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Title: Candide, ou l'optimisme

Author: Voltaire

Release date: November 1, 2003 [eBook #4650]
Most recently updated: November 17, 2022

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/4650

Credits: Carlo Traverso

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU
L'OPTIMISME ***

OEUVRES
DE

Page 4

VOLTAIRE.
TOME XXXIII

DE L’ IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, Nº 24.

OEUVRES
DE
VOLTAIRE

PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.
PAR M. BEUCHOT.
TOME XXXIII.
ROMANS. TOME I.

A PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

RUE DE L’ÉPERON, Kº 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

RUE DU BATTOIR, Nº 20.

MDCCCXXIX.

CANDIDE,

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OU L’OPTIMISME

Page 6

Préface de l’Éditeur
CHAPITRE I. Comment Candide fut élevé dans un beau château, et
comment il fut chassé d’icelui.
CHAPITRE II Ce que devint Candide parmi les Bulgares.
CHAPITRE III. Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et ce
qu’il devint.
CHAPITRE IV. Comment Candide rencontra son ancien maître de
philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.
CHAPITRE V. Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui advint
du docteur Pangloss, de Candide, et de l’anabaptiste Jacques.
CHAPITRE VI. Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les
tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.
CHAPITRE VII Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il
retrouva ce qu’il aimait.
CHAPITRE VIII. Histoire de Cunégonde.
CHAPITRE IX. Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-
inquisiteur, et d’un Juif.
CHAPITRE X. Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la vieille,
arrivent à Cadix, et leur embarquement.
CHAPITRE XI. Histoire de la vieille.
CHAPITRE XII. Suite des malheurs de la vieille.
CHAPITRE XIII. Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle
Cunégonde et de la vieille.
CHAPITRE XIV. Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les
jésuites du Paraguai.
CHAPITRE XV. Comment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde.
CHAPITRE XVI. Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles, deux
singes, et les sauvages nommés Oreillons.
CHAPITRE XVII. Arrivée de Candide et de son valet au pays d’Eldorado,
et ce qu’ils y virent.

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CHAPITRE XVIII Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
CHAPITRE XIX. Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit
connaissance avec Martin.
CHAPITRE XX. Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.
CHAPITRE XXI. Candide et Martin approchent des côtes de France, et
raisonnent.
CHAPITRE XXII[1]. Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
CHAPITRE XXIII. Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce
qu’ils y voient.
CHAPITRE XXIV. De Paquette, et de frère Giroflée.
CHAPITRE XXV. Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.
CHAPITRE XXVI. D’un souper que Candide et Martin firent avec six
étrangers, et qui ils étaient.
CHAPITRE XXVII. Voyage de Candide à Constantinople.
CHAPITRE XXVIII. Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à
Martin, etc.
CHAPITRE XXIX. Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.
CHAPITRE XXX. Conclusion.

Page 8

Préface de l’Éditeur

Candide parut au plus tard en mars 1759. Le roi de Prusse en accuse
réception par sa lettre du 28 du mois d’avril.
Voltaire en avait envoyé le manuscrit à la duchesse de La Vallière, qui lui
fit répondre qu’il aurait pu se passer d’y mettre tant d’indécences, et qu’un
écrivain tel que lui n’avait pas besoin d’avoir recours à cette ressource pour
se procurer des lecteurs.
Beaucoup d’autres personnes furent scandalisées de Candide, et Voltaire
désavoua cet ouvrage, qu’il appelle lui-même une coïonnerie. Il ne faut pas,
au reste, prendre à la lettre son titre d’optimisme. L’optimisme, dit-il
ailleurs[1], n’est qu’une fatalité désespérante.
[1] Homélie sur l’athéisme. Voyez les Mélanges, année 1767; et aussi, tome XII,
une des notes du troisième Discours sur l’homme.

Voltaire écrivit, sous le nom de Mead, une lettre relative à Candide, qui
fut insérée dans le Journal encyclopédique, du 15 juillet 1759: on la
trouvera dans les Mélanges, à cette date.
C’est à Thorel de Campigneulles, mort en 1809, qu’on attribue une
Seconde partie de Candide, publiée en 1761, et plusieurs fois réimprimée à
la suite de l’ouvrage de Voltaire, comme étant de lui. On l’a même admise
dans une édition intitulée: Collection complète des Oeuvres de M, de
Voltaire, 1764, in-12. L’édition de Candide, 1778, avec des figures
dessinées et gravées par Daniel Chodowicky, contient les deux parties.
Le Remercîment de Candide à M. de Voltaire (par Marconnay) est de
1760.
Linguet publia, en 1766, la Cacomonade, histoire politique et morale,
traduite de l’allemand, du docteur Pangloss, par le docteur lui-même,
depuis son retour de Constantinople, 1766, in-12; nouvelle édition,
augmentée d’une lettre du même auteur, 1766, in-12. Un arrêt de la cour

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royale de Paris, du 16 novembre 1822 (inséré dans le Moniteur du 26 mars
1825), ordonne la destruction de la Canonnade, ou Histoire du Mal de
Naples, par Linguet. Ce n’est pas la première fois que les ouvrages
condamnés sont mal désignés dans les jugements. L’arrêt de la cour du
parlement, du 6 août 1761, ordonne de lacérer et brûler le tome XIII du
Commentaire de Salmeron, qui n’a que quatre volumes.
Candide en Danemarck, ou l’Optimisme des honnêtes gens, est d’un
auteur qu’on ne connaît pas.
Antoine Bernard et Rosalie, ou le Petit Candide, a paru en 1796, un
volume in-i8.
Le Voyage de Candide fils au pays d’Eldorado, vers la fin du dix-
huitième siècle, pour servir de suite aux aventures de M. son père, an XI-
1803, a deux volumes in-8º.
Le chapitre XXVI de Candide a été imité, en 1815, par Lemontey, dans
un article intitulé: Le Carnaval de Vénise. J’ai renoncé à reproduire ce petit
morceau, lorsque j’ai vu l’annonce des Oeuvres de Lemonley, où sans doute
on le trouvera.
J.-J. Rousseau prétendait[2] que c’est sa Lettre sur la Providence qui a
donné naissance à Candide; Candide en est la réponse. Voltaire en avait fait
une de deux pages où il bat la campagne, et Candide parut dix mois après.
[2] Lettre de J. J. Rousseau au prince de Wirtemberg, du 11 mars 1764.

Ce que Rousseau appelle sa Lettre sur la Providence, est sa lettre à
Voltaire du 18 août 1756; la réponse de Voltaire est du 21 septembre 1766;
Candide ne vit le jour que vingt-sept à vingt-neuf mois plus tard.
———
Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres, sont de
Voltaire.
Les notes signées d’un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet et
Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de chacun.
Les additions que j’ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes des
éditeurs de Kehl, en sont séparées par un—, et sont, comme mes notes,
signées de l’initiale de mon nom.

BEUCHOT.

Page 10

4 octobre 1829.

Page 11

CANDIDE,

ou

L’OPTIMISME,
TRADUIT DE L’ALLEMAND

DE M. LE DOCTEUR RALPH,
AVEC LES ADDITIONS

QU’ON A TROUVÉES DANS LA POCHE DU DOCTEUR,
LORSQU’IL MOURUT

À MINDEN, L’AN DE GRÂCE 1759

1759

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CHAPITRE I.
Comment Candide fut élevé dans un beau château, et
comment il fut chassé d’icelui.

Il y avait en Vestphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-
tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les moeurs les plus
douces. Sa physionomie annonçait son âme. Il avait le jugement assez droit,
avec l’esprit le plus simple; c’est, je crois, pour cette raison qu’on le
nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient
qu’il était fils de la soeur de monsieur le baron et d’un bon et honnête
gentilhomme du voisinage, que cette demoiselle ne voulut jamais épouser
parce qu’il n’avait pu prouver que soixante et onze quartiers, et que le reste
de son arbre généalogique avait été perdu par l’injure du temps.
Monsieur le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie,
car son château avait une porte et des fenêtres. Sa grande salle même était
ornée d’une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une
meute dans le besoin; ses palefreniers étaient ses piqueurs; le vicaire du
village était son grand-aumônier. Ils l’appelaient tous monseigneur, et ils
riaient quand il fesait des contes.
Madame la baronne, qui pesait environ trois cent cinquante livres,
s’attirait par là une très grande considération, et fesait les honneurs de la
maison avec une dignité qui la rendait encore plus respectable. Sa fille
Cunégonde, âgée de dix-sept ans, était haute en couleur, fraîche, grasse,
appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son père. Le
précepteur Pangloss[1] était l’oracle de la maison, et le petit Candide
écoutait ses leçons avec toute la bonne foi de son âge et de son caractère.
[1] De pan, tout, et glossa, langue. B.

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Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il
prouvait admirablement qu’il n’y a point d’effet sans cause, et que, dans ce
meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le
plus beau des châteaux, et madame la meilleure des baronnes possibles.
Il est démontré, disait-il, que les choses ne peuvent être autrement; car
tout étant fait pour une fin, tout est nécessairement pour la meilleure fin.
Remarquez bien que les nez ont été faits pour porter des lunettes; aussi
avons-nous des lunettes[2]. Les jambes sont visiblement instituées pour être
chaussées, et nous avons des chausses. Les pierres ont été formées pour être
taillées et pour en faire des châteaux; aussi monseigneur a un très beau
château: le plus grand baron de la province doit être le mieux logé; et les
cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l’année:
par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise; il
fallait dire que tout est au mieux.
[2] Voyez tome XXVII, page 528; et dans les Mélanges, année 1738, le chapitre
XI de la troisième partie des Éléments de la philosophie de Newton; et année
1768, le chapitre X des Singularités de la nature. B.

Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait
mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu’il ne prît jamais la
hardiesse de le lui dire. Il concluait qu’après le bonheur d’être né baron de
Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d’être mademoiselle
Cunégonde; le troisième, de la voir tous les jours; et le quatrième,
d’entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par
conséquent de toute la terre.
Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit
bois qu’on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangloss qui
donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa
mère, petite brune très jolie et très docile. Comme mademoiselle
Cunégonde avait beaucoup de disposition pour les sciences, elle observa,
sans souffler, les expériences réitérées dont elle fut témoin; elle vit
clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s’en
retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d’être savante,
songeant qu’elle pourrait bien être la raison suffisante du jeune Candide, qui
pouvait aussi être la sienne.
Elle rencontra Candide en revenant au château, et rougit: Candide rougit
aussi. Elle lui dit bonjour d’une voix entrecoupée; et Candide lui parla sans

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savoir ce qu’il disait. Le lendemain, après le dîner, comme on sortait de
table, Cunégonde et Candide se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde
laissa tomber son mouchoir, Candide le ramassa; elle lui prit innocemment
la main; le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle
avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière; leurs
bouches se rencontrèrent, leurs yeux s’enflammèrent, leurs genoux
tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. M. le baron de Thunder-ten-tronckh
passa auprès du paravent, et voyant cette cause et cet effet, chassa Candide
du château à grands coups de pied dans le derrière. Cunégonde s’évanouit:
elle fut souffletée par madame la baronne dès qu’elle fut revenue à elle-
même; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des
châteaux possibles.

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CHAPITRE II
Ce que devint Candide parmi les Bulgares.

Candide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où,
pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des
châteaux qui renfermait la plus belle des baronnettes; il se coucha sans
souper au milieu des champs entre deux sillons; la neige tombait à gros
flocons. Candide, tout transi, se traîna le lendemain vers la ville voisine, qui
s’appelle Valdberghoff-trarbk-dikdorff, n’ayant point d’argent, mourant de
faim et de lassitude. Il s’arrêta tristement à la porte d’un cabaret. Deux
hommes habillés de bleu le remarquèrent: Camarade, dit l’un, voilà un
jeune homme très bien fait, et qui a la taille requise; ils s’avancèrent vers
Candide et le prièrent à dîner très civilement.—Messieurs, leur dit Candide
avec une modestie charmante, vous me faites beaucoup d’honneur, mais je
n’ai pas de quoi payer mon écot.—Ah! monsieur, lui dit un des bleus, les
personnes de votre figure et de votre mérite ne paient jamais rien: n’avez-
vous pas cinq pieds cinq pouces de haut?—Oui, messieurs, c’est ma taille,
dit-il en fesant la révérence.—Ah! monsieur, mettez-vous à table; non
seulement nous vous défraierons, mais nous ne souffrirons jamais qu’un
homme comme vous manque d’argent; les hommes ne sont faits que pour se
secourir les uns les autres.—Vous avez raison, dit Candide; c’est ce que M.
Pangloss m’a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. On le prie
d’accepter quelques écus, il les prend et veut faire son billet; on n’en veut
point, on se met à table. N’aimez-vous pas tendrement?….—Oh! oui,
répond-il, j’aime tendrement mademoiselle Cunégonde.—Non, dit l’un de
ces messieurs, nous vous demandons si vous n’aimez pas tendrement le roi
des Bulgares?—Point du tout, dit-il, car je ne l’ai jamais vu.—Comment!
c’est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé.—Oh! très
volontiers, messieurs. Et il boit. C’en est assez, lui dit-on, vous voilà
l’appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgares; votre fortune est

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faite, et votre gloire est assurée. On lui met sur-le-champ les fers aux pieds,
et on le mène au régiment. On le fait tourner à droite, à gauche, hausser la
baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on
lui donne trente coups de bâton; le lendemain, il fait l’exercice un peu
moins mal, et il ne reçoit que vingt coups; le surlendemain, on ne lui en
donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.
Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était
un héros. Il s’avisa un beau jour de printemps de s’aller promener, marchant
tout droit devant lui, croyant que c’était un privilège de l’espèce humaine,
comme de l’espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n’eut
pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui
l’atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda
juridiquement ce qu’il aimait le mieux d’être fustigé trente-six fois par tout
le régiment, ou de recevoir à-la-fois douze balles de plomb dans la cervelle.
Il eut beau dire que les volontés sont libres, et qu’il ne voulait ni l’un ni
l’autre, il fallut faire un choix; il se détermina, en vertu du don de Dieu
qu’on nomme liberté, à passer trente-six fois par les baguettes; il essuya
deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes; cela
lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du cou
jusqu’au cul, lui découvrirent les muscles et les nerfs. Comme on allait
procéder à la troisième course, Candide, n’en pouvant plus, demanda en
grâce qu’on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête; il obtint cette
faveur; on lui bande les yeux; on le fait mettre à genoux. Le roi des
Bulgares passe dans ce moment, s’informe du crime du patient; et comme
ce roi avait un grand génie, il comprit, par tout ce qu’il apprit de Candide,
que c’était un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et
il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous les
journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien guérit Candide en
trois semaines avec les émollients enseignés par Dioscoride. Il avait déjà un
peu de peau et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au
roi des Abares.

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CHAPITRE III.
Comment Candide se sauva d’entre les Bulgares, et
ce qu’il devint.

Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux
armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons;
formaient une harmonie telle qu’il n’y en eut jamais en enfer. Les canons
renversèrent d’abord à peu près six mille hommes de chaque côté; ensuite la
mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins
qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de
la mort de quelques milliers d’hommes. Le tout pouvait bien se monter à
une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe,
se cacha du mieux qu’il put pendant cette boucherie héroïque.
Enfin, tandis que les deux rois fesaient chanter des Te Deum, chacun dans
son camp, il prit le parti d’aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il
passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d’abord un
village voisin; il était en cendres: c’était un village abare que les Bulgares
avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de
coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants
à leurs mamelles sanglantes; là des filles éventrées après avoir assouvi les
besoins naturels de quelques héros, rendaient les derniers soupirs; d’autres à
demi brûlées criaient qu’on achevât de leur donner la mort. Des cervelles
étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.
Candide s’enfuit au plus vite dans un autre village: il appartenait à des
Bulgares, et les héros abares l’avaient traité de même. Candide, toujours
marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin
hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son
bissac, et n’oubliant jamais mademoiselle Cunégonde. Ses provisions lui
manquèrent quand il fut en Hollande; mais ayant entendu dire que tout le

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monde était riche dans ce pays-là, et qu’on y était chrétien, il ne douta pas
qu’on ne le traitât aussi bien qu’il l’avait été dans le château de M. le baron,
avant qu’il en eût été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle
Cunégonde.
Il demanda l’aumône à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent
tous que, s’il continuait à faire ce métier, on l’enfermerait dans une maison
de correction pour lui apprendre à vivre.
Il s’adressa ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une heure
de suite sur la charité dans une grande assemblée. Cet orateur le regardant
de travers lui dit: Que venez-vous faire ici? y êtes-vous pour la bonne
cause? Il n’y a point d’effet sans cause, répondit modestement Candide; tout
est enchaîné nécessairement et arrangé pour le mieux. Il a fallu que je fusse
chassé d’auprès de mademoiselle Cunégonde, que j’aie passé par les
baguettes, et il faut que je demande mon pain, jusqu’à ce que je puisse en
gagner; tout cela ne pouvait être autrement. Mon ami, lui dit l’orateur,
croyez-vous que le pape soit l’antechrist? Je ne l’avais pas encore entendu
dire, répondit Candide: mais qu’il le soit, ou qu’il ne le soit pas, je manque
de pain. Tu ne mérites pas d’en manger, dit l’autre: va, coquin, va,
misérable, ne m’approche de ta vie. La femme de l’orateur ayant mis la tête
à la fenêtre, et avisant un homme qui doutait que le pape fût antechrist, lui
répandit sur le chef un plein….. O ciel! à quel excès se porte le zèle de la
religion dans les dames!
Un homme qui n’avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé
Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi un de
ses frères, un être à deux pieds sans plumes, qui avait une âme; il l’amena
chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la bière, lui fit présent de deux
florins, et voulut même lui apprendre à travailler dans ses manufactures aux
étoffes de Perse qu’on fabrique en Hollande. Candide se prosternant
presque devant lui, s’écriait: Maître Pangloss me l’avait bien dit que tout est
au mieux dans ce monde, car je suis infiniment plus touché de votre
extrême générosité que de la dureté de ce monsieur à manteau noir, et de
madame son épouse.
Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de
pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les
dents noires, et parlant de la gorge, tourmenté d’une toux violente, et
crachant une dent à chaque effort.

Page 19

CHAPITRE IV.
Comment Candide rencontra son ancien maître de
philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en advint.

Candide, plus ému encore de compassion que d’horreur, donna à cet
épouvantable gueux les deux florins qu’il avait reçus de son honnête
anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et
sauta à son cou. Candide effrayé recule. Hélas! dit le misérable à l’autre
misérable, ne reconnaissez-vous plus votre cher Pangloss? Qu’entends-je?
vous, mon cher maître! vous, dans cet état horrible! quel malheur vous est-il
donc arrivé? pourquoi n’êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux?
qu’est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le chef-
d’oeuvre de la nature? Je n’en peux plus, dit Pangloss. Aussitôt Candide le
mena dans l’étable de l’anabaptiste, où il lui fit manger un peu de pain; et
quand Pangloss fut refait: Eh bien! lui dit-il, Cunégonde? Elle est morte,
reprit l’autre. Candide s’évanouit à ce mot: son ami rappela ses sens avec
un peu de mauvais vinaigre qui se trouva par hasard dans l’étable. Candide
rouvre les yeux. Cunégonde est morte! Ah! meilleur des mondes, où êtes-
vous? Mais de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m’avoir
vu chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied?
Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après avoir
été violée autant qu’on peut l’être; ils ont cassé la tête à monsieur le baron
qui voulait la défendre; madame la baronne a été coupée en morceaux; mon
pauvre pupille traité précisément comme sa soeur; et quant au château, il
n’est pas resté pierre sur pierre, pas une grange, pas un mouton, pas un
canard, pas un arbre; mais nous avons été bien vengés, car les Abares en ont
fait autant dans une baronnie voisine qui appartenait à un seigneur bulgare.
A ce discours, Candide s’évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant dit
tout ce qu’il devait dire, il s’enquit de la cause et de l’effet, et de la raison

Page 20

suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état. Hélas! dit l’autre,
c’est l’amour: l’amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de
l’univers, l’âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. Hélas! dit
Candide, je l’ai connu cet amour, ce souverain des coeurs, cette âme de
notre âme; il ne m’a jamais valu qu’un baiser et vingt coups de pied au cul.
Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un effet si
abominable?
Pangloss répondit en ces termes: O mon cher Candide! vous avez connu
Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne: j’ai goûté dans ses
bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments d’enfer dont vous
me voyez dévoré; elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette
tenait ce présent d’un cordelier très savant qui avait remonté à la source, car
il l’avait eu d’une vieille comtesse, qui l’avait reçu d’un capitaine de
cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le tenait d’un page, qui l’avait
reçu d’un jésuite, qui, étant novice, l’avait eu en droite ligne d’un des
compagnons de Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à personne,
car je me meurs.
O Pangloss! s’écria Candide, voilà une étrange généalogie! n’est-ce pas
le diable qui en fut la souche? Point du tout, répliqua ce grand homme;
c’était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient
nécessaire; car si Colomb n’avait pas attrapé dans une île de l’Amérique
cette maladie[1] qui empoisonne la source de la génération, qui souvent
même empêche la génération, et qui est évidemment l’opposé du grand but
de la nature, nous n’aurions ni le chocolat ni la cochenille; il faut encore
observer que jusqu’aujourd’hui, dans notre continent, cette maladie nous est
particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les
Chinois, les Siamois, les Japonais, ne la connaissent pas encore; mais il y a
une raison suffisante pour qu’ils la connaissent à leur tour dans quelques
siècles. En attendant elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et
surtout dans ces grandes armées composées d’honnêtes stipendiaires bien
élevés, qui décident du destin des états; on peut assurer que, quand trente
mille hommes combattent en bataille rangée contre des troupes égales en
nombre, il y a environ vingt mille vérolés de chaque côté.
[1] Voyez tome XXXI, page 7. B.

Voilà qui est admirable, dit Candide; mais il faut vous faire guérir. Et
comment le puis-je? dit Pangloss; je n’ai pas le sou, mon ami, et dans toute

Page 21

l’étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner, ni prendre un lavement
sans payer, ou sans qu’il y ait quelqu’un qui paie pour nous.
Ce dernier discours détermina Candide; il alla se jeter aux pieds de son
charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si touchante de l’état
où son ami était réduit, que le bon-homme n’hésita pas à recueillir le
docteur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss, dans la cure, ne
perdit qu’un oeil et une oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement
l’arithmétique. L’anabaptiste Jacques en fit son teneur de livres. Au bout de
deux mois, étant obligé d’aller à Lisbonne pour les affaires de son
commerce, il mena dans son vaisseau ses deux philosophes. Pangloss lui
expliqua comment tout était on ne peut mieux. Jacques n’était pas de cet
avis. Il faut bien, disait-il, que les hommes aient un peu corrompu la nature,
car ils ne sont point nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a
donné ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des
baïonnettes et des canons pour se détruire. Je pourrais mettre en ligne de
compte les banqueroutes, et la justice qui s’empare des biens des
banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. Tout cela était indispensable,
répliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font le bien
général; de sorte que plus il y a de malheurs particuliers, et plus tout est
bien. Tandis qu’il raisonnait, l’air s’obscurcit, les vents soufflèrent des
quatre coins du monde, et le vaisseau fut assailli de la plus horrible tempête,
à la vue du port de Lisbonne.

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CHAPITRE V.
Tempête, naufrage, tremblement de terre, et ce qui
advint du docteur Pangloss, de Candide, et de
l’anabaptiste Jacques.

La moitié des passagers affaiblis, expirants de ces angoisses
inconcevables que le roulis d’un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes
les humeurs du corps agitées en sens contraires, n’avait pas même la force
de s’inquiéter du danger. L’autre moitié jetait des cris et fesait des prières;
les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr’ouvert.
Travaillait qui pouvait, personne ne s’entendait, personne ne commandait.
L’anabaptiste aidait un peu à la manoeuvre; il était sur le tillac; un matelot
furieux le frappe rudement et l’étend sur les planches; mais du coup qu’il
lui donna, il eut lui-même une si violente secousse, qu’il tomba hors du
vaisseau, la tête la première. Il restait suspendu et accroché à une partie de
mât rompu. Le bon Jacques court à son secours, l’aide à remonter, et de
l’effort qu’il fait, il est précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le
laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide approche, voit son
bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est englouti pour jamais. Il veut
se jeter après lui dans la mer: le philosophe Pangloss l’en empêche, en lui
prouvant que la rade de Lisbonne avait été formée exprès pour que cet
anabaptiste s’y noyât. Tandis qu’il le prouvait à priori, le vaisseau
s’entr’ouvre, tout périt à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce brutal
de matelot qui avait noyé le vertueux anabaptiste; le coquin nagea
heureusement jusqu’au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une
planche.
Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne; il
leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim
après avoir échappé à la tempête.

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A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur
bienfaiteur, qu’ils sentent la terre trembler sous leurs pas[1]; la mer s’élève
en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l’ancre. Des
tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places
publiques; les maisons s’écroulent, les toits sont renversés sur les
fondements, et les fondements se dispersent; trente mille habitants de tout
âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en sifflant
et en jurant: il y aura quelque chose à gagner ici. Quelle peut être la raison
suffisante de ce phénomène? disait Pangloss. Voici le dernier jour du
monde! s’écriait Candide. Le matelot court incontinent au milieu des débris,
affronte la mort pour trouver de l’argent, en trouve, s’en empare, s’enivre,
et ayant cuvé son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne
volonté qu’il rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des
mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche: Mon
ami, lui disait-il, cela n’est pas bien, vous manquez à la raison universelle,
vous prenez mal votre temps. Tête et sang, répondit l’autre, je suis matelot
et né à Batavia; j’ai marché quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages
au Japon[2]; tu as bien trouvé ton homme avec ta raison universelle!
[1] Le tremblement de terre de Lisbonne est du 1er novembre 1755. B.

[2] Voyez tome XVIII, page 470. B.

Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide; il était étendu dans la
rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss: Hélas! procure-moi un peu de
vin et d’huile; je me meurs. Ce tremblement de terre n’est pas une chose
nouvelle, répondit Pangloss; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses
en Amérique l’année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a
certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu’à Lisbonne.
Rien n’est plus probable, dit Candide; mais, pour Dieu, un peu d’huile et de
vin. Comment probable? répliqua le philosophe, je soutiens que la chose est
démontrée. Candide perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu
d’eau d’une fontaine voisine.
Le lendemain, ayant trouvé quelques provisions de bouche en se glissant
à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces. Ensuite ils
travaillèrent comme les autres à soulager les habitants échappés à la mort.
Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner
qu’on le pouvait dans un tel désastre: il est vrai que le repas était triste; les

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convives arrosaient leur pain de leurs larmes; mais Pangloss les consola, en
les assurant que les choses ne pouvaient être autrement: Car, dit-il, tout ceci
est ce qu’il y a de mieux; car s’il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait
être ailleurs; car il est impossible que les choses ne soient pas où elles sont,
car tout est bien.
Un petit homme noir, familier de l’inquisition, lequel était à côté de lui,
prit poliment la parole et dit: Apparemment que monsieur ne croit pas au
péché originel; car si tout est au mieux, il n’y a donc eu ni chute ni punition.
Je demande très humblement pardon à votre excellence, répondit
Pangloss encore plus poliment, car la chute de l’homme et la malédiction
entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles. Monsieur
ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. Votre excellence m’excusera,
dit Pangloss; la liberté peut subsister avec la nécessité absolue; car il était
nécessaire que nous fussions libres; car enfin la volonté déterminée……
Pangloss était au milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de tête à
son estafier qui lui servait à boire du vin de Porto ou d’Oporto.

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CHAPITRE VI.
Comment on fit un bel auto-da-fé pour empêcher les
tremblements de terre, et comment Candide fut fessé.

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de
Lisbonne, les sages du pays n’avaient pas trouvé un moyen plus efficace
pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé[1];
il était décidé par l’université de Coïmbre que le spectacle de quelques
personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible
pour empêcher la terre de trembler.
[1] Après le tremblement de terre de Lisbonne, on y fit en effet un autoda-fé, le
20 juin 1756; voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du Précis du Siècle de Louis
XV. B.

On avait en conséquence saisi un Biscayen convaincu d’avoir épousé sa
commère, et deux Portugais qui en mangeant un poulet en avaient arraché le
lard: on vint lier après le dîner le docteur Pangloss et son disciple Candide,
l’un pour avoir parlé, et l’autre pour l’avoir écouté avec un air
d’approbation: tous deux furent menés séparément dans des appartements
d’une extrême fraîcheur, dans lesquels on n’était jamais incommodé du
soleil: huit jours après ils furent tous deux revêtus d’un san-benito, et on
orna leurs têtes de mitres de papier: la mitre et le san-benito de Candide
étaient peints de flammes renversées, et de diables qui n’avaient ni queues
ni griffes; mais les diables de Pangloss portaient griffes et queues, et les
flammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vêtus, et
entendirent un sermon très pathétique, suivi d’une belle musique en faux-
bourdon. Candide fut fessé en cadence, pendant qu’on chantait; le Biscayen
et les deux hommes qui n’avaient point voulu manger de lard furent brûlés,
et Pangloss fut pendu, quoique ce ne soit pas la coutume. Le même jour la
terre trembla de nouveau avec un fracas épouvantable.

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Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait
à lui-même: Si c’est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les
autres? passe encore si je n’étais que fessé, je l’ai été chez les Bulgares;
mais, ô mon cher Pangloss! le plus grand des philosophes, faut-il vous avoir
vu pendre, sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste! le meilleur
des hommes, faut-il que vous ayez été noyé dans le port! ô mademoiselle
Cunégonde! la perle des filles, faut-il qu’on vous ait fendu le ventre!
Il s’en retournait, se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et béni,
lorsqu’une vieille l’aborda, et lui dit: Mon fils, prenez courage, suivez-moi.

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CHAPITRE VII
Comment une vieille prit soin de Candide, et
comment il retrouva ce qu’il aimait.

Candide ne prit point courage, mais il suivit la vieille dans une masure:
elle lui donna un pot de pommade pour se frotter, lui laissa à manger et à
boire; elle lui montra un petit lit assez propre; il y avait auprès du lit un
habit complet. Mangez, buvez, dormez, lui dit-elle, et que Notre-Dame
d’Atocha[1], monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint
Jacques de Compostelle prennent soin de vous! je reviendrai demain.
Candide, toujours étonné de tout ce qu’il avait vu, de tout ce qu’il avait
souffert, et encore plus de la charité de la vieille, voulut lui baiser la main.
Ce n’est pas ma main qu’il faut baiser, dit la vieille; je reviendrai demain.
Frottez-vous de pommade, mangez et dormez.
[1] Sur Notre-Dame d’Atocha, voyez dans les Mélanges, année 1769, une des
notes de Voltaire sur son Extrait d’un journal (ou Mémoires de Dangeau). B.

Candide, malgré tant de malheurs, mangea et dormit. Le lendemain la
vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte elle-même d’une autre
pommade: elle lui apporte ensuite à dîner: elle revient sur le soir et apporte
à souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémonies. Qui êtes-
vous? lui disait toujours Candide; qui vous a inspiré tant de bonté? quelles
grâces puis-je vous rendre? La bonne femme ne répondait jamais rien. Elle
revint sur le soir, et n’apporta point à souper: Venez avec moi, dit-elle, et ne
dites mot. Elle le prend sous le bras, et marche avec lui dans la campagne
environ un quart de mille: ils arrivent à une maison isolée, entourée de
jardins et de canaux. La vieille frappe à une petite porte. On ouvre; elle
mène Candide, par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un
canapé de brocart, referme la porte, et s’en va. Candide croyait rêver, et

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regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent
comme un songe agréable.
La vieille reparut bientôt; elle soutenait avec peine une femme
tremblante, d’une taille majestueuse, brillante de pierreries, et couverte d’un
voile. Otez ce voile, dit la vieille à Candide. Le jeune homme approche; il
lève le voile d’une main timide. Quel moment! quelle surprise! il croit voir
mademoiselle Cunégonde; il la voyait en effet, c’était elle-même. La force
lui manque, il ne peut proférer une parole, il tombe à ses pieds. Cunégonde
tombe sur le canapé. La vieille les accable d’eaux spiritueuses, ils
reprennent leurs sens, ils se parlent: ce sont d’abord des mots entrecoupés,
des demandes et des réponses qui se croisent, des soupirs, des larmes, des
cris. La vieille leur recommande de faire moins de bruit, et les laisse en
liberté. Quoi! c’est vous, lui dit Candide, vous vivez! je vous retrouve en
Portugal! On ne vous a donc pas violée? on ne vous a point fendu le ventre,
comme le philosophe Pangloss me l’avait assuré? Si fait, dit la belle
Cunégonde; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents.—Mais
votre père et votre mère ont-ils été tués?—Il n’est que trop vrai, dit
Cunégonde en pleurant.—Et votre frère?—Mon frère a été tué aussi.—Et
pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez-vous su que j’y étais? et
par quelle étrange aventure m’avez-vous fait conduire dans cette maison?—
Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant que vous
m’appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser innocent que vous
me donnâtes, et les coups de pied que vous reçûtes.
Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu’il fût interdit,
quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l’échine lui fît encore un
peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce qu’il avait éprouvé
depuis le moment de leur séparation. Cunégonde levait les yeux au ciel: elle
donna des larmes à la mort du bon anabaptiste et de Pangloss; après quoi
elle parla en ces termes à Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la
dévorait des yeux.

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CHAPITRE VIII.
Histoire de Cunégonde.

J’étais dans mon lit et je dormais profondément, quand il plut au ciel
d’envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunder-ten-tronckh; ils
égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un
grand Bulgare, haut de six pieds, voyant qu’à ce spectacle j’avais perdu
connaissance, se mit à me violer; cela me fit revenir, je repris mes sens, je
criai, je me débattis, je mordis, j’égratignai, je voulais arracher les yeux à ce
grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le château de
mon père était une chose d’usage: le brutal me donna un coup de couteau
dans le flanc gauche dont je porte encore la marque. Hélas! j’espère bien la
voir, dit le naïf Candide. Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons.
Continuez, dit Candide.
Elle reprit ainsi le fil de son histoire: Un capitaine bulgare entra, il me vit
toute sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en
colère du peu de respect que lui témoignait, ce brutal, et le tua sur mon
corps. Ensuite il me fit panser, et m’emmena prisonnière de guerre dans son
quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu’il avait, je fesais sa cuisine;
il me trouvait fort jolie, il faut l’avouer; et je ne nierai pas qu’il ne fût très
bien fait, et qu’il n’eût la peau blanche et douce; d’ailleurs peu d’esprit, peu
de philosophie: on voyait bien qu’il n’avait pas été élevé par le docteur
Pangloss. Au bout de trois mois, ayant perdu tout son argent, et s’étant
dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nommé don Issachar, qui trafiquait en
Hollande et en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. Ce Juif
s’attacha beaucoup à ma personne, mais il ne pouvait en triompher; je lui ai
mieux résisté qu’au soldat bulgare: une personne d’honneur peut être violée
une fois, mais sa vertu s’en affermit. Le Juif, pour m’apprivoiser, me mena
dans cette maison de campagne que vous voyez. J’avais cru jusque-là qu’il

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n’y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-tronckh;
j’ai été détrompée.
Le grand-inquisiteur m’aperçut un jour à la messe; il me lorgna
beaucoup, et me fit dire qu’il avait à me parler pour des affaires secrètes. Je
fus conduite à son palais; je lui appris ma naissance; il me représenta
combien il était au-dessous de mon rang d’appartenir à un Israélite. On
proposa de sa part à don Issachar de me céder à monseigneur. Don Issachar,
qui est le banquier de la cour, et homme de crédit, n’en voulut rien faire.
L’inquisiteur le menaça d’un auto-da-fé. Enfin mon Juif intimidé conclut un
marché par lequel la maison et moi leur appartiendraient à tous deux en
commun; que le Juif aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du
sabbat, et que l’inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six
mois que cette convention subsiste. Ce n’a pas été sans querelles; car
souvent il a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartenait à
l’ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j’ai résisté jusqu’à présent à
toutes les deux; et je crois que c’est pour cette raison que j’ai toujours été
aimée.
Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour
intimider don Issachar, il plut à monseigneur l’inquisiteur de célébrer un
auto-da-fé. Il me fit l’honneur de m’y inviter. Je fus très bien placée; on
servit aux dames des rafraîchissements entre la messe et l’exécution. Je fus,
à la vérité, saisie d’horreur en voyant brûler ces deux Juifs et cet honnête
Biscayen qui avait épousé sa commère: mais quelle fut ma surprise, mon
effroi, mon trouble, quand je vis dans un san-benito, et sous une mitre, une
figure qui ressemblait à celle de Pangloss! Je me frottai les yeux, je regardai
attentivement, je le vis pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je
mes sens, que je vous vis dépouillé tout nu; ce fut là le comble de l’horreur,
de la consternation, de la douleur, du désespoir. Je vous dirai, avec vérité,
que votre peau est encore plus blanche, et d’un incarnat plus parfait que
celle de mon capitaine des Bulgares. Cette vue redoubla tous les sentiments
qui m’accablaient, qui me dévoraient. Je m’écriai, je voulus dire, Arrêtez,
barbares! mais la voix me manqua, et mes cris auraient été inutiles. Quand
vous eûtes été bien fessé: Comment se peut-il faire, disais-je, que l’aimable
Candide et le sage Pangloss se trouvent à Lisbonne, l’un pour recevoir cent
coups de fouet, et l’autre pour être pendu par l’ordre de monseigneur
l’inquisiteur, dont je suis la bien-aimée? Pangloss m’a donc bien
cruellement trompée, quand il me disait que tout va le mieux du monde!

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Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prête de mourir de
faiblesse, j’avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, de
mon frère, de l’insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau
qu’il me donna, de ma servitude, de mon métier de cuisinière, de mon
capitaine bulgare, de mon vilain don Issachar, de mon abominable
inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangloss, de ce grand miserere en
faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser que je
vous avais donné derrière un paravent, le jour que je vous avais vu pour la
dernière fois. Je louai Dieu, qui vous ramenait à moi par tant d’épreuves. Je
recommandai à ma vieille d’avoir soin de vous, et de vous amener ici dès
qu’elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma commission; j’ai goûté le
plaisir inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous parler. Vous
devez avoir une faim dévorante; j’ai grand appétit; commençons par souper.
Les voilà qui se mettent tous deux à table; et, après le souper, ils se
replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé; ils y étaient quand le
signor don Issachar, l’un des maîtres de la maison, arriva. C’était le jour du
sabbat. Il venait jouir de ses droits, et expliquer son tendre amour.

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CHAPITRE IX.
Ce qui advint de Cunégonde, de Candide, du grand-
inquisiteur, et d’un Juif.

Cet Issachar était le plus colérique Hébreu qu’on eût vu dans Israël,
depuis la captivité en Babylone. Quoi! dit-il, chienne de galiléenne, ce n’est
pas assez de monsieur l’inquisiteur? il faut que ce coquin partage aussi avec
moi? En disant cela il tire un long poignard dont il était toujours pourvu, et,
ne croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette sur Candide;
mais notre bon Vestphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec
l’habit complet. Il tire son épée, quoiqu’il eût les moeurs fort douces, et
vous étend l’Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle
Cunégonde.
Sainte Vierge! s’écria-t-elle, qu’allons-nous devenir? un homme tué chez
moi! si la justice vient, nous sommes perdus. Si Pangloss n’avait pas été
pendu, dit Candide, il nous donnerait un bon conseil dans cette extrémité,
car c’était un grand philosophe. A son défaut, consultons la vieille. Elle était
fort prudente, et commençait à dire son avis quand une autre petite porte
s’ouvrit. Il était une heure après minuit, c’était le commencement du
dimanche. Ce jour appartenait à monseigneur l’inquisiteur. Il entre et voit le
fessé Candide, l’épée à la main, un mort étendu par terre, Cunégonde
effarée, et la vieille donnant des conseils.
Voici dans ce moment ce qui se passa dans l’âme de Candide, et
comment il raisonna: Si ce saint homme appelle du secours, il me fera
infailliblement brûler, il pourra en faire autant de Cunégonde; il m’a fait
fouetter impitoyablement; il est mon rival; je suis en train de tuer; il n’y a
pas à balancer. Ce raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le temps à
l’inquisiteur de revenir de sa surprise, il le perce d’outre en outre, et le jette
à côté du Juif. En voici bien d’une autre, dit Cunégonde; il n’y a plus de

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rémission; nous sommes excommuniés, notre dernière heure est venue!
Comment avez-vous fait, vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux
minutes un Juif et un prélat? Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand
on est amoureux, jaloux, et fouetté par l’inquisition, on ne se connaît plus.
La vieille prit alors la parole, et dit: Il y a trois chevaux andalous dans
l’écurie, avec leurs selles et leurs brides, que le brave Candide les prépare;
madame a des moyadors et des diamants, montons vite à cheval, quoique je
ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix; il fait le plus beau
temps du monde, et c’est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur
de la nuit.
Aussitôt Candide selle les trois chevaux; Cunégonde, la vieille, et lui,
font trente milles d’une traite. Pendant qu’ils s’éloignaient, la sainte
hermandad arrive dans la maison, on enterre monseigneur dans une belle
église, on jette Issachar à la voirie.
Candide, Cunégonde, et la vieille, étaient déjà dans la petite ville
d’Avacéna, au milieu des montagnes de la Sierra-Morena; et ils parlaient
ainsi dans un cabaret.

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CHAPITRE X.
Dans quelle détresse Candide, Cunégonde, et la
vieille, arrivent à Cadix, et leur embarquement.

Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes diamants? disait en pleurant
Cunégonde; de quoi vivrons-nous? comment ferons-nous? où trouver des
inquisiteurs et des Juifs qui m’en donnent d’autres? Hélas! dit la vieille, je
soupçonne fort un révérend père cordelier, qui coucha hier dans la même
auberge que nous à Badajos; Dieu me garde de faire un jugement téméraire!
mais il entra deux fois dans notre chambre, et il partit long-temps avant
nous. Hélas! dit Candide, le bon Pangloss m’avait souvent prouvé que les
biens de la terre sont communs à tous les hommes, que chacun y a un droit
égal. Ce cordelier devait bien, suivant ces principes, nous laisser de quoi
achever notre voyage. Il ne vous reste donc rien du tout, ma belle
Cunégonde? Pas un maravédis, dit-elle. Quel parti prendre? dit Candide.
Vendons un des chevaux, dit la vieille; je monterai en croupe derrière
mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et nous
arriverons à Cadix.
Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins; il acheta le
cheval bon marché. Candide, Cunégonde, et la vieille, passèrent par
Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y équipait
une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les
révérends pères jésuites du Paraguai, qu’on accusait d’avoir fait révolter
une de leurs hordes contre les rois d’Espagne et de Portugal, auprès de la
ville du Saint-Sacrement[1]. Candide, ayant servi chez les Bulgares, fit
l’exercice bulgarien devant le général de la petite armée avec tant de grâce,
de célérité, d’adresse, de fierté, d’agilité, qu’on lui donna une compagnie
d’infanterie à commander. Le voilà capitaine; il s’embarque avec

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mademoiselle Cunégonde, la vieille, deux valets, et les deux chevaux
andalous qui avaient appartenu à M. le grand-inquisiteur de Portugal.
[1] Voyez tome XVII, page 470; et dans les Mélanges, année 1759, la Lettre de
M. Mead aux auteurs du Journal encyclopédique. B.

Pendant toute la traversée ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du
pauvre Pangloss. Nous allons dans un autre univers, disait Candide; c’est
dans celui-là, sans doute, que tout est bien: car il faut avouer qu’on pourrait
gémir un peu de ce qui se passe dans le nôtre en physique et en morale. Je
vous aime de tout mon coeur, disait Cunégonde; mais j’ai encore l’âme tout
effarouchée de ce que j’ai vu, de ce que j’ai éprouvé. Tout ira bien,
répliquait Candide; la mer de ce nouveau monde vaut déjà mieux que les
mers de notre Europe; elle est plus calme, les vents plus constants. C’est
certainement le Nouveau-Monde qui est le meilleur des univers possibles.
Dieu le veuille! disait Cunégonde: mais j’ai été si horriblement malheureuse
dans le mien, que mon coeur est presque fermé à l’espérance. Vous vous
plaignez, leur dit la vieille; hélas! vous n’avez pas éprouvé des infortunes
telles que les miennes. Cunégonde se mit presque à rire, et trouva cette
bonne femme fort plaisante de prétendre être plus malheureuse qu’elle.
Hélas! lui dit-elle, ma bonne, à moins que vous n’ayez été violée par deux
Bulgares, que vous n’ayez reçu deux coups de couteau dans le ventre, qu’on
n’ait démoli deux de vos châteaux, qu’on n’ait égorgé à vos yeux deux
mères et deux pères, et que vous n’ayez vu deux de vos amants fouettés
dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez l’emporter sur moi;
ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze quartiers, et que j’ai
été cuisinière. Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas quelle
est ma naissance; et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas
comme vous faites, et vous suspendriez votre jugement. Ce discours fit
naître une extrême curiosité dans l’esprit de Cunégonde et de Candide. La
vieille leur parla en ces termes.

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CHAPITRE XI.
Histoire de la vieille.

Je n’ai pas eu toujours les yeux éraillés et bordés d’écarlate; mon nez n’a
pas toujours touché à mon menton, et je n’ai pas toujours été servante. Je
suis la fille du pape Urbain X et de la princesse de Palestrine[a]. On
m’éleva jusqu’à quatorze ans dans un palais auquel tous les châteaux de vos
barons allemands n’auraient pas servi d’écurie; et une de mes robes valait
mieux que toutes les magnificences de la Vestphalie. Je croissais en beauté,
en grâces, en talents, au milieu des plaisirs, des respects, et des espérances:
j’inspirais déjà de l’amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanche,
ferme, taillée comme celle de la Vénus de Médicis; et quels yeux! quelles
paupières! quels sourcils noirs! quelles flammes brillaient dans mes deux
prunelles, et effaçaient la scintillation des étoiles! comme me disaient les
poètes du quartier. Les femmes qui m’habillaient et qui me déshabillaient
tombaient en extase en me regardant par-devant et par-derrière; et tous les
hommes auraient voulu être à leur place.
[a] Voyez l’extrême discrétion de l’auteur; il n’y eut jusqu’à présent aucun pape
nommé Urbain X; il craint de donner une bâtarde à un pape connu. Quelle
circonspection! quelle délicatesse de conscience!—Cette note de Voltaire est
posthume. Elle n’était même pas dans les éditions de Kehl. Je la tiens de feu
Décrois. Le dernier pape du nom d’Urbain est Urbain VIII, mort en 1644. B.

Je fus fiancée à un prince souverain de Massa-Carrara: quel prince! aussi
beau que moi, pétri de douceur et d’agréments, brillant d’esprit et brûlant
d’amour; je l’aimais comme on aime pour la première fois, avec idolâtrie,
avec emportement. Les noces furent préparées: c’était une pompe, une
magnificence inouïe; c’étaient des fêtes, des carrousels, des opéra-buffa
continuels; et toute l’Italie fit pour moi des sonnets dont il n’y eut pas un
seul de passable. Je touchais au moment de mon bonheur, quand une vieille
marquise, qui avait été maîtresse de mon prince, l’invita à prendre du

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chocolat chez elle; il mourut en moins de deux heures avec des convulsions
épouvantables; mais ce n’est qu’une bagatelle. Ma mère au désespoir, et
bien moins affligée que moi, voulut s’arracher pour quelque temps à un
séjour si funeste. Elle avait une très belle terre auprès de Gaïète: nous nous
embarquâmes sur une galère du pays, dorée comme l’autel de Saint-Pierre
de Rome. Voilà qu’un corsaire de Salé fond sur nous et nous aborde: nos
soldats se défendirent comme des soldats du pape; ils se mirent tous à
genoux en jetant leurs armes, et en demandant au corsaire une absolution in
articulo mortis.
Aussitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos
filles d’honneur aussi, et moi aussi. C’est une chose admirable que la
diligence avec laquelle ces messieurs déshabillent le monde; mais ce qui me
surprit davantage, c’est qu’ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où
nous autres femmes nous ne nous laissons mettre d’ordinaire que des
canules. Cette cérémonie me paraissait bien étrange: voilà comme on juge
de tout quand on n’est pas sorti de son pays. J’appris bientôt que c’était
pour voir si nous n’avions pas caché là quelques diamants; c’est un usage
établi de temps immémorial parmi les nations policées qui courent sur mer.
J’ai su que messieurs les religieux chevaliers de Malte n’y manquent jamais
quand ils prennent des Turcs et des Turques; c’est une loi du droit des gens
à laquelle on n’a jamais dérogé.
Je ne vous dirai point combien il est dur pour une jeune princesse d’être
menée esclave à Maroc avec sa mère: vous concevez assez tout ce que nous
eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était encore très belle:
nos filles d’honneur, nos simples femmes de chambre avaient plus de
charmes qu’on n’en peut trouver dans toute l’Afrique: pour moi, j’étais
ravissante, j’étais la beauté, la grâce même, et j’étais pucelle: je ne le fus
pas long-temps; cette fleur, qui avait été réservée pour le beau prince de
Massa-Carrara, me fut ravie par le capitaine corsaire; c’était un nègre
abominable, qui croyait encore me faire beaucoup d’honneur. Certes il
fallait que madame la princesse de Palestrine et moi fussions bien fortes
pour résister à tout ce que nous éprouvâmes jusqu’à notre arrivée à Maroc!
Mais passons; ce sont des choses si communes, qu’elles ne valent pas la
peine qu’on en parle.
Maroc nageait dans le sang quand nous arrivâmes. Cinquante fils de
l’empereur Muley Ismael[1] avaient chacun leur parti; ce qui produisait en

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effet cinquante guerres civiles, de noirs contre noirs, de noirs contre
basanés, de basanés contre basanés, de mulâtres contre mulâtres: c’était un
carnage continuel dans toute l’étendue de l’empire.
[1] Sur Muley Ismael, qui régnait en 1702, et vécut cent cinq ans, voyez tome
XVI, page 197; tome XVIII, page 420; tome XX, le chapitre XVIII du Siècle de
Louis XIV; tome XXX, page 126. B.

A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d’une faction ennemie de
celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous
étions, après les diamants et l’or, ce qu’il avait de plus précieux. Je fus
témoin d’un combat tel que vous n’en voyez jamais dans vos climats
d’Europe. Les peuples septentrionaux n’ont pas le sang assez ardent; ils
n’ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en Afrique. Il
semble que vos Européans aient du lait dans les veines; c’est du vitriol,
c’est du feu qui coule dans celles des habitants du mont Atlas et des pays
voisins. On combattit avec la fureur des lions, des tigres, et des serpents de
la contrée, pour savoir qui nous aurait. Un Maure saisit ma mère par le bras
droit, le lieutenant de mon capitaine la retint par le bras gauche; un soldat
maure la prit par une jambe, un de nos pirates la tenait par l’autre. Nos filles
se trouvèrent presque toutes en un moment tirées ainsi à quatre soldats.
Mon capitaine me tenait cachée derrière lui; il avait le cimeterre au poing,
et tuait tout ce qui s’opposait à sa rage. Enfin je vis toutes nos Italiennes et
ma mère déchirées, coupées, massacrées par les monstres qui se les
disputaient. Les captifs, mes compagnons, ceux qui les avaient pris, soldats,
matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin mon capitaine, tout fut
tué, et je demeurai mourante sur un tas de morts. Des scènes pareilles se
passaient, comme on sait, dans l’étendue de plus de trois cents lieues, sans
qu’on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par Mahomet.
Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de cadavres
sanglants entassés, et je me traînai sous un grand oranger au bord d’un
ruisseau voisin; j’y tombai d’effroi, de lassitude, d’horreur, de désespoir, et
de faim. Bientôt après mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui
tenait plus de l’évanouissement que du repos. J’étais dans cet état de
faiblesse et d’insensibilité, entre la mort et la vie, quand je me sentis pressée
de quelque chose qui s’agitait sur mon corps; j’ouvris les yeux, je vis un
homme blanc et de bonne mine qui soupirait, et qui disait entre ses dents: O
che sciagura d’essere senza coglioni!

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CHAPITRE XII.
Suite des malheurs de la vieille.

Étonnée et ravie d’entendre la langue de ma patrie, et non moins surprise
des paroles que proférait cet homme, je lui répondis qu’il y avait de plus
grands malheurs que celui dont il se plaignait; je l’instruisis en peu de mots
des horreurs que j’avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m’emporta
dans une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, me
servit, me consola, me flatta, me dit qu’il n’avait rien vu de si beau que moi,
et que jamais il n’avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre.
Je suis né à Naples, me dit-il; on y chaponne deux ou trois mille enfants
tous les ans; les uns en meurent, les autres acquièrent une voix plus belle
que celle des femmes, les autres vont gouverner des états[1]. On me fit cette
opération avec un très grand succès, et j’ai été musicien de la chapelle de
madame la princesse de Palestrine. De ma mère! m’écriai-je. De votre
mère! s’écria-t-il en pleurant: quoi! vous seriez cette jeune princesse que
j’ai élevée jusqu’à l’âge de six ans, et qui promettait déjà d’être aussi belle
que vous êtes?—C’est moi-même; ma mère est à quatre cents pas d’ici
coupée en quartiers sous un tas de morts…..
[1] Farinelli, chanteur italien, né à Naples en 1705, sans être ministre, gouvernait
l’Espagne sous Ferdinand VI; il est mort en 1782. Voltaire reparle de ce Farinelli
dans la Conversation de l’Intendant des menus en exercice: voyez les Mélanges,
année 1761. B.

Je lui contai tout ce qui m’était arrivé; il me conta aussi ses aventures, et
m’apprit comment il avait été envoyé chez le roi de Maroc par une
puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité par lequel
on lui fournirait de la poudre, des canons, et des vaisseaux, pour l’aider à
exterminer le commerce des autres chrétiens. Ma mission est faite, dit cet
honnête eunuque; je vais m’embarquer à Ceuta, et je vous ramènerai en
Italie. Ma che sciagura d’essere senza coglioni!

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Je le remerciai avec des larmes d’attendrissement; et au lieu de me mener
en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette province. A
peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de l’Afrique, de l’Asie,
de l’Europe, se déclara dans Alger avec fureur. Vous avez vu des
tremblements de terre; mais, mademoiselle, avez-vous jamais eu la peste?
Jamais, répondit la baronne.
Si vous l’aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu’elle est bien au-
dessus d’un tremblement de terre. Elle est fort commune en Afrique; j’en
fus attaquée. Figurez-vous quelle situation pour la fille d’un pape, âgée de
quinze ans, qui en trois mois de temps avait éprouvé la pauvreté,
l’esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère
en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée dans Alger!
Je n’en mourus pourtant pas; mais mon eunuque et le dey, et presque tout le
sérail d’Alger périrent.
Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, on
vendit les esclaves du dey. Un marchand m’acheta, et me mena à Tunis; il
me vendit à un autre marchand qui me revendit à Tripoli; de Tripoli je fus
revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne; de Smyrne à
Constantinople. J’appartins enfin à un aga des janissaires, qui fut bientôt
commandé pour aller défendre Azof contre les Russes qui l’assiégeaient.
L’aga, qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail, et
nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux
eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodigieusement de Russes, mais ils
nous le rendirent bien: Azof fut mis à feu et à sang[2], et on ne pardonna ni
au sexe, ni à l’âge; il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent
nous prendre par famine. Les vingt janissaires avaient juré de ne se jamais
rendre. Les extrémités de la faim où ils furent réduits les contraignirent à
manger nos deux eunuques, de peur de violer leur serment. Au bout de
quelques jours ils résolurent de manger les femmes.
[2] Les Russes prirent Azof sous Pierre-le-Grand, en 1696, et la rendirent à la
paix, en 1711; la reprirent en 1739, la fortifièrent; mais à la paix de 1789, ils la
rendirent après l’avoir démantelée. La prise d’Azof, sous Catherine II, est
postérieure de dix ans à Candide. B.

Nous avions un iman très pieux et très compatissant, qui leur fit un beau
sermon par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer tout-à-fait. Coupez,
dit-il, seulement une fesse à chacune de ces dames, vous ferez très bonne

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chère; s’il faut y revenir, vous en aurez encore autant dans quelques jours;
le ciel vous saura gré d’une action si charitable, et vous serez secourus.
Il avait beaucoup d’éloquence; il les persuada: on nous fit cette horrible
opération; l’iman nous appliqua le même baume qu’on met aux enfants
qu’on vient de circoncire: nous étions toutes à la mort.
A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions fourni,
que les Russes arrivent sur des bateaux plats; pas un janissaire ne réchappa.
Les Russes ne firent aucune attention à l’état où nous étions. Il y a partout
des chirurgiens français: un d’eux qui était fort adroit prit soin de nous, il
nous guérit; et je me souviendrai toute ma vie, que quand mes plaies furent
bien fermées, il me fit des propositions. Au reste, il nous dit à toutes de
nous consoler; il nous assura que dans plusieurs sièges pareille chose était
arrivée, et que c’était la loi de la guerre.
Dès que mes compagnes purent marcher, on les fit aller à Moscou;
j’échus en partage à un boïard qui me fit sa jardinière, et qui me donnait
vingt coups de fouet par jour; mais ce seigneur ayant été roué au bout de
deux ans avec une trentaine de boïards pour quelque tracasserie de cour, je
profitai de cette aventure; je m’enfuis; je traversai toute la Russie; je fus
long-temps servante de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à
Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à Leyde, à la Haye, à Rotterdam: j’ai vieilli
dans la misère et dans l’opprobre, n’ayant que la moitié d’un derrière, me
souvenant toujours que j’étais fille d’un pape; je voulus cent fois me tuer,
mais j’aimais encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos
penchants les plus funestes; car y a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter
continuellement un fardeau qu’on veut toujours jeter par terre; d’avoir son
être en horreur, et de tenir à son être; enfin de caresser le serpent qui nous
dévore, jusqu’à ce qu’il nous ait mangé le coeur?
J’ai vu dans les pays que le sort m’a fait parcourir, et dans les cabarets où
j’ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient leur existence en
exécration; mais je n’en ai vu que douze qui aient mis volontairement fin à
leur misère, trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur
allemand nommé Robeck[3]. J’ai fini par être servante chez le Juif don
Issachar; il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle; je me suis attachée
à votre destinée, et j’ai été plus occupée de vos aventures que des miennes.
Je ne vous aurais même jamais parlé de mes malheurs, si vous ne m’aviez
pas un peu piquée, et s’il n’était d’usage, dans un vaisseau, de conter des

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histoires pour se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j’ai de l’expérience, je
connais le monde; donnez-vous un plaisir, engagez chaque passager à vous
conter son histoire, et s’il s’en trouve un seul qui n’ait souvent maudit sa
vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu’il était le plus malheureux des
hommes, jetez-moi dans la mer la tête la première.
[3] Robeck (Jean), né à Calmar en Suède, en 1672, se noya volontairement en
1739. J.-J. Rousseau parle de Robeck dans sa Nouvelle Héloïse, lettre vingt et
unième de la troisième partie. B.

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CHAPITRE XIII.
Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle
Cunégonde et de la vieille.

La belle Cunégonde, ayant entendu l’histoire de la vieille, lui fit toutes
les politesses qu’on devait à une personne de son rang et de son mérite. Elle
accepta la proposition; elle engagea tous les passagers, l’un après l’autre, à
lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait
raison. C’est bien dommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été
pendu contre la coutume dans un auto-da-fé; il nous dirait des choses
admirables sur le mal physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la
mer, et je me sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement
quelques objections.
A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait. On
aborda dans Buénos-Ayres. Cunégonde, le capitaine Candide, et la vieille,
allèrent chez le gouverneur don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y
Mascarenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur avait une fierté
convenable à un homme qui portait tant de noms. Il parlait aux hommes
avec le dédain le plus noble, portant le nez si haut, élevant si
impitoyablement la voix, prenant un ton si imposant, affectant une
démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de le battre.
Il aimait les femmes à la fureur. Cunégonde lui parut ce qu’il avait jamais
vu de plus beau. La première chose qu’il fit fut de demander si elle n’était
point la femme du capitaine. L’air dont il fit cette question alarma Candide:
il n’osa pas dire qu’elle était sa femme, parcequ’en effet elle ne l’était point;
il n’osait pas dire que c’était sa soeur, parcequ’elle ne l’était pas non plus; et
quoique ce mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les
anciens[1], et qu’il pût être utile aux modernes, son âme était trop pure pour

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trahir la vérité. Mademoiselle Cunégonde, dit-il, doit me faire l’honneur de
m’épouser, et nous supplions votre excellence de daigner faire notre noce.
[1] Voyez l’article ABRAHAM, tome XXVI, page 48. B.

Don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y
Souza, relevant sa moustache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine
Candide d’aller faire la revue de sa compagnie. Candide obéit; le
gouverneur demeura avec mademoiselle Cunégonde. Il lui déclara sa
passion, lui protesta que le lendemain il l’épouserait à la face de l’Église, ou
autrement, ainsi qu’il plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un
quart d’heure pour se recueillir, pour consulter la vieille, et pour se
déterminer.
La vieille dit à Cunégonde: Mademoiselle, vous avez soixante et douze
quartiers et pas une obole; il ne tient qu’à vous d’être la femme du plus
grand seigneur de l’Amérique méridionale, qui a une très belle moustache;
est-ce à vous de vous piquer d’une fidélité à toute épreuve? Vous avez été
violée par les Bulgares; un Juif et un inquisiteur ont eu vos bonnes grâces:
les malheurs donnent des droits. J’avoue que si j’étais à votre place, je ne
ferais aucun scrupule d’épouser monsieur le gouverneur, et de faire la
fortune de monsieur le capitaine Candide. Tandis que la vieille parlait avec
toute la prudence que l’âge et l’expérience donnent, on vit entrer dans le
port un petit vaisseau; il portait un alcade et des alguazils, et voici ce qui
était arrivé.
La vieille avait très bien deviné que ce fut un cordelier à la grande
manche qui vola l’argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de
Badajos, lorsqu’elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre
quelques unes des pierreries à un joaillier. Le marchand les reconnut pour
celles du grand-inquisiteur. Le cordelier, avant d’être pendu, avoua qu’il les
avait volées: il indiqua les personnes, et la route qu’elles prenaient. La fuite
de Cunégonde et de Candide était déjà connue. On les suivit à Cadix: on
envoya, sans perdre de temps, un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était
déjà dans le port de Buénos-Ayres. Le bruit se répandit qu’un alcade allait
débarquer, et qu’on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand-
inquisiteur. La prudente vieille vit dans l’instant tout ce qui était à faire.
Vous ne pouvez fuir, dit-elle à Cunégonde, et vous n’avez rien à craindre; ce
n’est pas vous qui avez tué monseigneur, et d’ailleurs le gouverneur, qui
vous aime, ne souffrira pas qu’on vous maltraite; demeurez. Elle court sur-

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le-champ à Candide: Fuyez, dit-elle, ou dans une heure vous allez être
brûlé. Il n’y avait pas un moment à perdre; mais comment se séparer de
Cunégonde, et où se réfugier?

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CHAPITRE XIV.
Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les
jésuites du Paraguai.

Candide avait amené de Cadix un valet tel qu’on en trouve beaucoup sur
les côtes d’Espagne et dans les colonies. C’était un quart d’Espagnol, né
d’un métis dans le Tucuman; il avait été enfant de choeur, sacristain,
matelot, moine, facteur, soldat, laquais. Il s’appelait Cacambo, et aimait fort
son maître, parceque son maître était un fort bon homme. Il sella au plus
vite les deux chevaux andalous. Allons, mon maître, suivons le conseil de la
vieille, partons, et courons sans regarder derrière nous. Candide versa des
larmes: O ma chère Cunégonde! faut-il vous abandonner dans le temps que
monsieur le gouverneur va faire nos noces! Cunégonde amenée de si loin,
que deviendrez-vous? Elle deviendra ce qu’elle pourra, dit Cacambo; les
femmes ne sont jamais embarrassées d’elles; Dieu y pourvoit; courons. Où
me mènes-tu? où allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait
Candide. Par saint Jacques de Compostelle, dit Cacambo, vous alliez faire
la guerre aux jésuites, allons la faire pour eux; je sais assez les chemins, je
vous mènerai dans leur royaume, ils seront charmés d’avoir un capitaine qui
fasse l’exercice à la bulgare; vous ferez une fortune prodigieuse; quand on
n’a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre. C’est un très
grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles.
Tu as donc été déjà dans le Paraguai? dit Candide. Eh vraiment oui! dit
Cacambo; j’ai été cuistre dans le collège de l’Assomption, et je connais le
gouvernement de los padres comme je connais les rues de Cadix. C’est une
chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois
cents lieues de diamètre; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont
tout, et les peuples rien; c’est le chef-d’oeuvre de la raison et de la justice.
Pour moi, je ne vois rien de si divin que los padres, qui font ici la guerre au

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roi d’Espagne et au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois;
qui tuent ici des Espagnols, et qui à Madrid les envoient au ciel; cela me
ravit; avançons: vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel
plaisir auront los padres, quand ils sauront qu’il leur vient un capitaine qui
sait l’exercice bulgare!
Dès qu’ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la garde
avancée qu’un capitaine demandait à parler à monseigneur le commandant.
On alla avertir la grande garde. Un officier paraguain courut aux pieds du
commandant lui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furent
d’abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deux
étrangers sont introduits au milieu de deux files de soldats; le commandant
était au bout, le bonnet à trois cornes en tête, la robe retroussée, l’épée au
côté, l’esponton à la main. Il fit un signe; aussitôt vingt-quatre soldats
entourent les deux nouveaux venus. Un sergent leur dit qu’il faut attendre,
que le commandant ne peut leur parler, que le révérend père provincial ne
permet pas qu’aucun Espagnol ouvre la bouche qu’en sa présence, et
demeure plus de trois heures dans le pays. Et où est le révérend père
provincial? dit Cacambo. Il est à la parade après avoir dit sa messe, répondit
le sergent, et vous ne pourrez baiser ses éperons que dans trois heures.
Mais, dit Cacambo, monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi,
n’est point Espagnol, il est Allemand; ne pourrions-nous point déjeuner en
attendant sa révérence?
Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au
commandant. Dieu soit béni! dit ce seigneur, puisqu’il est Allemand, je
peux lui parler; qu’on le mène dans ma feuillée. Aussitôt on conduit
Candide dans un cabinet de verdure, orné d’une très jolie colonnade de
marbre vert et or, et de treillages qui renfermaient des perroquets, des
colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux les plus
rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases d’or; et tandis que
les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles de bois, en plein
champ, à l’ardeur du soleil, le révérend père commandant entra dans la
feuillée.
C’était un très beau jeune homme, le visage plein, assez blanc, haut en
couleur, le sourcil relevé, l’oeil vif, l’oreille rouge, les lèvres vermeilles,
l’air fier, mais d’une fierté qui n’était ni celle d’un Espagnol ni celle d’un
jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes, qu’on leur avait

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saisies, ainsi que les deux chevaux andalous; Cacambo leur fit manger
l’avoine auprès de la feuillée, ayant toujours l’oeil sur eux, crainte de
surprise.
Candide baisa d’abord le bas de la robe du commandant, ensuite ils se
mirent à table. Vous êtes donc Allemand? lui dit le jésuite en cette langue.
Oui, mon révérend père, dit Candide. L’un et l’autre, en prononçant ces
paroles, se regardaient avec une extrême surprise, et une émotion dont ils
n’étaient pas les maîtres. Et de quel pays d’Allemagne êtes-vous? dit le
jésuite. De la sale province de Vestphalie, dit Candide: je suis né dans le
château de Thunder-ten-tronckh. O ciel! est-il possible! s’écria le
commandant. Quel miracle! s’écria Candide. Serait-ce vous? dit le
commandant. Cela n’est pas possible, dit Candide. Ils se laissent tomber
tous deux à la renverse, ils s’embrassent, ils versent des ruisseaux de
larmes. Quoi! serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle
Cunégonde! vous qui fûtes tué par les Bulgares! vous le fils de monsieur le
baron! vous jésuite au Paraguai! Il faut avouer que ce monde est une
étrange chose. O Pangloss! Pangloss! que vous sériez aise si vous n’aviez
pas été pendu!
Le commandant fit retirer les esclaves nègres et les Paraguains qui
servaient à boire dans des gobelets de cristal de roche. Il remercia Dieu et
saint Ignace mille fois; il serrait Candide entre ses bras, leurs visages étaient
baignés de pleurs. Vous seriez bien plus étonné, plus attendri, plus hors de
vous-même, dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cunégonde,
votre soeur, que vous avez crue éventrée, est pleine de santé.—Où?—Dans
votre voisinage, chez M. le gouverneur de Buénos-Ayres; et je venais pour
vous faire la guerre. Chaque mot qu’ils prononcèrent dans cette longue
conversation accumulait prodige sur prodige. Leur âme tout entière volait
sur leur langue, était attentive dans leurs oreilles, et étincelante dans leurs
yeux. Comme ils étaient Allemands, ils tinrent table long-temps, en
attendant le révérend père provincial; et le commandant parla ainsi à son
cher Candide.

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CHAPITRE XV.
Comment Candide tua le frère de sa chère
Cunégonde.

J’aurai toute ma vie présent à la mémoire le jour horrible où je vis tuer
mon père et ma mère, et violer ma soeur. Quand les Bulgares furent retirés,
on ne trouva point cette soeur adorable, et on mit dans une charrette ma
mère, mon père, et moi, deux servantes et trois petits garçons égorgés, pour
nous aller enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château
de mes pères. Un jésuite nous jeta de l’eau bénite; elle était horriblement
salée; il en entra quelques gouttes dans mes yeux: le père s’aperçut que ma
paupière fesait un petit mouvement: il mit la main sur mon coeur, et le sentit
palpiter; je fus secouru, et au bout de trois semaines il n’y paraissait pas.
Vous savez, mon cher Candide, que j’étais fort joli; je le devins encore
davantage; aussi le révérend père Croust[1], supérieur de la maison, prit
pour moi la plus tendre amitié: il me donna l’habit de novice: quelque
temps après je fus envoyé à Rome. Le père général avait besoin d’une
recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du Paraguai reçoivent le
moins qu’ils peuvent de jésuites espagnols; ils aiment mieux les étrangers,
dont ils se croient plus maîtres. Je fus jugé propre par le révérend père
général pour aller travailler dans cette vigne. Nous partîmes, un Polonais,
un Tyrolien, et moi. Je fus honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d’une
lieutenance: je suis aujourd’hui colonel et prêtre. Nous recevrons
vigoureusement les troupes du roi d’Espagne; je vous réponds qu’elles
seront excommuniées et battues. La Providence vous envoie ici pour nous
seconder. Mais est-il bien vrai que ma chère soeur Cunégonde soit dans le
voisinage, chez le gouverneur de Buénos-Ayres? Candide l’assura par
serment que rien n’était plus vrai. Leurs larmes recommencèrent à couler.

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[1] Dans les premières éditions, au lieu de Croust, on lit: Didrie. Mais l’édition
fesant partie du volume intitulé: Seconde suite des Mélanges, 1761, porte déjà
Croust. Il est question du révérend P. Croust, le plus brutal de la société, dans le
tome XXX, page 429. B.

Le baron ne pouvait se lasser d’embrasser Candide; il l’appelait son frère,
son sauveur. Ah! peut-être, lui dit-il, nous pourrons ensemble, mon cher
Candide, entrer en vainqueurs dans la ville, et reprendre ma soeur
Cunégonde. C’est tout ce que je souhaite, dit Candide; car je comptais
l’épouser, et je l’espère encore. Vous, insolent! répondit le baron, vous
auriez l’impudence d’épouser ma soeur qui a soixante et douze quartiers! Je
vous trouve bien effronté d’oser me parler d’un dessein si téméraire!
Candide, pétrifié d’un tel discours, lui répondit: Mon révérend père, tous les
quartiers du monde n’y font rien; j’ai tiré votre soeur des bras d’un Juif et
d’un inquisiteur; elle m’a assez d’obligations, elle veut m’épouser. Maître
Pangloss m’a toujours dit que les hommes sont égaux; et assurément je
l’épouserai. C’est ce que nous verrons, coquin! dit le jésuite baron de
Thunder-ten-tronckh; et en même temps il lui donna un grand coup du plat
de son épée sur le visage. Candide dans l’instant tire la sienne, et l’enfonce
jusqu’à la garde dans le ventre du baron jésuite; mais en la retirant toute
fumante, il se mit à pleurer: Hélas! mon Dieu! dit-il, j’ai tué mon ancien
maître, mon ami, mon beau-frère; je suis le meilleur homme du monde, et
voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a deux prêtres.
Cacambo, qui fesait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il ne
nous reste qu’à vendre cher notre vie, lui dit son maître; on va, sans doute,
entrer dans la feuillée; il faut mourir les armes à la main. Cacambo, qui en
avait bien vu d’autres, ne perdit point la tête; il prit la robe de jésuite que
portait le baron, la mit sur le corps de Candide, lui donna le bonnet carré du
mort, et le fit monter à cheval. Tout cela se fit en un clin d’oeil. Galopons,
mon maître; tout le monde vous prendra pour un jésuite qui va donner des
ordres; et nous aurons passé les frontières avant qu’on puisse courir après
nous. Il volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol:
Place, place pour le révérend père colonel!

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CHAPITRE XVI.
Ce qui advint aux deux voyageurs avec deux filles,
deux singes, et les sauvages nommés Oreillons.

Candide et son valet furent au-delà des barrières, et personne ne savait
encore dans le camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait
eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de fruits, et de
quelques mesures de vin. Ils s’enfoncèrent avec leurs chevaux andalous
dans un pays inconnu où ils ne découvrirent aucune route. Enfin une belle
prairie entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux. Nos deux
voyageurs font repaître leurs montures. Cacambo propose à son maître de
manger, et lui en donne l’exemple. Comment veux-tu, disait Candide, que je
mange du jambon, quand j’ai tué le fils de monsieur le baron, et que je me
vois condamné à ne revoir la belle Cunégonde de ma vie? à quoi me servira
de prolonger mes misérables jours, puisque je dois les traîner loin d’elle
dans les remords et dans le désespoir? et que dira le Journal de Trévoux[1]?
[1] L’ouvrage cité sous le titre de Journal de Trévoux, du nom de la ville où il
s’imprima, est intitulé: Mémoires pour servir à l’histoire des sciences et des
beaux-arts. Ce titre a subi plusieurs changements. B.

En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait. Les
deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des
femmes. Ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de joie; mais ils se
levèrent précipitamment avec cette inquiétude et cette alarme que tout
inspire dans un pays inconnu. Ces clameurs partaient de deux filles toutes
nues qui couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes
les suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié; il avait
appris à tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans un
buisson sans toucher aux feuilles. Il prend son fusil espagnol à deux coups,
tire, et tue les deux singes. Dieu soit loué, mon cher Cacambo! j’ai délivré

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d’un grand péril ces deux pauvres créatures: si j’ai commis un péché en
tuant un inquisiteur et un jésuite, je l’ai bien réparé en sauvant la vie à deux
filles. Ce sont peut-être deux demoiselles de condition, et cette aventure
nous peut procurer de très grands avantages dans le pays.
Il allait continuer, mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux
filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs
corps, et remplir l’air des cris les plus douloureux. Je ne m’attendais pas à
tant de bonté d’âme, dit-il enfin à Cacambo; lequel lui répliqua: Vous avez
fait là un beau chef d’oeuvre, mon maître; vous avez tué les deux amants de
ces demoiselles. Leurs amants! serait-il possible? vous vous moquez de
moi, Cacambo; le moyen de vous croire? Mon cher maître, repartit
Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout; pourquoi trouvez-vous si
étrange que dans quelques pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes
grâces des dames? ils sont des quarts d’homme, comme je suis un quart
d’Espagnol. Hélas! reprit Candide, je me souviens d’avoir entendu dire à
maître Pangloss qu’autrefois pareils accidents étaient arrivés, et que ces
mélanges avaient produit des égypans, des faunes, des satyres; que
plusieurs grands personnages de l’antiquité en avaient vu; mais je prenais
cela pour des fables. Vous devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que
c’est une vérité, et vous voyez comment en usent les personnes qui n’ont
pas reçu une certaine éducation; tout ce que je crains, c’est que ces dames
ne nous fassent quelque méchante affaire.
Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie, et à
s’enfoncer dans un bois. Il y soupa avec Cacambo; et tous deux, après avoir
maudit l’inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buénos-Ayres, et le
baron, s’endormirent sur de la mousse. A leur réveil, ils sentirent qu’ils ne
pouvaient remuer; la raison en était que pendant la nuit les Oreillons,
habitants du pays, à qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient
garrottés avec des cordes d’écorces d’arbre.
Ils étaient entourés d’une cinquantaine d’Oreillons tout nus, armés de
flèches, de massues, et de haches de caillou: les uns fesaient bouillir une
grande chaudière; les autres préparaient des broches, et tous criaient: C’est
un jésuite, c’est un jésuite! nous serons vengés, et nous ferons bonne chère;
mangeons du jésuite, mangeons du jésuite!
Je vous l’avais bien dit, mon cher maître, s’écria tristement Cacambo,
que ces deux filles nous joueraient d’un mauvais tour. Candide apercevant

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la chaudière et les broches s’écria: Nous allons certainement être rôtis ou
bouillis. Ah! que dirait maître Pangloss, s’il voyait comme la pure nature est
faite? Tout est bien; soit, mais j’avoue qu’il est bien cruel, d’avoir perdu
mademoiselle Cunégonde, et d’être mis à la broche par des Oreillons.
Cacambo ne perdait jamais la tête. Ne désespérez de rien, dit-il au désolé
Candide; j’entends un peu le jargon de ces peuples, je vais leur parler. Ne
manquez pas, dit Candide, de leur représenter quelle est l’inhumanité
affreuse de faire cuire des hommes, et combien cela est peu chrétien.
Messieurs, dit Cacambo, vous comptez donc manger aujourd’hui un
jésuite? c’est très bien fait; rien n’est plus juste que de traiter ainsi ses
ennemis. En effet le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et
c’est ainsi qu’on en agit dans toute la terre. Si nous n’usons pas du droit de
le manger, c’est que nous avons d’ailleurs de quoi faire bonne chère; mais
vous n’avez pas les mêmes ressources que nous: certainement il vaut mieux
manger ses ennemis que d’abandonner aux corbeaux et aux corneilles le
fruit de sa victoire. Mais, messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis.
Vous croyez aller mettre un jésuite en broche, et c’est votre défenseur, c’est
l’ennemi de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans
votre pays; monsieur que vous voyez est mon maître, et bien loin d’être
jésuite, il vient de tuer un jésuite, il en porte les dépouilles; voilà le sujet de
votre méprise. Pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa robe, portez-la à la
première barrière du royaume de los padres; informez-vous si mon maître
n’a pas tué un officier jésuite. Il vous faudra peu de temps; vous pourrez
toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti. Mais, si je vous
ai dit la vérité, vous connaissez trop les principes du droit public, les
moeurs, et les lois, pour ne nous pas faire grâce.
Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable; ils députèrent deux
notables pour aller en diligence s’informer de la vérité; les deux députés
s’acquittèrent de leur commission en gens d’esprit, et revinrent bientôt
apporter de bonnes nouvelles. Les Oreillons délièrent leurs deux
prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des filles, leur
donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu’aux confins de
leurs états, en criant avec allégresse: Il n’est point jésuite, il n’est point
jésuite!
Candide ne se lassait point d’admirer le sujet de sa délivrance. Quel
peuple! disait-il, quels hommes! quelles moeurs! si je n’avais pas eu le

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bonheur de donner un grand coup d’épée au travers du corps du frère de
mademoiselle Cunégonde, j’étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la
pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m’ont fait
mille honnêtetés, dès qu’ils ont su que je n’étais pas jésuite.

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CHAPITRE XVII.
Arrivée de Candide et de son valet au pays
d’Eldorado, et ce qu’ils y virent.

Quand ils furent aux frontières des Oreillons: Vous voyez, dit Cacambo à
Candide, que cet hémisphère-ci ne vaut pas mieux que l’autre; croyez-moi,
retournons en Europe par le plus court chemin. Comment y retourner, dit
Candide; et où aller? Si je vais dans mon pays, les Bulgares et les Abares y
égorgent tout; si je retourne en Portugal, j’y suis brûlé; si nous restons dans
ce pays-ci, nous risquons à tout moment d’être mis en broche. Mais
comment se résoudre à quitter la partie du monde que mademoiselle
Cunégonde habite?
—Tournons vers la Cayenne, dit Cacambo, nous y trouverons des
Français qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider. Dieu aura peut-
être pitié de nous.»
Il n’était pas facile d’aller à la Cayenne: ils savaient bien à peu près de
quel côté il fallait marcher; mais des montagnes, des fleuves, des précipices,
des brigands, des sauvages, étaient partout de terribles obstacles. Leurs
chevaux moururent de fatigue; leurs provisions furent consumées; ils se
nourrirent un mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrent enfin auprès
d’une petite rivière bordée de cocotiers qui soutinrent leur vie et leurs
espérances.
Cacambo, qui donnait toujours d’aussi bons conseils que la vieille, dit à
Candide: Nous n’en pouvons plus, nous avons assez marché; j’aperçois un
canot vide sur le rivage, emplissons-le de cocos, jetons-nous dans cette
petite barque, laissons-nous aller au courant; une rivière mène toujours à
quelque endroit habité. Si nous ne trouvons pas des choses agréables, nous
trouverons du moins des choses nouvelles. Allons, dit Candide,
recommandons-nous à la Providence.

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Ils voguèrent quelques lieues entre des bords, tantôt fleuris, tantôt arides,
tantôt unis, tantôt escarpés. La rivière s’élargissait toujours; enfin elle se
perdait sous une voûte de rochers épouvantables qui s’élevaient jusqu’au
ciel. Les deux voyageurs eurent la hardiesse de s’abandonner aux flots sous
cette voûte. Le fleuve resserré en cet endroit les porta avec une rapidité et
un bruit horrible. Au bout de vingt-quatre heures ils revirent le jour; mais
leur canot se fracassa contre les écueils; il fallut se traîner de rocher en
rocher pendant une lieue entière; enfin ils découvrirent un horizon
immense, bordé de montagnes inaccessibles. Le pays était cultivé pour le
plaisir comme pour le besoin; partout l’utile était agréable[1]: les chemins
étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d’une forme et d’une matière
brillante, portant des hommes et des femmes d’une beauté singulière,
traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse
les plus beaux chevaux d’Andalousie, de Tétuan, et de Méquinez.
[1] Tel est le texte de toutes les éditions données du vivant de l’auteur, et même
des éditions de Kehl. Quelques éditeurs récents ont mis: l’utile était joint à
l’agréable. B.

Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Vestphalie. Il
mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu’il rencontra.
Quelques enfants du village, couverts de brocarts d’or tout déchirés,
jouaient au palet à l’entrée du bourg; nos deux hommes de l’autre monde
s’amusèrent à les regarder: leurs palets étaient d’assez larges pièces rondes,
jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier. Il prit envie aux
voyageurs d’en ramasser quelques uns; c’était de l’or, c’était des
émeraudes, des rubis, dont le moindre aurait été le plus grand ornement du
trône du Mogol. Sans doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du
pays qui jouent au petit palet. Le magister du village parut dans ce moment
pour les faire rentrer à l’école. Voilà, dit Candide, le précepteur de la famille
royale.
Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets,
et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court
au précepteur et les lui présente humblement, lui fesant entendre par signes
que leurs altesses royales avaient oublié leur or et leurs pierreries. Le
magister du village, en souriant, les jeta par terre, regarda un moment la
figure de Candide avec beaucoup de surprise, et continua son chemin.

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Les voyageurs ne manquèrent pas de ramasser l’or, les rubis, et les
émeraudes. Où sommes-nous? s’écria Candide. Il faut que les enfants des
rois de ce pays soient bien élevés, puisqu’on leur apprend à mépriser l’or et
les pierreries. Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent
enfin de la première maison du village; elle était bâtie comme un palais
d’Europe. Une foule de monde s’empressait à la porte, et encore plus dans
le logis; une musique très agréable se fesait entendre, et une odeur
délicieuse de cuisine se fesait sentir. Cacambo s’approcha de la porte, et
entendit qu’on parlait péruvien; c’était sa langue maternelle; car tout le
monde sait que Cacambo était né au Tucuman, dans un village où l’on ne
connaissait que cette langue. Je vous servirai d’interprète, dit-il à Candide;
entrons, c’est ici un cabaret.
Aussitôt deux garçons et deux filles de l’hôtellerie, vêtus de drap d’or, et
les cheveux renoués avec des rubans, les invitent à se mettre à la table de
l’hôte. On servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un
contour bouilli qui pesait deux cents livres, deux singes rôtis d’un goût
excellent, trois cents colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches
dans un autre; des ragoûts exquis, des pâtisseries délicieuses; le tout dans
des plats d’une espèce de cristal de roche. Les garçons et les filles de
l’hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de cannes de sucre.
Les convives étaient pour la plupart des marchands et des voituriers, tous
d’une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacambo avec la
discrétion la plus circonspecte, et qui répondirent aux siennes d’une
manière à le satisfaire.
Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainsi que Candide, bien payer son
écot, en jetant sur la table de l’hôte deux de ces larges pièces d’or qu’il avait
ramassées; l’hôte et l’hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent long-temps les
côtés. Enfin ils se remirent. Messieurs, dit l’hôte, nous voyons bien que
vous êtes des étrangers; nous ne sommes pas accoutumés à en voir.
Pardonnez-nous si nous nous sommes mis à rire quand vous nous avez
offert en paiement les cailloux de nos grands chemins. Vous n’avez pas sans
doute de la monnaie du pays, mais il n’est pas nécessaire d’en avoir pour
dîner ici. Toutes les hôtelleries établies pour la commodité du commerce
sont payées par le gouvernement. Vous avez fait mauvaise chère ici,
parceque c’est un pauvre village, mais partout ailleurs vous serez reçus
comme vous méritez de l’être. Cacambo expliquait à Candide tous les

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discours de l’hôte, et Candide les écoutait avec la même admiration et le
même égarement que son ami Cacambo les rendait. Quel est donc ce pays,
disaient-ils l’un et l’autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où toute la
nature est d’une espèce si différente de la nôtre? C’est probablement le pays
où tout va bien; car il faut absolument qu’il y en ait un de cette espèce. Et,
quoi qu’en dît maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout allait
assez mal en Vestphalie.

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CHAPITRE XVIII
Ce qu’ils virent dans le pays d’Eldorado[1].
[1] Sur le pays d’Eldorado, voyez tome XVII, page 436. B.

Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité; l’hôte lui dit: Je suis fort
ignorant, et je m’en trouve bien; mais nous avons ici un vieillard retiré de la
cour qui est le plus savant homme du royaume, et le plus communicatif.
Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le
second personnage, et accompagnait son valet. Ils entrèrent dans une
maison fort simple, car la porte n’était que d’argent, et les lambris des
appartements n’étaient que d’or, mais travaillés avec tant de goût, que les
plus riches lambris ne l’effaçaient pas. L’antichambre n’était à la vérité
incrustée que de rubis et d’émeraudes; mais l’ordre dans lequel tout était
arrangé réparait bien cette extrême simplicité.
Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sofa matelassé de plumes de
colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de diamant; après
quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes:
Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j’ai appris de feu mon père,
écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait été témoin.
Le royaume où nous sommes est l’ancienne patrie des incas, qui en sortirent
très imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde, et qui furent
enfin détruits par les Espagnols.
Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus
sages; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu’aucun habitant ne
sortirait jamais de notre petit royaume; et c’est ce qui nous a conservé notre
innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse
de ce pays, ils l’ont appelé Eldorado; et un Anglais, nommé le chevalier
Raleigh, en a même approché il y a environ cent années; mais, comme nous
sommes entourés de rochers inabordables et de précipices, nous avons

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toujours été jusqu’à présent à l’abri de la rapacité des nations de l’Europe,
qui ont une fureur inconcevable pour les cailloux et pour la fange de notre
terre, et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu’au dernier.
La conversation fut longue; elle roula sur la forme du gouvernement, sur
les moeurs, sur les femmes, sur les spectacles publics, sur les arts. Enfin
Candide, qui avait toujours du goût pour la métaphysique, fit demander par
Cacambo si dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu. Comment donc! dit-il, en pouvez-vous douter?
Est-ce que vous nous prenez pour des ingrats? Cacambo demanda
humblement quelle était la religion d’Eldorado. Le vieillard rougit encore:
Est-ce qu’il peut y avoir deux religions? dit-il. Nous avons, je crois, la
religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir jusqu’au matin.
N’adorez vous qu’un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait toujours
d’interprète aux doutes de Candide. Apparemment, dit le vieillard, qu’il n’y
en a ni deux, ni trois, ni quatre. Je vous avoue que les gens de votre monde
font des questions bien singulières. Candide ne se lassait pas de faire
interroger ce bon vieillard; il voulut savoir comment on priait Dieu dans
Eldorado. Nous ne le prions point, dit le bon et respectable sage; nous
n’avons rien à lui demander, il nous a donné tout ce qu’il nous faut; nous le
remercions sans cesse. Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit
demander où ils étaient. Le bon vieillard sourit. Mes amis, dit-il, nous
sommes tous prêtres; le roi et tous les chefs de famille chantent des
cantiques d’actions de grâces solennellement tous les matins, et cinq ou six
mille musiciens les accompagnent.—Quoi! vous n’avez point de moines qui
enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les
gens qui ne sont pas de leur avis?—Il faudrait que nous fussions fous, dit le
vieillard; nous sommes tous ici du même avis, et nous n’entendons pas ce
que vous voulez dire avec vos moines. Candide à tous ces discours
demeurait en extase, et disait en lui-même: Ceci est bien différent de la
Vestphalie et du château de monsieur le baron: si notre ami Pangloss avait
vu Eldorado, il n’aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était
ce qu’il y avait de mieux sur la terre; il est certain qu’il faut voyager.
Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à
six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour
les conduire à la cour. Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de
l’honneur de vous accompagner. Le roi vous recevra d’une manière dont

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vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez sans doute aux usages
du pays, s’il y en a quelques uns qui vous déplaisent.
Candide et Cacambo montent en carrosse; les six moutons volaient, et en
moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à un bout de la
capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut, et de cent de
large; il est impossible d’exprimer quelle en était la matière. On voit assez
quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux et sur ce
sable que nous nommons or et pierreries.
Vingt belles filles de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente
du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de robes d’un tissu de
duvet de colibri; après quoi les grands officiers et les grandes officières de
la couronne les menèrent à l’appartement de sa majesté au milieu de deux
files, chacune de mille musiciens, selon l’usage ordinaire. Quand ils
approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand officier
comment il fallait s’y prendre pour saluer sa majesté: si on se jetait à
genoux ou ventre à terre; si on mettait les mains sur la tête ou sur le
derrière; si on léchait la poussière de la salle: en un mot, quelle était la
cérémonie. L’usage, dit le grand-officier, est d’embrasser le roi et de le
baiser des deux côtés. Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté,
qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à
souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu’aux
nues, les marchés ornés de mille colonnes, les fontaines d’eau pure, les
fontaines d’eau-rose, celles de liqueurs de cannes de sucre qui coulaient
continuellement dans de grandes places pavées d’une espèce de pierreries
qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle.
Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui dit qu’il n’y
en avait point, et qu’on ne plaidait jamais. Il s’informa s’il y avait des
prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage, et qui lui fit le
plus de plaisir, ce fut le palais des sciences, dans lequel il vit une galerie de
deux mille pas, toute pleine d’instruments de mathématiques et de
physique.
Après avoir parcouru toute l’après-dinée à peu près la millième partie de
la ville, on les remena chez le roi. Candide se mit à table entre sa majesté,
son valet Cacambo, et plusieurs dames. Jamais on ne fit meilleure chère, et
jamais on n’eut plus d’esprit à souper qu’en eut sa majesté. Cacambo

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expliquait les bons mots du roi à Candide, et quoique traduits, ils
paraissaient toujours des bons mots. De tout ce qui étonnait Candide, ce
n’était pas ce qui l’étonna le moins.
Ils passèrent un mois dans cet hospice. Candide ne cessait de dire à
Cacambo: Il est vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né
ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle Cunégonde
n’y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en Europe. Si nous
restons ici, nous n’y serons que comme les autres; au lieu que si nous
retournons dans notre monde, seulement avec douze moutons chargés de
cailloux d’Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble,
nous n’aurons plus d’inquisiteurs à craindre, et nous pourrons aisément
reprendre mademoiselle Cunégonde.
Ce discours plut à Cacambo; on aime tant à courir, à se faire valoir chez
les siens, à faire parade de ce qu’on a vu dans ses voyages, que les deux
heureux résolurent de ne plus l’être, et de demander leur congé à sa majesté.
Vous faites une sottise, leur dit le roi: je sais bien que mon pays est peu
de chose; mais, quand on est passablement quelque part, il faut y rester. Je
n’ai pas assurément le droit de retenir des étrangers; c’est une tyrannie qui
n’est ni dans nos moeurs ni dans nos lois; tous les hommes sont libres;
partez quand vous voudrez, mais la sortie est bien difficile. Il est impossible
de remonter la rivière rapide sur laquelle vous êtes arrivés par miracle, et
qui court sous des voûtes de rochers. Les montagnes qui entourent tout mon
royaume ont dix mille pieds de hauteur, et sont droites comme des
murailles: elles occupent chacune en largeur un espace de plus de dix
lieues; on ne peut en descendre que par des précipices. Cependant, puisque
vous voulez absolument partir, je vais donner ordre aux intendants des
machines d’en faire une qui puisse vous transporter commodément. Quand
on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne pourra vous
accompagner; car mes sujets ont fait voeu de ne jamais sortir de leur
enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur voeu. Demandez-moi
d’ailleurs tout ce qu’il vous plaira. Nous ne demandons à votre majesté, dit
Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux, et de la
boue du pays. Le roi rit: Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens
d’Europe ont pour notre boue jaune: mais emportez-en tant que vous
voudrez, et grand bien vous fasse.

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Il donna l’ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour
guinder ces deux hommes extraordinaires hors du royaume. Trois mille
bons physiciens y travaillèrent; elle fut prête au bout de quinze jours, et ne
coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit
sur la machine Candide et Cacambo; il y avait deux grands moutons rouges
sellés et bridés pour leur servir de monture quand ils auraient franchi les
montagnes, vingt moutons de bât chargés de vivres, trente qui portaient des
présents de ce que le pays a de plus curieux, et cinquante chargés d’or, de
pierreries, et de diamants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds.
Ce fut un beau spectacle que leur départ, et la manière ingénieuse dont ils
furent hissés eux et leurs moutons au haut des montagnes. Les physiciens
prirent congé d’eux après les avoir mis en sûreté, et Candide n’eut plus
d’autre désir et d’autre objet que d’aller présenter ses moutons à
mademoiselle Cunégonde. Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur
de Buénos-Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix.
Marchons vers la Cayenne, embarquons-nous, et nous verrons ensuite quel
royaume nous pourrons acheter.

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CHAPITRE XIX.
Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide fit
connaissance avec Martin.

La première journée de nos deux voyageurs fut assez agréable. Ils étaient
encouragés par l’idée de se voir possesseurs de plus de trésors que l’Asie,
l’Europe, et l’Afrique, n’en pouvaient rassembler. Candide transporté
écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde journée deux de
leurs moutons s’enfoncèrent dans des marais, et y furent abîmés avec leurs
charges; deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours après;
sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert; d’autres tombèrent au
bout de quelques jours dans des précipices. Enfin, après cent jours de
marche, il ne leur resta que deux moutons. Candide dit à Cacambo: Mon
ami, vous voyez comme les richesses de ce monde sont périssables; il n’y a
rien de solide que la vertu et le bonheur de revoir mademoiselle Cunégonde.
Je l’avoue, dit Cacambo; mais il nous reste encore deux moutons avec plus
de trésors que n’en aura jamais le roi d’Espagne; et je vois bien de loin une
ville que je soupçonne être Surinam, appartenante aux Hollandais. Nous
sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité.
En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre,
n’ayant plus que la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile
bleue; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite.
Eh! mon Dieu! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans
l’état horrible où je te vois? J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le
fameux négociant, répondit le nègre. Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide,
qui t’a traité ainsi? Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne
un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l’année. Quand nous
travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous
coupe la main: quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe: je

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me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre
en Europe. Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la
côte de Guinée, elle me disait: Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-
les toujours, ils te feront vivre heureux; tu as l’honneur d’être esclave de
nos seigneurs les blancs, et tu fais par là la fortune de ton père et de ta mère.
Hélas! je ne sais pas si j’ai fait leur fortune, mais ils n’ont pas fait la
mienne. Les chiens, les singes, et les perroquets, sont mille fois moins
malheureux que nous: les fétiches hollandais qui m’ont converti me disent
tous les dimanches que nous sommes tous enfants d’Adam, blancs et noirs.
Je ne suis pas généalogiste; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes
tous cousins issus de germain. Or vous m’avouerez qu’on ne peut pas en
user avec ses parents d’une manière plus horrible.
O Pangloss! s’écria Candide, tu n’avais pas deviné cette abomination;
c’en est fait, il faudra qu’à la fin je renonce à ton optimisme. Qu’est-ce
qu’optimisme? disait Cacambo. Hélas! dit Candide, c’est la rage de soutenir
que tout est bien quand on est mal; et il versait des larmes en regardant son
nègre; et en pleurant, il entra dans Surinam.
La première chose dont ils s’informent, c’est s’il n’y a point au port
quelque vaisseau qu’on pût envoyer à Buénos-Ayres. Celui à qui ils
s’adressèrent était justement un patron espagnol qui s’offrit à faire avec eux
un marché honnête. Il leur donna rendez-vous dans un cabaret. Candide et
le fidèle Cacambo allèrent l’y attendre avec leurs deux moutons.
Candide, qui avait le coeur sur les lèvres, conta à l’Espagnol toutes ses
aventures, et lui avoua qu’il voulait enlever mademoiselle Cunégonde. Je
me garderai bien de vous passer à Buénos-Ayres, dit le patron: je serais
pendu, et vous aussi; la belle Cunégonde est la maîtresse favorite de
monseigneur. Ce fut un coup de foudre pour Candide, il pleura longtemps;
enfin il tira à part Cacambo. Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu’il faut que
tu fasses. Nous avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de
diamants, tu es plus habile que moi; va prendre mademoiselle Cunégonde à
Buénos-Ayres. Si le gouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un
million: s’il ne se rend pas, donne-lui-en deux; tu n’as point tué
d’inquisiteur, on ne se défiera point de toi. J’équiperai un autre vaisseau,
j’irai t’attendre à Venise: c’est un pays libre où l’on n’a rien à craindre ni
des Bulgares, ni des Abares, ni des Juifs, ni des inquisiteurs. Cacambo
applaudit, à cette sage résolution. Il était au désespoir de se séparer d’un

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bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être utile l’emporta
sur la douleur de le quitter. Ils s’embrassèrent en versant des larmes:
Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille. Cacambo
partit dès le jour même: c’était un très bon homme que ce Cacambo.
Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu’un autre
patron voulût le mener en Italie lui et les deux moutons qui lui restaient. Il
prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était nécessaire pour un long
voyage; enfin M. Vanderdendur, maître d’un gros vaisseau, vint se présenter
à lui. Combien voulez-vous, demanda-t-il à cet homme, pour me mener en
droiture à Venise, moi, mes gens, mon bagage, et les deux moutons que
voilà? Le patron s’accorda à dix mille piastres: Candide n’hésita pas.
Oh! oh! dit à part soi le prudent Vanderdendur, cet étranger donne dix
mille piastres tout d’un coup! il faut qu’il soit bien riche. Puis revenant un
moment après, il signifia qu’il ne pouvait partir à moins de vingt mille. Eh
bien! vous les aurez, dit Candide.
Ouais, se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres
aussi aisément que dix mille. Il revint encore, et dit qu’il ne pouvait le
conduire à Venise à moins de trente mille piastres. Vous en aurez donc
trente mille, répondit Candide.
Oh! oh! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne
coûtent rien à cet homme-ci; sans doute les deux moutons portent des
trésors immenses; n’insistons pas davantage: faisons-nous d’abord payer les
trente mille piastres, et puis nous verrons. Candide, vendit deux petits
diamants, dont le moindre valait plus que tout l’argent que demandait le
patron. Il le paya d’avance. Les deux moutons furent embarqués. Candide
suivait dans un petit bateau pour joindre le vaisseau à la rade; le patron
prend son temps, met à la voile, démarre; le vent le favorise. Candide
éperdu et stupéfait le perd bientôt de vue. Hélas! cria-t-il, voilà un tour
digne de l’Ancien Monde. Il retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car
enfin il avait perdu de quoi faire la fortune de vingt monarques.
Il se transporte chez le juge hollandais; et, comme il était un peu troublé,
il frappe rudement à la porte; il entre, expose son aventure, et crie un peu
plus haut qu’il ne convenait. Le juge commença par lui faire payer dix mille
piastres pour le bruit qu’il avait fait: ensuite il l’écouta patiemment, lui
promit d’examiner son affaire sitôt que le marchand serait revenu, et se fit
payer dix mille autres piastres pour les frais de l’audience.

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Ce procédé acheva de désespérer Candide; il avait à la vérité essuyé des
malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang froid du juge, et celui du
patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans une noire
mélancolie. La méchanceté des hommes se présentait à son esprit dans toute
sa laideur, il ne se nourrissait que d’idées tristes. Enfin un vaisseau français
étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n’avait plus de
moutons chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre du vaisseau
à juste prix, et fit signifier dans la ville qu’il paierait le passage, la
nourriture, et donnerait deux mille piastres à un honnête homme qui
voudrait faire le voyage avec lui, à condition que cet homme serait le plus
dégoûté de son état, et le plus malheureux de la province.
Il se présenta une foule de prétendants qu’une flotte n’aurait pu contenir.
Candide, voulant choisir entre les plus apparents, il distingua une vingtaine
de personnes qui lui paraissaient sociables, et qui toutes prétendaient
mériter la préférence. Il les assembla dans son cabaret, et leur donna à
souper, à condition que chacun ferait serment de raconter fidèlement son
histoire, promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le
plus mécontent de son état, à plus juste titre, et de donner aux autres
quelques gratifications.
La séance dura jusqu’à quatre heures du matin. Candide, en écoutant
toutes leurs aventures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la vieille en
allant à Buénos-Ayres, et de la gageure qu’elle avait faite, qu’il n’y avait
personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands malheurs. Il
songeait à Pangloss à chaque aventure qu’on lui contait. Ce Pangloss,
disait-il, serait bien embarrassé à démontrer son système. Je voudrais qu’il
fût ici. Certainement si tout va bien, c’est dans Eldorado, et non pas dans le
reste de la terre. Enfin il se détermina en faveur d’un pauvre savant qui
avait travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu’il n’y
avait point de métier au monde dont on dût être plus dégoûté.
Ce savant, qui était d’ailleurs un bon-homme, avait été volé par sa
femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s’était fait enlever
par un Portugais. Il venait d’être privé d’un petit emploi duquel il subsistait;
et les prédicants de Surinam le persécutaient, parcequ’ils le prenaient pour
un socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi
malheureux que lui; mais Candide espérait que le savant le désennuierait
dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur fesait

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une grande injustice; mais il les apaisa en leur donnant à chacun cent
piastres.

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CHAPITRE XX.
Ce qui arriva sur mer à Candide et à Martin.

Le vieux savant, qui s’appelait Martin, s’embarqua donc pour Bordeaux
avec Candide. L’un et l’autre avaient beaucoup vu et beaucoup souffert; et
quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le cap de
Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s’entretenir du mal moral et du
mal physique pendant tout le voyage.
Cependant Candide avait un grand avantage sur Martin, c’est qu’il
espérait toujours revoir mademoiselle Cunégonde, et que Martin n’avait
rien à espérer; de plus il avait de l’or et des diamants; et, quoiqu’il eût perdu
cent gros moutons rouges chargés des plus grands trésors de la terre,
quoiqu’il eût toujours sur le coeur la friponnerie du patron hollandais;
cependant quand il songeait à ce qui lui restait dans ses poches, et quand il
parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le
système de Pangloss.
Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout
cela? quelle est votre idée sur le mal moral et le mal physique? Monsieur,
répondit Martin, mes prêtres m’ont accusé d’être socinien[1]; mais la vérité
du fait est que je suis manichéen[2]. Vous vous moquez de moi, dit
Candide; il n’y a plus de manichéens dans le monde. Il y a moi, dit Martin:
je ne sais qu’y faire; mais je ne peux penser autrement. Il faut que vous
ayez le diable au corps, dit Candide. Il se mêle si fort des affaires de ce
monde, dit Martin, qu’il pourrait bien être dans mon corps, comme partout
ailleurs: mais je vous avoue qu’en jetant la vue sur ce globe, ou plutôt sur
ce globule, je pense que Dieu l’a abandonné à quelque être malfaisant; j’en
excepte toujours Eldorado. Je n’ai guère vu de ville qui ne désirât la ruine
de la ville voisine, point de famille qui ne voulût exterminer quelque autre
famille. Partout les faibles ont en exécration les puissants devant lesquels ils
rampent, et les puissants les traitent comme des troupeaux dont on vend la

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laine et la chair. Un million d’assassins enrégimentés, courant d’un bout de
l’Europe à l’autre, exerce le meurtre et le brigandage avec discipline pour
gagner son pain, parcequ’il n’a pas de métier plus honnête; et dans les villes
qui paraissent jouir de la paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont
dévorés de plus d’envie, de soins, et d’inquiétudes, qu’une ville assiégée
n’éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les
misères publiques. En un mot j’en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis
manichéen.
[1] Les sociniens rejettent les mystères et n’admettent que l’évidence: voyez
tome XXVIII, page 435. B.

[2] Les manichéens admettent un bon et un mauvais principe: voyez tome XV,
pages 27, 314-315. B.

Il y a pourtant du bon, répliquait Candide. Cela peut être, disait Martin;
mais je ne le connais pas.
Au milieu de cette dispute, on entendit un bruit de canon. Le bruit
redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperçoit deux
vaisseaux qui combattaient à la distance d’environ trois milles: le vent les
amena l’un et l’autre si près du vaisseau français, qu’on eut le plaisir de voir
le combat tout à son aise. Enfin l’un des deux vaisseaux lâcha à l’autre une
bordée si bas et si juste, qu’il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent
distinctement une centaine d’hommes sur le tillac du vaisseau qui
s’enfonçait; ils levaient tous les mains au ciel, et jetaient des clameurs
effroyables: en un moment tout fut englouti.
Eh bien! dit Martin, voilà comme les hommes se traitent les uns les
autres. Il est vrai, dit Candide, qu’il y a quelque chose de diabolique dans
cette affaire. En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d’un rouge éclatant,
qui nageait auprès de son vaisseau. On détacha la chaloupe pour voir ce que
ce pouvait être; c’était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de
retrouver ce mouton, qu’il n’avait été affligé d’en perdre cent tous chargés
de gros diamants d’Eldorado.
Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisseau
submergeant était espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un
pirate hollandais; c’était celui-là même qui avait volé Candide. Les
richesses immenses dont ce scélérat s’était emparé furent ensevelies avec
lui dans la mer, et il n’y eut qu’un mouton de sauvé. Vous voyez, dit
Candide à Martin, que le crime est puni quelquefois; ce coquin de patron

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hollandais a eu le sort qu’il méritait. Oui, dit Martin; mais fallait-il que les
passagers qui étaient sur son vaisseau périssent aussi? Dieu a puni ce fripon,
le diable a noyé les autres.
Cependant le vaisseau français et l’espagnol continuèrent leur route, et
Candide continua ses conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze
jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le
premier. Mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient des idées, ils se
consolaient. Candide caressait son mouton. Puisque je t’ai retrouvé, dit-il, je
pourrai bien retrouver Cunégonde.

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CHAPITRE XXI.
Candide et Martin approchent des côtes de France, et
raisonnent.

On aperçut enfin les côtes de France. Avez-vous jamais été en France,
monsieur Martin? dit Candide. Oui, dit Martin, j’ai parcouru plusieurs
provinces. Il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques unes où
l’on est trop rusé, d’autres où l’on est communément assez doux et assez
bête: d’autres où l’on fait le bel esprit; et, dans toutes, la principale
occupation est l’amour; la seconde, de médire; et la troisième, de dire des
sottises. Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris? Oui, j’ai vu Paris; il
tient de toutes ces espèces-là; c’est un chaos, c’est une presse dans laquelle
tout le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du
moins à ce qu’il m’a paru. J’y ai séjourné peu; j’y fus volé, en arrivant, de
tout ce que j’avais, par des filous, à la foire Saint-Germain; on me prit moi-
même pour un voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis
correcteur d’imprimerie pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande.
Je connus la canaille écrivante, la canaille cabalante, et la canaille
convulsionnaire. On dit qu’il y a des gens fort polis dans cette ville-là: je le
veux croire.
Pour moi, je n’ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous
devinez aisément que quand on a passé un mois dans Eldorado, on ne se
soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde: je vais
l’attendre à Venise; nous traverserons la France pour aller en Italie; ne
m’accompagnerez-vous pas? Très volontiers, dit Martin: on dit que Venise
n’est bonne que pour les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit
très bien les étrangers quand ils ont beaucoup d’argent; je n’en ai point;
vous en avez, je vous suivrai partout. A propos, dit Candide, pensez-vous
que la terre ait été originairement une mer, comme on l’assure dans ce gros

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livre qui appartient au capitaine du vaisseau[1]? Je n’en crois rien du tout,
dit Martin, non plus que de toutes les rêveries qu’on nous débite depuis
quelque temps. Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit
Candide. Pour nous faire enrager, répondit Martin. N’êtes-vous pas bien
étonné, continua Candide, de l’amour que ces deux filles du pays des
Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l’aventure?
Point du tout, dit Martin, je ne vois pas ce que cette passion a d’étrange; j’ai
tant vu de choses extraordinaires, qu’il n’y a plus rien d’extraordinaire pour
moi. Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours
mutuellement massacrés comme ils font aujourd’hui? qu’ils aient toujours
été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches,
envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires,
calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites, et sots? Croyez-vous, dit
Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont
trouvé? Oui, sans doute, dit Candide. Eh bien! dit Martin, si les éperviers
ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes
aient changé le leur? Oh! dit Candide, il y a bien de la différence, car le
libre arbitre…. En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bordeaux.
[1] La Bible. On lit dans la Genèse, chapitre Ier, verset 2: Tenebrae erant super
faciem abyssi, paroles que De Maillet donne comme présentant la même idée
que ce vers d’Ovide (Métam., 1, 15):

«Quaque erat et tellus, illic et pontus et aer.»
Voyez la première journée de Telliamed, où il est dit que la mer a été
supérieure d’an grand nombre de coudées à la plus haute de toutes nos
montagnes. Voltaire parle souvent de De Maillet et de son Telliamed. Voyez
entre autres, dans les Mélanges, année 1768, le chapitre XVIII des
Singularités de la nature; et année 1777, le onzième des Dialogues
d’Evhémère. B.

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CHAPITRE XXII[1].
Ce qui arriva en France à Candide et à Martin.
[1] Ce chapitre XXII a été beaucoup augmenté en 1761; voyez ma note, plus en
bas. B.

Candide ne s’arrêta dans Bordeaux qu’autant de temps qu’il en fallait
pour vendre quelques cailloux du Dorado, et pour s’accommoder d’une
bonne chaise à deux places; car il ne pouvait plus se passer de son
philosophe Martin; il fut seulement très fâché de se séparer de son mouton,
qu’il laissa à l’académie des sciences de Bordeaux, laquelle proposa pour le
sujet du prix de cette année de trouver pourquoi la laine de ce mouton était
rouge; et le prix fut adjugé à un savant du Nord, qui démontra par A, plus B,
moins C divisé par Z, que le mouton devait être rouge, et mourir de la
clavelée[2].
[2] Quelques progrès que les sciences aient faits, il est impossible que, sur dix
mille hommes qui les cultivent en Europe, et sur trois cents académies qui y sont
établies, il ne se trouve point quelque académie qui propose des prix ridicules, et
quelques savants qui fassent d’étranges applications des sciences les plus utiles.
Ce ridicule avait frappé M. de Voltaire dans son séjour à Berlin. Les savants du
Nord conservaient encore à cette époque quelques restes de l’ancienne barbarie
scolastique; et la philosophie hardie, mais hypothétique et absurde de Leibnitz,
n’avait pas contribué à les en dépouiller. K.

Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de
la route lui disaient: Nous allons à Paris. Cet empressement général lui
donna enfin l’envie de voir cette capitale; ce n’était pas beaucoup se
détourner du chemin de Venise.
Il entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain
village de la Vestphalie.
A peine Candide fut-il dans son auberge, qu’il fut attaqué d’une maladie
légère, causée par ses fatigues. Comme il avait au doigt un diamant énorme,
et qu’on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement

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pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu’il n’avait pas
mandés, quelques amis intimes qui ne le quittèrent pas, et deux dévotes qui
fesaient chauffer ses bouillons. Martin disait: Je me souviens d’avoir été
malade aussi à Paris dans mon premier voyage; j’étais fort pauvre: aussi
n’eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéris.
Cependant, à force de médecines et de saignées, la maladie de Candide
devint sérieuse. Un habitué du quartier vint avec douceur lui demander un
billet payable au porteur pour l’autre monde: Candide n’en voulut rien faire;
les dévotes l’assurèrent que c’était une nouvelle mode: Candide répondit
qu’il n’était point homme à la mode. Martin voulut jeter l’habitué par les
fenêtres. Le clerc jura qu’on n’enterrerait point Candide. Martin jura qu’il
enterrerait le clerc, s’il continuait à les importuner. La querelle s’échauffa:
Martin le prit par les épaules, et le chassa rudement; ce qui causa un grand
scandale, dont on fit un procès-verbal.
Candide guérit; et pendant sa convalescence il eut très bonne compagnie
à souper chez lui. On jouait gros jeu. Candide était tout étonné que jamais
les as ne lui vinssent; et Martin ne s’en étonnait pas.
Parmi ceux qui lui fesaient les honneurs de la ville, il y avait un petit
abbé périgourdin, l’un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours
serviables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étrangers à
leur passage, leur content l’histoire scandaleuse de la ville, et leur offrent
des plaisirs à tout prix. Celui-ci mena d’abord Candide et Martin à la
comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès
de quelques beaux esprits. Cela ne l’empêcha pas de pleurer à des scènes
jouées parfaitement. Un des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans
un entr’acte: Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise;
l’acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore; la pièce est
encore plus mauvaise que les acteurs; l’auteur ne sait pas un mot d’arabe, et
cependant la scène est en Arabie[3]; et, de plus, c’est un homme qui ne croit
pas aux idées innées; je vous apporterai demain vingt brochures contre
lui[4]. Monsieur, combien avez-vous de pièces de théâtre en France? dit
Candide à l’abbé; lequel répondit: Cinq ou six mille. C’est beaucoup, dit
Candide: combien y en a-t-il de bonnes? Quinze ou seize, répliqua l’autre.
C’est beaucoup, dit Martin.
[3] La Grange Chancel adressa à Voltaire, en 1718, une Épitre à M. Arouet de
Voltaire, dans laquelle on trouve ces vers:

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Que ton exactitude à dépeindre les moeurs
S’étende jusqu’aux noms de tes moindres acteurs,
Et qu’en les prononçant ils nous fassent connaître
Les pays et les temps où tu les fais renaître.
Je vois avec dépit, pour ne produire rien,
Chez le Thébain Oedipe, Hidaspe l’Indien.

Voltaire profita de la critique, et mit Araspe au lieu de Hidaspe. C’est
peut-être à ces vers de La Grange Chancel que Voltaire fait ici allusion. B.
[4] Dans l’édition de 1759, on lit:

«… contre lui. Monsieur, lui dit l’abbé périgourdin, avez-vous remarqué
cette jeune personne qui a un visage si piquant et une taille si fine? Il ne
vous en coûtera que dix mille francs par mois, et pour cinquante mille écus
de diamants. Je n’ai qu’un jour ou deux à lui donner, répondit Candide,
parceque j’ai un rendez-vous à Venise, qui presse.
Le soir, après souper, l’insinuant Périgourdin redoubla de politesses et
d’attentions. Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise,
etc.» (Voyez page 306.)
Le texte actuel existe dès 1761. B.
Candide fut très content d’une actrice qui fesait la reine Élizabeth, dans
une assez plate tragédie[5], que l’on joue quelquefois. Cette actrice, dit-il à
Martin, me plaît beaucoup; elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde;
je serais bien aise de la saluer. L’abbé périgourdin s’offrit à l’introduire chez
elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l’étiquette, et
comment on traitait en France les reines d’Angleterre. Il faut distinguer, dit
l’abbé: en province, on les mène au cabaret; à Paris, on les respecte quand
elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. Des
reines à la voirie! dit Candide. Oui vraiment, dit Martin; monsieur l’abbé a
raison; j’étais à Paris quand mademoiselle Monime[6] passa, comme on dit,
de cette vie à l’autre; on lui refusa, ce que ces gens-ci appellent les
honneurs de la sépulture, c’est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du
quartier dans un vilain cimetière; elle fut enterrée toute seule de sa bande au
coin de la rue de Bourgogne; ce qui dut lui faire une peine extrême, car elle
pensait très noblement. Cela est bien impoli, dit Candide. Que voulez-vous?
dit Martin; ces gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions,
toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement,
dans les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de

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nation. Est-il vrai qu’on rit toujours à Paris? dit Candide. Oui, dit l’abbé,
mais c’est en enrageant; car on s’y plaint de tout avec de grands éclats de
rire; même[7] on y fait en riant les actions les plus détestables.
[5] C’est probablement le Comte d’Essex, tragédie de Thomas Corneille. (Note
de M. Decroix.)

[6] Mademoiselle Lecouvreur.—Sur le refus de sépulture à mademoiselle
Lecouvreur, en 1730, voyez, tome XII, la pièce intitulée: La Mort de
mademoiselle Lecouvreur. B.

[7] Feu Decroix proposait, au lieu de même, de mettre ici comme. Je n’ai trouvé
cette version dans aucune édition. B.

Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la
pièce où j’ai tant pleuré, et des acteurs qui m’ont fait tant de plaisir? C’est
un mal-vivant, répondit l’abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les
pièces et de tous les livres; il hait quiconque réussit, comme les eunuques
haïssent les jouissants; c’est un de ces serpents de la littérature qui se
nourrissent de fange et de venin; c’est un folliculaire. Qu’appelez-vous
folliculaire? dit Candide. C’est, dit l’abbé, un feseur de feuilles, un Fréron.
C’est ainsi que Candide, Martin, et le Périgourdin, raisonnaient sur
l’escalier, en voyant défiler le monde au sortir de la pièce. Quoique je sois
très empressé de revoir mademoiselle Cunégonde, dit Candide, je voudrais
pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m’a paru admirable.
L’abbé n’était pas homme à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne
voyait que bonne compagnie. Elle est engagée pour ce soir, dit-il; mais
j’aurai l’honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous
connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans.
Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame,
au fond du faubourg Saint-Honoré; on y était occupé d’un pharaon; douze
tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu
de leurs infortunes. Un profond silence régnait, la pâleur était sur le front
des pontes, l’inquiétude sur celui du banquier; et la dame du logis, assise
auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous
les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne, dont chaque joueur cornait
ses cartes; elle les fesait décorner avec une attention sévère, mais polie, et
ne se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se fesait
appeler la marquise de Parolignac. Sa fille, âgée de quinze ans, était au
nombre des pontes, et avertissait d’un clin d’oeil des friponneries de ces

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pauvres gens qui tâchaient de réparer les cruautés du sort. L’abbé
périgourdin, Candide, et Martin, entrèrent; personne ne se leva, ni les salua,
ni les regarda; tous étaient profondément occupés de leurs cartes. Madame
la baronne de Thunder-ten-tronckh était plus civile, dit Candide.
Cependant l’abbé s’approcha de l’oreille de la marquise, qui se leva à
moitié, honora Candide d’un sourire gracieux, et Martin d’un air de tête
tout-à-fait noble; elle fit donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui
perdit cinquante mille francs en deux tailles: après quoi on soupa très
gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne fût pas ému de sa
perte; les laquais disaient entre eux, dans leur langage de laquais: Il faut que
ce soit quelque milord anglais. Le souper fut comme la plupart des soupers
de Paris, d’abord du silence, ensuite un bruit de paroles qu’on ne distingue
point, puis des plaisanteries dont la plupart sont insipides, de fausses
nouvelles, de mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de
médisance; on parla même de livres nouveaux. Avez-vous vu, dit l’abbé
périgourdin, le roman du sieur Gauchat, docteur en théologie? Oui, répondit
un des convives, mais je n’ai pu l’achever. Nous avons une foule d’écrits
impertinents; mais tous ensemble n’approchent pas de l’impertinence de
Gauchat, docteur en théologie[8]; je suis si rassasié de cette immensité de
détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à ponter au
pharaon. Et les Mélanges de l’archidiacre Trublet, qu’en dites-vous? dit
l’abbé. Ah! dit madame de Parolignac, l’ennuyeux mortel! comme il vous
dit curieusement ce que tout le monde sait! comme il discute pesamment ce
qui ne vaut pas la peine d’être remarqué légèrement! comme il s’approprie,
sans esprit, l’esprit des autres! comme il gâte ce qu’il pille! comme il me
dégoûte! mais il ne me dégoûtera plus; c’est assez d’avoir lu quelques pages
de l’archidiacre.
[8] Il fesait un mauvais ouvrage intitulé: Lettres sur quelques écrits de ce temps.
On lui donna une abbaye, et il fut plus richement récompensé que s’il avait fait
L’Esprit des Lois, et résolu le problème de la précession des équinoxes. K.—
C’est D’Alembert qui a résolu le problème de la précession des équinoxes:
voyez, tome XXI, la note des éditeurs sur le chapitre XLIII du Précis du Siècle
de Louis XV. B.

Il y avait à table un homme savant et de goût qui appuya ce que disait la
marquise. On parla ensuite de tragédies; la dame demanda pourquoi il y
avait des tragédies qu’on jouait quelquefois, et qu’on ne pouvait lire.
L’homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir

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quelque intérêt, et n’avoir presque aucun mérite; il prouva en peu de mots
que ce n’était pas assez d’amener une ou deux de ces situations qu’on
trouve dans tous les romans, et qui séduisent toujours les spectateurs; mais
qu’il faut être neuf sans être bizarre, souvent sublime et toujours naturel,
connaître le coeur humain et le faire parler; être grand poëte, sans que
jamais aucun personnage de la pièce paraisse poëte; savoir parfaitement sa
langue, la parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais
la rime coûte rien au sens. Quiconque, ajouta-t-il, n’observe pas toutes ces
règles, peut faire une ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne
sera jamais compté au rang des bons écrivains; il y a très peu de bonnes
tragédies: les unes sont des idylles en dialogues bien écrits et bien rimés; les
autres, des raisonnements politiques qui endorment, ou des amplifications
qui rebutent; les autres, des rêves d’énergumène, en style barbare, des
propos interrompus, de longues apostrophes aux dieux, parcequ’on ne sait
point parler aux hommes, des maximes fausses, des lieux communs
ampoulés.
Candide écouta ce propos avec attention, et conçut une grande idée du
discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté d’elle, il
s’approcha de son oreille, et prit la liberté de lui demander qui était cet
homme qui parlait si bien. C’est un savant, dit la dame, qui ne ponte point,
et que l’abbé m’amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en
tragédies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée, et un livre dont on n’a
jamais vu hors de la boutique de son libraire qu’un exemplaire qu’il m’a
dédié. Le grand homme! dit Candide, c’est un autre Pangloss.
Alors se tournant vers lui, il lui dit: Monsieur, vous pensez, sans doute,
que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien
ne pouvait être autrement? Moi, monsieur, lui répondit le savant, je ne
pense rien de tout cela; je trouve que tout va de travers chez nous; que
personne ne sait ni quel est son rang, ni quelle est sa charge, ni ce qu’il fait,
ni ce qu’il doit faire, et qu’excepté le souper, qui est assez gai, et où il paraît
assez d’union, tout le reste du temps se passe en querelles impertinentes;
jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d’église, gens
de lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans, financiers
contre le peuple, femmes contre maris, parents contre parents; c’est une
guerre éternelle.

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Candide lui répliqua: J’ai vu pis; mais un sage, qui depuis a eu le malheur
d’être pendu, m’apprit que tout cela est à merveille; ce sont des ombres à un
beau tableau. Votre pendu se moquait du monde, dit Martin; vos ombres
sont des taches horribles. Ce sont les hommes qui font les taches, dit
Candide, et ils ne peuvent pas s’en dispenser. Ce n’est donc pas leur faute,
dit Martin. La plupart des pontes, qui n’entendaient rien à ce langage,
buvaient; et Martin raisonna avec le savant, et Candide raconta une partie
de ses aventures à la dame du logis.
Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet, et le fit
asseoir sur un canapé. Eh bien! lui dit-elle, vous aimez donc toujours
éperdument mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-tronckh? Oui,
madame, répondit Candide. La marquise lui répliqua avec un souris tendre:
Vous me répondez comme un jeune homme de Vestphalie; un Français
m’aurait dit: Il est vrai que j’ai aimé mademoiselle Cunégonde; mais en
vous voyant, madame, je crains de ne la plus aimer. Hélas! madame, dit
Candide, je répondrai comme vous voudrez. Votre passion pour elle, dit la
marquise, a commencé en ramassant son mouchoir; je veux que vous
ramassiez ma jarretière. De tout mon coeur, dit Candide; et il la ramassa.
Mais je veux que vous me la remettiez, dit la dame; et Candide la lui remit.
Voyez-vous, dit la dame, vous êtes étranger; je fais quelquefois languir mes
amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dès la première nuit,
parcequ’il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de
Vestphalie. La belle ayant aperçu deux énormes diamants aux deux mains
de son jeune étranger, les loua de si bonne foi, que des doigts de Candide ils
passèrent aux doigts de la marquise.
Candide, en s’en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques
remords d’avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l’abbé
entra dans sa peine; il n’avait qu’une légère part aux cinquante mille livres
perdues au jeu par Candide, et à la valeur des deux brillants moitié donnés,
moitié extorqués. Son dessein était de profiter, autant qu’il le pourrait, des
avantages que la connaissance de Candide pouvait lui procurer. Il lui parla
beaucoup de Cunégonde; et Candide lui dit qu’il demanderait bien pardon à
cette belle de son infidélité, quand il la verrait à Venise.
Le Périgourdin redoublait de politesses et d’attentions, et prenait un
intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu’il fesait, à tout ce
qu’il voulait faire.

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Vous avez donc, monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? Oui,
monsieur l’abbé, dit Candide; il faut absolument que j’aille trouver
mademoiselle Cunégonde. Alors, engagé par le plaisir de parler de ce qu’il
aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures avec cette
illustre Vestphalienne.
Je crois, dit l’abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l’esprit, et
qu’elle écrit des lettres charmantes. Je n’en ai jamais reçu, dit Candide; car,
figurez-vous qu’ayant été chassé du château pour l’amour d’elle, je ne pus
lui écrire; que bientôt après j’appris qu’elle était morte, qu’ensuite je la
retrouvai, et que je la perdis, et que je lui ai envoyé à deux mille cinq cents
lieues d’ici un exprès dont j’attends la réponse.
L’abbé écoutait attentivement, et paraissait un peu rêveur. Il prit bientôt
congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le
lendemain Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces termes:
«Monsieur mon très cher amant, il y a huit jours que je suis malade en
cette ville; j’apprends que vous y êtes. Je volerais dans vos bras si je
pouvais remuer. J’ai su votre passage à Bordeaux; j’y ai laissé le fidèle
Cacambo et la vieille, qui doivent bientôt me suivre. Le gouverneur de
Buénos-Ayres a tout pris, mais il me reste votre coeur. Venez; votre
présence me rendra la vie ou me fera mourir de plaisir.»
Cette lettre charmante, cette lettre inespérée, transporta Candide d’une
joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l’accabla de
douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses diamants,
et se fait conduire avec Martin à l’hôtel où mademoiselle Cunégonde
demeurait. Il entre en tremblant d’émotion, son coeur palpite, sa voix
sanglote; il veut ouvrir les rideaux du lit; il veut faire apporter de la lumière.
Gardez-vous-en bien, lui dit la suivante; la lumière la tue; et soudain elle
referme le rideau. Ma chère Cunégonde, dit Candide en pleurant, comment
vous portez-vous? si vous ne pouvez me voir, parlez-moi du moins. Elle ne
peut parler, dit la suivante, la dame alors tire du lit une main potelée que
Candide arrose long-temps de ses larmes, et qu’il remplit ensuite de
diamants, en laissant un sac plein d’or sur le fauteuil.
Au milieu de ses transports arrive un exempt suivi de l’abbé périgourdin
et d’une escouade. Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects? Il les fait
incontinent saisir, et ordonne à ses braves de les traîner en prison. Ce n’est
pas ainsi qu’on traite les voyageurs dans Eldorado, dit Candide. Je suis plus

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manichéen que jamais, dit Martin. Mais, monsieur, où nous menez-vous?
dit Candide. Dans un cul de basse-fosse, dit l’exempt.
Martin, ayant repris son sang froid, jugea que la dame qui se prétendait
Cunégonde était une friponne, monsieur l’abbé périgourdin un fripon, qui
avait abusé au plus vite de l’innocence de Candide, et l’exempt un autre
fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.
Plutôt que de s’exposer aux procédures de la justice, Candide, éclairé par
son conseil, et d’ailleurs toujours impatient de revoir la véritable
Cunégonde, propose à l’exempt trois petits diamants d’environ trois mille
pistoles chacun. Ah! monsieur, lui dit l’homme au bâton d’ivoire, eussiez-
vous commis tous les crimes imaginables, vous êtes le plus honnête homme
du monde; trois diamants! chacun de trois mille pistoles! Monsieur! je me
ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cachot. On arrête tous
les étrangers, mais laissez-moi faire; j’ai un frère à Dieppe en Normandie;
je vais vous y mener; et si vous avez quelque diamant à lui donner, il aura
soin de vous comme moi-même.
Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? dit Candide. L’abbé
périgourdin prit alors la parole, et dit: C’est parcequ’un gueux du pays
d’Atrébatie[9] a entendu dire des sottises; cela seul lui a fait commettre un
parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de mai[10], mais tel que
celui de 1594 au mois de décembre[11], et tel que plusieurs autres commis
dans d’autres années et dans d’autres mois par d’autres gueux qui avaient
entendu dire des sottises.
[9] Artois. Damiens était né à Arras, capitale de l’Artois. K. —L’attentat de
Damiens est du 5 janvier 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXVII du Précis
du Siècle de Louis XV; et tome XXII, page 339. B.

[10] Le 14 mai 1610 est le jour de l’assassinat de Henri IV par Ravaillac: voyez
tome XVIII, page 152. B.

[11] Le 27 décembre 1594, Jean Châtel, élève des jésuites, donna un coup de
couteau à Henri IV: voyez tome XVIII, page 147. B.

L’exempt alors expliqua de quoi il s’agissait. Ah! les monstres! s’écria
Candide; quoi! de telles horreurs chez un peuple qui danse et qui chante! Ne
pourrai-je sortir au plus vite de ce pays où des singes agacent des tigres?
J’ai vu des ours dans mon pays; je n’ai vu des hommes que dans le Dorado.
Au nom de Dieu, monsieur l’exempt, menez-moi à Venise, où je dois
attendre mademoiselle Cunégonde. Je ne peux vous mener qu’en Basse-

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Normandie, dit le barigel[12]. Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu’il s’est
mépris, renvoie ses gens, emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse
entre les mains de son frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade.
Le Normand, à l’aide de trois autres diamants, devenu le plus serviable des
hommes, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui allait faire
voile pour Portsmouth en Angleterre. Ce n’était pas le chemin de Venise;
mais Candide croyait être délivré de l’enfer; et il comptait bien reprendre la
route de Venise à la première occasion.
[12] Chef de sbires. B.

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CHAPITRE XXIII.
Candide et Martin vont sur les côtes d’Angleterre; ce
qu’ils y voient.

Ah! Pangloss! Pangloss! Ah! Martin! Martin! Ah! ma chère Cunégonde!
qu’est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.
Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.—Vous
connaissez l’Angleterre; y est-on aussi fou qu’en France? C’est une autre
espèce de folie, dit Martin. Vous savez que ces deux nations sont en guerre
pour quelques arpents de neige vers le Canada[1], et qu’elles dépensent
pour cette belle guerre beaucoup plus que tout le Canada ne vaut. De vous
dire précisément s’il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre,
c’est ce que mes faibles lumières ne me permettent pas; je sais seulement
qu’en général les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires.
[1] Voyez, tome XXI, Le précis du Siècle de Louis XV, chapitre XXXV. B.

En causant ainsi ils abordèrent à Portsmouth; une multitude de peuple
couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros homme qui était
à genoux, les yeux bandés, sur le tillac d’un des vaisseaux de la flotte;
quatre soldats, postés vis-à-vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles
dans le crâne, le plus paisiblement du monde; et toute l’assemblée s’en
retourna extrêmement satisfaite[2]. Qu’est-ce donc que tout ceci? dit
Candide; et quel démon exerce partout son empire? Il demanda qui était ce
gros homme qu’on venait de tuer en cérémonie. C’est un amiral, lui
répondit-on. Et pourquoi tuer cet amiral? C’est, lui dit-on, parcequ’il n’a
pas fait tuer assez de monde; il a livré un combat à un amiral français, et on
a trouvé qu’il n’était pas assez près de lui. Mais, dit Candide, l’amiral
français était aussi loin de l’amiral anglais que celui-ci l’était de l’autre!
Cela est incontestable, lui répliqua-t-on; mais dans ce pays-ci il est bon de
tuer de temps en temps un amiral pour encourager les autres.

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[2] L’amiral Byng. M. de Voltaire ne le connaissait pas, et fit des efforts pour le
sauver. Il n’abhorrait pas moins les atrocités politiques que les atrocités
théologiques; et il savait que Byng était une victime que les ministres anglais
sacrifiaient à l’ambition de garder leurs places. K.—L’amiral Byng fut exécuté le
14 mars 1757: voyez, tome XXI, le chapitre XXXI du Précis du Siècle de Louis
XV. B.

Candide fut si étourdi et si choqué de ce qu’il voyait et de ce qu’il
entendait, qu’il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu’il fit son
marché avec le patron hollandais (dût-il le voler comme celui de Surinam),
pour le conduire sans délai à Venise.
Le patron fut prêt au bout de deux jours. On côtoya la France; on passa à
la vue de Lisbonne, et Candide frémit. On entra dans le détroit et dans la
Méditerranée, enfin on aborda à Venise. Dieu soit loué! dit Candide, en
embrassant Martin; c’est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte
sur Cacambo comme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le
mieux qu’il soit possible.

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CHAPITRE XXIV.
De Paquette, et de frère Giroflée.

Dès qu’il fut à Venise, il fit chercher Cacambo dans tous les cabarets,
dans tous les cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva point. Il
envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les
barques: nulles nouvelles de Cacambo. Quoi! disait-il à Martin, j’ai eu le
temps de passer de Surinam à Bordeaux, d’aller de Bordeaux à Paris, de
Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et
l’Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à
Venise; et la belle Cunégonde n’est point venue! Je n’ai rencontré au lieu
d’elle qu’une drôlesse et un abbé périgourdin! Cunégonde est morte, sans
doute; je n’ai plus qu’à mourir. Ah! il valait mieux rester dans le paradis du
Dorado que de revenir dans cette maudite Europe. Que vous avez raison,
mon cher Martin! tout n’est qu’illusion et calamité.
Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l’opéra alla
moda, ni aux autres divertissements du carnaval; pas une dame ne lui donna
la moindre tentation. Martin lui dit: Vous êtes bien simple, en vérité, de
vous figurer qu’un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches,
ira chercher votre maîtresse au bout du monde, et vous l’amènera à Venise.
Il la prendra pour lui, s’il la trouve; s’il ne la trouve pas, il en prendra une
autre: je vous conseille d’oublier votre valet Cacambo et votre maîtresse
Cunégonde. Martin n’était pas consolant. La mélancolie de Candide
augmenta, et Martin ne cessait de lui prouver qu’il y avait peu de vertu et
peu de bonheur sur la terre; excepté peut-être dans Eldorado[1], où
personne ne pouvait aller.
[1] Voyez chapitre XVIII. B.

En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde,
Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous

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le bras une fille. Le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux; ses yeux
étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fière. La fille
était très jolie, et chantait; elle regardait amoureusement son théatin, et de
temps en temps lui pinçait ses grosses joues. Vous m’avouerez du moins, dit
Candide à Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n’ai trouvé jusqu’à
présent dans toute la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des
infortunés; mais pour cette fille et ce théatin, je gage que ce sont des
créatures très heureuses. Je gage que non, dit Martin. Il n’y a qu’à les prier
à dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe.
Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à
son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des oeufs
d’esturgeon, et à boire du vin de Montepulciano, du lacryma-christi, du
chypre, et du samos. La demoiselle rougit, le théatin accepta la partie, et la
fille le suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de
confusion, qui furent obscurcis de quelques larmes. A peine fut-elle entrée
dans la chambre de Candide, qu’elle lui dit: Eh quoi! monsieur Candide ne
reconnaît plus Paquette! A ces mots Candide, qui ne l’avait pas considérée
jusque-là avec attention, parcequ’il n’était occupé que de Cunégonde, lui
dit: Hélas! ma pauvre enfant, c’est donc vous qui avez mis le docteur
Pangloss dans le bel état où je l’ai vu?
Hélas! monsieur, c’est moi-même, dit Paquette; je vois que vous êtes
instruit de tout. J’ai su les malheurs épouvantables arrivés à toute la maison
de madame la baronne et à la belle Cunégonde. Je vous jure que ma
destinée n’a guère été moins triste. J’étais fort innocente quand vous
m’avez vue. Un cordelier, qui était mon confesseur, me séduisit aisément.
Les suites en furent affreuses; je fus obligée de sortir du château quelque
temps après que M. le baron vous eut renvoyé à grands coups de pied dans
le derrière. Si un fameux médecin n’avait pas pris pitié de moi, j’étais
morte. Je fus quelque temps par reconnaissance la maîtresse de ce médecin.
Sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait tous les jours
impitoyablement; c’était une furie. Ce médecin était le plus laid de tous les
hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures d’être battue
continuellement pour un homme que je n’aimais pas. Vous savez, monsieur,
combien il est dangereux pour une femme acariâtre d’être l’épouse d’un
médecin. Celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour
la guérir d’un petit rhume, une médecine si efficace, qu’elle en mourut en
deux heures de temps dans des convulsions horribles. Les parents de

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madame intentèrent à monsieur un procès criminel; il prit la fuite, et moi je
fus mise en prison. Mon innocence ne m’aurait pas sauvée, si je n’avais été
un peu jolie. Le juge m’élargit à condition qu’il succéderait au médecin. Je
fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée
de continuer ce métier abominable qui vous paraît si plaisant à vous autres
hommes, et qui n’est pour nous qu’un abîme de misère. J’allai exercer la
profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que
c’est que d’être obligée de caresser indifféremment un vieux marchand, un
avocat, un moine, un gondolier, un abbé; d’être exposée à toutes les
insultes, à toutes les avanies; d’être souvent réduite à emprunter une jupe
pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant; d’être volée par l’un de
ce qu’on a gagné avec l’autre; d’être rançonnée par les officiers de justice,
et de n’avoir en perspective qu’une vieillesse affreuse, un hôpital, et un
fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du
monde.
Paquette ouvrait ainsi son coeur au bon Candide, dans un cabinet, en
présence de Martin, qui disait à Candide: Vous voyez que j’ai déjà gagné la
moitié de la gageure.
Frère Giroflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en
attendant le dîner. Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez l’air si gai, si
content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous caressiez le
théatin avec une complaisance naturelle; vous m’avez paru aussi heureuse
que vous prétendez être infortunée. Ah! monsieur, répondit Paquette, c’est
encore là une des misères du métier. J’ai été hier volée et battue par un
officier, et il faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à
un moine.
Candide n’en voulut pas davantage; il avoua que Martin avait raison. On
se mit à table avec Paquette et le théatin; le repas fut assez amusant, et sur
la fin on se parla avec quelque confiance. Mon père, dit Candide au moine,
vous me paraissez jouir d’une destinée que tout le monde doit envier; la
fleur de la santé brille sur votre visage, votre physionomie annonce le
bonheur; vous avez une très jolie fille pour votre récréation, et vous
paraissez très content de votre état de théatin.
Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins
fussent au fond de la mer. J’ai été tenté cent fois de mettre le feu au
couvent, et d’aller me faire turc. Mes parents me forcèrent, à l’âge de

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quinze ans, d’endosser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à
un maudit frère aîné, que Dieu confonde! La jalousie, la discorde, la rage,
habitent dans le couvent. Il est vrai que j’ai prêché quelques mauvais
sermons qui m’ont valu un peu d’argent dont le prieur me vole la moitié; le
reste me sert à entretenir des filles: mais quand je rentre le soir dans le
monastère, je suis prêt à me casser la tête contre les murs du dortoir; et tous
mes confrères sont dans le même cas.
Martin se tournant vers Candide avec son sang froid ordinaire: Eh bien!
lui dit-il, n’ai-je pas gagné la gageure tout entière? Candide donna deux
mille piastres à Paquette, et mille piastres à frère Giroflée. Je vous réponds,
dit-il, qu’avec cela ils seront heureux. Je n’en crois rien du tout, dit Martin;
vous les rendrez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux
encore. Il en sera ce qui pourra, dit Candide: mais une chose me console, je
vois qu’on retrouve souvent les gens qu’on ne croyait jamais retrouver; il se
pourra bien faire qu’ayant rencontré mon mouton rouge et Paquette, je
rencontre aussi Cunégonde. Je souhaite, dit Martin, qu’elle fasse un jour
votre bonheur; mais c’est de quoi je doute fort. Vous êtes bien dur, dit
Candide. C’est que j’ai vécu, dit Martin. Mais regardez ces gondoliers, dit
Candide: ne chantent-ils pas sans cesse? Vous ne les voyez pas dans leur
ménage, avec leurs femmes et leurs marmots d’enfants, dit Martin. Le doge
a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu’à tout prendre le
sort d’un gondolier est préférable à celui d’un doge; mais je crois la
différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d’être examiné.
On parle, dit Candide, du sénateur Pococurante, qui demeure dans ce
beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers. On prétend
que c’est un homme qui n’a jamais eu de chagrin. Je voudrais voir une
espèce si rare, dit Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneur
Pococurante la permission de venir le voir le lendemain.

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CHAPITRE XXV.
Visite chez le seigneur Pococurante, noble vénitien.

Candide et Martin allèrent en gondole sur la Brenta, et arrivèrent au
palais du noble Pococurante. Les jardins étaient bien entendus, et ornés de
belles statues de marbre; le palais d’une belle architecture. Le maître du
logis, homme de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux
curieux, mais avec très peu d’empressement, ce qui déconcerta Candide, et
ne déplut point à Martin.
D’abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat,
qu’elles firent très bien mousser. Candide ne put s’empêcher de les louer sur
leur beauté, sur leur bonne grâce, et sur leur adresse. Ce sont d’assez
bonnes créatures, dit le sénateur Pococurante; je les fais quelquefois
coucher dans mon lit; car je suis bien las des dames de la ville, de leurs
coquetteries, de leurs jalousies, de leurs querelles, de leurs humeurs, de
leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu’il faut
faire ou commander pour elles; mais, après tout, ces deux filles
commencent fort à m’ennuyer.
Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut
surpris de la beauté des tableaux. Il demanda de quel maître étaient les deux
premiers. Ils sont de Raphaël, dit le sénateur; je les achetai fort cher par
vanité, il y a quelques années; on dit que c’est ce qu’il y a de plus beau en
Italie, mais ils ne me plaisent point du tout: la couleur en est très rembrunie,
les figures ne sont pas assez arrondies, et ne sortent point assez; les
draperies ne ressemblent en rien à une étoffe: en un mot, quoi qu’on en dise,
je ne trouve point là une imitation vraie de la nature. Je n’aimerai un tableau
que quand je croirai voir la nature elle-même: il n’y en a point de cette
espèce. J’ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus.
Pococurante, en attendant le dîner, se fit donner un concerto. Candide
trouva la musique délicieuse. Ce bruit, dit Pococurante, peut amuser une

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demi-heure; mais s’il dure plus long-temps, il fatigue tout le monde,
quoique personne n’ose l’avouer. La musique aujourd’hui n’est plus que
l’art d’exécuter des choses difficiles, et ce qui n’est que difficile ne plaît
point à la longue.
J’aimerais peut être mieux l’opéra, si on n’avait pas trouvé le secret d’en
faire un monstre qui me révolte. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies
en musique, où les scènes ne sont faites que pour amener très mal à propos
deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d’une actrice; se
pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner
le rôle de César et de Caton, et se promener d’un air gauche sur des
planches: pour moi, il y a long-temps que j’ai renoncé à ces pauvretés qui
font aujourd’hui la gloire de l’Italie, et que des souverains paient si
chèrement. Candide disputa un peu, mais avec discrétion. Martin fut
entièrement de l’avis du sénateur.
On se mit à table; et, après un excellent dîner, on entra dans la
bibliothèque. Candide, en voyant un Homère magnifiquement relié, loua
l’illustrissime sur son bon goût. Voilà, dit-il, un livre qui fesait les délices
du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l’Allemagne. Il ne fait pas les
miennes, dit froidement Pococurante: on me fit accroire autrefois que
j’avais du plaisir en le lisant; mais cette répétition continuelle de combats
qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de
décisif, cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une
actrice de la pièce; cette Troie qu’on assiège et qu’on ne prend point; tout
cela me causait le plus mortel ennui. J’ai demandé quelquefois à des savants
s’ils s’ennuyaient autant que moi à cette lecture: tous les gens sincères
m’ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu’il fallait toujours
l’avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l’antiquité, et comme
ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce.
Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile? dit Candide. Je conviens,
dit Pococurante, que le second, le quatrième, et le sixième livre de son
Énéide, sont excellents; mais pour son pieux Énée, et le fort Cloanthe, et
l’ami Achates, et le petit Ascanius, et l’imbécile roi Latinus, et la
bourgeoise Amata, et l’insipide Lavinia, je ne crois pas qu’il y ait rien de si
froid et de plus désagréable. J’aime mieux le Tasse et les contes à dormir
debout de l’Arioste.

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Oserais-je vous demander, monsieur, dit Candide, si vous n’avez pas un
grand plaisir à lire Horace? Il y a des maximes, dit Pococurante, dont un
homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers
énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire: mais je me soucie
fort peu de son voyage à Brindes, et de sa description d’un mauvais dîner, et
de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Pupilus[1] dont les
paroles, dit-il, étaient pleines de pus, et un autre dont les paroles étaient du
vinaigre[2]. Je n’ai lu qu’avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre
des vieilles et contre des sorcières; et je ne vois pas quel mérite il peut y
avoir à dire à son ami Mecenas que, s’il est mis par lui au rang des poètes
lyriques, il frappera les astres de son front sublime[3]. Les sots admirent
tout dans un auteur estimé. Je ne lis que pour moi; je n’aime que ce qui est à
mon usage. Candide, qui avait été élevé à ne jamais juger de rien par lui-
même, était fort étonné de ce qu’il entendait; et Martin trouvait la façon de
penser de Pococurante assez raisonnable.
[1] Ce n’est pas Pupilus, mais Rupilius, que nomme Horace, livre Ier, satire VII,
vers I:

Rupili pus atque venenum. B.
[2] Italo perfusus aceto, dit Horace, dans la même pièce, vers 32. B.

[3] Horace, odes, I, I. B.

Oh! voici un Cicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que
vous ne vous lassez point de le lire. Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien.
Que m’importe qu’il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius? J’ai bien
assez des procès que je juge; je me serais mieux accommodé de ses oeuvres
philosophiques; mais quand j’ai vu qu’il doutait de tout, j’ai conclu que j’en
savais autant que lui, et que je n’avais besoin de personne pour être
ignorant.
Ah! voilà quatre-vingts volumes de recueils d’une académie des sciences,
s’écria Martin; il se peut qu’il y ait là du bon. Il y en aurait, dit Pococurante,
si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l’art de faire des
épingles; mais il n’y a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une
seule chose utile.
Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol,
en français! Oui, dit le sénateur, il y en a trois mille, et pas trois douzaines

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de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas
une page de Sénèque, et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez
bien que je ne les ouvre jamais, ni moi, ni personne.
Martin aperçut des rayons chargés de livres anglais. Je crois, dit-il, qu’un
républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si librement.
Oui, répondit Pococurante, il est beau d’écrire ce qu’on pense; c’est le
privilège de l’homme. Dans toute notre Italie, on n’écrit que ce qu’on ne
pense pas; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n’osent
avoir une idée sans la permission d’un jacobin. Je serais content de la
liberté qui inspire les génies anglais, si la passion et l’esprit de parti ne
corrompaient pas tout ce que cette précieuse liberté a d’estimable.
Candide apercevant un Milton, lui demanda s’il ne regardait pas cet
auteur comme un grand homme. Qui? dit Pococurante, ce barbare, qui fait
un long commentaire du premier chapitre de la Genèse, en dix livres de vers
durs? ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis
que Moïse représente l’Etre éternel produisant le monde par la parole, fait
prendre un grand compas par le Messiah dans une armoire du ciel pour
tracer son ouvrage? Moi, j’estimerais celui qui a gâté l’enfer et le diable du
Tasse; qui déguise Lucifer tantôt en crapaud, tantôt en pygmée; qui lui fait
rebattre cent fois les mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie;
qui, en imitant sérieusement l’invention comique des armes à feu de
l’Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables? Ni moi ni personne
en Italie n’a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le Mariage du
Péché et de la Mort, et les couleuvres dont le Péché accouche, font vomir
tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description d’un
hôpital n’est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre, et
dégoûtant, fut méprisé à sa naissance; je le traite aujourd’hui comme il fut
traité dans sa patrie par les contemporains[4]. Au reste je dis ce que je
pense, et je me soucie fort peu que les autres pensent comme moi. Candide
était affligé de ces discours; il respectait Homère, il aimait un peu Milton.
Hélas! dit-il tout bas à Martin, j’ai bien peur que cet homme-ci n’ait un
souverain mépris pour nos poètes allemands. Il n’y aurait pas grand mal à
cela, dit Martin. Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses
dents, quel grand génie que ce Pococurante! rien ne peut lui plaire.
[4] Voyez ce que Voltaire dit du Paradis perdu de Milton, dans le chapitre IX de
l’ Essai sur la poésie épique, imprimé dans le tome X, à la suite de la Henriade.
B.

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Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le
jardin. Candide en loua toutes les beautés. Je ne sais rien de si mauvais
goût, dit le maître; nous n’avons ici que des colifichets: mais je vais dès
demain en faire planter un d’un dessin plus noble.
Quand les deux curieux eurent pris congé de son excellence: Or çà, dit
Candide à Martin, vous conviendrez que voilà le plus heureux de tous les
hommes, car il est au-dessus de tout ce qu’il possède. Ne voyez-vous pas,
dit Martin, qu’il est dégoûté de tout ce qu’il possède? Platon a dit, il y a
long-temps, que les meilleurs estomacs ne sont pas ceux qui rebutent tous
les aliments. Mais, dit Candide, n’y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à
sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés? C’est-à-
dire, reprit Martin, qu’il y a du plaisir à n’avoir pas de plaisir? Oh bien! dit
Candide, il n’y a donc d’heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle
Cunégonde. C’est toujours bien fait d’espérer, dit Martin.
Cependant les jours, les semaines, s’écoulaient; Cacambo ne revenait
point, et Candide était si abîmé dans sa douleur, qu’il ne fit pas même
réflexion que Paquette et frère Giroflée n’étaient pas venus seulement le
remercier.

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CHAPITRE XXVI.
D’un souper que Candide et Martin firent avec six
étrangers, et qui ils étaient.

Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les
étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur
de suie l’aborda par derrière, et, le prenant par le bras, lui dit: Soyez prêt à
partir avec nous, n’y manquez pas. Il se retourne, et voit Cacambo. Il n’y
avait que la vue de Cunégonde qui pût l’étonner et lui plaire davantage. Il
fut sur le point de devenir fou de joie. Il embrasse son cher ami. Cunégonde
est ici, sans doute? où est-elle? Mène-moi vers elle, que je meure de joie
avec elle. Cunégonde n’est point ici, dit Cacambo, elle est à Constantinople.
Ah ciel! à Constantinople! mais fût-elle à la Chine, j’y vole, partons. Nous
partirons après souper, reprit Cacambo; je ne peux vous en dire davantage;
je suis esclave, mon maître m’attend; il faut que j’aille le servir à table: ne
dites mot, soupez, et tenez-vous prêt.
Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d’avoir revu son
agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l’idée de retrouver sa
maîtresse, le coeur agité, l’esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qui
voyait de sang froid toutes ces aventures, et avec six étrangers, qui étaient
venus passer le carnaval à Venise.
Cacambo, qui versait à boire à l’un de ces six étrangers, s’approcha de
l’oreille de son maître, sur la fin du repas, et lui dit: Sire, votre majesté
partira quand elle voudra, le vaisseau est prêt. Ayant dit ces mots, il sortit.
Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole,
lorsqu’un autre domestique s’approchant de son maître, lui dit: Sire, la
chaise de votre majesté est à Padoue, et la barque est prête. Le maître fit un
signe, et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la
surprise commune redoubla. Un troisième valet s’approchant aussi d’un

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troisième étranger, lui dit: Sire, croyez-moi, votre majesté ne doit pas rester
ici plus long-temps, je vais tout préparer; et aussitôt il disparut.
Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du
carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître: Votre majesté
partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le cinquième valet en
dit autant au cinquième maître. Mais le sixième valet parla différemment au
sixième étranger qui était auprès de Candide; il lui dit: Ma foi, sire, on ne
veut plus faire crédit à votre majesté ni à moi non plus, et nous pourrions
bien être coffrés cette nuit vous et moi; je vais pourvoir à mes affaires:
adieu.
Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide, et Martin,
demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit: Messieurs,
dit-il, voilà une singulière plaisanterie. Pourquoi êtes-vous tous rois? pour
moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le sommes.
Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en italien: Je
ne suis point plaisant, je m’appelle Achmet III[1]; j’ai été grand-sultan
plusieurs années; je détrônai mon frère; mon neveu m’a détrôné; on a coupé
le cou à mes vizirs; j’achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le
grand-sultan Mahmoud me permet de voyager quelquefois pour ma santé;
et je suis venu passer le carnaval à Venise.
[1] Achmet III, dont il est parlé dans l’Histoire de Charles XII et dans l’Histoire
de Russie sous Pierre-le-Grand, avait été déposé en 1730; il est mort en 1736. B.

Un jeune homme qui était auprès d’Achmet parla après lui, et dit: Je
m’appelle Ivan[2]; j’ai été empereur de toutes les Russies; j’ai été détrôné
au berceau; mon père et ma mère ont été enfermés; on m’a élevé en prison;
j’ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me
gardent; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
[2] Ivan, né en 1730, détrôné la même année, emprisonné, et enfin poignardé en
1762. B,

Le troisième dit: Je suis Charles-Édouard[3], roi d’Angleterre; mon père
m’a cédé ses droits au royaume; j’ai combattu pour les soutenir; on a
arraché le coeur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues;
j’ai été mis en prison; je vais à Rome faire une visite au roi mon père,
détrôné ainsi que moi et mon grand-père; et je suis venu passer le carnaval à
Venise.

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[3] Sur Charles-Édouard, voyez, tome XXI, le chapitre XXXV du Précis du
Siècle de Louis XV. B.

Le quatrième prit alors la parole et dit: Je suis roi des Polaques; le sort de
la guerre m’a privé de mes états héréditaires[4]; mon père a éprouvé les
mêmes revers; je me résigne à la Providence comme le sultan Achmet,
l’empereur Ivan, et le roi Charles-Édouard, à qui Dieu donne une longue
vie; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
[4] Auguste, électeur de Saxe et roi de Pologne, chassé de ses états héréditaires
pendant la guerre de 1756, se réfugia en Pologne: voyez, tome XXI, le chapitre
XXXII du Précis du Siècle de Louis XV; il est mort en 1763. B.

Le cinquième dit; Je suis aussi roi des Polaques[5]; j’ai perdu mon
royaume deux fois; mais la Providence m’a donné un autre état dans lequel
j’ai fait plus de bien que tous les rois des Sarmates ensemble n’en ont
jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigne aussi à la
Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise.
[5] Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV: voyez, tome XXI, le chapitre IV
du Précis du Siècle de Louis XV; il est mort en 1763. B.

Il restait au sixième monarque à parler. Messieurs, dit-il, je ne suis pas si
grand seigneur que vous; mais enfin j’ai été roi tout comme un autre; je suis
Théodore[6]; on m’a élu roi en Corse; on m’a appelé Votre Majesté, et à
présent à peine m’appelle-t-on Monsieur; j’ai fait frapper de la monnaie, et
je ne possède pas un denier; j’ai eu deux secrétaires d’état, et j’ai à peine un
valet; je me suis vu sur un trône, et j’ai long-temps été à Londres en prison
sur la paille; j’ai bien peur d’être traité de même ici, quoique je sois venu,
comme vos majestés, passer le carnaval à Venise.
[6] Sur le roi de Corse, Théodore, mort le 2 décembre 1756, voyez tome XXI, le
chapitre XL du Précis du Siècle de Louis XV. B.

Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion.
Chacun d’eux donna vingt sequins au roi Théodore pour avoir des habits et
des chemises; Candide lui fit présent d’un diamant de deux mille sequins.
Quel est donc, disaient les cinq rois, cet homme qui est en état de donner
cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne? Etes-vous roi aussi,
monsieur?—Non, messieurs, et n’en ai nulle envie.
Dans l’instant qu’on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie
quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs états par le sort de

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la guerre, et qui venaient passer le reste du carnaval à Venise; mais Candide
ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus. Il n’était occupé que
d’aller trouver sa chère Cunégonde à Constantinople.

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CHAPITRE XXVII.
Voyage de Candide à Constantinople.

Le fidèle Cacambo avait déjà obtenu du patron turc qui allait reconduire
le sultan Achmet à Constantinople qu’il recevrait Candide et Martin sur son
bord. L’un et l’autre s’y rendirent après s’être prosternés devant sa
misérable hautesse. Candide, chemin fesant, disait à Martin: Voilà pourtant
six rois détrônés avec qui nous avons soupé! et encore dans ces six rois il y
en a un à qui j’ai fait l’aumône. Peut-être y a-t-il beaucoup d’autres princes
plus infortunés. Pour moi, je n’ai perdu que cent moutons, et je vole dans
les bras de Cunégonde. Mon cher Martin, encore une fois, Pangloss avait
raison, tout est bien. Je le souhaite, dit Martin. Mais, dit Candide, voilà une
aventure bien peu vraisemblable que nous avons eue à Venise. On n’avait
jamais vu ni ouï conter que six rois détrônés soupassent ensemble au
cabaret. Cela n’est pas plus extraordinaire, dit Martin, que la plupart des
choses qui nous sont arrivées. Il est très commun que des rois soient
détrônés; et à l’égard de l’honneur que nous avons eu de souper avec eux,
c’est une bagatelle qui ne mérite pas notre attention. Qu’importé avec qui
l’on soupe, pourvu qu’on fasse bonne chère?
A peine Candide fut-il dans le vaisseau, qu’il sauta au cou de son ancien
valet, de son ami Cacambo. Eh bien! lui dit-il, que fait Cunégonde? est-elle
toujours un prodige de beauté? m’aime-t-elle toujours? comment se porte-t-
elle? Tu lui as, sans doute, acheté un palais à Constantinople?
Mon cher maître, répondit Cacambo, Cunégonde lave les écuelles sur le
bord de la Propontide, chez un prince qui a très peu d’écuelles; elle est
esclave dans la maison d’un ancien souverain, nommé Ragotski[1], à qui le
Grand-Turc donne trois écus par jour dans son asile; mais, ce qui est bien
plus triste, c’est qu’elle a perdu sa beauté, et qu’elle est devenue
horriblement laide. Ah! belle ou laide, dit Candide, je suis honnête homme,
et mon devoir est de l’aimer toujours. Mais comment peut-elle être réduite à

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un état si abject avec les cinq ou six millions que tu avais emportés? Bon,
dit Cacambo, ne m’en a-t-il pas fallu donner deux au senor don Fernando
d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenès, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de
Buénos-Ayres, pour avoir la permission de reprendre mademoiselle
Cunégonde? et un pirate ne nous a-t-il pas bravement dépouillés de tout le
reste? Ce pirate ne nous a-t-il pas menés au cap de Matapan, à Milo, à
Nicarie, à Samos, à Petra, aux Dardanelles, à Marmara, à Scutari?
Cunégonde et la vieille servent chez ce prince dont je vous ai parlé, et moi
je suis esclave du sultan détrôné. Que d’épouvantables calamités enchaînées
les unes aux autres! dit Candide. Mais, après tout, j’ai encore quelques
diamants; je délivrerai aisément Cunégonde. C’est bien dommage qu’elle
soit devenue si laide.
[1] Voltaire a parlé de Ragotski dans le chap. XXII du Siècle de Louis XIV; voyez
tome XX. Ragotski est mort en 1785. B.

Ensuite, se tournant vers Martin: Que pensez-vous, dit-il, qui soit le plus
à plaindre, de l’empereur Achmet, de l’empereur Ivan, du roi Charles-
Édouard, ou de moi? Je n’en sais rien, dit Martin; il faudrait que je fusse
dans vos coeurs pour le savoir. Ah! dit Candide, si Pangloss était ici, il le
saurait, et nous l’apprendrait. Je ne sais, dit Martin, avec quelles balances
votre Pangloss aurait pu peser les infortunes des hommes, et apprécier leurs
douleurs. Tout ce que je présume c’est qu’il y a des millions d’hommes sur
la terre cent fois plus à plaindre que le roi Charles-Édouard, l’empereur
Ivan, et le sultan Achmet. Cela pourrait bien être, dit Candide.
On arriva en peu de jours sur le canal de la mer Noire. Candide
commença par racheter Cacambo fort cher; et, sans perdre de temps, il se
jeta dans une galère, avec ses compagnons, pour aller sur le rivage de la
Propontide chercher Cunégonde, quelque laide qu’elle pût être.
Il y avait dans la chiourme deux forçats qui ramaient fort mal, et à qui le
levanti patron appliquait de temps en temps quelques coups de nerf de
boeuf sur leurs épaules nues; Candide, par un mouvement naturel, les
regarda plus attentivement que les autres galériens, et s’approcha d’eux
avec pitié. Quelques traits de leurs visages défigurés lui parurent avoir un
peu de ressemblance avec Pangloss et avec ce malheureux jésuite, ce baron,
ce frère de mademoiselle Cunégonde. Cette idée l’émut et l’attrista. Il les
considéra encore plus attentivement. En vérité, dit-il à Cacambo, si je

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n’avais pas vu pendre maître Pangloss, et si je n’avais pas eu le malheur de
tuer le baron, je croirais que ce sont eux qui rament dans cette galère.
Au nom du baron et de Pangloss les deux forçats poussèrent un grand cri,
s’arrêtèrent sur leur banc, et laissèrent tomber leurs rames. Le levanti patron
accourait sur eux, et les coups de nerf de boeuf redoublaient. Arrêtez!
arrêtez! seigneur, s’écria Candide; je vous donnerai tant, d’argent que vous
voudrez. Quoi! c’est Candide! disait l’un des forçats; quoi! c’est Candide!
disait l’autre. Est-ce un songe? dit Candide; veille-je? suis-je dans cette
galère? Est-ce là monsieur le baron, que j’ai tué? est-ce là maître Pangloss,
que j’ai vu pendre?
C’est nous-mêmes, c’est nous-mêmes, répondaient-ils. Quoi! c’est là ce
grand philosophe? disait Martin. Eh! monsieur le levanti patron, dit
Candide, combien voulez-vous d’argent pour la rançon de M. de Thunder-
ten-tronckh, un des premiers barons de l’empire, et de M. Pangloss, le plus
profond métaphysicien d’Allemagne? Chien de chrétien, répondit le levanti
patron, puisque ces deux chiens de forçats chrétiens sont des barons et des
métaphysiciens, ce qui est sans doute une grande dignité dans leur pays, tu
m’en donneras cinquante mille sequins. Vous les aurez, monsieur; remenez-
moi comme un éclair à Constantinople, et vous serez payé sur-le-champ.
Mais non, menez-moi chez mademoiselle Cunégonde. Le levanti patron, sur
la première offre de Candide, avait déjà tourné la proue vers la ville, et il
fesait ramer plus vite qu’un oiseau ne fend les airs.
Candide embrassa cent fois le baron et Pangloss. Et comment ne vous ai-
je pas tué, mon cher baron? et mon cher Pangloss, comment êtes-vous en
vie, après avoir été pendu? et pourquoi êtes-vous tous deux aux galères en
Turquie? Est-il bien vrai que ma chère soeur soit dans ce pays? disait le
baron. Oui, répondait Cacambo. Je revois donc mon cher Candide! s’écriait
Pangloss. Candide leur présentait Martin et Cacambo. Ils s’embrassaient
tous; ils parlaient tous à-la-fois. La galère volait, ils étaient déjà dans le
port. On fit venir un Juif, à qui Candide vendit pour cinquante mille sequins
un diamant de la valeur de cent mille, et qui lui jura par Abraham qu’il n’en
pouvait donner davantage. Il paya incontinent la rançon du baron et de
Pangloss. Celui-ci se jeta aux pieds de son libérateur, et les baigna de
larmes; l’autre le remercia par un signe de tête, et lui promit de lui rendre
cet argent à la première occasion. Mais est-il bien possible que ma soeur
soit en Turquie? disait-il. Rien n’est si possible, reprit Cacambo, puisqu’elle

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écure la vaisselle chez un prince de Transylvanie. On fit aussitôt venir deux
Juifs; Candide vendit encore des diamants; et ils repartirent tous dans une
autre galère pour aller délivrer Cunégonde.

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CHAPITRE XXVIII.
Ce qui arriva à Candide, à Cunégonde, à Pangloss, à
Martin, etc.

Pardon, encore une fois, dit Candide au baron; pardon, mon révérend
père, de vous avoir donné un grand coup d’épée au travers du corps. N’en
parlons plus, dit le baron; je fus un peu trop vif, je l’avoue; mais puisque
vous voulez savoir par quel hasard vous m’avez vu aux galères, je vous
dirai qu’après avoir été guéri de ma blessure par le frère apothicaire du
collège, je fus attaqué et enlevé par un parti espagnol; on me mit en prison à
Buénos-Ayres dans le temps que ma soeur venait d’en partir. Je demandai à
retourner à Rome auprès du père général. Je fus nommé pour aller servir
d’aumônier à Constantinople auprès de monsieur l’ambassadeur de France.
Il n’y avait pas huit jours que j’étais entré en fonction, quand je trouvai sur
le soir un jeune icoglan très bien fait. Il fesait fort chaud: le jeune homme
voulut se baigner; je pris cette occasion de me baigner aussi. Je ne savais
pas que ce fût un crime capital pour un chrétien d’être trouvé tout nu avec
un jeune musulman. Un cadi me fit donner cent coups de bâton sous la
plante des pieds, et me condamna aux galères. Je ne crois pas qu’on ait fait
une plus horrible injustice. Mais je voudrais bien savoir pourquoi ma soeur
est dans la cuisine d’un souverain de Transylvanie réfugié chez les Turcs.
Mais vous, mon cher Pangloss, dit Candide, comment se peut-il que je
vous revoie? Il est vrai, dit Pangloss, que vous m’avez vu pendre; je devais
naturellement être brûlé mais vous vous souvenez qu’il plut à verse
lorsqu’on allait me cuire: l’orage fut si violent qu’on désespéra d’allumer le
feu; je fus pendu, parcequ’on ne put mieux faire: un chirurgien acheta mon
corps, m’emporta chez lui, et me disséqua. Il me fit d’abord une incision
cruciale depuis le nombril jusqu’à la clavicule. On ne pouvait pas avoir été
plus mal pendu que je l’avais été. L’exécuteur des hautes oeuvres de la

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sainte inquisition, lequel était sous-diacre, brûlait à la vérité les gens à
merveille, mais il n’était pas accoutumé à pendre: la corde était mouillée et
glissa mal, elle fut mal nouée; enfin je respirais encore: l’incision cruciale
me fit jeter un si grand cri, que mon chirurgien tomba à la renverse; et
croyant qu’il disséquait le diable, il s’enfuit en mourant de peur, et tomba
encore sur l’escalier en fuyant. Sa femme accourut au bruit d’un cabinet
voisin: elle me vit sur la table étendu avec mon incision cruciale; elle eut
encore plus de peur que son mari, s’enfuit, et tomba sur lui. Quand ils furent
un peu revenus à eux, j’entendis la chirurgienne qui disait au chirurgien:
Mon bon, de quoi vous avisez-vous aussi de disséquer un hérétique? ne
savez-vous pas que le diable est toujours dans le corps de ces gens-là? je
vais vite chercher un prêtre pour l’exorciser. Je frémis à ce propos, et je
ramassai le peu de forces qui me restaient pour crier: Ayez pitié de moi!
Enfin le barbier portugais s’enhardit: il recousit ma peau; sa femme même
eut soin de moi; je fus sur pied au bout de quinze jours. Le barbier me
trouva une condition, et me fit laquais d’un chevalier de Malte qui allait à
Venise: mais mon maître n’ayant pas de quoi me payer, je me mis au service
d’un marchand vénitien, et je le suivis à Constantinople.
Un jour il me prit fantaisie d’entrer dans une mosquée; il n’y avait qu’un
vieux iman et une jeune dévote très jolie qui disait ses patenôtres; sa gorge
était toute découverte: elle avait entre ses deux tétons un beau bouquet de
tulipes, de roses, d’anémones, de renoncules, d’hyacinthes, et d’oreilles
d’ours: elle laissa tomber son bouquet; je le ramassai, et je le lui remis avec
un empressement très respectueux. Je fus si long-temps à le lui remettre,
que l’iman se mit en colère, et voyant que j’étais chrétien, il cria à l’aide.
On me mena chez le cadi, qui me fit donner cent coups de latte sous la
plante des pieds, et m’envoya aux galères. Je fus enchaîné précisément dans
la même galère et au même banc que monsieur le baron. Il y avait dans
cette galère quatre jeunes gens de Marseille, cinq prêtres napolitains, et
deux moines de Corfou, qui nous dirent que de pareilles aventures
arrivaient tous les jours. Monsieur le baron prétendait qu’il avait essuyé une
plus grande injustice que moi: je prétendais, moi, qu’il était beaucoup plus
permis de remettre un bouquet sur la gorge d’une femme que d’être tout nu
avec un icoglan. Nous disputions sans cesse, et nous recevions vingt coups
de nerf de boeuf par jour, lorsque l’enchaînement des événements de cet
univers vous a conduit dans notre galère, et que vous nous avez rachetés.

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Eh bien! mon cher Pangloss, lui dit Candide, quand vous avez été pendu,
disséqué, roué de coups, et que vous avez ramé aux galères, avez-vous
toujours pensé que tout allait le mieux du monde? Je suis toujours de mon
premier sentiment, répondit Pangloss; car enfin je suis philosophe; il ne me
convient pas de me dédire, Leibnitz ne pouvant pas avoir tort, et l’harmonie
préétablie étant d’ailleurs la plus belle chose du monde, aussi bien que le
plein et la matière subtile.

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CHAPITRE XXIX.
Comment Candide retrouva Cunégonde et la vieille.

Pendant que Candide, le baron, Pangloss, Martin, et Cacambo, contaient
leurs aventures, qu’ils raisonnaient sur les événements contingents ou non
contingents de cet univers, qu’ils disputaient sur les effets et les causes, sur
le mal moral et sur le mal physique, sur la liberté et la nécessité, sur les
consolations que l’on peut éprouver lorsqu’on est aux galères en Turquie,
ils abordèrent sur le rivage de la Propontide, à la maison du prince de
Transylvanie. Les premiers objets qui se présentèrent furent Cunégonde et
la vieille, qui étendaient des serviettes sur des ficelles pour les faire sécher.
Le baron pâlit à cette vue. Le tendre amant Candide en voyant sa belle
Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les
bras rouges et écaillés, recula trois pas, saisi d’horreur, et avança ensuite par
bon procédé. Elle embrassa Candide et son frère: on embrassa la vieille:
Candide les racheta toutes deux.
Il y avait une petite métairie dans le voisinage; la vieille proposa à
Candide de s’en accommoder, en attendant que toute la troupe eût une
meilleure destinée. Cunégonde ne savait pas qu’elle était enlaidie, personne
ne l’en avait avertie: elle fit souvenir Candide de ses promesses avec un ton
si absolu, que le bon Candide n’osa pas la refuser. Il signifia donc au baron
qu’il allait se marier avec sa soeur. Je ne souffrirai jamais, dit le baron, une
telle bassesse de sa part, et une telle insolence de la vôtre; cette infamie ne
me sera jamais reprochée: les enfants de ma soeur ne pourraient entrer dans
les chapitres d’Allemagne. Non, jamais ma soeur n’épousera qu’un baron
de l’empire. Cunégonde se jeta à ses pieds, et les baigna de larmes; il fut
inflexible. Maître fou, lui dit Candide, je t’ai réchappé des galères, j’ai payé
ta rançon, j’ai payé celle de ta soeur; elle lavait ici des écuelles, elle est
laide, j’ai la bonté d’en faire ma femme; et tu prétends encore t’y opposer!

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je te retuerais si j’en croyais ma colère. Tu peux me tuer encore, dit le
baron, mais tu n’épouseras pas ma soeur de mon vivant.

Page 108

CHAPITRE XXX.
Conclusion.

Candide, dans le fond de son coeur, n’avait aucune envie d’épouser
Cunégonde; mais l’impertinence extrême du baron le déterminait à conclure
le mariage; et Cunégonde le pressait si vivement qu’il ne pouvait s’en
dédire. Il consulta Pangloss, Martin, et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un
beau mémoire par lequel il prouvait que le baron n’avait nul droit sur sa
soeur, et qu’elle pouvait, selon toutes les lois de l’empire, épouser Candide
de la main gauche. Martin conclut à jeter le baron dans la mer; Cacambo
décida qu’il fallait le rendre au levanti patron, et le remettre aux galères,
après quoi on l’enverrait à Rome au père général par le premier vaisseau.
L’avis fut trouvé fort bon; la vieille l’approuva; on n’en dit rien à sa soeur;
la chose fut exécutée pour quelque argent, et on eut le plaisir d’attraper un
jésuite, et de punir l’orgueil d’un baron allemand.
Il était tout naturel d’imaginer qu’après tant de désastres, Candide marié
avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe
Martin, le prudent Cacambo, et la vieille, ayant d’ailleurs rapporté tant de
diamants de la patrie des anciens Incas, mènerait la vie du monde la plus
agréable; mais il fut tant friponné par les Juifs, qu’il ne lui resta plus rien
que sa petite métairie; sa femme devenant tous les jours plus laide devint
acariâtre et insupportable: la vieille était infirme, et fut encore de plus
mauvaise humeur que Cunégonde. Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui
allait vendre des légumes à Constantinople, était excédé de travail, et
maudissait sa destinée. Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans
quelque université d’Allemagne. Pour Martin, il était fermement persuadé
qu’on est également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide,
Martin, et Pangloss, disputaient quelquefois de métaphysique et de morale.
On voyait souvent passer sous les fenêtres de la métairie des bateaux
chargés d’effendis, de bachas, de cadis, qu’on envoyait en exil à Lemnos, à

Page 109

Mytilène, à Erzeroum: on voyait venir d’autres cadis, d’autres bachas,
d’autres effendis, qui prenaient la place des expulsés, et qui étaient expulsés
à leur tour: on voyait des têtes proprement empaillées qu’on allait présenter
à la sublime Porte. Ces spectacles fesaient redoubler les dissertations; et
quand on ne disputait pas, l’ennui était si excessif, que la vieille osa un jour
leur dire: Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d’être violée cent fois par
des pirates nègres, d’avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes
chez les Bulgares, d’être fouetté et pendu dans un auto-da-fé, d’être
disséqué, de ramer en galère, d’éprouver enfin toutes les misères par
lesquelles nous avons tous passé, ou bien de rester ici à ne rien faire? C’est
une grande question, dit Candide.
Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut
que l’homme était né pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude, ou
dans la léthargie de l’ennui. Candide n’en convenait pas, mais il n’assurait
rien. Pangloss avouait qu’il avait toujours horriblement souffert; mais ayant
soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n’en
croyait rien.
Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de
faire hésiter plus que jamais Candide et d’embarrasser Pangloss. C’est
qu’ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée,
qui étaient dans la plus extrême misère; ils avaient bien vite mangé leurs
trois mille piastres, s’étaient quittés, s’étaient raccommodés, s’étaient
brouillés, avaient été mis en prison; s’étaient enfuis, et enfin frère Giroflée
s’était fait turc. Paquette continuait son métier partout, et n’y gagnait plus
rien. Je l’avais bien prévu, dit Martin à Candide, que vos présents seraient
bientôt dissipés, et ne les rendraient que plus misérables. Vous avez regorgé
de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n’êtes pas plus heureux
que frère Giroflée et Paquette. Ah! ah! dit Pangloss à Paquette, le ciel vous
ramène donc ici parmi nous. Ma pauvre enfant! savez-vous bien que vous
m’avez coûté le bout du nez, un oeil, et une oreille? Comme vous voilà
faite! eh! qu’est-ce que ce monde! Cette nouvelle aventure les engagea à
philosopher plus que jamais.
Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux qui passait pour le
meilleur philosophe de la Turquie; ils allèrent le consulter; Pangloss porta la
parole, et lui dit: Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un
aussi étrange animal que l’homme a été formé.

Page 110

De quoi te mêles-tu? lui dit le derviche; est-ce là ton affaire? Mais, mon
révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre.
Qu’importé, dit le derviche, qu’il y ait du mal ou du bien? quand sa
hautesse envoie un vaisseau en Égypte, s’embarrasse-t-elle si les souris qui
sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? Que faut-il donc faire? dit
Pangloss. Te taire, dit le derviche. Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner
un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes
possibles, de l’origine du mal, de la nature de l’âme, et de l’harmonie
préétablie. Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.
Pendant cette conversation, la nouvelle s’était répandue qu’on venait
d’étrangler à Constantinople deux vizirs du banc et le muphti, et qu’on avait
empalé plusieurs de leurs amis. Cette catastrophe fesait partout un grand
bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide, et Martin, en retournant
à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa
porte sous un berceau d’orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que
raisonneur, lui demanda comment se nommait le muphti qu’on venait
d’étrangler. Je n’en sais rien, répondit le bon-homme, et je n’ai jamais su le
nom d’aucun muphti ni d’aucun vizir. J’ignore absolument l’aventure dont
vous me parlez; je présume qu’en général ceux qui se mêlent des affaires
publiques périssent quelquefois misérablement, et qu’ils le méritent; mais je
ne m’informe jamais de ce qu’on fait à Constantinople; je me contente d’y
envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. Ayant dit ces mots, il fit
entrer les étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur
présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu’ils fesaient eux-mêmes, du
kaïmak piqué d’écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des
limons, des ananas, des dattes, des pistaches, du café de Moka qui n’était
point mêlé avec le mauvais café de Batavia et des îles. Après quoi les deux
filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss,
et de Martin.
Vous devez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et magnifique terre? Je
n’ai que vingt arpents, répondit le Turc; je les cultive avec mes enfants; le
travail éloigne de nous trois grands maux, l’ennui, le vice, et le besoin.
Candide en retournant dans sa métairie fit de profondes réflexions sur le
discours du Turc. Il dit à Pangloss et à Martin: Ce bon vieillard me paraît
s’être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu
l’honneur de souper. Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses,

Page 111

selon le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi des Moabites,
fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois
dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par
Zambri; Ochosias, par Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim,
Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus,
Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha,
Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II
d’Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier,
les trois Henri de France, l’empereur Henri IV? Vous savez….. Je sais aussi,
dit Candide, qu’il faut cultiver notre jardin. Vous avez raison, dit Pangloss;
car, quand l’homme fut mis dans le jardin d’Éden, il y fut mis ut operaretur
eum, pour qu’il travaillât; ce qui prouve que l’homme n’est pas né pour le
repos. Travaillons sans raisonner, dit Martin, c’est le seul moyen de rendre
la vie supportable.
Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à
exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la
vérité, bien laide; mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda;
la vieille eut soin du linge. Il n’y eut pas jusqu’à frère Giroflée qui ne rendît
service; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme: et
Pangloss disait quelquefois à Candide: Tous les événements sont enchaînés
dans le meilleur des mondes possibles; car enfin si vous n’aviez pas été
chassé d’un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour
l’amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n’aviez pas été mis à
l’inquisition, si vous n’aviez pas couru l’Amérique à pied, si vous n’aviez
pas donné un bon coup d’épée au baron, si vous n’aviez pas perdu tous vos
moutons du bon pays d’Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats
confits et des pistaches. Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut
cultiver notre jardin[1].
[1] Voyez, dans les Mélanges, année 1759, la Lettre aux auteurs du Journal
encyclopédique, datée du Ier avril. B.

FIN DE CANDIDE.

Page 112

*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CANDIDE, OU
L'OPTIMISME ***

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