette
année, s'ils en sont les maîtres, il était impossible de manquer à
cette complaisance, sans manquer en même temps à tous les
devoirs de l'amitié et de l'honnêteté; de sorte que je vous prie de
l'en bien remercier, ainsi que j'ai fait. Madame de Chaulnes a
des soins de sa santé qui nous doivent mettre en repos.
Madame de Sévigné.
Je reçois votre lettre du 16, elle est trop aimable, et trop jolie, et trop
plaisante: j'ai ri toute seule de l'embarras de vos maçons et de vos ouvriers:
j'aime fort la liberté et le libertinage de votre vie et de vos repas, et qu'un
coup de marteau ne soit pas votre maître. Mon Dieu! que je serais heureuse
de tâter un peu de cette sorte de vie avec une telle compagnie! rien ne peut
m'ôter au moins l'espérance de m'y trouver quelque jour. Comme cette
partie dépend de Dieu, je le prie de le vouloir bien, et je l'espère. Je n'eusse
jamais cru que le beurre dût être compté dans l'agrément de vos repas; je
pensais qu'il fallait que vous fussiez en Bretagne. Mais je ne veux jamais
oublier la raison qui fait que vous mangez tant que l'on veut; c'est que vous
n'avez point de faim. Je mangerai tant que l'on voudra, car je n'ai plus de
faim; je vous remercie de cette phrase. Je vous assure que je suis bien lasse
des grands repas; je mangerais tant que l'on voudrait, s'il n'y avait rien à
manger: voilà celle que je vous rends. Hélas! je suis bien loin de la tristesse
et de la solitude de l'entre-chien et loup; je ne souhaite que de m'y
retrouver; je ne fais rien que par raison et par politique. Voici une invention
de me faire passer les jours avec une langueur qui me fera vivre plus
longtemps qu'à l'ordinaire: Dieu le veut: je conserverai ma santé autant que
je pourrai; je suis ravie de la perfection de la vôtre, et du meilleur état de M.
le chevalier. Ma chère enfant, je vous embrasse, et vous dis adieu. Nous
n'étions pas encore assez loin. Voyez Auray sur la carte.
Page 577
293.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
A Auray, samedi 30 juillet 1689.
Regardez un peu où je suis, ma chère bonne; me voilà sur la côte du
midi, sur le bord de la mer. Où est le temps que nous étions dans ce petit
cabinet à Paris, à deux pas l'une de l'autre? Il faut espérer que nous nous y
retrouverons. Cependant voici où la Providence me jette: je vous écrivis
lundi de Rennes tout ce que je pensais sur ce voyage: nous en partîmes
mardi: rien ne peut égaler les soins et l'amitié de madame de Chaulnes: son
attention principale est que je n'aie aucune incommodité, elle vient voir
elle-même comme je suis logée. Et pour M. de Chaulnes, il est souvent à
table auprès de moi, et je l'entends qui dit entre bas et haut: «Non, madame,
cela ne lui fera point de mal, voyez comme elle se porte; voilà un fort bon
melon, ne croyez pas que notre Bretagne en soit dépourvue; il faut qu'elle
en mange une petite côte.» Et enfin, quand je lui demande ce qu'il
marmotte, il se trouve que c'est qu'il vous répond, et qu'il vous a toujours
présente pour la conservation de ma santé. Cette folie n'est point encore
usée, et nous a fait rire deux ou trois fois. Nous sommes venus en trois jours
de Rennes à Vannes, c'est six ou sept lieues par jour; cela fait une facilité et
une manière de voyager fort commode, trouvant toujours des dîners et des
soupers tout prêts et très-bons; nous trouvons partout les communautés, les
compliments, et le tintamarre qui accompagnent vos grandeurs; et de plus,
des troupes, des officiers et des revues de régiments, qui font un air de
guerre admirable. Le régiment de Kerman est fort beau: ce sont tous bas
Bretons, grands et bien faits au-dessus des autres, qui n'entendent pas un
mot de français, si ce n'est quand on leur fait faire l'exercice, qu'ils font
d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des passe-pieds: c'est un plaisir de les
voir. Je crois que c'était de ceux de cette espèce que Bertrand du Guesclin
disait qu'il était invincible à la tête de ses Bretons. Nous sommes en
carrosse, M. et madame de Chaulnes, M. de Revel et moi: un jour je fais
épuiser à Revel la Savoie, où il y a beaucoup à dire[721]; un autre la R....,
dont les folies et les fureurs sont inconcevables; une autre fois le passage du
Rhin: nous appelons cela dévider tantôt une chose, tantôt une autre. Nous
arrivâmes jeudi au soir à Vannes: nous logeâmes chez l'évêque, fils de M.
d'Argouges; c'est la plus belle et plus agréable maison, et la mieux meublée
qu'on puisse voir: il y eut un souper d'une magnificence à mourir de faim; je
disais à Revel: Ah! que j'ai faim! on me donnait un perdreau, j'eusse voulu
A Auray, samedi 30 juillet 1689.
Regardez un peu où je suis, ma chère bonne; me voilà sur la côte du
midi, sur le bord de la mer. Où est le temps que nous étions dans ce petit
cabinet à Paris, à deux pas l'une de l'autre? Il faut espérer que nous nous y
retrouverons. Cependant voici où la Providence me jette: je vous écrivis
lundi de Rennes tout ce que je pensais sur ce voyage: nous en partîmes
mardi: rien ne peut égaler les soins et l'amitié de madame de Chaulnes: son
attention principale est que je n'aie aucune incommodité, elle vient voir
elle-même comme je suis logée. Et pour M. de Chaulnes, il est souvent à
table auprès de moi, et je l'entends qui dit entre bas et haut: «Non, madame,
cela ne lui fera point de mal, voyez comme elle se porte; voilà un fort bon
melon, ne croyez pas que notre Bretagne en soit dépourvue; il faut qu'elle
en mange une petite côte.» Et enfin, quand je lui demande ce qu'il
marmotte, il se trouve que c'est qu'il vous répond, et qu'il vous a toujours
présente pour la conservation de ma santé. Cette folie n'est point encore
usée, et nous a fait rire deux ou trois fois. Nous sommes venus en trois jours
de Rennes à Vannes, c'est six ou sept lieues par jour; cela fait une facilité et
une manière de voyager fort commode, trouvant toujours des dîners et des
soupers tout prêts et très-bons; nous trouvons partout les communautés, les
compliments, et le tintamarre qui accompagnent vos grandeurs; et de plus,
des troupes, des officiers et des revues de régiments, qui font un air de
guerre admirable. Le régiment de Kerman est fort beau: ce sont tous bas
Bretons, grands et bien faits au-dessus des autres, qui n'entendent pas un
mot de français, si ce n'est quand on leur fait faire l'exercice, qu'ils font
d'aussi bonne grâce que s'ils dansaient des passe-pieds: c'est un plaisir de les
voir. Je crois que c'était de ceux de cette espèce que Bertrand du Guesclin
disait qu'il était invincible à la tête de ses Bretons. Nous sommes en
carrosse, M. et madame de Chaulnes, M. de Revel et moi: un jour je fais
épuiser à Revel la Savoie, où il y a beaucoup à dire[721]; un autre la R....,
dont les folies et les fureurs sont inconcevables; une autre fois le passage du
Rhin: nous appelons cela dévider tantôt une chose, tantôt une autre. Nous
arrivâmes jeudi au soir à Vannes: nous logeâmes chez l'évêque, fils de M.
d'Argouges; c'est la plus belle et plus agréable maison, et la mieux meublée
qu'on puisse voir: il y eut un souper d'une magnificence à mourir de faim; je
disais à Revel: Ah! que j'ai faim! on me donnait un perdreau, j'eusse voulu
Page 578
du veau; une tourterelle, je voulais une aile de ces bonnes poulardes de
Rennes: enfin je ne m'en dédis point: si vous dites, Je mangerai tant que
l'on voudra, parce que je n'ai point de faim; je dirai, Je mangerais le mieux
du monde, s'il n'y avait rien sur la table: il faut pourtant s'accoutumer à cette
fatigue.
M. de la Faluère me fit des honnêtetés au delà de tout ce que je puis
dire: il me regardait, et ne me parlait qu'avec des exclamations: Quoi, c'est
là madame de Sévigné! quoi, c'est elle-même! Hier, vendredi, il nous donna
à dîner en poisson; ainsi nous vîmes ce que la terre et la mer savaient faire:
c'est ici le pays des festins. Je causai avec ce premier président; il me disait
tout naïvement qu'il improuvait infiniment la requête civile, parce qu'ayant
su par M. Ferrand, son beau-frère, comme l'affaire avait été gagnée tout
d'une voix, il était convaincu que la justice et la raison étaient de votre côté.
Je lui dis un mot de notre petite bataille du grand conseil: il admira notre
bonheur, et détesta cet excès de chicane. Je discourus un peu sur les
manières de madame de Bury, sur cette inscription de faux contre une pièce
qu'elle savait véritable, sur l'argent que cette chicane avait coûté, sur la
plainte qu'elle faisait qu'on avait étranglé son affaire après vingt-deux
vacations, sur la délicatesse de cette conscience, sur cette opiniâtreté contre
l'avis de ses meilleurs amis. M. de la Faluère m'écoutait avec attention et
sans ennui: je vous en réponds: sa femme est à Paris. Ensuite on dîna, on fit
briller le vin de Saint-Laurent, et en basse note, entre M. et madame de
Chaulnes, l'évêque de Vannes et moi, votre santé fut bue, et celle de M. de
Grignan, gouverneur de ce nectar admirable: enfin, ma belle, il est question
de vous à l'autre bout du monde. Nous vîmes une fort jolie fille qui ferait de
l'honneur à Versailles; mais elle épouse M. de Querignisignidi, fort proche
voisin du Conquêt[722], et fort loin de Trianon. M. de Revel est parti ce matin
pour aller voir Brest, qui est présentement la plus belle place qu'on puisse
voir. Il trouvera M. de Seignelai dans son bord, M. le maréchal d'Estrées sur
le pavé des vaches à Brest; il admirera l'armée navale, la plus belle qu'il est
possible; il partagera l'impatience de l'arrivée du chevalier de Tourville; il
apprendra au juste le nombre des vaisseaux de nos ennemis à l'île
d'Ouessant, et reviendra dans quatre jours, content de sa curiosité, et nous
dira tout ce qu'il aura vu; ce sera de quoi dévider.
294.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Rennes: enfin je ne m'en dédis point: si vous dites, Je mangerai tant que
l'on voudra, parce que je n'ai point de faim; je dirai, Je mangerais le mieux
du monde, s'il n'y avait rien sur la table: il faut pourtant s'accoutumer à cette
fatigue.
M. de la Faluère me fit des honnêtetés au delà de tout ce que je puis
dire: il me regardait, et ne me parlait qu'avec des exclamations: Quoi, c'est
là madame de Sévigné! quoi, c'est elle-même! Hier, vendredi, il nous donna
à dîner en poisson; ainsi nous vîmes ce que la terre et la mer savaient faire:
c'est ici le pays des festins. Je causai avec ce premier président; il me disait
tout naïvement qu'il improuvait infiniment la requête civile, parce qu'ayant
su par M. Ferrand, son beau-frère, comme l'affaire avait été gagnée tout
d'une voix, il était convaincu que la justice et la raison étaient de votre côté.
Je lui dis un mot de notre petite bataille du grand conseil: il admira notre
bonheur, et détesta cet excès de chicane. Je discourus un peu sur les
manières de madame de Bury, sur cette inscription de faux contre une pièce
qu'elle savait véritable, sur l'argent que cette chicane avait coûté, sur la
plainte qu'elle faisait qu'on avait étranglé son affaire après vingt-deux
vacations, sur la délicatesse de cette conscience, sur cette opiniâtreté contre
l'avis de ses meilleurs amis. M. de la Faluère m'écoutait avec attention et
sans ennui: je vous en réponds: sa femme est à Paris. Ensuite on dîna, on fit
briller le vin de Saint-Laurent, et en basse note, entre M. et madame de
Chaulnes, l'évêque de Vannes et moi, votre santé fut bue, et celle de M. de
Grignan, gouverneur de ce nectar admirable: enfin, ma belle, il est question
de vous à l'autre bout du monde. Nous vîmes une fort jolie fille qui ferait de
l'honneur à Versailles; mais elle épouse M. de Querignisignidi, fort proche
voisin du Conquêt[722], et fort loin de Trianon. M. de Revel est parti ce matin
pour aller voir Brest, qui est présentement la plus belle place qu'on puisse
voir. Il trouvera M. de Seignelai dans son bord, M. le maréchal d'Estrées sur
le pavé des vaches à Brest; il admirera l'armée navale, la plus belle qu'il est
possible; il partagera l'impatience de l'arrivée du chevalier de Tourville; il
apprendra au juste le nombre des vaisseaux de nos ennemis à l'île
d'Ouessant, et reviendra dans quatre jours, content de sa curiosité, et nous
dira tout ce qu'il aura vu; ce sera de quoi dévider.
294.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Page 579
Aux Rochers, dimanche 25 septembre 1689.
Je m'accommode assez mal de la contrainte que me donne M. de
Grignan: il a une attention perpétuelle sur mes actions; il craint que je ne lui
donne un beau-père: cette captivité me fera faire une escapade, mais ce ne
sera pas pour monsieur le comte de Revel; oui, monsieur, c'est non-
seulement monsieur, mais c'est monsieur le comte de Revel. Nous ne
savons ce que c'est, dans cette province, que de nommer quelqu'un sans
titre: cependant nous nous oublions quelquefois, et nous l'appelons Revel;
mais c'est sous le sceau de la confession. Je ne veux point l'épouser, soyez
en repos; il est trop galant. Vous voulez donc savoir, ma chère belle, qui
sont ses Chimènes. Vous en nommez deux très-bretonnes: en voici trois
autres: une jeune sénéchale qui était ici, et qui n'est point parente de celle
que vous avez vue; mademoiselle de K....., fort jolie, qui était à Rennes; et
sur le tout, une petite madame de M. C...., votre nièce, car elle est petite-
fille de votre père Descartes; elle a bien de l'esprit, et a toute la mine de
croire que le feu est chaud, et qu'elle peut brûler et être brûlée. Cependant
tout cela est si honnête, que leur amant commun paraît s'ennuyer
mortellement à Rennes. Il mandait l'autre jour à M. de Louvois que s'il avait
besoin pour quelque guerre d'hiver de l'officier du monde le plus reposé, il
le faisait souvenir de lui.
Parlons tout d'un trait, ma fille, de la prévention de M. le chevalier;
l'amitié fait-elle un tel aveuglement? Je crois la connaître; mais il me
semble qu'elle se laisse toujours convaincre par la lumière: on n'en aime pas
moins ceux qui ont tort; mais on voit clair. Quoi! une inconnue nommée la
raison, soutenue de la vérité, heurtera à la porte, et elle en sera chassée
comme de l'université de Paris (vous avez vu le charmant ouvrage de
Despréaux), et on ne voudra pas seulement l'entendre, accompagnée de ses
(pièces) justificatives! quoi! deux et deux ne feront plus quatre! Une
gratification donnée par le maréchal de la Meilleraie, de cent écus en deux
ans, qui n'a jamais été sur aucun état de pension, et qu'on ne savait pas, fera
un crime de n'être pas continuée, quand on dit: «Monsieur, il faudra voir
aux états prochains; si je m'étais trompé, cela serait aisé à réparer.» Car pour
celle du mort rayée et donnée aux états de 71, Coëtlogon n'en disconvient
pas. Peut-on avoir tort quand on fait voir clairement toutes ces choses[723]?
Ah! si M. le chevalier avait une telle cause en main, avec ce beau sang
bouillant qui fait la goutte et les héros, il la saurait bien soutenir d'une autre
Je m'accommode assez mal de la contrainte que me donne M. de
Grignan: il a une attention perpétuelle sur mes actions; il craint que je ne lui
donne un beau-père: cette captivité me fera faire une escapade, mais ce ne
sera pas pour monsieur le comte de Revel; oui, monsieur, c'est non-
seulement monsieur, mais c'est monsieur le comte de Revel. Nous ne
savons ce que c'est, dans cette province, que de nommer quelqu'un sans
titre: cependant nous nous oublions quelquefois, et nous l'appelons Revel;
mais c'est sous le sceau de la confession. Je ne veux point l'épouser, soyez
en repos; il est trop galant. Vous voulez donc savoir, ma chère belle, qui
sont ses Chimènes. Vous en nommez deux très-bretonnes: en voici trois
autres: une jeune sénéchale qui était ici, et qui n'est point parente de celle
que vous avez vue; mademoiselle de K....., fort jolie, qui était à Rennes; et
sur le tout, une petite madame de M. C...., votre nièce, car elle est petite-
fille de votre père Descartes; elle a bien de l'esprit, et a toute la mine de
croire que le feu est chaud, et qu'elle peut brûler et être brûlée. Cependant
tout cela est si honnête, que leur amant commun paraît s'ennuyer
mortellement à Rennes. Il mandait l'autre jour à M. de Louvois que s'il avait
besoin pour quelque guerre d'hiver de l'officier du monde le plus reposé, il
le faisait souvenir de lui.
Parlons tout d'un trait, ma fille, de la prévention de M. le chevalier;
l'amitié fait-elle un tel aveuglement? Je crois la connaître; mais il me
semble qu'elle se laisse toujours convaincre par la lumière: on n'en aime pas
moins ceux qui ont tort; mais on voit clair. Quoi! une inconnue nommée la
raison, soutenue de la vérité, heurtera à la porte, et elle en sera chassée
comme de l'université de Paris (vous avez vu le charmant ouvrage de
Despréaux), et on ne voudra pas seulement l'entendre, accompagnée de ses
(pièces) justificatives! quoi! deux et deux ne feront plus quatre! Une
gratification donnée par le maréchal de la Meilleraie, de cent écus en deux
ans, qui n'a jamais été sur aucun état de pension, et qu'on ne savait pas, fera
un crime de n'être pas continuée, quand on dit: «Monsieur, il faudra voir
aux états prochains; si je m'étais trompé, cela serait aisé à réparer.» Car pour
celle du mort rayée et donnée aux états de 71, Coëtlogon n'en disconvient
pas. Peut-on avoir tort quand on fait voir clairement toutes ces choses[723]?
Ah! si M. le chevalier avait une telle cause en main, avec ce beau sang
bouillant qui fait la goutte et les héros, il la saurait bien soutenir d'une autre
Page 580
manière que je fais! Mais peut-on, avec un si bon esprit, fermer les yeux et
la porte à cette pauvre vérité? Non vraiment, ma chère comtesse, ce n'est
point sur ce chapitre que M. le duc de Chaulnes[724] a tort; c'est son chef-
d'œuvre d'amitié; il en a rempli tous les devoirs, et au delà: c'est avec nous
qu'il a tort, et qu'il a un procédé qui m'est entièrement incompréhensible:
telle est la misère des hommes; tout est à facettes, tout est vrai, c'est le
monde. Ce bon duc de Chaulnes m'a encore écrit de Toulon: il ne cesse de
penser à moi, sans y avoir songé un seul moment pendant huit jours qu'il a
été à Paris; pas un mot au roi de cette députation tant de fois promise, et
avec tant d'amitié et de raison de croire qu'il en faisait son affaire; pas un
mot à M. de Croissi, dont il emmenait le fils, et qui aurait nommé votre
frère: il dit une parole en l'air à M. de Lavardin: mais croyait-il qu'il eût plus
de pouvoir que lui pour faire un député? Nous étions persuadés que c'était
après en avoir dit un mot au roi. Enfin il part, il apprend que Lavardin ne
tiendra point les états; il fallait donc écrire. Il va à Grignan, vous lui en
parlez; il semble qu'il ait quelque envie d'écrire, mais cela ne sort point; il
m'écrit de Grignan et de Toulon, il ne m'en dit pas un mot. Madame de
Chaulnes en doit parler à M. de Croissi, mais ce sera trop tard: la place sera
prise par M. de Coëtlogon. Pour M. le maréchal d'Estrées, il ne s'est engagé
qu'à madame de la Fayette avec une joie sensible, pourvu que la cour le
laisse le maître; nous étions trop bien de ce côté-là; mais, ma fille, nous n'y
songeons plus: M. de Cavoie aura la députation pour son beau-frère, et fera
bien. La bonne duchesse a trop perdu de temps; elle est timide, elle trouvera
les chemins barrés; tout le monde ne sait pas parler. De vous dire que je
concilie ce procédé léthargique avec une amitié dont je ne saurais douter,
non très-assurément, je ne le comprends pas, ni mon fils non plus: mais
notre résolution, c'est d'être assez glorieux pour ne nous point plaindre; cela
donnerait trop de joie aux ennemis de ce duc, ce serait un triomphe. Nous
sommes dans ces bois; il nous est aisé de nous taire; il peut arriver des
changements pour une autre année: ainsi, ma chère enfant, nous sommes
fort aises que vous l'ayez reçu si magnifiquement; nous ne rompons nous-
mêmes aucun commerce; je dirai seulement le fait, et demanderai à son
excellence comment elle a pu faire pour penser sans cesse à nous, et pour
nous oublier et s'oublier elle-même. Nous n'irons point du tout aux états, et
nous nous moquerons de l'arrière-ban, qui ne nous est bon qu'à nous donner
du chagrin. Voilà nos sages résolutions: si vous les approuvez, nous les
trouverons encore meilleures. Cependant nous sommes très-sensibles à la
la porte à cette pauvre vérité? Non vraiment, ma chère comtesse, ce n'est
point sur ce chapitre que M. le duc de Chaulnes[724] a tort; c'est son chef-
d'œuvre d'amitié; il en a rempli tous les devoirs, et au delà: c'est avec nous
qu'il a tort, et qu'il a un procédé qui m'est entièrement incompréhensible:
telle est la misère des hommes; tout est à facettes, tout est vrai, c'est le
monde. Ce bon duc de Chaulnes m'a encore écrit de Toulon: il ne cesse de
penser à moi, sans y avoir songé un seul moment pendant huit jours qu'il a
été à Paris; pas un mot au roi de cette députation tant de fois promise, et
avec tant d'amitié et de raison de croire qu'il en faisait son affaire; pas un
mot à M. de Croissi, dont il emmenait le fils, et qui aurait nommé votre
frère: il dit une parole en l'air à M. de Lavardin: mais croyait-il qu'il eût plus
de pouvoir que lui pour faire un député? Nous étions persuadés que c'était
après en avoir dit un mot au roi. Enfin il part, il apprend que Lavardin ne
tiendra point les états; il fallait donc écrire. Il va à Grignan, vous lui en
parlez; il semble qu'il ait quelque envie d'écrire, mais cela ne sort point; il
m'écrit de Grignan et de Toulon, il ne m'en dit pas un mot. Madame de
Chaulnes en doit parler à M. de Croissi, mais ce sera trop tard: la place sera
prise par M. de Coëtlogon. Pour M. le maréchal d'Estrées, il ne s'est engagé
qu'à madame de la Fayette avec une joie sensible, pourvu que la cour le
laisse le maître; nous étions trop bien de ce côté-là; mais, ma fille, nous n'y
songeons plus: M. de Cavoie aura la députation pour son beau-frère, et fera
bien. La bonne duchesse a trop perdu de temps; elle est timide, elle trouvera
les chemins barrés; tout le monde ne sait pas parler. De vous dire que je
concilie ce procédé léthargique avec une amitié dont je ne saurais douter,
non très-assurément, je ne le comprends pas, ni mon fils non plus: mais
notre résolution, c'est d'être assez glorieux pour ne nous point plaindre; cela
donnerait trop de joie aux ennemis de ce duc, ce serait un triomphe. Nous
sommes dans ces bois; il nous est aisé de nous taire; il peut arriver des
changements pour une autre année: ainsi, ma chère enfant, nous sommes
fort aises que vous l'ayez reçu si magnifiquement; nous ne rompons nous-
mêmes aucun commerce; je dirai seulement le fait, et demanderai à son
excellence comment elle a pu faire pour penser sans cesse à nous, et pour
nous oublier et s'oublier elle-même. Nous n'irons point du tout aux états, et
nous nous moquerons de l'arrière-ban, qui ne nous est bon qu'à nous donner
du chagrin. Voilà nos sages résolutions: si vous les approuvez, nous les
trouverons encore meilleures. Cependant nous sommes très-sensibles à la
Page 581
perte que vous allez faire de votre aimable Comtat; nous ne saurions trop
regretter tant de belles et bonnes choses qui en revenaient, ni vous voir sans
peine rentrer dans la sécheresse et l'aridité des revenus. Je sens ce coup tout
comme vous, et peut-être davantage; car vous êtes sublime, et je ne le suis
pas.
A propos de sublime, M. de Marillac[725] ne fait point mal, ce me semble.
La Fayette est joli, exempt de toute mauvaise qualité; il a un bon nom, il est
dans le chemin de la guerre, et a tous les amis de sa mère, qui sont à l'infini:
le mérite de cette mère est fort distingué; elle assure tout son bien, et
l'abbé[726] le sien. Il aura un jour trente mille livres de rente: il ne doit pas
une pistole: ce n'est point une manière de parler. Qui trouvez-vous qui vaille
mieux, quand on ne veut point de la robe? La demoiselle a deux cent mille
francs, bien des nourritures; madame de la Fayette pouvait-elle espérer
moins? Répondez-moi un peu, car je ne dis rien que de vrai. M. de
Lamoignon est le dépositaire des articles qui furent signés il y a quatre jours
entre M. de Lamoignon, M. le lieutenant civil, et madame de Lavardin qui a
fait le mariage.
295.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 2 octobre 1689.
Il y aura demain un an que je ne vous ai vue, que je ne vous ai
embrassée, que je ne vous ai entendue parler, et que je vous quittai à
Charenton. Mon Dieu! que ce jour est présent à ma mémoire! et que je
souhaite en retrouver un autre qui soit marqué par vous revoir, par vous
embrasser, par m'attacher à vous pour jamais! Que ne puis-je ainsi finir ma
vie avec la personne qui l'a occupée tout entière! Voilà ce que je sens, et ce
que je vous dis, ma chère enfant, sans le vouloir, et en solennisant ce bout
de l'an de notre séparation.
Je veux vous dire, après cela, que votre dernière lettre est d'une gaieté,
d'une vivacité, d'un currente calamo qui m'a charmée, parce qu'il est
impossible de penser et d'écrire si plaisamment, sans être gaie et en parfaite
santé. Parlons d'abord de M. le chevalier; je trouve son état très-différent de
celui où je l'ai vu: comment, je pourrais entendre frapper le pied droit! car
pour le gauche, nous trouvions qu'il faisait souvent l'entendu et le glorieux,
regretter tant de belles et bonnes choses qui en revenaient, ni vous voir sans
peine rentrer dans la sécheresse et l'aridité des revenus. Je sens ce coup tout
comme vous, et peut-être davantage; car vous êtes sublime, et je ne le suis
pas.
A propos de sublime, M. de Marillac[725] ne fait point mal, ce me semble.
La Fayette est joli, exempt de toute mauvaise qualité; il a un bon nom, il est
dans le chemin de la guerre, et a tous les amis de sa mère, qui sont à l'infini:
le mérite de cette mère est fort distingué; elle assure tout son bien, et
l'abbé[726] le sien. Il aura un jour trente mille livres de rente: il ne doit pas
une pistole: ce n'est point une manière de parler. Qui trouvez-vous qui vaille
mieux, quand on ne veut point de la robe? La demoiselle a deux cent mille
francs, bien des nourritures; madame de la Fayette pouvait-elle espérer
moins? Répondez-moi un peu, car je ne dis rien que de vrai. M. de
Lamoignon est le dépositaire des articles qui furent signés il y a quatre jours
entre M. de Lamoignon, M. le lieutenant civil, et madame de Lavardin qui a
fait le mariage.
295.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 2 octobre 1689.
Il y aura demain un an que je ne vous ai vue, que je ne vous ai
embrassée, que je ne vous ai entendue parler, et que je vous quittai à
Charenton. Mon Dieu! que ce jour est présent à ma mémoire! et que je
souhaite en retrouver un autre qui soit marqué par vous revoir, par vous
embrasser, par m'attacher à vous pour jamais! Que ne puis-je ainsi finir ma
vie avec la personne qui l'a occupée tout entière! Voilà ce que je sens, et ce
que je vous dis, ma chère enfant, sans le vouloir, et en solennisant ce bout
de l'an de notre séparation.
Je veux vous dire, après cela, que votre dernière lettre est d'une gaieté,
d'une vivacité, d'un currente calamo qui m'a charmée, parce qu'il est
impossible de penser et d'écrire si plaisamment, sans être gaie et en parfaite
santé. Parlons d'abord de M. le chevalier; je trouve son état très-différent de
celui où je l'ai vu: comment, je pourrais entendre frapper le pied droit! car
pour le gauche, nous trouvions qu'il faisait souvent l'entendu et le glorieux,
Page 582
quoiqu'il fût assez humilié par la contenance de l'autre, qui nous donnait
autant de chagrin qu'à lui. En vérité, c'est un vrai miracle de voir ce pied-là
redressé; car il s'en allait dans cet air de M. de la Rochefoucauld, qui faisait
pleurer; et tout ce changement, par trois quarts d'heure de bain dans cette
eau salutaire, s'est fait en trois jours: le Mont-d'Or, ni Barége, n'en savent
pas tant. On est donc quitte en trois jours de ce remède. Assurez bien M. le
chevalier de la joie sincère que j'ai du soulagement qu'il a trouvé dans
l'usage de ces eaux admirables, en attendant que nous disions guérison.
Vous louez beaucoup les soins de M. de Carcassonne, en les comparant à
ceux que vous auriez de moi; j'en puis juger, il n'y en a jamais eu de si
tendres, ni de si consolants. M. le chevalier trouva donc madame de Ganges
bien changée; cela est fort plaisant: elle avait grand tort, en effet, de ne pas
ressembler à l'idée qu'il s'en était faite: pour moi, je l'ai vue assez tournée
sur ce beau moule, mais cent mille lieues au-dessous; car, après le visage,
tant de choses manquent, et de l'air, et de la grâce, et de ce qui fait valoir la
beauté, que cette ressemblance devient à rien. Si j'avais su qu'elle eût été
femme de mon Gange que j'ai tant vu, il me semble que je l'aurais regardée
tout d'une autre façon: mais cela est fait.
Parlons de votre madame de Montbrun; bon Dieu! avec quelle rapidité
vous nous dépeignez cette femme! Votre frère en est ravi, mais il ne vous le
dira pas; il vous embrasse seulement, il est avec son honnête homme d'ami;
et c'est moi qui vous remercie d'avoir pris la peine de tout quitter, pour venir
impétueusement me redonner cette personne; le plaisant caractère! toute
pleine de sa bonne maison qu'elle prend depuis le déluge, et dont on voit
qu'elle est uniquement occupée: tous ses parents Guelphes et Gibelins, amis
et ennemis, dont vous faites une page la plus folle et la plus plaisante du
monde; ses rêveries d'appeler le marquis d'Uxelles, les ennemis; elle croit
parler des Allemands; et toutes ces couronnes dont elle s'entoure et
s'enveloppe; son étonnement à la vue de votre teint naturel; elle vous trouve
bien négligée de laisser voir la couleur des petites veines et de la chair qui
composent le vrai teint: elle trouve bien plus honnête d'habiller son visage;
et parce que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez
toute négligée et toute déshabillée. MM. de Grignan sont bien habiles
d'avoir trouvé son teint naturel: voilà comme sont les hommes, ils ne
savent, ni ce qu'ils voient, ni ce qu'ils disent; j'en ai vu qui admiraient des
beautés bien peu admirables.
autant de chagrin qu'à lui. En vérité, c'est un vrai miracle de voir ce pied-là
redressé; car il s'en allait dans cet air de M. de la Rochefoucauld, qui faisait
pleurer; et tout ce changement, par trois quarts d'heure de bain dans cette
eau salutaire, s'est fait en trois jours: le Mont-d'Or, ni Barége, n'en savent
pas tant. On est donc quitte en trois jours de ce remède. Assurez bien M. le
chevalier de la joie sincère que j'ai du soulagement qu'il a trouvé dans
l'usage de ces eaux admirables, en attendant que nous disions guérison.
Vous louez beaucoup les soins de M. de Carcassonne, en les comparant à
ceux que vous auriez de moi; j'en puis juger, il n'y en a jamais eu de si
tendres, ni de si consolants. M. le chevalier trouva donc madame de Ganges
bien changée; cela est fort plaisant: elle avait grand tort, en effet, de ne pas
ressembler à l'idée qu'il s'en était faite: pour moi, je l'ai vue assez tournée
sur ce beau moule, mais cent mille lieues au-dessous; car, après le visage,
tant de choses manquent, et de l'air, et de la grâce, et de ce qui fait valoir la
beauté, que cette ressemblance devient à rien. Si j'avais su qu'elle eût été
femme de mon Gange que j'ai tant vu, il me semble que je l'aurais regardée
tout d'une autre façon: mais cela est fait.
Parlons de votre madame de Montbrun; bon Dieu! avec quelle rapidité
vous nous dépeignez cette femme! Votre frère en est ravi, mais il ne vous le
dira pas; il vous embrasse seulement, il est avec son honnête homme d'ami;
et c'est moi qui vous remercie d'avoir pris la peine de tout quitter, pour venir
impétueusement me redonner cette personne; le plaisant caractère! toute
pleine de sa bonne maison qu'elle prend depuis le déluge, et dont on voit
qu'elle est uniquement occupée: tous ses parents Guelphes et Gibelins, amis
et ennemis, dont vous faites une page la plus folle et la plus plaisante du
monde; ses rêveries d'appeler le marquis d'Uxelles, les ennemis; elle croit
parler des Allemands; et toutes ces couronnes dont elle s'entoure et
s'enveloppe; son étonnement à la vue de votre teint naturel; elle vous trouve
bien négligée de laisser voir la couleur des petites veines et de la chair qui
composent le vrai teint: elle trouve bien plus honnête d'habiller son visage;
et parce que vous montrez celui que Dieu vous a donné, vous lui paraissez
toute négligée et toute déshabillée. MM. de Grignan sont bien habiles
d'avoir trouvé son teint naturel: voilà comme sont les hommes, ils ne
savent, ni ce qu'ils voient, ni ce qu'ils disent; j'en ai vu qui admiraient des
beautés bien peu admirables.
Page 583
Vous avez fait un joli voyage au Saint-Esprit; vous avez vu M. de
Bâville[727], la terreur du Languedoc; vous y avez vu encore M. de
Broglio[728]. Je crois notre Revel le César, et Broglio le Laridon négligé[729].
Ils n'ont pas toujours été bien ensemble. M. le chevalier ne les a-t-il pas vus
tous deux dans les chaînes de mademoiselle du Bouchet? Broglio était un si
furieux amant, qu'il fut une des raisons qui la jetèrent aux Carmélites.
Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fâchés contre nos bons
gouverneurs; j'en suis ravie; j'étais au désespoir qu'ils eussent tort. Il est
certain, et tous nos amis en conviennent, que ce duc ne put pas dire un seul
mot au roi, ni de Bretagne, ni de députation, qui n'eût été mal placé; Rome
occupait tout. Il parla à M. de Lavardin, il a écrit au maréchal d'Estrées:
madame de Chaulnes a dit à M. de Croissi tout ce qui se peut dire, et rien
n'est plus aisé à comprendre que l'envie qu'ils avaient l'un et l'autre de
réussir; mais nous n'y pensons plus; et si, par hasard, la chose revenait à
nous, elle nous paraîtrait miraculeuse. Ce n'est pas le plus grand mal que me
cause la mort du pape: je suis véritablement affligée, quand je pense à la
perte que vous allez faire par cette mort.
Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votre société, en
me disant ce qui s'y passe; rien ne m'est si cher que ce qui vient de vous et
de votre famille. Je vous recommande votre belle santé, et de conserver
votre jeunesse, et pour cause. Je suis fort aise de la goutte de M. de
Grignan, j'en ris avec vous; voilà une belle consolation pour un pauvre
homme qui crie; mais tout est moins mauvais que de méchantes entrailles.
Dieu vous conserve tous! mes compliments, mes amitiés, mes caresses où
elles doivent être; et pour vous, ma chère enfant, vous savez votre part, c'est
moi tout entière.
296.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 12 octobre 1689.
Les voilà toutes deux; mais, mon Dieu! que la première m'aurait donné
de violentes inquiétudes, si je l'avais reçue sans la seconde, où il paraît que
la fièvre de ce pauvre chevalier s'est relâchée, et lui a donné un jour de
repos! Cela ôte l'horreur d'une fièvre continue avec des redoublements et
des suffocations, et des rêveries, et des assoupissements, qui composent une
Bâville[727], la terreur du Languedoc; vous y avez vu encore M. de
Broglio[728]. Je crois notre Revel le César, et Broglio le Laridon négligé[729].
Ils n'ont pas toujours été bien ensemble. M. le chevalier ne les a-t-il pas vus
tous deux dans les chaînes de mademoiselle du Bouchet? Broglio était un si
furieux amant, qu'il fut une des raisons qui la jetèrent aux Carmélites.
Au reste, ma belle, nous ne sommes plus fâchés contre nos bons
gouverneurs; j'en suis ravie; j'étais au désespoir qu'ils eussent tort. Il est
certain, et tous nos amis en conviennent, que ce duc ne put pas dire un seul
mot au roi, ni de Bretagne, ni de députation, qui n'eût été mal placé; Rome
occupait tout. Il parla à M. de Lavardin, il a écrit au maréchal d'Estrées:
madame de Chaulnes a dit à M. de Croissi tout ce qui se peut dire, et rien
n'est plus aisé à comprendre que l'envie qu'ils avaient l'un et l'autre de
réussir; mais nous n'y pensons plus; et si, par hasard, la chose revenait à
nous, elle nous paraîtrait miraculeuse. Ce n'est pas le plus grand mal que me
cause la mort du pape: je suis véritablement affligée, quand je pense à la
perte que vous allez faire par cette mort.
Je vous remercie, ma fille, de me mettre si joliment de votre société, en
me disant ce qui s'y passe; rien ne m'est si cher que ce qui vient de vous et
de votre famille. Je vous recommande votre belle santé, et de conserver
votre jeunesse, et pour cause. Je suis fort aise de la goutte de M. de
Grignan, j'en ris avec vous; voilà une belle consolation pour un pauvre
homme qui crie; mais tout est moins mauvais que de méchantes entrailles.
Dieu vous conserve tous! mes compliments, mes amitiés, mes caresses où
elles doivent être; et pour vous, ma chère enfant, vous savez votre part, c'est
moi tout entière.
296.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 12 octobre 1689.
Les voilà toutes deux; mais, mon Dieu! que la première m'aurait donné
de violentes inquiétudes, si je l'avais reçue sans la seconde, où il paraît que
la fièvre de ce pauvre chevalier s'est relâchée, et lui a donné un jour de
repos! Cela ôte l'horreur d'une fièvre continue avec des redoublements et
des suffocations, et des rêveries, et des assoupissements, qui composent une
Page 584
terrible maladie. Quel sang! quel tempérament! quelle cruelle humeur de
goutte s'est jetée dans tout cela! Quelle pitié que ce sang si bouillant, qui
fait de si belles choses, en fasse quelquefois de si mauvaises, et rende
inutiles les autres! Enfin, voilà une grande tristesse pour vous tous, et pour
vous particulièrement, dont le bon cœur vous rend la garde de tous ceux que
vous aimez. Me voilà encore bien plus avec vous à Grignan, quoique j'y
fusse beaucoup, par le redoublement d'intérêt que j'y prends depuis cette
maladie. On est exposé, quand on est loin, à écrire d'étranges sottises; elles
le deviennent en arrivant mal à propos: on est triste, on est occupé, on est en
peine; une lettre de Bretagne se présente, toute libre, toute gaillarde,
chargée de mille détails inutiles; j'en suis honteuse: mais je vous l'ai dit cent
fois, ce sont les contre-temps de l'éloignement.
Je vous ai mandé comme je ne suis plus du tout fâchée contre M. et
madame de Chaulnes. Il est certain, et mes amies me l'ont mandé, qu'il ne
pouvait parler des affaires de Bretagne, sans prendre fort mal son temps. Il
recommanda mon fils à M. de Lavardin, croyant qu'il aurait la même envie
que lui de nous servir, et cela était vrai. Il a depuis écrit à M. le maréchal
d'Estrées; et cette lettre ferait son effet, si le roi n'avait dit tout haut à tous
les prétendants à cette députation, qu'il y avait longtemps qu'il était engagé:
madame de la Fayette me le mande, sans me dire à qui; on le saura bientôt.
Elle m'ajoute que M. de Croissi a nommé mon fils au roi, qui ne marqua
nulle répugnance à cette proposition; mais que le même jour Sa Majesté se
déclara; et voilà ce qu'attendait le maréchal, qui se soucie fort peu que le
gouverneur de Bretagne perde ce beau droit, pourvu qu'il fasse sa cour.
Madame de la Fayette lui a rendu tous ses engagements, et l'affaire finit
ainsi. Mon fils est à Rennes, agréable au maréchal, qu'il connaît fort, et qu'il
a vu cent fois chez la marquise d'Uxelles, contestant hardiment Rouville; il
joue tous les soirs avec lui au trictrac: il attend M. de la Trémouille, afin de
rendre tous ses devoirs, et puis revenir ici avec sa femme; c'est le plus
honnête parti qu'il puisse prendre. Je suis encore seule, je ne m'en trouve
point mal; j'aurai demain cette femme de Vitré; elle avait des affaires.
Il faut que je vous conte que madame de la Fayette m'écrit, du ton d'un
arrêt du conseil d'en haut, de sa part premièrement, puis de celle de madame
de Chaulnes et de madame de Lavardin, me menaçant de ne me plus aimer,
si je refuse de retourner tout à l'heure à Paris, et me disant que je serai
malade ici, que je mourrai, que mon esprit baissera; qu'enfin point de
goutte s'est jetée dans tout cela! Quelle pitié que ce sang si bouillant, qui
fait de si belles choses, en fasse quelquefois de si mauvaises, et rende
inutiles les autres! Enfin, voilà une grande tristesse pour vous tous, et pour
vous particulièrement, dont le bon cœur vous rend la garde de tous ceux que
vous aimez. Me voilà encore bien plus avec vous à Grignan, quoique j'y
fusse beaucoup, par le redoublement d'intérêt que j'y prends depuis cette
maladie. On est exposé, quand on est loin, à écrire d'étranges sottises; elles
le deviennent en arrivant mal à propos: on est triste, on est occupé, on est en
peine; une lettre de Bretagne se présente, toute libre, toute gaillarde,
chargée de mille détails inutiles; j'en suis honteuse: mais je vous l'ai dit cent
fois, ce sont les contre-temps de l'éloignement.
Je vous ai mandé comme je ne suis plus du tout fâchée contre M. et
madame de Chaulnes. Il est certain, et mes amies me l'ont mandé, qu'il ne
pouvait parler des affaires de Bretagne, sans prendre fort mal son temps. Il
recommanda mon fils à M. de Lavardin, croyant qu'il aurait la même envie
que lui de nous servir, et cela était vrai. Il a depuis écrit à M. le maréchal
d'Estrées; et cette lettre ferait son effet, si le roi n'avait dit tout haut à tous
les prétendants à cette députation, qu'il y avait longtemps qu'il était engagé:
madame de la Fayette me le mande, sans me dire à qui; on le saura bientôt.
Elle m'ajoute que M. de Croissi a nommé mon fils au roi, qui ne marqua
nulle répugnance à cette proposition; mais que le même jour Sa Majesté se
déclara; et voilà ce qu'attendait le maréchal, qui se soucie fort peu que le
gouverneur de Bretagne perde ce beau droit, pourvu qu'il fasse sa cour.
Madame de la Fayette lui a rendu tous ses engagements, et l'affaire finit
ainsi. Mon fils est à Rennes, agréable au maréchal, qu'il connaît fort, et qu'il
a vu cent fois chez la marquise d'Uxelles, contestant hardiment Rouville; il
joue tous les soirs avec lui au trictrac: il attend M. de la Trémouille, afin de
rendre tous ses devoirs, et puis revenir ici avec sa femme; c'est le plus
honnête parti qu'il puisse prendre. Je suis encore seule, je ne m'en trouve
point mal; j'aurai demain cette femme de Vitré; elle avait des affaires.
Il faut que je vous conte que madame de la Fayette m'écrit, du ton d'un
arrêt du conseil d'en haut, de sa part premièrement, puis de celle de madame
de Chaulnes et de madame de Lavardin, me menaçant de ne me plus aimer,
si je refuse de retourner tout à l'heure à Paris, et me disant que je serai
malade ici, que je mourrai, que mon esprit baissera; qu'enfin point de
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raisonnements, il faut venir, et qu'elle ne lira seulement pas mes méchantes
raisons. Ma fille, cela est d'une vivacité et d'une amitié qui m'a fait plaisir,
et puis elle continue; voici les moyens: j'irai à Malicorne avec l'équipage de
mon fils; madame de Chaulnes y fait trouver celui de M. le duc de
Chaulnes: j'arriverai à Paris, je logerai chez cette duchesse; je n'achèterai
deux chevaux que ce printemps; et voici le beau: je trouverai mille écus
chez moi de quelqu'un qui n'en a que faire, qui me les prête sans intérêt, qui
ne me pressera point de les rendre; et que je parte tout à l'heure. Cette lettre
est longue[730] au sortir d'un accès de fièvre; j'y réponds aussi avec
reconnaissance, mais en badinant, l'assurant que je ne m'ennuierai que
médiocrement avec mon fils, sa femme, des livres, et l'espérance de me
mettre en état de retourner cet été à Paris, sans être logée hors de chez moi,
sans avoir besoin d'équipage, parce que j'en aurai un, et sans devoir mille
écus à un généreux ami, dont la belle âme et le beau procédé me
presseraient plus que tous les sergents du monde; qu'au reste je lui donne
ma parole de n'être point malade, de ne point vieillir, de ne point radoter, et
qu'elle m'aimera toujours, malgré sa menace: voilà comme j'ai répondu à
ces trois bonnes amies. Je vous montrerai quelque jour cette lettre de
madame de la Fayette. Mon Dieu, la belle proposition de n'être plus chez
moi, d'être dépendante, de n'avoir point d'équipage, et de devoir mille écus!
En vérité, ma chère enfant, j'aime bien mieux sans comparaison être ici:
l'horreur de l'hiver à la campagne n'est que de loin; de près ce n'est pas de
même. Mandez-moi si vous ne m'approuvez point: si vous étiez à Paris, ah!
ce serait une raison étranglante; mais vous n'y êtes point. J'ai pris mon
temps et mes mesures là-dessus; et si, par miracle, vous y voliez
présentement comme un oiseau, je ne sais si ma raison ne prierait point la
vôtre, avec la permission de notre amitié, de me laisser achever cet hiver
certains petits payements qui feront le repos de ma vie. Je n'ai pu
m'empêcher de vous conter cette bagatelle, espérant qu'elle n'arrivera point
mal à propos, et que M. le chevalier se portera aussi bien que je le souhaite.
J'ai été surprise de votre songe: vous le croyez un mensonge, parce que
vous avez vu qu'il n'y avait pas un seul arbre devant cette porte; cela vous
fait rire, il n'y a rien de si vrai; mon fils les fit tous, je dis tous, couper il y a
deux ans; il se pique de belle vue, tout comme vous l'avez songé, et à tel
point qu'il veut faire un mur d'appui dans son parterre, et mettre le jeu de
paume en boulingrin, ne laisser que le chemin, et faire encore là un fossé et
raisons. Ma fille, cela est d'une vivacité et d'une amitié qui m'a fait plaisir,
et puis elle continue; voici les moyens: j'irai à Malicorne avec l'équipage de
mon fils; madame de Chaulnes y fait trouver celui de M. le duc de
Chaulnes: j'arriverai à Paris, je logerai chez cette duchesse; je n'achèterai
deux chevaux que ce printemps; et voici le beau: je trouverai mille écus
chez moi de quelqu'un qui n'en a que faire, qui me les prête sans intérêt, qui
ne me pressera point de les rendre; et que je parte tout à l'heure. Cette lettre
est longue[730] au sortir d'un accès de fièvre; j'y réponds aussi avec
reconnaissance, mais en badinant, l'assurant que je ne m'ennuierai que
médiocrement avec mon fils, sa femme, des livres, et l'espérance de me
mettre en état de retourner cet été à Paris, sans être logée hors de chez moi,
sans avoir besoin d'équipage, parce que j'en aurai un, et sans devoir mille
écus à un généreux ami, dont la belle âme et le beau procédé me
presseraient plus que tous les sergents du monde; qu'au reste je lui donne
ma parole de n'être point malade, de ne point vieillir, de ne point radoter, et
qu'elle m'aimera toujours, malgré sa menace: voilà comme j'ai répondu à
ces trois bonnes amies. Je vous montrerai quelque jour cette lettre de
madame de la Fayette. Mon Dieu, la belle proposition de n'être plus chez
moi, d'être dépendante, de n'avoir point d'équipage, et de devoir mille écus!
En vérité, ma chère enfant, j'aime bien mieux sans comparaison être ici:
l'horreur de l'hiver à la campagne n'est que de loin; de près ce n'est pas de
même. Mandez-moi si vous ne m'approuvez point: si vous étiez à Paris, ah!
ce serait une raison étranglante; mais vous n'y êtes point. J'ai pris mon
temps et mes mesures là-dessus; et si, par miracle, vous y voliez
présentement comme un oiseau, je ne sais si ma raison ne prierait point la
vôtre, avec la permission de notre amitié, de me laisser achever cet hiver
certains petits payements qui feront le repos de ma vie. Je n'ai pu
m'empêcher de vous conter cette bagatelle, espérant qu'elle n'arrivera point
mal à propos, et que M. le chevalier se portera aussi bien que je le souhaite.
J'ai été surprise de votre songe: vous le croyez un mensonge, parce que
vous avez vu qu'il n'y avait pas un seul arbre devant cette porte; cela vous
fait rire, il n'y a rien de si vrai; mon fils les fit tous, je dis tous, couper il y a
deux ans; il se pique de belle vue, tout comme vous l'avez songé, et à tel
point qu'il veut faire un mur d'appui dans son parterre, et mettre le jeu de
paume en boulingrin, ne laisser que le chemin, et faire encore là un fossé et
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un petit mur. Il est vrai que si cela s'exécute, ce sera une très-agréable
chose, et qui fera une beauté surprenante dans ce parterre, qui est tout fait
sur le dessin de M. le Nostre, et tout plein d'orangers dans cette place
Coulanges[731]. Vous deviez avoir vu cet avenir dans votre songe, puisque
vous y avez vu le passé. Je garde vos lettres et votre songe à mon fils et à sa
femme, qui seront ravis d'y avoir vos aimables amitiés.
Je ne suis point du tout mal avec M. et madame de Pontchartrain[732]; je
les ai vus à Paris depuis que vous êtes partie: je leur ai écrit à tous deux; le
mari m'a déjà répondu et à mon fils, très-agréablement; je n'ai rien du tout
de marqué à leur égard; car ce n'est pas un crime d'être amie de nos
gouverneurs. Je rends au double toutes les amitiés de mon cher comte, je
salue et honore le sage la Garde, je donne un baiser à Pauline, et mon cœur
à ma chère bonne. Dieu guérisse M. le chevalier, et que cette lettre vous
trouve tous en joie et en santé! Dites-moi la chambre du chevalier, afin que
j'y sois avec vous. L'abbé Bigorre me mande que M. de Niel tomba, l'autre
jour, dans la chambre du roi; il se fit une contusion; Félix le saigna, et lui
coupa l'artère; il fallut lui faire à l'instant la grande opération: M. de
Grignan, qu'en dites-vous? Je ne sais lequel je plains le plus, ou de celui qui
l'a soufferte, ou d'un premier chirurgien du roi, qui pique une artère.
297.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 16 octobre 1689.
Quelle joie, ma chère enfant, que le quinquina ait produit ses effets
ordinaires! Je vous avoue que je tremblais en ouvrant votre lettre, car tout
est à craindre d'un tempérament comme celui de M. le chevalier. Quel
bonheur qu'un remède si chaud se soit accommodé avec la chaleur de son
sang! vous avez grande raison de croire que je prenais un extrême intérêt à
la suite de cette terrible maladie. Mais comme vous êtes le centre de toutes
les conduites, et la cause de toutes les santés, je me réjouis infiniment avec
vous de tant de bons succès, car M. de Grignan s'en veut mêler aussi.
Savez-vous bien que je suis encore plus surprise que la goutte ait guéri les
entrailles de M. de Grignan, et que le beau temps ait chassé la goutte, que je
ne suis étonnée que le quinquina ait guéri la fièvre? Vous pouvez donc vous
applaudir du régime du riz, qui est si adoucissant, et qui peut avoir fait tous
chose, et qui fera une beauté surprenante dans ce parterre, qui est tout fait
sur le dessin de M. le Nostre, et tout plein d'orangers dans cette place
Coulanges[731]. Vous deviez avoir vu cet avenir dans votre songe, puisque
vous y avez vu le passé. Je garde vos lettres et votre songe à mon fils et à sa
femme, qui seront ravis d'y avoir vos aimables amitiés.
Je ne suis point du tout mal avec M. et madame de Pontchartrain[732]; je
les ai vus à Paris depuis que vous êtes partie: je leur ai écrit à tous deux; le
mari m'a déjà répondu et à mon fils, très-agréablement; je n'ai rien du tout
de marqué à leur égard; car ce n'est pas un crime d'être amie de nos
gouverneurs. Je rends au double toutes les amitiés de mon cher comte, je
salue et honore le sage la Garde, je donne un baiser à Pauline, et mon cœur
à ma chère bonne. Dieu guérisse M. le chevalier, et que cette lettre vous
trouve tous en joie et en santé! Dites-moi la chambre du chevalier, afin que
j'y sois avec vous. L'abbé Bigorre me mande que M. de Niel tomba, l'autre
jour, dans la chambre du roi; il se fit une contusion; Félix le saigna, et lui
coupa l'artère; il fallut lui faire à l'instant la grande opération: M. de
Grignan, qu'en dites-vous? Je ne sais lequel je plains le plus, ou de celui qui
l'a soufferte, ou d'un premier chirurgien du roi, qui pique une artère.
297.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 16 octobre 1689.
Quelle joie, ma chère enfant, que le quinquina ait produit ses effets
ordinaires! Je vous avoue que je tremblais en ouvrant votre lettre, car tout
est à craindre d'un tempérament comme celui de M. le chevalier. Quel
bonheur qu'un remède si chaud se soit accommodé avec la chaleur de son
sang! vous avez grande raison de croire que je prenais un extrême intérêt à
la suite de cette terrible maladie. Mais comme vous êtes le centre de toutes
les conduites, et la cause de toutes les santés, je me réjouis infiniment avec
vous de tant de bons succès, car M. de Grignan s'en veut mêler aussi.
Savez-vous bien que je suis encore plus surprise que la goutte ait guéri les
entrailles de M. de Grignan, et que le beau temps ait chassé la goutte, que je
ne suis étonnée que le quinquina ait guéri la fièvre? Vous pouvez donc vous
applaudir du régime du riz, qui est si adoucissant, et qui peut avoir fait tous
Page 587
ces miracles. Je n'ai garde de m'éloigner de Grignan, pendant que vous avez
la joie de voir vos Grignans en si bonne santé; j'y prends trop de part. Je ne
veux pas même aller à Paris, de peur de me distraire: c'est une chose
plaisante que la manière dont madame de Lavardin m'en presse, et m'en
facilite tous les moyens, et de quels tons madame de Chaulnes se sert aussi;
il semble qu'elle soit gouvernante de Bretagne; mais je lui ferai bien voir
que c'est à présent la maréchale d'Estrées[733], et que je ne suis plus sous ses
lois. En vérité, elles sont aimables; je ne crois pas qu'on puisse employer
des paroles plus fortes, ni plus pressantes, ni trouver de plus solides
expédients; et le tout, parce qu'elles craignent que je ne m'ennuie, que je ne
sois malade, que mon esprit ne se rétrécisse, que je ne meure enfin; elles
veulent me voir, me gouverner: M. du Bois s'en mêle aussi: cette
conspiration est trop jolie; je l'aime et je leur en suis très-obligée, sans en
être émue. Je veux vous garder leurs lettres; vous verrez si l'amitié et la
vérité n'y brillent pas.
On me mande que c'est M. de Coëtlogon qui aura la députation[734]; je
n'en ai pas douté, et je crois que M. de Chaulnes n'en doutait pas non plus.
Il avait bon esprit, il voyait le retour du parlement, le présent de la ville de
Rennes, la part que M. de Coëtlogon paraissait avoir à tout cela, comme
gouverneur de cette ville, où l'on tient les états: tout parle pour lui; il fait
une dépense enragée: c'est un bonheur que le voyage de Rome brouille et
confonde tout cela: je doute que ce bon duc en corps et en âme eût pu
l'emporter; ainsi Dieu fait tout pour le mieux. Mais quand j'ai accusé M. de
Chaulnes de négligence, je n'étais pas moins pour lui dans les pièces
justificatives. Quoi, ma fille! vous toute cartésienne, toute raisonnable, toute
juste dans vos pensées, je vous attraperais à juger qu'il a tort sur un sujet où
il a raison, parce qu'il aurait manqué d'activité dans une autre occasion! et
cet endroit vous empêcherait de voir les autres! Voilà une étrange justice!
vous seriez bien fâchée que la quatrième des enquêtes eût jugé ainsi votre
procès: moi misérable, je me trouvai toute telle à cet égard que si nous
avions eu la députation. Je sentis pourtant cet endroit en l'écrivant: mais je
crus qu'il trouverait son passeport auprès de vous, et que vous vous
souviendriez d'une chose que je dis souvent: ce qui est bon, est bon; ce qui
est vrai, est vrai, cela doit être toujours vu de la même façon: s'il y a des
facettes sur d'autres sujets, il ne faut point les mêler, non plus que de
certaines eaux dans certaines rivières. Je crus encore que vous vous
la joie de voir vos Grignans en si bonne santé; j'y prends trop de part. Je ne
veux pas même aller à Paris, de peur de me distraire: c'est une chose
plaisante que la manière dont madame de Lavardin m'en presse, et m'en
facilite tous les moyens, et de quels tons madame de Chaulnes se sert aussi;
il semble qu'elle soit gouvernante de Bretagne; mais je lui ferai bien voir
que c'est à présent la maréchale d'Estrées[733], et que je ne suis plus sous ses
lois. En vérité, elles sont aimables; je ne crois pas qu'on puisse employer
des paroles plus fortes, ni plus pressantes, ni trouver de plus solides
expédients; et le tout, parce qu'elles craignent que je ne m'ennuie, que je ne
sois malade, que mon esprit ne se rétrécisse, que je ne meure enfin; elles
veulent me voir, me gouverner: M. du Bois s'en mêle aussi: cette
conspiration est trop jolie; je l'aime et je leur en suis très-obligée, sans en
être émue. Je veux vous garder leurs lettres; vous verrez si l'amitié et la
vérité n'y brillent pas.
On me mande que c'est M. de Coëtlogon qui aura la députation[734]; je
n'en ai pas douté, et je crois que M. de Chaulnes n'en doutait pas non plus.
Il avait bon esprit, il voyait le retour du parlement, le présent de la ville de
Rennes, la part que M. de Coëtlogon paraissait avoir à tout cela, comme
gouverneur de cette ville, où l'on tient les états: tout parle pour lui; il fait
une dépense enragée: c'est un bonheur que le voyage de Rome brouille et
confonde tout cela: je doute que ce bon duc en corps et en âme eût pu
l'emporter; ainsi Dieu fait tout pour le mieux. Mais quand j'ai accusé M. de
Chaulnes de négligence, je n'étais pas moins pour lui dans les pièces
justificatives. Quoi, ma fille! vous toute cartésienne, toute raisonnable, toute
juste dans vos pensées, je vous attraperais à juger qu'il a tort sur un sujet où
il a raison, parce qu'il aurait manqué d'activité dans une autre occasion! et
cet endroit vous empêcherait de voir les autres! Voilà une étrange justice!
vous seriez bien fâchée que la quatrième des enquêtes eût jugé ainsi votre
procès: moi misérable, je me trouvai toute telle à cet égard que si nous
avions eu la députation. Je sentis pourtant cet endroit en l'écrivant: mais je
crus qu'il trouverait son passeport auprès de vous, et que vous vous
souviendriez d'une chose que je dis souvent: ce qui est bon, est bon; ce qui
est vrai, est vrai, cela doit être toujours vu de la même façon: s'il y a des
facettes sur d'autres sujets, il ne faut point les mêler, non plus que de
certaines eaux dans certaines rivières. Je crus encore que vous vous
Page 588
souviendriez que l'ingratitude est ma bête d'aversion; de bonne foi, je ne la
puis souffrir, et je la poursuis en quelque lieu que je la trouve: mais je vois
bien que vous avez oublié tout cela, puisque vous avez cru voir quelque
chose de forcé dans ce que je vous disais: je le sentis, mais sauvez-moi du
moins de la pensée que j'aie voulu me parer de cette sotte générosité de
province; je serais fâchée que vous me crussiez si changée: je trouvai ce
beau sentiment si naturellement au bout de ma plume, que je vous en
reparle fort naïvement, et je vous conjure qu'avec la même justice vous
soyez persuadée que si la lenteur et la négligence ont paru dans cette
dernière occasion, les justificatives n'en sont pas moins vraies, ni les ingrats
moins ingrats; en vérité, cela ne se doit point confondre, et même vous
voyez présentement que ces bons gouverneurs n'ont pas tort.
Je ne suis point encore revenue de mon étonnement au sujet de l'esprit
de M. de Chaulnes, et du changement que vous me dites y avoir remarqué:
en vérité, je ne le reconnais pas; il était tout un autre homme dans notre
petit voyage; c'était votre génie qui le ressuscitait, votre présence était trop
forte, jointe avec les affaires de Rome; il en était accablé. Il y a un cardinal
vénitien, nommé Barbarigo, évêque de Padoue, qui avait plus de voix qu'il
ne lui en fallait au scrutin pour être pape; mais l'accessit[735] gâta tout; je ne
sais ce que c'est, je vois bien seulement que c'est quelque chose qui
empêche qu'on ne soit pape: cependant il n'y en aura un que trop tôt; je me
promène souvent avec cette triste pensée.
J'aime tout à fait les louanges naturelles de Coulanges pour Pauline;
elles lui conviennent fort, et m'ont fait comprendre sa sorte d'agrément,
bridé pourtant par des gens qui ont un peu mis leur nez[736] mal à propos: si
ce comte avait voulu ne donner que ses yeux et sa belle taille, et vous
laisser le soin de tout le reste, Pauline aurait brûlé le monde[737]. Cet excès
eût été embarrassant: ce joli mélange est mille fois mieux, et fait assurément
une aimable créature. Sa vivacité ressemble à la vôtre; votre esprit dérobait
tout, comme vous dites du sien; voilà une louange que j'aime. Elle saura
l'italien dans un moment, avec une maîtresse meilleure que n'était la vôtre.
Vous méritiez bien une aussi parfaitement aimable fille que celle que
j'avais: je vous avais bien dit que vous feriez de la vôtre tout ce que vous
voudriez, par la seule envie qu'elle a de vous plaire; elle me paraît fort digne
de votre amitié. Me revoilà seule; mon fils et sa femme sont encore à
Rennes; ma femme de Vitré s'en est allée; je suis fort bien, ne me plaignez
puis souffrir, et je la poursuis en quelque lieu que je la trouve: mais je vois
bien que vous avez oublié tout cela, puisque vous avez cru voir quelque
chose de forcé dans ce que je vous disais: je le sentis, mais sauvez-moi du
moins de la pensée que j'aie voulu me parer de cette sotte générosité de
province; je serais fâchée que vous me crussiez si changée: je trouvai ce
beau sentiment si naturellement au bout de ma plume, que je vous en
reparle fort naïvement, et je vous conjure qu'avec la même justice vous
soyez persuadée que si la lenteur et la négligence ont paru dans cette
dernière occasion, les justificatives n'en sont pas moins vraies, ni les ingrats
moins ingrats; en vérité, cela ne se doit point confondre, et même vous
voyez présentement que ces bons gouverneurs n'ont pas tort.
Je ne suis point encore revenue de mon étonnement au sujet de l'esprit
de M. de Chaulnes, et du changement que vous me dites y avoir remarqué:
en vérité, je ne le reconnais pas; il était tout un autre homme dans notre
petit voyage; c'était votre génie qui le ressuscitait, votre présence était trop
forte, jointe avec les affaires de Rome; il en était accablé. Il y a un cardinal
vénitien, nommé Barbarigo, évêque de Padoue, qui avait plus de voix qu'il
ne lui en fallait au scrutin pour être pape; mais l'accessit[735] gâta tout; je ne
sais ce que c'est, je vois bien seulement que c'est quelque chose qui
empêche qu'on ne soit pape: cependant il n'y en aura un que trop tôt; je me
promène souvent avec cette triste pensée.
J'aime tout à fait les louanges naturelles de Coulanges pour Pauline;
elles lui conviennent fort, et m'ont fait comprendre sa sorte d'agrément,
bridé pourtant par des gens qui ont un peu mis leur nez[736] mal à propos: si
ce comte avait voulu ne donner que ses yeux et sa belle taille, et vous
laisser le soin de tout le reste, Pauline aurait brûlé le monde[737]. Cet excès
eût été embarrassant: ce joli mélange est mille fois mieux, et fait assurément
une aimable créature. Sa vivacité ressemble à la vôtre; votre esprit dérobait
tout, comme vous dites du sien; voilà une louange que j'aime. Elle saura
l'italien dans un moment, avec une maîtresse meilleure que n'était la vôtre.
Vous méritiez bien une aussi parfaitement aimable fille que celle que
j'avais: je vous avais bien dit que vous feriez de la vôtre tout ce que vous
voudriez, par la seule envie qu'elle a de vous plaire; elle me paraît fort digne
de votre amitié. Me revoilà seule; mon fils et sa femme sont encore à
Rennes; ma femme de Vitré s'en est allée; je suis fort bien, ne me plaignez
Page 589
pas. Mon fils attend M. de la Trémouille, qui vient incessamment. Il est
avec ce maréchal (d'Estrées), comme avec un homme dont il est connu; il
joue tous les soirs au trictrac avec lui. Tout brille de joie à Rennes, du retour
du parlement, qui sera le premier de décembre; les états s'ouvriront le 22 de
ce mois; le maréchal a des manières agréables et polies; les Bretons en sont
fort contents; on aime le changement: voilà, ma très-chère, tout ce que je
sais. Ne soyez point en peine de ma solitude, je ne la hais pas; ma belle-fille
reviendra incessamment. J'ai soin de ma santé; je ne voudrais point être
malade ici: quand il fait beau, je me promène; quand il fait mouillé, quand il
fait brouillard, je ne sors point; je suis devenue sage; mais vous, la reine et
la cause efficiente de la santé des autres, ayez soin de la vôtre, reposez-vous
de vos fatigues, et songez que votre conservation est encore un plus grand
bien pour eux que celui que vous leur avez fait.
298.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 30 novembre 1689.
Vous avez donc été frappée du mot de madame de la Fayette, mêlé avec
tant d'amitié[738]. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vérité, j'avoue
que j'en fus tout étonnée; car je ne me sens encore aucune décadence qui
m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire souvent des
réflexions et des supputations, et je trouve les conditions de la vie assez
dures. Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il
faut souffrir la vieillesse; je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien, au moins,
ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des
infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont
près de m'outrager; et j'entends une voix qui dit: Il faut marcher malgré
vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre
extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui
avance un peu trop; mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi
universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place, et fait
prendre patience: prenez-la donc aussi, ma très-chère, et que votre amitié
trop tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit
condamner.
avec ce maréchal (d'Estrées), comme avec un homme dont il est connu; il
joue tous les soirs au trictrac avec lui. Tout brille de joie à Rennes, du retour
du parlement, qui sera le premier de décembre; les états s'ouvriront le 22 de
ce mois; le maréchal a des manières agréables et polies; les Bretons en sont
fort contents; on aime le changement: voilà, ma très-chère, tout ce que je
sais. Ne soyez point en peine de ma solitude, je ne la hais pas; ma belle-fille
reviendra incessamment. J'ai soin de ma santé; je ne voudrais point être
malade ici: quand il fait beau, je me promène; quand il fait mouillé, quand il
fait brouillard, je ne sors point; je suis devenue sage; mais vous, la reine et
la cause efficiente de la santé des autres, ayez soin de la vôtre, reposez-vous
de vos fatigues, et songez que votre conservation est encore un plus grand
bien pour eux que celui que vous leur avez fait.
298.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 30 novembre 1689.
Vous avez donc été frappée du mot de madame de la Fayette, mêlé avec
tant d'amitié[738]. Quoique je ne me laisse pas oublier cette vérité, j'avoue
que j'en fus tout étonnée; car je ne me sens encore aucune décadence qui
m'en fasse souvenir. Je ne laisse pas cependant de faire souvent des
réflexions et des supputations, et je trouve les conditions de la vie assez
dures. Il me semble que j'ai été traînée, malgré moi, à ce point fatal où il
faut souffrir la vieillesse; je la vois, m'y voilà, et je voudrais bien, au moins,
ménager de ne pas aller plus loin, de ne point avancer dans ce chemin des
infirmités, des douleurs, des pertes de mémoire, des défigurements qui sont
près de m'outrager; et j'entends une voix qui dit: Il faut marcher malgré
vous, ou bien, si vous ne voulez pas, il faut mourir, qui est une autre
extrémité à quoi la nature répugne. Voilà pourtant le sort de tout ce qui
avance un peu trop; mais un retour à la volonté de Dieu, et à cette loi
universelle où nous sommes condamnés, remet la raison à sa place, et fait
prendre patience: prenez-la donc aussi, ma très-chère, et que votre amitié
trop tendre ne vous fasse point jeter des larmes que votre raison doit
condamner.
Page 590
Je n'eus pas une grande peine à refuser les offres de mes amies; j'avais à
leur répondre, Paris est en Provence, comme vous, Paris est en Bretagne:
mais il est extraordinaire que vous le sentiez comme moi. Paris est donc
tellement en Provence pour moi, que je ne voudrais pas être cette année
autre part qu'ici. Ce mot, d'être l'hiver aux Rochers, effraye: hélas! ma fille,
c'est la plus douce chose du monde; je ris quelquefois, et je dis: C'est donc
là ce qu'on appelle passer l'hiver dans des bois. Madame de Coulanges me
disait l'autre jour: Quittez vos humides Rochers: je lui répondis: Humide
vous-même: c'est Brevannes[739] qui est humide, mais nous sommes sur une
hauteur; c'est comme si vous disiez, Votre humide Montmartre. Ces bois
sont présentement tout pénétrés du soleil, quand il en fait; un terrain sec, et
une place Madame, où le midi est à plomb; et un bout d'une grande allée, où
le couchant fait des merveilles; et quand il pleut, une bonne chambre avec
un grand feu, souvent deux tables de jeu, comme présentement; il y a bien
du monde qui ne m'incommode point, je fais mes volontés; et quand il n'y a
personne, nous sommes encore mieux, car nous lisons avec un plaisir que
nous préférons à tout. Madame de Marbeuf nous est fort bonne; elle entre
dans tous nos goûts; mais nous ne l'aurons pas toujours. Voilà une idée que
j'ai voulu vous donner, afin que votre amitié soit en repos.
Vous devriez bien m'envoyer la harangue de M. de Grignan; puisqu'il en
est content, j'en serai encore plus contente que lui. Mandez-lui comme je
l'appelais à mon secours; et dans quelle occasion. Vous m'épargnez bien
dans vos lettres, je le sens; vous passez légèrement sur les endroits
difficiles, je ne laisse pas de les partager avec vous. C'est une grande
consolation pour vous d'avoir M. le chevalier; c'est le seul à qui vous
puissiez parler confidemment, et le seul qui soit plus touché que vous-
même de ce qui vous regarde; il sait bien comme je suis digne de parler
avec lui sur ce sujet: nous sommes si fort dans les mêmes intérêts, qu'il n'est
pas possible que cela ne fasse pas une liaison toute naturelle. Je dis mille
douceurs à ma chère Pauline, j'ai très-bonne opinion de sa petite vivacité et
de ses révérences; vous l'aimez, vous vous en amusez, j'en suis ravie; elle
répond fort plaisamment à vos questions. Mon Dieu! ma fille, quand
viendra le temps où je vous verrai, que je vous embrasserai de tout mon
cœur, et que je verrai cette petite personne? J'en meurs d'envie; je vous
rendrai compte du premier coup d'œil.
leur répondre, Paris est en Provence, comme vous, Paris est en Bretagne:
mais il est extraordinaire que vous le sentiez comme moi. Paris est donc
tellement en Provence pour moi, que je ne voudrais pas être cette année
autre part qu'ici. Ce mot, d'être l'hiver aux Rochers, effraye: hélas! ma fille,
c'est la plus douce chose du monde; je ris quelquefois, et je dis: C'est donc
là ce qu'on appelle passer l'hiver dans des bois. Madame de Coulanges me
disait l'autre jour: Quittez vos humides Rochers: je lui répondis: Humide
vous-même: c'est Brevannes[739] qui est humide, mais nous sommes sur une
hauteur; c'est comme si vous disiez, Votre humide Montmartre. Ces bois
sont présentement tout pénétrés du soleil, quand il en fait; un terrain sec, et
une place Madame, où le midi est à plomb; et un bout d'une grande allée, où
le couchant fait des merveilles; et quand il pleut, une bonne chambre avec
un grand feu, souvent deux tables de jeu, comme présentement; il y a bien
du monde qui ne m'incommode point, je fais mes volontés; et quand il n'y a
personne, nous sommes encore mieux, car nous lisons avec un plaisir que
nous préférons à tout. Madame de Marbeuf nous est fort bonne; elle entre
dans tous nos goûts; mais nous ne l'aurons pas toujours. Voilà une idée que
j'ai voulu vous donner, afin que votre amitié soit en repos.
Vous devriez bien m'envoyer la harangue de M. de Grignan; puisqu'il en
est content, j'en serai encore plus contente que lui. Mandez-lui comme je
l'appelais à mon secours; et dans quelle occasion. Vous m'épargnez bien
dans vos lettres, je le sens; vous passez légèrement sur les endroits
difficiles, je ne laisse pas de les partager avec vous. C'est une grande
consolation pour vous d'avoir M. le chevalier; c'est le seul à qui vous
puissiez parler confidemment, et le seul qui soit plus touché que vous-
même de ce qui vous regarde; il sait bien comme je suis digne de parler
avec lui sur ce sujet: nous sommes si fort dans les mêmes intérêts, qu'il n'est
pas possible que cela ne fasse pas une liaison toute naturelle. Je dis mille
douceurs à ma chère Pauline, j'ai très-bonne opinion de sa petite vivacité et
de ses révérences; vous l'aimez, vous vous en amusez, j'en suis ravie; elle
répond fort plaisamment à vos questions. Mon Dieu! ma fille, quand
viendra le temps où je vous verrai, que je vous embrasserai de tout mon
cœur, et que je verrai cette petite personne? J'en meurs d'envie; je vous
rendrai compte du premier coup d'œil.
Page 591
299.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 14 décembre 1689.
Si M. le chevalier lisait vos lettres, ma chère comtesse, il n'irait pas
chercher, pour se divertir, celles qui viennent de si loin. Ce que vous me
mandiez l'autre jour sur Livry, que nous prêtons à M. Sanguin, lui
permettant même d'y faire une fontaine; tout cet endroit, celui de madame
de Coulanges, et dans vos amitiés même, tout est si plein de sel, que nous
croyons que vous n'avez point d'autre poudre pour vos lettres. J'admire la
gaieté de votre style au milieu de tant d'affaires épineuses, accablantes,
étranglantes. Vraiment, c'est bien vous, ma chère enfant, qu'il faut admirer,
et non pas moi; je suis seule comme une violette, aisée à cacher; je ne tiens
aucune place, ni aucun rang sur la terre, que dans votre cœur, que j'estime
plus que tout le reste, et dans celui de mes amis. Ce que je fais est la chose
du monde la plus aisée. Mais vous, dans le rang que vous tenez, dans la plus
brillante et la plus passante province de France, joindre l'économie à la
magnificence d'un gouverneur, c'est ce qui n'est pas imaginable, et ce que je
ne comprends pas aussi qui puisse durer longtemps, surtout avec la dépense
de votre fils, qui augmente tous les jours. Comme ces pensées troublent
souvent mon repos, je crains bien qu'étant plus près de cet abîme, vous ne
soyez aussi plus livrée à ces tristes réflexions; voilà, ma chère comtesse, ma
véritable peine; car pour la solitude, elle ne m'attriste point du tout. Notre
bonne et commode compagnie s'en est allée: j'ai chassé en même temps
mon fils et sa femme; l'un devait aller chez sa tante; l'autre à une visite
pressée; je les ai envoyés tous deux chacun de leur côté; j'en suis ravie, nous
nous retrouverons dans deux jours, nous en serons plus aises, et même je ne
suis point seule; on m'aime en ce pays; j'eus hier deux hommes de très-
bonne compagnie, molinistes[740], je ne m'ennuyai point: j'ai mes lectures,
des ouvriers, un beau temps. Si ma chère fille était un peu moins accablée,
avec l'espérance de la revoir qui me soutient, que me faudrait-il?
J'ai écrit au marquis, quoique je lui eusse déjà fait mon compliment; je
le prie de lire dans cette vilaine garnison où il n'a rien à faire; je lui dis que
puisqu'il aime la guerre, c'est quelque chose de monstrueux de n'avoir point
envie de voir les livres qui en parlent, et de connaître les gens qui ont
excellé dans cet art; je le gronde, je le tourmente; j'espère que nous le ferons
changer: ce serait la première porte qu'il nous aurait refusé d'ouvrir. Je suis
Aux Rochers, mercredi 14 décembre 1689.
Si M. le chevalier lisait vos lettres, ma chère comtesse, il n'irait pas
chercher, pour se divertir, celles qui viennent de si loin. Ce que vous me
mandiez l'autre jour sur Livry, que nous prêtons à M. Sanguin, lui
permettant même d'y faire une fontaine; tout cet endroit, celui de madame
de Coulanges, et dans vos amitiés même, tout est si plein de sel, que nous
croyons que vous n'avez point d'autre poudre pour vos lettres. J'admire la
gaieté de votre style au milieu de tant d'affaires épineuses, accablantes,
étranglantes. Vraiment, c'est bien vous, ma chère enfant, qu'il faut admirer,
et non pas moi; je suis seule comme une violette, aisée à cacher; je ne tiens
aucune place, ni aucun rang sur la terre, que dans votre cœur, que j'estime
plus que tout le reste, et dans celui de mes amis. Ce que je fais est la chose
du monde la plus aisée. Mais vous, dans le rang que vous tenez, dans la plus
brillante et la plus passante province de France, joindre l'économie à la
magnificence d'un gouverneur, c'est ce qui n'est pas imaginable, et ce que je
ne comprends pas aussi qui puisse durer longtemps, surtout avec la dépense
de votre fils, qui augmente tous les jours. Comme ces pensées troublent
souvent mon repos, je crains bien qu'étant plus près de cet abîme, vous ne
soyez aussi plus livrée à ces tristes réflexions; voilà, ma chère comtesse, ma
véritable peine; car pour la solitude, elle ne m'attriste point du tout. Notre
bonne et commode compagnie s'en est allée: j'ai chassé en même temps
mon fils et sa femme; l'un devait aller chez sa tante; l'autre à une visite
pressée; je les ai envoyés tous deux chacun de leur côté; j'en suis ravie, nous
nous retrouverons dans deux jours, nous en serons plus aises, et même je ne
suis point seule; on m'aime en ce pays; j'eus hier deux hommes de très-
bonne compagnie, molinistes[740], je ne m'ennuyai point: j'ai mes lectures,
des ouvriers, un beau temps. Si ma chère fille était un peu moins accablée,
avec l'espérance de la revoir qui me soutient, que me faudrait-il?
J'ai écrit au marquis, quoique je lui eusse déjà fait mon compliment; je
le prie de lire dans cette vilaine garnison où il n'a rien à faire; je lui dis que
puisqu'il aime la guerre, c'est quelque chose de monstrueux de n'avoir point
envie de voir les livres qui en parlent, et de connaître les gens qui ont
excellé dans cet art; je le gronde, je le tourmente; j'espère que nous le ferons
changer: ce serait la première porte qu'il nous aurait refusé d'ouvrir. Je suis
Page 592
moins fâchée qu'il aime un peu à dormir, sachant bien qu'il ne manquera
jamais à ce qui touche sa gloire, que je ne le suis de ce qu'il aime à jouer. Je
lui fais entrevoir que c'est sa ruine: s'il joue peu, il perdra peu: mais c'est
une petite pluie qui mouille; s'il joue mal, il sera trompé: il faudra payer; et
s'il n'a point d'argent, ou il manquera de parole, ou il prendra sur son
nécessaire.
On est malheureux aussi parce qu'on est ignorant; car, même sans être
trompé, il arrive qu'on perd toujours. Enfin, ma fille, ce serait une très-
mauvaise chose, et pour lui, et pour vous qui en sentiriez le contre-coup. Le
marquis serait donc bien heureux d'aimer à lire, comme Pauline qui est
ravie de savoir et de connaître. La jolie, l'heureuse disposition! on est au-
dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes. Les romans sont
bientôt lus: je voudrais que Pauline eût quelque ordre dans le choix des
histoires, qu'elle commençât par un bout, et qu'elle finît par l'autre, pour lui
donner une teinture légère, mais générale, de toutes choses. Ne lui dites-
vous rien de la géographie? Nous reprendrons une autre fois cette
conversation. Davila est admirable: mais on l'aime mieux quand on connaît
un peu ce qui conduit à ce temps-là, comme Louis XII, François Ier, et
d'autres. Ma fille, c'est à vous à gouverner et à rectifier; c'est votre devoir,
vous le savez. Pour le reste, je me doutais bien que dans très-peu de temps
vous la rendriez très-aimable et très-jolie; de l'esprit et une grande envie de
vous plaire: il n'en faut pas davantage.
300.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 21 décembre 1689.
Je recommence, ma chère comtesse, à l'endroit où je vous quittai
dimanche[741]. Les belles petites juments étaient échappées; elles coururent
longtemps, comme fait la jeunesse, quand elle a la bride sur le cou. Enfin,
l'une se trouve à Vitré, dans une métairie: ceux de Vitré furent étonnés de
voir la nuit cette petite créature, tout échauffée, toute harnachée, et
voulaient lui demander des nouvelles de mon fils. Vous souvient-il du
cheval de Rinaldo, qu'Orlando trouva courant avec son harnais, sans son
maître? Quelle douleur! il ne savait à qui en demander des nouvelles: enfin
il s'adresse au cheval: Dimmi caval gentil, che di Rinaldo, il tuo caro
jamais à ce qui touche sa gloire, que je ne le suis de ce qu'il aime à jouer. Je
lui fais entrevoir que c'est sa ruine: s'il joue peu, il perdra peu: mais c'est
une petite pluie qui mouille; s'il joue mal, il sera trompé: il faudra payer; et
s'il n'a point d'argent, ou il manquera de parole, ou il prendra sur son
nécessaire.
On est malheureux aussi parce qu'on est ignorant; car, même sans être
trompé, il arrive qu'on perd toujours. Enfin, ma fille, ce serait une très-
mauvaise chose, et pour lui, et pour vous qui en sentiriez le contre-coup. Le
marquis serait donc bien heureux d'aimer à lire, comme Pauline qui est
ravie de savoir et de connaître. La jolie, l'heureuse disposition! on est au-
dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes. Les romans sont
bientôt lus: je voudrais que Pauline eût quelque ordre dans le choix des
histoires, qu'elle commençât par un bout, et qu'elle finît par l'autre, pour lui
donner une teinture légère, mais générale, de toutes choses. Ne lui dites-
vous rien de la géographie? Nous reprendrons une autre fois cette
conversation. Davila est admirable: mais on l'aime mieux quand on connaît
un peu ce qui conduit à ce temps-là, comme Louis XII, François Ier, et
d'autres. Ma fille, c'est à vous à gouverner et à rectifier; c'est votre devoir,
vous le savez. Pour le reste, je me doutais bien que dans très-peu de temps
vous la rendriez très-aimable et très-jolie; de l'esprit et une grande envie de
vous plaire: il n'en faut pas davantage.
300.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 21 décembre 1689.
Je recommence, ma chère comtesse, à l'endroit où je vous quittai
dimanche[741]. Les belles petites juments étaient échappées; elles coururent
longtemps, comme fait la jeunesse, quand elle a la bride sur le cou. Enfin,
l'une se trouve à Vitré, dans une métairie: ceux de Vitré furent étonnés de
voir la nuit cette petite créature, tout échauffée, toute harnachée, et
voulaient lui demander des nouvelles de mon fils. Vous souvient-il du
cheval de Rinaldo, qu'Orlando trouva courant avec son harnais, sans son
maître? Quelle douleur! il ne savait à qui en demander des nouvelles: enfin
il s'adresse au cheval: Dimmi caval gentil, che di Rinaldo, il tuo caro
Page 593
signore, è divenuto. Je ne sais pas bien ce que Rabicano répondit; mais je
vous assure que les deux petites bêtes sont dans l'écurie fort gaillardes, au
grand contentement del caro signore.
Coulanges m'a écrit une fort grande et fort jolie lettre; il vous aura écrit
en même temps. Il m'a envoyé des couplets que j'honore; car il y nomme
tous les beaux endroits de Rome, que j'honore aussi: il est gai, il est content,
il est favori de M. de Turenne[742]; comment vous fait ce nom? Il est
amoureux de Pauline, il demande permission au pape de l'épouser, et le prie
de lui donner Avignon, qu'il veut faire rentrer dans votre maison; elle
s'appellera comtesse d'Avignon. Enfin, il dit que la vieillesse est autour de
lui: il se doute de quelque chose par de certaines supputations; mais il
assure qu'il ne la sent point du tout, ni au corps, ni à l'esprit; et je vous
avoue à mon tour que je me trouve quasi comme lui, et ce n'est que par
réflexion que je me fais justice.
Pour nos lectures, elles sont délicieuses. Nous lisons Abbadie[743] et
l'Histoire de l'Église; c'est marier le luth à la voix. Vous n'aimez point ces
gageures: je ne sais comme nous pûmes vous captiver un hiver ici. Vous
voltigez, vous n'aimez point l'histoire, et on n'a de plaisir que quand on
s'affectionne à une lecture, et que l'on en fait son affaire. Quelquefois, pour
nous divertir, nous lisons les petites Lettres (de Pascal): bon Dieu, quel
charme! et comme mon fils les lit! je songe toujours à ma fille, et combien
cet excès de justesse et de raisonnement serait digne d'elle; mais votre frère
dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Ah, mon Dieu! tant
mieux; peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus
naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon, qui sont
si beaux? Et lorsqu'après les dix premières lettres il s'adresse aux révérends
(jésuites), quel sérieux! quelle solidité! quelle force! quelle éloquence! quel
amour pour Dieu et pour la vérité! quelle manière de la soutenir et de la
faire entendre! c'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui
sont sur un ton tout différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais
lues qu'en courant, grappillant les endroits plaisants: mais ce n'est point
cela, quand on les lit à loisir. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi si le
marquis n'aura pas un bon quartier d'hiver; c'est une consolation. Je crois
que M. le chevalier n'abandonne pas tout à fait son régiment, et que M. de
Montégut donne des conseils salutaires au jeune colonel.
vous assure que les deux petites bêtes sont dans l'écurie fort gaillardes, au
grand contentement del caro signore.
Coulanges m'a écrit une fort grande et fort jolie lettre; il vous aura écrit
en même temps. Il m'a envoyé des couplets que j'honore; car il y nomme
tous les beaux endroits de Rome, que j'honore aussi: il est gai, il est content,
il est favori de M. de Turenne[742]; comment vous fait ce nom? Il est
amoureux de Pauline, il demande permission au pape de l'épouser, et le prie
de lui donner Avignon, qu'il veut faire rentrer dans votre maison; elle
s'appellera comtesse d'Avignon. Enfin, il dit que la vieillesse est autour de
lui: il se doute de quelque chose par de certaines supputations; mais il
assure qu'il ne la sent point du tout, ni au corps, ni à l'esprit; et je vous
avoue à mon tour que je me trouve quasi comme lui, et ce n'est que par
réflexion que je me fais justice.
Pour nos lectures, elles sont délicieuses. Nous lisons Abbadie[743] et
l'Histoire de l'Église; c'est marier le luth à la voix. Vous n'aimez point ces
gageures: je ne sais comme nous pûmes vous captiver un hiver ici. Vous
voltigez, vous n'aimez point l'histoire, et on n'a de plaisir que quand on
s'affectionne à une lecture, et que l'on en fait son affaire. Quelquefois, pour
nous divertir, nous lisons les petites Lettres (de Pascal): bon Dieu, quel
charme! et comme mon fils les lit! je songe toujours à ma fille, et combien
cet excès de justesse et de raisonnement serait digne d'elle; mais votre frère
dit que vous trouvez que c'est toujours la même chose. Ah, mon Dieu! tant
mieux; peut-on avoir un style plus parfait, une raillerie plus fine, plus
naturelle, plus délicate, plus digne fille de ces dialogues de Platon, qui sont
si beaux? Et lorsqu'après les dix premières lettres il s'adresse aux révérends
(jésuites), quel sérieux! quelle solidité! quelle force! quelle éloquence! quel
amour pour Dieu et pour la vérité! quelle manière de la soutenir et de la
faire entendre! c'est tout cela qu'on trouve dans les huit dernières lettres, qui
sont sur un ton tout différent. Je suis assurée que vous ne les avez jamais
lues qu'en courant, grappillant les endroits plaisants: mais ce n'est point
cela, quand on les lit à loisir. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi si le
marquis n'aura pas un bon quartier d'hiver; c'est une consolation. Je crois
que M. le chevalier n'abandonne pas tout à fait son régiment, et que M. de
Montégut donne des conseils salutaires au jeune colonel.
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301.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, mercredi 8 janvier 1690.
C'est entre vos mains, ma chère belle, que mes lettres deviennent de l'or:
quand elles sortent des miennes, je les trouve si grosses et si pleines de
paroles, que je dis: Ma fille n'aura pas le temps de lire tout cela. Mais vous
ne me rassurez que trop, et je ne pense pas que je doive croire en
conscience tout ce que vous m'en dites. Enfin prenez-y garde; de telles
louanges et de telles approbations sont dangereuses; je ne vous cacherai
pas, au moins, que je les aime mieux que celles de tout le reste du monde.
Mais raccommodons-nous, il me semble que nous sommes un peu
brouillées; j'ai dit que vous aviez lu superficiellement les petites lettres, je
m'en repens: elles sont belles, et trop dignes de vous, pour avoir douté que
vous ne les eussiez toutes lues avec application. Vous m'offensez aussi en
croyant que je n'ai point lu les imaginaires; c'est moi qui vous les prêtai: ah!
qu'elles sont jolies et justes! je les ai lues et relues. Sur ces offenses
mutuelles, nous pouvons nous embrasser; je ne vois rien qui nous empêche
de nous aimer; n'est-ce pas l'avis de M. le chevalier, puisqu'il est notre
confident? je suis, en vérité, ravie de sa meilleure santé; ce sentiment est
bien plus fort que mes paroles. Mais revenons à la lecture; nous en faisons
ici un grand usage: mon fils a une qualité très-commode, c'est qu'il est fort
aise de relire deux fois, trois fois, ce qu'il a trouvé beau; il le goûte, il y
entre davantage, il le sait par cœur, cela s'incorpore; il croit avoir fait ce
qu'il lit ainsi pour la troisième fois. Il lit Abbadie avec transport, et admirant
son esprit d'avoir fait une si belle chose: dès que nous voyons un
raisonnement bien conduit, bien conclu, bien juste, nous croyons vous le
dérober de le lire sans vous. Ah! que cet endroit charmerait ma sœur,
charmerait ma fille! Nous mêlons ainsi votre souvenir à tout ce qu'il y a de
meilleur, et il en augmente le prix. Je vous plains de ne point aimer les
histoires; M. le chevalier les aime, et c'est un grand asile contre l'ennui; il y
en a de si belles, on est si aise de se transporter un peu en d'autres siècles!
cette diversité donne des connaissances et des lumières: c'est ce
retranchement de livres qui vous jette dans les Oraisons du père Coton, et
dans la disette de ne savoir plus que lire. Je voudrais que vous n'eussiez pas
donné le dégoût de l'histoire à votre fils; c'est une chose très-nécessaire à un
petit homme de sa profession. Il m'a écrit de Kaysersloutre; mon Dieu, quel
nom! Il ne me paraît pas encore assuré de venir à Paris; il me dit mille
Aux Rochers, mercredi 8 janvier 1690.
C'est entre vos mains, ma chère belle, que mes lettres deviennent de l'or:
quand elles sortent des miennes, je les trouve si grosses et si pleines de
paroles, que je dis: Ma fille n'aura pas le temps de lire tout cela. Mais vous
ne me rassurez que trop, et je ne pense pas que je doive croire en
conscience tout ce que vous m'en dites. Enfin prenez-y garde; de telles
louanges et de telles approbations sont dangereuses; je ne vous cacherai
pas, au moins, que je les aime mieux que celles de tout le reste du monde.
Mais raccommodons-nous, il me semble que nous sommes un peu
brouillées; j'ai dit que vous aviez lu superficiellement les petites lettres, je
m'en repens: elles sont belles, et trop dignes de vous, pour avoir douté que
vous ne les eussiez toutes lues avec application. Vous m'offensez aussi en
croyant que je n'ai point lu les imaginaires; c'est moi qui vous les prêtai: ah!
qu'elles sont jolies et justes! je les ai lues et relues. Sur ces offenses
mutuelles, nous pouvons nous embrasser; je ne vois rien qui nous empêche
de nous aimer; n'est-ce pas l'avis de M. le chevalier, puisqu'il est notre
confident? je suis, en vérité, ravie de sa meilleure santé; ce sentiment est
bien plus fort que mes paroles. Mais revenons à la lecture; nous en faisons
ici un grand usage: mon fils a une qualité très-commode, c'est qu'il est fort
aise de relire deux fois, trois fois, ce qu'il a trouvé beau; il le goûte, il y
entre davantage, il le sait par cœur, cela s'incorpore; il croit avoir fait ce
qu'il lit ainsi pour la troisième fois. Il lit Abbadie avec transport, et admirant
son esprit d'avoir fait une si belle chose: dès que nous voyons un
raisonnement bien conduit, bien conclu, bien juste, nous croyons vous le
dérober de le lire sans vous. Ah! que cet endroit charmerait ma sœur,
charmerait ma fille! Nous mêlons ainsi votre souvenir à tout ce qu'il y a de
meilleur, et il en augmente le prix. Je vous plains de ne point aimer les
histoires; M. le chevalier les aime, et c'est un grand asile contre l'ennui; il y
en a de si belles, on est si aise de se transporter un peu en d'autres siècles!
cette diversité donne des connaissances et des lumières: c'est ce
retranchement de livres qui vous jette dans les Oraisons du père Coton, et
dans la disette de ne savoir plus que lire. Je voudrais que vous n'eussiez pas
donné le dégoût de l'histoire à votre fils; c'est une chose très-nécessaire à un
petit homme de sa profession. Il m'a écrit de Kaysersloutre; mon Dieu, quel
nom! Il ne me paraît pas encore assuré de venir à Paris; il me dit mille
Page 595
amitiés fort jolies, fort bien tournées; il me remercie des nouvelles que je lui
mandais, il me conte tous les petits malheurs de son équipage. J'aime
passionnément ce petit colonel.
302.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 11 janvier 1690.
Quelles étrennes, bon Dieu! quels souhaits! en fut-il jamais de plus
propres à me charmer, moi qui en connais les tons, et qui vois le cœur dont
ils partent? Je m'en vais vous dire un sentiment que je trouve en moi; s'il
pouvait payer le vôtre, j'en serais fort aise, car je n'ai pas d'autre monnaie:
au lieu de ces craintes si aimables que vous donnent toutes ces morts qui
volent sans cesse autour de vous, et qui vous font penser à d'autres, je vous
présente la véritable consolation et même la joie que me donne souvent
l'avance d'années que j'ai sur vous: vous savez que je ne suis pas insensible
à la tristesse de ces états; mais je le suis encore moins à la pensée que les
premiers vont devant, et que vraisemblablement et naturellement je garderai
mon rang avec ma chère fille; je ne puis vous représenter la véritable
douceur de cette confiance. Que n'ai-je point souffert aussi dans les temps
où votre mauvaise santé me faisait craindre un dérangement? Ce temps a
été rigoureux: ah! n'en parlons point, ne parlons point de cela; vous vous
portez bien, Dieu merci! toutes choses ont repris leur place naturelle, Dieu
vous conserve! Je pense que vous entendez mon ton aussi, et que vous me
connaissez.
Je viens à M. le chevalier: je n'ai point de peine à croire que le climat de
Provence lui soit meilleur l'hiver que celui de Paris. Tous ceux qui, comme
des hirondelles, s'en vont chercher votre soleil, en sont de bons témoins.
Mais, en me réjouissant de ce qu'il sent cette différence, je m'afflige qu'il ait
perdu mille écus de rente, et par où? et comment? son régiment lui valait-il
cela? il le vendra donc au marquis[744]? mais l'argent qu'il en recevra, en lui
payant des dettes, ne diminuera-t-il pas aussi des intérêts? Faites-moi ce
calcul, qui m'inquiète: je ne saurais me représenter M. le chevalier de
Grignan à Paris, sans son petit équipage si honnête, si bien troussé; je ne le
verrai point à pied, ni mendier des places pour Versailles; cela ne peut point
entrer dans ma tête: cet article est interloqué; ah! que ce mot de chicane est
mandais, il me conte tous les petits malheurs de son équipage. J'aime
passionnément ce petit colonel.
302.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 11 janvier 1690.
Quelles étrennes, bon Dieu! quels souhaits! en fut-il jamais de plus
propres à me charmer, moi qui en connais les tons, et qui vois le cœur dont
ils partent? Je m'en vais vous dire un sentiment que je trouve en moi; s'il
pouvait payer le vôtre, j'en serais fort aise, car je n'ai pas d'autre monnaie:
au lieu de ces craintes si aimables que vous donnent toutes ces morts qui
volent sans cesse autour de vous, et qui vous font penser à d'autres, je vous
présente la véritable consolation et même la joie que me donne souvent
l'avance d'années que j'ai sur vous: vous savez que je ne suis pas insensible
à la tristesse de ces états; mais je le suis encore moins à la pensée que les
premiers vont devant, et que vraisemblablement et naturellement je garderai
mon rang avec ma chère fille; je ne puis vous représenter la véritable
douceur de cette confiance. Que n'ai-je point souffert aussi dans les temps
où votre mauvaise santé me faisait craindre un dérangement? Ce temps a
été rigoureux: ah! n'en parlons point, ne parlons point de cela; vous vous
portez bien, Dieu merci! toutes choses ont repris leur place naturelle, Dieu
vous conserve! Je pense que vous entendez mon ton aussi, et que vous me
connaissez.
Je viens à M. le chevalier: je n'ai point de peine à croire que le climat de
Provence lui soit meilleur l'hiver que celui de Paris. Tous ceux qui, comme
des hirondelles, s'en vont chercher votre soleil, en sont de bons témoins.
Mais, en me réjouissant de ce qu'il sent cette différence, je m'afflige qu'il ait
perdu mille écus de rente, et par où? et comment? son régiment lui valait-il
cela? il le vendra donc au marquis[744]? mais l'argent qu'il en recevra, en lui
payant des dettes, ne diminuera-t-il pas aussi des intérêts? Faites-moi ce
calcul, qui m'inquiète: je ne saurais me représenter M. le chevalier de
Grignan à Paris, sans son petit équipage si honnête, si bien troussé; je ne le
verrai point à pied, ni mendier des places pour Versailles; cela ne peut point
entrer dans ma tête: cet article est interloqué; ah! que ce mot de chicane est
Page 596
joliment placé! Je ne m'en tiens pas non plus à vos soixante-quatre
personnes sans les gardes: vous me trompez: ce n'est pas là votre dernier
mot; il me faut une démonstration de mathématiques.
Pour Pauline, je crois que vous ne balancez pas entre le parti d'en faire
quelque chose de bon ou quelque chose de mauvais. La supériorité de votre
esprit vous fera suivre facilement la bonne route: tout vous convie d'en faire
votre devoir, et l'honneur, et la conscience, et le pouvoir que vous avez en
main. Quand je pense comme elle s'est corrigée en peu de temps pour
plaire, comme elle est devenue jolie, cela vous rendra coupable de tout le
bien qu'elle ne fera pas. Pour vos lectures, ma chère enfant, vous avez trop à
parler, à raisonner, pour trouver le temps de lire: nous sommes ici dans un
trop grand repos, et nous en profitons. Je relis même avec mon fils de
certaines choses que j'avais lues en courant, à Paris, et qui me paraissent
toutes nouvelles. Nous relisons aussi, au travers de nos grandes lectures, des
rogatons que nous trouvons sous la main; par exemple, toutes les belles
oraisons funèbres de M. Bossuet, de M. Fléchier, de M. Mascaron, du père
Bourdaloue: nous repleurons M. de Turenne, madame de Montausier, M. le
Prince, feu Madame, la reine d'Angleterre; nous admirons ce portrait de
Cromwell[745]; ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui charment l'esprit:
il ne faut point dire, Oh! cela est vieux; non, cela n'est point vieux, cela est
divin. Pauline en serait instruite et ravie: mais tout cela n'est bon qu'aux
Rochers. Je ne sais quel livre conseiller à Pauline: Davila est beau en
italien; nous l'avons lu; Guichardin est long; j'aimerais assez les anecdotes
de Médicis[746], qui en sont un abrégé; mais ce n'est pas de l'italien. Je ne
veux plus nommer Bentivoglio[747]; qu'elle s'en tienne à sa poésie, ma fille;
je n'aime point la prose italienne; le Tasse, l'Aminte, le Pastor fido, la Filli
di Sciro[748], je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits fâcheux; et du reste,
qu'elle lise l'histoire, qu'elle entre dans ce goût, qui peut si longtemps
consoler son oisiveté: il est à craindre qu'en retranchant cette lecture, on ne
trouve plus rien à lire: qu'elle commence par la vie du grand Théodose, et
qu'elle me mande comme elle s'en trouvera. Voilà, mon enfant, bien des
bagatelles; il y a des jours qu'on destine à causer sans préjudice des choses
sérieuses, à quoi l'on prend toujours un très-sensible intérêt. Adieu, ma très-
aimable; nous vous souhaitons toutes sortes de bonheur cette année, et
quanto va.
personnes sans les gardes: vous me trompez: ce n'est pas là votre dernier
mot; il me faut une démonstration de mathématiques.
Pour Pauline, je crois que vous ne balancez pas entre le parti d'en faire
quelque chose de bon ou quelque chose de mauvais. La supériorité de votre
esprit vous fera suivre facilement la bonne route: tout vous convie d'en faire
votre devoir, et l'honneur, et la conscience, et le pouvoir que vous avez en
main. Quand je pense comme elle s'est corrigée en peu de temps pour
plaire, comme elle est devenue jolie, cela vous rendra coupable de tout le
bien qu'elle ne fera pas. Pour vos lectures, ma chère enfant, vous avez trop à
parler, à raisonner, pour trouver le temps de lire: nous sommes ici dans un
trop grand repos, et nous en profitons. Je relis même avec mon fils de
certaines choses que j'avais lues en courant, à Paris, et qui me paraissent
toutes nouvelles. Nous relisons aussi, au travers de nos grandes lectures, des
rogatons que nous trouvons sous la main; par exemple, toutes les belles
oraisons funèbres de M. Bossuet, de M. Fléchier, de M. Mascaron, du père
Bourdaloue: nous repleurons M. de Turenne, madame de Montausier, M. le
Prince, feu Madame, la reine d'Angleterre; nous admirons ce portrait de
Cromwell[745]; ce sont des chefs-d'œuvre d'éloquence qui charment l'esprit:
il ne faut point dire, Oh! cela est vieux; non, cela n'est point vieux, cela est
divin. Pauline en serait instruite et ravie: mais tout cela n'est bon qu'aux
Rochers. Je ne sais quel livre conseiller à Pauline: Davila est beau en
italien; nous l'avons lu; Guichardin est long; j'aimerais assez les anecdotes
de Médicis[746], qui en sont un abrégé; mais ce n'est pas de l'italien. Je ne
veux plus nommer Bentivoglio[747]; qu'elle s'en tienne à sa poésie, ma fille;
je n'aime point la prose italienne; le Tasse, l'Aminte, le Pastor fido, la Filli
di Sciro[748], je n'ose dire l'Arioste, il y a des endroits fâcheux; et du reste,
qu'elle lise l'histoire, qu'elle entre dans ce goût, qui peut si longtemps
consoler son oisiveté: il est à craindre qu'en retranchant cette lecture, on ne
trouve plus rien à lire: qu'elle commence par la vie du grand Théodose, et
qu'elle me mande comme elle s'en trouvera. Voilà, mon enfant, bien des
bagatelles; il y a des jours qu'on destine à causer sans préjudice des choses
sérieuses, à quoi l'on prend toujours un très-sensible intérêt. Adieu, ma très-
aimable; nous vous souhaitons toutes sortes de bonheur cette année, et
quanto va.
Page 597
303.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 15 janvier 1690.
Vous avez raison, je ne puis m'accoutumer à la date de cette année;
cependant la voilà déjà bien commencée; et vous verrez que, de quelque
manière que nous la passions, elle sera, comme vous dites, bientôt passée,
et nous trouverons bientôt le fond de notre sac de mille francs[749].
Vraiment vous me gâtez bien, et mes amies de Paris aussi: à peine le
soleil remonte du saut d'une puce, que vous me demandez de votre côté
quand vous m'attendrez à Grignan; et mes amies me prient de leur fixer, dès
à cette heure, le temps de mon départ, afin d'avancer leur joie. Je suis trop
flattée de ces empressements, et surtout des vôtres, qui ne souffrent point de
comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse, avec sincérité, que,
d'ici au mois de septembre, je ne puis recevoir aucune pensée de sortir de ce
pays; c'est le temps que j'envoie mes petites voitures à Paris, dont il n'y a eu
encore qu'une très-petite partie. C'est le temps que l'abbé Charrier traite de
mes lods et ventes, qui est une affaire de dix mille francs: nous en parlerons
une autre fois; mais contentons-nous de chasser toute espérance de faire un
pas avant le temps que je vous ai dit: du reste, je ne vous dis point que vous
êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous êtes d'une
manière dans mon cœur, que je craindrais fort que M. Nicole ne trouvât
beaucoup à y circoncire; mais enfin telle est ma disposition. Vous me dites
la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne point voir la fin des
heureuses années que vous me souhaitez. Nous sommes bien loin de nous
rencontrer dans nos souhaits; car je vous ai mandé une vérité qui est bien
juste et bien à sa place, et que Dieu sans doute voudra bien exaucer, qui est
de suivre l'ordre tout naturel de la sainte Providence: c'est ce qui me console
de tout le chemin laborieux de la vieillesse; ce sentiment est raisonnable, et
le vôtre trop extraordinaire et trop aimable.
Je vous plaindrai quand vous n'aurez plus M. de la Garde et M. le
chevalier; c'est une très-parfaitement bonne compagnie; mais ils ont leurs
raisons, et celle de faire ressusciter la pension d'un homme qui n'est point
mort me paraît tout à fait importante. Vous aurez votre enfant qui tiendra
joliment sa place à Grignan, il doit y être le bien reçu par bien des raisons,
et vous l'embrasserez aussi de bon cœur. Il m'a écrit encore une jolie lettre
Aux Rochers, dimanche 15 janvier 1690.
Vous avez raison, je ne puis m'accoutumer à la date de cette année;
cependant la voilà déjà bien commencée; et vous verrez que, de quelque
manière que nous la passions, elle sera, comme vous dites, bientôt passée,
et nous trouverons bientôt le fond de notre sac de mille francs[749].
Vraiment vous me gâtez bien, et mes amies de Paris aussi: à peine le
soleil remonte du saut d'une puce, que vous me demandez de votre côté
quand vous m'attendrez à Grignan; et mes amies me prient de leur fixer, dès
à cette heure, le temps de mon départ, afin d'avancer leur joie. Je suis trop
flattée de ces empressements, et surtout des vôtres, qui ne souffrent point de
comparaison. Je vous dirai donc, ma chère comtesse, avec sincérité, que,
d'ici au mois de septembre, je ne puis recevoir aucune pensée de sortir de ce
pays; c'est le temps que j'envoie mes petites voitures à Paris, dont il n'y a eu
encore qu'une très-petite partie. C'est le temps que l'abbé Charrier traite de
mes lods et ventes, qui est une affaire de dix mille francs: nous en parlerons
une autre fois; mais contentons-nous de chasser toute espérance de faire un
pas avant le temps que je vous ai dit: du reste, je ne vous dis point que vous
êtes mon but, ma perspective, vous le savez bien, et que vous êtes d'une
manière dans mon cœur, que je craindrais fort que M. Nicole ne trouvât
beaucoup à y circoncire; mais enfin telle est ma disposition. Vous me dites
la plus tendre chose du monde, en souhaitant de ne point voir la fin des
heureuses années que vous me souhaitez. Nous sommes bien loin de nous
rencontrer dans nos souhaits; car je vous ai mandé une vérité qui est bien
juste et bien à sa place, et que Dieu sans doute voudra bien exaucer, qui est
de suivre l'ordre tout naturel de la sainte Providence: c'est ce qui me console
de tout le chemin laborieux de la vieillesse; ce sentiment est raisonnable, et
le vôtre trop extraordinaire et trop aimable.
Je vous plaindrai quand vous n'aurez plus M. de la Garde et M. le
chevalier; c'est une très-parfaitement bonne compagnie; mais ils ont leurs
raisons, et celle de faire ressusciter la pension d'un homme qui n'est point
mort me paraît tout à fait importante. Vous aurez votre enfant qui tiendra
joliment sa place à Grignan, il doit y être le bien reçu par bien des raisons,
et vous l'embrasserez aussi de bon cœur. Il m'a écrit encore une jolie lettre
Page 598
pour me souhaiter une heureuse année: il me paraît désolé à Kaysersloutre;
il dit que rien ne l'empêche de venir à Paris, mais qu'il attend des ordres de
Provence; que c'est ce ressort qui le fait agir. Je trouve que vous le faites
bien languir: sa lettre est du 2; je le croyais à Paris; faites-l'y donc venir, et
qu'après une petite apparition, il coure vous embrasser. Ce petit homme me
paraît en état que, si vous trouviez un bon parti, Sa Majesté lui accorderait
aisément la survivance de votre très-belle charge. Vous trouvez que son
caractère et celui de Pauline ne se ressemblent nullement; il faut pourtant
que certaines qualités du cœur soient chez l'un et chez l'autre; pour
l'humeur, c'est une autre affaire. Je suis ravie que ses sentiments soient à
votre fantaisie: je lui souhaiterais un peu plus de penchant pour les sciences,
pour la lecture; cela peut venir. Pour Pauline, cette dévoreuse de livres,
j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne point aimer à lire; les
romans, les comédies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé:
a-t-elle tâté de Lucien? est-elle à portée des petites Lettres? ensuite il faut
l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains.
Quant aux beaux livres de dévotion, si elle ne les aime point, tant pis pour
elle; car nous ne savons que trop que, même sans dévotion, on les trouve
charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un si bon
usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez ni dans
Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte: il est bien
matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans
les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les
exemples; je crois que c'est assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps
pour causer avec elle, c'est assurément ce qui serait le plus utile: je ne sais si
tout ce que je dis vaut la peine que vous le lisiez; je suis bien loin d'abonder
dans mon sens.
Vous me demandez si je suis toujours une petite dévote qui ne vaut
guère; oui, justement, voilà ce que je suis toujours, et pas davantage, à mon
grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma religion, et de
quoi il est question; je ne prendrai point le faux pour le vrai; je sais ce qui
est bon et ce qui n'en a que l'apparence; j'espère ne m'y point méprendre, et
que Dieu m'ayant déjà donné de bons sentiments, il m'en donnera encore:
les grâces passées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront;
ainsi je vis dans la confiance, mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais
je vous gronde de trouver notre Corbinelli le mystique du diable; votre frère
il dit que rien ne l'empêche de venir à Paris, mais qu'il attend des ordres de
Provence; que c'est ce ressort qui le fait agir. Je trouve que vous le faites
bien languir: sa lettre est du 2; je le croyais à Paris; faites-l'y donc venir, et
qu'après une petite apparition, il coure vous embrasser. Ce petit homme me
paraît en état que, si vous trouviez un bon parti, Sa Majesté lui accorderait
aisément la survivance de votre très-belle charge. Vous trouvez que son
caractère et celui de Pauline ne se ressemblent nullement; il faut pourtant
que certaines qualités du cœur soient chez l'un et chez l'autre; pour
l'humeur, c'est une autre affaire. Je suis ravie que ses sentiments soient à
votre fantaisie: je lui souhaiterais un peu plus de penchant pour les sciences,
pour la lecture; cela peut venir. Pour Pauline, cette dévoreuse de livres,
j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais que de ne point aimer à lire; les
romans, les comédies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé:
a-t-elle tâté de Lucien? est-elle à portée des petites Lettres? ensuite il faut
l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains.
Quant aux beaux livres de dévotion, si elle ne les aime point, tant pis pour
elle; car nous ne savons que trop que, même sans dévotion, on les trouve
charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un si bon
usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez ni dans
Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte: il est bien
matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans
les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les
exemples; je crois que c'est assez. Si vous lui donnez un peu de votre temps
pour causer avec elle, c'est assurément ce qui serait le plus utile: je ne sais si
tout ce que je dis vaut la peine que vous le lisiez; je suis bien loin d'abonder
dans mon sens.
Vous me demandez si je suis toujours une petite dévote qui ne vaut
guère; oui, justement, voilà ce que je suis toujours, et pas davantage, à mon
grand regret. Tout ce que j'ai de bon, c'est que je sais bien ma religion, et de
quoi il est question; je ne prendrai point le faux pour le vrai; je sais ce qui
est bon et ce qui n'en a que l'apparence; j'espère ne m'y point méprendre, et
que Dieu m'ayant déjà donné de bons sentiments, il m'en donnera encore:
les grâces passées me garantissent en quelque sorte celles qui viendront;
ainsi je vis dans la confiance, mêlée pourtant de beaucoup de crainte. Mais
je vous gronde de trouver notre Corbinelli le mystique du diable; votre frère
Page 599
en pâme de rire; je le gronde comme vous. Comment, mystique du diable!
un homme qui ne songe qu'à détruire son empire; qui ne cesse d'avoir
commerce avec les ennemis du diable, qui sont les saints et les saintes de
l'Église; un homme qui ne compte pour rien son chien de corps; qui souffre
la pauvreté chrétiennement, vous direz philosophiquement; qui ne cesse de
célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge jamais son
prochain, qui l'excuse toujours; qui passe sa vie dans la charité et le service
du prochain; qui est insensible aux plaisirs et aux délices de la vie; qui
enfin, malgré sa mauvaise fortune, est entièrement soumis à la volonté de
Dieu! Et vous appelez cela le mystique du diable! Vous ne sauriez nier que
ce ne soit là le portrait de notre pauvre ami: cependant il y a dans ce mot un
air de plaisanterie qui fait rire d'abord, et qui pourrait surprendre les
simples. Mais je résiste comme vous voyez, et je soutiens le fidèle
admirateur de sainte Thérèse, de ma grand'mère (sainte Chantal), et du
bienheureux Jean de la Croix[750].
A propos de Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me
rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de Lamoignon: les
acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le père
Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des
ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les anciens, à la
réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et les vieux et les
nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue, qui faisait l'entendu, et qui s'était
attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si
distingué dans son esprit? Despréaux ne voulut pas le nommer; Corbinelli
lui dit: Monsieur, je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la
nuit. Despréaux lui répondit en riant: «Ah! monsieur, vous l'avez lu plus
d'une fois, j'en suis assuré.» Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un
cotal riso amaro, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux.
Despréaux lui dit: «Mon père, ne me pressez point.» Le père continue.
Enfin, Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit: «Mon
père, vous le voulez; hé bien! morbleu, c'est Pascal.—Pascal, dit le père tout
rouge, tout étonné, Pascal est autant beau que le faux peut l'être.—Le faux,
reprit Despréaux, le faux! sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable; on
vient de le traduire en trois langues.» Le père répond: «Il n'en est pas plus
vrai.» Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou: «Quoi! mon père,
direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres,
un homme qui ne songe qu'à détruire son empire; qui ne cesse d'avoir
commerce avec les ennemis du diable, qui sont les saints et les saintes de
l'Église; un homme qui ne compte pour rien son chien de corps; qui souffre
la pauvreté chrétiennement, vous direz philosophiquement; qui ne cesse de
célébrer les perfections et l'existence de Dieu; qui ne juge jamais son
prochain, qui l'excuse toujours; qui passe sa vie dans la charité et le service
du prochain; qui est insensible aux plaisirs et aux délices de la vie; qui
enfin, malgré sa mauvaise fortune, est entièrement soumis à la volonté de
Dieu! Et vous appelez cela le mystique du diable! Vous ne sauriez nier que
ce ne soit là le portrait de notre pauvre ami: cependant il y a dans ce mot un
air de plaisanterie qui fait rire d'abord, et qui pourrait surprendre les
simples. Mais je résiste comme vous voyez, et je soutiens le fidèle
admirateur de sainte Thérèse, de ma grand'mère (sainte Chantal), et du
bienheureux Jean de la Croix[750].
A propos de Corbinelli, il m'écrivit l'autre jour un fort joli billet; il me
rendait compte d'une conversation et d'un dîner chez M. de Lamoignon: les
acteurs étaient les maîtres du logis, M. de Troyes, M. de Toulon, le père
Bourdaloue, son compagnon, Despréaux et Corbinelli. On parla des
ouvrages des anciens et des modernes; Despréaux soutint les anciens, à la
réserve d'un seul moderne, qui surpassait, à son goût, et les vieux et les
nouveaux. Le compagnon du Bourdaloue, qui faisait l'entendu, et qui s'était
attaché à Despréaux et à Corbinelli, lui demanda quel était donc ce livre si
distingué dans son esprit? Despréaux ne voulut pas le nommer; Corbinelli
lui dit: Monsieur, je vous conjure de me le dire, afin que je le lise toute la
nuit. Despréaux lui répondit en riant: «Ah! monsieur, vous l'avez lu plus
d'une fois, j'en suis assuré.» Le jésuite reprend avec un air dédaigneux, un
cotal riso amaro, et presse Despréaux de nommer cet auteur si merveilleux.
Despréaux lui dit: «Mon père, ne me pressez point.» Le père continue.
Enfin, Despréaux le prend par le bras, et, le serrant bien fort, lui dit: «Mon
père, vous le voulez; hé bien! morbleu, c'est Pascal.—Pascal, dit le père tout
rouge, tout étonné, Pascal est autant beau que le faux peut l'être.—Le faux,
reprit Despréaux, le faux! sachez qu'il est aussi vrai qu'il est inimitable; on
vient de le traduire en trois langues.» Le père répond: «Il n'en est pas plus
vrai.» Despréaux s'échauffe, et criant comme un fou: «Quoi! mon père,
direz-vous qu'un des vôtres n'ait pas fait imprimer dans un de ses livres,
Page 600
qu'un chrétien n'est pas obligé d'aimer Dieu? Osez-vous dire que cela est
faux?» «Monsieur, dit le Père en fureur, il faut distinguer.» «Distinguer, dit
Despréaux, distinguer, morbleu! distinguer, distinguer si nous sommes
obligés d'aimer Dieu!» et prenant Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de
la chambre; puis revenant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais
se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée
dans la salle où l'on mange: ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli
me promet le reste dans une conversation; mais moi, qui suis persuadée que
vous trouverez cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris,
et je crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assez
contente. Ma fille, je vous gronde d'être un seul moment en peine de moi,
quand vous ne recevez pas mes lettres; vous oubliez les manières de la
poste, il faut s'y accoutumer; et quand je serais malade, ce que je ne suis
point du tout, je ne vous en écrirais pas moins quelques lignes, ou mon fils,
ou quelqu'un: enfin vous auriez de mes nouvelles; mais nous n'en sommes
pas là.
On me mande que plusieurs duchesses et grandes dames ont été
enragées, étant à Versailles, de n'être pas du souper du jour des Rois[751]:
voilà ce qui s'appelle des afflictions. Vous savez mieux que moi les autres
nouvelles.
Je trouve Pauline bien suffisante de savoir les échecs; si elle savait
combien ce jeu est au-dessus de ma portée, je craindrais son mépris. Ah!
oui, je m'en souviens, je n'oublierai jamais ce voyage: hélas! est-il possible
qu'il y ait vingt-un ans? je ne le comprends pas; il me semble que ce fut
l'année passée; mais je juge, par le peu que m'a duré ce temps, ce que me
paraîtront les années qui viendront encore.
304.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 19 février 1690.
Si vous me voyiez, ma chère belle, vous m'ordonneriez de faire le
carême; et, ne me trouvant plus aucune sorte d'incommodité, vous seriez
persuadée, comme je le suis, que Dieu ne me donne une si bonne santé que
pour me faire obéir au commandement de l'Église. Nous faisons ici une
bonne chère; nous n'avons pas la rivière de Sorgue, mais nous avons la mer;
faux?» «Monsieur, dit le Père en fureur, il faut distinguer.» «Distinguer, dit
Despréaux, distinguer, morbleu! distinguer, distinguer si nous sommes
obligés d'aimer Dieu!» et prenant Corbinelli par le bras, s'enfuit au bout de
la chambre; puis revenant, et courant comme un forcené, il ne voulut jamais
se rapprocher du père, s'en alla rejoindre la compagnie qui était demeurée
dans la salle où l'on mange: ici finit l'histoire, le rideau tombe. Corbinelli
me promet le reste dans une conversation; mais moi, qui suis persuadée que
vous trouverez cette scène aussi plaisante que je l'ai trouvée, je vous l'écris,
et je crois que si vous la lisez avec vos bons tons, vous en serez assez
contente. Ma fille, je vous gronde d'être un seul moment en peine de moi,
quand vous ne recevez pas mes lettres; vous oubliez les manières de la
poste, il faut s'y accoutumer; et quand je serais malade, ce que je ne suis
point du tout, je ne vous en écrirais pas moins quelques lignes, ou mon fils,
ou quelqu'un: enfin vous auriez de mes nouvelles; mais nous n'en sommes
pas là.
On me mande que plusieurs duchesses et grandes dames ont été
enragées, étant à Versailles, de n'être pas du souper du jour des Rois[751]:
voilà ce qui s'appelle des afflictions. Vous savez mieux que moi les autres
nouvelles.
Je trouve Pauline bien suffisante de savoir les échecs; si elle savait
combien ce jeu est au-dessus de ma portée, je craindrais son mépris. Ah!
oui, je m'en souviens, je n'oublierai jamais ce voyage: hélas! est-il possible
qu'il y ait vingt-un ans? je ne le comprends pas; il me semble que ce fut
l'année passée; mais je juge, par le peu que m'a duré ce temps, ce que me
paraîtront les années qui viendront encore.
304.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
Aux Rochers, dimanche 19 février 1690.
Si vous me voyiez, ma chère belle, vous m'ordonneriez de faire le
carême; et, ne me trouvant plus aucune sorte d'incommodité, vous seriez
persuadée, comme je le suis, que Dieu ne me donne une si bonne santé que
pour me faire obéir au commandement de l'Église. Nous faisons ici une
bonne chère; nous n'avons pas la rivière de Sorgue, mais nous avons la mer;
Page 601
en sorte que le poisson ne nous manque pas. Il nous vient toutes les
semaines du beurre de la Prévalaie; je l'aime et le mange comme si j'étais
Bretonne: nous faisons des beurrées infinies: nous pensons toujours à vous
en les mangeant; mon fils y marque toujours toutes ses dents, et ce qui me
fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les miennes: nous y mettrons
bientôt de petites herbes fines et des violettes; le soir un potage avec un peu
de beurre, à la mode du pays, de bons pruneaux, de bons épinards; enfin, ce
n'est pas jeûner, et nous disons avec confusion: Qu'on a de peine à servir la
sainte Église! Mais pourquoi dites-vous du mal de mon café avec du lait?
c'est que vous haïssez le lait, car sans cela vous trouveriez que c'est la plus
jolie chose du monde. J'en prends le dimanche matin par plaisir; vous
croyez le dénigrer en disant que cela est bon pour faire vivoter une pauvre
pulmonique: vraiment, c'est une grande louange; et s'il fait vivoter une
mourante, il fera vivre fort agréablement une personne qui se porte bien.
Voilà le chapitre du carême vidé.
Disons un mot des sermons: que je vous plains d'en entendre si souvent
de si longs et de si médiocres! c'est ce que M. Nicole n'a jamais pu gagner
sur moi que cette patience, quoiqu'il en ait fait un beau traité. Quand je serai
aussi bonne que M. de la Garde, si Dieu me fait cette grâce, j'aimerai tous
les sermons; en attendant, je me contente des évangiles expliqués par M. le
Tourneux: ce sont les vrais sermons, et c'est la vanité des hommes qui les a
chargés de tout ce qui les compose présentement. Nous lisons quelquefois
des Homélies de saint Jean-Chrysostome: cela est divin, et nous plaît
tellement, que pour moi j'opine à n'aller à Rennes que pour la semaine
sainte, afin de n'être point exposée à l'éloquence des prédicateurs qui
s'évertuent en faveur du parlement. Je me suis souvenue du jeûne austère
que vous faisiez autrefois le mardi-gras, ne vivant que de votre amour-
propre, que vous mettiez à toutes sauces, hormis à ce qui pouvait vous
nourrir; mais en cela même il était trompé, car vous deveniez quelquefois
couperosée, tant votre sang était échauffé; vous contempliez votre essence
comme un coq en pâte: que cette folie était plaisante! vous répondiez aussi
à la Mousse, qui vous disait: Mademoiselle, tout cela pourrira. Oui,
monsieur, mais cela n'est pas pourri. Bon Dieu! qui croirait qu'une telle
personne eût été capable de s'oublier elle-même au point que vous avez fait,
et d'être une si habile et si admirable femme? Il faudrait présentement vous
redonner quelque amour, quelque considération pour vous-même: vous en
semaines du beurre de la Prévalaie; je l'aime et le mange comme si j'étais
Bretonne: nous faisons des beurrées infinies: nous pensons toujours à vous
en les mangeant; mon fils y marque toujours toutes ses dents, et ce qui me
fait plaisir, c'est que j'y marque encore toutes les miennes: nous y mettrons
bientôt de petites herbes fines et des violettes; le soir un potage avec un peu
de beurre, à la mode du pays, de bons pruneaux, de bons épinards; enfin, ce
n'est pas jeûner, et nous disons avec confusion: Qu'on a de peine à servir la
sainte Église! Mais pourquoi dites-vous du mal de mon café avec du lait?
c'est que vous haïssez le lait, car sans cela vous trouveriez que c'est la plus
jolie chose du monde. J'en prends le dimanche matin par plaisir; vous
croyez le dénigrer en disant que cela est bon pour faire vivoter une pauvre
pulmonique: vraiment, c'est une grande louange; et s'il fait vivoter une
mourante, il fera vivre fort agréablement une personne qui se porte bien.
Voilà le chapitre du carême vidé.
Disons un mot des sermons: que je vous plains d'en entendre si souvent
de si longs et de si médiocres! c'est ce que M. Nicole n'a jamais pu gagner
sur moi que cette patience, quoiqu'il en ait fait un beau traité. Quand je serai
aussi bonne que M. de la Garde, si Dieu me fait cette grâce, j'aimerai tous
les sermons; en attendant, je me contente des évangiles expliqués par M. le
Tourneux: ce sont les vrais sermons, et c'est la vanité des hommes qui les a
chargés de tout ce qui les compose présentement. Nous lisons quelquefois
des Homélies de saint Jean-Chrysostome: cela est divin, et nous plaît
tellement, que pour moi j'opine à n'aller à Rennes que pour la semaine
sainte, afin de n'être point exposée à l'éloquence des prédicateurs qui
s'évertuent en faveur du parlement. Je me suis souvenue du jeûne austère
que vous faisiez autrefois le mardi-gras, ne vivant que de votre amour-
propre, que vous mettiez à toutes sauces, hormis à ce qui pouvait vous
nourrir; mais en cela même il était trompé, car vous deveniez quelquefois
couperosée, tant votre sang était échauffé; vous contempliez votre essence
comme un coq en pâte: que cette folie était plaisante! vous répondiez aussi
à la Mousse, qui vous disait: Mademoiselle, tout cela pourrira. Oui,
monsieur, mais cela n'est pas pourri. Bon Dieu! qui croirait qu'une telle
personne eût été capable de s'oublier elle-même au point que vous avez fait,
et d'être une si habile et si admirable femme? Il faudrait présentement vous
redonner quelque amour, quelque considération pour vous-même: vous en
Page 602
êtes trop vide, et trop remplie des autres. Un équipage, des chevaux, des
mulets, de la subsistance; enfin, vivre au jour la journée: mais entreprendre
des dépenses considérables, sans savoir où trouver le nerf de la guerre; mon
enfant, cela n'appartient qu'à vous: mais je vous conjure de songer à
Bourbilly: c'est là que vous trouverez peut-être du secours, après l'avoir
espéré inutilement d'ailleurs.
305.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
Grignan, ce 13 novembre 1690.
Quand vous verrez la date de cette lettre, mon cousin, vous me prendrez
pour un oiseau. Je suis passée courageusement de Bretagne en Provence. Si
ma fille eût été à Paris, j'y serais allée: mais sachant qu'elle passerait l'hiver
dans ce beau pays, je me suis résolue de le venir passer avec elle, jouir de
son beau soleil, et retourner à Paris avec elle l'année qui vient. J'ai trouvé
qu'après avoir donné seize mois à mon fils, il était bien juste d'en donner
quelques-uns à ma fille; et ce projet, qui paraissait de difficile exécution, ne
m'a pas coûté trop de peine. J'ai été trois semaines à faire ce trajet en litière,
et sur le Rhône. J'ai pris même quelques jours de repos, et enfin j'ai été
reçue de M. de Grignan et de ma fille avec une amitié si cordiale, une joie
et une reconnaissance si sincères, que j'ai trouvé que je n'ai pas fait encore
assez de chemin pour venir voir de si bonnes gens, et que les cent cinquante
lieues que j'ai faites ne m'ont point du tout fatiguée. Cette maison est d'une
grandeur, d'une beauté et d'une magnificence de meubles dont je vous
entretiendrai quelque jour. J'ai voulu vous donner avis de mon changement
de climat, afin que vous ne m'écriviez plus aux Rochers, mais bien ici, où je
sens un soleil capable de rajeunir par sa douce chaleur. Nous ne devons pas
négliger présentement ces petits secours, mon cher cousin. Je reçus votre
dernière lettre avant que de partir de Bretagne: mais j'étais si accablée
d'affaires, que je remis à vous faire réponse ici. Nous apprîmes l'autre jour
la mort de M. de Seignelai[752]. Quelle jeunesse! quelle fortune! quels
établissements! Rien ne manquait à son bonheur: il nous semble que c'est la
splendeur qui est morte. Ce qui nous a surpris, c'est qu'on dit que madame
de Seignelai renonce à la communauté, parce que son mari doit cinq
millions. Cela fait voir que les grands revenus sont inutiles quand on en
dépense deux ou trois fois autant. Enfin, mon cher cousin, la mort nous
mulets, de la subsistance; enfin, vivre au jour la journée: mais entreprendre
des dépenses considérables, sans savoir où trouver le nerf de la guerre; mon
enfant, cela n'appartient qu'à vous: mais je vous conjure de songer à
Bourbilly: c'est là que vous trouverez peut-être du secours, après l'avoir
espéré inutilement d'ailleurs.
305.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY.
Grignan, ce 13 novembre 1690.
Quand vous verrez la date de cette lettre, mon cousin, vous me prendrez
pour un oiseau. Je suis passée courageusement de Bretagne en Provence. Si
ma fille eût été à Paris, j'y serais allée: mais sachant qu'elle passerait l'hiver
dans ce beau pays, je me suis résolue de le venir passer avec elle, jouir de
son beau soleil, et retourner à Paris avec elle l'année qui vient. J'ai trouvé
qu'après avoir donné seize mois à mon fils, il était bien juste d'en donner
quelques-uns à ma fille; et ce projet, qui paraissait de difficile exécution, ne
m'a pas coûté trop de peine. J'ai été trois semaines à faire ce trajet en litière,
et sur le Rhône. J'ai pris même quelques jours de repos, et enfin j'ai été
reçue de M. de Grignan et de ma fille avec une amitié si cordiale, une joie
et une reconnaissance si sincères, que j'ai trouvé que je n'ai pas fait encore
assez de chemin pour venir voir de si bonnes gens, et que les cent cinquante
lieues que j'ai faites ne m'ont point du tout fatiguée. Cette maison est d'une
grandeur, d'une beauté et d'une magnificence de meubles dont je vous
entretiendrai quelque jour. J'ai voulu vous donner avis de mon changement
de climat, afin que vous ne m'écriviez plus aux Rochers, mais bien ici, où je
sens un soleil capable de rajeunir par sa douce chaleur. Nous ne devons pas
négliger présentement ces petits secours, mon cher cousin. Je reçus votre
dernière lettre avant que de partir de Bretagne: mais j'étais si accablée
d'affaires, que je remis à vous faire réponse ici. Nous apprîmes l'autre jour
la mort de M. de Seignelai[752]. Quelle jeunesse! quelle fortune! quels
établissements! Rien ne manquait à son bonheur: il nous semble que c'est la
splendeur qui est morte. Ce qui nous a surpris, c'est qu'on dit que madame
de Seignelai renonce à la communauté, parce que son mari doit cinq
millions. Cela fait voir que les grands revenus sont inutiles quand on en
dépense deux ou trois fois autant. Enfin, mon cher cousin, la mort nous
Page 603
égale tous; c'est où nous attendons les gens heureux. Elle rabat leur joie et
leur orgueil, et console par là ceux qui ne sont pas fortunés. Un petit mot de
christianisme ne serait pas mauvais en cet endroit; mais je ne veux pas faire
un sermon, je ne veux faire qu'une lettre d'amitié à mon cher cousin, lui
demander de ses nouvelles, de celles de sa chère fille, les embrasser tous
deux de tout mon cœur, les assurer de l'estime et des services de madame de
Grignan et de son époux qui m'en prient, et les conjurer de m'aimer
toujours: ce n'est pas la peine de changer après tant d'années.
306.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
Lambesc, le 1er décembre 1690.
Où en sommes-nous, mon aimable cousin? Il y a environ mille ans que
je n'ai reçu de vos lettres. Je vous ai écrit la dernière fois des Rochers par
madame de Chaulnes: depuis cela, pas un seul mot de vous. Il faut donc
recommencer sur nouveaux frais, présentement que je suis dans votre
voisinage: que dites-vous de mon courage? il n'est rien tel que d'en avoir.
Après avoir été seize mois en Bretagne avec mon fils, j'ai trouvé que je
devais aussi une visite à ma fille, sachant qu'elle n'allait point cet hiver à
Paris; et j'ai été si parfaitement bien reçue d'elle et de M. de Grignan, que si
j'ai eu quelque fatigue, je l'ai entièrement oubliée; et je n'ai senti que la joie
et le plaisir de me trouver avec eux. Ce trajet n'a point été désapprouvé de
madame de Chaulnes, ni de mesdames de Lavardin et de la Fayette,
auxquelles je demande volontiers conseil; de sorte que rien n'a manqué au
bonheur ni à l'agrément de ce voyage: vous y mettrez la dernière main en
repassant par Grignan, où nous allons vous attendre. L'assemblée de nos
petits états est finie; nous sommes ici seuls, en attendant que M. de Grignan
soit en état d'aller à Grignan, et puis, s'il se peut, à Paris. Il a été mené
quatre ou cinq jours fort rudement de la colique et de la fièvre continue,
avec deux redoublements par jour. Cette maladie allait beau train, si elle
n'avait été arrêtée par les miracles ordinaires du quinquina; mais n'oubliez
pas qu'il a été aussi bon pour la colique que pour la fièvre; il faut donc se
remettre. Nous n'irons à Aix qu'un moment pour voir la petite religieuse de
Grignan[753], et dans peu de jours nous serons pour tout l'hiver à Grignan, où
le petit colonel (le marquis de Grignan), qui a son régiment à Valence et
aux environs, viendra passer six semaines avec nous. Hélas! tout ce temps
leur orgueil, et console par là ceux qui ne sont pas fortunés. Un petit mot de
christianisme ne serait pas mauvais en cet endroit; mais je ne veux pas faire
un sermon, je ne veux faire qu'une lettre d'amitié à mon cher cousin, lui
demander de ses nouvelles, de celles de sa chère fille, les embrasser tous
deux de tout mon cœur, les assurer de l'estime et des services de madame de
Grignan et de son époux qui m'en prient, et les conjurer de m'aimer
toujours: ce n'est pas la peine de changer après tant d'années.
306.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
Lambesc, le 1er décembre 1690.
Où en sommes-nous, mon aimable cousin? Il y a environ mille ans que
je n'ai reçu de vos lettres. Je vous ai écrit la dernière fois des Rochers par
madame de Chaulnes: depuis cela, pas un seul mot de vous. Il faut donc
recommencer sur nouveaux frais, présentement que je suis dans votre
voisinage: que dites-vous de mon courage? il n'est rien tel que d'en avoir.
Après avoir été seize mois en Bretagne avec mon fils, j'ai trouvé que je
devais aussi une visite à ma fille, sachant qu'elle n'allait point cet hiver à
Paris; et j'ai été si parfaitement bien reçue d'elle et de M. de Grignan, que si
j'ai eu quelque fatigue, je l'ai entièrement oubliée; et je n'ai senti que la joie
et le plaisir de me trouver avec eux. Ce trajet n'a point été désapprouvé de
madame de Chaulnes, ni de mesdames de Lavardin et de la Fayette,
auxquelles je demande volontiers conseil; de sorte que rien n'a manqué au
bonheur ni à l'agrément de ce voyage: vous y mettrez la dernière main en
repassant par Grignan, où nous allons vous attendre. L'assemblée de nos
petits états est finie; nous sommes ici seuls, en attendant que M. de Grignan
soit en état d'aller à Grignan, et puis, s'il se peut, à Paris. Il a été mené
quatre ou cinq jours fort rudement de la colique et de la fièvre continue,
avec deux redoublements par jour. Cette maladie allait beau train, si elle
n'avait été arrêtée par les miracles ordinaires du quinquina; mais n'oubliez
pas qu'il a été aussi bon pour la colique que pour la fièvre; il faut donc se
remettre. Nous n'irons à Aix qu'un moment pour voir la petite religieuse de
Grignan[753], et dans peu de jours nous serons pour tout l'hiver à Grignan, où
le petit colonel (le marquis de Grignan), qui a son régiment à Valence et
aux environs, viendra passer six semaines avec nous. Hélas! tout ce temps
Page 604
ne passera que trop vite; je commence à soupirer douloureusement de le
voir courir avec tant de rapidité, j'en vois et j'en sens les conséquences.
Vous n'en êtes pas encore, mon jeune cousin, à de si tristes réflexions.
J'ai voulu vous écrire sur la mort de M. de Seignelai: quelle mort! quelle
perte pour sa famille et pour ses amis! On me mande que sa femme est
inconsolable, et qu'on parle de vendre Sceaux à M. le duc du Maine. Oh!
mon Dieu, que de choses à dire sur un si grand sujet! Mais que dites-vous
de sa dépouille sur un homme que l'on croyait déjà tout établi[754]? Autre
sujet de conversation; mais il ne faut faire à présent que la table des
chapitres pour quand nous nous verrons. M. le duc de Chaulnes nous a écrit
de fort aimables lettres, et nous donne une espérance assez proche de le voir
bientôt à Grignan; mais auparavant il me paraît qu'il ne serait pas
impossible d'envoyer enfin ces bulles si longtemps attendues, et trop tôt
chantées; qui n'eût pas cru que l'abbé de Polignac les apportait? Je n'ai
jamais vu un enfant si difficile à baptiser; mais enfin vous en aurez
l'honneur, vous le méritez bien après tant de peines; venez donc recevoir
nos louanges. Je n'ose presque vous parler de votre déménagement de la rue
du Parc-Royal pour aller demeurer au Temple; j'en suis affligée pour vous et
pour moi; je hais le Temple autant que j'aime la déesse (madame de
Coulanges) qui veut présentement y être honorée; je hais ce quartier qui ne
mène qu'à Montfaucon; j'en hais même jusques à la belle vue dont madame
de Coulanges me parle; je hais cette fausse campagne, qui fait qu'on n'est
plus sensible aux beautés de la véritable, et qu'elle sera plus à couvert des
rigueurs du froid à Brévannes[755], qu'à la ruelle de son lit dans ce chien de
Temple; enfin tout cela me déplaît à mourir, et ce qui est beau, c'est que je
lui mande toutes ces improbations avec une grossièreté que je sens, et dont
je ne puis m'empêcher. Que ferez-vous, mon pauvre cousin, loin des hôtels
de Chaulnes, de Lamoignon, du Lude, de Villeroi, de Grignan? comment
peut-on quitter un tel quartier? Pour moi, je renonce quasi à la déesse; car le
moyen d'accommoder ce coin du monde tout écarté avec mon faubourg
Saint-Germain[756]? Au lieu de trouver, comme je faisais, cette jolie madame
de Coulanges sous ma main, prendre du café le matin avec elle, y courir
après la messe, y revenir le soir comme chez soi; enfin, mon pauvre cousin,
ne m'en parlez point: je suis trop heureuse d'avoir quelques mois pour
m'accoutumer à ce bizarre dérangement; mais n'y avait-il point d'autre
maison? et votre cabinet, où est-il? y retrouverons-nous tous nos tableaux?
voir courir avec tant de rapidité, j'en vois et j'en sens les conséquences.
Vous n'en êtes pas encore, mon jeune cousin, à de si tristes réflexions.
J'ai voulu vous écrire sur la mort de M. de Seignelai: quelle mort! quelle
perte pour sa famille et pour ses amis! On me mande que sa femme est
inconsolable, et qu'on parle de vendre Sceaux à M. le duc du Maine. Oh!
mon Dieu, que de choses à dire sur un si grand sujet! Mais que dites-vous
de sa dépouille sur un homme que l'on croyait déjà tout établi[754]? Autre
sujet de conversation; mais il ne faut faire à présent que la table des
chapitres pour quand nous nous verrons. M. le duc de Chaulnes nous a écrit
de fort aimables lettres, et nous donne une espérance assez proche de le voir
bientôt à Grignan; mais auparavant il me paraît qu'il ne serait pas
impossible d'envoyer enfin ces bulles si longtemps attendues, et trop tôt
chantées; qui n'eût pas cru que l'abbé de Polignac les apportait? Je n'ai
jamais vu un enfant si difficile à baptiser; mais enfin vous en aurez
l'honneur, vous le méritez bien après tant de peines; venez donc recevoir
nos louanges. Je n'ose presque vous parler de votre déménagement de la rue
du Parc-Royal pour aller demeurer au Temple; j'en suis affligée pour vous et
pour moi; je hais le Temple autant que j'aime la déesse (madame de
Coulanges) qui veut présentement y être honorée; je hais ce quartier qui ne
mène qu'à Montfaucon; j'en hais même jusques à la belle vue dont madame
de Coulanges me parle; je hais cette fausse campagne, qui fait qu'on n'est
plus sensible aux beautés de la véritable, et qu'elle sera plus à couvert des
rigueurs du froid à Brévannes[755], qu'à la ruelle de son lit dans ce chien de
Temple; enfin tout cela me déplaît à mourir, et ce qui est beau, c'est que je
lui mande toutes ces improbations avec une grossièreté que je sens, et dont
je ne puis m'empêcher. Que ferez-vous, mon pauvre cousin, loin des hôtels
de Chaulnes, de Lamoignon, du Lude, de Villeroi, de Grignan? comment
peut-on quitter un tel quartier? Pour moi, je renonce quasi à la déesse; car le
moyen d'accommoder ce coin du monde tout écarté avec mon faubourg
Saint-Germain[756]? Au lieu de trouver, comme je faisais, cette jolie madame
de Coulanges sous ma main, prendre du café le matin avec elle, y courir
après la messe, y revenir le soir comme chez soi; enfin, mon pauvre cousin,
ne m'en parlez point: je suis trop heureuse d'avoir quelques mois pour
m'accoutumer à ce bizarre dérangement; mais n'y avait-il point d'autre
maison? et votre cabinet, où est-il? y retrouverons-nous tous nos tableaux?
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Enfin Dieu l'a voulu; car le moyen, sans cette pensée, de vouloir s'en taire?
Il faut finir ce chapitre, même cette lettre.
J'ai trouvé Pauline tout aimable, et telle que vous me l'avez dépeinte.
Mandez-moi bien de vos nouvelles; je vous écris en détail, car nous aimons
ce style, qui est celui de l'amitié. Je vous envoie cette lettre par M. de
Montmort, intendant à Marseille, autrefois M. du Fargis, qui mangeait des
tartelettes avec mes enfants; si vous le connaissez, vous savez que c'est un
des plus jolis hommes du monde, le plus honnête, le plus poli, aimant à
plaire et à faire plaisir, et d'une manière qui lui est particulière; en un mot, il
en sait assurément plus que les autres sur ce sujet: je vous en ferai demeurer
d'accord à Grignan, où je vais vous attendre, mon cher cousin, avec une
bonne amitié et une véritable impatience.
307.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Grignan, le 10 avril 1691.
Nous avons reçu une lettre, du 31 mars, de notre cher ambassadeur; elle
est venue en sept jours; cette diligence est agréable, mais ce qu'il nous
mande l'est encore davantage; on ne peut écrire plus spirituellement. Ma
fille prend le soin de lui répondre; et comme je la prie de lui envoyer le
Saint-Esprit en diligence, non-seulement pour faire un pape[757], mais pour
finir promptement toutes sortes d'affaires, afin de nous venir voir, elle
m'assure qu'elle lui enverra la prise de Nice en cinq jours de tranchée
ouverte, par M. de Catinat, et que cette nouvelle fera le même effet pour nos
bulles.
Il faut finir ce chapitre, même cette lettre.
J'ai trouvé Pauline tout aimable, et telle que vous me l'avez dépeinte.
Mandez-moi bien de vos nouvelles; je vous écris en détail, car nous aimons
ce style, qui est celui de l'amitié. Je vous envoie cette lettre par M. de
Montmort, intendant à Marseille, autrefois M. du Fargis, qui mangeait des
tartelettes avec mes enfants; si vous le connaissez, vous savez que c'est un
des plus jolis hommes du monde, le plus honnête, le plus poli, aimant à
plaire et à faire plaisir, et d'une manière qui lui est particulière; en un mot, il
en sait assurément plus que les autres sur ce sujet: je vous en ferai demeurer
d'accord à Grignan, où je vais vous attendre, mon cher cousin, avec une
bonne amitié et une véritable impatience.
307.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Grignan, le 10 avril 1691.
Nous avons reçu une lettre, du 31 mars, de notre cher ambassadeur; elle
est venue en sept jours; cette diligence est agréable, mais ce qu'il nous
mande l'est encore davantage; on ne peut écrire plus spirituellement. Ma
fille prend le soin de lui répondre; et comme je la prie de lui envoyer le
Saint-Esprit en diligence, non-seulement pour faire un pape[757], mais pour
finir promptement toutes sortes d'affaires, afin de nous venir voir, elle
m'assure qu'elle lui enverra la prise de Nice en cinq jours de tranchée
ouverte, par M. de Catinat, et que cette nouvelle fera le même effet pour nos
bulles.
Page 606
Mais parlons de votre affliction d'avoir perdu cet aimable ménage[758],
qui a si bien célébré votre mérite en vers et en prose, tandis que vous avez si
bien senti l'agrément de leur société. La douleur de cette séparation est aisée
à comprendre; M. de Chaulnes ne veut pas que nous croyions qu'il la
partage avec vous; il ne faut pas qu'un ambassadeur soit occupé d'autres
choses que des affaires du roi son maître, qui, de son côté, prend Mons avec
cent mille hommes d'une manière tout héroïque, allant partout, visitant tout,
s'exposant trop. La politique du prince d'Orange, qui prenait tranquillement
des mesures, avec les princes confédérés, pour le commencement du mois
de mai, s'est trouvée un peu déconcertée de cette promptitude; il menace de
venir au secours de cette grande place; un prisonnier le dit ainsi au roi, qui
répondit froidement: Nous sommes ici pour l'attendre. Je vous défie
d'imaginer une réponse plus parfaite et plus précise. Je crois donc, mon cher
cousin, qu'en vous mandant encore dans quatre jours cette belle
conquête[759], votre Rome ne sera point fâchée de vivre paternellement avec
son fils aîné. Dieu sait si notre ambassadeur soutiendra bien l'identité du
plus grand roi du monde, comme dit M. de Nevers!
Revenons un peu terre à terre. Notre petit marquis de Grignan était allé
à ce siége de Nice comme un aventurier, vago di fama. M. de Catinat lui a
fait commander plusieurs jours la cavalerie, pour ne le pas laisser
volontaire; ce qui ne l'a pas empêché d'aller partout, d'essuyer tout le feu,
qui fut fort vif d'abord, de porter des fascines au petit pas, car c'est le bel
air; mais quelles fascines! toutes d'orangers, mon cousin, de lauriers-roses,
de grenadiers! ils ne craignaient que d'être trop parfumés. Jamais il ne s'est
vu un si beau pays, ni si délicieux; vous en comprenez les délices par ceux
d'Italie. Voilà ce que M. de Savoie a pris plaisir de perdre et de ruiner:
dirons-nous que c'est un habile politique? Nous attendons ce petit
colonel[760], qui vient se préparer pour aller en Piémont, car cette expédition
de Nice n'est que peloter en attendant partie; il ne sera plus ici quand vous
y passerez; mais savez-vous qui vous y trouverez? mon fils, qui vient passer
l'été avec nous, et qui vient au-devant de son gouverneur sur les pas de sa
mère.
A propos de mère et de fils, savez-vous, mon cher cousin, que je suis
depuis dix ou douze jours dans une tristesse dont vous êtes seul capable de
me tirer, pendant que je vous écris? C'est de la maladie extrême de madame
qui a si bien célébré votre mérite en vers et en prose, tandis que vous avez si
bien senti l'agrément de leur société. La douleur de cette séparation est aisée
à comprendre; M. de Chaulnes ne veut pas que nous croyions qu'il la
partage avec vous; il ne faut pas qu'un ambassadeur soit occupé d'autres
choses que des affaires du roi son maître, qui, de son côté, prend Mons avec
cent mille hommes d'une manière tout héroïque, allant partout, visitant tout,
s'exposant trop. La politique du prince d'Orange, qui prenait tranquillement
des mesures, avec les princes confédérés, pour le commencement du mois
de mai, s'est trouvée un peu déconcertée de cette promptitude; il menace de
venir au secours de cette grande place; un prisonnier le dit ainsi au roi, qui
répondit froidement: Nous sommes ici pour l'attendre. Je vous défie
d'imaginer une réponse plus parfaite et plus précise. Je crois donc, mon cher
cousin, qu'en vous mandant encore dans quatre jours cette belle
conquête[759], votre Rome ne sera point fâchée de vivre paternellement avec
son fils aîné. Dieu sait si notre ambassadeur soutiendra bien l'identité du
plus grand roi du monde, comme dit M. de Nevers!
Revenons un peu terre à terre. Notre petit marquis de Grignan était allé
à ce siége de Nice comme un aventurier, vago di fama. M. de Catinat lui a
fait commander plusieurs jours la cavalerie, pour ne le pas laisser
volontaire; ce qui ne l'a pas empêché d'aller partout, d'essuyer tout le feu,
qui fut fort vif d'abord, de porter des fascines au petit pas, car c'est le bel
air; mais quelles fascines! toutes d'orangers, mon cousin, de lauriers-roses,
de grenadiers! ils ne craignaient que d'être trop parfumés. Jamais il ne s'est
vu un si beau pays, ni si délicieux; vous en comprenez les délices par ceux
d'Italie. Voilà ce que M. de Savoie a pris plaisir de perdre et de ruiner:
dirons-nous que c'est un habile politique? Nous attendons ce petit
colonel[760], qui vient se préparer pour aller en Piémont, car cette expédition
de Nice n'est que peloter en attendant partie; il ne sera plus ici quand vous
y passerez; mais savez-vous qui vous y trouverez? mon fils, qui vient passer
l'été avec nous, et qui vient au-devant de son gouverneur sur les pas de sa
mère.
A propos de mère et de fils, savez-vous, mon cher cousin, que je suis
depuis dix ou douze jours dans une tristesse dont vous êtes seul capable de
me tirer, pendant que je vous écris? C'est de la maladie extrême de madame
Page 607
de Lavardin la douairière, mon intime et mon ancienne amie; cette femme
d'un si bon et si solide esprit, cette illustre veuve, qui nous avait toutes
rassemblées sous son aile; cette personne, d'un si grand mérite, est tombée
tout d'un coup dans une espèce d'apoplexie; elle est assoupie, elle est
paralytique, elle a une grosse fièvre; quand on la réveille, elle parle de bon
sens, mais elle retombe; enfin, mon enfant, je ne pouvais faire dans l'amitié
une plus grande perte; je la sens très-vivement. Madame la duchesse de
Chaulnes m'en apprend des nouvelles, et en est très-affligée; madame de la
Fayette encore plus; enfin, c'est un mérite reconnu, où tout le monde
s'intéresse comme à une perte publique: jugez ce que ce doit être pour
toutes ses amies. On m'assure que M. de Lavardin en est fort touché; je le
souhaite, c'est son éloge que de regretter bien tendrement une mère à qui il
doit, en quelque sorte, tout ce qu'il est. Adieu, mon cher cousin, je n'en puis
plus; j'ai le cœur serré: si j'avais commencé par ce triste sujet, je n'aurais pas
eu le courage de vous entretenir.
Je ne parle plus du Temple, j'ai dit mon avis; mais je ne l'aimerai ni ne
l'approuverai jamais. Je ne suis pas de même pour vous; car je vous aime, et
vous aimerai, et vous approuverai toujours.
308.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. LE DUC DE CHAULNES.
A Grignan, le 15 mai 1691.
Mais, mon Dieu, quel homme vous êtes, mon cher gouverneur! on ne
pourra plus vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas, qui nous
jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point
l'autre jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne? Pensez-vous que ce soit
une chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle
tracasserie faites-vous encore à celui de l'empereur sur les franchises? Ce
pauvre sbirre si bien épousseté en est une belle marque[761]; enfin, vous êtes
devenu tellement pointilleux, que toute l'Europe songera à deux fois comme
elle se devra conduire avec Votre Excellence. Si vous nous apportez cette
humeur, nous ne vous reconnaîtrons plus. Parlons maintenant de la plus
grande affaire qui soit à la cour. Votre imagination va tout droit à de
nouvelles entreprises; vous croyez que le roi, non content de Mons et de
Nice, veut encore le siége de Namur: point du tout; c'est une chose qui a
d'un si bon et si solide esprit, cette illustre veuve, qui nous avait toutes
rassemblées sous son aile; cette personne, d'un si grand mérite, est tombée
tout d'un coup dans une espèce d'apoplexie; elle est assoupie, elle est
paralytique, elle a une grosse fièvre; quand on la réveille, elle parle de bon
sens, mais elle retombe; enfin, mon enfant, je ne pouvais faire dans l'amitié
une plus grande perte; je la sens très-vivement. Madame la duchesse de
Chaulnes m'en apprend des nouvelles, et en est très-affligée; madame de la
Fayette encore plus; enfin, c'est un mérite reconnu, où tout le monde
s'intéresse comme à une perte publique: jugez ce que ce doit être pour
toutes ses amies. On m'assure que M. de Lavardin en est fort touché; je le
souhaite, c'est son éloge que de regretter bien tendrement une mère à qui il
doit, en quelque sorte, tout ce qu'il est. Adieu, mon cher cousin, je n'en puis
plus; j'ai le cœur serré: si j'avais commencé par ce triste sujet, je n'aurais pas
eu le courage de vous entretenir.
Je ne parle plus du Temple, j'ai dit mon avis; mais je ne l'aimerai ni ne
l'approuverai jamais. Je ne suis pas de même pour vous; car je vous aime, et
vous aimerai, et vous approuverai toujours.
308.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. LE DUC DE CHAULNES.
A Grignan, le 15 mai 1691.
Mais, mon Dieu, quel homme vous êtes, mon cher gouverneur! on ne
pourra plus vivre avec vous; vous êtes d'une difficulté pour le pas, qui nous
jettera dans de furieux embarras. Quelle peine ne donnâtes-vous point
l'autre jour à ce pauvre ambassadeur d'Espagne? Pensez-vous que ce soit
une chose bien agréable de reculer tout le long d'une rue? Et quelle
tracasserie faites-vous encore à celui de l'empereur sur les franchises? Ce
pauvre sbirre si bien épousseté en est une belle marque[761]; enfin, vous êtes
devenu tellement pointilleux, que toute l'Europe songera à deux fois comme
elle se devra conduire avec Votre Excellence. Si vous nous apportez cette
humeur, nous ne vous reconnaîtrons plus. Parlons maintenant de la plus
grande affaire qui soit à la cour. Votre imagination va tout droit à de
nouvelles entreprises; vous croyez que le roi, non content de Mons et de
Nice, veut encore le siége de Namur: point du tout; c'est une chose qui a
Page 608
donné plus de peine à Sa Majesté et qui lui a coûté plus de temps que ses
dernières conquêtes; c'est la défaite des fontanges à plate couture: plus de
coiffures élevées jusques aux nues, plus de casques, plus de rayons, plus de
bourgognes, plus de jardinières: les princesses ont paru de trois quartiers
moins hautes qu'à l'ordinaire; on fait usage de ses cheveux, comme on
faisait il y a dix ans. Ce changement a fait un bruit et un désordre à
Versailles qu'on ne saurait vous représenter. Chacun raisonnait à fond sur
cette matière, et c'était l'affaire de tout le monde. On nous assure que M. de
Langlée a fait un traité sur ce changement pour envoyer dans les provinces:
dès que nous l'aurons, monsieur, nous ne manquerons pas de vous
l'envoyer; et cependant je baise très-humblement les mains de Votre
Excellence.
Vous aurez la bonté d'excuser si ce que j'ajoute ici n'est pas écrit d'une
main aussi ferme qu'auparavant: ma lettre était cachetée, et je l'ouvre pour
vous dire que nous sortons de table, où, avec trois Bretons de votre
connaissance, MM. du Cambout, de Trévigni et du Guesclin, nous avons bu
à votre santé en vin blanc, le plus excellent et le plus frais qu'on puisse
boire; madame de Grignan a commencé, les autres ont suivi: la Bretagne a
fait son devoir; à la santé de M. l'ambassadeur, à la santé de madame la
duchesse de Chaulnes! tope à notre cher gouverneur, tope à la grande
gouvernante! Monsieur, je vous fais raison. Enfin, tant a été procédé, que
nous l'avons portée à M. de Coulanges; c'est à lui de répondre.
309.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Grignan, le 26 juillet 1691.
Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très-subite de M. de
Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le voilà
donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si
grande place; dont le moi, comme dit M. Nicole, était si étendu; qui était le
centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que
de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que
d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire! Ah! mon
Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien donner un échec au
duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. Non, non, vous n'aurez pas un
dernières conquêtes; c'est la défaite des fontanges à plate couture: plus de
coiffures élevées jusques aux nues, plus de casques, plus de rayons, plus de
bourgognes, plus de jardinières: les princesses ont paru de trois quartiers
moins hautes qu'à l'ordinaire; on fait usage de ses cheveux, comme on
faisait il y a dix ans. Ce changement a fait un bruit et un désordre à
Versailles qu'on ne saurait vous représenter. Chacun raisonnait à fond sur
cette matière, et c'était l'affaire de tout le monde. On nous assure que M. de
Langlée a fait un traité sur ce changement pour envoyer dans les provinces:
dès que nous l'aurons, monsieur, nous ne manquerons pas de vous
l'envoyer; et cependant je baise très-humblement les mains de Votre
Excellence.
Vous aurez la bonté d'excuser si ce que j'ajoute ici n'est pas écrit d'une
main aussi ferme qu'auparavant: ma lettre était cachetée, et je l'ouvre pour
vous dire que nous sortons de table, où, avec trois Bretons de votre
connaissance, MM. du Cambout, de Trévigni et du Guesclin, nous avons bu
à votre santé en vin blanc, le plus excellent et le plus frais qu'on puisse
boire; madame de Grignan a commencé, les autres ont suivi: la Bretagne a
fait son devoir; à la santé de M. l'ambassadeur, à la santé de madame la
duchesse de Chaulnes! tope à notre cher gouverneur, tope à la grande
gouvernante! Monsieur, je vous fais raison. Enfin, tant a été procédé, que
nous l'avons portée à M. de Coulanges; c'est à lui de répondre.
309.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Grignan, le 26 juillet 1691.
Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très-subite de M. de
Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le voilà
donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui tenait une si
grande place; dont le moi, comme dit M. Nicole, était si étendu; qui était le
centre de tant de choses! Que d'affaires, que de desseins, que de projets, que
de secrets, que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées, que
d'intrigues, que de beaux coups d'échecs à faire et à conduire! Ah! mon
Dieu, donnez-moi un peu de temps, je voudrais bien donner un échec au
duc de Savoie, un mat au prince d'Orange. Non, non, vous n'aurez pas un
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seul, un seul moment. Faut-il raisonner sur cette étrange aventure? non, en
vérité, il y faut réfléchir dans son cabinet. Voilà le second ministre[762] que
vous voyez mourir, depuis que vous êtes à Rome; rien n'est plus différent
que leur mort, mais rien n'est plus égal que leur fortune, et les cent millions
de chaînes qui les attachaient tous deux à la terre.
Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez
embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave:
mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai ouï dire qu'un homme d'un
très-bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet de ce qu'il
voyait dans cette grande ville: il en conclut qu'il fallait que la religion
chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse, de subsister ainsi par elle-
même au milieu de tant de désordres et de profanations: faites donc comme
lui, tirez les mêmes conséquences, et songez que cette même ville a été
autrefois baignée du sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers
siècles, toutes les intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les
prêtres celui qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le
martyre; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un après l'autre,
sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une place où la mort
était attachée: et quelle mort! Vous n'avez qu'à lire cette histoire, pour vous
persuader qu'une religion subsistante par un miracle continuel, et dans son
établissement et dans sa durée, ne peut être une imagination des hommes.
Les hommes ne pensent pas ainsi: lisez saint Augustin dans sa Vérité de la
religion, lisez l'Abbadie[763], bien différent de ce grand saint; mais très-digne
de lui être comparé, quand il parle de la religion chrétienne: demandez à
l'abbé de Polignac s'il estime ce livre. Ramassez donc toutes ces idées, et ne
jugez point si légèrement; croyez que, quelque manége qu'il y ait dans le
conclave, c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est
le maître de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en bon
lieu: Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et
qui aime tout ce que Dieu fait? Voilà sur quoi je vous laisse, mon cher
cousin.
310.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES, QUI
ÉTAIT ALORS A ANCI-LE-FRANC, CHEZ Mme DE LOUVOIS.
A Grignan, le 9 septembre 1694.
vérité, il y faut réfléchir dans son cabinet. Voilà le second ministre[762] que
vous voyez mourir, depuis que vous êtes à Rome; rien n'est plus différent
que leur mort, mais rien n'est plus égal que leur fortune, et les cent millions
de chaînes qui les attachaient tous deux à la terre.
Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, vous vous trouvez
embarrassé dans votre religion sur ce qui se passe à Rome et au conclave:
mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai ouï dire qu'un homme d'un
très-bon esprit tira une conséquence toute contraire au sujet de ce qu'il
voyait dans cette grande ville: il en conclut qu'il fallait que la religion
chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse, de subsister ainsi par elle-
même au milieu de tant de désordres et de profanations: faites donc comme
lui, tirez les mêmes conséquences, et songez que cette même ville a été
autrefois baignée du sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers
siècles, toutes les intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les
prêtres celui qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le
martyre; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un après l'autre,
sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une place où la mort
était attachée: et quelle mort! Vous n'avez qu'à lire cette histoire, pour vous
persuader qu'une religion subsistante par un miracle continuel, et dans son
établissement et dans sa durée, ne peut être une imagination des hommes.
Les hommes ne pensent pas ainsi: lisez saint Augustin dans sa Vérité de la
religion, lisez l'Abbadie[763], bien différent de ce grand saint; mais très-digne
de lui être comparé, quand il parle de la religion chrétienne: demandez à
l'abbé de Polignac s'il estime ce livre. Ramassez donc toutes ces idées, et ne
jugez point si légèrement; croyez que, quelque manége qu'il y ait dans le
conclave, c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est
le maître de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en bon
lieu: Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et
qui aime tout ce que Dieu fait? Voilà sur quoi je vous laisse, mon cher
cousin.
310.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES, QUI
ÉTAIT ALORS A ANCI-LE-FRANC, CHEZ Mme DE LOUVOIS.
A Grignan, le 9 septembre 1694.
Page 610
J'ai reçu plusieurs de vos lettres, mon cher cousin; il n'y en a point de
perdues, ce serait grand dommage, elles ont toutes leur mérite particulier, et
font la joie de toute notre société: ce que vous mettez pour adresse sur la
dernière, en disant adieu à tous ceux que vous nommez, ne vous a brouillé
avec personne: Au château royal de Grignan. Cette adresse frappe, donne
tout au moins le plaisir de croire que, dans le nombre de toutes les beautés
dont votre imagination est remplie, celle de ce château, qui n'est pas
commune, y conserve toujours sa place, et c'est un de ses plus beaux titres:
il faut que je vous en parle un peu, puisque vous l'aimez. Ce vilain degré par
où l'on montait dans la seconde cour, à la honte des Adhémars, est
entièrement renversé, et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer; je
ne dis point grand, ni magnifique, parce que ma fille n'ayant pas voulu jeter
tous les appartements par terre, il a fallu se réduire à un certain espace, où
l'on a fait un chef-d'œuvre. Le vestibule est beau, et l'on y peut manger fort
à son aise; on y monte par un grand perron; les armes de Grignan sont sur la
porte; vous les aimez, c'est pourquoi je vous en parle. Les appartements des
prélats, dont vous ne connaissez que le salon, sont meublés fort
honnêtement, et l'usage que nous en faisons est très-délicieux. Mais puisque
nous y sommes, parlons un peu de la cruelle et continuelle chère que l'on y
fait, surtout en ce temps-ci; ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu'on
mange partout, des perdreaux, cela est commun; mais il n'est pas commun
qu'ils soient tous comme lorsqu'à Paris chacun les approche de son nez en
faisant une certaine mine, et criant: Ah, quel fumet! sentez un peu; nous
supprimons tous ces étonnements; ces perdreaux sont tous nourris de thym,
de marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets; il n'y a point à
choisir: j'en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut que la cuisse se
sépare du corps à la première semonce (elle n'y manque jamais), et des
tourterelles toutes parfaites aussi. Pour les melons, les figues et les muscats,
c'est une chose étrange: si nous voulions, par quelque bizarre fantaisie,
trouver un mauvais melon, nous serions obligés de le faire venir de Paris; il
ne s'en trouve point ici; les figues blanches et sucrées, les muscats comme
des grains d'ambre que l'on peut croquer, et qui vous feraient fort bien
tourner la tête si vous en mangiez sans mesure, parce que c'est comme si
l'on buvait à petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent: mon cher
cousin, quelle vie! vous la connaissez sous de moindres degrés de soleil;
elle ne fait point du tout souvenir de celle de la Trappe. Voyez dans quelle
sorte de détail je me suis jetée, c'est le hasard qui conduit nos plumes; je
perdues, ce serait grand dommage, elles ont toutes leur mérite particulier, et
font la joie de toute notre société: ce que vous mettez pour adresse sur la
dernière, en disant adieu à tous ceux que vous nommez, ne vous a brouillé
avec personne: Au château royal de Grignan. Cette adresse frappe, donne
tout au moins le plaisir de croire que, dans le nombre de toutes les beautés
dont votre imagination est remplie, celle de ce château, qui n'est pas
commune, y conserve toujours sa place, et c'est un de ses plus beaux titres:
il faut que je vous en parle un peu, puisque vous l'aimez. Ce vilain degré par
où l'on montait dans la seconde cour, à la honte des Adhémars, est
entièrement renversé, et fait place au plus agréable qu'on puisse imaginer; je
ne dis point grand, ni magnifique, parce que ma fille n'ayant pas voulu jeter
tous les appartements par terre, il a fallu se réduire à un certain espace, où
l'on a fait un chef-d'œuvre. Le vestibule est beau, et l'on y peut manger fort
à son aise; on y monte par un grand perron; les armes de Grignan sont sur la
porte; vous les aimez, c'est pourquoi je vous en parle. Les appartements des
prélats, dont vous ne connaissez que le salon, sont meublés fort
honnêtement, et l'usage que nous en faisons est très-délicieux. Mais puisque
nous y sommes, parlons un peu de la cruelle et continuelle chère que l'on y
fait, surtout en ce temps-ci; ce ne sont pourtant que les mêmes choses qu'on
mange partout, des perdreaux, cela est commun; mais il n'est pas commun
qu'ils soient tous comme lorsqu'à Paris chacun les approche de son nez en
faisant une certaine mine, et criant: Ah, quel fumet! sentez un peu; nous
supprimons tous ces étonnements; ces perdreaux sont tous nourris de thym,
de marjolaine, et de tout ce qui fait le parfum de nos sachets; il n'y a point à
choisir: j'en dis autant de nos cailles grasses, dont il faut que la cuisse se
sépare du corps à la première semonce (elle n'y manque jamais), et des
tourterelles toutes parfaites aussi. Pour les melons, les figues et les muscats,
c'est une chose étrange: si nous voulions, par quelque bizarre fantaisie,
trouver un mauvais melon, nous serions obligés de le faire venir de Paris; il
ne s'en trouve point ici; les figues blanches et sucrées, les muscats comme
des grains d'ambre que l'on peut croquer, et qui vous feraient fort bien
tourner la tête si vous en mangiez sans mesure, parce que c'est comme si
l'on buvait à petits traits du plus exquis vin de Saint-Laurent: mon cher
cousin, quelle vie! vous la connaissez sous de moindres degrés de soleil;
elle ne fait point du tout souvenir de celle de la Trappe. Voyez dans quelle
sorte de détail je me suis jetée, c'est le hasard qui conduit nos plumes; je
Page 611
vous rends ceux que vous m'avez mandés, et que j'aime tant; cette liberté est
assez commode, on ne va pas chercher bien loin le sujet de ses lettres.
Je loue fort le courage de madame de Louvois d'avoir quitté Paris,
contre l'avis de tous ceux qui lui voulaient faire peur du mauvais air: hé, où
est-il ce mauvais air? qui leur a dit qu'il n'est point à Paris? Nous le
trouvons quand il plaît à Dieu, et jamais plus tôt. Parlez-moi bien de vos
grandeurs de Tonnerre et d'Anci-le-Franc; j'ai vu ce beau château, et une
reine de Sicile sur une porte, dont M. de Noyon vient directement[764]. Je
vous trouve trop heureux; au sortir des dignités de M. le duc de Chaulnes,
vous entrez dans l'abondance et les richesses de madame de Louvois; suivez
cette étoile si bienfaisante, tant qu'elle vous conduira. Je le demandais
l'autre jour à madame de Coulanges: elle m'a parlé de Carette; ah! quel fou!
Comment pourrons-nous passer de tout ceci, mon cher cousin, au
maréchal d'Humières, le plus aimable, le plus aimé de tous les courtisans. Il
a dit à M. le curé de Versailles: Monsieur, vous voyez un homme qui s'en va
mourir dans quatre heures, et qui n'a jamais pensé, ni à son salut, ni à ses
affaires; il disait bien vrai, et cette vérité est digne de beaucoup de
réflexions: mais je quitte ce sérieux, pour vous demander, sur un autre ton
sérieux, si je ne puis pas assurer ici madame de Louvois de mes très-
humbles services; elle est si honnête, qu'elle donne toujours envie de lui
faire exercer cette qualité. Mandez-moi qui est de votre troupe, et me payez
avec la monnaie dont vous vous servez présentement. Je suis aise que vous
soyez plus près de nous, sans que cela me donne plus d'espérance; mais
c'est toujours quelque chose. M. de Grignan est revenu à Marseille; c'est
signe que nous l'aurons bientôt. La flotte qui est vers Barcelone fait mine de
prendre bientôt le parti que la saison lui conseille. Tout ce qui est ici vous
aime et vous embrasse chacun au prorata de ce qui lui convient, et moi plus
que tous. M. de Carcassonne est charmé de vos lettres.
311.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Grignan, le 26 avril 1695.
Quand vous m'écrivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible;
vos lettres sont agréables comme vous; on les lit avec un plaisir qui se
répand partout; on aime à vous entendre, on vous approuve, on vous
assez commode, on ne va pas chercher bien loin le sujet de ses lettres.
Je loue fort le courage de madame de Louvois d'avoir quitté Paris,
contre l'avis de tous ceux qui lui voulaient faire peur du mauvais air: hé, où
est-il ce mauvais air? qui leur a dit qu'il n'est point à Paris? Nous le
trouvons quand il plaît à Dieu, et jamais plus tôt. Parlez-moi bien de vos
grandeurs de Tonnerre et d'Anci-le-Franc; j'ai vu ce beau château, et une
reine de Sicile sur une porte, dont M. de Noyon vient directement[764]. Je
vous trouve trop heureux; au sortir des dignités de M. le duc de Chaulnes,
vous entrez dans l'abondance et les richesses de madame de Louvois; suivez
cette étoile si bienfaisante, tant qu'elle vous conduira. Je le demandais
l'autre jour à madame de Coulanges: elle m'a parlé de Carette; ah! quel fou!
Comment pourrons-nous passer de tout ceci, mon cher cousin, au
maréchal d'Humières, le plus aimable, le plus aimé de tous les courtisans. Il
a dit à M. le curé de Versailles: Monsieur, vous voyez un homme qui s'en va
mourir dans quatre heures, et qui n'a jamais pensé, ni à son salut, ni à ses
affaires; il disait bien vrai, et cette vérité est digne de beaucoup de
réflexions: mais je quitte ce sérieux, pour vous demander, sur un autre ton
sérieux, si je ne puis pas assurer ici madame de Louvois de mes très-
humbles services; elle est si honnête, qu'elle donne toujours envie de lui
faire exercer cette qualité. Mandez-moi qui est de votre troupe, et me payez
avec la monnaie dont vous vous servez présentement. Je suis aise que vous
soyez plus près de nous, sans que cela me donne plus d'espérance; mais
c'est toujours quelque chose. M. de Grignan est revenu à Marseille; c'est
signe que nous l'aurons bientôt. La flotte qui est vers Barcelone fait mine de
prendre bientôt le parti que la saison lui conseille. Tout ce qui est ici vous
aime et vous embrasse chacun au prorata de ce qui lui convient, et moi plus
que tous. M. de Carcassonne est charmé de vos lettres.
311.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Grignan, le 26 avril 1695.
Quand vous m'écrivez, mon aimable cousin, j'en ai une joie sensible;
vos lettres sont agréables comme vous; on les lit avec un plaisir qui se
répand partout; on aime à vous entendre, on vous approuve, on vous
Page 612
admire, chacun selon le degré de chaleur qu'il a pour vous. Quand vous ne
m'écrivez pas, je ne gronde point, je ne boude point; je dis, Mon cousin est
dans quelque palais enchanté; mon cousin n'est point à lui; on aura sans
doute enlevé mon pauvre cousin; et j'attends avec patience le retour de votre
souvenir, sans jamais douter de votre amitié; car le moyen que vous ne
m'aimiez pas? c'est la première chose que vous avez faite quand vous avez
commencé d'ouvrir les yeux; et c'est moi aussi qui ai commencé la mode de
vous aimer et de vous trouver aimable; une amitié si bien conditionnée ne
craint point les injures du temps. Il nous paraît que ce temps, qui fait tant de
mal en passant sur la tête des autres, ne vous en fait aucun; vous ne
connaissez plus rien à votre baptistaire; vous êtes persuadé qu'on a fait une
très-grosse erreur à la date de l'année; le chevalier de Grignan dit qu'on a
mis sur le sien tout ce qu'on a ôté du vôtre, et il a raison; c'est ainsi qu'il faut
compter son âge. Pour moi, que rien n'avertit encore du nombre de mes
années, je suis quelquefois surprise de ma santé; je suis guérie de mille
petites incommodités que j'avais autrefois; non-seulement j'avance
doucement comme une tortue, mais je suis prête à croire que je vais comme
une écrevisse[765]: cependant je fais des efforts pour n'être point la dupe de
ces trompeuses apparences, et dans quelques années je vous conseillerai
d'en faire autant.
Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin, c'est un lieu très-enchanté, dont
M. et madame de Chaulnes vont prendre possession; vous allez retrouver
les enfants de ces petits rossignols que vous avez si joliment chantés; ils
doivent redoubler leurs chants, en apprenant de vous le bonheur qu'ils
auront de voir plus souvent les maîtres de ce beau séjour. J'ai suivi tous les
sentiments de ces gouverneurs; je n'en ai trouvé aucun qui n'ait été en sa
place, et qui ne soit venu de la raison et de la générosité la plus parfaite. Ils
ont senti les vives douleurs de toute une province qu'ils ont gouvernée et
comblée de biens depuis vingt-six ans; ils ont obéi cependant d'une manière
très-noble; ils ont eu besoin de leur courage pour vaincre la force de
l'habitude, qui les avait comme unis à cette Bretagne: présentement ils ont
d'autres pensées; ils entrent dans le goût de jouir tranquillement de leurs
grandeurs; je ne trouve rien que d'admirable dans toute cette conduite; je l'ai
suivie et sentie avec l'intérêt et l'attention d'une personne qui les aime, et qui
les honore du fond du cœur. J'ai mandé à notre duchesse comme M. de
Grignan est à Marseille, et dans cette province sans aucune sorte de
m'écrivez pas, je ne gronde point, je ne boude point; je dis, Mon cousin est
dans quelque palais enchanté; mon cousin n'est point à lui; on aura sans
doute enlevé mon pauvre cousin; et j'attends avec patience le retour de votre
souvenir, sans jamais douter de votre amitié; car le moyen que vous ne
m'aimiez pas? c'est la première chose que vous avez faite quand vous avez
commencé d'ouvrir les yeux; et c'est moi aussi qui ai commencé la mode de
vous aimer et de vous trouver aimable; une amitié si bien conditionnée ne
craint point les injures du temps. Il nous paraît que ce temps, qui fait tant de
mal en passant sur la tête des autres, ne vous en fait aucun; vous ne
connaissez plus rien à votre baptistaire; vous êtes persuadé qu'on a fait une
très-grosse erreur à la date de l'année; le chevalier de Grignan dit qu'on a
mis sur le sien tout ce qu'on a ôté du vôtre, et il a raison; c'est ainsi qu'il faut
compter son âge. Pour moi, que rien n'avertit encore du nombre de mes
années, je suis quelquefois surprise de ma santé; je suis guérie de mille
petites incommodités que j'avais autrefois; non-seulement j'avance
doucement comme une tortue, mais je suis prête à croire que je vais comme
une écrevisse[765]: cependant je fais des efforts pour n'être point la dupe de
ces trompeuses apparences, et dans quelques années je vous conseillerai
d'en faire autant.
Vous êtes à Chaulnes, mon cher cousin, c'est un lieu très-enchanté, dont
M. et madame de Chaulnes vont prendre possession; vous allez retrouver
les enfants de ces petits rossignols que vous avez si joliment chantés; ils
doivent redoubler leurs chants, en apprenant de vous le bonheur qu'ils
auront de voir plus souvent les maîtres de ce beau séjour. J'ai suivi tous les
sentiments de ces gouverneurs; je n'en ai trouvé aucun qui n'ait été en sa
place, et qui ne soit venu de la raison et de la générosité la plus parfaite. Ils
ont senti les vives douleurs de toute une province qu'ils ont gouvernée et
comblée de biens depuis vingt-six ans; ils ont obéi cependant d'une manière
très-noble; ils ont eu besoin de leur courage pour vaincre la force de
l'habitude, qui les avait comme unis à cette Bretagne: présentement ils ont
d'autres pensées; ils entrent dans le goût de jouir tranquillement de leurs
grandeurs; je ne trouve rien que d'admirable dans toute cette conduite; je l'ai
suivie et sentie avec l'intérêt et l'attention d'une personne qui les aime, et qui
les honore du fond du cœur. J'ai mandé à notre duchesse comme M. de
Grignan est à Marseille, et dans cette province sans aucune sorte de
Page 613
dégoûts; au contraire, il paraît, par les ordres du maréchal de Tourville,
qu'on l'a ménagé en tout; ce maréchal lui demandera des troupes quand il en
aura besoin; et M. de Grignan, comme lieutenant général des armées,
commandera les troupes de la marine sous ce maréchal. Voilà de quoi il est
question; on veut agir, quoi qu'il en coûte. Je plains bien mon fils de n'avoir
plus la douceur de faire sa cour à nos anciens gouverneurs; il sent cette
perte, comme il le doit. Je suis en peine de madame de Coulanges, je m'en
vais lui écrire. Recevez les amitiés de tout ce qui est ici, et venez que je
vous baise des deux côtés.
312.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
A Grignan, ce 5 juin 1695.
J'ai dessein, monsieur, de vous faire un procès: voici comme je m'y
prends. Je veux que vous le jugiez vous-même. Il y a plus d'un an que je
suis ici avec ma fille, pour qui je n'ai pas changé de goût. Depuis ce temps
vous avez entendu parler, sans doute, du mariage du marquis de Grignan
avec mademoiselle de Saint-Amand. Vous l'avez vue assez souvent à
Montpellier pour connaître sa personne; vous avez aussi entendu parler des
grands biens de monsieur son père; vous n'avez point ignoré que ce mariage
s'est fait avec un assez grand bruit dans ce château que vous connaissez. Je
suppose que vous n'avez point oublié ce temps où commença la véritable
estime que nous avons toujours conservée pour vous. Sur cela je mesure vos
sentiments par les miens, et je juge que, ne vous ayant point oublié, vous ne
devez pas aussi nous avoir oubliées.
J'y joins même M. de Grignan, dont les dates sont encore plus anciennes
que les nôtres. Je rassemble toutes ces choses, et de tout côté je me trouve
offensée; je m'en plains à vos amis, je m'en plains à notre cher Corbinelli,
confident jaloux, et témoin de toute l'estime et l'amitié que nous avons pour
vous; et enfin je m'en plains à vous-même, monsieur. D'où vient ce silence?
est-ce de l'oubli? est-ce une parfaite indifférence? Je ne sais: que voulez-
vous que je pense? A quoi ressemble votre conduite? donnez-y un nom,
monsieur; voilà le procès en état d'être jugé. Jugez-le: je consens que vous
soyez juge et partie.
qu'on l'a ménagé en tout; ce maréchal lui demandera des troupes quand il en
aura besoin; et M. de Grignan, comme lieutenant général des armées,
commandera les troupes de la marine sous ce maréchal. Voilà de quoi il est
question; on veut agir, quoi qu'il en coûte. Je plains bien mon fils de n'avoir
plus la douceur de faire sa cour à nos anciens gouverneurs; il sent cette
perte, comme il le doit. Je suis en peine de madame de Coulanges, je m'en
vais lui écrire. Recevez les amitiés de tout ce qui est ici, et venez que je
vous baise des deux côtés.
312.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
A Grignan, ce 5 juin 1695.
J'ai dessein, monsieur, de vous faire un procès: voici comme je m'y
prends. Je veux que vous le jugiez vous-même. Il y a plus d'un an que je
suis ici avec ma fille, pour qui je n'ai pas changé de goût. Depuis ce temps
vous avez entendu parler, sans doute, du mariage du marquis de Grignan
avec mademoiselle de Saint-Amand. Vous l'avez vue assez souvent à
Montpellier pour connaître sa personne; vous avez aussi entendu parler des
grands biens de monsieur son père; vous n'avez point ignoré que ce mariage
s'est fait avec un assez grand bruit dans ce château que vous connaissez. Je
suppose que vous n'avez point oublié ce temps où commença la véritable
estime que nous avons toujours conservée pour vous. Sur cela je mesure vos
sentiments par les miens, et je juge que, ne vous ayant point oublié, vous ne
devez pas aussi nous avoir oubliées.
J'y joins même M. de Grignan, dont les dates sont encore plus anciennes
que les nôtres. Je rassemble toutes ces choses, et de tout côté je me trouve
offensée; je m'en plains à vos amis, je m'en plains à notre cher Corbinelli,
confident jaloux, et témoin de toute l'estime et l'amitié que nous avons pour
vous; et enfin je m'en plains à vous-même, monsieur. D'où vient ce silence?
est-ce de l'oubli? est-ce une parfaite indifférence? Je ne sais: que voulez-
vous que je pense? A quoi ressemble votre conduite? donnez-y un nom,
monsieur; voilà le procès en état d'être jugé. Jugez-le: je consens que vous
soyez juge et partie.
Page 614
313.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE SÉVIGNÉ.
A Grignan, le mardi 20 septembre 1695.
Vous voilà donc à nos pauvres Rochers, mes chers enfants! et vous y
trouvez une douceur et une tranquillité exempte de tous devoirs et de toute
fatigue, qui fait respirer notre chère petite marquise. Mon Dieu! que vous
me peignez bien son état et son extrême délicatesse! j'en suis sensiblement
touchée; et j'entre si tendrement dans toutes vos pensées, que j'en ai le cœur
serré et les larmes aux yeux. Il faut espérer que vous n'aurez, dans toutes
vos peines, que le mérite de les souffrir avec résignation et soumission;
mais si Dieu en jugeait autrement, c'est alors que toutes les choses
impromises arriveraient d'une autre façon: mais je veux croire que cette
chère personne, bien conservée, durera autant que les autres; nous en avons
mille exemples. Mademoiselle de la Trousse (mademoiselle de Méri) n'a-t-
elle pas eu toute sorte de maux? En attendant, mon cher enfant, j'entre avec
une tendresse infinie dans tous vos sentiments, mais du fond de mon cœur.
Vous me faites justice quand vous me dites que vous craignez de
m'attendrir, en me contant l'état de votre âme; n'en doutez pas, et que je n'y
sois infiniment sensible. J'espère que cette réponse vous trouvera dans un
état plus tranquille et plus heureux. Vous me paraissez loin de penser à Paris
pour notre marquise. Vous ne voyez que Bourbon pour le printemps.
Conduisez-moi toujours dans tous vos desseins, et ne me laissez rien
ignorer de tout ce qui vous touche.
Rendez-moi compte d'une lettre du 23 d'août et du 30. Il y avait aussi un
billet pour Galois, que je priais M. Branjon de payer. Répondez-moi sur cet
article. Il est marié, le bon Branjon; il m'écrit, sur ce sujet, une fort jolie
lettre. Mandez-moi si ce mariage est aussi bon qu'il me le dit. C'est une
parente de tout le parlement et de M. d'Harouïs. Expliquez-moi cela, mon
enfant. Je vous adressais aussi une lettre pour notre abbé Charrier. Il sera
bien fâché de ne plus vous trouver: et M. de Toulon! vous dites fort bien sur
ce bœuf, c'est à lui à le dompter, et à vous à demeurer ferme comme vous
êtes. Renvoyez la lettre de l'abbé à Quimperlé.
Pour la santé de votre pauvre sœur, elle n'est point du tout bonne. Ce
n'est plus de sa perte de sang, elle est passée; mais elle ne se remet point,
elle est toujours changée à n'être pas reconnaissable, parce que son estomac
A Grignan, le mardi 20 septembre 1695.
Vous voilà donc à nos pauvres Rochers, mes chers enfants! et vous y
trouvez une douceur et une tranquillité exempte de tous devoirs et de toute
fatigue, qui fait respirer notre chère petite marquise. Mon Dieu! que vous
me peignez bien son état et son extrême délicatesse! j'en suis sensiblement
touchée; et j'entre si tendrement dans toutes vos pensées, que j'en ai le cœur
serré et les larmes aux yeux. Il faut espérer que vous n'aurez, dans toutes
vos peines, que le mérite de les souffrir avec résignation et soumission;
mais si Dieu en jugeait autrement, c'est alors que toutes les choses
impromises arriveraient d'une autre façon: mais je veux croire que cette
chère personne, bien conservée, durera autant que les autres; nous en avons
mille exemples. Mademoiselle de la Trousse (mademoiselle de Méri) n'a-t-
elle pas eu toute sorte de maux? En attendant, mon cher enfant, j'entre avec
une tendresse infinie dans tous vos sentiments, mais du fond de mon cœur.
Vous me faites justice quand vous me dites que vous craignez de
m'attendrir, en me contant l'état de votre âme; n'en doutez pas, et que je n'y
sois infiniment sensible. J'espère que cette réponse vous trouvera dans un
état plus tranquille et plus heureux. Vous me paraissez loin de penser à Paris
pour notre marquise. Vous ne voyez que Bourbon pour le printemps.
Conduisez-moi toujours dans tous vos desseins, et ne me laissez rien
ignorer de tout ce qui vous touche.
Rendez-moi compte d'une lettre du 23 d'août et du 30. Il y avait aussi un
billet pour Galois, que je priais M. Branjon de payer. Répondez-moi sur cet
article. Il est marié, le bon Branjon; il m'écrit, sur ce sujet, une fort jolie
lettre. Mandez-moi si ce mariage est aussi bon qu'il me le dit. C'est une
parente de tout le parlement et de M. d'Harouïs. Expliquez-moi cela, mon
enfant. Je vous adressais aussi une lettre pour notre abbé Charrier. Il sera
bien fâché de ne plus vous trouver: et M. de Toulon! vous dites fort bien sur
ce bœuf, c'est à lui à le dompter, et à vous à demeurer ferme comme vous
êtes. Renvoyez la lettre de l'abbé à Quimperlé.
Pour la santé de votre pauvre sœur, elle n'est point du tout bonne. Ce
n'est plus de sa perte de sang, elle est passée; mais elle ne se remet point,
elle est toujours changée à n'être pas reconnaissable, parce que son estomac
Page 615
ne se rétablit point, et qu'elle ne profite d'aucune nourriture; et cela vient du
mauvais état de son foie, dont vous savez qu'il y a longtemps qu'elle se
plaint. Ce mal est si capital, que, pour moi, j'en suis dans une véritable
peine. On pourrait faire quelques remèdes à ce foie; mais ils sont contraires
à la perte de sang, qu'on craint toujours qui ne revienne, et qui a causé le
mauvais effet de cette partie affligée. Ainsi ces deux maux, dont les
remèdes sont contraires, font un état qui fait beaucoup de pitié. On espère
que le temps rétablira ce désordre: je le souhaite; et si ce bonheur arrive,
nous irons promptement à Paris. Voilà le point où nous en sommes, et qu'il
faut démêler, et dont je vous instruirai très-fidèlement.
Cette langueur fait aussi qu'on ne parle point encore du retour des
guerriers. Cependant je ne doute pas que l'affaire[766] ne se fasse; elle est trop
engagée: mais ce sera sans joie, et même si nous allions à Paris, on partirait
deux jours après, pour éviter l'air d'une noce et les visites, dont on ne veut
recevoir aucune: chat échaudé, etc.
Pour les chagrins de M. de Saint-Amand, dont il a fait grand bruit à
Paris, ils étaient fondés sur ce que ma fille ayant véritablement prouvé, par
des mémoires qu'elle nous a fait voir à tous, qu'elle avait payé à son fils
neuf mille francs sur dix qu'elle lui a promis, et ne lui en ayant par
conséquent envoyé que mille, M. de Saint-Amand a dit qu'on le trompait,
qu'on voulait tout prendre sur lui, et qu'il ne donnerait plus rien du tout,
ayant donné les quinze mille francs du bien de sa fille (qu'il a payés à Paris
en fonds, et dont il a les terres qu'on lui a données et délaissées ici), et que
c'était à M. le marquis à chercher son secours de ce côté-là. Vous jugez bien
que quand ce côté-là a payé, cela peut jeter quelques petits chagrins; mais
cela s'est passé. M. de Saint-Amand a songé, en lui-même, qu'il ne lui serait
pas bon d'être brouillé avec ma fille. Ainsi il est venu ici, plus doux qu'un
mouton, ne demandant qu'à plaire et à ramener sa fille à Paris; ce qu'il a
fait, quoiqu'en bonne justice elle dût nous attendre: mais l'avantage d'être
logée, avec son mari, dans cette belle maison de M. de Saint-Amand, d'y
être bien meublée, bien nourrie pour rien, a fait consentir sans balancer à la
laisser aller jouir de tous ces avantages; mais ce n'a pas été sans larmes que
nous l'avons vue partir; car elle est fort aimable, et elle était si fondue en
pleurs en nous disant adieu, qu'il ne semblait pas que ce fût elle qui partît,
pour aller commencer une vie agréable, au milieu de l'abondance. Elle avait
mauvais état de son foie, dont vous savez qu'il y a longtemps qu'elle se
plaint. Ce mal est si capital, que, pour moi, j'en suis dans une véritable
peine. On pourrait faire quelques remèdes à ce foie; mais ils sont contraires
à la perte de sang, qu'on craint toujours qui ne revienne, et qui a causé le
mauvais effet de cette partie affligée. Ainsi ces deux maux, dont les
remèdes sont contraires, font un état qui fait beaucoup de pitié. On espère
que le temps rétablira ce désordre: je le souhaite; et si ce bonheur arrive,
nous irons promptement à Paris. Voilà le point où nous en sommes, et qu'il
faut démêler, et dont je vous instruirai très-fidèlement.
Cette langueur fait aussi qu'on ne parle point encore du retour des
guerriers. Cependant je ne doute pas que l'affaire[766] ne se fasse; elle est trop
engagée: mais ce sera sans joie, et même si nous allions à Paris, on partirait
deux jours après, pour éviter l'air d'une noce et les visites, dont on ne veut
recevoir aucune: chat échaudé, etc.
Pour les chagrins de M. de Saint-Amand, dont il a fait grand bruit à
Paris, ils étaient fondés sur ce que ma fille ayant véritablement prouvé, par
des mémoires qu'elle nous a fait voir à tous, qu'elle avait payé à son fils
neuf mille francs sur dix qu'elle lui a promis, et ne lui en ayant par
conséquent envoyé que mille, M. de Saint-Amand a dit qu'on le trompait,
qu'on voulait tout prendre sur lui, et qu'il ne donnerait plus rien du tout,
ayant donné les quinze mille francs du bien de sa fille (qu'il a payés à Paris
en fonds, et dont il a les terres qu'on lui a données et délaissées ici), et que
c'était à M. le marquis à chercher son secours de ce côté-là. Vous jugez bien
que quand ce côté-là a payé, cela peut jeter quelques petits chagrins; mais
cela s'est passé. M. de Saint-Amand a songé, en lui-même, qu'il ne lui serait
pas bon d'être brouillé avec ma fille. Ainsi il est venu ici, plus doux qu'un
mouton, ne demandant qu'à plaire et à ramener sa fille à Paris; ce qu'il a
fait, quoiqu'en bonne justice elle dût nous attendre: mais l'avantage d'être
logée, avec son mari, dans cette belle maison de M. de Saint-Amand, d'y
être bien meublée, bien nourrie pour rien, a fait consentir sans balancer à la
laisser aller jouir de tous ces avantages; mais ce n'a pas été sans larmes que
nous l'avons vue partir; car elle est fort aimable, et elle était si fondue en
pleurs en nous disant adieu, qu'il ne semblait pas que ce fût elle qui partît,
pour aller commencer une vie agréable, au milieu de l'abondance. Elle avait
Page 616
pris beaucoup de goût à notre société. Elle partit le premier de ce mois avec
son père.
Croyez, mon fils, qu'aucun Grignan n'a dessein de vous faire des
finesses, que vous êtes aimé de tous, et que si cette bagatelle avait été une
chose curieuse, on aurait été persuadé que vous y auriez pris bien de
l'intérêt, comme vous avez toujours fait.
M. de Grignan est encore à Marseille; nous l'attendons bientôt, car la
mer est libre; et l'amiral Russel, qu'on ne voit plus, lui donnera la liberté de
venir ici.
Je ferai chercher les deux petits écrits dont vous me parlez. Je me fie
fort à votre goût. Pour ces lettres à M. de la Trappe, ce sont des livres qu'on
ne saurait envoyer, quoique manuscrits. Je vous les ferai lire à Paris, où
j'espère toujours vous voir: car je sens mille fois plus l'amitié que j'ai pour
vous, que vous ne sentez celle que vous avez pour moi. C'est l'ordre, et je ne
m'en plains pas.
Voilà une lettre de madame de Chaulnes, que je vous envoie entière, par
confiance en votre sagesse. Vous vous justifierez des choses où vous savez
bien ce qu'il faut répondre, et vous ne ferez point d'attention à celles qui
vous pourraient fâcher. Pour moi, j'ai dit ce que j'avais à dire, mais en
attendant que vous me répondissiez vous-même sur ce que je ne savais pas;
et j'ai ajouté que je vous manderais ce que cette duchesse me mandait.
Écrivez-lui donc tout bonnement comme ayant su de moi ce qu'elle écrit de
vous. Après tout, vous devez conserver cette liaison; ils vous aiment, et
vous ont fait plaisir; il ne faut pas blesser la reconnaissance. J'ai dit que
vous étiez obligé à l'intendant[767]. Mais je vous dis à vous, mon enfant, cette
amitié ne peut-elle compatir avec vos anciens commerces et du premier
président et du procureur général? Faut-il rompre avec ses vieux amis,
quand on veut ménager un intendant? M. de Pommereuil n'exigeait point
cette conduite. J'ai dit aussi qu'il vous fallait entendre, et qu'il était
impossible que vous n'eussiez pas fait des compliments au procureur
général sur le mariage de sa fille. Enfin, mon enfant, défendez-vous, et me
dites ce que vous aurez dit, afin que je vous soutienne.
Ceci est pour mon bon président:
son père.
Croyez, mon fils, qu'aucun Grignan n'a dessein de vous faire des
finesses, que vous êtes aimé de tous, et que si cette bagatelle avait été une
chose curieuse, on aurait été persuadé que vous y auriez pris bien de
l'intérêt, comme vous avez toujours fait.
M. de Grignan est encore à Marseille; nous l'attendons bientôt, car la
mer est libre; et l'amiral Russel, qu'on ne voit plus, lui donnera la liberté de
venir ici.
Je ferai chercher les deux petits écrits dont vous me parlez. Je me fie
fort à votre goût. Pour ces lettres à M. de la Trappe, ce sont des livres qu'on
ne saurait envoyer, quoique manuscrits. Je vous les ferai lire à Paris, où
j'espère toujours vous voir: car je sens mille fois plus l'amitié que j'ai pour
vous, que vous ne sentez celle que vous avez pour moi. C'est l'ordre, et je ne
m'en plains pas.
Voilà une lettre de madame de Chaulnes, que je vous envoie entière, par
confiance en votre sagesse. Vous vous justifierez des choses où vous savez
bien ce qu'il faut répondre, et vous ne ferez point d'attention à celles qui
vous pourraient fâcher. Pour moi, j'ai dit ce que j'avais à dire, mais en
attendant que vous me répondissiez vous-même sur ce que je ne savais pas;
et j'ai ajouté que je vous manderais ce que cette duchesse me mandait.
Écrivez-lui donc tout bonnement comme ayant su de moi ce qu'elle écrit de
vous. Après tout, vous devez conserver cette liaison; ils vous aiment, et
vous ont fait plaisir; il ne faut pas blesser la reconnaissance. J'ai dit que
vous étiez obligé à l'intendant[767]. Mais je vous dis à vous, mon enfant, cette
amitié ne peut-elle compatir avec vos anciens commerces et du premier
président et du procureur général? Faut-il rompre avec ses vieux amis,
quand on veut ménager un intendant? M. de Pommereuil n'exigeait point
cette conduite. J'ai dit aussi qu'il vous fallait entendre, et qu'il était
impossible que vous n'eussiez pas fait des compliments au procureur
général sur le mariage de sa fille. Enfin, mon enfant, défendez-vous, et me
dites ce que vous aurez dit, afin que je vous soutienne.
Ceci est pour mon bon président:
Page 617
J'ai reçu votre dernière lettre, mon cher président; elle est aimable
comme tout ce que vous m'écrivez. Je suis étonnée que Dupuis ne vous
réponde point, je crains qu'il ne soit malade.
Vous voilà trop heureux d'avoir mon fils et notre marquise. Gouvernez-
la bien, divertissez-la, amusez-la; enfin, mettez-la dans du coton, et nous
conservez cette chère et précieuse personne. Ayez soin de me faire savoir de
ses nouvelles; j'y prends un sensible intérêt.
Mon fils me fait les compliments de Pilois[768] et des ouvriers qui ont
fini le labyrinthe. Je les reçois, et je les aime, et les remercie. Je leur
donnerais de quoi boire si j'étais là.
Ma fille, et votre idole, vous aiment fort; et moi par-dessus tout. Adieu,
mon bon président: mon fils vous fera part de ma lettre. J'embrasse votre
tourterelle.
314.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Grignan, le 15 octobre 1695.
Je viens d'écrire à notre duc et à notre duchesse de Chaulnes; mais je
vous dispense de lire mes lettres, elles ne valent rien du tout. Je défie tous
vos bons tons, tous vos points et toutes vos virgules, d'en pouvoir rien faire
de bon: ainsi laissez-les là; aussi bien je parle à notre duchesse de certaines
petites affaires peu divertissantes. Ce que vous pourriez faire de mieux pour
moi, mon aimable cousin, ce serait de nous envoyer, par quelque subtil
enchantement, tout le sang, toute la force, toute la santé, toute la joie que
vous avez de trop, pour en faire une transfusion dans la machine de ma fille.
Il y a trois mois qu'elle est accablée d'une sorte de maladie qu'on dit qui
n'est point dangereuse, et que je trouve la plus triste et la plus effrayante de
toutes celles qu'on peut avoir. Je vous avoue, mon cher cousin, que je m'en
meurs, et que je ne suis pas la maîtresse de soutenir toutes les mauvaises
nuits qu'elle me fait passer; enfin, son dernier état a été si violent, qu'il en a
fallu venir à une saignée du bras: étrange remède, qui fait répandre du sang
quand il n'y en a déjà que trop de répandu! c'est brûler la bougie par les
deux bouts. C'est ce qu'elle nous disait; car, au milieu de son extrême
faiblesse et de son changement, rien n'est égal à son courage et à sa
comme tout ce que vous m'écrivez. Je suis étonnée que Dupuis ne vous
réponde point, je crains qu'il ne soit malade.
Vous voilà trop heureux d'avoir mon fils et notre marquise. Gouvernez-
la bien, divertissez-la, amusez-la; enfin, mettez-la dans du coton, et nous
conservez cette chère et précieuse personne. Ayez soin de me faire savoir de
ses nouvelles; j'y prends un sensible intérêt.
Mon fils me fait les compliments de Pilois[768] et des ouvriers qui ont
fini le labyrinthe. Je les reçois, et je les aime, et les remercie. Je leur
donnerais de quoi boire si j'étais là.
Ma fille, et votre idole, vous aiment fort; et moi par-dessus tout. Adieu,
mon bon président: mon fils vous fera part de ma lettre. J'embrasse votre
tourterelle.
314.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
A Grignan, le 15 octobre 1695.
Je viens d'écrire à notre duc et à notre duchesse de Chaulnes; mais je
vous dispense de lire mes lettres, elles ne valent rien du tout. Je défie tous
vos bons tons, tous vos points et toutes vos virgules, d'en pouvoir rien faire
de bon: ainsi laissez-les là; aussi bien je parle à notre duchesse de certaines
petites affaires peu divertissantes. Ce que vous pourriez faire de mieux pour
moi, mon aimable cousin, ce serait de nous envoyer, par quelque subtil
enchantement, tout le sang, toute la force, toute la santé, toute la joie que
vous avez de trop, pour en faire une transfusion dans la machine de ma fille.
Il y a trois mois qu'elle est accablée d'une sorte de maladie qu'on dit qui
n'est point dangereuse, et que je trouve la plus triste et la plus effrayante de
toutes celles qu'on peut avoir. Je vous avoue, mon cher cousin, que je m'en
meurs, et que je ne suis pas la maîtresse de soutenir toutes les mauvaises
nuits qu'elle me fait passer; enfin, son dernier état a été si violent, qu'il en a
fallu venir à une saignée du bras: étrange remède, qui fait répandre du sang
quand il n'y en a déjà que trop de répandu! c'est brûler la bougie par les
deux bouts. C'est ce qu'elle nous disait; car, au milieu de son extrême
faiblesse et de son changement, rien n'est égal à son courage et à sa
Page 618
patience. Si nous pouvions reprendre des forces, nous prendrions bien vite
le chemin de Paris; c'est ce que nous souhaitons; et alors nous vous
présenterions la marquise de Grignan, que vous deviez déjà commencer de
connaître, sur la parole de M. le duc de Chaulnes, qui a fort galamment
forcé sa porte, et qui en a fait un fort joli portrait. Cependant, mon cher
cousin, conservez-nous une sorte d'amitié, quelque indignes que nous en
soyons par notre tristesse; il faut aimer ses amis avec leurs défauts; c'en est
un grand que d'être malade: Dieu vous en préserve, mon aimable! J'écris à
madame de Coulanges sur le même ton plaintif qui ne me quitte point; car
le moyen de n'être pas aussi malade par l'esprit, que l'est dans sa personne
cette comtesse, que je vois tous les jours devant mes yeux? Madame de
Coulanges est bien heureuse d'être hors d'affaire; il me semble que les
mères ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans de
pareils embarras; je m'en plains respectueusement à la Providence.
Nous venons de lire un discours qui nous a tous charmés, et même M.
l'archevêque d'Arles, qui est du métier: c'est l'oraison funèbre de M. de
Fieubet, par l'abbé Anselme. C'est la plus mesurée, la plus sage, la plus
convenable et la plus chrétienne pièce qu'on puisse faire sur un pareil sujet;
tout est plein de citations de la sainte Écriture, d'applications admirables, de
dévotion, de piété, de dignité, et d'un style noble et coulant: lisez-la: si vous
êtes de notre avis, tant mieux pour nous; et si vous n'en êtes pas, tant mieux
pour vous, en un certain sens; c'est signe que votre joie, votre santé et votre
vivacité vous rendent sourd à ce langage: mais, quoi qu'il en soit, je vous
donne cet avis, puisqu'il est sûr qu'on ne rit pas toujours; c'est une chanson
qui dit cette vérité.
315.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
A Grignan, mardi 10 janvier 1696.
J'ai pris pour moi les compliments qui me sont dus, monsieur, sur le
mariage de madame de Simiane, qui ne sont proprement que d'avoir
extrêmement approuvé ce que ma fille a disposé dans son esprit il y a fort
longtemps. Jamais rien ne saurait être mieux assorti: tout y est noble,
commode et avantageux pour une fille de la maison de Grignan, qui a
trouvé un homme et une famille qui comptent pour tout son mérite, sa
le chemin de Paris; c'est ce que nous souhaitons; et alors nous vous
présenterions la marquise de Grignan, que vous deviez déjà commencer de
connaître, sur la parole de M. le duc de Chaulnes, qui a fort galamment
forcé sa porte, et qui en a fait un fort joli portrait. Cependant, mon cher
cousin, conservez-nous une sorte d'amitié, quelque indignes que nous en
soyons par notre tristesse; il faut aimer ses amis avec leurs défauts; c'en est
un grand que d'être malade: Dieu vous en préserve, mon aimable! J'écris à
madame de Coulanges sur le même ton plaintif qui ne me quitte point; car
le moyen de n'être pas aussi malade par l'esprit, que l'est dans sa personne
cette comtesse, que je vois tous les jours devant mes yeux? Madame de
Coulanges est bien heureuse d'être hors d'affaire; il me semble que les
mères ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans de
pareils embarras; je m'en plains respectueusement à la Providence.
Nous venons de lire un discours qui nous a tous charmés, et même M.
l'archevêque d'Arles, qui est du métier: c'est l'oraison funèbre de M. de
Fieubet, par l'abbé Anselme. C'est la plus mesurée, la plus sage, la plus
convenable et la plus chrétienne pièce qu'on puisse faire sur un pareil sujet;
tout est plein de citations de la sainte Écriture, d'applications admirables, de
dévotion, de piété, de dignité, et d'un style noble et coulant: lisez-la: si vous
êtes de notre avis, tant mieux pour nous; et si vous n'en êtes pas, tant mieux
pour vous, en un certain sens; c'est signe que votre joie, votre santé et votre
vivacité vous rendent sourd à ce langage: mais, quoi qu'il en soit, je vous
donne cet avis, puisqu'il est sûr qu'on ne rit pas toujours; c'est une chanson
qui dit cette vérité.
315.—DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
A Grignan, mardi 10 janvier 1696.
J'ai pris pour moi les compliments qui me sont dus, monsieur, sur le
mariage de madame de Simiane, qui ne sont proprement que d'avoir
extrêmement approuvé ce que ma fille a disposé dans son esprit il y a fort
longtemps. Jamais rien ne saurait être mieux assorti: tout y est noble,
commode et avantageux pour une fille de la maison de Grignan, qui a
trouvé un homme et une famille qui comptent pour tout son mérite, sa
Page 619
personne et son nom, et rien du tout le bien; et c'est uniquement ce qui se
compte dans tous les autres pays: ainsi on a profité avec plaisir d'un
sentiment si rare et si noble. On ne saurait mieux recevoir vos compliments
que M. et madame de Grignan les ont reçus, ni conserver pour votre mérite,
monsieur, une estime plus singulière. Nous n'avons qu'un sentiment sur ce
sujet, et vous avez fait dans nos cœurs la même impression profonde que
vous dites que nous avons faite sur vous: ce coup double est bien heureux,
c'est dommage qu'on ne s'en donne plus souvent des marques. Votre style
nous charme et nous plaît; il vous est particulier, et, plus que nous ne
saurions vous le dire, dans notre goût; c'est dommage que nous n'ayons
encore quatre ou cinq enfants à marier. Il est triste de penser que nous ne
reverrons jamais une seule de vos aimables lettres; les traits que vous
donnez à celle qui cache la moitié de son esprit, et au degré de parenté de
l'autre, nous font voir que vous seriez un bon peintre, si c'était encore la
mode des portraits.
C'est à vous, monsieur, qu'il faut souhaiter une longue vie, afin que le
monde jouisse longtemps de tant de bonnes choses: pour moi, je ne suis
plus bonne à rien; j'ai fait mon rôle, et par mon goût je ne souhaiterais
jamais une si longue vie: il est rare que la fin et la lie n'en soit humiliante;
mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de Dieu qui la règle,
comme toutes les choses de ce monde: tout est mieux entre ses mains
qu'entre les nôtres.
Vous me parlez de Corbinelli; je suis honteuse de vous dire que
m'écrivant très-peu, quoique nous nous aimions toujours cordialement, je ne
lui ai point parlé de vous; ainsi son tort n'est pas si grand; je m'en vais lui en
écrire sans lui parler d'autre chose: nous verrons si c'est tout de bon que le
crime de l'absence soit irrémissible auprès de lui. Je ne le crois pas en me
souvenant du goût que je lui ai vu pour vous: je serais quasi dans le même
cas à son égard, si j'étais encore longtemps ici; mais il nous fera voir
comme vous, monsieur, que le fond de l'estime et de l'amitié se conserve, et
n'est point incompatible avec le silence; et c'est cette seule vérité qui peut
me consoler du vôtre.
316.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES[769].
compte dans tous les autres pays: ainsi on a profité avec plaisir d'un
sentiment si rare et si noble. On ne saurait mieux recevoir vos compliments
que M. et madame de Grignan les ont reçus, ni conserver pour votre mérite,
monsieur, une estime plus singulière. Nous n'avons qu'un sentiment sur ce
sujet, et vous avez fait dans nos cœurs la même impression profonde que
vous dites que nous avons faite sur vous: ce coup double est bien heureux,
c'est dommage qu'on ne s'en donne plus souvent des marques. Votre style
nous charme et nous plaît; il vous est particulier, et, plus que nous ne
saurions vous le dire, dans notre goût; c'est dommage que nous n'ayons
encore quatre ou cinq enfants à marier. Il est triste de penser que nous ne
reverrons jamais une seule de vos aimables lettres; les traits que vous
donnez à celle qui cache la moitié de son esprit, et au degré de parenté de
l'autre, nous font voir que vous seriez un bon peintre, si c'était encore la
mode des portraits.
C'est à vous, monsieur, qu'il faut souhaiter une longue vie, afin que le
monde jouisse longtemps de tant de bonnes choses: pour moi, je ne suis
plus bonne à rien; j'ai fait mon rôle, et par mon goût je ne souhaiterais
jamais une si longue vie: il est rare que la fin et la lie n'en soit humiliante;
mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de Dieu qui la règle,
comme toutes les choses de ce monde: tout est mieux entre ses mains
qu'entre les nôtres.
Vous me parlez de Corbinelli; je suis honteuse de vous dire que
m'écrivant très-peu, quoique nous nous aimions toujours cordialement, je ne
lui ai point parlé de vous; ainsi son tort n'est pas si grand; je m'en vais lui en
écrire sans lui parler d'autre chose: nous verrons si c'est tout de bon que le
crime de l'absence soit irrémissible auprès de lui. Je ne le crois pas en me
souvenant du goût que je lui ai vu pour vous: je serais quasi dans le même
cas à son égard, si j'étais encore longtemps ici; mais il nous fera voir
comme vous, monsieur, que le fond de l'estime et de l'amitié se conserve, et
n'est point incompatible avec le silence; et c'est cette seule vérité qui peut
me consoler du vôtre.
316.—DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES[769].
Page 620
A Grignan, le 29 mars 1696.
Toutes choses cessantes, je pleure et je jette les hauts cris de la mort de
Blanchefort, cet aimable garçon, tout parfait, qu'on donnait pour exemple à
tous nos jeunes gens. Une réputation toute faite, une valeur reconnue et
digne de son nom, une humeur admirable pour lui (car la mauvaise humeur
tourmente), bonne pour ses amis, bonne pour sa famille; sensible à la
tendresse de madame sa mère, de madame sa grand'mère[770], les aimant, les
honorant, connaissant leur mérite, prenant plaisir à leur faire sentir sa
reconnaissance, et à les payer par là de l'excès de leur amitié; un bon sens
avec une jolie figure; point enivré de sa jeunesse, comme le sont tous les
jeunes gens, qui semblent avoir le diable au corps: et cet aimable garçon
disparaît en un moment, comme une fleur que le vent emporte, sans guerre,
sans occasion, sans mauvais air! Mon cher cousin, où peut-on trouver des
paroles pour dire ce que l'on pense de la douleur de ces deux mères, et pour
leur faire entendre ce que nous pensons ici? Nous ne songeons pas à leur
écrire; mais si dans quelque occasion vous trouvez le moment de nommer
ma fille et moi, et MM. de Grignan, voilà nos sentiments sur cette perte
irréparable. Madame de Vins a tout perdu, je l'avoue[771]; mais quand le cœur
a choisi entre deux fils, on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre
chose. Je fais la révérence à la sainte et modeste sépulture de madame de
Guise, dont le renoncement à celle des rois, ses aïeux, mérite une couronne
éternelle[772]. Je trouve M. de Saint-Géran trop heureux; et vous aussi,
d'avoir à consoler madame sa femme: dites-lui pour nous tout ce que vous
trouverez à propos. Et pour madame de Miramion, cette mère de l'Église, ce
sera une perte publique[773]. Adieu, mon cher cousin, je ne saurais changer
de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant voyage de Saint-Martin a
suivi de près le sac et la cendre dont vous me parliez. Les délices dont M. et
madame de Marsan jouissent présentement méritent bien que vous les
voyiez quelquefois, et que vous les mettiez dans votre hotte; et moi, je
mérite d'être dans celle où vous mettez ceux qui vous aiment; mais je crains
que vous n'ayez point de hotte pour ces derniers.
317.—DE Mme LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PRÉSIDENT
DE MOULCEAU.
Le 28 avril 1696.
Toutes choses cessantes, je pleure et je jette les hauts cris de la mort de
Blanchefort, cet aimable garçon, tout parfait, qu'on donnait pour exemple à
tous nos jeunes gens. Une réputation toute faite, une valeur reconnue et
digne de son nom, une humeur admirable pour lui (car la mauvaise humeur
tourmente), bonne pour ses amis, bonne pour sa famille; sensible à la
tendresse de madame sa mère, de madame sa grand'mère[770], les aimant, les
honorant, connaissant leur mérite, prenant plaisir à leur faire sentir sa
reconnaissance, et à les payer par là de l'excès de leur amitié; un bon sens
avec une jolie figure; point enivré de sa jeunesse, comme le sont tous les
jeunes gens, qui semblent avoir le diable au corps: et cet aimable garçon
disparaît en un moment, comme une fleur que le vent emporte, sans guerre,
sans occasion, sans mauvais air! Mon cher cousin, où peut-on trouver des
paroles pour dire ce que l'on pense de la douleur de ces deux mères, et pour
leur faire entendre ce que nous pensons ici? Nous ne songeons pas à leur
écrire; mais si dans quelque occasion vous trouvez le moment de nommer
ma fille et moi, et MM. de Grignan, voilà nos sentiments sur cette perte
irréparable. Madame de Vins a tout perdu, je l'avoue[771]; mais quand le cœur
a choisi entre deux fils, on n'en voit plus qu'un. Je ne saurais parler d'autre
chose. Je fais la révérence à la sainte et modeste sépulture de madame de
Guise, dont le renoncement à celle des rois, ses aïeux, mérite une couronne
éternelle[772]. Je trouve M. de Saint-Géran trop heureux; et vous aussi,
d'avoir à consoler madame sa femme: dites-lui pour nous tout ce que vous
trouverez à propos. Et pour madame de Miramion, cette mère de l'Église, ce
sera une perte publique[773]. Adieu, mon cher cousin, je ne saurais changer
de ton. Vous avez fait votre jubilé. Le charmant voyage de Saint-Martin a
suivi de près le sac et la cendre dont vous me parliez. Les délices dont M. et
madame de Marsan jouissent présentement méritent bien que vous les
voyiez quelquefois, et que vous les mettiez dans votre hotte; et moi, je
mérite d'être dans celle où vous mettez ceux qui vous aiment; mais je crains
que vous n'ayez point de hotte pour ces derniers.
317.—DE Mme LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PRÉSIDENT
DE MOULCEAU.
Le 28 avril 1696.
Page 621
Votre politesse ne doit point craindre, monsieur, de renouveler ma
douleur[774], en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite. C'est un
objet que mon esprit ne perd pas de vue, et qu'il trouve si vivement gravé
dans mon cœur, que rien ne peut l'augmenter ni le diminuer. Je suis très-
persuadée, monsieur, que vous ne sauriez avoir appris le malheur
épouvantable qui m'est arrivé, sans répandre des larmes; la bonté de votre
cœur m'en répond. Vous perdez une amie d'un mérite et d'une fidélité
incomparables; rien n'est plus digne de vos regrets: et moi, monsieur, que ne
perdé-je point! quelles perfections ne réunissait-elle point, pour être à mon
égard, par différents caractères, plus chère et plus précieuse! Une perte si
complète et si irréparable ne porte pas à chercher de consolation ailleurs
que dans l'amertume des larmes et des gémissements. Je n'ai point la force
de lever les yeux assez haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours; je
ne puis encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus
cette personne qui m'a comblée de biens, qui n'a eu d'attention qu'à me
donner tous les jours de nouvelles marques de son tendre attachement, avec
l'agrément de la société. Il est bien vrai, monsieur, il faut une force plus
qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de privations.
J'étais bien loin d'y être préparée: la parfaite santé dont je la voyais jouir, un
an de maladie qui m'a mise cent fois en péril, m'avaient ôté l'idée que l'ordre
de la nature pût avoir lieu à mon égard. Je me flattais, je me flattais de ne
jamais souffrir un si grand mal; je le souffre, et le sens dans toute sa rigueur.
Je mérite votre pitié, monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre
amitié, si on la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération
pour votre vertu. Je n'ai point changé de sentiment pour vous depuis que je
vous connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous
honorer plus que je fais.
La comtesse de Grignan.
318.—DE M. LE COMTE DE GRIGNAN A M. DE
COULANGES.
A Grignan, le 23 mai 1696.
Vous comprenez mieux que personne, monsieur, la grandeur de la perte
que nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de
madame de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement
douleur[774], en me parlant de la douloureuse perte que j'ai faite. C'est un
objet que mon esprit ne perd pas de vue, et qu'il trouve si vivement gravé
dans mon cœur, que rien ne peut l'augmenter ni le diminuer. Je suis très-
persuadée, monsieur, que vous ne sauriez avoir appris le malheur
épouvantable qui m'est arrivé, sans répandre des larmes; la bonté de votre
cœur m'en répond. Vous perdez une amie d'un mérite et d'une fidélité
incomparables; rien n'est plus digne de vos regrets: et moi, monsieur, que ne
perdé-je point! quelles perfections ne réunissait-elle point, pour être à mon
égard, par différents caractères, plus chère et plus précieuse! Une perte si
complète et si irréparable ne porte pas à chercher de consolation ailleurs
que dans l'amertume des larmes et des gémissements. Je n'ai point la force
de lever les yeux assez haut pour trouver le lieu d'où doit venir le secours; je
ne puis encore tourner mes regards qu'autour de moi, et je n'y vois plus
cette personne qui m'a comblée de biens, qui n'a eu d'attention qu'à me
donner tous les jours de nouvelles marques de son tendre attachement, avec
l'agrément de la société. Il est bien vrai, monsieur, il faut une force plus
qu'humaine pour soutenir une si cruelle séparation et tant de privations.
J'étais bien loin d'y être préparée: la parfaite santé dont je la voyais jouir, un
an de maladie qui m'a mise cent fois en péril, m'avaient ôté l'idée que l'ordre
de la nature pût avoir lieu à mon égard. Je me flattais, je me flattais de ne
jamais souffrir un si grand mal; je le souffre, et le sens dans toute sa rigueur.
Je mérite votre pitié, monsieur, et quelque part dans l'honneur de votre
amitié, si on la mérite par une sincère estime et beaucoup de vénération
pour votre vertu. Je n'ai point changé de sentiment pour vous depuis que je
vous connais, et je crois vous avoir dit plus d'une fois qu'on ne peut vous
honorer plus que je fais.
La comtesse de Grignan.
318.—DE M. LE COMTE DE GRIGNAN A M. DE
COULANGES.
A Grignan, le 23 mai 1696.
Vous comprenez mieux que personne, monsieur, la grandeur de la perte
que nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de
madame de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n'est pas seulement
Page 622
une belle-mère que je regrette, ce nom n'a pas accoutumé d'imposer
toujours; c'est une amie aimable et solide, une société délicieuse. Mais ce
qui est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est
une femme forte dont il est question, qui a envisagé la mort, dont elle n'a
point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté et une
soumission étonnante. Cette personne, si tendre et si faible pour tout ce
qu'elle aimait, n'a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne
devoir songer qu'à elle, et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de
quelle importance il est de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes
lectures, pour lesquelles madame de Sévigné avait un goût, pour ne pas dire
une avidité surprenante, par l'usage qu'elle a su faire de ces bonnes
provisions dans les derniers moments de sa vie. Je vous conte tous ces
détails, monsieur, parce qu'ils conviennent à vos sentiments, et à l'amitié
que vous aviez pour celle que nous pleurons: et je vous avoue que j'en ai
l'esprit si rempli, que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi
propre que vous à les écouter, et à les aimer. J'espère, monsieur, que le
souvenir d'une amie qui vous estimait infiniment contribuera à me
conserver dans l'amitié dont vous m'honorez depuis longtemps; je l'estime
et la souhaite trop pour ne pas la mériter un peu. J'ai l'honneur, etc.
FIN.
toujours; c'est une amie aimable et solide, une société délicieuse. Mais ce
qui est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c'est
une femme forte dont il est question, qui a envisagé la mort, dont elle n'a
point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté et une
soumission étonnante. Cette personne, si tendre et si faible pour tout ce
qu'elle aimait, n'a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne
devoir songer qu'à elle, et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de
quelle importance il est de se remplir l'esprit de bonnes choses et de saintes
lectures, pour lesquelles madame de Sévigné avait un goût, pour ne pas dire
une avidité surprenante, par l'usage qu'elle a su faire de ces bonnes
provisions dans les derniers moments de sa vie. Je vous conte tous ces
détails, monsieur, parce qu'ils conviennent à vos sentiments, et à l'amitié
que vous aviez pour celle que nous pleurons: et je vous avoue que j'en ai
l'esprit si rempli, que ce m'est un soulagement de trouver un homme aussi
propre que vous à les écouter, et à les aimer. J'espère, monsieur, que le
souvenir d'une amie qui vous estimait infiniment contribuera à me
conserver dans l'amitié dont vous m'honorez depuis longtemps; je l'estime
et la souhaite trop pour ne pas la mériter un peu. J'ai l'honneur, etc.
FIN.
Page 623
NOTES
[1] Ce choix, en 2 volumes, publié chez Blaise, ne contient que
125 lettres.
[2] Ce choix, en 3 volumes, publié chez Boulland, contient 233
lettres, souvent très-abrégées.
[3] Le lambel est un filet accompagné de plusieurs pendants, qui
se met en forme de brisure dans les armoiries, pour distinguer les
branches cadettes de la branche aînée. Madame de Sévigné était le
dernier rejeton de la branche aînée des Rabutins.
[4] Fouquet.
[5] Le prince de Conti.
[6] Le prince de Conti était contrefait.
[7] Fouquet, qu'on disait ne point trouver de cruelles, devait
moins ses succès aux agréments extérieurs qu'au charme de l'esprit
et à l'attrait d'une grande fortune libéralement prodiguée.
[8] Voir le Dictionnaire historique des Précieuses, par le sieur
de Somaize.
[9] Mademoiselle de Sévigné avait rempli le personnage
d'Omphale dans un ballet de la cour.
[10] Expression de Bussy sur mademoiselle de Sévigné.
[11] Ce qu'on connaît de madame de Grignan par les lettres de
sa mère, explique assez cette restriction de la Fontaine. On voit que
cette femme, belle, vertueuse, spirituelle et savante, était froide,
[1] Ce choix, en 2 volumes, publié chez Blaise, ne contient que
125 lettres.
[2] Ce choix, en 3 volumes, publié chez Boulland, contient 233
lettres, souvent très-abrégées.
[3] Le lambel est un filet accompagné de plusieurs pendants, qui
se met en forme de brisure dans les armoiries, pour distinguer les
branches cadettes de la branche aînée. Madame de Sévigné était le
dernier rejeton de la branche aînée des Rabutins.
[4] Fouquet.
[5] Le prince de Conti.
[6] Le prince de Conti était contrefait.
[7] Fouquet, qu'on disait ne point trouver de cruelles, devait
moins ses succès aux agréments extérieurs qu'au charme de l'esprit
et à l'attrait d'une grande fortune libéralement prodiguée.
[8] Voir le Dictionnaire historique des Précieuses, par le sieur
de Somaize.
[9] Mademoiselle de Sévigné avait rempli le personnage
d'Omphale dans un ballet de la cour.
[10] Expression de Bussy sur mademoiselle de Sévigné.
[11] Ce qu'on connaît de madame de Grignan par les lettres de
sa mère, explique assez cette restriction de la Fontaine. On voit que
cette femme, belle, vertueuse, spirituelle et savante, était froide,
Page 624
réservée, et même assez dédaigneuse. Souvent cette froideur attrista
et même blessa sa mère, dont l'humeur était fort différente. De là,
ces petits démêlés dont on surprend la trace dans les lettres de
madame de Sévigné, à la suite des séjours de madame de Grignan à
Paris. Il est vrai que tout n'était pas de la faute de madame de
Grignan. L'abbé de Vauxcelles a dit fort spirituellement: «En amitié,
les torts sont de celui qui aime moins; et les imprudences, de celui
qui aime trop.» Madame de Sévigné se rendit quelquefois coupable
d'imprudence dans ses rapports avec sa fille, en s'abandonnant sans
réserve et sans mesure aux mouvements de son affection pour elle.
Les témoignages sans cesse prodigués d'une tendresse aussi vive,
aussi ardente, d'un amour maternel qui avait pris tous les caractères
d'une passion, risquaient, on le conçoit, de fatiguer ou d'importuner
une personne froide, grave, peu expansive. Madame de Sévigné fut
toujours sincère, mais ne fut pas toujours assez raisonnable dans son
amour. L'excès ne vaut rien, même dans les sentiments les plus
légitimes: il peut étonner et froisser l'objet même d'une affection si
violente; il peut, aux yeux des autres, donner les apparences de
l'exagération ou du mensonge à la tendresse la plus naturelle et la
plus pure. Les esprits froids, et même beaucoup d'esprits sévères, s'y
méprendront, et calomnieront de bonne foi ce qu'ils ne peuvent
comprendre. En vengeant madame de Sévigné de l'outrage que lui
font ceux qui l'accusent de renchérir sur ses sentiments et de faire
parade d'amour maternel, on aurait pu remarquer que les passions
singulières et extrêmes comme la sienne ont un malheur, celui de
devenir aisément suspectes d'exagération à beaucoup de gens.
Disons aussi que l'amour maternel, quand il déborde ainsi, ne garde
pas toujours toute la dignité qui lui convient et qu'il peut conserver
même dans la familiarité de l'entretien le plus intime. Madame de
Sévigné tombe quelquefois à l'égard de sa fille dans une espèce
d'idolâtrie minutieuse, puérile, indiscrète, qu'on ne pardonnerait qu'à
l'amour et dont le lecteur, même le mieux disposé, s'étonne, dont il
se sent un peu confus pour elle. Il est difficile de ne pas éprouver
quelque chose de cette impression, quand on la voit, à soixante ans,
prodiguer mille petits soins, mille petites caresses, mille petites
flatteries à une fille de quarante, et, après une séparation déjà
longue, s'alarmer de tout pour elle, et ne pas lui laisser faire un pas,
et même blessa sa mère, dont l'humeur était fort différente. De là,
ces petits démêlés dont on surprend la trace dans les lettres de
madame de Sévigné, à la suite des séjours de madame de Grignan à
Paris. Il est vrai que tout n'était pas de la faute de madame de
Grignan. L'abbé de Vauxcelles a dit fort spirituellement: «En amitié,
les torts sont de celui qui aime moins; et les imprudences, de celui
qui aime trop.» Madame de Sévigné se rendit quelquefois coupable
d'imprudence dans ses rapports avec sa fille, en s'abandonnant sans
réserve et sans mesure aux mouvements de son affection pour elle.
Les témoignages sans cesse prodigués d'une tendresse aussi vive,
aussi ardente, d'un amour maternel qui avait pris tous les caractères
d'une passion, risquaient, on le conçoit, de fatiguer ou d'importuner
une personne froide, grave, peu expansive. Madame de Sévigné fut
toujours sincère, mais ne fut pas toujours assez raisonnable dans son
amour. L'excès ne vaut rien, même dans les sentiments les plus
légitimes: il peut étonner et froisser l'objet même d'une affection si
violente; il peut, aux yeux des autres, donner les apparences de
l'exagération ou du mensonge à la tendresse la plus naturelle et la
plus pure. Les esprits froids, et même beaucoup d'esprits sévères, s'y
méprendront, et calomnieront de bonne foi ce qu'ils ne peuvent
comprendre. En vengeant madame de Sévigné de l'outrage que lui
font ceux qui l'accusent de renchérir sur ses sentiments et de faire
parade d'amour maternel, on aurait pu remarquer que les passions
singulières et extrêmes comme la sienne ont un malheur, celui de
devenir aisément suspectes d'exagération à beaucoup de gens.
Disons aussi que l'amour maternel, quand il déborde ainsi, ne garde
pas toujours toute la dignité qui lui convient et qu'il peut conserver
même dans la familiarité de l'entretien le plus intime. Madame de
Sévigné tombe quelquefois à l'égard de sa fille dans une espèce
d'idolâtrie minutieuse, puérile, indiscrète, qu'on ne pardonnerait qu'à
l'amour et dont le lecteur, même le mieux disposé, s'étonne, dont il
se sent un peu confus pour elle. Il est difficile de ne pas éprouver
quelque chose de cette impression, quand on la voit, à soixante ans,
prodiguer mille petits soins, mille petites caresses, mille petites
flatteries à une fille de quarante, et, après une séparation déjà
longue, s'alarmer de tout pour elle, et ne pas lui laisser faire un pas,
Page 625
un mouvement, sans l'accabler de recommandations,
d'avertissements, de prières.
[12] Madame de Coulanges ne possédait aucune charge ni aucun
titre à la cour, et n'avait même point, pour s'y faire présenter, les
droits que donnait à madame de Sévigné l'arbre généalogique des
Rabutins; mais l'agrément de son esprit l'y faisait désirer. Madame
de Sévigné écrivait d'elle en 1680: «Madame de Coulanges est à
Saint-Germain: nous avons su par les marchands forains qu'elle fait
des merveilles en ce pays-là, qu'elle est avec ses trois amies aux
heures particulières. Son esprit est une dignité dans cette cour.»
[13] Le marquis de Sévigné était encore attaché au service du
Dauphin; mais, ennuyé de la cour, où il désespérait de s'avancer, et
saisi d'un violent amour pour la retraite et le repos, il était sur le
point de vendre sa charge, malgré les conseils de sa mère, qui
l'engageait à prendre patience.
[14] C'était une mésalliance; mais, disait madame de Grignan, il
faut bien quelquefois fumer ses terres.
[15] La lettre du cheval n'a pas été conservée. On a celle de la
prairie, adressée à M. de Coulanges sous la date du 22 juillet 1671.
Madame de Sévigné y raconte plaisamment la désobéissance de son
valet Picard, qui n'a point voulu aller faner dans la prairie des
Rochers. Cette lettre est fort jolie, mais un peu tournée.
[16] L'abbé de Vauxcelles, dans ses Réflexions sur les Lettres de
madame de Sévigné, emploie cette comparaison, sans faire entrevoir
jusqu'à quel point il la croit juste. C'est risquer de ne donner qu'une
idée fausse ou qu'une idée vague.
[17] Il y en aurait long à citer, si l'on voulait rassembler tous les
éloges de son talent, toutes les définitions et toutes les appréciations
admiratives de son esprit, que ses amis lui adressèrent à elle-même.
Corbinelli allait jusqu'à dire, dans son style entortillé, qu'il voulait
lui donner envie de la conformité que Cicéron pouvait avoir avec
elle sur le genre épistolaire. Dès 1668, Bussy avait fait mettre au-
d'avertissements, de prières.
[12] Madame de Coulanges ne possédait aucune charge ni aucun
titre à la cour, et n'avait même point, pour s'y faire présenter, les
droits que donnait à madame de Sévigné l'arbre généalogique des
Rabutins; mais l'agrément de son esprit l'y faisait désirer. Madame
de Sévigné écrivait d'elle en 1680: «Madame de Coulanges est à
Saint-Germain: nous avons su par les marchands forains qu'elle fait
des merveilles en ce pays-là, qu'elle est avec ses trois amies aux
heures particulières. Son esprit est une dignité dans cette cour.»
[13] Le marquis de Sévigné était encore attaché au service du
Dauphin; mais, ennuyé de la cour, où il désespérait de s'avancer, et
saisi d'un violent amour pour la retraite et le repos, il était sur le
point de vendre sa charge, malgré les conseils de sa mère, qui
l'engageait à prendre patience.
[14] C'était une mésalliance; mais, disait madame de Grignan, il
faut bien quelquefois fumer ses terres.
[15] La lettre du cheval n'a pas été conservée. On a celle de la
prairie, adressée à M. de Coulanges sous la date du 22 juillet 1671.
Madame de Sévigné y raconte plaisamment la désobéissance de son
valet Picard, qui n'a point voulu aller faner dans la prairie des
Rochers. Cette lettre est fort jolie, mais un peu tournée.
[16] L'abbé de Vauxcelles, dans ses Réflexions sur les Lettres de
madame de Sévigné, emploie cette comparaison, sans faire entrevoir
jusqu'à quel point il la croit juste. C'est risquer de ne donner qu'une
idée fausse ou qu'une idée vague.
[17] Il y en aurait long à citer, si l'on voulait rassembler tous les
éloges de son talent, toutes les définitions et toutes les appréciations
admiratives de son esprit, que ses amis lui adressèrent à elle-même.
Corbinelli allait jusqu'à dire, dans son style entortillé, qu'il voulait
lui donner envie de la conformité que Cicéron pouvait avoir avec
elle sur le genre épistolaire. Dès 1668, Bussy avait fait mettre au-
Page 626
dessous du portrait de sa cousine, qu'il avait dans son salon, cette
inscription, dont il lui fit part: Marie de Rabutin, marquise de
Sévigné, fille du baron de Chantal, femme d'un génie extraordinaire
et d'une solide vertu, compatibles avec la joie et les agréments.
Tandis qu'elle trouvait dans chacun de ses amis un critique
louangeur, elle jouait continuellement le même rôle à l'égard de sa
fille. Elle ne cesse de célébrer et de caractériser le style de madame
de Grignan, non-seulement avec la complaisance d'une mère tendre,
mais avec la curiosité littéraire, la critique exercée, l'acumen d'une
femme de goût, d'une connaisseuse en fait de style épistolaire.
[18] Il est bon de remarquer d'ailleurs que cela lui eût été
matériellement impossible. En effet, il lui arrive souvent d'écrire
plus de vingt lettres par mois à sa fille: et cela, non dans la solitude
des Rochers, mais à Paris, au milieu des affaires, des visites, des
fêtes, sans compter les correspondances avec d'autres, qui allaient
leur train.
[19] La préciosité de ce passage est charmante. Mais
quelquefois madame de Sévigné tombe dans une autre espèce de
préciosité plus apprêtée et moins agréable. Elle écrit à Bussy en
1680, à cinquante-quatre ans: «Je suis un peu fâchée que vous
n'aimiez pas les madrigaux. Ne sont-ils pas les maris des
épigrammes? Ce sont de si jolis ménages, quand ils sont bons!» De
pareils traits sont rares heureusement. Madame de Sévigné n'avait
pu traverser tout à fait impunément l'hôtel de Rambouillet.
(Extrait du Dictionnaire encyclopédique de la France; Univers
pittoresque).
[20] On croit que ce mot est de madame du Deffant.
[21] Madame de Sévigné dit, dans sa lettre du 1er décembre
1675, que ce portrait fut écrit par madame de la Fayette vers l'année
1659; madame de Sévigné avait alors trente-trois ans.
[22] Parodie de ces derniers vers de la Pompe funèbre de
Voiture, par Sarrazin:
inscription, dont il lui fit part: Marie de Rabutin, marquise de
Sévigné, fille du baron de Chantal, femme d'un génie extraordinaire
et d'une solide vertu, compatibles avec la joie et les agréments.
Tandis qu'elle trouvait dans chacun de ses amis un critique
louangeur, elle jouait continuellement le même rôle à l'égard de sa
fille. Elle ne cesse de célébrer et de caractériser le style de madame
de Grignan, non-seulement avec la complaisance d'une mère tendre,
mais avec la curiosité littéraire, la critique exercée, l'acumen d'une
femme de goût, d'une connaisseuse en fait de style épistolaire.
[18] Il est bon de remarquer d'ailleurs que cela lui eût été
matériellement impossible. En effet, il lui arrive souvent d'écrire
plus de vingt lettres par mois à sa fille: et cela, non dans la solitude
des Rochers, mais à Paris, au milieu des affaires, des visites, des
fêtes, sans compter les correspondances avec d'autres, qui allaient
leur train.
[19] La préciosité de ce passage est charmante. Mais
quelquefois madame de Sévigné tombe dans une autre espèce de
préciosité plus apprêtée et moins agréable. Elle écrit à Bussy en
1680, à cinquante-quatre ans: «Je suis un peu fâchée que vous
n'aimiez pas les madrigaux. Ne sont-ils pas les maris des
épigrammes? Ce sont de si jolis ménages, quand ils sont bons!» De
pareils traits sont rares heureusement. Madame de Sévigné n'avait
pu traverser tout à fait impunément l'hôtel de Rambouillet.
(Extrait du Dictionnaire encyclopédique de la France; Univers
pittoresque).
[20] On croit que ce mot est de madame du Deffant.
[21] Madame de Sévigné dit, dans sa lettre du 1er décembre
1675, que ce portrait fut écrit par madame de la Fayette vers l'année
1659; madame de Sévigné avait alors trente-trois ans.
[22] Parodie de ces derniers vers de la Pompe funèbre de
Voiture, par Sarrazin:
Page 627
... Pour bien faire voir ces choses par écrit,
Et dignes de Voiture, et dignes de paraître,
Il faudrait être bel esprit,
Et je n'ai pas l'honneur de l'être.
[23] M. de Monmerqué fait observer avec raison que ce mot ne
doit pas être pris en mauvaise part. Bussy veut dire seulement que
par conduite il n'entend pas parler des mœurs de madame de
Sévigné, à l'éloge desquelles il n'a plus rien à ajouter; mais qu'il
prend ce mot dans le sens de la gestion et de l'administration de ses
biens.
[24] Éducation. Ce mot a vieilli, et ne s'emploie plus dans ce
sens.
[25] On voit par ce passage que c'était le comte de Bussy qui
avait désigné ainsi Mlle de Sévigné. Le mot de joli avait alors plutôt
la signification de charmant que celle de beau. «Nos Français sont
si aimables et si jolis» dit madame de Sévigné, lettre du 28 mars
1676.
[26] Cette partie de la généalogie aura sans doute été composée
avant l'année 1677, époque à laquelle M. de Sévigné acheta du
marquis de la Fare la charge de sous-lieutenant des gendarmes de
M. le Dauphin.
[27] Cette inscription était placée au-dessous du portrait de
madame de Sévigné, qui était dans le salon de M. de Bussy-
Rabutin.
[28] Cette lettre est placée à la tête des deux volumes in-folio,
écrits de la main du comte de Bussy, qui contiennent la copie de sa
correspondance avec madame de Sévigné.
[29] Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude.
[30] Charles de Lorraine.
Et dignes de Voiture, et dignes de paraître,
Il faudrait être bel esprit,
Et je n'ai pas l'honneur de l'être.
[23] M. de Monmerqué fait observer avec raison que ce mot ne
doit pas être pris en mauvaise part. Bussy veut dire seulement que
par conduite il n'entend pas parler des mœurs de madame de
Sévigné, à l'éloge desquelles il n'a plus rien à ajouter; mais qu'il
prend ce mot dans le sens de la gestion et de l'administration de ses
biens.
[24] Éducation. Ce mot a vieilli, et ne s'emploie plus dans ce
sens.
[25] On voit par ce passage que c'était le comte de Bussy qui
avait désigné ainsi Mlle de Sévigné. Le mot de joli avait alors plutôt
la signification de charmant que celle de beau. «Nos Français sont
si aimables et si jolis» dit madame de Sévigné, lettre du 28 mars
1676.
[26] Cette partie de la généalogie aura sans doute été composée
avant l'année 1677, époque à laquelle M. de Sévigné acheta du
marquis de la Fare la charge de sous-lieutenant des gendarmes de
M. le Dauphin.
[27] Cette inscription était placée au-dessous du portrait de
madame de Sévigné, qui était dans le salon de M. de Bussy-
Rabutin.
[28] Cette lettre est placée à la tête des deux volumes in-folio,
écrits de la main du comte de Bussy, qui contiennent la copie de sa
correspondance avec madame de Sévigné.
[29] Charlotte-Marie de Daillon, fille du comte du Lude.
[30] Charles de Lorraine.
Page 628
[31] François, vicomte d'Aubusson, duc de la Feuillade, pair, et
depuis maréchal de France.
[32] Jeunes gens qui faisaient leur cours d'équitation.
[33] Les lettres qui suivent, et qui concernent l'affaire de
Fouquet, ont été adressées au marquis de Pomponne, qui fut depuis
ministre des affaires étrangères.
Le procès de Fouquet est un des événements remarquables du
règne de Louis XIV. Le projet de le perdre fut tramé avec un art si
odieux, et la conduite de ses ennemis, dont plusieurs étaient ses
juges, fut si passionnée, qu'on s'intéresserait pour lui, quand même
il eût été plus coupable qu'il ne l'était. Accusé et arrêté comme
coupable du désordre des finances, il fut condamné au bannissement
pour crime d'État. Son crime était un projet vague de résistance, et
de fuite dans les pays étrangers, qu'il avait jeté sur le papier quinze
ans auparavant, dans le temps où les factions de la Fronde
partageaient la France, et où il croyait avoir à se plaindre de
l'ingratitude de Mazarin. Ce projet, qu'il avait absolument oublié,
fut trouvé dans les papiers qui furent saisis chez lui.
On sait qu'on était parvenu à faire croire à Louis XIV que
Fouquet pouvait être à craindre. Il fut accompagné d'une garde de
cinquante mousquetaires qui le conduisirent à la citadelle de
Pignerol, le roi ayant converti le bannissement en prison
perpétuelle. On craignait qu'il ne lui restât des appuis formidables.
Il lui resta Pellisson et la Fontaine: l'un le défendit avec éloquence,
et l'autre pleura ses malheurs dans une élégie très-belle et très-
touchante, dans laquelle il osa même demander sa grâce au roi.
Le récit fait par madame de Sévigné sur ce grand procès a un tel
intérêt historique, que nous avons cru devoir le reproduire dans ce
choix de lettres.
[34] Première expédition contre Alger.
[35] Confesseur de Louis XIV.
depuis maréchal de France.
[32] Jeunes gens qui faisaient leur cours d'équitation.
[33] Les lettres qui suivent, et qui concernent l'affaire de
Fouquet, ont été adressées au marquis de Pomponne, qui fut depuis
ministre des affaires étrangères.
Le procès de Fouquet est un des événements remarquables du
règne de Louis XIV. Le projet de le perdre fut tramé avec un art si
odieux, et la conduite de ses ennemis, dont plusieurs étaient ses
juges, fut si passionnée, qu'on s'intéresserait pour lui, quand même
il eût été plus coupable qu'il ne l'était. Accusé et arrêté comme
coupable du désordre des finances, il fut condamné au bannissement
pour crime d'État. Son crime était un projet vague de résistance, et
de fuite dans les pays étrangers, qu'il avait jeté sur le papier quinze
ans auparavant, dans le temps où les factions de la Fronde
partageaient la France, et où il croyait avoir à se plaindre de
l'ingratitude de Mazarin. Ce projet, qu'il avait absolument oublié,
fut trouvé dans les papiers qui furent saisis chez lui.
On sait qu'on était parvenu à faire croire à Louis XIV que
Fouquet pouvait être à craindre. Il fut accompagné d'une garde de
cinquante mousquetaires qui le conduisirent à la citadelle de
Pignerol, le roi ayant converti le bannissement en prison
perpétuelle. On craignait qu'il ne lui restât des appuis formidables.
Il lui resta Pellisson et la Fontaine: l'un le défendit avec éloquence,
et l'autre pleura ses malheurs dans une élégie très-belle et très-
touchante, dans laquelle il osa même demander sa grâce au roi.
Le récit fait par madame de Sévigné sur ce grand procès a un tel
intérêt historique, que nous avons cru devoir le reproduire dans ce
choix de lettres.
[34] Première expédition contre Alger.
[35] Confesseur de Louis XIV.
Page 629
[36] Boucherat, alors maître des requêtes, et depuis chancelier,
avait été chargé de faire mettre les scellés chez le surintendant. Il
était de la commission chargée de la poursuite du procès.
[37] Ce rapporteur était M. d'Ormesson, l'un des magistrats les
plus respectables de ce temps.
[38] C'était encore l'usage que les femmes sortissent en masque,
usage qu'on retrouve dans les comédies de Corneille, et qui nous
avait été apporté d'Italie par les Médicis. Ces masques de velours
noir, auxquels succédèrent les loups, étaient destinés à conserver le
teint.
[39] Mademoiselle de Scudéry, sœur de l'auteur connu sous ce
nom par une malheureuse fécondité, femme qui avait encore plus
d'esprit que ses ouvrages.
[40] C'est le chancelier Séguier, qui s'appelait Pierre.
[41] Gerusalemme liberata, canto 19: le vers est ainsi:
Moriva Argante, e tal moria qual visse.
[42] Ce Petit est un nom convenu, qui doit signifier le Tellier, ou
même Colbert. Quant à Puis..., comme, d'après le sens de la phrase,
il doit être un des juges, et un des contraires, il y a quelque
apparence que c'est Pussort. Dans ce cas, il faudrait aussi entendre
de lui tout ce qui est dit dans les lettres précédentes.
Au surplus, la conduite de Colbert et de le Tellier est bien
caractérisée par ce mot du grand Turenne, qui s'intéressait fort à
Fouquet. Quelqu'un devant lui blâmait l'emportement de Colbert, et
louait la modération de le Tellier: Oui (répondit-il), je crois que M.
Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. le Tellier a plus de
peur qu'il ne le soit pas.
[43] Madame Duplessis-Bellière, amie intime de Fouquet.
C'était elle qu'il avait chargée de retirer ses papiers de sa maison de
avait été chargé de faire mettre les scellés chez le surintendant. Il
était de la commission chargée de la poursuite du procès.
[37] Ce rapporteur était M. d'Ormesson, l'un des magistrats les
plus respectables de ce temps.
[38] C'était encore l'usage que les femmes sortissent en masque,
usage qu'on retrouve dans les comédies de Corneille, et qui nous
avait été apporté d'Italie par les Médicis. Ces masques de velours
noir, auxquels succédèrent les loups, étaient destinés à conserver le
teint.
[39] Mademoiselle de Scudéry, sœur de l'auteur connu sous ce
nom par une malheureuse fécondité, femme qui avait encore plus
d'esprit que ses ouvrages.
[40] C'est le chancelier Séguier, qui s'appelait Pierre.
[41] Gerusalemme liberata, canto 19: le vers est ainsi:
Moriva Argante, e tal moria qual visse.
[42] Ce Petit est un nom convenu, qui doit signifier le Tellier, ou
même Colbert. Quant à Puis..., comme, d'après le sens de la phrase,
il doit être un des juges, et un des contraires, il y a quelque
apparence que c'est Pussort. Dans ce cas, il faudrait aussi entendre
de lui tout ce qui est dit dans les lettres précédentes.
Au surplus, la conduite de Colbert et de le Tellier est bien
caractérisée par ce mot du grand Turenne, qui s'intéressait fort à
Fouquet. Quelqu'un devant lui blâmait l'emportement de Colbert, et
louait la modération de le Tellier: Oui (répondit-il), je crois que M.
Colbert a plus d'envie qu'il soit pendu, et que M. le Tellier a plus de
peur qu'il ne le soit pas.
[43] Madame Duplessis-Bellière, amie intime de Fouquet.
C'était elle qu'il avait chargée de retirer ses papiers de sa maison de
Page 630
Saint-Mandé. Elle n'en eut pas le temps. Elle fut d'abord exilée, puis
revint.
[44] Tout sévère qu'était cet avis, le roi aggrava encore la peine.
Les dilapidations de Fouquet étaient coupables. Mais le cardinal
Mazarin, qui donnait moins, prenait beaucoup plus. Le désordre des
temps et l'exemple étaient une excuse.
[45] Le connétable de Bourbon, qui, sous François Ier, alla servir
Charles-Quint contre la France.
[46] Arnauld d'Andilly, traducteur de l'historien Josèphe.
[47] Bureau de la commission qui jugea Fouquet:
BONS. CONTRAIRES.
D'Ormesson. Sainte-Hélène.
Le Feron. Pussort.
Moussy. Gisaucourt.
Brillac. Fériol.
Renard. Nogués.
Bernard. Héraut.
Roquesante. Poncet.
La Toison. Le chancelier.
La Baume.
Verdier.
Masnau.
Catinat.
Pontchartrain.
[48] Par des signaux.
[49] Virgile, Énéid., liv. I.
revint.
[44] Tout sévère qu'était cet avis, le roi aggrava encore la peine.
Les dilapidations de Fouquet étaient coupables. Mais le cardinal
Mazarin, qui donnait moins, prenait beaucoup plus. Le désordre des
temps et l'exemple étaient une excuse.
[45] Le connétable de Bourbon, qui, sous François Ier, alla servir
Charles-Quint contre la France.
[46] Arnauld d'Andilly, traducteur de l'historien Josèphe.
[47] Bureau de la commission qui jugea Fouquet:
BONS. CONTRAIRES.
D'Ormesson. Sainte-Hélène.
Le Feron. Pussort.
Moussy. Gisaucourt.
Brillac. Fériol.
Renard. Nogués.
Bernard. Héraut.
Roquesante. Poncet.
La Toison. Le chancelier.
La Baume.
Verdier.
Masnau.
Catinat.
Pontchartrain.
[48] Par des signaux.
[49] Virgile, Énéid., liv. I.
Page 631
[50] Angélique-Claire d'Angennes, première femme de M. de
Grignan.
[51] Fouquet mourut en 1680, dans sa prison (selon l'opinion
commune).
[52] Marie-Anne Mancini, femme de Godefroi-Maurice de la
Tour, duc de Bouillon.
[53] Le cardinal de Retz, Pellisson, Pomponne et autres.
[54] Jacques de Neuchèse, évêque de Châlons, grand oncle de
madame de Sévigné.
[55] L'héritier de l'évêque de Châlons.
[56] Madame de Monglas.
[57] Madame de Sévigné fait ici allusion à ce passage des
Amours des Gaules: «Madame de Sévigné est inégale jusques aux
prunelles des yeux et jusques aux paupières; elle a les yeux de
différentes couleurs; et les yeux étant les miroirs de l'âme, ces
inégalités sont comme un avis que donne la nature, à ceux qui
l'approchent, de ne pas faire un grand fondement sur son amitié.»
[58] Ce mot s'employait alors au féminin.
[59] Elle avait fait imprimer en Hollande, sans l'aveu de Bussy,
le manuscrit des Amours des Gaules, qu'il lui avait confié.
[60] Le bruit s'était répandu que Bussy avait été blessé par la
chute d'une corniche: il n'en était rien.
[61] Ces trois maréchaux étaient MM. de Créqui, de Bellefonds
et d'Humières.
[62] Allusion à ces vers de Corneille dans Cinna, Ve acte,
scène 3:
Grignan.
[51] Fouquet mourut en 1680, dans sa prison (selon l'opinion
commune).
[52] Marie-Anne Mancini, femme de Godefroi-Maurice de la
Tour, duc de Bouillon.
[53] Le cardinal de Retz, Pellisson, Pomponne et autres.
[54] Jacques de Neuchèse, évêque de Châlons, grand oncle de
madame de Sévigné.
[55] L'héritier de l'évêque de Châlons.
[56] Madame de Monglas.
[57] Madame de Sévigné fait ici allusion à ce passage des
Amours des Gaules: «Madame de Sévigné est inégale jusques aux
prunelles des yeux et jusques aux paupières; elle a les yeux de
différentes couleurs; et les yeux étant les miroirs de l'âme, ces
inégalités sont comme un avis que donne la nature, à ceux qui
l'approchent, de ne pas faire un grand fondement sur son amitié.»
[58] Ce mot s'employait alors au féminin.
[59] Elle avait fait imprimer en Hollande, sans l'aveu de Bussy,
le manuscrit des Amours des Gaules, qu'il lui avait confié.
[60] Le bruit s'était répandu que Bussy avait été blessé par la
chute d'une corniche: il n'en était rien.
[61] Ces trois maréchaux étaient MM. de Créqui, de Bellefonds
et d'Humières.
[62] Allusion à ces vers de Corneille dans Cinna, Ve acte,
scène 3:
Page 632
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler.
[63] Toussaint de Forbin-Janson, évêque de Marseille.
[64] Madame de Coulanges était à Lyon dans ce temps-là.
[65] Anquetil croit que madame de Sévigné veut parler ici de
Marie, sœur de Henri VII, roi d'Angleterre, et veuve de Louis XII,
qui se remaria, trois mois après la mort du roi, au duc de Suffolk,
qu'elle avait aimé avant d'être reine de France.
[66] Marguerite, duchesse de Rohan, princesse de Léon, fille
unique du duc de Rohan, célèbre dans l'histoire de nos guerres de
religion, se maria par inclination, en 1645, avec Henri Chabot,
simple gentilhomme sans fortune. Madame d'Hauterive, fille du duc
de Villeroi, veuve du comte de Tournon et du duc de Chaulnes, se
maria en troisièmes noces à Jean Vignier, marquis d'Hauterive, et
depuis ce mariage son père ne voulut plus la voir.
[67] Gaston de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIII.
[68] Charles-Maurice le Tellier.
[69] Lauzun voulait d'abord être marié dans la chapelle des
Tuileries.
[70] Madame de Marans, sœur de mademoiselle de Montalais,
fille d'honneur de Madame. Mellusine est le nom d'une fée célèbre
dans nos vieux romans de chevalerie. Madame de Marans avait tenu
des propos sur madame de Grignan.
[71] Marie Godde de Varennes, veuve du marquis de la Troche,
conseiller au parlement de Rennes.
[72] Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron, troisième femme
de Louis, duc d'Arpajon. La duchesse de Verneuil était fille du
chancelier Séguier.
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler.
[63] Toussaint de Forbin-Janson, évêque de Marseille.
[64] Madame de Coulanges était à Lyon dans ce temps-là.
[65] Anquetil croit que madame de Sévigné veut parler ici de
Marie, sœur de Henri VII, roi d'Angleterre, et veuve de Louis XII,
qui se remaria, trois mois après la mort du roi, au duc de Suffolk,
qu'elle avait aimé avant d'être reine de France.
[66] Marguerite, duchesse de Rohan, princesse de Léon, fille
unique du duc de Rohan, célèbre dans l'histoire de nos guerres de
religion, se maria par inclination, en 1645, avec Henri Chabot,
simple gentilhomme sans fortune. Madame d'Hauterive, fille du duc
de Villeroi, veuve du comte de Tournon et du duc de Chaulnes, se
maria en troisièmes noces à Jean Vignier, marquis d'Hauterive, et
depuis ce mariage son père ne voulut plus la voir.
[67] Gaston de France, duc d'Orléans, frère de Louis XIII.
[68] Charles-Maurice le Tellier.
[69] Lauzun voulait d'abord être marié dans la chapelle des
Tuileries.
[70] Madame de Marans, sœur de mademoiselle de Montalais,
fille d'honneur de Madame. Mellusine est le nom d'une fée célèbre
dans nos vieux romans de chevalerie. Madame de Marans avait tenu
des propos sur madame de Grignan.
[71] Marie Godde de Varennes, veuve du marquis de la Troche,
conseiller au parlement de Rennes.
[72] Catherine-Henriette d'Harcourt-Beuvron, troisième femme
de Louis, duc d'Arpajon. La duchesse de Verneuil était fille du
chancelier Séguier.
Page 633
[73] Mère du maréchal duc de ce nom.
[74] Claude Joly, célèbre prédicateur, depuis évêque d'Agen.
[75] Avec madame de la Fayette, rue de Vaugirard.
[76] Joseph Adhémar de Monteil, frère de M. de Grignan, connu
d'abord sous le nom d'Adhémar, fut appelé le chevalier de Grignan,
après la mort de Charles-Philippe d'Adhémar son frère; et, s'étant
marié dans la suite avec N... d'Oraison, il reprit le nom de comte
d'Adhémar.
[77] Il paraît qu'elle écrivait à M. de Béthune, ambassadeur en
Pologne, ce qui se passait de plus particulier à la cour.
[78] Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, célèbre par
son esprit et par son savoir. Elle était sœur du duc de Vivonne, et de
mesdames de Thianges et de Montespan.
[79] Marie de Lorraine, qui mourut en 1688, à 93 ans.
[80] Expression familière entre la mère et la fille, pour dire des
chagrins, des inquiétudes.
[81] M. de Forbin-Janson, depuis cardinal.
[82] Homme attaché à la maison de Bouillon, et depuis
secrétaire du cabinet.
[83] Voyez la note de la lettre du 9 février 1671.
[84] Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y
parurent point; celle-ci, après avoir écrit au roi, venait de se réfugier
au couvent de Chaillot.
[85] Il s'agit ici du roi, qui, désolé du départ de Mme de la
Vallière, ne voulut point mettre cet habit magnifique; et cette dame
n'est autre que madame de Montespan, désignée par une contre-
[74] Claude Joly, célèbre prédicateur, depuis évêque d'Agen.
[75] Avec madame de la Fayette, rue de Vaugirard.
[76] Joseph Adhémar de Monteil, frère de M. de Grignan, connu
d'abord sous le nom d'Adhémar, fut appelé le chevalier de Grignan,
après la mort de Charles-Philippe d'Adhémar son frère; et, s'étant
marié dans la suite avec N... d'Oraison, il reprit le nom de comte
d'Adhémar.
[77] Il paraît qu'elle écrivait à M. de Béthune, ambassadeur en
Pologne, ce qui se passait de plus particulier à la cour.
[78] Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, célèbre par
son esprit et par son savoir. Elle était sœur du duc de Vivonne, et de
mesdames de Thianges et de Montespan.
[79] Marie de Lorraine, qui mourut en 1688, à 93 ans.
[80] Expression familière entre la mère et la fille, pour dire des
chagrins, des inquiétudes.
[81] M. de Forbin-Janson, depuis cardinal.
[82] Homme attaché à la maison de Bouillon, et depuis
secrétaire du cabinet.
[83] Voyez la note de la lettre du 9 février 1671.
[84] Madame de Montespan et madame de la Vallière n'y
parurent point; celle-ci, après avoir écrit au roi, venait de se réfugier
au couvent de Chaillot.
[85] Il s'agit ici du roi, qui, désolé du départ de Mme de la
Vallière, ne voulut point mettre cet habit magnifique; et cette dame
n'est autre que madame de Montespan, désignée par une contre-
Page 634
vérité. La plaisanterie un grand homme, etc., est empruntée à
Molière. Voyez le Médecin malgré lui.
[86] Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France, fut
décapité à Toulouse le 30 octobre 1632, pour avoir pris part aux
troubles excités par Gaston, duc d'Orléans.
[87] Les capucins remplissaient cet office volontairement; le
corps des pompiers ne fut créé qu'en 1699.
[88] Maître d'hôtel de M. de Grignan.
[89] Voyez la note de la lettre du 26 juillet 1668, p. 67.
[90] Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son Temple de
la Mort:
Mille sources de sang y font mille rivières,
Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements,
Au lieu de murmurer, font des gémissements.
[91] Anne d'Ornano, femme de François de Lorraine, comte
d'Harcourt, et sœur de Marguerite d'Ornano, mère de M. de
Grignan.
[92] François Adhémar de Monteil, archevêque d'Arles,
commandeur des ordres du roi, oncle de M. de Grignan.
[93] L'église des Capucins de la rue d'Orléans au Marais.
[94] Le conducteur de madame de Grignan.
[95] M. de Julianis.
[96] Le marquis de Vardes, disgracié par Louis XIV, était alors
relégué dans son gouvernement d'Aigues-Mortes.
[97] Jacques Têtu, abbé de Belval; c'était un personnage
vaporeux plaint par M. de Sévigné, et dont M. de Coulanges se
Molière. Voyez le Médecin malgré lui.
[86] Henri II, duc de Montmorency, maréchal de France, fut
décapité à Toulouse le 30 octobre 1632, pour avoir pris part aux
troubles excités par Gaston, duc d'Orléans.
[87] Les capucins remplissaient cet office volontairement; le
corps des pompiers ne fut créé qu'en 1699.
[88] Maître d'hôtel de M. de Grignan.
[89] Voyez la note de la lettre du 26 juillet 1668, p. 67.
[90] Parodie de ces vers de Philippe Habert, dans son Temple de
la Mort:
Mille sources de sang y font mille rivières,
Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements,
Au lieu de murmurer, font des gémissements.
[91] Anne d'Ornano, femme de François de Lorraine, comte
d'Harcourt, et sœur de Marguerite d'Ornano, mère de M. de
Grignan.
[92] François Adhémar de Monteil, archevêque d'Arles,
commandeur des ordres du roi, oncle de M. de Grignan.
[93] L'église des Capucins de la rue d'Orléans au Marais.
[94] Le conducteur de madame de Grignan.
[95] M. de Julianis.
[96] Le marquis de Vardes, disgracié par Louis XIV, était alors
relégué dans son gouvernement d'Aigues-Mortes.
[97] Jacques Têtu, abbé de Belval; c'était un personnage
vaporeux plaint par M. de Sévigné, et dont M. de Coulanges se
Page 635
moquait. Il était de l'Académie française.
[98] Jean-Antoine de Mesmes, président à mortier, et son fils
Jean-Jacques, comte d'Avaux.
[99] François de Clermont-Tonnerre, évêque et comte de
Noyon, réunissait en sa personne tous les genres de vanité, surtout
celle de la naissance.
[100] Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, évêque du Mans,
commandeur des ordres du roi.
[101] Marguerite-Renée de Rostaing, mariée à Henri de
Beaumanoir, marquis de Lavardin.
[102] Marie-Élisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay, qui
fut aimée du roi.—Louise-Philippe de Coëtlogon, mariée ensuite au
marquis de Cavoie.—Jeanne de Rouvroy, mariée au comte de Saint-
Vallier.—Lydie de Rochefort-Théobon, mariée au comte de
Beuvron; toutes quatre alors filles d'honneur de la reine.
[103] Henri-Joseph de Peyre, comte de Tréville, capitaine
lieutenant des mousquetaires.
[104] Manière de prononcer de madame de Ludres.
[105] Charlotte Séguier, veuve du duc de Sully, et mariée en
secondes noces à Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel de
Henri IV.
[106] Bossuet.
[107] Mademoiselle de Lenclos.
[108] Le chancelier Séguier n'allait jamais au conseil sans avoir
pris cette précaution.
[109] Première femme de Léon Potier de Gêvres, duc de
Tresmes.
[98] Jean-Antoine de Mesmes, président à mortier, et son fils
Jean-Jacques, comte d'Avaux.
[99] François de Clermont-Tonnerre, évêque et comte de
Noyon, réunissait en sa personne tous les genres de vanité, surtout
celle de la naissance.
[100] Philibert-Emmanuel de Beaumanoir, évêque du Mans,
commandeur des ordres du roi.
[101] Marguerite-Renée de Rostaing, mariée à Henri de
Beaumanoir, marquis de Lavardin.
[102] Marie-Élisabeth de Ludres, chanoinesse de Poussay, qui
fut aimée du roi.—Louise-Philippe de Coëtlogon, mariée ensuite au
marquis de Cavoie.—Jeanne de Rouvroy, mariée au comte de Saint-
Vallier.—Lydie de Rochefort-Théobon, mariée au comte de
Beuvron; toutes quatre alors filles d'honneur de la reine.
[103] Henri-Joseph de Peyre, comte de Tréville, capitaine
lieutenant des mousquetaires.
[104] Manière de prononcer de madame de Ludres.
[105] Charlotte Séguier, veuve du duc de Sully, et mariée en
secondes noces à Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel de
Henri IV.
[106] Bossuet.
[107] Mademoiselle de Lenclos.
[108] Le chancelier Séguier n'allait jamais au conseil sans avoir
pris cette précaution.
[109] Première femme de Léon Potier de Gêvres, duc de
Tresmes.
Page 636
[110] Louise-Antoinette-Thérèse de la Châtre, maréchale
d'Humières.
[111] De premier maître d'hôtel du roi.
[112] Fameuse coiffeuse de ce temps-là.
[113] Demoiselle de compagnie de madame de Grignan.
[114] Conseiller d'État ambassadeur en Angleterre.
[115] Madame de Marans.
[116] Le président de Bandol.
[117] Hélène, femme de chambre de madame de Sévigné;
Hébert, son valet de chambre, et Marphise, sa chienne.
[118] Vers d'un joli madrigal de Montreuil, qui est resté dans le
souvenir des gens de goût.
[119] Le comte, puis duc du Lude, grand maître d'artillerie.
[120] M. de Ventadour était non-seulement laid et contrefait,
mais encore très-débauché.
[121] Voyez la lettre du 13 mars 1671, p. 99.
[122] La Champmêlé.
[123] Le minime qui prêchait à Grignan.
[124] C'est-à-dire à madame de Grignan, qui était la troisième
femme de M. de Grignan.
[125] Depuis évêque de Perpignan.
[126] Voyez la lettre du 18 mars 1671, p. 102.
d'Humières.
[111] De premier maître d'hôtel du roi.
[112] Fameuse coiffeuse de ce temps-là.
[113] Demoiselle de compagnie de madame de Grignan.
[114] Conseiller d'État ambassadeur en Angleterre.
[115] Madame de Marans.
[116] Le président de Bandol.
[117] Hélène, femme de chambre de madame de Sévigné;
Hébert, son valet de chambre, et Marphise, sa chienne.
[118] Vers d'un joli madrigal de Montreuil, qui est resté dans le
souvenir des gens de goût.
[119] Le comte, puis duc du Lude, grand maître d'artillerie.
[120] M. de Ventadour était non-seulement laid et contrefait,
mais encore très-débauché.
[121] Voyez la lettre du 13 mars 1671, p. 99.
[122] La Champmêlé.
[123] Le minime qui prêchait à Grignan.
[124] C'est-à-dire à madame de Grignan, qui était la troisième
femme de M. de Grignan.
[125] Depuis évêque de Perpignan.
[126] Voyez la lettre du 18 mars 1671, p. 102.
Page 637
[127] Madame de la Troche.
[128] Avec madame de la Troche, son amie.
[129] L'abbé de Coulanges, qui passait sa vie avec madame de
Sévigné, sa nièce.
[130] Chez madame de Lavardin, qui aimait extrêmement les
nouvelles.
[131] Depuis maréchal de Matignon.
[132] Le comte du Lude.
[133] On avait dit que le comte du Lude aimait madame de
Sévigné; mais comme c'était un de ces hommes dont l'attachement
ne nuit point à la réputation des dames, madame de Sévigné en
plaisantait la première. Voyez les Amours des Gaules, du comte de
Bussy.
[134] Archevêque d'Aix.
[135] Il n'y avait guère que huit ans que l'abbé de Rancé l'avait
réformée.
[136] Gourville dit dans ses Mémoires que cette fête coûta à M.
le Prince près de deux cent mille livres.
[137] Le marquis de Villars était nommé ambassadeur en
Espagne.
[138] M. Arnauld d'Andilly, âgé alors de 83 ans.
[139] Renée de Forbin, sœur de M. de Marseille, depuis cardinal
de Janson.
[140] Roman de mademoiselle de Scudéri.
[128] Avec madame de la Troche, son amie.
[129] L'abbé de Coulanges, qui passait sa vie avec madame de
Sévigné, sa nièce.
[130] Chez madame de Lavardin, qui aimait extrêmement les
nouvelles.
[131] Depuis maréchal de Matignon.
[132] Le comte du Lude.
[133] On avait dit que le comte du Lude aimait madame de
Sévigné; mais comme c'était un de ces hommes dont l'attachement
ne nuit point à la réputation des dames, madame de Sévigné en
plaisantait la première. Voyez les Amours des Gaules, du comte de
Bussy.
[134] Archevêque d'Aix.
[135] Il n'y avait guère que huit ans que l'abbé de Rancé l'avait
réformée.
[136] Gourville dit dans ses Mémoires que cette fête coûta à M.
le Prince près de deux cent mille livres.
[137] Le marquis de Villars était nommé ambassadeur en
Espagne.
[138] M. Arnauld d'Andilly, âgé alors de 83 ans.
[139] Renée de Forbin, sœur de M. de Marseille, depuis cardinal
de Janson.
[140] Roman de mademoiselle de Scudéri.
Page 638
[141] M. de Vivonne, frère de madame de Montespan, ami de
Boileau, très-spirituel et très-gai.
[142] Mademoiselle du Plessis-d'Argentré. Le château
d'Argentré est à une lieue des Rochers.
[143] Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel.
[144] Jardinier des Rochers.
[145] Arnolphe, scène VI, acte II de l'École des femmes, trouvant
son nom trop bourgeois, se faisait appeler M. de la Souche.
[146] Le cardinal Grimaldi.
[147] La princesse Olympie, abandonnée par Birène dans une
île déserte, cherche en vain son époux qui n'est plus à ses côtés; elle
gravit un rocher, et aperçoit dans le lointain la voile qui emporte
l'infidèle. A cette vue elle tombe toute tremblante, plus pâle et plus
froide que la neige.
Tutta tremente si lasciò cadere,
Più bianca, e più che neve, fredda in volto.
Orlando furioso, cant. X, stanz. 24.
[148] Comme celui de madame de Sévigné.
[149] Angélique-Claire d'Angennes.
[150] M. de Monmerqué croit qu'il s'agissait de mademoiselle
de Toiras, fille du marquis de Toiras, gouverneur de Montpellier.
[151] Roman de la Calprenède.
[152] Libertin, libertine, se prend aujourd'hui dans le sens
d'inconduite et de mauvaises mœurs; il signifiait seulement alors
l'indépendance, l'amour de la liberté en toute chose, la répugnance à
Boileau, très-spirituel et très-gai.
[142] Mademoiselle du Plessis-d'Argentré. Le château
d'Argentré est à une lieue des Rochers.
[143] Fille de Guillaume V, landgrave de Hesse-Cassel.
[144] Jardinier des Rochers.
[145] Arnolphe, scène VI, acte II de l'École des femmes, trouvant
son nom trop bourgeois, se faisait appeler M. de la Souche.
[146] Le cardinal Grimaldi.
[147] La princesse Olympie, abandonnée par Birène dans une
île déserte, cherche en vain son époux qui n'est plus à ses côtés; elle
gravit un rocher, et aperçoit dans le lointain la voile qui emporte
l'infidèle. A cette vue elle tombe toute tremblante, plus pâle et plus
froide que la neige.
Tutta tremente si lasciò cadere,
Più bianca, e più che neve, fredda in volto.
Orlando furioso, cant. X, stanz. 24.
[148] Comme celui de madame de Sévigné.
[149] Angélique-Claire d'Angennes.
[150] M. de Monmerqué croit qu'il s'agissait de mademoiselle
de Toiras, fille du marquis de Toiras, gouverneur de Montpellier.
[151] Roman de la Calprenède.
[152] Libertin, libertine, se prend aujourd'hui dans le sens
d'inconduite et de mauvaises mœurs; il signifiait seulement alors
l'indépendance, l'amour de la liberté en toute chose, la répugnance à
Page 639
se soumettre à la règle: c'est dans ce sens que dans le Tartufe
Molière fait dire à Orgon:
Mon frère, ce discours sent le libertinage.
[153] La famille de Fouesnel habitait le château de ce nom, à
quelques lieues des Rochers.
[154] Madeleine Hai-du-Châtelet, femme de Charles-Louis,
marquis de Simiane. Elle fut dans la suite belle-mère de Pauline de
Grignan.
[155] Les châteaux de Chilly et de Grignan ont effectivement
quelque rapport.
[156] M. de Vivonne était général des galères.
[157] Il était alors forçat des galères.
[158] René de Quengo, seigneur de Tonquedec, ami du marquis
de Sévigné.
[159] M. de Sévigné était guidon des gendarmes Dauphin.
[160] Les Essais de morale de M. Nicole.
[161] Philippe, second fils de Louis XIV, mort le 10 juillet 1671.
[162] C'était la sœur du maréchal de Bellefonds, et la mère de
celui qui sauva la France à Denain. Elle avait beaucoup d'esprit, et
cet esprit était malin et plaisant. Son mari avait servi de second à M.
de Nemours, dans ce duel fameux où M. de Beaufort le tua. Le
prince de Conti ayant quitté le petit collet, fit le singulier projet,
pour établir sa réputation, de se battre contre le duc d'York, depuis
Jacques II, qui était alors en France. Ce fut M. de Villars qu'il
choisit pour second, dans la vue de donner plus d'éclat à ce combat,
qui pourtant ne se fit pas. M. de Villars, quoique pauvre et sans
naissance, réussit à la cour, à la guerre, dans les ambassades, près
Molière fait dire à Orgon:
Mon frère, ce discours sent le libertinage.
[153] La famille de Fouesnel habitait le château de ce nom, à
quelques lieues des Rochers.
[154] Madeleine Hai-du-Châtelet, femme de Charles-Louis,
marquis de Simiane. Elle fut dans la suite belle-mère de Pauline de
Grignan.
[155] Les châteaux de Chilly et de Grignan ont effectivement
quelque rapport.
[156] M. de Vivonne était général des galères.
[157] Il était alors forçat des galères.
[158] René de Quengo, seigneur de Tonquedec, ami du marquis
de Sévigné.
[159] M. de Sévigné était guidon des gendarmes Dauphin.
[160] Les Essais de morale de M. Nicole.
[161] Philippe, second fils de Louis XIV, mort le 10 juillet 1671.
[162] C'était la sœur du maréchal de Bellefonds, et la mère de
celui qui sauva la France à Denain. Elle avait beaucoup d'esprit, et
cet esprit était malin et plaisant. Son mari avait servi de second à M.
de Nemours, dans ce duel fameux où M. de Beaufort le tua. Le
prince de Conti ayant quitté le petit collet, fit le singulier projet,
pour établir sa réputation, de se battre contre le duc d'York, depuis
Jacques II, qui était alors en France. Ce fut M. de Villars qu'il
choisit pour second, dans la vue de donner plus d'éclat à ce combat,
qui pourtant ne se fit pas. M. de Villars, quoique pauvre et sans
naissance, réussit à la cour, à la guerre, dans les ambassades, près
Page 640
des femmes, près des princes, et cela en conservant l'estime
générale.
[163] Anne-Marie du Pui de Murinais, qui épousa Henri de
Maillé, marquis de Kerman.
[164] Suzanne de Montgommery, femme de Henri Goyon de la
Moussaie, comte de Quintin.
[165] Allusion à un conte de la Bibliothèque bleue, où le fils du
roi allant au-devant d'une princesse qu'il doit épouser, se fait passer
pour un bourgeois de Paris, tout en menant un train de prince.
[166] Jacques-Bénigne Bossuet.
[167] Cette lettre, publiée par M. Crauford, est celle que
madame de Thianges envoya demander à madame de Coulanges,
ainsi que celle du Cheval, qui malheureusement est perdue.
[168] Avant la comédie des Précieuses ridicules, le titre de
précieuse se prenait en bonne part, et signifiait la distinction et la
suprême élégance en toute chose.
[169] Elle était venue à Grignan voir son neveu. Elle habitait
ordinairement le Pont-Saint-Esprit.
[170] Terre de M. de Sévigné, située à quelques lieues de
Nantes.
[171] De Retz.
[172] Pierre Camus, abbé de Pontcarré, aumônier du roi.
[173] Valet de chambre du roi.
[174] Il s'agissait de l'enlèvement de Mlle de Bouillé par le
marquis de Pomenars. Le comte de Créance, père de la demoiselle,
poursuivait pour crime de rapt M. de Pomenars.
générale.
[163] Anne-Marie du Pui de Murinais, qui épousa Henri de
Maillé, marquis de Kerman.
[164] Suzanne de Montgommery, femme de Henri Goyon de la
Moussaie, comte de Quintin.
[165] Allusion à un conte de la Bibliothèque bleue, où le fils du
roi allant au-devant d'une princesse qu'il doit épouser, se fait passer
pour un bourgeois de Paris, tout en menant un train de prince.
[166] Jacques-Bénigne Bossuet.
[167] Cette lettre, publiée par M. Crauford, est celle que
madame de Thianges envoya demander à madame de Coulanges,
ainsi que celle du Cheval, qui malheureusement est perdue.
[168] Avant la comédie des Précieuses ridicules, le titre de
précieuse se prenait en bonne part, et signifiait la distinction et la
suprême élégance en toute chose.
[169] Elle était venue à Grignan voir son neveu. Elle habitait
ordinairement le Pont-Saint-Esprit.
[170] Terre de M. de Sévigné, située à quelques lieues de
Nantes.
[171] De Retz.
[172] Pierre Camus, abbé de Pontcarré, aumônier du roi.
[173] Valet de chambre du roi.
[174] Il s'agissait de l'enlèvement de Mlle de Bouillé par le
marquis de Pomenars. Le comte de Créance, père de la demoiselle,
poursuivait pour crime de rapt M. de Pomenars.
Page 641
[175] Bossuet, ayant été nommé précepteur de M. le dauphin, ne
crut pas devoir conserver un évêché dans lequel il ne pouvait plus
résider.
[176] Depuis chancelier de France.
[177] M. de Lavardin était lieutenant général au gouvernement
de Bretagne.
[178] M. de Sévigné.
[179] Vieux mot encore en usage dans le peuple: se faire brave,
pour se parer.
[180] Anne d'Ornano, comtesse d'Harcourt.
[181] Marguerite de Rohan-Chabot, femme de Malo, marquis de
Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo. Elle était sœur de madame de
Soubise.
[182] Expression de M. Nicole dans ses Essais de morale.
[183] Thérèse Adhémar de Monteil, femme de Charles-François
de Châteauneuf, comte de Rochebonne, et sœur de M. de Grignan.
[184] C'est ainsi que madame de Sévigné nommait sa petite-fille
(Marie-Blanche), qu'elle avait laissée à Paris en nourrice.
[185] Une des filles de la basse-cour des Rochers.
[186] Hémistiche d'un bout-rimé rempli par madame de
Grignan.
[187] A cause de la fausse couche que madame de Grignan fit à
Livry.
[188] Il mourut de la petite vérole le 30 juillet 1671.
[189] Le chevalier de Grignan.
crut pas devoir conserver un évêché dans lequel il ne pouvait plus
résider.
[176] Depuis chancelier de France.
[177] M. de Lavardin était lieutenant général au gouvernement
de Bretagne.
[178] M. de Sévigné.
[179] Vieux mot encore en usage dans le peuple: se faire brave,
pour se parer.
[180] Anne d'Ornano, comtesse d'Harcourt.
[181] Marguerite de Rohan-Chabot, femme de Malo, marquis de
Coëtquen, gouverneur de Saint-Malo. Elle était sœur de madame de
Soubise.
[182] Expression de M. Nicole dans ses Essais de morale.
[183] Thérèse Adhémar de Monteil, femme de Charles-François
de Châteauneuf, comte de Rochebonne, et sœur de M. de Grignan.
[184] C'est ainsi que madame de Sévigné nommait sa petite-fille
(Marie-Blanche), qu'elle avait laissée à Paris en nourrice.
[185] Une des filles de la basse-cour des Rochers.
[186] Hémistiche d'un bout-rimé rempli par madame de
Grignan.
[187] A cause de la fausse couche que madame de Grignan fit à
Livry.
[188] Il mourut de la petite vérole le 30 juillet 1671.
[189] Le chevalier de Grignan.
Page 642
[190] Lieutenants généraux de la province de Bretagne.
[191] Blaise Pascal, un des plus beaux génies de son siècle,
avait été sujet à de grands maux de tête; il mourut dans la fleur de
l'âge en 1662.
[192] Dignité du chapitre de Saint-Jean de Lyon.
[193] L'abbé de Montfaucon de Villars, auteur de l'ouvrage
intitulé le Comte de Gabalis.
[194] Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote
contre la raison. Voy. le Ménagiana, t. IV, p. 271, édition de Paris,
1715, et les Œuvres de Boileau.
[195] Dans la philosophie de Descartes.
[196] Lambesc, petite ville de Provence, où se tient l'assemblée
des états de la province.
[197] Évêque de Carpentras, fort ennuyeux.
[198] Au parlement de Rennes.
[199] Virgile, Enéide, liv. Ier, vers 134. C'est par ces mots que
Neptune, en courroux, fait disparaître les vents qui ont excité une
tempête sans son ordre.
[200] Père de M. de Pomponne, que le roi avait choisi pour
remplacer M. de Lionne au ministère des affaires étrangères.
[201] Ce traité, l'un des plus beaux ouvrages de Nicole, se
trouve à la suite des Pensées de Pascal, édit. Didot, 1842.
[202] Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie
l'activité de deux qualités contraires, dont l'une donne de la vigueur
et de l'action à l'autre.
[191] Blaise Pascal, un des plus beaux génies de son siècle,
avait été sujet à de grands maux de tête; il mourut dans la fleur de
l'âge en 1662.
[192] Dignité du chapitre de Saint-Jean de Lyon.
[193] L'abbé de Montfaucon de Villars, auteur de l'ouvrage
intitulé le Comte de Gabalis.
[194] Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote
contre la raison. Voy. le Ménagiana, t. IV, p. 271, édition de Paris,
1715, et les Œuvres de Boileau.
[195] Dans la philosophie de Descartes.
[196] Lambesc, petite ville de Provence, où se tient l'assemblée
des états de la province.
[197] Évêque de Carpentras, fort ennuyeux.
[198] Au parlement de Rennes.
[199] Virgile, Enéide, liv. Ier, vers 134. C'est par ces mots que
Neptune, en courroux, fait disparaître les vents qui ont excité une
tempête sans son ordre.
[200] Père de M. de Pomponne, que le roi avait choisi pour
remplacer M. de Lionne au ministère des affaires étrangères.
[201] Ce traité, l'un des plus beaux ouvrages de Nicole, se
trouve à la suite des Pensées de Pascal, édit. Didot, 1842.
[202] Terme de philosophie qui vient du grec, et signifie
l'activité de deux qualités contraires, dont l'une donne de la vigueur
et de l'action à l'autre.
Page 643
[203] Henri de Senneterre (St.-Nectaire). Il avait épousé Anne
de Longueval, fille d'honneur de la reine, parente de Bussy-Rabutin
par sa seconde femme.
[204] Plaisanteries dont il est question dans la lettre du 19 août
précédent. C'est l'épouse de Senneterre que Mme de Sévigné désigne
ainsi.
[205] Henri Arnauld, évêque d'Angers.
[206] Jacques Adhémar de Monteil, évêque d'Uzès, oncle de M.
de Grignan.
[207] C'est ainsi qu'on nomme à Lambesc les deux figures qui
frappent les heures à l'horloge du beffroi de cette ville.
[208] M. de Forbin d'Oppède; il mourut le 14 novembre.
[209] Il s'agit de la fausse couche de madame de Grignan.
[210] Rabelais, dans Panurge.
[211] De colonel des gardes françaises.
[212] François d'Aubusson, duc de la Feuillade, depuis
maréchal de France, succéda au maréchal de Gramont.
[213] Ma hardiesse vient de mon ardeur.
[214] Je ne crains pas de m'élever.
[215] Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom
d'Adhémar, et il n'avait pas encore l'habitude de le signer.
[216] Le régiment dont il s'agit était un de ceux qu'on nommait,
dans la cavalerie, régiments des gentilshommes, et qui portaient le
nom des colonels.
[217] Le corps de cette devise était une fusée volante.
de Longueval, fille d'honneur de la reine, parente de Bussy-Rabutin
par sa seconde femme.
[204] Plaisanteries dont il est question dans la lettre du 19 août
précédent. C'est l'épouse de Senneterre que Mme de Sévigné désigne
ainsi.
[205] Henri Arnauld, évêque d'Angers.
[206] Jacques Adhémar de Monteil, évêque d'Uzès, oncle de M.
de Grignan.
[207] C'est ainsi qu'on nomme à Lambesc les deux figures qui
frappent les heures à l'horloge du beffroi de cette ville.
[208] M. de Forbin d'Oppède; il mourut le 14 novembre.
[209] Il s'agit de la fausse couche de madame de Grignan.
[210] Rabelais, dans Panurge.
[211] De colonel des gardes françaises.
[212] François d'Aubusson, duc de la Feuillade, depuis
maréchal de France, succéda au maréchal de Gramont.
[213] Ma hardiesse vient de mon ardeur.
[214] Je ne crains pas de m'élever.
[215] Le chevalier de Grignan avait pris depuis peu le nom
d'Adhémar, et il n'avait pas encore l'habitude de le signer.
[216] Le régiment dont il s'agit était un de ceux qu'on nommait,
dans la cavalerie, régiments des gentilshommes, et qui portaient le
nom des colonels.
[217] Le corps de cette devise était une fusée volante.
Page 644
[218] François, comte de Rouville, homme original, qui disait
hautement la vérité.
[219] M. de Guilleragues disait que tous les Grignan étaient
glorieux. On lui disait: Mais Adhémar l'est-il? Il répondit,
GLORIEUSET, voulant dire moins glorieux que les autres, mais
pourtant glorieux; et depuis on l'appela le petit glorieux.
[220] Il fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays de
Provence, et nommé Louis-Provence.
[221] M. de Coulanges arrivait de Provence avec une femme de
chambre de Mme de Grignan, nommée Cateau.
[222] C'est la pensée d'un madrigal de mademoiselle de Scudéri.
[223] Le coadjuteur d'Arles.
[224] L'allusion de Bourdaloue ne pouvait qu'être honorable à
M. de Tréville.
[225] Madame de Coulanges était nièce de la femme de M. le
Tellier, ministre d'État, et depuis chancelier de France.
[226] Cet ambassadeur était Pierre Grotius, fils de l'auteur du
Droit de la guerre et de la paix. Louis XIV allait faire la guerre à la
Hollande, conjointement avec le roi d'Angleterre Charles, aux
termes du traité d'alliance que Madame avait négocié au mois de
juin 1670.
[227] Langlée était un homme d'une naissance obscure, qui
s'était introduit à la cour par l'intrigue, et en y jouant très-gros jeu.
[228] De premier maître d'hôtel du roi.
[229] De premier président de la chambre des comptes.
[230] Fille du duc de Brancas le distrait.
hautement la vérité.
[219] M. de Guilleragues disait que tous les Grignan étaient
glorieux. On lui disait: Mais Adhémar l'est-il? Il répondit,
GLORIEUSET, voulant dire moins glorieux que les autres, mais
pourtant glorieux; et depuis on l'appela le petit glorieux.
[220] Il fut tenu sur les fonts par les procureurs du pays de
Provence, et nommé Louis-Provence.
[221] M. de Coulanges arrivait de Provence avec une femme de
chambre de Mme de Grignan, nommée Cateau.
[222] C'est la pensée d'un madrigal de mademoiselle de Scudéri.
[223] Le coadjuteur d'Arles.
[224] L'allusion de Bourdaloue ne pouvait qu'être honorable à
M. de Tréville.
[225] Madame de Coulanges était nièce de la femme de M. le
Tellier, ministre d'État, et depuis chancelier de France.
[226] Cet ambassadeur était Pierre Grotius, fils de l'auteur du
Droit de la guerre et de la paix. Louis XIV allait faire la guerre à la
Hollande, conjointement avec le roi d'Angleterre Charles, aux
termes du traité d'alliance que Madame avait négocié au mois de
juin 1670.
[227] Langlée était un homme d'une naissance obscure, qui
s'était introduit à la cour par l'intrigue, et en y jouant très-gros jeu.
[228] De premier maître d'hôtel du roi.
[229] De premier président de la chambre des comptes.
[230] Fille du duc de Brancas le distrait.
Page 645
[231] Françoise d'Aubigné, depuis marquise de Maintenon.
[232] Elle était fille du maréchal de Gramont. Un jour à Saint-
Cloud, chez Madame, madame de Monaco était assise sur le
parquet, à cause de la grande chaleur; et Lauzun, qui en était
amoureux, la soupçonnant d'être favorable au roi, dans un accès de
jalousie fit exprès de lui marcher sur la main, sans qu'elle osât se
plaindre.
[233] Qui fut depuis maréchal de France. Il était fils de madame
de la Baume.
[234] Parodie de ce vers d'Alexandre.
Du bruit de ses exploits mon âme importunée...
Acte Ier, scène 2.
[235] M. de Sauvebeuf, rendant compte à M. le Prince d'une
négociation pour laquelle il était allé en Espagne, lui disait: Chose,
chose, le roi d'Espagne, m'a dit, etc.
[236] Madame de Sévigné désigne par ces mots la Champmêlé,
que son fils avait aimée.
[237] On voit par là que madame de Sévigné jouait très-bien la
comédie en société. Elle parle à M. de Pomponne du théâtre de
Fresnes, dans la lettre du 1er août 1667.
[238] Cette pièce ne pouvait être Pulchérie, représentée en
1672.
[239] Dont la fille fut mariée au comte de Fontaine-Martel,
premier écuyer de la demoiselle d'Orléans.
[240] Harlay de Champvallon.
[241] François Desmontiers, comte de Mérinville, qui avait été
lieutenant général du gouvernement de Provence.
[232] Elle était fille du maréchal de Gramont. Un jour à Saint-
Cloud, chez Madame, madame de Monaco était assise sur le
parquet, à cause de la grande chaleur; et Lauzun, qui en était
amoureux, la soupçonnant d'être favorable au roi, dans un accès de
jalousie fit exprès de lui marcher sur la main, sans qu'elle osât se
plaindre.
[233] Qui fut depuis maréchal de France. Il était fils de madame
de la Baume.
[234] Parodie de ce vers d'Alexandre.
Du bruit de ses exploits mon âme importunée...
Acte Ier, scène 2.
[235] M. de Sauvebeuf, rendant compte à M. le Prince d'une
négociation pour laquelle il était allé en Espagne, lui disait: Chose,
chose, le roi d'Espagne, m'a dit, etc.
[236] Madame de Sévigné désigne par ces mots la Champmêlé,
que son fils avait aimée.
[237] On voit par là que madame de Sévigné jouait très-bien la
comédie en société. Elle parle à M. de Pomponne du théâtre de
Fresnes, dans la lettre du 1er août 1667.
[238] Cette pièce ne pouvait être Pulchérie, représentée en
1672.
[239] Dont la fille fut mariée au comte de Fontaine-Martel,
premier écuyer de la demoiselle d'Orléans.
[240] Harlay de Champvallon.
[241] François Desmontiers, comte de Mérinville, qui avait été
lieutenant général du gouvernement de Provence.
Page 646
[242] Anne-Marie d'Autriche, veuve de Philippe IV, roi
d'Espagne, et mère de Charles II, qui ne fut déclaré majeur qu'en
1676, et dont les États étaient alors gouvernés par la reine sa mère,
assistée de six conseillers nommés par le feu roi.
[243] Il paraît que l'abbé de Coulanges cherchait à résigner
l'abbaye de Livry en faveur de l'abbé de Grignan.
[244] Gouverneur de Louis, dauphin de France, fils unique de
Louis XIV.
[245] Fille de M. de Montausier.
[246] Femme d'Élie du Fresnoi, premier commis de M. de
Louvois, dont elle était la maîtresse, et qui fit créer pour elle la
charge de dame du lit de la reine.
[247] Ministre des affaires étrangères.
[248] Jules Mascaron, de l'Oratoire, célèbre prédicateur, évêque
de Tulle.
[249] Fille de M. Séguier.
[250] Claude Joli, évêque d'Agen.
[251] Madame de Louvois.
[252] Vers de Corneille dans Cinna, scène V, acte IV.
[253] De madame la princesse de Conti.
[254] Seconde femme de Gaston, duc d'Orléans, morte le 3 avril
suivant.
[255] Probablement les Femmes savantes, représentées le 11
mars 1672.
d'Espagne, et mère de Charles II, qui ne fut déclaré majeur qu'en
1676, et dont les États étaient alors gouvernés par la reine sa mère,
assistée de six conseillers nommés par le feu roi.
[243] Il paraît que l'abbé de Coulanges cherchait à résigner
l'abbaye de Livry en faveur de l'abbé de Grignan.
[244] Gouverneur de Louis, dauphin de France, fils unique de
Louis XIV.
[245] Fille de M. de Montausier.
[246] Femme d'Élie du Fresnoi, premier commis de M. de
Louvois, dont elle était la maîtresse, et qui fit créer pour elle la
charge de dame du lit de la reine.
[247] Ministre des affaires étrangères.
[248] Jules Mascaron, de l'Oratoire, célèbre prédicateur, évêque
de Tulle.
[249] Fille de M. Séguier.
[250] Claude Joli, évêque d'Agen.
[251] Madame de Louvois.
[252] Vers de Corneille dans Cinna, scène V, acte IV.
[253] De madame la princesse de Conti.
[254] Seconde femme de Gaston, duc d'Orléans, morte le 3 avril
suivant.
[255] Probablement les Femmes savantes, représentées le 11
mars 1672.
Page 647
[256] Allusion à la comtesse de Fiesque, qui avait perdu
madame de Guerchy, sa fille, au mois de janvier précédent, et dont
madame de Scudéri disait: «La comtesse est bien embarrassée d'une
affliction.» A quoi Bussy répondit, «Je crois que la joie lui est bien
aussi chère que ses enfants.»
[257] Pierre Michon, connu sous le nom de l'abbé Bourdelot. Il
avait été médecin du prince de Condé, père du grand Condé; il le fut
ensuite de la reine Christine, Madame de la Baume et Bourdelot
avaient écrit une petite pièce contre l'Espérance, et la princesse
palatine y fit une réponse.
[258] Il est question de cette maxime de la Rochefoucauld: Qui
vit sans folie n'est pas si sage qu'il le croit.
[259] C'est-à-dire l'évêque de Tournay, Gilbert de Choiseul.
[260] Pierre de Bonzi.
[261] César d'Estrées, évêque de Laon, fut déclaré cardinal peu
de temps après: il l'était in petto depuis le mois d'août 1671.
[262] Ancienne locution; on dirait maintenant sans que je
craigne.
[263] L'amour de d'Hacqueville pour une fille du maréchal de
Gramont.
[264] Antoine Godeau, évêque de Vence, mort le 21 avril 1672.
[265] Renaud de Sévigné s'était retiré à Port-Royal des champs,
où il passa les dernières années de sa vie dans les exercices de la
plus haute piété. Il y mourut le 19 mars 1676.
[266] Le cardinal de Retz.
[267] Le Bassan faisait figurer son chien dans la composition de
presque tous ses tableaux.
madame de Guerchy, sa fille, au mois de janvier précédent, et dont
madame de Scudéri disait: «La comtesse est bien embarrassée d'une
affliction.» A quoi Bussy répondit, «Je crois que la joie lui est bien
aussi chère que ses enfants.»
[257] Pierre Michon, connu sous le nom de l'abbé Bourdelot. Il
avait été médecin du prince de Condé, père du grand Condé; il le fut
ensuite de la reine Christine, Madame de la Baume et Bourdelot
avaient écrit une petite pièce contre l'Espérance, et la princesse
palatine y fit une réponse.
[258] Il est question de cette maxime de la Rochefoucauld: Qui
vit sans folie n'est pas si sage qu'il le croit.
[259] C'est-à-dire l'évêque de Tournay, Gilbert de Choiseul.
[260] Pierre de Bonzi.
[261] César d'Estrées, évêque de Laon, fut déclaré cardinal peu
de temps après: il l'était in petto depuis le mois d'août 1671.
[262] Ancienne locution; on dirait maintenant sans que je
craigne.
[263] L'amour de d'Hacqueville pour une fille du maréchal de
Gramont.
[264] Antoine Godeau, évêque de Vence, mort le 21 avril 1672.
[265] Renaud de Sévigné s'était retiré à Port-Royal des champs,
où il passa les dernières années de sa vie dans les exercices de la
plus haute piété. Il y mourut le 19 mars 1676.
[266] Le cardinal de Retz.
[267] Le Bassan faisait figurer son chien dans la composition de
presque tous ses tableaux.
Page 648
[268] Armand de Béthune, marquis de Charost, avait épousé
Marie Fouquet, fille du surintendant.
[269] C'est-à-dire des pronostics. On donnait alors ce sens au
mot almanach à cause des prédictions qu'on y trouvait.
[270] Allusion à ces vers de la dédicace d'Œdipe, à M. Fouquet:
Et je me sens encor la main qui crayonna
L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
[271] Voyez la fable XI du livre VII, le Curé et le Mort.
[272] Autre fable de la Fontaine, dont la moralité est la même
que celle du Curé et du Mort. Voyez la fable X du livre VII.
[273] L'une des plus belles femmes de son temps, et des moins
sages. Elle était fille de Joachim de Lénoncourt, marquis de
Marolles, et d'Isabelle-Claire-Eugénie de Cromerg.
[274] Le président de Mesmes, père du premier président de ce
nom.
[275] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse.
[276] Fameux libraire de ce temps-là, dont parle Boileau.
[277] Romans de madame de la Fayette.
[278] On employait autrefois le mot de comédie dans un sens
générique.
[279] Jean Tambonneau, président de la chambre des comptes,
épousa Marie Boyer, sœur de la duchesse de Noailles.
[280] C'est-à-dire M. de la Rochefoucauld et madame de la
Fayette, qui demeuraient l'un et l'autre au faubourg Saint-Germain.
[281] Ottoboni fut depuis le pape Alexandre VIII.
Marie Fouquet, fille du surintendant.
[269] C'est-à-dire des pronostics. On donnait alors ce sens au
mot almanach à cause des prédictions qu'on y trouvait.
[270] Allusion à ces vers de la dédicace d'Œdipe, à M. Fouquet:
Et je me sens encor la main qui crayonna
L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
[271] Voyez la fable XI du livre VII, le Curé et le Mort.
[272] Autre fable de la Fontaine, dont la moralité est la même
que celle du Curé et du Mort. Voyez la fable X du livre VII.
[273] L'une des plus belles femmes de son temps, et des moins
sages. Elle était fille de Joachim de Lénoncourt, marquis de
Marolles, et d'Isabelle-Claire-Eugénie de Cromerg.
[274] Le président de Mesmes, père du premier président de ce
nom.
[275] Henriette de Coulanges, marquise de la Trousse.
[276] Fameux libraire de ce temps-là, dont parle Boileau.
[277] Romans de madame de la Fayette.
[278] On employait autrefois le mot de comédie dans un sens
générique.
[279] Jean Tambonneau, président de la chambre des comptes,
épousa Marie Boyer, sœur de la duchesse de Noailles.
[280] C'est-à-dire M. de la Rochefoucauld et madame de la
Fayette, qui demeuraient l'un et l'autre au faubourg Saint-Germain.
[281] Ottoboni fut depuis le pape Alexandre VIII.
Page 649
[282] Le marquis de Villeroi.
[283] Depuis Jacques II, roi d'Angleterre.
[284] Grotte taillée dans le roc, où, selon la tradition du pays, on
prétend que sainte Madeleine vint finir sa vie dans la pénitence.
[285] Il y avait aussi à Livry une chapelle nommée Notre-Dame
des Anges.
[286] Où était alors madame de la Fayette.
[287] Le chevalier de Grignan, qui avait quitté le nom
d'Adhémar.
[288] Vers du Cid.
[289] Fils aîné de Bussy, mais du second lit.
[290] Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie.
[291] Renée-Éléonore de Bouillé, première femme du comte du
Lude, aimait beaucoup la chasse, et était toujours vêtue en homme.
[292] Il paraît qu'il s'agit ici de madame de Montespan.
[293] C'est-à-dire de chez madame de la Fayette.
[294] Gabrielle du Plessis de Liancourt.
[295] Madame de Marans, qui appelait le duc de la
Rochefoucauld mon fils.
[296] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis,
gouverneur de l'Orléanais.
[297] Françoise de Brancas, femme d'Alphonse-Henri-Charles
de Lorraine, prince d'Harcourt.
[283] Depuis Jacques II, roi d'Angleterre.
[284] Grotte taillée dans le roc, où, selon la tradition du pays, on
prétend que sainte Madeleine vint finir sa vie dans la pénitence.
[285] Il y avait aussi à Livry une chapelle nommée Notre-Dame
des Anges.
[286] Où était alors madame de la Fayette.
[287] Le chevalier de Grignan, qui avait quitté le nom
d'Adhémar.
[288] Vers du Cid.
[289] Fils aîné de Bussy, mais du second lit.
[290] Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie.
[291] Renée-Éléonore de Bouillé, première femme du comte du
Lude, aimait beaucoup la chasse, et était toujours vêtue en homme.
[292] Il paraît qu'il s'agit ici de madame de Montespan.
[293] C'est-à-dire de chez madame de la Fayette.
[294] Gabrielle du Plessis de Liancourt.
[295] Madame de Marans, qui appelait le duc de la
Rochefoucauld mon fils.
[296] Paul d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis,
gouverneur de l'Orléanais.
[297] Françoise de Brancas, femme d'Alphonse-Henri-Charles
de Lorraine, prince d'Harcourt.
Page 650
[298] Fille du chancelier Séguier.
[299] Jules Mascaron.
[300] Fils naturel de Charles II, roi d'Angleterre, et le même qui
fut décapité en 1685.
[301] Ceci rappelle la naïveté de M. de Puymaurin sur Racine,
qui, par son testament, voulut qu'on l'enterrât à Port-Royal: «Il
n'aurait jamais fait cela de son vivant,» dit-il.
[302] Le Saint-Pilon est une chapelle en forme de dôme, bâtie
au dessus du rocher de la Sainte-Baume.
[303] Allusion à des bouts-rimés que madame de Grignan avait
faits à Livry.
[304] M. le Duc.
[305] Allusion à la pièce du Tartufe.
[306] Joseph-Gaspard Couet, marquis de Marignanes.
[307] M. de Pomponne.
[308] Il demeurait à Angers, auprès de son oncle Henri Arnauld,
évêque d'Angers.
[309] C'est-à-dire au passage du Rhin: l'Yssel fut abandonné.
[310] Armand de Bautru, comte de Nogent, et Guy de
Chaumont de Guitry, grand maître de la garde-robe.
[311] Catherine-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse de
Montbazon. Elle était une des saintes de Port-Royal.
[312] M. de la Rochefoucauld.
[299] Jules Mascaron.
[300] Fils naturel de Charles II, roi d'Angleterre, et le même qui
fut décapité en 1685.
[301] Ceci rappelle la naïveté de M. de Puymaurin sur Racine,
qui, par son testament, voulut qu'on l'enterrât à Port-Royal: «Il
n'aurait jamais fait cela de son vivant,» dit-il.
[302] Le Saint-Pilon est une chapelle en forme de dôme, bâtie
au dessus du rocher de la Sainte-Baume.
[303] Allusion à des bouts-rimés que madame de Grignan avait
faits à Livry.
[304] M. le Duc.
[305] Allusion à la pièce du Tartufe.
[306] Joseph-Gaspard Couet, marquis de Marignanes.
[307] M. de Pomponne.
[308] Il demeurait à Angers, auprès de son oncle Henri Arnauld,
évêque d'Angers.
[309] C'est-à-dire au passage du Rhin: l'Yssel fut abandonné.
[310] Armand de Bautru, comte de Nogent, et Guy de
Chaumont de Guitry, grand maître de la garde-robe.
[311] Catherine-Françoise de Bretagne, sœur de la duchesse de
Montbazon. Elle était une des saintes de Port-Royal.
[312] M. de la Rochefoucauld.
Page 651
[313] Alexandre de Choiseul, comte du Plessis, fils de César,
duc de Choiseul, maréchal de France.
[314] Henri-Jules de Bourbon, fils de M. le Prince.
[315] Il parut sous le nom de chevalier de Longueville, et fut tué
pendant le siége de Philisbourg, en 1688, par un soldat qui tirait une
bécassine.
[316] Philippe de Mornay, chevalier de Malte; il mourut de cette
blessure.
[317] Colombe le Charron.
[318] Marie-Louise le Loup de Bellenave, remariée au marquis
de Clérembault.
[319] Pensée d'un madrigal de Montreuil.
[320] François-Martin de Savonières de la Troche, alors âgé de
seize ans.
[321] Mademoiselle de la Trousse et mademoiselle de Méri,
toutes deux filles de madame de la Trousse.
[322] François Duprat, descendant du chancelier.
[323] Ce lieu s'appelle, en langage du pays, la visto.
[324] Cousine germaine de M. de Grignan.
[325] C'était le même jour de son départ de Grignan pour Paris,
et de celui de madame de Grignan pour Salon et pour Aix.
[326] Allusion au dialogue de Lucien intitulé Caron, ou le
Contemplateur.
[327] Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaut. Il
était gouverneur des îles Sainte-Marguerite, commandeur des ordres
duc de Choiseul, maréchal de France.
[314] Henri-Jules de Bourbon, fils de M. le Prince.
[315] Il parut sous le nom de chevalier de Longueville, et fut tué
pendant le siége de Philisbourg, en 1688, par un soldat qui tirait une
bécassine.
[316] Philippe de Mornay, chevalier de Malte; il mourut de cette
blessure.
[317] Colombe le Charron.
[318] Marie-Louise le Loup de Bellenave, remariée au marquis
de Clérembault.
[319] Pensée d'un madrigal de Montreuil.
[320] François-Martin de Savonières de la Troche, alors âgé de
seize ans.
[321] Mademoiselle de la Trousse et mademoiselle de Méri,
toutes deux filles de madame de la Trousse.
[322] François Duprat, descendant du chancelier.
[323] Ce lieu s'appelle, en langage du pays, la visto.
[324] Cousine germaine de M. de Grignan.
[325] C'était le même jour de son départ de Grignan pour Paris,
et de celui de madame de Grignan pour Salon et pour Aix.
[326] Allusion au dialogue de Lucien intitulé Caron, ou le
Contemplateur.
[327] Guillaume de Pechpeirou-Comenge, comte de Guitaut. Il
était gouverneur des îles Sainte-Marguerite, commandeur des ordres
Page 652
du roi; il avait été chambellan de M. le prince de Condé, et honoré
de son amitié particulière.
[328] Allusion à ces vers de la fable du Lièvre et les
Grenouilles:
Un lièvre en son gîte songeait.
Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?
La Fontaine, liv. II, fable XIV.
[329] Il s'agissait du siége d'Orange.
[330] Contre-vérité; c'est de l'évêque de Marseille qu'il est
question.
[331] Marie d'Este, qui allait épouser le duc d'York, frère de
Charles II, roi d'Angleterre.
[332] Sarcasme dirigé contre l'évêque de Marseille, qui allait
solliciter de grand matin contre M. de Grignan.
[333] Depuis marquise de Cavoie.
[334] Depuis duchesse de la Ferté.
[335] Depuis comtesse de Lannion.
[336] Mademoiselle de Dampierre fut depuis comtesse de
Moreuil.
[337] Depuis comtesse de Saint-Vallier.
[338] Depuis marquise de Montrevel.
[339] Depuis comtesse de Beuvron.
[340] Capitaine de vaisseau, et cousin germain de M. de
Grignan.
de son amitié particulière.
[328] Allusion à ces vers de la fable du Lièvre et les
Grenouilles:
Un lièvre en son gîte songeait.
Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe?
La Fontaine, liv. II, fable XIV.
[329] Il s'agissait du siége d'Orange.
[330] Contre-vérité; c'est de l'évêque de Marseille qu'il est
question.
[331] Marie d'Este, qui allait épouser le duc d'York, frère de
Charles II, roi d'Angleterre.
[332] Sarcasme dirigé contre l'évêque de Marseille, qui allait
solliciter de grand matin contre M. de Grignan.
[333] Depuis marquise de Cavoie.
[334] Depuis duchesse de la Ferté.
[335] Depuis comtesse de Lannion.
[336] Mademoiselle de Dampierre fut depuis comtesse de
Moreuil.
[337] Depuis comtesse de Saint-Vallier.
[338] Depuis marquise de Montrevel.
[339] Depuis comtesse de Beuvron.
[340] Capitaine de vaisseau, et cousin germain de M. de
Grignan.
Page 653
[341] C'est dans cette maison qu'étaient élevés les enfants du roi
et de madame de Montespan, dont madame Scarron était
gouvernante.
[342] Bonne de Pons, marquise d'Heudicourt.
[343] Il avait été blessé au passage du Rhin.
[344] On sait que M. de Vivonne était excessivement gros.
[345] Sœur de madame de Pomponne, mariée plus tard au
marquis de Vins.
[346] Michel Koribut Wiesnovieski, mort le 10 novembre 1673.
[347] Jean Sobieski, qui fut depuis élu roi de Pologne le 20 mai
1674.
[348] Il avait épousé la petite-fille du maréchal d'Arquien,
laquelle, après sa mort, revint en France. La victoire que Sobieski
remporta, en 1783, sous les murs de Vienne, et qui sauva l'empereur
et l'Empire, est plus célèbre encore que celle dont il s'agit ici.
[349] M. le Prince et M. de Turenne.
[350] Jeanne-Marie Colbert, duchesse de Chevreuse.
[351] Jean Sobieski, depuis roi de Pologne.
[352] Les enfants de madame de Montespan.
[353] Expression singulière, qui date du temps des précieuses.
Chère était le nom qu'elles se donnaient entre elles. (Voy. le
Comment. de Bret sur Molière.)
[354] Le duc de Saint-Simon rapporte un autre vol plus étrange
encore, qui se fit à Versailles. On enleva en une nuit toutes les
crépines et les franges d'or des grands appartements, depuis la
galerie jusqu'à la chapelle. Quelques perquisitions qu'on fît, on ne
et de madame de Montespan, dont madame Scarron était
gouvernante.
[342] Bonne de Pons, marquise d'Heudicourt.
[343] Il avait été blessé au passage du Rhin.
[344] On sait que M. de Vivonne était excessivement gros.
[345] Sœur de madame de Pomponne, mariée plus tard au
marquis de Vins.
[346] Michel Koribut Wiesnovieski, mort le 10 novembre 1673.
[347] Jean Sobieski, qui fut depuis élu roi de Pologne le 20 mai
1674.
[348] Il avait épousé la petite-fille du maréchal d'Arquien,
laquelle, après sa mort, revint en France. La victoire que Sobieski
remporta, en 1783, sous les murs de Vienne, et qui sauva l'empereur
et l'Empire, est plus célèbre encore que celle dont il s'agit ici.
[349] M. le Prince et M. de Turenne.
[350] Jeanne-Marie Colbert, duchesse de Chevreuse.
[351] Jean Sobieski, depuis roi de Pologne.
[352] Les enfants de madame de Montespan.
[353] Expression singulière, qui date du temps des précieuses.
Chère était le nom qu'elles se donnaient entre elles. (Voy. le
Comment. de Bret sur Molière.)
[354] Le duc de Saint-Simon rapporte un autre vol plus étrange
encore, qui se fit à Versailles. On enleva en une nuit toutes les
crépines et les franges d'or des grands appartements, depuis la
galerie jusqu'à la chapelle. Quelques perquisitions qu'on fît, on ne
Page 654
trouva aucune trace du vol. Mais cinq ou six jours après, le roi étant
à souper, un énorme paquet tomba tout à coup sur la table, à
quelque distance de lui: c'étaient les franges volées, avec un billet
attaché sur le paquet, où l'on lut ces mots: Bontemps, reprends tes
franges, la peine en passe le plaisir. Saint-Simon était témoin.
[355] M. d'Andilly et M. de Sévigné s'étaient retirés depuis
plusieurs années à Port-Royal des champs.
[356] Si tu me regardes, on me regardera. Cette devise était
celle qui avait pour corps un cadran solaire, et faisait allusion au
soleil, emblème adopté par le roi.
[357] Louis-Auguste de Bourbon, fils du roi et de madame de
Montespan.
[358] Le 5 février 1627, jour de la naissance de madame de
Sévigné.
[359] Vers de Marot dans son épître au roi François Ier, pour
avoir été desrobé.
[360] Fille du roi et de madame de la Vallière.
[361] M. le Tellier, frère de M. de Louvois.
[362] Madame de Grignan arriva à Paris peu de jours après, et y
resta jusqu'à la fin de mai 1675.
[363] Les adieux de la mère et de la fille s'étaient faits à
Fontainebleau.
[364] Jeu de hasard très-périlleux, et très en vogue sous Louis
XIV.
[365] L'olivier, l'oranger, les chênes verts, les lauriers, le myrte,
etc., gardent leurs feuilles toute l'année.
à souper, un énorme paquet tomba tout à coup sur la table, à
quelque distance de lui: c'étaient les franges volées, avec un billet
attaché sur le paquet, où l'on lut ces mots: Bontemps, reprends tes
franges, la peine en passe le plaisir. Saint-Simon était témoin.
[355] M. d'Andilly et M. de Sévigné s'étaient retirés depuis
plusieurs années à Port-Royal des champs.
[356] Si tu me regardes, on me regardera. Cette devise était
celle qui avait pour corps un cadran solaire, et faisait allusion au
soleil, emblème adopté par le roi.
[357] Louis-Auguste de Bourbon, fils du roi et de madame de
Montespan.
[358] Le 5 février 1627, jour de la naissance de madame de
Sévigné.
[359] Vers de Marot dans son épître au roi François Ier, pour
avoir été desrobé.
[360] Fille du roi et de madame de la Vallière.
[361] M. le Tellier, frère de M. de Louvois.
[362] Madame de Grignan arriva à Paris peu de jours après, et y
resta jusqu'à la fin de mai 1675.
[363] Les adieux de la mère et de la fille s'étaient faits à
Fontainebleau.
[364] Jeu de hasard très-périlleux, et très en vogue sous Louis
XIV.
[365] L'olivier, l'oranger, les chênes verts, les lauriers, le myrte,
etc., gardent leurs feuilles toute l'année.
Page 655
[366] Allusion à la scène de maître Jacques, cuisinier
d'Harpagon, qui travaille à réconcilier celui-ci avec son fils, dans
l'Avare de Molière, scène IV, acte IV.
[367] A M. le Goux de la Berchère.
[368] C'est-à-dire à une vieille pendule.
[369] Femme du premier écuyer de la grande duchesse de
Toscane.
[370] Françoise-Renée de Lorraine de Guise, abbesse de
Montmartre.
[371] L'hôtel de Turenne était situé rue Saint-Louis, au Marais.
[372] On sait que madame Cornuel appelait ces huit maréchaux
de France la monnaie de M. de Turenne.
[373] M. de Louvois, voulant faire M. de Rochefort maréchal de
France, n'y pouvait parvenir qu'en proposant les sept autres, qui
étaient plus anciens lieutenants généraux que M. de Rochefort.
[374] Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie.
[375] Renée-Éléonore de Bouillé, première femme du comte du
Lude, passait sa vie à Bouillé, par un goût singulier qu'elle avait
pour la chasse.
[376] Vers du Cid.
[377] Le bailli de Forbin, et le marquis de Vins.
[378] Le comte du Lude.
[379] On aime à remarquer qu'elle avait senti la beauté de cette
expression, et se plaisait à s'en parer devant plus d'un ami.
[380] Madame de Grignan. Sa mère lui donnait souvent ce nom.
d'Harpagon, qui travaille à réconcilier celui-ci avec son fils, dans
l'Avare de Molière, scène IV, acte IV.
[367] A M. le Goux de la Berchère.
[368] C'est-à-dire à une vieille pendule.
[369] Femme du premier écuyer de la grande duchesse de
Toscane.
[370] Françoise-Renée de Lorraine de Guise, abbesse de
Montmartre.
[371] L'hôtel de Turenne était situé rue Saint-Louis, au Marais.
[372] On sait que madame Cornuel appelait ces huit maréchaux
de France la monnaie de M. de Turenne.
[373] M. de Louvois, voulant faire M. de Rochefort maréchal de
France, n'y pouvait parvenir qu'en proposant les sept autres, qui
étaient plus anciens lieutenants généraux que M. de Rochefort.
[374] Le comte du Lude, grand maître de l'artillerie.
[375] Renée-Éléonore de Bouillé, première femme du comte du
Lude, passait sa vie à Bouillé, par un goût singulier qu'elle avait
pour la chasse.
[376] Vers du Cid.
[377] Le bailli de Forbin, et le marquis de Vins.
[378] Le comte du Lude.
[379] On aime à remarquer qu'elle avait senti la beauté de cette
expression, et se plaisait à s'en parer devant plus d'un ami.
[380] Madame de Grignan. Sa mère lui donnait souvent ce nom.
Page 656
[381] Généralissime des armées de l'empereur.
[382] Neveu de Turenne.
[383] Il était petit-fils d'Anne Arnauld, tante de M. Arnauld
d'Andilly.
[384] Henri de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf, fils de Charles de
Lorraine et d'Élisabeth de la Tour de Bouillon, nièce de M. de
Turenne.
[385] Pour M. de Sévigné.
[386] Du régiment de Navarre, l'un des six vieux.
[387] Élisabeth de la Tour, sœur du cardinal de Bouillon.
[388] M. le coadjuteur d'Arles et M. l'abbé de Grignan.
[389] Madame de Sanzei était sœur de M. de Coulanges, et M.
de la Trousse était leur cousin germain.
[390] Il avait été capitaine des gardes de M. de Turenne.
[391] On l'appelait les d'Hacqueville, parce qu'il se multipliait
pour le service de ses amis.
[392] Premier commis de M. de Pomponne.
[393] C'est le bel abbé de Grignan.
[394] Gloire est pris ici pour orgueil.
[395] Parodie de ces vers de Corneille dans Polyeucte, acte IV,
scène IV:
Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.
Allons, gardes, c'est fait.
[382] Neveu de Turenne.
[383] Il était petit-fils d'Anne Arnauld, tante de M. Arnauld
d'Andilly.
[384] Henri de Lorraine, depuis duc d'Elbeuf, fils de Charles de
Lorraine et d'Élisabeth de la Tour de Bouillon, nièce de M. de
Turenne.
[385] Pour M. de Sévigné.
[386] Du régiment de Navarre, l'un des six vieux.
[387] Élisabeth de la Tour, sœur du cardinal de Bouillon.
[388] M. le coadjuteur d'Arles et M. l'abbé de Grignan.
[389] Madame de Sanzei était sœur de M. de Coulanges, et M.
de la Trousse était leur cousin germain.
[390] Il avait été capitaine des gardes de M. de Turenne.
[391] On l'appelait les d'Hacqueville, parce qu'il se multipliait
pour le service de ses amis.
[392] Premier commis de M. de Pomponne.
[393] C'est le bel abbé de Grignan.
[394] Gloire est pris ici pour orgueil.
[395] Parodie de ces vers de Corneille dans Polyeucte, acte IV,
scène IV:
Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.
Allons, gardes, c'est fait.
Page 657
[396] Parodie de l'adieu de Cadmus, dans l'opéra de Quinault.
[397] Charles IV, duc de Lorraine, mort le 17 septembre.
Madame de Lillebonne sa fille, en parlant de lui, disait: Son Altesse,
mon père.
[398] La princesse de Tarente habitait Château-Madame, dans le
faubourg de Vitré.
[399] C'était de petites figures de cire coloriée que l'abbé de
Coulanges avait envoyées à M. de Grignan, pour orner un des
cabinets de son château.
[400] Amiral de la flotte hollandaise.
[401] Le marquis de Sévigné avait recherché Antoinette Lefèvre
d'Eaubonne, cousine de M. d'Ormesson.
[402] Il était question d'un établissement pour mademoiselle
d'Alerac, fille du premier lit de M. de Grignan.
[403] Achille de Harlay, depuis premier président.
[404] M. de Sévigné témoigne de la haine contre M. de
Mirepoix, à cause du procès de M. de Grignan avec les héritiers de
mademoiselle du Puy-du-Fou, sa seconde femme.
[405] Expression familière de l'abbé de Pontcarré, lorsqu'il était
importuné de quelque discours.
[406] Courrier de la malle.
[407] Surintendant-général des postes.
[408] Le portrait en miniature de madame de Grignan.
[409] Madame de Tarente était fille de Guillaume V, landgrave
de Hesse-Cassel.
[397] Charles IV, duc de Lorraine, mort le 17 septembre.
Madame de Lillebonne sa fille, en parlant de lui, disait: Son Altesse,
mon père.
[398] La princesse de Tarente habitait Château-Madame, dans le
faubourg de Vitré.
[399] C'était de petites figures de cire coloriée que l'abbé de
Coulanges avait envoyées à M. de Grignan, pour orner un des
cabinets de son château.
[400] Amiral de la flotte hollandaise.
[401] Le marquis de Sévigné avait recherché Antoinette Lefèvre
d'Eaubonne, cousine de M. d'Ormesson.
[402] Il était question d'un établissement pour mademoiselle
d'Alerac, fille du premier lit de M. de Grignan.
[403] Achille de Harlay, depuis premier président.
[404] M. de Sévigné témoigne de la haine contre M. de
Mirepoix, à cause du procès de M. de Grignan avec les héritiers de
mademoiselle du Puy-du-Fou, sa seconde femme.
[405] Expression familière de l'abbé de Pontcarré, lorsqu'il était
importuné de quelque discours.
[406] Courrier de la malle.
[407] Surintendant-général des postes.
[408] Le portrait en miniature de madame de Grignan.
[409] Madame de Tarente était fille de Guillaume V, landgrave
de Hesse-Cassel.
Page 658
[410] Madeleine de Créqui, duchesse de la Trémouille.
[411] Il avait été décidé que le lieutenant général qui
représentait le roi aurait le pas sur les évêques dans les états des
provinces; et depuis cette décision les évêques s'abstenaient souvent
d'y assister.
[412] Louis Boucherat, chancelier de France en 1685, alors
commissaire du roi aux états de Bretagne.
[413] Sœur du marquis de la Trousse, cousine germaine de
madame de Sévigné.
[414] Une des femmes de chambre de madame de Sévigné.
[415] Petite chienne que madame de Sévigné avait laissée à
Paris.
[416] François de la Fayette, évêque de Limoges, premier
aumônier de la reine Anne d'Autriche; il était oncle du mari de
madame de la Fayette.
[417] Madame de Grignan avait de la peine à achever la lecture
des ouvrages de longue haleine.
[418] Le père Maimbourg, auteur de l'Histoire des Croisades.
Le médecin des Lettres persanes donne, pour remède contre
l'asthme, de lire tous les ouvrages de ce père, en ne s'arrêtant qu'à
la fin de chaque période.
[419] Voyez ce portrait au commencement du volume.
[420] François de Nompar de Caumont.
[421] Madame de Coulanges était cousine de M. de Louvois.
[422] De maître des requêtes.
[411] Il avait été décidé que le lieutenant général qui
représentait le roi aurait le pas sur les évêques dans les états des
provinces; et depuis cette décision les évêques s'abstenaient souvent
d'y assister.
[412] Louis Boucherat, chancelier de France en 1685, alors
commissaire du roi aux états de Bretagne.
[413] Sœur du marquis de la Trousse, cousine germaine de
madame de Sévigné.
[414] Une des femmes de chambre de madame de Sévigné.
[415] Petite chienne que madame de Sévigné avait laissée à
Paris.
[416] François de la Fayette, évêque de Limoges, premier
aumônier de la reine Anne d'Autriche; il était oncle du mari de
madame de la Fayette.
[417] Madame de Grignan avait de la peine à achever la lecture
des ouvrages de longue haleine.
[418] Le père Maimbourg, auteur de l'Histoire des Croisades.
Le médecin des Lettres persanes donne, pour remède contre
l'asthme, de lire tous les ouvrages de ce père, en ne s'arrêtant qu'à
la fin de chaque période.
[419] Voyez ce portrait au commencement du volume.
[420] François de Nompar de Caumont.
[421] Madame de Coulanges était cousine de M. de Louvois.
[422] De maître des requêtes.
Page 659
[423] Le comte de Sault, qui fut depuis duc de Lesdiguières;—
le marquis de Renti, de la maison de Croy;—le marquis de Biran,
qui fut depuis duc de Roquelaure et maréchal de France.
[424] L'écriture de M. d'Hacqueville était très-difficile à lire.
[425] Gerusalemme liberata, canto VII., st., 8.
[426] Le mariage d'Anne, duchesse de Bretagne, qui, ayant
épousé Charles VIII, et ensuite Louis XII, son successeur, réunit ce
duché à la France.
[427] Anne-Lucie de la Mothe-Houdancourt, nièce du maréchal
de ce nom.
[428] Charlotte d'Estampes-Valençai mourut le 3 septembre
1677.
[429] Terre qui appartenait à la maison de Sévigné.
[430] Un parent de M. de Grignan.
[431] M. de Pomponne et madame de Vins.
[432] Marie de Médicis était parvenue, à force de supplications,
le 10 novembre 1630, à obtenir du roi son fils que le cardinal de
Richelieu serait écarté du ministère; le 11, le roi se rendit à
Versailles, et, entraîné par les observations adroites du duc de Saint-
Simon, il voulut avoir encore un entretien avec le cardinal: de ce
moment, l'autorité du ministre fut rétablie, et la disgrâce de la reine-
mère résolue. Cette journée du 11 novembre fut appelée la journée
des dupes.
[433] Allusion à un vers de Benserade qui se trouve dans des
stances qu'il fit pour le roi, représentant un esprit follet.
Cela n'aura vingt ans que dans deux ans d'ici,
Cela sait mieux danser que toute la gent blonde.
le marquis de Renti, de la maison de Croy;—le marquis de Biran,
qui fut depuis duc de Roquelaure et maréchal de France.
[424] L'écriture de M. d'Hacqueville était très-difficile à lire.
[425] Gerusalemme liberata, canto VII., st., 8.
[426] Le mariage d'Anne, duchesse de Bretagne, qui, ayant
épousé Charles VIII, et ensuite Louis XII, son successeur, réunit ce
duché à la France.
[427] Anne-Lucie de la Mothe-Houdancourt, nièce du maréchal
de ce nom.
[428] Charlotte d'Estampes-Valençai mourut le 3 septembre
1677.
[429] Terre qui appartenait à la maison de Sévigné.
[430] Un parent de M. de Grignan.
[431] M. de Pomponne et madame de Vins.
[432] Marie de Médicis était parvenue, à force de supplications,
le 10 novembre 1630, à obtenir du roi son fils que le cardinal de
Richelieu serait écarté du ministère; le 11, le roi se rendit à
Versailles, et, entraîné par les observations adroites du duc de Saint-
Simon, il voulut avoir encore un entretien avec le cardinal: de ce
moment, l'autorité du ministre fut rétablie, et la disgrâce de la reine-
mère résolue. Cette journée du 11 novembre fut appelée la journée
des dupes.
[433] Allusion à un vers de Benserade qui se trouve dans des
stances qu'il fit pour le roi, représentant un esprit follet.
Cela n'aura vingt ans que dans deux ans d'ici,
Cela sait mieux danser que toute la gent blonde.
Page 660
[434] Depuis évêque de Lavaur, et ensuite de Nîmes.
[435] Vers de Corneille dans les Horaces.
[436] Voici le jugement que porte le marquis de Sévigné sur ce
livre.
«Et moi, je vous dis que le premier tome des Essais de
morale vous paraîtrait tout comme à moi, si la Marans et
l'abbé Têtu ne vous avaient accoutumée aux choses fines et
distillées. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les galimatias vous
paraissent clairs et aisés: de tout ce qui a parlé de l'homme et
de l'intérieur de l'homme, je n'ai rien vu de moins agréable;
ce ne sont point là ces portraits où tout le monde se
reconnaît. Pascal, la Logique de Port-Royal, et Plutarque, et
Montaigne, parlent bien autrement: celui-ci parle parce qu'il
veut parler, et souvent il n'a pas grand'chose à dire. Je vous
soutiens de plus que ces deux premiers actes de l'opéra sont
jolis, et au-dessus de la portée ordinaire de Quinault; j'en ai
fait tomber d'accord ma mère.»
[437] Ville du pays de Mecklembourg sur la mer Baltique; elle
appartenait au roi de Suède, et elle se rendit au roi de Danemark.
[438] Charlotte-Émilie-Henriette de la Trémouille, fille de la
princesse de Tarente, était à la cour de Danemark.
[439] Chant XIV, st. 87.
[440] Renaud de Sévigné, mort à Port-Royal le 16 mars 1676.
[441] La mère de madame de la Fayette s'était remariée en
secondes noces à Renauld, chevalier de Sévigné.
[442] Madame de Sévigné commençait à reprendre son écriture
ordinaire, mais d'une main encore mal assurée.
[435] Vers de Corneille dans les Horaces.
[436] Voici le jugement que porte le marquis de Sévigné sur ce
livre.
«Et moi, je vous dis que le premier tome des Essais de
morale vous paraîtrait tout comme à moi, si la Marans et
l'abbé Têtu ne vous avaient accoutumée aux choses fines et
distillées. Ce n'est pas d'aujourd'hui que les galimatias vous
paraissent clairs et aisés: de tout ce qui a parlé de l'homme et
de l'intérieur de l'homme, je n'ai rien vu de moins agréable;
ce ne sont point là ces portraits où tout le monde se
reconnaît. Pascal, la Logique de Port-Royal, et Plutarque, et
Montaigne, parlent bien autrement: celui-ci parle parce qu'il
veut parler, et souvent il n'a pas grand'chose à dire. Je vous
soutiens de plus que ces deux premiers actes de l'opéra sont
jolis, et au-dessus de la portée ordinaire de Quinault; j'en ai
fait tomber d'accord ma mère.»
[437] Ville du pays de Mecklembourg sur la mer Baltique; elle
appartenait au roi de Suède, et elle se rendit au roi de Danemark.
[438] Charlotte-Émilie-Henriette de la Trémouille, fille de la
princesse de Tarente, était à la cour de Danemark.
[439] Chant XIV, st. 87.
[440] Renaud de Sévigné, mort à Port-Royal le 16 mars 1676.
[441] La mère de madame de la Fayette s'était remariée en
secondes noces à Renauld, chevalier de Sévigné.
[442] Madame de Sévigné commençait à reprendre son écriture
ordinaire, mais d'une main encore mal assurée.
Page 661
[443] M. de Sévigné s'arrêtait volontiers, en allant et en
revenant, chez une abbesse de sa connaissance.
[444] C'était la première maladie de madame de Sévigné.
[445] Valet de chambre de madame de Sévigné.
[446] Allusion au rôle de Martine, femme de Sganarelle, dans le
Médecin malgré lui, acte III, scène IX.
[447] Voy. la note de la lettre du 9 mars 1672.
[448] De premier maître d'hôtel du roi.
[449] Marie-Blanche d'Adhémar.
[450] Marie-Marguerite Daubray, mariée en 1651 à N.....
Gobelin, marquis de Brinvilliers; elle était fille de M. Daubray,
lieutenant civil au Châtelet de Paris. Sa liaison avec Godin de
Sainte-Croix l'entraîna dans des crimes qui ont attaché à son nom
une affreuse célébrité. Elle fut déclarée atteinte et convaincue, par
arrêt du 16 juillet 1676, d'avoir fait empoisonner M. Dreux-Daubray
son père, Antoine Daubray, lieutenant civil, et M. Daubray,
conseiller au parlement, ses deux frères, et d'avoir attenté à la vie de
Thérèse-Daubray, sa sœur. Son complice Sainte-Croix périt victime
de ses expériences. On trouva chez lui une caisse remplie de
poisons et de recettes, avec une déclaration écrite de sa main,
portant que le tout appartenait à la marquise de Brinvilliers. Elle
s'était sauvée en pays étrangers, où elle fut arrêtée. Elle fut
condamnée à faire amende honorable devant la principale porte de
l'église de Paris, nu-pieds, la corde au cou, et à avoir ensuite la tête
tranchée, son corps brûlé, et ses cendres jetées au vent.
[451] Voyez ci-dessus la lettre du 22 mars 1676.
[452] Madame de Longueval, chanoinesse.
[453] Une confusion, un désordre: ce mot ne s'emploie plus.
revenant, chez une abbesse de sa connaissance.
[444] C'était la première maladie de madame de Sévigné.
[445] Valet de chambre de madame de Sévigné.
[446] Allusion au rôle de Martine, femme de Sganarelle, dans le
Médecin malgré lui, acte III, scène IX.
[447] Voy. la note de la lettre du 9 mars 1672.
[448] De premier maître d'hôtel du roi.
[449] Marie-Blanche d'Adhémar.
[450] Marie-Marguerite Daubray, mariée en 1651 à N.....
Gobelin, marquis de Brinvilliers; elle était fille de M. Daubray,
lieutenant civil au Châtelet de Paris. Sa liaison avec Godin de
Sainte-Croix l'entraîna dans des crimes qui ont attaché à son nom
une affreuse célébrité. Elle fut déclarée atteinte et convaincue, par
arrêt du 16 juillet 1676, d'avoir fait empoisonner M. Dreux-Daubray
son père, Antoine Daubray, lieutenant civil, et M. Daubray,
conseiller au parlement, ses deux frères, et d'avoir attenté à la vie de
Thérèse-Daubray, sa sœur. Son complice Sainte-Croix périt victime
de ses expériences. On trouva chez lui une caisse remplie de
poisons et de recettes, avec une déclaration écrite de sa main,
portant que le tout appartenait à la marquise de Brinvilliers. Elle
s'était sauvée en pays étrangers, où elle fut arrêtée. Elle fut
condamnée à faire amende honorable devant la principale porte de
l'église de Paris, nu-pieds, la corde au cou, et à avoir ensuite la tête
tranchée, son corps brûlé, et ses cendres jetées au vent.
[451] Voyez ci-dessus la lettre du 22 mars 1676.
[452] Madame de Longueval, chanoinesse.
[453] Une confusion, un désordre: ce mot ne s'emploie plus.
Page 662
[454] Personnage du roman de l'Astrée, auquel toutes les
bergères du Lignon allaient confier leurs amours.
[455] A madame de Montespan.
[456] Charles Colbert, marquis de Croissy.
[457] Surintendant des postes, à qui la Bruyère attribue ce mot
ridicule.
[458] Madame de Sévigné était appelée une relique vivante à
Sainte-Marie, à cause de madame de Chantal, sa grand'mère, qui
était dès lors regardée comme une sainte par les filles de la
Visitation, qu'elle avait fondée.
[459] Peut-être faut-il lire Ganat, petite ville près de Vichy.
[460] Anniversaire du jour où madame de Sévigné se sépara de
sa fille à Fontainebleau.
[461] Le petit marquis.
[462] Il s'agissait d'un papier d'éventail que madame de Sévigné
avait envoyé à madame de Grignan par le chevalier de Buous.
[463] Cousine de la maréchale de Rochefort.
[464] Place publique à Aix.
[465] Petite rivière, mais fameuse par le roman de l'Astrée.
[466] Madame de Péquigny.
[467] Claire-Charlotte d'Ailly, mère du duc de Chaulnes.
[468] Le louis valait 10 livres, qui était alors la même somme
que 20 d'aujourd'hui, le marc étant à 26 livres.
bergères du Lignon allaient confier leurs amours.
[455] A madame de Montespan.
[456] Charles Colbert, marquis de Croissy.
[457] Surintendant des postes, à qui la Bruyère attribue ce mot
ridicule.
[458] Madame de Sévigné était appelée une relique vivante à
Sainte-Marie, à cause de madame de Chantal, sa grand'mère, qui
était dès lors regardée comme une sainte par les filles de la
Visitation, qu'elle avait fondée.
[459] Peut-être faut-il lire Ganat, petite ville près de Vichy.
[460] Anniversaire du jour où madame de Sévigné se sépara de
sa fille à Fontainebleau.
[461] Le petit marquis.
[462] Il s'agissait d'un papier d'éventail que madame de Sévigné
avait envoyé à madame de Grignan par le chevalier de Buous.
[463] Cousine de la maréchale de Rochefort.
[464] Place publique à Aix.
[465] Petite rivière, mais fameuse par le roman de l'Astrée.
[466] Madame de Péquigny.
[467] Claire-Charlotte d'Ailly, mère du duc de Chaulnes.
[468] Le louis valait 10 livres, qui était alors la même somme
que 20 d'aujourd'hui, le marc étant à 26 livres.
Page 663
[469] Le mariage dont il s'agissait ne se fit point, quoiqu'il fût
très-avancé. M. de la Garde était cousin de M. de Grignan.
[470] Trait lancé contre la coiffure des femmes de ce canton.
[471] Dans l'éloge de Dangeau, Fontenelle s'arrête sur sa
singulière supériorité dans l'art des jeux. Il faisait les combinaisons
les plus savantes sans laisser apercevoir la moindre application.
C'est lui qui a fourni à la Bruyère le caractère de Pamphile.
[472] Princesse du roman des Amadis.
[473] Deux fameuses factions florentines, nées dans le XIIe
siècle, dont l'une tenait le parti des papes, et l'autre celui des
empereurs.
[474] Vers du Tasse.
[475] Louis-Alexandre, marquis de Rambures, dernier rejeton
de cette famille.
[476] De M. de Lagarde.
[477] Henri de Daillon, comte, puis créé duc du Lude.
[478] M. Pirot, docteur en Sorbonne.
[479] Penautier, intendant des états du Languedoc, compromis
dans l'affaire de la Brinvilliers; il fut acquitté, et reprit l'exercice de
tous ses emplois.
[480] Susanne d'Aumale d'Harcourt.
[481] L'Histoire du Vieux et du Nouveau Testament, etc., par le
sieur de Royaumont (le Maistre de Sacy).
[482] La collégiale de Grignan.
très-avancé. M. de la Garde était cousin de M. de Grignan.
[470] Trait lancé contre la coiffure des femmes de ce canton.
[471] Dans l'éloge de Dangeau, Fontenelle s'arrête sur sa
singulière supériorité dans l'art des jeux. Il faisait les combinaisons
les plus savantes sans laisser apercevoir la moindre application.
C'est lui qui a fourni à la Bruyère le caractère de Pamphile.
[472] Princesse du roman des Amadis.
[473] Deux fameuses factions florentines, nées dans le XIIe
siècle, dont l'une tenait le parti des papes, et l'autre celui des
empereurs.
[474] Vers du Tasse.
[475] Louis-Alexandre, marquis de Rambures, dernier rejeton
de cette famille.
[476] De M. de Lagarde.
[477] Henri de Daillon, comte, puis créé duc du Lude.
[478] M. Pirot, docteur en Sorbonne.
[479] Penautier, intendant des états du Languedoc, compromis
dans l'affaire de la Brinvilliers; il fut acquitté, et reprit l'exercice de
tous ses emplois.
[480] Susanne d'Aumale d'Harcourt.
[481] L'Histoire du Vieux et du Nouveau Testament, etc., par le
sieur de Royaumont (le Maistre de Sacy).
[482] La collégiale de Grignan.
Page 664
[483] Pauline Adhémar de Monteil de Grignan, petite-fille de
madame de Sévigné, elle était alors âgée d'environ trois ans.
[484] Terre qui appartenait à la maison de Grignan.
[485] Chanoine de Sainte-Geneviève, auteur d'un traité sur le
poëme épique.
[486] Nicolas Malebranche, prêtre de l'Oratoire, auteur de la
Recherche de la vérité et de plusieurs ouvrages très-estimés.
[487] Pierre de la Lane, mort vers 1661, avait épousé Marie
Gastelle des Roches, dont la beauté a été célébrée par Ménage et
Chapelain.
[488] Noël de la Lane, abbé de Notre-Dame de Valcroissant,
docteur de Sorbonne.
[489] Du départ de madame de Villars, ambassadrice en Savoie.
[490] Jean Sobieski.
[491] François Gaston, dont la femme (Marie-Louise de la
Grange d'Arquien) était sœur de la reine de Pologne.
[492] La maison dont il s'agit appartenait aux archevêques de
Paris.
[493] Père de madame de Coulanges, intendant de Lyon.
[494] François Égon, cardinal de Furstemberg, évêque de
Strasbourg.
[495] Louis Berryer, procureur syndic perpétuel des secrétaires
du roi. Il devait sa fortune à la protection de Colbert, dont il s'était
fait la créature; il avait été sergent au Mans, et l'on prétendait même
qu'il avait commencé par être marqueur du jeu de paume.
madame de Sévigné, elle était alors âgée d'environ trois ans.
[484] Terre qui appartenait à la maison de Grignan.
[485] Chanoine de Sainte-Geneviève, auteur d'un traité sur le
poëme épique.
[486] Nicolas Malebranche, prêtre de l'Oratoire, auteur de la
Recherche de la vérité et de plusieurs ouvrages très-estimés.
[487] Pierre de la Lane, mort vers 1661, avait épousé Marie
Gastelle des Roches, dont la beauté a été célébrée par Ménage et
Chapelain.
[488] Noël de la Lane, abbé de Notre-Dame de Valcroissant,
docteur de Sorbonne.
[489] Du départ de madame de Villars, ambassadrice en Savoie.
[490] Jean Sobieski.
[491] François Gaston, dont la femme (Marie-Louise de la
Grange d'Arquien) était sœur de la reine de Pologne.
[492] La maison dont il s'agit appartenait aux archevêques de
Paris.
[493] Père de madame de Coulanges, intendant de Lyon.
[494] François Égon, cardinal de Furstemberg, évêque de
Strasbourg.
[495] Louis Berryer, procureur syndic perpétuel des secrétaires
du roi. Il devait sa fortune à la protection de Colbert, dont il s'était
fait la créature; il avait été sergent au Mans, et l'on prétendait même
qu'il avait commencé par être marqueur du jeu de paume.
Page 665
[496] La marquise de Coligny les fit imprimer après la mort de
son père.
[497] Voyez la scène II du Mariage forcé, comédie de Molière.
[498] Le chevalier de Grignan.
[499] Il est faux que le tombeau de Mahomet, à Médine, soit
suspendu à une pierre d'aimant. Cette fable est démentie par tous les
écrivains orientaux.
[500] Voyez la lettre du 28 octobre.
[501] Allusion à la scène Ire du IIe acte de Don Juan.
[502] La maréchale de Grancey.
[503] Il s'agissait ici du petit enfant venu à huit mois.
[504] Comme celui de madame de Sévigné.
[505] Allusion relative à madame de Ludres et à madame de
Montespan.
[506] De Commercy, où il était allé voir le cardinal de Retz.
[507] Allusion à une fable de la Mouche, envoyée par madame
de Grignan.
[508] La marquise de Saint Andiol, sœur de M. de Grignan.
[509] L'enfant né en février 1676, à huit mois.
[510] Voyez le Mariage forcé, comédie de Molière, scène XVI.
[511] Cet hôtel existait à la place où l'on a construit le théâtre de
l'Odéon et les rues adjacentes, dont l'une conserve le nom de Condé.
son père.
[497] Voyez la scène II du Mariage forcé, comédie de Molière.
[498] Le chevalier de Grignan.
[499] Il est faux que le tombeau de Mahomet, à Médine, soit
suspendu à une pierre d'aimant. Cette fable est démentie par tous les
écrivains orientaux.
[500] Voyez la lettre du 28 octobre.
[501] Allusion à la scène Ire du IIe acte de Don Juan.
[502] La maréchale de Grancey.
[503] Il s'agissait ici du petit enfant venu à huit mois.
[504] Comme celui de madame de Sévigné.
[505] Allusion relative à madame de Ludres et à madame de
Montespan.
[506] De Commercy, où il était allé voir le cardinal de Retz.
[507] Allusion à une fable de la Mouche, envoyée par madame
de Grignan.
[508] La marquise de Saint Andiol, sœur de M. de Grignan.
[509] L'enfant né en février 1676, à huit mois.
[510] Voyez le Mariage forcé, comédie de Molière, scène XVI.
[511] Cet hôtel existait à la place où l'on a construit le théâtre de
l'Odéon et les rues adjacentes, dont l'une conserve le nom de Condé.
Page 666
[512] Ce père est un des jésuites que Pascal a tournés en ridicule
dans ses Lettres provinciales.
[513] Les Lettres provinciales.
[514] Parodie de ce vers de l'opéra de Thésée, acte II, scène Ire:
Aimez, aimez Thésée; aimez sa gloire extrême.
[515] Expression de Boileau.
[516] On sait que madame de Grignan aimait la philosophie de
Descartes, et qu'elle en faisait sa principale étude.
[517] Madame de Coulanges; allusion à la fable que madame de
Grignan avait envoyée à sa mère.
[518] Son armée se trouvait réduite à rien, par les différents
détachements qu'on en avait tirés pour grossir l'armée du maréchal
de Créqui.
[519] Les Visionnaires de Desmarets.
[520] Noms de deux allées du parc de l'abbaye de Livry.
[521] Laquais de madame de Sévigné.
[522] Abbé de Saint-Sernin de Toulouse et de Trois-Fontaines. Il
était exilé dans sa maison de Véret.
[523] Mesdemoiselles de Grignan étaient nièces de madame la
duchesse de Montausier.
[524] Madame de Sévigné ne voulait pas laisser copier le
portrait de sa fille; mais elle n'avait pu refuser M. de la Garde.
[525] La princesse Anne Comnène, qui vivait au
commencement du XIIe siècle.
dans ses Lettres provinciales.
[513] Les Lettres provinciales.
[514] Parodie de ce vers de l'opéra de Thésée, acte II, scène Ire:
Aimez, aimez Thésée; aimez sa gloire extrême.
[515] Expression de Boileau.
[516] On sait que madame de Grignan aimait la philosophie de
Descartes, et qu'elle en faisait sa principale étude.
[517] Madame de Coulanges; allusion à la fable que madame de
Grignan avait envoyée à sa mère.
[518] Son armée se trouvait réduite à rien, par les différents
détachements qu'on en avait tirés pour grossir l'armée du maréchal
de Créqui.
[519] Les Visionnaires de Desmarets.
[520] Noms de deux allées du parc de l'abbaye de Livry.
[521] Laquais de madame de Sévigné.
[522] Abbé de Saint-Sernin de Toulouse et de Trois-Fontaines. Il
était exilé dans sa maison de Véret.
[523] Mesdemoiselles de Grignan étaient nièces de madame la
duchesse de Montausier.
[524] Madame de Sévigné ne voulait pas laisser copier le
portrait de sa fille; mais elle n'avait pu refuser M. de la Garde.
[525] La princesse Anne Comnène, qui vivait au
commencement du XIIe siècle.
Page 667
[526] Élisabeth-Angélique du Plessis-Guénégaud, veuve de
François, comte de Boufflers.
[527] Madame de Guénégaud.
[528] Le maître de la poste de Lyon.
[529] L'abbé le Camus de Pontcarré.
[530] Le curé du Saint-Esprit, alors exilé, et recommandé par
madame de Grignan.
[531] Rue Culture Sainte-Catherine, à l'angle de la rue des
Francs-Bourgeois, au Marais. Jean Goujon a sculpté les figures qui
en décorent la façade.
[532] Madeleine de Guénégaud, fille du secrétaire d'État.
[533] Madame de Sévigné prévoit que les chagrins que Mme de
Grignan s'était forgés l'année précédente vont renaître. En effet, ces
tourments de pure imagination ne firent que s'accroître. Mme de
Grignan arriva fin d'octobre à Paris, où elle resta un an et dix mois,
et retourna en Provence en septembre 1679.
[534] Il était procureur syndic perpétuel de leur compagnie.
[535] Expression en usage au jeu de la bassette.
[536] D'Avrigny dit le 11.
[537] Le maréchal de Luxembourg.
[538] Antoine de Gondi avait épousé, en 1463, Madeleine de
Corbinelli.
[539] C'est la maxime 67 du duc de la Rochefoucauld.
[540] Mademoiselle, fille de Monsieur, frère de Louis XIV, fut
mariée à Charles II, roi d'Espagne. C'était une des conditions de la
François, comte de Boufflers.
[527] Madame de Guénégaud.
[528] Le maître de la poste de Lyon.
[529] L'abbé le Camus de Pontcarré.
[530] Le curé du Saint-Esprit, alors exilé, et recommandé par
madame de Grignan.
[531] Rue Culture Sainte-Catherine, à l'angle de la rue des
Francs-Bourgeois, au Marais. Jean Goujon a sculpté les figures qui
en décorent la façade.
[532] Madeleine de Guénégaud, fille du secrétaire d'État.
[533] Madame de Sévigné prévoit que les chagrins que Mme de
Grignan s'était forgés l'année précédente vont renaître. En effet, ces
tourments de pure imagination ne firent que s'accroître. Mme de
Grignan arriva fin d'octobre à Paris, où elle resta un an et dix mois,
et retourna en Provence en septembre 1679.
[534] Il était procureur syndic perpétuel de leur compagnie.
[535] Expression en usage au jeu de la bassette.
[536] D'Avrigny dit le 11.
[537] Le maréchal de Luxembourg.
[538] Antoine de Gondi avait épousé, en 1463, Madeleine de
Corbinelli.
[539] C'est la maxime 67 du duc de la Rochefoucauld.
[540] Mademoiselle, fille de Monsieur, frère de Louis XIV, fut
mariée à Charles II, roi d'Espagne. C'était une des conditions de la
Page 668
paix, à laquelle la jeune princesse n'avait rien moins qu'accédé. Elle
eût voulu épouser le Dauphin. Le roi lui dit: Je vous fais reine
d'Espagne; que pourrais-je de plus pour ma fille? Ah! répondit-elle,
vous pourriez plus pour votre nièce. Elle mourut dix ans après.
[541] Son fils Nicolas du Blé, marquis d'Uxelles, était
gouverneur de la ville et citadelle de Châlons.
[542] Fable des deux Pigeons, de la Fontaine, livre IX, fable II.
[543] Madame de Rochebonne, belle-sœur de madame de
Grignan, était très-sourde. C'est chez cette dame que madame de
Grignan descendait à Lyon.
[544] Frère de Philibert, comte de Gramont.
[545] Léopold Ier, empereur, ne mourut que le 5 mai 1705.
[546] Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, roi
d'Espagne, mourut le 17 septembre 1679.
[547] On sait que J. J. Rousseau a pris dans ce chapitre
beaucoup de pensées et d'expressions qui font l'ornement de son
Émile.
[548] Marguerite, duchesse de Rohan, veuve de Henri Chabot,
et Anne de Rohan-Chabot, sa fille, mariée au prince de Soubise.
[549] Allusion aux promotions de l'ordre du Saint-Esprit.
[550] Madame de la Fayette habitait vis-à-vis le petit
Luxembourg, où logeait mademoiselle de Montpensier.
[551] Du côté de M. de Louvois.
[552] M. de Soyecourt étant couché dans la même chambre avec
trois de ses amis, la fantaisie lui prit, pendant la nuit, de parler très
haut à l'un d'eux, un autre, impatienté, s'écrie: Eh, morbleu! tais-toi,
eût voulu épouser le Dauphin. Le roi lui dit: Je vous fais reine
d'Espagne; que pourrais-je de plus pour ma fille? Ah! répondit-elle,
vous pourriez plus pour votre nièce. Elle mourut dix ans après.
[541] Son fils Nicolas du Blé, marquis d'Uxelles, était
gouverneur de la ville et citadelle de Châlons.
[542] Fable des deux Pigeons, de la Fontaine, livre IX, fable II.
[543] Madame de Rochebonne, belle-sœur de madame de
Grignan, était très-sourde. C'est chez cette dame que madame de
Grignan descendait à Lyon.
[544] Frère de Philibert, comte de Gramont.
[545] Léopold Ier, empereur, ne mourut que le 5 mai 1705.
[546] Don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV, roi
d'Espagne, mourut le 17 septembre 1679.
[547] On sait que J. J. Rousseau a pris dans ce chapitre
beaucoup de pensées et d'expressions qui font l'ornement de son
Émile.
[548] Marguerite, duchesse de Rohan, veuve de Henri Chabot,
et Anne de Rohan-Chabot, sa fille, mariée au prince de Soubise.
[549] Allusion aux promotions de l'ordre du Saint-Esprit.
[550] Madame de la Fayette habitait vis-à-vis le petit
Luxembourg, où logeait mademoiselle de Montpensier.
[551] Du côté de M. de Louvois.
[552] M. de Soyecourt étant couché dans la même chambre avec
trois de ses amis, la fantaisie lui prit, pendant la nuit, de parler très
haut à l'un d'eux, un autre, impatienté, s'écrie: Eh, morbleu! tais-toi,
Page 669
tu m'empêches de dormir.—Est-ce que je parle à toi, lui répliqua
Soyecourt?
[553] Paule-Françoise-Marguerite de Gondi, duchesse de
Lesdiguières.
[554] La mère Angélique de Saint-Jean-Arnauld, abbesse de
Notre-Dame de Port-Royal des champs.
[555] C'était un ex-capucin qui se mêlait de médecine.
[556] Madame de Coulanges ne pardonnait pas à la Fare d'avoir
préféré la bassette à madame de la Sablière.
[557] La mère Agnès de Jesus-Maria. Elle était Gigault de
Bellefonds, et sœur de la marquise de Villars.
[558] Anne-Louise-Christine de Foix de la Valette-Épernon.
[559] Elle était (dit l'abbé de Choisy) belle comme un ange et
sotte comme un panier.
[560] Voici un trait de la galanterie magnifique de ce temps-là.
C'est madame de Scudéri qui le mande à Bussy:
«Mademoiselle de .... a reçu des étrennes bien galantes.
Elle trouva sur sa toilette un petit diable qui retenait une
souris d'Allemagne, qui, dès qu'elle y toucha, s'ouvrit d'elle-
même, et laissa tomber deux bracelets de mille louis chacun,
avec un billet où étaient écrits ces mots: Le diable s'en mêle.»
[561] Anne-Marie d'Urre d'Aiguebonne, veuve de François de
Rostaing, comte de Buri.
[562] Madame dit dans ses lettres que cette dame ne lui fut ôtée
que parce qu'elle l'aimait; que c'était un tour de la maréchale de
Grancey, dont la fille cadette était aimée du chevalier de Lorraine,
favori lui-même de Monsieur.
Soyecourt?
[553] Paule-Françoise-Marguerite de Gondi, duchesse de
Lesdiguières.
[554] La mère Angélique de Saint-Jean-Arnauld, abbesse de
Notre-Dame de Port-Royal des champs.
[555] C'était un ex-capucin qui se mêlait de médecine.
[556] Madame de Coulanges ne pardonnait pas à la Fare d'avoir
préféré la bassette à madame de la Sablière.
[557] La mère Agnès de Jesus-Maria. Elle était Gigault de
Bellefonds, et sœur de la marquise de Villars.
[558] Anne-Louise-Christine de Foix de la Valette-Épernon.
[559] Elle était (dit l'abbé de Choisy) belle comme un ange et
sotte comme un panier.
[560] Voici un trait de la galanterie magnifique de ce temps-là.
C'est madame de Scudéri qui le mande à Bussy:
«Mademoiselle de .... a reçu des étrennes bien galantes.
Elle trouva sur sa toilette un petit diable qui retenait une
souris d'Allemagne, qui, dès qu'elle y toucha, s'ouvrit d'elle-
même, et laissa tomber deux bracelets de mille louis chacun,
avec un billet où étaient écrits ces mots: Le diable s'en mêle.»
[561] Anne-Marie d'Urre d'Aiguebonne, veuve de François de
Rostaing, comte de Buri.
[562] Madame dit dans ses lettres que cette dame ne lui fut ôtée
que parce qu'elle l'aimait; que c'était un tour de la maréchale de
Grancey, dont la fille cadette était aimée du chevalier de Lorraine,
favori lui-même de Monsieur.
Page 670
[563] L'évêque de Rennes (Jean-Baptiste de Beaumanoir)
occupait dans ce temps-là l'appartement de madame de Grignan à
l'hôtel de Carnavalet.
[564] La Voisin, la Vigoureux, et un nommé le Sage, connus à
Paris comme devins et tireurs d'horoscopes, joignirent à cette
jonglerie le commerce secret des poisons, qu'ils appelaient poudre
de succession. Ils ne manquèrent pas d'accuser tous ceux qui étaient
venus à eux pour une chose, d'y avoir recouru pour l'autre. C'est
ainsi que le maréchal de Luxembourg fut compromis par son
intendant Bonard, qui avait fait chez le Sage on ne sait quelle
extravagante conjuration pour retrouver des papiers perdus. Le
vindicatif Louvois saisit l'occasion pour le perdre, ou au moins pour
le tourmenter.
Outre les personnes nommées ici, madame de Polignac fut
décrétée de prise de corps, et la maréchale de la Ferté, ainsi que la
comtesse du Roure, d'ajournement personnel.
On accusait la comtesse de Soissons d'avoir empoisonné son
mari, madame d'Alluye son beau-père, madame de Tingry ses
enfants, madame de Polignac un valet de chambre, maître de son
secret.
[565] C'était la sœur de M. de Luxembourg.
[566] Il était l'ami intime de la comtesse de Soissons.
[567] Madame de Coulanges passant sa vie à la cour avec
madame de Maintenon, même avec mademoiselle de Fontanges,
pouvait faire parvenir ces agréables relations jusqu'au roi.
[568] De la maison de la reine.
[569] La comtesse de Soissons offrit de revenir, pourvu qu'on ne
la mît ni à la Bastille ni à Vincennes. La condition fut rejetée. Elle
finit par se retirer à Bruxelles, où elle mourut, sur la fin de 1708,
«lorsque, dit Voltaire, le prince Eugène, son fils, la vengeait par tant
de victoires, et triomphait de Louis XIV.»
occupait dans ce temps-là l'appartement de madame de Grignan à
l'hôtel de Carnavalet.
[564] La Voisin, la Vigoureux, et un nommé le Sage, connus à
Paris comme devins et tireurs d'horoscopes, joignirent à cette
jonglerie le commerce secret des poisons, qu'ils appelaient poudre
de succession. Ils ne manquèrent pas d'accuser tous ceux qui étaient
venus à eux pour une chose, d'y avoir recouru pour l'autre. C'est
ainsi que le maréchal de Luxembourg fut compromis par son
intendant Bonard, qui avait fait chez le Sage on ne sait quelle
extravagante conjuration pour retrouver des papiers perdus. Le
vindicatif Louvois saisit l'occasion pour le perdre, ou au moins pour
le tourmenter.
Outre les personnes nommées ici, madame de Polignac fut
décrétée de prise de corps, et la maréchale de la Ferté, ainsi que la
comtesse du Roure, d'ajournement personnel.
On accusait la comtesse de Soissons d'avoir empoisonné son
mari, madame d'Alluye son beau-père, madame de Tingry ses
enfants, madame de Polignac un valet de chambre, maître de son
secret.
[565] C'était la sœur de M. de Luxembourg.
[566] Il était l'ami intime de la comtesse de Soissons.
[567] Madame de Coulanges passant sa vie à la cour avec
madame de Maintenon, même avec mademoiselle de Fontanges,
pouvait faire parvenir ces agréables relations jusqu'au roi.
[568] De la maison de la reine.
[569] La comtesse de Soissons offrit de revenir, pourvu qu'on ne
la mît ni à la Bastille ni à Vincennes. La condition fut rejetée. Elle
finit par se retirer à Bruxelles, où elle mourut, sur la fin de 1708,
«lorsque, dit Voltaire, le prince Eugène, son fils, la vengeait par tant
de victoires, et triomphait de Louis XIV.»
Page 671
[570] Le nombre en fut réduit à six.
[571] Catherine-Françoise Saintot, femme de M. de Dreux,
maître des requêtes, fut accusée d'avoir offert 6,000 fr. à la Voisin
pour se défaire de son mari.
[572] Marguerite Gallard, veuve du président le Féron, accusée
d'avoir empoisonné son mari.
[573] Cet hôtel est situé dans la rue Saint-Antoine.
[574] Pâques tombait le 21 avril en 1680.
[575] Voyez la scène VIII du Ier acte de l'opéra d'Atys.
[576] Mademoiselle de Fontanges.
[577] C'était la princesse de Conti.
[578] Gourville assure dans ses Mémoires qu'il sortit de prison
avant sa mort, et Voltaire le tenait de sa belle-fille, madame de
Vaux. Mais madame de Sévigné le croyait mort à Pignerol, ainsi
que tout le public. Ce qu'en dit mademoiselle de Montpensier
confirme l'opinion générale.
[579] Marie-Angélique d'Escorailles.
[580] Philippe Mancini Mazarin, duc de Nevers.
[581] Ses dames d'honneur.
[582] Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri de Bourbon,
second du nom, prince de Condé, morte le 15 avril 1679.
[583] L'évêque d'Autun (Gabriel de Roquette) passait dans ce
temps-là pour être l'original que Molière avait eu en vue dans le
Tartufe.
[584] Impliquée dans l'affaire des poisons.
[571] Catherine-Françoise Saintot, femme de M. de Dreux,
maître des requêtes, fut accusée d'avoir offert 6,000 fr. à la Voisin
pour se défaire de son mari.
[572] Marguerite Gallard, veuve du président le Féron, accusée
d'avoir empoisonné son mari.
[573] Cet hôtel est situé dans la rue Saint-Antoine.
[574] Pâques tombait le 21 avril en 1680.
[575] Voyez la scène VIII du Ier acte de l'opéra d'Atys.
[576] Mademoiselle de Fontanges.
[577] C'était la princesse de Conti.
[578] Gourville assure dans ses Mémoires qu'il sortit de prison
avant sa mort, et Voltaire le tenait de sa belle-fille, madame de
Vaux. Mais madame de Sévigné le croyait mort à Pignerol, ainsi
que tout le public. Ce qu'en dit mademoiselle de Montpensier
confirme l'opinion générale.
[579] Marie-Angélique d'Escorailles.
[580] Philippe Mancini Mazarin, duc de Nevers.
[581] Ses dames d'honneur.
[582] Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri de Bourbon,
second du nom, prince de Condé, morte le 15 avril 1679.
[583] L'évêque d'Autun (Gabriel de Roquette) passait dans ce
temps-là pour être l'original que Molière avait eu en vue dans le
Tartufe.
[584] Impliquée dans l'affaire des poisons.
Page 672
[585] Esprit Fléchier, nommé à l'évêché de Lavaur en 1685, et
transféré à celui de Nîmes en 1687.
[586] Chi offendi non perdona.
[587] Les vaux d'Olioules, qu'on appelle en langage du pays leis
baous d'Olioules, ne sont autre chose qu'un chemin étroit, d'environ
une lieue, à côté d'une petite rivière qui passe entre deux montagnes
très-escarpées en Provence.
[588] Fameux cordonnier pour femmes.
[589] M. de Berbisi, président à mortier au parlement de Dijon,
et proche parent de madame de Sévigné.
[590] Allusion à un passage de la Vie de Pompée, dans
Plutarque. «Toutes et quantes fois, dit-il, que je frapperai du pied
seulement la terre d'Italie, je feray sourdre de toutes parts gens de
guerre à pied et à cheval.» (Traduction d'Amyot.)
[591] Façon de parler familière à madame de Sévigné et à
madame de Grignan, pour exprimer l'embarras que certaines gens
mettent dans leurs discours.
[592] Allusion au mot de Martine dans le Médecin malgré lui,
acte III, sc. IX.
[593] C'est-à-dire que madame la Dauphine ne devait point aller
aux Carmélites de la rue du Bouloi.
[594] Beau-père de George Dandin.
[595] Voyez la scène IV du Ier acte de George Dandin.
[596] Expression de M. de la Garde.
[597] On a déjà vu que madame de Sévigné avait donné ces
noms à certaines allées, soit de Livry, soit des Rochers.
transféré à celui de Nîmes en 1687.
[586] Chi offendi non perdona.
[587] Les vaux d'Olioules, qu'on appelle en langage du pays leis
baous d'Olioules, ne sont autre chose qu'un chemin étroit, d'environ
une lieue, à côté d'une petite rivière qui passe entre deux montagnes
très-escarpées en Provence.
[588] Fameux cordonnier pour femmes.
[589] M. de Berbisi, président à mortier au parlement de Dijon,
et proche parent de madame de Sévigné.
[590] Allusion à un passage de la Vie de Pompée, dans
Plutarque. «Toutes et quantes fois, dit-il, que je frapperai du pied
seulement la terre d'Italie, je feray sourdre de toutes parts gens de
guerre à pied et à cheval.» (Traduction d'Amyot.)
[591] Façon de parler familière à madame de Sévigné et à
madame de Grignan, pour exprimer l'embarras que certaines gens
mettent dans leurs discours.
[592] Allusion au mot de Martine dans le Médecin malgré lui,
acte III, sc. IX.
[593] C'est-à-dire que madame la Dauphine ne devait point aller
aux Carmélites de la rue du Bouloi.
[594] Beau-père de George Dandin.
[595] Voyez la scène IV du Ier acte de George Dandin.
[596] Expression de M. de la Garde.
[597] On a déjà vu que madame de Sévigné avait donné ces
noms à certaines allées, soit de Livry, soit des Rochers.
Page 673
[598] Grotte fort agréable, où on allait se reposer dans les
parties de promenades qu'on faisait à Grignan.
[599] Les jansénistes prétendaient que le pape Innocent XI était
favorable à leur doctrine.
[600] L'appartement de madame de Grignan, à l'hôtel de
Carnavalet.
[601] Terre de M. de Sévigné, située en basse Bretagne, près du
bourg de la Trinité, à peu de distance de Quimper.
[602] Le livre De la fréquente communion, par le docteur
Arnauld.
[603] M. de Molac était gouverneur des ville et château de
Nantes.
[604] Voyez le chant XIII de la Jérusalem délivrée, du Tasse.
[605] Fils de M. d'Harouïs.
[606] La prairie de Mauves, près du cours Saint-Pierre, à
Nantes, sur le bord de la Loire.
[607] M. de Louvois avait passé en Provence, allant négocier et
signer le traité par lequel le duc de Mantoue céda Casal à la France.
[608] M. de Montanègre commandait en Languedoc, comme M.
de Grignan en Provence.
[609] On appela longtemps du nom générique de comédies
toutes les pièces de théâtre gaies ou sérieuses.
[610] Madame de Sévigné entend parler sans doute de l'exil de
M. de Bussy, chef de sa maison, et de la prison de M. Fouquet, son
intime ami.
parties de promenades qu'on faisait à Grignan.
[599] Les jansénistes prétendaient que le pape Innocent XI était
favorable à leur doctrine.
[600] L'appartement de madame de Grignan, à l'hôtel de
Carnavalet.
[601] Terre de M. de Sévigné, située en basse Bretagne, près du
bourg de la Trinité, à peu de distance de Quimper.
[602] Le livre De la fréquente communion, par le docteur
Arnauld.
[603] M. de Molac était gouverneur des ville et château de
Nantes.
[604] Voyez le chant XIII de la Jérusalem délivrée, du Tasse.
[605] Fils de M. d'Harouïs.
[606] La prairie de Mauves, près du cours Saint-Pierre, à
Nantes, sur le bord de la Loire.
[607] M. de Louvois avait passé en Provence, allant négocier et
signer le traité par lequel le duc de Mantoue céda Casal à la France.
[608] M. de Montanègre commandait en Languedoc, comme M.
de Grignan en Provence.
[609] On appela longtemps du nom générique de comédies
toutes les pièces de théâtre gaies ou sérieuses.
[610] Madame de Sévigné entend parler sans doute de l'exil de
M. de Bussy, chef de sa maison, et de la prison de M. Fouquet, son
intime ami.
Page 674
Ajoutez l'exil des Arnauld, et plus anciennement la prison et les
traverses du cardinal de Retz, son parent et son ami.
[611] Intendant de Provence.
[612] A cause de la compagnie qui grossissait ces jours-là, et à
laquelle madame de Sévigné se croyait obligée de faire les honneurs
des Rochers. Elle appelait cela écumer son pot.
[613] Avec Louise-Anne de Noailles, sœur d'Anne-Jules, duc de
Noailles, maréchal de France.
[614] Sœur d'Achille de Harlai, alors procureur général, et
depuis premier président du parlement de Paris.
[615] De Malebranche.
[616] La Fréquente communion.
[617] Sorte de gros taffetas ondé.
[618] Les doubles tournois, ou pièces de quatre sous, qui sont
aujourd'hui les pièces de deux sous.
[619] Vers de Brébeuf.
[620] Marie Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas.
[621] Une parente ridicule qui était venue lui rendre visite.
[622] Ces hérétiques croyaient que l'homme pouvait, par ses
propres forces, mériter la foi, et la première grâce nécessaire pour le
salut.
[623] Fouquet, Lauzun, Bussy-Rabutin, Vardes, etc.
[624] Expression empruntée à MM. de Port-Royal.
[625] Dernier vers du fameux sonnet de Job, par Benserade.
traverses du cardinal de Retz, son parent et son ami.
[611] Intendant de Provence.
[612] A cause de la compagnie qui grossissait ces jours-là, et à
laquelle madame de Sévigné se croyait obligée de faire les honneurs
des Rochers. Elle appelait cela écumer son pot.
[613] Avec Louise-Anne de Noailles, sœur d'Anne-Jules, duc de
Noailles, maréchal de France.
[614] Sœur d'Achille de Harlai, alors procureur général, et
depuis premier président du parlement de Paris.
[615] De Malebranche.
[616] La Fréquente communion.
[617] Sorte de gros taffetas ondé.
[618] Les doubles tournois, ou pièces de quatre sous, qui sont
aujourd'hui les pièces de deux sous.
[619] Vers de Brébeuf.
[620] Marie Adhémar de Monteil, religieuse à Aubenas.
[621] Une parente ridicule qui était venue lui rendre visite.
[622] Ces hérétiques croyaient que l'homme pouvait, par ses
propres forces, mériter la foi, et la première grâce nécessaire pour le
salut.
[623] Fouquet, Lauzun, Bussy-Rabutin, Vardes, etc.
[624] Expression empruntée à MM. de Port-Royal.
[625] Dernier vers du fameux sonnet de Job, par Benserade.
Page 675
[626] M. de la Rochefoucauld a dit: Nous n'avons pas assez de
force pour suivre toute notre raison. (Maxime XLIIe.)
[627] Jeu à la mode alors.
[628] Mot que madame de Chantal affectionnait, et qui, de son
temps, n'était pas encore généralement admis dans notre langue.
[629] Nom d'une nouvelle allée du parc des Rochers.
[630] Le ballet du Triomphe de l'Amour, de Quinault.
[631] Ce sont des traductions en vers de plusieurs épigrammes
de Martial et de Catulle; elles sont en général très-médiocres. Voici
la plus courte, et peut-être la meilleure:
Ad Fidentinum. Lib. I, ep. 39.
Les vers que tu nous dis, Oronte, sont les miens;
Mais quand tu les dis mal, ils deviennent les tiens.
[632] Elle mourut peu de temps après. On a prétendu qu'elle fut
empoisonnée. Madame l'assure dans ses lettres; madame de Caylus
le nie dans ses Mémoires.
[633] M. de Vardes, qui était en exil, venait d'être rappelé à la
cour.
[634] C'était une casaque bleue, brodée d'or et d'argent, qui
distinguait les principaux courtisans.
[635] Avec Jeanne-Marguerite de Brehant de Mauron, fille du
baron de Mauron, conseiller au parlement de Bretagne, et de Louise
de Quélen. Elle avait 200,000 francs en mariage, et son père plus de
60,000 livres de rente.
[636] Henri II de Bourbon, prince de Condé. Sa principale
gloire fut d'avoir donné le jour au grand Condé.
force pour suivre toute notre raison. (Maxime XLIIe.)
[627] Jeu à la mode alors.
[628] Mot que madame de Chantal affectionnait, et qui, de son
temps, n'était pas encore généralement admis dans notre langue.
[629] Nom d'une nouvelle allée du parc des Rochers.
[630] Le ballet du Triomphe de l'Amour, de Quinault.
[631] Ce sont des traductions en vers de plusieurs épigrammes
de Martial et de Catulle; elles sont en général très-médiocres. Voici
la plus courte, et peut-être la meilleure:
Ad Fidentinum. Lib. I, ep. 39.
Les vers que tu nous dis, Oronte, sont les miens;
Mais quand tu les dis mal, ils deviennent les tiens.
[632] Elle mourut peu de temps après. On a prétendu qu'elle fut
empoisonnée. Madame l'assure dans ses lettres; madame de Caylus
le nie dans ses Mémoires.
[633] M. de Vardes, qui était en exil, venait d'être rappelé à la
cour.
[634] C'était une casaque bleue, brodée d'or et d'argent, qui
distinguait les principaux courtisans.
[635] Avec Jeanne-Marguerite de Brehant de Mauron, fille du
baron de Mauron, conseiller au parlement de Bretagne, et de Louise
de Quélen. Elle avait 200,000 francs en mariage, et son père plus de
60,000 livres de rente.
[636] Henri II de Bourbon, prince de Condé. Sa principale
gloire fut d'avoir donné le jour au grand Condé.
Page 676
[637] Fameux solitaire du sixième siècle, qui venait communier
tous les ans sainte Marie égyptienne, la nuit du jeudi au vendredi
saint, dans un désert sur les bords du Jourdain. (Voyez la Vie des
Pères du désert.)
[638] Madame de Grignan sollicitait un dédommagement pour
les dépenses extraordinaires que son mari avait été obligé de faire
sur les côtes de Provence.
[639] Madame de Montchevreuil, ancienne amie de madame de
Maintenon, et gouvernante des filles d'honneur de madame la
Dauphine.
[640] Madeleine de Lionne. Il paraît qu'elle mourut d'une
saignée faite maladroitement.
[641] Balthazar de Crevant d'Humières, chevalier de Malte,
commandeur de Villiers au Liége, abbé de Saint-Maixant et de
Preuilly.
[642] Allusion à la pâleur et à l'abattement de la princesse
Olympie, lorsqu'elle se vit trahie par Birène.
[643] Madame de Marbeuf.
[644] Le roi Charles II mourut le 16 février 1685, et le roi de
France ne voulut point que de toute la semaine il y eût à la cour bal
ni comédie. Le petit marquis de Grignan devait faire partie de la
mascarade.
[645] Voyez le Cid, acte III, scène IV.
[646] Valet de chambre de M. de Sévigné.
[647] Discours des grands seigneurs au siége de la Rochelle, en
1628.
[648] Madame de la Bédoyère (Anne-Éléonore du Puy-
Murinais.)
tous les ans sainte Marie égyptienne, la nuit du jeudi au vendredi
saint, dans un désert sur les bords du Jourdain. (Voyez la Vie des
Pères du désert.)
[638] Madame de Grignan sollicitait un dédommagement pour
les dépenses extraordinaires que son mari avait été obligé de faire
sur les côtes de Provence.
[639] Madame de Montchevreuil, ancienne amie de madame de
Maintenon, et gouvernante des filles d'honneur de madame la
Dauphine.
[640] Madeleine de Lionne. Il paraît qu'elle mourut d'une
saignée faite maladroitement.
[641] Balthazar de Crevant d'Humières, chevalier de Malte,
commandeur de Villiers au Liége, abbé de Saint-Maixant et de
Preuilly.
[642] Allusion à la pâleur et à l'abattement de la princesse
Olympie, lorsqu'elle se vit trahie par Birène.
[643] Madame de Marbeuf.
[644] Le roi Charles II mourut le 16 février 1685, et le roi de
France ne voulut point que de toute la semaine il y eût à la cour bal
ni comédie. Le petit marquis de Grignan devait faire partie de la
mascarade.
[645] Voyez le Cid, acte III, scène IV.
[646] Valet de chambre de M. de Sévigné.
[647] Discours des grands seigneurs au siége de la Rochelle, en
1628.
[648] Madame de la Bédoyère (Anne-Éléonore du Puy-
Murinais.)
Page 677
[649] Dans son Traité du poëme épique.
[650] Cette dame avait été renvoyée de la cour vers l'année
1668, en même temps que madame d'Armagnac.
[651] Les princes de Conti et de la Roche-sur-Yon étaient partis
pour aller servir en Hongrie, où ils se trouvèrent au combat de Gran,
et firent des prodiges de valeur.
[652] Wilhelmine-Ernestine, fille de Frédéric III, roi de
Danemark, veuve de Charles II, duc et électeur de Bavière, comte
palatin du Rhin.
[653] Mot du pays qui signifie gaiement.
[654] Louis-Armand, vicomte de Polignac.
[655] Voyez le Portrait de madame de Sévigné, qui contient
aussi l'éloge de madame de Grignan.
[656] La Diatribe insérée dans les Amours des Gaules.
[657] Le duc de Montmouth, fils naturel de Charles II et de
Lucy Walters, fut décapité le 25 juillet, trois jours après la date de
cette lettre. D'un caractère remuant et inquiet, il avait conspiré
contre le roi son père, qui lui pardonna. A peine Jacques II fut-il
monté sur le trône, qu'il s'embarqua pour l'Angleterre avec quelques
mécontents. Il s'annonça comme le fils légitime du feu roi, se fit
couronner, et promit de soutenir la religion anglicane. Mais il fut
vaincu par les troupes du roi Jacques, et fait prisonnier.
[658] Accusé d'avoir profité, pour son Dictionnaire, du travail
de l'Académie, qui préparait alors le sien, Furetière en fut exclu en
1685, et publia le Factum virulent dont il s'agit, où il attaqua la
Fontaine, qui avait donné sa voix pour cette exclusion.
[659] C'est peut-être cette devise qui donna à Michel Corneille
l'idée d'un tableau que l'on voyait à Chantilly. La muse de l'histoire
[650] Cette dame avait été renvoyée de la cour vers l'année
1668, en même temps que madame d'Armagnac.
[651] Les princes de Conti et de la Roche-sur-Yon étaient partis
pour aller servir en Hongrie, où ils se trouvèrent au combat de Gran,
et firent des prodiges de valeur.
[652] Wilhelmine-Ernestine, fille de Frédéric III, roi de
Danemark, veuve de Charles II, duc et électeur de Bavière, comte
palatin du Rhin.
[653] Mot du pays qui signifie gaiement.
[654] Louis-Armand, vicomte de Polignac.
[655] Voyez le Portrait de madame de Sévigné, qui contient
aussi l'éloge de madame de Grignan.
[656] La Diatribe insérée dans les Amours des Gaules.
[657] Le duc de Montmouth, fils naturel de Charles II et de
Lucy Walters, fut décapité le 25 juillet, trois jours après la date de
cette lettre. D'un caractère remuant et inquiet, il avait conspiré
contre le roi son père, qui lui pardonna. A peine Jacques II fut-il
monté sur le trône, qu'il s'embarqua pour l'Angleterre avec quelques
mécontents. Il s'annonça comme le fils légitime du feu roi, se fit
couronner, et promit de soutenir la religion anglicane. Mais il fut
vaincu par les troupes du roi Jacques, et fait prisonnier.
[658] Accusé d'avoir profité, pour son Dictionnaire, du travail
de l'Académie, qui préparait alors le sien, Furetière en fut exclu en
1685, et publia le Factum virulent dont il s'agit, où il attaqua la
Fontaine, qui avait donné sa voix pour cette exclusion.
[659] C'est peut-être cette devise qui donna à Michel Corneille
l'idée d'un tableau que l'on voyait à Chantilly. La muse de l'histoire
Page 678
arrachait de la vie du héros les feuillets sur lesquels étaient écrits les
triomphes qu'il avait obtenus en combattant contre son roi.
[660] Un procès perdu avait mis Bussy dans cet état.
[661] C'est le maréchal de Villars, le vainqueur de Denain, dont
il nous reste des Mémoires intéressants.
[662] Secrétaire du cabinet du roi.
[663] Terre de la maison de Châteauneuf de Rochebonne.
[664] On sait que les terres remuées au camp de Maintenon
causèrent beaucoup de maladies.
[665] Monseigneur fut nommé par les soldats Louis le Hardi,
pendant le siége de Philisbourg.
[666] Jean Filleau de la Chaise, auteur d'une Vie de saint Louis
fort estimée, et frère de M. de Saint-Martin, auteur de la traduction
de Don Quichotte.
[667] On connaissait dans le monde madame de Longueval,
chanoinesse de Remiremont, sous le nom du Chanoine: elle était
sœur de la maréchale d'Estrées.
[668] Marie de Rabutin, marquise de Montataire, avait eu de
grands procès avec madame de Longueval.
[669] Madame de Frontenac et mademoiselle d'Outrelaise.
[670] Célèbre directeur de l'Oratoire.
[671] Dans une grande maison contiguë aux Carmélites du
faubourg Saint-Jacques, où mademoiselle de Longueville fit une
mort très-chrétienne, après une pénitence de vingt-sept ans.
[672] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait
Tréville), ancien cornette de la première compagnie des
triomphes qu'il avait obtenus en combattant contre son roi.
[660] Un procès perdu avait mis Bussy dans cet état.
[661] C'est le maréchal de Villars, le vainqueur de Denain, dont
il nous reste des Mémoires intéressants.
[662] Secrétaire du cabinet du roi.
[663] Terre de la maison de Châteauneuf de Rochebonne.
[664] On sait que les terres remuées au camp de Maintenon
causèrent beaucoup de maladies.
[665] Monseigneur fut nommé par les soldats Louis le Hardi,
pendant le siége de Philisbourg.
[666] Jean Filleau de la Chaise, auteur d'une Vie de saint Louis
fort estimée, et frère de M. de Saint-Martin, auteur de la traduction
de Don Quichotte.
[667] On connaissait dans le monde madame de Longueval,
chanoinesse de Remiremont, sous le nom du Chanoine: elle était
sœur de la maréchale d'Estrées.
[668] Marie de Rabutin, marquise de Montataire, avait eu de
grands procès avec madame de Longueval.
[669] Madame de Frontenac et mademoiselle d'Outrelaise.
[670] Célèbre directeur de l'Oratoire.
[671] Dans une grande maison contiguë aux Carmélites du
faubourg Saint-Jacques, où mademoiselle de Longueville fit une
mort très-chrétienne, après une pénitence de vingt-sept ans.
[672] Henri-Joseph de Peyre, comte de Troisville (on prononçait
Tréville), ancien cornette de la première compagnie des
Page 679
mousquetaires, gouverneur de Foix, fut attaché, ainsi que madame
de la Fayette et le duc de la Rochefoucauld, à madame Henriette,
duchesse d'Orléans. Témoin de la mort de cette princesse, il en
conçut une si profonde douleur, qu'il renonça au monde, pour ne
plus s'occuper que de son salut.
[673] M. l'abbé de la Vergne-Tressan fut entraîné dans sa litière
comme il passait le Gardon, petite rivière profonde, et fut noyé par
l'imprudence et par l'obstination de son muletier le 5 avril 1684.
[674] Fable de la Fontaine, le Lièvre et les Grenouilles, livre II,
fable 14.
[675] N..... Gigault de Bellefonds, tante du maréchal de
Bellefonds.
[676] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse au couvent de la
Visitation d'Aix.
[677] Il avait réformé sa table.
[678] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer de
France.
[679] Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons.
[680] Henri de Lorraine, comte de Brienne.
[681] Les princes peuvent être chevaliers de l'ordre à vingt-cinq
ans.
[682] Le fils aîné de Victor-Maurice, comte de Broglio,
maréchal de France, tué au siége de Charleroi en 1693. C'était le
neveu de M. de Lamoignon.
[683] C'est-à-dire, avant le premier de l'an 1689.
[684] Voyez la fable du Chêne et du roseau.
de la Fayette et le duc de la Rochefoucauld, à madame Henriette,
duchesse d'Orléans. Témoin de la mort de cette princesse, il en
conçut une si profonde douleur, qu'il renonça au monde, pour ne
plus s'occuper que de son salut.
[673] M. l'abbé de la Vergne-Tressan fut entraîné dans sa litière
comme il passait le Gardon, petite rivière profonde, et fut noyé par
l'imprudence et par l'obstination de son muletier le 5 avril 1684.
[674] Fable de la Fontaine, le Lièvre et les Grenouilles, livre II,
fable 14.
[675] N..... Gigault de Bellefonds, tante du maréchal de
Bellefonds.
[676] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse au couvent de la
Visitation d'Aix.
[677] Il avait réformé sa table.
[678] Louis de Lorraine, comte d'Armagnac, grand écuyer de
France.
[679] Louis-Thomas de Savoie, comte de Soissons.
[680] Henri de Lorraine, comte de Brienne.
[681] Les princes peuvent être chevaliers de l'ordre à vingt-cinq
ans.
[682] Le fils aîné de Victor-Maurice, comte de Broglio,
maréchal de France, tué au siége de Charleroi en 1693. C'était le
neveu de M. de Lamoignon.
[683] C'est-à-dire, avant le premier de l'an 1689.
[684] Voyez la fable du Chêne et du roseau.
Page 680
[685] François-Égon de la Tour, dit le prince d'Auvergne.
[686] M. l'archevêque d'Arles.
[687] Supérieure de Saint-Cyr, femme de beaucoup de talent,
mais ambitieuse.
[688] Célèbre jésuite qui prenait part à cette affaire par rapport à
M. de Gaillard son frère, homme de mérite et de beaucoup d'esprit.
[689] La mère ne pouvait exprimer plus laconiquement, ni avec
plus d'énergie, le mal qu'elle souffrait quand elle craignait pour la
poitrine de sa fille.
[690] Louvois, qui avait eu la surintendance des bâtiments,
imagina, pour plaire à son maître, qu'on pourrait faire venir la
rivière d'Eure jusqu'à Versailles, dont les fontaines ne s'alimentaient
que des eaux fétides d'un étang. Il fallait détourner cette rivière dans
un espace de onze lieues. Il fallait surtout joindre deux montagnes
vis-à-vis Maintenon. On employa trente mille hommes de l'armée à
ces travaux. Les maladies détruisirent en grande partie ce camp. Le
projet fut depuis abandonné, et n'a jamais été repris.
[691] Madeleine-Armande du Cambout de Coislin, mariée le 10
avril suivant à Maximilien de Béthune, duc de Sully, prince
d'Enrichemont.
[692] La Mort de Pompée, tragédie de Corneille.
[693] Louis-Antoine de Noailles, évêque de Châlons-sur-Marne,
puis archevêque de Paris et cardinal.
[694] Allusion aux atomes crochus qui, suivant Épicure, forment
les parties élémentaires de la matière et de l'universalité des êtres.
[695] Palais des rois d'Angleterre dans le faubourg de
Westminster, à Londres.
[696] Autre palais des rois d'Angleterre, voisin de Whitehall.
[686] M. l'archevêque d'Arles.
[687] Supérieure de Saint-Cyr, femme de beaucoup de talent,
mais ambitieuse.
[688] Célèbre jésuite qui prenait part à cette affaire par rapport à
M. de Gaillard son frère, homme de mérite et de beaucoup d'esprit.
[689] La mère ne pouvait exprimer plus laconiquement, ni avec
plus d'énergie, le mal qu'elle souffrait quand elle craignait pour la
poitrine de sa fille.
[690] Louvois, qui avait eu la surintendance des bâtiments,
imagina, pour plaire à son maître, qu'on pourrait faire venir la
rivière d'Eure jusqu'à Versailles, dont les fontaines ne s'alimentaient
que des eaux fétides d'un étang. Il fallait détourner cette rivière dans
un espace de onze lieues. Il fallait surtout joindre deux montagnes
vis-à-vis Maintenon. On employa trente mille hommes de l'armée à
ces travaux. Les maladies détruisirent en grande partie ce camp. Le
projet fut depuis abandonné, et n'a jamais été repris.
[691] Madeleine-Armande du Cambout de Coislin, mariée le 10
avril suivant à Maximilien de Béthune, duc de Sully, prince
d'Enrichemont.
[692] La Mort de Pompée, tragédie de Corneille.
[693] Louis-Antoine de Noailles, évêque de Châlons-sur-Marne,
puis archevêque de Paris et cardinal.
[694] Allusion aux atomes crochus qui, suivant Épicure, forment
les parties élémentaires de la matière et de l'universalité des êtres.
[695] Palais des rois d'Angleterre dans le faubourg de
Westminster, à Londres.
[696] Autre palais des rois d'Angleterre, voisin de Whitehall.
Page 681
[697] Allusion au roman de madame de la Fayette.
[698] Voy. les Mémoires de Dangeau, t. I, p. 264.
[699] Trait d'ignorance échappé à quelque personnage du temps.
[700] Cette circonstance faisait que M. de Grignan commandait
pour le roi dans le Comtat.
[701] Celui qu'on appelait le bel abbé avant qu'il ne fût évêque.
[702] Phrase provençale.
[703] Vers de l'opéra d'Atys.
[704] Marie-Louise d'Orléans, fille de Monsieur et de Henriette-
Anne d'Angleterre, sa première femme.
[705] François de Rochechouart, marquis de Chandenier, avait
été premier capitaine des gardes du corps du roi; mais étant tombé
en disgrâce, il donna la démission de sa charge, et ce fut Anne,
comte, puis duc de Noailles, qui lui succéda en 1651.
[706] Chaulnes, en Picardie, entre Roye et Péronne.
[707] Fable du Chêne et du Roseau, par la Fontaine, fable XXII,
liv. I.
[708] M. Rochon était aussi chargé des affaires de M. de
Grignan.
[709] Charlotte Séguier, fille puînée du chancelier, veuve en
secondes noces du duc de Verneuil.
[710] Auteur d'un excellent Traité de la religion chrétienne.
[711] Catherine-Félicité Arnauld de Pomponne, qui fut mariée à
Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, ministre d'État.
[698] Voy. les Mémoires de Dangeau, t. I, p. 264.
[699] Trait d'ignorance échappé à quelque personnage du temps.
[700] Cette circonstance faisait que M. de Grignan commandait
pour le roi dans le Comtat.
[701] Celui qu'on appelait le bel abbé avant qu'il ne fût évêque.
[702] Phrase provençale.
[703] Vers de l'opéra d'Atys.
[704] Marie-Louise d'Orléans, fille de Monsieur et de Henriette-
Anne d'Angleterre, sa première femme.
[705] François de Rochechouart, marquis de Chandenier, avait
été premier capitaine des gardes du corps du roi; mais étant tombé
en disgrâce, il donna la démission de sa charge, et ce fut Anne,
comte, puis duc de Noailles, qui lui succéda en 1651.
[706] Chaulnes, en Picardie, entre Roye et Péronne.
[707] Fable du Chêne et du Roseau, par la Fontaine, fable XXII,
liv. I.
[708] M. Rochon était aussi chargé des affaires de M. de
Grignan.
[709] Charlotte Séguier, fille puînée du chancelier, veuve en
secondes noces du duc de Verneuil.
[710] Auteur d'un excellent Traité de la religion chrétienne.
[711] Catherine-Félicité Arnauld de Pomponne, qui fut mariée à
Jean-Baptiste Colbert, marquis de Torcy, ministre d'État.
Page 682
[712] Sœur de madame de Pomponne.
[713] Jean-Renauld de Segrais, de l'Académie française, était de
Caen, ainsi que Malherbe, Huet, etc.
[714] Madame de Sévigné, belle-fille, n'avait jamais vu M. de
Grignan.
[715] Nièce de René Descartes.
[716] M. de Grignan venait d'obtenir le cordon bleu.
[717] Madame de Rochebonne avait un grand nombre d'enfants.
[718] Louis-François, marquis, puis duc de Boufflers, pair et
maréchal de France.
[719] Cinq belles grilles placées dans un mur demi-circulaire, en
face du château, séparent le parterre du parc des Rochers.
[720] Premier président du parlement de Bretagne.
[721] Le comte de Revel était Piémontais.
[722] Le Conquêt est situé au fond de la Bretagne, dans un
endroit appelé le bout du monde, ad fines terræ. Aujourd'hui le
Finistère.
[723] Voyez l'arrêt burlesque donné en la grand'chambre du
Parnasse en faveur des maîtres ès-arts, pour le maintien de la
doctrine d'Aristote. Œuvres de Boileau.
[724] Ce passage est relatif à l'affaire de M. d'Harouïs, trésorier
des états de Bretagne, allié de madame de Sévigné. Elle justifie ici
le duc de Chaulnes aux yeux de la famille de Grignan, qui lui
donnait tort.
[725] René de Marillac, doyen des conseillers d'État, mariait
Marie-Madeleine de Marillac, sa fille, avec René-Armand Mothier,
[713] Jean-Renauld de Segrais, de l'Académie française, était de
Caen, ainsi que Malherbe, Huet, etc.
[714] Madame de Sévigné, belle-fille, n'avait jamais vu M. de
Grignan.
[715] Nièce de René Descartes.
[716] M. de Grignan venait d'obtenir le cordon bleu.
[717] Madame de Rochebonne avait un grand nombre d'enfants.
[718] Louis-François, marquis, puis duc de Boufflers, pair et
maréchal de France.
[719] Cinq belles grilles placées dans un mur demi-circulaire, en
face du château, séparent le parterre du parc des Rochers.
[720] Premier président du parlement de Bretagne.
[721] Le comte de Revel était Piémontais.
[722] Le Conquêt est situé au fond de la Bretagne, dans un
endroit appelé le bout du monde, ad fines terræ. Aujourd'hui le
Finistère.
[723] Voyez l'arrêt burlesque donné en la grand'chambre du
Parnasse en faveur des maîtres ès-arts, pour le maintien de la
doctrine d'Aristote. Œuvres de Boileau.
[724] Ce passage est relatif à l'affaire de M. d'Harouïs, trésorier
des états de Bretagne, allié de madame de Sévigné. Elle justifie ici
le duc de Chaulnes aux yeux de la famille de Grignan, qui lui
donnait tort.
[725] René de Marillac, doyen des conseillers d'État, mariait
Marie-Madeleine de Marillac, sa fille, avec René-Armand Mothier,
Page 683
comte de la Fayette, fils puîné de madame de la Fayette.
[726] Louis Mothier, abbé de la Fayette, fils aîné de madame de
la Fayette.
[727] Nicolas de Lamoignon, frère du président, et connu sous
le nom de Bâville, remplaça, au mois de septembre 1685, M.
d'Aguesseau dans l'intendance du Languedoc. Ce fut lui qui
organisa ces étranges missions qui, du nom de leurs missionnaires,
furent appelées dragonades. Il remplit les fonctions d'intendant du
Languedoc pendant trente-trois ans, sans revenir à Paris.
[728] Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en
Languedoc. Il était frère de Charles-Amédée de Broglio, comte de
Revel.
[729] Voyez la fable de l'Éducation, par la Fontaine, fable 24,
livre VIII.
[730] Les lettres de madame de la Fayette étaient toujours fort
courtes.
[731] Ces travaux furent exécutés, et M. de Monmerqué dit
qu'ils existent encore à peu près dans l'état où Mme de Sévigné les
décrit en cet endroit.
[732] Louis Phélipeaux, comte de Pontchartrain, venait de
succéder à M. le Pelletier, contrôleur général des finances, qui avait
demandé la permission de se retirer.
[733] Le maréchal d'Estrées commandait en Bretagne en
l'absence de M. de Chaulnes.
[734] M. de Chaulnes avait promis de faire avoir cette
députation à M. de Sévigné, et ne l'avait pas fait.
[735] L'arrivée des cardinaux français, savoir: les cardinaux de
Bouillon, de Bonzi, et de Furstemberg; le cardinal d'Estrées était
[726] Louis Mothier, abbé de la Fayette, fils aîné de madame de
la Fayette.
[727] Nicolas de Lamoignon, frère du président, et connu sous
le nom de Bâville, remplaça, au mois de septembre 1685, M.
d'Aguesseau dans l'intendance du Languedoc. Ce fut lui qui
organisa ces étranges missions qui, du nom de leurs missionnaires,
furent appelées dragonades. Il remplit les fonctions d'intendant du
Languedoc pendant trente-trois ans, sans revenir à Paris.
[728] Victor-Maurice, comte de Broglio, commandait en
Languedoc. Il était frère de Charles-Amédée de Broglio, comte de
Revel.
[729] Voyez la fable de l'Éducation, par la Fontaine, fable 24,
livre VIII.
[730] Les lettres de madame de la Fayette étaient toujours fort
courtes.
[731] Ces travaux furent exécutés, et M. de Monmerqué dit
qu'ils existent encore à peu près dans l'état où Mme de Sévigné les
décrit en cet endroit.
[732] Louis Phélipeaux, comte de Pontchartrain, venait de
succéder à M. le Pelletier, contrôleur général des finances, qui avait
demandé la permission de se retirer.
[733] Le maréchal d'Estrées commandait en Bretagne en
l'absence de M. de Chaulnes.
[734] M. de Chaulnes avait promis de faire avoir cette
députation à M. de Sévigné, et ne l'avait pas fait.
[735] L'arrivée des cardinaux français, savoir: les cardinaux de
Bouillon, de Bonzi, et de Furstemberg; le cardinal d'Estrées était
Page 684
déjà dans le conclave.
[736] Le nez de Pauline ressemblait d'abord à celui de madame
de Sévigné, et plus tard à celui de M. de Grignan.
[737] Mot de Tréville sur madame de Grignan.
[738] Madame de la Fayette écrivait à madame de Sévigné, le 8
octobre précédent: «Vous êtes vieille, vous vous ennuierez, votre
esprit deviendra triste, et baissera, etc.»
[739] Maison de campagne de madame de Coulanges.
[740] Contre-vérité; c'est-à-dire jansénistes.
[741] La lettre précédente finissait par ces mots: «Ma belle-fille
a mal à la tête, elle a versé dans son petit voyage, elle s'est cognée,
et deux de ses belles juments, qu'on avait dételées, se sont
échappées; on ne sait encore où elles sont: mon fils en est en peine:
voilà un petit ménage affligé. Ils vous parleront mercredi.
[742] Louis de la Tour, prince de Turenne, neveu du cardinal de
Bouillon.
[743] Auteur de la Vérité de la religion chrétienne.
[744] M. le chevalier de Grignan, devenu maréchal de camp en
1688, ne put pas conserver son régiment, et le roi en fit don au jeune
marquis de Grignan.
[745] Voyez Bossuet, Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
[746] Les Anecdotes de Florence, ou l'Histoire secrète de la
maison de Medicis, par Varillas.
[747] Le cardinal Bentivoglio, auteur de l'Histoire des guerres
civiles de Flandre, et de plusieurs autres ouvrages.
[736] Le nez de Pauline ressemblait d'abord à celui de madame
de Sévigné, et plus tard à celui de M. de Grignan.
[737] Mot de Tréville sur madame de Grignan.
[738] Madame de la Fayette écrivait à madame de Sévigné, le 8
octobre précédent: «Vous êtes vieille, vous vous ennuierez, votre
esprit deviendra triste, et baissera, etc.»
[739] Maison de campagne de madame de Coulanges.
[740] Contre-vérité; c'est-à-dire jansénistes.
[741] La lettre précédente finissait par ces mots: «Ma belle-fille
a mal à la tête, elle a versé dans son petit voyage, elle s'est cognée,
et deux de ses belles juments, qu'on avait dételées, se sont
échappées; on ne sait encore où elles sont: mon fils en est en peine:
voilà un petit ménage affligé. Ils vous parleront mercredi.
[742] Louis de la Tour, prince de Turenne, neveu du cardinal de
Bouillon.
[743] Auteur de la Vérité de la religion chrétienne.
[744] M. le chevalier de Grignan, devenu maréchal de camp en
1688, ne put pas conserver son régiment, et le roi en fit don au jeune
marquis de Grignan.
[745] Voyez Bossuet, Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.
[746] Les Anecdotes de Florence, ou l'Histoire secrète de la
maison de Medicis, par Varillas.
[747] Le cardinal Bentivoglio, auteur de l'Histoire des guerres
civiles de Flandre, et de plusieurs autres ouvrages.
Page 685
[748] Du comte Guidubaldo de Bonarelli. C'est une imitation de
l'Aminta du Tasse, et du Pastor fido de Guarini.
[749] Madame de Sévigné comparait les douze mois de l'année
à un sac de mille francs, qui finit presque aussitôt qu'on a
commencé d'y puiser.
[750] Il réforma les carmes, qui prirent alors le nom de carmes
déchaussés.
[751] Ce repas eut lieu le 5 janvier 1690. Il y avait cinq tables
tenues par le roi, par Monseigneur, par Monsieur, par Madame et
par Mademoiselle. Le roi, Monseigneur et Monsieur furent rois
chacun à leur table.
[752] Fils de Colbert; il mourut de langueur et d'épuisement.
[753] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse aux Filles de Sainte-
Marie.
[754] M. de Pontchartrain, alors contrôleur des finances, et
depuis chancelier de France en 1699.
[755] Maison de campagne de madame de Coulanges.
[756] Où demeurait madame de la Fayette, qu'elle allait voir
souvent.
[757] Alexandre VIII était mort depuis deux mois et quelques
jours.
[758] Le duc et la duchesse de Nevers.
[759] La ville de Mons se rendit au roi le 9 de ce même mois
d'avril, après seize jours de tranchée ouverte.
[760] Le marquis de Grignan.
l'Aminta du Tasse, et du Pastor fido de Guarini.
[749] Madame de Sévigné comparait les douze mois de l'année
à un sac de mille francs, qui finit presque aussitôt qu'on a
commencé d'y puiser.
[750] Il réforma les carmes, qui prirent alors le nom de carmes
déchaussés.
[751] Ce repas eut lieu le 5 janvier 1690. Il y avait cinq tables
tenues par le roi, par Monseigneur, par Monsieur, par Madame et
par Mademoiselle. Le roi, Monseigneur et Monsieur furent rois
chacun à leur table.
[752] Fils de Colbert; il mourut de langueur et d'épuisement.
[753] Marie-Blanche d'Adhémar, religieuse aux Filles de Sainte-
Marie.
[754] M. de Pontchartrain, alors contrôleur des finances, et
depuis chancelier de France en 1699.
[755] Maison de campagne de madame de Coulanges.
[756] Où demeurait madame de la Fayette, qu'elle allait voir
souvent.
[757] Alexandre VIII était mort depuis deux mois et quelques
jours.
[758] Le duc et la duchesse de Nevers.
[759] La ville de Mons se rendit au roi le 9 de ce même mois
d'avril, après seize jours de tranchée ouverte.
[760] Le marquis de Grignan.
Page 686
[761] Voir le journal manuscrit de Dangeau, 31 juillet 1691. M.
de Chaulnes était ambassadeur à Rome.
[762] M. de Seignelai était mort l'année précédente.
[763] Auteur d'un livre sur la Vérité de la religion chrétienne. Il
était protestant.
[764] Trait dirigé contre la vanité de M. de Clermont-Tonnerre,
évêque de Noyon.
[765] Moins d'un an après, elle n'existait plus.
[766] Le mariage de Pauline de Grignan avec le marquis de
Simiane était convenu: on n'attendait pour le célébrer que le retour
du marquis, qui était à l'armée.
[767] Madame de Chaulnes se plaignait de ce que le marquis de
Sévigné voyait plus l'intendant de la province que le premier
président et le procureur général du parlement de Bretagne.
[768] Jardinier des Rochers.
[769] Cette lettre est vraisemblablement la dernière que madame
de Sévigné ait écrite. Elle mourut le 17 d'avril.
[770] La maréchale de Créqui et madame du Plessis-Bellière.
[771] Madame de Vins avait perdu son fils unique.
[772] Elle avait voulu être enterrée aux Carmélites.
[773] «Madame de Miramion mourut à Paris; c'est une grande
perte pour les pauvres, à qui elle faisait beaucoup de bien. Elle avait
travaillé à beaucoup de bons établissements de charité, qui presque
tous avaient réussi. Le roi l'aidait dans les bonnes œuvres qu'elle
faisait, et ne lui refusait jamais rien.» (Mémoires de Dangeau, 24
mars 1696, tome II, page 41.)
de Chaulnes était ambassadeur à Rome.
[762] M. de Seignelai était mort l'année précédente.
[763] Auteur d'un livre sur la Vérité de la religion chrétienne. Il
était protestant.
[764] Trait dirigé contre la vanité de M. de Clermont-Tonnerre,
évêque de Noyon.
[765] Moins d'un an après, elle n'existait plus.
[766] Le mariage de Pauline de Grignan avec le marquis de
Simiane était convenu: on n'attendait pour le célébrer que le retour
du marquis, qui était à l'armée.
[767] Madame de Chaulnes se plaignait de ce que le marquis de
Sévigné voyait plus l'intendant de la province que le premier
président et le procureur général du parlement de Bretagne.
[768] Jardinier des Rochers.
[769] Cette lettre est vraisemblablement la dernière que madame
de Sévigné ait écrite. Elle mourut le 17 d'avril.
[770] La maréchale de Créqui et madame du Plessis-Bellière.
[771] Madame de Vins avait perdu son fils unique.
[772] Elle avait voulu être enterrée aux Carmélites.
[773] «Madame de Miramion mourut à Paris; c'est une grande
perte pour les pauvres, à qui elle faisait beaucoup de bien. Elle avait
travaillé à beaucoup de bons établissements de charité, qui presque
tous avaient réussi. Le roi l'aidait dans les bonnes œuvres qu'elle
faisait, et ne lui refusait jamais rien.» (Mémoires de Dangeau, 24
mars 1696, tome II, page 41.)
Page 687
[774] Madame de Sévigné était morte le 17 avril, et l'on avait
caché pendant quelques jours ce malheur à madame de Grignan.
caché pendant quelques jours ce malheur à madame de Grignan.
Page 688
LISTE DES LETTRES
DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
1 14 15 16 17 97 132 198 199 200 201
203 204 205 240 241 243 253 255 258 259
260 261 262 266 277 305
DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
DE Mme DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
13
DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
18 19 130
DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
20 20 21 22 23 59 306 307 309 310 311
314 316
DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35
36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47
48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 60
61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72
73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84
85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96
98 99 100 101 102 103 104 105 106 107
108 109 110 111 112 113 114 115 116 117
118 119 120 121 122 123 124 125 126 127
128 129 131 133 134 135 136 137 138 139
140 141 142 143 144 145 146 147 148 149
150 151 152 153 155 156 157 158 159 160
161 162 163 164 165 166 167 168 169 170
171 172 173 174 175 176 177 178 179 180
181 182 183 184 185 186 187 188 189 190
191 192 193 194 195 196 197 202 206 207
208 209 210 211 212 213 214 215 216 217
DE Mme DE SÉVIGNÉ AU COMTE DE BUSSY-RABUTIN.
1 14 15 16 17 97 132 198 199 200 201
203 204 205 240 241 243 253 255 258 259
260 261 262 266 277 305
DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE POMPONNE.
2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12
DE Mme DE SÉVIGNÉ A MÉNAGE.
13
DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE GRIGNAN.
18 19 130
DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. DE COULANGES.
20 20 21 22 23 59 306 307 309 310 311
314 316
DE Mme DE SÉVIGNÉ A Mme DE GRIGNAN.
24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35
36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47
48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 60
61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72
73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84
85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96
98 99 100 101 102 103 104 105 106 107
108 109 110 111 112 113 114 115 116 117
118 119 120 121 122 123 124 125 126 127
128 129 131 133 134 135 136 137 138 139
140 141 142 143 144 145 146 147 148 149
150 151 152 153 155 156 157 158 159 160
161 162 163 164 165 166 167 168 169 170
171 172 173 174 175 176 177 178 179 180
181 182 183 184 185 186 187 188 189 190
191 192 193 194 195 196 197 202 206 207
208 209 210 211 212 213 214 215 216 217
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218 219 220 221 222 223 224 225 226 227
228 229 230 231 232 233 234 235 236 237
238 239 245 246 247 248 249 250 251 252
254 263 264 265 267 268 269 270 271 272
273 274 275 276 278 279 280 281 282 283
284 285 286 287 288 289 290 291 292 293
294 295 296 297 298 299 300 301 302 303
304
DE M. DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE DE Mme DE SÉVIGNÉ,
A Mme DE GRIGNAN.
154
DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
242 256 257 312 315
DE Mme DE SÉVIGNÉ AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ, SON FILS.
244 313
DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. LE DUC DE CHAULNES.
308
DE Mme LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PRÉSIDENT DE
MOULCEAU.
317
DE M. LE COMTE DE GRIGNAN A M. DE COULANGES.
318
Au lecteur
Cette version électronique reproduit, dans son
intégralité, la version originale.
228 229 230 231 232 233 234 235 236 237
238 239 245 246 247 248 249 250 251 252
254 263 264 265 267 268 269 270 271 272
273 274 275 276 278 279 280 281 282 283
284 285 286 287 288 289 290 291 292 293
294 295 296 297 298 299 300 301 302 303
304
DE M. DE SÉVIGNÉ, SOUS LA DICTÉE DE Mme DE SÉVIGNÉ,
A Mme DE GRIGNAN.
154
DE Mme DE SÉVIGNÉ AU PRÉSIDENT DE MOULCEAU.
242 256 257 312 315
DE Mme DE SÉVIGNÉ AU MARQUIS DE SÉVIGNÉ, SON FILS.
244 313
DE Mme DE SÉVIGNÉ A M. LE DUC DE CHAULNES.
308
DE Mme LA COMTESSE DE GRIGNAN AU PRÉSIDENT DE
MOULCEAU.
317
DE M. LE COMTE DE GRIGNAN A M. DE COULANGES.
318
Au lecteur
Cette version électronique reproduit, dans son
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and (c) any Defect you cause.
Section 2. Information about the Mission of Project
Gutenberg
Project Gutenberg is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.
Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg’s goals
and ensuring that the Project Gutenberg collection will remain freely
available for generations to come. In 2001, the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation was created to provide a secure and
permanent future for Project Gutenberg and future generations. To
learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 and
the Foundation information page at www.gutenberg.org.
Section 3. Information about the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation
The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the state
of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal Revenue
Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification number is
64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary Archive
volunteers associated with the production, promotion and distribution
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Foundation are tax deductible to the full extent permitted by U.S.
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links and up to date contact information can be found at the
Foundation’s website and official page at www.gutenberg.org/contact
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Gutenberg Literary Archive Foundation
Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without
widespread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small
donations ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax
exempt status with the IRS.
The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United States.
Compliance requirements are not uniform and it takes a considerable
effort, much paperwork and many fees to meet and keep up with these
requirements. We do not solicit donations in locations where we have
not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate.
While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.
International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
federal laws and your state’s laws.
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concept of a library of electronic works that could be freely shared
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