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Le livre électronique de Project Gutenberg : Ma vie – Volume 1
Ce livre électronique est destiné à être utilisé par qui que ce soit, où que ce soit aux États-Unis et dans la plupart des autres régions du monde, gratuitement et sans presque aucune restriction. Vous pouvez le copier, le donner ou le réutiliser conformément aux conditions de la licence Project Gutenberg figurant dans ce livre électronique ou en ligne sur www.gutenberg.org. Si vous n’êtes pas aux États-Unis, vous devrez vérifier les lois du pays où vous vous trouvez avant d’utiliser ce livre électronique.
Titre : Ma vie – Volume 1
Auteur : Richard Wagner
Date de publication : 1er février 2004 [Livre électronique n° 5197]
Dernière mise à jour : 28 mai 2026
Langue : Anglais
Autres informations et formats : www.gutenberg.org/ebooks/5197
Crédits : John Mamoun, Charles Franks et le site en ligne de correction orthographique
*** Début du livre électronique Project Gutenberg : Ma vie –
Volume 1 ***
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Titre : Ma vie – Volume 1
Auteur : Richard Wagner
Date de publication : 1er février 2004 [Livre électronique n° 5197]
Dernière mise à jour : 28 mai 2026
Langue : Anglais
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Volume 1 ***
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Ma vie
par Richard Wagner
EN DEUX VOLUMES
Volume 1
TRADUCTION AUTHISÉE DE L’ALLEMAND
par Richard Wagner
EN DEUX VOLUMES
Volume 1
TRADUCTION AUTHISÉE DE L’ALLEMAND
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Table des matières
PRÉFACE
TABLE DES MATIÈRES
MA VIE
PARTIE I. 1813-1842
PARTIE II. 1842-1850 (Dresde)
PRÉFACE
TABLE DES MATIÈRES
MA VIE
PARTIE I. 1813-1842
PARTIE II. 1842-1850 (Dresde)
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PRÉFACE
Le contenu de ces volumes a été transcrit directement d’après ma dictée, au cours de plusieurs années, par ma femme et mon amie, qui souhaitait que je lui raconte l’histoire de ma vie. Il était dans le désir de nous deux que ces détails de ma vie soient accessibles à notre famille ainsi qu’à nos amis sincères et dignes de confiance ; c’est pourquoi nous avons décidé, afin de prévenir une éventuelle destruction du seul manuscrit, de faire imprimer un petit nombre de copies à nos propres frais. Comme la valeur de cette autobiographie réside dans sa vérité sans fard, qui, dans ces circonstances, en est la seule justification, mes affirmations devaient être accompagnées de noms et de dates précis ; il n’était donc pas question de les publier avant un certain temps après ma mort, si l’intérêt pour elles persistait chez nos descendants, et c’est à ce sujet que j’ai l’intention de laisser des instructions dans mon testament.
Si, d’un autre côté, nous ne refusons pas pour l’instant à certains amis proches la possibilité de consulter ces documents, c’est parce que, compte tenu de leur véritable intérêt pour leur contenu, nous sommes convaincus qu’ils ne transmettront pas leurs connaissances à ceux qui ne partagent pas leurs sentiments à ce sujet.
Richard Wagner
Le contenu de ces volumes a été transcrit directement d’après ma dictée, au cours de plusieurs années, par ma femme et mon amie, qui souhaitait que je lui raconte l’histoire de ma vie. Il était dans le désir de nous deux que ces détails de ma vie soient accessibles à notre famille ainsi qu’à nos amis sincères et dignes de confiance ; c’est pourquoi nous avons décidé, afin de prévenir une éventuelle destruction du seul manuscrit, de faire imprimer un petit nombre de copies à nos propres frais. Comme la valeur de cette autobiographie réside dans sa vérité sans fard, qui, dans ces circonstances, en est la seule justification, mes affirmations devaient être accompagnées de noms et de dates précis ; il n’était donc pas question de les publier avant un certain temps après ma mort, si l’intérêt pour elles persistait chez nos descendants, et c’est à ce sujet que j’ai l’intention de laisser des instructions dans mon testament.
Si, d’un autre côté, nous ne refusons pas pour l’instant à certains amis proches la possibilité de consulter ces documents, c’est parce que, compte tenu de leur véritable intérêt pour leur contenu, nous sommes convaincus qu’ils ne transmettront pas leurs connaissances à ceux qui ne partagent pas leurs sentiments à ce sujet.
Richard Wagner
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TABLE DES MATIÈRES
Partie I. 1813-1842
Enfance et années scolaires
Études musicales
Voyages en Allemagne (premier mariage)
Paris : 1839-42
Partie II. 1842-1850 (Dresde)
« Rienzi »
« Le Hollandais volant »
Liszt, Spontini, Marschner, etc.
« Tannhäuser »
Franck, Schumann, Semper, Gutzkow, Auerbach
« Lohengrin » (livret)
Neuvième symphonie
Spohr, Gluck, Hiller, Devrient
Poste officiel.
Études en littérature historique
« Rienzi » à Berlin
Relations avec la direction, mort de la mère, etc.
Sympathie grandissante pour les événements politiques, Bakounine
L’insurrection de mai
Fuite : Weimar, Zurich, Paris, Bordeaux, Genève, Zurich
Partie I. 1813-1842
Enfance et années scolaires
Études musicales
Voyages en Allemagne (premier mariage)
Paris : 1839-42
Partie II. 1842-1850 (Dresde)
« Rienzi »
« Le Hollandais volant »
Liszt, Spontini, Marschner, etc.
« Tannhäuser »
Franck, Schumann, Semper, Gutzkow, Auerbach
« Lohengrin » (livret)
Neuvième symphonie
Spohr, Gluck, Hiller, Devrient
Poste officiel.
Études en littérature historique
« Rienzi » à Berlin
Relations avec la direction, mort de la mère, etc.
Sympathie grandissante pour les événements politiques, Bakounine
L’insurrection de mai
Fuite : Weimar, Zurich, Paris, Bordeaux, Genève, Zurich
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ILLUSTRATIONS
FACE DE GARDE DU VOLUME I
Richard Wagner en 1842,
d’après le portrait d’E. Kietz.
FACE DE GARDE DU VOLUME II
Richard Wagner vers 1872, par Lenbach.
FACE DE GARDE DU VOLUME I
Richard Wagner en 1842,
d’après le portrait d’E. Kietz.
FACE DE GARDE DU VOLUME II
Richard Wagner vers 1872, par Lenbach.
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Original en possession de Frau Cosima Wagner. Ces frontispices sont utilisés avec l’aimable autorisation de M. F. Bruckmann.
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MA VIE
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PARTIE I
1813-1842
Je suis né à Leipzig le 22 mai 1813, dans une chambre au deuxième étage de l’auberge « Le Lion Rouge et Blanc », et deux jours plus tard j’ai été baptisé à l’église Saint-Thomas, sous le nom de Wilhelm Richard.
Mon père, Friedrich Wagner, était à l’époque de ma naissance employé au service de police de Leipzig ; il espérait obtenir le poste de chef de la police dans cette ville, mais il est mort en octobre de la même année. Sa mort était en partie due aux efforts considérables qu’il avait dû fournir en raison des tensions liées au travail de police pendant les troubles de la guerre et la bataille de Leipzig, et en partie au fait qu’il fut victime de la fièvre nerveuse qui sévissait à cette époque.
Quant à la situation professionnelle de son père, j’ai appris plus tard qu’il occupait un petit poste civil de collecteur de péages à la porte de Ranstädt, mais qu’il s’était distingué parmi ses collègues en donnant à ses deux fils une éducation supérieure : mon père, Friedrich, étudiait le droit, tandis que son frère cadet, Adolph, étudiait la théologie.
Mon oncle eut par la suite une influence non négligeable sur mon développement ; nous le rencontrerons à nouveau à un tournant crucial de l’histoire de ma jeunesse.
Mon père, que j’avais perdu si tôt, était, comme je l’ai découvert plus tard, un grand amateur de poésie et de littérature en général, et possédait en particulier une affection presque passionnée pour le théâtre, qui était alors très en vogue parmi les classes cultivées. Ma mère m’a raconté, entre autres choses, qu’il l’avait emmenée à Lauchstadt pour la première représentation de *La Fiancée de Messine*, et que, sur le promenoir, il lui avait montré Schiller et Goethe, la réprimandant vivement de ne jamais avoir entendu parler de ces grands hommes. On dit qu’il n’était pas entièrement dépourvu d’un intérêt galant pour les actrices.
Ma mère se plaignait souvent en plaisantant de devoir faire attendre le déjeuner pour lui, tandis qu’il faisait la cour à une certaine actrice célèbre de l’époque.[1] Lorsqu’elle le grondait, il jurait avoir été retenu par des papiers.
1813-1842
Je suis né à Leipzig le 22 mai 1813, dans une chambre au deuxième étage de l’auberge « Le Lion Rouge et Blanc », et deux jours plus tard j’ai été baptisé à l’église Saint-Thomas, sous le nom de Wilhelm Richard.
Mon père, Friedrich Wagner, était à l’époque de ma naissance employé au service de police de Leipzig ; il espérait obtenir le poste de chef de la police dans cette ville, mais il est mort en octobre de la même année. Sa mort était en partie due aux efforts considérables qu’il avait dû fournir en raison des tensions liées au travail de police pendant les troubles de la guerre et la bataille de Leipzig, et en partie au fait qu’il fut victime de la fièvre nerveuse qui sévissait à cette époque.
Quant à la situation professionnelle de son père, j’ai appris plus tard qu’il occupait un petit poste civil de collecteur de péages à la porte de Ranstädt, mais qu’il s’était distingué parmi ses collègues en donnant à ses deux fils une éducation supérieure : mon père, Friedrich, étudiait le droit, tandis que son frère cadet, Adolph, étudiait la théologie.
Mon oncle eut par la suite une influence non négligeable sur mon développement ; nous le rencontrerons à nouveau à un tournant crucial de l’histoire de ma jeunesse.
Mon père, que j’avais perdu si tôt, était, comme je l’ai découvert plus tard, un grand amateur de poésie et de littérature en général, et possédait en particulier une affection presque passionnée pour le théâtre, qui était alors très en vogue parmi les classes cultivées. Ma mère m’a raconté, entre autres choses, qu’il l’avait emmenée à Lauchstadt pour la première représentation de *La Fiancée de Messine*, et que, sur le promenoir, il lui avait montré Schiller et Goethe, la réprimandant vivement de ne jamais avoir entendu parler de ces grands hommes. On dit qu’il n’était pas entièrement dépourvu d’un intérêt galant pour les actrices.
Ma mère se plaignait souvent en plaisantant de devoir faire attendre le déjeuner pour lui, tandis qu’il faisait la cour à une certaine actrice célèbre de l’époque.[1] Lorsqu’elle le grondait, il jurait avoir été retenu par des papiers.
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Ce qui devait être pris en compte, et comme preuve de son affirmation il montra ses doigts, censés être tachés d’encre, mais qui, à y regarder de plus près, se révélèrent tout à fait propres. Sa grande passion pour le théâtre se manifesta également par le choix de l’acteur Ludwig Geyer comme l’un de ses amis intimes. Bien que ce choix fût sans doute principalement dû à son amour pour le théâtre, il introduisit en même temps dans sa famille le plus noble des bienfaiteurs ; car cet artiste modeste, poussé par un vif intérêt pour le sort de la grande famille de son ami, soudainement laissée dans le dénuement, consacra le reste de sa vie à des efforts acharnés pour subvenir aux besoins et éduquer les orphelins. Même lorsque l’agent de police passait ses soirées au théâtre, l’acteur estimé occupait généralement sa place au sein de la famille, et il semble qu’il ait dû souvent apaiser ma mère, qui, à juste titre ou non, se plaignait de la frivolité de son mari.
[1] Madame Hartwig.
À quel point l’artiste sans abri, accablé par la vie et ballotté de tous côtés, aspirait à se sentir chez lui au sein d’un cercle familial compréhensif, cela est prouvé par le fait qu’un an après la mort de son ami, il épousa sa veuve et devint dès lors un père extrêmement aimant pour les sept enfants qui restaient. Dans cette tâche ardue, il fut favorisé par une amélioration inattendue de sa situation, car il obtint un engagement rémunérateur, respectable et permanent en tant qu’acteur de caractères au Théâtre de la Cour nouvellement créé à Dresde. Son talent pour la peinture, qui lui avait déjà permis de gagner sa vie lorsque la misère extrême l’avait contraint à interrompre ses études universitaires, lui fut à nouveau d’une grande aide dans sa fonction à Dresde. Certes, il se plaignait encore plus que ses critiques du fait qu’on l’empêchait d’étudier cette art de manière régulière et systématique, mais son talent extraordinaire, en particulier pour la peinture de portraits, lui assura des commandes si importantes qu’il épuisa malheureusement prématurément ses forces à force de travailler à la fois comme peintre et acteur. Une fois, lorsqu’il fut invité à Munich pour un engagement temporaire au Théâtre de la Cour, il reçut, grâce aux recommandations éminentes de la Cour saxonne, des commandes pressantes de la Cour bavaroise pour des portraits de la famille royale, au point qu’il jugea judicieux d’annuler complètement son contrat. Il avait également un penchant pour la poésie. Outre des fragments — souvent en vers très délicats —, il écrivit plusieurs comédies, dont l’une, Der Bethlehemitische Kindermord, en vers rimés.
[1] Madame Hartwig.
À quel point l’artiste sans abri, accablé par la vie et ballotté de tous côtés, aspirait à se sentir chez lui au sein d’un cercle familial compréhensif, cela est prouvé par le fait qu’un an après la mort de son ami, il épousa sa veuve et devint dès lors un père extrêmement aimant pour les sept enfants qui restaient. Dans cette tâche ardue, il fut favorisé par une amélioration inattendue de sa situation, car il obtint un engagement rémunérateur, respectable et permanent en tant qu’acteur de caractères au Théâtre de la Cour nouvellement créé à Dresde. Son talent pour la peinture, qui lui avait déjà permis de gagner sa vie lorsque la misère extrême l’avait contraint à interrompre ses études universitaires, lui fut à nouveau d’une grande aide dans sa fonction à Dresde. Certes, il se plaignait encore plus que ses critiques du fait qu’on l’empêchait d’étudier cette art de manière régulière et systématique, mais son talent extraordinaire, en particulier pour la peinture de portraits, lui assura des commandes si importantes qu’il épuisa malheureusement prématurément ses forces à force de travailler à la fois comme peintre et acteur. Une fois, lorsqu’il fut invité à Munich pour un engagement temporaire au Théâtre de la Cour, il reçut, grâce aux recommandations éminentes de la Cour saxonne, des commandes pressantes de la Cour bavaroise pour des portraits de la famille royale, au point qu’il jugea judicieux d’annuler complètement son contrat. Il avait également un penchant pour la poésie. Outre des fragments — souvent en vers très délicats —, il écrivit plusieurs comédies, dont l’une, Der Bethlehemitische Kindermord, en vers rimés.
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Les alexandrins étaient souvent interprétés ; ils furent publiés et reçurent les éloges les plus chaleureux de Goethe.
Cet homme exceptionnel, sous sa garde notre famille s’installa à Dresde lorsque j’avais deux ans, et c’est grâce à lui que ma mère eut une autre fille, Cecilia ; il prit également en main mon éducation avec le plus grand soin et l’affection. Il souhaitait m’adopter complètement, et c’est pourquoi, lorsque j’ai été envoyé à ma première école, il me donna son propre nom, de sorte que jusqu’à l’âge de quatorze ans, mes camarades de classe à Dresde me connaissaient sous le nom de Richard Geyer ; ce n’est que quelques années après la mort de mon père adoptif, et lors du retour de ma famille à Leipzig, ville de mes proches, que je repris le nom de Wagner.
Les premiers souvenirs de mon enfance sont liés à mon père adoptif, et passèrent de lui au théâtre. Je me souviens bien qu’il aurait aimé que je développe un talent pour la peinture ; son atelier, avec son chevalet et les tableaux qui s’y trouvaient, ne manquait pas de m’impressionner. Je me souviens en particulier que, par amour enfantin pour l’imitation, j’ai tenté de copier un portrait du roi Frédéric-Auguste de Saxe ; mais lorsque cette simple esquisse dut céder la place à des études sérieuses de dessin, je ne pouvais le supporter, probablement parce que j’étais découragé par la technique pedante de mon professeur, un cousin à moi, qui était plutôt ennuyeux. À un certain moment de mon jeune âge, je devins si faible à cause d’une maladie enfantine que ma mère m’a dit plus tard qu’elle désirait presque ma mort, car il semblait que je ne guérirais jamais. Cependant, ma bonne santé ultérieure sembla surprendre mes parents. J’ai ensuite appris le rôle noble joué par mon excellent père adoptif dans cette circonstance également ; il ne céda jamais au désespoir, malgré les soucis et les difficultés d’une famille aussi nombreuse, mais resta patient tout au long, sans jamais perdre l’espoir de me faire sortir sain et sauf de cette situation.
À cette époque, mon imagination fut profondément marquée par ma connaissance du théâtre, auquel j’eus accès non seulement en tant que spectateur enfantin depuis la mystérieuse loge, dotée d’un accès à la scène, et lors de visites au vestiaire rempli de costumes fantastiques, de perruques et d’autres déguisements, mais aussi en participant moi-même aux représentations. Après avoir été terrifié en voyant mon père jouer le rôle du méchant dans des tragédies telles que *Die Waise und der Mörder*, *Die beiden Galeerensklaven*, je participai parfois à des comédies. Je me souviens que j’ai joué dans *Der Weinberg an der Elbe*, une pièce écrite spécialement pour accueillir le roi de
Cet homme exceptionnel, sous sa garde notre famille s’installa à Dresde lorsque j’avais deux ans, et c’est grâce à lui que ma mère eut une autre fille, Cecilia ; il prit également en main mon éducation avec le plus grand soin et l’affection. Il souhaitait m’adopter complètement, et c’est pourquoi, lorsque j’ai été envoyé à ma première école, il me donna son propre nom, de sorte que jusqu’à l’âge de quatorze ans, mes camarades de classe à Dresde me connaissaient sous le nom de Richard Geyer ; ce n’est que quelques années après la mort de mon père adoptif, et lors du retour de ma famille à Leipzig, ville de mes proches, que je repris le nom de Wagner.
Les premiers souvenirs de mon enfance sont liés à mon père adoptif, et passèrent de lui au théâtre. Je me souviens bien qu’il aurait aimé que je développe un talent pour la peinture ; son atelier, avec son chevalet et les tableaux qui s’y trouvaient, ne manquait pas de m’impressionner. Je me souviens en particulier que, par amour enfantin pour l’imitation, j’ai tenté de copier un portrait du roi Frédéric-Auguste de Saxe ; mais lorsque cette simple esquisse dut céder la place à des études sérieuses de dessin, je ne pouvais le supporter, probablement parce que j’étais découragé par la technique pedante de mon professeur, un cousin à moi, qui était plutôt ennuyeux. À un certain moment de mon jeune âge, je devins si faible à cause d’une maladie enfantine que ma mère m’a dit plus tard qu’elle désirait presque ma mort, car il semblait que je ne guérirais jamais. Cependant, ma bonne santé ultérieure sembla surprendre mes parents. J’ai ensuite appris le rôle noble joué par mon excellent père adoptif dans cette circonstance également ; il ne céda jamais au désespoir, malgré les soucis et les difficultés d’une famille aussi nombreuse, mais resta patient tout au long, sans jamais perdre l’espoir de me faire sortir sain et sauf de cette situation.
À cette époque, mon imagination fut profondément marquée par ma connaissance du théâtre, auquel j’eus accès non seulement en tant que spectateur enfantin depuis la mystérieuse loge, dotée d’un accès à la scène, et lors de visites au vestiaire rempli de costumes fantastiques, de perruques et d’autres déguisements, mais aussi en participant moi-même aux représentations. Après avoir été terrifié en voyant mon père jouer le rôle du méchant dans des tragédies telles que *Die Waise und der Mörder*, *Die beiden Galeerensklaven*, je participai parfois à des comédies. Je me souviens que j’ai joué dans *Der Weinberg an der Elbe*, une pièce écrite spécialement pour accueillir le roi de
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Saxe à son retour de captivité, avec de la musique dirigée par le chef d’orchestre C. M. von Weber. Lors de cette représentation, j’ai participé à un tableau vivant en tant qu’ange, vêtu de bas moulants et doté d’ailes dans le dos, dans une pose gracieuse que j’avais laborieusement pratiquée. Je me souviens également qu’on m’a offert une grande tarte à la glace, dont on m’a assuré que le roi l’avait destinée personnellement à moi. Enfin, je me rappelle avoir joué un rôle d’enfant dans Menschenhass und Reue de Kotzebue, où je devais prononcer quelques mots, ce qui m’a donné une excuse à l’école pour ne pas avoir appris mes leçons. J’ai prétendu avoir trop de choses à faire, car je devais mémoriser un rôle important dans Den Menschen ausser der Reihe. [2] « Misanthropie et remords ». [3] « L’Homme hors du rang ». En allemand, il s’agit d’une simple corruption phonétique du titre de Kotzebue, ce qui pourrait facilement arriver à un enfant qui n’a entendu que ce titre sans jamais le lire. — Rédacteur.
D’un autre côté, pour montrer à quel point mon père tenait à mon éducation, quand j’avais six ans, il m’a emmené chez un prêtre à Possendorf, près de Dresde, où j’étais censé recevoir une formation solide et saine avec d’autres garçons de mon âge. Le soir, le vicaire, dont le nom était Wetzel, nous racontait l’histoire de Robinson Crusoé et en discutait avec nous de manière très instructive. De plus, j’ai été profondément impressionné par une biographie de Mozart lue à haute voix ; les comptes rendus de presse et les rapports mensuels sur les événements de la guerre d’indépendance grecque ont également stimulé fortement mon imagination. Mon amour pour la Grèce, qui m’a ensuite poussé à m’intéresser avec enthousiasme à la mythologie et à l’histoire de l’Antique Grèce, fut donc le résultat naturel de l’intérêt intense et douloureux que je portais aux événements de cette période. Plus tard, l’histoire de la lutte des Grecs contre les Perses ravivait toujours en moi les souvenirs de cette révolte moderne de la Grèce contre les Turcs.
Un jour, à peine un an après être arrivé dans cette maison de campagne, un messager est venu de la ville demander au vicaire de m’emmener chez mes parents à Dresde, car mon père était mourant. Nous avons fait le trajet de trois heures à pied ; et comme j’étais complètement épuisé à mon arrivée, je ne comprenais pas vraiment pourquoi ma mère pleurait. Le lendemain, on m’a conduit au chevet de mon père ; sa faiblesse extrême lorsqu’il me parlait, associée à toutes les précautions prises pour traiter dans ses derniers instants sa maladie — un hydrothorax aigu — a rendu toute
D’un autre côté, pour montrer à quel point mon père tenait à mon éducation, quand j’avais six ans, il m’a emmené chez un prêtre à Possendorf, près de Dresde, où j’étais censé recevoir une formation solide et saine avec d’autres garçons de mon âge. Le soir, le vicaire, dont le nom était Wetzel, nous racontait l’histoire de Robinson Crusoé et en discutait avec nous de manière très instructive. De plus, j’ai été profondément impressionné par une biographie de Mozart lue à haute voix ; les comptes rendus de presse et les rapports mensuels sur les événements de la guerre d’indépendance grecque ont également stimulé fortement mon imagination. Mon amour pour la Grèce, qui m’a ensuite poussé à m’intéresser avec enthousiasme à la mythologie et à l’histoire de l’Antique Grèce, fut donc le résultat naturel de l’intérêt intense et douloureux que je portais aux événements de cette période. Plus tard, l’histoire de la lutte des Grecs contre les Perses ravivait toujours en moi les souvenirs de cette révolte moderne de la Grèce contre les Turcs.
Un jour, à peine un an après être arrivé dans cette maison de campagne, un messager est venu de la ville demander au vicaire de m’emmener chez mes parents à Dresde, car mon père était mourant. Nous avons fait le trajet de trois heures à pied ; et comme j’étais complètement épuisé à mon arrivée, je ne comprenais pas vraiment pourquoi ma mère pleurait. Le lendemain, on m’a conduit au chevet de mon père ; sa faiblesse extrême lorsqu’il me parlait, associée à toutes les précautions prises pour traiter dans ses derniers instants sa maladie — un hydrothorax aigu — a rendu toute
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Cette scène m’apparaissait comme un rêve, et je crois que j’étais trop effrayée et surprise pour pleurer. Dans la pièce voisine, ma mère me demanda de lui montrer ce que je savais jouer au piano, espérant ainsi détourner l’attention de mon père par le son. J’ai joué « Ueb’ immer Treu und Redlichkeit », et mon père lui dit : « Est-il possible qu’il ait du talent musical ? » Aux premières heures du lendemain matin, ma mère entra dans la grande chambre de nuit et, se tenant tour à tour au chevet de chacun de nous, nous annonça, en sanglotant, que notre père était mort, et nous remit à chacun un message porteur de sa bénédiction. À moi, elle dit : « Il espérait faire de vous quelque chose. » L’après-midi, mon instituteur, Wetzel, vint me chercher pour me ramener à la campagne. Nous avons marché tout le chemin jusqu’à Possendorf, arrivant au crépuscule. En chemin, je lui posai de nombreuses questions sur les étoiles, ce qui lui permit de me donner ma première idée vraiment intelligente. Une semaine plus tard, le frère de mon beau-père arriva d’Eisleben pour les funérailles. Il promit, autant qu’il le pouvait, de soutenir la famille, désormais de nouveau démunie, et s’engagea à assurer mon éducation future. Je pris congé de mes compagnons et du prêtre bienveillant, et ce fut pour ses funérailles que je rendis visite à Possendorf quelques années plus tard. Je ne revins pas dans cet endroit avant beaucoup plus tard, lors d’une excursion comme celles que je faisais souvent, loin dans la campagne, à l’époque où je dirigeais l’orchestre à Dresde. J’étais très attristée de ne pas trouver la vieille maison du pasteur toujours là, mais à sa place une construction moderne plus prétentieuse, ce qui me fit prendre en aversion cet endroit, si bien que, par la suite, mes excursions se firent toujours dans une autre direction. Cette fois, mon oncle me ramena à Dresde en calèche. Je trouvai ma mère et ma sœur plongées dans le deuil le plus profond, et je me souviens avoir été accueillie pour la première fois avec une tendresse inhabituelle dans notre famille ; je remarquai également que cette même tendresse marqua nos adieux, lorsque, quelques jours plus tard, mon oncle m’emmena avec lui à Eisleben. Cet oncle, qui était le frère cadet de mon beau-père, s’y était installé comme orfèvre, et Julius, l’un de mes frères aînés, y avait déjà été apprenti chez lui. Notre vieille grand-mère vivait également avec ce fils célibataire, et comme il était évident qu’elle ne vivrait pas longtemps, on ne lui annonça pas la mort de son fils aîné, et à moi aussi on ordonna de garder le secret.
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La servante retira avec précaution le deuil de mon manteau, me disant qu’elle le conserverait jusqu’à la mort de ma grand-mère, ce qui devait arriver bientôt. On m’invitait désormais souvent à lui parler de mon père, et il ne m’était pas très difficile de garder le secret de sa mort, car je ne l’avais moi-même presque pas réalisée. Elle vivait dans une pièce sombre à l’arrière, donnant sur une cour étroite, et prenait un grand plaisir à observer les moineaux qui voletaient librement autour d’elle ; elle gardait toujours des branches vertes fraîches près du poêle pour eux. Lorsque certains de ces moineaux étaient tués par le chat, je parvenais à en capturer d’autres dans les environs pour elle, ce qui la ravissait beaucoup ; en retour, elle veillait à ce que je reste propre et bien habillé. Sa mort, comme on s’y attendait, eut lieu peu de temps après, et le deuil qui avait été mis de côté fut alors porté ouvertement à Eisleben.
La pièce arrière, avec ses moineaux et ses branches vertes, ne me connaissait plus, mais je m’acclimatai rapidement chez la famille du savonnier à qui appartenait la maison, et je devins populaire auprès d’eux grâce aux histoires que je leur racontais.
On m’envoya dans une école privée tenue par un homme nommé Weiss, qui laissa dans mon esprit une impression de gravité et de dignité.
Vers la fin des années cinquante, je fus profondément ému en lisant dans un journal musical le récit d’un concert à Eisleben, composé de passages de Tannhäuser, auquel avait assisté mon ancien maître, qui n’avait pas oublié son jeune élève.
La petite ville ancienne, avec la maison de Luther et les innombrables monuments qui témoignaient de son séjour là-bas, est souvent revenue me hanter dans mes rêves par la suite. J’ai toujours voulu y retourner pour vérifier la justesse de mes souvenirs, mais, curieusement, cela n’a jamais fait partie de mon destin. Nous vivions sur la place du marché, où j’étais souvent témoin de scènes étranges, telles que des spectacles d’une troupe d’acrobates, dans lesquels un homme marchait sur une corde tendue entre deux tours au milieu de la place ; cet exploit m’a longtemps inspiré une passion pour de tels exploits de bravoure.
En effet, j’en suis venu à marcher sur une corde assez facilement, avec l’aide d’un bâton d’équilibre. J’avais fabriqué la corde avec des cordes entrelacées et tendues à travers la cour, et même aujourd’hui, j’éprouve encore le désir de satisfaire mes instincts acrobatiques. Ce qui m’attirait le plus, cependant, c’était l’orchestre de cuivres d’un régiment de hussards stationné à Eisleben. Il jouait souvent une certaine pièce qui venait juste de paraître et qui suscitait beaucoup d’enthousiasme.
La pièce arrière, avec ses moineaux et ses branches vertes, ne me connaissait plus, mais je m’acclimatai rapidement chez la famille du savonnier à qui appartenait la maison, et je devins populaire auprès d’eux grâce aux histoires que je leur racontais.
On m’envoya dans une école privée tenue par un homme nommé Weiss, qui laissa dans mon esprit une impression de gravité et de dignité.
Vers la fin des années cinquante, je fus profondément ému en lisant dans un journal musical le récit d’un concert à Eisleben, composé de passages de Tannhäuser, auquel avait assisté mon ancien maître, qui n’avait pas oublié son jeune élève.
La petite ville ancienne, avec la maison de Luther et les innombrables monuments qui témoignaient de son séjour là-bas, est souvent revenue me hanter dans mes rêves par la suite. J’ai toujours voulu y retourner pour vérifier la justesse de mes souvenirs, mais, curieusement, cela n’a jamais fait partie de mon destin. Nous vivions sur la place du marché, où j’étais souvent témoin de scènes étranges, telles que des spectacles d’une troupe d’acrobates, dans lesquels un homme marchait sur une corde tendue entre deux tours au milieu de la place ; cet exploit m’a longtemps inspiré une passion pour de tels exploits de bravoure.
En effet, j’en suis venu à marcher sur une corde assez facilement, avec l’aide d’un bâton d’équilibre. J’avais fabriqué la corde avec des cordes entrelacées et tendues à travers la cour, et même aujourd’hui, j’éprouve encore le désir de satisfaire mes instincts acrobatiques. Ce qui m’attirait le plus, cependant, c’était l’orchestre de cuivres d’un régiment de hussards stationné à Eisleben. Il jouait souvent une certaine pièce qui venait juste de paraître et qui suscitait beaucoup d’enthousiasme.
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Sensation : je pense au « Chœur des chasseurs » de Freischutz, qui avait été récemment interprété à l’Opéra de Berlin. Mon oncle et mon frère m’ont demandé avec empressement des nouvelles de son compositeur, Weber, que j’avais dû voir chez mes parents à Dresde, alors qu’il dirigeait l’orchestre local. Vers la même époque, quelques amis vivant près de nous jouaient et chantaient avec enthousiasme le Jungfernkranz. Ces deux pièces m’ont guéri de ma prédilection pour la valse « Ypsilanti », que j’avais jusqu’alors considérée comme la plus merveilleuse des compositions.
J’ai des souvenirs de nombreuses bagarres avec les garçons du village, qui se moquaient constamment de mon chapeau « carré » ; je me souviens aussi que j’aimais beaucoup faire des excursions pleines d’aventure le long des rives rocheuses de l’Unstrut.
Le mariage tardif de mon oncle et le début de sa nouvelle vie ont entraîné un changement notable dans ses relations avec ma famille. Un an plus tard, il m’a emmené à Leipzig et m’a confié pendant quelques jours aux Wagner, des parents de mon père, à savoir mon oncle Adolph et sa sœur Friederike Wagner. Cet homme extraordinairement intéressant, dont l’influence devint par la suite de plus en plus stimulante pour moi, fit alors pour la première fois entrer lui-même et son environnement singulier dans ma vie.
Lui et ma tante étaient de très bons amis de Jeannette Thome, une vieille femme étrange qui partageait avec eux une grande maison sur la place du marché. Si je ne me trompe pas, c’était là que la famille électorale de Saxe, depuis l’époque d’Auguste le Fort, louait et meublait les deux étages principaux à leur usage personnel chaque fois qu’ils se trouvaient à Leipzig.
D’après ce que je sais, Jeannette Thome possédait réellement le deuxième étage, dont elle n’occupait qu’un appartement modeste donnant sur la cour. Cependant, comme le roi ne séjournait dans les pièces louées que pendant quelques jours par an, Jeannette et son entourage utilisaient généralement ses appartements somptueux, et l’un de ces salons fut aménagé en chambre pour moi.
Les décorations et les aménagements de ces pièces dataient également de l’époque d’Auguste le Fort. Elles étaient luxueuses, avec de lourds tissus en soie et de riches meubles de style rococo, tous très abîmés par le temps. En fait, j’étais ravie de ces grandes pièces étranges, donnant sur la place animée de Leipzig, où j’aimais surtout observer les étudiants…
J’ai des souvenirs de nombreuses bagarres avec les garçons du village, qui se moquaient constamment de mon chapeau « carré » ; je me souviens aussi que j’aimais beaucoup faire des excursions pleines d’aventure le long des rives rocheuses de l’Unstrut.
Le mariage tardif de mon oncle et le début de sa nouvelle vie ont entraîné un changement notable dans ses relations avec ma famille. Un an plus tard, il m’a emmené à Leipzig et m’a confié pendant quelques jours aux Wagner, des parents de mon père, à savoir mon oncle Adolph et sa sœur Friederike Wagner. Cet homme extraordinairement intéressant, dont l’influence devint par la suite de plus en plus stimulante pour moi, fit alors pour la première fois entrer lui-même et son environnement singulier dans ma vie.
Lui et ma tante étaient de très bons amis de Jeannette Thome, une vieille femme étrange qui partageait avec eux une grande maison sur la place du marché. Si je ne me trompe pas, c’était là que la famille électorale de Saxe, depuis l’époque d’Auguste le Fort, louait et meublait les deux étages principaux à leur usage personnel chaque fois qu’ils se trouvaient à Leipzig.
D’après ce que je sais, Jeannette Thome possédait réellement le deuxième étage, dont elle n’occupait qu’un appartement modeste donnant sur la cour. Cependant, comme le roi ne séjournait dans les pièces louées que pendant quelques jours par an, Jeannette et son entourage utilisaient généralement ses appartements somptueux, et l’un de ces salons fut aménagé en chambre pour moi.
Les décorations et les aménagements de ces pièces dataient également de l’époque d’Auguste le Fort. Elles étaient luxueuses, avec de lourds tissus en soie et de riches meubles de style rococo, tous très abîmés par le temps. En fait, j’étais ravie de ces grandes pièces étranges, donnant sur la place animée de Leipzig, où j’aimais surtout observer les étudiants…
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Une foule avançant vêtue de ses costumes à la mode ancienne, occupant toute la largeur de la rue.
Il n’y avait qu’une seule partie des décorations des pièces que je détestais vraiment, et il s’agissait des divers portraits, en particulier ceux de dames de haute naissance portant des jupons à baleines, au visage juvénile et aux cheveux poudrés. Elles me semblaient exactement des fantômes qui, lorsque j’étais seule dans la pièce, semblaient reprendre vie et m’emplissaient d’une peur absolue. Dormir seule dans cette chambre éloignée, dans ce lit princier à la mode ancienne, sous ces tableaux surnaturels, était pour moi une terreur constante. Il est vrai que j’essayais de cacher ma peur à ma tante lorsqu’elle venait m’allumer la lampe avant de dormir le soir, mais pas une seule nuit ne s’écoulait sans que je sois la proie des visions fantomatiques les plus horribles, dont la crainte me laissait trempée de sueur.
La personnalité des trois principales habitantes de cet étage s’adaptait admirablement à donner corps aux impressions fantomatiques de la maison, transformant tout en une réalité ressemblant à quelque conte de fées étrange.
Jeannette Thome était très petite et robuste ; elle portait une perruque blonde de style Titus et semblait serrer contre elle la conscience d’une beauté disparue. Ma tante, son amie fidèle et gardienne, qui était également une vieille fille, se distinguait par sa grande taille et sa maigreur extrême. L’étrangeté de son visage, sinon très agréable, était accentuée par un menton extrêmement pointu.
Mon oncle Adolph avait choisi comme bureau permanent une pièce sombre dans la cour. C’est là que je l’ai vu pour la première fois, entouré d’une immense quantité de livres, vêtu d’un costume intérieur sobre, dont la caractéristique la plus frappante était un chapeau en feutre haut et pointu, semblable à celui que portait le clown appartenant à la troupe de danseurs sur corde d’Eisleben. Un grand amour pour l’indépendance l’avait poussé vers ce retrait étrange. Il était initialement destiné à la prêtrise, mais il y renonça rapidement pour se consacrer entièrement aux études philologiques. Mais comme il détestait profondément exercer les fonctions de professeur dans un poste régulier, il tenta bientôt de gagner sa vie modestement grâce à des travaux littéraires. Il possédait certains dons sociaux, et surtout une belle voix de ténor ; on dirait qu’à sa jeunesse il était apprécié en tant qu’homme de lettres au sein d’un cercle assez large d’amis à Leipzig.
Lors d’un voyage à Iéna, au cours duquel lui et un compagnon semblèrent rejoindre diverses associations musicales et oratoires, il rendit visite à
Il n’y avait qu’une seule partie des décorations des pièces que je détestais vraiment, et il s’agissait des divers portraits, en particulier ceux de dames de haute naissance portant des jupons à baleines, au visage juvénile et aux cheveux poudrés. Elles me semblaient exactement des fantômes qui, lorsque j’étais seule dans la pièce, semblaient reprendre vie et m’emplissaient d’une peur absolue. Dormir seule dans cette chambre éloignée, dans ce lit princier à la mode ancienne, sous ces tableaux surnaturels, était pour moi une terreur constante. Il est vrai que j’essayais de cacher ma peur à ma tante lorsqu’elle venait m’allumer la lampe avant de dormir le soir, mais pas une seule nuit ne s’écoulait sans que je sois la proie des visions fantomatiques les plus horribles, dont la crainte me laissait trempée de sueur.
La personnalité des trois principales habitantes de cet étage s’adaptait admirablement à donner corps aux impressions fantomatiques de la maison, transformant tout en une réalité ressemblant à quelque conte de fées étrange.
Jeannette Thome était très petite et robuste ; elle portait une perruque blonde de style Titus et semblait serrer contre elle la conscience d’une beauté disparue. Ma tante, son amie fidèle et gardienne, qui était également une vieille fille, se distinguait par sa grande taille et sa maigreur extrême. L’étrangeté de son visage, sinon très agréable, était accentuée par un menton extrêmement pointu.
Mon oncle Adolph avait choisi comme bureau permanent une pièce sombre dans la cour. C’est là que je l’ai vu pour la première fois, entouré d’une immense quantité de livres, vêtu d’un costume intérieur sobre, dont la caractéristique la plus frappante était un chapeau en feutre haut et pointu, semblable à celui que portait le clown appartenant à la troupe de danseurs sur corde d’Eisleben. Un grand amour pour l’indépendance l’avait poussé vers ce retrait étrange. Il était initialement destiné à la prêtrise, mais il y renonça rapidement pour se consacrer entièrement aux études philologiques. Mais comme il détestait profondément exercer les fonctions de professeur dans un poste régulier, il tenta bientôt de gagner sa vie modestement grâce à des travaux littéraires. Il possédait certains dons sociaux, et surtout une belle voix de ténor ; on dirait qu’à sa jeunesse il était apprécié en tant qu’homme de lettres au sein d’un cercle assez large d’amis à Leipzig.
Lors d’un voyage à Iéna, au cours duquel lui et un compagnon semblèrent rejoindre diverses associations musicales et oratoires, il rendit visite à
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Schiller. Afin d’atteindre cet objectif, il était venu muni d’une demande de la direction du théâtre de Leipzig, qui souhaitait obtenir les droits pour Wallenstein, pièce qui venait juste de être achevée. Il m’a raconté plus tard l’impression magique que Schiller avait faite sur lui, avec sa silhouette haute et mince et ses yeux bleus irrésistiblement attirants. Son seul reproche était qu’en raison d’un tour bien intentionné joué par son ami, il s’était retrouvé dans une situation des plus difficiles ; en effet, ce dernier avait réussi à envoyer à Schiller à l’avance un petit recueil de poèmes d’Adolph Wagner.
Le jeune poète fut très gêné d’entendre Schiller le louer ainsi au sujet de sa poésie, mais il était convaincu que le grand homme ne faisait que l’encourager par gentillesse. Par la suite, il se consacra entièrement aux études philologiques – l’une de ses publications les plus connues dans ce domaine étant son Parnasso Italiano, qu’il dédia à Goethe dans un poème en italien. Certes, j’ai entendu des experts dire que celui-ci était écrit en italien inhabituellement pompeux ; mais Goethe lui envoya une lettre pleine d’éloges, ainsi qu’une coupe en argent issue de sa propre vaisselle familiale.
L’impression que j’eus, en tant que garçon de huit ans, d’Adolph Wagner, au sein de son propre foyer, fut qu’il s’agissait d’un personnage particulièrement énigmatique.
Je dus bientôt quitter l’influence de cet environnement et être ramené auprès de mon peuple à Dresde. Pendant ce temps, ma famille, sous la direction de ma mère endeuillée, avait été contrainte de s’adapter autant que possible aux circonstances. Mon frère aîné Albert, qui avait initialement l’intention d’étudier la médecine, avait, sur les conseils de Weber, qui admirait beaucoup sa belle voix de ténor, commencé sa carrière théâtrale à Breslau. Ma deuxième sœur Louisa suivit bientôt son exemple et devint actrice. Ma sœur aînée Rosalie avait obtenu un poste excellent au théâtre de la cour de Dresde, et tous les membres plus jeunes de la famille la regardaient avec admiration ; car elle était désormais le principal soutien de notre pauvre mère affligée. Ma famille habitait toujours la même maison confortable que mon père y avait aménagée pour eux. Certaines chambres libres étaient occasionnellement louées à des étrangers, et Spohr faisait partie de ceux qui ont un temps séjourné chez nous. Grâce à son énorme énergie et à l’aide reçue de diverses sources (on ne doit pas oublier la générosité continue de la cour, par respect pour la mémoire de mon défunt beau-père), ma mère parvint si bien à subvenir à nos besoins que même mon éducation n’en pâtit pas.
Le jeune poète fut très gêné d’entendre Schiller le louer ainsi au sujet de sa poésie, mais il était convaincu que le grand homme ne faisait que l’encourager par gentillesse. Par la suite, il se consacra entièrement aux études philologiques – l’une de ses publications les plus connues dans ce domaine étant son Parnasso Italiano, qu’il dédia à Goethe dans un poème en italien. Certes, j’ai entendu des experts dire que celui-ci était écrit en italien inhabituellement pompeux ; mais Goethe lui envoya une lettre pleine d’éloges, ainsi qu’une coupe en argent issue de sa propre vaisselle familiale.
L’impression que j’eus, en tant que garçon de huit ans, d’Adolph Wagner, au sein de son propre foyer, fut qu’il s’agissait d’un personnage particulièrement énigmatique.
Je dus bientôt quitter l’influence de cet environnement et être ramené auprès de mon peuple à Dresde. Pendant ce temps, ma famille, sous la direction de ma mère endeuillée, avait été contrainte de s’adapter autant que possible aux circonstances. Mon frère aîné Albert, qui avait initialement l’intention d’étudier la médecine, avait, sur les conseils de Weber, qui admirait beaucoup sa belle voix de ténor, commencé sa carrière théâtrale à Breslau. Ma deuxième sœur Louisa suivit bientôt son exemple et devint actrice. Ma sœur aînée Rosalie avait obtenu un poste excellent au théâtre de la cour de Dresde, et tous les membres plus jeunes de la famille la regardaient avec admiration ; car elle était désormais le principal soutien de notre pauvre mère affligée. Ma famille habitait toujours la même maison confortable que mon père y avait aménagée pour eux. Certaines chambres libres étaient occasionnellement louées à des étrangers, et Spohr faisait partie de ceux qui ont un temps séjourné chez nous. Grâce à son énorme énergie et à l’aide reçue de diverses sources (on ne doit pas oublier la générosité continue de la cour, par respect pour la mémoire de mon défunt beau-père), ma mère parvint si bien à subvenir à nos besoins que même mon éducation n’en pâtit pas.
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Lorsqu’il fut décidé que ma sœur Clara, en raison de sa voix extrêmement belle, devait également monter sur scène, ma mère prit les plus grandes précautions pour m’empêcher de développer le moindre goût pour le théâtre. Elle ne cessa jamais de se reprocher d’avoir consenti à la carrière théâtrale de mon frère aîné, et comme mon deuxième frère ne montrait pas de talents supérieurs à ceux qui lui étaient utiles en tant qu’orfèvre, son souhait principal devint alors de voir des progrès réalisés dans la réalisation des espoirs et des souhaits de mon beau-père, « qui espérait faire de moi quelque chose ». À l’issue de mes huit ans, j’ai été envoyé au lycée Kreuz à Dresde, où l’on espérait que je ferais mes études ! Là, on m’a placé au fond de la classe la plus basse, et j’y ai commencé mon éducation dans des conditions des plus modestes.
Ma mère observait avec grand intérêt le moindre signe pouvant indiquer un amour et une capacité croissants pour mon travail. Elle-même, bien qu’elle n’eût pas une grande instruction, laissait toujours une impression durable chez tous ceux qui apprenaient vraiment à la connaître, et manifestait une combinaison particulière d’efficacité pratique dans les tâches domestiques et d’une vive activité intellectuelle. Elle ne donna jamais à aucun de ses enfants de renseignements précis concernant ses origines. Elle venait de Weissenfels et admettait que ses parents y étaient boulangers[4]. Même au sujet de son nom de jeune fille, elle parlait toujours avec une certaine gêne, indiquant qu’il s’agissait de « Perthes », bien que, comme nous l’avons découvert par la suite, il fût en réalité « Bertz ». Curieusement, elle avait été placée dans un pensionnat de haut niveau à Leipzig, où elle avait bénéficié des soins et de l’intérêt de l’un des « amis influents de son père », que mentionnait plus tard comme étant un prince de Weimar qui avait été très gentil envers sa famille à Weissenfels. Son éducation dans cet établissement semble avoir été interrompue en raison du décès soudain de ce « ami ». Elle fit la connaissance de mon père très tôt et l’épousa au début de sa jeunesse, lui aussi étant très jeune, bien qu’il occupât déjà un poste. Ses principales caractéristiques semblaient être un sens aigu de l’humour et un tempérament aimable ; il n’est donc pas nécessaire de penser que ce fut uniquement un sens du devoir envers la famille d’un camarade disparu qui incita ensuite l’admirable Ludwig Geyer à se marier avec elle lorsqu’elle n’était plus jeune, mais plutôt qu’il fut poussé à cette démarche par un respect sincère et chaleureux envers la veuve de son ami. Un portrait d’elle, peint par Geyer de son vivant, donne une impression très favorable de ce qu’elle devait être.
Ma mère observait avec grand intérêt le moindre signe pouvant indiquer un amour et une capacité croissants pour mon travail. Elle-même, bien qu’elle n’eût pas une grande instruction, laissait toujours une impression durable chez tous ceux qui apprenaient vraiment à la connaître, et manifestait une combinaison particulière d’efficacité pratique dans les tâches domestiques et d’une vive activité intellectuelle. Elle ne donna jamais à aucun de ses enfants de renseignements précis concernant ses origines. Elle venait de Weissenfels et admettait que ses parents y étaient boulangers[4]. Même au sujet de son nom de jeune fille, elle parlait toujours avec une certaine gêne, indiquant qu’il s’agissait de « Perthes », bien que, comme nous l’avons découvert par la suite, il fût en réalité « Bertz ». Curieusement, elle avait été placée dans un pensionnat de haut niveau à Leipzig, où elle avait bénéficié des soins et de l’intérêt de l’un des « amis influents de son père », que mentionnait plus tard comme étant un prince de Weimar qui avait été très gentil envers sa famille à Weissenfels. Son éducation dans cet établissement semble avoir été interrompue en raison du décès soudain de ce « ami ». Elle fit la connaissance de mon père très tôt et l’épousa au début de sa jeunesse, lui aussi étant très jeune, bien qu’il occupât déjà un poste. Ses principales caractéristiques semblaient être un sens aigu de l’humour et un tempérament aimable ; il n’est donc pas nécessaire de penser que ce fut uniquement un sens du devoir envers la famille d’un camarade disparu qui incita ensuite l’admirable Ludwig Geyer à se marier avec elle lorsqu’elle n’était plus jeune, mais plutôt qu’il fut poussé à cette démarche par un respect sincère et chaleureux envers la veuve de son ami. Un portrait d’elle, peint par Geyer de son vivant, donne une impression très favorable de ce qu’elle devait être.
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même à l’époque où mes souvenirs d’elle sont encore assez clairs, elle devait toujours porter un chapeau en raison d’une légère affection à la tête ; je ne me souviens donc pas d’elle en tant que mère jeune et jolie. Sa position difficile en tant que chef d’une famille nombreuse (dont j’étais le septième membre survivant), les difficultés à trouver les moyens de les élever et à maintenir les apparences avec des ressources très limitées, n’ont pas permis l’émergence de cette tendresse et de cette sollicitude qui sont généralement associées à la maternité. Je me souviens à peine qu’elle m’ait jamais caressé. En fait, les manifestations d’affection n’étaient pas fréquentes dans notre famille, bien que notre relation se caractérisât toujours par une certaine impulsivité, presque une passion, et une vivacité. Compte tenu de cela, il me semblait naturellement un événement extraordinaire, un soir où, agité par la somnolence, je levai les yeux vers elle, les larmes aux yeux, alors qu’elle venait me coucher, et je vis son regard se tourner vers moi avec fierté et tendresse, et elle parla de moi à un visiteur présent avec une certaine douceur.
[4] Selon des informations plus récentes — propriétaires de moulins.
Ce qui m’a frappé particulièrement chez elle, c’était l’enthousiasme étrange et presque pathétique avec lequel elle parlait du grand et du beau dans l’art. Cependant, sous ce titre, elle ne m’aurait jamais laissé croire qu’elle incluait l’art dramatique, mais seulement la poésie, la musique et la peinture. Par conséquent, elle me menaçait souvent de sa malédiction si jamais je manifestais le désir de monter sur scène. De plus, elle était très religieuse. Avec un fervent zèle, elle nous tenait souvent de longs sermons sur Dieu et la qualité divine en l’homme ; pendant ces sermons, de temps en temps, baissant soudainement la voix d’une manière plutôt amusante, elle s’interrompait pour réprimander l’un d’entre nous. Après la mort de notre père adoptif, elle avait l’habitude de nous rassembler tous autour de son lit chaque matin, afin que l’un d’entre nous lise un hymne ou une partie du service religieux tiré du livre de prières avant qu’elle ne prenne son café. Parfois, le choix de la partie à lire n’était guère approprié ; ainsi, par exemple, ma sœur Clara lut un jour sans réfléchir la « Prière à dire en temps de guerre », et la prononça avec tant d’expression que ma mère l’interrompit en disant : « Oh, arrête ! Mon Dieu ! Les choses ne sont pas si graves que ça. Il n’y a pas de guerre en ce moment ! »
Malgré nos moyens limités, nous avions parfois des fêtes du soir animées — et, selon mon imagination d’enfant, même brillantes. Après
[4] Selon des informations plus récentes — propriétaires de moulins.
Ce qui m’a frappé particulièrement chez elle, c’était l’enthousiasme étrange et presque pathétique avec lequel elle parlait du grand et du beau dans l’art. Cependant, sous ce titre, elle ne m’aurait jamais laissé croire qu’elle incluait l’art dramatique, mais seulement la poésie, la musique et la peinture. Par conséquent, elle me menaçait souvent de sa malédiction si jamais je manifestais le désir de monter sur scène. De plus, elle était très religieuse. Avec un fervent zèle, elle nous tenait souvent de longs sermons sur Dieu et la qualité divine en l’homme ; pendant ces sermons, de temps en temps, baissant soudainement la voix d’une manière plutôt amusante, elle s’interrompait pour réprimander l’un d’entre nous. Après la mort de notre père adoptif, elle avait l’habitude de nous rassembler tous autour de son lit chaque matin, afin que l’un d’entre nous lise un hymne ou une partie du service religieux tiré du livre de prières avant qu’elle ne prenne son café. Parfois, le choix de la partie à lire n’était guère approprié ; ainsi, par exemple, ma sœur Clara lut un jour sans réfléchir la « Prière à dire en temps de guerre », et la prononça avec tant d’expression que ma mère l’interrompit en disant : « Oh, arrête ! Mon Dieu ! Les choses ne sont pas si graves que ça. Il n’y a pas de guerre en ce moment ! »
Malgré nos moyens limités, nous avions parfois des fêtes du soir animées — et, selon mon imagination d’enfant, même brillantes. Après
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La mort de mon beau-père, qui, grâce à son succès en tant que peintre de portraits, avait, dans les dernières années de sa vie, porté ses revenus à un niveau vraiment convenable pour l’époque, fit que de nombreux connaissances agréables, issus de milieux sociaux très élevés, qu’il avait faites durant cette période prospère, restèrent en bons termes avec nous et venaient parfois nous rejoindre lors de nos réunions du soir. Parmi ceux qui venaient figuraient les membres du Théâtre de la Cour, qui organisaient alors eux-mêmes des fêtes très charmantes et très divertissantes ; mais à mon retour à Dresde plus tard, je constatai qu’elles avaient complètement disparu.
Très agréables aussi étaient les pique-niques organisés entre nous et nos amis dans certains endroits magnifiques autour de Dresde, car ces excursions étaient toujours égayées par un certain esprit artistique et une bonne humeur générale. Je me souviens d’une de ces sorties que nous avons organisées à Loschwitz, où nous avons monté une sorte de campement de gitans, dans lequel Carl Maria von Weber jouait le rôle du cuisinier. Chez nous aussi, il y avait de la musique : ma sœur Rosalie jouait du piano, et Clara commençait à chanter. Parmi les diverses représentations théâtrales que nous avons organisées à cette époque, souvent après de longues préparations, dans le but de nous amuser lors des anniversaires de nos aînés, je ne me souviens que d’une seule, à savoir une parodie de la pièce romantique de Sappho, écrite par Grillparzer, dans laquelle j’ai participé en tant que l’un des chanteurs faisant partie de la foule précédant le char triomphal de Phaon. J’ai tenté de raviver ces souvenirs au moyen d’une belle marionnette que j’ai trouvée parmi les effets de mon défunt beau-père, pour laquelle il avait lui-même peint de magnifiques décors. J’avais l’intention de surprendre mes proches par une performance brillante sur cette petite scène. Après avoir fabriqué de manière plutôt maladroite plusieurs marionnettes et leur avoir fourni un vestiaire sommaire composé de morceaux de tissu volés à mes sœurs, j’ai commencé à composer un drame chevaleresque dans lequel je comptais faire répéter mes marionnettes. Lorsque j’eus rédigé la première scène, mes sœurs découvrirent par hasard le manuscrit et se mirent littéralement à se moquer de lui ; et, à ma grande irritation, pendant longtemps encore elles se moquèrent de moi en répétant une phrase particulière que j’avais mise dans la bouche de l’héroïne, à savoir : « Ich höre schon den Ritter trappsen » (« J’entends déjà les pas chevaleresques de ce chevalier »). Je me suis alors tourné avec un nouvel enthousiasme vers le théâtre, avec lequel, même à cette époque, ma famille était en étroite relation.
En particulier, *Den Freischütz* a fortement stimulé mon imagination, principalement en raison de son thème fantomatique. Les émotions de terreur et la peur des fantômes constituaient un facteur important dans le développement de mon…
Très agréables aussi étaient les pique-niques organisés entre nous et nos amis dans certains endroits magnifiques autour de Dresde, car ces excursions étaient toujours égayées par un certain esprit artistique et une bonne humeur générale. Je me souviens d’une de ces sorties que nous avons organisées à Loschwitz, où nous avons monté une sorte de campement de gitans, dans lequel Carl Maria von Weber jouait le rôle du cuisinier. Chez nous aussi, il y avait de la musique : ma sœur Rosalie jouait du piano, et Clara commençait à chanter. Parmi les diverses représentations théâtrales que nous avons organisées à cette époque, souvent après de longues préparations, dans le but de nous amuser lors des anniversaires de nos aînés, je ne me souviens que d’une seule, à savoir une parodie de la pièce romantique de Sappho, écrite par Grillparzer, dans laquelle j’ai participé en tant que l’un des chanteurs faisant partie de la foule précédant le char triomphal de Phaon. J’ai tenté de raviver ces souvenirs au moyen d’une belle marionnette que j’ai trouvée parmi les effets de mon défunt beau-père, pour laquelle il avait lui-même peint de magnifiques décors. J’avais l’intention de surprendre mes proches par une performance brillante sur cette petite scène. Après avoir fabriqué de manière plutôt maladroite plusieurs marionnettes et leur avoir fourni un vestiaire sommaire composé de morceaux de tissu volés à mes sœurs, j’ai commencé à composer un drame chevaleresque dans lequel je comptais faire répéter mes marionnettes. Lorsque j’eus rédigé la première scène, mes sœurs découvrirent par hasard le manuscrit et se mirent littéralement à se moquer de lui ; et, à ma grande irritation, pendant longtemps encore elles se moquèrent de moi en répétant une phrase particulière que j’avais mise dans la bouche de l’héroïne, à savoir : « Ich höre schon den Ritter trappsen » (« J’entends déjà les pas chevaleresques de ce chevalier »). Je me suis alors tourné avec un nouvel enthousiasme vers le théâtre, avec lequel, même à cette époque, ma famille était en étroite relation.
En particulier, *Den Freischütz* a fortement stimulé mon imagination, principalement en raison de son thème fantomatique. Les émotions de terreur et la peur des fantômes constituaient un facteur important dans le développement de mon…
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Dès mon plus jeune âge, certains phénomènes mystérieux et étranges exercèrent une influence énorme sur moi. Si l’on me laissait seul dans une pièce pendant longtemps, je me souviens qu’en contemplant des objets inanimés tels que des meubles et en concentrant mon attention sur eux, je poussais soudainement des cris de terreur, car ils me semblaient vivants. Même durant les dernières années de mon enfance, pas une nuit ne passait sans que je ne me réveille d’un rêve effrayant en poussant les cris les plus terrifiants, qui ne cessaient que au son d’une voix humaine. À ces moments-là, la réprimande la plus sévère ou même le châtiment ne me semblaient être rien de plus qu’un soulagement bienvenu. Aucun de mes frères ou sœurs ne voulait dormir à proximité de moi. Ils me mettaient au lit le plus loin possible des autres, sans se rendre compte que mes cris d’aide ne feraient que devenir plus forts et plus longs ; mais finalement, ils s’habituèrent même à ce trouble nocturne.
En lien avec cette peur infantile, ce qui m’attirait si fortement vers le théâtre — j’entends par là aussi la scène, les coulisses et les loges — n’était pas tant le désir de divertissement et de plaisir, comme celui qui pousse les spectateurs actuels, mais plutôt le plaisir fascinant de me trouver dans une atmosphère complètement différente, dans un monde purement fantastique et souvent d’une beauté macabre. Ainsi, pour moi, une scène, même un simple décor représentant un buisson, ou un costume, ou un élément caractéristique de celui-ci, semblait venir d’un autre monde, était d’une certaine manière aussi attirant qu’une apparition, et je sentais que le contact avec lui pourrait servir de levier pour m’extraire de la réalité monotone de la vie quotidienne vers cette région délicieuse des esprits. Tout ce qui était lié à une représentation théâtrale possédait pour moi le charme du mystère : il me ensorcelait et me fascinait. Alors que j’essayais, avec l’aide de quelques camarades de jeu, d’imiter la représentation de *Der Freischütz* et de m’appliquer avec énergie à reproduire les costumes et les masques nécessaires dans mon style de peinture grotesque, les vêtements plus élégants de mes sœurs, dont la famille s’occupait souvent pour les embellir, exerçaient un charme subtil sur mon imagination ; non, mon cœur battait follement au moindre contact avec l’un de leurs robes.
Bien que, comme je l’ai déjà mentionné, ma famille ne fût pas portée vers les manifestations extérieures d’affection, le fait que j’aie été élevé entièrement au milieu d’un environnement féminin a nécessairement influencé le développement du côté sensible de ma nature. Peut-être était-ce justement parce que mon cercle immédiat était généralement rude et impulsif que…
En lien avec cette peur infantile, ce qui m’attirait si fortement vers le théâtre — j’entends par là aussi la scène, les coulisses et les loges — n’était pas tant le désir de divertissement et de plaisir, comme celui qui pousse les spectateurs actuels, mais plutôt le plaisir fascinant de me trouver dans une atmosphère complètement différente, dans un monde purement fantastique et souvent d’une beauté macabre. Ainsi, pour moi, une scène, même un simple décor représentant un buisson, ou un costume, ou un élément caractéristique de celui-ci, semblait venir d’un autre monde, était d’une certaine manière aussi attirant qu’une apparition, et je sentais que le contact avec lui pourrait servir de levier pour m’extraire de la réalité monotone de la vie quotidienne vers cette région délicieuse des esprits. Tout ce qui était lié à une représentation théâtrale possédait pour moi le charme du mystère : il me ensorcelait et me fascinait. Alors que j’essayais, avec l’aide de quelques camarades de jeu, d’imiter la représentation de *Der Freischütz* et de m’appliquer avec énergie à reproduire les costumes et les masques nécessaires dans mon style de peinture grotesque, les vêtements plus élégants de mes sœurs, dont la famille s’occupait souvent pour les embellir, exerçaient un charme subtil sur mon imagination ; non, mon cœur battait follement au moindre contact avec l’un de leurs robes.
Bien que, comme je l’ai déjà mentionné, ma famille ne fût pas portée vers les manifestations extérieures d’affection, le fait que j’aie été élevé entièrement au milieu d’un environnement féminin a nécessairement influencé le développement du côté sensible de ma nature. Peut-être était-ce justement parce que mon cercle immédiat était généralement rude et impulsif que…
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Les caractéristiques opposées de la féminité, en particulier celles liées au monde imaginaire du théâtre, ont suscité en moi un sentiment de tendre nostalgie. Heureusement, ces humeurs fantastiques, allant du macabre au mièvre, furent contrebalancées et équilibrées par des influences plus sérieuses, subies à l’école sous l’influence de mes enseignants et de mes camarades. Même là, c’était surtout le bizarre qui éveillait mon intérêt le plus vif. Je ne peux guère juger si j’avais ce qu’on pourrait appeler une bonne aptitude aux études. Je pense que, en général, ce que j’aimais vraiment, je parvenais rapidement à le comprendre sans beaucoup d’effort, tandis que je m’efforçais à peine d’étudier les sujets qui ne me convenaient pas. Cette caractéristique était particulièrement marquée en matière d’arithmétique et, plus tard, de mathématiques. Dans aucun de ces domaines, je n’ai jamais réussi à consacrer sérieusement mon esprit aux tâches qui m’étaient confiées. En ce qui concerne les classiques également, je ne prêtais attention qu’autant qu’il était absolument nécessaire pour pouvoir les comprendre ; car j’étais stimulé par le désir de les reconstituer dramatiquement pour moi-même. C’est ainsi que le grec m’attirait particulièrement, car les récits de la mythologie grecque captivaient tant mon imagination que j’essayais d’imaginer leurs héros me parlant dans leur langue maternelle, afin de satisfaire mon désir de les connaître parfaitement. Dans de telles circonstances, il est facile de comprendre que la grammaire de cette langue me semblait être un simple obstacle fastidieux, et en aucun cas une branche de connaissance intéressante en soi. Le fait que mes études linguistiques n’aient jamais été très approfondies explique peut-être le mieux pourquoi j’étais ensuite si disposé à cesser complètement de m’y atteler. Ce n’est que bien plus tard que ces études ont véritablement recommencé à m’intéresser, et ce, uniquement lorsque j’ai appris à comprendre leur aspect physiologique et philosophique, tel qu’il a été révélé à nos germanistes modernes par les travaux pionniers de Jakob Grimm. Alors, alors qu’il était trop tard pour m’adonner sérieusement à une étude que j’avais enfin appris à apprécier, je regrettai que cette nouvelle conception de l’étude des langues n’ait pas encore trouvé grâce dans nos collèges lorsque j’étais plus jeune. Néanmoins, grâce à mes succès dans le travail philologique, j’ai réussi à attirer l’attention d’un jeune enseignant de l’école de grammaire Kreuz, un maître des arts nommé Sillig, qui s’est avéré très utile pour moi. Il me permettait souvent de le rendre visite et de lui montrer mes travaux, composés de traductions métriques et d’un
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Quelques poèmes originaux, et il semblait toujours très satisfait de mes efforts en matière de récitation. Ce qu’il pensait de moi peut être jugé au mieux peut-être par le fait qu’à l’âge de douze ans environ, il m’a fait réciter non seulement « L’Adieu d’Hector » de l’Iliade, mais même le célèbre monologue de Hamlet. Une fois, alors que j’étais en quatrième année à l’école, l’un de mes camarades, un garçon nommé Starke, est soudainement mort subitement, et cet événement tragique a suscité tant de compassion que non seulement toute l’école a assisté aux funérailles, mais le directeur a également ordonné qu’un poème soit écrit pour commémorer la cérémonie, et que ce poème soit publié. Parmi les divers poèmes soumis, parmi lesquels il y en avait un de ma part, préparé très précipitamment, aucun ne semblait au professeur digne de l’honneur qu’il avait promis, et il annonça donc son intention de remplacer nos tentatives rejetées par l’un de ses propres discours. Profondément contrarié par cette décision, je cherchai rapidement le professeur Sillig, dans le but de le prier d’intervenir en faveur de mon poème. Nous le parcourûmes alors ensemble. Ses vers bien construits et bien rimés, écrits en strophes de huit lignes, le décidèrent à le réviser soigneusement. Une grande partie de son imaginaire était bombastique, bien au-delà de la conception d’un garçon de mon âge. Je me souviens qu’à un endroit j’avais largement puisé dans le monologue de Cato dans l’œuvre d’Addison, prononcé par Cato juste avant son suicide. J’avais rencontré ce passage dans un manuel de grammaire anglaise, et il m’avait profondément marqué. Les mots : « Les étoiles s’éteindront, le soleil lui-même s’affaiblira avec l’âge, et la nature sombrera avec les années », qui constituaient en tout cas un plagiat direct, firent rire Sillig — ce qui me vexa un peu. Cependant, je lui fus très reconnaissant, car grâce à la diligence et à la rapidité avec lesquelles il a épuré mon poème de ces exagérations, celui-ci fut finalement accepté par le directeur, imprimé et largement diffusé. L’effet de ce succès fut extraordinaire, tant auprès de mes camarades qu’auprès de ma propre famille. Ma mère joignit pieusement les mains en signe de gratitude, et dans mon esprit ma vocation semblait désormais tout à fait établie. Il était clair, sans aucun doute possible, que j’étais destiné à devenir poète. Le professeur Sillig souhaitait que je compose un grand épopée, et suggéra comme sujet « La Bataille du Parnasse », telle que décrite par Pausanias. Ses raisons pour ce choix reposaient sur la légende rapportée par Pausanias, à savoir qu’au IIe siècle av. J.-C., les Muses du Parnasse aidèrent les armées grecques unies contre l’invasion destructrice des
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Les Gaulois en provoquant la panique parmi ces derniers. J’ai en fait commencé mon poème héroïque en vers hexamétriques, mais je n’ai pas pu aller au-delà du premier chant. Ne maîtrisant pas suffisamment la langue pour comprendre les tragédies grecques dans leur version originale, mes propres tentatives de créer une tragédie selon cette forme furent fortement influencées par le fait que j’ai découvert, par pure coïncidence, l’imitation ingénieuse de ce style par August Apel dans ses poèmes remarquables « Polyidos » et « Aitolier ». Pour mon sujet, j’ai choisi la mort d’Ulysse, tirée d’une fable d’Hygin, selon laquelle le héros âgé est tué par son fils, issu de son union avec Calypso. Mais je n’ai pas beaucoup avancé dans ce travail non plus, avant de l’abandonner.
Mon esprit était tellement absorbé par ce genre de choses que des études plus ennuyeuses cessaient naturellement de m’intéresser. Seule la mythologie, les légendes, et enfin l’histoire de la Grèce m’attiraient. J’aimais la vie, j’étais joyeux avec mes compagnons, toujours prêt à une blague ou à une aventure. De plus, je nouais constamment des amitiés, presque passionnées, avec telle ou telle de mes camarades, et pour choisir mes compagnons, j’étais principalement guidé par la mesure dans laquelle mon nouvel ami correspondait à mon imagination excentrique. Parfois, c’était la poésie et la versification qui décidaient de mon choix d’un ami ; à d’autres moments, des projets théâtraux, tandis que parfois aussi c’était un désir de vagabonder et de faire des bêtises.
De plus, lorsque j’eus treize ans, un grand changement survint dans nos affaires familiales. Ma sœur Rosalie, qui était devenue le principal soutien de notre foyer, obtint un engagement avantageux au théâtre de Prague, où ma mère et mes frères et sœurs déménagèrent en 1820, abandonnant ainsi complètement notre maison de Dresde. Je fus laissé à Dresde, afin de pouvoir continuer à fréquenter l’école secondaire Kreuz jusqu’à ce que je sois prêt à entrer à l’université. J’étais donc envoyé vivre chez une famille nommée Bohme, dont les fils que je connaissais déjà à l’école, et chez qui je me sentais déjà très à l’aise. Avec mon séjour dans cette famille plutôt rude, pauvre et pas particulièrement bien élevée, commencèrent mes années de débauche. Je ne jouissais plus du calme nécessaire au travail, ni de l’influence douce et spirituelle de la compagnie de mes sœurs. Au contraire, j’étais plongé dans une vie agitée et agitée, pleine de jeux brutaux et de querelles. Néanmoins, c’est là que je commençai à ressentir l’influence du sexe plus doux d’une manière jusqu’alors inconnue pour moi, comme le
Mon esprit était tellement absorbé par ce genre de choses que des études plus ennuyeuses cessaient naturellement de m’intéresser. Seule la mythologie, les légendes, et enfin l’histoire de la Grèce m’attiraient. J’aimais la vie, j’étais joyeux avec mes compagnons, toujours prêt à une blague ou à une aventure. De plus, je nouais constamment des amitiés, presque passionnées, avec telle ou telle de mes camarades, et pour choisir mes compagnons, j’étais principalement guidé par la mesure dans laquelle mon nouvel ami correspondait à mon imagination excentrique. Parfois, c’était la poésie et la versification qui décidaient de mon choix d’un ami ; à d’autres moments, des projets théâtraux, tandis que parfois aussi c’était un désir de vagabonder et de faire des bêtises.
De plus, lorsque j’eus treize ans, un grand changement survint dans nos affaires familiales. Ma sœur Rosalie, qui était devenue le principal soutien de notre foyer, obtint un engagement avantageux au théâtre de Prague, où ma mère et mes frères et sœurs déménagèrent en 1820, abandonnant ainsi complètement notre maison de Dresde. Je fus laissé à Dresde, afin de pouvoir continuer à fréquenter l’école secondaire Kreuz jusqu’à ce que je sois prêt à entrer à l’université. J’étais donc envoyé vivre chez une famille nommée Bohme, dont les fils que je connaissais déjà à l’école, et chez qui je me sentais déjà très à l’aise. Avec mon séjour dans cette famille plutôt rude, pauvre et pas particulièrement bien élevée, commencèrent mes années de débauche. Je ne jouissais plus du calme nécessaire au travail, ni de l’influence douce et spirituelle de la compagnie de mes sœurs. Au contraire, j’étais plongé dans une vie agitée et agitée, pleine de jeux brutaux et de querelles. Néanmoins, c’est là que je commençai à ressentir l’influence du sexe plus doux d’une manière jusqu’alors inconnue pour moi, comme le
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Les filles adultes de la famille et leurs amies remplissaient souvent les pièces exiguës et étroites de la maison. En effet, mes premiers souvenirs d’amour enfantin remontent à cette période. Je me souviens d’une très jolie jeune fille, dont le nom, si je ne me trompe pas, était Amalie Hoffmann, qui vint nous rendre visite un dimanche. Elle était élégamment habillée, et son apparence en entrant dans la pièce me laissa littéralement sans voix d’étonnement. À d’autres occasions, je me souviens avoir prétendu être trop somnolent pour bouger, afin que les filles me portent jusqu’au lit, car c’était, selon elles, le seul remède à mon état. Et je répétais cela, car j’ai découvert, à ma grande surprise, que leur attention dans de telles circonstances me rapprochait d’elles de manière plus intime et plus agréable.
L’événement le plus important durant cette année de séparation de ma famille fut cependant une brève visite que je leur rendis à Prague. Au milieu de l’hiver, ma mère vint à Dresde et m’emmena avec elle à Prague pour une semaine. Sa façon de voyager était tout à fait unique. Jusqu’à la fin de ses jours, elle préféra le mode de transport plus dangereux du fiacre au voyage plus rapide en calèche postale, si bien que nous passâmes trois jours entiers dans le froid glacial sur la route de Dresde à Prague. Le trajet à travers les montagnes de Bohême semblait souvent être semé des pires dangers, mais heureusement nous avons survécu à ces aventures palpitantes et sommes finalement arrivés à Prague, où j’ai été soudain plongé dans un environnement complètement nouveau.
Pendant longtemps, l’idée de quitter la Saxe pour une autre visite en Bohême, et surtout à Prague, avait eu pour moi un attrait plutôt romantique. La nationalité étrangère, l’allemand approximatif des habitants, les coiffures particulières des femmes, les vins locaux, les harpistes et les musiciens, et enfin les signes constants du catholicisme, avec ses nombreuses chapelles et sanctuaires, produisaient tous sur moi une impression étrangement exaltante. Cela était probablement dû à ma passion pour tout ce qui était théâtral et spectaculaire, par opposition aux coutumes bourgeoises simples. Surtout, l’éclat et la beauté anciens de la ville incomparable de Prague s’imprimèrent de manière indélébile dans mon imagination. Même au sein de ma propre famille, je trouvais des aspects qui m’étaient jusqu’alors inconnus. Par exemple, ma sœur Ottilie, qui n’avait que deux ans de plus que moi, avait gagné l’amitié dévouée d’une famille noble, celle du comte Pachta ; deux de ses filles, Jenny et Auguste, longtemps réputées comme les plus belles de Prague, s’étaient attachées tendrement à elle. Pour moi, de telles personnes et de tels liens représentaient quelque chose de tout à fait nouveau et enchanteur. En plus de celles-ci, certains beaux…
L’événement le plus important durant cette année de séparation de ma famille fut cependant une brève visite que je leur rendis à Prague. Au milieu de l’hiver, ma mère vint à Dresde et m’emmena avec elle à Prague pour une semaine. Sa façon de voyager était tout à fait unique. Jusqu’à la fin de ses jours, elle préféra le mode de transport plus dangereux du fiacre au voyage plus rapide en calèche postale, si bien que nous passâmes trois jours entiers dans le froid glacial sur la route de Dresde à Prague. Le trajet à travers les montagnes de Bohême semblait souvent être semé des pires dangers, mais heureusement nous avons survécu à ces aventures palpitantes et sommes finalement arrivés à Prague, où j’ai été soudain plongé dans un environnement complètement nouveau.
Pendant longtemps, l’idée de quitter la Saxe pour une autre visite en Bohême, et surtout à Prague, avait eu pour moi un attrait plutôt romantique. La nationalité étrangère, l’allemand approximatif des habitants, les coiffures particulières des femmes, les vins locaux, les harpistes et les musiciens, et enfin les signes constants du catholicisme, avec ses nombreuses chapelles et sanctuaires, produisaient tous sur moi une impression étrangement exaltante. Cela était probablement dû à ma passion pour tout ce qui était théâtral et spectaculaire, par opposition aux coutumes bourgeoises simples. Surtout, l’éclat et la beauté anciens de la ville incomparable de Prague s’imprimèrent de manière indélébile dans mon imagination. Même au sein de ma propre famille, je trouvais des aspects qui m’étaient jusqu’alors inconnus. Par exemple, ma sœur Ottilie, qui n’avait que deux ans de plus que moi, avait gagné l’amitié dévouée d’une famille noble, celle du comte Pachta ; deux de ses filles, Jenny et Auguste, longtemps réputées comme les plus belles de Prague, s’étaient attachées tendrement à elle. Pour moi, de telles personnes et de tels liens représentaient quelque chose de tout à fait nouveau et enchanteur. En plus de celles-ci, certains beaux…
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Les esprits de Prague, parmi lesquels W. Marsano, un homme d’une beauté et d’un charme frappants, étaient des visiteurs fréquents chez nous. Ils discutaient souvent avec ferveur des récits de Hoffmann, qui à cette époque étaient relativement nouveaux et avaient suscité une certaine sensation. C’est alors que j’eus ma première connaissance, bien que plutôt superficielle, de ce visionnaire romantique, et reçus ainsi une impulsion qui m’influença pendant de nombreuses années, jusqu’au point de l’infidélité, et qui me donna des idées très particulières sur le monde. Au printemps suivant, en 1827, je renouvelai ce voyage de Dresde à Prague, mais cette fois à pied, accompagné de mon ami Rudolf Bohme. Notre voyage fut plein d’aventures. La première nuit, nous fûmes à moins d’une heure de Teplitz ; le lendemain, il fallut que nous trouvions un moyen de transport en charrette, car nos pieds étaient endoloris à force de marcher ; cependant cela ne nous mena que jusqu’à Lowositz, car nos fonds étaient complètement épuisés. Sous un soleil brûlant, affamés et à moitié évanouis, nous errâmes le long de chemins de traverse à travers des contrées totalement inconnues, jusqu’à ce que, au coucher du soleil, nous arrivions par hasard sur la route principale juste au moment où apparaissait une élégante calèche de voyage. Je baissai suffisamment ma fierté pour prétendre être un artisan itinérant et demander l’aumône aux voyageurs distingués, tandis que mon ami se cachait timidement dans le fossé au bord de la route. Heureusement, nous décidâmes de chercher un abri pour la nuit dans une auberge, où nous débattîmes pour savoir si nous devions dépenser l’aumône venant d’être reçue en dîner ou en lit. Nous optâmes pour le dîner, en prévoyant de passer la nuit sous le ciel ouvert. Alors que nous nous rafraîchissions, un voyageur au aspect étrange entra. Il portait un bonnet de velours noir, auquel était attachée une lyre métallique comme une cocarde, et sur son dos il portait une harpe. Très gaiement, il posa son instrument, s’installa confortablement et demanda un bon repas. Il avait l’intention de passer la nuit et de continuer son chemin le lendemain vers Prague, où il vivait et d’où il revenait de Hanovre. Mon moral et mon courage furent stimulés par les manières joviales de ce joyeux compagnon, qui répétait constamment son mot favori : « non plus ultra ». Nous devînmes bientôt amis, et en retour de ma confiance, l’attitude de ce musicien itinérant envers moi fut empreinte d’une sympathie presque touchante. Il fut convenu que nous continuerais notre voyage ensemble le lendemain à pied. Il me prêta deux pièces de vingt kreutzers (environ neuf pence) et me permit d’écrire mon adresse à Prague dans son carnet de poche. J’étais extrêmement satisfait de ce succès personnel. Mon harpiste devint extrêmement gai ; beaucoup de vin de Czernosek fut bu ; il chanta et joua de sa harpe comme un fou, répétant sans cesse son « non plus ultra » jusqu’à ce qu’enfin, submergé par l’alcool,
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Il est tombé sur la paille qui avait été étalée par terre pour former notre lit commun. Lorsque le soleil a de nouveau fait son apparition, nous n’avons pas pu le réveiller, et nous avons dû décider de partir à l’aube, sans lui, convaincus que ce gaillard robuste nous rattraperait pendant la journée. Mais en vain avons-nous cherché à le voir sur la route et durant notre séjour suivant à Prague. En effet, ce n’est que plusieurs semaines plus tard que ce personnage extraordinaire est apparu chez ma mère, non pas tant pour récupérer le remboursement de son prêt, que pour s’enquérir du bien-être du jeune ami à qui ce prêt avait été accordé.
Le reste de notre voyage fut très fatigant, et la joie que j’ai ressentie lorsque j’ai enfin aperçu Prague depuis le sommet d’une colline, à environ une heure de distance, est indescriptible. En approchant des faubourgs, nous avons été rencontrés pour la deuxième fois par une magnifique voiture, depuis laquelle les deux adorables amies de ma sœur Ottilie m’ont appelé avec étonnement. Elles m’ont reconnu immédiatement, malgré mon visage terriblement brûlé par le soleil, ma chemise en lin bleue et mon chapeau en coton rouge vif. Submergée de honte, avec le cœur battant à tout rompre, je pouvais à peine prononcer un mot et me suis empressée de retourner chez ma mère pour prendre soin de ma peau brûlée par le soleil. J’y ai consacré deux jours entiers, pendant lesquels j’ai enveloppé mon visage de compresses à la persil ; ce n’est qu’après cela que je suis retournée aux plaisirs de la société. Lors du retour, en regardant une nouvelle fois Prague depuis le même sommet de colline, j’ai éclaté en larmes, je me suis jetée à terre et, pendant longtemps, mon compagnon stupéfait n’a pas réussi à me faire continuer le voyage. Je suis restée abattue pour le reste du trajet, et nous sommes arrivés à la maison à Dresde sans autres aventures.
La même année, j’ai de nouveau satisfait mon désir de longues marches à pied en rejoignant un grand groupe d’élèves de l’école primaire, composé d’élèves de différentes classes et d’âges, qui avaient décidé de passer leurs vacances d’été en voyage à Leipzig. Ce voyage figure également parmi les souvenirs de ma jeunesse, en raison des impressions fortes qu’il a laissées. La caractéristique de notre groupe était que nous imitions tous les étudiants, en nous comportant et en nous habillant de manière extravagante, à la mode étudiante la plus appréciée. Après être allés jusqu’à Meißen en bateau marchand, notre chemin s’éloigna de la route principale, à travers des villages que je ne connaissais pas encore. Nous avons passé la nuit dans la vaste grange d’une auberge de village, et nos aventures furent des plus extraordinaires. Là, nous avons assisté à un grand spectacle de marionnettes, avec des figurines presque de taille réelle. Tout notre groupe s’est installé dans…
Le reste de notre voyage fut très fatigant, et la joie que j’ai ressentie lorsque j’ai enfin aperçu Prague depuis le sommet d’une colline, à environ une heure de distance, est indescriptible. En approchant des faubourgs, nous avons été rencontrés pour la deuxième fois par une magnifique voiture, depuis laquelle les deux adorables amies de ma sœur Ottilie m’ont appelé avec étonnement. Elles m’ont reconnu immédiatement, malgré mon visage terriblement brûlé par le soleil, ma chemise en lin bleue et mon chapeau en coton rouge vif. Submergée de honte, avec le cœur battant à tout rompre, je pouvais à peine prononcer un mot et me suis empressée de retourner chez ma mère pour prendre soin de ma peau brûlée par le soleil. J’y ai consacré deux jours entiers, pendant lesquels j’ai enveloppé mon visage de compresses à la persil ; ce n’est qu’après cela que je suis retournée aux plaisirs de la société. Lors du retour, en regardant une nouvelle fois Prague depuis le même sommet de colline, j’ai éclaté en larmes, je me suis jetée à terre et, pendant longtemps, mon compagnon stupéfait n’a pas réussi à me faire continuer le voyage. Je suis restée abattue pour le reste du trajet, et nous sommes arrivés à la maison à Dresde sans autres aventures.
La même année, j’ai de nouveau satisfait mon désir de longues marches à pied en rejoignant un grand groupe d’élèves de l’école primaire, composé d’élèves de différentes classes et d’âges, qui avaient décidé de passer leurs vacances d’été en voyage à Leipzig. Ce voyage figure également parmi les souvenirs de ma jeunesse, en raison des impressions fortes qu’il a laissées. La caractéristique de notre groupe était que nous imitions tous les étudiants, en nous comportant et en nous habillant de manière extravagante, à la mode étudiante la plus appréciée. Après être allés jusqu’à Meißen en bateau marchand, notre chemin s’éloigna de la route principale, à travers des villages que je ne connaissais pas encore. Nous avons passé la nuit dans la vaste grange d’une auberge de village, et nos aventures furent des plus extraordinaires. Là, nous avons assisté à un grand spectacle de marionnettes, avec des figurines presque de taille réelle. Tout notre groupe s’est installé dans…
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l’auditorium, où leur présence était une source d’anxiété pour les directeurs, qui ne comptaient que sur un public de paysans. C’est la pièce Genovefa qui y fut jouée. Les plaisanteries stupides incessantes, les interventions constantes et moqueuses auxquelles notre groupe d’étudiants en herbe se livrait finirent par provoquer la colère même des paysans, venus prêts à pleurer. Je crois que j’étais le seul de notre groupe à être peiné par ces impertinences ; et malgré les rires involontaires face aux blagues de certains de mes camarades, je défendis non seulement la pièce elle-même, mais aussi son public original et simple d’esprit. Une expression populaire qui apparaît dans la pièce est restée gravée à jamais dans ma mémoire. « Golo » instruit le malheureux Kaspar que, lorsque le Comte Palatin reviendra chez lui, il doit « le chatouiller par-derrière, afin qu’il le sente par-devant » (hinten zu kitzeln, dass er es vorne fuhle). Kaspar transmet mot pour mot l’ordre de Golo au Comte, et ce dernier réprimande le scélérat démasqué en ces termes, prononcés avec le plus grand pathos : « Ô Golo, Golo ! tu as dit à Kaspar de me chatouiller par-derrière, afin que je le sente par-devant ! »
De Grimma, notre groupe se rendit à Leipzig en calèches ouvertes, mais seulement après avoir soigneusement retiré tous les symboles extérieurs de l’étudiant, de peur que les étudiants locaux que nous risquions de rencontrer ne nous fassent regretter notre audace.
Depuis ma première visite, quand j’avais huit ans, je n’étais revenu à Leipzig qu’une seule fois, et ce pour un séjour très bref, dans des circonstances très similaires à celles de la première visite. J’ai alors ravivé mes impressions fantastiques de la maison Thome, mais cette fois, grâce à mon éducation plus avancée, j’espérais avoir des échanges plus intelligents avec mon oncle Adolph. Une occasion s’en présenta bientôt lorsque, avec joie et surprise, j’appris qu’une bibliothèque dans le grand vestibule, contenant une belle collection de livres, m’appartenait, ayant été laissée par mon père. J’examinai les livres avec mon oncle, choisis aussitôt plusieurs auteurs latins dans l’édition somptueuse de Zweibruck, ainsi que divers ouvrages de poésie et de belles-lettres attrayants, et fis en sorte qu’ils soient envoyés à Dresde.
Lors de cette visite, je m’intéressai beaucoup à la vie des étudiants. À mes impressions du théâtre et de Prague s’ajoutèrent désormais celles du soi-disant étudiant prétentieux. Un grand changement s’était opéré au sein de cette catégorie. Lorsque, enfant de huit ans, j’avais vu pour la première fois des étudiants, leurs longs cheveux, leurs vêtements allemands anciens avec le bonnet de velours noir et le col de chemise relevé sur le cou nu, m’avaient vraiment plu. Mais
De Grimma, notre groupe se rendit à Leipzig en calèches ouvertes, mais seulement après avoir soigneusement retiré tous les symboles extérieurs de l’étudiant, de peur que les étudiants locaux que nous risquions de rencontrer ne nous fassent regretter notre audace.
Depuis ma première visite, quand j’avais huit ans, je n’étais revenu à Leipzig qu’une seule fois, et ce pour un séjour très bref, dans des circonstances très similaires à celles de la première visite. J’ai alors ravivé mes impressions fantastiques de la maison Thome, mais cette fois, grâce à mon éducation plus avancée, j’espérais avoir des échanges plus intelligents avec mon oncle Adolph. Une occasion s’en présenta bientôt lorsque, avec joie et surprise, j’appris qu’une bibliothèque dans le grand vestibule, contenant une belle collection de livres, m’appartenait, ayant été laissée par mon père. J’examinai les livres avec mon oncle, choisis aussitôt plusieurs auteurs latins dans l’édition somptueuse de Zweibruck, ainsi que divers ouvrages de poésie et de belles-lettres attrayants, et fis en sorte qu’ils soient envoyés à Dresde.
Lors de cette visite, je m’intéressai beaucoup à la vie des étudiants. À mes impressions du théâtre et de Prague s’ajoutèrent désormais celles du soi-disant étudiant prétentieux. Un grand changement s’était opéré au sein de cette catégorie. Lorsque, enfant de huit ans, j’avais vu pour la première fois des étudiants, leurs longs cheveux, leurs vêtements allemands anciens avec le bonnet de velours noir et le col de chemise relevé sur le cou nu, m’avaient vraiment plu. Mais
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Depuis lors, les anciennes « associations » d’étudiants qui influençaient cette mode avaient disparu sous la pression des poursuites policières. D’un autre côté, les clubs étudiants nationaux, tout aussi caractéristiques des Allemands, étaient devenus très visibles. Ces clubs adoptaient, plus ou moins, la mode du moment, mais avec une légère exagération. Néanmoins, leur tenue se distinguait clairement de celle des autres classes, en raison de son caractère pittoresque et surtout de l’exhibition des différentes couleurs du club. Le « Comment », ce recueil de règles de conduite pédantesques visant à préserver un esprit de corps rebelle et exclusif, par opposition aux classes bourgeoises, avait son côté fantastique, tout comme les particularités les plus philistines des Allemands, si l’on les examine suffisamment en profondeur. Pour moi, il représentait l’idée d’émancipation du joug de l’école et de la famille. Le désir de devenir étudiant coïncida malheureusement avec ma répulsion grandissante pour les études trop abstruses et avec mon amour croissant pour la poésie romantique. Les conséquences de cela se manifestèrent bientôt dans mes tentatives résolues de changer de situation. Lors de ma confirmation, à Pâques 1827, j’avais de sérieux doutes au sujet de cette cérémonie, et je ressentais déjà une baisse importante de mon respect pour les pratiques religieuses. Le garçon qui, quelques années auparavant, contemplait avec une sympathie douloureuse le retable de l’église de la Sainte-Croix, et aspirait avec ferveur à être suspendu à la croix à la place du Sauveur, avait maintenant perdu toute vénération pour le prêtre dont il suivait les cours de préparation à la confirmation, au point d’être prêt à se moquer de lui, voire à s’allier à ses camarades pour ne pas payer une partie de ses frais de scolarité et à dépenser cet argent en sucreries. Mon état spirituel m’a été révélé, presque à mon horreur, lors de la cérémonie de la communion, lorsque je me suis rendu en procession avec mes compagnons vers l’autel au son de l’orgue et du chœur. Le frisson avec lequel j’ai reçu le pain et le vin est resté gravé de manière indélébile dans ma mémoire ; je n’ai plus jamais participé à la communion, de peur de le faire avec légèreté. Il m’était d’autant plus facile d’éviter cela que, chez les protestants, cette participation n’est pas obligatoire. J’ai cependant rapidement saisi, ou plutôt créé, une occasion de rompre avec le lycée de Kreuz, forçant ainsi ma famille à me laisser partir pour Leipzig. Pour me défendre contre ce que je considérais comme une punition injuste menaçant de m’être infligée par le directeur adjoint, Baumgarten-Crusius, que j’respectais pourtant beaucoup, j’ai demandé à être immédiatement libéré de l’école au motif d’une convocation soudaine.
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pour rejoindre ma famille à Leipzig. J’avais déjà quitté la maison des Bohme trois mois auparavant et vivais désormais seul dans une petite mansarde, où m’aidait une veuve de lavandier de cour qui, à chaque repas, me servait ce café saxon clair et habituel, qui était presque ma seule nourriture. Dans cette mansarde, je ne faisais guère autre chose que composer des vers. C’est aussi là que j’esquissai les premiers contours de cette tragédie stupéfiante qui, plus tard, plongea ma famille dans une telle consternation. Les habitudes irrégulières que j’avais acquises grâce à cette indépendance domestique prématurée incitèrent ma mère anxieuse à accepter très volontiers mon déménagement à Leipzig, d’autant plus qu’une partie de notre famille dispersée s’y était déjà installée.
Mon désir pour Leipzig, initialement suscité par les impressions fantastiques que j’y avais eues, puis par mon enthousiasme pour la vie étudiante, avait été récemment encore renforcé. Je n’avais vu presque rien de ma sœur Louisa, alors âgée d’environ vingt-deux ans, car elle était partie pour le théâtre de Breslau peu après la mort de notre beau-père. Récemment, elle était passée quelques jours à Dresde en route pour Leipzig, ayant accepté un engagement au théâtre local. Cette rencontre avec ma sœur presque inconnue, ses manifestations chaleureuses de joie en me revoyant, ainsi que son caractère vif et gai, conquirent complètement mon cœur. Vivre avec elle semblait une perspective séduisante, d’autant plus que ma mère et Ottilie l’avaient rejointe pour un temps. Pour la première fois, une sœur me traitait avec quelque tendresse.
Lorsque j’arrivai enfin à Leipzig à Noël de la même année (1827) et y trouvai ma mère avec Ottilie et Cecilia (ma demi-sœur), j’eus l’impression d’être au paradis. Cependant, de grands changements s’étaient déjà produits. Louisa était fiancée à un libraire respecté et fortuné, Friedrich Brockhaus. Ce rassemblement des proches de la future épouse sans le sou ne semblait pas troubler outre mesure son fiancé au cœur si bon. Mais ma sœur pouvait être inquiète à ce sujet, car elle me fit bientôt comprendre qu’elle n’accueillait pas la situation très favorablement. Son désir de pénétrer dans les cercles sociaux supérieurs de la vie bourgeoise provoqua naturellement un changement marqué dans son attitude, autrefois si pleine de gaieté ; je m’en rendis progressivement de plus en plus compte, au point que nous finîmes par nous éloigner pendant un certain temps. De plus, j’eus malheureusement de bonnes raisons de lui valoir des reproches quant à mon comportement. Une fois arrivé à Leipzig, j’abandonnai complètement mes études et tout travail scolaire régulier, probablement en raison du système arbitraire et pédantique en vigueur dans l’école locale.
Mon désir pour Leipzig, initialement suscité par les impressions fantastiques que j’y avais eues, puis par mon enthousiasme pour la vie étudiante, avait été récemment encore renforcé. Je n’avais vu presque rien de ma sœur Louisa, alors âgée d’environ vingt-deux ans, car elle était partie pour le théâtre de Breslau peu après la mort de notre beau-père. Récemment, elle était passée quelques jours à Dresde en route pour Leipzig, ayant accepté un engagement au théâtre local. Cette rencontre avec ma sœur presque inconnue, ses manifestations chaleureuses de joie en me revoyant, ainsi que son caractère vif et gai, conquirent complètement mon cœur. Vivre avec elle semblait une perspective séduisante, d’autant plus que ma mère et Ottilie l’avaient rejointe pour un temps. Pour la première fois, une sœur me traitait avec quelque tendresse.
Lorsque j’arrivai enfin à Leipzig à Noël de la même année (1827) et y trouvai ma mère avec Ottilie et Cecilia (ma demi-sœur), j’eus l’impression d’être au paradis. Cependant, de grands changements s’étaient déjà produits. Louisa était fiancée à un libraire respecté et fortuné, Friedrich Brockhaus. Ce rassemblement des proches de la future épouse sans le sou ne semblait pas troubler outre mesure son fiancé au cœur si bon. Mais ma sœur pouvait être inquiète à ce sujet, car elle me fit bientôt comprendre qu’elle n’accueillait pas la situation très favorablement. Son désir de pénétrer dans les cercles sociaux supérieurs de la vie bourgeoise provoqua naturellement un changement marqué dans son attitude, autrefois si pleine de gaieté ; je m’en rendis progressivement de plus en plus compte, au point que nous finîmes par nous éloigner pendant un certain temps. De plus, j’eus malheureusement de bonnes raisons de lui valoir des reproches quant à mon comportement. Une fois arrivé à Leipzig, j’abandonnai complètement mes études et tout travail scolaire régulier, probablement en raison du système arbitraire et pédantique en vigueur dans l’école locale.
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À Leipzig, il y avait deux écoles de haut niveau : l’une s’appelait l’école Saint-Thomas, et l’autre, plus moderne, l’école Saint-Nicolas. Celle-ci jouissait à l’époque d’une meilleure réputation que la première ; c’est donc là que je devais aller. Mais le conseil des enseignants devant lequel je me présentai pour l’examen d’admission au Nouvel An (1828) jugea bon de préserver la dignité de leur école en m’inscrivant temporairement dans la troisième année, alors que, à l’école secondaire Kreuz à Dresde, j’étais dans la deuxième année. Mon dégoût à devoir abandonner mon Homère – dont j’avais déjà fait des traductions écrites de douze chants – pour m’attaquer aux prosateurs grecs plus légers était indescriptible. Cela blessa profondément mes sentiments et influença tellement mon comportement que je ne me suis jamais lié d’amitié avec aucun enseignant de l’école. Le traitement peu sympathique que je subis me rendit encore plus têtu, et divers autres facteurs de ma situation ne firent qu’ajouter à ce sentiment. Alors que la vie étudiante, telle que je la voyais jour après jour, m’inspirait de plus en plus par son esprit rebelle, je rencontrai inopinément une autre raison de mépriser la monotonie aride du régime scolaire. Je pense ici à l’influence de mon oncle, Adolph Wagner, qui, bien qu’il en fût longtemps inconscient, contribua grandement à façonner le jeune garçon que j’étais alors. Le fait que mes goûts romantiques ne reposent pas uniquement sur une tendance au divertissement superficiel est prouvé par mon attachement ardent pour ce parent érudit. Par son attitude et sa conversation, il était certainement très attrayant ; la diversité de ses connaissances, qui englobaient non seulement la philologie mais aussi la philosophie et la littérature poétique en général, faisait de la fréquentation avec lui un passe-temps des plus agréables, comme l’admettaient tous ceux qui le connaissaient. D’un autre côté, le fait qu’il lui manquât le don d’écrire avec autant de charme ou de clarté constituait un défaut singulier qui diminuait sérieusement son influence dans le monde littéraire et, en réalité, le rendait souvent ridicule, car dans un argument écrit il employait les phrases les plus pompeuses et les plus embrouillées. Cette faiblesse ne pouvait pas m’inquiéter, car, durant la période floue de ma jeunesse, plus une extravagance littéraire était incompréhensible, plus je l’admirais ; de plus, j’avais plus d’expérience de sa conversation que de ses écrits. Il semblait également prendre plaisir à fréquenter le garçon qui savait l’écouter avec tant de cœur et d’âme. Malheureusement, peut-être dans l’ardeur de ses discours, dont il était assez fier, il oubliait que leur contenu, tout comme leur forme, étaient bien au-delà de mes capacités de compréhension juvéniles. J’allais chaque jour l’accompagner dans sa promenade quotidienne au-delà des portes de la ville, et je
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Je soupçonnais avec perspicacité que nous provoquions souvent les sourires de ces passants qui entendaient nos discussions profondes et souvent sérieuses. Les sujets abordés couvraient généralement tout ce qui était sérieux ou sublime dans l’ensemble du domaine du savoir. J’éprouvais un vif intérêt pour sa vaste bibliothèque et je goûtais avec enthousiasme à presque tous les genres littéraires, sans vraiment m’y consacrer pleinement.
Mon oncle était ravi de trouver en moi un auditeur très attentif lorsqu’il me lisait des tragédies classiques. Il avait traduit Œdipe, et, selon son ami proche Tieck, il se flattait à juste titre d’être un excellent lecteur.
Je me souviens qu’une fois, alors qu’il était assis à son bureau en train de me lire une tragédie grecque, cela ne le dérangea pas que je m’endorme rapidement ; il fit ensuite semblant de ne pas l’avoir remarqué. J’étais également incité à passer mes soirées avec lui grâce à l’hospitalité chaleureuse et amicale que sa femme m’offrait. Un changement considérable s’était opéré dans la vie de mon oncle depuis ma première rencontre avec lui chez Jeannette Thome. Le foyer qu’il partageait avec sa sœur Friederike, dans la maison de leur ami, semblait, avec le temps, entraîner avec lui des obligations ennuyeuses. Comme son travail littéraire lui assurait un revenu modeste, il jugea finalement plus conforme à sa dignité de fonder sa propre famille. Un de ses amis, du même âge que lui, la sœur de l’esthète Wendt de Leipzig, qui devint par la suite célèbre, fut choisi par lui pour tenir la maison.
Sans dire un mot à Jeannette, au lieu de faire sa promenade habituelle l’après-midi, il se rendit à l’église avec sa future épouse et fit en sorte que les formalités du mariage soient accomplies le plus rapidement possible ; ce n’est qu’à son retour qu’il nous informa qu’il partait et ferait transporter ses affaires ce même jour. Il parvint à affronter avec calme la consternation, voire les reproches, de son vieil ami ; et jusqu’à la fin de sa vie, il continua à rendre régulièrement visite à « Mademoiselle Thome », qui feignait parfois timidement de bouder. Seule la pauvre Friederike semblait parfois obligée de racheter la trahison soudaine de son frère.
Ce qui m’attirait le plus chez mon oncle, c’était son mépris franc pour la pédanterie moderne dans l’État, l’Église et l’école, mépris qu’il exprimait avec une pointe d’humour. Malgré la grande modération de ses opinions habituelles sur la vie, il avait sur moi l’effet d’un véritable libre-penseur. Son mépris pour la pédanterie scolaire me ravissait. Une fois, lorsque j’avais…
Mon oncle était ravi de trouver en moi un auditeur très attentif lorsqu’il me lisait des tragédies classiques. Il avait traduit Œdipe, et, selon son ami proche Tieck, il se flattait à juste titre d’être un excellent lecteur.
Je me souviens qu’une fois, alors qu’il était assis à son bureau en train de me lire une tragédie grecque, cela ne le dérangea pas que je m’endorme rapidement ; il fit ensuite semblant de ne pas l’avoir remarqué. J’étais également incité à passer mes soirées avec lui grâce à l’hospitalité chaleureuse et amicale que sa femme m’offrait. Un changement considérable s’était opéré dans la vie de mon oncle depuis ma première rencontre avec lui chez Jeannette Thome. Le foyer qu’il partageait avec sa sœur Friederike, dans la maison de leur ami, semblait, avec le temps, entraîner avec lui des obligations ennuyeuses. Comme son travail littéraire lui assurait un revenu modeste, il jugea finalement plus conforme à sa dignité de fonder sa propre famille. Un de ses amis, du même âge que lui, la sœur de l’esthète Wendt de Leipzig, qui devint par la suite célèbre, fut choisi par lui pour tenir la maison.
Sans dire un mot à Jeannette, au lieu de faire sa promenade habituelle l’après-midi, il se rendit à l’église avec sa future épouse et fit en sorte que les formalités du mariage soient accomplies le plus rapidement possible ; ce n’est qu’à son retour qu’il nous informa qu’il partait et ferait transporter ses affaires ce même jour. Il parvint à affronter avec calme la consternation, voire les reproches, de son vieil ami ; et jusqu’à la fin de sa vie, il continua à rendre régulièrement visite à « Mademoiselle Thome », qui feignait parfois timidement de bouder. Seule la pauvre Friederike semblait parfois obligée de racheter la trahison soudaine de son frère.
Ce qui m’attirait le plus chez mon oncle, c’était son mépris franc pour la pédanterie moderne dans l’État, l’Église et l’école, mépris qu’il exprimait avec une pointe d’humour. Malgré la grande modération de ses opinions habituelles sur la vie, il avait sur moi l’effet d’un véritable libre-penseur. Son mépris pour la pédanterie scolaire me ravissait. Une fois, lorsque j’avais…
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J’ai eu de sérieux conflits avec tous les enseignants de l’école Nicolai, et le recteur de l’école s’était adressé à mon oncle, en tant que seul représentant mâle de ma famille, pour lui faire part de graves plaintes au sujet de mon comportement. Lors d’une promenade en ville, mon oncle m’a demandé, avec un sourire calme, comme s’il s’adressait à quelqu’un de son âge, ce que j’avais fait avec les gens de l’école. Je lui ai expliqué toute l’affaire et décrit la punition à laquelle j’avais été soumis, punition qui me semblait injuste. Il m’a apaisé et m’a exhorté à être patient, me conseillant de me consoler avec le proverbe espagnol « Un roi ne peut pas mourir », qu’il a interprété comme signifiant que le dirigeant d’une école doit nécessairement avoir toujours raison. Bien sûr, il ne pouvait manquer de remarquer, avec inquiétude, l’effet que ce genre de conversation avait sur moi, effet que j’étais bien trop jeune pour apprécier. Bien qu’un jour cela m’ait contrarié, lorsque je voulais commencer à lire Faust de Goethe, de l’entendre dire doucement que j’étais trop jeune pour le comprendre, selon moi, ses autres conversations sur nos grands poètes, et même sur Shakespeare et Dante, m’avaient rendu si familier avec ces figures sublimes que j’étais depuis quelque temps occupé en secret à élaborer la grande tragédie que j’avais déjà conçue à Dresde. Depuis mes ennuis à l’école, j’avais consacré toutes mes énergies, qui auraient dû être exclusivement dirigées vers mes devoirs scolaires, à l’achèvement de cette tâche. Dans ce travail secret, je n’avais qu’une seule confidente : ma sœur Ottilie, qui vivait alors avec moi chez ma mère. Je me souviens des inquiétudes et de l’alarme que la première communication confidentielle concernant mon grand projet poétique a provoquées chez ma bonne sœur ; pourtant, elle endurait avec tendresse les tourments que je lui infligeais parfois en lui récitant en secret, mais non sans émotion, des passages de mon œuvre au fur et à mesure qu’elle avançait. Une fois, alors que je lui récitais l’une des scènes les plus horribles, une violente tempête éclata. Lorsque l’éclair a brillé tout près de nous et que le tonnerre a grondé, ma sœur a senti le besoin de m’implorer d’arrêter ; mais elle a vite compris que c’était inutile et a continué à le supporter avec une dévotion touchante. Mais une tempête encore plus importante se préparait à l’horizon de ma vie. Mon négligence envers l’école a atteint un tel point qu’elle ne pouvait que conduire à une rupture. Alors que ma chère mère n’avait aucune présomption de cela, j’attendais la catastrophe avec impatience plutôt qu’avec peur. Afin de faire face à cette crise avec dignité, j’ai finalement décidé de surprendre ma famille en lui révélant le secret de ma tragédie, qui était désormais…
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terminé. Mon oncle devait les informer de cet événement majeur. Je pensais pouvoir compter sur sa profonde reconnaissance de ma vocation de grand poète, en raison de l’harmonie profonde qui existait entre nous sur tous les autres sujets de la vie, de la science et de l’art. J’ai donc envoyé à mon oncle mon manuscrit volumineux, accompagné d’une longue lettre que je pensais lui plaire énormément. Dans cette lettre, je lui communiquais d’abord mes idées concernant l’École Saint-Nicolas, puis ma ferme décision, à partir de ce moment-là, de ne pas permettre à une simple pédanterie scolaire de freiner mon développement libre. Mais les choses se sont passées très différemment de ce que j’avais imaginé. Cela a été un grand choc pour eux. Mon oncle, pleinement conscient d’avoir été indiscret, est allé rendre visite à ma mère et à mon beau-frère pour leur raconter le malheur qui frappait la famille, se reprochant de n’avoir peut-être pas toujours exercé sur moi une influence bénéfique. Il m’a écrit une lettre sérieuse pour me décourager ; et à ce jour, je ne comprends pas pourquoi il a montré si peu d’esprit humoristique face à mon mauvais comportement. À ma grande surprise, il a simplement dit qu’il se reprochait de m’avoir corrompu par des conversations inadaptées à mon âge, mais il n’a pas tenté de m’expliquer gentiment l’erreur de mes méthodes.
Le crime commis par ce garçon de quinze ans était, comme je l’ai dit précédemment, d’avoir écrit une grande tragédie intitulée Leubald und Adelaïde.
Le manuscrit de cette pièce a malheureusement été perdu, mais je peux encore le voir clairement dans mon esprit. L’écriture était très affectée, et les lettres hautes et inclinées vers l’arrière, que j’avais utilisées pour lui donner un air de distinction, avaient déjà été comparées par l’un de mes professeurs à des hiéroglyphes persans. Dans cette œuvre, j’avais construit une pièce en m’inspirant largement de Hamlet, King Lear et Macbeth de Shakespeare, ainsi que de Götz von Berlichingen de Goethe. L’intrigue reposait en réalité sur une modification de Hamlet : la différence résidait dans le fait que mon héros était tellement submergé par l’apparition du fantôme de son père, assassiné dans des circonstances similaires et réclamant vengeance, qu’il était poussé à commettre des actes de violence effrayants ; et, avec toute une série de meurtres sur la conscience, il finissait par devenir fou. Leubald, dont le caractère était un mélange de Hamlet et de Harry Hotspur, avait promis au fantôme de son père d’effacer de la surface de la terre toute la race des Roderick, c’est ainsi que l’on nommait ce meurtrier impitoyable du meilleur des pères. Après avoir tué Roderick lui-même dans un combat mortel, puis tous ses fils et autres proches qui le soutenaient, il ne restait qu’un seul obstacle qui empêchait
Le crime commis par ce garçon de quinze ans était, comme je l’ai dit précédemment, d’avoir écrit une grande tragédie intitulée Leubald und Adelaïde.
Le manuscrit de cette pièce a malheureusement été perdu, mais je peux encore le voir clairement dans mon esprit. L’écriture était très affectée, et les lettres hautes et inclinées vers l’arrière, que j’avais utilisées pour lui donner un air de distinction, avaient déjà été comparées par l’un de mes professeurs à des hiéroglyphes persans. Dans cette œuvre, j’avais construit une pièce en m’inspirant largement de Hamlet, King Lear et Macbeth de Shakespeare, ainsi que de Götz von Berlichingen de Goethe. L’intrigue reposait en réalité sur une modification de Hamlet : la différence résidait dans le fait que mon héros était tellement submergé par l’apparition du fantôme de son père, assassiné dans des circonstances similaires et réclamant vengeance, qu’il était poussé à commettre des actes de violence effrayants ; et, avec toute une série de meurtres sur la conscience, il finissait par devenir fou. Leubald, dont le caractère était un mélange de Hamlet et de Harry Hotspur, avait promis au fantôme de son père d’effacer de la surface de la terre toute la race des Roderick, c’est ainsi que l’on nommait ce meurtrier impitoyable du meilleur des pères. Après avoir tué Roderick lui-même dans un combat mortel, puis tous ses fils et autres proches qui le soutenaient, il ne restait qu’un seul obstacle qui empêchait
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Leubald ne pouvait réaliser le souhait le plus cher de son cœur, qui était de rejoindre dans la mort l’ombre de son père : un enfant de Roderick était encore en vie. Lors du siège de son château, la fille du meurtrier avait été emmenée en lieu sûr par un prétendant fidèle, qu’elle haïssait cependant. J’eus un désir irrésistible de nommer cette jeune fille « Adelaïde ». Comme, même à un âge si tendre, j’étais un grand amateur de tout ce qui est véritablement allemand, je ne peux expliquer ce nom manifestement non allemand de mon héroïne que par ma fascination pour l’Adelaïde de Beethoven, dont le refrain tendre me semblait être le symbole de tous les appels amoureux. Le déroulement de mon drame fut alors marqué par des retards étranges dans la réalisation de ce dernier meurtre de vengeance ; l’obstacle principal résidait dans l’amour passionné qui naquit soudainement entre Leubald et Adelaïde. Je réussis à représenter la naissance et l’avouement de cet amour au moyen d’aventures extraordinaires. Adelaïde fut de nouveau enlevée par un chevalier-bandit à son amant qui la protégeait. Après que Leubald eut sacrifié cet amant ainsi que tous ses proches, il se hâta vers le château du bandit, poussé moins par soif de sang que par désir de mort. C’est pourquoi il regrette de ne pas pouvoir attaquer immédiatement le château, car celui-ci est bien défendu et, de plus, la nuit tombe rapidement ; il est donc obligé de dresser sa tente. Après avoir déliré un moment, il s’effondre pour la première fois, épuisé, mais, poussé, comme son modèle Hamlet, par l’esprit de son père à accomplir son vœu de vengeance, il tombe lui-même soudainement entre les mains de l’ennemi lors d’une attaque nocturne. Dans les donjons souterrains du château, il rencontre pour la première fois la fille de Roderick. Elle est prisonnière comme lui et élabore habilement un plan de fuite. Dans des circonstances où elle lui donne l’impression d’une vision céleste, elle apparaît devant lui. Ils tombent amoureux et s’enfuient ensemble dans la wilderness, où ils réalisent qu’ils sont des ennemis mortels. La folie naissante déjà visible chez Leubald éclate avec plus de violence après cette découverte, et tout ce qui peut la renforcer est entrepris par le fantôme de son père, qui vient constamment entraver les progrès des amants. Mais ce fantôme n’est pas le seul à perturber l’amour réconciliateur de Leubald et d’Adelaïde. Le fantôme de Roderick apparaît également, et, selon la méthode utilisée par Shakespeare dans Richard III, il est rejoint par les fantômes de tous les autres membres de la famille d’Adelaïde que Leubald a tués. Face aux sollicitations incessantes de ces fantômes, Leubald cherche à se libérer par la sorcellerie et fait appel à son aide…
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un scélérat nommé Flamming. L’une des sorcières de Macbeth est convoquée pour invoquer les fantômes ; comme elle n’y parvient pas efficacement, le furieux Leubald l’envoie également au diable ; mais de son dernier souffle, elle envoie toute la foule d’esprits qui la servent rejoindre les fantômes de ceux qui le poursuivent déjà. Leubald, tourmenté au-delà de toute endurance et désormais complètement fou, se retourne contre sa bien-aimée, qui est la cause apparente de tout son malheur. Dans sa fureur, il la poignarde ; puis, se sentant soudainement en paix, il pose sa tête sur ses genoux et accepte ses derniers baisers tandis que son sang coule sur son propre corps mourant.
Je n’ai omis aucun détail pouvant donner à cette intrigue sa juste teinte, et j’ai tiré parti de toutes mes connaissances des récits des anciens chevaliers, ainsi que de ma connaissance de Lear et de Macbeth, afin de doter mon drame des situations les plus vivantes. Mais l’une des principales caractéristiques de sa forme poétique provient du langage pathétique, humoristique et puissant de Shakespeare. L’audace de mes expressions grandiloquentes et bombastiques a provoqué l’inquiétude et l’étonnement de mon oncle Adolph. Il ne comprenait pas comment je pouvais avoir choisi et utilisé avec une exagération inconcevable précisément les formes de langage les plus extravagantes que l’on trouve dans Lear et Götz von Berlichingen. Néanmoins, même après que tout le monde m’eut assourdi de leurs lamentations sur mon temps perdu et mes talents dévoyés, je ressentais encore un merveilleux réconfort secret face à la catastrophe qui m’était arrivée. Je savais, chose que personne d’autre ne pouvait savoir, à savoir que mon œuvre ne pourrait être correctement jugée que lorsqu’elle serait mise en musique, musique que j’avais décidé d’écrire pour elle et que j’avais l’intention de commencer à composer immédiatement.
Je dois maintenant expliquer ma position jusqu’à présent concernant la musique. À cette fin, je dois revenir à mes premières tentatives dans cet art. Dans ma famille, deux de mes sœurs étaient musiciennes ; l’aînée, Rosalie, jouait du piano, sans toutefois montrer de talent particulier. Clara était plus douée ; en plus d’un grand sens musical et d’un toucher précis au piano, elle possédait une voix particulièrement expressive, dont le développement fut si précoce et remarquable que, sous la direction de Mieksch, son professeur de chant alors célèbre, elle semblait prête pour le rôle de prima donna dès l’âge de seize ans, et fit ses débuts à Dresde dans une opéra italienne en tant que « Cendrillon » dans l’opéra du même nom de Rossini. Au passage, je peux dire que ce développement précoce s’avéra néfaste pour la voix de Clara et nuisit à toute sa carrière. Comme moi…
Je n’ai omis aucun détail pouvant donner à cette intrigue sa juste teinte, et j’ai tiré parti de toutes mes connaissances des récits des anciens chevaliers, ainsi que de ma connaissance de Lear et de Macbeth, afin de doter mon drame des situations les plus vivantes. Mais l’une des principales caractéristiques de sa forme poétique provient du langage pathétique, humoristique et puissant de Shakespeare. L’audace de mes expressions grandiloquentes et bombastiques a provoqué l’inquiétude et l’étonnement de mon oncle Adolph. Il ne comprenait pas comment je pouvais avoir choisi et utilisé avec une exagération inconcevable précisément les formes de langage les plus extravagantes que l’on trouve dans Lear et Götz von Berlichingen. Néanmoins, même après que tout le monde m’eut assourdi de leurs lamentations sur mon temps perdu et mes talents dévoyés, je ressentais encore un merveilleux réconfort secret face à la catastrophe qui m’était arrivée. Je savais, chose que personne d’autre ne pouvait savoir, à savoir que mon œuvre ne pourrait être correctement jugée que lorsqu’elle serait mise en musique, musique que j’avais décidé d’écrire pour elle et que j’avais l’intention de commencer à composer immédiatement.
Je dois maintenant expliquer ma position jusqu’à présent concernant la musique. À cette fin, je dois revenir à mes premières tentatives dans cet art. Dans ma famille, deux de mes sœurs étaient musiciennes ; l’aînée, Rosalie, jouait du piano, sans toutefois montrer de talent particulier. Clara était plus douée ; en plus d’un grand sens musical et d’un toucher précis au piano, elle possédait une voix particulièrement expressive, dont le développement fut si précoce et remarquable que, sous la direction de Mieksch, son professeur de chant alors célèbre, elle semblait prête pour le rôle de prima donna dès l’âge de seize ans, et fit ses débuts à Dresde dans une opéra italienne en tant que « Cendrillon » dans l’opéra du même nom de Rossini. Au passage, je peux dire que ce développement précoce s’avéra néfaste pour la voix de Clara et nuisit à toute sa carrière. Comme moi…
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Comme je l’ai déjà dit, la musique était représentée dans notre famille par ces deux sœurs. C’est principalement grâce à la carrière de Clara que le chef d’orchestre C. M. von Weber venait souvent chez nous. Ses visites étaient alternées avec celles du grand ténor Sassaroli ; et en plus de ces deux représentants de la musique allemande et italienne, nous avions également la compagnie de Mieksch, son professeur de chant. C’est lors de ces occasions que, enfant, j’ai entendu pour la première fois parler de musique allemande et italienne, et j’ai appris que quiconque voulait se gagner les faveurs de la Cour devait montrer une préférence pour la musique italienne, fait qui avait des conséquences très concrètes au sein de notre famille. Le talent de Clara, tant que sa voix était encore bonne, était l’objet de compétition entre les représentants de l’opéra italien et allemand. Je me souviens très bien avoir déclaré dès le début ma préférence pour l’opéra allemand ; mon choix était dicté par l’impression énorme que m’avaient faite les deux personnalités de Sassaroli et Weber. Le ténor italien, un géant au ventre proéminent, m’effrayait avec sa voix aiguë et efféminée, sa volubilité surprenante et son rire strident incessant. Malgré sa grande bonhomie et son amabilité, en particulier envers ma famille, je ressentais pour lui une aversion inexplicable. À cause de cette personne affreuse, le son italien, parlé ou chanté, me semblait presque diabolique ; et lorsque, à cause du malheur de ma pauvre sœur, j’entendais souvent parler d’intrigues et de cabales italiennes, je développais une aversion si forte pour tout ce qui concernait cette nation que, même bien des années plus tard, je me sentais submergé par un sentiment d’aversion et de répulsion absolues. Les visites moins fréquentes de Weber, quant à elles, semblaient avoir produit en moi ces premières impressions sympathiques que je n’ai jamais perdues depuis. Contrairement à l’apparence repoussante de Sassaroli, l’apparence vraiment raffinée, délicate et intellectuelle de Weber suscitait mon admiration extatique. Son visage étroit et ses traits finement ciselés, ses yeux vifs mais souvent mi-clos, me captivaient et m’émouvaient profondément ; même sa démarche boitillante, que je remarquais souvent depuis nos fenêtres lorsque le maître rentrait chez lui après des répétitions épuisantes, gravait dans mon imagination l’image du grand musicien comme d’un être exceptionnel, presque surhumain. Lorsque, à l’âge de neuf ans, ma mère me présenta à lui, et qu’il me demanda ce que je voulais devenir, si je voulais peut-être devenir musicien, ma mère lui répondit que, bien que j’étais vraiment fou de Freischütz, elle n’avait encore rien vu en moi qui indiquât un quelconque talent musical.
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Cela montrait une observation juste de la part de ma mère ; rien n’avait eu sur moi une telle impression que la musique de Freischutz, et j’ai essayé par tous les moyens possibles de recréer les impressions que j’en avais reçues, mais, curieusement, surtout pas en étudiant la musique elle-même. Au lieu de cela, je me contentais d’écouter des extraits de Freischutz joués par mes sœurs. Pourtant, ma passion pour cette œuvre grandit progressivement à tel point que je me souviens avoir développé une prédilection particulière pour un jeune homme nommé Spiess, principalement parce qu’il savait jouer l’ouverture de Freischutz, que je lui demandais de jouer chaque fois que je le rencontrais. C’est surtout l’introduction de cette ouverture qui finit par me pousser à essayer, sans jamais avoir reçu de leçons de piano, de jouer ce morceau à ma propre manière, car, étrangement, j’étais le seul enfant de notre famille à ne pas avoir eu de cours de musique. Cela était probablement dû à l’inquiétude de ma mère de me tenir à l’écart de tout intérêt artistique de ce genre, de peur qu’il ne suscite en moi un désir pour le théâtre.
Lorsque j’eus environ douze ans, cependant, ma mère engagea pour moi un professeur nommé Humann, auprès de qui je reçus des leçons de musique régulières, bien que de très médiocre qualité. Dès que j’eus acquis une connaissance très imparfaite des doigtés, je demandai à pouvoir jouer des ouvertures sous forme de duos, gardant toujours Weber comme objectif à mes ambitions. Lorsque j’en vins enfin au point de pouvoir jouer moi-même l’ouverture de Freischutz, bien que de manière très erronée, je sentis que l’objectif de mes études avait été atteint, et je n’avais plus envie de consacrer davantage d’efforts à perfectionner ma technique.
Pourtant, j’avais déjà accompli quelque chose : je n’étais plus dépendant pour la musique du jeu des autres ; à partir de ce moment-là, j’essayais de jouer, bien que de façon très imparfaite, tout ce que je voulais connaître. J’ai également essayé Don Juan de Mozart, mais je n’y ai trouvé aucun plaisir, principalement parce que le texte italien dans l’arrangement pour piano donnait à la musique, à mes yeux, un caractère frivole, et beaucoup de choses me semblaient triviales et peu viriles. (Je me souviens que lorsque ma sœur chantait l’air de Zerlina, Batti, batti, ben Masetto, la musique me rebutait, car elle me semblait trop affectée et efféminée.)
D’un autre côté, ma tendance pour la musique devenait de plus en plus forte, et je tentais désormais de me procurer mes pièces préférées en en faisant mes propres copies. Je me souviens de l’hésitation avec laquelle ma mère, pour la première fois…
Lorsque j’eus environ douze ans, cependant, ma mère engagea pour moi un professeur nommé Humann, auprès de qui je reçus des leçons de musique régulières, bien que de très médiocre qualité. Dès que j’eus acquis une connaissance très imparfaite des doigtés, je demandai à pouvoir jouer des ouvertures sous forme de duos, gardant toujours Weber comme objectif à mes ambitions. Lorsque j’en vins enfin au point de pouvoir jouer moi-même l’ouverture de Freischutz, bien que de manière très erronée, je sentis que l’objectif de mes études avait été atteint, et je n’avais plus envie de consacrer davantage d’efforts à perfectionner ma technique.
Pourtant, j’avais déjà accompli quelque chose : je n’étais plus dépendant pour la musique du jeu des autres ; à partir de ce moment-là, j’essayais de jouer, bien que de façon très imparfaite, tout ce que je voulais connaître. J’ai également essayé Don Juan de Mozart, mais je n’y ai trouvé aucun plaisir, principalement parce que le texte italien dans l’arrangement pour piano donnait à la musique, à mes yeux, un caractère frivole, et beaucoup de choses me semblaient triviales et peu viriles. (Je me souviens que lorsque ma sœur chantait l’air de Zerlina, Batti, batti, ben Masetto, la musique me rebutait, car elle me semblait trop affectée et efféminée.)
D’un autre côté, ma tendance pour la musique devenait de plus en plus forte, et je tentais désormais de me procurer mes pièces préférées en en faisant mes propres copies. Je me souviens de l’hésitation avec laquelle ma mère, pour la première fois…
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Le temps m’a donné l’argent pour acheter du papier ligné sur lequel j’ai copié la « Jagd » de Weber, qui fut la première pièce de musique que j’ai transcrite. La musique n’était encore pour moi qu’une activité secondaire lorsque la nouvelle de la mort de Weber et le désir d’apprendre sa musique pour Oberon ravivèrent mon enthousiasme. Celui-ci reçut un nouvel élan grâce aux concerts de l’après-midi au Grosser Garten à Dresde, où j’entendais souvent ma musique préférée interprétée par l’orchestre municipal de Zillmann, selon moi, d’une manière exceptionnelle. La joie mystérieuse que je ressentais en entendant un orchestre jouer tout près de moi reste l’un de mes souvenirs les plus agréables. Rien que l’accordage des instruments me mettait dans un état d’excitation mystique ; même les quintes jouées au violon me semblaient être un salut venu du monde des esprits — ce qui, je le mentionne au passage, avait pour moi une signification très réelle. Quand j’étais encore presque un enfant, le son de ces quintes, qui m’a toujours excité, était étroitement associé dans mon esprit aux fantômes et aux esprits. Je me souviens qu’encore bien plus tard dans ma vie, je ne pouvais jamais passer devant le petit palais du prince Antoine, à l’extrémité de l’Ostra Allee à Dresde, sans frissonner ; c’est là que j’avais entendu pour la première fois le son d’un violon, une expérience qui devint ensuite très courante pour moi. Le son semblait provenir des statues en pierre qui ornent ce palais, certaines étant équipées d’instruments de musique. Lorsque j’ai pris mes fonctions de chef d’orchestre à Dresde et que j’ai dû rendre visite officielle à Morgenroth, le président du Comité des concerts, un vieil homme qui avait vécu pendant de nombreuses années en face de ce palais princier, il m’a semblé étrange de découvrir que le joueur de quintes qui avait tant marqué mon imagination musicale enfantine n’était en rien un spectre surnaturel. Et quand j’ai vu le célèbre tableau représentant un squelette jouant du violon pour un vieillard à l’agonie, le caractère fantomatique de ces mêmes notes s’est imprimé avec une force particulière dans mon imagination enfantine. Lorsque, enfin, en tant que jeune homme, j’écoutais l’orchestre de Zillmann au Grosser Garten presque tous les après-midis, on peut imaginer l’extase avec laquelle j’absorbais toute la diversité chaotique des sons que j’entendais pendant l’accordage : le long A de l’oboe, qui semblait être un appel des morts pour éveiller les autres instruments, ne manquait jamais de mettre tous mes nerfs à un niveau de tension fiévreuse, et lorsque le C puissant de l’ouverture de Freischutz m’indiquait que j’étais entré, pour ainsi dire, de plein pied dans le royaume magique de l’émerveillement. Quiconque m’aurait observé à ce moment-là aurait eu du mal à…
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Il ne parvenait pas à percevoir l’état dans lequel je me trouvais, et ce malgré le fait que j’étais une piètre interprète au piano. Une autre œuvre exerçait également sur moi une grande fascination : l’ouverture de Fidelio en mi majeur, dont l’introduction m’a profondément touchée. J’ai demandé des nouvelles de Beethoven à mes sœurs, et j’ai appris que la nouvelle de sa mort venait juste d’arriver. Toujours obsédée par la terrible douleur causée par la mort de Weber, cette perte supplémentaire, due au décès de ce grand maître de la mélodie qui venait à peine d’entrer dans ma vie, m’a remplie d’une étrange angoisse, un sentiment presque semblable à ma peur enfantine des quintes fantomatiques au violon. C’était maintenant la musique de Beethoven que je désirais connaître plus en détail ; je suis allée à Leipzig et j’y ai trouvé sa musique pour Egmont au piano, chez ma sœur Louisa. Après cela, j’ai essayé de me procurer ses sonates. Enfin, lors d’un concert au Gewandthaus, j’ai entendu pour la première fois l’une des symphonies du maître : c’était la Symphonie en la majeur. L’effet qu’elle a eu sur moi était indescriptible. À cela s’ajoutait l’impression produite sur moi par les traits de Beethoven, que je voyais sur les lithographies qui circulaient partout à l’époque, ainsi que le fait qu’il était sourd et menait une vie tranquille et retirée. J’ai bientôt formé dans mon esprit l’image d’un être surnaturel sublime et unique, avec qui personne ne pouvait se comparer. Cette image était associée dans mon esprit à celle de Shakespeare ; dans des rêves extatiques, je rencontrais tous deux, je les voyais et je leur parlais, et en me réveillant, je me retrouvais en larmes. C’est à cette époque que j’ai découvert le Requiem de Mozart, qui a constitué le point de départ de mon engouement passionné pour les œuvres de ce maître. Son deuxième final pour Don Juan m’a inspirée à l’inclure dans mon monde spirituel. J’étais maintenant envahie par le désir de composer, tout comme j’avais auparavant eu envie d’écrire de la poésie. Cependant, cette fois, il fallait que je maîtrise la technique d’un domaine entièrement différent et complexe. Cela présentait des difficultés bien plus grandes que celles que j’avais rencontrées en écrivant de la poésie, qui m’était venue assez facilement. Ce furent ces difficultés qui m’ont poussée à choisir une carrière ressemblant à celle d’un musicien professionnel, dont la future distinction consisterait à obtenir les titres de chef d’orchestre et de compositeur d’opéra. Je voulais maintenant mettre en musique Leubald und Adelaïde, de manière similaire à ce que Beethoven avait fait pour Egmont de Goethe ; les différents fantômes du monde spirituel, chacun présentant des caractéristiques différentes, devaient emprunter
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leur propre teinte distinctive grâce à un accompagnement musical approprié.
Afin d’acquérir rapidement la technique de composition nécessaire, j’ai étudié la Methode des Generalbasses de Logier, ouvrage qui m’avait été spécialement recommandé dans une bibliothèque musicale comme manuel adapté permettant de maîtriser facilement cet art. Je me souviens clairement que les difficultés financières dont j’étais constamment tourmenté tout au long de ma vie ont commencé à cette époque. J’ai emprunté le livre de Logier selon un système de paiement hebdomadaire, dans l’espoir fou de ne devoir le rembourser que pendant quelques semaines, en utilisant mes économies sur mon argent de poche hebdomadaire. Mais les semaines se sont transformées en mois, et je n’étais toujours pas capable de composer aussi bien que je le souhaitais.
M. Frederick Wieck, dont la fille épousera plus tard Robert Schumann, était alors le propriétaire de cette bibliothèque. Il continuait de m’envoyer des rappels gênants concernant la dette que je lui devais ; et lorsque ma facture avait presque atteint le prix du livre de Logier, j’ai dû avouer toute la vérité à ma famille, qui a ainsi appris non seulement mes difficultés financières en général, mais aussi ma dernière incartade dans le domaine de la musique, domaine pour lequel, bien sûr, ils ne s’attendaient au mieux qu’à une répétition de Leubald und Adelaïde.
Il y eut une grande consternation à la maison ; ma mère, ma sœur et mon beau-frère, avec des visages inquiets, discutaient de la manière dont mes études devraient être supervisées à l’avenir, afin d’éviter que je n’aie à nouveau l’occasion de commettre de telles erreurs. Cependant, personne ne connaissait encore la véritable situation à l’école, et ils espéraient que je comprendrais bientôt mon erreur dans ce cas, comme je l’avais fait pour ma précédente passion pour la poésie.
Mais d’autres changements familiaux survinrent, qui m’obligèrent à rester seul dans notre maison à Leipzig pendant l’été 1829, période durant laquelle j’étais entièrement livré à moi-même. C’est pendant cette période que ma passion pour la musique atteignit un degré extraordinaire. J’avais secrètement suivi des cours d’harmonie auprès de G. Müller, futur organiste à Altenburg, musicien exceptionnel appartenant à l’orchestre de Leipzig.
Bien que le paiement de ces cours allait plus tard également me mettre dans des ennuis à la maison, je ne pouvais même pas compenser mon professeur pour le retard dans le paiement de ses frais en lui offrant le plaisir de me voir progresser dans mes études. Son enseignement et ses exercices finirent par susciter en moi le plus grand dégoût, car à mes yeux tout cela semblait si aride. Pour moi, la musique était un esprit, un monstre noble et mystique, et toute tentative de la réguler semblait la dégrader à mes yeux. J’ai trouvé des enseignements bien plus adaptés à mes goûts à ce sujet.
Afin d’acquérir rapidement la technique de composition nécessaire, j’ai étudié la Methode des Generalbasses de Logier, ouvrage qui m’avait été spécialement recommandé dans une bibliothèque musicale comme manuel adapté permettant de maîtriser facilement cet art. Je me souviens clairement que les difficultés financières dont j’étais constamment tourmenté tout au long de ma vie ont commencé à cette époque. J’ai emprunté le livre de Logier selon un système de paiement hebdomadaire, dans l’espoir fou de ne devoir le rembourser que pendant quelques semaines, en utilisant mes économies sur mon argent de poche hebdomadaire. Mais les semaines se sont transformées en mois, et je n’étais toujours pas capable de composer aussi bien que je le souhaitais.
M. Frederick Wieck, dont la fille épousera plus tard Robert Schumann, était alors le propriétaire de cette bibliothèque. Il continuait de m’envoyer des rappels gênants concernant la dette que je lui devais ; et lorsque ma facture avait presque atteint le prix du livre de Logier, j’ai dû avouer toute la vérité à ma famille, qui a ainsi appris non seulement mes difficultés financières en général, mais aussi ma dernière incartade dans le domaine de la musique, domaine pour lequel, bien sûr, ils ne s’attendaient au mieux qu’à une répétition de Leubald und Adelaïde.
Il y eut une grande consternation à la maison ; ma mère, ma sœur et mon beau-frère, avec des visages inquiets, discutaient de la manière dont mes études devraient être supervisées à l’avenir, afin d’éviter que je n’aie à nouveau l’occasion de commettre de telles erreurs. Cependant, personne ne connaissait encore la véritable situation à l’école, et ils espéraient que je comprendrais bientôt mon erreur dans ce cas, comme je l’avais fait pour ma précédente passion pour la poésie.
Mais d’autres changements familiaux survinrent, qui m’obligèrent à rester seul dans notre maison à Leipzig pendant l’été 1829, période durant laquelle j’étais entièrement livré à moi-même. C’est pendant cette période que ma passion pour la musique atteignit un degré extraordinaire. J’avais secrètement suivi des cours d’harmonie auprès de G. Müller, futur organiste à Altenburg, musicien exceptionnel appartenant à l’orchestre de Leipzig.
Bien que le paiement de ces cours allait plus tard également me mettre dans des ennuis à la maison, je ne pouvais même pas compenser mon professeur pour le retard dans le paiement de ses frais en lui offrant le plaisir de me voir progresser dans mes études. Son enseignement et ses exercices finirent par susciter en moi le plus grand dégoût, car à mes yeux tout cela semblait si aride. Pour moi, la musique était un esprit, un monstre noble et mystique, et toute tentative de la réguler semblait la dégrader à mes yeux. J’ai trouvé des enseignements bien plus adaptés à mes goûts à ce sujet.
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plus que par les musiciens de l’orchestre de Leipzig ; et voilà qu’arriva le moment où je vivais vraiment et respirais dans l’atmosphère artistique d’Hoffmann, pleine de fantômes et d’esprits. Avec la tête pleine de Kreissler, Krespel et d’autres spectres musicaux issus de mon auteur préféré, j’imaginais avoir enfin trouvé dans la vie réelle une créature qui leur ressemblait : ce musicien idéal en qui, pendant un temps, je crus avoir découvert un second Kreissler. Cet homme s’appelait Flachs. C’était un homme grand, extrêmement maigre, au crâne très étroit, avec une manière particulière de marcher, de se déplacer et de parler ; je l’avais vu lors de tous ces concerts en plein air qui constituaient ma principale source d’éducation musicale. Il était toujours avec les membres de l’orchestre, parlant à une vitesse incroyable, d’abord à l’un, puis à l’autre ; car ils le connaissaient tous et semblaient l’apprécier. Ce n’est que bien plus tard, à ma grande surprise, que j’appris qu’ils se moquaient de lui. Je me souviens avoir remarqué cette figure étrange dès mes premiers jours à Dresde, et j’ai compris, à partir des conversations que j’entendais, qu’il était effectivement bien connu de tous les musiciens de Dresde. Ce seul fait suffisait à susciter en moi un vif intérêt pour lui ; mais ce qui m’attirait le plus chez lui, c’était la manière dont il écoutait les différents morceaux du programme : il avait l’habitude de faire de curieux hochements de tête convulsifs et de gonfler ses joues comme s’il soupirait. Tout cela, je le considérais comme un signe d’extase spirituelle. J’ai également remarqué qu’il était complètement seul, qu’il n’appartenait à aucun groupe et ne prêtait attention à rien dans le jardin si ce n’est à la musique ; ce qui rendait toute identification de cette créature curieuse avec le chef d’orchestre Kreissler tout à fait naturelle. J’étais déterminé à faire sa connaissance, et j’y suis parvenu. Qui pourrait décrire ma joie lorsque, en allant le voir dans ses appartements pour la première fois, je trouvai d’innombrables paquets de partitions ! Je n’avais jamais vu de partition auparavant. Il est vrai que, à mon grand regret, je découvris qu’il ne possédait rien de Beethoven, Mozart ou Weber ; en fait, rien d’autre que d’immenses quantités d’œuvres, de messes et de cantates de compositeurs tels que Staerkel, Stamitz, Steibelt, etc., tous totalement inconnus de moi. Pourtant, Flachs savait me dire tant de choses positives à leur sujet que le respect que je ressentais pour les partitions en général m’aida à surmonter mon regret de ne pas trouver quoi que ce soit des maîtres que j’admirais. Il est vrai que j’appris plus tard que le pauvre Flachs n’avait acquis ces partitions que grâce à des marchands sans scrupules, qui avaient profité de sa faiblesse intellectuelle pour lui vendre cette musique sans valeur à de grosses sommes d’argent. En somme…
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Ces événements se résumaient à des notes, et cela me suffisait amplement. Flachs et moi sommes devenus très proches ; on nous voyait toujours ensemble – moi, un garçon maigre de seize ans, et ce drôle d’homme chancelant. Les portes de ma maison déserte s’ouvraient souvent pour cet étrange invité, qui me faisait jouer mes compositions pendant qu’il mangeait du pain et du fromage. En retour, il a un jour arrangé l’une de mes mélodies pour instruments à vent, et, à ma grande surprise, elle a été acceptée et jouée par l’orchestre au chalet suisse de Kintschy. Il ne m’est jamais venu à l’esprit que cet homme n’avait pas la moindre capacité à m’apprendre quoi que ce soit ; j’étais si convaincu de son originalité que je ne voyais pas besoin qu’il le prouve autrement qu’en écoutant patiemment mes épanchements enthousiastes. Mais, avec le temps, plusieurs de ses amis se sont joints à nous, et j’ai fini par remarquer que le respectable Flachs était considéré par eux tous comme un idiot à moitié fou. Au début, cela ne me faisait que mal, mais un incident étrange s’est produit, qui m’a fait partager l’opinion générale à son sujet. Flachs était un homme fortuné, mais il était tombé dans les griffes d’une jeune femme de caractère douteux qu’il croyait profondément amoureuse de lui. Un jour, sans prévenir, j’ai trouvé sa maison fermée à moi, et j’ai découvert, à ma grande surprise, que la jalousie en était la cause. Cette découverte inattendue de cette liaison, qui fut ma première expérience de ce genre, m’a rempli d’un étrange effroi. Mon ami m’a soudain paru encore plus fou qu’il ne l’était en réalité. J’étais tellement honteux de ma cécité persistante que, pendant un certain temps, je n’ai plus assisté à aucun concert dans le jardin, de peur de rencontrer mon faux Kreissler. À cette époque, j’avais déjà composé ma première sonate en ré mineur. J’avais également commencé une pièce pastorale, que j’avais conçue selon ce que je pensais être une méthode entièrement sans précédent. J’ai choisi Laune der Verliebten de Goethe comme modèle pour la forme et l’intrigue de mon œuvre. Cependant, je n’ai même pas rédigé de livret ; j’ai travaillé simultanément à la musique et à l’orchestration, de sorte que, tandis que j’écrivais une page de la partition, je n’avais même pas encore pensé aux paroles pour la page suivante. Je me souviens distinctement que, grâce à cette méthode extraordinaire, bien que je n’aie aucune connaissance en écriture pour instruments, j’ai réussi à composer un passage assez long qui s’est finalement transformé en une scène pour trois voix féminines, suivie de la mélodie pour ténor. Mon penchant pour l’écriture orchestrale était si fort que j’ai obtenu une partition de Don Juan et j’ai entrepris ce que je considérais alors comme une orchestration très minutieuse d’une mélodie assez longue pour soprano. J’ai également écrit un quatuor.
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en ré majeur, après avoir suffisamment maîtrisé l’alto pour la viola – dont l’ignorance m’avait causé de grandes difficultés peu de temps auparavant, alors que je travaillais un quatuor de Haydn –, armé de ces œuvres, je partis à l’été pour mon premier voyage en tant que musicien. Ma sœur Clara, mariée au chanteur Wolfram, avait un engagement au théâtre de Magdebourg ; c’est là, comme c’était son habitude, que je partis à pied pour cette aventure. Mon bref séjour chez mes proches me fit vivre de nombreuses expériences de la vie musicale. C’est là que je rencontrai une nouvelle personnalité étrange, dont l’influence sur moi je n’ai jamais pu l’oublier. Il s’agissait d’un chef d’orchestre nommé Kuhnlein, un homme extrêmement singulier. Déjà âgé, délicat et, malheureusement, sujet à l’alcoolisme, cet homme impressionnait néanmoins par quelque chose de frappant et de vigoureux dans son expression. Ses principales caractéristiques étaient une vénération enthousiaste pour Mozart et une critique passionnée de Weber. Il n’avait lu qu’un seul livre – le Faust de Goethe – et dans cette œuvre il n’y avait pas une seule page où il n’ait souligné un passage et fait une remarque en louange de Mozart ou en dénigrement de Weber. C’est à cet homme que mon beau-frère confia les compositions que j’avais apportées afin d’obtenir son avis sur mes capacités. Un soir, alors que nous étions confortablement assis dans une auberge, le vieux Kuhnlein entra et s’approcha de nous d’un air amical, mais sérieux. Je crus lire de bonnes nouvelles sur son visage, mais lorsque mon beau-frère lui demanda ce qu’il pensait de mon travail, il répondit calmement et posément : « Il n’y a pas une seule note bonne dedans ! » Mon beau-frère, habitué aux excentricités de Kuhnlein, éclata de rire, ce qui me rassura un peu. Il était impossible d’obtenir de Kuhnlein le moindre conseil ou des raisons cohérentes pour son opinion ; il se contenta de renouveler ses insultes envers Weber et de faire quelques références à Mozart, lesquelles, néanmoins, m’imprimèrent une profonde impression, car le langage de Kuhnlein était toujours très véhément et emphatique. D’un autre côté, cette visite m’apporta un grand trésor, qui fut responsable de me diriger vers une voie bien différente de celle conseillée par Kuhnlein. Il s’agissait de la partition du grand Quatuor en mi bémol majeur de Beethoven, qui venait seulement d’être publié, et pour lequel mon beau-frère avait fait faire une copie pour moi. Plus riche en expérience et possédant ce trésor, je retournai à Leipzig, berceau de ma curieuse vie musicale.
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études. Mais ma famille était maintenant revenue avec ma sœur Rosalie, et je ne pouvais plus leur cacher le fait que mes liens avec l’école avaient été complètement interrompus, car on avait trouvé une notification indiquant que je n’avais pas fréquenté l’école pendant les six derniers mois. Comme une plainte adressée par le recteur à mon oncle à mon sujet n’avait pas reçu l’attention nécessaire, les autorités de l’école n’avaient apparemment plus tenté de exercer la moindre surveillance sur moi, ce que j’avais d’ailleurs rendu tout à fait impossible en m’absentant complètement.
Un nouveau conseil de famille fut tenu pour décider de ce qu’il fallait faire de moi. Comme je mettais particulièrement l’accent sur ma vocation pour la musique, mes proches pensèrent que je devais au moins apprendre un instrument en profondeur. Mon beau-frère, Brockhaus, proposa de m’envoyer chez Hummel, à Weimar, pour y être formé comme pianiste, mais comme je protestai vivement en disant que par « musique » je voulais dire « composer », et non « jouer d’un instrument », ils cédèrent et décidèrent de me donner des leçons régulières d’harmonie avec Müller, le même musicien auprès duquel j’avais déjà reçu des cours en cachette quelque temps auparavant, et qui n’avait pas encore été payé. En échange, je promis fidèlement de retourner travailler consciencieusement à l’école Saint-Nicolas. Je m’en lassai bientôt, des deux. Je ne supportais aucune contrainte, et cela s’appliquait malheureusement aussi à ma formation musicale. L’étude aride de l’harmonie me dégoûtait de plus en plus, bien que je continuasse à concevoir des fantaisies, des sonates et des ouvertures, et à les développer seul. D’un autre côté, l’ambition de montrer ce que je pouvais faire à l’école, si je le souhaitais, me motivait. Lorsque les élèves du secondaire furent chargés d’écrire un poème, je composai un chœur en grec sur la récente guerre de libération. Je peux facilement imaginer que ce poème en grec ressemblait autant à un véritable discours ou poème grec qu’une des sonates et ouvertures que je composais alors ressemblait à de la musique vraiment professionnelle. Ma tentative fut rejetée avec mépris comme une preuve d’impudence. Après cela, je n’ai plus aucun souvenir de mon école. Ma présence continue là-bas n’était qu’un sacrifice de ma part, fait par considération pour ma famille : je ne prêtais pas la moindre attention à ce qui était enseigné en classe, mais je m’occupais secrètement tout le temps à lire n’importe quel livre qui m’attirait.
Comme ma formation musicale ne m’était d’aucune utilité non plus, je continuai mon processus volontaire d’autodidaxie en copiant les partitions de mes maîtres adorés, et acquis ainsi une écriture soignée, qui, par la suite, m’a souvent servi…
Un nouveau conseil de famille fut tenu pour décider de ce qu’il fallait faire de moi. Comme je mettais particulièrement l’accent sur ma vocation pour la musique, mes proches pensèrent que je devais au moins apprendre un instrument en profondeur. Mon beau-frère, Brockhaus, proposa de m’envoyer chez Hummel, à Weimar, pour y être formé comme pianiste, mais comme je protestai vivement en disant que par « musique » je voulais dire « composer », et non « jouer d’un instrument », ils cédèrent et décidèrent de me donner des leçons régulières d’harmonie avec Müller, le même musicien auprès duquel j’avais déjà reçu des cours en cachette quelque temps auparavant, et qui n’avait pas encore été payé. En échange, je promis fidèlement de retourner travailler consciencieusement à l’école Saint-Nicolas. Je m’en lassai bientôt, des deux. Je ne supportais aucune contrainte, et cela s’appliquait malheureusement aussi à ma formation musicale. L’étude aride de l’harmonie me dégoûtait de plus en plus, bien que je continuasse à concevoir des fantaisies, des sonates et des ouvertures, et à les développer seul. D’un autre côté, l’ambition de montrer ce que je pouvais faire à l’école, si je le souhaitais, me motivait. Lorsque les élèves du secondaire furent chargés d’écrire un poème, je composai un chœur en grec sur la récente guerre de libération. Je peux facilement imaginer que ce poème en grec ressemblait autant à un véritable discours ou poème grec qu’une des sonates et ouvertures que je composais alors ressemblait à de la musique vraiment professionnelle. Ma tentative fut rejetée avec mépris comme une preuve d’impudence. Après cela, je n’ai plus aucun souvenir de mon école. Ma présence continue là-bas n’était qu’un sacrifice de ma part, fait par considération pour ma famille : je ne prêtais pas la moindre attention à ce qui était enseigné en classe, mais je m’occupais secrètement tout le temps à lire n’importe quel livre qui m’attirait.
Comme ma formation musicale ne m’était d’aucune utilité non plus, je continuai mon processus volontaire d’autodidaxie en copiant les partitions de mes maîtres adorés, et acquis ainsi une écriture soignée, qui, par la suite, m’a souvent servi…
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j’ai été admiré. Je crois que mes copies de la Symphonie en ré mineur et de la Neuvième Symphonie de Beethoven sont encore conservées comme souvenirs.
La Neuvième Symphonie de Beethoven est devenue l’objectif mystique de toutes mes pensées et désirs étranges concernant la musique. J’y ai d’abord été attiré par l’opinion répandue chez les musiciens, non seulement à Leipzig mais ailleurs, selon laquelle cette œuvre aurait été écrite par Beethoven alors qu’il était déjà à moitié fou. Elle était considérée comme le « non plus ultra » de tout ce qui était fantastique et incompréhensible, et cela suffisait amplement à éveiller en moi un désir passionné d’étudier cette œuvre mystérieuse. Dès le premier regard sur la partition, que j’ai obtenue avec tant de difficultés, je me suis senti irrésistiblement attiré par les quintes pures prolongées avec lesquelles commence la première phrase : ces accords, qui, comme je l’ai dit plus haut, avaient joué un rôle surnaturel dans mes impressions enfantines de la musique, semblaient dans ce cas former la note spirituelle clé de ma propre vie. Je pensais que ceci devait certainement contenir le secret de tous les secrets ; il fallait donc d’abord faire mienne cette partition par un processus de copie laborieuse. Je me souviens bien qu’une fois, l’apparition soudaine de l’aube a eu sur mes nerfs surexcités une impression si étrange que je me suis jeté au lit en criant, comme si j’avais vu un fantôme. À l’époque, la symphonie n’avait pas encore été adaptée pour piano ; elle n’avait suscité que peu d’intérêt, si bien que l’éditeur ne se sentait pas disposé à prendre le risque de la publier. J’ai commencé à travailler dessus et j’ai effectivement composé un solo pour piano complet, que j’ai essayé de jouer pour moi-même. J’ai envoyé mon travail à Schott, l’éditeur de la partition, à Mayence. J’ai reçu en réponse une lettre disant que les éditeurs n’avaient pas encore décidé de publier la Neuvième Symphonie pour piano, mais qu’ils seraient heureux de conserver mon travail laborieux, et m’ont offert en compensation la partition de la grande Missa Solemnis en ré majeur, que j’ai acceptée avec grand plaisir.
En plus de cet exercice, j’ai pratiqué le violon pendant quelque temps, car mon professeur d’harmonie estimait à juste titre qu’une certaine connaissance du fonctionnement pratique de cet instrument était indispensable pour quiconque avait l’intention de composer pour orchestre. Ma mère a d’ailleurs payé le violoniste Sipp (qui jouait encore dans l’orchestre de Leipzig en 1865) huit thalers pour un violon (je ne sais pas ce qu’en est advenu), avec lequel, pendant pas moins de trois mois, j’ai dû infliger une torture indicible à ma mère et à ma sœur en m’exerçant dans ma petite chambre. J’en suis venu à jouer certaines Variations en fa dièse de Mayseder, mais je n’ai atteint que la deuxième ou la troisième. Après cela, je n’ai plus aucun souvenir de ces exercices, durant lesquels mon
La Neuvième Symphonie de Beethoven est devenue l’objectif mystique de toutes mes pensées et désirs étranges concernant la musique. J’y ai d’abord été attiré par l’opinion répandue chez les musiciens, non seulement à Leipzig mais ailleurs, selon laquelle cette œuvre aurait été écrite par Beethoven alors qu’il était déjà à moitié fou. Elle était considérée comme le « non plus ultra » de tout ce qui était fantastique et incompréhensible, et cela suffisait amplement à éveiller en moi un désir passionné d’étudier cette œuvre mystérieuse. Dès le premier regard sur la partition, que j’ai obtenue avec tant de difficultés, je me suis senti irrésistiblement attiré par les quintes pures prolongées avec lesquelles commence la première phrase : ces accords, qui, comme je l’ai dit plus haut, avaient joué un rôle surnaturel dans mes impressions enfantines de la musique, semblaient dans ce cas former la note spirituelle clé de ma propre vie. Je pensais que ceci devait certainement contenir le secret de tous les secrets ; il fallait donc d’abord faire mienne cette partition par un processus de copie laborieuse. Je me souviens bien qu’une fois, l’apparition soudaine de l’aube a eu sur mes nerfs surexcités une impression si étrange que je me suis jeté au lit en criant, comme si j’avais vu un fantôme. À l’époque, la symphonie n’avait pas encore été adaptée pour piano ; elle n’avait suscité que peu d’intérêt, si bien que l’éditeur ne se sentait pas disposé à prendre le risque de la publier. J’ai commencé à travailler dessus et j’ai effectivement composé un solo pour piano complet, que j’ai essayé de jouer pour moi-même. J’ai envoyé mon travail à Schott, l’éditeur de la partition, à Mayence. J’ai reçu en réponse une lettre disant que les éditeurs n’avaient pas encore décidé de publier la Neuvième Symphonie pour piano, mais qu’ils seraient heureux de conserver mon travail laborieux, et m’ont offert en compensation la partition de la grande Missa Solemnis en ré majeur, que j’ai acceptée avec grand plaisir.
En plus de cet exercice, j’ai pratiqué le violon pendant quelque temps, car mon professeur d’harmonie estimait à juste titre qu’une certaine connaissance du fonctionnement pratique de cet instrument était indispensable pour quiconque avait l’intention de composer pour orchestre. Ma mère a d’ailleurs payé le violoniste Sipp (qui jouait encore dans l’orchestre de Leipzig en 1865) huit thalers pour un violon (je ne sais pas ce qu’en est advenu), avec lequel, pendant pas moins de trois mois, j’ai dû infliger une torture indicible à ma mère et à ma sœur en m’exerçant dans ma petite chambre. J’en suis venu à jouer certaines Variations en fa dièse de Mayseder, mais je n’ai atteint que la deuxième ou la troisième. Après cela, je n’ai plus aucun souvenir de ces exercices, durant lesquels mon
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Ma famille avait heureusement de très bonnes raisons propres à elle pour ne pas m’encourager. Mais le moment arriva où mon intérêt pour le théâtre reprit de nouveau possession de moi avec passion. Une nouvelle troupe avait été formée dans ma ville natale dans de très bonnes conditions. Le conseil d’administration du Théâtre de la Cour de Dresde avait pris en charge la gestion du théâtre de Leipzig pendant trois ans. Ma sœur Rosalie faisait partie de cette troupe, et grâce à elle, je pouvais toujours assister aux représentations ; ce qui, dans mon enfance, n’était qu’un simple intérêt suscité par une curiosité étrange devint alors une passion plus profonde et consciente.
Jules César, Macbeth, Hamlet, les pièces de Schiller, et pour couronner le tout, Faust de Goethe, m’émouvaient et m’excitaient profondément. L’opéra donnait les premières représentations de Vampir et Templer und Judin de Marschner. La troupe italienne arriva de Dresde et fascina le public de Leipzig par sa maîtrise parfaite de son art. Même moi, j’étais presque emporté par l’enthousiasme qui submergeait la ville, au point d’oublier les impressions enfantines que Signor Sassaroli avait gravées dans mon esprit, lorsque un autre miracle – lui aussi venu de Dresde – donna soudain une nouvelle direction à mes sentiments artistiques et exerça une influence décisive sur toute ma vie. Il s’agissait d’une représentation spéciale donnée par Wilhelmine Schroder-Devrient, qui était alors au sommet de sa carrière artistique : jeune, belle et passionnée, et dont je n’ai jamais revu une pareille sur scène. Elle y interprétait Fidelio.
Si je regarde ma vie dans son ensemble, je ne trouve aucun événement qui m’ait laissé une impression aussi profonde. Quiconque se souvient de cette femme merveilleuse à cette période de sa vie a dû, dans une certaine mesure, ressentir cette ardeur presque satanique que l’art intensément humain de cette actrice incomparable versait dans ses veines. Après la représentation, je me suis précipité chez un ami et j’ai écrit une courte note à la chanteuse, dans laquelle je lui disais brièvement que, à partir de ce moment-là, ma vie avait acquis sa véritable signification, et que si, par la suite, elle entendait jamais mon nom loué dans le monde de l’art, elle devrait se rappeler qu’elle m’avait, ce soir-là, fait ce que je jurais alors être mon destin. J’ai laissé cette note à son hôtel, puis je suis sorti dans la nuit comme un fou. En 1842, lorsque je suis allé à Dresde pour faire mes débuts avec Rienzi, j’y ai rendu plusieurs visites à la gentille…
Jules César, Macbeth, Hamlet, les pièces de Schiller, et pour couronner le tout, Faust de Goethe, m’émouvaient et m’excitaient profondément. L’opéra donnait les premières représentations de Vampir et Templer und Judin de Marschner. La troupe italienne arriva de Dresde et fascina le public de Leipzig par sa maîtrise parfaite de son art. Même moi, j’étais presque emporté par l’enthousiasme qui submergeait la ville, au point d’oublier les impressions enfantines que Signor Sassaroli avait gravées dans mon esprit, lorsque un autre miracle – lui aussi venu de Dresde – donna soudain une nouvelle direction à mes sentiments artistiques et exerça une influence décisive sur toute ma vie. Il s’agissait d’une représentation spéciale donnée par Wilhelmine Schroder-Devrient, qui était alors au sommet de sa carrière artistique : jeune, belle et passionnée, et dont je n’ai jamais revu une pareille sur scène. Elle y interprétait Fidelio.
Si je regarde ma vie dans son ensemble, je ne trouve aucun événement qui m’ait laissé une impression aussi profonde. Quiconque se souvient de cette femme merveilleuse à cette période de sa vie a dû, dans une certaine mesure, ressentir cette ardeur presque satanique que l’art intensément humain de cette actrice incomparable versait dans ses veines. Après la représentation, je me suis précipité chez un ami et j’ai écrit une courte note à la chanteuse, dans laquelle je lui disais brièvement que, à partir de ce moment-là, ma vie avait acquis sa véritable signification, et que si, par la suite, elle entendait jamais mon nom loué dans le monde de l’art, elle devrait se rappeler qu’elle m’avait, ce soir-là, fait ce que je jurais alors être mon destin. J’ai laissé cette note à son hôtel, puis je suis sorti dans la nuit comme un fou. En 1842, lorsque je suis allé à Dresde pour faire mes débuts avec Rienzi, j’y ai rendu plusieurs visites à la gentille…
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Chanteuse au cœur pur, qui m’a un jour surprise en répétant cette lettre mot pour mot. Il semblait qu’elle aussi en avait été marquée, car elle l’avait en effet conservée.
À ce stade, je me sens obligée d’admettre que la grande confusion qui commençait alors à régner dans ma vie, et particulièrement dans mes études, était due à l’effet démesuré que cette interprétation artistique avait sur moi. Je ne savais pas vers où me tourner, ni comment entreprendre de créer moi-même quelque chose qui me mettrait en contact direct avec l’impression que j’avais reçue ; tout ce qui ne pouvait être mis en relation avec elle me semblait si superficiel et sans signification que je ne pouvais me donner la peine de m’y attarder. J’aurais aimé composer une œuvre digne d’une Schroder-Devrient ; mais comme cela était bien au-delà de mes capacités, dans mon désespoir fou, j’ai abandonné toute tentative artistique, et comme mon travail était également complètement insuffisant pour m’occuper, je me suis jetée sans réfléchir dans la vie du moment, en compagnie d’amis étrangement choisis, et j’ai cédé à toutes sortes d’excès juvéniles.
J’ai alors participé à toutes les dissolutions propres à la jeunesse brute, dont la laideur extérieure et le vide intérieur me stupéfient encore aujourd’hui. Mes relations avec des personnes de mon âge étaient toujours le fruit du hasard pur. Je ne me souviens pas qu’une inclination ou une attraction particulière ait guidé mon choix de jeunes amis. Bien que je puisse dire honnêtement que je n’ai jamais été en mesure, par jalousie, de rester à l’écart de quiconque possédait un talent particulier, je ne peux expliquer mon indifférence dans le choix de mes compagnons que par le fait que, faute d’expérience quant au type de compagnie qui pourrait m’être bénéfique, je me contentais de trouver quelqu’un pour m’accompagner lors de mes excursions, à qui je pouvais déverser mes sentiments à volonté, sans me soucier de l’effet que cela pourrait avoir sur lui. Le résultat fut que, après une série de confidences auxquelles ma propre excitation était la seule réponse, j’en arrivais finalement au point de me tourner vers mon ami ; à ma grande surprise, je constatais généralement qu’il n’y avait absolument aucune réponse de sa part, et dès que je cherchais à obtenir quelque chose en retour de sa part, en l’exhortant à se confier à moi, alors qu’il n’avait vraiment rien à dire, la relation prenait généralement fin sans laisser de trace dans ma vie. En un sens, ma relation étrange avec Flachs était typique de la grande majorité de mes liens par la suite. Par conséquent, comme aucun lien amical durable n’a jamais trouvé sa place dans ma vie, il est facile de comprendre pourquoi je prenais plaisir aux dissolutions de
À ce stade, je me sens obligée d’admettre que la grande confusion qui commençait alors à régner dans ma vie, et particulièrement dans mes études, était due à l’effet démesuré que cette interprétation artistique avait sur moi. Je ne savais pas vers où me tourner, ni comment entreprendre de créer moi-même quelque chose qui me mettrait en contact direct avec l’impression que j’avais reçue ; tout ce qui ne pouvait être mis en relation avec elle me semblait si superficiel et sans signification que je ne pouvais me donner la peine de m’y attarder. J’aurais aimé composer une œuvre digne d’une Schroder-Devrient ; mais comme cela était bien au-delà de mes capacités, dans mon désespoir fou, j’ai abandonné toute tentative artistique, et comme mon travail était également complètement insuffisant pour m’occuper, je me suis jetée sans réfléchir dans la vie du moment, en compagnie d’amis étrangement choisis, et j’ai cédé à toutes sortes d’excès juvéniles.
J’ai alors participé à toutes les dissolutions propres à la jeunesse brute, dont la laideur extérieure et le vide intérieur me stupéfient encore aujourd’hui. Mes relations avec des personnes de mon âge étaient toujours le fruit du hasard pur. Je ne me souviens pas qu’une inclination ou une attraction particulière ait guidé mon choix de jeunes amis. Bien que je puisse dire honnêtement que je n’ai jamais été en mesure, par jalousie, de rester à l’écart de quiconque possédait un talent particulier, je ne peux expliquer mon indifférence dans le choix de mes compagnons que par le fait que, faute d’expérience quant au type de compagnie qui pourrait m’être bénéfique, je me contentais de trouver quelqu’un pour m’accompagner lors de mes excursions, à qui je pouvais déverser mes sentiments à volonté, sans me soucier de l’effet que cela pourrait avoir sur lui. Le résultat fut que, après une série de confidences auxquelles ma propre excitation était la seule réponse, j’en arrivais finalement au point de me tourner vers mon ami ; à ma grande surprise, je constatais généralement qu’il n’y avait absolument aucune réponse de sa part, et dès que je cherchais à obtenir quelque chose en retour de sa part, en l’exhortant à se confier à moi, alors qu’il n’avait vraiment rien à dire, la relation prenait généralement fin sans laisser de trace dans ma vie. En un sens, ma relation étrange avec Flachs était typique de la grande majorité de mes liens par la suite. Par conséquent, comme aucun lien amical durable n’a jamais trouvé sa place dans ma vie, il est facile de comprendre pourquoi je prenais plaisir aux dissolutions de
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La vie étudiante pouvait devenir une passion de quelque durée, car en elle les relations individuelles sont entièrement remplacées par un cercle commun d’amis. Au milieu du tapage et des moqueries les plus stupides, je suis resté complètement seul, et il est tout à fait possible que ces frivoleces aient formé une barrière protectrice autour de mon âme la plus intime, qui avait besoin de temps pour atteindre sa force naturelle et ne pas être affaiblie par une maturité trop précoce.
Ma vie semblait se disperser dans toutes les directions ; je dus quitter l’école St. Nicholas à Pâques 1830, car j’étais trop profondément discrédité aux yeux du corps enseignant pour espérer jamais obtenir une promotion à l’université de leur part. Il fut alors décidé que je devais étudier en privé pendant six mois, puis aller à l’école St. Thomas’s, où je me trouverais dans un environnement nouveau et pourrais, en peu de temps, me préparer et être apte à entrer à l’université. Mon oncle Adolph, avec qui je renouvelais constamment notre amitié, et qui m’encourageait également dans ma musique et exerçait sur moi une bonne influence à cet égard, malgré la dégradation totale de ma vie à cette époque, continuait d’éveiller en moi un désir toujours renouvelé pour les études scientifiques. J’ai suivi des leçons particulières de grec auprès d’un universitaire, et j’ai lu Sophocle avec lui. Pendant un certain temps, j’ai espéré que ce noble poète m’inspirerait à nouveau à maîtriser véritablement la langue, mais cet espoir fut vain. Je n’avais pas choisi le bon professeur, et de plus, son salon où nous poursuivions nos études donnait sur un tanier, dont l’odeur répugnante affectait mes nerfs si fortement que je devins complètement dégoûté à la fois de Sophocle et du grec. Mon beau-frère, Brockhaus, qui voulait me permettre de gagner un peu d’argent de poche, me confia la correction des feuilles de correction d’une nouvelle édition qu’il publiait de l’Histoire universelle de Becker, révisée par Lobell. Cela me donna une raison d’améliorer, par des études personnelles, l’enseignement superficiel général donné à l’école sur chaque sujet, et c’est ainsi que j’acquis les connaissances précieuses que j’étais destiné à posséder plus tard dans la plupart des branches du savoir si peu intéressantes enseignées en classe. Je dois ne pas oublier de mentionner que, dans une certaine mesure, l’attrait exercé sur moi par cette première étude approfondie de l’histoire tenait au fait qu’elle me rapportait huit pence par feuille, et je me trouvais ainsi dans l’une des rares situations de ma vie où je gagnais réellement de l’argent ; cependant, je me ferais une injustice si je n’avais pas en tête les impressions vives que je reçus pour la première fois en portant une attention sérieuse à ces périodes de l’histoire que je connaissais jusqu’alors seulement de manière très superficielle. Tout ce dont je me souviens concernant ma
Ma vie semblait se disperser dans toutes les directions ; je dus quitter l’école St. Nicholas à Pâques 1830, car j’étais trop profondément discrédité aux yeux du corps enseignant pour espérer jamais obtenir une promotion à l’université de leur part. Il fut alors décidé que je devais étudier en privé pendant six mois, puis aller à l’école St. Thomas’s, où je me trouverais dans un environnement nouveau et pourrais, en peu de temps, me préparer et être apte à entrer à l’université. Mon oncle Adolph, avec qui je renouvelais constamment notre amitié, et qui m’encourageait également dans ma musique et exerçait sur moi une bonne influence à cet égard, malgré la dégradation totale de ma vie à cette époque, continuait d’éveiller en moi un désir toujours renouvelé pour les études scientifiques. J’ai suivi des leçons particulières de grec auprès d’un universitaire, et j’ai lu Sophocle avec lui. Pendant un certain temps, j’ai espéré que ce noble poète m’inspirerait à nouveau à maîtriser véritablement la langue, mais cet espoir fut vain. Je n’avais pas choisi le bon professeur, et de plus, son salon où nous poursuivions nos études donnait sur un tanier, dont l’odeur répugnante affectait mes nerfs si fortement que je devins complètement dégoûté à la fois de Sophocle et du grec. Mon beau-frère, Brockhaus, qui voulait me permettre de gagner un peu d’argent de poche, me confia la correction des feuilles de correction d’une nouvelle édition qu’il publiait de l’Histoire universelle de Becker, révisée par Lobell. Cela me donna une raison d’améliorer, par des études personnelles, l’enseignement superficiel général donné à l’école sur chaque sujet, et c’est ainsi que j’acquis les connaissances précieuses que j’étais destiné à posséder plus tard dans la plupart des branches du savoir si peu intéressantes enseignées en classe. Je dois ne pas oublier de mentionner que, dans une certaine mesure, l’attrait exercé sur moi par cette première étude approfondie de l’histoire tenait au fait qu’elle me rapportait huit pence par feuille, et je me trouvais ainsi dans l’une des rares situations de ma vie où je gagnais réellement de l’argent ; cependant, je me ferais une injustice si je n’avais pas en tête les impressions vives que je reçus pour la première fois en portant une attention sérieuse à ces périodes de l’histoire que je connaissais jusqu’alors seulement de manière très superficielle. Tout ce dont je me souviens concernant ma
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Les années d’école à ce sujet se sont déroulées ainsi : j’ai été attiré par la période classique de l’histoire grecque ; Marathon, Salamine et les Thermopyles constituaient le canon de tout ce qui m’intéressait sur ce sujet. C’est alors que, pour la première fois, j’ai fait connaissance plus approfondie avec le Moyen Âge et la Révolution française, car mon travail de correction portait précisément sur les deux volumes qui traitaient de ces deux périodes. Je me souviens en particulier que la description de la Révolution m’a rempli d’une haine sincère envers ses héros ; étant peu familier avec l’histoire antérieure de la France, ma sympathie humaine était horrifiée par la cruauté des hommes de cette époque, et cet instinct purement humain est resté si fort en moi que je me souviens qu’il m’a fallu récemment encore un véritable effort pour accorder de l’importance à la véritable signification politique de ces actes de violence.
Quel ne fut donc pas mon étonnement lorsque, un jour, les événements politiques du moment me permirent, pour ainsi dire, d’avoir une expérience personnelle du genre de bouleversements nationaux auxquels j’avais eu un contact lointain au cours de mes corrections. Les éditions spéciales du Leipzig Gazette nous apportèrent les nouvelles de la Révolution de juillet à Paris. Le roi de France avait été chassé de son trône ; Lafayette, qui un instant auparavant me semblait être un mythe, chevauchait à nouveau au milieu d’une foule en liesse dans les rues de Paris ; les gardes suisses avaient encore été massacrés aux Tuileries, et un nouveau roi ne trouva pas de meilleure façon de se faire accepter par le peuple que de se proclamer l’incarnation de la République.
Devenir soudainement conscient de vivre à une époque où de telles choses se produisaient ne pouvait manquer d’avoir un effet saisissant sur un garçon de dix-sept ans. Le monde en tant que phénomène historique commença dès ce jour à mes yeux, et naturellement mes sympathies étaient entièrement du côté de la Révolution, que je considérais comme une lutte héroïque du peuple couronnée de victoire, exempte des taches des terribles excès qui avaient entaché la première Révolution française. Comme toute l’Europe, y compris certains États allemands, fut bientôt plongée plus ou moins violemment dans la rébellion, je restai pendant quelque temps dans un état fébrile d’attente, avant de tourner mon attention vers les causes de ces bouleversements, que je considérais comme des luttes des jeunes et des pleins d’espoir contre la partie vieille et décadente de l’humanité. La Saxe non plus ne resta pas épargnée ; à Dresde, il y eut des combats réels dans les rues, ce qui provoqua immédiatement un changement politique sous la forme de la proclamation de la régence du futur roi Frédéric et de l’octroi d’une constitution. Cet événement me remplit d’un tel enthousiasme que j’écrivis un texte politique.
Quel ne fut donc pas mon étonnement lorsque, un jour, les événements politiques du moment me permirent, pour ainsi dire, d’avoir une expérience personnelle du genre de bouleversements nationaux auxquels j’avais eu un contact lointain au cours de mes corrections. Les éditions spéciales du Leipzig Gazette nous apportèrent les nouvelles de la Révolution de juillet à Paris. Le roi de France avait été chassé de son trône ; Lafayette, qui un instant auparavant me semblait être un mythe, chevauchait à nouveau au milieu d’une foule en liesse dans les rues de Paris ; les gardes suisses avaient encore été massacrés aux Tuileries, et un nouveau roi ne trouva pas de meilleure façon de se faire accepter par le peuple que de se proclamer l’incarnation de la République.
Devenir soudainement conscient de vivre à une époque où de telles choses se produisaient ne pouvait manquer d’avoir un effet saisissant sur un garçon de dix-sept ans. Le monde en tant que phénomène historique commença dès ce jour à mes yeux, et naturellement mes sympathies étaient entièrement du côté de la Révolution, que je considérais comme une lutte héroïque du peuple couronnée de victoire, exempte des taches des terribles excès qui avaient entaché la première Révolution française. Comme toute l’Europe, y compris certains États allemands, fut bientôt plongée plus ou moins violemment dans la rébellion, je restai pendant quelque temps dans un état fébrile d’attente, avant de tourner mon attention vers les causes de ces bouleversements, que je considérais comme des luttes des jeunes et des pleins d’espoir contre la partie vieille et décadente de l’humanité. La Saxe non plus ne resta pas épargnée ; à Dresde, il y eut des combats réels dans les rues, ce qui provoqua immédiatement un changement politique sous la forme de la proclamation de la régence du futur roi Frédéric et de l’octroi d’une constitution. Cet événement me remplit d’un tel enthousiasme que j’écrivis un texte politique.
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L’ouverture, dont le prélude dépeignait une oppression sombre au milieu de laquelle on entendait enfin une mélodie ; pour clarifier mon propos, j’y ai écrit les mots Friedrich und Freiheit. Cette mélodie devait se développer progressivement et majestueusement jusqu’au triomphe complet, que j’espérais voir bientôt interprété avec succès lors d’un des concerts dans les jardins de Leipzig. Cependant, avant que je puisse approfondir mes conceptions politico-musicales, des troubles éclatèrent à Leipzig même, ce qui m’obligea à quitter le domaine de l’art pour participer directement à la vie nationale. À cette époque, la vie nationale à Leipzig ne signifiait rien d’autre qu’un antagonisme entre les étudiants et la police, cette dernière étant l’ennemi juré contre lequel se déversait l’amour juvénile pour la liberté. Quelques étudiants avaient été arrêtés lors d’une échauffourée dans la rue et devaient maintenant être libérés. Les étudiants en première année, qui étaient agités depuis quelques jours, se rassemblèrent un soir sur la place du marché et dans les clubs, formèrent un cercle autour de leurs chefs. Toute cette scène était marquée par une certaine solennité mesurée qui m’a profondément impressionné. Ils chantèrent Gaudeamus igitur, se mirent en colonne, prirent dans la foule tous les jeunes hommes qui leur étaient sympathiques, et marchèrent gravement et résolument de la place du marché vers les bâtiments de l’université, afin d’ouvrir les cellules et de libérer les étudiants arrêtés. Mon cœur battait vite tandis que je marchais avec eux vers cette « prise de la Bastille », mais les choses ne se passèrent pas comme nous l’avions espéré, car dans la cour du Paulinum, la procession solennelle fut arrêtée par le recteur Krug, qui était descendu à sa rencontre, la tête nue ; son assurance selon laquelle les prisonniers avaient déjà été libérés à sa demande fut accueillie par des acclamations retentissantes, et l’affaire semblait close. Mais l’attente tendue d’une révolution était devenue trop forte pour ne pas exiger certains sacrifices. Une convocation fut soudain diffusée, nous appelant dans une ruelle sinistre afin d’exercer une justice populaire sur un magistrat haï, qui, selon les rumeurs, avait illégalement placé sous sa protection une maison de mauvaise réputation dans ce quartier. Lorsque j’arrivai sur place avec la fin de la foule, je constatai que la maison avait été forcée et que toutes sortes de violences y avaient été commises. Je me souviens avec horreur de l’effet enivrant que cette fureur irrationnelle eut sur moi, et je ne peux nier que, sans la moindre provocation personnelle, j’ai participé, comme possédé, à l’assaut frénétique des étudiants en première année, qui brisaient follement les meubles et la vaisselle en mille morceaux. Je ne crois pas que le motif apparent de cette violence, qui, il est vrai, résidait dans un fait constituant une grave menace pour la morale publique, ait
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N’importe quel poids avec moi, peu importe ; au contraire, c’était la fureur purement diabolique de ces éclats populaires qui m’a également attiré, comme un fou, dans leur vortex. Le fait que de tels accès de fureur ne s’apaisent pas rapidement, mais qu’ils atteignent leur conclusion naturelle seulement après s’être dégradés en frénésie, je devais l’apprendre par expérience. À peine l’appel retentit-il pour que nous marchions vers un autre lieu du même genre que moi aussi je me trouvai emporté par le flot qui se dirigeait vers l’autre bout de la ville. Là, les mêmes exploits se répétèrent, et les outrages les plus ridicules furent perpétrés. Je ne me souviens pas que la consommation d’alcool ait contribué à l’ivresse de moi-même et de mes compagnons immédiats. Je sais seulement que j’ai fini par atteindre l’état qui suit habituellement une débauche, et que, en me réveillant le lendemain matin, comme d’un horrible cauchemar, j’ai dû me convaincre que j’avais vraiment participé aux événements de la nuit précédente grâce à un trophée que je possédais sous forme d’un rideau rouge en lambeaux, que j’avais ramené chez moi en témoignage de ma prouesse. La pensée que les gens en général, et ma propre famille en particulier, avaient l’habitude d’interpréter avec indulgence les écarts de jeunesse était un grand réconfort pour moi ; de tels éclats de colère de la part des jeunes étaient considérés comme une indignation légitime face à des scandales vraiment graves, et il n’était pas nécessaire que j’aie peur d’avouer avoir participé à de tels excès. Cependant, l’exemple dangereux donné par les étudiants incita les classes inférieures et la foule à des excès similaires les nuits suivantes, contre les employeurs et tous ceux qui leur étaient antipathiques. La situation prit aussitôt une tournure plus grave ; les biens furent menacés, et un conflit entre riches et pauvres se profilait à nos portes. Comme il n’y avait pas de soldats en ville et que la police était complètement désorganisée, les étudiants furent appelés pour protéger les classes inférieures. Commença alors l’heure de gloire des étudiants, telle que je n’aurais pu que la désirer dans mes rêves d’écolier. L’étudiant devint la divinité tutélaire de Leipzig, sollicité par les autorités pour s’armer et se rassembler en défense des biens, et les mêmes jeunes hommes qui, deux jours auparavant, avaient cédé à une rage destructrice, furent maintenant rassemblés dans la cour de l’université. Les noms interdits des clubs et des associations étudiantes étaient criés par les conseillers municipaux et les chefs de police afin d’appeler des étudiants équipés de manière sommaire, qui, ensuite, vêtus de simples tenues médiévales de guerre, se dispersèrent dans toute la ville et occupèrent les postes de garde.
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Les portes, gardées par des sentinelles pour les propriétés de divers marchands fortunés, et, selon les besoins, protégeaient également les endroits qui semblaient menacés, en particulier les auberges, sous leur protection permanente. Bien que, malheureusement, je ne fasse pas encore partie de ce groupe, j’anticipais les joies de la citoyenneté universitaire en sollicitant, à moitié audacieusement, à moitié obséquieusement, les chefs des étudiants que j’estimais le plus. J’eus la chance de me faire remarquer particulièrement auprès de ces « coqs de l’ambassade », comme on les appelait, grâce à mes liens avec Brockhaus, sur les terres duquel le gros des ces champions était campé depuis quelque temps. Mon beau-frère faisait partie de ceux qui avaient été sérieusement menacés, et ce n’est qu grâce à un sang-froid et une assurance remarquables qu’il parvint à sauver ses imprimeries, et surtout ses presse à vapeur, qui étaient la cible principale des attaques, de la destruction. Pour protéger ses biens contre de nouvelles agressions, des détachements d’étudiants furent également envoyés sur ses terres ; l’excellent divertissement que l’hôte généreux offrait à ses gardiens joyeux dans sa charmante maison d’été attirait vers lui les meilleurs étudiants. Pendant plusieurs semaines, mon beau-frère fut gardé jour et nuit contre d’éventuelles attaques de la part de la foule, et à cette occasion, en tant que médiateur d’une hospitalité abondante, je célébrai parmi les plus célèbres « groupes » de l’université les véritables saturnales de mon ambition intellectuelle. Pendant encore longtemps, la garde des portes fut confiée aux étudiants ; l’éclat inédit qui allait de pair avec cette fonction attira de nouveaux candidats de loin et de près. Chaque jour, d’immenses véhicules affrétés déversaient à la porte de Halle de grands groupes des fils les plus audacieux des lettres venus de Halle, de Iéna, de Göttingen et des régions les plus éloignées. Ils se présentaient près des gardes à la porte et, pendant plusieurs semaines, ne mettaient jamais les pieds dans une auberge ou tout autre logement ; ils vivaient aux frais du Conseil, obtenaient des bons auprès de la police pour de la nourriture et de la boisson, et n’avaient qu’une seule préoccupation : celle qu’un apaisement général des esprits rendrait leur surveillance opportune superflue. Je ne manquai jamais, hélas ! ni un jour de garde ni une nuit, essayant d’imposer à ma famille l’urgence de ma résistance personnelle. Bien sûr, les esprits les plus calmes et les plus studieux parmi nous abandonnèrent bientôt ces fonctions, et seul le meilleur des étudiants resta si déterminé que les autorités eurent du mal à les décharger de leur tâche. J’ai tenu bon jusqu’au bout et réussis à me faire des amis étonnants pour mon âge. Beaucoup des
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Les plus audacieux sont restés à Leipzig, même lorsqu’il n’y avait plus de service de garde à assumer, et ont peuplé la ville pendant un certain temps de champions d’un type extraordinairement désespéré et dissipé, qui avaient été répétitivement renvoyés de diverses universités pour tapage ou dettes, et qui trouvaient maintenant, grâce aux circonstances exceptionnelles de l’époque, un refuge à Leipzig, où ils furent d’abord accueillis à bras ouverts par l’enthousiasme général de leurs camarades.
Face à tous ces phénomènes, j’avais l’impression d’être entouré des conséquences d’un tremblement de terre qui avait bouleversé l’ordre habituel des choses. Mon beau-frère, Friedrich Brockhaus, qui pouvait à juste titre se moquer des anciennes autorités locales pour leur incapacité à maintenir la paix et l’ordre, fut emporté par le courant d’un mouvement d’opposition redoutable. Il prononça un discours audacieux à la Halle des guildes en présence du conseil municipal, ce qui lui valut de la popularité, et il fut nommé second au commandement de la nouvelle Garde municipale de Leipzig. Ce corps chassa finalement mes élèves adorés des postes de garde aux portes de la ville, et nous ne eûmes plus le droit d’arrêter les voyageurs ni d’inspecter leurs papiers. D’un autre côté, je me flattais de pouvoir considérer ma nouvelle position de citoyen ordinaire comme équivalente à celle de la Garde nationale française, et mon beau-frère, Brockhaus, comme un Lafayette saxon, ce qui, en tout cas, parvint à donner à mon excitation débordante un stimulant salutaire. Je commençai alors à lire les journaux et à m’intéresser avec enthousiasme à la politique ; cependant, les relations sociales du monde civique ne m’attiraient pas suffisamment pour que je trahisse mes chers collègues universitaires. Je les suivis fidèlement des postes de garde jusqu’aux bars ordinaires, où leur splendeur en tant qu’hommes du monde littéraire cherchait désormais un recoin tranquille.
Ma principale ambition était de devenir l’un d’eux le plus rapidement possible. Cela ne pouvait cependant être réalisé qu’en étant réinscrit dans une école secondaire. St. Thomas’s, dont le directeur était un vieil homme faible, était l’endroit où mes souhaits pouvaient être satisfaits le plus rapidement.
J’entrai dans cette école à l’automne 1830, simplement dans l’intention de me qualifier pour l’examen de fin d’études en y assistant de manière purement nominale. Ce qui était le plus important, c’est que moi et des amis partageant mes aspirations réussîmes à créer une association étudiante fictive appelée le Freshman’s Club. Elle fut organisée avec toute la pédanterie possible : l’institution du « Comment » fut introduite, ainsi que des séances d’escrime et d’entraînement au sabre.
Face à tous ces phénomènes, j’avais l’impression d’être entouré des conséquences d’un tremblement de terre qui avait bouleversé l’ordre habituel des choses. Mon beau-frère, Friedrich Brockhaus, qui pouvait à juste titre se moquer des anciennes autorités locales pour leur incapacité à maintenir la paix et l’ordre, fut emporté par le courant d’un mouvement d’opposition redoutable. Il prononça un discours audacieux à la Halle des guildes en présence du conseil municipal, ce qui lui valut de la popularité, et il fut nommé second au commandement de la nouvelle Garde municipale de Leipzig. Ce corps chassa finalement mes élèves adorés des postes de garde aux portes de la ville, et nous ne eûmes plus le droit d’arrêter les voyageurs ni d’inspecter leurs papiers. D’un autre côté, je me flattais de pouvoir considérer ma nouvelle position de citoyen ordinaire comme équivalente à celle de la Garde nationale française, et mon beau-frère, Brockhaus, comme un Lafayette saxon, ce qui, en tout cas, parvint à donner à mon excitation débordante un stimulant salutaire. Je commençai alors à lire les journaux et à m’intéresser avec enthousiasme à la politique ; cependant, les relations sociales du monde civique ne m’attiraient pas suffisamment pour que je trahisse mes chers collègues universitaires. Je les suivis fidèlement des postes de garde jusqu’aux bars ordinaires, où leur splendeur en tant qu’hommes du monde littéraire cherchait désormais un recoin tranquille.
Ma principale ambition était de devenir l’un d’eux le plus rapidement possible. Cela ne pouvait cependant être réalisé qu’en étant réinscrit dans une école secondaire. St. Thomas’s, dont le directeur était un vieil homme faible, était l’endroit où mes souhaits pouvaient être satisfaits le plus rapidement.
J’entrai dans cette école à l’automne 1830, simplement dans l’intention de me qualifier pour l’examen de fin d’études en y assistant de manière purement nominale. Ce qui était le plus important, c’est que moi et des amis partageant mes aspirations réussîmes à créer une association étudiante fictive appelée le Freshman’s Club. Elle fut organisée avec toute la pédanterie possible : l’institution du « Comment » fut introduite, ainsi que des séances d’escrime et d’entraînement au sabre.
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Des matchs ont eu lieu, ainsi qu’une réunion d’inauguration à laquelle plusieurs étudiants éminents furent invités ; j’y présidai en tant que « vice-président », vêtu de pantalons en peau de daim blanc et de grosses bottes. Cela me donna un aperçu des plaisirs qui m’attendaient en tant que véritable fils des Muses. Cependant, les dirigeants de St. Thomas’s n’étaient pas tout à fait prêts à accepter mes aspirations à devenir étudiant ; à la fin du semestre, ils étaient convaincus que je n’avais pas accordé la moindre attention à leur institution, et rien ne pouvait les persuader que j’avais acquis le droit de faire partie de la communauté universitaire par l’acquisition de connaissances. Une décision devait être prise, alors j’informai ma famille que j’avais décidé de ne pas poursuivre mes études pour obtenir une profession à l’université, mais plutôt de devenir musicien. Rien ne m’empêchait de m’inscrire en tant que « Studiosus Musicae » ; sans donc me soucier des exigences bureaucratiques des autorités de St. Thomas’s, je quittai ce lieu d’étude dont je n’avais tiré que peu de bénéfices, et me rendis immédiatement auprès du recteur de l’université, que j’avais rencontré le soir du tumulte, afin de m’inscrire comme étudiant en musique. Cela fut fait sans plus de formalités, après le paiement des frais habituels. J’étais très pressé, car dans une semaine commencerait les vacances de Pâques, et les membres du club viendraient de Leipzig ; il serait alors impossible d’être élu membre du club avant la fin des vacances. Rester toutes ces semaines chez moi à Leipzig sans avoir le droit de porter les couleurs tant désirées me semblait une torture insupportable. Directement après avoir vu le recteur, je courus comme un animal blessé vers l’école d’escrime, pour demander à être admis au Club saxon, en présentant ma carte d’inscription. J’atteignis mon objectif : je pus porter les couleurs de la Saxe, qui étaient à la mode à l’époque et très recherchées, car ce club comptait de nombreux membres remarquables parmi ses rangs. Le destin le plus étrange m’attendait pendant ces vacances de Pâques : j’étais en réalité le seul représentant restant du Club saxon à Leipzig. Au début, ce club était principalement composé d’hommes issus de bonnes familles, ainsi que des éléments les plus distingués du monde étudiant ; tous appartenaient à des familles influentes et aisées en Saxe en général, et en particulier dans la capitale, Dresde, et passaient leurs vacances dans leurs foyers respectifs. Seuls restaient à Leipzig pendant les vacances ces étudiants errants qui n’avaient pas de foyer, et pour qui, en réalité…
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Toujours ou jamais, temps de vacances. Parmi eux s’était formé un club distinct de jeunes délinquants téméraires et désespérés qui avaient trouvé, comme je l’ai dit, un dernier refuge à Leipzig durant la période glorieuse que j’ai décrite. J’avais déjà fait la connaissance personnelle de ces gaillards, qui me plaisaient beaucoup, lorsqu’ils gardaient les locaux de Brockhaus. Bien que la durée normale d’un cursus universitaire ne dépassât pas trois ans, la plupart de ces hommes n’avaient jamais quitté leurs universités depuis six ou sept ans. J’étais particulièrement fasciné par un homme nommé Gebhardt, doté d’une beauté physique et d’une force extraordinaires, dont la silhouette mince et héroïque surpassait de la tête et des épaules celle de tous ses compagnons. Lorsqu’il marchait dans la rue le bras dessus, le bras dessous avec deux de ses camarades les plus forts, il lui arrivait soudain, par un mouvement souple du bras, de soulever ses amis haut dans les airs et de voler ainsi, comme s’il possédait une paire d’ailes humaines. Quand un fiacre passait dans la rue au trot rapide, il saisissait d’une main une rayon de la roue et le forçait à s’arrêter. Personne ne lui disait jamais qu’il était stupide, car ils craignaient sa force ; ainsi, ses défauts passaient presque inaperçus. Sa force redoutable, associée à un tempérament modéré, lui conférait une dignité majestueuse qui le plaçait au-dessus du niveau d’un mortel ordinaire. Il était venu à Leipzig depuis le Mecklembourg en compagnie d’un certain Degelow, qui était tout aussi puissant et adroit, bien que loin d’atteindre des proportions gigantesques comme son ami, et dont l’attrait principal résidait dans sa grande vivacité et ses traits expressifs. Il avait mené une vie sauvage et dissipée, où le jeu, l’alcool, des amours passionnées et des duels constants et rapides alternaient. Une politesse cérémonieuse, une froideur ironique et pédante témoignant d’une confiance en soi audacieuse, associée à un tempérament très vif, constituaient les principales caractéristiques de ce personnage et de ceux qui lui ressemblaient. La sauvagerie et la passion de Degelow prenaient un charme diabolique curieux grâce à un sens de l’humour malveillant qu’il utilisait souvent contre lui-même, tandis qu’envers les autres il manifestait une certaine tendresse chevaleresque. À ces deux hommes extraordinaires se joignirent d’autres qui possédaient toutes les qualités essentielles à une vie insouciante, ainsi qu’un véritable courage entêté. L’un d’eux, nommé Stelzer, un véritable Berserker issu du Nibelungenlied, surnommé Lope, était en sa vingtième année d’études. Alors que ces hommes appartenaient ouvertement et consciemment à un monde condamné à la destruction, et que toutes leurs actions et aventures ne pouvaient s’expliquer que par
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Selon l’hypothèse selon laquelle ils croyaient tous qu’une ruine inévitable était imminente, je fis la connaissance, en leur compagnie, d’un certain Schroter, qui m’attira particulièrement par son caractère cordial, son agréable accent hanovrien et son esprit raffiné. Il n’était pas l’un de ces jeunes téméraires habituels ; il adoptait à leur égard une attitude calme et observatrice, tandis qu’eux tous l’appréciaient et étaient heureux de le voir. Je devins vraiment l’ami de ce Schroter, bien qu’il fût beaucoup plus âgé que moi. Grâce à lui, je pris connaissance des œuvres et des poèmes d’H. Heine, et c’est auprès de lui que j’acquis un certain esprit vif et malicieux ; j’étais tout prêt à me soumettre à son influence agréable dans l’espoir d’améliorer mon apparence extérieure. C’était surtout sa compagnie que je cherchais chaque jour ; l’après-midi, je le rencontrais généralement au Rosenthal ou au chalet de Kintschy, toujours en présence de ces merveilleux Goths qui suscitaient en moi à la fois inquiétude et admiration.
Ils appartenaient tous à des clubs universitaires en conflit avec celui dont j’étais membre. Ce que signifiait cette hostilité entre les différents clubs, seuls ceux qui connaissent l’atmosphère qui régnait parmi eux à cette époque peuvent le juger. La simple vue de couleurs hostiles suffisait à mettre ces hommes en fureur, alors qu’à l’ordinaire ils étaient doux et gentils, pourvu qu’ils aient bu ne serait-ce qu’une goutte de trop. En tout cas, tant que ces vieilles canailles restaient sobres, elles regardaient avec une complaisance bienveillante un jeune homme insignifiant comme moi, vêtu de couleurs hostiles, circulant parmi elles de manière si amicale. J’arborais ces couleurs à ma propre manière. J’avais profité de la courte semaine durant laquelle mon club était encore à Leipzig pour m’offrir un magnifique chapeau « saxon », richement brodé d’argent, porté par un certain Müller, qui devint plus tard un officier de police important à Dresde. J’éprouvais un désir si violent pour ce chapeau que je réussis à l’acheter à Müller, car il avait besoin d’argent pour rentrer chez lui. Malgré ce chapeau remarquable, j’étais, comme je l’ai dit, le bienvenu dans le repaire de cette bande de voyous : c’est mon ami Schroter qui s’en chargea. Ce n’est que lorsque le grog, boisson principale de ces esprits sauvages, commençait à faire effet que je remarquais des regards curieux et entendais des paroles dubitatives, dont la signification m’échappait pendant un certain temps à cause du vertige causé par cette boisson néfaste dans mes sens.
Comme j’étais inévitablement destiné à être mêlé à des querelles pour un certain temps encore, j’éprouvais une grande satisfaction à savoir que mon premier combat, en réalité, fut déclenché par un incident qui me rendait plus digne que ceux…
Ils appartenaient tous à des clubs universitaires en conflit avec celui dont j’étais membre. Ce que signifiait cette hostilité entre les différents clubs, seuls ceux qui connaissent l’atmosphère qui régnait parmi eux à cette époque peuvent le juger. La simple vue de couleurs hostiles suffisait à mettre ces hommes en fureur, alors qu’à l’ordinaire ils étaient doux et gentils, pourvu qu’ils aient bu ne serait-ce qu’une goutte de trop. En tout cas, tant que ces vieilles canailles restaient sobres, elles regardaient avec une complaisance bienveillante un jeune homme insignifiant comme moi, vêtu de couleurs hostiles, circulant parmi elles de manière si amicale. J’arborais ces couleurs à ma propre manière. J’avais profité de la courte semaine durant laquelle mon club était encore à Leipzig pour m’offrir un magnifique chapeau « saxon », richement brodé d’argent, porté par un certain Müller, qui devint plus tard un officier de police important à Dresde. J’éprouvais un désir si violent pour ce chapeau que je réussis à l’acheter à Müller, car il avait besoin d’argent pour rentrer chez lui. Malgré ce chapeau remarquable, j’étais, comme je l’ai dit, le bienvenu dans le repaire de cette bande de voyous : c’est mon ami Schroter qui s’en chargea. Ce n’est que lorsque le grog, boisson principale de ces esprits sauvages, commençait à faire effet que je remarquais des regards curieux et entendais des paroles dubitatives, dont la signification m’échappait pendant un certain temps à cause du vertige causé par cette boisson néfaste dans mes sens.
Comme j’étais inévitablement destiné à être mêlé à des querelles pour un certain temps encore, j’éprouvais une grande satisfaction à savoir que mon premier combat, en réalité, fut déclenché par un incident qui me rendait plus digne que ceux…
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des provocations que j’avais laissées en grande partie inaperçues. Un jour, Degelow vint vers Schroter et moi dans un bar à vin que nous fréquentions souvent, et, d’un ton plutôt amical, il nous avoua confidentiellement son penchant pour une jeune actrice très jolie dont Schroter contestait le talent. Degelow répliqua que c’était possible, mais qu’à son avis, cette jeune femme était la femme la plus respectable du théâtre. Je lui demandai aussitôt s’il considérait que la réputation de ma sœur n’était pas aussi bonne. Selon les idées des étudiants, il était impossible pour Degelow, qui n’avait sans doute nullement l’intention d’insulter, de me donner une assurance autre que celle selon laquelle il ne pensait certainement pas que ma sœur avait une réputation inférieure, mais qu’il comptait néanmoins rester fidèle à son affirmation au sujet de la jeune femme qu’il avait mentionnée. Aussitôt suivit, sans délai, le défi habituel, commençant par les mots : « Tu es un idiot », ce qui me parut presque ridicule lorsque je les prononçai devant ce vaillant guerrier aguerri. Je me souviens que Degelow aussi fut saisi d’étonnement, et il sembla que de l’éclair jaillît de ses yeux ; mais il se maîtrisa en présence de mon ami et procéda aux formalités habituelles d’un défi, choisissant des épées courbes (krumme Sabel) comme armes pour le combat. Cet événement provoqua beaucoup de remue-ménage parmi nos compagnons, mais je vis moins de raison que jamais de m’abstenir de mes relations habituelles avec eux. Seulement, je devins plus strict quant au comportement des gaillards à l’esprit combatif, et pendant plusieurs jours, aucune soirée ne s’écoula sans qu’un défi ne surgisse entre moi et quelque redoutable brute, jusqu’à ce que finalement le comte Solms, le seul membre de mon club qui fût encore revenu à Leipzig, vienne me rendre visite comme s’il était un ami proche et s’enquit de ce qui s’était passé. Il apprécia ma conduite, mais me conseilla de ne pas porter mes couleurs avant le retour de nos camarades de vacances, et de m’éloigner de la mauvaise compagnie dans laquelle je m’étais aventuré. Heureusement, je n’eus pas à attendre longtemps ; la vie universitaire reprit bientôt, et l’arène d’escrime se remplit. La position enviable, dans laquelle, pour reprendre l’expression des étudiants, j’étais suspendu avec une demi-douzaine des meilleurs escrimeurs, me valut une réputation glorieuse auprès des « premières années » et des « juniors », ainsi que parmi les plus anciens « champions » de Saxe. Mes seconds furent convenablement désignés, les dates des différents duels fixées, et grâce aux soins de mes aînés, on trouva le temps nécessaire pour que je puisse acquérir une certaine habileté à l’escrime. Avec légèreté, j’attendais le destin qui me menaçait lors d’au moins l’un des combats à venir.
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Moi-même, je ne pouvais pas comprendre à l’époque ; d’un autre côté, la manière dont ce destin m’a épargné les conséquences de ma témérité me semble encore aujourd’hui véritablement miraculeuse, et digne d’une description plus détaillée. Les préparatifs pour un duel consistaient à acquérir de l’expérience dans ce genre d’affrontements en assistant à plusieurs d’entre eux. Nous, les nouveaux membres, atteignions cet objectif par ce qu’on appelait « assumer une mission » : on nous confiait les épées du corps (des armes précieuses symbolisant l’honneur au sein de l’association), et nous devions les emporter d’abord chez le forgeron, puis sur le lieu du combat. Cette démarche était assez dangereuse, car elle devait se faire en secret, étant donné que les duels étaient interdits par la loi ; en retour, nous obtenions le droit d’assister en tant que spectateurs aux duels à venir.
Lorsque j’eus obtenu cet honneur, le lieu choisi pour le duel que j’allais observer était la salle de billard d’une auberge située sur la Burgstrasse. La table avait été déplacée sur le côté, et c’est là que les spectateurs autorisés prenaient place. Parmi eux, je me tenais, le cœur battant, pour assister aux affrontements dangereux entre ces vaillants champions. On m’a raconté à cette occasion l’histoire d’un de mes amis (un Juif nommé Levy, mais connu sous le nom de Lippert), qui, dans cette même salle, avait cédé tant de terrain à son adversaire que la porte dut être ouverte pour lui ; il recula alors par cette porte, descendant les marches jusqu’à la rue, tout en croyant encore qu’il était en train de se battre.
Lorsque plusieurs duels furent terminés, deux hommes montèrent sur le ring : Tempel, le président des Markomanen, et un certain Wohlfart, un ancien élève déjà en sa quatorzième année d’études ; j’étais moi aussi inscrit pour un duel avec lui plus tard. Dans de telles circonstances, on n’autorisait personne à assister au combat, afin que les faiblesses du duelliste ne soient pas révélées à son futur adversaire. Mes supérieurs demandèrent donc à Wohlfart s’il voulait que je sois éloigné ; il répondit avec calme et mépris : « Laissez ce petit nouveau là-bas, au nom de Dieu ! » Ainsi, je devins témoin de l’invalidation d’un escrimeur qui, malgré tout, se montra si expérimenté et habile que j’aurais pu m’inquiéter pour l’issue de mon futur duel avec lui. Son adversaire gigantesque lui coupa l’artère du bras droit, ce qui mit fin immédiatement au combat ; le chirurgien déclara que Wohlfart ne pourrait plus tenir une épée pendant des années, ce qui fit annuler sur-le-champ notre duel prévu. Je ne nie pas que cet incident ait réjoui mon âme.
Lorsque j’eus obtenu cet honneur, le lieu choisi pour le duel que j’allais observer était la salle de billard d’une auberge située sur la Burgstrasse. La table avait été déplacée sur le côté, et c’est là que les spectateurs autorisés prenaient place. Parmi eux, je me tenais, le cœur battant, pour assister aux affrontements dangereux entre ces vaillants champions. On m’a raconté à cette occasion l’histoire d’un de mes amis (un Juif nommé Levy, mais connu sous le nom de Lippert), qui, dans cette même salle, avait cédé tant de terrain à son adversaire que la porte dut être ouverte pour lui ; il recula alors par cette porte, descendant les marches jusqu’à la rue, tout en croyant encore qu’il était en train de se battre.
Lorsque plusieurs duels furent terminés, deux hommes montèrent sur le ring : Tempel, le président des Markomanen, et un certain Wohlfart, un ancien élève déjà en sa quatorzième année d’études ; j’étais moi aussi inscrit pour un duel avec lui plus tard. Dans de telles circonstances, on n’autorisait personne à assister au combat, afin que les faiblesses du duelliste ne soient pas révélées à son futur adversaire. Mes supérieurs demandèrent donc à Wohlfart s’il voulait que je sois éloigné ; il répondit avec calme et mépris : « Laissez ce petit nouveau là-bas, au nom de Dieu ! » Ainsi, je devins témoin de l’invalidation d’un escrimeur qui, malgré tout, se montra si expérimenté et habile que j’aurais pu m’inquiéter pour l’issue de mon futur duel avec lui. Son adversaire gigantesque lui coupa l’artère du bras droit, ce qui mit fin immédiatement au combat ; le chirurgien déclara que Wohlfart ne pourrait plus tenir une épée pendant des années, ce qui fit annuler sur-le-champ notre duel prévu. Je ne nie pas que cet incident ait réjoui mon âme.
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Peu de temps après, la première réunion générale de notre club eut lieu au Green Tap. Ces rassemblements sont des lieux où les duels ont souvent lieu. Là, je me suis retrouvé confronté à un autre Tischer, mais j’ai appris en même temps que j’avais été débarrassé de deux de mes adversaires les plus redoutables, car ils avaient disparu à cause de leurs dettes, ne laissant aucune trace derrière eux. Le seul dont j’ai pu avoir des nouvelles était le redoutable Stelzer, surnommé Lope. Ce type avait profité du passage de réfugiés polonais, qui avaient déjà été chassés par-delà la frontière et se dirigeaient vers la France en traversant l’Allemagne, pour se faire passer pour un champion de la liberté malchanceux ; il est ensuite entré dans la Légion étrangère en Algérie. Sur le chemin du retour, Degelow, que je devais rencontrer quelques semaines plus tard, proposa une « trêve ». Il s’agissait d’un stratagème qui, s’il était accepté, comme c’est arrivé ici, permettait aux futurs combattants de se rencontrer et de discuter entre eux, ce qui était strictement interdit. Nous sommes retournés en ville main dans la main ; avec une tendresse chevaleresque, mon adversaire intéressant et redoutable déclara qu’il était ravi à l’idée de croiser le fer avec moi dans quelques semaines ; il considérait cela comme un honneur et un plaisir, car il m’appréciait et me respectait pour mon courage. Rarement un succès personnel m’a autant flatté. Nous nous sommes embrassés, et au milieu de protestations qui, en raison d’une certaine dignité, acquirent une signification que je n’oublierai jamais, nous nous sommes séparés. Il m’informa qu’il devait d’abord se rendre à Iéna, où il avait un duel prévu. Une semaine plus tard, la nouvelle de sa mort parvint à Leipzig : il avait été gravement blessé lors du duel à Iéna. J’avais l’impression de vivre un rêve, duquel j’étais tiré par l’annonce de mon duel avec Tischer. Bien qu’il fût un combattant de premier ordre et vigoureux, il avait été choisi par nos chefs pour mon premier duel parce qu’il était plutôt petit. Malgré mon manque de confiance envers mes compétences en escrime, acquis à la hâte et peu pratiquées, j’attendais ce premier duel avec légèreté. Bien que ce fût contraire aux règles, je n’ai jamais pensé à dire aux autorités que je souffrais d’une légère éruption cutanée que j’avais attrapée à ce moment-là, et dont on m’avait dit qu’elle rendait les blessures si dangereuses que leur déclaration retarderait le combat, alors que j’étais suffisamment modeste pour être prêt à subir des blessures. On m’a appelé à dix heures du matin, et je suis parti de chez moi en souriant, en pensant à ce que ma mère et mes sœurs diraient si, dans quelques heures, je
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Ils furent ramenés dans l’état alarmant que j’avais anticipé. Mon chef, Herr v. Schonfeld, était un homme agréable et calme qui vivait dans les marais. Lorsque j’arrivai chez lui, il se pencha par la fenêtre, la pipe à la bouche, et m’accueillit en ces termes : « Tu peux rentrer chez toi, mon garçon, tout est terminé ; Tischer est à l’hôpital. » En montant à l’étage, je trouvai plusieurs « chefs de file » rassemblés, auprès desquels j’appris que Tischer s’était beaucoup enivré la veille au soir et qu’il avait ainsi été victime des traitements les plus indignes de la part des habitants d’une maison de mauvaise réputation. Il était gravement blessé et avait d’abord été emmené par la police à l’hôpital. Cela signifiait inévitablement une exclusion, et surtout l’exclusion de l’association académique à laquelle il appartenait.
Je ne me souviens pas clairement des événements qui ont éloigné de Leipzig les rares flambeurs restants auxquels je m’étais engagé depuis ce fatal séjour estival ; je sais seulement que cette aide à ma réputation d’étudiant a cédé la place à une autre. Nous avons célébré la « réunion des nouveaux étudiants », à laquelle tous ceux qui le pouvaient se rendirent en carrosse tiré par quatre chevaux, dans une longue procession à travers la ville. Après que le président du club m’eut profondément ému par sa solennité soudaine mais prolongée, j’eus envie d’être parmi les derniers à rentrer chez moi après cette sortie. Je suis donc resté absent trois jours et trois nuits, passant le temps principalement à jouer, passe-temps qui, dès la première nuit de nos festivités, a tendu autour de moi ses pièges diaboliques. Une demi-douzaine des membres les plus intelligents du club se trouvaient par hasard ensemble à l’aube dans le Jolly Peasant, et formèrent aussitôt le noyau d’un club de jeu, qui fut renforcé pendant la journée par de nouveaux membres revenus de la ville. Des membres venaient voir si nous continuions à jouer, d’autres partaient, mais moi, avec les six originaux, avons tenu bon jour et nuit sans faiblir.
Le désir qui m’a d’abord poussé à participer au jeu était celui de gagner assez pour rembourser ma dette (deux thalers) : j’y suis parvenu, et j’ai alors conçu l’espoir de pouvoir régler toutes les dettes que j’avais contractées à cette époque grâce à mes gains au jeu. Tout comme j’avais espéré apprendre la composition le plus rapidement possible grâce à la méthode de Logier, mais que j’avais longtemps été entravé dans mon objectif par des difficultés inattendues, mon plan visant à améliorer rapidement ma situation financière était également voué à l’échec. Gagner n’était pas une affaire si simple, et pendant environ trois mois, j’ai été une victime de la folie du jeu au point qu’aucune autre passion n’a pu exercer la moindre influence sur mon esprit.
Je ne me souviens pas clairement des événements qui ont éloigné de Leipzig les rares flambeurs restants auxquels je m’étais engagé depuis ce fatal séjour estival ; je sais seulement que cette aide à ma réputation d’étudiant a cédé la place à une autre. Nous avons célébré la « réunion des nouveaux étudiants », à laquelle tous ceux qui le pouvaient se rendirent en carrosse tiré par quatre chevaux, dans une longue procession à travers la ville. Après que le président du club m’eut profondément ému par sa solennité soudaine mais prolongée, j’eus envie d’être parmi les derniers à rentrer chez moi après cette sortie. Je suis donc resté absent trois jours et trois nuits, passant le temps principalement à jouer, passe-temps qui, dès la première nuit de nos festivités, a tendu autour de moi ses pièges diaboliques. Une demi-douzaine des membres les plus intelligents du club se trouvaient par hasard ensemble à l’aube dans le Jolly Peasant, et formèrent aussitôt le noyau d’un club de jeu, qui fut renforcé pendant la journée par de nouveaux membres revenus de la ville. Des membres venaient voir si nous continuions à jouer, d’autres partaient, mais moi, avec les six originaux, avons tenu bon jour et nuit sans faiblir.
Le désir qui m’a d’abord poussé à participer au jeu était celui de gagner assez pour rembourser ma dette (deux thalers) : j’y suis parvenu, et j’ai alors conçu l’espoir de pouvoir régler toutes les dettes que j’avais contractées à cette époque grâce à mes gains au jeu. Tout comme j’avais espéré apprendre la composition le plus rapidement possible grâce à la méthode de Logier, mais que j’avais longtemps été entravé dans mon objectif par des difficultés inattendues, mon plan visant à améliorer rapidement ma situation financière était également voué à l’échec. Gagner n’était pas une affaire si simple, et pendant environ trois mois, j’ai été une victime de la folie du jeu au point qu’aucune autre passion n’a pu exercer la moindre influence sur mon esprit.
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Ni le Fechtboden (où les élèves s’entraînaient au combat), ni la taverne, ni même le lieu même des combats ne virent jamais à nouveau mon visage. Dans ma situation lamentable, je me creusais la tête toute la journée pour trouver des moyens d’obtenir de l’argent afin de jouer la nuit. En vain, ma pauvre mère essayait de tout faire pour m’empêcher de rentrer si tard, bien qu’elle ne connût pas la véritable nature de mes débauches : après avoir quitté la maison l’après-midi, je ne revenais que à l’aube du jour suivant, et j’atteignais ma chambre (qui se trouvait à une certaine distance des autres) en grimpant par-dessus le portail, car ma mère avait refusé de me donner une clé. Désespéré par mon malheur, ma passion pour le jeu devint une véritable manie, et je ne ressentais plus aucun intérêt pour ces choses qui m’avaient autrefois attiré vers la vie d’étudiant. Je devins complètement indifférent à l’opinion de mes anciens compagnons et les évitais complètement ; je me perdis alors dans les petits cercles de jeu de Leipzig, où ne se rassemblaient que la pire racaille d’élèves. Insensible à tout sentiment de respect de soi, j’endurais même le mépris de ma sœur Rosalie ; elle et ma mère daignaient à peine jeter un regard sur ce jeune libertin qu’elles ne voyaient que rarement, pâle et épuisé : mon désespoir grandissant me poussa finalement à recourir à l’audace comme seul moyen de forcer le destin hostile à se tourner en ma faveur. Il me vint soudain à l’esprit que ce n’était qu’en misant gros que je pourrais réaliser de gros profits. À cette fin, je décidai d’utiliser la pension de ma mère, dont j’étais le gardien d’une somme assez importante. Cette nuit-là, je perdis tout ce que j’avais sur moi, à l’exception d’un thaler : l’excitation avec laquelle je misai cette dernière pièce sur une carte fut une expérience jusqu’alors tout à fait étrangère à ma jeunesse. Comme je n’avais rien mangé, je fus obligé de quitter à plusieurs reprises la table de jeu à cause de ma maladie. Avec ce dernier thaler, je misai ma vie, car retourner chez moi était bien sûr hors de question. Je me voyais déjà à l’aube grise, fils prodigue, fuyant tout ce que j’aimais, à travers forêts et champs, vers l’inconnu. Mon état de désespoir s’était emparé de moi à tel point que, lorsque ma carte gagna, je mis immédiatement tout l’argent sur une nouvelle mise, et je répétai cet exercice jusqu’à avoir gagné une somme considérable. À partir de ce moment, ma chance ne cessa de croître. J’eus tellement confiance en moi que je pris des risques encore plus grands : car soudain, il me vint à l’esprit que c’était là mon dernier jour avec les cartes. Ma bonne fortune devint si évidente que la banque jugea prudent de fermer. Non seulement j’avais récupéré tout l’argent que j’avais perdu, mais j’avais aussi…
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J’ai gagné assez d’argent pour rembourser toutes mes dettes également. Mes sensations tout au long de ce processus étaient de nature sacrée : j’avais l’impression que Dieu et Ses anges se tenaient à mes côtés et chuchotaient dans mes oreilles des paroles d’avertissement et de consolation.
Une fois de plus, je suis monté par-dessus le portail de ma maison aux premières heures du matin, cette fois pour dormir paisiblement et profondément, et me réveiller très tard, renforcé, comme si j’étais né à nouveau.
Aucun sentiment de honte ne m’a empêché de raconter à ma mère, à qui j’ai présenté l’argent, toute la vérité sur cette nuit décisive. J’ai confessé volontairement mon péché d’avoir utilisé sa pension, sans omettre aucun détail. Elle joignit les mains et remercia Dieu pour Sa miséricorde, me considérant aussitôt comme sauvé, croyant qu’il m’était impossible de commettre à nouveau un tel crime.
Et, pour être honnête, le jeu avait perdu tout son attrait pour moi à partir de ce moment-là. Le monde, dans lequel je m’étais déplacé comme un fou, semblait soudain dépourvu de tout intérêt ou d’attrait. Ma fureur envers le jeu m’avait déjà rendu complètement indifférent aux vanités habituelles d’un étudiant, et lorsque je fus libéré de cette passion aussi, je me trouvai soudain face à un monde entièrement nouveau.
À ce monde, désormais, j’appartenais : c’était le monde de l’étude musicale sérieuse et réelle, à laquelle je me consacrai désormais corps et âme.
Même durant cette période chaotique de ma vie, mon développement musical n’était pas complètement au point mort ; au contraire, il devenait de plus en plus évident que la musique était la seule direction vers laquelle mes tendances mentales avaient une inclination marquée. Seulement, j’avais complètement perdu l’habitude d’étudier la musique. Même aujourd’hui, il semble incroyable que j’aie réussi à trouver du temps à cette époque pour achever une quantité considérable de compositions. Je n’ai que le souvenir vague d’une ouverture en do majeur (temps 6/8) et d’une sonate en si bémol majeur arrangée en duo ; cette dernière plut tant à ma sœur Ottilie, qui la joua avec moi, que je l’arrangeai pour orchestre. Mais une autre œuvre de cette période, une ouverture en si bémol majeur, laissa une impression indélébile dans mon esprit en raison d’un incident lié à elle. En fait, cette composition était le résultat de mon étude de la Neuvième Symphonie de Beethoven, dans une mesure à peu près équivalente à celle où Leubald und Adelaïde était le fruit de mon étude de Shakespeare. J’avais pris soin de mettre en valeur le sens mystique dans l’orchestre, que j’avais divisé en trois parties distinctes et opposées.
Une fois de plus, je suis monté par-dessus le portail de ma maison aux premières heures du matin, cette fois pour dormir paisiblement et profondément, et me réveiller très tard, renforcé, comme si j’étais né à nouveau.
Aucun sentiment de honte ne m’a empêché de raconter à ma mère, à qui j’ai présenté l’argent, toute la vérité sur cette nuit décisive. J’ai confessé volontairement mon péché d’avoir utilisé sa pension, sans omettre aucun détail. Elle joignit les mains et remercia Dieu pour Sa miséricorde, me considérant aussitôt comme sauvé, croyant qu’il m’était impossible de commettre à nouveau un tel crime.
Et, pour être honnête, le jeu avait perdu tout son attrait pour moi à partir de ce moment-là. Le monde, dans lequel je m’étais déplacé comme un fou, semblait soudain dépourvu de tout intérêt ou d’attrait. Ma fureur envers le jeu m’avait déjà rendu complètement indifférent aux vanités habituelles d’un étudiant, et lorsque je fus libéré de cette passion aussi, je me trouvai soudain face à un monde entièrement nouveau.
À ce monde, désormais, j’appartenais : c’était le monde de l’étude musicale sérieuse et réelle, à laquelle je me consacrai désormais corps et âme.
Même durant cette période chaotique de ma vie, mon développement musical n’était pas complètement au point mort ; au contraire, il devenait de plus en plus évident que la musique était la seule direction vers laquelle mes tendances mentales avaient une inclination marquée. Seulement, j’avais complètement perdu l’habitude d’étudier la musique. Même aujourd’hui, il semble incroyable que j’aie réussi à trouver du temps à cette époque pour achever une quantité considérable de compositions. Je n’ai que le souvenir vague d’une ouverture en do majeur (temps 6/8) et d’une sonate en si bémol majeur arrangée en duo ; cette dernière plut tant à ma sœur Ottilie, qui la joua avec moi, que je l’arrangeai pour orchestre. Mais une autre œuvre de cette période, une ouverture en si bémol majeur, laissa une impression indélébile dans mon esprit en raison d’un incident lié à elle. En fait, cette composition était le résultat de mon étude de la Neuvième Symphonie de Beethoven, dans une mesure à peu près équivalente à celle où Leubald und Adelaïde était le fruit de mon étude de Shakespeare. J’avais pris soin de mettre en valeur le sens mystique dans l’orchestre, que j’avais divisé en trois parties distinctes et opposées.
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éléments. Je voulais que la nature caractéristique de ces éléments soit immédiatement apparente au lecteur de la partition, dès qu’il la regarderait, grâce à une mise en valeur saisissante des couleurs ; ce n’est que parce que je ne pouvais pas obtenir d’encre verte que cette idée pittoresque est devenue impossible. J’ai utilisé de l’encre noire uniquement pour les instruments à vent en métal, les cordes devaient être en rouge et les instruments à vent en vert. J’ai donné cette partition extraordinaire à Heinrich Dorn pour qu’il la consulte ; il était alors directeur musical du théâtre de Leipzig. Il était très jeune, et m’a impressionné en tant que musicien très intelligent et homme du monde espiègle, très apprécié du public de Leipzig. Néanmoins, je n’ai jamais pu comprendre comment il a pu accéder à ma demande de composer cette ouverture. Quelque temps plus tard, j’étais plutôt enclin à croire, avec d’autres qui savaient à quel point il aimait les bonnes blagues, qu’il avait l’intention de se faire plaisir un peu. Cependant, à l’époque, il jurait que l’œuvre lui semblait intéressante, et affirmait que si elle était présentée comme une œuvre inédite de Beethoven, le public la recevrait avec respect, même sans la comprendre. C’était Noël de l’année fatidique 1830 ; comme d’habitude, il n’y aurait pas de représentation au théâtre la veille de Noël, mais un concert pour les pauvres avait été organisé, qui ne reçut que peu de soutien. Le premier morceau du programme portait le titre excitant de « Nouvelle Ouverture » — rien de plus ! J’avais écouté en cachette la répétition, avec quelques appréhensions. J’ai été très impressionné par le calme avec lequel Dorn faisait face à la confusion apparente des membres de l’orchestre face à cette composition mystérieuse. Le thème principal de l’Allegro se trouvait en quatre mesures ; cependant, après chaque quatrième mesure, une cinquième mesure était insérée, qui n’avait rien à voir avec la mélodie, et qui était annoncée par un coup fort sur la caisse claire au deuxième temps. Comme ce coup de tambour se distinguait seul, le batteur, qui pensait constamment commettre une erreur, devenait confus et ne donnait pas à l’accent la justesse requise par la partition. Écoutant depuis mon coin caché, effrayé par mon intention initiale, cette interprétation accidentellement différente ne me déplut pas. Cependant, à ma grande irritation, Dorn fit venir le batteur devant lui et insista pour qu’il joue les accents avec la justesse prescrite. Lorsque, après la répétition, j’ai exprimé au directeur musical mes appréhensions concernant ce fait important, je n’ai pas réussi à le faire promettre…
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Interprétation plus douce de ce battement de tambour fatal ; il insista sur le fait que l’œuvre sonnerait très bien telle qu’elle était. Malgré cette assurance, mon impatience grandissait, et je n’avais pas le courage de me présenter à mes amis à l’avance en tant qu’auteur de la « Nouvelle Ouverture ».
Ma sœur Ottilie, qui avait déjà dû subir les lectures secrètes de Leubald und Adelaïde, fut la seule à vouloir m’accompagner pour écouter mon œuvre. C’était la veille de Noël, et il y aurait l’arbre de Noël habituel, des cadeaux, etc., chez mon beau-frère, Friedrich Brockhaus ; nous voulions naturellement tous les deux y être. Ma sœur, en particulier, qui y vivait, était fortement impliquée dans les préparatifs et ne pouvait s’échapper que pour un bref moment, et encore avec beaucoup de difficulté ; notre relation amicale fit donc préparer une voiture pour elle afin qu’elle puisse revenir plus rapidement. J’en profitai pour inaugurer, pour ainsi dire, mon entrée dans le monde musical de manière festive. La voiture s’arrêta devant le théâtre. Ottilie entra dans la loge de mon beau-frère, ce qui m’obligea à essayer de trouver une place dans la fosse. J’avais oublié d’acheter un billet et fui refusé par l’homme à la porte. Soudain, l’accordage de l’orchestre devint de plus en plus fort, et je crus devoir manquer le début de mon œuvre. Dans mon anxiété, je me présentai à l’homme à la porte comme le compositeur de la « Nouvelle Ouverture », et réussis ainsi à entrer sans billet. Je me frayai un chemin jusqu’à l’une des premières rangées de la fosse et m’assis dans une angoisse terrible.
L’ouverture commença : après que le thème des instruments à vent « noirs » se fut fait entendre avec beaucoup d’insistance, le thème « rouge » d’Allegro démarra ; comme je l’ai déjà mentionné, chaque cinquième mesure était interrompue par le battement de tambour du monde « noir ». L’effet produit sur les auditeurs par le thème « vert » des instruments à vent, qui rejoignit ensuite, et ce qu’ils ont dû penser lorsque les thèmes « noir », « rouge » et « vert » se mélangèrent, est resté pour moi un mystère, car ce battement de tambour fatal, frappé brutalement, m’a complètement privé de mes sens, surtout que cet effet prolongé et récurrent commençait maintenant à susciter non seulement l’attention, mais aussi l’amusement du public. J’entendis mes voisins calculer le retour de cet effet ; sachant la justesse absolue de leurs calculs, je souffris mille tourments et faillis perdre connaissance. Enfin, je sortis de ce cauchemar lorsque l’ouverture, à laquelle j’avais refusé de donner ce que je considérais comme une fin banale, s’arrêta de manière tout à fait inattendue.
Ma sœur Ottilie, qui avait déjà dû subir les lectures secrètes de Leubald und Adelaïde, fut la seule à vouloir m’accompagner pour écouter mon œuvre. C’était la veille de Noël, et il y aurait l’arbre de Noël habituel, des cadeaux, etc., chez mon beau-frère, Friedrich Brockhaus ; nous voulions naturellement tous les deux y être. Ma sœur, en particulier, qui y vivait, était fortement impliquée dans les préparatifs et ne pouvait s’échapper que pour un bref moment, et encore avec beaucoup de difficulté ; notre relation amicale fit donc préparer une voiture pour elle afin qu’elle puisse revenir plus rapidement. J’en profitai pour inaugurer, pour ainsi dire, mon entrée dans le monde musical de manière festive. La voiture s’arrêta devant le théâtre. Ottilie entra dans la loge de mon beau-frère, ce qui m’obligea à essayer de trouver une place dans la fosse. J’avais oublié d’acheter un billet et fui refusé par l’homme à la porte. Soudain, l’accordage de l’orchestre devint de plus en plus fort, et je crus devoir manquer le début de mon œuvre. Dans mon anxiété, je me présentai à l’homme à la porte comme le compositeur de la « Nouvelle Ouverture », et réussis ainsi à entrer sans billet. Je me frayai un chemin jusqu’à l’une des premières rangées de la fosse et m’assis dans une angoisse terrible.
L’ouverture commença : après que le thème des instruments à vent « noirs » se fut fait entendre avec beaucoup d’insistance, le thème « rouge » d’Allegro démarra ; comme je l’ai déjà mentionné, chaque cinquième mesure était interrompue par le battement de tambour du monde « noir ». L’effet produit sur les auditeurs par le thème « vert » des instruments à vent, qui rejoignit ensuite, et ce qu’ils ont dû penser lorsque les thèmes « noir », « rouge » et « vert » se mélangèrent, est resté pour moi un mystère, car ce battement de tambour fatal, frappé brutalement, m’a complètement privé de mes sens, surtout que cet effet prolongé et récurrent commençait maintenant à susciter non seulement l’attention, mais aussi l’amusement du public. J’entendis mes voisins calculer le retour de cet effet ; sachant la justesse absolue de leurs calculs, je souffris mille tourments et faillis perdre connaissance. Enfin, je sortis de ce cauchemar lorsque l’ouverture, à laquelle j’avais refusé de donner ce que je considérais comme une fin banale, s’arrêta de manière tout à fait inattendue.
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Aucun fantôme comme ceux des Contes de Hoffmann n’aurait pu provoquer cet état extraordinaire dans lequel je suis revenu à moi en remarquant l’étonnement du public à la fin de la représentation. Je n’ai entendu aucune exclamation de désapprobation, aucun sifflement, aucun commentaire, pas même de rires ; tout ce que j’ai vu, c’était une stupéfaction intense face à un événement si étrange, qui les a frappés, tout comme moi, comme un cauchemar horrible. Le pire moment, cependant, fut celui où je dus quitter la fosse et ramener ma sœur chez nous. Se lever et passer parmi les gens dans la fosse fut vraiment affreux. Rien, cependant, ne pouvait égaler la douleur de me retrouver face à face avec l’homme à la porte ; son regard étrange me hanta longtemps par la suite, et pendant longtemps j’évitai la fosse du théâtre de Leipzig.
Ma prochaine démarche fut de retrouver ma sœur, qui avait vécu toute cette expérience tragique avec une pitié infinie ; en silence, nous sommes rentrés chez nous pour assister à une fête familiale brillante, qui contrastait ironiquement avec l’obscurité de mon désarroi.
Malgré tout, j’ai essayé de croire en moi-même et j’ai pensé trouver du réconfort dans mon ouverture pour La Fiancée de Messine, que je considérais comme une œuvre meilleure que celle que je venais d’entendre. Une réintégration, cependant, était hors de question, car les directeurs du théâtre de Leipzig me considérèrent longtemps comme une personne très douteuse, malgré l’amitié de Dorn. Il est vrai que j’ai encore tenté de composer des morceaux pour Faust de Goethe, dont certains ont été conservés jusqu’à aujourd’hui ; mais bientôt, ma vie sauvage d’étudiant reprit le dessus et noya les derniers vestiges d’un sérieux étude musicale en moi.
Je commençai alors à imaginer que, puisque j’étais devenu étudiant, je devais assister aux cours universitaires. Chez Traugott Krug, que je connaissais bien pour avoir réprimé la révolte des étudiants, j’ai tenté d’apprendre les premiers principes de la philosophie ; une seule leçon suffit à me faire abandonner cette idée. Deux ou trois fois, cependant, j’ai assisté aux cours d’esthétique donnés par l’un des professeurs plus jeunes, un homme nommé Weiss. Cette persévérance tenait à l’intérêt que Weiss suscita immédiatement en moi. Lorsque je l’ai rencontré chez mon oncle Adolph, Weiss venait juste de traduire la métaphysique d’Aristote et, si je ne me trompe, il la dédia à Hegel dans un esprit polémique.
Cette fois-là, j’avais écouté la conversation de ces deux hommes sur la philosophie et les philosophes, ce qui m’a profondément marqué.
Ma prochaine démarche fut de retrouver ma sœur, qui avait vécu toute cette expérience tragique avec une pitié infinie ; en silence, nous sommes rentrés chez nous pour assister à une fête familiale brillante, qui contrastait ironiquement avec l’obscurité de mon désarroi.
Malgré tout, j’ai essayé de croire en moi-même et j’ai pensé trouver du réconfort dans mon ouverture pour La Fiancée de Messine, que je considérais comme une œuvre meilleure que celle que je venais d’entendre. Une réintégration, cependant, était hors de question, car les directeurs du théâtre de Leipzig me considérèrent longtemps comme une personne très douteuse, malgré l’amitié de Dorn. Il est vrai que j’ai encore tenté de composer des morceaux pour Faust de Goethe, dont certains ont été conservés jusqu’à aujourd’hui ; mais bientôt, ma vie sauvage d’étudiant reprit le dessus et noya les derniers vestiges d’un sérieux étude musicale en moi.
Je commençai alors à imaginer que, puisque j’étais devenu étudiant, je devais assister aux cours universitaires. Chez Traugott Krug, que je connaissais bien pour avoir réprimé la révolte des étudiants, j’ai tenté d’apprendre les premiers principes de la philosophie ; une seule leçon suffit à me faire abandonner cette idée. Deux ou trois fois, cependant, j’ai assisté aux cours d’esthétique donnés par l’un des professeurs plus jeunes, un homme nommé Weiss. Cette persévérance tenait à l’intérêt que Weiss suscita immédiatement en moi. Lorsque je l’ai rencontré chez mon oncle Adolph, Weiss venait juste de traduire la métaphysique d’Aristote et, si je ne me trompe, il la dédia à Hegel dans un esprit polémique.
Cette fois-là, j’avais écouté la conversation de ces deux hommes sur la philosophie et les philosophes, ce qui m’a profondément marqué.
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Je me souviens que Weiss était un homme distrait, qui parlait de manière précipitée et brusque ; il avait une expression intéressante et pensive qui m’a profondément impressionné. Je me rappelle qu’ayant été accusé de manquer de clarté dans son écriture et son style, il s’est justifié en disant que les problèmes profonds de l’esprit humain ne pouvaient en aucun cas être résolus par la foule. Cette maxime, qui m’a paru très plausible, j’ai immédiatement acceptée comme principe pour tous mes écrits futurs. Je me souviens aussi que mon frère aîné Albert, à qui je devais un jour écrire pour ma mère, fut tellement dégoûté par ma lettre et mon style qu’il dit qu’il pensait que je devenais fou.
Malgré mes espoirs que les cours de Weiss me feraient beaucoup de bien, je n’étais pas capable de continuer à y assister, car mes désirs de l’époque me portaient vers tout sauf l’étude de l’esthétique. Néanmoins, l’anxiété de ma mère à mon sujet à ce moment-là m’a poussé à essayer de reprendre la musique. Comme Muller, le professeur auprès duquel j’avais étudié jusqu’alors, n’avait pas réussi à susciter en moi un amour durable pour l’étude, il fallait voir si un autre professeur serait mieux à même de m’inciter à travailler sérieusement.
Theodor Weinlich, qui était chef de chœur et directeur musical à l’église Saint-Thomas, occupait alors cette fonction importante et ancienne, qui fut ensuite occupée par Schicht, et avant lui par rien de moins que Sebastian Bach. Par son éducation, il appartenait à l’ancienne école italienne de musique, et avait étudié à Bologne sous Pater Martini. Il s’était fait un nom dans cet art grâce à ses compositions vocales, dans lesquelles sa manière exquise de traiter les parties était grandement louée. Un jour, il m’a lui-même dit qu’un éditeur de Leipzig lui avait offert une somme très importante s’il écrivait pour son entreprise un autre livre d’exercices vocaux similaires à celui qui s’était avéré si rentable pour son premier éditeur. Weinlich lui répondit qu’il n’avait pas pour l’instant d’exercices de ce genre prêts, mais lui proposa plutôt une nouvelle messe, que l’éditeur refusa en ces termes : « Que celui qui a la viande ronge les os. » La modestie avec laquelle Weinlich m’a raconté cette petite histoire montrait à quel point c’était un homme exceptionnel. Comme il était dans un état de santé très mauvais et fragile lorsque ma mère me l’a présenté, il a d’abord refusé de m’accepter comme élève. Mais, après avoir résisté à toutes les tentatives de persuasion, il eut finalement pitié de mon instruction musicale, qui, comme il le découvrit bientôt à partir d’une fugue que j’avais apportée, était extrêmement déficiente. Il promit donc de m’enseigner, à condition que j’abandonne tout
Malgré mes espoirs que les cours de Weiss me feraient beaucoup de bien, je n’étais pas capable de continuer à y assister, car mes désirs de l’époque me portaient vers tout sauf l’étude de l’esthétique. Néanmoins, l’anxiété de ma mère à mon sujet à ce moment-là m’a poussé à essayer de reprendre la musique. Comme Muller, le professeur auprès duquel j’avais étudié jusqu’alors, n’avait pas réussi à susciter en moi un amour durable pour l’étude, il fallait voir si un autre professeur serait mieux à même de m’inciter à travailler sérieusement.
Theodor Weinlich, qui était chef de chœur et directeur musical à l’église Saint-Thomas, occupait alors cette fonction importante et ancienne, qui fut ensuite occupée par Schicht, et avant lui par rien de moins que Sebastian Bach. Par son éducation, il appartenait à l’ancienne école italienne de musique, et avait étudié à Bologne sous Pater Martini. Il s’était fait un nom dans cet art grâce à ses compositions vocales, dans lesquelles sa manière exquise de traiter les parties était grandement louée. Un jour, il m’a lui-même dit qu’un éditeur de Leipzig lui avait offert une somme très importante s’il écrivait pour son entreprise un autre livre d’exercices vocaux similaires à celui qui s’était avéré si rentable pour son premier éditeur. Weinlich lui répondit qu’il n’avait pas pour l’instant d’exercices de ce genre prêts, mais lui proposa plutôt une nouvelle messe, que l’éditeur refusa en ces termes : « Que celui qui a la viande ronge les os. » La modestie avec laquelle Weinlich m’a raconté cette petite histoire montrait à quel point c’était un homme exceptionnel. Comme il était dans un état de santé très mauvais et fragile lorsque ma mère me l’a présenté, il a d’abord refusé de m’accepter comme élève. Mais, après avoir résisté à toutes les tentatives de persuasion, il eut finalement pitié de mon instruction musicale, qui, comme il le découvrit bientôt à partir d’une fugue que j’avais apportée, était extrêmement déficiente. Il promit donc de m’enseigner, à condition que j’abandonne tout
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Des tentatives de composition pendant six mois, suivant implicitement ses instructions.
J’ai tenu parole pour la première partie de ma promesse, grâce au vaste tourbillon de dissipation dans lequel ma vie d’étudiant m’avait entraîné.
Cependant, lorsque je dus m’occuper pendant une certaine période uniquement d’exercices d’harmonie à quatre voix, dans un style strictement rigoureux, ce n’est pas seulement l’étudiant en moi, mais aussi le compositeur de tant d’ouvertures et de sonates qui en fut profondément dégoûté. Weinlich avait lui aussi des griefs contre moi et décida de m’abandonner.
Pendant cette période, j’atteignis la crise de ma vie, qui mena à la catastrophe de ce terrible soir au casino. Mais un coup encore plus dur que cette expérience effrayante m’attendait lorsque Weinlich décida de ne plus avoir affaire à moi. Profondément humilié et misérable, je suppliai le doux vieillard que j’aimais beaucoup de me pardonner, et je lui promis dès lors de travailler avec une énergie inlassable.
Un matin, à sept heures, Weinlich m’appela pour commencer le brouillon d’une fugue ; il me consacra toute la matinée, suivant mon travail note par note avec la plus grande attention et me donnant ses précieux conseils. À midi, il me renvoya en me chargeant de perfectionner et de terminer le brouillon en complétant les parties manquantes chez moi.
Lorsque je lui apportai la fugue achevée, il me remit sa propre version du même thème pour comparaison. Cette tâche commune de composition de fugues établit entre moi et mon enseignant bienveillant les liens les plus tendres, car, à partir de ce moment-là, nous apprécions tous deux les leçons. J’étais stupéfait de voir combien le temps passait vite. En huit semaines, non seulement j’avais abordé un grand nombre des fugues les plus complexes, mais j’avais également maîtrisé toutes sortes d’évolutions difficiles en contrepoint, jusqu’au jour où, en lui apportant une double fugue extrêmement élaborée, il me coupa le souffle en me disant qu’il n’avait plus rien à m’apprendre.
Comme je ne percevais aucun effort particulier de ma part, je me demandais souvent si j’étais vraiment devenu un musicien bien formé. Weinlich lui-même ne semblait pas accorder beaucoup d’importance à ce qu’il m’avait enseigné : il disait : « Probablement ne composerez-vous jamais de fugues ou de canons ; mais ce que vous avez maîtrisé, c’est l’indépendance : vous pouvez maintenant vous tenir debout tout seul et compter sur une excellente technique à votre disposition si vous en avez besoin. »
Le principal résultat de son influence sur moi fut sans doute l’amour croissant pour la clarté et la fluidité qu’il m’avait appris à cultiver. J’avais déjà eu
J’ai tenu parole pour la première partie de ma promesse, grâce au vaste tourbillon de dissipation dans lequel ma vie d’étudiant m’avait entraîné.
Cependant, lorsque je dus m’occuper pendant une certaine période uniquement d’exercices d’harmonie à quatre voix, dans un style strictement rigoureux, ce n’est pas seulement l’étudiant en moi, mais aussi le compositeur de tant d’ouvertures et de sonates qui en fut profondément dégoûté. Weinlich avait lui aussi des griefs contre moi et décida de m’abandonner.
Pendant cette période, j’atteignis la crise de ma vie, qui mena à la catastrophe de ce terrible soir au casino. Mais un coup encore plus dur que cette expérience effrayante m’attendait lorsque Weinlich décida de ne plus avoir affaire à moi. Profondément humilié et misérable, je suppliai le doux vieillard que j’aimais beaucoup de me pardonner, et je lui promis dès lors de travailler avec une énergie inlassable.
Un matin, à sept heures, Weinlich m’appela pour commencer le brouillon d’une fugue ; il me consacra toute la matinée, suivant mon travail note par note avec la plus grande attention et me donnant ses précieux conseils. À midi, il me renvoya en me chargeant de perfectionner et de terminer le brouillon en complétant les parties manquantes chez moi.
Lorsque je lui apportai la fugue achevée, il me remit sa propre version du même thème pour comparaison. Cette tâche commune de composition de fugues établit entre moi et mon enseignant bienveillant les liens les plus tendres, car, à partir de ce moment-là, nous apprécions tous deux les leçons. J’étais stupéfait de voir combien le temps passait vite. En huit semaines, non seulement j’avais abordé un grand nombre des fugues les plus complexes, mais j’avais également maîtrisé toutes sortes d’évolutions difficiles en contrepoint, jusqu’au jour où, en lui apportant une double fugue extrêmement élaborée, il me coupa le souffle en me disant qu’il n’avait plus rien à m’apprendre.
Comme je ne percevais aucun effort particulier de ma part, je me demandais souvent si j’étais vraiment devenu un musicien bien formé. Weinlich lui-même ne semblait pas accorder beaucoup d’importance à ce qu’il m’avait enseigné : il disait : « Probablement ne composerez-vous jamais de fugues ou de canons ; mais ce que vous avez maîtrisé, c’est l’indépendance : vous pouvez maintenant vous tenir debout tout seul et compter sur une excellente technique à votre disposition si vous en avez besoin. »
Le principal résultat de son influence sur moi fut sans doute l’amour croissant pour la clarté et la fluidité qu’il m’avait appris à cultiver. J’avais déjà eu
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Écrire la fugue susmentionnée pour voix ordinaires ; mon goût pour le mélodique et le vocal s’était ainsi éveillé. Afin de me maintenir strictement sous son influence apaisante et amicale, il m’a en même temps donné une sonate à composer, laquelle, en preuve de mon amitié pour lui, devait être construite sur des lignes strictement harmoniques et thématiques ; pour cela, il m’a recommandé comme modèle une sonate très précoce et enfantine de Pleyel. Ceux qui n’avaient entendu ma Ouverture que récemment devaient certainement se demander comment j’avais pu composer cette sonate, qui a été publiée par indiscrétion des messieurs Breitkopf et Hartel (pour me récompenser de mon abstinence, Weinlich les a incités à publier cette piètre composition). À partir de ce moment-là, il m’a laissé toute liberté. D’abord, on m’a permis de composer une Fantaisie pour piano (en fa dièse mineur), que j’ai écrite dans un style plutôt informel en traitant la mélodie sous forme de récitatif ; cela m’a procuré une grande satisfaction, car cela m’a valu les éloges de Weinlich. Peu après, j’ai écrit trois ouvertures qui ont toutes reçu son approbation totale. L’hiver suivant (1831-1832), j’ai réussi à faire exécuter la première d’entre elles, en ré mineur, lors d’un des concerts du Gewandhaus. À cette époque, un ton très simple et familier dominait dans cette institution. Les œuvres instrumentales n’étaient pas dirigées par ce que nous appelons un « chef d’orchestre », mais étaient simplement jouées devant le public par le chef d’orchestre lui-même. Dès que le chant commençait, Pohlenz prenait sa place au pupitre ; il appartenait au type de directeurs musicaux dodus et agréables, et était très apprécié du public de Leipzig. Il montait sur la scène avec une baguette bleue d’allure très importante à la main. L’un des événements les plus étranges qui se sont produits à cette époque fut la représentation annuelle de la Neuvième Symphonie de Beethoven ; après que les trois premiers mouvements eurent été joués d’un trait, comme une symphonie de Haydn, autant que l’orchestre pouvait le supporter, Pohlenz, au lieu de devoir diriger un quatuor vocal, une cantate ou une aria italienne, prit sa place au pupitre pour entreprendre cette œuvre instrumentale extrêmement complexe, avec son début particulièrement énigmatique et incohérent, l’une des tâches les plus difficiles qui puissent exister pour un chef d’orchestre. Je n’oublierai jamais l’impression que m’a produite, lors de la première répétition, le rythme 3/4 joué avec anxiété et précision, ainsi que la manière dont les cris sauvages de la trompette (avec lesquels ce mouvement commence) provoquaient la plus extraordinaire confusion sonore.
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Il avait évidemment choisi ce tempo dans le but, d’une certaine manière, de maîtriser le récitatif des contrebasses ; mais c’était complètement vain. Pohlenz était en nage, le récitatif ne fonctionnait pas, et je commençai vraiment à penser que Beethoven devait avoir écrit n’importe quoi ; le contrebassiste, Temmler, un vétéran fidèle de l’orchestre, parvint finalement à convaincre Pohlenz, en utilisant un langage plutôt grossier et énergique, de poser la baguette, et c’est ainsi que le récitatif put enfin se dérouler correctement. Néanmoins, à ce moment-là, j’eus l’impression, d’une façon que j’ai du mal à expliquer, d’avoir abouti à la modeste conclusion que cette œuvre extraordinaire restait hors de ma compréhension. Pendant longtemps, j’abandonnai mes réflexions sur cette composition et tournai mes pensées, avec un simple désir, vers une forme musicale plus claire et plus calme.
Mes études de contrepoint m’avaient appris à apprécier, avant tout, le traitement léger et fluide de Mozart pour les problèmes techniques les plus difficiles, et le dernier mouvement de sa grande Symphonie en do majeur servit particulièrement d’exemple à mon propre travail. Mon ouverture en ré mineur, qui montrait clairement l’influence de l’Ouverture Coriolan de Beethoven, fut bien accueillie par le public ; ma mère recommença à avoir confiance en moi, et je me mis aussitôt au travail sur une deuxième ouverture (en do majeur), qui se terminait réellement par un « Fugato » qui rendait encore plus hommage à mon nouveau modèle que je n’avais jamais osé l’espérer.
Cette ouverture fut également jouée peu après lors d’un récital donné par la chanteuse préférée, Mlle Palazzesi (de l’Opéra italienne de Dresde). Avant cela, je l’avais déjà présentée lors d’un concert organisé par une société musicale privée appelée « Euterpe », où je l’avais dirigée moi-même.
Je me souviens de l’impression étrange que me fit une remarque faite par ma mère à cette occasion ; en effet, cette œuvre, écrite dans un style de contrepoint, sans véritable passion ni émotion, avait produit un effet étrange sur elle. Elle exprima sa surprise en louant chaleureusement l’Ouverture Egmont, jouée au même concert, affirmant que « ce genre de musique était finalement plus fascinant que n’importe quelle fugue stupide ».
À cette époque, j’écrivis également (comme mon troisième opus) une ouverture pour le drame de Raupach, Konig Enzio, dans laquelle l’influence de Beethoven se fit encore plus sentir. Ma sœur Rosalie réussit à la faire jouer au théâtre avant la pièce ; par prudence, on ne l’annonça pas au programme la première fois. Dorn la dirigea, et comme…
Mes études de contrepoint m’avaient appris à apprécier, avant tout, le traitement léger et fluide de Mozart pour les problèmes techniques les plus difficiles, et le dernier mouvement de sa grande Symphonie en do majeur servit particulièrement d’exemple à mon propre travail. Mon ouverture en ré mineur, qui montrait clairement l’influence de l’Ouverture Coriolan de Beethoven, fut bien accueillie par le public ; ma mère recommença à avoir confiance en moi, et je me mis aussitôt au travail sur une deuxième ouverture (en do majeur), qui se terminait réellement par un « Fugato » qui rendait encore plus hommage à mon nouveau modèle que je n’avais jamais osé l’espérer.
Cette ouverture fut également jouée peu après lors d’un récital donné par la chanteuse préférée, Mlle Palazzesi (de l’Opéra italienne de Dresde). Avant cela, je l’avais déjà présentée lors d’un concert organisé par une société musicale privée appelée « Euterpe », où je l’avais dirigée moi-même.
Je me souviens de l’impression étrange que me fit une remarque faite par ma mère à cette occasion ; en effet, cette œuvre, écrite dans un style de contrepoint, sans véritable passion ni émotion, avait produit un effet étrange sur elle. Elle exprima sa surprise en louant chaleureusement l’Ouverture Egmont, jouée au même concert, affirmant que « ce genre de musique était finalement plus fascinant que n’importe quelle fugue stupide ».
À cette époque, j’écrivis également (comme mon troisième opus) une ouverture pour le drame de Raupach, Konig Enzio, dans laquelle l’influence de Beethoven se fit encore plus sentir. Ma sœur Rosalie réussit à la faire jouer au théâtre avant la pièce ; par prudence, on ne l’annonça pas au programme la première fois. Dorn la dirigea, et comme…
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La représentation s’est bien déroulée, et le public n’a montré aucun mécontentement ; mon ouverture a été jouée plusieurs fois avec mon nom complet inscrit au programme pendant la représentation de la pièce susmentionnée. Par la suite, j’ai tenté ma chance avec une grande symphonie en ré majeur ; dans cette œuvre, j’ai montré ce que j’avais appris en m’appuyant sur l’influence de mes études de Beethoven et de Mozart pour créer une œuvre vraiment agréable et compréhensible, dans laquelle la fugue était de nouveau présente à la fin, tandis que les thèmes des différents mouvements étaient conçus de telle manière qu’ils pouvaient être joués consécutivement. Néanmoins, l’élément passionné et audacieux de la Sinfonia Eroica était clairement perceptible, surtout dans le premier mouvement. Le mouvement lent, en revanche, contenait des rappels de mon ancien mysticisme musical. Une sorte d’exclamation interrogative répétée de la tierce mineure se fondant dans la quinte reliait, dans mon esprit, cette œuvre – que j’avais achevée avec le plus grand soin quant à la clarté – à ma période la plus précoce de sentimentalité juvénile. L’année suivante, lorsque je suis allé voir Friedrich Rochlitz, alors « Nestor » des esthètes musicaux de Leipzig et président du Gewandhaus, je l’ai convaincu de me promettre une représentation de mon œuvre. Comme il avait reçu ma partition pour la lire avant de me rencontrer, il fut très surpris de découvrir que j’étais un très jeune homme, car le caractère de ma musique l’avait préparé à voir un musicien beaucoup plus âgé et plus expérimenté. Avant que cette représentation ne ait lieu, de nombreuses choses se sont produites que je dois mentionner en premier, car elles furent d’une grande importance pour ma vie. Ma brève et tumultueuse carrière d’étudiant avait anéanti en moi non seulement tout désir de développement ultérieur, mais aussi tout intérêt pour les activités intellectuelles et spirituelles. Bien que, comme je l’ai indiqué, je ne me sois jamais complètement éloigné de la musique, mon regain d’intérêt pour la politique suscita en moi mon premier véritable dégoût pour cette vie d’étudiant sans sens, qui ne laissa bientôt dans mon esprit que le souvenir d’un cauchemar effroyable. La guerre d’indépendance polonaise contre la domination russe m’a rempli d’un enthousiasme croissant. Les victoires remportées par les Polonais pendant une courte période en mai 1831 ont éveillé mon admiration enthousiaste : il me semblait que le monde avait été créé à nouveau par quelque miracle. En contraste avec cela, les nouvelles de la bataille d’Ostrolenka donnaient l’impression que la fin du monde était venue. À ma grande surprise, mes chers compagnons
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Ils se moquaient de moi lorsque je commentais certains de ces événements ; le terrible manque de compassion et de camaraderie parmi les étudiants m’a profondément frappé. Tout enthousiasme devait être étouffé ou transformé en bravade pédante, qui se manifestait sous forme d’affectation et d’indifférence. S’enivrer avec une froideur délibérée, sans la moindre trace d’humour, était considéré comme un exploit presque aussi héroïque que le duel. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris l’esprit bien plus noble qui animait les classes populaires en Allemagne, par rapport à l’état lamentablement dégénéré des étudiants universitaires. À cette époque, j’étais terriblement indigné par les remarques insultantes que je me attirais en déplorant la bataille d’Ostrolenka.
Qu’il soit dit en ma faveur que ces impressions et d’autres similaires m’ont aidé à abandonner mes compagnons médiocres. Pendant mes études avec Weinlich, la seule petite distraction que je me permettais était ma visite quotidienne en fin de journée chez Kintschy, le confiseur de la Klostergasse, où je lisais avec passion les derniers journaux. Là, je rencontrai de nombreux hommes partageant mes mêmes opinions politiques, et j’aimais particulièrement écouter les discussions politiques animées de certains vieillards qui fréquentaient cet endroit. Les revues littéraires commencèrent également à m’intéresser ; je lisais beaucoup, mais je n’étais pas très exigeant dans mes choix. Néanmoins, je commençai alors à apprécier l’intelligence et l’esprit, alors qu’auparavant seuls le grotesque et le fantastique avaient de l’attrait pour moi.
Mon intérêt pour la question de la guerre polonaise, cependant, resta primordial. Je considérais le siège et la prise de Varsovie comme une catastrophe personnelle. Mon excitation lorsque les restes de l’armée polonaise commencèrent à passer par Leipzig en route pour la France était indescriptible, et je n’oublierai jamais l’impression produite sur moi par le premier groupe de ces malheureux soldats lorsqu’ils furent logés au Green Shield, une taverne du Marché aux Viandes. Bien que cela me déprimât, je fus bientôt saisi d’un grand enthousiasme, car dans le salon du Gewandhaus de Leipzig, où l’on jouait ce soir-là la Symphonie en ré mineur de Beethoven, un groupe de figures héroïques, les principaux chefs de la révolution polonaise, suscitèrent mon admiration. J’étais particulièrement attiré par le comte Vincenz Tyszkiewitcz, un homme au physique exceptionnellement puissant et à l’apparence noble, qui m’impressionna par son attitude digne et aristocratique ainsi que par son calme autosuffisance — des qualités que je n’avais jamais rencontrées auparavant. Lorsque je vis un homme à l’allure si royale, vêtu d’un manteau moulant…
Qu’il soit dit en ma faveur que ces impressions et d’autres similaires m’ont aidé à abandonner mes compagnons médiocres. Pendant mes études avec Weinlich, la seule petite distraction que je me permettais était ma visite quotidienne en fin de journée chez Kintschy, le confiseur de la Klostergasse, où je lisais avec passion les derniers journaux. Là, je rencontrai de nombreux hommes partageant mes mêmes opinions politiques, et j’aimais particulièrement écouter les discussions politiques animées de certains vieillards qui fréquentaient cet endroit. Les revues littéraires commencèrent également à m’intéresser ; je lisais beaucoup, mais je n’étais pas très exigeant dans mes choix. Néanmoins, je commençai alors à apprécier l’intelligence et l’esprit, alors qu’auparavant seuls le grotesque et le fantastique avaient de l’attrait pour moi.
Mon intérêt pour la question de la guerre polonaise, cependant, resta primordial. Je considérais le siège et la prise de Varsovie comme une catastrophe personnelle. Mon excitation lorsque les restes de l’armée polonaise commencèrent à passer par Leipzig en route pour la France était indescriptible, et je n’oublierai jamais l’impression produite sur moi par le premier groupe de ces malheureux soldats lorsqu’ils furent logés au Green Shield, une taverne du Marché aux Viandes. Bien que cela me déprimât, je fus bientôt saisi d’un grand enthousiasme, car dans le salon du Gewandhaus de Leipzig, où l’on jouait ce soir-là la Symphonie en ré mineur de Beethoven, un groupe de figures héroïques, les principaux chefs de la révolution polonaise, suscitèrent mon admiration. J’étais particulièrement attiré par le comte Vincenz Tyszkiewitcz, un homme au physique exceptionnellement puissant et à l’apparence noble, qui m’impressionna par son attitude digne et aristocratique ainsi que par son calme autosuffisance — des qualités que je n’avais jamais rencontrées auparavant. Lorsque je vis un homme à l’allure si royale, vêtu d’un manteau moulant…
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Chapeau en velours rouge, je réalisai aussitôt ma folie d’avoir un jour vénéré ces petits héros ridiculement costumés du monde de nos étudiants. Je fus ravie de revoir ce monsieur chez mon beau-frère, Friedrich Brockhaus, où je le voyais fréquemment. Mon beau-frère éprouvait la plus grande pitié et sympathie pour les rebelles polonais ; il était président d’un comité chargé de veiller à leurs intérêts, et pendant longtemps il fit de nombreux sacrifices personnels pour leur cause. L’établissement des Brockhaus devint alors extrêmement attirant pour moi. Autour du comte Vincenz Tyszkiewitcz, qui restait le phare de ce petit monde polonais, se rassemblèrent de nombreux autres exilés fortunés, parmi lesquels je me souviens surtout d’un capitaine de cavalerie nommé Bansemer, homme d’une bonté sans limites mais de nature plutôt frivole ; il possédait une équipe merveilleuse de quatre chevaux qu’il faisait galoper à une vitesse effrénée, causant beaucoup d’agacement aux habitants de Leipzig. Un autre personnage important avec qui je me souviens avoir dîné était le général Bem, dont l’artillerie avait tenu tête avec tant de bravoure à Ostrolenka. De nombreux autres exilés passèrent par cette maison accueillante ; certains nous impressionnèrent par leur allure mélancolique et guerrière, d’autres par leur comportement raffiné. Cependant, Vincenz Tyszkiewitcz resta mon idéal d’homme véritable, et je l’aimais avec une adoration profonde. Lui aussi commença à s’intéresser à moi ; j’allais le voir presque tous les jours et assistais parfois à une sorte de banquet martial, auquel il s’éloignait souvent afin de pouvoir se confier à moi sur les angoisses qui le tourmentaient. En effet, il n’avait reçu absolument aucune nouvelle concernant l’endroit où se trouvaient sa femme et son petit fils depuis leur séparation en Volhynie. De plus, il vivait sous l’ombre d’une grande douleur qui attirait vers lui toutes les âmes compatissantes. À ma sœur Louise, il avait confié la terrible calamité qui lui était arrivée. Il avait été marié auparavant, et alors qu’il séjournait avec sa femme dans l’un de ses châteaux isolés, au cœur de la nuit, il vit une apparition fantomatique à la fenêtre de sa chambre. Entendant son nom appelé plusieurs fois, il prit un revolver pour se protéger d’un éventuel danger et tua sa propre femme, qui avait eu l’idée étrange de le taquiner en feignant d’être un fantôme. J’eus le plaisir de partager sa joie en apprenant que sa famille était saine et sauve. Sa femme le rejoignit à Leipzig avec leur beau garçon, Janusz. Je regrettais de ne pas pouvoir ressentir la même chose.
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J’éprouvais de la sympathie pour cette dame, tout comme pour son mari ; peut-être l’une des raisons de mon antipathie était-elle la manière évidente et ostentatoire dont elle se parait, tentative probable de cette pauvre femme pour cacher à quel point sa beauté avait souffert sous le poids effroyable des événements récents. Elle retourna bientôt en Galicie pour tenter de sauver ce qu’elle pouvait de leurs biens, ainsi que pour obtenir pour son mari un laissez-passer du gouvernement autrichien, lui permettant de la suivre. Puis vint le 3 mai. Dix-huit Polonais encore à Leipzig se réunirent pour un dîner festif dans un hôtel en dehors de la ville ; c’était le jour où devait être célébré le premier anniversaire du 3 mai, si cher à la mémoire des Polonais. Seuls les chefs du Comité polonais de Leipzig reçurent des invitations, et, en faveur spéciale, j’en reçus également une. Je n’oublierai jamais cette occasion. Le dîner se transforma en orgie ; toute la soirée, un orchestre de cuivres de la ville joua des chansons folkloriques polonaises, que tout le groupe chantait, dirigé par un Lituanien nommé Zan, tantôt de manière triomphante, tantôt mélancolique. La belle chanson du « 3 mai » suscita particulièrement un enthousiasme débordant. Larmes et cris de joie se transformèrent en un tumulte effroyable ; les hommes excités se regroupèrent sur l’herbe, jurant une amitié éternelle dans les termes les plus extravagants, le mot « Oiczisna » (Patrie) servant de thème principal, jusqu’à ce que la nuit vienne jeter son voile sur cette débauche sauvage. Ce soir-là devint le sujet d’une composition orchestrale (sous forme d’ouverture) intitulée Polonia ; je raconterai plus tard le sort de cette œuvre. Le passeport de mon ami Tyszkiewitcz arriva alors, et il décida de retourner en Galicie via Brunn, bien que ses amis jugent cela très imprudent de sa part. J’avais très envie de voir un peu du monde, et l’offre de Tyszkiewitcz de m’emmener avec lui incita ma mère à accepter que j’aille à Vienne, ville que je désirais depuis longtemps visiter. J’emportai avec moi les partitions de mes trois ouvertures déjà interprétées, ainsi que celle de ma grande symphonie encore inédite, et je passai un excellent moment avec mon mécène polonais, qui m’accueillit dans son luxueux wagon de voyage jusqu’à la capitale de la Moravie. Lors d’une brève escale à Dresde, les exilés de toutes conditions organisèrent un dîner d’adieu amical en l’honneur de notre cher comte à Pirna, où le champagne coulait à flots, tandis que l’on portait des toasts à la santé du futur « Dictateur de Pologne ».
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Finalement, nous nous séparâmes à Brunn, d’où je poursuivis mon voyage vers Vienne en calèche. L’après-midi et la nuit que je dus passer seul à Brunn, je subis d’horribles angoisses à cause de la peur du choléra, qui, comme je l’appris par hasard, avait éclaté dans cette ville. J’étais là, tout seul, dans un endroit étranger, mon fidèle ami venait juste de partir, et en apprenant l’épidémie, j’eus l’impression qu’un démon malveillant m’avait pris dans ses filets pour m’anéantir. Je ne montrai pas ma terreur aux gens de l’hôtel, mais lorsque l’on m’emmena dans une aile très isolée de la maison et que l’on me laissa seul dans ce désert, je me cachai au lit, vêtu, et revivis tous les horreurs des contes de fantômes comme je l’avais fait durant mon enfance. Le choléra se tenait devant moi comme une créature vivante ; je pouvais le voir et le toucher ; il était dans mon lit et m’enlaçait. Mes membres se transformèrent en glace, je sentis que j’étais gelé jusqu’à la moelle. Je ne savais jamais si j’étais éveillé ou endormi ; je me souviens seulement de ma grande surprise en me réveillant, car je me sentais parfaitement bien et en bonne santé.
Enfin, j’arrivai à Vienne, où je m’échappai de l’épidémie qui avait atteint cette ville. C’était le milieu de l’été de l’année 1832. Grâce aux relations que je possédais, je me sentis très à l’aise dans cette ville animée, où je passai un agréable séjour de six semaines. Cependant, comme mon séjour n’avait aucun but vraiment pratique, ma mère considérait le coût de ces vacances, aussi courtes soient-elles, comme une extravagance inutile de ma part. Je visitai les théâtres, écoutai Strauss, fis des excursions et passai globalement un très bon moment. J’ai bien peur d’avoir également contracté quelques dettes, que je remboursai plus tard, lorsqu’étais chef d’orchestre à Dresde. J’eus des impressions très positives de la vie musicale et théâtrale, et pendant longtemps Vienne demeura dans ma mémoire comme l’apogée de cet esprit extraordinairement productif propre à son peuple. Ce que j’appréciai le plus furent les représentations au Theater an der Wien, où l’on jouait une pièce de fées grotesque intitulée *Die Abenteuer Fortunats zu Wasser und zu Land*, dans laquelle un fiacre était appelé sur les rives de la mer Noire, ce qui fit une forte impression sur moi. Quant à la musique, j’étais plus sceptique. Un jeune ami m’emmena avec un grand orgueil assister à une représentation d’*Iphigénie en Tauride* de Gluck, qui était rendue d’autant plus attrayante par un casting de premier ordre comprenant Wild, Staudigl et Binder : je dois avouer que, dans l’ensemble, je m’ennuyai avec cette œuvre, mais je n’osai pas le dire. Mes idées sur Gluck avaient pris des proportions gigantesques à force de lire les célèbres *Fantaisies* de Hoffmann ; donc, mon attente vis-à-vis de cette œuvre…
Enfin, j’arrivai à Vienne, où je m’échappai de l’épidémie qui avait atteint cette ville. C’était le milieu de l’été de l’année 1832. Grâce aux relations que je possédais, je me sentis très à l’aise dans cette ville animée, où je passai un agréable séjour de six semaines. Cependant, comme mon séjour n’avait aucun but vraiment pratique, ma mère considérait le coût de ces vacances, aussi courtes soient-elles, comme une extravagance inutile de ma part. Je visitai les théâtres, écoutai Strauss, fis des excursions et passai globalement un très bon moment. J’ai bien peur d’avoir également contracté quelques dettes, que je remboursai plus tard, lorsqu’étais chef d’orchestre à Dresde. J’eus des impressions très positives de la vie musicale et théâtrale, et pendant longtemps Vienne demeura dans ma mémoire comme l’apogée de cet esprit extraordinairement productif propre à son peuple. Ce que j’appréciai le plus furent les représentations au Theater an der Wien, où l’on jouait une pièce de fées grotesque intitulée *Die Abenteuer Fortunats zu Wasser und zu Land*, dans laquelle un fiacre était appelé sur les rives de la mer Noire, ce qui fit une forte impression sur moi. Quant à la musique, j’étais plus sceptique. Un jeune ami m’emmena avec un grand orgueil assister à une représentation d’*Iphigénie en Tauride* de Gluck, qui était rendue d’autant plus attrayante par un casting de premier ordre comprenant Wild, Staudigl et Binder : je dois avouer que, dans l’ensemble, je m’ennuyai avec cette œuvre, mais je n’osai pas le dire. Mes idées sur Gluck avaient pris des proportions gigantesques à force de lire les célèbres *Fantaisies* de Hoffmann ; donc, mon attente vis-à-vis de cette œuvre…
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que je n’avais pas encore étudiée, m’avait amené à attendre un spectacle empreint d’une force dramatique écrasante. Il est possible que la interprétation de Schroder-Devrient dans Fidelio m’ait appris à juger tout par son standard élevé. Avec beaucoup de difficulté, j’ai réussi à ressentir une sorte d’enthousiasme pour la grande scène entre Oreste et les Furies. J’espérais contre tout espoir pouvoir admirer le reste de l’opéra. Cependant, j’ai commencé à comprendre le goût viennois lorsque j’ai vu à quel point l’opéra Zampa était populaire auprès du public, tant au Karnthner Thor qu’au Josephstadt. Ces deux théâtres rivalisaient avec acharnement pour produire cette œuvre populaire, et bien que le public fût fou d’Iphigénie, rien ne pouvait égaler son enthousiasme pour Zampa. À peine avaient-ils quitté le théâtre Josephstadt, transportés d’extase par Zampa, qu’ils se rendaient à la taverne appelée Strausslein. Là, ils étaient immédiatement accueillis par des extraits de Zampa qui portaient le public à une excitation fébrile. Je n’oublierai jamais la performance extraordinaire de Johann Strauss, qui mettait autant d’enthousiasme dans tout ce qu’il jouait, faisant souvent du public un public presque frénétique de joie. Au début d’une nouvelle valse, ce démon de l’esprit musical viennois tremblait comme une prêtresse pythienne sur son trépied, et de véritables gémissements d’extase (qui, sans aucun doute, tenaient plus à sa musique qu’aux boissons dont le public s’était gavé) portaient leur adoration pour ce violoniste magique à des sommets de frénésie presque vertigineux. L’air chaud de l’été viennois était absolument imprégné de Zampa et de Strauss. Une répétition très médiocre d’étudiants au Conservatoire, où ils interprétaient une messe de Cherubini, me semblait comme une aumône accordée à contrecœur à l’étude de la musique classique. Lors de cette même répétition, l’un des professeurs, que l’on m’a présenté, a tenté de faire jouer aux étudiants mon ouverture en ré mineur (celle déjà jouée à Leipzig). Je ne sais pas quelle était son opinion, ni celle des étudiants, à propos de cette tentative ; je sais seulement qu’ils l’ont rapidement abandonnée. Dans l’ensemble, j’étais entré sur des chemins musicaux douteux ; et je quittai alors cette première visite éducative dans un grand centre artistique européen pour entamer un retour coûteux, mais long et monotone, en Bohême, en calèche. Ma prochaine étape fut une visite à la demeure du comte Pachta, dont je gardais de bons souvenirs de mon enfance. Sa propriété, Pravonin, se trouvait à environ huit miles de Prague. Accueilli dans
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De la manière la plus gentille possible, par le vieil homme et ses belles filles, j’ai profité de son hospitalité délicieuse jusqu’au cœur de l’automne. Je n’avais que dix-neuf ans, et je commençais à avoir une barbe qui poussait rapidement (à ce sujet, mes sœurs avaient déjà préparé les jeunes femmes par lettre) ; une intimité constante et étroite avec de telles filles gentilles et jolies ne pouvait manquer de laisser une forte impression sur mon imagination. Jenny, la plus âgée des deux, était mince, aux cheveux noirs, aux yeux bleus et aux traits merveilleusement nobles ; l’aînée, Auguste, était un peu plus petite et plus robuste, avec une peau magnifique, des cheveux clairs et des yeux bruns. Leur attitude naturelle et fraternelle envers moi, ainsi que leur façon de converser, ne m’ont pas empêché de comprendre qu’on attendait de moi que je tombe amoureux de l’une ou l’autre d’elles. Elles prenaient plaisir à voir à quel point j’étais embarrassé dans mes efforts pour choisir entre elles, et donc elles se moquaient énormément de moi.
Malheureusement, je n’ai pas agi avec prudence en ce qui concerne les filles de mon hôte : malgré leur éducation simple, elles appartenaient à une famille très aristocratique, et donc hésitaient entre l’espoir de marier des hommes de haute position dans leur propre milieu, et la nécessité de choisir des époux parmi les classes moyennes supérieures, capables de les maintenir dans le confort. L’éducation extrêmement pauvre, presque médiévale, des soi-disant cavaliers autrichiens me faisait plutôt mépriser ces derniers ; les filles, elles aussi, avaient souffert de ce même manque de formation adéquate. J’ai bientôt remarqué avec dégoût à quel point elles ignoraient les choses artistiques, et à quel point elles accordaient de l’importance aux choses superficielles. Peu importe combien j’essayais de susciter leur intérêt pour ces activités plus élevées qui étaient devenues nécessaires pour moi, elles étaient incapables de les apprécier. J’advocais un changement complet par rapport aux mauvais romans de bibliothèque, qui constituaient leur seule lecture, aux arias d’opéra italiens chantés par Auguste, et, enfin, par rapport aux cavaliers insipides et grossiers qui faisaient la cour à Jenny et à sa sœur de la manière la plus vulgaire et offensante. Mon zèle à cet égard a rapidement provoqué de grandes désagréments. Je suis devenu dur et insultant, je leur ai fait des sermons sur la Révolution française, et je les ai suppliées, avec des avertissements paternels, « par amour du ciel », de se contenter d’hommes de la classe moyenne bien éduqués, et d’abandonner ces prétendants impertinents qui ne pouvaient que nuire à leur réputation. L’indignation provoquée par mes conseils amicaux, je devais souvent la repousser par les réponses les plus sévères. Je ne m’excusais jamais, mais j’essayais, par jalousie réelle ou feinte, de restaurer notre amitié comme avant. Ainsi, indécis, à moitié amoureux, à moitié en colère, un froid jour de novembre, j’ai dit au revoir…
Malheureusement, je n’ai pas agi avec prudence en ce qui concerne les filles de mon hôte : malgré leur éducation simple, elles appartenaient à une famille très aristocratique, et donc hésitaient entre l’espoir de marier des hommes de haute position dans leur propre milieu, et la nécessité de choisir des époux parmi les classes moyennes supérieures, capables de les maintenir dans le confort. L’éducation extrêmement pauvre, presque médiévale, des soi-disant cavaliers autrichiens me faisait plutôt mépriser ces derniers ; les filles, elles aussi, avaient souffert de ce même manque de formation adéquate. J’ai bientôt remarqué avec dégoût à quel point elles ignoraient les choses artistiques, et à quel point elles accordaient de l’importance aux choses superficielles. Peu importe combien j’essayais de susciter leur intérêt pour ces activités plus élevées qui étaient devenues nécessaires pour moi, elles étaient incapables de les apprécier. J’advocais un changement complet par rapport aux mauvais romans de bibliothèque, qui constituaient leur seule lecture, aux arias d’opéra italiens chantés par Auguste, et, enfin, par rapport aux cavaliers insipides et grossiers qui faisaient la cour à Jenny et à sa sœur de la manière la plus vulgaire et offensante. Mon zèle à cet égard a rapidement provoqué de grandes désagréments. Je suis devenu dur et insultant, je leur ai fait des sermons sur la Révolution française, et je les ai suppliées, avec des avertissements paternels, « par amour du ciel », de se contenter d’hommes de la classe moyenne bien éduqués, et d’abandonner ces prétendants impertinents qui ne pouvaient que nuire à leur réputation. L’indignation provoquée par mes conseils amicaux, je devais souvent la repousser par les réponses les plus sévères. Je ne m’excusais jamais, mais j’essayais, par jalousie réelle ou feinte, de restaurer notre amitié comme avant. Ainsi, indécis, à moitié amoureux, à moitié en colère, un froid jour de novembre, j’ai dit au revoir…
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Adieu à ces enfants adorables. Je rencontrai bientôt toute la famille à Prague, où je restai longtemps, sans cependant m’installer à la résidence du comte.
Mon séjour à Prague eut une grande importance pour ma carrière musicale. Je connaissais le directeur du Conservatoire, Dionys Weber, qui promit de faire entendre ma symphonie au public ; je passai également beaucoup de temps avec un acteur nommé Moritz, à qui j’avais été recommandé en tant qu’ancien ami de notre famille, et c’est là que je fis la connaissance du jeune musicien Kittl.
Moritz, qui remarquait qu’il ne passait pas un jour sans que je ne m’adresse au redouté chef du Conservatoire pour une affaire musicale urgente, m’envoya un jour une parodie improvisée sur « Burgschaft » de Schiller :
Zu Dionys dem Direktor schlich
Wagner, die Partitur im Gewande;
Ihn schlugen die Schüler im Bande:
« Was wolltest du mit den Noten sagen? »
Entgegnet ihm finster der Wutherich:
« Die Stadt vom schlechten Geschmacke befreien!
Das sollst du in den Rezensionen bereuen.»[5]
[5] Vers Dionys, le directeur,
se glissa Wagner, avec la partition dans sa poche ;
Les étudiants l’arrêtèrent sur-le-champ :
« Que veux-tu faire avec cette musique ? »
Ainsi lui demanda le tyran en colère :
« Libérer la ville d’un goût trop médiocre !
Pour cela, les critiques te feront souffrir. »
En vérité, j’avais affaire à une sorte de « Dionysius le Tyran ». Un homme qui ne reconnaissait le génie de Beethoven qu’au-delà de sa Deuxième Symphonie, un homme qui considérait l’Eroica comme l’apogée du mauvais goût de la part du maître ; un homme qui ne louait que Mozart et, après lui, ne tolérait que Lindpaintner : un tel homme n’était pas facile à aborder, et je dus apprendre l’art d’utiliser les tyrans à ses propres fins. Je feignis l’admiration pour la nouveauté de ses idées, je ne le contredis jamais, et, pour montrer la similitude de nos points de vue, je lui faisais référence à la fugue finale de mon ouverture et de ma symphonie (toutes deux en ré majeur), que je n’avais pu composer que grâce à mes études de Mozart. Ma récompense arriva bientôt : Dionys se mit à étudier mes créations orchestrales avec une énergie presque juvénile.
Mon séjour à Prague eut une grande importance pour ma carrière musicale. Je connaissais le directeur du Conservatoire, Dionys Weber, qui promit de faire entendre ma symphonie au public ; je passai également beaucoup de temps avec un acteur nommé Moritz, à qui j’avais été recommandé en tant qu’ancien ami de notre famille, et c’est là que je fis la connaissance du jeune musicien Kittl.
Moritz, qui remarquait qu’il ne passait pas un jour sans que je ne m’adresse au redouté chef du Conservatoire pour une affaire musicale urgente, m’envoya un jour une parodie improvisée sur « Burgschaft » de Schiller :
Zu Dionys dem Direktor schlich
Wagner, die Partitur im Gewande;
Ihn schlugen die Schüler im Bande:
« Was wolltest du mit den Noten sagen? »
Entgegnet ihm finster der Wutherich:
« Die Stadt vom schlechten Geschmacke befreien!
Das sollst du in den Rezensionen bereuen.»[5]
[5] Vers Dionys, le directeur,
se glissa Wagner, avec la partition dans sa poche ;
Les étudiants l’arrêtèrent sur-le-champ :
« Que veux-tu faire avec cette musique ? »
Ainsi lui demanda le tyran en colère :
« Libérer la ville d’un goût trop médiocre !
Pour cela, les critiques te feront souffrir. »
En vérité, j’avais affaire à une sorte de « Dionysius le Tyran ». Un homme qui ne reconnaissait le génie de Beethoven qu’au-delà de sa Deuxième Symphonie, un homme qui considérait l’Eroica comme l’apogée du mauvais goût de la part du maître ; un homme qui ne louait que Mozart et, après lui, ne tolérait que Lindpaintner : un tel homme n’était pas facile à aborder, et je dus apprendre l’art d’utiliser les tyrans à ses propres fins. Je feignis l’admiration pour la nouveauté de ses idées, je ne le contredis jamais, et, pour montrer la similitude de nos points de vue, je lui faisais référence à la fugue finale de mon ouverture et de ma symphonie (toutes deux en ré majeur), que je n’avais pu composer que grâce à mes études de Mozart. Ma récompense arriva bientôt : Dionys se mit à étudier mes créations orchestrales avec une énergie presque juvénile.
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Les élèves du Conservatoire furent contraints de répéter ma nouvelle symphonie avec la plus grande précision, sous sa baguette sèche et terriblement bruyante. En présence de plusieurs de mes amis, parmi lesquels se trouvait également le cher vieux comte Pachta en sa qualité de président du comité du Conservatoire, nous avons effectivement donné la première représentation de la plus grande œuvre que j’aie écrite jusqu’à ce jour.
Au cours de ces succès musicaux, je continuais mes amours dans la charmante demeure du comte Pachta, dans des circonstances des plus curieuses. Un confiseur nommé Hascha était mon rival. C’était un jeune homme grand et maigre qui, comme la plupart des Bohémiens, avait fait de la musique un passe-temps ; il jouait les accompagnements des chansons d’Auguste et tomba naturellement amoureux d’elle. Comme moi, il haïssait les visites fréquentes des prétendants, ce qui semblait être une coutume répandue dans cette ville ; mais tandis que mon mécontentement se manifestait par l’humour, le sien se traduisait par une mélancolie sombre. Ce tempérament le poussait à se comporter grossièrement en public : ainsi, un soir, alors que le lustre devait être allumé pour recevoir l’un de ces messieurs, il heurta délibérément cet ornement de sa tête et le brisa. L’éclairage festif devint donc impossible ; la comtesse fut furieuse, et Hascha dut quitter la maison pour ne jamais y revenir.
Je me souviens bien que la première fois que je ressentis des sentiments d’amour, ceux-ci se manifestèrent sous forme de jalousie, qui n’avait cependant rien à voir avec un véritable amour : cela arriva un soir où je me rendis chez eux. La comtesse me retint près d’elle dans une antichambre, tandis que les jeunes filles, magnifiquement vêtues et joyeuses, flirtaient dans le salon avec ces odieux jeunes nobles. Tout ce que j’avais lu dans les Contes de Hoffmann au sujet de certaines intrigues diaboliques, qui m’avaient été obscures jusqu’à ce moment-là, devint alors des faits concrèts, et je quittai Prague avec une opinion évidemment injuste et exagérée à l’égard de ces choses et de ces gens, à travers lesquels j’avais soudain été entraîné dans un monde inconnu de passions primitives.
D’un autre côté, mon séjour à Pravonin m’avait apporté des avantages : j’avais écrit de la poésie ainsi que des compositions musicales. Mon œuvre musicale était une adaptation de Glockentone, un poème de mon ami d’enfance, Theodor Apel. J’avais déjà écrit une aria pour soprano qui avait été interprétée l’hiver précédent lors d’un concert de théâtre. Mais ma nouvelle œuvre était sans aucun doute la première pièce vocale que j’aie écrite avec une véritable inspiration ; en général, je
Au cours de ces succès musicaux, je continuais mes amours dans la charmante demeure du comte Pachta, dans des circonstances des plus curieuses. Un confiseur nommé Hascha était mon rival. C’était un jeune homme grand et maigre qui, comme la plupart des Bohémiens, avait fait de la musique un passe-temps ; il jouait les accompagnements des chansons d’Auguste et tomba naturellement amoureux d’elle. Comme moi, il haïssait les visites fréquentes des prétendants, ce qui semblait être une coutume répandue dans cette ville ; mais tandis que mon mécontentement se manifestait par l’humour, le sien se traduisait par une mélancolie sombre. Ce tempérament le poussait à se comporter grossièrement en public : ainsi, un soir, alors que le lustre devait être allumé pour recevoir l’un de ces messieurs, il heurta délibérément cet ornement de sa tête et le brisa. L’éclairage festif devint donc impossible ; la comtesse fut furieuse, et Hascha dut quitter la maison pour ne jamais y revenir.
Je me souviens bien que la première fois que je ressentis des sentiments d’amour, ceux-ci se manifestèrent sous forme de jalousie, qui n’avait cependant rien à voir avec un véritable amour : cela arriva un soir où je me rendis chez eux. La comtesse me retint près d’elle dans une antichambre, tandis que les jeunes filles, magnifiquement vêtues et joyeuses, flirtaient dans le salon avec ces odieux jeunes nobles. Tout ce que j’avais lu dans les Contes de Hoffmann au sujet de certaines intrigues diaboliques, qui m’avaient été obscures jusqu’à ce moment-là, devint alors des faits concrèts, et je quittai Prague avec une opinion évidemment injuste et exagérée à l’égard de ces choses et de ces gens, à travers lesquels j’avais soudain été entraîné dans un monde inconnu de passions primitives.
D’un autre côté, mon séjour à Pravonin m’avait apporté des avantages : j’avais écrit de la poésie ainsi que des compositions musicales. Mon œuvre musicale était une adaptation de Glockentone, un poème de mon ami d’enfance, Theodor Apel. J’avais déjà écrit une aria pour soprano qui avait été interprétée l’hiver précédent lors d’un concert de théâtre. Mais ma nouvelle œuvre était sans aucun doute la première pièce vocale que j’aie écrite avec une véritable inspiration ; en général, je
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Supposons qu’il doive ses caractéristiques à l’influence du Liederkreis de Beethoven : néanmoins, l’impression qu’il a laissée dans mon esprit est qu’il faisait absolument partie de moi-même, et qu’il était imprégné d’une délicate sentimentalité mise en évidence par le rêveur accompagnement. Mes efforts poétiques visaient à esquisser un sujet de tragédie opératique, que j’ai achevé dans son intégralité à Prague sous le titre de Die Hochzeit (« Le Mariage »). Je l’ai écrit sans que personne ne le sache, et ce n’était pas une tâche facile, car je ne pouvais pas écrire dans ma petite chambre froide et devais donc me rendre chez Moritz, où je passais généralement mes matinées. Je me souviens comment j’avais l’habitude de cacher rapidement mon manuscrit derrière le canapé dès que j’entendais les pas de mon hôte.
Un épisode extraordinaire était lié à l’intrigue de cette œuvre. Déjà des années auparavant, j’étais tombé sur une histoire tragique en parcourant le livre de Busching sur la chevalerie, dont je n’en ai jamais lu de semblable depuis. Une dame de naissance noble avait été agressée une nuit par un homme qui lui portait secrètement un amour passionné ; dans la lutte pour défendre son honneur, elle reçut une force surhumaine qui lui permit de le jeter dans la cour en contrebas. Le mystère de sa mort resta inexplicable jusqu’au jour de ses funérailles solennelles, lorsqu’elle-même, présente aux obsèques et agenouillée en prière solennelle, s’effondra soudainement et mourut. La force mystérieuse de cette histoire profonde et passionnée laissa une impression indélébile dans mon esprit. De plus, fasciné par le traitement particulier de phénomènes similaires dans les Contes de Hoffmann, j’esquissai un roman dans lequel le mysticisme musical, que j’aimais encore tant, jouait un rôle important. L’action devait se dérouler dans la demeure d’un riche mécène des beaux-arts : un jeune couple allait se marier et avait invité l’ami du marié, un jeune homme intéressant mais mélancolique et mystérieux, à leur mariage. Un étrange vieux organiste était étroitement lié à toute cette affaire. Les relations mystiques qui se développèrent progressivement entre le vieux musicien, le jeune homme mélancolique et la mariée résulteraient du dénouement de certains événements complexes, de manière quelque peu similaire à celle de l’histoire médiévale mentionnée précédemment. C’était la même idée : le jeune homme tué mystérieusement, la mort soudaine tout aussi étrange de la fiancée de son ami, et le vieux organiste retrouvé mort sur son banc après avoir joué un réquiem impressionnant, dont la dernière note était excessivement prolongée, comme si elle ne devait jamais finir.
Un épisode extraordinaire était lié à l’intrigue de cette œuvre. Déjà des années auparavant, j’étais tombé sur une histoire tragique en parcourant le livre de Busching sur la chevalerie, dont je n’en ai jamais lu de semblable depuis. Une dame de naissance noble avait été agressée une nuit par un homme qui lui portait secrètement un amour passionné ; dans la lutte pour défendre son honneur, elle reçut une force surhumaine qui lui permit de le jeter dans la cour en contrebas. Le mystère de sa mort resta inexplicable jusqu’au jour de ses funérailles solennelles, lorsqu’elle-même, présente aux obsèques et agenouillée en prière solennelle, s’effondra soudainement et mourut. La force mystérieuse de cette histoire profonde et passionnée laissa une impression indélébile dans mon esprit. De plus, fasciné par le traitement particulier de phénomènes similaires dans les Contes de Hoffmann, j’esquissai un roman dans lequel le mysticisme musical, que j’aimais encore tant, jouait un rôle important. L’action devait se dérouler dans la demeure d’un riche mécène des beaux-arts : un jeune couple allait se marier et avait invité l’ami du marié, un jeune homme intéressant mais mélancolique et mystérieux, à leur mariage. Un étrange vieux organiste était étroitement lié à toute cette affaire. Les relations mystiques qui se développèrent progressivement entre le vieux musicien, le jeune homme mélancolique et la mariée résulteraient du dénouement de certains événements complexes, de manière quelque peu similaire à celle de l’histoire médiévale mentionnée précédemment. C’était la même idée : le jeune homme tué mystérieusement, la mort soudaine tout aussi étrange de la fiancée de son ami, et le vieux organiste retrouvé mort sur son banc après avoir joué un réquiem impressionnant, dont la dernière note était excessivement prolongée, comme si elle ne devait jamais finir.
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Je n’ai jamais terminé ce roman : mais comme je voulais écrire le livret d’une opéra, j’ai repris le thème sous sa forme originale et j’y ai construit – pour ce qui concerne les éléments principaux – l’intrigue dramatique suivante :
Deux grandes familles vivaient en hostilité et avaient finalement décidé de mettre fin à cette querelle familiale. Le chef âgé de l’une de ces familles invita le fils de son ancien ennemi au mariage de sa fille avec l’un de ses partisans fidèles. Le banquet de mariage devint ainsi une occasion de réconcilier les deux familles. Alors que les invités étaient pleins de soupçons et de peur de trahison, leur jeune chef tomba violemment amoureux de la fiancée de son nouvel allié. Son regard tragique l’a profondément touchée ; le cortège festif l’accompagna jusqu’à la chambre nuptiale, où elle devait attendre son bien-aimé ; adossée à la fenêtre de sa tour, elle vit les mêmes yeux passionnés fixés sur elle et réalisa qu’elle faisait face à une tragédie.
Lorsqu’il pénétra dans sa chambre et l’enlaça avec une passion frénétique, elle le repoussa vers le balcon et le jeta par-dessus la balustrade dans l’abîme, d’où ses restes mutilés furent traînés par ses compagnons. Ceux-ci s’armèrent aussitôt contre cette prétendue trahison et exigèrent vengeance ; tumulte et confusion remplirent la cour : le banquet interrompu menaçait de se terminer en nuit de massacre. Le chef vénérable de la famille réussit finalement à éviter la catastrophe. Des messagers furent envoyés pour porter la nouvelle de ce drame mystérieux aux proches de la victime : le cadavre lui-même deviendrait le moyen de réconciliation, car, en présence des différentes générations de la famille suspectée, la Providence elle-même déciderait quel de ses membres était coupable de trahison. Pendant les préparatifs des funérailles, la fiancée montra des signes de folie imminente ; elle s’enfuit de son fiancé, refusa de s’unir à lui et se enferma dans sa chambre de tour. Ce n’est que lorsque, la nuit venue, la cérémonie sombre mais splendide commença, qu’elle apparut à la tête de ses femmes pour assister aux funérailles, dont la solennité macabre fut interrompue par la nouvelle de l’arrivée de forces hostiles, puis par l’attaque armée des parents du homme assassiné. Lorsque les vengeurs de la prétendue trahison pénétrèrent dans la chapelle et exigèrent que le meurtrier se dénonce, le seigneur horrifié du manoir pointa du doigt sa fille qui, tournant le dos à son fiancé, s’effondra sans vie près du cercueil de sa victime. Ce drame nocturne, dans lequel transparaissaient des souvenirs de *Leubald und Adelaïde* (l’œuvre de mon lointain enfance), je l’ai écrit dans un ton sombre, mais de manière plus raffinée et
Deux grandes familles vivaient en hostilité et avaient finalement décidé de mettre fin à cette querelle familiale. Le chef âgé de l’une de ces familles invita le fils de son ancien ennemi au mariage de sa fille avec l’un de ses partisans fidèles. Le banquet de mariage devint ainsi une occasion de réconcilier les deux familles. Alors que les invités étaient pleins de soupçons et de peur de trahison, leur jeune chef tomba violemment amoureux de la fiancée de son nouvel allié. Son regard tragique l’a profondément touchée ; le cortège festif l’accompagna jusqu’à la chambre nuptiale, où elle devait attendre son bien-aimé ; adossée à la fenêtre de sa tour, elle vit les mêmes yeux passionnés fixés sur elle et réalisa qu’elle faisait face à une tragédie.
Lorsqu’il pénétra dans sa chambre et l’enlaça avec une passion frénétique, elle le repoussa vers le balcon et le jeta par-dessus la balustrade dans l’abîme, d’où ses restes mutilés furent traînés par ses compagnons. Ceux-ci s’armèrent aussitôt contre cette prétendue trahison et exigèrent vengeance ; tumulte et confusion remplirent la cour : le banquet interrompu menaçait de se terminer en nuit de massacre. Le chef vénérable de la famille réussit finalement à éviter la catastrophe. Des messagers furent envoyés pour porter la nouvelle de ce drame mystérieux aux proches de la victime : le cadavre lui-même deviendrait le moyen de réconciliation, car, en présence des différentes générations de la famille suspectée, la Providence elle-même déciderait quel de ses membres était coupable de trahison. Pendant les préparatifs des funérailles, la fiancée montra des signes de folie imminente ; elle s’enfuit de son fiancé, refusa de s’unir à lui et se enferma dans sa chambre de tour. Ce n’est que lorsque, la nuit venue, la cérémonie sombre mais splendide commença, qu’elle apparut à la tête de ses femmes pour assister aux funérailles, dont la solennité macabre fut interrompue par la nouvelle de l’arrivée de forces hostiles, puis par l’attaque armée des parents du homme assassiné. Lorsque les vengeurs de la prétendue trahison pénétrèrent dans la chapelle et exigèrent que le meurtrier se dénonce, le seigneur horrifié du manoir pointa du doigt sa fille qui, tournant le dos à son fiancé, s’effondra sans vie près du cercueil de sa victime. Ce drame nocturne, dans lequel transparaissaient des souvenirs de *Leubald und Adelaïde* (l’œuvre de mon lointain enfance), je l’ai écrit dans un ton sombre, mais de manière plus raffinée et
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Un style plus noble, méprisant tous les effets lumineux et surtout toutes les embellissements opéraïques. Des passages tendres apparaissaient néanmoins çà et là, et Weinlich, à qui j’avais déjà montré le début de mon travail à mon retour à Leipzig, m’a félicité pour la clarté et la bonne qualité vocale de l’introduction que j’avais composée pour le premier acte ; il s’agissait d’un Adagio pour septette vocal, dans lequel j’avais tenté d’exprimer la réconciliation des familles ennemies, ainsi que les émotions du couple marié et la passion sinistre de l’amant secret. Mon objectif principal était cependant de gagner l’approbation de ma sœur Rosalie. Mon poème, cependant, ne lui plut pas : elle détestait tout ce que j’avais délibérément évité, insistait sur l’ornementation et le développement de la situation simple, et souhaitait en général plus de brillance. J’ai pris ma décision en un instant : j’ai pris le manuscrit et, sans la moindre trace d’humeur, je l’ai détruit sur-le-champ. Ce geste n’avait rien à voir avec une vanité blessée. Il était motivé uniquement par mon désir sincère de prouver à ma sœur à quel point je tenais peu à mon propre travail et à quel point j’importais son avis. Elle était tenue en grande estime par ma mère et par le reste de notre famille, car elle était leur principale source de revenus : le salaire important qu’elle gagnait en tant qu’actrice constituait presque tout le revenu dont ma mère devait subvenir aux dépenses du ménage. Grâce à sa profession, elle jouissait de nombreux avantages à la maison. Sa partie de la maison avait été aménagée spécialement afin qu’elle ait tout le confort et la tranquillité nécessaires pour ses études ; les jours de marché, lorsque les autres devaient se contenter des repas les plus simples, elle devait avoir les mêmes plats raffinés que d’habitude. Mais plus que tout cela, sa gravité charmante et sa manière de parler raffinée la plaçaient au-dessus des enfants plus jeunes. Elle était réfléchie et douce, et ne se joignait jamais à nos conversations plutôt bruyantes. Bien sûr, j’étais le membre de la famille qui avait causé les plus grandes angoisses tant à ma mère qu’à ma sœur maternelle, et pendant mes années d’étudiant, les relations tendues entre nous m’avaient profondément marqué. Lorsqu’elles ont donc essayé de croire en moi à nouveau et ont montré une fois de plus de l’intérêt pour mon travail, j’étais plein de gratitude et de bonheur. L’idée de faire en sorte que cette sœur voie favorablement mes aspirations, et même d’espérer de grandes choses de moi, était devenue un stimulant particulier pour mon ambition. Dans ces circonstances, une relation tendre et presque sentimentale s’est développée entre Rosalie et moi, qui, par sa pureté et sa sincérité, pouvait rivaliser avec la forme la plus noble d’amitié entre un homme et une femme. C’était
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principalement en raison de son exceptionnelle individualité. Elle ne possédait aucun véritable talent, du moins pas pour l’acte, souvent jugé théâtral et artificiel. Néanmoins, elle était beaucoup appréciée pour son apparence charmante ainsi que pour sa féminité pure et digne, et je me souviens de nombreux signes d’estime qu’elle reçut à cette époque. Pourtant, aucune de ces avances ne semblait mener à la perspective d’un mariage, et les années passaient sans apporter d’espoir de trouver un partenaire convenable — un fait qui me paraissait tout à fait inexplicable. De temps en temps, j’avais l’impression de remarquer que Rosalie souffrait de cette situation. Je me souviens d’une soirée où, croyant être seule, j’ai entendu ses sanglots et ses gémissements ; je suis parti discrètement, mais sa tristesse m’a tellement marqué que, dès ce moment-là, j’ai juré d’apporter de la joie dans sa vie, principalement en faisant ma propre renommée. Ce n’était pas sans raison que notre beau-père Geyer avait donné à ma douce sœur le surnom de « Geistchen » (petit esprit) : si son talent d’actrice n’était pas grand, son imagination et son amour pour l’art et pour toutes les choses nobles et sublimes étaient peut-être, rien que pour cela, d’autant plus grands. C’est de ses lèvres que j’ai entendu pour la première fois des expressions d’admiration et de ravissement concernant ces sujets qui devinrent plus tard chers à mon cœur, et elle fréquentait un cercle de personnes sérieuses et intéressantes qui aimaient les choses élevées de la vie sans que cette attitude ne dégénère jamais en affectation.
À mon retour de mon long voyage, on me présenta Heinrich Laube, que ma sœur avait ajouté à sa liste d’amis proches. C’était à l’époque où les conséquences de la révolution de juillet commençaient à se faire sentir parmi les jeunes intellectuels allemands, et parmi eux, Laube était l’un des plus remarquables. Jeune homme, il vint de Silésie à Leipzig, dans le but principal de tenter de nouer des relations dans ce centre éditorial qui pourraient lui être utiles à Paris, où il se rendait, et d’où Borne fit également sensation parmi nous avec ses lettres. Cette fois-là, Laube assista à une représentation d’une pièce de Ludwig Robert, *Die Macht der Verhältnisse* (« Le pouvoir des circonstances »). Cela le poussa à écrire une critique pour le *Leipzig Tageblatt*, qui fit tant de bruit grâce à son style concis et vivant que, en plus d’autres travaux littéraires, on lui offrit aussitôt le poste d’éditeur de *Die elegante Welt*. Dans notre maison, on le considérait comme un génie ; son ton bref et souvent acerbe, qui semblait exclure toute tentative d’expression poétique, le faisait paraître à la fois original et
À mon retour de mon long voyage, on me présenta Heinrich Laube, que ma sœur avait ajouté à sa liste d’amis proches. C’était à l’époque où les conséquences de la révolution de juillet commençaient à se faire sentir parmi les jeunes intellectuels allemands, et parmi eux, Laube était l’un des plus remarquables. Jeune homme, il vint de Silésie à Leipzig, dans le but principal de tenter de nouer des relations dans ce centre éditorial qui pourraient lui être utiles à Paris, où il se rendait, et d’où Borne fit également sensation parmi nous avec ses lettres. Cette fois-là, Laube assista à une représentation d’une pièce de Ludwig Robert, *Die Macht der Verhältnisse* (« Le pouvoir des circonstances »). Cela le poussa à écrire une critique pour le *Leipzig Tageblatt*, qui fit tant de bruit grâce à son style concis et vivant que, en plus d’autres travaux littéraires, on lui offrit aussitôt le poste d’éditeur de *Die elegante Welt*. Dans notre maison, on le considérait comme un génie ; son ton bref et souvent acerbe, qui semblait exclure toute tentative d’expression poétique, le faisait paraître à la fois original et
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Audacieux : son sens de la justice, sa sincérité et sa franchise sans peur faisaient que l’on respectait son caractère, endurci dès sa jeunesse par de grandes épreuves. Il eut sur moi une influence très inspirante, et je fus très surpris de découvrir qu’il me tenait en si haute estime au point d’écrire un éloge flatteur sur mon talent dans son journal après avoir entendu la première exécution de ma symphonie. Cette représentation eut lieu au début de l’année 1833 à la Schneider-Herberge de Leipzig. D’ailleurs, c’était dans cette vénérable salle ancienne que la société « Euterpe » donnait ses concerts ! L’endroit était sale, étroit et mal éclairé ; c’est là que mon œuvre fut présentée pour la première fois au public de Leipzig, interprétée par un orchestre qui la joua de manière tout simplement honteuse. Je ne peux penser à ce soir-là qu comme à un cauchemar effroyable ; mon étonnement fut donc d’autant plus grand en voyant l’article important que Laube écrivit sur cette représentation. Plein d’espoir, j’attendais donc avec impatience une nouvelle exécution de la même œuvre au concert du Gewandhaus, qui eut lieu peu après et se déroula brillamment sous tous les rapports. Elle fut bien accueillie et louée dans tous les journaux ; il n’y avait pas la moindre trace de malveillance — au contraire, plusieurs articles étaient encourageants, et Laube, qui était rapidement devenu célèbre, me confia qu’il allait me proposer un livret d’opéra, qu’il avait d’abord écrit pour Meyerbeer. Cela me stupéfia quelque peu, car je n’étais nullement prêt à faire semblant d’être poète, et ma seule idée était d’écrire une véritable intrigue pour une opéra. Quant à la manière précise dont un tel livre devait être écrit, j’avais déjà une idée très claire et instinctive, et ma certitude quant à mes propres sentiments à ce sujet fut renforcée lorsque Laube m’expliqua la nature de son intrigue. Il me dit qu’il voulait transformer Kosciuszko en un livret pour une grande opéra ! Une fois de plus, j’eus des scrupules, car je sentis immédiatement que Laube avait une idée fausse sur le caractère d’un sujet dramatique. Lorsque je demandai quelles étaient les actions réelles de la pièce, Laube fut surpris que j’attende plus que l’histoire du héros polonais, dont la vie était pleine d’événements ; en tout cas, il pensait qu’il y avait suffisamment d’actions pour décrire le destin tragique d’une nation entière. Bien sûr, l’héroïne habituelle ne manquait pas ; c’était une jeune Polonaise qui avait une liaison avec un Russe ; ainsi, on trouvait aussi dans l’intrigue quelques situations sentimentales. Sans attendre un instant, j’assurai à ma sœur Rosalie que je ne mettrais pas cette histoire en musique : elle fut d’accord avec moi et me pria seulement de reporter ma réponse à Laube. Mon voyage à Wurtzbourg m’a beaucoup aidé à cet égard, car…
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Il était plus facile d’écrire ma décision à Laube que de la lui annoncer personnellement.
Il accepta ce refus poli avec grâce, mais il ne me pardonna jamais, ni alors ni par la suite, d’avoir écrit mes propres mots !
Lorsqu’il apprit quel sujet j’avais préféré à son brillant poème politique, il ne fit aucun effort pour cacher son mépris pour mon choix. J’avais emprunté l’intrigue à un conte dramatique de Gozzi, *La Donna Serpente*, et je l’avais intitulé *Die Feen* (« Les Fées »). Les noms de mes héros provenaient de différents poèmes d’Ossian et d’œuvres similaires : mon prince s’appelait Arindal ; il était aimé par une fée nommée Ada, qui le tenait sous son sortilège et le retenait dans le royaume des fées, loin de son propre royaume, jusqu’à ce que ses amis fidèles le retrouvent enfin et le convainquent de revenir, car son pays était sur le point d’être dévasté et ruiné, et même sa capitale était tombée entre les mains de l’ennemi. La fée amoureuse elle-même renvoie le prince dans son pays ; car l’oracle a décrété qu’elle devrait imposer à son bien-aimé la tâche la plus difficile. Ce n’est qu’en accomplissant cette tâche avec succès qu’il pourra lui permettre de quitter le monde immortel des fées afin de partager le destin de son amant terrestre, en tant que son épouse. Dans un moment de désespoir profond concernant l’état de son pays, la reine des fées lui apparaît et détruit délibérément sa confiance en elle par des actes de la plus grande cruauté et d’une nature incompréhensible. Fou de mille craintes, Arindal commence à croire qu’il a toujours eu affaire à une sorcière maléfique, et tente d’échapper au sortilège fatal en lançant une malédiction sur Ada. Folle de douleur, la malheureuse fée s’effondre et révèle leur destin commun à l’amant, désormais perdu à jamais pour elle, et lui dit que, comme punition pour avoir désobéi au décret du Destin, elle est condamnée à se transformer en pierre (dans la version de Gozzi, elle devient un serpent). Immédiatement après, il semble que toutes les catastrophes prédites par la fée n’aient été que des tromperies : la victoire sur l’ennemi ainsi que la prospérité et le bien-être croissants du royaume suivent alors rapidement l’un après l’autre : Ada est emportée par les Fées, et Arindal, devenu fou furieux, reste seul. Cependant, les terribles souffrances causées par sa folie ne suffisent pas aux Fées : pour provoquer sa ruine totale, elles apparaissent devant l’homme repentant et l’invitent à les suivre dans le monde souterrain, sous prétexte de lui permettre de libérer Ada du sortilège. Grâce aux promesses perfides des fées maléfiques, la folie d’Arindal se transforme en une exaltation sublime ; et l’un de ses magiciens domestiques, un ami fidèle, l’ayant entre-temps équipé d’armes magiques et de charmes, il suit alors les traîtresses. Ces dernières ne peuvent cacher leur étonnement lorsque
Il accepta ce refus poli avec grâce, mais il ne me pardonna jamais, ni alors ni par la suite, d’avoir écrit mes propres mots !
Lorsqu’il apprit quel sujet j’avais préféré à son brillant poème politique, il ne fit aucun effort pour cacher son mépris pour mon choix. J’avais emprunté l’intrigue à un conte dramatique de Gozzi, *La Donna Serpente*, et je l’avais intitulé *Die Feen* (« Les Fées »). Les noms de mes héros provenaient de différents poèmes d’Ossian et d’œuvres similaires : mon prince s’appelait Arindal ; il était aimé par une fée nommée Ada, qui le tenait sous son sortilège et le retenait dans le royaume des fées, loin de son propre royaume, jusqu’à ce que ses amis fidèles le retrouvent enfin et le convainquent de revenir, car son pays était sur le point d’être dévasté et ruiné, et même sa capitale était tombée entre les mains de l’ennemi. La fée amoureuse elle-même renvoie le prince dans son pays ; car l’oracle a décrété qu’elle devrait imposer à son bien-aimé la tâche la plus difficile. Ce n’est qu’en accomplissant cette tâche avec succès qu’il pourra lui permettre de quitter le monde immortel des fées afin de partager le destin de son amant terrestre, en tant que son épouse. Dans un moment de désespoir profond concernant l’état de son pays, la reine des fées lui apparaît et détruit délibérément sa confiance en elle par des actes de la plus grande cruauté et d’une nature incompréhensible. Fou de mille craintes, Arindal commence à croire qu’il a toujours eu affaire à une sorcière maléfique, et tente d’échapper au sortilège fatal en lançant une malédiction sur Ada. Folle de douleur, la malheureuse fée s’effondre et révèle leur destin commun à l’amant, désormais perdu à jamais pour elle, et lui dit que, comme punition pour avoir désobéi au décret du Destin, elle est condamnée à se transformer en pierre (dans la version de Gozzi, elle devient un serpent). Immédiatement après, il semble que toutes les catastrophes prédites par la fée n’aient été que des tromperies : la victoire sur l’ennemi ainsi que la prospérité et le bien-être croissants du royaume suivent alors rapidement l’un après l’autre : Ada est emportée par les Fées, et Arindal, devenu fou furieux, reste seul. Cependant, les terribles souffrances causées par sa folie ne suffisent pas aux Fées : pour provoquer sa ruine totale, elles apparaissent devant l’homme repentant et l’invitent à les suivre dans le monde souterrain, sous prétexte de lui permettre de libérer Ada du sortilège. Grâce aux promesses perfides des fées maléfiques, la folie d’Arindal se transforme en une exaltation sublime ; et l’un de ses magiciens domestiques, un ami fidèle, l’ayant entre-temps équipé d’armes magiques et de charmes, il suit alors les traîtresses. Ces dernières ne peuvent cacher leur étonnement lorsque
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Ils voient comment Arindal surmonte l’un après l’autre les monstres des régions infernales : ce n’est que lorsqu’ils arrivent à la crypte où ils lui montrent la pierre en forme humaine qu’ils retrouvent espoir de vaincre le vaillant prince, car, s’il ne parvient pas à briser le sortilège qui lie Ada, il doit partager son destin et être condamné à rester une pierre pour toujours. Arindal, qui jusqu’alors avait utilisé le poignard et le bouclier donnés par le magicien bienveillant, fait maintenant usage d’un instrument — une lyre — qu’il a apporté avec lui et dont il n’avait pas encore compris la signification. Aux sons de cet instrument, il exprime maintenant ses gémissements plaintifs, ses remords et son désir ardent pour sa reine enchantée. La pierre est émue par la magie de son amour : l’être aimée est libérée. Le pays des fées, avec toutes ses merveilles, ouvre ses portes, et le mortel apprend que, en raison de son ancienne inconstance, Ada a perdu le droit de devenir sa femme sur terre, mais que son bien-aimé, grâce à son grand pouvoir magique, a gagné le droit de vivre éternellement à ses côtés dans le pays des fées.
Bien que j’aie écrit Die Hochzeit dans un style sombre, sans ornements opéraux, j’ai peint ce sujet avec le plus grand nombre de couleurs et de variétés possibles. Contrairement aux amants du pays des fées, j’ai représenté un couple plus ordinaire, et j’ai même introduit un troisième couple appartenant au monde des serviteurs, plus grossier et plus comique. Je n’ai pas pris la peine de m’atteler à la diction poétique ni à la versification. Mon intention n’était pas de raviver mes anciens espoirs de devenir poète ; j’étais désormais vraiment un « musicien » et un « compositeur », et je voulais écrire un livret d’opéra convenable simplement parce que j’étais certain que personne d’autre ne pourrait le faire pour moi ; en effet, un tel ouvrage est quelque chose de tout à fait unique et ne peut être écrit ni par un poète ni par un simple lettré. Afin de mettre ce livret en musique, je quittai Leipzig en janvier 1833 pour aller m’installer à Wurtzbourg avec mon frère aîné Albert, qui occupait alors un poste au théâtre. Il me semblait désormais nécessaire de mettre mes connaissances musicales au service d’un but pratique, et à cette fin, mon frère avait promis de m’aider à obtenir une sorte de poste au petit théâtre de Wurtzbourg. Je voyageai par la poste jusqu’à Bamberg via Hof, et à Bamberg je restai quelques jours en compagnie d’un jeune homme nommé Schunke, qui était passé de joueur de corne à acteur. Avec le plus grand intérêt, j’apprenais l’histoire de Caspar Hauser, qui était très connu à l’époque, et qui (si je ne me trompe) m’a été indiqué. En outre, j’admirais les costumes particuliers des marchandes, et je pensais avec beaucoup d’intérêt au séjour de Hoffmann en ce lieu.
Bien que j’aie écrit Die Hochzeit dans un style sombre, sans ornements opéraux, j’ai peint ce sujet avec le plus grand nombre de couleurs et de variétés possibles. Contrairement aux amants du pays des fées, j’ai représenté un couple plus ordinaire, et j’ai même introduit un troisième couple appartenant au monde des serviteurs, plus grossier et plus comique. Je n’ai pas pris la peine de m’atteler à la diction poétique ni à la versification. Mon intention n’était pas de raviver mes anciens espoirs de devenir poète ; j’étais désormais vraiment un « musicien » et un « compositeur », et je voulais écrire un livret d’opéra convenable simplement parce que j’étais certain que personne d’autre ne pourrait le faire pour moi ; en effet, un tel ouvrage est quelque chose de tout à fait unique et ne peut être écrit ni par un poète ni par un simple lettré. Afin de mettre ce livret en musique, je quittai Leipzig en janvier 1833 pour aller m’installer à Wurtzbourg avec mon frère aîné Albert, qui occupait alors un poste au théâtre. Il me semblait désormais nécessaire de mettre mes connaissances musicales au service d’un but pratique, et à cette fin, mon frère avait promis de m’aider à obtenir une sorte de poste au petit théâtre de Wurtzbourg. Je voyageai par la poste jusqu’à Bamberg via Hof, et à Bamberg je restai quelques jours en compagnie d’un jeune homme nommé Schunke, qui était passé de joueur de corne à acteur. Avec le plus grand intérêt, j’apprenais l’histoire de Caspar Hauser, qui était très connu à l’époque, et qui (si je ne me trompe) m’a été indiqué. En outre, j’admirais les costumes particuliers des marchandes, et je pensais avec beaucoup d’intérêt au séjour de Hoffmann en ce lieu.
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et de la manière dont cela avait conduit à l’écriture de ses Contes, et j’ai repris mon voyage
vers Wurtzbourg avec un homme nommé Hauderer, souffrant misérablement du froid tout le long du chemin.
Mon frère Albert, qui n’était pour moi qu’un quasi-inconnu, fit de son mieux pour me faire me sentir comme chez moi dans son établissement pas trop luxueux. Il fut ravi de constater que j’étais moins fou qu’il ne l’avait cru d’après une certaine lettre par laquelle j’avais réussi à l’effrayer quelque temps auparavant, et il parvint vraiment à me trouver un emploi exceptionnel en tant que chef de chœur au théâtre, pour lequel je recevais un salaire mensuel de dix florins. Le reste de l’hiver fut consacré à l’étude sérieuse des tâches requises d’un directeur musical : en très peu de temps, je dus m’attaquer à deux nouvelles opéras, à savoir Vampir de Marschner et Robert der Teufel de Meyerbeer, dans lesquels le chœur jouait un rôle considérable.
Au début, je me sentais complètement comme un débutant et dus commencer par Camilla von Paer, dont la partition m’était totalement inconnue. Je me souviens encore avoir eu l’impression de faire quelque chose que je n’avais pas le droit d’entreprendre : je me sentais vraiment amateur dans ce travail. Cependant, bientôt, la partition de Marschner m’intéressa suffisamment pour que le travail paraisse en valoir la peine. La partition de Robert fut une grande déception pour moi : selon les journaux, j’attendais beaucoup d’originalité et de nouveauté ; je n’y trouvai aucune trace de ces qualités dans cette œuvre transparente, et une opéra avec un final pareil à celui du deuxième acte ne pouvait être mise sur le même plan que mes œuvres préférées. La seule chose qui m’a impressionné, c’était la trompette aux sons surnaturels qui, dans le dernier acte, représentait la voix du fantôme de la mère.
Il était remarquable d’observer la démoralisation esthétique dans laquelle je tombais en ayant quotidiennement affaire à une telle œuvre. J’ai progressivement perdu mon aversion pour cette composition superficielle et extrêmement ennuyeuse (aversion que partageaient de nombreux musiciens allemands), au profit d’un intérêt croissant pour son interprétation ; ainsi, l’insipidité et l’affectation des mélodies banales cessèrent de m’intéresser, sauf du point de vue de leur capacité à susciter des applaudissements ou non. De plus, puisque ma future carrière de directeur musical était en jeu, mon frère, très inquiet pour moi, vit d’un bon œil cette absence d’obstination classique de ma part, et c’est ainsi que se prépara progressivement cette baisse de goût pour la musique classique qui devait durer un bon moment.
vers Wurtzbourg avec un homme nommé Hauderer, souffrant misérablement du froid tout le long du chemin.
Mon frère Albert, qui n’était pour moi qu’un quasi-inconnu, fit de son mieux pour me faire me sentir comme chez moi dans son établissement pas trop luxueux. Il fut ravi de constater que j’étais moins fou qu’il ne l’avait cru d’après une certaine lettre par laquelle j’avais réussi à l’effrayer quelque temps auparavant, et il parvint vraiment à me trouver un emploi exceptionnel en tant que chef de chœur au théâtre, pour lequel je recevais un salaire mensuel de dix florins. Le reste de l’hiver fut consacré à l’étude sérieuse des tâches requises d’un directeur musical : en très peu de temps, je dus m’attaquer à deux nouvelles opéras, à savoir Vampir de Marschner et Robert der Teufel de Meyerbeer, dans lesquels le chœur jouait un rôle considérable.
Au début, je me sentais complètement comme un débutant et dus commencer par Camilla von Paer, dont la partition m’était totalement inconnue. Je me souviens encore avoir eu l’impression de faire quelque chose que je n’avais pas le droit d’entreprendre : je me sentais vraiment amateur dans ce travail. Cependant, bientôt, la partition de Marschner m’intéressa suffisamment pour que le travail paraisse en valoir la peine. La partition de Robert fut une grande déception pour moi : selon les journaux, j’attendais beaucoup d’originalité et de nouveauté ; je n’y trouvai aucune trace de ces qualités dans cette œuvre transparente, et une opéra avec un final pareil à celui du deuxième acte ne pouvait être mise sur le même plan que mes œuvres préférées. La seule chose qui m’a impressionné, c’était la trompette aux sons surnaturels qui, dans le dernier acte, représentait la voix du fantôme de la mère.
Il était remarquable d’observer la démoralisation esthétique dans laquelle je tombais en ayant quotidiennement affaire à une telle œuvre. J’ai progressivement perdu mon aversion pour cette composition superficielle et extrêmement ennuyeuse (aversion que partageaient de nombreux musiciens allemands), au profit d’un intérêt croissant pour son interprétation ; ainsi, l’insipidité et l’affectation des mélodies banales cessèrent de m’intéresser, sauf du point de vue de leur capacité à susciter des applaudissements ou non. De plus, puisque ma future carrière de directeur musical était en jeu, mon frère, très inquiet pour moi, vit d’un bon œil cette absence d’obstination classique de ma part, et c’est ainsi que se prépara progressivement cette baisse de goût pour la musique classique qui devait durer un bon moment.
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Néanmoins, cela ne s’est produit qu’après que j’eus donné quelques preuves de ma grande inexpérience dans le style de écriture plus léger. Mon frère voulait intégrer une « Cavatine » tirée de Piraten, de Bellini, dans l’opéra du même compositeur, Straniera ; la partition n’était pas disponible, et il m’a confié l’instrumentation de cette œuvre. À partir uniquement de la partition pour piano, je ne pouvais absolument pas déceler l’instrumentation lourde et bruyante des ritornelles et intermezzi, qui étaient musicalement très pauvres ; le compositeur d’une grande symphonie en ré majeur avec une fugue finale ne pouvait se sortir de cette difficulté qu’en utilisant quelques flûtes et clarinettes jouant en tierces. Lors de la répétition, la « Cavatine » sonnait si terriblement faible et superficielle que mon frère m’a sévèrement réprimandé pour le gaspillage des frais d’impression. Mais j’ai eu ma revanche : à l’aria de ténor d’« Aubry » dans Vampir de Marschner, j’ai ajouté un Allegro, pour lequel j’ai également écrit les paroles. Mon travail a connu un succès éclatant et a valu les éloges tant du public que de mon frère. Dans un style allemand similaire, j’ai composé la musique de Feen au cours de l’année 1833. Mon frère et sa femme ont quitté Wurtzbourg après Pâques afin de profiter de plusieurs invitations chez des amis ; je suis resté avec les enfants — trois petites filles encore jeunes — ce qui m’a placé dans la situation extraordinaire de tuteur responsable, un rôle pour lequel je n’étais nullement apte à ce moment de ma vie. Mon temps était partagé entre mon travail et les loisirs, et par conséquent j’ai négligé mes responsabilités. Parmi les amis que j’y ai fait, Alexander Müller avait une grande influence sur moi ; c’était un bon musicien et pianiste, et j’écoutais pendant des heures ses improvisations sur des thèmes donnés — une compétence dans laquelle il excellait tellement que je ne pouvais m’empêcher d’être impressionné. Avec lui et quelques autres amis, parmi lesquels figurait aussi Valentin Hamm, je faisais souvent des excursions dans les environs, occasions durant lesquelles la bière bavaroise et le vin francique coulaient à flots. Valentin Hamm était un individu grotesque qui nous divertissait souvent avec sa merveilleuse interprétation au violon ; il avait une portée énorme au piano, car il pouvait atteindre une intervalle de douzième. Der Letzte Hieb, un jardin public à bière situé sur une hauteur agréable, fut témoin quotidien de mes accès de fougue sauvage et souvent enthousiaste ; jamais, durant ces nuits d’été douces, je ne suis retourné auprès de mes protégés sans être devenu enthousiaste pour l’art et le monde en général. Je me souviens aussi d’un mauvais tour qui reste à jamais une tache dans ma mémoire. Parmi mes amis se trouvait un beau et très enthousiaste Souabe nommé Frohlich, avec qui j’avais échangé ma partition de la C
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une petite symphonie pour lui, qu’il avait copiée de sa propre main. Ce jeune homme très doux, mais plutôt irritable, avait développé une aversion si violente envers un certain André, dont le visage malveillant m’était également odieux, qu’il affirmait que cette personne gâchait ses soirées rien qu’en étant dans la même pièce que lui. La malheureuse victime de sa haine essayait néanmoins de nous rencontrer chaque fois que c’était possible : des frictions naissaient, mais André insistait pour nous exaspérer davantage. Un soir, Frohlich perdit patience. Après quelques répliques insultantes, il tenta de le chasser de notre table en le frappant avec un bâton : cela déclencha une bagarre à laquelle les amis de Frohlich estimèrent devoir participer, bien qu’ils semblassent tous le faire avec réticence. Un désir fou de me joindre à la mêlée s’empara également de moi. Avec les autres, j’ai aidé à rouer de coups notre pauvre victime, et j’ai même entendu le bruit d’un coup terrible que je portai à André à la tête, tandis qu’il me fixait d’un air perplexe. Je raconte cet épisode pour expier un péché qui pèse lourdement sur ma conscience depuis lors. Je ne peux comparer cette triste expérience qu’à une autre de mes premières années d’enfance, à savoir noyer quelques chiots dans un petit étang derrière la maison de mon oncle à Eisleben. Jusqu’à ce jour, je ne peux penser à la mort lente de ces pauvres petites créatures sans horreur. Je n’ai jamais vraiment oublié certaines de mes actions imprudentes et insouciantes ; car les souffrances des autres, en particulier celles des animaux, m’ont toujours profondément affecté au point de me remplir d’un dégoût pour la vie.
Ma première histoire d’amour contraste fortement avec ces souvenirs. Il était naturel qu’une des jeunes chanteuses du chœur avec qui je devais répéter quotidiennement sache comment attirer mon attention. Therese Ringelmann, fille d’un fossoyeur, grâce à sa belle voix de soprano, me fit croire que je pouvais en faire une grande chanteuse. Après lui avoir parlé de ce projet ambitieux, elle prit grand soin de son apparence, s’habillant élégamment pour les répétitions, et une rangée de perles blanches qu’elle enroulait dans ses cheveux me fascinait particulièrement. Pendant les vacances d’été, je donnais régulièrement des leçons de chant à Therese, selon une méthode qui reste à ce jour un mystère pour moi. Je la rendais aussi très souvent visite chez elle, où, heureusement, je ne rencontrais jamais son père désagréable, mais toujours sa mère et ses sœurs. Nous nous rencontrions également dans les jardins publics, mais une fausse vanité m’a toujours empêché de parler de nos relations à mes amis. Je ne sais pas si la faute en revenait à sa condition modeste, à son manque d’éducation, ou à mes propres doutes quant à la sincérité de mes sentiments ; mais en tout cas, en plus du fait que j’avais mes raisons d’être
Ma première histoire d’amour contraste fortement avec ces souvenirs. Il était naturel qu’une des jeunes chanteuses du chœur avec qui je devais répéter quotidiennement sache comment attirer mon attention. Therese Ringelmann, fille d’un fossoyeur, grâce à sa belle voix de soprano, me fit croire que je pouvais en faire une grande chanteuse. Après lui avoir parlé de ce projet ambitieux, elle prit grand soin de son apparence, s’habillant élégamment pour les répétitions, et une rangée de perles blanches qu’elle enroulait dans ses cheveux me fascinait particulièrement. Pendant les vacances d’été, je donnais régulièrement des leçons de chant à Therese, selon une méthode qui reste à ce jour un mystère pour moi. Je la rendais aussi très souvent visite chez elle, où, heureusement, je ne rencontrais jamais son père désagréable, mais toujours sa mère et ses sœurs. Nous nous rencontrions également dans les jardins publics, mais une fausse vanité m’a toujours empêché de parler de nos relations à mes amis. Je ne sais pas si la faute en revenait à sa condition modeste, à son manque d’éducation, ou à mes propres doutes quant à la sincérité de mes sentiments ; mais en tout cas, en plus du fait que j’avais mes raisons d’être
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Jaloux, ils ont également essayé de me pousser à une engagement officiel ; cette liaison s’est terminée discrètement. Une relation bien plus sincère fut mon amour pour Friederike Galvani, la fille d’un mécanicien, sans doute d’origine italienne. Elle était très musicienne et possédait une voix merveilleuse ; mon frère l’avait soutenue et l’avait aidée à faire ses débuts dans son théâtre, où elle s’est brillamment distinguée. Elle était plutôt petite, mais avait de grands yeux noirs et un caractère doux. Le premier oboïste de l’orchestre, un homme gentil et un musicien talentueux, lui était entièrement dévoué. On le considérait comme son fiancé, mais en raison d’un événement de son passé, on ne lui permettait pas de rendre visite chez ses parents, et le mariage n’était pas prévu avant longtemps. Lorsque l’automne de mon année à Wurtzbourg approcha, j’ai reçu une invitation de la part d’amis à assister à un mariage rural non loin de Wurtzbourg ; l’oboyiste et sa fiancée y étaient également invités. C’était une fête joyeuse, bien que rustique ; nous avons bu et dansé, et j’ai même tenté de jouer du violon, mais je dois l’avoir oublié complètement, car même avec le deuxième violon je n’ai pas réussi à satisfaire les autres musiciens. Mais mon succès avec Friederike fut d’autant plus grand ; nous avons dansé comme des fous parmi les nombreux couples de paysans, jusqu’à ce qu’à un moment donné, tellement excités que nous ayons perdu tout contrôle de nous-mêmes, nous nous soyons embrassés tandis que son véritable amoureux jouait la musique de danse. Pour la première fois de ma vie, j’ai ressenti une sensation flatteuse de respect de soi lorsque le fiancé de Friederike, voyant comment nous flirtions, a accepté la situation avec grâce, sinon sans une certaine tristesse. Je n’avais jamais eu l’occasion de penser que je pouvais faire bonne impression sur une jeune fille. Je ne m’étais jamais imaginé beau, ni ne pensais qu’il fût possible d’attirer l’attention des filles jolies. D’un autre côté, j’avais progressivement acquis une certaine confiance en moi en fréquentant des hommes de mon âge. Grâce à la vivacité exceptionnelle et à la sensibilité innée de ma nature — qualités qui m’ont été révélées dans mes relations avec les membres de mon cercle — je suis peu à peu devenu conscient d’une certaine capacité à captiver ou à déconcerter mes compagnons plus indolents. À partir du contrôle silencieux de mon pauvre oboïste face aux avances passionnées de sa fiancée envers moi, j’ai acquis, comme je l’ai dit, la première idée que je pouvais compter pour quelque chose, non seulement parmi
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chez les hommes, mais aussi chez les femmes. Le vin francique contribua à créer un état de confusion de plus en plus grand, et sous couvert de son influence, je déclarai finalement ouvertement que j’étais l’amant de Friederike. En effet, bien tard dans la nuit, alors que le jour commençait à poindre, nous partîmes ensemble pour Wurzburg dans une charrette ouverte. Ce fut le triomphe suprême de mon merveilleux aventure ; car tandis que tous les autres, y compris enfin l’oboisiste jaloux, dormaient leur ivresse à l’aube, moi, la joue contre celle de Friederike, écoutant le chant des alouettes, je contemplais l’apparition du soleil levant.
Le lendemain, nous n’avions presque aucune idée de ce qui s’était passé. Une certaine honte, qui n’était pas déplacée, nous tenait à l’écart l’un de l’autre : pourtant, je parvins facilement à gagner l’estime de la famille de Friederike, et dès lors je devins chaque jour un invité bienvenu, passant quelques heures en relations intimes sans aucune retenue au sein du même cercle familial dont l’épouse malheureuse était exclue. Jamais il ne fut question de cette dernière relation ; Friederike ne songea même jamais à changer quoi que ce fût à la situation, et personne ne sembla penser que je devrais, pour ainsi dire, prendre la place du fiancé. La manière confiante avec laquelle j’étais accueilli par tous, et surtout par la jeune fille elle-même, ressemblait exactement à l’un de ces grands processus de la nature, comme lorsque le printemps arrive et que l’hiver s’évanouit silencieusement. Aucun d’eux ne prit jamais en compte les conséquences matérielles de ce changement, et c’est précisément le trait le plus charmant et le plus flatteur de ce premier amour juvénile, qui ne devait jamais dégénérer en une attitude pouvant susciter des soupçons ou des inquiétudes. Ces relations prirent fin seulement avec mon départ de Wurzburg, marqué par un adieu des plus touchants et des plus pleins de larmes.
Pendant quelque temps, bien que je n’aie gardé aucune correspondance, le souvenir de cet épisode resta profondément gravé dans mon esprit. Deux ans plus tard, lors d’un voyage rapide à travers la région, je rendis visite à Friederike : la pauvre enfant s’approcha de moi, complètement honteuse. Son oboisiste restait son amant, et bien que sa situation rendît le mariage impossible, cette malheureuse jeune femme était devenue mère. Je n’ai plus eu de ses nouvelles depuis.
Au milieu de toutes ces aventures amoureuses, je travaillai dur sur mon opéra, et grâce à la sympathie affectueuse de ma sœur Rosalie, je pus trouver le soutien nécessaire.
Le lendemain, nous n’avions presque aucune idée de ce qui s’était passé. Une certaine honte, qui n’était pas déplacée, nous tenait à l’écart l’un de l’autre : pourtant, je parvins facilement à gagner l’estime de la famille de Friederike, et dès lors je devins chaque jour un invité bienvenu, passant quelques heures en relations intimes sans aucune retenue au sein du même cercle familial dont l’épouse malheureuse était exclue. Jamais il ne fut question de cette dernière relation ; Friederike ne songea même jamais à changer quoi que ce fût à la situation, et personne ne sembla penser que je devrais, pour ainsi dire, prendre la place du fiancé. La manière confiante avec laquelle j’étais accueilli par tous, et surtout par la jeune fille elle-même, ressemblait exactement à l’un de ces grands processus de la nature, comme lorsque le printemps arrive et que l’hiver s’évanouit silencieusement. Aucun d’eux ne prit jamais en compte les conséquences matérielles de ce changement, et c’est précisément le trait le plus charmant et le plus flatteur de ce premier amour juvénile, qui ne devait jamais dégénérer en une attitude pouvant susciter des soupçons ou des inquiétudes. Ces relations prirent fin seulement avec mon départ de Wurzburg, marqué par un adieu des plus touchants et des plus pleins de larmes.
Pendant quelque temps, bien que je n’aie gardé aucune correspondance, le souvenir de cet épisode resta profondément gravé dans mon esprit. Deux ans plus tard, lors d’un voyage rapide à travers la région, je rendis visite à Friederike : la pauvre enfant s’approcha de moi, complètement honteuse. Son oboisiste restait son amant, et bien que sa situation rendît le mariage impossible, cette malheureuse jeune femme était devenue mère. Je n’ai plus eu de ses nouvelles depuis.
Au milieu de toutes ces aventures amoureuses, je travaillai dur sur mon opéra, et grâce à la sympathie affectueuse de ma sœur Rosalie, je pus trouver le soutien nécessaire.
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l’énergie nécessaire pour cette tâche. Lorsque, au début de l’été, mes revenus en tant que chef d’orchestre prirent fin, c’est encore cette même sœur qui s’efforça loyalement de me fournir une somme suffisante d’argent de poche, afin que je puisse m’adonner entièrement à l’achèvement de mon œuvre, sans m’inquiéter de rien ni être un fardeau pour qui que ce soit. Bien plus tard, je tombai sur une lettre que j’avais écrite à Rosalie à cette époque, lettre pleine d’un amour tendre, presque adorateur, pour cette noble créature.
Lorsque l’hiver approcha, mon frère revint et le théâtre rouvrit. Pour être honnête, je ne repris pas de lien avec lui, mais obtins un poste encore plus important dans les concerts de la Société musicale, où je présentai ma grande ouverture en ré majeur, ma symphonie, ainsi que des extraits de ma nouvelle opéra. Mademoiselle Friedel, une amatrice dotée d’une voix magnifique, chanta l’aria principale d’Ada. En outre, un trio fut interprété ; l’un de ses passages eut un effet si émouvant sur mon frère, qui y participait, qu’à sa propre surprise, comme il l’admit, il perdit complètement son texte à cause de cela.
À Noël, mon travail était terminé : ma partition était écrite avec la plus grande rigueur. Il fallait maintenant que je retourne à Leipzig pour le Nouvel An, afin de faire accepter mon opéra par le théâtre local. Sur le chemin du retour, je visitai Nuremberg, où je restai une semaine avec ma sœur Clara et son mari, qui travaillaient au théâtre de la ville. Je me souviens bien de ma joie et de mon confort pendant cette agréable visite auprès des mêmes parents qui, quelques années auparavant, lorsque j’étais resté chez eux à Magdebourg, avaient été contrariés par ma décision de faire de la musique ma vocation. À présent, j’étais devenu un véritable musicien, j’avais écrit une grande opéra et j’avais déjà présenté de nombreuses œuvres sans subir de revers. La prise de conscience de tout cela me procurait une grande joie, tout comme elle flattait beaucoup mes parents, qui ne pouvaient manquer de voir que ce prétendu malheur s’était finalement avéré avantageux pour moi. J’étais de bonne humeur et plutôt insouciant – état d’esprit dû en grande partie non seulement à l’atmosphère joyeuse et conviviale de la famille de mon beau-frère, mais aussi à la vie agréable dans les tavernes de la région. Avec un esprit bien plus confiant et exalté, je retournai à Leipzig, où je pus présenter les trois gros volumes de ma partition à ma mère et à ma sœur, très ravies.
Lorsque l’hiver approcha, mon frère revint et le théâtre rouvrit. Pour être honnête, je ne repris pas de lien avec lui, mais obtins un poste encore plus important dans les concerts de la Société musicale, où je présentai ma grande ouverture en ré majeur, ma symphonie, ainsi que des extraits de ma nouvelle opéra. Mademoiselle Friedel, une amatrice dotée d’une voix magnifique, chanta l’aria principale d’Ada. En outre, un trio fut interprété ; l’un de ses passages eut un effet si émouvant sur mon frère, qui y participait, qu’à sa propre surprise, comme il l’admit, il perdit complètement son texte à cause de cela.
À Noël, mon travail était terminé : ma partition était écrite avec la plus grande rigueur. Il fallait maintenant que je retourne à Leipzig pour le Nouvel An, afin de faire accepter mon opéra par le théâtre local. Sur le chemin du retour, je visitai Nuremberg, où je restai une semaine avec ma sœur Clara et son mari, qui travaillaient au théâtre de la ville. Je me souviens bien de ma joie et de mon confort pendant cette agréable visite auprès des mêmes parents qui, quelques années auparavant, lorsque j’étais resté chez eux à Magdebourg, avaient été contrariés par ma décision de faire de la musique ma vocation. À présent, j’étais devenu un véritable musicien, j’avais écrit une grande opéra et j’avais déjà présenté de nombreuses œuvres sans subir de revers. La prise de conscience de tout cela me procurait une grande joie, tout comme elle flattait beaucoup mes parents, qui ne pouvaient manquer de voir que ce prétendu malheur s’était finalement avéré avantageux pour moi. J’étais de bonne humeur et plutôt insouciant – état d’esprit dû en grande partie non seulement à l’atmosphère joyeuse et conviviale de la famille de mon beau-frère, mais aussi à la vie agréable dans les tavernes de la région. Avec un esprit bien plus confiant et exalté, je retournai à Leipzig, où je pus présenter les trois gros volumes de ma partition à ma mère et à ma sœur, très ravies.
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C’est justement à ce moment-là que ma famille devint plus riche avec le retour de mon frère Julius de ses longues pérégrinations. Il avait travaillé un bon moment à Paris en tant qu’orfèvre, et s’était maintenant installé dans cette même profession à Leipzig. Lui aussi, comme les autres, était impatient d’entendre quelque chose de mon opéra, ce qui, il est vrai, n’était pas si facile, car je manquais complètement du don de jouer ce genre de choses de manière aisée et compréhensible. Ce n’est que lorsque j’arrivais à me mettre dans un état d’extase absolue que j’étais capable de produire quelque chose d’efficace. Rosalie savait que je voulais obtenir d’elle une sorte de déclaration d’amour ; mais je n’ai jamais été sûr si les embrassades et les baisers fraternelles que j’ai reçus après avoir chanté mon grand air d’Ada étaient dus à une véritable émotion ou plutôt à de l’affection. D’un autre côté, l’enthousiasme avec lequel elle a insisté auprès du directeur du théâtre, Ringelhardt, du chef d’orchestre et du gestionnaire était indéniable, et elle y est parvenue si bien qu’elle a obtenu leur accord pour la représentation, et ce très rapidement. J’étais particulièrement intéressé d’apprendre que la direction s’est immédiatement montrée désireuse de régler la question des costumes pour mon drame ; mais j’ai été surpris d’apprendre que le choix s’était porté sur des tenues orientales, alors que j’avais eu l’intention, par les noms que j’avais choisis, de suggérer un cadre nordique. Mais c’étaient précisément ces noms qu’ils trouvaient inappropriés, car les personnages de fées ne se rencontrent pas au Nord, mais seulement en Orient ; de plus, l’œuvre originale de Gozzi, qui servait de base à mon travail, avait sans aucun doute un caractère oriental. C’est avec la plus grande indignation que j’ai opposé moi-même ce style de costume insupportable, composé de turban et de caftan, et j’ai vigoureusement plaidé en faveur des vêtements de chevalier portés aux débuts du Moyen Âge. J’ai ensuite dû arriver à une entente complète avec le chef d’orchestre, Stegmayer, au sujet de ma partition. C’était un homme remarquable, petit et corpulent, aux cheveux châtains bouclés, et d’un tempérament exceptionnellement joyeux ; cependant, il était très difficile à convaincre. Quand nous buvions du vin ensemble, nous parvenions toujours très vite à nous entendre, mais dès que nous nous asseyions au piano, je devais écouter les objections les plus extraordinaires concernant le style musical, ce qui m’a longtemps profondément déconcerté. Comme les choses étaient beaucoup retardées par ces hésitations, je me suis mis en rapport plus étroit avec le régisseur de l’opéra, Hauser, qui était à l’époque très apprécié par les habitants de Leipzig en tant que chanteur et mécène des arts. Avec cet homme également, j’ai eu les expériences les plus étranges : celui qui avait captivé le public de Leipzig, surtout grâce à sa imitation
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le barbier et l’Anglais de Fra Diavolo se révélèrent soudain, dans leur propre maison, comme les adeptes les plus fanatiques de la musique la plus démodée. J’écoutai avec stupéfaction le mépris à peine voilé avec lequel il traitait même Mozart, et la seule chose qu’il semblait regretter était de ne pas avoir d’opéras de Sebastian Bach. Après m’avoir expliqué que la musique dramatique n’avait en réalité pas encore été écrite, et que, à proprement parler, seul Gluck avait montré quelque aptitude pour elle, il entreprit ce qui ressemblait à un examen exhaustif de mon propre opéra, au sujet duquel tout ce que je souhaitais entendre de sa part, c’était savoir s’il était apte à être représenté. Cependant, au lieu de cela, son objectif semblait être de souligner l’échec de mon projet dans chaque numéro. Je transpirais abondamment sous la torture inégalée que représentait la révision de mon œuvre avec cet homme ; et je parlai de ma profonde dépression à ma mère et à ma sœur. Tous ces retards avaient déjà rendu impossible la représentation de mon opéra à la date initialement fixée, et maintenant elle était reportée à août de l’année en cours (1834).
Un incident que je n’oublierai jamais m’inspira un nouvel courage. Le vieux Bierey, musicien expérimenté et excellent, et à son époque compositeur à succès, qui, grâce notamment à ses longues années de direction au théâtre de Breslau, avait acquis une connaissance parfaitement pratique de ces choses, vivait alors à Leipzig et était un bon ami de ma famille. Ma mère et ma sœur le supplièrent de donner son avis sur l’aptitude de mon opéra à être monté sur scène, et je lui soumis donc la partition. Je ne saurais dire à quel point j’étais profondément ému et impressionné en voyant ce vieil homme apparaître un jour parmi mes proches, et en l’entendant déclarer avec un enthousiasme sincère qu’il ne pouvait absolument pas comprendre comment un homme si jeune avait pu composer une telle partition. Ses remarques concernant la grandeur qu’il avait reconnue dans mon talent étaient vraiment irrésistibles et me stupéfièrent véritablement. Lorsqu’on lui demanda s’il considérait l’œuvre présentable et capable de produire un effet, il déclara que son seul regret était de ne plus diriger un théâtre, car, s’il l’avait fait, il se serait considéré extrêmement chanceux d’avoir un homme comme moi à demeure pour son entreprise. À cette annonce, ma famille fut submergée de joie, et leurs sentiments furent d’autant plus justifiés que, comme ils le savaient tous, Bierey n’était nullement un romantique aimable, mais un musicien pragmatique, éprouvé par une vie pleine d’expériences.
Le retard était désormais supporté avec plus d’optimisme, et pendant longtemps je pus attendre avec espoir ce que l’avenir pourrait apporter. Parmi autres choses,
Un incident que je n’oublierai jamais m’inspira un nouvel courage. Le vieux Bierey, musicien expérimenté et excellent, et à son époque compositeur à succès, qui, grâce notamment à ses longues années de direction au théâtre de Breslau, avait acquis une connaissance parfaitement pratique de ces choses, vivait alors à Leipzig et était un bon ami de ma famille. Ma mère et ma sœur le supplièrent de donner son avis sur l’aptitude de mon opéra à être monté sur scène, et je lui soumis donc la partition. Je ne saurais dire à quel point j’étais profondément ému et impressionné en voyant ce vieil homme apparaître un jour parmi mes proches, et en l’entendant déclarer avec un enthousiasme sincère qu’il ne pouvait absolument pas comprendre comment un homme si jeune avait pu composer une telle partition. Ses remarques concernant la grandeur qu’il avait reconnue dans mon talent étaient vraiment irrésistibles et me stupéfièrent véritablement. Lorsqu’on lui demanda s’il considérait l’œuvre présentable et capable de produire un effet, il déclara que son seul regret était de ne plus diriger un théâtre, car, s’il l’avait fait, il se serait considéré extrêmement chanceux d’avoir un homme comme moi à demeure pour son entreprise. À cette annonce, ma famille fut submergée de joie, et leurs sentiments furent d’autant plus justifiés que, comme ils le savaient tous, Bierey n’était nullement un romantique aimable, mais un musicien pragmatique, éprouvé par une vie pleine d’expériences.
Le retard était désormais supporté avec plus d’optimisme, et pendant longtemps je pus attendre avec espoir ce que l’avenir pourrait apporter. Parmi autres choses,
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Ce que Pohlenz n’avait pas réussi en dirigeant la Neuvième Symphonie, ce que le Conservatoire de Vienne, Dionys Weber et de nombreuses autres interprétations maladroites (qui m’avaient conduit à considérer la musique classique comme absolument dépourvue de couleur) n’avaient pas pleinement accompli, fut réalisé par le charme inconcevable de la musique italienne, si peu classique, grâce à l’interprétation merveilleuse, passionnante et envoûtante de Roméo par Schroder-Devrient. Quel effet des forces si puissantes, et dont les causes demeurent incompréhensibles,
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L’effet que cela eut sur mon opinion se manifesta par la manière frivole avec laquelle je parvins à rédiger une brève critique de l’Euryanthe de Weber pour l’Elegante Zeitung. Cette opéra avait été représentée par la troupe de Leipzig peu avant la représentation de Schroder-Devrient : des interprètes froids et sans couleur, parmi lesquels le chanteur du rôle-titre, apparaissant dans le désert avec des manches pleines qui étaient alors à la mode en rose, reste un souvenir désagréable. Très laborieusement, et sans enthousiasme, mais simplement dans le but de satisfaire aux exigences des règles classiques, cette troupe fit de son mieux pour dissiper même les impressions enthousiastes que j’avais eues de la musique de Weber durant ma jeunesse. Je ne savais quelle réponse donner à un autre critique, frère de Laube, lorsqu’il m’indiqua le caractère laborieux de cette représentation opératique, dès qu’il put la comparer à l’effet envoûtant de ce soir-là consacré à Roméo. Je me trouvais ainsi confronté à un problème dont je fus alors disposé à résoudre le plus facilement possible, et je montrai mon courage en rejetant tous les préjugés, et ce de manière audacieuse, dans la brève critique mentionnée précédemment, dans laquelle je me moquais simplement d’Euryanthe. Tout comme j’avais eu mon temps de semer de l’avoine sauvage étudiant, j’entrai maintenant hardiment dans les mêmes voies pour développer mon goût artistique.
C’était le mois de mai, il faisait beau, et le voyage agréable que je entreprenais alors avec un ami vers la terre promise de mes romances juvéniles, la Bohême, devait amener à leur pleine maturité l’humeur débridée du « jeune Européen » que j’étais. Cet ami était Theodor Apel. Je le connaissais depuis longtemps et j’avais toujours été particulièrement flatté du fait d’avoir gagné son affection sincère ; car, fils du talentueux maître du mètre et imitateur des formes poétiques grecques, August Apel, je lui portais ce respect admiratif que je n’avais jamais encore pu éprouver envers un descendant de personnage célèbre. Ayant de bonnes ressources et provenant d’une bonne famille, son amitié m’offrait des occasions de faire connaissance avec les conditions aisées de la haute société, choses qui n’étaient pas fréquentes dans ma condition sociale. Alors que ma mère, par exemple, considérait avec grande satisfaction ma relation avec cette famille très respectable, j’étais, de mon côté, extrêmement satisfait à l’idée de l’accueil chaleureux que je recevais dans de tels cercles.
Le vif désir d’Apel était de devenir poète, et je prenais pour acquis qu’il possédait tout ce qui était nécessaire pour une telle vocation ; surtout, ce qui me semblait si important, la liberté totale assurée par sa fortune considérable.
C’était le mois de mai, il faisait beau, et le voyage agréable que je entreprenais alors avec un ami vers la terre promise de mes romances juvéniles, la Bohême, devait amener à leur pleine maturité l’humeur débridée du « jeune Européen » que j’étais. Cet ami était Theodor Apel. Je le connaissais depuis longtemps et j’avais toujours été particulièrement flatté du fait d’avoir gagné son affection sincère ; car, fils du talentueux maître du mètre et imitateur des formes poétiques grecques, August Apel, je lui portais ce respect admiratif que je n’avais jamais encore pu éprouver envers un descendant de personnage célèbre. Ayant de bonnes ressources et provenant d’une bonne famille, son amitié m’offrait des occasions de faire connaissance avec les conditions aisées de la haute société, choses qui n’étaient pas fréquentes dans ma condition sociale. Alors que ma mère, par exemple, considérait avec grande satisfaction ma relation avec cette famille très respectable, j’étais, de mon côté, extrêmement satisfait à l’idée de l’accueil chaleureux que je recevais dans de tels cercles.
Le vif désir d’Apel était de devenir poète, et je prenais pour acquis qu’il possédait tout ce qui était nécessaire pour une telle vocation ; surtout, ce qui me semblait si important, la liberté totale assurée par sa fortune considérable.
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en le libérant de toute nécessité de gagner sa vie ou d’adopter une profession pour subsister. Curieusement, sa mère, qui, à la mort de son père éminent, avait épousé un avocat de Leipzig, était très inquiète quant à la vocation qu’il devrait choisir et souhaitait que son fils fasse une belle carrière en droit, car elle n’était nullement disposée à favoriser ses dons poétiques. C’est à ses tentatives pour me faire adopter son point de vue, afin que, par mon influence, je puisse éviter le malheur d’avoir un deuxième poète dans la famille, sous la forme du fils, que je devais les relations particulièrement amicales qui s’établirent entre elle et moi. Toutes ses suggestions ne réussirent cependant qu’à me stimuler, encore plus que mon propre avis favorable sur son talent, à confirmer mon ami dans son désir d’être poète et ainsi à le soutenir dans son attitude rebelle envers sa famille. Il n’en fut pas mécontent. Comme il étudiait également la musique et composait plutôt bien, je parvins à entrer en relations de grande intimité avec lui. Le fait qu’il eût passé l’année même où j’étais tombé dans les profondeurs les plus basses de la folie étudiante à Heidelberg et non à Leipzig l’avait préservé de toute participation à mes étranges excès ; et lorsque nous nous revîmes à Leipzig, au printemps 1834, la seule chose que nous ayons encore en commun était l’aspiration esthétique de nos vies, que nous cherchions alors, par des expériences, à orienter vers la jouissance de la vie. Nous aurions volontiers plongé dans des aventures passionnantes si seulement les conditions de notre environnement et du monde entier de la classe moyenne dans lequel nous vivions avaient permis une telle chose. Malgré toutes les incitations de nos instincts, cependant, nous ne fîmes rien de plus que de planifier ce voyage en Bohême. En tout cas, c’était quelque chose que nous faisions en voyageant non pas par la poste, mais dans notre propre voiture, et notre véritable plaisir résidait toujours dans le fait que, à Teplitz, par exemple, nous faisions chaque jour de longues promenades en une belle voiture. Le soir, après avoir dîné de truite au Wilhelmsburg, bu du bon vin de Czernosek avec de l’eau de Bilin, et nous être suffisamment émus à propos de Hoffmann, Beethoven, Shakespeare, Ardinghello de Heinse et d’autres sujets, puis, avec nos membres confortablement étendus dans notre élégante voiture, nous rentrions au crépuscule d’été à l’« Étoile de Prusse », où nous occupions la grande chambre-balcon au premier étage ; nous avions alors l’impression d’avoir passé la journée comme de jeunes dieux, et, par pure exubérance, nous ne pouvions penser à rien de mieux à faire que de nous livrer aux querelles les plus effroyables qui,
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Surtout lorsque les fenêtres étaient ouvertes, un grand nombre d’auditeurs intrigués se rassemblaient dans la place devant l’auberge. Un beau matin, je m’échappai de chez mon ami pour prendre mon petit-déjeuner seul au « Schlackenburg », et aussi pour profiter de l’occasion d’inscrire dans mon carnet le plan d’une nouvelle œuvre lyrique. À cette fin, j’avais maîtrisé le sujet de *Mesure pour mesure* de Shakespeare, que, conformément à mon humeur du moment, je transformai bientôt assez librement en un livret intitulé *Liebesverbot*. *Jeune Europe* et *Ardinghello*, ainsi que l’état d’esprit étrange dans lequel je me trouvais vis-à-vis de la musique opératique classique, m’ont fourni la tonalité de ma conception, qui visait plus particulièrement l’hypocrisie puritaine et tendait ainsi à exalter la « sensualité débridée ». Je pris soin de ne comprendre le thème grave de Shakespeare qu’en ce sens-là. Je ne voyais que le vice-roi sombre et rigide, dont le cœur brûlait d’un amour passionné pour la belle novice ; tandis qu’elle le supplie de pardonner à son frère condamné à mort pour amour illicite, elle allume en même temps le feu le plus dangereux dans la poitrine du puritain obstiné en le contaminant de la chaleur merveilleuse de ses émotions humaines. Le fait que ces traits puissants soient si richement développés dans la création de Shakespeare uniquement afin qu’ils soient finalement pesés encore plus lourdement sur la balance de la justice ne m’intéressait pas : tout ce qui m’importait, c’était de dénoncer la péché de l’hypocrisie et l’anormalité d’une telle condamnation morale cruelle. Ainsi, j’abandonnai complètement *Mesure pour mesure* et fis en sorte que l’hypocrite soit traduit en justice uniquement par la force vengeresse de l’amour. J’ai transféré le thème de la ville fabuleuse de Vienne à la capitale ensoleillée de Sicile, où un vice-roi allemand, indigné par la morale incroyablement laxiste des habitants, tente d’y introduire une réforme puritaine, pour en subir ensuite tristement les conséquences. *Die Stumme von Portici* a probablement contribué dans une certaine mesure à ce thème, tout comme certains souvenirs de *Die Sizilianische Vesper*. Quand je pense que même le doux Bellini sicilien a joué un rôle dans cette composition, je ne peux m’empêcher de sourire face à ce mélange étrange dans lequel se sont formées les malentendus les plus extraordinaires. Pour l’instant, il ne s’agissait que d’un brouillon. Les études de la vie, destinées à mon œuvre, devaient d’abord être menées lors de cette agréable excursion en Bohême. J’emmenai mon ami triomphalement à Prague, dans l’espoir d’obtenir…
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Les mêmes impressions qu’il avait eues, impressions qui m’avaient profondément émue lorsque j’y étais. Nous rencontrâmes mes charmantes amies en ville même ; car, suite au décès du vieux comte Pachta, des changements importants s’étaient produits au sein de la famille, et les filles survivantes ne se rendaient plus à Pravonin. Mon comportement était empreint d’arrogance, et par ce biais je voulais sans doute exprimer une certaine envie capricieuse de vengeance pour les sentiments amers avec lesquels j’avais quitté ce cercle quelques années auparavant. Mon ami fut bien accueilli. Les circonstances familiales changées obligeaient les charmantes jeunes filles à prendre de plus en plus impérativement une décision concernant leur avenir, et un bourgeois fortuné, bien qu’il ne fût pas exactement commerçant mais possédant de vastes ressources, semblait à la mère anxieuse, en tout cas, un bon conseiller. Sans montrer ni ressentir la moindre malveillance à ce sujet, j’exprimai ma joie face à la confusion étrange causée par l’introduction de Théodore dans la famille, par le biais des plaisanteries les plus joyeuses et les plus folles : car mes seuls contacts avec ces dames consistaient purement en blagues et en plaisanteries amicales. Elles ne comprenaient pas comment j’avais pu changer de manière si étrange. Il n’y avait plus en moi cette passion pour les disputes, cette colère à vouloir instruire, ni cet zèle à convertir que elles avaient autrefois trouvés si irritants. Mais en même temps, on ne pouvait me faire prononcer un mot sensé, et celles qui désiraient maintenant discuter sérieusement de nombreuses choses ne pouvaient rien obtenir de moi, si ce n’est les farces les plus folles. Comme en cette occasion, dans mon rôle d’oiseau non enchaîné, je me permettais hardiment de nombreuses libertés auxquelles elles se sentaient impuissantes ; mon esprit exubérant était d’autant plus stimulé lorsque mon ami, guidé par mon exemple, tentait de m’imiter — ce qu’elles prirent très mal chez lui.
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Une seule fois, il y eut une tentative de sérieux entre nous : j’étais assis au piano et écoutais mon compagnon, qui racontait aux dames que, lors d’une conversation à l’hôtel, j’avais eu l’occasion de m’exprimer avec la plus grande chaleur envers quelqu’un qui semblait surpris d’apprendre les qualités domestiques et travailleuses de mes amies. J’étais profondément ému en découvrant, suite aux paroles de mon compagnon, quels désagréments ces pauvres femmes avaient déjà endurés : car ce qui me semblait être un geste tout à fait naturel de ma part leur procurait, semble-t-il, une joie inattendue. Jenny, par exemple, vint vers moi et me serra dans ses bras avec beaucoup de chaleur. D’un commun accord, on me concéda alors le droit de me comporter avec une rudesse presque calculée, et je ne répondis même pas aux manifestations chaleureuses de Jenny autrement que par mes plaisanteries habituelles.
Dans notre hôtel, le « Black Horse », si célèbre à cette époque, je trouvai un terrain de jeu où je pouvais porter jusqu’au point de l’imprudence l’esprit espiègle qui n’était pas épuisé chez les Pachta. À partir des matériaux les plus accidentels, comme les clients de passage, nous réussîmes à rassembler autour de nous un groupe qui nous permit, jusqu’au petit matin, de le conduire aux folies les plus inconcevables. Tout cela était d’autant plus stimulé par la personnalité d’un homme d’affaires très timide et de petite taille de Francfort-sur-l’Oder, qui désirait paraître audacieux ; sa présence m’encourageait, ne serait-ce que grâce à l’occasion remarquable qu’elle me donnait de entrer en contact avec quelqu’un qui connaissait bien Francfort-sur-l’Oder. Quiconque connaît la situation en Autriche à cette époque peut se faire une idée de mon imprudence lorsque je dis que j’ai même osé faire chanter la Marseillaise à haute voix dans la salle publique, toute la nuit. Ainsi, une fois cet exploit héroïque terminé, alors que je me déshabillais, je grimpais sur les rebords extérieurs des fenêtres, d’une pièce à l’autre au deuxième étage, effrayant naturellement ceux qui ignoraient l’amour des prouesses acrobatiques que j’avais cultivé depuis mon plus jeune âge.
Même si je m’exposais sans crainte à de tels dangers, je fus bientôt ramené à la réalité le lendemain matin par une convocation de la police. Lorsque, en plus de cela, je me souvins du chant de la Marseillaise, je fus rempli de…
Dans notre hôtel, le « Black Horse », si célèbre à cette époque, je trouvai un terrain de jeu où je pouvais porter jusqu’au point de l’imprudence l’esprit espiègle qui n’était pas épuisé chez les Pachta. À partir des matériaux les plus accidentels, comme les clients de passage, nous réussîmes à rassembler autour de nous un groupe qui nous permit, jusqu’au petit matin, de le conduire aux folies les plus inconcevables. Tout cela était d’autant plus stimulé par la personnalité d’un homme d’affaires très timide et de petite taille de Francfort-sur-l’Oder, qui désirait paraître audacieux ; sa présence m’encourageait, ne serait-ce que grâce à l’occasion remarquable qu’elle me donnait de entrer en contact avec quelqu’un qui connaissait bien Francfort-sur-l’Oder. Quiconque connaît la situation en Autriche à cette époque peut se faire une idée de mon imprudence lorsque je dis que j’ai même osé faire chanter la Marseillaise à haute voix dans la salle publique, toute la nuit. Ainsi, une fois cet exploit héroïque terminé, alors que je me déshabillais, je grimpais sur les rebords extérieurs des fenêtres, d’une pièce à l’autre au deuxième étage, effrayant naturellement ceux qui ignoraient l’amour des prouesses acrobatiques que j’avais cultivé depuis mon plus jeune âge.
Même si je m’exposais sans crainte à de tels dangers, je fus bientôt ramené à la réalité le lendemain matin par une convocation de la police. Lorsque, en plus de cela, je me souvins du chant de la Marseillaise, je fus rempli de…
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les pires craintes. Après avoir été retenu à la gare pendant longtemps, en raison d’un étrange malentendu, l’inspecteur chargé de m’examiner constata qu’il ne restait pas assez de temps pour une audition sérieuse ; à ma grande soulagement, on me permit de partir après avoir répondu à quelques questions anodines concernant la durée prévue de mon séjour. Néanmoins, nous jugeâmes opportun de ne pas céder à la tentation de jouer davantage de tours sous les ailes de l’aigle bicéphale. Par une route détournée, guidés par notre soif insatiable d’aventures — des aventures qui, en réalité, n’avaient lieu que dans notre imagination et qui n’étaient, en somme, que de modestes distractions en chemin — nous parvînmes finalement à Leipzig. Avec ce retour chez moi s’acheva définitivement la période vraiment joyeuse de ma jeunesse. Si, jusqu’alors, je n’avais pas été épargné d’erreurs graves et de moments de passion, c’est seulement maintenant que les soucis jetèrent leur première ombre sur mon chemin.
Ma famille avait attendu avec anxiété mon retour pour m’informer que le poste de chef d’orchestre m’avait été proposé par la troupe de théâtre de Magdebourg. Cette troupe donnait, ce mois d’été-là, des représentations dans une station balnéaire nommée Lauchstadt. Le directeur ne parvenait pas à s’en sortir avec un chef d’orchestre incompétent qui lui avait été envoyé et, dans son désespoir, il s’était adressé à Leipzig dans l’espoir d’obtenir rapidement un remplaçant. Stegmayer, le chef d’orchestre, qui n’avait aucune envie de travailler ma partition *Feen* par cette chaleur estivale, comme il l’avait promis, me recommanda aussitôt pour le poste, se débarrassant ainsi d’un tourmenteur très ennuyeux. Car, d’une part, je désirais vraiment pouvoir me livrer librement et sans entraves au flot d’aventures qui constituent la vie d’un artiste ; mais d’autre part, le désir d’indépendance, que je ne pouvais obtenir qu’en gagnant ma propre vie, s’était considérablement renforcé en moi à cause de ma situation. J’avais cependant le sentiment qu’une base solide pour satisfaire ce désir ne pourrait être trouvée à Lauchstadt ; de plus, il ne m’était pas facile de contribuer au complot ourdi contre la représentation de mes *Feen*. Je décidai donc de faire une visite préliminaire sur place pour voir comment les choses se passaient.
Cette petite station balnéaire avait acquis, à l’époque de Goethe et de Schiller, une très grande réputation ; son théâtre en bois avait été construit selon les plans du premier, et la première représentation de *La Fiancée*
Ma famille avait attendu avec anxiété mon retour pour m’informer que le poste de chef d’orchestre m’avait été proposé par la troupe de théâtre de Magdebourg. Cette troupe donnait, ce mois d’été-là, des représentations dans une station balnéaire nommée Lauchstadt. Le directeur ne parvenait pas à s’en sortir avec un chef d’orchestre incompétent qui lui avait été envoyé et, dans son désespoir, il s’était adressé à Leipzig dans l’espoir d’obtenir rapidement un remplaçant. Stegmayer, le chef d’orchestre, qui n’avait aucune envie de travailler ma partition *Feen* par cette chaleur estivale, comme il l’avait promis, me recommanda aussitôt pour le poste, se débarrassant ainsi d’un tourmenteur très ennuyeux. Car, d’une part, je désirais vraiment pouvoir me livrer librement et sans entraves au flot d’aventures qui constituent la vie d’un artiste ; mais d’autre part, le désir d’indépendance, que je ne pouvais obtenir qu’en gagnant ma propre vie, s’était considérablement renforcé en moi à cause de ma situation. J’avais cependant le sentiment qu’une base solide pour satisfaire ce désir ne pourrait être trouvée à Lauchstadt ; de plus, il ne m’était pas facile de contribuer au complot ourdi contre la représentation de mes *Feen*. Je décidai donc de faire une visite préliminaire sur place pour voir comment les choses se passaient.
Cette petite station balnéaire avait acquis, à l’époque de Goethe et de Schiller, une très grande réputation ; son théâtre en bois avait été construit selon les plans du premier, et la première représentation de *La Fiancée*
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von Messina m’y avait conduit. Mais bien que je me répétasse tout cela, cet endroit me fit ressentir une certaine méfiance. Je demandai la maison du directeur du théâtre. Il s’avéra être absent, mais un petit garçon sale, son fils, fut chargé de me conduire au théâtre pour trouver « Papa ». Cependant, Papa nous rencontra en chemin. C’était un homme âgé ; il portait une robe de chambre et un chapeau sur la tête. Sa joie de me saluer fut interrompue par des plaintes au sujet d’un sérieux malaise, pour lequel son fils devait aller chercher un tonique dans un magasin voisin. Avant d’envoyer le garçon accomplir cette tâche, il lui mit dans la main une pièce d’argent véritable avec une certaine ostentation, manifestement à mon intention. Cet homme était Heinrich Bethmann, époux survivant de la célèbre actrice du même nom, qui, ayant vécu à l’apogée de la scène allemande, avait gagné les faveurs du roi de Prusse ; et il les avait gagnées de manière si durable que, longtemps après sa mort, elles continuèrent d’être accordées à son époux. Il percevait toujours une belle pension de la cour prussienne et jouissait en permanence de son soutien, sans jamais pouvoir perdre sa protection à cause de ses manières irrégulières et dissipées.
À l’époque dont je parle, il était tombé au plus bas en raison de sa gestion continue du théâtre. Son langage et ses manières révélaient la raffinement sucré d’une époque révolue, tandis que tout ce qu’il faisait et tout ce qui le concernait témoignait du plus honteux négligence. Il me ramena chez lui, où il me présenta à sa deuxième femme, qui, boiteuse d’un pied, était allongée sur un canapé extraordinaire, tandis qu’un vieux baryton, au sujet de la dévotion excessive duquel Bethmann m’avait déjà parlé ouvertement, fumait sa pipe à côté d’elle. De là, le directeur m’emmena chez son régisseur, qui vivait dans la même maison.
Avec ce dernier, qui était justement en train de discuter du répertoire avec l’employé du théâtre, un vieil squelette sans dents, il me laissa prendre les dispositions nécessaires. Dès que Bethmann fut parti, Schmale, le régisseur, haussa les épaules et sourit, m’assurant que c’était là la façon du directeur : mettre tout sur ses épaules et ne se soucier de rien. Il y était assis depuis plus d’une heure, discutant avec Kroge de ce qui devrait être joué le dimanche suivant : c’était très bien de commencer par Don Juan, mais comment pouvait-il organiser des répétitions, alors que les musiciens de la ville de Mersebourg, qui formaient l’orchestre, ne venaient pas répéter le samedi ?
À l’époque dont je parle, il était tombé au plus bas en raison de sa gestion continue du théâtre. Son langage et ses manières révélaient la raffinement sucré d’une époque révolue, tandis que tout ce qu’il faisait et tout ce qui le concernait témoignait du plus honteux négligence. Il me ramena chez lui, où il me présenta à sa deuxième femme, qui, boiteuse d’un pied, était allongée sur un canapé extraordinaire, tandis qu’un vieux baryton, au sujet de la dévotion excessive duquel Bethmann m’avait déjà parlé ouvertement, fumait sa pipe à côté d’elle. De là, le directeur m’emmena chez son régisseur, qui vivait dans la même maison.
Avec ce dernier, qui était justement en train de discuter du répertoire avec l’employé du théâtre, un vieil squelette sans dents, il me laissa prendre les dispositions nécessaires. Dès que Bethmann fut parti, Schmale, le régisseur, haussa les épaules et sourit, m’assurant que c’était là la façon du directeur : mettre tout sur ses épaules et ne se soucier de rien. Il y était assis depuis plus d’une heure, discutant avec Kroge de ce qui devrait être joué le dimanche suivant : c’était très bien de commencer par Don Juan, mais comment pouvait-il organiser des répétitions, alors que les musiciens de la ville de Mersebourg, qui formaient l’orchestre, ne venaient pas répéter le samedi ?
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Tout le temps, Schmale tendait la main par la fenêtre ouverte vers un cerisier d’où il cueillait et mangeait obstinément les fruits, expulsant les noyaux avec un bruit désagréable. C’est précisément cette dernière circonstance qui m’a décidé ; car, curieusement, j’ai une aversion innée pour les fruits. J’informai le régisseur qu’il n’avait absolument pas à se soucier de Don Juan dimanche, car, de mon côté, s’ils comptaient sur moi pour faire ma première apparition dans cette représentation, je devais en tout cas décevoir le directeur, n’ayant d’autre choix que de retourner immédiatement à Leipzig, où je devais mettre de l’ordre dans mes affaires. Cette manière polie de formuler mon refus absolu d’accepter cette mission — conclusion à laquelle j’étais rapidement parvenu — me força à feindre et me rendit nécessaire de paraître avoir vraiment un autre but en venant à Lauchstadt. Cette prétention était en soi tout à fait inutile, puisque j’étais fermement déterminé à ne jamais y retourner.
Des gens se proposèrent de m’aider à trouver un logement, et un jeune acteur que je connaissais par hasard à Wurtzbourg s’engagea à être mon guide pour ce faire. Alors qu’il m’emmenait au meilleur logement qu’il connaissait, il me dit qu’il aurait bientôt la gentillesse de me faire partager la maison avec la plus jolie et la plus agréable des jeunes filles de la ville à ce moment-là. C’était la vedette secondaire de la troupe, Mademoiselle Minna Planer, dont j’avais sans doute déjà entendu parler.
Par chance, la demoiselle promise nous attendait à la porte de la maison en question. Son apparence et sa prestance formaient le contraste le plus frappant possible avec toutes les impressions désagréables que j’avais eues au théâtre ce matin fatidique. Très charmante et fraîche, l’attitude générale et les gestes de la jeune actrice étaient empreints d’une certaine majesté et d’une assurance solennelle qui conféraient à son expression déjà agréable un air de dignité plaisant et captivant. Sa robe impeccablement propre et bien tenue achevait l’effet saisissant de cette rencontre inattendue.
Après m’avoir présenté dans le hall comme le nouveau chef d’orchestre, et après qu’elle eut regardé avec étonnement cet étranger qui semblait si jeune pour un tel titre, elle me recommanda gentiment à la propriétaire de la maison et demanda qu’on prenne bien soin de moi ; puis elle traversa fièrement et sereinement la rue pour se rendre à ses répétitions.
J’ai loué une chambre sur-le-champ, j’ai accepté de jouer Don Juan dimanche, et j’ai regretté amèrement de ne pas avoir apporté mes bagages de Leipzig.
Des gens se proposèrent de m’aider à trouver un logement, et un jeune acteur que je connaissais par hasard à Wurtzbourg s’engagea à être mon guide pour ce faire. Alors qu’il m’emmenait au meilleur logement qu’il connaissait, il me dit qu’il aurait bientôt la gentillesse de me faire partager la maison avec la plus jolie et la plus agréable des jeunes filles de la ville à ce moment-là. C’était la vedette secondaire de la troupe, Mademoiselle Minna Planer, dont j’avais sans doute déjà entendu parler.
Par chance, la demoiselle promise nous attendait à la porte de la maison en question. Son apparence et sa prestance formaient le contraste le plus frappant possible avec toutes les impressions désagréables que j’avais eues au théâtre ce matin fatidique. Très charmante et fraîche, l’attitude générale et les gestes de la jeune actrice étaient empreints d’une certaine majesté et d’une assurance solennelle qui conféraient à son expression déjà agréable un air de dignité plaisant et captivant. Sa robe impeccablement propre et bien tenue achevait l’effet saisissant de cette rencontre inattendue.
Après m’avoir présenté dans le hall comme le nouveau chef d’orchestre, et après qu’elle eut regardé avec étonnement cet étranger qui semblait si jeune pour un tel titre, elle me recommanda gentiment à la propriétaire de la maison et demanda qu’on prenne bien soin de moi ; puis elle traversa fièrement et sereinement la rue pour se rendre à ses répétitions.
J’ai loué une chambre sur-le-champ, j’ai accepté de jouer Don Juan dimanche, et j’ai regretté amèrement de ne pas avoir apporté mes bagages de Leipzig.
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Je me suis empressé de retourner là-bas le plus rapidement possible afin de regagner Lauchstadt au plus tôt. La décision était prise. Le côté sérieux de la vie s’est immédiatement présenté à moi sous forme d’expériences importantes. À Leipzig, j’ai dû prendre congé discrètement de Laube. Sur instigation de la Prusse, il avait été mis en garde pour qu’il quitte le sol saxonne, et il devinait à moitié la signification de cette mesure. L’époque d’une réaction ouverte contre le mouvement libéral des débuts des années trente était arrivée : le fait que Laube ne fût impliqué en aucune manière dans des activités politiques, mais se fût consacré uniquement à l’activité littéraire, visant toujours simplement des objectifs esthétiques, rendait pour l’instant les actions de la police tout à fait incompréhensibles pour nous. L’ambiguïté répugnante avec laquelle les autorités de Leipzig répondaient à toutes ses questions concernant la raison de son expulsion lui fit bientôt concevoir les plus fortes suspicions quant à leurs véritables intentions à son égard. Leipzig, en tant que lieu de ses travaux littéraires, étant d’une valeur inestimable, il lui importait beaucoup de rester à portée de main. Mon ami Apel possédait une belle propriété sur le sol prussien, à quelques heures seulement de Leipzig, et nous eûmes envie que Laube y soit accueilli chaleureusement. Mon ami, qui, sans enfreindre les règles légales, pouvait offrir un refuge à cet homme persécuté, accepta immédiatement et avec grande volonté notre souhait, mais nous avoua le lendemain, après avoir consulté sa famille, qu’il craignait de rencontrer des ennuis s’il hébergeait Laube. À cela, ce dernier sourit, d’une manière que je n’oublierai jamais, bien que j’aie remarqué au cours de ma vie que l’expression que je vis alors sur son visage était celle qui est souvent apparue sur mes propres traits. Il prit congé, et peu de temps après, nous apprîmes qu’il avait été arrêté pour avoir engagé de nouvelles poursuites contre d’anciens membres de la Burschenschaft (Ligue des étudiants), et qu’il avait été enfermé dans la prison municipale de Berlin. J’avais donc vécu deux expériences qui pesaient sur moi comme du plomb ; je fis donc mes bagages, pris congé de ma mère et de ma sœur, et, le cœur vaillant, entamai ma carrière de chef d’orchestre. Afin de pouvoir considérer la petite pièce sous le logement de Minna comme mon nouveau foyer, je fus également contraint de tirer parti de l’entreprise théâtrale de Bethmann. En effet, une représentation de Don Juan eut lieu aussitôt, car le directeur, qui se vantait d’être un connaisseur en matière d’art, me suggéra l’opéra comme œuvre avec laquelle il serait judicieux pour un jeune artiste ambitieux, issu d’une bonne famille, de faire ses débuts. Malgré
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Le fait que, à part quelques-unes de mes propres compositions instrumentales, je n’aie jamais encore dirigé, et encore moins en opéra, les répétitions et la représentation se sont déroulées plutôt bien. Une ou deux fois seulement des disparités sont apparues dans le récitatif de Donna Anna ; cependant cela ne m’a pas entraîné dans une quelconque hostilité, et lorsque je me suis placé, sans hésitation ni nervosité, pour la production de Lumpaci Vagabundus, que j’avais très soigneusement répétée, les gens semblaient généralement avoir acquis une pleine confiance dans ce nouvel acquis du théâtre.
Le fait que j’aie accepté, sans amertume et même avec une certaine gaieté, cette utilisation indigne de mon talent musical tenait moins au fait que mon goût, comme je l’appelais, était alors à son apogée qu’à ma relation avec Minna Planer, qui jouait dans cette farce magique le rôle de la Fée Amoureuse. En effet, au milieu de cette nuée de frivolité et de vulgarité, elle semblait toujours beaucoup ressembler à une fée, et les raisons de sa descente dans ce tourbillon vertigineux, qui en vérité ne semblait ni l’emporter ni même l’affecter, restaient un mystère absolu. Car tandis que je ne pouvais découvrir chez les chanteurs d’opéra que les caricatures et les grimaces habituelles de la scène, cette belle actrice différait complètement de ses voisins par sa sobriété naturelle et sa délicate modestie, ainsi que par l’absence de toute prétention théâtrale et de toute affectation. Il n’y avait qu’un jeune homme que je pouvais placer à côté de Minna en raison de qualités similaires aux siennes. Cet homme était Friedrich Schmitt, qui venait tout juste de choisir la scène comme carrière dans l’espoir de faire un « succès » en opéra, domaine pour lequel, en tant que possesseur d’une voix de ténor exceptionnelle, il se sentait appelé. Lui aussi différait du reste de la troupe, surtout par la sérieux avec lequel il abordait ses études et son travail en général : le timbre viril et profond de sa voix de poitrine, sa prononciation claire et noble, ainsi que sa manière intelligente de rendre les mots, sont restés à jamais des modèles dans ma mémoire. Comme il était complètement dépourvu de talent théâtral et jouait de manière maladroite et gênée, son progrès fut rapidement freiné, mais il est resté cher à mon cœur en tant qu’homme intelligent et original, au caractère fiable et intègre — mon seul compagnon.
Mais mes relations avec ma gentille colocataire devinrent bientôt une habitude précieuse, tandis qu’elle répondait aux avances naïvement impulsives du chef d’orchestre de vingt-et-un ans avec une certaine surprise tolérante qui, bien qu’éloignée de toute coquetterie ou motif caché, permit bientôt des relations familières et amicales avec elle. Un soir, lorsque je rentrai tard chez moi…
Le fait que j’aie accepté, sans amertume et même avec une certaine gaieté, cette utilisation indigne de mon talent musical tenait moins au fait que mon goût, comme je l’appelais, était alors à son apogée qu’à ma relation avec Minna Planer, qui jouait dans cette farce magique le rôle de la Fée Amoureuse. En effet, au milieu de cette nuée de frivolité et de vulgarité, elle semblait toujours beaucoup ressembler à une fée, et les raisons de sa descente dans ce tourbillon vertigineux, qui en vérité ne semblait ni l’emporter ni même l’affecter, restaient un mystère absolu. Car tandis que je ne pouvais découvrir chez les chanteurs d’opéra que les caricatures et les grimaces habituelles de la scène, cette belle actrice différait complètement de ses voisins par sa sobriété naturelle et sa délicate modestie, ainsi que par l’absence de toute prétention théâtrale et de toute affectation. Il n’y avait qu’un jeune homme que je pouvais placer à côté de Minna en raison de qualités similaires aux siennes. Cet homme était Friedrich Schmitt, qui venait tout juste de choisir la scène comme carrière dans l’espoir de faire un « succès » en opéra, domaine pour lequel, en tant que possesseur d’une voix de ténor exceptionnelle, il se sentait appelé. Lui aussi différait du reste de la troupe, surtout par la sérieux avec lequel il abordait ses études et son travail en général : le timbre viril et profond de sa voix de poitrine, sa prononciation claire et noble, ainsi que sa manière intelligente de rendre les mots, sont restés à jamais des modèles dans ma mémoire. Comme il était complètement dépourvu de talent théâtral et jouait de manière maladroite et gênée, son progrès fut rapidement freiné, mais il est resté cher à mon cœur en tant qu’homme intelligent et original, au caractère fiable et intègre — mon seul compagnon.
Mais mes relations avec ma gentille colocataire devinrent bientôt une habitude précieuse, tandis qu’elle répondait aux avances naïvement impulsives du chef d’orchestre de vingt-et-un ans avec une certaine surprise tolérante qui, bien qu’éloignée de toute coquetterie ou motif caché, permit bientôt des relations familières et amicales avec elle. Un soir, lorsque je rentrai tard chez moi…
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Chambre au rez-de-chaussée, en grimpant par la fenêtre, car je n’avais pas de clé ; le bruit de mon entrée attira Minna à sa fenêtre, juste au-dessus de la mienne. Debout sur le rebord de ma fenêtre, je la suppliai de me permettre de lui dire bonne nuit une dernière fois. Elle n’y voyait aucune objection, mais déclara que cela devait se faire par la fenêtre, car les gens de la maison verrouillaient toujours sa porte et personne ne pouvait y entrer de cette façon. Elle facilita gentiment la poignée de main en se penchant beaucoup hors de sa fenêtre, afin que je puisse prendre sa main tandis que j’étais debout sur mon rebord. Plus tard, lorsqu’une érysipèle, dont je souffrais souvent, m’attaqua et que mon visage, tout gonflé et terriblement déformé, me fit me cacher du monde dans ma chambre sombre, Minna vint me voir à plusieurs reprises, s’occupa de moi et m’assura que mes traits déformés n’avaient aucune importance. Une fois guéri, je lui rendis visite et me plaignis d’une éruption qui était restée autour de ma bouche et qui semblait si désagréable que je m’excusai de la lui montrer. Elle minimisa également cela. Je conclus alors qu’elle ne me donnerait pas de baiser, mais elle me donna aussitôt la preuve concrète qu’elle n’hésitait pas non plus à le faire. Tout cela se faisait avec une sérénité et une tranquillité amicales qui avaient quelque chose d’à peu près maternel, et était dépourvu de toute trace de frivolité ou d’indifférence. Quelques semaines plus tard, le groupe dut quitter Lauchstadt pour se rendre à Rudolstadt et y remplir une mission particulière. J’étais particulièrement impatient de faire ce voyage, qui à l’époque était une entreprise ardue, en compagnie de Minna, et si seulement j’avais réussi à obtenir mon salaire bien mérité de Bethmann en temps voulu, rien n’aurait empêché la réalisation de mon souhait. Mais en cette affaire, je rencontrai des difficultés exceptionnelles, qui, au cours d’années mouvementées, devinrent progressivement les maladies les plus étranges. Même à Lauchstadt, j’avais découvert qu’il n’y avait qu’un seul homme qui recevait son salaire intégralement, à savoir le baryton Kneisel, que j’avais vu fumer sa pipe à côté du canapé de l’épouse boiteuse du directeur. On m’assura que si je tenais vraiment à recevoir une partie de mes salaires de temps en temps, je ne pourrais obtenir cette faveur qu’en courtisant Mme Bethmann. Cette fois, je préférai encore une fois faire appel à mon famille pour obtenir de l’aide, et je partis donc pour Rudolstadt via Leipzig, où, à la grande surprise de ma mère, je dus reconstituer mes ressources avec les fournitures nécessaires. Sur le chemin de Leipzig, j’avais voyagé avec Apel à travers ses terres, car il m’avait cherché à Lauchstadt à cette fin. Son arrivée est gravée dans ma mémoire grâce à un banquet bruyant que mon riche ami organisa à l’hôtel en mon honneur. C’est à cette occasion que je
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Et l’un des autres invités a réussi à détruire complètement une énorme cheminée en tuiles hollandaises, de grande taille, comme celle que nous avions dans notre chambre à l’auberge. Le lendemain matin, aucun d’entre nous ne comprenait comment cela avait pu se produire. C’est lors de ce voyage vers Rudolstadt que je suis passé pour la première fois par Weimar, où, par un jour de pluie, j’ai flâné avec curiosité, mais sans émotion, en direction de la maison de Goethe. J’avais imaginé quelque chose de bien différent, et je pensais que je ressentirais des impressions plus vives grâce à la vie théâtrale animée de Rudolstadt, qui m’attirait fortement. Bien que je ne devais pas être le chef d’orchestre moi-même — ce poste ayant été confié au chef de l’orchestre royal, engagé spécialement pour nos représentations — j’étais tellement occupé par les répétitions des nombreuses opéras et comédies musicales nécessaires pour divertir le public frivole du principat que je n’avais pas le loisir de faire des excursions dans les régions charmantes de cette petite terre. En plus de ces travaux pénibles et mal rémunérés, deux passions m’ont retenu prisonnier pendant les six semaines de mon séjour à Rudolstadt. Il s’agissait, d’abord, d’un désir d’écrire le livret de Liebesverbot ; et, deuxièmement, d’un attachement croissant pour Minna. Il est vrai que j’ai esquissé à cette époque une composition musicale, une symphonie en mi majeur, dont le premier mouvement (en 3/4) que j’ai achevé en tant qu’œuvre indépendante. Quant au style et à la conception, cette œuvre était inspirée des Septième et Huitième Symphonies de Beethoven, et, pour autant que je m’en souvienne, je n’aurais eu aucune raison d’en avoir honte, si j’avais pu la terminer ou conserver la partie que j’avais effectivement achevée. Mais j’avais déjà commencé à penser qu’il était impossible de créer quelque chose de nouveau et véritablement remarquable dans le domaine de la symphonie, selon les méthodes de Beethoven. Alors que l’opéra, vers lequel je me sentais attiré intérieurement, bien que je n’aie pas d’exemple concret à imiter, se présentait à mon esprit sous des formes variées et séduisantes comme une forme d’art extrêmement fascinante. Ainsi, au milieu de multiples et passionnées agitations, et durant les rares heures de loisir qui me restaient, j’ai achevé la majeure partie de mon poème opératique, mettant infiniment plus de soin, tant en ce qui concerne les paroles que la versification, que pour le texte de mes œuvres précédentes, Feen. De plus, je me trouvais doté d’une assurance incomparablement plus grande dans l’arrangement et l’invention partielle des situations que lorsque j’écrivais cette œuvre antérieure. D’un autre côté, c’est alors que j’ai commencé pour la première fois à éprouver les soucis et les angoisses de la jalousie amoureuse. Un changement, inexplicable pour moi, s’est manifesté dans l’attitude jusqu’alors affectueuse et douce de Minna envers moi. Il semble que mes sollicitations naïves pour gagner ses faveurs, par lesquelles à cette époque je
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Ce n’était rien de sérieux, et un homme du monde n’y aurait vu que l’exubérance d’une passion juvénile et facilement satisfaite ; cela a cependant donné lieu à certains propos et commentaires sur l’actrice populaire. J’ai été stupéfait d’apprendre, d’abord par son attitude réservée, puis de sa propre bouche, qu’elle se sentait obligée d’examiner la gravité de mes intentions et d’en considérer les conséquences. À cette époque, comme je l’avais déjà découvert, elle entretenait des relations très intimes avec un jeune noble que j’avais rencontré pour la première fois à Lauchstadt, où il avait l’habitude de la visiter. J’avais déjà compris alors qu’il était sincèrement et chaleureusement attaché à elle ; en fait, au sein de son cercle d’amis, on la considérait comme fiancée à M. von O., bien qu’il fût évident que le mariage était hors de question, car le jeune amoureux était complètement sans ressources, et compte tenu du haut statut de sa famille, il lui fallait se sacrifier pour un mariage de convenance, tant en raison de sa position sociale que de la carrière qu’il devrait embrasser. Pendant ce séjour à Rudolstadt, Minna semble avoir recueilli certaines informations à ce sujet qui l’ont troublée et déprimée, la rendant ainsi plus encline à traiter mes tentatives impétueuses de cour avec une réserve froide.
Après mûre réflexion, j’ai reconnu que, en tout cas, Young Europe, Ardinghello et Liebesverbot ne pouvaient être présentés à Rudolstadt ; mais c’était une affaire très différente pour la Fee Amorosa, avec son ambiance théâtrale joyeuse, et pour un Ehrlicher Burger Kind cherchant un moyen de subsistance décent. Par conséquent, grandement découragé, j’ai commencé à accentuer les situations les plus extravagantes de mon Liebesverbot en faisant des excès avec quelques camarades dans l’atmosphère parfumée de saucisses de la Vogelwiese de Rudolstadt. À cette époque, mes troubles m’ont de nouveau mis plus ou moins en contact avec le vice du jeu, bien que, cette fois-ci, il ne m’ait imposé que des entraves temporaires sous la forme inoffensive des dés et des tables de roulette dans la place publique.
Nous attendions avec impatience le moment de quitter Rudolstadt pour la saison hivernale semestrielle dans la capitale, Magdebourg, principalement parce que j’y retrouverais ma place à la tête de l’orchestre et pourrais, en tout cas, espérer une meilleure récompense pour mes efforts musicaux. Mais avant de retourner à Magdebourg, j’ai dû endurer une période difficile à Bernburg, où Bethmann, le directeur, en plus de ses autres activités, avait également promis diverses représentations théâtrales. Pendant notre bref séjour en ville, j’ai dû organiser la présentation, avec seulement une petite partie de la troupe…
Après mûre réflexion, j’ai reconnu que, en tout cas, Young Europe, Ardinghello et Liebesverbot ne pouvaient être présentés à Rudolstadt ; mais c’était une affaire très différente pour la Fee Amorosa, avec son ambiance théâtrale joyeuse, et pour un Ehrlicher Burger Kind cherchant un moyen de subsistance décent. Par conséquent, grandement découragé, j’ai commencé à accentuer les situations les plus extravagantes de mon Liebesverbot en faisant des excès avec quelques camarades dans l’atmosphère parfumée de saucisses de la Vogelwiese de Rudolstadt. À cette époque, mes troubles m’ont de nouveau mis plus ou moins en contact avec le vice du jeu, bien que, cette fois-ci, il ne m’ait imposé que des entraves temporaires sous la forme inoffensive des dés et des tables de roulette dans la place publique.
Nous attendions avec impatience le moment de quitter Rudolstadt pour la saison hivernale semestrielle dans la capitale, Magdebourg, principalement parce que j’y retrouverais ma place à la tête de l’orchestre et pourrais, en tout cas, espérer une meilleure récompense pour mes efforts musicaux. Mais avant de retourner à Magdebourg, j’ai dû endurer une période difficile à Bernburg, où Bethmann, le directeur, en plus de ses autres activités, avait également promis diverses représentations théâtrales. Pendant notre bref séjour en ville, j’ai dû organiser la présentation, avec seulement une petite partie de la troupe…
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de plusieurs opéras, qui devaient être dirigés une fois de plus par le chef d’orchestre royal du lieu. Mais en plus de ces tâches professionnelles, je dus endurer une existence si misérable, si mal fournie et si grotesquement farceuse qu’elle suffisait à me dégoûter, sinon pour toujours, du moins pour le moment, de la misérable profession de chef d’orchestre théâtral. Pourtant, j’ai survécu même à cela, et Magdebourg était destiné à me mener finalement à la véritable gloire de ma profession adoptée.
La sensation de m’asseoir au poste de direction même où, quelques années auparavant, le grand maître Kuhnlein avait tant ému le jeune enthousiaste perplexe par la profonde sagesse de sa direction musicale n’était pas dépourvue de charme pour moi, et en effet, j’ai très rapidement acquis une confiance absolue dans la direction d’orchestre. Je devins bientôt une personne agréable aux excellents musiciens de l’orchestre. Leur superbe interprétation des ouvertures vigoureuses, que j’accélérais souvent à une vitesse inédite, surtout vers le finale, nous valait fréquemment les applaudissements enivrants du public. Les réalisations de mon zèle ardent et souvent exubérant me valurent la reconnaissance des chanteurs, et furent accueillies par le public avec une admiration transportée. Comme à Magdebourg, du moins à cette époque, l’art de la critique théâtrale n’était que peu développé, cette satisfaction générale fut un grand encouragement, et à la fin des trois premiers mois de ma direction à Magdebourg, je me sentais soutenu par la certitude flatteuse et réconfortante d’être l’un des grands noms de l’opéra. Dans ces circonstances, Schmale, le régisseur de scène, qui est resté mon bon ami depuis, proposa une représentation spéciale de gala pour le jour de l’an, qu’il estimait certainement être un triomphe. J’étais chargé de composer la musique nécessaire. Cela fut fait très rapidement ; une ouverture enthousiasmante, plusieurs melodrames et chœurs furent accueillis avec enthousiasme, et nous valurent des applaudissements si nourris que nous répétâmes la représentation avec grand succès, bien que de telles répétitions après la date officielle du gala fussent tout à fait contraires à la coutume.
Avec la nouvelle année (1835), un tournant décisif survint dans ma vie. Après la rupture entre Minna et moi à Rudolstadt, nous nous étions en quelque sorte perdus l’un pour l’autre ; mais notre amitié fut reprise lors de notre rencontre à nouveau à Magdebourg ; cette fois, cependant, elle resta froide et délibérément indifférente. Lorsqu’elle était apparue pour la première fois en ville, un an auparavant, sa beauté avait attiré beaucoup d’attention, et j’apprenais maintenant qu’elle était l’objet d’une grande attention de la part de plusieurs jeunes nobles, et qu’elle n’avait pas été insensible aux compliments implicites dans leurs visites. Bien que
La sensation de m’asseoir au poste de direction même où, quelques années auparavant, le grand maître Kuhnlein avait tant ému le jeune enthousiaste perplexe par la profonde sagesse de sa direction musicale n’était pas dépourvue de charme pour moi, et en effet, j’ai très rapidement acquis une confiance absolue dans la direction d’orchestre. Je devins bientôt une personne agréable aux excellents musiciens de l’orchestre. Leur superbe interprétation des ouvertures vigoureuses, que j’accélérais souvent à une vitesse inédite, surtout vers le finale, nous valait fréquemment les applaudissements enivrants du public. Les réalisations de mon zèle ardent et souvent exubérant me valurent la reconnaissance des chanteurs, et furent accueillies par le public avec une admiration transportée. Comme à Magdebourg, du moins à cette époque, l’art de la critique théâtrale n’était que peu développé, cette satisfaction générale fut un grand encouragement, et à la fin des trois premiers mois de ma direction à Magdebourg, je me sentais soutenu par la certitude flatteuse et réconfortante d’être l’un des grands noms de l’opéra. Dans ces circonstances, Schmale, le régisseur de scène, qui est resté mon bon ami depuis, proposa une représentation spéciale de gala pour le jour de l’an, qu’il estimait certainement être un triomphe. J’étais chargé de composer la musique nécessaire. Cela fut fait très rapidement ; une ouverture enthousiasmante, plusieurs melodrames et chœurs furent accueillis avec enthousiasme, et nous valurent des applaudissements si nourris que nous répétâmes la représentation avec grand succès, bien que de telles répétitions après la date officielle du gala fussent tout à fait contraires à la coutume.
Avec la nouvelle année (1835), un tournant décisif survint dans ma vie. Après la rupture entre Minna et moi à Rudolstadt, nous nous étions en quelque sorte perdus l’un pour l’autre ; mais notre amitié fut reprise lors de notre rencontre à nouveau à Magdebourg ; cette fois, cependant, elle resta froide et délibérément indifférente. Lorsqu’elle était apparue pour la première fois en ville, un an auparavant, sa beauté avait attiré beaucoup d’attention, et j’apprenais maintenant qu’elle était l’objet d’une grande attention de la part de plusieurs jeunes nobles, et qu’elle n’avait pas été insensible aux compliments implicites dans leurs visites. Bien que
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Sa réputation, grâce à sa discrétion absolue et à son respect de soi, resta irréprochable. Mon opposition à ce qu’elle reçoive de telles attentions devint de plus en plus forte, peut-être en partie à cause du souvenir des souffrances que j’avais endurées chez Pachta à Prague. Bien que Minna m’assurât que le comportement de ces messieurs était bien plus discret et décent que celui des spectateurs de théâtre de la classe bourgeoise, et surtout que celui de certains jeunes chefs d’orchestre, elle ne parvint jamais à apaiser l’amertume et l’insistance avec lesquelles je protestais contre son acceptation de telles attentions. Ainsi, nous passâmes trois mois malheureux, dans une distance de plus en plus grande, et en même temps, dans un désespoir presque frénétique, je feignis d’apprécier les compagnons les moins désirables, agissant avec une légèreté si flagrante que Minna, comme elle me l’a dit plus tard, fut remplie de la plus profonde anxiété et sollicitude à mon égard. De plus, comme les dames de la troupe d’opéra n’hésitaient pas à faire la cour à leur jeune chef d’orchestre, et surtout comme une jeune femme, dont la réputation n’était pas irréprochable, me courtisait ouvertement, cette anxiété de Minna semble finalement avoir abouti à une décision ferme. J’eus l’idée d’offrir des huîtres et du punch à l’élite de notre troupe d’opéra dans ma propre chambre, le soir du Nouvel An. Les couples mariés furent invités, puis se posa la question de savoir si Fraulein Planer accepterait de participer à une telle fête. Elle accepta avec beaucoup d’ingénuité, se présentant, vêtue avec autant de soin et de grâce que jamais, dans mes appartements de célibataire, où les choses devinrent bientôt assez animées. J’avais déjà averti mon propriétaire que nous ne serions probablement pas très discrets, et je l’avais rassuré quant à tout dommage éventuel causé à ses meubles. Ce que le champagne n’avait pas réussi à accomplir, le punch y parvint finalement ; toutes les contraintes de la convention banale, que la troupe s’efforçait habituellement de respecter, furent abandonnées, laissant place à un comportement sans réserve de la part de tous, auquel personne ne s’opposa. C’est alors que la dignité royale de Minna la distingua de toutes ses compagnes. Elle ne perdit jamais son respect de soi ; et tandis que personne n’osa prendre la moindre liberté avec elle, chacun reconnut clairement la sincérité simple avec laquelle elle répondait à mes attentions aimables et prévenantes. Ils ne pouvaient manquer de voir que le lien qui existait entre nous ne pouvait être comparé à aucune relation ordinaire, et nous eûmes la satisfaction de voir la jeune femme capricieuse qui m’avait si ouvertement courtisé tomber dans une crise en découvrant cela. À partir de ce moment-là, je restai en excellents termes avec Minna. Je ne crois pas qu’elle ait jamais éprouvé le moindre genre de passion ou d’amour véritable.
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Pour moi, ou plutôt, le fait qu’elle fût capable d’une telle chose ; je ne peux donc décrire ses sentiments envers moi que comme une sincère bienveillance, ainsi qu’un désir ardent pour mon succès et ma prospérité, inspirés par une sympathie extrêmement douce, ainsi que par une véritable joie et admiration pour mes talents. Tout cela devint finalement une partie de sa nature. Elle avait évidemment une très haute opinion de mes capacités, bien qu’elle fût surprise par la rapidité de mon succès. Ma nature excentrique, que elle savait si bien adoucir par sa douceur, l’incitait à exercer constamment ce pouvoir, si flatteur pour sa propre vanité ; sans jamais manifester elle-même de désir ou d’ardeur, elle ne répondait jamais à mes avances impétueuses par de la froideur.
Au théâtre de Magdebourg, j’avais déjà fait la connaissance d’une femme très intéressante nommée Mme Haas. C’était une actrice, pas plus jeune, qui jouait des rôles de « chaperon ». Cette dame gagna ma sympathie en me disant qu’elle était amie de Laube depuis son adolescence, et qu’elle continuait à s’intéresser sincèrement et chaleureusement à son destin. Elle était intelligente, mais loin d’être heureuse ; son apparence peu attrayante, qui devenait de plus en plus peu engageante avec le passage des années, ne contribuait pas à lui apporter plus de bonheur. Elle vivait dans des conditions modestes, avec un enfant, et semblait se remémorer ses jours meilleurs avec une amertume profonde. Ma première visite chez elle visait simplement à en savoir davantage sur le sort de Laube, mais je devins bientôt un visiteur fréquent et familier. Comme elle et Minna devinrent rapidement de bonnes amies, nous passions souvent de agréables soirées ensemble à discuter. Mais plus tard, lorsque la femme plus âgée manifesta une certaine jalousie envers la plus jeune, nos relations intimes furent plus ou moins perturbées ; il m’était particulièrement douloureux d’entendre les talents et les qualités intellectuelles de Minna critiqués par l’autre. Un soir, j’avais promis à Minna de prendre le thé avec elle et Mme Haas, mais j’avais promis sans réfléchir d’aller d’abord à une partie de whist. J’ai délibérément prolongé cet engagement, bien que cela me fatiguât, dans l’espoir que sa compagne – qui m’était déjà devenue irritante – soit partie avant mon arrivée. La seule façon de y parvenir était de boire beaucoup, ce qui me fit faire l’expérience très inhabituelle de me lever d’une partie de whist où j’étais resté sobre, dans un état complètement confus dans lequel je refusais de croire. Cette incrédulité me fit tenir ma promesse de prendre le thé, même si c’était très tard. À mon grand dégoût, la femme plus âgée était toujours là quand j’arrivai, et sa présence eut immédiatement pour effet d’exacerber mon état d’ébriété.
Au théâtre de Magdebourg, j’avais déjà fait la connaissance d’une femme très intéressante nommée Mme Haas. C’était une actrice, pas plus jeune, qui jouait des rôles de « chaperon ». Cette dame gagna ma sympathie en me disant qu’elle était amie de Laube depuis son adolescence, et qu’elle continuait à s’intéresser sincèrement et chaleureusement à son destin. Elle était intelligente, mais loin d’être heureuse ; son apparence peu attrayante, qui devenait de plus en plus peu engageante avec le passage des années, ne contribuait pas à lui apporter plus de bonheur. Elle vivait dans des conditions modestes, avec un enfant, et semblait se remémorer ses jours meilleurs avec une amertume profonde. Ma première visite chez elle visait simplement à en savoir davantage sur le sort de Laube, mais je devins bientôt un visiteur fréquent et familier. Comme elle et Minna devinrent rapidement de bonnes amies, nous passions souvent de agréables soirées ensemble à discuter. Mais plus tard, lorsque la femme plus âgée manifesta une certaine jalousie envers la plus jeune, nos relations intimes furent plus ou moins perturbées ; il m’était particulièrement douloureux d’entendre les talents et les qualités intellectuelles de Minna critiqués par l’autre. Un soir, j’avais promis à Minna de prendre le thé avec elle et Mme Haas, mais j’avais promis sans réfléchir d’aller d’abord à une partie de whist. J’ai délibérément prolongé cet engagement, bien que cela me fatiguât, dans l’espoir que sa compagne – qui m’était déjà devenue irritante – soit partie avant mon arrivée. La seule façon de y parvenir était de boire beaucoup, ce qui me fit faire l’expérience très inhabituelle de me lever d’une partie de whist où j’étais resté sobre, dans un état complètement confus dans lequel je refusais de croire. Cette incrédulité me fit tenir ma promesse de prendre le thé, même si c’était très tard. À mon grand dégoût, la femme plus âgée était toujours là quand j’arrivai, et sa présence eut immédiatement pour effet d’exacerber mon état d’ébriété.
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Épidémie ; car elle semblait stupéfaite par mon comportement bruyant et indécent, et fit plusieurs remarques à ce sujet destinées à être des plaisanteries ; j’y répondis alors par des sarcasmes des plus grossiers, si bien qu’elle quitta immédiatement la maison, furieuse. J’avais encore assez de bon sens pour être conscient du rire stupéfait de Minna face à mon attitude scandaleuse. Cependant, dès qu’elle comprit que ma condition rendait impossible mon départ sans provoquer un grand tumulte, elle prit rapidement une décision qui dut lui coûter beaucoup d’efforts, bien qu’elle fût mise en œuvre avec le plus grand calme et bonne humeur. Elle fit tout ce qu’elle put pour moi, m’obtint les secours nécessaires, et lorsque je sombrai dans un profond sommeil, elle céda sans hésiter son propre lit à mon usage. Là, je dormis jusqu’à ce que le gris merveilleux de l’aube me réveille. En réalisant où j’étais, je compris aussitôt, et de plus en plus convaincu, que le lever du soleil ce matin marquait le point de départ d’une période infiniment importante de ma vie. Le démon des soucis était enfin entré dans mon existence.
Sans aucune plaisanterie légère, sans gaieté ni moquerie d’aucune sorte, nous prîmes le petit-déjeuner ensemble, tranquillement et dignement. À une heure où, compte tenu des circonstances compromettantes de la veille au soir, nous pouvions partir sans attirer trop l’attention, je partis avec Minna pour une longue promenade au-delà des portes de la ville. Puis nous nous séparâmes, et à partir de ce jour, nous satisfîmes librement et ouvertement nos désirs en tant que couple d’amants reconnu.
La direction particulière que prenaient progressivement mes activités musicales continua d’en recevoir de nouveaux impulsions, non seulement grâce aux succès, mais aussi à cause des échecs qui frappèrent alors mes efforts. J’exécutai l’ouverture de mon opéra *Les Fées* avec des résultats très satisfaisants lors d’un concert donné par la Logengesellschaft, ce qui me valut de nombreux applaudissements. D’un autre côté, des nouvelles arrivèrent de Leipzig, confirmant l’attitude méprisable des directeurs du théâtre local concernant la représentation promise de cette œuvre. Mais, heureusement pour moi, j’avais déjà commencé à composer la musique de mon *Liebesverbot* ; cette tâche absorba tellement mes pensées que je perdis tout intérêt pour l’œuvre précédente, et je m’abstins, avec une fière indifférence, de tout nouvel effort pour en assurer la représentation à Leipzig. Le succès uniquement de son ouverture me compensa amplement pour la composition de ma première opéra.
Pendant ce temps, malgré de nombreuses autres distractions, je trouvai, au cours des six courts mois de cette saison théâtrale à Magdebourg, le temps de terminer une grande partie de ma nouvelle opéra, en plus d’autres travaux. J’osai…
Sans aucune plaisanterie légère, sans gaieté ni moquerie d’aucune sorte, nous prîmes le petit-déjeuner ensemble, tranquillement et dignement. À une heure où, compte tenu des circonstances compromettantes de la veille au soir, nous pouvions partir sans attirer trop l’attention, je partis avec Minna pour une longue promenade au-delà des portes de la ville. Puis nous nous séparâmes, et à partir de ce jour, nous satisfîmes librement et ouvertement nos désirs en tant que couple d’amants reconnu.
La direction particulière que prenaient progressivement mes activités musicales continua d’en recevoir de nouveaux impulsions, non seulement grâce aux succès, mais aussi à cause des échecs qui frappèrent alors mes efforts. J’exécutai l’ouverture de mon opéra *Les Fées* avec des résultats très satisfaisants lors d’un concert donné par la Logengesellschaft, ce qui me valut de nombreux applaudissements. D’un autre côté, des nouvelles arrivèrent de Leipzig, confirmant l’attitude méprisable des directeurs du théâtre local concernant la représentation promise de cette œuvre. Mais, heureusement pour moi, j’avais déjà commencé à composer la musique de mon *Liebesverbot* ; cette tâche absorba tellement mes pensées que je perdis tout intérêt pour l’œuvre précédente, et je m’abstins, avec une fière indifférence, de tout nouvel effort pour en assurer la représentation à Leipzig. Le succès uniquement de son ouverture me compensa amplement pour la composition de ma première opéra.
Pendant ce temps, malgré de nombreuses autres distractions, je trouvai, au cours des six courts mois de cette saison théâtrale à Magdebourg, le temps de terminer une grande partie de ma nouvelle opéra, en plus d’autres travaux. J’osai…
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J’y ai présenté deux duos lors d’un concert donné au théâtre, et l’accueil qu’ils ont reçu m’a encouragé à poursuivre l’œuvre dans son intégralité. Au cours de la seconde moitié de cette saison, mon ami Apel est venu admirer avec enthousiasme l’excellence de ma direction musicale. Il avait écrit une pièce de théâtre intitulée Columbus, que j’ai recommandée à notre direction pour sa production. Il était particulièrement facile de lui accorder cette faveur, car Apel s’est porté volontaire pour faire peindre à ses propres frais une nouvelle scène représentant l’Alhambra. De plus, il a proposé de réaliser de nombreuses améliorations appréciables pour améliorer les conditions de vie des acteurs participant à sa pièce ; en effet, en raison de la préférence constante de la directrice pour le baryton Kneisel, tous souffraient beaucoup d’incertitude quant à leurs salaires. La pièce elle-même me semblait contenir beaucoup de bonnes choses : elle décrivait les difficultés et les luttes du grand navigateur avant son premier voyage d’exploration. La pièce se terminait par le départ décisif de ses navires du port de Palos, un épisode dont les conséquences sont connues de tout le monde. Sur ma demande, Apel a soumis sa pièce à mon oncle Adolph, et même selon son avis critique, elle se distinguait par ses scènes populaires vivantes et caractéristiques. D’un autre côté, une histoire d’amour qu’il avait intégrée à l’intrigue me paraissait superflue et ennuyeuse. En plus d’un bref chœur pour quelques Maures expulsés de Grenade, à chanter au moment de leur départ de leur patrie, ainsi que d’une courte pièce orchestrale en guise de conclusion, j’ai également rédigé en hâte une ouverture pour la pièce de mon ami. J’ai esquissé le projet complet ce soir-là chez Minna, tandis qu’Apel était libre de parler avec elle autant et aussi fort qu’il le souhaitait. L’effet que cette composition devait produire reposait sur une idée fondamentale, assez simple, mais surprenante dans son développement. Malheureusement, je l’ai élaborée plutôt à la hâte. Par des formulations pas très soigneusement choisies, l’orchestre devait représenter l’océan, et autant que possible, le navire qui y naviguait. Un thème puissant, empreint de nostalgie et d’aspiration, était la seule idée compréhensible au milieu de ce tourbillon de sons. Lorsque tout cela était répété, on passait soudainement à un autre thème, en extremo pianissimo, accompagné des vibrations crescendo des premières violons, ce qui devait représenter une Fata Morgana. J’avais obtenu trois paires de trompettes dans différentes tonalités, afin de produire ce thème exquis, qui apparaissait progressivement et de manière séduisante, avec la plus grande finesse de nuance et de variété de modulation. Cela devait représenter la terre du désir vers laquelle les yeux du héros sont tournés, et dont les côtes semblent sans cesse s’élever.
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devant lui, pour ensuite disparaître insaisissablement sous les vagues, jusqu’à ce qu’enfin elles s’élèvent véritablement au-dessus de l’horizon occidental, la couronne de tout son labeur et de ses recherches, et se dressent clairement et indubitablement devant tous les marins, un vaste continent du futur. Mes six trompettes devaient maintenant se combiner en une seule tonalité, afin que le thème qui leur avait été assigné résonne à nouveau dans une gloire triomphale. Bien que je connusse parfaitement l’excellence des trompettistes des régiments prussiens, je pouvais compter sur un effet saisissant, surtout dans cette partie conclusive. Mon ouverture stupéfia tout le monde et fut acclamée avec enthousiasme. La pièce elle-même, cependant, fut jouée sans dignité. Un comédien prétentieux nommé Ludwig Meyer gâcha complètement le rôle principal ; il s’excusa en prétendant devoir également assumer le rôle de régisseur et n’avoir donc pas pu mémoriser ses répliques. Néanmoins, il parvint à enrichir sa garde-robe de plusieurs costumes somptueux aux frais d’Apel, les portant, en tant que Colomb, l’un après l’autre. En tout cas, Apel eut la chance de voir une pièce écrite par lui-même être vraiment jouée, et bien que cela ne soit jamais reproduit, cela me donna l’occasion d’accroître ma popularité auprès des habitants de Magdebourg, car l’ouverture fut jouée plusieurs fois lors de concerts sur demande spéciale. Mais l’événement principal de cette saison théâtrale eut lieu vers sa fin. J’ai convaincu Mme Schroder-Devrient, qui séjournait à Leipzig, de venir nous rejoindre pour quelques représentations spéciales ; à deux reprises, j’eus la grande satisfaction et l’expérience stimulante de diriger personnellement les opéras dans lesquels elle chantait, entamant ainsi une collaboration artistique immédiate avec elle. Elle interpréta Desdémone et Roméo. C’est surtout dans ce dernier rôle qu’elle surpassa elle-même et alluma une nouvelle flamme dans mon cœur. Cette visite nous rapprocha également sur le plan personnel. Elle se montra si aimable et sympathique envers moi qu’elle offrit même de me prêter ses services lors d’un concert que je projetais d’organiser pour mon propre plaisir, bien que cela nécessitât son retour après une brève absence. Dans de telles circonstances favorables, je ne pouvais espérer que les meilleurs résultats pour mon concert, et étant donnée ma situation à l’époque, les recettes en étaient d’une importance vitale pour moi. Mon maigre salaire de la compagnie d’opéra de Magdebourg était devenu complètement illusoire, étant payé seulement en petites sommes irrégulières, de sorte que je ne voyais qu’une seule façon de subvenir à mes dépenses quotidiennes. Celles-ci incluaient l’hébergement fréquent d’un grand cercle d’amis, composé de chanteurs et de musiciens, et la situation s’était aggravée de manière désagréable à cause d’un nombre non négligeable de dettes. Certes, je ne savais pas
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leur montant exact ; mais je pensais pouvoir au moins établir une estimation avantageuse, même si elle était indéfinie, du montant que mon concert permettrait de réaliser, de manière à ce que les deux quantités inconnues puissent s’équilibrer. J’ai donc consolé mes créanciers en leur racontant ces recettes fabuleuses, qui devaient les rembourser intégralement le jour suivant le concert. J’en suis même allé jusqu’à les inviter à venir être payés à l’hôtel où je m’étais installé à la fin de la saison. Et, en vérité, il n’y avait rien d’irraisonnable à compter sur les recettes les plus élevées imaginables, soutenu par un chanteur si talentueux et populaire, qui, de plus, revenait exprès à Magdebourg pour cet événement. J’ai donc agi avec une prodigalité imprudente en ce qui concerne les dépenses, me livrant à toutes sortes d’excentricités musicales, comme engager un orchestre excellent et bien plus grand, et organiser de nombreuses répétitions. Malheureusement pour moi, personne ne croyait qu’une actrice aussi célèbre, dont le temps était si précieux, reviendrait vraiment pour plaire à un petit chef d’orchestre de Magdebourg. Mon annonce pompeuse de son apparition fut presque universellement considérée comme une manœuvre trompeuse, et les gens furent offensés par les prix élevés des places. Le résultat fut que la salle ne fut que très peu remplie, ce qui me peina particulièrement à cause de ma généreuse mécène. Je n’avais jamais douté de sa promesse. À l’heure prévue, elle réapparut pour me soutenir, et dut alors faire l’expérience douloureuse et inhabituelle de se produire devant un public restreint. Heureusement, elle prit la chose avec beaucoup de bonne humeur (ce qui, je l’apprendrais plus tard, était motivé par d’autres raisons, non personnellement liées à moi). Parmi plusieurs morceaux, elle chanta l’Adélaida de Beethoven avec une extrême délicatesse, et, à ma grande surprise, je l’accompagnai au piano. Mais, hélas ! un autre malheur, encore plus inattendu, frappa mon concert, à cause de notre choix malheureux de pièces. En raison de la résonance excessive de la salle de l’hôtel « La Cité de Londres », le bruit était insupportable. Mon ouverture Columbus, avec ses six trompettes, avait déjà rempli le public de terreur tôt dans la soirée ; et maintenant, pour finir, venait la Schlacht bei Vittoria de Beethoven, pour laquelle, dans l’espoir enthousiaste de recettes illimitées, j’avais prévu tous les luxes orchestraux imaginables. Les tirs de canons et de mousquets furent organisés avec le plus grand soin, du côté français comme du côté anglais, au moyen d’appareils spécialement conçus et coûteux ; tandis que les trompettes et les cors furent doublés et triplés. Alors commença une bataille, rarement menée avec une telle cruauté dans une salle de concert. L’orchestre se jeta, pour ainsi dire, sur le public restreint avec une telle
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Supériorité numérique écrasante qui fit que ces derniers abandonnèrent rapidement toute idée de résistance et s’enfuirent littéralement. Mme Schroder-Devrient avait gentiment pris un siège en première ligne, afin de pouvoir entendre le concert jusqu’à la fin. Aussi accoutumée fût-elle aux terreurs de ce genre, cela dépassait ce qu’elle pouvait supporter, même par amitié pour moi. Lorsque donc les Anglais lancèrent une nouvelle attaque désespérée contre les positions françaises, elle s’enfuit, presque en se tordant les mains. Son geste devint le signal d’une panique générale. Tout le monde se précipita dehors ; et la victoire de Wellington ne fut finalement célébrée que dans une confidence entre moi et l’orchestre seul. Ainsi prit fin ce merveilleux festival musical. Schroder-Devrient partit aussitôt, profondément regrettable le manque de succès de ses bonnes intentions, et me laissa à mon sort. Après avoir cherché du réconfort dans les bras de ma bien-aimée affligée, et tenté de me donner du courage pour la bataille du lendemain, qui ne semblait pas devoir se terminer par une symphonie victorieuse, je retournai le lendemain matin à l’hôtel. Je constatai que je ne pouvais atteindre mes chambres qu’en me frayant un chemin entre de longues files d’hommes et de femmes alignés deux par deux, tous invités spécialement là pour régler leurs affaires respectives. Me réservant le droit de choisir des personnes parmi mes visiteurs pour des entretiens individuels, j’introduisis d’abord le deuxième trompettiste de l’orchestre, dont c’était le devoir de s’occuper de l’argent et de la musique. D’après son récit, je sus que, en raison des hautes sommes que, dans mon enthousiasme généreux, j’avais promises à l’orchestre, il me faudrait encore débourser quelques shillings et sixpences de ma poche rien que pour couvrir ces frais. Une fois cela réglé, la situation devint claire. La personne suivante que j’invitai à entrer fut Mme Gottschalk, une Juive digne de confiance, avec qui je voulais trouver un arrangement concernant la crise actuelle. Elle comprit immédiatement qu’il fallait plus d’aide que d’habitude dans ce cas, mais ne douta pas que je pourrais en obtenir auprès de mes relations fortunées à Leipzig. Elle s’engagea donc à apaiser les autres créanciers par des assurances rassurantes, et critiqua, ou feignit de critiquer, avec grande véhémence leur conduite indécente. Ainsi, malgré quelques difficultés, nous réussîmes finalement à rendre le couloir devant ma porte à nouveau praticable.
La saison théâtrale était maintenant terminée, notre troupe sur le point d’être dissoute, et moi-même libéré de mes engagements. Mais entre-temps, le malheureux directeur de notre théâtre était passé d’une situation de faillite chronique à une faillite aiguë. Il payait en billets de banque, c’est-à-dire avec de l’argent fictif.
La saison théâtrale était maintenant terminée, notre troupe sur le point d’être dissoute, et moi-même libéré de mes engagements. Mais entre-temps, le malheureux directeur de notre théâtre était passé d’une situation de faillite chronique à une faillite aiguë. Il payait en billets de banque, c’est-à-dire avec de l’argent fictif.
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des billets en masse pour des représentations dont il garantissait la tenue. Grâce à une grande habileté, Minna parvint même à tirer un certain profit de ces obligations financières singulières. À cette époque, elle menait une vie extrêmement économe et prudente. De plus, comme la troupe dramatique continuait de s’occuper de ses membres — seule la troupe d’opéra ayant été dissoute —, elle resta au théâtre. Ainsi, lorsque je dus retourner à Leipzig, elle vint me dire au revoir en m’adressant de chaleureuses félicitations pour notre prochaine réunion, promettant de passer les vacances suivantes chez ses parents à Dresde, où elle espérait également venir me voir à Leipzig.
C’est ainsi qu’au début du mois de mai, je retournai une fois de plus chez mes proches, afin que, après cette première tentative avortée d’indépendance civile, je puisse enfin me débarrasser du fardeau de la dette que mes efforts à Magdebourg m’avaient imposé. Un pudel brun et intelligent m’accompagna fidèlement et fut confié à ma famille pour être nourri et entretenu, étant la seule propriété visible que j’aie acquise. Néanmoins, ma mère et Rosalie réussirent à fonder de bonnes espérances pour ma carrière future sur le simple fait que je savais diriger une orchestre. Pour moi, en revanche, l’idée de retourner à ma vie antérieure avec ma famille était très déplaisante. Ma relation avec Minna en particulier m’incita à reprendre au plus vite ma carrière interrompue. Le grand changement qui s’était opéré en moi à cet égard devint encore plus évident lorsque Minna passa quelques jours avec moi à Leipzig sur le chemin du retour. Sa présence familière et chaleureuse annonçait que mes jours de dépendance vis-à-vis de mes parents étaient révolus. Nous discutâmes de la renouvellement de mon contrat à Magdebourg, et je lui promis de venir la voir bientôt à Dresde. J’obtins l’autorisation de ma mère et de ma sœur pour l’inviter un soir à prendre le thé, et c’est ainsi que je la présentai à ma famille. Rosalie comprit immédiatement ma situation, mais ne fit usage de cette découverte que pour se moquer de moi en prétendant que j’étais amoureux. Pour elle, l’affaire ne semblait pas dangereuse ; mais pour moi, les choses prenaient une tout autre tournure, car ce attachement douloureux était parfaitement en accord avec mon esprit indépendant et mon ambition de me faire une place dans le monde de l’art.
Mon aversion pour Leipzig elle-même fut d’ailleurs renforcée par un changement qui eut lieu alors dans le domaine de la musique. Au moment même où, à Magdebourg, j’essayais de me faire un nom en tant que chef d’orchestre en m’adaptant sans réfléchir aux goûts frivoles de l’époque,
C’est ainsi qu’au début du mois de mai, je retournai une fois de plus chez mes proches, afin que, après cette première tentative avortée d’indépendance civile, je puisse enfin me débarrasser du fardeau de la dette que mes efforts à Magdebourg m’avaient imposé. Un pudel brun et intelligent m’accompagna fidèlement et fut confié à ma famille pour être nourri et entretenu, étant la seule propriété visible que j’aie acquise. Néanmoins, ma mère et Rosalie réussirent à fonder de bonnes espérances pour ma carrière future sur le simple fait que je savais diriger une orchestre. Pour moi, en revanche, l’idée de retourner à ma vie antérieure avec ma famille était très déplaisante. Ma relation avec Minna en particulier m’incita à reprendre au plus vite ma carrière interrompue. Le grand changement qui s’était opéré en moi à cet égard devint encore plus évident lorsque Minna passa quelques jours avec moi à Leipzig sur le chemin du retour. Sa présence familière et chaleureuse annonçait que mes jours de dépendance vis-à-vis de mes parents étaient révolus. Nous discutâmes de la renouvellement de mon contrat à Magdebourg, et je lui promis de venir la voir bientôt à Dresde. J’obtins l’autorisation de ma mère et de ma sœur pour l’inviter un soir à prendre le thé, et c’est ainsi que je la présentai à ma famille. Rosalie comprit immédiatement ma situation, mais ne fit usage de cette découverte que pour se moquer de moi en prétendant que j’étais amoureux. Pour elle, l’affaire ne semblait pas dangereuse ; mais pour moi, les choses prenaient une tout autre tournure, car ce attachement douloureux était parfaitement en accord avec mon esprit indépendant et mon ambition de me faire une place dans le monde de l’art.
Mon aversion pour Leipzig elle-même fut d’ailleurs renforcée par un changement qui eut lieu alors dans le domaine de la musique. Au moment même où, à Magdebourg, j’essayais de me faire un nom en tant que chef d’orchestre en m’adaptant sans réfléchir aux goûts frivoles de l’époque,
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Mendelssohn-Bartholdy dirigeait les concerts du Gewandhaus, inaugurant ainsi une ère majeure pour lui-même et pour le goût musical de Leipzig. Son influence mit fin à la simplicité naïve avec laquelle le public de Leipzig jugeait jusqu’alors les œuvres présentées lors de ces concerts. Grâce à l’influence de mon bon vieil ami Pohlenz, qui n’était pas encore complètement oublié, je parvins à faire exécuter mon ouverture Columbus lors d’un concert caritatif donné par la jeune chanteuse préférée, Livia Gerhart. Mais, à ma grande surprise, je constatai que le goût du public musical de Leipzig avait changé, et que même mon ouverture, acclamée avec enthousiasme pour sa brillante combinaison de six trompettes, ne pouvait y rien changer. Cette expérience renforça ma répulsion pour tout ce qui approchait du style classique ; sur ce point, je me trouvais en parfaite accord avec le sincère Pohlenz, qui soupirait gentiment devant la chute des bons vieux temps.
Des arrangements pour un festival musical à Dessau, sous la direction de Friedrich Schneider, m’offrirent l’occasion bienvenue de quitter Leipzig. Pour ce voyage, qui pouvait être effectué à pied en sept heures, je dus obtenir un passeport valable pour huit jours. Ce document allait jouer un rôle important dans ma vie pendant de nombreuses années ; en effet, à plusieurs reprises et dans différents pays européens, ce fut le seul document que je possédais pour prouver mon identité. En réalité, en raison de mon évasion au service militaire en Saxe, je ne réussis plus jamais à obtenir de passe régulier jusqu’à ce que je sois nommé directeur musical à Dresde. Je tirai très peu de plaisir artistique ou de bénéfice quelconque de cette expérience ; au contraire, elle donna un nouvel élan à ma haine pour le classique. J’entendis la Symphonie en ré mineur de Beethoven dirigée par un homme dont la physionomie, ressemblant à celle d’un satyre ivre, me remplit d’un dégoût invincible. Malgré une série interminable de contrebasses, avec lesquelles un chef d’orchestre flirte généralement lors des festivals musicaux, sa prestation était si dénuée d’expression et si insipide que je m’éloignai, dégoûté, comme face à un problème alarmant et répugnant, et j’abandonnai toute tentative d’expliquer le fossé infranchissable qui, je le constatai à nouveau, séparait ma propre conception vivante et imaginaire de cette œuvre des seules interprétations que j’avais jamais entendues. Mais pour l’instant, mon esprit tourmenté fut apaisé et consolé en entendant l’oratorio classique d’Absalom de Schneider interprété sous forme de burlesque absolu.
Des arrangements pour un festival musical à Dessau, sous la direction de Friedrich Schneider, m’offrirent l’occasion bienvenue de quitter Leipzig. Pour ce voyage, qui pouvait être effectué à pied en sept heures, je dus obtenir un passeport valable pour huit jours. Ce document allait jouer un rôle important dans ma vie pendant de nombreuses années ; en effet, à plusieurs reprises et dans différents pays européens, ce fut le seul document que je possédais pour prouver mon identité. En réalité, en raison de mon évasion au service militaire en Saxe, je ne réussis plus jamais à obtenir de passe régulier jusqu’à ce que je sois nommé directeur musical à Dresde. Je tirai très peu de plaisir artistique ou de bénéfice quelconque de cette expérience ; au contraire, elle donna un nouvel élan à ma haine pour le classique. J’entendis la Symphonie en ré mineur de Beethoven dirigée par un homme dont la physionomie, ressemblant à celle d’un satyre ivre, me remplit d’un dégoût invincible. Malgré une série interminable de contrebasses, avec lesquelles un chef d’orchestre flirte généralement lors des festivals musicaux, sa prestation était si dénuée d’expression et si insipide que je m’éloignai, dégoûté, comme face à un problème alarmant et répugnant, et j’abandonnai toute tentative d’expliquer le fossé infranchissable qui, je le constatai à nouveau, séparait ma propre conception vivante et imaginaire de cette œuvre des seules interprétations que j’avais jamais entendues. Mais pour l’instant, mon esprit tourmenté fut apaisé et consolé en entendant l’oratorio classique d’Absalom de Schneider interprété sous forme de burlesque absolu.
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C’est à Dessau que Minna avait fait ses débuts sur scène, et c’est là que j’ai entendu des jeunes hommes frivoles parler d’elle dans le ton habituel en de tels cercles lorsqu’ils discutaient de jeunes actrices belles et charmantes. Mon désir ardent de contredire ces bavardages et de confondre les colporteurs de scandales m’a montré plus clairement que jamais la force de la passion qui m’attirait vers elle. Je suis donc retourné à Leipzig sans rendre visite à mes proches, et j’y ai trouvé les moyens de partir immédiatement pour Dresde. En chemin (le voyage se faisait encore en calèche rapide), j’ai rencontré Minna, accompagnée de l’une de ses sœurs, déjà en route pour Magdebourg. Ayant rapidement obtenu un billet pour le retour à Leipzig, je suis parti avec ma chère amie ; mais lorsque nous sommes arrivés à la gare suivante, j’avais réussi à la convaincre de revenir avec moi à Dresde. À ce moment-là, la calèche postale était bien loin devant nous, et nous avons dû voyager en chaise de poste spéciale. Ce va-et-vient animé semblait étonner les deux jeunes filles et les mettait de bonne humeur. L’excentricité de mon comportement avait manifestement éveillé en elles l’attente d’aventures, et il me fallait maintenant répondre à cette attente. Ayant obtenu l’argent nécessaire auprès d’un connaissant à Dresde, j’ai conduit mes deux amies à travers les Alpes saxoniennes, où nous avons passé plusieurs jours joyeux, empreints de gaieté innocente et juvénile. Une seule fois cela a été perturbé par une crise de jalousie de ma part, pour laquelle il n’y avait en réalité aucune raison, mais qui naissait dans mon cœur d’une appréhension nerveuse quant à l’avenir, ainsi que de l’expérience que j’avais déjà acquise concernant les femmes. Néanmoins, malgré cette tache, ce séjour reste gravé dans ma mémoire comme le souvenir le plus doux, et presque unique, de bonheur pur tout au long de ma jeunesse. Un soir en particulier ressort avec netteté : nous y avons passé presque toute la nuit ensemble au bord de l’eau à Schandau, par un temps d’été magnifique. En effet, ma relation longue et angoissée ultérieure avec Minna, entrelacée de vicissitudes douloureuses et amères, m’a souvent paru être une expiation prolongée du plaisir bref et inoffensif de ces quelques jours. Après avoir accompagné Minna jusqu’à Leipzig, d’où elle a poursuivi son voyage vers Magdebourg, je me suis présenté à ma famille, mais je ne leur ai rien dit de mon excursion à Dresde. J’ai alors rassemblé toutes mes forces, comme sous la contrainte stricte d’un sens étrange et profond du devoir, afin de prendre les dispositions nécessaires pour me rétablir rapidement auprès de ma chère…
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du côté de quelqu’un. À cette fin, il fallut négocier un nouveau contrat avec le directeur Bethmann pour la saison hivernale à venir. Incapable d’attendre la conclusion de notre contrat à Leipzig, j’ai profité de la présence de Laube aux bains de Kosen, près de Naumburg, pour lui rendre visite. Laube venait tout juste d’être libéré de la prison municipale de Berlin, après une enquête pénible d’environ un an. Lorsqu’on lui avait accordé sa libération conditionnelle sous réserve de ne pas quitter le pays avant que le verdict ne soit rendu, on lui avait permis de se retirer à Kosen, d’où, un soir, il nous a rendu visite en secret à Leipzig. Je me souviens encore de son aspect désolé. Il semblait résigné jusqu’au bout, bien qu’il parlât gaiement de tous ses rêves passés de choses meilleures ; et en raison de mes propres soucis à l’époque concernant la situation critique de mes affaires, ce souvenir reste l’un des plus tristes et des plus douloureux. Pendant mon séjour à Kosen, je lui ai montré de nombreux vers pour mon Liebesverbot, et bien qu’il ait parlé froidement de ma prétention à vouloir écrire mon propre livret, j’ai été légèrement encouragé par son appréciation de mon travail.
Pendant ce temps, j’attendais avec impatience des lettres de Magdebourg. Ce n’est pas que j’aie eu le moindre doute quant à la renouvellement de mon contrat ; au contraire, j’avais toutes les raisons de me considérer comme une bonne recrue pour Bethmann ; mais j’avais l’impression que rien qui puisse me rapprocher de Minna ne pouvait aller assez vite. Dès que j’ai reçu les nouvelles nécessaires, je me suis empressé d’y aller pour prendre toutes les dispositions requises afin d’assurer un succès magnifique lors de la prochaine saison opératique à Magdebourg.
Grâce à la générosité inlassable du roi de Prusse, une aide nouvelle et définitive fut accordée à notre directeur théâtral perpétuellement en faillite. Sa Majesté avait alloué une somme non négligeable à un comité composé de citoyens importants de Magdebourg, en tant que subvention destinée à être dépensée pour le théâtre sous la direction de Bethmann. Ce que cela signifiait, ainsi que le respect avec lequel je considérai dès lors les conditions artistiques de Magdebourg, peut être le mieux compris si l’on se rappelle l’environnement négligé et désolé dans lequel de tels théâtres provinciaux passent généralement leur vie. J’ai immédiatement proposé de entreprendre un long voyage à la recherche de bons chanteurs d’opéra. J’ai dit que je trouverais les moyens de le faire à mes propres risques, et la seule garantie que j’exigeais de la direction pour un remboursement ultérieur était qu’ils m’allouent les recettes d’une représentation caritative future. Cette offre fut acceptée avec joie, et le directeur, sur un ton pompeux, m’a conféré les pouvoirs nécessaires, et de plus m’a donné
Pendant ce temps, j’attendais avec impatience des lettres de Magdebourg. Ce n’est pas que j’aie eu le moindre doute quant à la renouvellement de mon contrat ; au contraire, j’avais toutes les raisons de me considérer comme une bonne recrue pour Bethmann ; mais j’avais l’impression que rien qui puisse me rapprocher de Minna ne pouvait aller assez vite. Dès que j’ai reçu les nouvelles nécessaires, je me suis empressé d’y aller pour prendre toutes les dispositions requises afin d’assurer un succès magnifique lors de la prochaine saison opératique à Magdebourg.
Grâce à la générosité inlassable du roi de Prusse, une aide nouvelle et définitive fut accordée à notre directeur théâtral perpétuellement en faillite. Sa Majesté avait alloué une somme non négligeable à un comité composé de citoyens importants de Magdebourg, en tant que subvention destinée à être dépensée pour le théâtre sous la direction de Bethmann. Ce que cela signifiait, ainsi que le respect avec lequel je considérai dès lors les conditions artistiques de Magdebourg, peut être le mieux compris si l’on se rappelle l’environnement négligé et désolé dans lequel de tels théâtres provinciaux passent généralement leur vie. J’ai immédiatement proposé de entreprendre un long voyage à la recherche de bons chanteurs d’opéra. J’ai dit que je trouverais les moyens de le faire à mes propres risques, et la seule garantie que j’exigeais de la direction pour un remboursement ultérieur était qu’ils m’allouent les recettes d’une représentation caritative future. Cette offre fut acceptée avec joie, et le directeur, sur un ton pompeux, m’a conféré les pouvoirs nécessaires, et de plus m’a donné
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sa bénédiction d’adieu. Pendant cette brève période, je vécus une fois de plus en communion intime avec Minna – qui avait maintenant sa mère auprès d’elle – puis je pris à nouveau congé d’elle pour entreprendre mon aventure. Mais lorsque j’arrivai à Leipzig, je constatai qu’il n’était pas du tout facile de se procurer les fonds auxquels je comptais si confiantement à Magdebourg pour les dépenses de mon voyage projeté. Le charme de la protection royale de la Prusse pour notre entreprise théâtrale, que je décrivis dans les couleurs les plus vives à mon bon beau-frère Brockhaus, ne parvint pas du tout à l’éblouir, et ce fut au prix de grands efforts et d’humiliations que je réussis enfin à faire lever l’ancre à mon navire d’exploration.
Je fus naturellement attiré en premier lieu vers mon ancien pays des merveilles, la Bohême. Là, je ne m’arrêtai que brièvement à Prague et, sans rendre visite à mes chères amies, je me hâtai d’avancer afin de pouvoir découvrir d’abord la troupe d’opéra qui se produisait alors à Karlsbad. Impatient de découvrir autant de talents que possible le plus rapidement possible, afin de ne pas gaspiller inutilement mes fonds, j’assistai à une représentation de La Dame Blanche, espérant sincèrement que toute la représentation serait de première qualité. Mais ce n’est que bien plus tard que je réalisai pleinement à quel point la qualité de tous ces chanteurs était médiocre. J’en choisis un, un baryton nommé Graf, qui chantait Gaveston. Lorsqu’il fit son débüt à Magdeburg, il provoqua une telle insatisfaction justifiée que je ne trouvai pas un mot pour répondre aux moqueries que cette recrue m’a valu.
Mais le petit succès remporté par l’objectif véritable de mon tournee fut compensé par la plaisanterie du voyage lui-même. Le trajet à travers Eger, par les montagnes de Fichtel, et l’entrée à Bayreuth, magnifiquement éclairée par le soleil couchant, restent des souvenirs heureux jusqu’à ce jour.
Mon prochain objectif était Nuremberg, où ma sœur Clara et son mari donnaient des représentations, et auprès d’eux je pouvais espérer obtenir des informations fiables sur l’objet de ma recherche. Il fut particulièrement agréable d’être accueilli chaleureusement chez ma sœur, où j’espérais reconstituer mes moyens de voyage quelque peu épuisés. J’espérais principalement vendre une boîte à priser offerte par un ami, que j’avais des raisons secrètes de croire faite en platine. À cela, je pouvais ajouter une bague-sceau en or, que mon ami Apel m’avait donnée pour avoir composé l’ouverture de son opéra Columbus. Malheureusement, la valeur de la boîte à priser s’avéra entièrement imaginaire ; mais en gageant celles-ci
Je fus naturellement attiré en premier lieu vers mon ancien pays des merveilles, la Bohême. Là, je ne m’arrêtai que brièvement à Prague et, sans rendre visite à mes chères amies, je me hâtai d’avancer afin de pouvoir découvrir d’abord la troupe d’opéra qui se produisait alors à Karlsbad. Impatient de découvrir autant de talents que possible le plus rapidement possible, afin de ne pas gaspiller inutilement mes fonds, j’assistai à une représentation de La Dame Blanche, espérant sincèrement que toute la représentation serait de première qualité. Mais ce n’est que bien plus tard que je réalisai pleinement à quel point la qualité de tous ces chanteurs était médiocre. J’en choisis un, un baryton nommé Graf, qui chantait Gaveston. Lorsqu’il fit son débüt à Magdeburg, il provoqua une telle insatisfaction justifiée que je ne trouvai pas un mot pour répondre aux moqueries que cette recrue m’a valu.
Mais le petit succès remporté par l’objectif véritable de mon tournee fut compensé par la plaisanterie du voyage lui-même. Le trajet à travers Eger, par les montagnes de Fichtel, et l’entrée à Bayreuth, magnifiquement éclairée par le soleil couchant, restent des souvenirs heureux jusqu’à ce jour.
Mon prochain objectif était Nuremberg, où ma sœur Clara et son mari donnaient des représentations, et auprès d’eux je pouvais espérer obtenir des informations fiables sur l’objet de ma recherche. Il fut particulièrement agréable d’être accueilli chaleureusement chez ma sœur, où j’espérais reconstituer mes moyens de voyage quelque peu épuisés. J’espérais principalement vendre une boîte à priser offerte par un ami, que j’avais des raisons secrètes de croire faite en platine. À cela, je pouvais ajouter une bague-sceau en or, que mon ami Apel m’avait donnée pour avoir composé l’ouverture de son opéra Columbus. Malheureusement, la valeur de la boîte à priser s’avéra entièrement imaginaire ; mais en gageant celles-ci
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Deux bijoux, les seuls qui me restaient, j’espérais m’en servir pour acquérir les nécessités minimales afin de poursuivre mon voyage vers Francfort. C’est vers cet endroit et la région du Rhin que les informations que j’avais rassemblées m’avaient conduit à diriger mes pas. Avant de partir, j’ai convaincu ma sœur et mon beau-frère d’accepter des engagements à Magdebourg ; mais je manquais encore d’un ténor et d’une soprano, que je n’avais jusqu’alors absolument pas réussi à trouver.
Mon séjour à Nuremberg fut agréablement prolongé par une nouvelle rencontre avec Schroder-Devrient, qui exécutait justement à ce moment-là un bref engagement dans cette ville. La revoir était comme voir se dissiper les nuages qui, depuis notre dernière rencontre, avaient assombri mon horizon artistique.
La troupe d’opéra de Nuremberg disposait d’un répertoire très limité. Outre Fidelio, ils ne pouvaient interpréter rien d’autre que Die Schweizerfamilie, fait dont cette grande chanteuse se plaignait, car c’était l’un de ses premiers rôles chantés dans sa jeunesse, pour lequel elle n’était plus vraiment adaptée, et qu’en outre elle avait joué à l’excès. J’attendais également la représentation de Die Schweizerfamilie avec appréhension, voire anxiété, car je craignais que cette opéra banale et le rôle sentimental et désuet d’Emmeline affaiblissent la grande impression que le public, ainsi que moi-même, avions conçue jusqu’alors de l’œuvre de cette artiste sublime.
Imaginez donc à quel point j’étais émue et stupéfaite, le soir de la représentation, de découvrir que c’était précisément dans ce rôle que je réalisais pour la première fois le génie véritablement transcendantal de cette femme extraordinaire. Le fait qu’une interprétation aussi grandiose que la sienne du personnage de la jeune Suissesse ne puisse être transmise à la postérité en tant que monument éternel ne peut être considéré que comme l’un des sacrifices les plus sublimes exigés par l’art dramatique, et comme l’une de ses manifestations les plus hautes. Lorsque de tels phénomènes apparaissent, nous ne devons pas leur manifester trop peu de respect, ni les considérer comme trop sacrés.
Outre toutes ces nouvelles expériences qui devaient avoir une si grande valeur pour toute ma vie et pour mon développement artistique, les impressions que j’eus à Nuremberg, bien qu’apparemment triviales à leur origine, laissèrent des traces indélébiles dans mon esprit, au point de resurgir en moi plus tard, sous une forme tout à fait différente et originale.
Mon beau-frère, Wolfram, était très apprécié dans le monde théâtral de Nuremberg ; il était spirituel et sociable, ce qui lui valait beaucoup d’affection dans les cercles théâtraux. Cette fois-ci, j’eus la chance de recevoir quelque chose de particulièrement délicieux.
Mon séjour à Nuremberg fut agréablement prolongé par une nouvelle rencontre avec Schroder-Devrient, qui exécutait justement à ce moment-là un bref engagement dans cette ville. La revoir était comme voir se dissiper les nuages qui, depuis notre dernière rencontre, avaient assombri mon horizon artistique.
La troupe d’opéra de Nuremberg disposait d’un répertoire très limité. Outre Fidelio, ils ne pouvaient interpréter rien d’autre que Die Schweizerfamilie, fait dont cette grande chanteuse se plaignait, car c’était l’un de ses premiers rôles chantés dans sa jeunesse, pour lequel elle n’était plus vraiment adaptée, et qu’en outre elle avait joué à l’excès. J’attendais également la représentation de Die Schweizerfamilie avec appréhension, voire anxiété, car je craignais que cette opéra banale et le rôle sentimental et désuet d’Emmeline affaiblissent la grande impression que le public, ainsi que moi-même, avions conçue jusqu’alors de l’œuvre de cette artiste sublime.
Imaginez donc à quel point j’étais émue et stupéfaite, le soir de la représentation, de découvrir que c’était précisément dans ce rôle que je réalisais pour la première fois le génie véritablement transcendantal de cette femme extraordinaire. Le fait qu’une interprétation aussi grandiose que la sienne du personnage de la jeune Suissesse ne puisse être transmise à la postérité en tant que monument éternel ne peut être considéré que comme l’un des sacrifices les plus sublimes exigés par l’art dramatique, et comme l’une de ses manifestations les plus hautes. Lorsque de tels phénomènes apparaissent, nous ne devons pas leur manifester trop peu de respect, ni les considérer comme trop sacrés.
Outre toutes ces nouvelles expériences qui devaient avoir une si grande valeur pour toute ma vie et pour mon développement artistique, les impressions que j’eus à Nuremberg, bien qu’apparemment triviales à leur origine, laissèrent des traces indélébiles dans mon esprit, au point de resurgir en moi plus tard, sous une forme tout à fait différente et originale.
Mon beau-frère, Wolfram, était très apprécié dans le monde théâtral de Nuremberg ; il était spirituel et sociable, ce qui lui valait beaucoup d’affection dans les cercles théâtraux. Cette fois-ci, j’eus la chance de recevoir quelque chose de particulièrement délicieux.
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Des preuves de l’esprit de gaieté extravagante qui se manifestait ces soirs-là à l’auberge, à laquelle j’ai également participé. Un menuisier de talent, nommé Lauermann, un homme un peu corpulent, pas très jeune, au physique comique et ne parlant que le dialecte le plus grossier, m’a été présenté dans l’une des auberges visitées par nos amis comme l’un de ces personnages étranges qui contribuaient involontairement le plus au divertissement des plaisantins locaux. Lauermann se croyait apparemment un excellent chanteur ; en raison de cette prétention, il ne montrait d’intérêt que pour ceux chez qui il pensait reconnaître un talent similaire. Malgré le fait qu’à cause de cette particularité singulière il devînt la cible de moqueries constantes et de sarcasmes méprisants, il ne manquait jamais d’apparaître chaque soir parmi ses persécuteurs friands de rires. On s’était tant moqué de lui et on l’avait blessé par leur dédain qu’il devenait très difficile de le convaincre de montrer ses compétences artistiques ; cela ne pouvait finalement être obtenu que grâce à des pièges habilement conçus, destinés à flatter sa vanité. Mon arrivée en tant qu’étranger inconnu fut exploitée à des fins de ce genre. À quel point leur opinion sur le jugement de ce malheureux chanteur était faible en fut révélé lorsque, à ma grande surprise, mon beau-frère me présenta à lui comme le grand chanteur italien Lablache. À son honneur, je dois avouer que Lauermann m’examina longuement avec une incrédulité méfiante, commentant avec prudence mon apparence juvénile, mais surtout le caractère évidemment ténor de ma voix. Mais toute l’artifice de ces compagnons de taverne et leur principale joie résidaient dans le fait de faire croire à ce pauvre enthousiaste des choses incroyables, tâche à laquelle ils ne ménageaient ni temps ni peine. Mon beau-frère réussit à faire croire au menuisier que moi, tout en recevant des sommes fabuleuses pour mes prestations, souhaitais, par un acte singulier de dissimulation, en fréquentant les auberges publiques, m’éloigner du grand public ; et que, de plus, lors d’un face-à-face entre « Lauermann » et « Lablache », le seul véritable intérêt résidait à entendre Lauermann et non Lablache, puisque le premier n’avait rien à apprendre du second, mais seulement Lablache de lui. Le conflit entre incrédulité d’une part, et vanité vivement excitée d’autre part, était si singulier que finalement ce pauvre menuisier devint vraiment intéressant à mes yeux. Je commençai à jouer le rôle qui m’avait été assigné avec toute l’habileté dont je disposais, et après quelques heures, entrecoupées des antics les plus étranges, nous atteignîmes enfin notre but. Ce mortel merveilleux, dont les yeux brillants étaient depuis longtemps fixés sur moi avec la plus grande excitation, contractait ses muscles d’une manière particulière…
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Une mode fantastique que nous avons l’habitude d’associer à un automate musicien, dont le mécanisme a été correctement remonté : ses lèvres tremblaient, ses dents s’entrechoquaient, ses yeux roulaient convulsivement, jusqu’à ce que finalement éclate, d’une voix rauque et huileuse, une ballade de rue extraordinairement banale. Sa manière de la chanter, accompagnée d’un mouvement régulier de ses pouces tendus derrière les oreilles, et pendant laquelle son visage gras devenait rouge vif, fut malheureusement accueillie par des éclats de rire sauvages de la part de tous ceux qui étaient présents, ce qui excita le malchanceux maître à une fureur extrême. Avec une cruauté calculée, cette colère fut accueillie, de la part de ceux qui jusqu’alors l’avaient flatteur sans honte, par les moqueries les plus extravagantes, jusqu’à ce que le pauvre malheureux finisse par bouillonner de rage.
Alors qu’il quittait l’auberge au milieu d’une pluie de malédictions de la part de ses amis infâmes, un élan de pitié sincère m’a poussé à le suivre, afin de lui demander pardon et de chercher un moyen de le calmer, tâche d’autant plus difficile qu’il était particulièrement amer envers moi en tant que dernier de ses ennemis, et celui qui avait si profondément déçu son espoir ardent d’entendre le véritable Lablache. Néanmoins, j’ai réussi à l’arrêter sur le seuil ; et alors, la bande turbulente entra silencieusement dans une conspiration extraordinaire pour amener Lauermann à chanter à nouveau ce même soir. Comment ils y sont parvenus, je m’en souviens aussi peu que je ne peux me rappeler l’effet des liqueurs alcoolisées que j’avais bues. En tout cas, je soupçonne que ces boissons ont fini par être le moyen de maîtriser Lauermann, tout comme elles ont rendu mes propres souvenirs des événements merveilleux de cette longue soirée à l’auberge extrêmement vagues. Après que Lauermann eut subi pour la deuxième fois les mêmes moqueries, toute la bande se sentit obligée d’accompagner cet homme malheureux chez lui. Ils le transportèrent là-bas dans un chariot à roulettes qu’ils trouvèrent devant la maison, et c’est ainsi qu’il arriva, triomphalement, à sa propre porte, dans l’une de ces ruelles étroites et merveilleuses propres à la vieille ville. Mme Lauermann, réveillée de son sommeil pour accueillir son mari, nous permit, par son flot de malédictions, de nous faire une idée de la nature de leurs relations conjugales et domestiques. La moquerie des talents vocaux de son mari était également un sujet familier pour elle ; mais à cela, elle ajouta maintenant les reproches les plus terribles envers ces misérables qui, en l’encourageant dans cette illusion, l’empêchaient de poursuivre utilement sa profession, et le conduisaient même à des scènes comme celle-ci. Alors, l’orgueil du chanteur malheureux se réaffirma ; car tandis que sa femme l’aidait péniblement à monter les escaliers, il lui refusa brutalement le droit de s’asseoir.
Alors qu’il quittait l’auberge au milieu d’une pluie de malédictions de la part de ses amis infâmes, un élan de pitié sincère m’a poussé à le suivre, afin de lui demander pardon et de chercher un moyen de le calmer, tâche d’autant plus difficile qu’il était particulièrement amer envers moi en tant que dernier de ses ennemis, et celui qui avait si profondément déçu son espoir ardent d’entendre le véritable Lablache. Néanmoins, j’ai réussi à l’arrêter sur le seuil ; et alors, la bande turbulente entra silencieusement dans une conspiration extraordinaire pour amener Lauermann à chanter à nouveau ce même soir. Comment ils y sont parvenus, je m’en souviens aussi peu que je ne peux me rappeler l’effet des liqueurs alcoolisées que j’avais bues. En tout cas, je soupçonne que ces boissons ont fini par être le moyen de maîtriser Lauermann, tout comme elles ont rendu mes propres souvenirs des événements merveilleux de cette longue soirée à l’auberge extrêmement vagues. Après que Lauermann eut subi pour la deuxième fois les mêmes moqueries, toute la bande se sentit obligée d’accompagner cet homme malheureux chez lui. Ils le transportèrent là-bas dans un chariot à roulettes qu’ils trouvèrent devant la maison, et c’est ainsi qu’il arriva, triomphalement, à sa propre porte, dans l’une de ces ruelles étroites et merveilleuses propres à la vieille ville. Mme Lauermann, réveillée de son sommeil pour accueillir son mari, nous permit, par son flot de malédictions, de nous faire une idée de la nature de leurs relations conjugales et domestiques. La moquerie des talents vocaux de son mari était également un sujet familier pour elle ; mais à cela, elle ajouta maintenant les reproches les plus terribles envers ces misérables qui, en l’encourageant dans cette illusion, l’empêchaient de poursuivre utilement sa profession, et le conduisaient même à des scènes comme celle-ci. Alors, l’orgueil du chanteur malheureux se réaffirma ; car tandis que sa femme l’aidait péniblement à monter les escaliers, il lui refusa brutalement le droit de s’asseoir.
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Il jugea ses talents vocaux et lui ordonna sévèrement de se taire. Mais même à ce moment-là, cette merveilleuse aventure nocturne n’était en rien terminée. Tout le groupe se dirigea une fois de plus vers l’auberge. Cependant, devant la maison, nous trouvâmes un certain nombre de personnes rassemblées, parmi lesquelles plusieurs ouvriers, auxquels les portes étaient fermées en raison des règlements de police concernant les heures de fermeture. Mais les clients habituels de l’auberge, qui faisaient partie de notre groupe et entretenaient d’anciennes relations d’amitié avec le propriétaire, pensaient qu’il était néanmoins permis et possible d’exiger d’entrer. Le propriétaire était contrarié de devoir fermer sa porte à des amis dont il reconnaissait la voix ; pourtant, il fallait empêcher les nouveaux arrivants de forcer leur chemin avec eux. De cette situation naquit une grande confusion, qui, avec les cris et le vacarme ainsi qu’une augmentation inexplicable du nombre de participants, prit bientôt un caractère véritablement démoniaque. Il me sembla que, en quelques instants, toute la ville allait être plongée dans le tumulte, et je crus devoir assister une fois de plus à une révolution, dont personne ne pouvait comprendre l’origine réelle. Soudain, j’entendis quelqu’un tomber, et, comme par magie, toute la foule se dispersa dans toutes les directions. L’un des clients habituels, familier d’un ancien tour de boxe de Nuremberg, souhaitant mettre fin au tumulte interminable et se frayer un chemin vers chez lui à travers la foule, donna un coup de poing entre les yeux à l’un des plus bruyants, le mettant K.O. au sol sans toutefois le blesser gravement. C’est cela qui dissipa si rapidement toute la foule. Moins d’une minute après le plus violent vacarme de centaines de voix humaines, mon beau-frère et moi pûmes marcher bras dessus bras dessous dans les rues éclairées par la lune, plaisantant et riant tranquillement sur le chemin du retour ; c’est alors, à ma grande surprise et soulagement, qu’il m’apprit qu’il était habitué à ce genre de vie chaque soir.
Finalement, il devint cependant nécessaire de s’occuper sérieusement de l’objectif de mon voyage. Je ne m’arrêtai à Wurtzbourg que brièvement, pour un jour. Je ne me souviens de rien concernant ma rencontre avec mes proches et connaissances, à part la visite mélancolique à Friederike Galvani déjà mentionnée. Arrivé à Francfort, je dus immédiatement chercher refuge dans un hôtel convenable, afin d’y attendre le résultat de mes démarches pour obtenir des subventions auprès de la direction du théâtre de Magdebourg. Mes espoirs de recruter les vraies stars de notre projet opératique visaient une saison à Wiesbaden, où, on m’avait dit, une bonne compagnie d’opéra était sur le point de
Finalement, il devint cependant nécessaire de s’occuper sérieusement de l’objectif de mon voyage. Je ne m’arrêtai à Wurtzbourg que brièvement, pour un jour. Je ne me souviens de rien concernant ma rencontre avec mes proches et connaissances, à part la visite mélancolique à Friederike Galvani déjà mentionnée. Arrivé à Francfort, je dus immédiatement chercher refuge dans un hôtel convenable, afin d’y attendre le résultat de mes démarches pour obtenir des subventions auprès de la direction du théâtre de Magdebourg. Mes espoirs de recruter les vraies stars de notre projet opératique visaient une saison à Wiesbaden, où, on m’avait dit, une bonne compagnie d’opéra était sur le point de
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Dissolution. J’ai trouvé extrêmement difficile d’organiser ce bref voyage jusqu’à là-bas ; pourtant, j’ai réussi à assister à une répétition de Robert der Teufel, au cours de laquelle le ténor Freimuller s’est distingué. Je l’ai immédiatement interviewé et j’ai constaté qu’il était disposé à envisager mes propositions pour Magdebourg. Nous avons conclu l’accord nécessaire, puis je suis retourné au plus vite à mon quartier général, l’hôtel Weidenbusch à Francfort. Là, j’ai dû passer une autre semaine angoissante, durant laquelle j’ai attendu en vain que les fonds nécessaires au voyage arrivent de Magdebourg. Pour tuer le temps, j’ai eu recours, entre autres choses, à un grand porte-monnaie rouge que je portais avec moi dans ma malle, et dans lequel j’inscrivais, avec des détails précis sur les dates, etc., des notes pour ma future biographie — le même livre qui se trouve maintenant devant moi pour raviver ma mémoire, et que j’ai continué à compléter à diverses périodes de ma vie, sans laisser de lacunes. À cause de la négligence des dirigeants de Magdebourg, ma situation, déjà grave, est devenue littéralement désespérée, lorsque j’ai fait une découverte à Francfort qui m’a procuré presque plus de plaisir que je ne pouvais en supporter. J’avais assisté à une représentation de La Flûte enchantée sous la direction de Guhr, alors merveilleusement réputé comme « un chef d’orchestre de génie », et j’ai été agréablement surpris par la qualité vraiment excellente de l’ensemble. Il était bien sûr inutile d’envisager d’attirer l’un des principaux artistes dans mon filet ; d’un autre côté, j’ai clairement vu que la jeune Fraulein Limbach, qui chantait le rôle du « premier garçon », possédait un talent remarquable. Elle a accepté ma proposition de contrat, et semblait même si désireuse de se débarrasser de son engagement à Francfort qu’elle a décidé de s’en échapper en secret. Elle m’a révélé ses plans et m’a supplié de l’aider à les mettre en œuvre ; car, étant donné que les directeurs pouvaient apprendre l’affaire, il n’y avait pas de temps à perdre. En tout cas, la jeune dame supposait que j’avais un crédit abondant, fourni pour mon voyage professionnel par le comité du théâtre de Magdebourg, dont j’avais tant vanté les mérites. Mais j’avais déjà dû gager mon maigre équipement de voyage afin de financer mon propre départ. Jusqu’alors, j’avais convaincu l’hôte, mais maintenant je constatais qu’il n’était nullement disposé à me prêter les fonds supplémentaires nécessaires pour emmener une jeune chanteuse. Pour dissimuler le mauvais comportement de mes dirigeants, j’ai été contraint d’inventer une histoire de malheur et de laisser derrière moi la jeune femme stupéfaite et indignée. Profondément honteux de cette aventure, j’ai voyagé sous la pluie et dans la tempête via Leipzig, où j’ai récupéré mon pudel brun, et, une fois arrivé à Magdebourg, j’ai repris mes fonctions de directeur musical le 1er septembre.
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Le résultat de mes efforts professionnels ne m’a apporté que peu de joie. Le directeur a certes prouvé triomphalement qu’il avait envoyé cinq louis d’or à mon adresse à Francfort, et que le ténor ainsi que la jeune chanteuse avaient également reçu des contrats en bonne et due forme, mais pas les cachets ni les avances demandés. Aucun d’eux n’est venu ; seul le baryton Graf est arrivé avec une ponctualité pédante de Karlsbad, provoquant immédiatement les moqueries de nos humoristes théâtraux. Il a chanté lors d’une répétition de Schweizerfamilie avec un ton si professoral que j’ai complètement perdu mon calme. L’arrivée de mon excellent beau-frère Wolfram avec ma sœur Clara a été plus bénéfique pour la comédie musicale que pour l’opéra grandiose, et m’a causé d’ailleurs pas mal de tracas ; car, étant des gens honnêtes et habitués à une vie décente, ils ont rapidement compris que, malgré la protection royale, la situation du théâtre était très précaire, ce qui était naturel sous une direction aussi sans scrupules que celle de Bethmann, et ils ont réalisé avec inquiétude qu’ils avaient gravement compromis la position de leur famille. Mon courage avait déjà commencé à faiblir lorsque par chance nous avons trouvé une jeune femme, Mme Pollert (née Zeibig), qui passait par Magdebourg avec son mari, un acteur, afin d’y remplir une engagement particulier ; elle possédait une belle voix, était une chanteuse talentueuse et parfaitement adaptée aux rôles principaux. La nécessité a finalement poussé les directeurs à agir, et à la dernière minute ils ont fait venir le ténor Freimuller. Mais j’ai été particulièrement satisfait lorsque l’amour qui s’était développé entre lui et la jeune Limbach à Francfort a permis à ce ténor entreprenant d’emporter cette chanteuse, envers qui j’avais été si méchant. Tous deux sont arrivés rayonnants de joie. Avec eux, nous avons engagé Mme Pollert, qui, malgré son prétention, a été bien accueillie par le public. Un baryton bien formé et compétent sur le plan musical, M. Krug, qui deviendra plus tard chef de chœur à Karlsruhe, a également été découvert, de sorte que je me suis soudain retrouvé à la tête d’une véritable troupe d’opéra de qualité, parmi laquelle le baryton Graf ne pouvait être intégré qu’avec grande difficulté, en étant gardé autant que possible en retrait. Nous avons rapidement réussi avec une série de représentations opératiques qui n’étaient nullement ordinaires, et notre répertoire comprenait tout ce qui avait jamais été écrit pour le théâtre dans ce genre. J’étais particulièrement satisfait de la présentation de Jessonda de Spohr, qui était vraiment empreinte de sublimité et nous a élevés haut dans l’estime de tous les amateurs cultivés de musique. J’ai travaillé sans relâche pour trouver des moyens d’élever nos prestations au-dessus du niveau d’excellence habituel compatible
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avec les maigres ressources des théâtres provinciaux. Je me heurtais constamment au directeur Bethmann en renforçant mon orchestre, dont il devait assumer le coût ; mais, d’un autre côté, je gagnai toute sa bienveillance en renforçant le chœur et la musique de scène, ce qui ne lui coûtait rien et qui conférait une telle splendeur à nos représentations que les abonnements et le public augmentèrent considérablement. Par exemple, j’obtins l’orchestre du régiment, ainsi que les chanteurs militaires, merveilleusement organisés dans l’armée prussienne, qui assistaient à nos spectacles en échange de places gratuites pour leurs proches dans la galerie. Ainsi, je parvins à fournir l’accompagnement orchestral le plus complet exigé par la partition de Norma de Bellini, et disposai d’un groupe de voix masculines pour la partie impressionnante d’unisson du chœur masculin dans l’introduction de cette œuvre, chose que même les plus grands théâtres pouvaient rarement obtenir. Plus tard, je pus assurer Auber, que je rencontrais souvent au café Tortoni à Paris, que dans son Lestocq j’avais pu interpréter le rôle des soldats mutins, séduits à la conspiration, avec un effectif vocal absolument complet, ce pour quoi il me remercia avec étonnement et joie.
Dans de telles circonstances encourageantes, la composition de mon Liebesverbot progressa rapidement vers son achèvement. J’avais l’intention de présenter cette pièce lors du concert caritatif qui m’avait été promis pour couvrir mes dépenses, et je travaillais dur dans l’espoir d’améliorer ma réputation, tout en visant également un objectif tout aussi désirable : améliorer ma situation financière. Même les quelques heures que je pouvais arracher à mes affaires pour passer du temps auprès de Minna étaient consacrées avec un zèle sans exemple à l’achèvement de ma partition. Ma diligence émut même la mère de Minna, qui regardait notre relation avec une certaine inquiétude. Elle était restée pendant l’été pour rendre visite à sa fille et gérait la maison pour elle. En raison de son intervention, une nouvelle anxiété urgente apparut dans nos relations, exigeant une solution sérieuse. Il était naturel que nous commencions à réfléchir à ce que tout cela allait entraîner. Je dois avouer que l’idée de mariage, surtout compte tenu de ma jeunesse, me remplissait d’effroi, et sans vraiment réfléchir à la question ni en peser sérieusement les avantages et les inconvénients, un sentiment naïf et instinctif m’empêchait même d’envisager une étape qui aurait eu de si graves conséquences sur toute ma vie. De plus, notre modeste
Dans de telles circonstances encourageantes, la composition de mon Liebesverbot progressa rapidement vers son achèvement. J’avais l’intention de présenter cette pièce lors du concert caritatif qui m’avait été promis pour couvrir mes dépenses, et je travaillais dur dans l’espoir d’améliorer ma réputation, tout en visant également un objectif tout aussi désirable : améliorer ma situation financière. Même les quelques heures que je pouvais arracher à mes affaires pour passer du temps auprès de Minna étaient consacrées avec un zèle sans exemple à l’achèvement de ma partition. Ma diligence émut même la mère de Minna, qui regardait notre relation avec une certaine inquiétude. Elle était restée pendant l’été pour rendre visite à sa fille et gérait la maison pour elle. En raison de son intervention, une nouvelle anxiété urgente apparut dans nos relations, exigeant une solution sérieuse. Il était naturel que nous commencions à réfléchir à ce que tout cela allait entraîner. Je dois avouer que l’idée de mariage, surtout compte tenu de ma jeunesse, me remplissait d’effroi, et sans vraiment réfléchir à la question ni en peser sérieusement les avantages et les inconvénients, un sentiment naïf et instinctif m’empêchait même d’envisager une étape qui aurait eu de si graves conséquences sur toute ma vie. De plus, notre modeste
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Les circonstances étaient dans un état si alarmant et incertain que même Minna déclara qu’elle était plus pressée de voir ces choses s’améliorer que de me voir l’épouser. Mais elle était également poussée à penser à elle-même, et ce rapidement, car des problèmes surgirent concernant sa propre situation au théâtre de Magdebourg. Là, elle rencontra une rivale dans son domaine de spécialité, et comme le mari de cette femme devint chef de la troupe et donc détenteur du pouvoir suprême, elle devint une source de grand danger. Voyant donc que, à ce moment précis, Minna recevait des offres avantageuses des directeurs du théâtre de Konigstadt à Berlin, qui connaissait alors un grand succès, elle saisit l’occasion de rompre ses liens avec le théâtre de Magdebourg, plongeant ainsi moi, qu’elle ne semblait pas prendre en compte dans cette affaire, dans les profondeurs du désespoir. Je ne pouvais pas empêcher Minna d’aller à Berlin pour y remplir une engagement particulier, bien que cela ne fût pas conforme à leur accord ; elle partit donc, me laissant derrière, submergé par la tristesse et les doutes quant à la signification de son comportement. Finalement, fou de passion, je lui écrivis pour l’exhorter à revenir, et afin de la convaincre davantage et de ne pas séparer son destin du mien, je lui fis une proposition de manière strictement formelle, en laissant entendre l’espoir d’un mariage prochain. Vers la même époque, mon beau-frère Wolfram, après s’être disputé avec le directeur Bethmann et avoir résilié son contrat avec lui, se rendit également au théâtre de Konigstadt pour y remplir un engagement particulier. Ma bonne sœur Clara, qui était restée quelque temps dans les conditions plutôt désagréables de Magdebourg, perçut bientôt l’humeur anxieuse et troublée dans laquelle son frère, d’ordinaire joyeux, se consumait rapidement. Un jour, elle jugea opportun de me montrer une lettre de son mari, contenant des nouvelles de Berlin, et surtout au sujet de Minna, dans laquelle il déplorait vivement ma passion pour cette jeune fille qui se comportait de manière tout à fait indigne envers moi. Comme elle logeait à son hôtel, il put constater que non seulement la compagnie qu’elle fréquentait, mais aussi son propre comportement, étaient parfaitement scandaleux. L’impression extraordinaire que cette terrible communication fit sur moi me décida à abandonner la réserve que j’avais jusqu’alors montrée envers mes proches concernant mes affaires amoureuses. J’écrivis à mon beau-frère à Berlin pour lui raconter ma situation, et dire que mes projets dépendaient grandement de Minna, ainsi que l’importance extrême pour moi d’apprendre de lui la vérité indubitable à son sujet, puisqu’il avait envoyé un rapport si négatif à son sujet. De mon beau-frère, habituellement si sec et enclin aux plaisanteries, je reçus une réponse qui remplit à nouveau mon cœur jusqu’à déborder. Il
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Il avoua avoir accusé Minna trop hâtivement, et regrettait d’avoir laissé des bavardages futiles influencer sa décision de porter des accusations qui, après enquête, s’étaient révélées complètement infondées et injustes ; il déclara en outre que, après l’avoir mieux connue et avoir eu avec elle des conversations, il était pleinement convaincu de la sincérité et de l’intégrité de son caractère, au point d’espérer de tout son cœur que je trouverais le moyen de l’épouser. Et maintenant, une tempête faisait rage dans mon cœur. J’implorai Minna de revenir immédiatement, et fus heureux d’apprendre qu’elle, de son côté, n’était pas disposée à renouveler son engagement au théâtre de Berlin, car elle avait désormais une connaissance plus intime de la vie là-bas et la trouvait trop frivole. Il ne restait donc plus qu’à m’efforcer de faciliter la reprise de son engagement à Magdebourg. À cette fin, lors d’une réunion du comité du théâtre, j’attaquai avec tant d’énergie le directeur et son méprisé chef de scène, et défendis Minna avec tant de passion et de ferveur contre les torts qu’ils lui infligeaient tous deux, que les autres membres, étonnés par la franchise de ma déclaration d’amour, cédèrent sans plus tarder à mes souhaits. Et maintenant, je partis par courrier spécial, au cœur de la nuit et par un temps hivernal épouvantable, pour aller retrouver ma bien-aimée qui revenait. Je l’accueillis en larmes de joie profonde, et la ramenai triomphalement chez elle, à Magdebourg, déjà devenue si chère à mon cœur.
Pendant ce temps, tandis que nos deux vies, ainsi séparées pendant un certain temps, se rapprochaient de plus en plus, j’achevai la partition de mon *Liebesverbot* vers le Nouvel An 1836. Pour la réalisation de mes projets futurs, je comptais beaucoup sur le succès de cette œuvre ; et Minna elle-même ne semblait pas hostile à répondre à mes espoirs à cet égard. Nous avions des raisons d’être inquiets quant à l’issue des choses au début du printemps, car cette saison est toujours mauvaise pour lancer de tels projets théâtraux précaires. Malgré le soutien royal et la participation du comité du théâtre à la gestion générale du théâtre, la situation de faillite permanente de notre estimé directeur ne changeait pas, et il semblait que son entreprise théâtrale ne pourrait pas durer beaucoup plus longtemps, sous quelque forme que ce soit. Néanmoins, grâce à la troupe de chanteurs vraiment de premier ordre dont je disposais, la représentation de mon opéra devait marquer un changement complet dans ma situation insatisfaisante. Afin de récupérer les frais de voyage que j’avais engagés durant l’été précédent, j’avais droit à une représentation bénéfice. Je fixai naturellement celle-ci à la présentation de mon propre travail, et fis tout mon possible pour que cette faveur, accordée par
Pendant ce temps, tandis que nos deux vies, ainsi séparées pendant un certain temps, se rapprochaient de plus en plus, j’achevai la partition de mon *Liebesverbot* vers le Nouvel An 1836. Pour la réalisation de mes projets futurs, je comptais beaucoup sur le succès de cette œuvre ; et Minna elle-même ne semblait pas hostile à répondre à mes espoirs à cet égard. Nous avions des raisons d’être inquiets quant à l’issue des choses au début du printemps, car cette saison est toujours mauvaise pour lancer de tels projets théâtraux précaires. Malgré le soutien royal et la participation du comité du théâtre à la gestion générale du théâtre, la situation de faillite permanente de notre estimé directeur ne changeait pas, et il semblait que son entreprise théâtrale ne pourrait pas durer beaucoup plus longtemps, sous quelque forme que ce soit. Néanmoins, grâce à la troupe de chanteurs vraiment de premier ordre dont je disposais, la représentation de mon opéra devait marquer un changement complet dans ma situation insatisfaisante. Afin de récupérer les frais de voyage que j’avais engagés durant l’été précédent, j’avais droit à une représentation bénéfice. Je fixai naturellement celle-ci à la présentation de mon propre travail, et fis tout mon possible pour que cette faveur, accordée par
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Les directeurs devaient que cela leur coûte le moins possible. Comme ils seraient néanmoins contraints d’engager des dépenses pour la production de la nouvelle opéra, j’ai accepté que les recettes de la première représentation leur soient laissées, tandis que je ne réclamerais que celles de la deuxième. Je ne trouvais pas du tout insatisfaisant que le temps des répétitions soit reporté jusqu’à la fin même de la saison, car il était raisonnable de penser que notre compagnie, souvent accueillie par des applaudissements exceptionnels, recevrait une attention et une faveur particulières du public lors de ses dernières représentations. Malheureusement, cependant, contrairement à nos attentes, nous n’atteignîmes jamais la fin prévue de cette saison, fixée à la fin avril ; car déjà en mars, en raison de retards dans le paiement des salaires, les membres les plus populaires de la compagnie, ayant trouvé un meilleur emploi ailleurs, présentèrent leur démission à la direction, et le directeur, incapable de rassembler l’argent nécessaire, fut contraint de se soumettre à l’inévitable. À ce moment-là, mon moral chuta vraiment, car il semblait plus que douteux que mon Liebesverbot soit un jour mis en scène. C’est entièrement grâce à l’affection chaleureuse que tous les membres de la compagnie d’opéra me portaient personnellement que les chanteurs consentirent non seulement à rester jusqu’à la fin mars, mais aussi à entreprendre le travail pénible d’étudier et de répéter mon opéra, tâche qui, compte tenu du temps très limité, promettait d’être extrêmement ardue. Si nous devions donner deux représentations, le temps dont nous disposions était si court que, pour toutes les répétitions, nous n’avions que dix jours devant nous. Et puisque nous ne traitions pas d’une comédie légère ou d’une farce, mais d’une grande opéra, et qui, malgré le caractère insignifiant de sa musique, contenait de nombreux et puissants passages chorales, cette entreprise aurait pu être considérée comme presque téméraire. Néanmoins, j’ai placé mes espoirs dans les efforts extraordinaires que les chanteurs faisaient volontiers pour me plaire ; car ils étudiaient sans cesse, le matin, à midi et la nuit. Mais voyant qu’en dépit de tout cela il était absolument impossible d’atteindre la perfection, surtout en ce qui concerne les paroles, pour chacun de ces artistes épuisés, j’ai compté davantage sur ma propre compétence acquise en tant que chef d’orchestre pour réaliser le miracle final du succès. La capacité particulière que je possédais d’aider les chanteurs et de leur faire, malgré beaucoup d’incertitudes, paraître progresser sans heurt, s’est clairement manifestée lors de nos répétitions orchestrales, au cours desquelles, par une incitation constante, un chant fort avec les interprètes et des indications énergiques concernant les actions nécessaires, j’ai réussi à faire fonctionner tout le dispositif avec une telle aisance que
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Il semblait tout à fait possible que la représentation soit finalement un succès raisonnable. Malheureusement, nous n’avons pas pris en compte le fait que, devant le public, tous ces moyens drastiques pour faire fonctionner l’appareil dramatique et musical seraient limités aux mouvements de ma baguette et à mes expressions faciales. En réalité, les chanteurs, et surtout les hommes, étaient si extrêmement incertains que, du début à la fin, leur gêne a sapé l’efficacité de chacune de leurs parties. Freimuller, le ténor, dont la mémoire était particulièrement déficiente, a tenté de compenser le caractère vif et émotionnel de son rôle de Luzio mal appris en recourant à des gestes appris dans Fra Diavolo et Zampa, ainsi qu’à l’aide d’une plume énormément épaisse, aux couleurs vives et qui voltigeait. Par conséquent, comme les directeurs n’ont pas pu faire imprimer le livret à temps, il était impossible de blâmer le public pour ses doutes quant aux grandes lignes de l’histoire, puisqu’il ne disposait que des paroles chantées pour s’y retrouver. À l’exception de quelques passages interprétés par les chanteuses, qui furent bien accueillis, toute la représentation, que j’avais voulu baser en grande partie sur des actions et des paroles audacieuses et énergiques, ne fut qu’une sorte de théâtre d’ombres musical, auquel l’orchestre ajoutait ses propres effusions inexplicables, parfois accompagnées de bruits exagérés. Comme caractéristique de ma manière de manipuler les couleurs sonores, je peux mentionner que le chef d’orchestre d’une bande militaire prussienne, qui, d’ailleurs, avait été très satisfait de la représentation, a jugé de son devoir de me donner quelques conseils bienveillants pour guider mon travail futur concernant la manipulation du tambour turc. Avant de raconter la suite de l’histoire de cette merveilleuse œuvre de ma jeunesse, je m’arrêterai un instant pour décrire brièvement son caractère, et en particulier ses éléments poétiques. La pièce de Shakespeare, que j’ai gardée constamment à l’esprit comme fondement de mon histoire, a été développée de la manière suivante : un roi anonyme de Sicile quitte son pays, comme je le suggère, pour se rendre à Naples, et confie au régent nommé — que j’appelle simplement Friedrich, afin de le faire paraître le plus allemand possible — toute l’autorité nécessaire pour exercer tout le pouvoir royal et procéder à une réforme complète des mœurs sociales de sa capitale, ce qui avait provoqué l’indignation du Conseil. Au début de la pièce, nous voyons les serviteurs de l’autorité publique occupés à fermer ou à démolir les lieux de divertissement populaires d’un faubourg de Palerme, et à emmener les habitants, y compris les maîtres de maison et les serviteurs, en tant que prisonniers. La population
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On s’oppose à ce premier pas, et de vifs affrontements éclatent. Au cœur de la foule, le chef des sbires, Brighella (basso-buffo), après un roulement préliminaire de tambours pour imposer le silence, lit la proclamation du régent, selon laquelle les actes venus d’être accomplis sont déclarés viser à instaurer un ton moral plus élevé dans les mœurs et les coutumes du peuple. Une explosion générale de mépris et un chœur moqueur accueillent cette annonce. Luzio, un jeune noble et petit voyou (ténor), semble désireux de se faire passer pour le chef de la foule ; il trouve aussitôt l’occasion de jouer un rôle plus actif dans la cause du peuple opprimé en découvrant que son ami Claudio (également ténor) est emmené en prison. C’est de lui qu’il apprend qu’en vertu d’une loi ancienne et obsolète retrouvée par Friedrich, il doit subir la peine de mort pour une aventure amoureuse dans laquelle il est impliqué. Sa bien-aimée, avec qui son union avait été empêchée par l’inimitié de leurs parents, lui a donné un enfant. Le zèle puritain de Friedrich s’ajoute à la haine des parents ; il craint le pire et ne voit d’autre issue que la miséricorde, à condition que sa sœur Isabella puisse, par ses supplications, adoucir le cœur dur du régent. Claudio implore aussitôt son ami de chercher Isabella au couvent des Sœurs de Sainte-Élisabeth, où elle est entrée récemment comme novice. Là, entre les murs paisibles du couvent, nous rencontrons pour la première fois cette sœur, en conversation confidentielle avec son amie Marianne, également novice. Marianne révèle à son amie, dont elle était séparée depuis longtemps, le destin malheureux qui l’a amenée en ce lieu. Sous le serment de fidélité éternelle, elle avait été persuadée d’entretenir une liaison secrète avec un homme de haut rang. Mais finalement, lorsqu’elle se trouva dans une détresse extrême, non seulement abandonnée, mais menacée par son traître, elle découvrit que celui-ci était l’homme le plus puissant de l’État : rien de moins que le régent lui-même. L’indignation d’Isabella se traduit par des paroles passionnées, et elle n’est apaisée que par sa résolution de quitter un monde où un crime aussi abject peut rester impuni. Lorsque Luzio lui apporte des nouvelles du sort de son propre frère, son dégoût envers les agissements de celui-ci se transforme aussitôt en mépris pour la méchanceté du régent hypocrite, qui ose punir si cruellement une faute relativement mineure commise par son frère, faute qui, du moins, n’était pas entachée de trahison. Son éclat violent révèle imprudemment à Luzio son côté séduisant ; éperdument amoureux, il l’exhorte à quitter définitivement le couvent et à accepter sa main. Elle parvient à maîtriser son audace, mais décide aussitôt de profiter de son escorte pour se rendre à la cour de justice du régent. — Ici, le procès
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La scène est prête, et je la présente par une audition burlesque de plusieurs personnes accusées par le capitaine des sbires d’infractions à la morale. La gravité de la situation devient encore plus marquée lorsque la silhouette sombre de Friedrich s’avance au milieu de la foule en délire et indisciplinée, imposant le silence, et qu’il entreprend lui-même l’audition de l’affaire de Claudio de la manière la plus sévère possible. Le juge impitoyable est sur le point de prononcer le verdict lorsque Isabella entre et demande, devant eux tous, une entrevue privée avec le Régent. Lors de cette entrevue, elle se montre noblement modérée envers l’homme redoutable, mais méprisé, qui se tient devant elle, et n’appelle d’abord que à sa clémence et à sa miséricorde. Ses interruptions ne servent qu’à stimuler son ardeur : elle parle du crime de son frère d’un ton ému, et implore le pardon pour un crime si humain et nullement impardonnable. Voyant l’effet de son appel émouvant, elle continue avec une ardeur croissante à plaider auprès du cœur dur et insensible du juge, qui ne peut certainement pas rester indifférent à des sentiments semblables à ceux qui avaient motivé son frère, et elle fait appel à sa mémoire de ces événements pour soutenir sa supplique désespérée de pitié. Enfin, la glace de son cœur se brise. Profondément ému par la beauté d’Isabella, Friedrich ne peut plus se retenir et promet de accéder à sa demande au prix de son propre amour. À peine a-t-elle pris conscience de l’effet inattendu de ses paroles qu’, remplie d’indignation face à une telle méchanceté incroyable, elle crie aux gens, à travers les portes et les fenêtres, de venir, afin de démasquer l’hypocrite devant le monde entier. La foule se précipite déjà tumultueusement dans la salle d’audience, quand, par quelques indications significatives, Friedrich, avec une énergie frénétique, parvient à faire comprendre à Isabella l’impossibilité de son plan. Il nierait simplement ses accusations, prétendrait hardiment que son offre n’était faite que pour la mettre à l’épreuve, et serait sans doute facilement cru dès qu’il s’agirait seulement de réfuter l’accusation de lui avoir fait des avances. Honteuse et perplexe, Isabella reconnaît la folie de son premier pas et serre les dents dans un désespoir silencieux. Tandis que Friedrich annonce une fois de plus sa résolution sévère au peuple et prononce le verdict sur le prisonnier, il vient soudain à l’esprit d’Isabella, poussée par le souvenir douloureux du sort de Marianne, que ce qu’elle n’a pas pu obtenir par des moyens ouverts, elle pourrait peut-être l’obtenir par la ruse. Cette pensée suffit à dissiper sa tristesse et à la remplir d’une grande joie. Se tournant vers son frère affligé, ses amis agités et la foule perplexe, elle leur assure à tous qu’elle est prête à leur offrir l’aventure la plus amusante qui soit. Elle déclare
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Que les festivités du carnaval, que le Régent vient de interdire strictement, seront célébrées cette année avec une liberté inhabituelle ; car ce souverain redoutable ne prétend être si cruel que pour les surprendre plus agréablement en prenant lui-même une part joyeuse à tout ce qu’il vient d’interdire. Tous croient qu’elle est devenue folle, et Friedrich en particulier la réprimande avec une sévérité passionnée pour sa folie incompréhensible. Mais quelques mots de sa part suffisent pour transporter le Régent lui-même dans l’extase ; car à voix basse, elle promet de satisfaire son désir, et que, la nuit suivante, elle lui enverra un message qui assurera son bonheur. — Ainsi se termine le premier acte dans un tourbillon d’excitation.
Nous apprenons la nature du plan hâtivement élaboré par l’héroïne au début du deuxième acte, lorsqu’elle rend visite à son frère dans sa cellule, dans le but de découvrir s’il est digne d’être sauvé. Elle lui révèle la proposition honteuse de Friedrich et lui demande s’il serait prêt à sauver sa vie au prix de l’humiliation de sa sœur. Viennent ensuite la fureur de Claudio et sa déclaration ardente de sa volonté de mourir ; puis, après avoir dit adieu à sa sœur, du moins pour cette vie, il la charge de transmettre les messages les plus tendres à la jeune fille qu’il laisse derrière lui. Après cela, tombant dans un état d’esprit plus doux, l’homme malheureux passe d’une mélancolie profonde à une faiblesse extrême.
Isabella, qui avait déjà décidé de l’informer de son sauvetage, hésite, effrayée, en le voyant chuter ainsi des hauteurs d’un enthousiasme noble à une confession murmurée d’un amour pour la vie toujours aussi fort, et même à une question balbutiée sur la question de savoir si le prix proposé pour son salut était vraiment impossible. Dégoûtée, elle se lève d’un bond, repousse cet homme indigne et déclare que, à la honte de sa mort, il a ajouté le mépris le plus profond de sa part. Après l’avoir remis entre les mains de son geôlier, son humeur change à nouveau rapidement vers une gaieté débridée. Certes, elle décide de punir celui qui hésite en le laissant pendant un temps dans l’incertitude quant à son destin ; mais elle reste ferme dans sa résolution de débarrasser le monde de ce séducteur abominable qui a osé imposer des lois à ses semblables. Elle dit à Marianne qu’elle doit prendre sa place au rendez-vous nocturne, où Friedrich espérait si perfidement la rencontrer (Isabella), et elle envoie à Friedrich une invitation pour cette rencontre. Afin de l’enfoncer encore plus profondément dans la ruine, elle exige qu’il vienne déguisé et masqué, et fixe le rendez-vous dans l’un de ces lieux de plaisir qu’il vient justement de supprimer. Au fou Luzio, qu’elle souhaite également punir pour sa suggestion audacieuse envers une novice, elle raconte l’histoire de Friedrich.
Nous apprenons la nature du plan hâtivement élaboré par l’héroïne au début du deuxième acte, lorsqu’elle rend visite à son frère dans sa cellule, dans le but de découvrir s’il est digne d’être sauvé. Elle lui révèle la proposition honteuse de Friedrich et lui demande s’il serait prêt à sauver sa vie au prix de l’humiliation de sa sœur. Viennent ensuite la fureur de Claudio et sa déclaration ardente de sa volonté de mourir ; puis, après avoir dit adieu à sa sœur, du moins pour cette vie, il la charge de transmettre les messages les plus tendres à la jeune fille qu’il laisse derrière lui. Après cela, tombant dans un état d’esprit plus doux, l’homme malheureux passe d’une mélancolie profonde à une faiblesse extrême.
Isabella, qui avait déjà décidé de l’informer de son sauvetage, hésite, effrayée, en le voyant chuter ainsi des hauteurs d’un enthousiasme noble à une confession murmurée d’un amour pour la vie toujours aussi fort, et même à une question balbutiée sur la question de savoir si le prix proposé pour son salut était vraiment impossible. Dégoûtée, elle se lève d’un bond, repousse cet homme indigne et déclare que, à la honte de sa mort, il a ajouté le mépris le plus profond de sa part. Après l’avoir remis entre les mains de son geôlier, son humeur change à nouveau rapidement vers une gaieté débridée. Certes, elle décide de punir celui qui hésite en le laissant pendant un temps dans l’incertitude quant à son destin ; mais elle reste ferme dans sa résolution de débarrasser le monde de ce séducteur abominable qui a osé imposer des lois à ses semblables. Elle dit à Marianne qu’elle doit prendre sa place au rendez-vous nocturne, où Friedrich espérait si perfidement la rencontrer (Isabella), et elle envoie à Friedrich une invitation pour cette rencontre. Afin de l’enfoncer encore plus profondément dans la ruine, elle exige qu’il vienne déguisé et masqué, et fixe le rendez-vous dans l’un de ces lieux de plaisir qu’il vient justement de supprimer. Au fou Luzio, qu’elle souhaite également punir pour sa suggestion audacieuse envers une novice, elle raconte l’histoire de Friedrich.
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proposition, et son intention feinte de se conformer, par pure nécessité,
à ses désirs. Elle le fait d’une manière si incroyablement légère
que l’homme, d’ordinaire frivole, d’abord stupéfait, finit par céder à une
colère désespérée. Il jure que, même si la noble jeune fille peut elle-même
supporter une telle honte, lui-même s’efforcera par tous les moyens en
son pouvoir de l’éviter, et préférerait mettre tout Palerme à feu et à
sac plutôt que de permettre une telle chose. Et en effet, il arrange les
choses de telle sorte que, le soir fixé, tous ses amis et connaissances se
rassemblent au bout du Corso, comme pour l’ouverture de la procession
carnavalesque interdite. Au coucher du soleil, alors que les choses
commencent à devenir chaotiques et joyeuses, Luzio apparaît et chante
une chanson carnavalesque extravagante, avec ce refrain :
Celui qui ne se joint pas à nous dans la gaieté
Aurait un poignard dans la poitrine ;
ce qui lui sert à inciter la foule à une révolte sanglante. Lorsqu’un groupe
de sbires, sous la direction de Brighella, vient disperser cette foule
joyeuse, le projet rebelle semble sur le point de réussir. Mais pour l’instant,
Luzio préfère céder et se disperser dans les environs, car il doit d’abord
gagner le véritable chef de leur entreprise : car c’était là le lieu que
Isabella lui avait malicieusement révélé comme étant celui de sa prétendue
rencontre avec le Régent. C’est donc là que Luzio attend ce dernier.
Le reconnaissant sous un déguisement élaboré, il lui barre le passage, et
alors que Friedrich se libère violemment, il est sur le point de le suivre
en criant et avec son épée tirée, quand, sur un signe d’Isabella, cachée
parmi des buissons, il est lui-même arrêté et emmené. Isabella avance alors,
ravie à l’idée d’avoir restitué la trahie Marianne à son époux infidèle.
Croyant tenir entre ses mains le pardon promis pour son frère, elle est sur
le point d’abandonner toute idée de vengeance supplémentaire, quand, en
brisant le sceau, à son grand effroi, elle reconnaît à la lumière d’une
torche que le papier ne contient qu’un ordre d’exécution encore plus
strict, ordre que, par son désir de ne pas révéler à son frère le fait de
son pardon, une simple coïncidence venait maintenant de lui mettre entre
les mains, grâce à l’intervention du geôlier soudoyé. Après une lutte acharnée
avec la passion tempétueuse de l’amour, et ayant reconnu son impuissance
face à cet ennemi de sa paix, Friedrich a en fait déjà décidé d’affronter
sa ruine, même en tant que criminel, mais toujours en tant qu’homme d’honneur. Une heure plus tard
à ses désirs. Elle le fait d’une manière si incroyablement légère
que l’homme, d’ordinaire frivole, d’abord stupéfait, finit par céder à une
colère désespérée. Il jure que, même si la noble jeune fille peut elle-même
supporter une telle honte, lui-même s’efforcera par tous les moyens en
son pouvoir de l’éviter, et préférerait mettre tout Palerme à feu et à
sac plutôt que de permettre une telle chose. Et en effet, il arrange les
choses de telle sorte que, le soir fixé, tous ses amis et connaissances se
rassemblent au bout du Corso, comme pour l’ouverture de la procession
carnavalesque interdite. Au coucher du soleil, alors que les choses
commencent à devenir chaotiques et joyeuses, Luzio apparaît et chante
une chanson carnavalesque extravagante, avec ce refrain :
Celui qui ne se joint pas à nous dans la gaieté
Aurait un poignard dans la poitrine ;
ce qui lui sert à inciter la foule à une révolte sanglante. Lorsqu’un groupe
de sbires, sous la direction de Brighella, vient disperser cette foule
joyeuse, le projet rebelle semble sur le point de réussir. Mais pour l’instant,
Luzio préfère céder et se disperser dans les environs, car il doit d’abord
gagner le véritable chef de leur entreprise : car c’était là le lieu que
Isabella lui avait malicieusement révélé comme étant celui de sa prétendue
rencontre avec le Régent. C’est donc là que Luzio attend ce dernier.
Le reconnaissant sous un déguisement élaboré, il lui barre le passage, et
alors que Friedrich se libère violemment, il est sur le point de le suivre
en criant et avec son épée tirée, quand, sur un signe d’Isabella, cachée
parmi des buissons, il est lui-même arrêté et emmené. Isabella avance alors,
ravie à l’idée d’avoir restitué la trahie Marianne à son époux infidèle.
Croyant tenir entre ses mains le pardon promis pour son frère, elle est sur
le point d’abandonner toute idée de vengeance supplémentaire, quand, en
brisant le sceau, à son grand effroi, elle reconnaît à la lumière d’une
torche que le papier ne contient qu’un ordre d’exécution encore plus
strict, ordre que, par son désir de ne pas révéler à son frère le fait de
son pardon, une simple coïncidence venait maintenant de lui mettre entre
les mains, grâce à l’intervention du geôlier soudoyé. Après une lutte acharnée
avec la passion tempétueuse de l’amour, et ayant reconnu son impuissance
face à cet ennemi de sa paix, Friedrich a en fait déjà décidé d’affronter
sa ruine, même en tant que criminel, mais toujours en tant qu’homme d’honneur. Une heure plus tard
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La poitrine d’Isabella, puis — sa propre mort sous la même loi dont la sévérité impitoyable réclamera aussi la vie de Claudio. Isabella, voyant dans ce comportement seulement une preuve supplémentaire de la méchanceté de l’hypocrite, éclate une fois de plus en une tempête de désespoir agonisant. À son cri pour une révolte immédiate contre le tyran scélérat, le peuple se rassemble et forme une foule bigarrée et passionnée. Luzio, qui revient également, conseille au peuple avec une amertume acerbe de ne pas prêter attention à la fureur de cette femme ; il souligne qu’elle ne fait que les tromper, comme elle l’a déjà trompé lui-même — car il croit encore en son infidélité honteuse. Nouvelle confusion ; désespoir accru d’Isabella ; soudain, en arrière-plan, retentit le cri burlesque de Brighella à l’aide, qui, lui-même tourmenté par les douleurs de la jalousie, a arrêté par erreur le Régent masqué, ce qui a conduit à sa découverte. Friedrich est reconnu, et Marianne, tremblante sur sa poitrine, est également démasquée. Étonnement, indignation ! Des cris de joie éclatent de toutes parts ; les explications nécessaires sont rapidement données, et Friedrich exige sèchement d’être présenté devant le tribunal du roi revenu. Claudio, libéré de prison par la foule joyeuse, lui apprend que la peine de mort pour les crimes d’amour n’est pas éternelle ; des messagers arrivent pour annoncer l’arrivée inattendue du roi au port ; on décide de marcher en procession entièrement masquée pour accueillir le prince bien-aimé et lui rendre hommage avec allégresse, tous convaincus qu’il sera ravi de voir à quel point le puritanisme sombre de l’Allemagne est inadapté à sa Sicile au sang chaud. On dit de lui :
Tes fêtes joyeuses lui plaisent plus
Que les lois sombres ou les règles juridiques.
Friedrich, avec sa femme fraîchement fiancée, Marianne, doit mener la procession, suivi de Luzio et du noviciat, perdu à jamais pour le couvent.
Ces scènes pleines de vigueur et, à bien des égards, audacieusement conçues, j’ai revêtues d’un langage approprié et composées en vers soigneux, ce qui avait déjà attiré l’attention de Laube. Au début, la police s’est opposée au titre de l’œuvre, lequel, si je ne l’avais pas changé, aurait entraîné l’échec total de mes projets de représentation. C’était la semaine précédant Pâques, et il était donc interdit au théâtre de produire des pièces gaies, ou du moins frivoles, pendant cette période. Heureusement, le magistrat avec qui je devais négocier cette affaire ne montra aucune envie d’examiner lui-même le livret ; et
Tes fêtes joyeuses lui plaisent plus
Que les lois sombres ou les règles juridiques.
Friedrich, avec sa femme fraîchement fiancée, Marianne, doit mener la procession, suivi de Luzio et du noviciat, perdu à jamais pour le couvent.
Ces scènes pleines de vigueur et, à bien des égards, audacieusement conçues, j’ai revêtues d’un langage approprié et composées en vers soigneux, ce qui avait déjà attiré l’attention de Laube. Au début, la police s’est opposée au titre de l’œuvre, lequel, si je ne l’avais pas changé, aurait entraîné l’échec total de mes projets de représentation. C’était la semaine précédant Pâques, et il était donc interdit au théâtre de produire des pièces gaies, ou du moins frivoles, pendant cette période. Heureusement, le magistrat avec qui je devais négocier cette affaire ne montra aucune envie d’examiner lui-même le livret ; et
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Lorsque je l’ai assuré que l’œuvre était inspirée d’une pièce très sérieuse de Shakespeare, les autorités se sont contentées de changer le titre, quelque peu surprenant. Die Novize van Palermo, qui devint le nouveau titre, n’avait rien de suspect et fut donc approuvé sans autre hésitation. J’eus une expérience bien différente à Leipzig, où j’essayai d’y présenter cette œuvre à la place de mes Feen, lorsque celles-ci furent retirées. Le directeur, Ringelhardt, que je cherchais à gagner à ma cause en lui confiant le rôle de Marianne à sa fille, qui faisait alors ses débuts en opéra, choisit de rejeter mon œuvre pour des raisons apparemment tout à fait raisonnables : la tendance du thème ne lui plaisait pas. Il m’assura que, même si les magistrats de Leipzig avaient consenti à sa représentation – ce dont son grand respect pour cet organisme lui faisait d’ailleurs douter sérieusement – lui-même, en tant que père consciencieux, ne pouvait certainement pas permettre à sa fille de y participer.
Il est étrange de dire que je ne subis aucun problème lié au caractère suspect du livret de mon opéra lors de sa représentation à Magdebourg ; car, comme je l’ai dit, grâce à la manière incompréhensible dont elle fut présentée, l’histoire resta un véritable mystère pour le public. Cette circonstance, ainsi que le fait qu’aucune opposition n’ait été soulevée au sujet de sa TENDANCE, rendirent possible une deuxième représentation, et comme personne ne semblait s’en soucier, aucune objection ne fut formulée. Convaincu que mon opéra n’avait laissé aucune impression et avait laissé le public complètement indécis quant à ses mérites, je pensais que, puisqu’il s’agissait de la dernière représentation de notre compagnie d’opéra, nous devrions obtenir de bons, pour ne pas dire importants, revenus. Par conséquent, je n’hésitai pas à fixer des prix « pleins » pour l’entrée. Je ne peux pas vraiment juger si, avant le début de l’ouverture, quelqu’un s’était déjà installé dans la salle ; mais environ un quart d’heure avant l’heure prévue, je ne vis que Mme Gottschalk et son mari, ainsi, curieusement, un Juif polonais vêtu de pied en cap, assis dans les loges. Malgré cela, j’espérais encore une augmentation du public, quand soudainement une agitation incroyable éclata derrière les coulisses. M. Pollert, le mari de ma prima donna (qui jouait Isabella), attaquait Schreiber, le second ténor, un jeune homme très beau qui interprétait Claudio, et contre qui le mari offensé nourrissait depuis quelque temps une rancune secrète née de la jalousie. Il semblait que le mari du chanteur, qui avait observé le théâtre avec moi depuis derrière le rideau, s’était assuré de…
Il est étrange de dire que je ne subis aucun problème lié au caractère suspect du livret de mon opéra lors de sa représentation à Magdebourg ; car, comme je l’ai dit, grâce à la manière incompréhensible dont elle fut présentée, l’histoire resta un véritable mystère pour le public. Cette circonstance, ainsi que le fait qu’aucune opposition n’ait été soulevée au sujet de sa TENDANCE, rendirent possible une deuxième représentation, et comme personne ne semblait s’en soucier, aucune objection ne fut formulée. Convaincu que mon opéra n’avait laissé aucune impression et avait laissé le public complètement indécis quant à ses mérites, je pensais que, puisqu’il s’agissait de la dernière représentation de notre compagnie d’opéra, nous devrions obtenir de bons, pour ne pas dire importants, revenus. Par conséquent, je n’hésitai pas à fixer des prix « pleins » pour l’entrée. Je ne peux pas vraiment juger si, avant le début de l’ouverture, quelqu’un s’était déjà installé dans la salle ; mais environ un quart d’heure avant l’heure prévue, je ne vis que Mme Gottschalk et son mari, ainsi, curieusement, un Juif polonais vêtu de pied en cap, assis dans les loges. Malgré cela, j’espérais encore une augmentation du public, quand soudainement une agitation incroyable éclata derrière les coulisses. M. Pollert, le mari de ma prima donna (qui jouait Isabella), attaquait Schreiber, le second ténor, un jeune homme très beau qui interprétait Claudio, et contre qui le mari offensé nourrissait depuis quelque temps une rancune secrète née de la jalousie. Il semblait que le mari du chanteur, qui avait observé le théâtre avec moi depuis derrière le rideau, s’était assuré de…
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Le style du public l’amena à conclure que l’heure tant attendue était arrivée : celle où, sans nuire à la représentation opératique, il pourrait se venger de l’amant de sa femme. Claudio fut si sévèrement malmené par lui que le malheureux dut chercher refuge dans les coulisses, le visage couvert de sang. On en informa Isabella, qui se précipita désespérément vers son époux en furie, pour être aussitôt solidement menottée par lui au point de tomber en convulsions. La confusion qui s’ensuivit parmi le public dépassa bientôt toute mesure : les gens prirent parti dans cette querelle, et il ne manqua pas grand-chose pour que cela se transforme en bagarre générale, car chacun semblait considérer ce soir malheureux comme particulièrement propice pour régler de vieilles comptes et des insultes supposées. Il était clair que le couple, affecté par la rancune conjugale de M. Pollert, n’était pas en état de se produire ce soir-là. Le directeur fut envoyé avant la scène décisive pour informer le petit public étrangement hétéroclite rassemblé au théâtre que, en raison de circonstances imprévues, la représentation ne aurait pas lieu.
C’était la fin de ma carrière de directeur et de compositeur à Magdebourg, qui avait d’abord paru si prometteuse et avait été lancée au prix de sacrifices considérables. La sérénité de l’art céda alors complètement devant les réalités austères de la vie. Ma situation suscitait de profondes réflexions, et les perspectives n’étaient guère encourageantes. Toutes les espérances que Minna et moi avions placées dans le succès de mon travail avaient été complètement anéanties. Mes créanciers, apaisés par l’attente d’un revenu imminent, perdirent confiance en mes talents et comptaient désormais uniquement sur la possibilité de s’emparer physiquement de moi, ce qu’ils tentèrent de faire en engageant rapidement des procédures judiciaires. Désormais, chaque fois que je rentrais chez moi, je trouvais une assignation clouée à ma porte ; mon petit logement dans la Breiter Weg devint insupportable ; j’évitais d’y aller, d’autant plus que mon poodle brun, qui animait jusqu’alors ce refuge, avait disparu sans laisser de trace. Je considérais cela comme un mauvais présage, indiquant ma chute définitive.
À cette époque, Minna, avec sa réconfortante assurance et sa fermeté, fut pour moi une véritable tour de force, la seule chose sur laquelle je pouvais encore compter. Toujours pleine de ressources, elle s’était d’abord occupée de son propre avenir et était sur le point de signer un contrat plutôt avantageux avec les directeurs du théâtre de Königsberg en Prusse. Il s’agissait maintenant de trouver pour moi un poste de chef d’orchestre dans ce même lieu ; ce poste était déjà occupé. Cependant, le directeur de Königsberg, ayant tiré de notre correspondance que l’acceptation de l’engagement par Minna dépendait
C’était la fin de ma carrière de directeur et de compositeur à Magdebourg, qui avait d’abord paru si prometteuse et avait été lancée au prix de sacrifices considérables. La sérénité de l’art céda alors complètement devant les réalités austères de la vie. Ma situation suscitait de profondes réflexions, et les perspectives n’étaient guère encourageantes. Toutes les espérances que Minna et moi avions placées dans le succès de mon travail avaient été complètement anéanties. Mes créanciers, apaisés par l’attente d’un revenu imminent, perdirent confiance en mes talents et comptaient désormais uniquement sur la possibilité de s’emparer physiquement de moi, ce qu’ils tentèrent de faire en engageant rapidement des procédures judiciaires. Désormais, chaque fois que je rentrais chez moi, je trouvais une assignation clouée à ma porte ; mon petit logement dans la Breiter Weg devint insupportable ; j’évitais d’y aller, d’autant plus que mon poodle brun, qui animait jusqu’alors ce refuge, avait disparu sans laisser de trace. Je considérais cela comme un mauvais présage, indiquant ma chute définitive.
À cette époque, Minna, avec sa réconfortante assurance et sa fermeté, fut pour moi une véritable tour de force, la seule chose sur laquelle je pouvais encore compter. Toujours pleine de ressources, elle s’était d’abord occupée de son propre avenir et était sur le point de signer un contrat plutôt avantageux avec les directeurs du théâtre de Königsberg en Prusse. Il s’agissait maintenant de trouver pour moi un poste de chef d’orchestre dans ce même lieu ; ce poste était déjà occupé. Cependant, le directeur de Königsberg, ayant tiré de notre correspondance que l’acceptation de l’engagement par Minna dépendait
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À la perspective que l’on m’engage dans le même théâtre, on me fit miroiter l’éventualité d’un poste devenant vacant prochainement, et on exprima sa volonté de me le laisser. Grâce à cette promesse, il fut décidé que Minna partirait pour Königsberg afin de préparer mon arrivée là-bas. Avant que ces plans ne puissent être mis en œuvre, nous dûmes encore passer un temps d’anxiété terrible et aiguë, que je n’oublierai jamais, au sein des murs de Magdebourg. Il est vrai que j’ai tenté une dernière fois, à Leipzig, d’améliorer ma situation ; c’est alors que j’ai eu avec le directeur du théâtre les discussions mentionnées ci-dessus concernant ma nouvelle opéra. Mais je réalisai bientôt qu’il était hors de question pour moi de rester dans ma ville natale, si près de ma famille, dont je désirais ardemment m’éloigner. Mon agitation et ma dépression furent remarquées par mes proches. Ma mère me supplia, quoi que je décide de faire, de ne surtout pas me marier à un âge aussi jeune. Je ne répondis rien. Lorsque je pris congé, Rosalie m’accompagna jusqu’en haut de l’escalier. Je parlai de revenir dès que j’aurais réglé certaines affaires importantes, et voulus lui dire au revoir rapidement : elle saisit ma main, me regarda dans les yeux et s’exclama : « Seul Dieu sait quand je vous reverrai ! » Cela me brisa le cœur et je me sentis accablé de remords. Ce n’est que deux ans plus tard, sans avoir revu Rosalie, que j’appris sa mort subite ; ce n’est alors que je compris qu’elle exprimait ainsi son pressentiment de mourir prématurément. Je passai encore quelques semaines avec Minna, dans la plus stricte retraite, à Magdebourg : elle fit de son mieux pour alléger l’embarras de ma situation. Compte tenu de notre séparation imminente et de la durée pendant laquelle nous serions séparés, je ne quittais presque jamais son côté ; notre seule distraction était les promenades que nous faisions ensemble aux abords de la ville. Des pressentiments angoissants pèsentaient sur nous ; le soleil de mai qui éclairait les rues tristes de Magdebourg, comme pour se moquer de notre détresse, fut un jour plus voilé que je ne l’avais jamais vu depuis, et cela me remplit d’une peur véritable. Sur le chemin du retour après l’une de ces promenades, alors que nous approchions du pont qui enjambe l’Elbe, nous aperçûmes un homme qui se jetait du pont dans l’eau en contrebas. Nous courûmes sur la rive, appelâmes à l’aide, et convainquîmes un meunier, dont le moulin se trouvait sur la rivière, de tendre une râteau à l’homme qui se noyait, emporté vers lui par le courant. Avec une anxiété indescriptible, nous attendîmes le moment décisif — nous vîmes l’homme qui coulait tendre les mains vers la râteau, mais il n’y parvint pas.
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Il le saisit, et au même instant disparut sous la roue, pour ne jamais être revu. Le matin où j’accompagnai Minna jusqu’à la calèche pour lui dire adieu dans une profonde tristesse, toute la population affluait par l’une des portes de la ville vers un grand champ, afin d’assister à l’exécution d’un homme condamné à mourir sur la roue « par en bas ».[7] Le coupable était un soldat qui avait assassiné sa bien-aimée dans un accès de jalousie. Plus tard dans la journée, alors que je prenais mon dernier repas à l’auberge, j’entendis partout discuter des détails effroyables de cette méthode prussienne d’exécution. Un jeune magistrat, grand amateur de musique, nous raconta une conversation qu’il avait eue avec l’exécuteur, engagé depuis Halle, et avec qui il avait discuté de la méthode la plus humaine pour hâter la mort de la victime ; en parlant de lui, il évoqua avec frisson ses vêtements élégants et ses manières distinguées.
[7] Durch das Rad von unten. La peine de la roue était généralement infligée aux meurtriers, incendiaires, brigands et voleurs d’églises. Il existait deux méthodes pour l’appliquer : (1) « d’en haut vers le bas » (von oben nach unten), où le condamné était tué sur-le-champ, son cou se brisant dès le début ; et (2) « d’en bas vers le haut » (von unten nach oben), qui est la méthode mentionnée ci-dessus, et lors de laquelle tous les membres de la victime étaient brisés avant que son corps ne soit véritablement tordu entre les rayons de la roue. — Éditeur
Ce furent les dernières impressions que je rapportai du lieu de mes premiers efforts artistiques et de mes tentatives pour gagner ma vie de manière indépendante. Fréquemment, depuis lors, lorsque je quittais des endroits où j’espérais trouver la prospérité et où je savais que je ne reviendrais jamais, ces impressions me revenaient à l’esprit avec une persistance singulière. J’ai toujours eu des sentiments très similaires en quittant tout endroit où j’avais séjourné dans l’espoir d’améliorer ma situation.
Ainsi, je suis arrivé à Berlin pour la première fois le 18 mai 1836, et j’ai découvert les particularités de cette prétentieuse capitale royale. Alors que ma situation était incertaine, je cherchai un abri modeste chez le prince héritier, dans la Königstrasse, là où Minna avait séjourné quelques mois auparavant. Je trouvai un ami sur qui je pouvais compter lorsque je rencontrai à nouveau Laube, qui, en attendant son verdict, s’occupait de travaux privés et littéraires à Berlin. Il s’intéressait beaucoup au sort de mon œuvre Liebesverbot et me conseilla d’utiliser ma situation actuelle pour obtenir la représentation de cette opéra.
[7] Durch das Rad von unten. La peine de la roue était généralement infligée aux meurtriers, incendiaires, brigands et voleurs d’églises. Il existait deux méthodes pour l’appliquer : (1) « d’en haut vers le bas » (von oben nach unten), où le condamné était tué sur-le-champ, son cou se brisant dès le début ; et (2) « d’en bas vers le haut » (von unten nach oben), qui est la méthode mentionnée ci-dessus, et lors de laquelle tous les membres de la victime étaient brisés avant que son corps ne soit véritablement tordu entre les rayons de la roue. — Éditeur
Ce furent les dernières impressions que je rapportai du lieu de mes premiers efforts artistiques et de mes tentatives pour gagner ma vie de manière indépendante. Fréquemment, depuis lors, lorsque je quittais des endroits où j’espérais trouver la prospérité et où je savais que je ne reviendrais jamais, ces impressions me revenaient à l’esprit avec une persistance singulière. J’ai toujours eu des sentiments très similaires en quittant tout endroit où j’avais séjourné dans l’espoir d’améliorer ma situation.
Ainsi, je suis arrivé à Berlin pour la première fois le 18 mai 1836, et j’ai découvert les particularités de cette prétentieuse capitale royale. Alors que ma situation était incertaine, je cherchai un abri modeste chez le prince héritier, dans la Königstrasse, là où Minna avait séjourné quelques mois auparavant. Je trouvai un ami sur qui je pouvais compter lorsque je rencontrai à nouveau Laube, qui, en attendant son verdict, s’occupait de travaux privés et littéraires à Berlin. Il s’intéressait beaucoup au sort de mon œuvre Liebesverbot et me conseilla d’utiliser ma situation actuelle pour obtenir la représentation de cette opéra.
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Le théâtre de Konigstadt. Ce théâtre était sous la direction d’une des créatures les plus curieuses de Berlin : on l’appelait « Cerf », et le titre de Commissionsrath lui avait été conféré par le roi de Prusse. Pour expliquer les faveurs dont il faisait l’objet de la part de la royauté, de nombreuses raisons de nature peu edifiante furent répandues. Grâce à ce patronage royal, il avait réussi à étendre considérablement les privilèges déjà accordés au théâtre de banlieue. Le déclin de l’opéra grandiose au Théâtre Royal avait fait passer en faveur auprès du public l’opéra léger, qui était joué avec beaucoup de succès au théâtre de Konigstadt. Le directeur, gonflé par son succès, croyait ouvertement être l’homme du bon endroit, et exprimait son entière adhésion à ceux qui affirmaient qu’on ne pouvait s’attendre à ce qu’un théâtre soit géré avec succès que par des hommes ordinaires et sans éducation ; il continuait de s’accrocher à son état d’ignorance béate et sans limites de la manière la plus amusante. Fiant absolument à sa propre intuition, il adoptait une attitude entièrement dictatoriale envers les artistes officiellement nommés dans son théâtre, se permettant de les traiter selon ses goûts et ses antipathies. Il semblait que j’étais destiné à bénéficier de cette méthode de gestion : dès ma première visite, Cerf exprima sa satisfaction à mon égard, mais souhaita m’utiliser comme ténor. Il ne fit aucune objection à ma demande de faire représenter mon opéra, au contraire, il promit de la mettre en scène immédiatement. Il semblait particulièrement désireux de me nommer chef d’orchestre. Comme il était sur le point de changer sa troupe d’opéra, il prévoyait que son chef d’orchestre actuel, Glaser, le compositeur d’Adlershorst, entraverait ses projets en prenant le rôle des chanteurs plus âgés ; il était donc pressé de m’associer à son théâtre, afin d’avoir quelqu’un pour le soutenir et qui soit favorable aux nouveaux chanteurs. Tout cela semblait si plausible que l’on ne pouvait guère me blâmer d’imaginer que la roue de la fortune tournait en ma faveur, et de ressentir de la légèreté à l’idée de telles perspectives radieuses. Je n’avais à peine consenti aux quelques modifications de mon mode de vie que ces circonstances améliorées semblaient justifier, qu’il devint clair pour moi que mes espoirs étaient fondés sur du sable. Je fus envahi d’une terreur profonde lorsque je réalisai bientôt à quel point Cerf avait failli me tromper, apparemment uniquement pour son propre amusement. À la manière des despotes, il avait accordé ses faveurs personnellement et de façon autocratique ; cependant, il m’annonça lui-même le retrait et l’annulation de ses promesses.
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par l’intermédiaire de ses serviteurs et secrétaires, ce qui mettait en lumière son comportement étrange envers moi comme étant la conséquence inévitable de sa dépendance vis-à-vis de l’administration. Comme Cerf voulait se débarrasser de moi sans même m’offrir de compensation, j’ai dû essayer de parvenir à un accord concernant tout ce qui avait été convenu entre nous, et ce, avec justement les personnes contre lesquelles il m’avait précédemment mis en garde et dont il voulait que je prenne le parti. Le chef d’orchestre, le régisseur, le secrétaire, etc., ont dû m’expliquer clairement que mes souhaits ne pouvaient être satisfaits, et que le directeur ne me devait aucune compensation pour le temps que j’avais perdu en attendant la tenue de ses promesses. Cette expérience désagréable est restée une source de douleur pour moi depuis lors. En raison de tout cela, ma situation était bien pire qu’auparavant. Minna m’écrivait fréquemment depuis Königsberg, mais elle n’avait rien de rassurant à m’annoncer au sujet de mes espoirs dans cette direction. Le directeur du théâtre semblait incapable de parvenir à un accord clair avec son chef d’orchestre, une circonstance que j’ai pu comprendre plus tard, mais qui m’apparaissait alors inexplicable, et qui rendait mes chances d’obtenir ce poste tant convoité extrêmement faibles. Il semblait cependant certain que le poste serait vacant à l’automne, et comme je errais sans but à Berlin et refusais pour l’instant d’envisager de retourner à Leipzig, j’ai saisi cette faible lueur d’espoir et, dans mon imagination, j’ai survolé les sables mouvants de Berlin pour atteindre la sécurité du port sur la Baltique. Cependant, je n’y suis parvenu qu’après avoir lutté contre des conflits intérieurs difficiles et sérieux causés par mes relations avec Minna. Un trait incompréhensible dans le caractère de cette femme, apparemment simple d’esprit, avait jeté mon jeune cœur dans le trouble. Un commerçant bienveillant et aisé, d’origine juive, nommé Schwabe, qui vivait jusque-là à Magdebourg, m’a fait des avances amicales à Berlin, et j’ai vite découvert que sa sympathie était principalement due à l’intérêt passionné qu’il éprouvait pour Minna. Il est ensuite devenu clair pour moi qu’une intimité existait entre cet homme et Minna, ce qui en soi ne pouvait guère être considéré comme une trahison envers moi, puisqu’elle s’était terminée par un rejet décisif des avances de mon rival en ma faveur. Mais le fait que cet épisode ait été gardé
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si secret que je n’en avais eu la moindre idée auparavant, et aussi le soupçon, que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver, que les conditions confortables de Minna étaient en partie dues à l’amitié de cet homme, m’emplissaient de sombres appréhensions. Mais comme je l’ai dit, bien que je ne puisse trouver de véritable raison de me plaindre d’infidélité, j’étais distrait et alarmé, et finis par prendre la résolution, presque désespérée, de retrouver mon équilibre à cet égard en prenant pleinement possession de Minna. Il me semblait que ma stabilité en tant que citoyen ainsi que mon succès professionnel seraient assurés par une union reconnue avec Minna. Les deux années passées dans le monde du théâtre m’avaient en effet maintenu dans un état constant de distraction, dont j’étais profondément conscient au fond de moi. Je réalisais vaguement que j’étais sur la mauvaise voie ; je désirais la paix et le calme, et espérais les trouver efficacement en me mariant, mettant ainsi fin à cette situation qui était devenue source de tant d’anxiété pour moi.
Il n’était pas surprenant que Laube remarquât, à mon apparence négligée, passionnée et dissipée, qu’il y avait quelque chose d’anormal chez moi. Ce n’est que en sa compagnie, que je trouvais toujours réconfortante, que j’eus les seules impressions de Berlin qui compensaient d’une manière ou d’une autre mes malheurs. L’expérience artistique la plus importante que j’aie eue vint de la représentation de Ferdinand Cortez, dirigée par Spontini lui-même, dont l’esprit m’étonna plus que tout ce que j’avais entendu jusqu’alors. Bien que la production elle-même, surtout en ce qui concerne les personnages principaux, qui dans l’ensemble ne pouvaient être considérés comme appartenant à l’élite de l’opéra berlinois, ne m’ait pas ému, et bien que l’effet atteignît jamais un niveau même lointainement comparable à celui produit en moi par Schroder-Devrient, la précision exceptionnelle, la fougue et la présentation richement organisée de l’ensemble furent nouvelles pour moi. J’eus une nouvelle compréhension de la dignité particulière des grandes représentations théâtrales, qui, dans leurs différentes parties, pouvaient, grâce à un rythme bien accentué, atteindre le sommet de l’art. Cette impression extraordinairement marquante s’empara profondément de moi et servit avant tout à guider ma conception de Rienzi, de sorte que, du point de vue artistique, on peut dire que Berlin a laissé ses traces sur mon développement.
Pour l’instant, cependant, ma principale préoccupation était de me sortir de ma situation extrêmement désespérée. J’étais déterminé à me diriger vers Königsberg, et je communiquai ma décision, ainsi que les espoirs qu’elle suscitait, à Laube. Cet excellent ami, sans poser davantage de questions, fit en sorte de
Il n’était pas surprenant que Laube remarquât, à mon apparence négligée, passionnée et dissipée, qu’il y avait quelque chose d’anormal chez moi. Ce n’est que en sa compagnie, que je trouvais toujours réconfortante, que j’eus les seules impressions de Berlin qui compensaient d’une manière ou d’une autre mes malheurs. L’expérience artistique la plus importante que j’aie eue vint de la représentation de Ferdinand Cortez, dirigée par Spontini lui-même, dont l’esprit m’étonna plus que tout ce que j’avais entendu jusqu’alors. Bien que la production elle-même, surtout en ce qui concerne les personnages principaux, qui dans l’ensemble ne pouvaient être considérés comme appartenant à l’élite de l’opéra berlinois, ne m’ait pas ému, et bien que l’effet atteignît jamais un niveau même lointainement comparable à celui produit en moi par Schroder-Devrient, la précision exceptionnelle, la fougue et la présentation richement organisée de l’ensemble furent nouvelles pour moi. J’eus une nouvelle compréhension de la dignité particulière des grandes représentations théâtrales, qui, dans leurs différentes parties, pouvaient, grâce à un rythme bien accentué, atteindre le sommet de l’art. Cette impression extraordinairement marquante s’empara profondément de moi et servit avant tout à guider ma conception de Rienzi, de sorte que, du point de vue artistique, on peut dire que Berlin a laissé ses traces sur mon développement.
Pour l’instant, cependant, ma principale préoccupation était de me sortir de ma situation extrêmement désespérée. J’étais déterminé à me diriger vers Königsberg, et je communiquai ma décision, ainsi que les espoirs qu’elle suscitait, à Laube. Cet excellent ami, sans poser davantage de questions, fit en sorte de
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Il consacra ses énergies à me libérer de mon état actuel de désespoir et à m’aider à atteindre ma prochaine destination, un objectif qu’il parvint à réaliser avec l’aide de plusieurs de ses amis. Lorsqu’il me dit au revoir, Laube, avec une prévoyance pleine de compassion, me mit en garde : si j’arrivais à mener la carrière de chef d’orchestre que je souhaitais, je ne devais pas me laisser entraîner dans la superficialité de la vie théâtrale ; il me conseilla, après des répétitions épuisantes, plutôt que d’aller voir ma bien-aimée, de prendre un livre sérieux entre les mains, afin que mes dons supérieurs ne restent pas inexploités. Je ne lui dis pas que, en prenant une décision rapide dans ce sens, j’avais l’intention de me protéger efficacement contre les dangers des intrigues théâtrales. Le 7 juillet, je partis donc pour un voyage extrêmement pénible et épuisant vers la lointaine ville de Königsberg.
Il me semblait que j’abandonnais le monde en parcourant jour après jour ces régions désertiques. Puis vint l’impression triste et humiliante de Königsberg : dans l’un des quartiers les plus misérables, Tragheim, près du théâtre, et dans une ruelle semblable à celles qu’on trouve dans un village, je trouvai la maison laide où logeait Minna. Cependant, sa gentillesse amicale et calme, qui lui était propre, me fit rapidement me sentir comme chez moi. Elle était populaire au théâtre et respectée par les directeurs et les acteurs, ce qui semblait être de bon augure pour son fiancé, le rôle que j’allais désormais assumer ouvertement.
Bien qu’il n’y eût pour l’instant aucune perspective claire d’obtenir le poste pour lequel j’étais venu, nous convînmes que je pouvais attendre encore un peu, et que tout serait certainement arrangé à la fin. C’était aussi l’opinion de l’excentrique Abraham Möller, citoyen estimé de Königsberg, dévoué au théâtre, qui portait un intérêt très amical à Minna, puis aussi à moi. Cet homme, déjà avancé en âge, appartenait à ce type d’amoureux du théâtre qui est aujourd’hui probablement complètement disparu en Allemagne, mais dont on trouve tant de témoignages dans l’histoire des acteurs d’autrefois. On ne pouvait passer une heure en sa compagnie, cet homme qui avait autrefois engagé dans les spéculations les plus téméraires, sans entendre son récit de la gloire de la scène à l’époque passée, décrit avec les termes les plus vivants. Homme fortuné, il avait connu presque tous les grands acteurs et actrices de son temps et avait même su gagner leur amitié. Par une générosité excessive, il se retrouva malheureusement dans une situation difficile.
Il me semblait que j’abandonnais le monde en parcourant jour après jour ces régions désertiques. Puis vint l’impression triste et humiliante de Königsberg : dans l’un des quartiers les plus misérables, Tragheim, près du théâtre, et dans une ruelle semblable à celles qu’on trouve dans un village, je trouvai la maison laide où logeait Minna. Cependant, sa gentillesse amicale et calme, qui lui était propre, me fit rapidement me sentir comme chez moi. Elle était populaire au théâtre et respectée par les directeurs et les acteurs, ce qui semblait être de bon augure pour son fiancé, le rôle que j’allais désormais assumer ouvertement.
Bien qu’il n’y eût pour l’instant aucune perspective claire d’obtenir le poste pour lequel j’étais venu, nous convînmes que je pouvais attendre encore un peu, et que tout serait certainement arrangé à la fin. C’était aussi l’opinion de l’excentrique Abraham Möller, citoyen estimé de Königsberg, dévoué au théâtre, qui portait un intérêt très amical à Minna, puis aussi à moi. Cet homme, déjà avancé en âge, appartenait à ce type d’amoureux du théâtre qui est aujourd’hui probablement complètement disparu en Allemagne, mais dont on trouve tant de témoignages dans l’histoire des acteurs d’autrefois. On ne pouvait passer une heure en sa compagnie, cet homme qui avait autrefois engagé dans les spéculations les plus téméraires, sans entendre son récit de la gloire de la scène à l’époque passée, décrit avec les termes les plus vivants. Homme fortuné, il avait connu presque tous les grands acteurs et actrices de son temps et avait même su gagner leur amitié. Par une générosité excessive, il se retrouva malheureusement dans une situation difficile.
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Ces circonstances l’obligèrent à trouver des moyens de satisfaire son désir pour le théâtre et son envie de protéger ceux qui y travaillaient, en engageant dans toutes sortes d’affaires étranges, dans lesquelles, sans courir de véritable risque, il pensait pouvoir gagner quelque chose. Il ne put donc fournir au théâtre qu’un soutien très modeste, mais qui correspondait tout à fait à son état délabré.
Cet homme étrange, que le directeur du théâtre, Anton Hubsch, redoutait dans une certaine mesure, s’engagea à obtenir pour moi ce poste. Le seul obstacle à ma nomination était le fait que Louis Schubert, le célèbre musicien que je connaissais depuis longtemps en tant que premier contrebassiste de l’orchestre de Magdebourg, était venu à Königsberg depuis Riga, où le théâtre avait été fermé pendant un certain temps et où il avait laissé sa femme, afin de prendre la direction musicale ici jusqu’à l’ouverture du nouveau théâtre à Riga, moment où il pourrait rentrer. La réouverture du théâtre de Riga, déjà prévue pour Pâques de cette année, avait été reportée, et il craignait maintenant de quitter Königsberg. Comme Schubert était un maître accompli dans son art, et comme son choix de rester ou de partir dépendait entièrement de circonstances qu’il ne contrôlait pas, le directeur du théâtre se trouva dans la situation embarrassante de devoir trouver quelqu’un prêt à attendre avant d’assumer ses fonctions, jusqu’à ce que les affaires de Schubert l’appellent ailleurs. Par conséquent, un jeune chef d’orchestre désireux de rester à Königsberg à tout prix ne pouvait être que chaleureusement accueilli en tant que remplaçant en cas d’urgence. En effet, le directeur se déclara prêt à me verser une petite somme pour me retenir jusqu’au moment où je pourrais officiellement entrer en fonction.
Schubert, au contraire, fut furieux de mon arrivée ; il n’y avait plus aucune nécessité pour lui de retourner rapidement à Riga, puisque la réouverture du théâtre y avait été reportée indéfiniment. De plus, il avait un intérêt particulier à rester à Königsberg, car il avait développé une passion pour la prima donna locale, ce qui diminuait considérablement son désir de retourner auprès de sa femme. Ainsi, au dernier moment, il s’accrocha avec grande avidité à son poste à Königsberg, me considéra comme son ennemi juré et, poussé par son instinct de survie, utilisa tous les moyens en son pouvoir pour transformer mon séjour à Königsberg, ainsi que la situation déjà pénible dans laquelle je me trouvais en attendant son départ, en un véritable enfer pour moi.
Cet homme étrange, que le directeur du théâtre, Anton Hubsch, redoutait dans une certaine mesure, s’engagea à obtenir pour moi ce poste. Le seul obstacle à ma nomination était le fait que Louis Schubert, le célèbre musicien que je connaissais depuis longtemps en tant que premier contrebassiste de l’orchestre de Magdebourg, était venu à Königsberg depuis Riga, où le théâtre avait été fermé pendant un certain temps et où il avait laissé sa femme, afin de prendre la direction musicale ici jusqu’à l’ouverture du nouveau théâtre à Riga, moment où il pourrait rentrer. La réouverture du théâtre de Riga, déjà prévue pour Pâques de cette année, avait été reportée, et il craignait maintenant de quitter Königsberg. Comme Schubert était un maître accompli dans son art, et comme son choix de rester ou de partir dépendait entièrement de circonstances qu’il ne contrôlait pas, le directeur du théâtre se trouva dans la situation embarrassante de devoir trouver quelqu’un prêt à attendre avant d’assumer ses fonctions, jusqu’à ce que les affaires de Schubert l’appellent ailleurs. Par conséquent, un jeune chef d’orchestre désireux de rester à Königsberg à tout prix ne pouvait être que chaleureusement accueilli en tant que remplaçant en cas d’urgence. En effet, le directeur se déclara prêt à me verser une petite somme pour me retenir jusqu’au moment où je pourrais officiellement entrer en fonction.
Schubert, au contraire, fut furieux de mon arrivée ; il n’y avait plus aucune nécessité pour lui de retourner rapidement à Riga, puisque la réouverture du théâtre y avait été reportée indéfiniment. De plus, il avait un intérêt particulier à rester à Königsberg, car il avait développé une passion pour la prima donna locale, ce qui diminuait considérablement son désir de retourner auprès de sa femme. Ainsi, au dernier moment, il s’accrocha avec grande avidité à son poste à Königsberg, me considéra comme son ennemi juré et, poussé par son instinct de survie, utilisa tous les moyens en son pouvoir pour transformer mon séjour à Königsberg, ainsi que la situation déjà pénible dans laquelle je me trouvais en attendant son départ, en un véritable enfer pour moi.
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Pendant mon séjour à Magdebourg, j’entretenais des relations très amicales tant avec les musiciens qu’avec les chanteurs, et le public me témoignait la plus grande considération ; ici, en revanche, je dus me défendre de toutes parts contre une hostilité extrêmement humiliante. Cette hostilité envers moi, qui se manifesta bientôt, contribua grandement à me faire sentir comme si, en venant à Königsberg, j’étais parti en exil. Malgré mon empressement, je réalisai que, dans ces circonstances, mon mariage avec Minna s’avérerait une entreprise périlleuse. Au début d’août, la troupe se rendit pour un temps à Memel afin d’y commencer la saison estivale, et je suivis Minna quelques jours plus tard. Nous parcourûmes la majeure partie du chemin par mer, traversant le Kurische Haff à bord d’un voilier par mauvais temps, avec le vent contraire – l’une des traversées les plus mélancoliques que j’aie jamais vécues. Lorsque nous passâmes par cette étroite bande de sable qui sépare cette baie de la mer Baltique, on me montra le château de Runsitten, où Hoffmann a situé l’un de ses récits les plus horribles (Das Majorat). Le fait que, dans ce lieu désolé, parmi tous les endroits du monde, je devais, après un si long intervalle, être à nouveau confronté aux impressions fantastiques de ma jeunesse eut un effet singulier et déprimant sur mon esprit. Le séjour malheureux à Memel, le rôle lamentable que j’y jouai, bref, tout contribua à ce que je trouve ma seule consolation en Minna, qui était après tout la cause de ce que j’étais placé dans cette situation désagréable. Notre ami Abraham nous suivit depuis Königsberg et fit toutes sortes de choses étranges pour promouvoir mes intérêts, visiblement désireux de mettre le directeur et le chef d’orchestre l’un contre l’autre. Un jour, Schubert, à la suite d’une dispute avec Hubsch la veille au soir, déclara même qu’il se sentait trop malade pour assister à une répétition d’Euryanthe, afin de forcer le directeur à m’appeler soudainement pour prendre sa place. En agissant ainsi, mon rival espérait malicieusement que, n’étant absolument pas préparé à diriger cette opéra difficile, rarement jouée, je révélerais mon incapacité d’une manière fort favorable à ses intentions hostiles. Bien que je n’aie jamais vraiment eu la partition d’Euryanthe sous les yeux, son souhait ne fut que peu satisfait : il choisit plutôt de guérir pour la représentation afin de la diriger lui-même, ce qu’il n’aurait pas fait s’il avait fallu annuler la représentation en raison de mon incompétence. Dans cette situation misérable, tourmenté mentalement, exposé au climat rigoureux, qui même les soirs d’été me semblait horriblement froid, et occupé uniquement à repousser les problèmes les plus douloureux de la vie, mon temps, autant que…
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En ce qui concerne la progression professionnelle, tout espoir était complètement perdu. Finalement, à notre retour à Königsberg, et surtout sous la supervision de Möller, la question de ce qu’il fallait faire fut examinée avec plus d’attention. Enfin, Minna et moi reçûmes une offre plutôt intéressante à Dantzig, grâce à l’influence de mon beau-frère Wolfram et de sa femme, qui s’y étaient rendus. Möller saisit cette occasion pour convaincre le directeur Hubsch, qui craignait de perdre Minna, de signer un contrat nous incluant tous les deux, selon lequel il était entendu que, en toutes circonstances, je serais officiellement nommé chef d’orchestre dans son théâtre à partir de Pâques suivante. De plus, pour notre mariage, une représentation caritative fut promise, pour laquelle nous choisissons Die Stumme von Portici, que je dirigerais personnellement. Car, comme le fit remarquer Möller, il était absolument nécessaire que nous nous mariions et que cet événement soit célébré comme il se doit ; il n’y avait pas moyen d’y échapper. Minna ne fit aucune objection, et tous mes efforts et résolutions passés semblaient prouver que mon seul désir était de trouver refuge dans le havre du mariage. Néanmoins, à cette époque, un étrange conflit faisait rage en moi. J’avais acquis une connaissance suffisante de la vie et du caractère de Minna pour comprendre pleinement la grande différence entre nos deux natures, autant que l’exigeait l’importance du pas que j’étais sur le point de faire ; mais mes facultés de jugement n’étaient pas encore suffisamment matures. Ma future épouse était la fille de parents pauvres, originaires d’Oederan, dans les monts Erzgebirge en Saxe. Son père n’était pas un homme ordinaire : il possédait une vitalité immense, mais dans ses vieux jours montrait des signes de faiblesse mentale. Dans sa jeunesse, il avait été trompettiste en Saxe et, à ce titre, avait participé à une campagne contre les Français, ainsi qu’à la bataille de Wagram. Il devint ensuite mécanicien et se lança dans la fabrication de cartes à carder la laine ; ayant inventé une amélioration dans le processus de production, on dit qu’il fit très bonne affaire pendant quelque temps. Un riche fabricant de Chemnitz lui passa un jour une grosse commande à livrer à la fin de l’année : les enfants, dont les doigts agiles s’étaient déjà révélés utiles pour cette tâche, durent travailler dur jour et nuit, et en retour le père leur promit un Noël exceptionnellement heureux, car il espérait recevoir une grosse somme d’argent. Cependant, lorsque le moment tant attendu arriva, il apprit la faillite de son client. Les marchandises déjà livrées furent perdues, et le matériel qui lui restait…
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Aucune perspective de vente. La famille ne parvint jamais à se remettre de la confusion dans laquelle ce malheur l’avait plongée ; ils se rendirent à Dresde, où le père espérait trouver un emploi bien rémunéré en tant que mécanicien qualifié, notamment dans la fabrication de pianos, pour lesquels il fournissait des pièces séparées. Il emporta également avec lui une grande quantité du fil fin destiné à la fabrication de cartes, qu’il espérait pouvoir vendre à profit. La jeune Minna, âgée de dix ans, fut chargée de vendre ces pièces aux chapelières pour fabriquer des fleurs. Elle partait avec un panier lourd rempli de fil et possédait un tel talent pour convaincre les gens d’acheter qu’elle parvint bientôt à écouler toute la quantité au meilleur prix. Dès lors, le désir naquit en elle de se rendre utile à sa famille démunie et de gagner sa propre vie le plus rapidement possible, afin de ne pas être un fardeau pour ses parents. À mesure qu’elle grandissait et devenait une femme d’une beauté remarquable, elle attira l’attention des hommes très tôt. Un certain M. von Einsiedel tomba passionnément amoureux d’elle et profita de la jeunesse inexpérimentée de la fille lorsqu’elle était sans méfiance. Sa famille fut plongée dans la plus grande consternation, et seules sa mère et sa sœur aînée furent informées de la situation terrible dans laquelle se trouvait Minna. Son père, dont on craignait les pires réactions, ne sut jamais que sa fille, à peine âgée de dix-sept ans, était devenue mère et avait donné naissance à une fille dans des conditions qui avaient menacé sa vie. Minna, ne pouvant obtenir aucune compensation de son séducteur, sentit alors d’autant plus le besoin de gagner sa propre vie et de quitter la maison de son père. Grâce à l’influence d’amis, elle entra en contact avec une société théâtrale amateur : en jouant lors d’une représentation organisée là-bas, elle attira l’attention des membres du Théâtre de la Cour royale, et en particulier celle du directeur du Théâtre de la Cour de Dessau, qui était présent, et qui lui offrit immédiatement un contrat. Elle saisit avec joie cette opportunité de s’échapper de sa situation difficile, car elle lui ouvrait la voie à une brillante carrière sur scène et, un jour, à pouvoir subvenir largement aux besoins de sa famille. Elle n’avait pas la moindre passion pour le théâtre et, totalement dépourvue de légèreté ou de coquetterie, elle ne voyait dans une carrière théâtrale que le moyen de gagner rapidement, et peut-être même richement, sa vie. Sans aucune formation artistique, le théâtre ne signifiait pour elle que la compagnie d’acteurs et d’actrices. Le fait qu’elle plaise ou non n’avait d’importance à ses yeux que dans la mesure où cela influençait son accès à une indépendance confortable.
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Utiliser tous les moyens à sa disposition pour atteindre cet objectif lui semblait aussi nécessaire que pour un commerçant de mettre en valeur ses marchandises au mieux. L’amitié du directeur, du gérant et des membres préférés du théâtre lui paraissait indispensable, tandis que ceux qui fréquentaient le théâtre et qui, par leurs critiques ou leur goût, influençaient le public, et avaient donc également de l’influence sur la direction, étaient pour elle des personnes dont dépendait la réalisation de ses désirs les plus ardents. Ne jamais se faire d’ennemis parmi eux lui semblait si naturel et si nécessaire qu, afin de conserver sa popularité, elle était prête à sacrifier même son respect de soi. Elle s’était ainsi créé un certain code de conduite particulier, qui, d’une part, la poussait à éviter les scandales, mais d’autre part lui trouvait des excuses pour se faire remarquer, tant qu’elle savait elle-même ne rien faire de mal. Il en résultait une mixture d’incohérences, dont elle était incapable de saisir le sens problématique. Il lui était clairement impossible de conserver tout sens réel de la délicatesse ; cependant, elle montrait un sens du convenable qui la poussait à tenir compte de ce qui était considéré comme approprié, bien qu’elle ne pût comprendre que les simples apparences n’étaient qu’une moquerie lorsqu’elles ne servaient qu’à dissimuler l’absence d’un véritable sens de la délicatesse. Comme elle était dépourvue d’idéalisme, elle n’avait aucun sentiment artistique ; elle ne possédait pas non plus de talent d’actrice, et son pouvoir de plaire tenait entièrement à son apparence charmante. Il m’est impossible de dire si, avec le temps, la routine aurait fait d’elle une bonne actrice. Le pouvoir étrange qu’elle exerçait sur moi dès le début n’était en aucune façon dû au fait que je la considérais d’une manière ou d’une autre comme l’incarnation de mon idéal ; au contraire, c’était la sobriété et la gravité de son caractère qui m’attiraient, complétant ce que je sentais manquer dans le mien, et m’offrant le soutien dont j’avais conscience qu’il me fallait pour mes quêtes de l’idéal. J’ai rapidement pris l’habitude de ne jamais trahir mon aspiration à l’idéal devant Minna : incapable d’en donner l’explication même à moi-même, je faisais toujours en sorte d’éviter le sujet en le balayant d’un rire et d’une plaisanterie ; mais c’est justement pour cela qu’il m’était d’autant plus naturel de ressentir des scrupules lorsque des craintes naissaient en moi quant à la possibilité qu’elle possède réellement les qualités auxquelles je lui attribuais sa supériorité sur moi. Sa étrange tolérance vis-à-vis de certaines familiarités, voire d’insistance de la part des clients du théâtre, dirigées même contre elle, me blessait considérablement ; et lorsque je la reprochais cela, elle me poussait au désespoir en feignant d’être offensée.
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une expression comme si je l’avais insultée. C’est purement par hasard que j’ai découvert les lettres de Schwabe, et j’ai ainsi acquis une vision stupéfiante de son intimité avec cet homme, dont elle m’avait tenu dans l’ignorance, me laissant découvrir la vérité seulement durant mon séjour à Berlin. Toute ma jalousie latente, tous mes doutes profonds concernant le caractère de Minna trouvèrent leur exutoire dans ma décision soudaine de quitter immédiatement cette jeune fille. Il y eut entre nous une scène violente, typique de toutes nos disputes ultérieures. J’avais manifestement poussé trop loin le fait de traiter une femme qui n’était pas passionnément amoureuse de moi comme si j’avais un droit réel sur elle ; après tout, elle n’avait cédé qu’à mes insistances et ne m’appartenait en aucune façon. Pour ajouter à ma perplexité, il suffisait à Minna de me rappeler qu, du point de vue mondain, elle avait refusé de très bonnes offres afin de céder à l’impétuosité d’un jeune homme sans le sou, dont le talent n’avait pas encore été mis à l’épreuve, et auquel elle avait pourtant montré de la sympathie et de la gentillesse.
Ce qu’elle ne pouvait absolument pas me pardonner, c’était la véhémence extrême de mes paroles, qui la faisaient se sentir si insultée, au point que, lorsqu’elle réalisait jusqu’où j’étais allé, je ne pouvais rien faire d’autre que tenter de la calmer en admettant ma faute et en lui demandant pardon. Tel fut, en apparence, le dénouement de cette scène et de toutes celles qui suivirent, du moins toujours en sa faveur. Mais la paix fut définitivement ébranlée, et à cause de la fréquence de ces querelles, le caractère de Minna subit un changement considérable. Tout comme plus tard elle fut perplexe face à ce qu’elle considérait comme ma conception incompréhensible de l’art et de ses proportions, qui bouleversait ses idées sur tout ce qui s’y rapportait, de même elle devint de plus en plus confuse face à ma grande délicatesse en matière de morale, très différente de la sienne, surtout que, à bien des égards, je montrais une liberté d’opinion qu’elle ne pouvait ni comprendre ni approuver.
Un sentiment de ressentiment passionné naquit donc dans sa nature autrement tranquille. Il n’était pas surprenant que ce ressentiment s’intensifie avec les années et se manifeste d’une manière caractéristique d’une jeune fille issue de la petite bourgeoisie, chez qui un simple vernis superficiel avait remplacé toute véritable culture. La véritable torture de notre vie commune ultérieure résidait dans le fait que, à cause de sa violence, j’avais perdu le dernier soutien que j’avais trouvé jusque-là dans sa disposition exceptionnellement douce. À cette époque, je n’étais empli que d’un vague pressentiment quant à l’étape fatidique que j’allais franchir en l’épousant. Sa personnalité agréable et apaisante
Ce qu’elle ne pouvait absolument pas me pardonner, c’était la véhémence extrême de mes paroles, qui la faisaient se sentir si insultée, au point que, lorsqu’elle réalisait jusqu’où j’étais allé, je ne pouvais rien faire d’autre que tenter de la calmer en admettant ma faute et en lui demandant pardon. Tel fut, en apparence, le dénouement de cette scène et de toutes celles qui suivirent, du moins toujours en sa faveur. Mais la paix fut définitivement ébranlée, et à cause de la fréquence de ces querelles, le caractère de Minna subit un changement considérable. Tout comme plus tard elle fut perplexe face à ce qu’elle considérait comme ma conception incompréhensible de l’art et de ses proportions, qui bouleversait ses idées sur tout ce qui s’y rapportait, de même elle devint de plus en plus confuse face à ma grande délicatesse en matière de morale, très différente de la sienne, surtout que, à bien des égards, je montrais une liberté d’opinion qu’elle ne pouvait ni comprendre ni approuver.
Un sentiment de ressentiment passionné naquit donc dans sa nature autrement tranquille. Il n’était pas surprenant que ce ressentiment s’intensifie avec les années et se manifeste d’une manière caractéristique d’une jeune fille issue de la petite bourgeoisie, chez qui un simple vernis superficiel avait remplacé toute véritable culture. La véritable torture de notre vie commune ultérieure résidait dans le fait que, à cause de sa violence, j’avais perdu le dernier soutien que j’avais trouvé jusque-là dans sa disposition exceptionnellement douce. À cette époque, je n’étais empli que d’un vague pressentiment quant à l’étape fatidique que j’allais franchir en l’épousant. Sa personnalité agréable et apaisante
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Les qualités avaient encore sur moi un effet si bénéfique que, avec la frivolité qui est naturelle en moi ainsi que l’obstination avec laquelle j’affrontais toute opposition, je fis taire la voix intérieure qui pressentait sombrement le désastre. Depuis mon voyage à Königsberg, j’avais rompu tout contact avec ma famille, c’est-à-dire avec ma mère et Rosalie, et je n’en parlai à personne du pas que j’avais décidé de faire. Sous la direction audacieuse de mon vieil ami Möller, je surmontai toutes les difficultés juridiques qui se dressaient sur le chemin de notre union. Selon la loi prussienne, un homme ayant atteint l’âge adulte n’a plus besoin du consentement de ses parents pour se marier ; mais comme, selon cette même disposition, je n’étais pas encore majeur, je recourus à la loi de Saxe, pays auquel j’appartenais par naissance et grâce aux règlements duquel j’avais déjà atteint l’âge majeur à vingt et un ans. Nos bans devaient être publiés au lieu où nous avions vécu au cours de l’année précédente, et cette formalité fut accomplie à Magdebourg sans qu’aucune objection ne soit soulevée. Comme les parents de Minna avaient donné leur consentement, la seule chose qui restait à faire pour que tout soit en ordre était que nous allions ensemble voir le prêtre de la paroisse de Tragheim. Ce fut une visite assez étrange. Elle eut lieu le matin précédant la représentation organisée en notre honneur, dans laquelle Minna avait choisi le rôle de pantomime de Fenella ; sa tenue n’était pas encore prête, et il restait beaucoup à faire. Le temps froid et pluvieux de novembre nous rendait de mauvaise humeur, et, pour comble de nos contrariétés, on nous fit attendre indûment dans le hall de la cure. Puis une altercation éclata entre nous, qui mena rapidement à des reproches si amers que nous étions sur le point de nous séparer et de partir chacun de notre côté, lorsque le prêtre ouvrit la porte. Un peu gêné de nous avoir surpris en train de nous disputer, il nous invita à entrer. Nous fûmes néanmoins obligés de faire bonne figure ; l’absurdité de la situation amusa tellement notre sens de l’humour que nous riîmes ; le curé se calma, et le mariage fut fixé à onze heures le lendemain matin. Une autre source fréquente d’irritation, qui entraînait souvent des disputes violentes entre nous, était l’aménagement de notre futur foyer, dont le confort et la beauté intérieurs devaient, selon moi, garantir le bonheur. Les idées économes de ma fiancée me remplissaient d’impatience. J’étais déterminé à ce que le début d’une série d’années prospères que je voyais devant moi soit célébré par un foyer également confortable. Meubles, ustensiles ménagers et tous les objets nécessaires furent acquis à crédit, afin de
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être payé en plusieurs versements. Il n’était bien sûr pas question de dot, d’habillement de mariage ou de tout ce qui est généralement considéré comme indispensable pour une cérémonie solennelle. Nos témoins et invités venaient du cercle des acteurs réunis par hasard grâce à leurs engagements au théâtre de Königsberg. Mon ami Möller nous offrit un sucrier en argent, complété par un panier à gâteaux en argent offert par un autre ami du milieu théâtral, un jeune homme étrange et, autant que je m’en souvienne, plutôt intéressant nommé Ernst Castell. La représentation caritative de Die Stumme von Portici, que j’ai dirigée avec grand enthousiasme, a très bien réussi et nous a rapporté la somme escomptée. Après avoir passé le reste de la journée précédant notre mariage dans le calme, étant épuisés par notre retour du théâtre, j’ai emménagé pour la première fois dans notre nouvelle maison. Ne voulant pas utiliser le lit nuptial décoré pour l’occasion, je me suis allongé sur un canapé dur, sans même de couverture suffisante, et j’ai enduré le froid avec courage en attendant le bonheur du jour suivant. Le lendemain matin, j’ai été agréablement ravi par l’arrivée des affaires de Minna, emballées dans des boîtes et des paniers. Le temps s’était également complètement éclairci et le soleil brillait intensément ; seul notre salon refusait de se réchauffer correctement, ce qui, pendant un certain temps, a attiré les reproches de Minna à cause de ma prétendue négligence à ne pas m’occuper du chauffage. Finalement, je me suis habillé de mon nouveau costume : un manteau bleu foncé orné de boutons en or. La voiture est arrivée et je suis parti chercher ma fiancée. Le ciel radieux nous avait mis de bonne humeur, et c’est de très bonne grâce que j’ai rencontré Minna, vêtue d’une splendide robe choisie par moi. Elle m’a accueilli avec une chaleur sincère, et un plaisir brillait dans ses yeux ; considérant ce beau temps comme un bon présage, nous sommes partis pour ce qui nous semblait alors un mariage des plus joyeux. Nous avons été satisfaites de voir l’église bondée, comme si une représentation théâtrale remarquable y était donnée ; il était assez difficile de se frayer un chemin jusqu’à l’autel, où se trouvait un groupe tout aussi mondain que les autres, composé de nos témoins, vêtus de leurs plus beaux atours théâtraux, pour nous accueillir. Il n’y avait pas un seul véritable ami parmi tous ceux qui étaient présents, car même notre étrange vieil ami Möller était absent, faute de trouver un partenaire convenable pour lui. Je n’ai pas été un seul instant insensible à la frivolité glaçante de l’assemblée, qui semblait imprégner toute la cérémonie de son ton. J’ai écouté, comme en rêve, le discours nuptial du pasteur, qui, on me l’a dit plus tard, avait contribué à créer l’atmosphère…
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le fanatisme qui était à cette époque si répandu à Königsberg, et qui exercait une influence si préoccupante sur sa population. Quelques jours plus tard, on m’annonça qu’une rumeur avait couru en ville selon laquelle j’aurais pris des mesures contre le pasteur pour de graves insultes contenues dans son sermon ; je ne comprenais pas tout à fait ce que cela signifiait, mais je supposais que ce rapport exagéré provenait d’un passage de son discours que j’avais mal interprété dans mon excitation. Le prédicateur, parlant des jours sombres dont nous devions subir notre part, nous conseillait de nous tourner vers un ami inconnu, et je levai les yeux avec curiosité pour obtenir plus de détails sur ce protecteur mystérieux et influent qui choisissait un moyen si étrange pour se faire connaître. Alors, d’un ton réprobateur et avec une insistance particulière, le pasteur prononça le nom de cet ami inconnu : Jésus. Or, cela ne m’insulta en aucune façon, contrairement à ce que pensaient les gens, mais je fus simplement déçu ; en même temps, je pensais que de telles exhortations étaient probablement habituelles dans les discours de mariage. Mais, dans l’ensemble, j’étais si distrait pendant cette cérémonie, qui m’était complètement étrangère, que lorsque le pasteur tendit le livre de prières fermé pour que nous y posions nos bagues de mariage, Minna dut me pousser vigoureusement pour que je suive son exemple. À ce moment-là, je vis, aussi clairement qu’en vision, tout mon être divisé en deux courants opposés qui me tiraient dans des directions différentes ; le courant supérieur faisait face au soleil et m’emportait en avant comme un rêveur, tandis que le courant inférieur tenait ma nature captive, victime d’une peur inexplicable. La légèreté extraordinaire avec laquelle je chassais la conviction qui s’imposait sans cesse à moi, à savoir que je commettais un double péché, s’expliquait amplement par l’affection véritablement sincère que je ressentais pour la jeune fille dont le caractère vraiment exceptionnel (si rare dans l’environnement dans lequel elle vivait) l’avait amenée à s’unir à un jeune homme sans aucun moyen de subsistance. Il était onze heures du matin, le 24 novembre 1836, et j’avais vingt-trois ans et demi. Sur le chemin du retour de l’église, puis par la suite, mon moral s’éleva au-dessus de tous mes doutes. Minna prit aussitôt en charge la tâche de recevoir et de recevoir ses invités. La table fut dressée, et un festin somptueux, auquel participa également Abraham Möller, l’instigateur énergique de notre mariage, bien qu’il fût assez contrarié d’avoir été exclu de la cérémonie religieuse, compensa cela.
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Le froid de la pièce, qui refusait de se réchauffer depuis longtemps, au grand désarroi de la jeune maîtresse de maison.
Tout s’est déroulé comme d’habitude, sans incident. Néanmoins, j’ai conservé bonne humeur jusqu’au lendemain matin, lorsque je dus me présenter au tribunal pour faire face aux exigences de mes créanciers, qui m’avaient été transmises de Magdebourg à Königsberg.
Mon ami Möller, que j’avais engagé pour me défendre, m’a sottement conseillé de répondre aux exigences de mes créanciers en invoquant l’âge mineur selon la loi prussienne, du moins jusqu’à ce qu’une aide concrète pour régler ces dettes puisse être obtenue.
Le magistrat, à qui j’ai présenté cet argument comme on me l’avait conseillé, fut stupéfait, car il connaissait probablement bien mon mariage du jour précédent, qui ne pouvait avoir eu lieu qu’après présentation d’une preuve écrite de ma majorité. Naturellement, cette manœuvre ne m’apporta qu’un bref répit, et les difficultés qui me poursuivirent longtemps après eurent leur origine dès le premier jour de mon mariage.
Pendant la période où je n’avais pas de engagement au théâtre, je subis diverses humiliations. Néanmoins, je jugeai sage d’utiliser au mieux mon temps libre au service de mon art, et j’achevai quelques œuvres, parmi lesquelles une grande ouverture intitulée Rule Britannia.
Alors que j’étais encore à Berlin, j’avais écrit l’ouverture intitulée Polonia, déjà mentionnée dans le cadre du festival polonais. Rule Britannia représentait une étape supplémentaire et délibérée vers des effets massifs ; à la fin, une forte bande militaire devait être ajoutée à l’orchestre déjà surchargé, et j’avais l’intention de faire exécuter l’ensemble lors du Festival musical de Königsberg à l’été.
À ces deux ouvertures, j’ajoutai un supplément : une ouverture intitulée Napoleon. Ce à quoi je consacrai principalement mon attention fut le choix des moyens permettant d’obtenir certains effets, et j’examinai soigneusement si je devais exprimer le coup fatal du destin qui frappa l’empereur français en Russie par un battement de tom-tom ou non. Je crois que ce furent en grande partie mes scrupules concernant l’introduction de ce battement qui m’empêchèrent de mettre mon plan à exécution à ce moment-là.
D’un autre côté, les conclusions auxquelles j’étais parvenu concernant l’échec de Liebesverbot donnèrent naissance à un esquisse d’opéra dans laquelle les exigences adressées au chœur et au personnel chanteur devaient être plus proportionnées à
Tout s’est déroulé comme d’habitude, sans incident. Néanmoins, j’ai conservé bonne humeur jusqu’au lendemain matin, lorsque je dus me présenter au tribunal pour faire face aux exigences de mes créanciers, qui m’avaient été transmises de Magdebourg à Königsberg.
Mon ami Möller, que j’avais engagé pour me défendre, m’a sottement conseillé de répondre aux exigences de mes créanciers en invoquant l’âge mineur selon la loi prussienne, du moins jusqu’à ce qu’une aide concrète pour régler ces dettes puisse être obtenue.
Le magistrat, à qui j’ai présenté cet argument comme on me l’avait conseillé, fut stupéfait, car il connaissait probablement bien mon mariage du jour précédent, qui ne pouvait avoir eu lieu qu’après présentation d’une preuve écrite de ma majorité. Naturellement, cette manœuvre ne m’apporta qu’un bref répit, et les difficultés qui me poursuivirent longtemps après eurent leur origine dès le premier jour de mon mariage.
Pendant la période où je n’avais pas de engagement au théâtre, je subis diverses humiliations. Néanmoins, je jugeai sage d’utiliser au mieux mon temps libre au service de mon art, et j’achevai quelques œuvres, parmi lesquelles une grande ouverture intitulée Rule Britannia.
Alors que j’étais encore à Berlin, j’avais écrit l’ouverture intitulée Polonia, déjà mentionnée dans le cadre du festival polonais. Rule Britannia représentait une étape supplémentaire et délibérée vers des effets massifs ; à la fin, une forte bande militaire devait être ajoutée à l’orchestre déjà surchargé, et j’avais l’intention de faire exécuter l’ensemble lors du Festival musical de Königsberg à l’été.
À ces deux ouvertures, j’ajoutai un supplément : une ouverture intitulée Napoleon. Ce à quoi je consacrai principalement mon attention fut le choix des moyens permettant d’obtenir certains effets, et j’examinai soigneusement si je devais exprimer le coup fatal du destin qui frappa l’empereur français en Russie par un battement de tom-tom ou non. Je crois que ce furent en grande partie mes scrupules concernant l’introduction de ce battement qui m’empêchèrent de mettre mon plan à exécution à ce moment-là.
D’un autre côté, les conclusions auxquelles j’étais parvenu concernant l’échec de Liebesverbot donnèrent naissance à un esquisse d’opéra dans laquelle les exigences adressées au chœur et au personnel chanteur devaient être plus proportionnées à
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La capacité connue de la compagnie locale, car ce petit théâtre était le seul à ma disposition.
Une histoire originale des Mille et Une Nuits a suggéré le sujet même d’une œuvre légère de ce genre ; son titre, si je me souviens bien, était Mannerlist grosser als Frauenlist (« L’homme surpasse la femme en ruse »).
J’ai transféré l’histoire de Bagdad dans un cadre moderne. Un jeune orfèvre offense l’amour-propre d’une jeune femme en affichant ce mot d’ordre au-dessus de sa boutique ; vêtue d’un voile épais, elle entre dans son magasin et lui demande, étant donné son excellent goût pour son travail, d’exprimer son avis sur ses propres attraits physiques. Il commence par parler de ses pieds et de ses mains ; finalement, remarquant sa confusion, elle retire le voile de son visage. Le joaillier est ébloui par sa beauté, mais elle se plaint alors à lui que son père, qui l’a toujours tenue dans la plus stricte retenue, la décrit à tous ses prétendants comme un monstre laide, dans le but, imagine-t-elle, de conserver sa dot. Le jeune homme jure qu’il ne se laissera pas effrayer par de telles objections stupides, si son père les soulevait contre sa demande en mariage. À peine a-t-il parlé que c’est fait : la fille de ce vieil aristocrate étrange est promise au joaillier naïf, et elle est amenée à son futur époux dès qu’il a signé le contrat. Il découvre alors que le père avait dit la vérité – la vraie fille n’étant qu’un épouvantail parfait. La belle dame retourne auprès du fiancé pour se délecter de son désespoir, et promet de le libérer de ce mariage horrible s’il retire le mot d’ordre de son enseigne. C’est là que j’ai dévié de l’original et j’ai continué comme suit : Le joaillier furieux est sur le point de détruire son malheureuse enseigne lorsqu’une apparition curieuse le fait hésiter. Il voit dans la rue un dresseur de ours qui fait danser sa bête maladroite ; le malchanceux amoureux reconnaît d’un coup d’œil son propre père, dont il a été séparé par le destin cruel. Il réprime toute manifestation d’émotion, car une idée lui vient aussitôt : il peut utiliser cette découverte pour se libérer de ce mariage haï avec la fille de l’aristocrate orgueilleux. Il demande au dresseur de venir ce soir-là au jardin où aura lieu la cérémonie solennelle de fiançailles en présence des invités. Il explique ensuite à son jeune ennemi qu’il souhaite pour l’instant laisser l’enseigne en place, car il espère encore prouver la vérité du mot d’ordre.
Une histoire originale des Mille et Une Nuits a suggéré le sujet même d’une œuvre légère de ce genre ; son titre, si je me souviens bien, était Mannerlist grosser als Frauenlist (« L’homme surpasse la femme en ruse »).
J’ai transféré l’histoire de Bagdad dans un cadre moderne. Un jeune orfèvre offense l’amour-propre d’une jeune femme en affichant ce mot d’ordre au-dessus de sa boutique ; vêtue d’un voile épais, elle entre dans son magasin et lui demande, étant donné son excellent goût pour son travail, d’exprimer son avis sur ses propres attraits physiques. Il commence par parler de ses pieds et de ses mains ; finalement, remarquant sa confusion, elle retire le voile de son visage. Le joaillier est ébloui par sa beauté, mais elle se plaint alors à lui que son père, qui l’a toujours tenue dans la plus stricte retenue, la décrit à tous ses prétendants comme un monstre laide, dans le but, imagine-t-elle, de conserver sa dot. Le jeune homme jure qu’il ne se laissera pas effrayer par de telles objections stupides, si son père les soulevait contre sa demande en mariage. À peine a-t-il parlé que c’est fait : la fille de ce vieil aristocrate étrange est promise au joaillier naïf, et elle est amenée à son futur époux dès qu’il a signé le contrat. Il découvre alors que le père avait dit la vérité – la vraie fille n’étant qu’un épouvantail parfait. La belle dame retourne auprès du fiancé pour se délecter de son désespoir, et promet de le libérer de ce mariage horrible s’il retire le mot d’ordre de son enseigne. C’est là que j’ai dévié de l’original et j’ai continué comme suit : Le joaillier furieux est sur le point de détruire son malheureuse enseigne lorsqu’une apparition curieuse le fait hésiter. Il voit dans la rue un dresseur de ours qui fait danser sa bête maladroite ; le malchanceux amoureux reconnaît d’un coup d’œil son propre père, dont il a été séparé par le destin cruel. Il réprime toute manifestation d’émotion, car une idée lui vient aussitôt : il peut utiliser cette découverte pour se libérer de ce mariage haï avec la fille de l’aristocrate orgueilleux. Il demande au dresseur de venir ce soir-là au jardin où aura lieu la cérémonie solennelle de fiançailles en présence des invités. Il explique ensuite à son jeune ennemi qu’il souhaite pour l’instant laisser l’enseigne en place, car il espère encore prouver la vérité du mot d’ordre.
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Après que le contrat de mariage, dans lequel le jeune homme s’arroge toutes sortes de titres nobiliaires fictifs, a été lu à l’assemblée réunie (composée, disons, de l’élite des immigrants nobles à l’époque de la Révolution française), on entend soudain le sifflet du dresseur d’ours, qui entre dans le jardin avec sa bête bondissante. Irrités par cette distraction insignifiante, les convives stupéfaits deviennent indignés lorsque le fiancé, laissant libre cours à ses émotions, se jette en larmes de joie dans les bras du dresseur d’ours et proclame haut et fort qu’il est son père perdu depuis longtemps. La consternation de l’assemblée devient cependant encore plus grande lorsque l’ours lui-même enlace l’homme qu’ils croyaient de naissance noble, car cette bête n’est autre que son propre frère de sang, qui, à la mort de l’ours véritable, avait revêtu sa peau, permettant ainsi au couple pauvre de continuer à gagner sa vie de la seule manière qui lui restait. Cette révélation publique de l’origine modeste du fiancé dissout aussitôt le mariage, et la jeune femme, se déclarant dupée par cet homme, offre sa main en compensation au joaillier libéré.
À ce sujet modeste, j’ai donné le titre de *Glückliche Bärenfamilie* et y ai ajouté un dialogue qui a ensuite reçu l’approbation la plus élevée de Holtei.
J’étais sur le point de commencer la musique pour cette œuvre dans un nouveau style français, mais la gravité de ma situation, qui devenait de plus en plus critique, m’a empêché de faire des progrès supplémentaires dans mon travail.
À cet égard, mes relations tendues avec le directeur du théâtre constituaient toujours une source constante de problèmes. Ne disposant ni de l’occasion ni des moyens de me défendre, je devais subir les calomnies et devenir l’objet de soupçons de tous côtés de la part de mon rival, qui restait maître de la situation. Le but de celui-ci était de me dégoûter de l’idée d’assumer le poste de directeur musical, pour lequel un contrat avait été signé pour Pâques. Bien que je n’aie pas perdu confiance en moi, j’ai souffert profondément de l’humiliation et de l’effet dépressif de cette tension prolongée.
Lorsque enfin, au début d’avril, arriva le moment pour le directeur musical Schubert de démissionner et pour moi de prendre toute la responsabilité, il eut la satisfaction mélancolique de savoir que non seulement la situation de l’opéra était gravement affaiblie par le départ de la prima donna, mais qu’il y avait de bonnes raisons de douter que le théâtre puisse continuer à fonctionner. Ce mois de Carême, qui était une période si difficile…
À ce sujet modeste, j’ai donné le titre de *Glückliche Bärenfamilie* et y ai ajouté un dialogue qui a ensuite reçu l’approbation la plus élevée de Holtei.
J’étais sur le point de commencer la musique pour cette œuvre dans un nouveau style français, mais la gravité de ma situation, qui devenait de plus en plus critique, m’a empêché de faire des progrès supplémentaires dans mon travail.
À cet égard, mes relations tendues avec le directeur du théâtre constituaient toujours une source constante de problèmes. Ne disposant ni de l’occasion ni des moyens de me défendre, je devais subir les calomnies et devenir l’objet de soupçons de tous côtés de la part de mon rival, qui restait maître de la situation. Le but de celui-ci était de me dégoûter de l’idée d’assumer le poste de directeur musical, pour lequel un contrat avait été signé pour Pâques. Bien que je n’aie pas perdu confiance en moi, j’ai souffert profondément de l’humiliation et de l’effet dépressif de cette tension prolongée.
Lorsque enfin, au début d’avril, arriva le moment pour le directeur musical Schubert de démissionner et pour moi de prendre toute la responsabilité, il eut la satisfaction mélancolique de savoir que non seulement la situation de l’opéra était gravement affaiblie par le départ de la prima donna, mais qu’il y avait de bonnes raisons de douter que le théâtre puisse continuer à fonctionner. Ce mois de Carême, qui était une période si difficile…
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L’Allemagne, avec toutes ses entreprises théâtrales similaires, a décimé le public de Königsberg, tout comme les autres villes. Le directeur a fait tous les efforts imaginables pour combler les lacunes au sein du personnel de l’opéra en engageant temporairement des étrangers et en recrutant de nouveaux membres ; c’est là que ma personnalité et mon activité inlassable se sont révélées d’une grande utilité. J’ai consacré toute mon énergie à soutenir, par des mots et des actes, ce théâtre en piteux état, dans lequel je prenais part pour la première fois.
Pendant longtemps, j’ai dû essayer de rester calme face aux traitements violents de la part d’un groupe d’étudiants, parmi lesquels mon prédécesseur avait semé des ennemis contre moi. De plus, il fallait que je surmonte, grâce à ma maîtrise infaillible de la direction d’orchestre, l’opposition initiale de l’orchestre lui-même, qui était contre moi.
Après avoir laborieusement établi un climat de respect mutuel, je me suis rendu compte que les méthodes de gestion du directeur, Hubsch, avaient déjà entraîné des sacrifices trop importants pour permettre au théâtre de s’en sortir face aux difficultés de la saison. En mai, il m’a avoué qu’il était contraint de fermer le théâtre.
En utilisant toute mon éloquence et en faisant des propositions qui promettaient une issue favorable, j’ai réussi à le convaincre de persévérer. Cependant, cela n’a été possible que si l’on exigeait de la fidélité de ses employés, qui devaient temporairement renoncer à une partie de leurs salaires. Cela a provoqué de la rancœur chez ceux qui n’étaient pas au courant de la situation. Je me suis retrouvé dans une position étrange : je devais présenter le directeur sous un jour favorable aux personnes touchées négativement par ces mesures, tandis que ma propre situation et celle de mon poste devenaient de plus en plus insupportables à cause de l’accumulation de difficultés insupportables issues de mon passé.
Mais même à ce moment-là, je n’ai pas perdu courage. Minna, qui, en tant que ma femme, avait été privée de tout ce à quoi elle avait droit, trouvait cette situation insupportable. La maladie cachée de notre vie conjugale, qui, même avant notre mariage, m’avait causé les plus terribles angoisses et mené à des scènes violentes, a atteint son paroxysme dans ces conditions tragiques. Plus je pouvais difficilement maintenir le niveau de confort que notre statut aurait dû nous assurer en travaillant et en utilisant au mieux mes talents, plus Minna, à ma grande honte, jugeait nécessaire de prendre cette charge sur elle-même en exploitant au maximum sa popularité personnelle. La découverte de telles condescendances…
Pendant longtemps, j’ai dû essayer de rester calme face aux traitements violents de la part d’un groupe d’étudiants, parmi lesquels mon prédécesseur avait semé des ennemis contre moi. De plus, il fallait que je surmonte, grâce à ma maîtrise infaillible de la direction d’orchestre, l’opposition initiale de l’orchestre lui-même, qui était contre moi.
Après avoir laborieusement établi un climat de respect mutuel, je me suis rendu compte que les méthodes de gestion du directeur, Hubsch, avaient déjà entraîné des sacrifices trop importants pour permettre au théâtre de s’en sortir face aux difficultés de la saison. En mai, il m’a avoué qu’il était contraint de fermer le théâtre.
En utilisant toute mon éloquence et en faisant des propositions qui promettaient une issue favorable, j’ai réussi à le convaincre de persévérer. Cependant, cela n’a été possible que si l’on exigeait de la fidélité de ses employés, qui devaient temporairement renoncer à une partie de leurs salaires. Cela a provoqué de la rancœur chez ceux qui n’étaient pas au courant de la situation. Je me suis retrouvé dans une position étrange : je devais présenter le directeur sous un jour favorable aux personnes touchées négativement par ces mesures, tandis que ma propre situation et celle de mon poste devenaient de plus en plus insupportables à cause de l’accumulation de difficultés insupportables issues de mon passé.
Mais même à ce moment-là, je n’ai pas perdu courage. Minna, qui, en tant que ma femme, avait été privée de tout ce à quoi elle avait droit, trouvait cette situation insupportable. La maladie cachée de notre vie conjugale, qui, même avant notre mariage, m’avait causé les plus terribles angoisses et mené à des scènes violentes, a atteint son paroxysme dans ces conditions tragiques. Plus je pouvais difficilement maintenir le niveau de confort que notre statut aurait dû nous assurer en travaillant et en utilisant au mieux mes talents, plus Minna, à ma grande honte, jugeait nécessaire de prendre cette charge sur elle-même en exploitant au maximum sa popularité personnelle. La découverte de telles condescendances…
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Comme je les appelais autrefois — de la part de Minna, cela avait à plusieurs reprises conduit à des scènes répugnantes, et ce n’était que sa conception particulière de sa position professionnelle et des besoins qu’elle impliquait qui avait rendu possible une interprétation bienveillante. Je n’ai absolument pas pu faire comprendre à ma jeune épouse mon point de vue, ni lui faire réaliser mes propres sentiments blessés en de telles circonstances, tandis que la violence sans frein de mes paroles et de mes comportements rendait toute compréhension définitivement impossible. Ces scènes provoquaient fréquemment chez ma femme des convulsions d’une nature si alarmante que, comme on peut facilement l’imaginer, la seule chose qui me restait était le plaisir de la réconcilier à nouveau. Il est certain que notre attitude mutuelle est devenue de plus en plus incompréhensible et inexplicable pour nous deux. Ces querelles, qui devenaient de plus en plus fréquentes et plus préoccupantes, ont probablement beaucoup affaibli la force des sentiments que Minna pouvait m’offrir, mais je n’avais aucune idée qu’elle attendait simplement une occasion favorable pour prendre une décision désespérée. Pour remplacer le ténor dans notre compagnie, j’avais fait venir Friedrich Schmitt à Königsberg, un ami de ma première année à Magdebourg, déjà mentionné. Il m’était sincèrement dévoué et m’aidait autant que possible à surmonter les dangers qui menaçaient la prospérité du théâtre ainsi que ma propre position. La nécessité d’entretenir de bonnes relations avec le public me rendait beaucoup moins réservé et prudent dans la prise de nouvelles connaissances, surtout en sa compagnie. Un riche marchand nommé Dietrich s’était récemment fait le mécène du théâtre, et en particulier des femmes. Avec le respect dû aux hommes avec qui elles étaient liées, il invitait les plus belles d’entre elles à dîner chez lui et, à ces occasions, feignait d’être l’Anglais fortuné, idéal pour les marchands allemands, surtout dans les villes industrielles du nord. J’avais montré mon agacement face à l’acceptation de cette invitation, envoyée à nous entre autres, simplement parce que son apparence me répugnait. Minna trouvait cela très injuste. Quoi qu’il en soit, j’ai résolument refusé de poursuivre nos relations avec cet homme, et bien que Minna n’insistât pas pour le recevoir, mon comportement envers cet intrus fut la cause de scènes furieuses entre nous.
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Un jour, Friedrich Schmitt jugea de son devoir de m’informer que ce M. Dietrich avait parlé de moi lors d’un dîner public de telle manière que tout le monde pouvait croire qu’il entretenait une intimité suspecte avec ma femme. Je me sentis obligé de soupçonner Minna d’avoir, d’une manière que je ne connaissais pas, raconté à cet homme mon comportement envers elle, ainsi que notre situation précaire. Accompagné de Schmitt, je convoquai cette personne dangereuse chez elle pour lui demander des comptes sur ce sujet. Au début, cela ne fit que susciter les dénégations habituelles. Par la suite, cependant, il envoya des messages secrets à Minna au sujet de cet entretien, lui fournissant ainsi un nouveau motif de plainte contre moi, sous prétexte que je l’avais mal traitée. Nos relations atteignirent alors une étape critique, et sur certains points nous gardâmes le silence. En même temps – vers la fin du mois de mai 1837 – les affaires du théâtre arrivèrent à la crise mentionnée précédemment ; la direction fut alors contrainte de compter sur la coopération désintéressée du personnel pour assurer la continuité de l’entreprise. Comme je l’ai déjà dit, ma propre situation, à la fin d’une année si désastreuse pour mes affaires personnelles, en fut gravement affectée ; néanmoins, il ne semblait y avoir d’autre solution pour moi que d’affronter patiemment ces difficultés. En m’appuyant sur le fidèle Friedrich Schmitt et en ignorant Minna, je commençai à prendre les mesures nécessaires pour assurer ma position à Königsberg. Cela, ainsi que le travail acharné que j’accomplissais pour le théâtre, me tenaient tellement occupé et m’éloignaient tant de la maison que je n’eus pas le loisir de prêter attention au silence et à la réserve de Minna. Le matin du 31 mai, je pris congé de Minna, pensant être retenu jusqu’au soir par des répétitions et des affaires professionnelles. Avec mon plein accord, elle avait depuis quelque temps l’habitude de laisser sa fille Nathalie, que tout le monde prenait pour sa sœur cadette, rester auprès d’elle. Alors que j’allais leur dire au revoir comme d’habitude, les deux femmes se précipitèrent vers la porte, m’embrassèrent passionnément ; Minna et sa fille éclatèrent en larmes. Inquiet, je demandai la raison de cette agitation, mais ne reçus aucune réponse de leur part. Je fus donc obligé de les quitter et de réfléchir seul à leur comportement étrange, dont je n’avais même pas la moindre idée.
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Je suis arrivé chez moi tard dans l’après-midi, épuisé par mes efforts et mes soucis, complètement fatigué, pâle et affamé. J’ai été surpris de trouver la table non dressée et Minna absente ; la servante m’a dit qu’elle n’était pas encore rentrée de sa promenade avec Nathalie. J’ai attendu patiemment, m’asseyant d’épuisement à la table de travail que j’ai ouverte distraitement. À ma grande stupéfaction, elle était vide. Horrifié, je me suis levé d’un bond et suis allé à l’armoire, réalisant aussitôt que Minna avait quitté la maison ; son départ avait été si habilement planifié que même la servante n’en était pas au courant. Avec le sentiment de la mort en moi, je suis sorti en trombe pour enquêter sur les causes de la disparition de Minna. Le vieux Möller, grâce à sa sagesse pratique, a très vite découvert que Dietrich, son ennemi personnel, avait quitté Königsberg en direction de Berlin tôt le matin dans une calèche spéciale. Ce fait horrible me sautait aux yeux. Il fallait maintenant essayer de rattraper les fuyards. Avec une utilisation excessive d’argent, cela aurait pu être possible, mais nous manquions de fonds, qui devaient d’ailleurs être collectés avec peine. Sur les conseils de Möller, j’ai emporté les cadeaux d’argent de mariage en cas d’urgence, et après quelques heures terribles, je suis parti également en calèche spéciale avec mon vieil ami affligé. Nous espérions rattraper la calèche postale ordinaire, partie peu de temps avant, car il était probable que Minna continuerait son voyage dans celle-ci, à une distance sûre de Königsberg. Cela s’est avéré impossible, et lorsque, le lendemain matin à l’aube, nous sommes arrivés à Elbing, nous avons constaté que nos fonds étaient épuisés à cause de l’utilisation intensive de la calèche express, et nous avons dû revenir sur nos pas. De plus, nous avons découvert que même en utilisant la calèche ordinaire, nous serions obligés de gager le bol à sucre et l’assiette à gâteaux. Ce retour à Königsberg reste à juste titre l’un des souvenirs les plus tristes de ma jeunesse. Bien sûr, je n’ai pas un instant envisagé de rester là ; ma seule pensée était de savoir comment m’échapper au mieux. Coincé entre les procès intentés par mes créanciers de Magdebourg et les commerçants de Königsberg, qui exigeaient le paiement échelonné de mes dettes domestiques, mon départ ne pouvait avoir lieu que…
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en secret. C’est aussi pour cette raison que j’ai dû lever de l’argent, en particulier pour le long voyage de Königsberg à Dresde, où j’avais décidé d’aller à la recherche de ma femme ; ces démarches m’ont retenu pendant deux jours longs et terribles. Je n’ai reçu aucune nouvelle de Minna ; auprès de Möller, j’ai appris qu’elle était allée à Dresde, et que Dietrich ne l’avait accompagnée que sur une courte distance, sous prétexte de l’aider amicalement. J’ai réussi à m’assurer qu’elle souhaitait vraiment seulement s’échapper d’une situation qui la remplissait de désespoir, et qu’à cette fin elle avait accepté l’aide d’un homme qui lui était sympathique, et qu’elle cherchait pour l’instant du repos et un abri chez ses parents. Ma première indignation face à cet événement s’est donc atténuée au point que j’ai progressivement éprouvé plus de compassion pour son désespoir, et j’ai commencé à me reprocher à la fois mon comportement et le fait d’avoir apporté du malheur dans sa vie. J’en suis venu à être si convaincu de la justesse de ce point de vue durant le pénible voyage vers Dresde via Berlin, que j’ai finalement entrepris le 3 juin, que lorsque j’ai enfin retrouvé Minna dans la modeste demeure de ses parents, je n’ai vraiment pu exprimer que des remords et une sympathie brisée. Il est vrai que Minna se sentait mal traitée par moi, et affirmait n’avoir été contrainte de prendre cette mesure désespérée que par les réflexions incessantes sur notre situation impossible, à laquelle elle me trouvait à la fois aveugle et sourd. Ses parents n’étaient pas contents de me voir : l’état d’agitation extrême de leur fille semblait suffire à justifier ses plaintes contre moi. Quant à savoir si mes propres souffrances, ma poursuite hâtive et l’expression sincère de mon chagrin ont eu une quelconque influence favorable sur elle, je ne saurais vraiment le dire, car son attitude envers moi était très confuse et, dans une certaine mesure, incompréhensible. Néanmoins, elle fut impressionnée lorsque je lui dis qu’il y avait de bonnes chances pour que j’obtienne le poste de chef d’orchestre à Riga, où un nouveau théâtre allait ouvrir dans des conditions très favorables. J’ai senti qu’il ne fallait pas insister pour prendre de nouvelles décisions concernant l’organisation de nos relations futures à ce moment-là, mais plutôt m’efforcer encore plus ardemment de jeter des bases meilleures pour elles. Par conséquent, après avoir passé une semaine effrayante avec ma femme dans des conditions extrêmement douloureuses, je suis allé à Berlin pour y signer mon contrat avec le nouveau directeur du
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Théâtre de Riga. J’ai obtenu ce poste à des conditions plutôt favorables, ce qui, me semblait-il, me permettrait de maintenir notre foyer dans un tel style que Minna pourrait quitter complètement le théâtre. De cette façon, elle serait en mesure d’épargner à moi toute humiliation et anxiété.
En revenant à Dresde, j’ai constaté que Minna était prête à écouter avec attention les plans que je proposais, et j’ai réussi à la convaincre de quitter la maison de ses parents, qui nous était trop exiguë, pour s’installer à la campagne, à Blasewitz, près de Dresde, en attendant notre déménagement à Riga. Nous avons trouvé un logement modeste dans une auberge sur l’Elbe, dans la cour de laquelle je jouais souvent enfant. Ici, l’état d’esprit de Minna semblait vraiment s’améliorer. Elle m’avait supplié de ne pas insister trop, et je lui ai épargné autant que possible les pressions. Après quelques semaines, j’ai cru que la période d’inquiétude était passée, mais j’ai été surpris de constater que la situation empirait à nouveau sans raison apparente. Minna m’a alors parlé de quelques offres avantageuses qu’elle avait reçues de différents théâtres, et m’a stupéfié un jour en annonçant son intention de faire un bref voyage de plaisir avec une amie et sa famille. Comme je sentais qu’il fallait éviter de lui imposer des restrictions, je n’ai émis aucune objection à la réalisation de ce projet, qui impliquait une semaine de séparation, mais je l’ai accompagnée moi-même chez ses parents, promettant d’attendre son retour tranquillement à Blasewitz. Quelques jours plus tard, sa sœur aînée est venue me demander l’autorisation écrite nécessaire pour obtenir un passeport pour ma femme. Cela m’a alarmé, et je suis allé à Dresde pour interroger ses parents au sujet de leurs intentions. Là, à ma grande surprise, j’ai reçu un accueil très désagréable ; ils m’ont rudement reproché mon comportement envers Minna, affirmant que je n’étais même pas capable de subvenir à ses besoins. Lorsque je me suis contenté de demander des informations sur l’endroit où se trouvait ma femme et sur ses projets pour l’avenir, on m’a répondu par des affirmations invraisemblables. Tourmenté par les pires pressentiments, sans comprendre ce qui s’était passé, je suis retourné au village, où j’ai trouvé une lettre de Königsberg, de Möller, qui éclaircissait tout mon malheur. M. Dietrich était allé à Dresde, et on m’a donné le nom de l’hôtel où il séjournait. La lumière terrifiante que cette communication jetait sur le comportement de Minna m’a immédiatement montré ce qu’il fallait faire. Je me suis précipité en ville pour effectuer les recherches nécessaires à l’hôtel mentionné, et j’ai découvert que l’homme en question y avait bien été, mais qu’il était reparti. Il avait disparu, tout comme Minna ! J’en savais maintenant assez pour exiger de…
En revenant à Dresde, j’ai constaté que Minna était prête à écouter avec attention les plans que je proposais, et j’ai réussi à la convaincre de quitter la maison de ses parents, qui nous était trop exiguë, pour s’installer à la campagne, à Blasewitz, près de Dresde, en attendant notre déménagement à Riga. Nous avons trouvé un logement modeste dans une auberge sur l’Elbe, dans la cour de laquelle je jouais souvent enfant. Ici, l’état d’esprit de Minna semblait vraiment s’améliorer. Elle m’avait supplié de ne pas insister trop, et je lui ai épargné autant que possible les pressions. Après quelques semaines, j’ai cru que la période d’inquiétude était passée, mais j’ai été surpris de constater que la situation empirait à nouveau sans raison apparente. Minna m’a alors parlé de quelques offres avantageuses qu’elle avait reçues de différents théâtres, et m’a stupéfié un jour en annonçant son intention de faire un bref voyage de plaisir avec une amie et sa famille. Comme je sentais qu’il fallait éviter de lui imposer des restrictions, je n’ai émis aucune objection à la réalisation de ce projet, qui impliquait une semaine de séparation, mais je l’ai accompagnée moi-même chez ses parents, promettant d’attendre son retour tranquillement à Blasewitz. Quelques jours plus tard, sa sœur aînée est venue me demander l’autorisation écrite nécessaire pour obtenir un passeport pour ma femme. Cela m’a alarmé, et je suis allé à Dresde pour interroger ses parents au sujet de leurs intentions. Là, à ma grande surprise, j’ai reçu un accueil très désagréable ; ils m’ont rudement reproché mon comportement envers Minna, affirmant que je n’étais même pas capable de subvenir à ses besoins. Lorsque je me suis contenté de demander des informations sur l’endroit où se trouvait ma femme et sur ses projets pour l’avenir, on m’a répondu par des affirmations invraisemblables. Tourmenté par les pires pressentiments, sans comprendre ce qui s’était passé, je suis retourné au village, où j’ai trouvé une lettre de Königsberg, de Möller, qui éclaircissait tout mon malheur. M. Dietrich était allé à Dresde, et on m’a donné le nom de l’hôtel où il séjournait. La lumière terrifiante que cette communication jetait sur le comportement de Minna m’a immédiatement montré ce qu’il fallait faire. Je me suis précipité en ville pour effectuer les recherches nécessaires à l’hôtel mentionné, et j’ai découvert que l’homme en question y avait bien été, mais qu’il était reparti. Il avait disparu, tout comme Minna ! J’en savais maintenant assez pour exiger de…
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Je me demandais pourquoi, à un âge si tendre, on m’avait imposé cette expérience terrible qui, à mes yeux, avait empoisonné toute ma vie. Je cherchais du réconfort pour ma douleur sans bornes auprès de ma sœur Ottilie et de son mari, Hermann Brockhaus, un homme excellent avec qui elle était mariée depuis quelques années. Ils vivaient alors dans leur jolie villa d’été au sein du magnifique Grosser Garten, près de Dresde. Je les avais cherchés dès ma première visite à Dresde, mais comme je n’avais alors aucune idée de la tournure que prendraient les choses, je ne leur avais rien dit et je les avais rarement vus. Maintenant, je fus poussé à briser mon silence obstiné et à leur révéler, presque sans réserve, la cause de ma misère. Pour la première fois, je pus apprécier pleinement les avantages des relations familiales, ainsi que l’intimité directe et désintéressée entre parents. Les explications étaient presque inutiles ; en tant que frère et sœur, nous étions aussi proches qu’autrefois, quand nous étions enfants. Nous parvînmes à une entente complète sans avoir besoin d’expliquer ce que nous ressentions : j’étais malheureux, elle était heureuse ; le réconfort et l’aide venaient naturellement. C’était cette sœur à qui j’avais un jour lu Leubald und Adelaïde sous l’orage ; celle qui avait écouté, remplie d’étonnement et de sympathie, cette représentation mouvementée de ma première ouverture à la veille de Noël, et que je trouvais maintenant mariée à l’un des hommes les plus gentils, Hermann Brockhaus, qui devint bientôt réputé pour ses compétences en langues orientales. Il était le plus jeune frère de mon beau-frère aîné, Friedrich Brockhaus. Leur union donna naissance à deux enfants ; leurs moyens confortables leur permettaient de mener une vie sans soucis, et lorsque je faisais chaque jour le pèlerinage de Blasewitz jusqu’au célèbre Grosser Garten, c’était comme passer du désert au paradis en entrant dans leur maison (l’une des villas populaires), sachant que je trouverais toujours une accueil chaleureux au sein de ce cercle familial heureux. Non seulement mon esprit était apaisé et bénéficiait de mes relations avec ma sœur, mais mes instincts créatifs, longtemps endormis, étaient à nouveau stimulés par la compagnie de mon brillant et érudit beau-frère. On me fit comprendre, sans blesser mes sentiments, que mon mariage précoce, aussi excusable fût-il, restait une erreur à corriger, et mon esprit retrouva suffisamment d’élasticité pour composer quelques esquisses, destinées cette fois non seulement à répondre aux exigences de…
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le théâtre tel que je le connaissais. Pendant les derniers jours misérables que j’avais passés avec Minna à Blasewitz, j’avais lu le roman de Bulwer Lytton, Rienzi ; pendant ma convalescence au sein de ma famille compatissante, j’ai alors élaboré le plan d’une grande opéra inspirée de ce livre. Bien qu’obligé pour l’instant de revenir aux limites d’un petit théâtre, j’ai tenté, dès lors, d’élargir mon champ d’action. J’ai envoyé mon ouverture, Rule Britannia, à la Philharmonic Society de Londres, et j’ai essayé de prendre contact avec Scribe à Paris au sujet d’une adaptation du roman d’H. Konig, Die Hohe Braut, que j’avais esquissée. Ainsi ai-je passé le reste de cet été aux souvenirs toujours heureux. À la fin août, j’ai dû partir pour Riga pour prendre mes nouvelles fonctions. Bien que je sache que ma sœur Rosalie s’était mariée peu avant avec l’homme de son choix, le professeur Oswald Marbach de Leipzig, j’ai évité cette ville, probablement par la folle idée de m’épargner toute humiliation, et je suis allé directement à Berlin, où je devais recevoir certaines instructions supplémentaires de mon futur directeur, ainsi que récupérer mon passeport. Là, j’ai rencontré une sœur cadette de Minna, Amalie Planer, chanteuse au beau timbre de voix, qui avait rejoint notre troupe d’opéra à Magdebourg pour une courte période. Mon récit sur Minna a complètement bouleversé cette jeune fille extrêmement bienveillante. Nous sommes allées ensemble assister à une représentation de Fidelia, pendant laquelle elle, comme moi, a éclaté en larmes et en sanglots. Revigoré par l’impression sympathique que j’avais reçue, je suis passé par Schwerin, où j’ai été déçu dans mon espoir de trouver des traces de Minna, puis je suis allé à Lübeck pour attendre un navire marchand en partance pour Riga. Nous avions levé l’ancre pour Travemünde lorsque un vent défavorable s’est levé, retardant notre départ d’une semaine : j’ai dû passer ce temps désagréable dans une misérable taverne de bord. Livré à moi-même, j’ai essayé, entre autres choses, de lire Till Eulenspiegel, et c’est ce livre populaire qui m’a donné pour la première fois l’idée d’une véritable opérette allemande. Bien plus tard, lorsque j’écrivais les paroles de mon Junger Siegfried, je me souviens avoir de nombreux souvenirs vivaces de ce séjour mélancolique à Travemünde et de ma lecture de Till Eulenspiegel. Après un voyage de quatre jours, nous sommes enfin arrivés au port de Bolderaa. J’éprouvais une excitation particulière en entrant en contact avec les fonctionnaires russes, que j’avais instinctivement détestés depuis l’époque où, enfant, je soutenais les Polonais. Il me semblait que la police portuaire devait lire de l’enthousiasme pour les Polonais sur mon visage et allait me renvoyer sur-le-champ en Sibérie, et j’ai été d’autant plus agréablement surpris, en arrivant
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Riga, pour me retrouver entouré de l’élément allemand familier qui, avant tout, imprégnait tout ce qui concernait le théâtre. Après mes expériences malheureuses liées aux conditions des petites scènes allemandes, la manière dont ce théâtre nouvellement ouvert était géré eut d’abord un effet apaisant sur mon esprit. Une société avait été formée par un certain nombre de spectateurs fortunés et de riches hommes d’affaires afin de collecter, par souscription volontaire, suffisamment d’argent pour assurer une gestion qu’ils considéraient comme idéale et solide. Le directeur qu’ils nommèrent fut Karl von Holtei, un dramaturge assez populaire qui jouissait d’une certaine réputation dans le monde du théâtre. Les idées de cet homme concernant la scène représentaient une tendance particulière, en déclin à cette époque. En plus de ses remarquables dons sociaux, il possédait une connaissance extraordinaire de toutes les personnalités importantes liées au théâtre au cours des vingt dernières années, et appartenait à une société appelée Die Liebenswurdigen Libertins (« Les Libertins aimables »). Il s’agissait d’un groupe de jeunes esprits prétentieux qui considéraient la scène comme un terrain de jeu autorisé par le public pour y exposer leurs farces insensées, loin desquelles la classe moyenne se tenait à l’écart, tandis que les gens cultivés perdaient peu à peu tout intérêt pour le théâtre dans de telles conditions désespérées.
L’épouse de Holtei avait jadis été une actrice populaire au théâtre de Konigstadt à Berlin, et c’est là, à l’époque où Henriette Sontag en fit le théâtre le plus célèbre, que le style de Holtei s’était formé. La représentation là-bas de son mélodrame Leonore (basé sur une ballade de Burger) lui avait notamment valu une grande réputation en tant qu’auteur pour la scène ; il a également écrit quelques Liederspiele, parmi lesquels l’un, intitulé Der Alte Feldherr, devint assez populaire. Son invitation à Riga fut particulièrement bien accueillie, car elle permettait de satisfaire son désir de se plonger entièrement dans la vie théâtrale ; il espérait, en ce lieu isolé, pouvoir donner libre cours à sa passion sans contrainte. Sa manière de faire particulière, sa réserve inépuisable de conversations amusantes et son approche désinvolte des affaires lui valurent une influence remarquable sur les commerçants de Riga, qui ne souhaitaient rien de mieux que le divertissement qu’il pouvait leur offrir. Ils lui fournirent généreusement tous les moyens nécessaires et le traitèrent avec une confiance totale en tous points. Sous ses auspices, mon propre engagement fut obtenu très facilement. Il n’acceptait pas les vieux pédants grincheux, préférant les jeunes hommes uniquement en raison de leur jeunesse. Quant à moi, il lui suffisait de savoir que je faisais partie…
L’épouse de Holtei avait jadis été une actrice populaire au théâtre de Konigstadt à Berlin, et c’est là, à l’époque où Henriette Sontag en fit le théâtre le plus célèbre, que le style de Holtei s’était formé. La représentation là-bas de son mélodrame Leonore (basé sur une ballade de Burger) lui avait notamment valu une grande réputation en tant qu’auteur pour la scène ; il a également écrit quelques Liederspiele, parmi lesquels l’un, intitulé Der Alte Feldherr, devint assez populaire. Son invitation à Riga fut particulièrement bien accueillie, car elle permettait de satisfaire son désir de se plonger entièrement dans la vie théâtrale ; il espérait, en ce lieu isolé, pouvoir donner libre cours à sa passion sans contrainte. Sa manière de faire particulière, sa réserve inépuisable de conversations amusantes et son approche désinvolte des affaires lui valurent une influence remarquable sur les commerçants de Riga, qui ne souhaitaient rien de mieux que le divertissement qu’il pouvait leur offrir. Ils lui fournirent généreusement tous les moyens nécessaires et le traitèrent avec une confiance totale en tous points. Sous ses auspices, mon propre engagement fut obtenu très facilement. Il n’acceptait pas les vieux pédants grincheux, préférant les jeunes hommes uniquement en raison de leur jeunesse. Quant à moi, il lui suffisait de savoir que je faisais partie…
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à une famille qu’il connaissait et qu’il appréciait, et ayant en outre entendu parler de ma dévotion ardente pour la musique italienne et française moderne en particulier, il décida que j’étais l’homme qu’il lui fallait. Il avait fait copier tous les partitions d’opéras de Bellini, Donizetti, Adam et Auber, et je devais faire profiter les braves gens de Riga de ces œuvres le plus rapidement possible.
La première fois que je visitai Holtei, je rencontrai un ancien connaissant de Leipzig, Heinrich Dorn, mon ancien mentor, qui occupait désormais le poste permanent de chef de chœur à l’église et d’enseignant de musique dans les écoles. Il fut heureux de voir son élève curieux transformé en chef d’orchestre d’opéra compétent et indépendant, et tout aussi surpris de voir l’admirateur excentrique de Beethoven devenir un fervent défenseur de Bellini et d’Adam. Il m’emmena chez lui, dans sa résidence d’été, construite, selon l’expression locale de Riga, « dans les champs », c’est-à-dire littéralement sur le sable.
Pendant que je lui racontais les expériences que j’avais vécues, je pris conscience de l’aspect étrangement désert de cet endroit. Sentant peur et sans abri, mon malaise initial se transforma peu à peu en un désir passionné de m’échapper à tout ce tourbillon de vie théâtrale qui m’avait attiré dans des régions si inhospitalières. Cette humeur troublée dissipa rapidement l’insouciance qui, à Magdebourg, m’avait poussé au niveau de la société théâtrale la plus méprisable et avait également gâté mes goûts musicaux. Elle contenait aussi les germes d’une nouvelle tendance qui se développa durant mon séjour à Riga, me coupant de plus en plus du théâtre, causant ainsi à Holtei toute l’irritation inhérente à la déception.
Cependant, pendant un certain temps, je n’eus aucune difficulté à tirer le meilleur parti d’une situation difficile. Nous fûmes obligés d’ouvrir le théâtre avant que la troupe ne soit complète. Pour y parvenir, nous donnâmes une représentation d’une courte opérette comique de C. Blum, intitulée Marie, Max und Michel. Pour cette œuvre, je composai une mélodie supplémentaire pour une chanson que Holtei avait écrite pour le ténor Gunther ; elle se composait d’une introduction sentimentale et d’un rondo militaire joyeux, et fut très appréciée. Plus tard, j’ajoutai une autre chanson à Schweizerfamilie, destinée à être chantée par un autre ténor, Scheibler ; elle avait un caractère dévot et plut non seulement au public, mais aussi à moi-même, montrant les signes du bouleversement qui s’opérait progressivement dans mon développement musical. On me confia la composition d’une mélodie pour un hymne national écrit par Brakel en l’honneur de l’anniversaire du tsar Nicolas. J’essayai de lui donner autant que possible le caractère approprié.
La première fois que je visitai Holtei, je rencontrai un ancien connaissant de Leipzig, Heinrich Dorn, mon ancien mentor, qui occupait désormais le poste permanent de chef de chœur à l’église et d’enseignant de musique dans les écoles. Il fut heureux de voir son élève curieux transformé en chef d’orchestre d’opéra compétent et indépendant, et tout aussi surpris de voir l’admirateur excentrique de Beethoven devenir un fervent défenseur de Bellini et d’Adam. Il m’emmena chez lui, dans sa résidence d’été, construite, selon l’expression locale de Riga, « dans les champs », c’est-à-dire littéralement sur le sable.
Pendant que je lui racontais les expériences que j’avais vécues, je pris conscience de l’aspect étrangement désert de cet endroit. Sentant peur et sans abri, mon malaise initial se transforma peu à peu en un désir passionné de m’échapper à tout ce tourbillon de vie théâtrale qui m’avait attiré dans des régions si inhospitalières. Cette humeur troublée dissipa rapidement l’insouciance qui, à Magdebourg, m’avait poussé au niveau de la société théâtrale la plus méprisable et avait également gâté mes goûts musicaux. Elle contenait aussi les germes d’une nouvelle tendance qui se développa durant mon séjour à Riga, me coupant de plus en plus du théâtre, causant ainsi à Holtei toute l’irritation inhérente à la déception.
Cependant, pendant un certain temps, je n’eus aucune difficulté à tirer le meilleur parti d’une situation difficile. Nous fûmes obligés d’ouvrir le théâtre avant que la troupe ne soit complète. Pour y parvenir, nous donnâmes une représentation d’une courte opérette comique de C. Blum, intitulée Marie, Max und Michel. Pour cette œuvre, je composai une mélodie supplémentaire pour une chanson que Holtei avait écrite pour le ténor Gunther ; elle se composait d’une introduction sentimentale et d’un rondo militaire joyeux, et fut très appréciée. Plus tard, j’ajoutai une autre chanson à Schweizerfamilie, destinée à être chantée par un autre ténor, Scheibler ; elle avait un caractère dévot et plut non seulement au public, mais aussi à moi-même, montrant les signes du bouleversement qui s’opérait progressivement dans mon développement musical. On me confia la composition d’une mélodie pour un hymne national écrit par Brakel en l’honneur de l’anniversaire du tsar Nicolas. J’essayai de lui donner autant que possible le caractère approprié.
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Une œuvre destinée à dépeindre un monarque patriarcal et despotique ; une fois de plus, j’ai acquis une certaine notoriété, car elle était interprétée chaque année à cette même date. Holtei a tenté de me convaincre d’écrire une opérette joyeuse et légère, ou plutôt une comédie musicale, à être présentée par notre troupe telle quelle. J’ai consulté le livret de ma Glucktiche Barenfamilie et constaté que Holtei l’appréciait beaucoup (comme je l’ai déjà mentionné ailleurs) ; mais lorsque j’ai découvert la petite quantité de musique que j’avais déjà composée pour elle, j’ai été pris de dégoût face à ce style d’écriture ; j’ai alors offert le livret à mon ami maladroit mais bienveillant, Lobmann, mon homme de confiance à l’orchestre, et je n’y ai plus pensé depuis ce jour. J’ai cependant réussi à travailler sur le livret de Rienzi, que j’avais esquissé à Blasewitz. Je l’ai développé sous tous les aspects, à une échelle si extravagante que, avec cette œuvre, j’ai délibérément éliminé toute possibilité d’être tenté, en raison des circonstances, de la produire ailleurs qu’à l’une des plus grandes scènes d’Europe.
Mais tandis que cela contribuait à renforcer ma volonté de m’échapper à toutes les petites dégradations de la vie théâtrale, de nouvelles complications sont apparues, qui m’ont affecté de plus en plus sérieusement et ont ajouté des obstacles à mes objectifs. La prima donna engagée par Holtei nous avait déçus, et nous étions donc sans chanteuse pour les opéras grandioses. Dans ces circonstances, Holtei a accepté avec joie ma proposition de demander à Amalie, la sœur de Minna (qui était ravie d’accepter un engagement qui la rapprochait de moi), de venir immédiatement à Riga. Dans sa réponse que m’a envoyée depuis Dresde, où elle vivait alors, elle m’a informé du retour de Minna chez ses parents, ainsi que de sa situation misérable due à une grave maladie. J’ai naturellement accueilli cette nouvelle avec calme, car ce que j’avais appris sur Minna depuis qu’elle m’avait quitté pour la dernière fois m’avait contraint à autoriser mon vieil ami de Königsberg à prendre des dispositions pour obtenir un divorce. Il était certain que Minna avait séjourné quelque temps dans un hôtel à Hambourg avec cet homme malheureux, M. Dietrich, et qu’elle avait répandu partout l’histoire de notre séparation de manière si absolue que le monde du théâtre en particulier en avait parlé d’une façon vraiment insultante à mon égard. J’ai simplement informé Amalie de cela et lui ai demandé de m’épargner tout autre nouveau concernant sa sœur.
Alors, c’est Minna elle-même qui m’a écrit, m’adressant une lettre vraiment déchirante, dans laquelle elle confessait ouvertement son infidélité. Elle déclarait avoir été poussée à agir ainsi par le désespoir, mais que les graves ennuis qu’elle s’était ainsi attirés lui avaient servi de leçon ; désormais, tout ce qu’elle…
Mais tandis que cela contribuait à renforcer ma volonté de m’échapper à toutes les petites dégradations de la vie théâtrale, de nouvelles complications sont apparues, qui m’ont affecté de plus en plus sérieusement et ont ajouté des obstacles à mes objectifs. La prima donna engagée par Holtei nous avait déçus, et nous étions donc sans chanteuse pour les opéras grandioses. Dans ces circonstances, Holtei a accepté avec joie ma proposition de demander à Amalie, la sœur de Minna (qui était ravie d’accepter un engagement qui la rapprochait de moi), de venir immédiatement à Riga. Dans sa réponse que m’a envoyée depuis Dresde, où elle vivait alors, elle m’a informé du retour de Minna chez ses parents, ainsi que de sa situation misérable due à une grave maladie. J’ai naturellement accueilli cette nouvelle avec calme, car ce que j’avais appris sur Minna depuis qu’elle m’avait quitté pour la dernière fois m’avait contraint à autoriser mon vieil ami de Königsberg à prendre des dispositions pour obtenir un divorce. Il était certain que Minna avait séjourné quelque temps dans un hôtel à Hambourg avec cet homme malheureux, M. Dietrich, et qu’elle avait répandu partout l’histoire de notre séparation de manière si absolue que le monde du théâtre en particulier en avait parlé d’une façon vraiment insultante à mon égard. J’ai simplement informé Amalie de cela et lui ai demandé de m’épargner tout autre nouveau concernant sa sœur.
Alors, c’est Minna elle-même qui m’a écrit, m’adressant une lettre vraiment déchirante, dans laquelle elle confessait ouvertement son infidélité. Elle déclarait avoir été poussée à agir ainsi par le désespoir, mais que les graves ennuis qu’elle s’était ainsi attirés lui avaient servi de leçon ; désormais, tout ce qu’elle…
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Ce qu’elle souhaitait, c’était de revenir sur le bon chemin. En tenant compte de tout, je conclus qu’elle avait été trompée quant au caractère de son séducteur, et que la conscience de sa situation terrible l’avait placée, moralement et physiquement, dans une condition des plus lamentables. Malade et misérable, elle se tourna alors vers moi pour avouer sa faute, implorer mon pardon et m’assurer, malgré tout, qu’elle avait désormais pleinement pris conscience de son amour pour moi. Jamais auparavant je n’avais entendu de tels sentiments de la part de Minna, et je ne les entendrais plus jamais de sa part, sauf à une occasion émouvante de nombreuses années plus tard, lorsque des déclarations similaires m’eurent ému de la même manière que cette lettre en particulier. En réponse, je lui dis qu’il ne fallait plus jamais parler entre nous de ce qui s’était passé, pour quoi j’assumais la principale responsabilité ; et je peux être fier d’avoir tenu cette résolution à la lettre.
Lorsque les fiançailles de sa sœur furent réglées de manière satisfaisante, j’invitai aussitôt Minna à venir à Riga avec elle. Toutes deux acceptèrent volontiers mon invitation et arrivèrent de Dresde chez moi le 19 octobre, alors que le temps hivernal s’était déjà installé. Avec beaucoup de regret, je constatai que la santé de Minna s’était vraiment détériorée, et je fis donc tout mon possible pour lui fournir tous les confort domestiques et le calme dont elle avait besoin. Cela posa des difficultés, car mon modeste salaire en tant que chef d’orchestre était tout ce que j’avais à ma disposition, et nous étions tous deux fermement déterminés à empêcher Minna de reprendre la scène. D’un autre côté, la mise en œuvre de cette décision, en raison des contraintes financières qu’elle impliquait, engendra des complications étranges, dont la nature ne m’apparut que plus tard, lorsque des événements surprenants révélèrent le véritable caractère moral du directeur Holtei. Pour l’instant, je devais laisser croire aux gens que j’étais jaloux de ma femme. J’endurai patiemment l’idée générale selon laquelle j’avais de bonnes raisons de l’être, tout en me réjouissant du retour de notre vie conjugale paisible, et surtout en voyant notre humble maison, que nous rendions aussi confortable que nos moyens le permettaient, et dans la gestion de laquelle les talents domestiques de Minna se manifestaient pleinement. Comme nous n’avions toujours pas d’enfants et devions généralement recourir à un chien pour animer le foyer, nous eûmes un jour l’idée excentrique d’essayer notre chance avec un jeune loup amené à la maison encore tout petit. Cependant, comme cet essai ne contribua pas à améliorer le confort de notre vie domestique, nous l’abandonnâmes après quelques semaines passées avec nous. Nous eûmes plus de succès avec la sœur Amalie ; car, par sa bonne nature et ses manières simples et familières, elle contribua grandement à compenser l’absence d’enfants.
Lorsque les fiançailles de sa sœur furent réglées de manière satisfaisante, j’invitai aussitôt Minna à venir à Riga avec elle. Toutes deux acceptèrent volontiers mon invitation et arrivèrent de Dresde chez moi le 19 octobre, alors que le temps hivernal s’était déjà installé. Avec beaucoup de regret, je constatai que la santé de Minna s’était vraiment détériorée, et je fis donc tout mon possible pour lui fournir tous les confort domestiques et le calme dont elle avait besoin. Cela posa des difficultés, car mon modeste salaire en tant que chef d’orchestre était tout ce que j’avais à ma disposition, et nous étions tous deux fermement déterminés à empêcher Minna de reprendre la scène. D’un autre côté, la mise en œuvre de cette décision, en raison des contraintes financières qu’elle impliquait, engendra des complications étranges, dont la nature ne m’apparut que plus tard, lorsque des événements surprenants révélèrent le véritable caractère moral du directeur Holtei. Pour l’instant, je devais laisser croire aux gens que j’étais jaloux de ma femme. J’endurai patiemment l’idée générale selon laquelle j’avais de bonnes raisons de l’être, tout en me réjouissant du retour de notre vie conjugale paisible, et surtout en voyant notre humble maison, que nous rendions aussi confortable que nos moyens le permettaient, et dans la gestion de laquelle les talents domestiques de Minna se manifestaient pleinement. Comme nous n’avions toujours pas d’enfants et devions généralement recourir à un chien pour animer le foyer, nous eûmes un jour l’idée excentrique d’essayer notre chance avec un jeune loup amené à la maison encore tout petit. Cependant, comme cet essai ne contribua pas à améliorer le confort de notre vie domestique, nous l’abandonnâmes après quelques semaines passées avec nous. Nous eûmes plus de succès avec la sœur Amalie ; car, par sa bonne nature et ses manières simples et familières, elle contribua grandement à compenser l’absence d’enfants.
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Le temps passait. Les deux sœurs, qui n’avaient reçu aucune véritable éducation, revenaient souvent, de manière ludique, aux coutumes de leur enfance. Lorsqu’elles chantaient des duos pour enfants, Minna, bien qu’elle n’eût reçu aucune formation musicale, parvenait toujours très habilement à chanter en contrepoint ; et plus tard, alors que nous prenions notre repas du soir, mangeant de la salade russe, du saumon salé du Dvina ou du caviar russe frais, nous étions toutes les trois très joyeuses et heureuses, loin de chez nous, dans notre foyer du nord.
La belle voix d’Amalie et son véritable talent vocal lui valurent au début une très favorable réception du public, ce qui nous fut d’un grand secours à toutes. Cependant, étant très petite et ne possédant pas un grand talent d’actrice, l’étendue de ses capacités était très limitée. Comme elle fut bientôt dépassée par des concurrentes plus talentueuses, ce fut une véritable chance pour elle qu’un jeune officier de l’armée russe, alors capitaine, aujourd’hui général, Carl von Meek, tombât follement amoureux de cette jeune fille et l’épousât un an plus tard. La partie malheureuse de cet engagement, cependant, fut qu’il causa de nombreuses difficultés et apporta le premier nuage au-dessus de notre ménage à trois. En effet, après quelque temps, les deux sœurs se disputèrent violemment, et j’eus l’expérience très désagréable de vivre pendant toute une année dans la même maison avec deux parentes qui ne se voyaient ni ne se parlaient.
Nous passâmes l’hiver du début de 1838 dans une très petite demeure sombre de la vieille ville ; ce n’est qu’au printemps que nous déménageâmes dans une maison plus agréable, dans un quartier plus sain de Saint-Pétersbourg. Là, malgré la querelle entre les sœurs mentionnée précédemment, nous menâmes une vie plutôt gaie et joyeuse, car nous pouvions souvent recevoir de nombreux amis et connaissances, de manière simple mais agréable. En plus des membres de la troupe, je connaissais quelques personnes en ville, et nous recevions ainsi que nous rendions visite à la famille de Dorn, le directeur musical, avec qui je devins assez proche. Mais c’est le deuxième directeur musical, Franz Lobmann, un homme très respectable mais peu doué, qui devint mon plus fidèle ami. Cependant, je ne cultivai pas de nombreux contacts dans des cercles plus larges, et leur nombre diminua à mesure que la passion dominante de ma vie devenait de plus en plus forte ; si bien que, lorsque je quittai Riga, après y avoir passé près de deux ans, je partis presque comme une étrangère, avec autant d’indifférence que lorsque j’avais quitté Magdebourg et Königsberg. Ce qui rendit particulièrement amère ma départ, cependant, fut une série d’expériences de nature particulièrement désagréable, qui me décidèrent fermement à m’affranchir complètement de la nécessité de…
La belle voix d’Amalie et son véritable talent vocal lui valurent au début une très favorable réception du public, ce qui nous fut d’un grand secours à toutes. Cependant, étant très petite et ne possédant pas un grand talent d’actrice, l’étendue de ses capacités était très limitée. Comme elle fut bientôt dépassée par des concurrentes plus talentueuses, ce fut une véritable chance pour elle qu’un jeune officier de l’armée russe, alors capitaine, aujourd’hui général, Carl von Meek, tombât follement amoureux de cette jeune fille et l’épousât un an plus tard. La partie malheureuse de cet engagement, cependant, fut qu’il causa de nombreuses difficultés et apporta le premier nuage au-dessus de notre ménage à trois. En effet, après quelque temps, les deux sœurs se disputèrent violemment, et j’eus l’expérience très désagréable de vivre pendant toute une année dans la même maison avec deux parentes qui ne se voyaient ni ne se parlaient.
Nous passâmes l’hiver du début de 1838 dans une très petite demeure sombre de la vieille ville ; ce n’est qu’au printemps que nous déménageâmes dans une maison plus agréable, dans un quartier plus sain de Saint-Pétersbourg. Là, malgré la querelle entre les sœurs mentionnée précédemment, nous menâmes une vie plutôt gaie et joyeuse, car nous pouvions souvent recevoir de nombreux amis et connaissances, de manière simple mais agréable. En plus des membres de la troupe, je connaissais quelques personnes en ville, et nous recevions ainsi que nous rendions visite à la famille de Dorn, le directeur musical, avec qui je devins assez proche. Mais c’est le deuxième directeur musical, Franz Lobmann, un homme très respectable mais peu doué, qui devint mon plus fidèle ami. Cependant, je ne cultivai pas de nombreux contacts dans des cercles plus larges, et leur nombre diminua à mesure que la passion dominante de ma vie devenait de plus en plus forte ; si bien que, lorsque je quittai Riga, après y avoir passé près de deux ans, je partis presque comme une étrangère, avec autant d’indifférence que lorsque j’avais quitté Magdebourg et Königsberg. Ce qui rendit particulièrement amère ma départ, cependant, fut une série d’expériences de nature particulièrement désagréable, qui me décidèrent fermement à m’affranchir complètement de la nécessité de…
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Me mélanger avec des gens comme ceux que j’avais rencontrés lors de mes tentatives précédentes pour me créer une place au théâtre. Cependant, ce n’est que progressivement que je pris pleinement conscience de tout cela. Au début, sous la protection rassurante de mon bonheur conjugal renouvelé, qui avait été perturbé pendant un temps dans ses débuts, je me sentais nettement mieux dans mon travail professionnel qu’auparavant. Le fait que la situation matérielle de l’entreprise théâtrale fût assurée exerçait une influence positive sur les représentations. Le théâtre lui-même était confiné dans un espace très restreint ; il y avait à peine de la place pour les décors sur sa petite scène, tout comme il n’y avait pas de place pour de riches effets musicaux dans l’orchestre exigu. Des limites très strictes étaient imposées dans les deux domaines, pourtant je parvins à introduire des renforts considérables dans un orchestre conçu à l’origine uniquement pour un quatuor à cordes – deux premières et deux deuxièmes violons, deux violoncelles et un violoncelle. Ces efforts fructueux furent la première cause de l’aversion que Holtei manifesta plus tard envers moi. Après cela, nous fûmes en mesure d’obtenir de bonne musique orchestrale pour l’opéra. J’ai trouvé l’étude approfondie de l’opéra de Mehul, Joseph en Égypte, très stimulante. Son style noble et simple, ajouté à l’effet émouvant de la musique, qui captive complètement, contribua grandement à provoquer un changement favorable dans mes goûts, jusqu’alors altérés par ma relation avec le théâtre. Il était très réconfortant de sentir mon goût sérieux d’autrefois renaître grâce à de véritables belles représentations dramatiques. Je me souviens particulièrement d’une production de King Lear, que j’ai suivie avec le plus grand intérêt, non seulement lors des représentations elles-mêmes, mais aussi lors de toutes les répétitions. Pourtant, ces impressions éducatives eurent tendance à me rendre de plus en plus insatisfait de mon travail au théâtre. D’un côté, les membres de la troupe devinrent progressivement de moins en moins agréables à mes yeux, et de l’autre, je devenais de plus en plus mécontent de la direction. En ce qui concerne le personnel du théâtre, je découvris très vite la vacuité, la vanité et l’égoïsme impudent de cette catégorie de personnes incultes et indisciplinées, car j’avais perdu mon ancien penchant pour la vie bohème qui m’avait tant attiré à Magdebourg. Bientôt, il ne resta que quelques membres de notre troupe avec qui je n’avais pas eu de conflit, en raison de tels ou tels défauts. Mais mon expérience la plus triste fut que, dans de tels conflits, auxquels j’étais en réalité poussé uniquement par mon zèle pour le succès artistique de l’ensemble des représentations, non seulement je ne recevais aucun soutien de Holtei, le directeur, mais je fis même de lui mon ennemi. Il déclara même publiquement que
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Notre théâtre était devenu bien trop respectable pour son goût, et il essaya de me convaincre que de bonnes représentations théâtrales ne pouvaient être données par une troupe trop rigide. Selon lui, l’idée de la dignité de l’art théâtral n’était qu’un absurde pedantisme, et il considérait le vaudeville, légèrement sérieux et comique, comme le seul genre de spectacle digne d’intérêt. L’opéra sérieux, avec ses ensembles musicaux riches, suscitait chez lui une aversion particulière ; mes exigences à ce sujet l’irritaient au point qu’il y répondait uniquement par mépris et des refus indignés. J’allais bientôt prendre conscience, à mon grand effroi, du lien étrange entre cette préférence artistique et ses goûts en matière de morale. Pour l’instant, j’étais tellement rebuté par l’énoncé de ses antipathies artistiques que ma répulsion pour le théâtre en tant que profession ne cessait de croître. Je prenais encore plaisir à certaines bonnes représentations que je pouvais organiser, dans de bonnes conditions, au plus grand théâtre de Mitau, où la troupe se rendait pendant une partie du début de l’été. Cependant, c’est là, en passant la plupart de mon temps à lire les romans de Bulwer Lytton, que je pris la résolution secrète de m’efforcer de me libérer de tout lien avec le seul domaine de l’art théâtral qui m’ait été jusqu’alors ouvert. La composition de mon Rienzi, dont j’avais terminé le texte dès les premiers jours de mon séjour à Riga, devait servir de pont vers ce monde glorieux que j’aspirais ardemment à atteindre. J’avais mis de côté la finition de ma Gluckliche Barenfamilie, pour la simple raison que le caractère plus léger de cette œuvre m’aurait davantage mis en contact avec ces gens du théâtre que je détestais le plus. Ma plus grande consolation était maintenant de préparer Rienzi en ignorant complètement les moyens disponibles pour sa mise en scène ; mon désir de le produire me forcerait à sortir des limites étroites de ce petit cercle théâtral pour chercher un nouveau lien avec l’un des grands théâtres. Ce n’est qu’après notre retour de Mitau, au milieu de l’été 1838, que je me mis au travail sur cette composition, ce qui suscita en moi un enthousiasme qui, compte tenu de ma situation, n’était rien de moins qu’un acte de témérité désespérée. Tous ceux à qui je confiai mon projet comprirent immédiatement, rien qu’en entendant parler de mon sujet, que je prévoyais de quitter ma situation actuelle, dans laquelle il n’y avait aucune possibilité de produire mon œuvre ; on me considérait comme imprudent et seulement apte à finir en asile.
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À tous mes connaissances, ma méthode me semblait stupide et téméraire. Même l’ancien mécène de mon ouverture particulière de Leipzig la jugea impraticable et excentrique, étant donné que j’avais de nouveau tourné le dos à l’opérette légère. Il exprima très librement cette opinion dans la Neue Zeitschrift für Musik, dans un compte rendu d’un concert que j’avais donné vers la fin de l’hiver précédent, et se moqua ouvertement de l’Ouverture Columbus de Magdebourg ainsi que de l’Ouverture Rule Britannia mentionnées précédemment. Moi-même, je n’avais tiré aucun plaisir de l’exécution de l’une ou l’autre de ces ouvertures, car ma prédilection pour les cors, fortement marquée dans les deux, m’avait encore joué un mauvais tour ; j’avais manifestement attendu trop de nos musiciens de Riga et dus endurer toutes sortes de déceptions lors de cette représentation. En complet contraste avec ma version extravagante de Rienzi, ce même directeur, H. Dorn, s’était mis au travail pour écrire une opéra en tenant compte avec le plus grand soin des conditions régnant au théâtre de Riga. Der Schoffe van Paris, une opérette historique datant de la période du siège de Paris par Jeanne d’Arc, fut répétée et jouée par nous à la grande satisfaction du compositeur. Cependant, le succès de cette œuvre ne me donna aucune raison d’abandonner mon projet de terminer Rienzi, et je fus secrètement heureux de constater que je pouvais accueillir ce succès sans la moindre jalousie. Bien que dépourvu de tout sentiment de rivalité, je cessai progressivement de fréquenter les artistes de Riga, me limitant principalement à l’accomplissement des tâches que j’avais assumées, et travaillai sans m’inquiéter le moins du monde de savoir si j’arriverais un jour à voir cette œuvre produite. Les expériences sérieuses et amères que j’avais vécues si tôt dans ma vie m’avaient beaucoup guidé vers ce côté profondément sérieux de ma nature qui s’était manifesté dès ma jeunesse. L’effet de ces expériences douloureuses fut encore accentué par d’autres impressions tristes. Peu de temps après que Minna se fut réunie à moi, j’eus de la maison la nouvelle du décès de ma sœur Rosalie. C’était la première fois de ma vie que je vivais le départ d’un être cher. La mort de cette sœur me parut un coup du destin extrêmement cruel et significatif ; c’était par amour et respect pour elle que j’avais si résolument renoncé à mes excès de jeunesse, et c’était pour gagner sa sympathie que j’avais consacré une attention particulière à mes premières grandes œuvres. Lorsque les passions et les soucis de la vie m’avaient poussé à quitter ma maison, c’était elle qui avait pénétré au plus profond de mon cœur profondément meurtri, et c’est elle qui m’avait adressé ce adieu anxieux au moment de mon départ de Leipzig. Au moment de ma disparition, lorsque…
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Lorsque les nouvelles de mon mariage impulsif et de ma situation désastreuse qui en résultait atteignirent ma famille, c’est elle, comme ma mère me l’a dit plus tard, qui n’a jamais perdu confiance en moi, mais qui a toujours gardé l’espoir que je parviendrais un jour à développer pleinement mes capacités et à faire de ma vie un véritable succès.
Aujourd’hui, face à la nouvelle de sa mort, éclairé par le souvenir de ce dernier adieu impressionnant, c’est comme par un éclair que j’ai compris la valeur immense que représentaient pour moi mes relations avec cette sœur ; je n’ai pleinement réalisé l’ampleur de son influence que plus tard, lorsque, après mes premiers succès remarquables, ma mère se lamenta en larmes que Rosalie n’eût pas vécu pour les voir.
Il m’a vraiment fait du bien de reprendre contact avec ma famille. Ma mère et mes sœurs avaient d’une manière ou d’une autre eu des nouvelles de mes agissements, et j’ai été profondément touché, dans les lettres qu’elles m’envoyaient désormais, de ne y trouver aucune réprimande concernant mon comportement têtu et apparemment insensible, mais seulement de la sympathie et une sollicitude sincère. Ma famille avait également reçu des rapports favorables sur les bonnes qualités de ma femme, ce dont j’étais particulièrement heureux, car cela m’épargnait les difficultés de devoir justifier son comportement discutable aux yeux de ma famille, que j’aurais eu du mal à excuser.
Cela apporta une paix bénéfique à mon âme, qui avait récemment été la proie des pires angoisses. Tout ce qui m’avait poussé avec tant de précipitation à un mariage imprudent et prématuré, tout ce qui pesait ainsi si lourdement sur moi, semblait maintenant apaisé, laissant place à la tranquillité. Et bien que les soucis ordinaires de la vie continuaient de peser sur moi pendant de nombreuses années, souvent sous une forme très exaspérante et problématique, les angoisses liées à mes ardents désirs de jeunesse étaient en quelque sorte apaisées. Dès lors, jusqu’à l’obtention de mon indépendance professionnelle, toutes les luttes de ma vie purent être entièrement orientées vers cet objectif plus idéal qui, dès la conception de mon Rienzi, devait être mon unique guide dans la vie.
Ce n’est que plus tard que j’ai compris pour la première fois la véritable nature de ma vie à Riga, grâce aux paroles d’un de ses habitants, stupéfait d’apprendre le succès d’un homme dont, durant ses deux années de séjour dans cette petite capitale de Livonie, on n’avait rien su de son importance.
Entièrement dépendant de mes propres ressources, j’étais un étranger pour tout le monde. Comme je l’ai mentionné précédemment, je me tenais à l’écart de tous les gens du théâtre, en raison de mon aversion grandissante envers eux ; ainsi, à la fin du mois de mars 1839, à la fin de mon deuxième hiver là-bas, on m’a donné ma démission.
Aujourd’hui, face à la nouvelle de sa mort, éclairé par le souvenir de ce dernier adieu impressionnant, c’est comme par un éclair que j’ai compris la valeur immense que représentaient pour moi mes relations avec cette sœur ; je n’ai pleinement réalisé l’ampleur de son influence que plus tard, lorsque, après mes premiers succès remarquables, ma mère se lamenta en larmes que Rosalie n’eût pas vécu pour les voir.
Il m’a vraiment fait du bien de reprendre contact avec ma famille. Ma mère et mes sœurs avaient d’une manière ou d’une autre eu des nouvelles de mes agissements, et j’ai été profondément touché, dans les lettres qu’elles m’envoyaient désormais, de ne y trouver aucune réprimande concernant mon comportement têtu et apparemment insensible, mais seulement de la sympathie et une sollicitude sincère. Ma famille avait également reçu des rapports favorables sur les bonnes qualités de ma femme, ce dont j’étais particulièrement heureux, car cela m’épargnait les difficultés de devoir justifier son comportement discutable aux yeux de ma famille, que j’aurais eu du mal à excuser.
Cela apporta une paix bénéfique à mon âme, qui avait récemment été la proie des pires angoisses. Tout ce qui m’avait poussé avec tant de précipitation à un mariage imprudent et prématuré, tout ce qui pesait ainsi si lourdement sur moi, semblait maintenant apaisé, laissant place à la tranquillité. Et bien que les soucis ordinaires de la vie continuaient de peser sur moi pendant de nombreuses années, souvent sous une forme très exaspérante et problématique, les angoisses liées à mes ardents désirs de jeunesse étaient en quelque sorte apaisées. Dès lors, jusqu’à l’obtention de mon indépendance professionnelle, toutes les luttes de ma vie purent être entièrement orientées vers cet objectif plus idéal qui, dès la conception de mon Rienzi, devait être mon unique guide dans la vie.
Ce n’est que plus tard que j’ai compris pour la première fois la véritable nature de ma vie à Riga, grâce aux paroles d’un de ses habitants, stupéfait d’apprendre le succès d’un homme dont, durant ses deux années de séjour dans cette petite capitale de Livonie, on n’avait rien su de son importance.
Entièrement dépendant de mes propres ressources, j’étais un étranger pour tout le monde. Comme je l’ai mentionné précédemment, je me tenais à l’écart de tous les gens du théâtre, en raison de mon aversion grandissante envers eux ; ainsi, à la fin du mois de mars 1839, à la fin de mon deuxième hiver là-bas, on m’a donné ma démission.
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La direction, bien que cet événement m’ait surpris pour d’autres raisons, m’a néanmoins fait me sentir pleinement réconcilié avec ce changement obligatoire dans ma vie. Les raisons qui ont conduit à ce licenciement étaient cependant de nature telle que je ne pouvais le considérer que comme l’une des expériences les plus désagréables de ma vie. Une fois, alors que j’étais gravement malade, j’ai appris les véritables sentiments de Holtei envers moi. J’avais attrapé un fort rhume au cœur de l’hiver lors d’une répétition théâtrale, et il a aussitôt pris une gravité extrême, du fait que mes nerfs étaient en état d’irritation constante à cause des agacements et des soucis incessants causés par le caractère méprisable de la direction théâtrale. C’était justement à l’époque où notre compagnie devait donner une représentation spéciale de l’opéra Norma à Mitau. Holtei insista pour que je quitte mon lit de malade afin de faire ce voyage hivernal, me exposant ainsi au risque d’aggraver gravement mon rhume dans le théâtre glacial de Mitau. La fièvre typhoïde en fut la conséquence, et elle m’a affaibli à tel point que Holtei, ayant appris mon état, aurait déclaré au théâtre que je ne dirigerais probablement plus jamais, et que, en somme, « j’étais à bout de forces ». C’est à un excellent médecin homéopathe, le Dr Prutzer, que je dois ma guérison et ma vie. Peu de temps après, Holtei quitta définitivement notre théâtre et Riga ; son travail là-bas, avec « des conditions bien trop respectables », comme il le disait, était devenu intolérable pour lui. De plus, des circonstances étaient survenues dans sa vie familiale (fortement affectée par la mort de sa femme) qui semblaient le pousser à considérer un break complet avec Riga comme hautement souhaitable. Mais, à ma grande surprise, ce n’est qu’à ce moment-là que je réalisai pour la première fois que j’avais moi aussi, inconsciemment, souffert des problèmes qu’il s’était attirés lui-même. Lorsque le successeur de Holtei à la direction — le chanteur Joseph Hoffmann — m’informa que son prédécesseur avait imposé comme condition à sa prise de fonction d’entrer dans le même engagement que Holtei avait conclu avec le chef d’orchestre Dorn pour le poste que j’occupais jusqu’alors, rendant ainsi ma réintégration impossible, ma femme répondit à ma stupéfaction face à cette nouvelle en me donnant la raison, dont elle était parfaitement consciente depuis déjà un bon moment : l’aversion particulière de Holtei envers nous deux. Lorsque Minna m’expliqua ensuite ce qui s’était passé — elle l’avait délibérément caché jusqu’alors pour éviter des tensions entre moi et mon directeur —, toute l’affaire prit une lumière effrayante. En effet, je me souvenais parfaitement comment, peu après l’arrivée de Minna à Riga, j’avais été
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Surtout pressé par Holtei de ne pas empêcher les fiançailles de ma femme au théâtre. Je lui ai demandé d’en discuter calmement avec elle, afin qu’il comprenne que la réticence de Minna reposait sur un accord mutuel, et non sur de la jalousie de ma part. J’avais délibérément choisi les moments où j’étais au théâtre pour des répétitions pour avoir ces discussions nécessaires avec ma femme. À la fin de ces entretiens, à mon retour, je trouvais souvent Minna dans un état de grande agitation, et finalement elle déclara avec insistance qu’elle refuserait sous aucun prétexte les fiançailles proposées par Holtei. J’avais également remarqué dans l’attitude de Minna envers moi une étrange anxiété à savoir pourquoi je n’hésitais pas à laisser Holtei essayer de la persuader. Maintenant que la catastrophe était survenue, j’appris que Holtei avait en fait utilisé ces entretiens pour faire des avances inappropriées à ma femme ; je ne compris la nature de celles-ci qu’après avoir mieux connu les particularités de cet homme et entendu parler d’autres cas similaires. J’ai alors découvert que Holtei considérait comme un avantage d’être associé à de belles femmes, afin de détourner l’attention du public de ses comportements encore plus répréhensibles. Après cela, Minna fut extrêmement indignée contre Holtei, qui, voyant sa propre demande rejetée, se présenta comme intermédiaire pour un autre prétendant, au nom duquel il affirma qu’il ne la jugerait pas moins bien pour l’avoir rejeté – un homme aux cheveux gris et sans le sou – tout en défendant en même temps la demande de Brandenburg, un jeune marchand très riche et beau. Sa fureur face à ce double rejet, son humiliation d’avoir révélé sa véritable nature à bon escient, semblent, d’après les observations de Minna, avoir été extrêmement grandes. Je compris alors trop bien que ses attaques fréquentes et profondément méprisantes envers des acteurs et actrices respectables n’étaient pas de simples exagérations, mais qu’il avait probablement souvent dû se plaindre d’y être complètement humilié. Le fait que le jeu de rôles criminels tels que celui qu’il envisageait avec ma femme ne parvienne pas à détourner l’attention croissante du monde extérieur de ses habitudes vicieuses et dissolues ne semble pas lui avoir échappé ; car ceux qui travaillaient derrière les coulisses m’ont dit franchement que c’était par peur de révélations très désagréables qu’il avait soudain décidé d’abandonner complètement son poste à Riga. Même bien des années plus tard, j’entendis parler de la haine farouche que Holtei me portait, haine qui se manifestait, entre autres choses, dans sa dénonciation de *La Musique de l’Avenir*[8], ainsi que de sa tendance à mettre en péril la simplicité des sentiments purs. J’avais déjà auparavant
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Il a mentionné qu’il avait montré une telle animosité personnelle envers moi durant la dernière période de notre séjour ensemble à Riga qu’il a déversé sa hostilité sur moi de toutes les manières possibles. Jusqu’alors, j’avais eu tendance à l’attribuer aux divergences de nos opinions artistiques respectives. [8] Zukunftsmusik est un pamphlet révélant certains des objectifs et des aspirations artistiques de Wagner, écrit en 1860-61.—L’éditeur.
À ma grande déception, je me suis rendu compte que seuls des motifs personnels étaient à l’origine de tout cela, et j’ai rougi en réalisant que, par ma confiance aveugle antérieure envers un homme que je croyais absolument honnête, j’avais fondé ma connaissance de la nature humaine sur des bases extrêmement fragiles. Mais ma déception fut encore plus grande lorsque j’ai découvert le véritable caractère de mon ami H. Dorn. Tout au long de notre relation à Riga, lui qui m’avait auparavant traité comme un frère aîné bienveillant était devenu mon ami le plus proche. Nous nous voyions et nous nous rendions visite presque tous les jours, très souvent dans nos maisons respectives. Je ne lui cachais aucun secret, et la représentation de son Schoffe van Paris sous ma direction fut tout aussi réussie que si elle avait été dirigée par lui-même. Lorsque j’ai appris que mon poste avait été donné à lui, j’ai jugé nécessaire de lui en parler afin de savoir s’il y avait eu une erreur de sa part concernant mes intentions quant au poste que j’occupais jusqu’alors. Mais à partir de sa lettre de réponse, j’ai clairement vu que Dorn avait vraiment profité de l’aversion de Holtei envers moi pour obtenir, avant son départ, un accord qui liait autant son successeur que lui-même. En tant qu’ami, il aurait dû savoir qu’il ne pourrait bénéficier de cet accord que si je démissionnais de mon poste à Riga, car, lors de nos conversations confidentielles qui ont duré jusqu’à la fin, il évitait toujours soigneusement d’évoquer la possibilité que je parte ou que je reste. En fait, il a déclaré que Holtei lui avait clairement dit qu’il ne me recrutera sous aucun prétexte, car je ne pouvais pas m’entendre avec les chanteurs. Il a ajouté qu’après cela, on ne pouvait pas lui en vouloir s’il, inspiré par le succès de son Schoffe von Paris d’un nouvel enthousiasme pour le théâtre, avait saisi et mis à profit l’occasion qui lui était offerte. De plus, il avait déduit de mes communications confidentielles que ma situation était très difficile, et que, mon faible salaire ayant déjà été réduit par Holtei dès le début, je me trouvais dans une position très précaire en raison des exigences de mes créanciers à Königsberg et
À ma grande déception, je me suis rendu compte que seuls des motifs personnels étaient à l’origine de tout cela, et j’ai rougi en réalisant que, par ma confiance aveugle antérieure envers un homme que je croyais absolument honnête, j’avais fondé ma connaissance de la nature humaine sur des bases extrêmement fragiles. Mais ma déception fut encore plus grande lorsque j’ai découvert le véritable caractère de mon ami H. Dorn. Tout au long de notre relation à Riga, lui qui m’avait auparavant traité comme un frère aîné bienveillant était devenu mon ami le plus proche. Nous nous voyions et nous nous rendions visite presque tous les jours, très souvent dans nos maisons respectives. Je ne lui cachais aucun secret, et la représentation de son Schoffe van Paris sous ma direction fut tout aussi réussie que si elle avait été dirigée par lui-même. Lorsque j’ai appris que mon poste avait été donné à lui, j’ai jugé nécessaire de lui en parler afin de savoir s’il y avait eu une erreur de sa part concernant mes intentions quant au poste que j’occupais jusqu’alors. Mais à partir de sa lettre de réponse, j’ai clairement vu que Dorn avait vraiment profité de l’aversion de Holtei envers moi pour obtenir, avant son départ, un accord qui liait autant son successeur que lui-même. En tant qu’ami, il aurait dû savoir qu’il ne pourrait bénéficier de cet accord que si je démissionnais de mon poste à Riga, car, lors de nos conversations confidentielles qui ont duré jusqu’à la fin, il évitait toujours soigneusement d’évoquer la possibilité que je parte ou que je reste. En fait, il a déclaré que Holtei lui avait clairement dit qu’il ne me recrutera sous aucun prétexte, car je ne pouvais pas m’entendre avec les chanteurs. Il a ajouté qu’après cela, on ne pouvait pas lui en vouloir s’il, inspiré par le succès de son Schoffe von Paris d’un nouvel enthousiasme pour le théâtre, avait saisi et mis à profit l’occasion qui lui était offerte. De plus, il avait déduit de mes communications confidentielles que ma situation était très difficile, et que, mon faible salaire ayant déjà été réduit par Holtei dès le début, je me trouvais dans une position très précaire en raison des exigences de mes créanciers à Königsberg et
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Magdebourg. Il semblait que ces gens avaient engagé contre moi un avocat, ami de Dorn, et que, par conséquent, celui-ci en était venu à la conclusion que je ne pourrais pas rester à Riga. Ainsi, même en tant qu’ami, il se sentait parfaitement tranquille de accepter la proposition de Holtei.
Afin de ne pas le laisser jouir avec complaisance de cette auto-illusion, je lui ai clairement fait comprendre qu’il ne pouvait ignorer le fait qu’un salaire plus élevé m’avait été promis pour la troisième année de mon contrat ; et que, grâce à l’organisation de concerts d’orchestre qui avaient déjà bien commencé, je voyais maintenant un moyen de me libérer de ces dettes anciennes, après avoir surmonté les difficultés du déménagement et de l’installation. Je lui ai également demandé comment il agirait si je jugeais qu’il était dans mon intérêt de conserver mon poste, et je l’ai invité à résilier son accord avec Holtei, lequel, en réalité, après son départ de Riga, avait retiré la raison présumée de ma mise à pied. Je n’ai reçu aucune réponse à cela, et je n’en ai toujours pas reçu jusqu’à ce jour ; mais d’un autre côté, en 1865, j’ai été surpris de voir Dorn entrer chez moi à Munich sans prévenir, et, à sa grande joie, quand je l’ai reconnu, il s’est approché de moi avec un geste qui montrait clairement son intention de m’embrasser.
Bien que j’aie réussi à l’éviter, j’ai vite compris qu’il était difficile de l’empêcher de m’adresser à l’ancienne forme « tu », car tenter de le faire aurait nécessité des explications qui auraient été une addition inutile à toutes mes préoccupations de l’époque ; car c’était justement le moment où mon Tristan était donné en représentation.
Tel était cet homme, Heinrich Dorn. Bien qu’après l’échec de trois opéras, il se fût retiré, dégoûté, du théâtre pour se consacrer exclusivement à l’aspect commercial de la musique, le succès de son opéra, Der Schoffe von Paris, à Riga, l’aida à retrouver une place permanente parmi les musiciens dramatiques d’Allemagne. Mais c’est d’abord grâce à l’aide de son ami, en passant par le pont de l’infidélité, puis grâce à la vertu incarnée par le directeur Holtei, ainsi qu’à une grande indulgence de la part de Franz Listz, qu’il fut tiré de l’obscurité vers cette position. La préférence du roi Frédéric Guillaume IV pour les scènes religieuses contribua finalement à lui assurer sa position importante au plus grand théâtre lyrique d’Allemagne, l’Opéra royal de Berlin. Car il était motivé bien moins par sa dévotion à la muse dramatique que par son désir d’obtenir une bonne position dans une grande ville allemande, comme cela a déjà été suggéré, grâce à la recommandation de Liszt.
Afin de ne pas le laisser jouir avec complaisance de cette auto-illusion, je lui ai clairement fait comprendre qu’il ne pouvait ignorer le fait qu’un salaire plus élevé m’avait été promis pour la troisième année de mon contrat ; et que, grâce à l’organisation de concerts d’orchestre qui avaient déjà bien commencé, je voyais maintenant un moyen de me libérer de ces dettes anciennes, après avoir surmonté les difficultés du déménagement et de l’installation. Je lui ai également demandé comment il agirait si je jugeais qu’il était dans mon intérêt de conserver mon poste, et je l’ai invité à résilier son accord avec Holtei, lequel, en réalité, après son départ de Riga, avait retiré la raison présumée de ma mise à pied. Je n’ai reçu aucune réponse à cela, et je n’en ai toujours pas reçu jusqu’à ce jour ; mais d’un autre côté, en 1865, j’ai été surpris de voir Dorn entrer chez moi à Munich sans prévenir, et, à sa grande joie, quand je l’ai reconnu, il s’est approché de moi avec un geste qui montrait clairement son intention de m’embrasser.
Bien que j’aie réussi à l’éviter, j’ai vite compris qu’il était difficile de l’empêcher de m’adresser à l’ancienne forme « tu », car tenter de le faire aurait nécessité des explications qui auraient été une addition inutile à toutes mes préoccupations de l’époque ; car c’était justement le moment où mon Tristan était donné en représentation.
Tel était cet homme, Heinrich Dorn. Bien qu’après l’échec de trois opéras, il se fût retiré, dégoûté, du théâtre pour se consacrer exclusivement à l’aspect commercial de la musique, le succès de son opéra, Der Schoffe von Paris, à Riga, l’aida à retrouver une place permanente parmi les musiciens dramatiques d’Allemagne. Mais c’est d’abord grâce à l’aide de son ami, en passant par le pont de l’infidélité, puis grâce à la vertu incarnée par le directeur Holtei, ainsi qu’à une grande indulgence de la part de Franz Listz, qu’il fut tiré de l’obscurité vers cette position. La préférence du roi Frédéric Guillaume IV pour les scènes religieuses contribua finalement à lui assurer sa position importante au plus grand théâtre lyrique d’Allemagne, l’Opéra royal de Berlin. Car il était motivé bien moins par sa dévotion à la muse dramatique que par son désir d’obtenir une bonne position dans une grande ville allemande, comme cela a déjà été suggéré, grâce à la recommandation de Liszt.
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il fut nommé directeur musical de la cathédrale de Cologne. Lors d’une fête liée à la construction de la cathédrale, il parvint, en tant que musicien, à toucher les sentiments religieux du monarque prussien, ce qui lui valut d’être nommé au poste prestigieux de chef d’orchestre au Théâtre royal, fonction qu’il occupa longtemps, honorant ainsi la musique dramatique allemande aux côtés de Wilhelm Taubert.
Je dois rendre hommage à J. Hoffmann, qui devint dès lors le directeur du théâtre de Riga, pour avoir profondément ressenti la trahison dont j’avais été victime. Il m’annonça que son contrat avec Dorn ne le liait qu’à titre temporaire pour un an, et qu’une fois ces douze mois écoulés, il souhaitait conclure un nouvel accord avec moi. Dès que cela fut connu, mes patrons à Riga m’offrirent des emplois d’enseignant ainsi que des arrangements pour divers concerts, afin de me compenser du salaire annuel que je perdrais en cessant d’exercer ma fonction de chef d’orchestre. Bien que ces offres m’aient beaucoup satisfait, comme je l’ai déjà indiqué, le désir ardent de m’échapper à ce genre de vie théâtrale que j’avais connue jusqu’alors était si fort en moi que je saisis résolument cette occasion d’abandonner ma vocation précédente pour une tout autre. Avec une certaine astuce, j’utilisai l’indignation de ma femme face à la trahison que j’avais subie pour la convaincre de soutenir mon idée étrange de partir pour Paris. Déjà, dans ma conception de Rienzi, j’avais rêvé des conditions théâtrales les plus somptueuses, mais maintenant, sans m’arrêter à aucune étape intermédiaire, mon seul désir était d’atteindre le cœur même de l’opéra grandiose européen. Alors que j’étais encore à Magdebourg, j’avais fait du roman de H. Konig, Die Hohe Braut, le sujet d’un opéra en cinq actes, dans le style français le plus luxueux. Une fois le projet scénique de cet opéra, traduit en français, entièrement élaboré, je l’envoyai de Königsberg à Scribe à Paris. Avec ce manuscrit, je envoyai une lettre au célèbre poète d’opéra, dans laquelle je suggérais qu’il puisse utiliser mon intrigue, à condition qu’il m’assure la composition de la musique pour l’Opéra de Paris. Pour le convaincre de mes capacités à composer de la musique d’opéra parisienne, je lui envoyai également la partition de mon Liebesverbot. En même temps, j’écrivis à Meyerbeer pour l’informer de mes projets et le supplier de me soutenir. Je n’étais nullement découragé de ne pas recevoir de réponse, car j’étais satisfait de savoir que j’étais enfin « en communication avec Paris ». Lorsque donc je partis pour ce voyage audacieux depuis Riga, il me semblait avoir un objectif relativement sérieux en tête.
Je dois rendre hommage à J. Hoffmann, qui devint dès lors le directeur du théâtre de Riga, pour avoir profondément ressenti la trahison dont j’avais été victime. Il m’annonça que son contrat avec Dorn ne le liait qu’à titre temporaire pour un an, et qu’une fois ces douze mois écoulés, il souhaitait conclure un nouvel accord avec moi. Dès que cela fut connu, mes patrons à Riga m’offrirent des emplois d’enseignant ainsi que des arrangements pour divers concerts, afin de me compenser du salaire annuel que je perdrais en cessant d’exercer ma fonction de chef d’orchestre. Bien que ces offres m’aient beaucoup satisfait, comme je l’ai déjà indiqué, le désir ardent de m’échapper à ce genre de vie théâtrale que j’avais connue jusqu’alors était si fort en moi que je saisis résolument cette occasion d’abandonner ma vocation précédente pour une tout autre. Avec une certaine astuce, j’utilisai l’indignation de ma femme face à la trahison que j’avais subie pour la convaincre de soutenir mon idée étrange de partir pour Paris. Déjà, dans ma conception de Rienzi, j’avais rêvé des conditions théâtrales les plus somptueuses, mais maintenant, sans m’arrêter à aucune étape intermédiaire, mon seul désir était d’atteindre le cœur même de l’opéra grandiose européen. Alors que j’étais encore à Magdebourg, j’avais fait du roman de H. Konig, Die Hohe Braut, le sujet d’un opéra en cinq actes, dans le style français le plus luxueux. Une fois le projet scénique de cet opéra, traduit en français, entièrement élaboré, je l’envoyai de Königsberg à Scribe à Paris. Avec ce manuscrit, je envoyai une lettre au célèbre poète d’opéra, dans laquelle je suggérais qu’il puisse utiliser mon intrigue, à condition qu’il m’assure la composition de la musique pour l’Opéra de Paris. Pour le convaincre de mes capacités à composer de la musique d’opéra parisienne, je lui envoyai également la partition de mon Liebesverbot. En même temps, j’écrivis à Meyerbeer pour l’informer de mes projets et le supplier de me soutenir. Je n’étais nullement découragé de ne pas recevoir de réponse, car j’étais satisfait de savoir que j’étais enfin « en communication avec Paris ». Lorsque donc je partis pour ce voyage audacieux depuis Riga, il me semblait avoir un objectif relativement sérieux en tête.
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Et mes projets parisiens ne me semblaient plus complètement irréalistes. De plus, j’appris alors que ma sœur cadette, Cecilia, était fiancée à un certain Eduard Avenarius, employé de la maison d’édition Brockhaus, et qu’il avait pris en charge la direction de leur filiale à Paris. C’est à lui que je demandai des nouvelles de Scribe, ainsi qu’une réponse à la demande que je lui avais adressée quelques années auparavant. Avenarius rendit visite à Scribe et reçut de sa part une confirmation de réception de ma communication antérieure. Scribe montra également qu’il se souvenait vaguement du sujet ; il dit en effet que, pour autant qu’il s’en souvienne, il y avait dans l’œuvre une harpiste maltraitée par son frère. Le fait que seul ce détail secondaire soit resté dans sa mémoire m’amena à conclure qu’il n’avait pas approfondi sa connaissance de l’œuvre au-delà du premier acte, où apparaît cet épisode. De plus, quand j’appris qu’il n’avait rien à dire concernant ma partition, si ce n’est qu’un élève du Conservatoire lui en avait joué des extraits, je ne pouvais vraiment pas me faire illusion : il n’avait pas entamé de relation concrète et consciente avec moi. Pourtant, j’avais une preuve tangible dans une lettre de lui à Avenarius, que ce dernier m’a transmise : Scribe s’était effectivement penché sur mon travail, et j’étais bien en relation avec lui. Cette lettre de Scribe fit une telle impression sur ma femme, qui n’était nullement encline au optimisme, qu’elle surmonta progressivement ses appréhensions quant à cette aventure parisienne. Finalement, il fut décidé que, à l’expiration de mon contrat de deux ans à Riga (c’est-à-dire l’été suivant, en 1839), nous partirions directement de Riga pour Paris, afin que je puisse tenter ma chance là-bas en tant que compositeur d’opéra. La création de mon Rienzi prenait désormais une importance accrue. La composition de son deuxième acte fut achevée avant notre départ, et j’y intégrai un ballet héroïque de dimensions extravagantes. Il devenait maintenant impératif que je maîtrise rapidement le français, langue que j’avais négligemment abandonnée pendant mes études classiques au lycée. Comme il ne restait que quatre semaines pour rattraper le temps perdu, je engageai un excellent professeur de français. Mais comme je réalisai bientôt que je ne pourrais guère progresser en si peu de temps, j’utilisai les heures de cours pour obtenir de lui, sous prétexte de recevoir des leçons, une traduction idiomatique du livret de mon Rienzi. J’écrivis cela en encre rouge sur les parties de la partition déjà terminées, afin que…
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En arrivant à Paris, je pourrais immédiatement soumettre mon opéra inachevé aux juges artistiques français. Tout semblait désormais soigneusement préparé pour mon départ, et il ne restait plus qu’à rassembler les fonds nécessaires pour ce projet. Mais la situation était mauvaise à cet égard. La vente de nos modestes meubles, les recettes d’un concert caritatif et mes maigres économies ne suffisaient qu’à répondre aux exigences pressantes de mes créanciers à Magdebourg et à Königsberg. Je savais que si je consacrais tout mon argent à cette fin, il ne resterait plus un sou. Il fallait trouver une solution, et c’est notre ancien ami de Königsberg, Abraham Möller, qui la suggéra à sa manière habituelle, désinvolte et obscure. Juste à ce moment critique, il nous rendit une deuxième visite à Riga. Je lui exposai les difficultés de notre situation ainsi que tous les obstacles qui se dressaient sur le chemin de ma décision de partir pour Paris. De sa manière habituellement laconique, il me conseilla de réserver toutes mes économies pour le voyage et de régler mes comptes avec mes créanciers une fois que mes succès parisiens m’auraient procuré les moyens nécessaires. Pour nous aider à mettre ce plan en œuvre, il offrit de nous transporter dans sa voiture à grande vitesse à travers la frontière russe jusqu’à un port de Prusse-Orientale. Nous devrions franchir la frontière russe sans passeports, car ceux-ci avaient déjà été confisqués par nos créanciers étrangers. Il nous assura que cette expédition très périlleuse serait assez simple à mener et déclara avoir un ami dans une propriété prussienne près de la frontière qui nous apporterait une aide très efficace. Mon désir ardent de m’échapper à tout prix de mes conditions précédentes et d’entrer au plus vite dans un domaine plus vaste, où j’espérais réaliser bientôt mon ambition, m’aveugla sur toutes les désagréments que l’exécution de sa proposition entraînerait. Le directeur Hoffmann, qui se considérait tenu de me servir de son mieux, facilita mon départ en me permettant de partir quelques mois avant l’expiration de mon contrat. Après avoir continué à diriger la partie opératique de la saison théâtrale de Mitau jusqu’en juin, nous partîmes secrètement dans une calèche louée par Möller et sous sa protection. Notre destination était Paris, mais de nombreuses épreuves inédites nous attendaient avant d’y arriver. Le sentiment de satisfaction provoqué involontairement par notre passage à travers la fertile Courlande, durant le mois luxuriant de juillet, et par l’illusion douce que j’étais enfin libéré d’une existence odieuse pour entamer un nouveau chemin infini de fortune, fut troublé dès le début…
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Tout a commencé à cause des désagréments insupportables causés par la présence d’un énorme chien de Terre-Neuve nommé Robber. Cette belle créature, qui appartenait à l’origine à un marchand de Riga, s’était, contrairement à la nature de sa race, attachée profondément à moi. Après avoir quitté Riga, et pendant mon long séjour à Mitau, Robber assiégeait sans cesse ma maison vide, et sa fidélité toucha tellement le cœur de mon propriétaire et des voisins qu’ils envoyèrent le chien à ma recherche par le conducteur du coche jusqu’à Mitau, où je l’accueillis avec une grande joie et jurai que, malgré toutes les difficultés, je ne m’en séparerais plus jamais. Quoi qu’il arrive, le chien devait venir avec nous à Paris. Pourtant, même le faire monter dans la voiture s’avéra presque impossible. Tous mes efforts pour lui trouver une place à l’intérieur ou autour du véhicule furent vains, et, à ma grande tristesse, je dus regarder cette énorme bête du Nord, avec son pelage hirsute, galoper toute la journée sous le soleil brûlant à côté de la voiture. Finalement, ému par son épuisement et ne pouvant plus supporter ce spectacle, j’eus l’idée d’un plan très ingénieux pour amener cet animal imposant avec nous dans la voiture, où, bien qu’elle fût déjà pleine à craquer, il parvint tout juste à trouver de la place.
Le soir du deuxième jour, nous atteignîmes la frontière russo-prussienne. L’anxiété évidente de Möller quant à la possibilité de la franchir en sécurité montrait clairement que la situation était dangereuse. Son bon ami de l’autre côté arriva comme convenu avec une petite voiture, et c’est dans ce véhicule qu’il conduisit Minna, moi-même et Robber par des chemins jusqu’à un certain endroit, d’où il nous mena à pied vers une maison au aspect extrêmement suspect. Là, après nous avoir remis à un guide, il nous laissa. Nous dûmes y attendre jusqu’au coucher du soleil, et eûmes amplement le temps de réaliser que nous nous trouvions dans une taverne de contrebandiers, qui se remplissait peu à peu jusqu’à en devenir étouffante de Juifs polonais au visage particulièrement sinistre.
Enfin, on nous fit signe de suivre notre guide. À quelques centaines de mètres de là, sur la pente d’une colline, se trouvait le fossé qui longe toute la frontière russe, constamment surveillé à de très courts intervalles par des Cosaques. Notre chance résidait dans l’utilisation des quelques instants suivant le changement de garde, pendant lesquels les sentinelles étaient occupées ailleurs. Il fallait donc courir à toute vitesse down la colline, grimper dans le fossé, puis continuer à toute allure jusqu’à être hors de portée des canons des soldats ; car les Cosaques étaient tenus, en cas de découverte, de tirer sur nous même de l’autre côté du fossé. Malgré mon anxiété presque passionnée pour Minna, j’avais observé avec un plaisir singulier le comportement intelligent de Robber.
Le soir du deuxième jour, nous atteignîmes la frontière russo-prussienne. L’anxiété évidente de Möller quant à la possibilité de la franchir en sécurité montrait clairement que la situation était dangereuse. Son bon ami de l’autre côté arriva comme convenu avec une petite voiture, et c’est dans ce véhicule qu’il conduisit Minna, moi-même et Robber par des chemins jusqu’à un certain endroit, d’où il nous mena à pied vers une maison au aspect extrêmement suspect. Là, après nous avoir remis à un guide, il nous laissa. Nous dûmes y attendre jusqu’au coucher du soleil, et eûmes amplement le temps de réaliser que nous nous trouvions dans une taverne de contrebandiers, qui se remplissait peu à peu jusqu’à en devenir étouffante de Juifs polonais au visage particulièrement sinistre.
Enfin, on nous fit signe de suivre notre guide. À quelques centaines de mètres de là, sur la pente d’une colline, se trouvait le fossé qui longe toute la frontière russe, constamment surveillé à de très courts intervalles par des Cosaques. Notre chance résidait dans l’utilisation des quelques instants suivant le changement de garde, pendant lesquels les sentinelles étaient occupées ailleurs. Il fallait donc courir à toute vitesse down la colline, grimper dans le fossé, puis continuer à toute allure jusqu’à être hors de portée des canons des soldats ; car les Cosaques étaient tenus, en cas de découverte, de tirer sur nous même de l’autre côté du fossé. Malgré mon anxiété presque passionnée pour Minna, j’avais observé avec un plaisir singulier le comportement intelligent de Robber.
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qui, comme s’il était conscient du danger, resta silencieusement près de nous et dissipa complètement ma peur qu’il ne cause des ennuis pendant notre passage périlleux. Enfin, notre fidèle compagnon réapparut, tellement heureux qu’il nous serra tous dans ses bras. Puis, nous remettant une fois de plus dans sa voiture, il nous conduisit à l’auberge du village frontalier prussien, où mon ami Möller, vraiment malade d’anxiété, sauta du lit en pleurant et en se réjouissant pour nous accueillir.
Ce n’est que maintenant que je commençai à réaliser le danger auquel j’avais exposé non seulement moi-même, mais aussi ma pauvre Minna, ainsi que la folie dont j’étais coupable à cause de mon ignorance des terribles difficultés liées à la traversée secrète de la frontière — difficultés au sujet desquelles Möller m’avait stupidement laissé dans l’ignorance.
Je ne savais vraiment pas comment faire comprendre à ma pauvre épouse épuisée à quel point je regrettais toute cette affaire.
Et pourtant, les difficultés que nous venions de surmonter n’étaient que le prélude aux calamités inhérentes à ce voyage aventureux qui eut une influence décisive sur ma vie. Le lendemain, lorsque, avec un courage renouvelé, nous traversâmes la riche plaine de Tilsit pour arriver à Arnau, près de Königsberg, nous décidâmes que, pour la suite de notre voyage, nous partirions du port prussien de Pillau en bateau jusqu’à Londres. Notre principale raison en était la situation du chien que nous avions avec nous : c’était le moyen le plus simple de l’emmener. Le transporter en calèche de Königsberg à Paris était hors de question, et les chemins de fer étaient inconnus. Mais une autre considération était notre budget : le résultat de mes efforts désespérés ne représentait pas même cent ducats, somme qui devait couvrir non seulement le voyage jusqu’à Paris, mais aussi nos dépenses là-bas jusqu’à ce que je puisse gagner quelque chose. Ainsi, après quelques jours de repos à l’auberge d’Arnau, nous nous rendîmes à la petite ville portuaire de Pillau, toujours accompagnés de Möller, dans l’un de ces véhicules locaux ordinaires, pas beaucoup meilleurs qu’une charrette. Pour éviter Königsberg, nous passâmes par de petits villages et sur de mauvaises routes. Même cette courte distance ne put être parcourue sans accident. Le véhicule maladroit se renversa dans une cour de ferme, et Minna fut si gravement affectée par cet accident, à cause d’un choc interne, que je dus la traîner — avec la plus grande difficulté, car elle était complètement impuissante — jusqu’à la maison d’un paysan. Les gens y étaient grognons et sales, et la nuit que nous y passâmes fut douloureuse pour la pauvre malheureuse. Plusieurs jours de retard s’écoulèrent avant le départ de Pillau.
Ce n’est que maintenant que je commençai à réaliser le danger auquel j’avais exposé non seulement moi-même, mais aussi ma pauvre Minna, ainsi que la folie dont j’étais coupable à cause de mon ignorance des terribles difficultés liées à la traversée secrète de la frontière — difficultés au sujet desquelles Möller m’avait stupidement laissé dans l’ignorance.
Je ne savais vraiment pas comment faire comprendre à ma pauvre épouse épuisée à quel point je regrettais toute cette affaire.
Et pourtant, les difficultés que nous venions de surmonter n’étaient que le prélude aux calamités inhérentes à ce voyage aventureux qui eut une influence décisive sur ma vie. Le lendemain, lorsque, avec un courage renouvelé, nous traversâmes la riche plaine de Tilsit pour arriver à Arnau, près de Königsberg, nous décidâmes que, pour la suite de notre voyage, nous partirions du port prussien de Pillau en bateau jusqu’à Londres. Notre principale raison en était la situation du chien que nous avions avec nous : c’était le moyen le plus simple de l’emmener. Le transporter en calèche de Königsberg à Paris était hors de question, et les chemins de fer étaient inconnus. Mais une autre considération était notre budget : le résultat de mes efforts désespérés ne représentait pas même cent ducats, somme qui devait couvrir non seulement le voyage jusqu’à Paris, mais aussi nos dépenses là-bas jusqu’à ce que je puisse gagner quelque chose. Ainsi, après quelques jours de repos à l’auberge d’Arnau, nous nous rendîmes à la petite ville portuaire de Pillau, toujours accompagnés de Möller, dans l’un de ces véhicules locaux ordinaires, pas beaucoup meilleurs qu’une charrette. Pour éviter Königsberg, nous passâmes par de petits villages et sur de mauvaises routes. Même cette courte distance ne put être parcourue sans accident. Le véhicule maladroit se renversa dans une cour de ferme, et Minna fut si gravement affectée par cet accident, à cause d’un choc interne, que je dus la traîner — avec la plus grande difficulté, car elle était complètement impuissante — jusqu’à la maison d’un paysan. Les gens y étaient grognons et sales, et la nuit que nous y passâmes fut douloureuse pour la pauvre malheureuse. Plusieurs jours de retard s’écoulèrent avant le départ de Pillau.
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un navire, mais cela était bienvenu comme une pause permettant à Minna de se remettre. Finalement, comme le capitaine devait nous emmener sans passeport, notre montée à bord s’accompagna de difficultés exceptionnelles. Nous dûmes trouver un moyen de passer inaperçus devant les gardes du port pour gagner notre navire en petite barque avant l’aube. Une fois à bord, nous eûmes encore la tâche délicate de hisser Robber le long de la pente raide du navire sans attirer l’attention, puis de nous cacher immédiatement en dessous du pont, afin d’échapper aux regards des fonctionnaires qui visitaient le bateau avant son départ. L’ancre fut levée, et enfin, alors que la terre disparaissait peu à peu de vue, nous pensâmes pouvoir respirer librement et nous sentir en sécurité. Nous étions à bord d’un navire marchand de très petit tonnage. Il s’appelait la Thétis ; un buste de la nymphe était dressé à la proue, et il comptait une équipe de sept hommes, y compris le capitaine. Avec un temps favorable, comme on pouvait s’y attendre en été, le voyage jusqu’à Londres était estimé à huit jours. Cependant, avant même d’avoir quitté la mer Baltique, nous fûmes retardés par une calme prolongée. J’en profitai pour améliorer mes connaissances en français en lisant un roman, La Dernière Aldini, de George Sand. Nous trouvâmes également du réconfort dans les relations avec l’équipage. Il y avait un marin âgé et particulièrement taciturne nommé Koske, que nous observions attentivement, car Robber, d’ordinaire si aimable, lui portait une aversion irréconciliable. Curieusement, ce fait allait ajouter, dans une certaine mesure, aux difficultés que nous rencontrerions en temps de danger. Après sept jours de navigation, nous n’étions pas plus avancés que Copenhague, où, sans quitter le navire, nous saisissons l’occasion d’améliorer notre maigre régime en achetant divers aliments et boissons. De bonne humeur, nous passâmes devant le magnifique château d’Elsinore, dont la vue me ramena immédiatement à mes souvenirs d’enfance concernant Hamlet. Nous naviguions sans méfiance à travers le Kattegat vers le Skagerak, lorsque le vent, qui avait d’abord été simplement défavorable et nous avait contraints à effectuer des manœuvres fatigantes, se transforma dès le deuxième jour en tempête violente. Pendant vingt-quatre heures, nous dûmes lutter contre lui dans des conditions entièrement nouvelles pour nous. Dans la cabine extrêmement exiguë du capitaine, où l’un d’entre nous ne disposait même pas d’un lit convenable, nous étions la proie des nausées et d’une angoisse incessante. Malheureusement, la barrique de brandy, avec laquelle l’équipage se fortifiait pendant ses travaux pénibles, avait été placée dans une cavité sous le siège sur lequel j’étais allongé. Or, c’est Koske qui venait le plus souvent chercher cette boisson qui me causait tant de désagrément.
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Et cela malgré le fait qu’à chaque fois il dût affronter des voleurs dans un combat mortel. Le chien se jetait sur lui avec une fureur renouvelée chaque fois qu’il descendait les étroites marches. Je fus donc contraint de faire des efforts qui, dans mon état d’épuisement total dû à la maladie de mer, rendaient ma situation de plus en plus critique. Finalement, le 27 juillet, le capitaine fut contraint, à cause de la violence du vent d’ouest, de chercher un port sur la côte norvégienne. Comme j’étais soulagé de voir cette côte rocheuse s’étendant à perte de vue, vers laquelle nous étions poussés à une telle vitesse ! Un pilote norvégien vint à notre rencontre dans un petit bateau et, avec habileté, prit le contrôle du Thetis ; peu de temps après, j’allais avoir l’une des impressions les plus merveilleuses et les plus belles de ma vie. Ce que je prenais pour une ligne continue de falaises se révéla, à mesure que nous approchions, être une série de rochers séparés qui saillaient de la mer. Après être passés à leur côté, nous constatâmes que nous étions entourés, non seulement devant et sur les côtés, mais aussi derrière nous, par ces récifs, qui se refermaient si près les uns des autres qu’ils semblaient former une seule chaîne de rochers. En même temps, l’ouragan était tellement brisé par les rochers derrière nous que, plus nous avancions à travers ce labyrinthe en perpétuel changement de rochers saillants, plus la mer devenait calme, jusqu’à ce que finalement la progression du navire devienne parfaitement régulière et silencieuse, alors que nous entrions dans l’un de ces longs chemins maritimes traversant une gigantesque gorge — car tels m’apparaissaient les fjords norvégiens. Un sentiment de satisfaction indescriptible m’envahit lorsque les énormes parois de granit résonnèrent aux cris de l’équipage qui jeta l’ancre et rabattit les voiles. Le rythme soutenu de ces cris resta gravé en moi comme un présage de bonne humeur, et prit bientôt la forme du thème de la chanson des marins dans mon Fliegender Holländer. L’idée de cette opéra était déjà présente constamment dans mon esprit à cette époque, et elle prit désormais une teinte poétique et musicale précise sous l’influence de mes impressions récentes. Eh bien, notre prochain mouvement fut de débarquer. J’appris que le petit village de pêcheurs où nous débarquâmes s’appelait Sandwike et se trouvait à quelques kilomètres de la ville bien plus grande d’Arendal. On nous permit de nous installer dans la maison accueillante d’un certain capitaine de navire, qui était alors en mer, et c’est là que nous pûmes prendre le repos dont nous avions tant besoin, car la violence incessante du vent en mer nous retint là deux jours. Le 31 juillet, le capitaine insista pour partir, malgré l’avertissement du pilote. Nous étions à bord du Thetis depuis quelques heures et étions en train de manger un homard pour la première fois de notre vie, lorsque le capitaine et les marins commencèrent à insulter violemment le pilote, qui
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Je pouvais voir au gouvernail, rigide de peur, luttant pour éviter un récif — à peine visible au-dessus de l’eau — vers lequel notre navire était poussé. Notre terreur était grande face à cette tempête violente, car nous pensions naturellement nous trouver en grand péril. Le navire subit en effet un choc violent qui, dans mon imagination vive, ressemblait à la rupture du navire tout entier. Heureusement, il s’avéra que seul le flanc de notre bateau avait heurté le récif, et il n’y eut pas de danger immédiat. Néanmoins, le capitaine jugea nécessaire de se diriger vers un port afin que le navire soit examiné, et nous retournâmes sur la côte pour jeter l’ancre ailleurs. Le capitaine proposa alors de nous emmener en petit bateau avec deux marins à Tromsø, une ville assez importante située à quelques heures de distance, où il devait inviter les autorités portuaires à examiner son navire. Ce fut là encore une excursion très attrayante et impressionnante. La vue d’un fjord en particulier, qui s’étendait loin à l’intérieur des terres, stimulait mon imagination comme un désert inconnu et majestueux. Cette impression fut encore renforcée, lors d’une longue marche de Tromsø jusqu’au plateau, par l’effet terriblement déprimant des landes nues, dépourvues d’arbres ou de buissons, ne présentant qu’un mince tapis de mousse, qui s’étendaient jusqu’à l’horizon et se fondaient imperceptiblement dans le ciel sombre. Il faisait déjà nuit depuis longtemps lorsque nous revînmes de ce voyage en notre petit bateau, et ma femme était très inquiète. Le lendemain matin (1er août), rassurés quant à l’état du navire et avec le vent en notre faveur, nous pûmes prendre la mer sans autre obstacle.
Après quatre jours de navigation calme, un vent nord fort se leva, nous poussant à une vitesse inhabituelle dans la bonne direction. Nous commencions à penser que nous étions presque arrivés au terme de notre voyage lorsque, le 6 août, le vent changea et la tempête éclata avec une violence inouïe. Le 7, un mercredi, à deux heures et demie de l’après-midi, nous nous crûmes en danger mortel imminent. Ce n’était pas la force terrifiante avec laquelle le navire était projeté vers le haut et vers le bas, entièrement à la merci de ce monstre marin qui apparaissait tantôt comme un abîme sans fond, tantôt comme un sommet de montagne escarpé, qui remplissait mon cœur de terreur mortelle ; c’était plutôt le désespoir de l’équipage, dont les regards malveillants semblaient, par superstition, nous pointer comme la cause de ce désastre menaçant, qui éveilla en moi le pressentiment d’une crise terrible. Ne connaissant pas la raison insignifiante du secret de notre voyage, ils avaient peut-être pensé que notre besoin de fuir provenait de circonstances suspectes, voire criminelles. Le capitaine lui-même, dans son extrême détresse, semblait regretter de nous avoir pris à bord ; car nous lui avions manifestement attiré la malchance.
Après quatre jours de navigation calme, un vent nord fort se leva, nous poussant à une vitesse inhabituelle dans la bonne direction. Nous commencions à penser que nous étions presque arrivés au terme de notre voyage lorsque, le 6 août, le vent changea et la tempête éclata avec une violence inouïe. Le 7, un mercredi, à deux heures et demie de l’après-midi, nous nous crûmes en danger mortel imminent. Ce n’était pas la force terrifiante avec laquelle le navire était projeté vers le haut et vers le bas, entièrement à la merci de ce monstre marin qui apparaissait tantôt comme un abîme sans fond, tantôt comme un sommet de montagne escarpé, qui remplissait mon cœur de terreur mortelle ; c’était plutôt le désespoir de l’équipage, dont les regards malveillants semblaient, par superstition, nous pointer comme la cause de ce désastre menaçant, qui éveilla en moi le pressentiment d’une crise terrible. Ne connaissant pas la raison insignifiante du secret de notre voyage, ils avaient peut-être pensé que notre besoin de fuir provenait de circonstances suspectes, voire criminelles. Le capitaine lui-même, dans son extrême détresse, semblait regretter de nous avoir pris à bord ; car nous lui avions manifestement attiré la malchance.
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sur ce passage familier — généralement rapide et sans complication, surtout en été. À ce moment précis, outre la tempête sur l’eau, une violente tempête d’orage faisait rage dans le ciel, et Minna exprima le vif désir d’être frappée par la foudre avec moi plutôt que de sombrer vivante dans les eaux effrayantes. Elle me supplia même de la lier à moi, afin que nous ne soyons pas séparés en coulant. Une autre nuit s’écoula au milieu de ces terreurs incessantes, que seule notre extrême fatigue parvenait à atténuer.
Le lendemain, la tempête s’était calmée ; le vent restait défavorable, mais était modéré. Le capitaine tenta alors de déterminer notre position à l’aide de ses instruments astronomiques. Il se plaignit du ciel, resté couvert pendant tant de jours, jura qu’il donnerait beaucoup pour apercevoir ne serait-ce qu’un instant le soleil ou les étoiles, et ne cacha pas son inquiétude de ne pas pouvoir indiquer avec certitude où nous nous trouvions. Il se consola cependant en suivant un navire qui naviguait quelques nœuds devant nous dans la même direction, et dont il observait de près les mouvements à travers le télescope. Soudain, il se leva, très alarmé, et donna l’ordre catégorique de changer de cap. Il avait vu le navire en tête s’échouer sur un banc de sable, d’où, affirmait-il, il ne pouvait se libérer ; car il réalisait maintenant que nous étions proches de la partie la plus dangereuse de cette bande de bancs de sable bordant la côte néerlandaise sur une longue distance. Grâce à une navigation très habile, nous réussîmes à prendre le cap opposé, en direction de la côte anglaise, que nous aperçûmes effectivement le soir du 9 août, aux environs de Southwold. Je sentis une nouvelle vie renaître en moi lorsque je vis au loin les pilotes anglais se précipiter vers notre navire. Comme la concurrence est libre parmi les pilotes sur la côte anglaise, ils viennent aussi loin que possible à la rencontre des navires arrivants, même lorsque les risques sont très grands.
Le vainqueur dans notre cas était un homme robuste aux cheveux gris, qui, après de nombreux efforts vains contre les vagues furieuses qui repoussaient constamment son petit bateau loin de notre navire, réussit finalement à monter à bord du Thetis. (Notre pauvre bateau, presque jamais utilisé, portait encore ce nom, bien que la figure en bois de notre nymphe protectrice eût été jetée à la mer lors de notre première tempête dans le Kattegat — un événement considéré comme de mauvais augure par l’équipage.) Nous fûmes remplis d’une gratitude profonde lorsque ce calme marin anglais, dont les mains étaient déchirées et saignantes à force de tenter sans cesse d’attraper la corde lancée vers lui à son approche, prit le gouvernail. Toute sa personnalité nous impressionna grandement, et il nous parut être la garantie absolue d’une récupération rapide.
Le lendemain, la tempête s’était calmée ; le vent restait défavorable, mais était modéré. Le capitaine tenta alors de déterminer notre position à l’aide de ses instruments astronomiques. Il se plaignit du ciel, resté couvert pendant tant de jours, jura qu’il donnerait beaucoup pour apercevoir ne serait-ce qu’un instant le soleil ou les étoiles, et ne cacha pas son inquiétude de ne pas pouvoir indiquer avec certitude où nous nous trouvions. Il se consola cependant en suivant un navire qui naviguait quelques nœuds devant nous dans la même direction, et dont il observait de près les mouvements à travers le télescope. Soudain, il se leva, très alarmé, et donna l’ordre catégorique de changer de cap. Il avait vu le navire en tête s’échouer sur un banc de sable, d’où, affirmait-il, il ne pouvait se libérer ; car il réalisait maintenant que nous étions proches de la partie la plus dangereuse de cette bande de bancs de sable bordant la côte néerlandaise sur une longue distance. Grâce à une navigation très habile, nous réussîmes à prendre le cap opposé, en direction de la côte anglaise, que nous aperçûmes effectivement le soir du 9 août, aux environs de Southwold. Je sentis une nouvelle vie renaître en moi lorsque je vis au loin les pilotes anglais se précipiter vers notre navire. Comme la concurrence est libre parmi les pilotes sur la côte anglaise, ils viennent aussi loin que possible à la rencontre des navires arrivants, même lorsque les risques sont très grands.
Le vainqueur dans notre cas était un homme robuste aux cheveux gris, qui, après de nombreux efforts vains contre les vagues furieuses qui repoussaient constamment son petit bateau loin de notre navire, réussit finalement à monter à bord du Thetis. (Notre pauvre bateau, presque jamais utilisé, portait encore ce nom, bien que la figure en bois de notre nymphe protectrice eût été jetée à la mer lors de notre première tempête dans le Kattegat — un événement considéré comme de mauvais augure par l’équipage.) Nous fûmes remplis d’une gratitude profonde lorsque ce calme marin anglais, dont les mains étaient déchirées et saignantes à force de tenter sans cesse d’attraper la corde lancée vers lui à son approche, prit le gouvernail. Toute sa personnalité nous impressionna grandement, et il nous parut être la garantie absolue d’une récupération rapide.
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Libération de nos terribles afflictions. Nous nous sommes cependant réjouis trop tôt, car il nous restait encore à traverser le dangereux passage parmi les bancs de sable au large de la côte anglaise, où, comme on me l’avait assuré, près de quatre cents navires sombrent en moyenne chaque année. Pendant vingt-quatre heures entières (de la soirée du 10 au 11 août), nous avons été pris au milieu de ces bancs de sable, luttant contre un vent d’ouest qui entravait tellement notre progression que nous n’avons atteint l’embouchure de la Tamise que le soir du 12 août. Jusqu’à ce moment-là, ma femme avait été si nerveusement affectée par les innombrables signaux de danger, principalement des petits bateaux de garde peints en rouge vif et équipés de cloches en raison du brouillard, qu’elle ne pouvait ni jour ni nuit fermer les yeux, tant elle était excitée à les observer et à les indiquer aux marins. Moi, au contraire, je trouvais ces présages de proximité humaine et de délivrance si rassurants que, malgré les reproches de Minna, je me suis accordé un long sommeil revigorant. Maintenant que nous étions ancrés à l’embouchure de la Tamise, en attendant l’aube, j’étais de très bonne humeur ; je me suis habillé, lavé, et même rasé sur le pont, près du mât, tandis que Minna et toute l’équipage épuisé étaient plongés dans un profond sommeil. Avec un intérêt croissant, j’observais les signes de vie qui apparaissaient de plus en plus dans cet estuaire célèbre. Notre désir de nous libérer complètement de cette captivité odieuse nous a poussés, après avoir navigué un peu plus loin, à hâter notre arrivée à Londres en prenant place à bord d’un steamer en partance à Gravesend. À mesure que nous approchions de la capitale, notre étonnement grandissait face au nombre incroyable de navires de toutes sortes qui remplissaient la rivière, les maisons, les rues, les célèbres docks et les autres constructions maritimes qui longeaient les rives. Lorsque nous avons enfin atteint London Bridge, ce centre incroyablement bondé de la plus grande ville du monde, et posé le pied sur terre après notre terrible voyage de trois semaines, une agréable sensation de vertige nous a envahis tandis que nos jambes nous portaient en chancelant à travers le vacarme assourdissant. Robber semblait également affecté de la même manière, car il filait autour des coins comme un fou et menaçait de se perdre toutes les deux minutes. Mais nous avons bientôt cherché refuge dans un taxi, qui nous a emmenés, sur recommandation de notre capitaine, à la taverne Horseshoe, près de la Tour, et c’est là que nous avons dû élaborer nos plans pour conquérir cette métropole gigantesque. Le quartier dans lequel nous nous trouvions nous a incités à le quitter le plus rapidement possible. Un petit Juif bossu et très aimable de Hambourg nous a suggéré de meilleurs logements dans le West End, et je me souviens très bien de notre trajet jusqu’à là, dans l’un de ces minuscules taxis étroits de l’époque.
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En usage, le trajet durait une heure entière. Ils étaient conçus pour transporter deux personnes, qui devaient s’asseoir face à face, et nous avons donc dû placer notre grand chien en travers, d’une fenêtre à l’autre. Les paysages que nous avons vus depuis notre coin original dépassaient tout ce que nous avions imaginé, et nous sommes arrivés à notre auberge de Old Compton Street, agréablement stimulés par la vie et l’immense taille de cette grande ville. Bien que, à l’âge de douze ans, j’aie fait ce que je croyais être une traduction d’un monologue de Roméo et Juliette de Shakespeare, je trouvais mes connaissances en anglais bien insuffisantes pour converser avec la propriétaire du King’s Arms. Mais le statut social de cette bonne dame, veuve de capitaine de marine, la poussait à croire qu’elle pouvait parler français avec moi, et ses tentatives m’ont fait me demander lequel de nous deux connaissait le moins cette langue. Puis un incident très perturbant s’est produit : nous avons manqué Robber, qui avait dû s’enfuir à la porte au lieu de nous suivre à l’intérieur. Notre détresse d’avoir perdu notre bon chien, après l’avoir amené là avec tant de difficultés, nous a occupés exclusivement pendant les deux premières heures que nous avons passées dans cette nouvelle maison sur terre. Nous gardions constamment l’œil fixé sur la fenêtre jusqu’à ce que, soudain, nous reconnaissions avec joie Robber, se promenant nonchalamment vers la maison depuis une rue latérale. Plus tard, nous avons appris que notre fugitif s’était aventuré jusqu’à Oxford Street à la recherche d’aventures, et j’ai toujours considéré son retour incroyable dans une maison qu’il n’avait même pas entrée comme une preuve éclatante de la certitude absolue des instincts de cet animal en matière de mémoire. Nous avions maintenant le temps de réaliser les effets fatigants du voyage. Le balancement continu du sol et nos efforts maladroits pour ne pas tomber nous semblaient plutôt amusants ; mais lorsque nous sommes venus prendre le repos bien mérité dans le grand lit double anglais, et que nous avons découvert que celui-ci aussi bougeait de haut en bas, cela est devenu tout à fait insupportable. Chaque fois que nous fermions les yeux, nous sombrions dans d’effrayants abîmes, puis, en bondissant de nouveau, nous criions au secours. Il semblait que ce terrible voyage allait durer jusqu’à la fin de nos jours. À cela s’ajoutait un malaise terrible ; car, après la nourriture abominable à bord, nous étions trop disposés à profiter, sans beaucoup de discrétion ni de plaisir, de mets plus savoureux. Nous étions tellement épuisés par toutes ces épreuves que nous avons oublié de réfléchir à la question essentielle : le résultat probable en argent comptant. En effet, les merveilles de la grande ville se sont révélées si fascinantes que nous sommes partis en taxi, comme si nous étions en voyage de plaisance, pour suivre un plan que j’avais esquissé sur ma carte de Londres. Dans notre émerveillement et notre joie face à ce que nous voyions, nous avons complètement oublié tout ce que nous avions enduré. Aussi coûteux que cela se soit révélé, je
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Nous avons jugé justifiée notre semaine de séjour, d’une part en raison du besoin de repos de Minna, et d’autre part en raison de l’excellente opportunité qu’elle m’a offerte de faire connaissance dans le monde musical. Lors de ma dernière visite à Dresde, j’avais envoyé Rule Britannia, l’ouverture composée à Königsberg, à Sir John Smart, président de la Société philharmonique. Il est vrai qu’il ne l’avait jamais remerciée, mais cela m’a donné encore plus le sentiment d’avoir le devoir de lui en parler. J’ai donc passé quelques jours à essayer de découvrir où il habitait, me demandant en même temps dans quelle langue je devrais m’exprimer pour être compris ; mais à la suite de mes recherches, j’ai découvert que Smart n’était pas du tout à Londres. J’ai ensuite décidé qu’il serait bon de rendre visite à Bulwer Lytton afin de parvenir à un accord concernant la représentation opératique de son roman Rienzi, que j’avais adapté en pièce de théâtre. Ayant appris sur le continent que Bulwer était membre du Parlement, je suis allé, quelques jours plus tard, au bâtiment du Parlement pour en avoir le cœur net. Mon ignorance totale de la langue anglaise m’a été d’une grande aide : on m’a traité avec une considération inattendue ; car comme aucun des fonctionnaires subalternes de ce vaste bâtiment ne comprenait ce que je voulais, on m’a envoyé, étape par étape, d’un haut dignitaire à l’autre, jusqu’à ce qu’enfin on m’amène devant un homme au visage distingué qui sortait d’une grande salle au moment où nous passions, et qui m’a semblé être une personne complètement incompréhensible. (Minna était avec moi tout le temps ; seul Robber avait été laissé au King’s Arms.) Il m’a demandé très poliment ce que je voulais, en français, et a paru favorablement impressionné lorsque j’ai demandé à voir l’auteur célèbre. Il a cependant dû me dire qu’il n’était pas à Londres. J’ai ensuite demandé s’il était possible d’être admis à une séance de débat, mais on m’a répondu que, du fait que les anciens bâtiments du Parlement avaient été incendiés, on utilisait des locaux temporaires où l’espace était si limité que seuls quelques visiteurs privilégiés pouvaient obtenir des cartes d’accès. Mais après que j’ai insisté davantage, il a cédé et, peu après, a ouvert une porte menant directement aux sièges réservés aux étrangers à la Chambre des lords. Il semblait raisonnable de conclure de cela que notre ami était un lord en personne. J’étais extrêmement curieux de voir et d’entendre le Premier ministre, Lord Melbourne, et Brougham (qui, à mes yeux, participait très activement aux débats, interrompant plusieurs fois Melbourne, me semble-t-il), ainsi que le duc de Wellington, qui avait l’air si à l’aise dans son chapeau de castor gris, les mains profondément enfoncées dans les poches de son pantalon, et qui prononçait son discours sur un ton si conversationnel que j’ai perdu mon sentiment d’admiration excessive. Il avait aussi une manière curieuse d’insister sur les points importants en secouant…
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Dans l’ensemble, j’étais également très intéressé par Lord Lyndhurst, l’ennemi juré de Brougham, et j’ai été surpris de voir Brougham traverser à plusieurs reprises la salle pour s’asseoir calmement à côté de lui, apparemment dans le but d’inciter même son adversaire. La question à l’ordre du jour était, comme je l’ai appris plus tard dans les journaux, la discussion des mesures à prendre contre le gouvernement portugais afin d’assurer l’adoption du projet de loi anti-esclavage. Le évêque de Londres, qui était l’un des orateurs cette fois-ci, était le seul parmi ces messieurs dont la voix et le comportement me semblaient rigides ou artificiels ; mais il est possible que je sois influencé par ma aversion générale envers les prêtres.
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Après cette agréable aventure, je me suis imaginé avoir épuisé pour l’instant toutes les attractions de Londres ; car, bien que je ne pusse pas pénétrer à la Chambre des communes, mon ami infatigable, que je rencontrai à nouveau en sortant, me montra la salle où siégeait la Chambre des communes, m’expliqua tout ce qu’il fallait savoir et me fit voir le sac en laine du président ainsi que sa masse cachée sous la table. Il me donna également des détails si précis sur diverses choses que j’eus l’impression de connaître tout ce qu’il y avait à savoir sur la capitale de la Grande-Bretagne. Je n’avais pas la moindre intention d’aller à l’opéra italien, probablement parce que je pensais que les prix étaient trop exorbitants. Nous avons exploré méticuleusement toutes les rues principales, nous fatiguant souvent ; nous avons enduré un dimanche lugubre à Londres, avant de terminer par un voyage en train (notre premier) jusqu’à Gravesend Park, en compagnie du capitaine du Thetis. Le 20 août, nous avons traversé la Manche en steamer, arrivant ce même soir à Boulogne-sur-Mer, où nous avons pris congé de la mer avec le désir ardent de ne plus jamais y retourner.
Nous étions tous deux secrètement convaincus que nous serions déçus à Paris, et c’est en partie pour cette raison que nous avons décidé de passer quelques semaines à Boulogne ou à proximité. De toute façon, c’était encore trop tôt dans la saison pour trouver en ville les diverses personnalités importantes que je comptais rencontrer ; d’un autre côté, il me semblait être une chance inouïe que Meyerbeer se trouvât justement à Boulogne. De plus, je devais achever l’orchestration d’une partie du deuxième acte de Rienzi, et j’étais déterminé à avoir au moins la moitié du travail prêt pour le présenter à mon arrivée dans la coûteuse capitale française. Nous nous sommes donc mis en quête d’un logement moins cher dans les environs de Boulogne. En commençant par les environs immédiats, notre recherche s’est terminée par l’acquisition de deux chambres pratiquement nues dans la maison isolée d’un marchand de vin de campagne, située sur la route principale menant à Paris, à une demi-heure de Boulogne. Nous avons ensuite fourni un mobilier sommaire mais suffisant, et c’est en y mettant du cœur que Minna s’est particulièrement distinguée. Outre un lit et deux chaises, nous avons trouvé une table qui, après que j’eus rangé mes papiers relatifs à Rienzi, servit à nos repas, que nous devions préparer devant notre propre feu.
Nous étions tous deux secrètement convaincus que nous serions déçus à Paris, et c’est en partie pour cette raison que nous avons décidé de passer quelques semaines à Boulogne ou à proximité. De toute façon, c’était encore trop tôt dans la saison pour trouver en ville les diverses personnalités importantes que je comptais rencontrer ; d’un autre côté, il me semblait être une chance inouïe que Meyerbeer se trouvât justement à Boulogne. De plus, je devais achever l’orchestration d’une partie du deuxième acte de Rienzi, et j’étais déterminé à avoir au moins la moitié du travail prêt pour le présenter à mon arrivée dans la coûteuse capitale française. Nous nous sommes donc mis en quête d’un logement moins cher dans les environs de Boulogne. En commençant par les environs immédiats, notre recherche s’est terminée par l’acquisition de deux chambres pratiquement nues dans la maison isolée d’un marchand de vin de campagne, située sur la route principale menant à Paris, à une demi-heure de Boulogne. Nous avons ensuite fourni un mobilier sommaire mais suffisant, et c’est en y mettant du cœur que Minna s’est particulièrement distinguée. Outre un lit et deux chaises, nous avons trouvé une table qui, après que j’eus rangé mes papiers relatifs à Rienzi, servit à nos repas, que nous devions préparer devant notre propre feu.
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Pendant que nous étions ici, j’ai passé mon premier appel à Meyerbeer. J’avais souvent lu dans les journaux parler de son amabilité proverbiale, et je ne lui en voulais pas de ne pas avoir répondu à ma lettre. Mon opinion favorable allait cependant bientôt être confirmée par l’accueil chaleureux qu’il m’a réservé. L’impression qu’il m’a faite était excellente sous tous rapports, en particulier quant à son apparence. Les années n’avaient pas encore donné à ses traits cet aspect flasque qui, tôt ou tard, défigure la plupart des visages juifs, et la belle forme de son front autour des yeux lui conférait une expression qui inspirait confiance. Il ne semblait nullement disposé à dénigrer mon intention d’essayer ma chance à Paris en tant que compositeur d’opéra ; il m’a permis de lui lire mon livret pour Rienzi et a vraiment écouté jusqu’à la fin du troisième acte. Il a gardé les deux actes déjà achevés, disant qu’il souhaitait les relire, et m’a assuré, lors de ma visite suivante, de son intérêt sincère pour mon travail. Quoi qu’il en soit, cela m’a quelque peu agacé qu’il insiste sans cesse sur l’éloge de ma petite écriture, une qualité qu’il considérait comme particulièrement saxonne. Il a promis de me donner des lettres de recommandation pour Duponchel, le directeur de l’Opéra, et pour Habeneck, le chef d’orchestre. J’ai alors senti que j’avais de bonnes raisons de louer ma bonne fortune, qui, après de nombreuses péripéties, m’avait conduit précisément en ce lieu de France. Quelle meilleure fortune aurait pu m’arriver que d’obtenir, en si peu de temps, l’intérêt bienveillant du plus célèbre compositeur d’opéra français ! Meyerbeer m’a emmené voir Moscheles, qui se trouvait alors à Boulogne, ainsi que Fraulein Blahedka, une virtuose renommée dont je connaissais le nom depuis de nombreuses années. J’ai passé quelques soirées musicales informelles dans ces deux maisons, ce qui m’a permis de prendre contact avec des personnalités musicales, une expérience tout à fait nouvelle pour moi.
J’avais écrit à mon futur beau-frère, Avernarius, à Paris, pour lui demander de trouver un logement adapté pour nous, et nous avons entrepris notre voyage vers là-bas le 16 septembre en diligence, mes efforts pour hisser Robber sur le toit étant accompagnés des difficultés habituelles.
Ma première impression de Paris s’est avérée décevante, compte tenu des grandes attentes que j’avais nourries pour cette ville ; après Londres, elle me semblait étroite et confinée. J’avais imaginé que les célèbres boulevards seraient bien plus vastes, par exemple, et j’étais vraiment contrarié, lorsque la grosse voiture nous a déposés rue de la Juissienne, de penser que je mettrais les pieds pour la première fois sur le sol parisien dans une si misérable petite ruelle. De même, la rue Richelieu, où mon beau-frère possédait sa librairie, ne paraissait pas imposante non plus par rapport aux autres rues.
J’avais écrit à mon futur beau-frère, Avernarius, à Paris, pour lui demander de trouver un logement adapté pour nous, et nous avons entrepris notre voyage vers là-bas le 16 septembre en diligence, mes efforts pour hisser Robber sur le toit étant accompagnés des difficultés habituelles.
Ma première impression de Paris s’est avérée décevante, compte tenu des grandes attentes que j’avais nourries pour cette ville ; après Londres, elle me semblait étroite et confinée. J’avais imaginé que les célèbres boulevards seraient bien plus vastes, par exemple, et j’étais vraiment contrarié, lorsque la grosse voiture nous a déposés rue de la Juissienne, de penser que je mettrais les pieds pour la première fois sur le sol parisien dans une si misérable petite ruelle. De même, la rue Richelieu, où mon beau-frère possédait sa librairie, ne paraissait pas imposante non plus par rapport aux autres rues.
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dans l’ouest de Londres. Quant à la chambre garnie qui m’avait été réservée rue de la Tonnellerie, l’une des ruelles étroites qui relient la rue Saint-Honoré à la place des Innocents, je me sentais profondément humilié d’avoir à y loger. J’avais besoin de tout le réconfort que pouvait m’apporter une inscription, placée sous le buste de Molière, portant ces mots : « Maison où naquit Molière », pour retrouver mon courage après la mauvaise impression que la maison m’avait faite au premier abord. La chambre, préparée pour nous au quatrième étage, était petite mais agréable, correctement meublée et peu chère. Depuis les fenêtres, nous pouvions voir l’effroyable agitation du marché en bas, qui devenait de plus en plus inquiétante à mesure que nous l’observions, et je me demandais ce que nous faisions dans un quartier pareil.
Peu de temps après, Avenarius dut se rendre à Leipzig pour ramener sa fiancée, ma plus jeune sœur Cecilia, après le mariage dans cette ville. Avant de partir, il me présenta son unique connaissance dans le domaine musical, un Allemand travaillant au département de musique de la Bibliothèque Royale, nommé E. G. Anders, qui ne perdit pas de temps à nous chercher chez Molière. Comme je l’appris bientôt, c’était un homme au caractère très particulier, et, bien qu’il ne pût guère m’aider, il laissa une impression profonde et indélébile dans ma mémoire. C’était un célibataire d’une cinquantaine d’années, dont les revers l’avaient contraint à gagner sa vie à Paris, entièrement sans aucune aide. Il s’était tourné vers ses connaissances bibliographiques exceptionnelles, qu’il avait acquises par passion, surtout en matière de musique, durant ses années de prospérité. Il ne m’a jamais révélé son vrai nom, souhaitant garder le secret de cela, ainsi que celui de ses malheurs, jusqu’à sa mort. Pour l’instant, il me dit seulement qu’on le connaissait sous le nom d’Anders, qu’il était d’origine noble et avait possédé des biens sur le Rhin, mais qu’il avait tout perdu à cause de la trahison perfide de sa crédulité et de sa bonté naturelle. La seule chose qu’il avait réussi à sauver, c’était sa très importante bibliothèque, dont j’ai pu estimer moi-même l’ampleur. Elle remplissait tous les murs de son petit appartement. Même ici, à Paris, il se plaignit bientôt d’avoir de cruelles ennemis ; car, bien qu’il fût accompagné d’une lettre de recommandation pour des personnes influentes, il occupait toujours le poste inférieur d’employé à la bibliothèque. Malgré sa longue carrière là-bas et sa grande érudition, il devait voir des hommes vraiment ignorants être promus au-dessus de lui. J’appris par la suite que la véritable raison résidait dans ses méthodes peu professionnelles, ainsi que dans son efféminité résultant de la manière délicate dont il avait été élevé dans son enfance, ce qui l’empêchait de développer l’énergie nécessaire pour son travail.
Peu de temps après, Avenarius dut se rendre à Leipzig pour ramener sa fiancée, ma plus jeune sœur Cecilia, après le mariage dans cette ville. Avant de partir, il me présenta son unique connaissance dans le domaine musical, un Allemand travaillant au département de musique de la Bibliothèque Royale, nommé E. G. Anders, qui ne perdit pas de temps à nous chercher chez Molière. Comme je l’appris bientôt, c’était un homme au caractère très particulier, et, bien qu’il ne pût guère m’aider, il laissa une impression profonde et indélébile dans ma mémoire. C’était un célibataire d’une cinquantaine d’années, dont les revers l’avaient contraint à gagner sa vie à Paris, entièrement sans aucune aide. Il s’était tourné vers ses connaissances bibliographiques exceptionnelles, qu’il avait acquises par passion, surtout en matière de musique, durant ses années de prospérité. Il ne m’a jamais révélé son vrai nom, souhaitant garder le secret de cela, ainsi que celui de ses malheurs, jusqu’à sa mort. Pour l’instant, il me dit seulement qu’on le connaissait sous le nom d’Anders, qu’il était d’origine noble et avait possédé des biens sur le Rhin, mais qu’il avait tout perdu à cause de la trahison perfide de sa crédulité et de sa bonté naturelle. La seule chose qu’il avait réussi à sauver, c’était sa très importante bibliothèque, dont j’ai pu estimer moi-même l’ampleur. Elle remplissait tous les murs de son petit appartement. Même ici, à Paris, il se plaignit bientôt d’avoir de cruelles ennemis ; car, bien qu’il fût accompagné d’une lettre de recommandation pour des personnes influentes, il occupait toujours le poste inférieur d’employé à la bibliothèque. Malgré sa longue carrière là-bas et sa grande érudition, il devait voir des hommes vraiment ignorants être promus au-dessus de lui. J’appris par la suite que la véritable raison résidait dans ses méthodes peu professionnelles, ainsi que dans son efféminité résultant de la manière délicate dont il avait été élevé dans son enfance, ce qui l’empêchait de développer l’énergie nécessaire pour son travail.
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Nous avions un maigre salaire de mille cinq cents francs par an ; il menait une existence épuisante, pleine d’anxiété. Sans autre perspective qu’une vieillesse solitaire et la probabilité de mourir à l’hôpital, il semblait que notre société lui redonnât de l’espoir ; car, bien que nous soyons dans la pauvreté, nous regardions l’avenir avec audace et espoir. Ma vivacité et mon énergie invincibles lui donnaient des espoirs pour mon succès, et dès lors il prit part, avec une tendresse et un dévouement extrêmes, à la promotion de mes intérêts. Bien qu’il fût contributeur à la Gazette Musicale, éditée par Moritz Schlesinger, il n’avait jamais réussi à faire sentir son influence, ne serait-ce qu’un peu. Il ne possédait pas la polyvalence d’un journaliste, et les rédacteurs en chef ne lui confiaient que des tâches mineures, comme la préparation de notes bibliographiques. Curieusement, c’était avec cet homme peu mondain et peu compétent que je devais discuter de mon plan pour conquérir Paris, c’est-à-dire le Paris musical, composé de tous les personnages les plus douteux imaginables. Le résultat était presque toujours le même : nous nous encourageions mutuellement dans l’espoir qu’un coup de chance inattendu viendrait en aide à ma cause.
Pour nous aider dans ces discussions, Anders fit appel à son ami et colocataire Lehrs, un philologue, dont la connaissance devint bientôt l’une des plus belles amitiés de ma vie. Lehrs était le frère cadet d’un célèbre universitaire de Königsberg. Il avait quitté cette ville pour venir à Paris quelques années auparavant, dans le but d’obtenir une position indépendante grâce à ses travaux philologiques. Il préférait cela, malgré les difficultés qui en découlaient, à un poste d’enseignant dont le salaire ne pouvait être considéré comme suffisant pour subvenir aux besoins d’un universitaire que en Allemagne. Il obtint rapidement un emploi chez Didot, le libraire, en tant qu’assistant-rédacteur pour une grande édition des classiques grecs, mais l’éditeur profitait de sa pauvreté et se souciait bien plus du succès de son entreprise que de la situation de son pauvre collaborateur. Lehrs devait donc constamment lutter contre la pauvreté, mais il conservait un tempérament serein et se montrait en tout point un modèle d’altruisme et de sacrifice. Au début, il ne me considérait que comme un homme ayant besoin de conseils, et par hasard, un compagnon de souffrance à Paris ; car il ne connaissait rien à la musique et n’en avait aucun intérêt particulier. Nous devînmes bientôt si proches que je le faisais venir presque tous les soirs chez Anders ; Lehrs était d’une grande utilité pour son ami, dont l’instabilité dans la marche l’obligeait à utiliser un parapluie et une canne comme béquilles. Il était également nerveux en traversant des rues bondées, surtout la nuit ; tandis qu’il aimait toujours faire passer Lehrs devant moi avant d’entrer.
Pour nous aider dans ces discussions, Anders fit appel à son ami et colocataire Lehrs, un philologue, dont la connaissance devint bientôt l’une des plus belles amitiés de ma vie. Lehrs était le frère cadet d’un célèbre universitaire de Königsberg. Il avait quitté cette ville pour venir à Paris quelques années auparavant, dans le but d’obtenir une position indépendante grâce à ses travaux philologiques. Il préférait cela, malgré les difficultés qui en découlaient, à un poste d’enseignant dont le salaire ne pouvait être considéré comme suffisant pour subvenir aux besoins d’un universitaire que en Allemagne. Il obtint rapidement un emploi chez Didot, le libraire, en tant qu’assistant-rédacteur pour une grande édition des classiques grecs, mais l’éditeur profitait de sa pauvreté et se souciait bien plus du succès de son entreprise que de la situation de son pauvre collaborateur. Lehrs devait donc constamment lutter contre la pauvreté, mais il conservait un tempérament serein et se montrait en tout point un modèle d’altruisme et de sacrifice. Au début, il ne me considérait que comme un homme ayant besoin de conseils, et par hasard, un compagnon de souffrance à Paris ; car il ne connaissait rien à la musique et n’en avait aucun intérêt particulier. Nous devînmes bientôt si proches que je le faisais venir presque tous les soirs chez Anders ; Lehrs était d’une grande utilité pour son ami, dont l’instabilité dans la marche l’obligeait à utiliser un parapluie et une canne comme béquilles. Il était également nerveux en traversant des rues bondées, surtout la nuit ; tandis qu’il aimait toujours faire passer Lehrs devant moi avant d’entrer.
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pour détourner l’attention du voleur, devant qui il se tenait visiblement terrifié.
Notre chien d’ordinaire bienveillant devint extrêmement méfiant envers ce visiteur et adopta bientôt à son égard la même attitude agressive qu’il avait montrée envers le marin Koske à bord du Thetis. Les deux hommes vivaient dans une pension de famille rue de Seine. Ils se plaignaient amèrement de leur logeuse, qui s’appropriait une si grande partie de leurs revenus qu’ils étaient entièrement à sa merci. Anders tentait depuis des années de faire valoir son indépendance en la quittant, sans parvenir à mettre son plan à exécution. Nous abandonnâmes rapidement mutuellement tout faux-semblant quant à la situation financière actuelle, de sorte que, bien que les deux ménages fussent en réalité séparés, nos problèmes communs nous donnaient toute l’intimité d’une famille unie.
Les divers moyens par lesquels je pourrais obtenir une reconnaissance à Paris constituaient le principal sujet de nos discussions à cette époque. Nos espoirs reposaient d’abord sur les lettres de recommandation promises par Meyerbeer. Duponchel, le directeur de l’Opéra, me vit effectivement dans son bureau ; y fixant un monocle à son œil droit, il lut la lettre de Meyerbeer sans manifester la moindre émotion, ayant sans doute déjà lu de nombreuses communications similaires du compositeur. Je partis et n’eus jamais de ses nouvelles. Le vieux chef d’orchestre Habeneck, quant à lui, manifesta un intérêt pour mon travail qui allait au-delà de la simple politesse et accepta ma demande de faire jouer une de mes pièces lors d’un répétition orchestrale au Conservatoire dès qu’il aurait du temps libre. Malheureusement, je ne possédais aucune pièce instrumentale courte qui semblât appropriée, à l’exception de mon étrange ouverture Columbus, que je considérais comme la plus réussie de toutes celles issues de ma plume. Elle avait été accueillie avec de grands applaudissements lors de sa représentation au théâtre de Magdebourg, avec l’aide des braves trompettistes de la garnison prussienne. Je donnai à Habeneck la partition et les parties musicales, et pus annoncer à notre comité chez nous que j’avais désormais une affaire en cours.
J’abandonnai l’idée d’essayer de voir Scribe, simplement parce que nous avions correspondu ; mes amis m’avaient en effet fait comprendre, d’après leur propre expérience, qu’il était hors de question d’espérer que cet auteur extrêmement occupé s’intéresse sérieusement à un jeune musicien inconnu. Anders put cependant me présenter une autre connaissance, un certain M. Dumersan. Ce gentleman aux cheveux gris avait écrit une centaine de pièces de vaudeville et aurait été ravi de voir l’une d’elles interprétée sous forme d’opéra à plus grande échelle avant sa mort. Il
Notre chien d’ordinaire bienveillant devint extrêmement méfiant envers ce visiteur et adopta bientôt à son égard la même attitude agressive qu’il avait montrée envers le marin Koske à bord du Thetis. Les deux hommes vivaient dans une pension de famille rue de Seine. Ils se plaignaient amèrement de leur logeuse, qui s’appropriait une si grande partie de leurs revenus qu’ils étaient entièrement à sa merci. Anders tentait depuis des années de faire valoir son indépendance en la quittant, sans parvenir à mettre son plan à exécution. Nous abandonnâmes rapidement mutuellement tout faux-semblant quant à la situation financière actuelle, de sorte que, bien que les deux ménages fussent en réalité séparés, nos problèmes communs nous donnaient toute l’intimité d’une famille unie.
Les divers moyens par lesquels je pourrais obtenir une reconnaissance à Paris constituaient le principal sujet de nos discussions à cette époque. Nos espoirs reposaient d’abord sur les lettres de recommandation promises par Meyerbeer. Duponchel, le directeur de l’Opéra, me vit effectivement dans son bureau ; y fixant un monocle à son œil droit, il lut la lettre de Meyerbeer sans manifester la moindre émotion, ayant sans doute déjà lu de nombreuses communications similaires du compositeur. Je partis et n’eus jamais de ses nouvelles. Le vieux chef d’orchestre Habeneck, quant à lui, manifesta un intérêt pour mon travail qui allait au-delà de la simple politesse et accepta ma demande de faire jouer une de mes pièces lors d’un répétition orchestrale au Conservatoire dès qu’il aurait du temps libre. Malheureusement, je ne possédais aucune pièce instrumentale courte qui semblât appropriée, à l’exception de mon étrange ouverture Columbus, que je considérais comme la plus réussie de toutes celles issues de ma plume. Elle avait été accueillie avec de grands applaudissements lors de sa représentation au théâtre de Magdebourg, avec l’aide des braves trompettistes de la garnison prussienne. Je donnai à Habeneck la partition et les parties musicales, et pus annoncer à notre comité chez nous que j’avais désormais une affaire en cours.
J’abandonnai l’idée d’essayer de voir Scribe, simplement parce que nous avions correspondu ; mes amis m’avaient en effet fait comprendre, d’après leur propre expérience, qu’il était hors de question d’espérer que cet auteur extrêmement occupé s’intéresse sérieusement à un jeune musicien inconnu. Anders put cependant me présenter une autre connaissance, un certain M. Dumersan. Ce gentleman aux cheveux gris avait écrit une centaine de pièces de vaudeville et aurait été ravi de voir l’une d’elles interprétée sous forme d’opéra à plus grande échelle avant sa mort. Il
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Je n’avais aucune idée de la manière de préserver sa dignité en tant qu’auteur, et j’étais tout à fait disposé à entreprendre la traduction d’un livret existant en vers français. Nous lui confiâmes donc l’écriture de mon Liebesverbot, dans le but d’une représentation au Théâtre de la Renaissance, comme on l’appelait alors. C’était le troisième théâtre dédié au drame lyrique ; les représentations avaient lieu dans la nouvelle Salle Ventadour, reconstruite après avoir été détruite par un incendie. Compte tenu du fait que il s’agissait d’une traduction littérale, il transforma aussitôt les trois airs de mon opéra, pour lesquels j’espérais obtenir une audition, en vers français élégants. De plus, il me demanda de composer un chœur pour un vaudeville intitulé La Descente de la Courtille, qui devait être joué aux Variétés pendant le carnaval. C’était une deuxième opportunité. Mes amis m’exhortèrent alors vivement à écrire quelque chose de court en forme de chansons, que je pourrais proposer aux chanteurs populaires pour des concerts. Lehrs et Anders rédigèrent des paroles pour cela. Anders apporta un très innocent « Dors, mon enfant », écrit par un jeune poète qu’il connaissait ; c’était la première pièce que je composai sur un texte français. Elle fut si réussie que, lorsque je l’ai essayée plusieurs fois doucement au piano, ma femme, qui était au lit, m’a crié que c’était merveilleux pour aider à s’endormir. J’ai également mis en musique L’Attente des Orientales de Hugo, ainsi que le chant de Ronsard, Mignonne. Je n’ai aucune raison d’avoir honte de ces petites pièces, que j’ai publiées par la suite en supplément musical à Europa (la publication de Lewald) en 1841. Ensuite, j’eus l’idée d’écrire une grande aria pour baryton avec chœur, que Lablache pourrait intégrer dans son rôle d’Orovist dans Norma de Bellini. Lehrs dut trouver un réfugié politique italien pour lui faire donner le texte. Cela fut fait, et je produisis une composition efficace à la Bellini (qui existe encore parmi mes manuscrits), puis je me rendis immédiatement pour la proposer à Lablache. Le gentil Maure qui m’accueillit dans le vestibule du grand chanteur insista pour m’introduire directement auprès de son maître sans m’annoncer. Comme je m’attendais à des difficultés pour m’approcher d’une telle célébrité, j’avais rédigé ma demande, pensant que ce serait plus simple que d’expliquer verbalement. Le comportement aimable du serviteur noir me mit très mal à l’aise ; je lui confiai ma partition et ma lettre à remettre à Lablache, sans prêter attention à sa surprise bienveillante face à mon refus de ses invitations répétées à entrer dans la chambre de son maître pour un entretien, puis je quittai la maison.
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à la hâte, avec l’intention de demander ma réponse dans quelques jours. Lorsque je revins, Lablache m’accueillit avec beaucoup de gentillesse et m’assura que mon aria était excellente, bien qu’il fût impossible de l’intégrer à l’opéra de Bellini après que celui-ci avait déjà été représenté tant de fois. Ma régression vers le style de Bellini, dont j’avais été coupable en écrivant cette aria, était donc inutile pour moi, et je finis bientôt par être convaincu du caractère stérile de mes efforts dans ce sens. Je compris que j’aurais besoin de recommandations personnelles auprès de différents chanteurs pour assurer la création d’une de mes autres compositions.
Lorsque Meyerbeer arriva enfin à Paris, je fus donc ravi. Il ne fut nullement surpris par l’échec de ses lettres de recommandation ; au contraire, il profita de cette occasion pour me faire comprendre à quel point il était difficile de s’en sortir à Paris, et combien il était nécessaire pour moi de chercher des œuvres moins prétentieuses. À cette fin, il me présenta à Maurice Schlesinger, puis, me laissant à la merci de cette personne monstrueuse, il retourna en Allemagne.
Au début, Schlesinger ne savait pas quoi faire de moi ; les connaissances que j’eus grâce à lui (dont le principal était le violoniste Panofka) ne menèrent à rien, et je retournai donc auprès de mon conseil à la maison, grâce à l’influence duquel j’avais récemment reçu l’ordre de composer la musique pour Les Deux Grenadiers, de Heine, traduit par un professeur parisien. J’écrivis cette chanson pour baryton et fus très satisfait du résultat ; sur les conseils d’Ander, j’essayai alors de trouver des chanteurs pour mes nouvelles compositions. Mme Pauline Viardot, à qui je m’adressai en premier, examina mes chansons avec moi. Elle fut très aimable et les loua, mais ne vit pas pourquoi ELLE devrait les chanter.
J’eus la même expérience avec Mme Widmann, une grande contralto, qui chanta mon Dors, mon enfant avec beaucoup d’émotion ; néanmoins, elle n’avait plus d’utilité pour ma composition. Un certain M. Dupont, troisième ténor à l’Opéra, essaya ma version du poème de Ronsard, mais déclara que le langage utilisé n’était plus agréable au public parisien. M. Geraldy, chanteur de concert et professeur très apprécié, qui me permettait de l’appeler et de le voir fréquemment, me dit que Les Deux Grenadiers était impossible, pour la simple raison que l’accompagnement à la fin de la chanson, que j’avais inspiré de la Marseillaise, ne pouvait être chanté que dans les rues de Paris, accompagné de canons et de coups de feu. Habeneck fut la seule personne à tenir sa promesse de diriger mon ouverture Columbus lors d’une des répétitions, à l’intention d’Ander et de moi-même. Comme,
Lorsque Meyerbeer arriva enfin à Paris, je fus donc ravi. Il ne fut nullement surpris par l’échec de ses lettres de recommandation ; au contraire, il profita de cette occasion pour me faire comprendre à quel point il était difficile de s’en sortir à Paris, et combien il était nécessaire pour moi de chercher des œuvres moins prétentieuses. À cette fin, il me présenta à Maurice Schlesinger, puis, me laissant à la merci de cette personne monstrueuse, il retourna en Allemagne.
Au début, Schlesinger ne savait pas quoi faire de moi ; les connaissances que j’eus grâce à lui (dont le principal était le violoniste Panofka) ne menèrent à rien, et je retournai donc auprès de mon conseil à la maison, grâce à l’influence duquel j’avais récemment reçu l’ordre de composer la musique pour Les Deux Grenadiers, de Heine, traduit par un professeur parisien. J’écrivis cette chanson pour baryton et fus très satisfait du résultat ; sur les conseils d’Ander, j’essayai alors de trouver des chanteurs pour mes nouvelles compositions. Mme Pauline Viardot, à qui je m’adressai en premier, examina mes chansons avec moi. Elle fut très aimable et les loua, mais ne vit pas pourquoi ELLE devrait les chanter.
J’eus la même expérience avec Mme Widmann, une grande contralto, qui chanta mon Dors, mon enfant avec beaucoup d’émotion ; néanmoins, elle n’avait plus d’utilité pour ma composition. Un certain M. Dupont, troisième ténor à l’Opéra, essaya ma version du poème de Ronsard, mais déclara que le langage utilisé n’était plus agréable au public parisien. M. Geraldy, chanteur de concert et professeur très apprécié, qui me permettait de l’appeler et de le voir fréquemment, me dit que Les Deux Grenadiers était impossible, pour la simple raison que l’accompagnement à la fin de la chanson, que j’avais inspiré de la Marseillaise, ne pouvait être chanté que dans les rues de Paris, accompagné de canons et de coups de feu. Habeneck fut la seule personne à tenir sa promesse de diriger mon ouverture Columbus lors d’une des répétitions, à l’intention d’Ander et de moi-même. Comme,
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Cependant, il n’était pas question de produire cette œuvre, même lors d’un des célèbres concerts du Conservatoire. J’ai clairement vu que le vieil homme n’était motivé que par la bonté et le désir de m’encourager. Cela ne pouvait mener à rien de plus, et j’étais moi-même convaincu que cette œuvre extrêmement superficielle de ma jeunesse ne pourrait donner à l’orchestre qu’une mauvaise idée de mes talents. Pourtant, ces répétitions, à ma grande surprise, ont eu sur moi un effet inattendu sous d’autres aspects, exerçant une influence décisive dans la crise de mon développement artistique. Cela tenait au fait que j’écoutais sans cesse la Neuvième Symphonie de Beethoven, qui, grâce à des répétitions assidues, bénéficiait d’une interprétation merveilleuse de la part de cet orchestre célèbre ; l’image que j’en avais eue durant les jours enthousiastes de ma jeunesse se trouvait maintenant devant moi, presque tangible, dans des couleurs éclatantes, intacte, comme si elle n’avait jamais été effacée par l’orchestre de Leipzig qui l’avait détruite sous la baguette de Pohlenz. Là où je n’avais auparavant vu que des constellations mystérieuses et des formes étranges dépourvues de sens, je découvrais maintenant, provenant d’innombrables sources, un flot de mélodies des plus touchantes et célestes qui ravissaient mon cœur. Toute cette période de détérioration de mes goûts musicaux, qui commençait pratiquement avec ces mêmes idées confuses sur Beethoven et s’était encore aggravée à cause de ma connaissance de ce théâtre affreux, toutes ces idées fausses sombrèrent alors comme dans un abîme de honte et de remords. Ce changement intérieur avait été progressivement préparé par de nombreuses expériences douloureuses au cours des dernières années. Je devais ma récupération de ma vigueur et de mon moral à l’impression profonde que m’a laissée l’exécution de la Neuvième Symphonie, interprétée d’une manière que je n’aurais jamais osée imaginer. Cet événement important de ma vie ne peut être comparé qu’à la secousse que j’ai ressentie à seize ans en voyant Schroder-Devrient jouer Fidelio. La conséquence directe de cela fut mon désir intense de composer quelque chose qui me procurerait un sentiment de satisfaction similaire, et ce désir grandissait à mesure que grandissait mon anxiété face à ma situation malheureuse à Paris, qui me faisait presque désespérer de réussir. Dans cet état d’esprit, j’esquissai une ouverture pour Faust qui, selon mon plan initial, n’était censée constituer que la première partie d’une symphonie entière sur Faust, car j’avais déjà en tête l’idée de « Gretchen » pour la deuxième partie.
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mouvement. C’est la même composition que j’ai réécrite en plusieurs parties quinze ans plus tard ; j’en avais complètement oublié l’existence, et c’est sur les conseils de Liszt que j’ai pu la reconstituer, lui qui m’a donné de nombreux conseils précieux. Cette composition a été jouée à de nombreuses reprises sous le titre d’une Ouverture Faust, et a été accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. À l’époque dont je parle, j’espérais que l’orchestre du Conservatoire serait disposé à écouter cette œuvre, mais on m’a dit qu’ils pensaient avoir déjà fait assez pour moi et espéraient se débarrasser de moi pour un certain temps. Ayant échoué partout, je me tournai alors vers Meyerbeer pour obtenir davantage d’introductions, surtout pour les chanteurs. Je fus très surpris lorsque, suite à ma demande, Meyerbeer me présenta un certain M. Gouin, fonctionnaire des postes et unique agent de Meyerbeer à Paris, à qui il ordonna de faire tout son possible pour moi. Meyerbeer souhaitait particulièrement que je rencontre M. Antenor Joly, directeur du Théâtre de la Renaissance, ce théâtre musical déjà mentionné. M. Gouin, avec une légèreté presque suspecte, me promit de faire représenter mon opéra Liebesverbot, qui n’exigeait plus qu’une traduction. Il fallut également présenter quelques numéros de mon opéra au comité du théâtre lors d’une audition spéciale. Lorsque je suggérai que certains chanteurs de ce même théâtre interprètent trois des numéros déjà traduits par Dumersan, ma demande fut refusée au motif que tous ces artistes étaient bien trop occupés. Mais Gouin trouva une solution à ce problème ; en se fondant sur l’autorité de Maître Meyerbeer, il parvint à gagner à notre cause plusieurs chanteurs redevables envers Meyerbeer : Mme Dorus-Gras, véritable prima donna de l’Opéra de Paris, Mme Widmann et M. Dupont (ces deux derniers ayant auparavant refusé de m’aider) promirent alors de chanter pour moi lors de cette audition. Voilà donc ce que j’avais accompli en six mois. C’était maintenant presque Pâques de l’année 1840. Encouragé par les négociations de Gouin, qui semblaient annoncer de l’espoir, je décidai de quitter le quartier peu connu des Innocents pour un endroit de Paris plus proche du centre musical ; et j’étais encouragé dans cette décision par les conseils téméraires de Lehrs. Ce que ce changement signifiait pour moi, mes lecteurs le sauront lorsqu’ils entendront dans quelles circonstances nous avons mené notre existence pendant notre séjour à Paris. Bien que nous vivions de la manière la plus économique possible, en mangeant dans un petit restaurant pour un franc par personne, il était impossible d’éviter le reste…
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Notre argent disparaissait peu à peu. Notre ami Möller nous avait fait comprendre que nous pouvions lui demander de l’aide si nous en avions besoin, car il mettrait de côté pour nous les premiers fonds provenant de toute transaction commerciale fructueuse. Il n’y avait pas d’autre solution que de solliciter de l’argent auprès de lui ; entre-temps, nous avons mis en gage tous les objets de valeur que nous possédions. Comme j’étais trop timide pour aller chercher des informations sur une maison de prêt sur gages, j’ai cherché son équivalent en français dans le dictionnaire afin de pouvoir reconnaître un tel endroit lorsque je le verrais. Dans mon petit dictionnaire de poche, je n’ai trouvé aucun autre mot que « Lombard ». En regardant une carte de Paris, j’ai découvert, au milieu d’un labyrinthe inextricable de rues, une très petite ruelle appelée Rue des Lombards. J’y suis allé, mais ma quête fut vaine. Souvent, en lisant à la lumière des lanternes transparentes l’inscription « Mont de Piété », j’éprouvais une grande curiosité quant à sa signification ; et après avoir consulté mon conseil à la maison au sujet de ce « Mont de Piété », on m’a dit, à ma grande joie, que c’était précisément là que je trouverais du secours. Nous avons alors apporté à ce « Mont de Piété » tout ce que nous possédions en argent, à savoir nos cadeaux de mariage. Ensuite vinrent les objets personnels de ma femme ainsi que le reste de sa garde-robe théâtrale d’autrefois, parmi lesquels se trouvait une belle robe bleue brodée d’argent avec une traîne, qui avait appartenu autrefois à la Duchesse de Dessau. Pourtant, nous n’avons toujours reçu aucune nouvelle de notre ami Möller, et nous avons été obligés d’attendre jour après jour l’aide tant nécessaire venant de Königsberg. Finalement, un jour sombre, nous avons mis en gage nos bagues de mariage. Lorsque tout espoir d’obtenir de l’aide semblait vain, j’ai appris que les billets de gage eux-mêmes avaient une certaine valeur, car ils pouvaient être vendus à des acheteurs qui acquéraient ainsi le droit de racheter les objets mis en gage. J’ai dû recourir même à cela, et c’est ainsi que, par exemple, la robe bleue à traîne a été perdue à jamais. Möller n’a plus jamais écrit. Plus tard, lorsqu’il est venu me voir à Dresde alors que j’y étais chef d’orchestre, il a admis qu’il m’en voulait à cause de propos humiliants et diffamatoires que nous aurions tenus à son sujet après notre séparation, et qu’il avait décidé de ne plus avoir affaire à nous. Nous étions certains de notre innocence dans cette affaire, et très attristés d’avoir, à cause de calomnies purement inventées, perdu la chance d’une telle aide dans notre grande détresse.
[9] C’est la traduction correcte des mots Berg der Frömmigkeit utilisés dans l’original.—Éditeur.
Au début de nos difficultés financières, nous avons subi une perte que nous considérions comme providentielle, malgré la peine qu’elle nous causait. C’était
[9] C’est la traduction correcte des mots Berg der Frömmigkeit utilisés dans l’original.—Éditeur.
Au début de nos difficultés financières, nous avons subi une perte que nous considérions comme providentielle, malgré la peine qu’elle nous causait. C’était
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notre beau chien, que nous avions réussi à faire venir à Paris avec d’innombrables difficultés. Comme c’était un animal très précieux et qui attirait beaucoup d’attention, il avait probablement été volé. Malgré l’état épouvantable de la circulation à Paris, il trouvait toujours le chemin du retour de la même manière astucieuse qu’il avait utilisée pour surmonter les difficultés des rues de Londres. Dès le début de notre séjour à Paris, il partait souvent tout seul dans les jardins du Palais-Royal, où il rencontrait beaucoup de ses amis, et revenait sain et sauf après une brillante démonstration de natation et de récupération devant un public d’enfants des rues. Au Quai du Pont-Neuf, il nous demandait généralement de le laisser se baigner ; là, il attirait une grande foule de spectateurs autour de lui, qui étaient si bruyants dans leur enthousiasme face à la façon dont il plongeait pour ramener sur la rive divers objets tels que des vêtements, des outils, etc., que la police nous demandait de mettre fin à cette obstruction. Un matin, je le laissai sortir faire un petit tour comme d’habitude ; il ne revint jamais, et malgré tous nos efforts pour le retrouver, on ne trouva aucune trace de lui. Cette perte parut à beaucoup de nos amis une chance, car ils ne comprenaient pas comment nous pouvions nourrir un animal aussi imposant alors que nous-mêmes n’avions pas assez à manger. Vers cette époque, au deuxième mois de notre séjour à Paris, ma sœur Louisa vint de Leipzig rejoindre son mari, Friedrich Brockhaus, à Paris, où celui-ci l’attendait depuis quelque temps. Ils avaient l’intention d’aller en Italie ensemble, et Louisa profita de cette occasion pour acheter toutes sortes de choses coûteuses à Paris. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils aient pitié de nous à cause de notre déménagement insensé à Paris et des misères qui en découlaient, ni à ce qu’ils se sentent obligés de nous aider d’une quelconque manière ; mais bien que nous n’ayons pas cherché à cacher notre situation, nous ne tirâmes aucun profit de la visite de nos proches riches. Minna fut même assez gentille pour aider ma sœur dans ses achats luxueux, et nous étions très soucieux de ne pas leur faire croire que nous cherchions à susciter leur pitié. En retour, ma sœur me présenta un ami extraordinaire à elle, qui devait prendre un grand intérêt pour moi. C’était le jeune peintre Ernst Kietz, de Dresde ; c’était un jeune homme exceptionnellement bon et sincère, dont le talent pour la peinture de portraits (dans un style de pastel coloré) en faisait un favori dans sa propre ville, au point que ses succès financiers l’avaient incité à venir à Paris pour un certain temps afin de terminer ses études artistiques. Il travaillait maintenant depuis environ un an dans le studio de Delaroche. Il avait un tempérament curieux et presque enfantin, et son absence totale d’éducation sérieuse, combinée à une certaine faiblesse de caractère, avait
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Il l’a contraint à choisir une carrière dans laquelle, malgré tout son talent, il était destiné à échouer désespérément. J’ai eu toutes les occasions de m’en rendre compte, car je le voyais souvent. À l’époque, cependant, la dévotion simple et la gentillesse de ce jeune homme étaient très appréciées tant par moi que par ma femme, qui se sentait souvent seule ; son amitié fut une véritable source d’aide durant nos heures les plus sombres d’épreuve. Il devint presque un membre de la famille et rejoignait chaque soir notre cercle familial, offrant un contraste étrange avec le vieux Anders nerveux et Lehrs au visage grave. Sa bonne nature et ses remarques originales firent bientôt de lui quelqu’un d’indispensable pour nous ; il nous amusait énormément avec son français, qu’il utilisait avec une grande confiance, bien qu’il ne puisse pas former deux phrases correctes consécutives, malgré vingt ans passés à Paris. Avec Delaroche, il étudia la peinture à l’huile et montrait manifestement un talent considérable dans ce domaine, même si c’était justement là que ses efforts échouaient. Le mélange des couleurs sur sa palette, et surtout le nettoyage de ses pinceaux, prenaient tellement de son temps qu’il venait rarement à la peinture elle-même. Comme les journées étaient très courtes en plein hiver, il n’avait jamais le temps de travailler après avoir fini de nettoyer sa palette et ses pinceaux, et, autant que je m’en souvienne, il n’a jamais terminé un seul portrait. Les étrangers à qui on le présentait et qui lui commandaient leurs portraits étaient obligés de quitter Paris sans même les voir à moitié achevés, et finalement il se plaignit même du fait que certains de ses sujets mouraient avant que leurs portraits ne soient terminés. Son propriétaire, à qui il devait toujours de l’argent de loyer, fut le seul à réussir à obtenir du peintre un portrait de sa personne laide, et, à ma connaissance, c’est le seul portrait achevé existant de Kietz. D’un autre côté, il était très doué pour faire de petits croquis de n’importe quel sujet suggéré lors de nos conversations du soir, et dans ces œuvres il montrait à la fois de l’originalité et une grande délicatesse d’exécution. Durant l’hiver de cette année-là, il acheva un bon portrait à l’encre de moi, qu’il retoucha deux ans plus tard, lorsqu’il me connaissait mieux, pour en faire ce qu’il est aujourd’hui. Il aimait me dessiner dans l’attitude que j’adoptais souvent pendant nos conversations du soir, lorsque j’étais de bonne humeur. Aucune soirée ne passait sans que je parvienne à chasser la dépression causée par mes efforts vains et par les nombreuses préoccupations que j’avais endurées pendant la journée, afin de retrouver ma gaieté naturelle. Kietz tenait à me présenter au monde comme un homme qui, malgré les difficultés auxquelles il devait faire face, avait confiance en son succès et relevait le visage souriant.
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Au-dessus des tracas de la vie. Avant la fin de l’année 1839, ma plus jeune sœur Cecilia arriva également à Paris avec son mari, Edward Avenarius. Il était naturel qu’elle se sentît gênée à l’idée de nous rencontrer à Paris dans des circonstances extrêmement difficiles, d’autant plus que son mari n’était pas très aisé. Par conséquent, plutôt que de les rendre souvent visite, nous préférâmes attendre qu’ils viennent nous voir, ce qui, d’ailleurs, prit beaucoup de temps. D’un autre côté, la reprise de nos relations avec Heinrich Laube, qui vint à Paris au début de 1840 avec sa jeune épouse, Iduna (née Budaus), fut très réconfortante. Elle était veuve d’un riche médecin de Leipzig, et Laube l’avait épousée dans des circonstances tout à fait extraordinaires depuis que nous l’avions vu pour la dernière fois à Berlin ; ils avaient l’intention de profiter de quelques mois à Paris. Pendant la longue période de son détention, en attendant son procès, cette jeune femme avait été si émue par ses malheurs qu, sans le connaître bien, elle avait montré une grande sympathie et un vif intérêt pour son cas. La sentence de Laube fut prononcée peu après mon départ de Berlin ; elle fut inattenduement légère, se limitant à un an de prison dans la prison municipale. On lui permit de purger cette peine à la prison de Muskau en Silésie, où il avait l’avantage d’être proche de son ami, le prince Puckler, qui, dans le cadre de ses fonctions officielles et grâce à son influence sur le directeur de la prison, put lui offrir même le réconfort d’une relation personnelle. La jeune veuve décida de l’épouser au début de sa peine, afin de pouvoir être près de lui à Muskau avec son aide affectueuse. Voir mon vieil ami dans de telles conditions favorables était en soi un plaisir pour moi ; j’éprouvai également une grande satisfaction en constatant qu’il n’y avait aucun changement dans son attitude bienveillante et compatissante envers moi. Nous nous rencontrions fréquemment ; nos femmes devinrent également amies, et Laube fut le premier, à sa manière aimable et humoristique, à approuver notre folie de nous installer à Paris. Chez lui, je fis la connaissance de Heinrich Heine, et tous deux plaisantèrent gentiment sur ma situation extraordinaire, me faisant rire moi aussi. Laube se sentit obligé de parler sérieusement avec moi de mes espoirs de réussir à Paris, car il voyait que j’abordais ma situation, fondée sur de tels espoirs futiles, avec un humour qui le charmait malgré lui. Il essaya de trouver comment il pourrait m’aider sans nuire à mon avenir. À cette fin, il voulut que je fasse un brouillon, plus ou moins crédible, de mes projets futurs, afin qu’à l’occasion de sa prochaine visite dans notre pays natal, il puisse me procurer une aide quelconque. Je me trouvais justement à ce moment-là
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Le moment était venu d’atteindre un accord extrêmement prometteur avec la direction du Théâtre de la Renaissance. Il me semblait donc avoir trouvé une base solide, et je pensais pouvoir affirmer sans risque que, si l’on me garantissait les moyens de subsistance pour six mois, je réussirais certainement à accomplir quelque chose durant cette période. Laube promit de prendre cette disposition et tint sa parole. Il persuada l’un de ses amis fortunés de Leipzig, et, suivant cet exemple, mes proches aisés, de me fournir pendant six mois les ressources nécessaires, à payer en versements mensuels par l’intermédiaire d’Avenarius. Nous décidâmes donc, comme je l’ai dit, de quitter nos appartements meublés et de prendre un logement pour nous-mêmes rue du Helder. Ma femme, prudente et méticuleuse, avait beaucoup souffert à cause de la manière négligente et incertaine avec laquelle j’avais jusqu’alors géré nos maigres ressources ; en prenant désormais cette responsabilité, elle expliqua qu’elle savait gérer le ménage plus économiquement que nous ne le pourrions en vivant dans des chambres meublées ou des restaurants. Le succès justifia cette décision ; l’aspect difficile résidait dans le fait que nous devions commencer à tenir maison sans aucun meuble propre, et tout ce qui était nécessaire pour les besoins domestiques devait être acquis, bien que nous n’ayons pas les moyens de le faire. À ce sujet, Lehrs, qui connaissait bien les particularités de la vie parisienne, put nous conseiller. Selon lui, la seule compensation pour les épreuves que nous avions endurées jusqu’alors serait un succès à la hauteur de mon audace. Comme je ne disposais pas des ressources nécessaires pour attendre patiemment des années le succès à Paris, je devais soit compter sur une chance extraordinaire, soit renoncer immédiatement à tous mes espoirs. Le succès tant désiré devait arriver dans l’année, sinon j’étais perdu. Je devais donc oser tout, comme il convient à mon nom, car, dans mon cas, il n’était pas disposé à tirer « Wagner »[10] de Fuhrwerk. Je devais payer mon loyer, mille deux cents francs, en versements trimestriels ; pour les meubles et les équipements, il me recommanda, par l’intermédiaire de sa logeuse, un menuisier qui fournit tout ce qui était nécessaire pour un montant apparemment raisonnable, également payable en plusieurs versements ; tout cela semblait très simple. Lehrs insista sur le fait que je ne pourrais rien accomplir à Paris à moins de montrer au monde que j’avais confiance en moi. Mon audition publique approchait ; j’étais sûr du soutien du Théâtre de la Renaissance, et Dumersan était très impatient de réaliser une traduction complète de mon Liebesverbot en français. Nous décidâmes donc de prendre le risque. Le 15 avril, à la grande surprise du concierge de l’immeuble rue du Helder, nous emménageâmes dans nos nouveaux appartements confortables avec une quantité extrêmement faible de bagages.
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[10] « Wagner » en allemand signifie celui qui ose, c’est aussi un charretier ; et « Fuhrwerk » signifie une voiture.—Éditeur.
La première visite que j’ai reçue dans les pièces que j’avais louées avec tant d’espoir fut celle d’Anders, qui m’apporta la nouvelle que le Théâtre de la Renaissance venait de faire faillite et était fermé. Cette nouvelle, qui m’a frappé comme un coup de tonnerre, semblait annoncer bien plus qu’un simple revers de fortune ; elle m’a révélé, comme un éclair, l’absolue vacuité de mes perspectives. Mes amis ont exprimé ouvertement l’opinion que Meyerbeer, en m’envoyant de la Grande Opéra à ce théâtre, connaissait probablement toutes les circonstances. Je n’ai pas poursuivi la ligne de pensée à laquelle cette supposition pouvait mener, car j’avais déjà suffisamment de raisons de ressentir de l’amertume en me demandant ce que je devais faire des pièces dans lesquelles j’étais si confortablement installé.
Comme mes chanteurs avaient maintenant répété les parties de Liebesverbot destinées au public d’essai, je tenais au moins à ce qu’elles soient interprétées devant quelques personnes influentes. M. Edouard Monnaie, qui avait été nommé directeur temporaire de la Grande Opéra après le départ de Duponchel, était d’autant moins enclin à refuser que les chanteurs qui participeraient appartenaient à l’institution qu’il dirigeait ; de plus, sa présence au spectacle n’était pas obligatoire. J’ai également pris la peine d’aller voir Scribe pour l’inviter à assister à la représentation, et il a accepté avec la plus grande gentillesse. Finalement, mes trois pièces furent jouées devant ces deux messieurs dans la salle verte de la Grande Opéra, et j’ai joué l’accompagnement au piano. Ils trouvèrent la musique charmante, et Scribe exprima son désir de composer le livret pour moi dès que les directeurs de l’opéra auraient décidé d’accepter l’œuvre ; tout ce que M. Monnaie put répondre à cette proposition, c’est qu’il leur était impossible de le faire pour le moment. Je ne manquai pas de réaliser que ce n’étaient là que des formules polies ; mais en tout cas, je trouvais cela très aimable de leur part, et particulièrement bienveillant de la part de Scribe d’aller jusqu’à penser que j’étais digne d’un peu de courtoisie.
Mais au fond de moi, j’avais vraiment honte d’être retourné sérieusement à cette œuvre superficielle de mes débuts d’où provenaient ces trois pièces. Bien sûr, je n’avais fait cela que parce que je pensais gagner plus rapidement du succès à Paris en m’adaptant à ses goûts frivoles. Mon aversion pour ce genre de goût, qui grandissait depuis longtemps, coïncida avec l’abandon de tous mes espoirs de succès à Paris. Ma situation devint extrêmement mélancolique du fait que mes circonstances étaient si…
La première visite que j’ai reçue dans les pièces que j’avais louées avec tant d’espoir fut celle d’Anders, qui m’apporta la nouvelle que le Théâtre de la Renaissance venait de faire faillite et était fermé. Cette nouvelle, qui m’a frappé comme un coup de tonnerre, semblait annoncer bien plus qu’un simple revers de fortune ; elle m’a révélé, comme un éclair, l’absolue vacuité de mes perspectives. Mes amis ont exprimé ouvertement l’opinion que Meyerbeer, en m’envoyant de la Grande Opéra à ce théâtre, connaissait probablement toutes les circonstances. Je n’ai pas poursuivi la ligne de pensée à laquelle cette supposition pouvait mener, car j’avais déjà suffisamment de raisons de ressentir de l’amertume en me demandant ce que je devais faire des pièces dans lesquelles j’étais si confortablement installé.
Comme mes chanteurs avaient maintenant répété les parties de Liebesverbot destinées au public d’essai, je tenais au moins à ce qu’elles soient interprétées devant quelques personnes influentes. M. Edouard Monnaie, qui avait été nommé directeur temporaire de la Grande Opéra après le départ de Duponchel, était d’autant moins enclin à refuser que les chanteurs qui participeraient appartenaient à l’institution qu’il dirigeait ; de plus, sa présence au spectacle n’était pas obligatoire. J’ai également pris la peine d’aller voir Scribe pour l’inviter à assister à la représentation, et il a accepté avec la plus grande gentillesse. Finalement, mes trois pièces furent jouées devant ces deux messieurs dans la salle verte de la Grande Opéra, et j’ai joué l’accompagnement au piano. Ils trouvèrent la musique charmante, et Scribe exprima son désir de composer le livret pour moi dès que les directeurs de l’opéra auraient décidé d’accepter l’œuvre ; tout ce que M. Monnaie put répondre à cette proposition, c’est qu’il leur était impossible de le faire pour le moment. Je ne manquai pas de réaliser que ce n’étaient là que des formules polies ; mais en tout cas, je trouvais cela très aimable de leur part, et particulièrement bienveillant de la part de Scribe d’aller jusqu’à penser que j’étais digne d’un peu de courtoisie.
Mais au fond de moi, j’avais vraiment honte d’être retourné sérieusement à cette œuvre superficielle de mes débuts d’où provenaient ces trois pièces. Bien sûr, je n’avais fait cela que parce que je pensais gagner plus rapidement du succès à Paris en m’adaptant à ses goûts frivoles. Mon aversion pour ce genre de goût, qui grandissait depuis longtemps, coïncida avec l’abandon de tous mes espoirs de succès à Paris. Ma situation devint extrêmement mélancolique du fait que mes circonstances étaient si…
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Je m’étais tellement adapté que je n’osais exprimer ce changement important dans mes sentiments à personne, surtout pas à ma pauvre femme. Mais si je continuais à tirer le meilleur parti d’une situation désastreuse, je n’avais plus aucune illusion quant aux chances de succès à Paris. Face à une misère inouïe, je frissonnais en voyant l’aspect souriant que présentait Paris sous le soleil éclatant de mai. C’était le début de la saison creuse pour toute entreprise artistique à Paris, et à chaque porte que j’frappais avec une fausse espérance, on me renvoyait avec cette phrase lamentablement monotone : « Monsieur est à la campagne ». Lors de nos longues promenades, lorsque nous nous sentions des étrangers parmi cette foule joyeuse, j’avais l’habitude de raconter à ma femme des histoires sur les États libres d’Amérique du Sud, loin de toute cette vie sinistre, où l’opéra et la musique étaient inconnus, et où il était facile d’assurer un revenu décent grâce au travail. J’ai parlé à Minna, qui ne comprenait pas du tout ce que je voulais dire, d’un livre que je venais de lire, *Die Gründung von Maryland* de Zschokke, dans lequel je trouvais une description très séduisante du soulagement ressenti par les colons européens après leurs souffrances et persécutions antérieures. Elle, ayant une mentalité plus pratique, m’indiquait constamment la nécessité de trouver des moyens pour assurer notre subsistance à Paris, et elle avait déjà imaginé toutes sortes d’économies. Quant à moi, je esquissais le plan du poème de mon *Fliegender Holländer*, que je gardais constamment en tête comme un moyen possible de faire mes débuts à Paris. J’ai rassemblé le matériel pour un seul acte, en me disant que de cette façon je pourrais me limiter aux développements dramatiques simples entre les personnages principaux, sans me préoccuper des accessoires opératiques fastidieux. D’un point de vue pratique, je pensais pouvoir compter sur de meilleures chances d’acceptation pour mon œuvre si elle était présentée sous forme d’opéra en un acte, comme on en donnait souvent comme ouverture avant un ballet à l’Opéra Garnier. J’en ai écrit à Meyerbeer à Berlin, lui demandant son aide. J’ai également repris la composition de *Rienzi*, à laquelle je consacrais désormais toute mon attention. Entre-temps, notre situation devenait de plus en plus sombre ; bientôt, je fus contraint d’utiliser à l’avance les subventions obtenues grâce à Laube, mais en agissant ainsi, je finis par perdre progressivement la sympathie de mon beau-frère Avenarius, pour qui notre séjour à Paris était incompréhensible. Un matin, alors que nous discutions avec anxiété de la possibilité de payer le premier loyer du trimestre, un porteur apparut avec un paquet.
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Envoyé à moi depuis Londres ; je pensai que c’était une intervention de la Providence et j’ouvris le sceau. Au même moment, on me mit sous le nez un livre de reçus à signer, dans lequel je vis aussitôt qu’il fallait payer sept francs de frais de transport. Je reconnus en outre que le paquet contenait mon ouverture orchestrale Rule Britannia, qui m’avait été renvoyée par la Société philharmonique de Londres. Dans ma fureur, je dis au porteur que je ne voulais pas prendre le paquet, ce à quoi il protesta avec véhémence, arguant que je l’avais déjà ouvert. C’était inutile ; je n’avais pas sept francs, et je lui dis qu’il aurait dû me présenter la facture des frais de transport avant que j’ouvre le paquet. Alors je le fis retourner à la firme Laffitte et Gaillard avec la seule copie de mon ouverture, pour qu’ils en fassent ce qu’ils voulaient, et je ne pris jamais la peine de demander ce qu’il était advenu de ce manuscrit.
Soudain, Kietz trouva une solution à ces ennuis. Il avait été chargé par une vieille dame de Leipzig, nommée Fraulein Leplay, une vieille fille riche et très avare, de trouver un logement bon marché à Paris pour elle et sa belle-mère, avec qui elle comptait voyager. Comme notre appartement, bien que pas très spacieux, était plus grand que ce dont nous avions réellement besoin et était rapidement devenu un fardeau pour nous, nous n’hésitâmes pas un instant à lui louer la plus grande partie pendant son séjour à Paris, qui devait durer environ deux mois. De plus, ma femme préparait le petit-déjeuner pour les invités, comme s’ils étaient dans des appartements meublés, et prenait un grand plaisir à voir les quelques sous qu’elle gagnait de cette façon. Bien que nous trouvions cet exemple étonnant de vieillesse acariâtre assez pénible, l’accord que nous avions conclu nous aida dans une certaine mesure à surmonter cette période difficile, et je pus, malgré cette désorganisation de nos arrangements domestiques, continuer à travailler relativement en paix sur mon Rienzi.
Cela devint plus difficile après le départ de Fraulein Leplay, lorsque nous louâmes l’une de nos chambres à un voyageur commercial allemand qui, dans son temps libre, jouait assidûment de la flûte. Il s’appelait Brix ; c’était un homme modeste et correct, recommandé à nous par le peintre Pecht, que nous avions rencontré récemment. Kietz nous l’avait présenté, car il avait étudié avec lui au studio de Delaroche. Il était l’antithèse de Kietz à tous égards et manifestement moins doué, mais il s’efforçait d’acquérir l’art de la peinture à l’huile en le plus bref délai possible, dans des conditions difficiles, avec un travail acharné et une sincérité tout à fait exceptionnels. De plus, il était bien éduqué, assimilait rapidement les informations, et était très honnête, sérieux et digne de confiance.
Soudain, Kietz trouva une solution à ces ennuis. Il avait été chargé par une vieille dame de Leipzig, nommée Fraulein Leplay, une vieille fille riche et très avare, de trouver un logement bon marché à Paris pour elle et sa belle-mère, avec qui elle comptait voyager. Comme notre appartement, bien que pas très spacieux, était plus grand que ce dont nous avions réellement besoin et était rapidement devenu un fardeau pour nous, nous n’hésitâmes pas un instant à lui louer la plus grande partie pendant son séjour à Paris, qui devait durer environ deux mois. De plus, ma femme préparait le petit-déjeuner pour les invités, comme s’ils étaient dans des appartements meublés, et prenait un grand plaisir à voir les quelques sous qu’elle gagnait de cette façon. Bien que nous trouvions cet exemple étonnant de vieillesse acariâtre assez pénible, l’accord que nous avions conclu nous aida dans une certaine mesure à surmonter cette période difficile, et je pus, malgré cette désorganisation de nos arrangements domestiques, continuer à travailler relativement en paix sur mon Rienzi.
Cela devint plus difficile après le départ de Fraulein Leplay, lorsque nous louâmes l’une de nos chambres à un voyageur commercial allemand qui, dans son temps libre, jouait assidûment de la flûte. Il s’appelait Brix ; c’était un homme modeste et correct, recommandé à nous par le peintre Pecht, que nous avions rencontré récemment. Kietz nous l’avait présenté, car il avait étudié avec lui au studio de Delaroche. Il était l’antithèse de Kietz à tous égards et manifestement moins doué, mais il s’efforçait d’acquérir l’art de la peinture à l’huile en le plus bref délai possible, dans des conditions difficiles, avec un travail acharné et une sincérité tout à fait exceptionnels. De plus, il était bien éduqué, assimilait rapidement les informations, et était très honnête, sérieux et digne de confiance.
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Sans atteindre le même degré d’intimité avec nous que nos trois amis plus âgés, il était néanmoins l’un des rares à continuer de nous soutenir dans nos ennuis, et passait presque tous les soirs en notre compagnie. Un jour, je reçus une nouvelle preuve surprenante de la sollicitude persistante de Laube envers nous. Le secrétaire d’un certain comte Kuscelew vint nous voir ; après s’être renseigné sur notre situation, dont il avait entendu parler par Laube à Karlsbad, il nous informa de manière brève et amicale que son maître souhaitait nous être utile et, à cette fin, désirait faire ma connaissance. En fait, il proposait d’engager une petite troupe d’opéra léger à Paris, qui le suivrait dans ses propriétés en Russie. Il cherchait donc un directeur musical suffisamment expérimenté pour l’aider à recruter les membres de la troupe à Paris. Je me rendis volontiers à l’hôtel où logeait le comte, et y trouvai un homme âgé au comportement franc et agréable, qui écouta avec plaisir mes petites compositions françaises. Étant un fin observateur de la nature humaine, il comprit d’un coup d’œil que je n’étais pas l’homme qu’il lui fallait ; bien qu’il m’accordât une attention très polie, il ne poursuivit pas davantage son projet d’opéra. Mais ce même jour, il m’envoya, accompagné d’une note amicale, dix napoleons en or en paiement de mes services. Je ne savais pas quels étaient ces services. J’écrivis alors à ce dernier pour demander des détails plus précis sur ses souhaits, et le priai de me commander une composition, dont il avait sans doute déjà envoyé l’avance. N’ayant reçu aucune réponse, j’essayai à plusieurs reprises de le contacter à nouveau, en vain. Plus tard, j’appris par d’autres sources que le seul genre d’opéra reconnu par le comte Kuscelew était celui d’Adam. Quant à la troupe d’opéra qu’il souhaitait engager selon ses goûts, ce qu’il voulait vraiment, c’était plutôt un petit harem qu’une troupe d’artistes. Jusqu’à présent, je n’avais pas réussi à arranger quoi que ce soit avec l’éditeur de musique Schlesinger. Il était impossible de le convaincre de publier mes petites chansons françaises. Cependant, afin de faire connaître mon travail dans ce domaine, je décidai de faire graver par lui mes Deux Grenadiers à mes propres frais. Kietz devait en réaliser une magnifique page de titre en lithographie. Schlesinger finit par me facturer cinquante francs pour les frais de production. L’histoire de cette publication est curieuse du début à la fin : l’œuvre portait le nom de Schlesinger, et comme j’avais pris en charge toutes les dépenses, les revenus devaient bien sûr être mis à mon compte. Par la suite, je dus me contenter des dires de l’éditeur, selon lesquels pas un seul exemplaire n’avait été vendu. Plus tard, après avoir rapidement acquis une réputation à Dresde grâce à mes…
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Rienzi, Schott, l’éditeur de Mayence qui ne s’occupait presque exclusivement que d’œuvres traduites du français, jugea opportun de publier une édition allemande des Deux Grenadiers. Sous le texte de la traduction française, il fit imprimer l’original allemand de Heine ; mais comme le poème français était une paraphrase très libre, dans un mètre complètement différent de l’original, les mots de Heine s’accordaient si mal avec ma composition que je fus furieux de cette insulte à mon œuvre et j’estimai nécessaire de protester contre la publication de Schott en tant que réimpression entièrement non autorisée. Schott me menaça alors en justice pour diffamation, affirmant que, selon son accord, son édition n’était pas une réimpression (Nachdruck), mais une nouvelle impression (Abdruck). Afin d’éviter davantage d’ennuis, on me persuada d’envoyer des excuses en reconnaissance de la distinction qu’il avait établie, distinction que je ne comprenais pas. En 1848, lorsque je demandai des nouvelles de mon petit ouvrage au successeur de Schlesinger à Paris (M. Brandus), j’appris de lui qu’une nouvelle édition avait été publiée, mais il refusa de traiter toute question relative aux droits d’auteur de ma part. Comme je ne voulais pas acheter un exemplaire à mes propres frais, je me suis retrouvé jusqu’à ce jour sans posséder mon propre travail. Dans quelle mesure, par la suite, d’autres ont profité de transactions similaires concernant la publication de mes œuvres, cela apparaîtra en temps voulu. Pour l’instant, il s’agissait de compenser Schlesinger des cinquante francs convenus, et il proposa que je le fasse en écrivant des articles pour sa Gazette Musicale. Comme je n’étais pas assez expert en langue française pour des travaux littéraires, mon article devait être traduit et la moitié de la rémunération devait aller au traducteur. Cependant, je me consolais en pensant que je recevrais quand même soixante francs par feuille pour l’œuvre. Je devais bientôt apprendre, lorsque je me présentai auéditeur furieux pour obtenir le paiement, ce qu’on entendait par feuille. On la mesurait avec un instrument en fer abominable, sur lequel les lignes des colonnes étaient indiquées par des chiffres ; on appliquait cet instrument à l’article, et après soustraction minutieuse des espaces réservés au titre et à la signature, on additionnait les lignes. Une fois ce processus terminé, il s’avéra que ce que j’avais pris pour une feuille n’en était en réalité qu’une demi-feuille. Jusque-là, tout allait bien. Je commençai à écrire des articles pour le merveilleux journal de Schlesinger. Le premier fut un long essai, De la musique allemande, dans lequel j’exprimais, avec l’exagération enthousiaste qui me caractérisait à l’époque, mon appréciation de la sincérité et de la sincérité de la musique allemande.
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Cet article a incité mon ami Anders à remarquer que la situation en Allemagne devait vraiment être splendide si les conditions étaient vraiment celles que j’avais décrites. J’ai éprouvé la satisfaction surprenante, pour moi, de voir cet article ensuite reproduit en italien dans une revue musicale de Milan, où, à ma grande joie, on me décrivait comme Dottissimo Musico Tedesco, une erreur qui serait aujourd’hui impossible. Mon essai a reçu des critiques favorables, et Schlesinger m’a demandé d’écrire un article pour louer l’arrangement fait par le général russe Lwoff de la Stabat Mater de Pergolèse, ce que j’ai fait de la manière la plus superficielle possible. Sur mon propre initiative, j’ai alors écrit un essai dans un ton encore plus aimable intitulé Du métier du virtuose et de l’indépendance de la composition. Entre-temps, au milieu de l’été, j’ai été surpris par l’arrivée de Meyerbeer, qui se trouvait justement à Paris pour deux semaines. Il était très sympathique et serviable. Lorsque je lui ai parlé de mon idée d’écrire une opérette en un acte en guise d’ouverture, et que je lui ai demandé de me présenter M. Leon Pillet, le directeur récemment nommé de l’Opéra de Paris, il m’a immédiatement emmené le voir et me l’a présenté. Mais hélas, j’ai eu la désagréable surprise d’apprendre, à partir de la sérieuse conversation qui a eu lieu entre ces deux messieurs au sujet de mon avenir, que Meyerbeer pensait qu’il valait mieux que je décide de composer un acte pour le ballet en collaboration avec un autre musicien. Bien sûr, je ne pouvais pas envisager une telle idée ne fût-ce qu’un instant. J’ai cependant réussi à remettre à M. Pillet mon bref esquisse sur le thème du Hollandais volant. Les choses en étaient arrivées là lorsque Meyerbeer a quitté à nouveau Paris, cette fois pour une période plus longue. Comme je n’avais pas de nouvelles de M. Pillet pendant assez longtemps, j’ai commencé à travailler assidûment à ma composition Rienzi, bien que, à ma grande détresse, je dus souvent interrompre cette tâche afin de réaliser certains petits travaux pour Schlesinger. Comme mes contributions à la Gazette Musicale s’avéraient si peu rémunératrices, Schlesinger m’a un jour ordonné de mettre au point une méthode pour le cor à pistons. Lorsque je lui ai parlé de mon embarras à ne pas savoir comment aborder ce sujet, il m’a répondu en m’envoyant cinq « méthodes » différentes déjà publiées pour le cor à pistons, instrument amateur préféré à l’époque chez la jeunesse masculine de Paris. Il me suffisait de concevoir une sixième méthode à partir de ces cinq, car tout ce que Schlesinger voulait, c’était…
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publier une édition personnelle. Je me creusais la tête pour savoir comment commencer, quand Schlesinger, qui venait d’obtenir une nouvelle méthode complète, me déchargea de cette tâche pénible. On m’ordonna cependant d’écrire quatorze « Suites » pour cor à pistons — c’est-à-dire des airs d’opéras arrangés pour cet instrument. Pour me fournir du matériel pour ce travail, Schlesinger m’envoya pas moins de soixante opéras complets arrangés pour piano. Je les parcourus à la recherche d’airs adaptés à mes « Suites », marquai les pages dans les volumes avec des bandes de papier, et les disposai en une structure aux allures curieuses autour de mon bureau, afin d’avoir à portée de main la plus grande variété possible de matériel mélodique. Cependant, alors que j’étais plongé dans ce travail, à ma grande soulagement et au grand désarroi de ma pauvre épouse, Schlesinger m’annonça que M. Schlitz, le premier corniste de Paris, qui avait examiné mes « Études » avant leur gravure, avait déclaré que je ne savais absolument rien de l’instrument et que j’avais généralement choisi des clés trop hautes, que les Parisiens ne pourraient jamais utiliser. La partie du travail que j’avais déjà accomplie fut cependant acceptée ; Schlitz ayant accepté de la corriger, à condition que je partage mes honoraires avec lui. Le reste du travail fut alors retiré de mes mains, et les soixante arrangements pour piano furent renvoyés à la curieuse boutique de la rue Richelieu.
Ainsi, ma situation financière se retrouva de nouveau précaire. La pauvreté accablante de mon foyer devenait de plus en plus évidente chaque jour, et pourtant j’étais maintenant libre de donner les derniers touches à Rienzi ; le 19 novembre, j’avais achevé cette œuvre, la plus volumineuse de toutes mes opéras. J’avais décidé, quelque temps auparavant, d’offrir la première représentation de cette œuvre au Théâtre de la Cour de Dresde, afin que, si elle était un succès, je puisse ainsi reprendre des liens avec l’Allemagne. J’avais choisi Dresde car je savais y trouver en Tichatschek le ténor le plus apte pour le rôle principal. J comptais également sur ma connaissance de Schroder-Devrient, qui m’avait toujours été sympathique et qui, bien que ses efforts fussent restés vains, s’était donné beaucoup de mal, par considération pour ma famille, pour faire représenter mes Feen au Théâtre de la Cour de Dresde. J’avais aussi un vieil ami de ma famille parmi les secrétaires du théâtre, Hofrat Winkler (connu sous le nom de Theodor Hell) ; en outre, on m’avait présenté le chef d’orchestre Reissiger, avec qui mon ami Apel et moi avions passé une agréable soirée lors de notre excursion en Bohême par le passé. À toutes ces personnes, je m’adressai alors avec les demandes les plus respectueuses et les plus éloquentes, rédigeant une note officielle à…
Ainsi, ma situation financière se retrouva de nouveau précaire. La pauvreté accablante de mon foyer devenait de plus en plus évidente chaque jour, et pourtant j’étais maintenant libre de donner les derniers touches à Rienzi ; le 19 novembre, j’avais achevé cette œuvre, la plus volumineuse de toutes mes opéras. J’avais décidé, quelque temps auparavant, d’offrir la première représentation de cette œuvre au Théâtre de la Cour de Dresde, afin que, si elle était un succès, je puisse ainsi reprendre des liens avec l’Allemagne. J’avais choisi Dresde car je savais y trouver en Tichatschek le ténor le plus apte pour le rôle principal. J comptais également sur ma connaissance de Schroder-Devrient, qui m’avait toujours été sympathique et qui, bien que ses efforts fussent restés vains, s’était donné beaucoup de mal, par considération pour ma famille, pour faire représenter mes Feen au Théâtre de la Cour de Dresde. J’avais aussi un vieil ami de ma famille parmi les secrétaires du théâtre, Hofrat Winkler (connu sous le nom de Theodor Hell) ; en outre, on m’avait présenté le chef d’orchestre Reissiger, avec qui mon ami Apel et moi avions passé une agréable soirée lors de notre excursion en Bohême par le passé. À toutes ces personnes, je m’adressai alors avec les demandes les plus respectueuses et les plus éloquentes, rédigeant une note officielle à…
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le directeur, M. von Lüttichau, ainsi qu’une pétition officielle adressée au roi de Saxe, et j’avais tout prêt à envoyer. Entre-temps, je n’avais pas omis d’indiquer les tempos exacts dans mon opéra au moyen d’un métronome. Comme je n’en possédais pas, je dus en emprunter un, et un matin je sortis pour le rendre à son propriétaire, le portant sous mon manteau fin. Le jour où cela se produisit fut l’un des plus étranges de ma vie, car il montra de manière vraiment horrible toute la misère de ma situation à ce moment-là. Outre le fait que je ne savais pas où trouver les quelques francs dont Minna avait besoin pour subvenir aux besoins modestes de notre ménage, certains des billets que, conformément à la coutume de Paris à cette époque, j’avais signés pour aménager nos appartements étaient arrivés à échéance. Espérant obtenir de l’aide d’une source ou d’une autre, j’essayai d’abord de faire prolonger ces billets par leurs détenteurs. Comme de tels documents passent entre de nombreuses mains, je dus solliciter tous les détenteurs dans toute la ville. Ce jour-là, je devais aller voir un fromager qui occupait un appartement au cinquième étage de la Cité. J’avais également l’intention de demander de l’aide à Heinrich, le frère de mon beau-frère Brockhaus, car il se trouvait alors à Paris ; et j’allais aussi passer chez Schlesinger pour obtenir l’argent nécessaire afin d’envoyer ma partition par le service postal habituel ce jour-là. Comme je devais également rendre le métronome, je quittai Minna tôt le matin après un triste adieu. Elle savait par expérience que, puisque j’étais parti chercher de l’argent, elle ne me reverrait que tard dans la nuit. Les rues étaient enveloppées d’un brouillard épais, et la première chose que je reconnus en sortant de la maison fut mon chien Robber, qui nous avait été volé un an auparavant. Au début, je crus que c’était un fantôme, mais je l’appelai brusquement d’une voix stridente. L’animal sembla me reconnaître et s’approcha prudemment de moi, mais mon mouvement soudain vers lui, les bras tendus, ne fit que raviver les souvenirs des rares punitions que je lui avais stupidement infligées durant la dernière période de notre relation, et ce souvenir l’emporta sur tous les autres. Il s’éloigna timidement de moi, et comme je le suivais avec quelque empressement, il s’enfuit, accélérant même sa course lorsqu’il se rendit compte qu’il était poursuivi. Je fus de plus en plus convaincu qu’il m’avait reconnu, car il regardait toujours en arrière avec anxiété lorsqu’il arrivait à un coin ; mais voyant que je le poursuivais comme un fou, il repartait chaque fois avec une énergie renouvelée. Ainsi, je le suivis à travers un labyrinthe de rues, à peine discernables dans le brouillard épais, jusqu’à ce que je le perde finalement de vue.
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le quitter complètement, pour ne jamais le revoir. C’était près de l’église Saint-Roch, et moi, trempé de sueur et à bout de souffle, je portais encore le métronome. Pendant un moment, je restai immobile, fixant le brouillard, me demandant ce que cette réapparition fantomatique du compagnon de mes aventures de voyage en ce jour pouvait bien présager ! Le fait qu’il eût fui son ancien maître avec la terreur d’une bête sauvage remplit mon cœur d’une amertume étrange et me parut un mauvais présage affreux. Profondément secoué, je repris ma route, avec des membres tremblants, pour accomplir ma tâche épuisante.
Heinrich Brockhaus m’annonça qu’il ne pouvait pas m’aider, et je le quittai. J’étais profondément honteux, mais je fis un grand effort pour cacher la douleur de ma situation. Mes autres tentatives se révélèrent tout aussi vaines ; après avoir attendu des heures chez Schlesinger, à écouter les conversations très futiles de mon employeur avec ses interlocuteurs — conversations qu’il semblait prolonger délibérément —, je réapparus sous les fenêtres de ma maison bien après la nuit, complètement sans succès. Je vis Minna regarder anxieusement depuis l’une des fenêtres. S’attendant en partie à mon malheur, elle avait entre-temps réussi à emprunter une petite somme à notre locataire et pensionnaire, Brix, le flûtiste, que nous tolérions patiemment, bien que cela nous causât quelques désagréments, car c’était un homme de bonne nature. Ainsi, elle put au moins m’offrir un repas convenable. De l’aide devait arriver par la suite, mais au prix de grands sacrifices de ma part, grâce au succès de l’une des opéras de Donizetti, La Favorita, œuvre très médiocre de ce maître italien, mais accueillie avec un grand enthousiasme par le public parisien déjà si dégénéré. Cette opéra, dont le succès était dû principalement à deux petits airs vivants, avait été acquise par Schlesinger, qui avait subi de lourdes pertes avec les dernières opéras de Halevy.
Profitant de ma situation désespérée, dont il était parfaitement conscient, il fit irruption dans nos chambres un matin, rayonnant d’un bon humorisme amusant, demanda un stylo et de l’encre, puis commença à calculer les énormes honoraires qu’il avait fixés pour moi ! Il nota : « La Favorita, arrangement complet pour piano, arrangement sans paroles, pour soliste ; idem, pour duo ; arrangement complet pour quatuor ; même chose pour deux violons ; idem pour cor à pistons. Montant total des honoraires : 1100 francs. Avance immédiate en espèces : 500 francs. » Je compris d’un coup d’œil à quel point ce travail impliquerait d’efforts considérables, mais je n’hésitai pas un instant à l’entreprendre.
Heinrich Brockhaus m’annonça qu’il ne pouvait pas m’aider, et je le quittai. J’étais profondément honteux, mais je fis un grand effort pour cacher la douleur de ma situation. Mes autres tentatives se révélèrent tout aussi vaines ; après avoir attendu des heures chez Schlesinger, à écouter les conversations très futiles de mon employeur avec ses interlocuteurs — conversations qu’il semblait prolonger délibérément —, je réapparus sous les fenêtres de ma maison bien après la nuit, complètement sans succès. Je vis Minna regarder anxieusement depuis l’une des fenêtres. S’attendant en partie à mon malheur, elle avait entre-temps réussi à emprunter une petite somme à notre locataire et pensionnaire, Brix, le flûtiste, que nous tolérions patiemment, bien que cela nous causât quelques désagréments, car c’était un homme de bonne nature. Ainsi, elle put au moins m’offrir un repas convenable. De l’aide devait arriver par la suite, mais au prix de grands sacrifices de ma part, grâce au succès de l’une des opéras de Donizetti, La Favorita, œuvre très médiocre de ce maître italien, mais accueillie avec un grand enthousiasme par le public parisien déjà si dégénéré. Cette opéra, dont le succès était dû principalement à deux petits airs vivants, avait été acquise par Schlesinger, qui avait subi de lourdes pertes avec les dernières opéras de Halevy.
Profitant de ma situation désespérée, dont il était parfaitement conscient, il fit irruption dans nos chambres un matin, rayonnant d’un bon humorisme amusant, demanda un stylo et de l’encre, puis commença à calculer les énormes honoraires qu’il avait fixés pour moi ! Il nota : « La Favorita, arrangement complet pour piano, arrangement sans paroles, pour soliste ; idem, pour duo ; arrangement complet pour quatuor ; même chose pour deux violons ; idem pour cor à pistons. Montant total des honoraires : 1100 francs. Avance immédiate en espèces : 500 francs. » Je compris d’un coup d’œil à quel point ce travail impliquerait d’efforts considérables, mais je n’hésitai pas un instant à l’entreprendre.
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Curieusement, lorsque je rapportai chez nous ces cinq cents francs en pièces de cinq francs brillantes et luisantes, que j’empilai sur la table pour notre satisfaction, ma sœur Cecilia Avenarius vint justement nous rendre visite. La vue de cette abondance de richesse sembla avoir un bon effet sur elle, car jusqu’alors elle était plutôt réticente à venir nous voir ; par la suite, nous la vîmes plus souvent, et nous étions souvent invités à dîner chez eux le dimanche. Mais je ne m’intéressais plus à aucune distraction. Profondément marqué par mes expériences passées, je décidai de mener à bien cette tâche humiliante, bien que lucrative, avec une énergie inlassable, comme s’il s’agissait d’une pénitence imposée pour expier mes péchés antérieurs. Pour économiser du combustible, nous nous contentâmes d’utiliser la chambre à coucher, en faisant office de salon, de salle à manger, de bureau et même de dortoir. Il n’y avait qu’un pas entre mon lit et mon bureau ; pour m’asseoir à la table à manger, il me suffisait de tourner ma chaise, et je ne quittais pas ma place qu’en fin de soirée, lorsque je voulais retourner me coucher. Tous les quatre jours, je me permettais une courte promenade. Ce processus pénitentiel dura presque tout l’hiver et sema les graines de ces troubles gastriques qui devaient me causer des ennuis plus ou moins importants pour le reste de ma vie. En échange du travail minutieux et presque interminable consistant à corriger la partition de l’opéra de Donizetti, je réussis à obtenir trois cents francs de Schlesinger, car il ne pouvait trouver personne d’autre pour le faire. De plus, je devais trouver le temps de copier les parties orchestrales de mon ouverture pour Faust, que j’espérais encore entendre au Conservatoire ; et afin de contrer la dépression causée par cette occupation humiliante, j’écrivis une nouvelle intitulée *Eine Pilgerfahrt zu Beethoven* (Un pèlerinage à Beethoven), qui parut dans la *Gazette Musicale* sous le titre *Une Visite à Beethoven*. Schlesinger me dit franchement que cette petite œuvre avait fait quite une sensation et avait été accueillie avec une très grande approbation ; en effet, elle fut reproduite, en totalité ou en partie, dans de nombreux journaux populaires. Il me persuada d’écrire d’autres œuvres du même genre ; et dans une suite intitulée *Das Ende eines Musikers in Paris* (La fin d’un musicien à Paris), je me vengeai de tous les malheurs que j’avais dû endurer. Schlesinger n’était pas tout à fait aussi satisfait de celle-ci que de mon premier essai, mais elle reçut des signes émouvants d’approbation de la part de son pauvre assistant ; tandis que Heinrich Heine la loua en disant que « Hoffmann aurait été incapable d’écrire une chose pareille ». Même Berlioz en fut touché et parla beaucoup de cette histoire.
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favorablement dans l’un de ses articles parus dans le Journal des Débats. Il m’a également montré des signes de sympathie, bien que ce fût seulement au cours d’une conversation, après la parution d’un autre de mes articles musicaux intitulé Ueber die Ouverture (À propos des ouvertures), principalement parce que j’avais illustré mon principe en prenant comme modèle l’ouverture d’Iphigénie en Aulide de Gluck pour les compositions de ce genre.
Encouragé par ces signes de sympathie, je désirais ardemment faire plus ample connaissance avec Berlioz. On m’avait présenté à lui quelque temps auparavant au bureau de Schlesinger, où nous nous rencontrions occasionnellement. Je lui avais offert un exemplaire de Mes deux grenadiers, mais je n’ai jamais pu en apprendre davantage sur son avis à son sujet, si ce n’est qu’étant donné qu’il ne savait jouer que quelques accords à la guitare, il était incapable de se jouer lui-même la musique de ma composition au piano. Au cours de l’hiver précédent, j’avais souvent entendu ses grandes pièces instrumentales interprétées sous sa propre direction, et j’en avais été profondément impressionné.
Cet hiver-là (1839-40), il dirigea trois représentations de sa nouvelle symphonie, Roméo et Juliette, à l’une desquelles j’étais présent.
Tout cela constituait assurément un monde entièrement nouveau pour moi, et je souhaitais en acquérir une connaissance impartiale. Au début, la grandeur et l’exécution magistrale de la partie orchestrale m’ont presque submergé. C’était au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer. L’audace fantastique, la précision extrême avec laquelle les combinaisons les plus audacieuses — presque tangibles dans leur clarté — m’ont frappé, repoussant mes propres idées sur la poésie de la musique avec une violence brutale jusque dans les profondeurs de mon âme. J’étais simplement tout ouïe pour des choses dont je n’avais jamais rêvé jusqu’alors, et que je sentais devoir essayer de réaliser. Certes, j’y ai trouvé beaucoup de choses vides et superficielles dans Roméo et Juliette, œuvre qui perdait beaucoup à cause de sa longueur et de sa structure ; et cela m’était d’autant plus douloureux que, d’un autre côté, j’étais ébloui par de nombreux passages véritablement envoûtants qui balayaient complètement toutes mes objections.
Au cours du même hiver, Berlioz composa sa Symphonie fantastique et son Harald (« Harold en Italie »). Ces œuvres m’impressionnèrent également beaucoup ; les tableaux musicaux intégrés dans la première symphonie étaient particulièrement agréables, tandis que Harald me ravit à presque tous égards.
Ce fut cependant la dernière œuvre de ce merveilleux maître, sa Trauer-Symphonie für die Opfer der Juli-Revolution (Grande Symphonie funèbre
Encouragé par ces signes de sympathie, je désirais ardemment faire plus ample connaissance avec Berlioz. On m’avait présenté à lui quelque temps auparavant au bureau de Schlesinger, où nous nous rencontrions occasionnellement. Je lui avais offert un exemplaire de Mes deux grenadiers, mais je n’ai jamais pu en apprendre davantage sur son avis à son sujet, si ce n’est qu’étant donné qu’il ne savait jouer que quelques accords à la guitare, il était incapable de se jouer lui-même la musique de ma composition au piano. Au cours de l’hiver précédent, j’avais souvent entendu ses grandes pièces instrumentales interprétées sous sa propre direction, et j’en avais été profondément impressionné.
Cet hiver-là (1839-40), il dirigea trois représentations de sa nouvelle symphonie, Roméo et Juliette, à l’une desquelles j’étais présent.
Tout cela constituait assurément un monde entièrement nouveau pour moi, et je souhaitais en acquérir une connaissance impartiale. Au début, la grandeur et l’exécution magistrale de la partie orchestrale m’ont presque submergé. C’était au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer. L’audace fantastique, la précision extrême avec laquelle les combinaisons les plus audacieuses — presque tangibles dans leur clarté — m’ont frappé, repoussant mes propres idées sur la poésie de la musique avec une violence brutale jusque dans les profondeurs de mon âme. J’étais simplement tout ouïe pour des choses dont je n’avais jamais rêvé jusqu’alors, et que je sentais devoir essayer de réaliser. Certes, j’y ai trouvé beaucoup de choses vides et superficielles dans Roméo et Juliette, œuvre qui perdait beaucoup à cause de sa longueur et de sa structure ; et cela m’était d’autant plus douloureux que, d’un autre côté, j’étais ébloui par de nombreux passages véritablement envoûtants qui balayaient complètement toutes mes objections.
Au cours du même hiver, Berlioz composa sa Symphonie fantastique et son Harald (« Harold en Italie »). Ces œuvres m’impressionnèrent également beaucoup ; les tableaux musicaux intégrés dans la première symphonie étaient particulièrement agréables, tandis que Harald me ravit à presque tous égards.
Ce fut cependant la dernière œuvre de ce merveilleux maître, sa Trauer-Symphonie für die Opfer der Juli-Revolution (Grande Symphonie funèbre
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et Triomphale), composés avec le plus grand talent pour des formations militaires massives durant l’été 1840 à l’occasion de l’anniversaire des funérailles des héros de Juillet, et dirigés par lui sous la colonne de la place de la Bastille, ce qui m’a finalement convaincu pleinement de la grandeur et de l’audace de cet artiste incomparable. Mais tout en admirant ce génie, absolument unique dans ses méthodes, je n’ai jamais pu me débarrasser d’un certain sentiment d’anxiété. Ses œuvres me laissaient une impression de quelque chose de bizarre, de quelque chose avec lequel je sentais que je ne pourrais jamais m’habituer, et j’étais souvent perplexe face au fait étrange que, bien que subjugué par ses compositions, j’en étais en même temps repoussé et même fatigué. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai réussi à comprendre et à résoudre ce problème, qui m’a pendant des années exercé une emprise si douloureuse.
Il est vrai qu’à cette époque, à côté de Berlioz, je me sentais presque comme un petit écolier. Par conséquent, j’étais vraiment gêné lorsque Schlesinger, déterminé à tirer parti du succès de mon conte, m’a dit qu’il souhaitait présenter certaines de mes compositions orchestrales lors d’un concert organisé par l’éditeur de la Gazette Musicale. J’ai réalisé que aucune de mes œuvres disponibles n’était adaptée à une telle occasion. Je n’étais pas très confiant quant à mon ouverture Faust, en raison de sa fin semblable à un zéphyr, que je supposais ne pouvoir être appréciée que par un public déjà familier avec mes méthodes. De plus, quand j’ai appris que je disposerais seulement d’une orchestre de deuxième ordre — le Valentino du Casino, rue Saint-Honoré — et qu’il n’y aurait qu’une seule répétition, ma seule alternative était soit de refuser complètement, soit de tenter à nouveau avec mon ouverture Columbus, l’œuvre composée dans ma jeunesse à Magdebourg. J’ai choisi cette dernière solution.
Lorsque je suis allé chercher la partition de cette composition chez Ilabeneck, qui la gardait parmi les archives du Conservatoire, il m’a averti, d’un ton quelque peu sec mais sans méchanceté, du danger de présenter cette œuvre au public parisien, car, pour reprendre ses mots, elle était trop « vague ». Une grande objection était la difficulté à trouver des musiciens compétents pour les six cors nécessaires, car la musique pour cet instrument, si bien jouée en Allemagne, pouvait à peine, voire pas du tout, être exécutée de manière satisfaisante à Paris. M. Schlitz, le correcteur de mes « Suites » pour cor à pistons, a offert son aide. J’ai été contraint de réduire les six cors à quatre, et il m’a dit que seuls deux d’entre eux étaient fiables.
Il est vrai qu’à cette époque, à côté de Berlioz, je me sentais presque comme un petit écolier. Par conséquent, j’étais vraiment gêné lorsque Schlesinger, déterminé à tirer parti du succès de mon conte, m’a dit qu’il souhaitait présenter certaines de mes compositions orchestrales lors d’un concert organisé par l’éditeur de la Gazette Musicale. J’ai réalisé que aucune de mes œuvres disponibles n’était adaptée à une telle occasion. Je n’étais pas très confiant quant à mon ouverture Faust, en raison de sa fin semblable à un zéphyr, que je supposais ne pouvoir être appréciée que par un public déjà familier avec mes méthodes. De plus, quand j’ai appris que je disposerais seulement d’une orchestre de deuxième ordre — le Valentino du Casino, rue Saint-Honoré — et qu’il n’y aurait qu’une seule répétition, ma seule alternative était soit de refuser complètement, soit de tenter à nouveau avec mon ouverture Columbus, l’œuvre composée dans ma jeunesse à Magdebourg. J’ai choisi cette dernière solution.
Lorsque je suis allé chercher la partition de cette composition chez Ilabeneck, qui la gardait parmi les archives du Conservatoire, il m’a averti, d’un ton quelque peu sec mais sans méchanceté, du danger de présenter cette œuvre au public parisien, car, pour reprendre ses mots, elle était trop « vague ». Une grande objection était la difficulté à trouver des musiciens compétents pour les six cors nécessaires, car la musique pour cet instrument, si bien jouée en Allemagne, pouvait à peine, voire pas du tout, être exécutée de manière satisfaisante à Paris. M. Schlitz, le correcteur de mes « Suites » pour cor à pistons, a offert son aide. J’ai été contraint de réduire les six cors à quatre, et il m’a dit que seuls deux d’entre eux étaient fiables.
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En fait, les tentatives faites lors des répétitions pour produire ces passages précis sur lesquels dépendait principalement l’effet de mon œuvre furent très décourageantes. Les notes aiguës et douces ne furent jouées une seule fois ; elles étaient fausses ou complètement erronées. De plus, comme on ne voulait pas me permettre de diriger l’œuvre moi-même, je devais m’en remettre à un chef d’orchestre qui, comme je le savais bien, était convaincu que ma composition était purement et simplement nulle – opinion que semblait partager tout l’orchestre. Berlioz, qui était présent aux répétitions, resta silencieux tout du long. Il ne m’offrit aucun encouragement, mais il ne m’en dissuada pas non plus. Il se contenta de dire par la suite, avec un sourire las, « qu’il était très difficile de s’en sortir à Paris ».
La nuit de la représentation (4 février 1841), le public, composé en grande partie de abonnés à la Gazette Musicale et donc au courant de mes succès littéraires, semblait plutôt favorable envers moi. On m’a dit plus tard que mon ouverture, aussi fastidieuse fût-elle, aurait certainement été applaudie si ces malheureux joueurs de corne n’avaient pas, en échouant constamment à jouer les passages importants, provoqué chez le public une hostilité presque totale ; car les Parisiens, pour la plupart, ne se soucient que des parties habilement interprétées, comme par exemple la production sans erreur de tons difficiles.
J’étais pleinement conscient de mon échec total. Après ce malheur, Paris n’existait plus pour moi ; tout ce que j’avais à faire, c’était de retourner dans ma chambre misérable et de reprendre mon travail d’arrangement des opéras de Donizetti.
Ma renonciation au monde était si grande que, tel un pénitent, je cessai de me raser et, au grand dam de ma femme, je laissai pousser ma barbe pendant la première et unique fois de ma vie. J’essayais de supporter patiemment tout cela, et la seule chose qui menaçait vraiment de me pousser au désespoir était un pianiste dans la pièce voisine qui, toute la journée, pratiquait la fantaisie de Liszt sur Lucia di Lammermoor. Il fallut mettre fin à cette torture ; alors, pour lui donner une idée de ce qu’il nous faisait endurer, un jour je déplaçai notre propre piano, qui était terriblement déréglé, tout près du mur qui séparait nos pièces. Puis Brix, avec sa flûte piccolo, joua l’arrangement pour piano et violon (ou flûte) de l’ouverture Favorita que je venais de terminer, tandis que je l’accompagnais au piano. L’effet sur notre voisin, un jeune professeur de piano, dut être effroyable. Le concierge me dit le lendemain que le pauvre homme partait, et, après tout, j’en eus un peu de peine.
La nuit de la représentation (4 février 1841), le public, composé en grande partie de abonnés à la Gazette Musicale et donc au courant de mes succès littéraires, semblait plutôt favorable envers moi. On m’a dit plus tard que mon ouverture, aussi fastidieuse fût-elle, aurait certainement été applaudie si ces malheureux joueurs de corne n’avaient pas, en échouant constamment à jouer les passages importants, provoqué chez le public une hostilité presque totale ; car les Parisiens, pour la plupart, ne se soucient que des parties habilement interprétées, comme par exemple la production sans erreur de tons difficiles.
J’étais pleinement conscient de mon échec total. Après ce malheur, Paris n’existait plus pour moi ; tout ce que j’avais à faire, c’était de retourner dans ma chambre misérable et de reprendre mon travail d’arrangement des opéras de Donizetti.
Ma renonciation au monde était si grande que, tel un pénitent, je cessai de me raser et, au grand dam de ma femme, je laissai pousser ma barbe pendant la première et unique fois de ma vie. J’essayais de supporter patiemment tout cela, et la seule chose qui menaçait vraiment de me pousser au désespoir était un pianiste dans la pièce voisine qui, toute la journée, pratiquait la fantaisie de Liszt sur Lucia di Lammermoor. Il fallut mettre fin à cette torture ; alors, pour lui donner une idée de ce qu’il nous faisait endurer, un jour je déplaçai notre propre piano, qui était terriblement déréglé, tout près du mur qui séparait nos pièces. Puis Brix, avec sa flûte piccolo, joua l’arrangement pour piano et violon (ou flûte) de l’ouverture Favorita que je venais de terminer, tandis que je l’accompagnais au piano. L’effet sur notre voisin, un jeune professeur de piano, dut être effroyable. Le concierge me dit le lendemain que le pauvre homme partait, et, après tout, j’en eus un peu de peine.
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La femme de notre concierge avait conclu une sorte d’accord avec nous. Au début, nous avons parfois fait appel à ses services, surtout en cuisine, ainsi que pour brosser les vêtements, nettoyer les bottes, etc. Mais même les petites dépenses que cela impliquait devinrent finalement trop lourdes pour nous. Après avoir renoncé à ses services, Minna dut subir l’humiliation de faire toute la travail domestique elle-même, y compris les tâches les plus ingrates. Comme nous ne voulions pas en parler à Brix, Minna fut obligée non seulement de préparer tous les repas et de laver la vaisselle, mais aussi de nettoyer les bottes de notre locataire. Ce qui nous préoccupait le plus, cependant, c’était ce que le concierge et sa femme penseraient de nous. Mais nous nous trompions : ils nous respectaient d’autant plus, bien que nous ne puissions éviter parfois quelques familiarités. De temps en temps, donc, l’homme avait une conversation avec moi sur la politique. Lorsque l’Alliance quadruplée contre la France fut conclue et que la situation sous le ministère de Thiers fut jugée très critique, mon concierge essaya un jour de me rassurer en disant : « Monsieur, il y a quatre hommes en Europe qui s’appellent : le roi Louis-Philippe, l’empereur d’Autriche, l’empereur de Russie, le roi de Prusse ; eh bien, ces quatre sont des salauds ; nous n’aurons pas la guerre. » Le soir, je manquais rarement de distractions ; mais les rares amis fidèles qui venaient me voir devaient supporter que je continue à écrire de la musique jusqu’à tard dans la nuit. Une fois, ils préparèrent une surprise touchante pour moi sous forme d’une petite fête organisée pour la veille du Nouvel An (1840). Lehrs arriva au crépuscule, sonna à la porte et apporta une cuisse de veau ; Kietz apporta du rhum, du sucre et un citron ; Pecht fournit un oie ; et Anders deux bouteilles de champagne qu’un fabricant d’instruments de musique lui avait offertes en récompense d’un article flatteur qu’il avait écrit sur ses pianos. Ces bouteilles n’étaient sorties que pour les occasions les plus importantes. Je mis donc rapidement de côté cette maudite Favorita et me joignis avec enthousiasme aux festivités. Nous dûmes tous aider aux préparatifs : allumer le feu dans le salon, assister ma femme en cuisine, et aller chercher ce dont nous avions besoin chez le boucher. Le dîner se transforma en une orgie délirante. Lorsque le champagne fut bu et que le punch commença à faire son effet, je prononçai un discours enflammé qui provoqua tant l’hilarité de l’assemblée qu’il semblait ne jamais devoir finir. J’étais tellement excité que je montai d’abord sur une chaise, puis, pour amplifier encore l’effet, je me mis finalement debout sur la table, pour prêcher là le plus fou des sermons sur le mépris de la vie, accompagné d’un éloge sur…
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États libres d’Amérique du Sud. Mes chers auditeurs finirent par être pris de sanglots et de rires si violents, et étaient tellement émus que nous dûmes leur offrir un abri pour la nuit — leur état rendant impossible le retour en sécurité chez eux. Le jour de l’an 1841, j’étais de nouveau occupé avec ma Favorita.
Je me souviens d’un autre festin similaire, bien moins bruyant cependant, à l’occasion de la visite du célèbre violoniste Vieux-temps, un ancien camarade de classe de Kietz. Nous eûmes le grand plaisir d’entendre ce jeune virtuose, alors très adulé à Paris, jouer pour nous toute une soirée de manière charmante — une prestation qui conféra à mon petit salon un touche inhabituelle de « mode ». Kietz le récompensa pour sa gentillesse en le portant sur ses épaules jusqu’à son hôtel tout proche.
Au début de cette année, nous fûmes gravement touchés par une erreur que j’avais commise en raison de mon ignorance des coutumes parisiennes. Il nous semblait tout à fait normal d’attendre le jour fixé pour prévenir notre logeuse. Je me rendis donc chez la propriétaire de l’immeuble, une jeune veuve fortunée vivant dans l’une de ses maisons dans le quartier des Marias. Elle m’accueillit, mais parut très gênée et dit qu’elle parlerait de l’affaire à son agent, avant de me le faire rencontrer. Le lendemain, je reçus une lettre m’informant que ma notification aurait été valable si elle avait été faite deux jours plus tôt. À cause de cette négligence, j’étais, selon l’accord, tenu de payer un an de loyer de plus. Horrifié par cette nouvelle, je me rendis voir l’agent lui-même ; après avoir attendu longtemps — en réalité, on ne voulut même pas m’admettre — je trouvai devant moi un vieil homme, apparemment affligé d’une maladie très douloureuse, immobile. Je lui exposai franchement ma situation et le suppliai instamment de me libérer de mon contrat, mais on me répondit simplement que c’était ma faute, et non la sienne, que j’avais donné la notification un jour trop tard, et que par conséquent je devais trouver les fonds pour le loyer de l’année suivante. Ma concierge, à qui j’ai raconté avec émotion cette mésaventure, tenta de me consoler en disant : « J’aurais pu vous le dire, car voyez, monsieur, cet homme ne vaut pas l’eau qu’il boit. »
Ce malheur entièrement imprévu détruisit nos derniers espoirs de sortir de cette situation désastreuse. Nous nous consolâmes un temps en espérant trouver un autre locataire, mais le destin était une fois de plus contre nous. Pâques arriva, le nouveau semestre commença, et nos perspectives étaient aussi sans espoir que
Je me souviens d’un autre festin similaire, bien moins bruyant cependant, à l’occasion de la visite du célèbre violoniste Vieux-temps, un ancien camarade de classe de Kietz. Nous eûmes le grand plaisir d’entendre ce jeune virtuose, alors très adulé à Paris, jouer pour nous toute une soirée de manière charmante — une prestation qui conféra à mon petit salon un touche inhabituelle de « mode ». Kietz le récompensa pour sa gentillesse en le portant sur ses épaules jusqu’à son hôtel tout proche.
Au début de cette année, nous fûmes gravement touchés par une erreur que j’avais commise en raison de mon ignorance des coutumes parisiennes. Il nous semblait tout à fait normal d’attendre le jour fixé pour prévenir notre logeuse. Je me rendis donc chez la propriétaire de l’immeuble, une jeune veuve fortunée vivant dans l’une de ses maisons dans le quartier des Marias. Elle m’accueillit, mais parut très gênée et dit qu’elle parlerait de l’affaire à son agent, avant de me le faire rencontrer. Le lendemain, je reçus une lettre m’informant que ma notification aurait été valable si elle avait été faite deux jours plus tôt. À cause de cette négligence, j’étais, selon l’accord, tenu de payer un an de loyer de plus. Horrifié par cette nouvelle, je me rendis voir l’agent lui-même ; après avoir attendu longtemps — en réalité, on ne voulut même pas m’admettre — je trouvai devant moi un vieil homme, apparemment affligé d’une maladie très douloureuse, immobile. Je lui exposai franchement ma situation et le suppliai instamment de me libérer de mon contrat, mais on me répondit simplement que c’était ma faute, et non la sienne, que j’avais donné la notification un jour trop tard, et que par conséquent je devais trouver les fonds pour le loyer de l’année suivante. Ma concierge, à qui j’ai raconté avec émotion cette mésaventure, tenta de me consoler en disant : « J’aurais pu vous le dire, car voyez, monsieur, cet homme ne vaut pas l’eau qu’il boit. »
Ce malheur entièrement imprévu détruisit nos derniers espoirs de sortir de cette situation désastreuse. Nous nous consolâmes un temps en espérant trouver un autre locataire, mais le destin était une fois de plus contre nous. Pâques arriva, le nouveau semestre commença, et nos perspectives étaient aussi sans espoir que
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Jamais. Finalement, notre concierge nous a recommandé une famille disposée à prendre tout notre appartement, y compris les meubles, pour quelques mois. Nous avons accepté avec plaisir cette offre ; car, en tout cas, elle garantissait le paiement du loyer pour le trimestre à venir. Nous pensions que, si seulement nous pouvions quitter cet endroit malheureux, nous trouverions un moyen de nous en débarrasser complètement. Nous avons donc décidé de chercher pour nous-mêmes une résidence d’été bon marché en banlieue parisienne.
Meudon nous avait été mentionné comme une station d’été peu coûteuse, et nous avons choisi un appartement dans l’avenue qui relie Meudon au village voisin de Bellevue. Nous avons laissé toute autorité à notre concierge concernant nos appartements rue du Helder, et nous nous sommes installés dans notre nouvelle demeure temporaire du mieux que nous pouvions. Le vieux Brix, le flûtiste bienveillant, dut rester avec nous encore une fois, car, ses revenus habituels ayant été retardés, il se serait trouvé dans une situation très difficile si nous avions refusé de lui offrir asile. Le déménagement de nos maigres biens eut lieu le 29 avril, et ce n’était, après tout, rien de plus qu’une fuite de l’impossible vers l’inconnu, car nous n’avions pas la moindre idée de la façon dont nous allions vivre durant l’été suivant. Schlesinger n’avait pas de travail pour moi, et aucune autre source de revenus n’était disponible.
La seule aide à laquelle nous pouvions espérer semblait résider dans le travail de journaliste, qui, bien que peu rémunérateur, m’avait en effet donné l’occasion de connaître un petit succès. Au cours de l’hiver précédent, j’avais écrit un long article sur Freischutz de Weber pour la Gazette Musicale. Celui-ci visait à préparer la première représentation de cette opéra, après y avoir ajouté des récitatifs écrits par Berlioz. Ce dernier semblait loin d’être satisfait de mon article. Dans cet article, je ne pouvais m’empêcher de faire référence à l’idée absurde de Berlioz de perfectionner cette œuvre musicale désuète en y ajoutant des éléments qui altéraient ses caractéristiques originales, simplement afin de lui donner un aspect adapté au répertoire luxueux de l’Opéra. Le fait que le résultat justifie pleinement mes prévisions ne diminua en rien le mécontentement que j’avais provoqué chez tous ceux impliqués dans la production ; mais j’eus la satisfaction d’apprendre que la célèbre George Sand avait remarqué mon article. Elle commença l’introduction d’une histoire légendaire de la vie provinciale française en rejetant certaines doutes quant à la capacité du peuple français à comprendre l’élément mystique et fabuleux qui, comme je l’avais montré, s’y manifestait d’une manière si magistrale.
Meudon nous avait été mentionné comme une station d’été peu coûteuse, et nous avons choisi un appartement dans l’avenue qui relie Meudon au village voisin de Bellevue. Nous avons laissé toute autorité à notre concierge concernant nos appartements rue du Helder, et nous nous sommes installés dans notre nouvelle demeure temporaire du mieux que nous pouvions. Le vieux Brix, le flûtiste bienveillant, dut rester avec nous encore une fois, car, ses revenus habituels ayant été retardés, il se serait trouvé dans une situation très difficile si nous avions refusé de lui offrir asile. Le déménagement de nos maigres biens eut lieu le 29 avril, et ce n’était, après tout, rien de plus qu’une fuite de l’impossible vers l’inconnu, car nous n’avions pas la moindre idée de la façon dont nous allions vivre durant l’été suivant. Schlesinger n’avait pas de travail pour moi, et aucune autre source de revenus n’était disponible.
La seule aide à laquelle nous pouvions espérer semblait résider dans le travail de journaliste, qui, bien que peu rémunérateur, m’avait en effet donné l’occasion de connaître un petit succès. Au cours de l’hiver précédent, j’avais écrit un long article sur Freischutz de Weber pour la Gazette Musicale. Celui-ci visait à préparer la première représentation de cette opéra, après y avoir ajouté des récitatifs écrits par Berlioz. Ce dernier semblait loin d’être satisfait de mon article. Dans cet article, je ne pouvais m’empêcher de faire référence à l’idée absurde de Berlioz de perfectionner cette œuvre musicale désuète en y ajoutant des éléments qui altéraient ses caractéristiques originales, simplement afin de lui donner un aspect adapté au répertoire luxueux de l’Opéra. Le fait que le résultat justifie pleinement mes prévisions ne diminua en rien le mécontentement que j’avais provoqué chez tous ceux impliqués dans la production ; mais j’eus la satisfaction d’apprendre que la célèbre George Sand avait remarqué mon article. Elle commença l’introduction d’une histoire légendaire de la vie provinciale française en rejetant certaines doutes quant à la capacité du peuple français à comprendre l’élément mystique et fabuleux qui, comme je l’avais montré, s’y manifestait d’une manière si magistrale.
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Freischutz, et elle a indiqué mon article comme expliquant clairement les caractéristiques de cette opéra. Une autre opportunité journalistique est née de mes efforts pour faire accepter mon Rienzi par le Théâtre de la Cour à Dresde. M. Winkler, le secrétaire de ce théâtre, que j’ai déjà mentionné, rapportait régulièrement les progrès ; mais en tant que rédacteur en chef de l’Abendzeitung, un journal alors en déclin, il a saisi l’occasion offerte par nos négociations pour me demander d’envoyer des articles fréquents et gratuits. La conséquence fut que, chaque fois que je voulais savoir quelque chose au sujet du sort de mon opéra, je devais lui envoyer un article pour son journal. Comme ces négociations avec le Théâtre de la Cour ont duré très longtemps et impliqué un grand nombre d’articles de ma part, je me suis souvent retrouvé dans des situations extrêmement embarrassantes, simplement parce que j’étais à nouveau prisonnier dans ma chambre, depuis un certain temps déjà, et ne savais donc rien de ce qui se passait à Paris. J’avais de sérieuses raisons de m’éloigner ainsi de la vie artistique et sociale de Paris. Mes propres expériences douloureuses et mon dégoût pour toutes les moqueries liées à ce genre de vie, autrefois si attirant pour moi mais pourtant si étranger à mon éducation, m’ont rapidement éloigné de tout ce qui y était associé. Il est vrai que la représentation des Huguenots, que j’ai entendue pour la première fois à l’époque, m’a vraiment ébloui. Sa belle interprétation orchestrale, ainsi que sa mise en scène extrêmement soignée et efficace, m’ont donné une idée précise des grandes possibilités offertes par de tels moyens artistiques parfaits et précis. Mais, curieusement, je n’ai jamais eu envie d’entendre à nouveau cette même opéra. J’ai vite été fatigué de l’exécution extravagante des chanteurs, et j’amusais souvent mes amis en imitant les méthodes parisiennes les plus récentes et les exagérations vulgaires qui abondaient dans les représentations. De plus, ces compositeurs qui visaient le succès en adoptant le style alors en vogue ne pouvaient éviter non plus de subir ma critique sarcastique. Le dernier reste de respect que je tentais encore de conserver pour le « premier théâtre lyrique du monde » a finalement été brutalement détruit lorsque j’ai vu comment une œuvre aussi vide et totalement peu française que la Favorita de Donizetti pouvait bénéficier d’une représentation si longue et importante dans ce théâtre. Pendant toute ma période à Paris, je ne crois pas avoir assisté à plus de quatre opéras. Les productions médiocres de l’Opéra-Comique, ainsi que la qualité dégradée de la musique y produite, m’avaient rebuté.
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Dès le début ; et ce même manque d’enthousiasme démontré par les chanteurs m’a également éloigné de l’opéra italien. Les noms, souvent très célèbres, de ces artistes qui chantaient les mêmes quatre opéras pendant des années ne pouvaient compenser pour l’absence totale de sentiment qui caractérisait leurs interprétations, si différentes de celles de Schroder-Devrient, que j’appréciais tant. Je voyais clairement que tout allait en déclin, et pourtant je ne nourrissais aucune espérance ni aucun désir de voir cet état de décadence remplacé par une période de renouveau. Je préférais les petits théâtres, où le talent français se montrait dans toute sa splendeur ; mais, sous l’effet de mes propres aspirations, j’étais trop absorbé à y chercher des aspects susceptibles d’éveiller ma sympathie, au point de ne pas pouvoir remarquer ces qualités particulières qui ne m’intéressaient pas du tout. De plus, dès le début, mes propres difficultés s’étaient révélées si éprouvantes, et la conscience de l’échec de mes projets parisiens était devenue si cruellement évidente, que, par indifférence ou irritation, je refusais toutes les invitations aux théâtres. À plusieurs reprises, au grand regret de Minna, je rendis des billets pour des représentations au Théâtre Français où Rachel devait jouer, et en réalité je ne vis ce fameux théâtre qu’une seule fois, lorsque, quelque temps plus tard, je dus y aller pour affaires pour mon mécène de Dresde, qui voulait obtenir davantage d’articles. J’adoptai les moyens les plus honteux pour remplir les colonnes de l’Abendzeitung ; je rassemblais simplement tout ce que j’entendais le soir chez Anders et Lehrs. Mais comme eux non plus n’avaient pas d’aventures très passionnantes, ils me racontaient simplement tout ce qu’ils avaient appris dans les journaux et lors des conversations autour des tables, et j’essayais de le rendre aussi captivant que possible, selon le style journalistique créé par Heine, qui était alors très en vogue. Ma seule crainte était que le vieux Hofrath Winkler découvre un jour le secret de ma vaste connaissance de Paris. Parmi les choses que j’envoyai à son journal en déclin se trouvait un long compte rendu de la production de Freischutz, qui l’intéressait particulièrement, car il était le tuteur des enfants de Weber ; et lorsqu’il m’assura dans l’une de ses lettres qu’il ne cesserait de chercher tant qu’il n’aurait pas la certitude absolue que Rienzi avait été accepté, je lui envoyai, avec mes plus vifs remerciements, le manuscrit en allemand de mon récit sur Beethoven pour son journal. L’édition de 1841 de ce journal, alors publiée par Arnold mais aujourd’hui disparue, contient la seule version imprimée de ce manuscrit.
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Mon travail journalistique occasionnel s’est intensifié à la demande de Lewald, le rédacteur en chef d’Europa, un mensuel littéraire, qui m’a demandé d’écrire quelque chose pour lui. Cet homme fut le premier à mentionner de temps en temps mon nom au grand public. Comme il publiait régulièrement des suppléments musicaux dans son magazine élégant et assez lu, je lui envoyai deux de mes compositions venues de Königsberg pour publication. L’une d’elles était la musique que j’avais composée sur un poème mélancolique de Scheuerlin, intitulé Der Knabe und der Tannenbaum (une œuvre dont je suis encore fier aujourd’hui), ainsi que ma belle chanson de carnaval tirée de Liebesverbot.
Lorsque je voulus publier mes petites compositions françaises — Dors, mon enfant, ainsi que la musique pour Attente d’Hugo et Mignonne de Ronsard — Lewald non seulement m’envoya une petite somme d’argent — la première que je recevais jamais pour une composition — mais me commanda également quelques articles longs sur mes impressions de Paris, qu’il me demanda d’écrire le plus de manière divertissante possible. Pour son journal, j’écrivis Pariser Amusements et Pariser Fatalitaten, dans lesquels je donnais libre cours, dans un style humoristique à la Heine, à toutes mes expériences décevantes à Paris, ainsi qu’à tout mon mépris pour la vie menée par ses habitants. Dans le second article, je décrivais l’existence d’un certain Hermann Pfau, un pauvre type étrange avec qui, durant mes premiers jours à Leipzig, j’avais eu des relations trop intimes. Cet homme errait dans Paris comme un vagabond depuis le début de l’hiver précédent, et les maigres revenus que je tirais des arrangements de La Favorita étaient souvent en partie consacrés à aider ce malheureux complètement abattu. Il était donc juste que je récupère quelques francs de l’argent dépensé pour lui à Paris en exploitant ses aventures dans les journaux de Lewald.
Lorsque je pris contact avec Leon Pillet, le directeur de l’Opéra, mon travail littéraire prit une autre direction. Après de nombreuses recherches, je découvris finalement qu’il avait été séduit par mon projet du Fliegender Holländer. Il m’en informa et me demanda de lui vendre l’intrigue, car il était engagé à fournir divers compositeurs en sujets pour des opérettes. J’essayai d’expliquer à Pillet, tant oralement qu’écrit, qu’il ne pouvait guère espérer que l’intrigue soit correctement traitée que par moi-même, puisque ce projet était en fait mon idée à moi, et qu’elle n’était parvenue à son attention que parce que je la lui avais soumise. Mais tout fut en vain. Il dut admettre ouvertement que les espoirs que j’avais nourris concernant la recommandation de Meyerbeer en sa faveur ne se réaliseraient pas. Il dit qu’il n’y avait aucune chance pour que je…
Lorsque je voulus publier mes petites compositions françaises — Dors, mon enfant, ainsi que la musique pour Attente d’Hugo et Mignonne de Ronsard — Lewald non seulement m’envoya une petite somme d’argent — la première que je recevais jamais pour une composition — mais me commanda également quelques articles longs sur mes impressions de Paris, qu’il me demanda d’écrire le plus de manière divertissante possible. Pour son journal, j’écrivis Pariser Amusements et Pariser Fatalitaten, dans lesquels je donnais libre cours, dans un style humoristique à la Heine, à toutes mes expériences décevantes à Paris, ainsi qu’à tout mon mépris pour la vie menée par ses habitants. Dans le second article, je décrivais l’existence d’un certain Hermann Pfau, un pauvre type étrange avec qui, durant mes premiers jours à Leipzig, j’avais eu des relations trop intimes. Cet homme errait dans Paris comme un vagabond depuis le début de l’hiver précédent, et les maigres revenus que je tirais des arrangements de La Favorita étaient souvent en partie consacrés à aider ce malheureux complètement abattu. Il était donc juste que je récupère quelques francs de l’argent dépensé pour lui à Paris en exploitant ses aventures dans les journaux de Lewald.
Lorsque je pris contact avec Leon Pillet, le directeur de l’Opéra, mon travail littéraire prit une autre direction. Après de nombreuses recherches, je découvris finalement qu’il avait été séduit par mon projet du Fliegender Holländer. Il m’en informa et me demanda de lui vendre l’intrigue, car il était engagé à fournir divers compositeurs en sujets pour des opérettes. J’essayai d’expliquer à Pillet, tant oralement qu’écrit, qu’il ne pouvait guère espérer que l’intrigue soit correctement traitée que par moi-même, puisque ce projet était en fait mon idée à moi, et qu’elle n’était parvenue à son attention que parce que je la lui avais soumise. Mais tout fut en vain. Il dut admettre ouvertement que les espoirs que j’avais nourris concernant la recommandation de Meyerbeer en sa faveur ne se réaliseraient pas. Il dit qu’il n’y avait aucune chance pour que je…
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Une commission pour une composition, même d’une opérette, pour les sept années à venir, puisque ses contrats existants couvraient déjà cette période. Il m’a demandé d’être raisonnable et de lui vendre le brouillon pour une petite somme, afin qu’il puisse faire composer la musique par un auteur de son choix ; il a ajouté que si je voulais encore tenter ma chance à l’Opéra, il valait mieux que j’aille voir le « maître de ballet », car celui-ci pourrait avoir besoin de musique pour une danse particulière. Voyant que j’ai refusé avec mépris cette proposition, il m’a laissé à mes propres moyens.
Après d’interminables tentatives infructueuses pour régler la situation, j’ai finalement supplié Edouard Monnaie, le commissaire des Théâtres royaux, qui était non seulement mon ami, mais aussi rédacteur en chef de la Gazette Musicale, d’agir en médiateur. Il a avoué franchement ne pas comprendre pourquoi Pillet appréciait mon sujet, qu’il connaissait également ; mais comme Pillet semblait l’apprécier — bien qu’il risquât probablement de le perdre — il m’a conseillé d’accepter n’importe quel prix pour celui-ci, puisque M. Paul Faucher, un beau-frère de Victor Hugo, avait reçu une offre pour travailler sur un livret similaire. Ce gentleman avait en outre déclaré qu’il n’y avait rien de nouveau dans mon sujet, puisque l’histoire du Vaisseau Fantôme était bien connue en France. J’ai alors compris ma position, et lors d’une conversation avec Pillet, en présence de M. Faucher, j’ai dit que j’arriverais à un accord. Pillet a généreusement évalué mon sujet à cinq cents francs, et j’ai reçu cette somme au guichet du théâtre, qui serait ensuite déduite des droits d’auteur du futur poète.
Notre résidence d’été dans l’Avenue de Meudon prit alors une forme bien définie. Ces cinq cents francs devaient m’aider à composer les paroles et la musique de mon Fliegender Holländer pour l’Allemagne, tandis que je abandonnais le Vaisseau Fantôme français à son sort.
Ma situation financière, qui empirait de plus en plus, s’est légèrement améliorée grâce à ce règlement. Mai et juin étaient passés, et au cours de ces mois, nos problèmes s’étaient progressivement aggravés. La belle saison de l’année, l’air frais de la campagne et le sentiment de liberté qui suivait ma libération du travail musical mal payé que j’avais dû effectuer tout l’hiver eurent sur moi des effets bénéfiques, et j’ai été inspiré à écrire une courte histoire intitulée Ein glücklicher Abend. Celle-ci fut traduite et publiée en français dans la Gazette Musicale. Cependant, bientôt, notre manque de fonds commença à se faire sentir.
Après d’interminables tentatives infructueuses pour régler la situation, j’ai finalement supplié Edouard Monnaie, le commissaire des Théâtres royaux, qui était non seulement mon ami, mais aussi rédacteur en chef de la Gazette Musicale, d’agir en médiateur. Il a avoué franchement ne pas comprendre pourquoi Pillet appréciait mon sujet, qu’il connaissait également ; mais comme Pillet semblait l’apprécier — bien qu’il risquât probablement de le perdre — il m’a conseillé d’accepter n’importe quel prix pour celui-ci, puisque M. Paul Faucher, un beau-frère de Victor Hugo, avait reçu une offre pour travailler sur un livret similaire. Ce gentleman avait en outre déclaré qu’il n’y avait rien de nouveau dans mon sujet, puisque l’histoire du Vaisseau Fantôme était bien connue en France. J’ai alors compris ma position, et lors d’une conversation avec Pillet, en présence de M. Faucher, j’ai dit que j’arriverais à un accord. Pillet a généreusement évalué mon sujet à cinq cents francs, et j’ai reçu cette somme au guichet du théâtre, qui serait ensuite déduite des droits d’auteur du futur poète.
Notre résidence d’été dans l’Avenue de Meudon prit alors une forme bien définie. Ces cinq cents francs devaient m’aider à composer les paroles et la musique de mon Fliegender Holländer pour l’Allemagne, tandis que je abandonnais le Vaisseau Fantôme français à son sort.
Ma situation financière, qui empirait de plus en plus, s’est légèrement améliorée grâce à ce règlement. Mai et juin étaient passés, et au cours de ces mois, nos problèmes s’étaient progressivement aggravés. La belle saison de l’année, l’air frais de la campagne et le sentiment de liberté qui suivait ma libération du travail musical mal payé que j’avais dû effectuer tout l’hiver eurent sur moi des effets bénéfiques, et j’ai été inspiré à écrire une courte histoire intitulée Ein glücklicher Abend. Celle-ci fut traduite et publiée en français dans la Gazette Musicale. Cependant, bientôt, notre manque de fonds commença à se faire sentir.
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C’était d’une gravité extrêmement décourageante. Nous ressentions cela d’autant plus vivement lorsque ma sœur Cecilia et son mari, suivant notre exemple, s’installèrent non loin de nous. Bien qu’ils ne fussent pas riches, ils étaient plutôt aisés. Ils venaient nous voir tous les jours, mais nous jugeâmes jamais opportun de leur faire savoir à quel point nous étions dans le besoin. Un jour, la situation atteignit son paroxysme. Complètement sans argent, je partis tôt un matin à pied pour Paris — car je n’avais même pas assez pour payer le billet de train — et je décidai de errer toute la journée, de rue en rue, jusqu’au tard dans l’après-midi, dans l’espoir de trouver cinq francs ; mais mes efforts furent complètement vains, et je dus revenir sur mes pas jusqu’à Meudon, complètement sans le sou.
Lorsque je racontai à Minna, qui était venue à ma rencontre, mon échec, elle m’annonça avec désespoir que Hermann Pfau, que j’avais déjà mentionné, était également venu chez nous dans une situation des plus pitoyables, au point de manquer de nourriture, et qu’elle avait dû lui donner le dernier morceau de pain livré par le boulanger ce matin-là. La seule hope qui restait maintenant était que, du moins, mon locataire Brix, qui par un destin singulier était désormais notre compagnon dans le malheur, reviendrait avec quelque succès de sa propre expédition à Paris, qu’il avait également entreprise ce matin-là. Finalement, lui aussi revint, trempé de sueur et épuisé, poussé par le besoin de manger, qu’il n’avait pas pu trouver en ville, n’ayant trouvé aucun des connaissances qu’il était allé voir. Il supplia avec insistance pour avoir un morceau de pain. Ce paroxysme de la situation inspira enfin à ma femme une résolution héroïque ; car elle sentit qu’il était de son devoir de faire tout son possible pour apaiser au moins la faim de ses hommes. Pour la première fois depuis son arrivée en France, elle parvint, par des arguments convaincants, à persuader le boulanger, le boucher et le marchand de vin de lui fournir les nécessités de la vie sans paiement immédiat en espèces, et les yeux de Minna brillèrent lorsqu, une heure plus tard, elle put nous servir un repas exquis, pendant lequel, par hasard, la famille Avenarius nous surprit, visiblement soulagée de nous trouver si bien pourvus.
Cette détresse extrême fut temporairement allégée, au début du mois de juillet, par la vente de mon Vaisseau Fantôme, ce qui signifiait ma renonciation définitive à mon succès à Paris. Tant que les cinq cents francs durèrent, j’eus un répit pour continuer mon travail. La première chose pour laquelle j’utilisai cet argent fut la location d’un piano, chose dont j’étais complètement privé depuis des mois. Mon intention principale en agissant ainsi était de raviver ma confiance en moi en tant que musicien, car, depuis l’automne de l’année précédente, je
Lorsque je racontai à Minna, qui était venue à ma rencontre, mon échec, elle m’annonça avec désespoir que Hermann Pfau, que j’avais déjà mentionné, était également venu chez nous dans une situation des plus pitoyables, au point de manquer de nourriture, et qu’elle avait dû lui donner le dernier morceau de pain livré par le boulanger ce matin-là. La seule hope qui restait maintenant était que, du moins, mon locataire Brix, qui par un destin singulier était désormais notre compagnon dans le malheur, reviendrait avec quelque succès de sa propre expédition à Paris, qu’il avait également entreprise ce matin-là. Finalement, lui aussi revint, trempé de sueur et épuisé, poussé par le besoin de manger, qu’il n’avait pas pu trouver en ville, n’ayant trouvé aucun des connaissances qu’il était allé voir. Il supplia avec insistance pour avoir un morceau de pain. Ce paroxysme de la situation inspira enfin à ma femme une résolution héroïque ; car elle sentit qu’il était de son devoir de faire tout son possible pour apaiser au moins la faim de ses hommes. Pour la première fois depuis son arrivée en France, elle parvint, par des arguments convaincants, à persuader le boulanger, le boucher et le marchand de vin de lui fournir les nécessités de la vie sans paiement immédiat en espèces, et les yeux de Minna brillèrent lorsqu, une heure plus tard, elle put nous servir un repas exquis, pendant lequel, par hasard, la famille Avenarius nous surprit, visiblement soulagée de nous trouver si bien pourvus.
Cette détresse extrême fut temporairement allégée, au début du mois de juillet, par la vente de mon Vaisseau Fantôme, ce qui signifiait ma renonciation définitive à mon succès à Paris. Tant que les cinq cents francs durèrent, j’eus un répit pour continuer mon travail. La première chose pour laquelle j’utilisai cet argent fut la location d’un piano, chose dont j’étais complètement privé depuis des mois. Mon intention principale en agissant ainsi était de raviver ma confiance en moi en tant que musicien, car, depuis l’automne de l’année précédente, je
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J’avais exercé mes talents uniquement en tant que journaliste et adaptateur d’opéras. Le livret du Fliegender Holländer, que j’avais écrit à la hâte durant cette période difficile, suscita un vif intérêt chez Lehrs ; il déclara même que je ne écrirais jamais rien de mieux, et que le Fliegender Holländer serait mon Don Juan ; il ne restait plus qu’à trouver la musique pour cela. Comme, vers la fin de l’hiver précédent, j’espérais encore obtenir l’autorisation de travailler sur ce sujet pour l’opéra français, j’avais déjà terminé une partie des paroles et de la musique des parties lyriques, et fait traduire le livret par Emile Deschamps, dans l’intention d’en donner une représentation d’essai, qui, hélas, ne eut jamais lieu. Il s’agissait de la ballade de Senta, du chant des marins norvégiens et du « Chant du spectre » de l’équipage du Fliegender Holländer. Depuis lors, j’avais été si brutalement arraché à la musique que, lorsque le piano arriva dans ma retraite rustique, je n’osai pas y toucher pendant toute une journée. J’avais terriblement peur de découvrir que mon inspiration m’avait quitté — quand soudain je fus saisi de l’idée que j’avais oublié d’écrire le chant du timonier dans le premier acte, bien que, en réalité, je ne me souvienne pas du tout l’avoir composé, puisque je venais juste d’écrire les paroles. J’y parvins et fus satisfait du résultat. Il en alla de même pour le « Chant du tisserand », et lorsque j’eus écrit ces deux pièces, et que, après mûre réflexion, je dus admettre qu’elles n’avaient vraiment pris forme dans mon esprit qu’à ce moment-là, je fus complètement en extase de joie à cette découverte. En sept semaines, toute la musique du Fliegender Holländer, à l’exception de l’orchestration, fut achevée.
Il y eut alors un regain général dans notre cercle ; mon exubérante bonne humeur étonna tout le monde, et mes relations avec Avenarius pensaient particulièrement que je devais vraiment prospérer, car j’étais une compagnie si agréable. Je repris mes longues promenades dans les bois de Meudon, acceptant même souvent d’aider Minna à cueillir des champignons, qui, malheureusement, constituaient pour elle le principal charme de notre retraite forestière, bien que cela remplît notre propriétaire de terreur lorsqu’il nous voyait revenir avec nos prises, car il était convaincu que nous serions empoisonnés si nous les mangions.
Mon destin, qui me menait presque invariablement dans des aventures étranges, me fit ici une nouvelle fois rencontrer le personnage le plus excentrique qu’on pût trouver non seulement dans les environs de Meudon, mais même à Paris. C’était M. Jadin, qui, bien qu’il fût assez âgé pour pouvoir dire qu’il se souvenait avoir vu Madame de Pompadour à Versailles, était encore d’une vigueur incroyable.
Il y eut alors un regain général dans notre cercle ; mon exubérante bonne humeur étonna tout le monde, et mes relations avec Avenarius pensaient particulièrement que je devais vraiment prospérer, car j’étais une compagnie si agréable. Je repris mes longues promenades dans les bois de Meudon, acceptant même souvent d’aider Minna à cueillir des champignons, qui, malheureusement, constituaient pour elle le principal charme de notre retraite forestière, bien que cela remplît notre propriétaire de terreur lorsqu’il nous voyait revenir avec nos prises, car il était convaincu que nous serions empoisonnés si nous les mangions.
Mon destin, qui me menait presque invariablement dans des aventures étranges, me fit ici une nouvelle fois rencontrer le personnage le plus excentrique qu’on pût trouver non seulement dans les environs de Meudon, mais même à Paris. C’était M. Jadin, qui, bien qu’il fût assez âgé pour pouvoir dire qu’il se souvenait avoir vu Madame de Pompadour à Versailles, était encore d’une vigueur incroyable.
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Il semblait que son but fût de maintenir le monde dans un état permanent de conjectures quant à son âge réel ; il fabriquait tout lui-même de ses propres mains, y compris une quantité de perruques de toutes les teintes, allant de la blondeur juvénile à la blancheur la plus vénérable, avec des nuances intermédiaires de gris ; il les portait tour à tour, selon son caprice. Il s’intéressait à tout, et j’étais heureux de constater qu’il avait une prédilection particulière pour la peinture. Le fait que toutes les parois de ses pièces soient couvertes des caricatures les plus enfantines de la vie animale, et qu’il eût même décoré l’extérieur de ses stores avec les peintures les plus ridicules, ne me déconcerta nullement ; au contraire, cela confirma ma conviction qu’il ne s’intéressait pas à la musique, jusqu’à ce que, à mon horreur, je découvre que les sons étrangement discordants d’une harpe qui parvenaient sans cesse à mes oreilles depuis une région inconnue provenaient en réalité de son sous-sol, où il possédait deux claviers de sa propre invention. Il m’informa qu’il avait malheureusement négligé de les jouer pendant longtemps, mais qu’il comptait désormais reprendre sérieusement ses exercices afin de me plaire. Je réussis à le dissuader en lui assurant que le médecin m’avait interdit d’écouter la harpe, car c’était mauvais pour mes nerfs. Son apparence, telle que je l’ai vue pour la dernière fois, reste gravée dans ma mémoire, comme une apparition tirée du monde des contes de Hoffmann. À la fin de l’automne, lorsque nous retournions à Paris, il nous demanda d’emporter avec nous, sur notre camion de meubles, un énorme tuyau de poêle, dont il promit de nous débarrasser bientôt. Un jour très froid, Jadin se présenta effectivement à notre nouvelle demeure à Paris, vêtu d’un costume des plus absurdes, conçu par lui-même : un pantalon très fin de couleur jaune pâle, un manteau très court vert pâle aux pans extrêmement longs, des volants et des manchettes en dentelle, une perruque très claire, et un chapeau si petit qu’il tombait constamment ; il portait en outre une quantité de bijoux en imitation — et tout cela sous l’hypothèse évidente qu’il ne pouvait pas se promener dans Paris à la mode vêtu aussi simplement que à la campagne. Il était venu chercher le tuyau de poêle ; nous lui demandâmes où étaient les hommes pour le porter ; en réponse, il se contenta de sourire et exprima sa surprise face à notre impuissance ; puis il prit l’énorme tuyau sous son bras et refusa catégoriquement notre aide lorsque nous proposâmes de l’aider à le descendre l’escalier, bien que cette opération, malgré ses prétendues compétences, lui prît près d’une demi-heure. Tout le monde dans la maison se rassembla pour assister à ce transport, mais il ne fut nullement décontenancé et parvint à faire passer le tuyau par la porte d’entrée, puis
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Il glissa gracieusement le long du trottoir avec cela, puis disparut de notre vue.
Pendant cette courte période, bien que mouvementée, durant laquelle j’étais entièrement libre de laisser libre cours à mes pensées les plus intimes, je me consolai par des créations purement artistiques. Je peux seulement dire qu’à sa fin, j’avais fait tant de progrès que je pouvais affronter avec sérénité joyeuse la bien plus longue période de troubles et de détresse que je sentais m’attendre.
Celle-ci arriva en effet comme prévu : à peine avais-je terminé la dernière scène que je constatai que mes cinq cents francs touchaient à leur fin, et ce qui restait n’était pas suffisant pour m’assurer la tranquillité et la liberté nécessaires à la composition de l’ouverture ; je dus reporter cela jusqu’à ce que ma chance tourne à nouveau en ma faveur, tandis que, entre-temps, je fus contraint de lutter pour un existence précaire, faisant tous les efforts possibles qui ne me laissaient ni loisir ni paix d’esprit.
Le concierge de la rue du Helder nous apporta la nouvelle que la famille mystérieuse à qui nous avions loué nos chambres était partie, et que nous étions désormais à nouveau responsables du loyer. Je dus lui dire que je ne voulais en aucun cas m’occuper davantage des chambres, et que le propriétaire pouvait se rembourser en vendant les meubles que nous y avions laissés. Cela se fit à une perte considérable, et les meubles, dont la majeure partie n’était toujours pas payée, furent sacrifiés pour payer le loyer d’un logement que nous ne occupions plus.
Sous la pression des privations les plus terribles, je m’efforçais encore de trouver suffisamment de temps libre pour travailler à l’orchestration de la partition du Fliegender Holländer. Le mauvais temps automnal arriva exceptionnellement tôt ; tout le monde quittait ses villas pour Paris, et parmi eux, la famille Avenarius. Nous, cependant, ne pouvions même pas envisager de faire de même, car nous ne pouvions pas rassembler les fonds nécessaires au voyage. Lorsque M. Jadin exprima sa surprise à ce sujet, je fis semblant d’être tellement accaparé par mon travail que je ne pouvais l’interrompre, bien que je ressentisse très fortement le froid qui pénétrait à travers les minces murs de la maison.
J’attendis donc de l’aide d’Ernst Castel, l’un de mes anciens amis de Königsberg, un jeune commerçant fortuné qui, peu de temps auparavant, nous avait rendu visite à Meudon et nous avait offert un repas somptueux à Paris, promettant en même temps de soulager nos difficultés dès que possible par un avance, chose qu’il savait facile pour lui.
Pendant cette courte période, bien que mouvementée, durant laquelle j’étais entièrement libre de laisser libre cours à mes pensées les plus intimes, je me consolai par des créations purement artistiques. Je peux seulement dire qu’à sa fin, j’avais fait tant de progrès que je pouvais affronter avec sérénité joyeuse la bien plus longue période de troubles et de détresse que je sentais m’attendre.
Celle-ci arriva en effet comme prévu : à peine avais-je terminé la dernière scène que je constatai que mes cinq cents francs touchaient à leur fin, et ce qui restait n’était pas suffisant pour m’assurer la tranquillité et la liberté nécessaires à la composition de l’ouverture ; je dus reporter cela jusqu’à ce que ma chance tourne à nouveau en ma faveur, tandis que, entre-temps, je fus contraint de lutter pour un existence précaire, faisant tous les efforts possibles qui ne me laissaient ni loisir ni paix d’esprit.
Le concierge de la rue du Helder nous apporta la nouvelle que la famille mystérieuse à qui nous avions loué nos chambres était partie, et que nous étions désormais à nouveau responsables du loyer. Je dus lui dire que je ne voulais en aucun cas m’occuper davantage des chambres, et que le propriétaire pouvait se rembourser en vendant les meubles que nous y avions laissés. Cela se fit à une perte considérable, et les meubles, dont la majeure partie n’était toujours pas payée, furent sacrifiés pour payer le loyer d’un logement que nous ne occupions plus.
Sous la pression des privations les plus terribles, je m’efforçais encore de trouver suffisamment de temps libre pour travailler à l’orchestration de la partition du Fliegender Holländer. Le mauvais temps automnal arriva exceptionnellement tôt ; tout le monde quittait ses villas pour Paris, et parmi eux, la famille Avenarius. Nous, cependant, ne pouvions même pas envisager de faire de même, car nous ne pouvions pas rassembler les fonds nécessaires au voyage. Lorsque M. Jadin exprima sa surprise à ce sujet, je fis semblant d’être tellement accaparé par mon travail que je ne pouvais l’interrompre, bien que je ressentisse très fortement le froid qui pénétrait à travers les minces murs de la maison.
J’attendis donc de l’aide d’Ernst Castel, l’un de mes anciens amis de Königsberg, un jeune commerçant fortuné qui, peu de temps auparavant, nous avait rendu visite à Meudon et nous avait offert un repas somptueux à Paris, promettant en même temps de soulager nos difficultés dès que possible par un avance, chose qu’il savait facile pour lui.
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Pour nous remonter le moral, Kietz vint un jour vers nous, avec un grand portfolio et un coussin sous le bras ; il avait l’intention de nous amuser en dessinant une grande caricature représentant moi-même et mes malheureuses aventures à Paris, et le coussin devait lui permettre, après son travail, de se reposer sur notre canapé dur, dont il avait remarqué qu’il n’avait pas de coussins au niveau de la tête. Sachant que nous avions du mal à trouver du combustible, il apporta avec lui quelques bouteilles de rhum, pour nous « réchauffer » avec du punch pendant les soirées froides ; dans ces circonstances, je lui lisais les Contes de Hoffmann ainsi qu’à ma femme. Finalement, j’eus des nouvelles de Königsberg, mais cela ne fit que me faire prendre conscience du fait que ce jeune homme insouciant n’avait pas pris sa promesse au sérieux. Nous attendions désormais presque avec désespoir les brumes glaciales de l’hiver qui approchait, mais Kietz, affirmant qu’il était de son devoir de trouver de l’aide, empocha son portfolio, le plaça sous son bras avec le coussin et partit pour Paris. Le lendemain, il revint avec deux cents francs, qu’il avait réussi à obtenir grâce à un généreux sacrifice de soi. Nous partîmes aussitôt pour Paris et louâmes un petit appartement près de nos amis, à l’arrière du 14, rue Jacob. J’appris plus tard que peu de temps après notre départ, il fut occupé par Proudhon. Nous retournâmes en ville le 30 octobre. Notre logement était extrêmement petit et froid, et son froid en particulier était très néfaste pour notre santé. Nous l’aménageâmes sommairement avec ce que nous avions économisé après la ruine de la rue du Holder, et nous attendîmes les résultats de mes efforts pour faire accepter et publier mes œuvres en Allemagne. La première nécessité était, à tout prix, d’assurer la paix et le calme pour moi pendant la courte période que je devrais consacrer à l’ouverture de l’opéra Le Hollandais volant ; je dis à Kietz qu’il devrait trouver l’argent nécessaire pour mes dépenses domestiques jusqu’à ce que ce travail soit terminé et que la partition complète de l’opéra soit envoyée. Avec l’aide d’un oncle pédant qui avait vécu longtemps à Paris et qui était également peintre, il parvint à me fournir l’aide nécessaire, par tranches de cinq ou dix francs à la fois. Pendant cette période, je montrais souvent avec fierté mes bottes, qui étaient devenues de véritables farces en matière de chaussures, car leurs semelles avaient fini par disparaître complètement. Tant que je travaillais sur l’opéra du Hollandais et que Kietz s’occupait de moi, cela ne posait pas de problème, car je ne sortais jamais : mais lorsque j’eus envoyé ma partition achevée à la direction du Théâtre de la Cour de Berlin au début du mois de décembre, l’amertume de la situation put
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Il ne pouvait plus se dissimuler. Il était nécessaire que je m’y résolve et que je cherche de l’aide moi-même. Ce que cela signifiait à Paris, je l’appris à peu près à ce moment-là par le sort malheureux du respectable Lehrs. Poussé par des besoins semblables à ceux que j’avais dû surmonter un an auparavant, à peu près à la même époque, il avait été contraint, par une journée brûlante de l’été précédent, de parcourir à bout de souffle les différents quartiers de la ville pour obtenir le paiement de factures qu’il avait acceptées et qui étaient arrivées à échéance. Il prit stupidement une boisson glacée, dans l’espoir qu’elle le rafraîchirait dans sa situation pénible, mais elle lui fit aussitôt perdre la voix ; dès ce jour, il devint la victime d’une raucité qui, avec une rapidité effrayante, fit mûrir les germes de la tuberculose, sans doute déjà latents en lui, et développa cette maladie incurable. Pendant des mois, il devint de plus en plus faible, nous remplissant finalement d’une anxiété des plus sombres : lui seul croyait que le froid supposé pourrait être guéri s’il parvenait à chauffer mieux sa chambre pendant un certain temps. Un jour, je le cherchai dans son logement, où je le trouvai dans une pièce glacialement froide, recroquevillé à son bureau, se plaignant des difficultés de son travail pour Didot, ce qui était d’autant plus préoccupant que son employeur exigeait de lui des avances qu’il avait déjà faites. Il déclara que, s’il n’avait pas eu, durant ces heures mélancoliques, le réconfort de savoir que j’avais au moins terminé mon ouvrage sur les Hollandais, ouvrant ainsi des perspectives de succès au petit cercle d’amis, sa misère aurait été vraiment insupportable. Malgré mes propres grandes difficultés, je le suppliai de partager notre feu et de travailler dans ma chambre. Il sourit à mon courage à vouloir aider les autres, d’autant plus que mes appartements offraient à peine assez de place pour moi et ma femme. Cependant, un soir, il vint nous voir et me montra silencieusement une lettre qu’il avait reçue de Villemain, alors ministre de l’Éducation, dans laquelle ce dernier exprimait les termes les plus chaleureux de son profond regret d’apprendre seulement alors qu’un érudit si distingué, dont la collaboration compétente et étendue à l’édition des classiques grecs par Didot l’avait rendu participant à une œuvre qui était la gloire de la nation, se trouvait dans un état de santé si mauvais et dans des circonstances si difficiles. Malheureusement, le montant des fonds publics dont il disposait à ce moment-là pour subventionner la littérature ne lui permettait d’offrir que la somme de cinq cents francs, qu’il joignit à ses excuses, me demandant de l’accepter comme une reconnaissance de ses mérites de la part du gouvernement français, ajoutant qu’il avait l’intention d’examiner sérieusement comment il pourrait améliorer matériellement sa situation.
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Cela nous remplit d’une immense gratitude en faveur du pauvre Lehrs, et nous considérâmes cet incident presque comme un miracle. Nous ne pouvions cependant nous empêcher de penser que M. Villemain avait été influencé par Didot, qui avait été poussé par sa propre conscience coupable à exploiter de manière abominable Lehrs, ainsi que par la perspective de se décharger ainsi de la responsabilité de l’aider. En même temps, à partir de cas similaires dont nous avions connaissance, confirmés pleinement par mon expérience ultérieure, nous en arrivâmes à la conclusion qu’une telle sympathie rapide et attentionnée de la part d’un ministre aurait été impossible en Allemagne. Lehrs aurait alors eu du feu pour travailler, mais hélas ! nos craintes quant à son état de santé déclinant ne pouvaient être apaisées. Lorsque nous quittâmes Paris au printemps suivant, c’est la certitude de ne jamais revoir notre cher ami qui rendit notre adieu si douloureux.
Dans ma grande détresse, je fus de nouveau confronté à l’ennui de devoir écrire de nombreux articles non rémunérés pour l’Abendzeitung, car mon mécène, Hofrath Winkler, était toujours incapable de me donner de nouvelles satisfaisantes au sujet du sort de mon Rienzi à Dresde. Dans ces circonstances, je fus contraint de voir là une bonne chose le fait que l’opéra le plus récent de Halevy fût enfin un succès. Schlesinger vint nous voir, rayonnant de joie à cause du succès de La Reine de Chypre, et me promit le bonheur éternel pour la partition de piano et les divers autres arrangements que j’avais faits de cette dernière mode dans le domaine de l’opéra. Ainsi, je fus de nouveau contraint de payer le prix de la composition de mon propre Fliegender Holländer en devenant obligé d’écrire des arrangements de l’opéra de Halevy. Pourtant, cette tâche ne pesait plus autant sur moi. Outre l’espoir fondé d’être enfin rappelé de mon exil à Paris, ce qui me permettrait, pensais-je, de considérer cette dernière lutte contre la pauvreté comme la décisive, l’arrangement de la partition de Halevy était de loin un travail plus intéressant que le labeur honteux que j’avais accompli pour la Favorita de Donizetti.
Je rendis une autre visite, la dernière pendant longtemps, à l’Opéra Garnier pour écouter cette Reine de Chypre. Il y avait en effet beaucoup de raisons de sourire. Mes yeux n’étaient plus fermés à la extrême faiblesse de ce genre d’œuvres, ni à la caricature qu’en produisait souvent leur interprétation. Je fus sincèrement ravi de retrouver le meilleur côté de Halevy. J’avais pris une grande affection pour lui depuis l’époque de sa La Juive, et j’avais une très haute opinion de son talent magistral.
Dans ma grande détresse, je fus de nouveau confronté à l’ennui de devoir écrire de nombreux articles non rémunérés pour l’Abendzeitung, car mon mécène, Hofrath Winkler, était toujours incapable de me donner de nouvelles satisfaisantes au sujet du sort de mon Rienzi à Dresde. Dans ces circonstances, je fus contraint de voir là une bonne chose le fait que l’opéra le plus récent de Halevy fût enfin un succès. Schlesinger vint nous voir, rayonnant de joie à cause du succès de La Reine de Chypre, et me promit le bonheur éternel pour la partition de piano et les divers autres arrangements que j’avais faits de cette dernière mode dans le domaine de l’opéra. Ainsi, je fus de nouveau contraint de payer le prix de la composition de mon propre Fliegender Holländer en devenant obligé d’écrire des arrangements de l’opéra de Halevy. Pourtant, cette tâche ne pesait plus autant sur moi. Outre l’espoir fondé d’être enfin rappelé de mon exil à Paris, ce qui me permettrait, pensais-je, de considérer cette dernière lutte contre la pauvreté comme la décisive, l’arrangement de la partition de Halevy était de loin un travail plus intéressant que le labeur honteux que j’avais accompli pour la Favorita de Donizetti.
Je rendis une autre visite, la dernière pendant longtemps, à l’Opéra Garnier pour écouter cette Reine de Chypre. Il y avait en effet beaucoup de raisons de sourire. Mes yeux n’étaient plus fermés à la extrême faiblesse de ce genre d’œuvres, ni à la caricature qu’en produisait souvent leur interprétation. Je fus sincèrement ravi de retrouver le meilleur côté de Halevy. J’avais pris une grande affection pour lui depuis l’époque de sa La Juive, et j’avais une très haute opinion de son talent magistral.
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À la demande de Schlesinger, j’ai également consenti volontiers à écrire pour son journal un long article sur la dernière œuvre de Halevy. J’y ai mis l’accent sur mon espoir que l’école française ne permettrait pas une fois de plus que les avantages obtenus en étudiant le style allemand soient perdus par un retour aux méthodes italiennes les plus superficielles. À cette occasion, j’ai osé, afin d’encourager l’école française, souligner l’importance particulière d’Auber, et plus particulièrement son Stumme von Portici, tout en attirant l’attention, d’un autre côté, sur les mélodies surchargées de Rossini, qui ressemblaient souvent à des exercices de sol-fa. En relisant la version corrigée de mon article, j’ai vu que ce passage sur Rossini avait été omis, et M. Edouard Monnaie m’a avoué qu’en sa qualité de rédacteur en chef d’un journal musical, il s’était senti obligé de le supprimer. Il estimait que si j’avais des critiques négatives à formuler à l’encontre du compositeur, je pouvais facilement les faire publier dans n’importe quel autre journal, mais pas dans un journal consacré aux intérêts de la musique, simplement parce qu’un tel passage ne pourrait y être imprimé sans paraître absurde. Il était également contrarié que j’aie parlé avec tant d’éloges d’Auber, mais il a laissé faire. J’ai dû écouter beaucoup de choses de ce côté-là, ce qui m’a éclairé à jamais quant à la décadence de la musique opératique en particulier, et du goût artistique en général, chez les Français d’aujourd’hui.
J’ai également écrit un article plus long sur cette même opéra pour mon cher ami Winkler à Dresde, qui hésitait encore à accepter mon Rienzi. Ce faisant, j’ai intentionnellement fait allusion à un malheur qui était arrivé au chef d’orchestre Lachner. Küstner, qui était alors directeur de théâtre à Munich, dans le but de donner une autre chance à son ami, a commandé à St. Georges à Paris qu’on lui écrive un livret, afin que, grâce à ses soins paternels, le plus grand bonheur dont un compositeur allemand puisse rêver soit assuré à son protégé. Or, il s’est avéré que lorsque la Reine de Chypre de Halevy est parue, elle traitait du même sujet que l’œuvre présumément originale de Lachner, composée entre-temps. Le fait que le livret fût vraiment bon importait peu ; la valeur de l’affaire résidait dans le fait qu’il allait être magnifié par la musique de Lachner. Il s’est cependant avéré que St. Georges avait, en réalité, modifié dans une certaine mesure le livre envoyé à Munich, mais seulement en omettant plusieurs éléments intéressants. La colère du directeur de Munich fut grande ; St. Georges déclara alors son étonnement que celui-ci ait pu croire qu’il fournirait un livret destiné exclusivement à la scène allemande pour le prix dérisoire proposé par son client allemand. Comme j’avais déjà formé mon propre avis concernant la manière de procéder…
J’ai également écrit un article plus long sur cette même opéra pour mon cher ami Winkler à Dresde, qui hésitait encore à accepter mon Rienzi. Ce faisant, j’ai intentionnellement fait allusion à un malheur qui était arrivé au chef d’orchestre Lachner. Küstner, qui était alors directeur de théâtre à Munich, dans le but de donner une autre chance à son ami, a commandé à St. Georges à Paris qu’on lui écrive un livret, afin que, grâce à ses soins paternels, le plus grand bonheur dont un compositeur allemand puisse rêver soit assuré à son protégé. Or, il s’est avéré que lorsque la Reine de Chypre de Halevy est parue, elle traitait du même sujet que l’œuvre présumément originale de Lachner, composée entre-temps. Le fait que le livret fût vraiment bon importait peu ; la valeur de l’affaire résidait dans le fait qu’il allait être magnifié par la musique de Lachner. Il s’est cependant avéré que St. Georges avait, en réalité, modifié dans une certaine mesure le livre envoyé à Munich, mais seulement en omettant plusieurs éléments intéressants. La colère du directeur de Munich fut grande ; St. Georges déclara alors son étonnement que celui-ci ait pu croire qu’il fournirait un livret destiné exclusivement à la scène allemande pour le prix dérisoire proposé par son client allemand. Comme j’avais déjà formé mon propre avis concernant la manière de procéder…
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Les livrets français pour opéras, et comme rien au monde ne m’aurait incité à mettre en musique même le meilleur texte de Scribe ou de Saint-Georges, cet événement me ravit énormément ; d’excellente humeur, je me mis donc à l’ouvrage pour le bénéfice des lecteurs de l’Abendzeitung, qui, on l’espère, ne comptaient pas parmi eux mon futur « ami » Lachner. De plus, mon travail sur l’opéra de Halevy (Reine de Chypre) me rapprocha de ce compositeur et me permit d’avoir de nombreuses conversations intéressantes avec cet homme au cœur particulièrement bon et vraiment modeste, dont le talent, hélas, déclina bien trop tôt. Schlesinger, en fait, était exaspéré par sa paresse incurable. Halevy, après avoir examiné ma partition pour piano, envisagea plusieurs modifications afin de la rendre plus facile à jouer, mais il ne les mit pas en pratique : Schlesinger ne put récupérer les feuilles d’épreuves ; la publication fut donc retardée, et il craignit que la popularité de l’opéra ne soit déjà passée avant que l’œuvre ne soit prête pour le public. Il m’exhorta à aller trouver Halevy très tôt le matin dans ses appartements et à le forcer à travailler aux modifications en ma compagnie. La première fois que j’arrivai chez lui vers dix heures du matin, je le trouvai tout juste levé ; il m’informa qu’il devait absolument prendre son petit-déjeuner d’abord. J’acceptai son invitation et pris place avec lui pour un repas plutôt luxueux ; ma conversation semblait lui plaire, mais des amis arrivèrent, parmi lesquels Schlesinger lui-même, qui entra dans une fureur en ne le voyant pas travailler sur ces épreuves qu’il considérait comme si importantes. Halevy, cependant, resta complètement indifférent. D’un excellent tempérament, il se contenta de se plaindre de son dernier succès, car il n’avait jamais connu autant de tranquillité ces derniers temps, alors que ses opéras, presque sans exception, avaient échoué, et qu’il n’avait plus eu rien à faire avec elles après la première représentation. De plus, il fit semblant de ne pas comprendre pourquoi cette Reine de Chypre en particulier aurait dû réussir ; il déclara que Schlesinger l’avait fait exprès pour le troubler. Lorsqu’il me parla quelques mots en allemand, l’un des visiteurs fut stupéfait ; Schlesinger répondit alors que tous les Juifs savaient parler allemand. On demanda alors à Schlesinger s’il était lui aussi juif. Il répondit qu’il l’avait été, mais qu’il était devenu chrétien pour le bien de sa femme. Cette liberté de parole fut une agréable surprise pour moi, car en Allemagne, dans de tels cas, nous évitions toujours soigneusement le sujet, jugeant cela impoli envers la personne concernée. Mais nous n’en vînmes jamais aux épreuves.
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En corrigeant les textes, Schlesinger m’a fait promettre de ne pas laisser tranquille Halevy tant que nous n’aurions pas accompli notre tâche. Le secret de son indifférence au succès m’est apparu clairement au cours de conversations ultérieures, car j’ai appris qu’il était sur le point de se marier avec une femme riche. Au début, j’avais tendance à penser que Halevy n’était qu’un homme dont le talent juvénile n’avait été stimulé que dans le but d’obtenir un grand succès afin de devenir riche ; cependant, ce n’était pas là la seule raison, car il était très modeste quant à ses propres capacités et n’avait aucune haute opinion des œuvres de ces compositeurs plus chanceux qui écrivaient pour la scène française à cette époque. C’est ainsi que, pour la première fois, je rencontrai chez lui une reconnaissance ouverte de son incrédulité quant à la valeur de toutes nos créations modernes dans ce domaine artistique douteux. J’en suis venu depuis à conclure que cette incrédulité, souvent exprimée avec beaucoup moins de modestie, justifie la participation de tous les Juifs à nos activités artistiques. Une seule fois, Halevy m’a parlé avec une véritable franchise, lors de mon départ tardif pour l’Allemagne, où il m’a souhaité le succès qu’il pensait mériter mes œuvres. En 1860, je l’ai revu. J’avais appris que, tandis que les critiques parisiens exprimaient les condamnations les plus acerbes à l’égard des concerts que je donnais alors, lui avait exprimé son approbation, ce qui m’a décidé à aller le voir au Palais de l’Institut, dont il était depuis quelque temps le secrétaire permanent. Il semblait particulièrement désireux d’apprendre de ma propre bouche quelle était réellement ma nouvelle théorie sur la musique, à propos de laquelle il avait entendu de telles rumeurs extravagantes. De son côté, il disait n’avoir jamais trouvé que de la musique dans mes œuvres, avec cette différence que les miennes semblaient généralement très bonnes. Cela a donné lieu à une discussion animée de ma part, à laquelle il a consenti avec bonne humeur, me souhaitant une fois de plus du succès à Paris. Cette fois, cependant, il l’a fait avec moins de conviction que lorsqu’il m’a dit au revoir pour l’Allemagne, ce que j’ai interprété comme un doute quant à ma capacité à réussir à Paris. De cette dernière visite, je suis parti avec un sentiment déprimant quant à l’épuisement, tant moral qu’esthétique, qui avait gagné l’un des derniers grands musiciens français, tandis que, d’un autre côté, je ne pouvais m’empêcher de sentir qu’une tendance à une exploitation hypocrite ou franchement impudente de la dégénérescence universelle caractérisait tous ceux qui pouvaient être considérés comme les successeurs de Halevy. Tout au long de cette période de travail acharné, mes pensées étaient entièrement tournées vers mon retour en Allemagne, qui s’imposait maintenant à mon esprit sous une forme…
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Une lumière entièrement nouvelle et idéale. J’ai cherché par divers moyens à obtenir tout ce qui semblait le plus attrayant dans ce projet, ou ce qui remplissait mon âme de désir. Mes relations avec Lehrs ont, dans l’ensemble, donné un élan décisif à ma tendance antérieure à m’atteler sérieusement à mes sujets, une tendance qui avait été contrecarrée par un contact plus étroit avec le théâtre. Ce désir a alors servi de base à une étude plus approfondie des questions philosophiques. J’avais parfois été stupéfait d’entendre même le grave et vertueux Lehrs exprimer ouvertement et comme allant de soi de sérieuses doutes quant à notre survie individuelle après la mort. Il affirmait que chez de nombreux grands hommes, ce doute, même s’il n’était que tacitement partagé, avait été le véritable moteur d’actes nobles. La conséquence naturelle d’une telle croyance m’est rapidement apparue, sans pour autant susciter en moi la moindre inquiétude sérieuse. Au contraire, j’y ai vu un stimulant fascinant, car cela ouvrait des domaines infinis de méditation et de connaissance que j’avais jusqu’alors seulement effleurés dans une légèreté insouciante.
Dans mes nouvelles tentatives d’étudier les classiques grecs dans leur langue originale, je n’ai reçu aucun encouragement de la part de Lehrs. Il m’a dissuadé de le faire en me donnant, avec de bonnes intentions, ce réconfort : puisque je ne pouvais naître qu’une seule fois, et que la musique était en moi, je devrais apprendre à comprendre cette branche du savoir sans l’aide de la grammaire ni d’un lexique ; tandis que si l’on voulait étudier le grec avec véritable plaisir, ce n’était pas une plaisanterie, et cela ne pouvait être relégué à un second plan.
D’un autre côté, j’éprouvais un fort désir de mieux connaître l’histoire allemande que ce que j’avais appris à l’école. J’avais sous la main l’Histoire des Hohenstaufen de Raumer pour commencer. Toutes les grandes figures de ce livre prenaient vie vivement devant mes yeux. J’étais particulièrement captivé par la personnalité de cet empereur talentueux, Frédéric II, dont le destin suscitait en moi une telle sympathie que je cherchais en vain un cadre artistique adapté pour le représenter. Le sort de son fils Manfred, en revanche, provoquait en moi un sentiment d’opposition tout aussi fondé, mais plus facile à surmonter.
J’ai donc élaboré un plan pour un grand poème dramatique en cinq actes, qui serait également parfaitement adapté à une mise en musique. Mon envie d’embellir l’histoire grâce à une figure centrale à portée romantique était motivée par le fait que Manfred avait été accueilli avec enthousiasme en Lucanie par les Sarrasins, qui le soutenaient et le conduisaient de victoire en victoire jusqu’à son triomphe final, et ce, malgré le fait qu’il avait
Dans mes nouvelles tentatives d’étudier les classiques grecs dans leur langue originale, je n’ai reçu aucun encouragement de la part de Lehrs. Il m’a dissuadé de le faire en me donnant, avec de bonnes intentions, ce réconfort : puisque je ne pouvais naître qu’une seule fois, et que la musique était en moi, je devrais apprendre à comprendre cette branche du savoir sans l’aide de la grammaire ni d’un lexique ; tandis que si l’on voulait étudier le grec avec véritable plaisir, ce n’était pas une plaisanterie, et cela ne pouvait être relégué à un second plan.
D’un autre côté, j’éprouvais un fort désir de mieux connaître l’histoire allemande que ce que j’avais appris à l’école. J’avais sous la main l’Histoire des Hohenstaufen de Raumer pour commencer. Toutes les grandes figures de ce livre prenaient vie vivement devant mes yeux. J’étais particulièrement captivé par la personnalité de cet empereur talentueux, Frédéric II, dont le destin suscitait en moi une telle sympathie que je cherchais en vain un cadre artistique adapté pour le représenter. Le sort de son fils Manfred, en revanche, provoquait en moi un sentiment d’opposition tout aussi fondé, mais plus facile à surmonter.
J’ai donc élaboré un plan pour un grand poème dramatique en cinq actes, qui serait également parfaitement adapté à une mise en musique. Mon envie d’embellir l’histoire grâce à une figure centrale à portée romantique était motivée par le fait que Manfred avait été accueilli avec enthousiasme en Lucanie par les Sarrasins, qui le soutenaient et le conduisaient de victoire en victoire jusqu’à son triomphe final, et ce, malgré le fait qu’il avait
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Il arriva auprès d’eux trahi de toutes parts, banni par l’Église et abandonné par tous ses partisans au cours de sa fuite à travers l’Apulie et les Abruzzes. Même à ce moment-là, il m’a réjoui de trouver dans l’esprit allemand la capacité d’apprécier, au-delà des étroites limites de la nationalité, toutes les qualités purement humaines, quel que fût l’habit étrange sous lequel elles se présentaient. Car en cela je reconnus à quel point il était proche de l’esprit grec. Chez Frédéric II, je vis cette qualité à son apogée. Un Allemand aux cheveux blonds, issu d’une ancienne famille suabe, héritier du royaume normand de Sicile et de Naples, qui donna au langage italien son premier développement et jeta les bases de l’évolution du savoir et de l’art là où jusqu’alors seul le fanatisme ecclésiastique et la brutalité féodale luttaient pour le pouvoir ; un monarque qui rassembla à sa cour les poètes et les sages des pays orientaux, et s’entoura des produits vivants de la grâce et de l’esprit arabes et persans — cet homme, je le vis trahi par le clergé romain au profit de l’ennemi infidèle, mais terminer sa croisade, à leur grande déception, par un pacte de paix avec le sultan, auprès duquel il obtint des privilèges pour les chrétiens en Palestine que même la victoire la plus sanglante n’aurait guère pu assurer.
En ce merveilleux empereur, qui finalement, sous l’interdiction de cette même Église, lutta désespérément et en vain contre le fanatisme barbare de son époque, je vis l’idéal allemand dans sa plus haute incarnation. Mon poème portait sur le sort de son fils préféré, Manfred. À la mort d’un frère aîné, l’empire de Frédéric se désintégra complètement, et le jeune Manfred resta, sous la suzeraineté pontificale, en possession nominale du trône d’Apulie. Nous le trouvons à Capoue, entouré d’une cour dans laquelle survit l’esprit de son grand père, mais dans un état de dégénérescence presque efféminée. Désespéré de pouvoir restaurer un jour le pouvoir impérial des Hohenstaufen, il cherche à oublier sa tristesse dans la romance et le chant. C’est alors qu’apparaît sur la scène une jeune dame saracène, venue tout juste de l’Orient, qui, en faisant appel à l’alliance entre l’Orient et l’Occident conclue par le noble père de Manfred, incite le fils abattu à préserver son héritage impérial. Elle joue le rôle d’une prophétesse inspirée, et bien que le prince soit rapidement envahi d’amour pour elle, elle parvient à le garder à une distance respectueuse. Par une fuite habilement orchestrée, elle le sauve non seulement de la poursuite des nobles apuliens rebelles, mais aussi de l’interdiction pontificale qui menace de le déposer de son trône. Accompagnée seulement de quelques fidèles partisans, elle le guide à travers des contrées montagneuses, où, une nuit, le fils épuisé voit apparaître l’esprit de
En ce merveilleux empereur, qui finalement, sous l’interdiction de cette même Église, lutta désespérément et en vain contre le fanatisme barbare de son époque, je vis l’idéal allemand dans sa plus haute incarnation. Mon poème portait sur le sort de son fils préféré, Manfred. À la mort d’un frère aîné, l’empire de Frédéric se désintégra complètement, et le jeune Manfred resta, sous la suzeraineté pontificale, en possession nominale du trône d’Apulie. Nous le trouvons à Capoue, entouré d’une cour dans laquelle survit l’esprit de son grand père, mais dans un état de dégénérescence presque efféminée. Désespéré de pouvoir restaurer un jour le pouvoir impérial des Hohenstaufen, il cherche à oublier sa tristesse dans la romance et le chant. C’est alors qu’apparaît sur la scène une jeune dame saracène, venue tout juste de l’Orient, qui, en faisant appel à l’alliance entre l’Orient et l’Occident conclue par le noble père de Manfred, incite le fils abattu à préserver son héritage impérial. Elle joue le rôle d’une prophétesse inspirée, et bien que le prince soit rapidement envahi d’amour pour elle, elle parvient à le garder à une distance respectueuse. Par une fuite habilement orchestrée, elle le sauve non seulement de la poursuite des nobles apuliens rebelles, mais aussi de l’interdiction pontificale qui menace de le déposer de son trône. Accompagnée seulement de quelques fidèles partisans, elle le guide à travers des contrées montagneuses, où, une nuit, le fils épuisé voit apparaître l’esprit de
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Frédéric II, traversant les Abruzzes avec son armée féodale, l’invite à se rendre à Luceria. Dans cette région située dans les États pontificaux, Frédéric avait transféré, par un accord pacifique, le reste de ses vassaux sarrasins, qui avaient auparavant semé la terreur dans les montagnes de Sicile. À la grande irritation du pape, il leur avait cédé la ville en fief, se garantissant ainsi une bande d’alliés fidèles au cœur d’un pays toujours traître et hostile.
Fatima, tel est le nom de ma héroïne, a préparé, avec l’aide de fidèles amis, une réception pour Manfred en ce lieu. Lorsque le gouverneur pontifical est chassé par une révolution, il s’introduit dans la ville par la porte principale ; toute la population le reconnaît comme le fils de leur empereur bien-aimé, et, dans un enthousiasme fou, ils le placent à leur tête pour qu’il les mène contre les ennemis de leur bienfaiteur défunt. Pendant ce temps, tandis que Manfred remporte victoire après victoire dans sa reconquête de tout le royaume d’Apulie, le centre tragique de mon récit reste le désir silencieux du vainqueur épris pour cette héroïne merveilleuse.
Elle est le fruit de l’amour du grand empereur pour une noble jeune femme sarrasine. Sa mère, sur son lit de mort, l’avait envoyée à Manfred, en prédicant qu’elle accomplirait des miracles pour sa gloire, à condition de ne jamais céder à sa passion. J’ai laissé ouvert la question de savoir si Fatima connaîtrait le fait qu’elle était sa sœur dans l’intrigue que j’ai conçue. Entre-temps, elle prend soin de ne se montrer à lui que dans des moments cruciaux, et toujours de manière à rester inaccessible. Lorsqu’enfin elle voit s’achever sa mission lors de la couronnement de Manfred à Naples, elle décide, obéissant à son vœu, de s’échapper secrètement du roi nouvellement couronné, afin de méditer dans la solitude de son foyer lointain sur le succès de son entreprise.
Nurreddin, le Sarrasin qui fut son compagnon de jeunesse et à qui elle devait principalement son succès dans le sauvetage de Manfred, sera le seul compagnon de sa fuite. Cet homme, qui l’aime avec une passion ardente, lui avait été promis dès son enfance. Avant son départ secret, elle rend une dernière visite au roi endormi. Cela provoque la jalousie furieuse de son amant, qui interprète son geste comme une preuve de trahison de la part de sa fiancée. Le dernier regard d’adieu que Fatima lance de loin au jeune monarque, à son retour de la cérémonie de couronnement, enflamme encore plus le jaloux amant, le poussant à chercher immédiatement vengeance pour l’offense supposée subie.
Fatima, tel est le nom de ma héroïne, a préparé, avec l’aide de fidèles amis, une réception pour Manfred en ce lieu. Lorsque le gouverneur pontifical est chassé par une révolution, il s’introduit dans la ville par la porte principale ; toute la population le reconnaît comme le fils de leur empereur bien-aimé, et, dans un enthousiasme fou, ils le placent à leur tête pour qu’il les mène contre les ennemis de leur bienfaiteur défunt. Pendant ce temps, tandis que Manfred remporte victoire après victoire dans sa reconquête de tout le royaume d’Apulie, le centre tragique de mon récit reste le désir silencieux du vainqueur épris pour cette héroïne merveilleuse.
Elle est le fruit de l’amour du grand empereur pour une noble jeune femme sarrasine. Sa mère, sur son lit de mort, l’avait envoyée à Manfred, en prédicant qu’elle accomplirait des miracles pour sa gloire, à condition de ne jamais céder à sa passion. J’ai laissé ouvert la question de savoir si Fatima connaîtrait le fait qu’elle était sa sœur dans l’intrigue que j’ai conçue. Entre-temps, elle prend soin de ne se montrer à lui que dans des moments cruciaux, et toujours de manière à rester inaccessible. Lorsqu’enfin elle voit s’achever sa mission lors de la couronnement de Manfred à Naples, elle décide, obéissant à son vœu, de s’échapper secrètement du roi nouvellement couronné, afin de méditer dans la solitude de son foyer lointain sur le succès de son entreprise.
Nurreddin, le Sarrasin qui fut son compagnon de jeunesse et à qui elle devait principalement son succès dans le sauvetage de Manfred, sera le seul compagnon de sa fuite. Cet homme, qui l’aime avec une passion ardente, lui avait été promis dès son enfance. Avant son départ secret, elle rend une dernière visite au roi endormi. Cela provoque la jalousie furieuse de son amant, qui interprète son geste comme une preuve de trahison de la part de sa fiancée. Le dernier regard d’adieu que Fatima lance de loin au jeune monarque, à son retour de la cérémonie de couronnement, enflamme encore plus le jaloux amant, le poussant à chercher immédiatement vengeance pour l’offense supposée subie.
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honneur. Il jette la prophétesse au sol, où elle le remercie d’un sourire de l’avoir délivrée d’une existence insupportable. En voyant son corps, Manfred réalise que, désormais, le bonheur l’a quitté pour toujours.
J’avais orné ce thème de nombreuses scènes magnifiques et de situations complexes, afin que, une fois achevé, je puisse le considérer comme un tout assez approprié, intéressant et efficace, surtout comparé à d’autres sujets bien connus de nature similaire. Pourtant, je n’ai jamais réussi à éprouver suffisamment d’enthousiasme pour y consacrer une attention sérieuse, d’autant plus qu’un autre thème s’était emparé de moi. Cela m’a été suggéré par un pamphlet sur le « Venusberg », qui est tombé par hasard entre mes mains.
Si tout ce que je considérais comme essentiellement allemand m’avait jusqu’alors attiré avec une force croissante et m’avait contraint à le poursuivre avec ardeur, je le trouvais ici soudain présenté sous les simples contours d’une légende, basée sur la vieille et célèbre ballade de « Tannhäuser ». Certes, ses éléments me étaient déjà familiers grâce à la version de Tieck dans son Phantasus. Mais sa conception du sujet m’avait ramené dans les régions fantastiques créées dans mon esprit plus tôt par Hoffmann, et je n’aurais certainement jamais été tenté d’en extraire le cadre d’une œuvre dramatique à partir de son récit élaboré. Ce qui avait tant d’importance pour moi dans ce pamphlet populaire, c’est qu’il mettait « Tannhäuser » en relation, ne fût-ce que par une allusion, avec « La Guerre du chanteur sur le Wartburg ». J’en avais également une certaine connaissance grâce au récit de Hoffmann dans ses Serapionsbrüder. Mais je sentais que l’auteur n’avait saisi que de manière déformée l’ancienne légende ; j’ai donc cherché à mieux connaître l’aspect véritable de cette histoire captivante. À ce moment-là, Lehrs m’a apporté le rapport annuel des travaux de la Société allemande de Königsberg, dans lequel Lukas critiquait en détail le « débat sur le Wartburg ». C’est là aussi que j’ai trouvé le texte original. Bien que je ne puisse utiliser que peu du cadre réel à mes propres fins, le tableau qu’il offrait de l’Allemagne au Moyen Âge était si évocateur que je réalisais que je n’avais jamais eu la moindre idée de ce à quoi cela ressemblait.
En suite du poème sur le Wartburg, j’ai également trouvé dans le même exemplaire une étude critique, « Lohengrin », qui exposait en détail le contenu principal de cet épique très répandu.
J’avais orné ce thème de nombreuses scènes magnifiques et de situations complexes, afin que, une fois achevé, je puisse le considérer comme un tout assez approprié, intéressant et efficace, surtout comparé à d’autres sujets bien connus de nature similaire. Pourtant, je n’ai jamais réussi à éprouver suffisamment d’enthousiasme pour y consacrer une attention sérieuse, d’autant plus qu’un autre thème s’était emparé de moi. Cela m’a été suggéré par un pamphlet sur le « Venusberg », qui est tombé par hasard entre mes mains.
Si tout ce que je considérais comme essentiellement allemand m’avait jusqu’alors attiré avec une force croissante et m’avait contraint à le poursuivre avec ardeur, je le trouvais ici soudain présenté sous les simples contours d’une légende, basée sur la vieille et célèbre ballade de « Tannhäuser ». Certes, ses éléments me étaient déjà familiers grâce à la version de Tieck dans son Phantasus. Mais sa conception du sujet m’avait ramené dans les régions fantastiques créées dans mon esprit plus tôt par Hoffmann, et je n’aurais certainement jamais été tenté d’en extraire le cadre d’une œuvre dramatique à partir de son récit élaboré. Ce qui avait tant d’importance pour moi dans ce pamphlet populaire, c’est qu’il mettait « Tannhäuser » en relation, ne fût-ce que par une allusion, avec « La Guerre du chanteur sur le Wartburg ». J’en avais également une certaine connaissance grâce au récit de Hoffmann dans ses Serapionsbrüder. Mais je sentais que l’auteur n’avait saisi que de manière déformée l’ancienne légende ; j’ai donc cherché à mieux connaître l’aspect véritable de cette histoire captivante. À ce moment-là, Lehrs m’a apporté le rapport annuel des travaux de la Société allemande de Königsberg, dans lequel Lukas critiquait en détail le « débat sur le Wartburg ». C’est là aussi que j’ai trouvé le texte original. Bien que je ne puisse utiliser que peu du cadre réel à mes propres fins, le tableau qu’il offrait de l’Allemagne au Moyen Âge était si évocateur que je réalisais que je n’avais jamais eu la moindre idée de ce à quoi cela ressemblait.
En suite du poème sur le Wartburg, j’ai également trouvé dans le même exemplaire une étude critique, « Lohengrin », qui exposait en détail le contenu principal de cet épique très répandu.
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Ainsi, un tout nouveau monde s’ouvrit à moi, et bien que je n’aie pas encore trouvé la manière de faire face à Lohengrin, cette image vivait également en moi de manière éternelle. Lorsque, par la suite, j’appris plus en détail les complexités de cette légende, je pus visualiser le personnage du héros avec une clarté égale à celle de ma conception de Tannhäuser à cette époque.
Sous ces influences, mon désir de retourner rapidement en Allemagne devint de plus en plus intense, car c’est là que j’espérais trouver un nouvel foyer où je pourrais profiter de temps libre pour travailler créativement. Mais il n’était pas encore possible même de penser à m’adonner à de telles tâches gratifiantes. Les nécessités misérables de la vie me liaient encore à Paris. Tout en étant occupé ainsi, j’eus l’occasion de m’adonner à une activité plus conforme à mes désirs. Quand j’étais jeune homme à Prague, j’avais fait la connaissance d’un musicien et compositeur juif nommé Dessauer — un homme qui n’était pas dépourvu de talent, qui avait même acquis une certaine réputation, mais qui était surtout connu parmi ses proches pour son hypochondrie. Cet homme, qui jouissait alors de conditions favorables, bénéficiait du soutien de Schlesinger au point que ce dernier lui proposa sérieusement d’aider à obtenir une commande pour une grande opéra.
Dessauer avait découvert mon poème sur le Fliegender Holländer et insistait maintenant pour que je lui écrive un sujet similaire, puisque le Vaisseau Fantôme de M. Leon Pillet avait déjà été confié à M. Dietsch, le chef d’orchestre, pour être mis en musique. De ce même chef d’orchestre, Dessauer obtint la promesse d’une commande similaire, et il m’offrit alors deux cents francs pour que je lui fournisse un sujet pareil, adapté à son tempérament hypochondriaque.
Pour répondre à ce souhait, je fouillai ma mémoire à la recherche de souvenirs liés à Hoffmann et décidai rapidement de travailler sur ses Bergwerke von Falun. La transformation de ce matériau fascinant et merveilleux réussit aussi bien que je pouvais l’espérer. Dessauer était également convaincu que le sujet valait la peine d’être mis en musique. Son désarroi fut donc d’autant plus grand lorsque Pillet rejeta notre sujet au motif que la mise en scène serait trop difficile, et que le deuxième acte en particulier poserait des obstacles insurmontables pour le ballet, qui devait être présenté à chaque fois. À la place, Dessauer voulut que je lui compose un oratorio sur « Marie-Madeleine ». Le jour même où il exprima ce souhait, il semblait souffrir d’une mélancolie aiguë, au point de déclarer qu’il avait vu ce matin-là sa propre tête posée à côté de son lit ; je jugeai donc préférable de ne pas refuser sa demande. Je lui demandai…
Sous ces influences, mon désir de retourner rapidement en Allemagne devint de plus en plus intense, car c’est là que j’espérais trouver un nouvel foyer où je pourrais profiter de temps libre pour travailler créativement. Mais il n’était pas encore possible même de penser à m’adonner à de telles tâches gratifiantes. Les nécessités misérables de la vie me liaient encore à Paris. Tout en étant occupé ainsi, j’eus l’occasion de m’adonner à une activité plus conforme à mes désirs. Quand j’étais jeune homme à Prague, j’avais fait la connaissance d’un musicien et compositeur juif nommé Dessauer — un homme qui n’était pas dépourvu de talent, qui avait même acquis une certaine réputation, mais qui était surtout connu parmi ses proches pour son hypochondrie. Cet homme, qui jouissait alors de conditions favorables, bénéficiait du soutien de Schlesinger au point que ce dernier lui proposa sérieusement d’aider à obtenir une commande pour une grande opéra.
Dessauer avait découvert mon poème sur le Fliegender Holländer et insistait maintenant pour que je lui écrive un sujet similaire, puisque le Vaisseau Fantôme de M. Leon Pillet avait déjà été confié à M. Dietsch, le chef d’orchestre, pour être mis en musique. De ce même chef d’orchestre, Dessauer obtint la promesse d’une commande similaire, et il m’offrit alors deux cents francs pour que je lui fournisse un sujet pareil, adapté à son tempérament hypochondriaque.
Pour répondre à ce souhait, je fouillai ma mémoire à la recherche de souvenirs liés à Hoffmann et décidai rapidement de travailler sur ses Bergwerke von Falun. La transformation de ce matériau fascinant et merveilleux réussit aussi bien que je pouvais l’espérer. Dessauer était également convaincu que le sujet valait la peine d’être mis en musique. Son désarroi fut donc d’autant plus grand lorsque Pillet rejeta notre sujet au motif que la mise en scène serait trop difficile, et que le deuxième acte en particulier poserait des obstacles insurmontables pour le ballet, qui devait être présenté à chaque fois. À la place, Dessauer voulut que je lui compose un oratorio sur « Marie-Madeleine ». Le jour même où il exprima ce souhait, il semblait souffrir d’une mélancolie aiguë, au point de déclarer qu’il avait vu ce matin-là sa propre tête posée à côté de son lit ; je jugeai donc préférable de ne pas refuser sa demande. Je lui demandai…
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Par conséquent, pour me donner du temps, et je le regrette, mais depuis ce jour-là j’ai continué à le prendre… C’est au milieu de telles distractions que cet hiver prit enfin fin, tandis que mes chances d’aller en Allemagne devenaient progressivement plus encourageantes, bien que avec une lenteur qui éprouvait cruellement ma patience. J’avais entretenu une correspondance continue avec Dresde au sujet de Rienzi, et c’est chez le digne chef de chœur Fischer que je trouvai enfin un homme honnête qui était favorablement disposé envers moi. Il m’envoyait des rapports fiables et rassurants sur l’état de mes affaires. Après avoir reçu, au début de janvier 1842, la nouvelle d’un nouveau retard, j’appris enfin que, à la fin février, l’œuvre serait prête pour être représentée. J’étais sérieusement inquiet, car je craignais de ne pas pouvoir effectuer le voyage d’ici là. Mais cette nouvelle fut bientôt contredite, et l’honnête Fischer m’informa que mon opéra devait être reporté à l’automne de cette même année. Je réalisai pleinement qu’il ne serait jamais représenté si je ne pouvais pas être présent personnellement à Dresde. Lorsque, finalement, en mars, le comte Redern, directeur du Théâtre Royal de Berlin, m’annonça que mon Fliegender Holländer avait été accepté pour y être joué, je pensai avoir suffisamment de raisons pour retourner en Allemagne à tout prix le plus rapidement possible. J’avais déjà eu diverses expériences quant aux opinions des directeurs allemands à propos de cette œuvre. Comme le scénario avait tant plu au directeur de l’Opéra de Paris, j’avais d’abord envoyé le livret à mon ancien connaissant Ringelhardt, directeur du théâtre de Leipzig. Mais cet homme nourrissait une aversion non dissimulée envers moi depuis mon Liebesverbot. Comme il ne pouvait cette fois-ci objecter à aucune légèreté dans mon sujet, il trouva maintenant à redire à sa solennité sombre et refusa de l’accepter. Ayant rencontré le conseiller Küstner, alors directeur du Théâtre de la Cour de Munich, alors qu’il organisait La Reine de Chypre à Paris, je lui envoyai alors le texte du Hollandais avec une demande similaire. Lui aussi le renvoya, assurant qu’il n’était pas adapté aux conditions scéniques allemandes ni au goût du public allemand. Comme il avait commandé un livret français pour Munich, je savais ce qu’il voulait dire. Lorsque la partition fut terminée, je l’envoyai à Meyerbeer à Berlin, accompagnée d’une lettre adressée au comte Redern, et je le suppliai, puisqu’il n’avait pas pu m’aider en rien à Paris, malgré son désir de le faire, d’utiliser sa influence à Berlin en ma faveur.
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Ma composition. J’ai été véritablement stupéfait par l’acceptation vraiment rapide de mon œuvre deux mois plus tard, acceptation accompagnée d’assurances très satisfaisantes de la part du comte ; j’étais ravi de voir là la preuve de l’intervention sincère et énergique de Meyerbeer en ma faveur. Curieusement, à mon retour en Allemagne peu de temps après, j’ai appris que le comte Redern s’était depuis longtemps retiré de la direction de l’Opéra de Berlin, et que Küstner de Munich avait déjà été nommé à sa succession ; par conséquent, bien que son accord fût très courtois, il ne pouvait en aucun cas être pris au sérieux, car sa réalisation dépendait non pas de lui mais de son successeur. Quel en sera le résultat, cela reste à voir.
Une circonstance qui a finalement facilité mon retour tant désiré en Allemagne, désormais justifié par mes bonnes perspectives, fut l’intérêt tardivement manifesté pour ma situation par les membres fortunés de ma famille. Si Didot avait eu ses propres raisons de solliciter le ministre Villemain pour obtenir un soutien en faveur de Lehrs, Avenarius, mon beau-frère à Paris, lorsqu’il apprit que je luttais contre la pauvreté, eut un jour l’idée de me surprendre en m’apportant une aide tout à fait inattendue, obtenue grâce à une demande adressée par ma sœur Louisa à l’un de ses amis, un marchand fortuné nommé Schletter. Le 26 décembre de l’année 1841, qui touchait à sa fin, je suis rentré chez moi, à Minna, avec un oie sous le bras ; dans le bec de l’oiseau se trouvait un billet de cinq cents francs. Ce billet m’avait été donné par Avenarius, suite à une demande faite en ma faveur par ma sœur Louisa à l’un de ses amis, un riche commerçant nommé Schletter. Cette contribution bienvenue à nos ressources extrêmement limitées n’aurait peut-être pas suffi à me mettre d’excellente humeur si je n’y avais pas vu clairement la perspective d’échapper complètement à ma situation à Paris. Comme les principaux directeurs allemands avaient maintenant accepté de faire représenter deux de mes compositions, je pensais pouvoir reprocher sérieusement à mon beau-frère, Friedrich Brockhaus, qui m’avait rejeté l’année précédente lorsque je m’étais tourné vers lui dans une grande détresse, au motif qu’il « désapprouvait ma profession ». Cette fois, j’avais peut-être plus de chances d’obtenir les fonds nécessaires pour mon retour. Je ne me trompais pas : au moment opportun, j’ai reçu de cette source les frais de voyage requis.
Avec ces perspectives et ma situation ainsi améliorée, je me suis retrouvé à passer la seconde moitié de l’hiver 1841-42 dans de très bonnes dispositions, offrant constamment des distractions au petit cercle d’amis que mes relations…
Une circonstance qui a finalement facilité mon retour tant désiré en Allemagne, désormais justifié par mes bonnes perspectives, fut l’intérêt tardivement manifesté pour ma situation par les membres fortunés de ma famille. Si Didot avait eu ses propres raisons de solliciter le ministre Villemain pour obtenir un soutien en faveur de Lehrs, Avenarius, mon beau-frère à Paris, lorsqu’il apprit que je luttais contre la pauvreté, eut un jour l’idée de me surprendre en m’apportant une aide tout à fait inattendue, obtenue grâce à une demande adressée par ma sœur Louisa à l’un de ses amis, un marchand fortuné nommé Schletter. Le 26 décembre de l’année 1841, qui touchait à sa fin, je suis rentré chez moi, à Minna, avec un oie sous le bras ; dans le bec de l’oiseau se trouvait un billet de cinq cents francs. Ce billet m’avait été donné par Avenarius, suite à une demande faite en ma faveur par ma sœur Louisa à l’un de ses amis, un riche commerçant nommé Schletter. Cette contribution bienvenue à nos ressources extrêmement limitées n’aurait peut-être pas suffi à me mettre d’excellente humeur si je n’y avais pas vu clairement la perspective d’échapper complètement à ma situation à Paris. Comme les principaux directeurs allemands avaient maintenant accepté de faire représenter deux de mes compositions, je pensais pouvoir reprocher sérieusement à mon beau-frère, Friedrich Brockhaus, qui m’avait rejeté l’année précédente lorsque je m’étais tourné vers lui dans une grande détresse, au motif qu’il « désapprouvait ma profession ». Cette fois, j’avais peut-être plus de chances d’obtenir les fonds nécessaires pour mon retour. Je ne me trompais pas : au moment opportun, j’ai reçu de cette source les frais de voyage requis.
Avec ces perspectives et ma situation ainsi améliorée, je me suis retrouvé à passer la seconde moitié de l’hiver 1841-42 dans de très bonnes dispositions, offrant constamment des distractions au petit cercle d’amis que mes relations…
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l’univers qu’Avenarius avait créé autour de moi. Minna et moi passions fréquemment nos soirées avec cette famille et d’autres ; parmi eux, j’ai de doux souvenirs d’un certain M. Kuhne, directeur d’une école privée, et de sa femme. J’ai grandement contribué au succès de leurs petits soupers, et j’étais toujours si disposée à improviser des danses au piano pour qu’ils puissent danser dessus, que je risquais bientôt de jouir d’une popularité presque accablante. Enfin, l’heure de ma délivrance sonna ; vint le jour où, comme je l’espérais ardemment, je pourrais tourner le dos à Paris pour toujours. C’était le 7 avril, et Paris était déjà animé par les premiers bourgeons luxuriants du printemps. Devant nos fenêtres, qui avaient vu tout l’hiver un jardin morne et désolé, les arbres bourgeonnaient et les oiseaux chantaient. Notre émotion en prenant congé de nos chers amis Anders, Lehrs et Kietz fut cependant grande, presque insupportable. Le premier semblait déjà condamné à une mort prématurée, car sa santé était extrêmement mauvaise et il était âgé. Quant à l’état de santé de Lehrs, comme je l’ai déjà dit, il n’y avait plus aucun doute à ce sujet ; et c’était affreux, après une expérience si brève comme les deux ans et demi que j’avais passés à Paris, de voir les ravages causés par la misère chez des hommes bons, nobles, et parfois même distingués. Kietz, dont j’étais inquiète pour l’avenir, moins pour des raisons de santé que de morale, toucha à nouveau nos cœurs par sa bonté infinie et presque enfantine. Pensant, par exemple, que je n’aurais pas assez d’argent pour le voyage, il me força, malgré toute ma résistance, à accepter une autre pièce de cinq francs, qui était presque tout ce qui restait de sa propre fortune à ce moment-là : il mit aussi dans la poche de la calèche un paquet de bon tabac français pour moi ; nous avons finalement roulé le long des boulevards jusqu’aux barrières, que nous avons franchies mais que nous n’avons pas pu voir cette fois, car nos yeux étaient aveuglés par les larmes.
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PARTIE II
1842-1850
Le trajet de Paris à Dresde prenait à l’époque cinq jours et nuits.
À la frontière allemande, près de Forbach, nous fûmes confrontés à un temps orageux et à la neige, un accueil peu hospitalier après le printemps que nous avions déjà connu à Paris. En effet, alors que nous poursuivions notre voyage à travers notre patrie, nous rencontrâmes de nombreux éléments décourageants, et je ne pouvais m’empêcher de penser que les Français qui, en quittant l’Allemagne, respiraient plus librement une fois sur le sol français et déboutonnaient leurs manteaux, comme s’ils passaient de l’hiver à l’été, n’étaient pas si stupides que cela, puisque nous, de notre côté, étions maintenant contraints de chercher à nous protéger contre ce changement brutal de température en enfilant suffisamment de vêtements. La rudesse des éléments devint une véritable torture lorsque, plus tard, entre Francfort et Leipzig, nous fûmes entraînés dans le flot des visiteurs du grand marché de Pâques.
La pression sur les voitures postales était telle que, pendant deux jours et une nuit, au milieu d’une tempête incessante, de la neige et de la pluie, nous dûmes sans cesse changer de « remplaçant » misérable, transformant ainsi notre voyage en une aventure presque identique à notre précédent voyage en mer.
Un seul éclair de lumière apparut lorsqu’il nous fut possible de voir le Wartburg, que nous dépassâmes durant la seule heure ensoleillée de ce voyage. La vue de cette forteresse montagneuse, clairement visible depuis le côté de la Fulda pendant longtemps, m’a profondément touché. Une crête voisine, un peu plus loin, reçut immédiatement le nom de Horselberg, et tandis que nous traversions la vallée, j’imaginais le paysage pour le troisième acte de mon Tannhäuser. Ce tableau est resté si vivide dans mon esprit que, bien plus tard, je pus fournir à Desplechin, le peintre de décors parisien, des détails précis lorsqu’il travaillait à créer les décors sous ma direction. Si j’avais déjà été impressionné par l’importance du fait que mon premier voyage à travers…
1842-1850
Le trajet de Paris à Dresde prenait à l’époque cinq jours et nuits.
À la frontière allemande, près de Forbach, nous fûmes confrontés à un temps orageux et à la neige, un accueil peu hospitalier après le printemps que nous avions déjà connu à Paris. En effet, alors que nous poursuivions notre voyage à travers notre patrie, nous rencontrâmes de nombreux éléments décourageants, et je ne pouvais m’empêcher de penser que les Français qui, en quittant l’Allemagne, respiraient plus librement une fois sur le sol français et déboutonnaient leurs manteaux, comme s’ils passaient de l’hiver à l’été, n’étaient pas si stupides que cela, puisque nous, de notre côté, étions maintenant contraints de chercher à nous protéger contre ce changement brutal de température en enfilant suffisamment de vêtements. La rudesse des éléments devint une véritable torture lorsque, plus tard, entre Francfort et Leipzig, nous fûmes entraînés dans le flot des visiteurs du grand marché de Pâques.
La pression sur les voitures postales était telle que, pendant deux jours et une nuit, au milieu d’une tempête incessante, de la neige et de la pluie, nous dûmes sans cesse changer de « remplaçant » misérable, transformant ainsi notre voyage en une aventure presque identique à notre précédent voyage en mer.
Un seul éclair de lumière apparut lorsqu’il nous fut possible de voir le Wartburg, que nous dépassâmes durant la seule heure ensoleillée de ce voyage. La vue de cette forteresse montagneuse, clairement visible depuis le côté de la Fulda pendant longtemps, m’a profondément touché. Une crête voisine, un peu plus loin, reçut immédiatement le nom de Horselberg, et tandis que nous traversions la vallée, j’imaginais le paysage pour le troisième acte de mon Tannhäuser. Ce tableau est resté si vivide dans mon esprit que, bien plus tard, je pus fournir à Desplechin, le peintre de décors parisien, des détails précis lorsqu’il travaillait à créer les décors sous ma direction. Si j’avais déjà été impressionné par l’importance du fait que mon premier voyage à travers…
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La région rhénane allemande, si célèbre dans les légendes, aurait dû être visitée sur le chemin du retour de Paris ; il me sembla donc être une coïncidence encore plus sinistre que ma première vue de la Wartburg, si riche en associations historiques et mythiques, ait eu lieu précisément à ce moment-là. Ce paysage réchauffa tant mon cœur, malgré le vent, le mauvais temps, les Juifs et la foire de Leipzig, que finalement, le 12 avril 1842, je parvins sain et sauf, avec ma pauvre épouse épuisée et à moitié gelée, dans cette même ville de Dresde que j’avais vue pour la dernière fois lors de ma triste séparation de Minna, avant de partir pour mon exil dans le nord.
Nous nous installâmes à l’auberge « Stadt Gotha ». La ville, où s’étaient déroulés des années si importantes de mon enfance et de mon adolescence, semblait froide et morte sous l’influence du temps sauvage et sombre. En effet, tout ce qui pouvait me rappeler ma jeunesse y semblait mort. Aucune maison hospitalière ne nous accueillit. Nous découvrîmes les parents de ma femme vivant dans des logements exiguës et miteux, dans des conditions très difficiles, et fûmes contraints de chercher immédiatement un petit logement pour nous-mêmes. Nous en trouvâmes un dans la Topfergasse pour vingt-et-un marks par mois. Après avoir effectué les visites nécessaires liées à Rienzi et pris des dispositions pour Minna pendant mon bref absence, je partis le 15 avril directement pour Leipzig, où je revis ma mère et ma famille pour la première fois en six ans.
Pendant cette période, si mouvementée pour ma propre vie, ma mère avait subi un grand changement dans sa situation familiale suite au décès de Rosalie. Elle vivait dans un appartement agréable et spacieux près de la famille Brockhaus, où elle était débarrassée de toutes ces tâches domestiques auxquelles, en raison de sa grande famille, elle avait consacré tant d’années de soucis anxieux. Son énergie débordante, qui frisait presque l’agressivité, avait complètement cédé la place à une gaieté naturelle et à un intérêt pour le bonheur de ses filles mariées. Cette tranquillité heureuse de sa vieillesse lui devait beaucoup aux soins affectueux de son gendre, Friedrich Brockhaus, à qui j’exprimai mes sincères remerciements pour sa bonté. Elle fut extrêmement surprise et ravie de me voir entrer inopinément dans sa chambre. Toute amertume qui avait pu exister entre nous avait complètement disparu, et sa seule plainte était qu’elle ne pouvait pas m’héberger chez elle, à la place de mon frère Julius, le malheureux orfèvre, qui ne possédait aucune des qualités nécessaires pour être un compagnon adapté à elle. Elle était pleine d’espoir quant au succès de mon entreprise, et ressentait cela
Nous nous installâmes à l’auberge « Stadt Gotha ». La ville, où s’étaient déroulés des années si importantes de mon enfance et de mon adolescence, semblait froide et morte sous l’influence du temps sauvage et sombre. En effet, tout ce qui pouvait me rappeler ma jeunesse y semblait mort. Aucune maison hospitalière ne nous accueillit. Nous découvrîmes les parents de ma femme vivant dans des logements exiguës et miteux, dans des conditions très difficiles, et fûmes contraints de chercher immédiatement un petit logement pour nous-mêmes. Nous en trouvâmes un dans la Topfergasse pour vingt-et-un marks par mois. Après avoir effectué les visites nécessaires liées à Rienzi et pris des dispositions pour Minna pendant mon bref absence, je partis le 15 avril directement pour Leipzig, où je revis ma mère et ma famille pour la première fois en six ans.
Pendant cette période, si mouvementée pour ma propre vie, ma mère avait subi un grand changement dans sa situation familiale suite au décès de Rosalie. Elle vivait dans un appartement agréable et spacieux près de la famille Brockhaus, où elle était débarrassée de toutes ces tâches domestiques auxquelles, en raison de sa grande famille, elle avait consacré tant d’années de soucis anxieux. Son énergie débordante, qui frisait presque l’agressivité, avait complètement cédé la place à une gaieté naturelle et à un intérêt pour le bonheur de ses filles mariées. Cette tranquillité heureuse de sa vieillesse lui devait beaucoup aux soins affectueux de son gendre, Friedrich Brockhaus, à qui j’exprimai mes sincères remerciements pour sa bonté. Elle fut extrêmement surprise et ravie de me voir entrer inopinément dans sa chambre. Toute amertume qui avait pu exister entre nous avait complètement disparu, et sa seule plainte était qu’elle ne pouvait pas m’héberger chez elle, à la place de mon frère Julius, le malheureux orfèvre, qui ne possédait aucune des qualités nécessaires pour être un compagnon adapté à elle. Elle était pleine d’espoir quant au succès de mon entreprise, et ressentait cela
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Ma confiance était renforcée par la prophétie favorable que notre chère Rosalie avait faite à mon sujet peu avant sa triste mort. Pour l’instant, cependant, je ne restai que quelques jours à Leipzig, car je devais d’abord visiter Berlin afin de prendre des dispositions définitives avec le comte Redern concernant la représentation du Fliegender Holländer. Comme je l’ai déjà mentionné, j’y appris aussitôt que le comte était sur le point de quitter ses fonctions de directeur ; il m’orienta donc vers le nouveau directeur, Küstner, qui n’était pas encore arrivé à Berlin. Je compris alors soudain ce que signifiait cette étrange circonstance, et je sus que, pour ce qui était des négociations à Berlin, j’aurais tout aussi bien pu rester à Paris. Cette impression fut en grande partie confirmée par une visite à Meyerbeer, que je trouvai considérer mon arrivée à Berlin comme trop précipitée. Néanmoins, il se montra aimable et courtois, se contentant de regretter être sur le point de « partir », état dans lequel je le trouvais chaque fois que je le revis à Berlin. Mendelssohn se trouvait également dans la capitale à cette époque, ayant été nommé l’un des directeurs musicaux généraux du roi de Prusse. Je le cherchai également, ayant déjà été présenté à lui à Leipzig. Il m’informa qu’il ne croyait pas que son œuvre prospérerait à Berlin et qu’il préférait retourner à Leipzig. Je ne demandai rien au sujet du sort de la partition de ma grande symphonie, jouée à Leipzig il y a de nombreuses années, que je lui avais plus ou moins imposée à l’époque. D’un autre côté, il ne montra aucun signe de se souvenir de cette étrange proposition. Au milieu des confortables luxes de sa demeure, il me parut froid ; mais ce n’était pas tant qu’il me repoussait que moi-même qui reculais devant lui. Je rendis également visite à Rellstab, pour qui j’avais une lettre de recommandation de son fidèle éditeur, mon beau-frère Brockhaus. Là, ce n’était pas tant une aisance suffisante que je rencontrai ; sans doute fus-je davantage rebuté par le fait qu’il ne montrait aucune envie de s’intéresser à mes affaires. Je devins très morose à Berlin. J’aurais presque souhaité que le commissaire Cerf revienne. Aussi misérable que fût le temps que j’y avais passé des années auparavant, j’y avais au moins rencontré un homme qui, malgré la rudesse de son apparence extérieure, m’avait traité avec une véritable amabilité et considération. En vain tentai-je de me remémorer Berlin, dont j’avais arpenté les rues, avec toute l’ardeur de la jeunesse, aux côtés de Laube. Après ma connaissance de Londres, et encore plus de Paris, cette ville…
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Avec ses lieux sordides et ses prétentions à la grandeur, cela m’a profondément déprimé ; j’ai alors espéré que, si la chance ne venait pas égayer ma vie, elle pourrait au moins se dérouler à Paris plutôt qu’à Berlin. À mon retour de cette expédition complètement stérile, je suis d’abord allé à Leipzig pour quelques jours, où j’ai séjourné chez mon beau-frère, Hermann Brockhaus, qui était alors professeur de langues orientales à l’université. Sa famille s’était agrandie avec la naissance de deux filles, et l’atmosphère de sérénité, éclairée par une activité intellectuelle et un intérêt calme mais vif pour tout ce qui concerne les aspects les plus élevés de la vie, a profondément ému mon âme sans foyer et errante. Un soir, après que ma sœur eut pris soin de ses enfants, qu’elle avait élevés très bien, et les eut envoyés se coucher avec des mots doux, nous nous sommes réunis dans la grande bibliothèque richement fournie pour dîner ensemble et avoir une longue conversation confidentielle. C’est là que j’ai éclaté en sanglots violents ; il semblait que ma sœur, qui m’avait connu cinq ans auparavant pendant les moments les plus difficiles de ma vie conjugale à Dresde, me comprenait enfin vraiment. Sur la suggestion insistante de mon beau-frère Hermann, ma famille m’a accordé un prêt pour m’aider à surmonter la période d’attente avant la représentation de mon Rienzi à Dresde. Ils disaient considérer cela simplement comme un devoir et m’assuraient que je n’avais aucune raison de hésiter à l’accepter. Il s’agissait d’une somme de six cents marks, à être versée mensuellement pendant six mois. Comme je n’avais aucune perspective d’obtenir d’autres revenus, il y avait de fortes chances que le talent de gestion de Minna soit mis à rude épreuve si nous devions tenir le coup ; cependant, c’était possible, et je pus retourner à Dresde avec un grand soulagement. Pendant que je séjournais chez mes proches, je jouai et chantai pour eux Le Hollandais volant pour la première fois de manière continue, et il sembla que ma prestation suscitât un vif intérêt, car plus tard, lorsque ma sœur Louisa entendit l’opéra à Dresde, elle se plaignit que beaucoup de l’effet produit précédemment par ma version ne se reproduisait pas. Je cherchai également à nouveau mon vieil ami Apel. Le pauvre homme était devenu complètement aveugle, mais il me surprit par sa gaieté et son contentement, me privant ainsi définitivement de toute raison de le plaindre. Comme il affirmait reconnaître très bien le manteau bleu que je portais, alors qu’il s’agissait en réalité d’un manteau brun, je jugeai préférable de ne pas discuter le sujet, et je quittai Leipzig, émerveillé de trouver tout le monde là-bas si heureux et satisfait.
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Lorsque j’arrivai à Dresde, le 26 avril, j’eus l’occasion de m’atteler plus vigoureusement à ma tâche. Ici, je fus revigoré par des relations plus étroites avec les personnes sur qui je devais compter pour une représentation réussie de Rienzi. Il est vrai que les résultats de mes entretiens avec Lüttichau, le directeur général, et Reissiger, le chef d’orchestre, ne firent que me laisser indifférent et incrédule. Tous deux furent sincèrement stupéfaits par mon arrivée à Dresde ; et il en allait de même pour mon correspondant et mécène habituel, Hofrath Winkler, qui aurait également préféré que je reste à Paris. Mais, comme c’est mon expérience constante, tant avant qu’après, l’aide et l’encouragement sont toujours venus de personnes plus modestes et jamais des rangs les plus élevés de la société.
Ainsi, dans ce cas aussi, je ressentis pour la première fois une sensation agréable grâce à l’accueil extrêmement chaleureux que m’offrit l’ancien chef de chœur, Wilhelm Fischer. Je ne le connaissais pas auparavant, pourtant il fut la seule personne à prendre la peine de lire attentivement ma partition ; non seulement il nourrissait de sérieuses espérances quant au succès de mon opéra, mais il s’efforça également avec ardeur de faire en sorte qu’elle soit acceptée et répétée. Dès que j’entrai dans son bureau et lui dis mon nom, il se précipita pour m’étreindre en poussant un cri retentissant, et en un instant je me trouvai plongé dans une atmosphère d’espoir. En plus de cet homme, je rencontrai chez l’acteur Ferdinand Heine et sa famille une autre base solide pour une amitié chaleureuse, voire profondément enracinée. Il est vrai que je le connaissais depuis mon enfance, car à cette époque il faisait partie des rares jeunes que mon beau-père Geyer aimait avoir autour de lui. Outre un talent certain pour le dessin, ce furent surtout ses qualités sociales qui lui permirent d’intégrer notre cercle familial le plus intime. Comme il était très petit et frêle, mon beau-père lui donna le surnom de David CHEN, et sous ce nom il participait avec grande affabilité et bonne humeur à nos petites fêtes, ainsi qu’à nos excursions amicales dans les environs, auxquelles, comme je l’ai déjà mentionné, Carl Maria von Weber prenait également part. Appartenant à l’ancienne école, il devint un membre utile, sinon éminent, de la scène de Dresde. Il possédait toutes les connaissances et qualités nécessaires pour être un bon directeur de scène, mais il ne parvint jamais à convaincre le comité de lui confier cette fonction. Ce n’est que comme concepteur de costumes qu’il trouva davantage de possibilités pour développer ses talents, et c’est dans ce rôle qu’il fut inclus dans les discussions concernant la mise en scène de Rienzi.
Ainsi, dans ce cas aussi, je ressentis pour la première fois une sensation agréable grâce à l’accueil extrêmement chaleureux que m’offrit l’ancien chef de chœur, Wilhelm Fischer. Je ne le connaissais pas auparavant, pourtant il fut la seule personne à prendre la peine de lire attentivement ma partition ; non seulement il nourrissait de sérieuses espérances quant au succès de mon opéra, mais il s’efforça également avec ardeur de faire en sorte qu’elle soit acceptée et répétée. Dès que j’entrai dans son bureau et lui dis mon nom, il se précipita pour m’étreindre en poussant un cri retentissant, et en un instant je me trouvai plongé dans une atmosphère d’espoir. En plus de cet homme, je rencontrai chez l’acteur Ferdinand Heine et sa famille une autre base solide pour une amitié chaleureuse, voire profondément enracinée. Il est vrai que je le connaissais depuis mon enfance, car à cette époque il faisait partie des rares jeunes que mon beau-père Geyer aimait avoir autour de lui. Outre un talent certain pour le dessin, ce furent surtout ses qualités sociales qui lui permirent d’intégrer notre cercle familial le plus intime. Comme il était très petit et frêle, mon beau-père lui donna le surnom de David CHEN, et sous ce nom il participait avec grande affabilité et bonne humeur à nos petites fêtes, ainsi qu’à nos excursions amicales dans les environs, auxquelles, comme je l’ai déjà mentionné, Carl Maria von Weber prenait également part. Appartenant à l’ancienne école, il devint un membre utile, sinon éminent, de la scène de Dresde. Il possédait toutes les connaissances et qualités nécessaires pour être un bon directeur de scène, mais il ne parvint jamais à convaincre le comité de lui confier cette fonction. Ce n’est que comme concepteur de costumes qu’il trouva davantage de possibilités pour développer ses talents, et c’est dans ce rôle qu’il fut inclus dans les discussions concernant la mise en scène de Rienzi.
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Ainsi, il eut l’occasion de se consacrer au travail d’un membre, désormais devenu adulte, de la même famille avec laquelle il avait passé des jours si agréables dans sa jeunesse. Il m’accueillit aussitôt comme un enfant de la maison, et nous deux, êtres sans abri, trouvâmes dans nos souvenirs de cette demeure perdue depuis longtemps la première base commune à notre amitié. Nous passions généralement nos soirées avec le vieux Fischer chez Heine, où, au milieu de conversations pleines d’espoir, nous nous régalions de pommes de terre et d’anchois, qui constituaient l’essentiel du repas. Schroder-Devrient était en vacances ; Tichatschek, qui était lui aussi sur le point de partir, je n’eus que le temps de le voir, et avec lui je parcourus rapidement une partie de son rôle dans Rienzi. Sa nature vive et énergique, sa voix magnifique et son grand talent musical donnaient un poids particulier à sa conviction encourageante qu’il prenait plaisir à jouer le rôle de Rienzi. Heine me dit également que la simple perspective d’avoir de nombreux nouveaux costumes, et surtout de nouvelles armures en argent, avait inspiré à Tichatschek le désir le plus vif de jouer ce rôle, de sorte que je pouvais compter sur lui en toutes circonstances. Ainsi, je pus immédiatement prêter une attention plus soutenue aux préparatifs des répétitions, qui devaient commencer à la fin de l’été, après le retour des chanteurs principaux de leurs vacances. Je dus faire des efforts particuliers pour apaiser mon ami Fischer en lui montrant ma volonté de raccourcir la partition, qui était excessivement longue. Ses intentions à cet égard étaient si honnêtes que je m’assis volontiers avec lui pour entreprendre cette tâche fastidieuse. Je jouai et chantai ma partition pour cet homme stupéfait sur un vieux piano grand format dans la salle de répétition du Théâtre de la Cour, avec une telle énergie frénétique que, bien qu’il ne se souciât pas que l’instrument soit endommagé, il s’inquiéta pour ma poitrine. Finalement, au milieu de rires sonores, il cessa de discuter de la suppression de certains passages, car précisément là où il pensait qu’on pourrait omettre quelque chose, je lui démontrai avec une éloquence fougueuse que c’était justement ici que résidait l’essentiel. Il plongea avec moi tête la première dans le vaste chaos sonore, contre lequel il ne pouvait soulever aucune objection, à part celle de sa montre, dont la justesse je finis également par remettre en question. Comme gâteaux, je lui lançai à la légère la grande pantomime et la majeure partie du ballet du deuxième acte, ce qui, selon moi, permettrait d’économiser une demi-heure entière. Ainsi, Dieu merci, tout ce monstre fut enfin confié aux clercs pour en faire une copie fidèle, et le reste fut laissé au temps de s’en occuper. Nous discutâmes ensuite de ce que nous ferions en été, et je décidai de passer plusieurs mois à Toplitz, lieu de mes premiers exploits juvéniles.
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dont l’air pur et les bains, j’espérais, profiteraient également à la santé de Minna. Mais avant que nous puissions réaliser cette intention, je dus faire plusieurs autres visites à Leipzig pour régler le sort de mon Hollandais. Le 5 mai, je me rendis là-bas pour rencontrer Küstner, le nouveau directeur de l’Opéra de Berlin, dont on m’avait dit qu’il venait d’arriver. Il se trouvait maintenant dans une situation délicate : il devait produire à Berlin précisément l’opéra qu’il avait refusé auparavant à Munich, puisqu’il avait été accepté par son prédécesseur. Il me promit d’examiner les mesures qu’il prendrait dans cette impasse. Afin d’apprendre le résultat des réflexions de Küstner, je décidai, le 2 juin, de le chercher, cette fois directement à Berlin. Mais à Leipzig, je trouvai une lettre dans laquelle il me suppliait d’attendre patiemment encore un peu son verdict final. J’en profitai pour rendre visite à mon frère aîné Albert, qui se trouvait dans les environs de Halle. Je fus profondément attristé et abattu en découvrant ce pauvre homme, à qui je dois reconnaître la plus grande persévérance ainsi qu’un talent remarquable pour le chant dramatique, vivant dans des conditions misérables et indignes offertes par le théâtre de Halle à lui et à sa famille. La prise de conscience des conditions dans lesquelles j’avais moi-même failli sombrer me remplit alors d’une horreur indescriptible. Ce qui était encore plus pénible, c’était d’entendre mon frère parler de cette situation sur un ton qui montrait, hélas, trop clairement, la résignation désespérée avec laquelle il s’était déjà soumis à ses horreurs. La seule consolation que je pus trouver fut la personnalité et la nature enfantine de sa belle-fille Johanna, qui avait alors quinze ans, et qui me chanta « Rose, wie bist du so schön » de Spohr avec beaucoup d’expression et d’une voix d’une beauté extraordinaire.
Puis je retournai à Dresde, et enfin, par un temps merveilleux, entrepris le agréable voyage vers Toplitz avec Minna et l’une de ses sœurs, arrivant à cet endroit le 9 juin, où nous nous installâmes dans une auberge de deuxième classe, l’Eiche, à Schonau. Bientôt, ma mère nous rejoignit ; elle fit cette fois sa visite annuelle aux bains chauds avec encore plus de joie, car elle savait y trouver moi. Si elle avait auparavant eu quelque préjugé contre Minna à cause de mon mariage prématuré avec elle, une connaissance plus approfondie de ses qualités domestiques transforma rapidement ce préjugé en respect, et elle apprit vite à aimer la compagne de mes jours mélancoliques à Paris. Bien que les caprices de ma mère exigent beaucoup d’attention, ce qui me ravissait particulièrement chez elle, c’était l’étonnante vivacité de son imagination presque enfantine, faculté qu’elle conserva à un tel degré que
Puis je retournai à Dresde, et enfin, par un temps merveilleux, entrepris le agréable voyage vers Toplitz avec Minna et l’une de ses sœurs, arrivant à cet endroit le 9 juin, où nous nous installâmes dans une auberge de deuxième classe, l’Eiche, à Schonau. Bientôt, ma mère nous rejoignit ; elle fit cette fois sa visite annuelle aux bains chauds avec encore plus de joie, car elle savait y trouver moi. Si elle avait auparavant eu quelque préjugé contre Minna à cause de mon mariage prématuré avec elle, une connaissance plus approfondie de ses qualités domestiques transforma rapidement ce préjugé en respect, et elle apprit vite à aimer la compagne de mes jours mélancoliques à Paris. Bien que les caprices de ma mère exigent beaucoup d’attention, ce qui me ravissait particulièrement chez elle, c’était l’étonnante vivacité de son imagination presque enfantine, faculté qu’elle conserva à un tel degré que
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Un matin, elle se plaignit que mon récit de la légende de Tannhäuser du soir précédent lui avait causé une nuit entière d’insomnie agréable mais extrêmement épuisante. Grâce à des lettres insistantes adressées à Schletter, un riche mécène des arts à Leipzig, je parvins à faire quelque chose pour Kietz, qui était resté à Paris dans la misère, ainsi qu’à fournir des soins médicaux à Minna. J’arrivai également, dans une certaine mesure, à améliorer ma propre situation financière désastreuse. À peine ces tâches accomplies, je partis, à ma manière enfantine habituelle, pour un voyage de plusieurs jours à pied à travers les montagnes de Bohême, afin de pouvoir élaborer mentalement mon projet de « Venusberg » au milieu des agréables souvenirs liés à un tel voyage. Je pris alors l’envie de m’installer à Aussig, sur le romantique Schreckenstein, où je passai plusieurs jours dans la petite salle publique, où l’on avait étalé de la paille pour que je puisse y dormir la nuit. Je trouvais du réconfort dans les ascensions quotidiennes du Wostrai, le sommet le plus élevé des environs, et la solitude fantastique stimulait si vivement mon esprit juvénile que, durant toute une nuit éclairée par la lune, je grimpai autour des ruines du Schreckenstein, enveloppé seulement d’une couverture, afin de créer moi-même ce fantôme qui manquait, et me réjouissais à l’idée de faire peur à quelque voyageur de passage. C’est là que j’établis dans mon carnet le plan détaillé d’une opéra en trois actes sur le « Venusberg », et je composai ensuite cette œuvre en suivant strictement le schéma que j’avais établi. Un jour, en gravissant le Wostrai, je fus surpris, en tournant au coin d’une vallée, d’entendre une mélodie joyeuse sifflée par un berger perché sur un rocher. Il me sembla aussitôt me trouver parmi le chœur de pèlerins qui passaient devant le berger dans la vallée ; mais je ne pus par la suite me rappeler la mélodie du berger, si bien que je dus me sortir de cette situation comme d’habitude. Enrichi par ces trésors, je retournai à Toplitz dans un état d’esprit merveilleusement gai et en bonne santé, mais en apprenant la nouvelle intéressante que Tichatschek et Schroder-Devrient étaient sur le point de revenir, je fus poussé à partir à nouveau pour Dresde. Je pris cette décision non tant pour ne pas manquer les premières répétitions de Rienzi, que parce que je voulais empêcher la direction de le remplacer par autre chose. Je laissai Minna temporairement avec ma mère et arrivai à Dresde le 18 juillet.
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J’ai loué un petit logement dans une maison de passe, depuis démolie, face à l’Avenue Maximilian, et j’ai entretenu des relations assez animées avec nos stars opératiques qui venaient de rentrer. Mon ancien enthousiasme pour Schroder-Devrient s’est ravivé lorsque je l’ai revue plus fréquemment à l’opéra. L’effet que cela a eu sur moi en l’entendant pour la première fois dans Gretchens Blaubart fut étrange, car je ne pouvais m’empêcher de me rappeler que c’était le premier opéra que j’aie jamais vu. On m’y avait emmené alors que j’avais cinq ans (également à Dresde), et je conservais encore mes merveilleuses premières impressions. Tous mes souvenirs d’enfance les plus anciens sont revenus, et je me suis souvenu à quel point, et avec quelle insistance, j’avais moi-même chanté la chanson du Barbe-Bleue : « Ha, die Falsche! Die Thüre offen! » au grand amusement de toute la salle, coiffé d’un casque en papier fait par mes soins. Mon ami Heine s’en souvenait encore très bien.
À d’autres égards, les représentations opératiques ne m’ont pas fait une très bonne impression : je regrettais particulièrement le son mélodieux de l’orchestre parisien, parfaitement équipé en instruments à cordes. J’ai également remarqué que, lors de l’ouverture de ce beau nouveau théâtre, on avait complètement oublié d’augmenter le nombre de ces instruments en proportion de l’espace agrandi. À cet égard, ainsi qu’au niveau de l’équipement général de la scène, qui manquait gravement à bien des égards, j’ai été frappé par une certaine médiocrité dans l’entreprise théâtrale en Allemagne, ce qui devenait particulièrement visible lors des reprises du répertoire opératique parisien, souvent avec de misérables traductions du texte. Si déjà à Paris mon mécontentement face à cette façon de traiter l’opéra était grand, le sentiment qui m’avait autrefois poussé à quitter les théâtres allemands est revenu avec une force redoublée. Je me sentais vraiment de nouveau dégradé, et je nourrissais en moi un mépris si profond que pendant un temps je pouvais à peine supporter l’idée de signer un contrat à long terme, même avec l’un des théâtres d’opéra allemands les plus modernes ; mais je me demandais tristement quelles démarches je pouvais entreprendre pour tenir bon entre dégoût et désir dans ce monde étrange.
Seule la sympathie inspirée par la fréquentation de personnes dotées de dons exceptionnels m’a permis de surmonter mes scrupules. Cette affirmation s’applique avant tout à mon grand idéal, Schroder-Devrient, dont les triomphes artistiques avaient autrefois été mon désir le plus ardent. Il est vrai que de nombreuses années s’étaient écoulées depuis la formation de mes premières impressions juvéniles à son sujet. Quant à son apparence, le jugement envoyé à Paris l’hiver suivant par Berlioz durant son séjour à Dresde était, pour l’instant, le suivant :
À d’autres égards, les représentations opératiques ne m’ont pas fait une très bonne impression : je regrettais particulièrement le son mélodieux de l’orchestre parisien, parfaitement équipé en instruments à cordes. J’ai également remarqué que, lors de l’ouverture de ce beau nouveau théâtre, on avait complètement oublié d’augmenter le nombre de ces instruments en proportion de l’espace agrandi. À cet égard, ainsi qu’au niveau de l’équipement général de la scène, qui manquait gravement à bien des égards, j’ai été frappé par une certaine médiocrité dans l’entreprise théâtrale en Allemagne, ce qui devenait particulièrement visible lors des reprises du répertoire opératique parisien, souvent avec de misérables traductions du texte. Si déjà à Paris mon mécontentement face à cette façon de traiter l’opéra était grand, le sentiment qui m’avait autrefois poussé à quitter les théâtres allemands est revenu avec une force redoublée. Je me sentais vraiment de nouveau dégradé, et je nourrissais en moi un mépris si profond que pendant un temps je pouvais à peine supporter l’idée de signer un contrat à long terme, même avec l’un des théâtres d’opéra allemands les plus modernes ; mais je me demandais tristement quelles démarches je pouvais entreprendre pour tenir bon entre dégoût et désir dans ce monde étrange.
Seule la sympathie inspirée par la fréquentation de personnes dotées de dons exceptionnels m’a permis de surmonter mes scrupules. Cette affirmation s’applique avant tout à mon grand idéal, Schroder-Devrient, dont les triomphes artistiques avaient autrefois été mon désir le plus ardent. Il est vrai que de nombreuses années s’étaient écoulées depuis la formation de mes premières impressions juvéniles à son sujet. Quant à son apparence, le jugement envoyé à Paris l’hiver suivant par Berlioz durant son séjour à Dresde était, pour l’instant, le suivant :
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Il fallait corriger le fait que sa corpulence quelque peu « maternelle » n’était pas adaptée à des traits juvéniles, surtout dans des costumes masculins, ce qui, comme dans Rienzi, imposait une exigence trop grande à l’imagination. Sa voix, dont la qualité n’avait jamais été exceptionnellement bonne pour le chant, la mettait souvent dans des difficultés ; en particulier, elle était contrainte, lorsqu’elle chantait, de ralentir un peu le rythme tout au long du morceau. Mais ses réalisations étaient désormais moins entravées par ces obstacles matériels que par le fait que son répertoire se composait d’un nombre limité de rôles principaux, qu’elle avait chantés si fréquemment que une certaine monotonie, issue d’un calcul conscient de l’effet recherché, se transformait souvent en un maniérisme qui, dû à sa tendance à l’exagération, devenait parfois presque douloureux.
Bien que je ne pusse ignorer ces défauts, j’étais, plus que quiconque, particulièrement qualifié pour passer sous silence de telles faiblesses mineures et pour apprécier avec enthousiasme la grandeur incomparable de ses interprétations. En effet, il suffisait du stimulus de l’excitation, que la vie extraordinairement mouvementée de cette actrice continuait de procurer, pour restaurer pleinement sa force créative d’antan, ce dont je devais par la suite faire l’expérience de manière frappante. Cependant, j’étais profondément troublé et abattu en constatant à quel point la vie théâtrale avait un effet délétère sur le caractère de cette chanteuse, qui avait initialement été dotée de qualités si grandes et nobles. De la bouche même par laquelle les paroles musicales inspirées de cette grande actrice m’arrivaient, je fus contraint d’entendre, à d’autres moments, un langage très similaire à celui dont, à quelques exceptions près, presque toutes les héroïnes de la scène se servent. Posséder une voix naturellement belle, ou même de simples avantages physiques, qui auraient pu placer ses rivales sur un pied d’égalité avec elle en termes de faveur du public, était plus qu’elle ne pouvait supporter ; et loin d’acquérir la résignation digne d’une grande artiste, sa jalousie augmentait de façon douloureuse avec les années. Je remarquais cela d’autant plus que j’avais moi-même des raisons d’en souffrir. Un fait qui me causait cependant encore plus de tracas était le fait qu’elle ne comprenait pas facilement la musique, et que l’étude d’un nouveau rôle présentait des difficultés qui représentaient de nombreuses heures pénibles pour le compositeur qui devait lui faire maîtriser son œuvre. Ses difficultés à apprendre de nouveaux rôles, en particulier celui d’Adriano dans Rienzi, entraînaient pour elle des déceptions qui me causaient beaucoup de soucis.
Si, dans son cas, je devais traiter une nature grande et sensible avec beaucoup de délicatesse, j’avais, d’un autre côté, une tâche très aisée avec Tichatschek, avec ses limitations enfantines et des talents superficiels, mais exceptionnellement brillants. Il ne
Bien que je ne pusse ignorer ces défauts, j’étais, plus que quiconque, particulièrement qualifié pour passer sous silence de telles faiblesses mineures et pour apprécier avec enthousiasme la grandeur incomparable de ses interprétations. En effet, il suffisait du stimulus de l’excitation, que la vie extraordinairement mouvementée de cette actrice continuait de procurer, pour restaurer pleinement sa force créative d’antan, ce dont je devais par la suite faire l’expérience de manière frappante. Cependant, j’étais profondément troublé et abattu en constatant à quel point la vie théâtrale avait un effet délétère sur le caractère de cette chanteuse, qui avait initialement été dotée de qualités si grandes et nobles. De la bouche même par laquelle les paroles musicales inspirées de cette grande actrice m’arrivaient, je fus contraint d’entendre, à d’autres moments, un langage très similaire à celui dont, à quelques exceptions près, presque toutes les héroïnes de la scène se servent. Posséder une voix naturellement belle, ou même de simples avantages physiques, qui auraient pu placer ses rivales sur un pied d’égalité avec elle en termes de faveur du public, était plus qu’elle ne pouvait supporter ; et loin d’acquérir la résignation digne d’une grande artiste, sa jalousie augmentait de façon douloureuse avec les années. Je remarquais cela d’autant plus que j’avais moi-même des raisons d’en souffrir. Un fait qui me causait cependant encore plus de tracas était le fait qu’elle ne comprenait pas facilement la musique, et que l’étude d’un nouveau rôle présentait des difficultés qui représentaient de nombreuses heures pénibles pour le compositeur qui devait lui faire maîtriser son œuvre. Ses difficultés à apprendre de nouveaux rôles, en particulier celui d’Adriano dans Rienzi, entraînaient pour elle des déceptions qui me causaient beaucoup de soucis.
Si, dans son cas, je devais traiter une nature grande et sensible avec beaucoup de délicatesse, j’avais, d’un autre côté, une tâche très aisée avec Tichatschek, avec ses limitations enfantines et des talents superficiels, mais exceptionnellement brillants. Il ne
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Il avait du mal à mémoriser ses parties, car il était tellement musicien qu’il pouvait chanter la musique la plus difficile dès qu’il la voyait, et il jugeait tout apprentissage supplémentaire inutile, tandis que pour la plupart des autres chanteurs, le travail consistait à maîtriser la partition. Ainsi, s’il chantait une partie suffisamment souvent lors des répétitions pour l’imprimer dans sa mémoire, le reste, c’est-à-dire tout ce qui concernait l’art vocal et l’interprétation dramatique, suivrait naturellement. De cette façon, il repérait tous les erreurs de texte qui pouvaient exister dans le livret, et ce avec une telle persévérance inébranlable qu’il prononçait les mots faux avec exactement la même expression que s’ils étaient corrects. Il balayait d’un geste amusé toutes les remontrances ou suggestions concernant le sens en disant : « Ah ! ça ira bientôt. » En fait, je me suis très vite résignée et j’ai complètement abandonné toute tentative de faire utiliser son intelligence par le chanteur pour interpréter le rôle du héros ; j’étais néanmoins agréablement compensée par l’enthousiasme léger avec lequel il se lançait dans son rôle qui lui convenait si bien, ainsi que par l’effet irrésistible de sa voix magnifique. À l’exception de ces deux acteurs qui tenaient les rôles principaux, je ne disposais que de matériel très modeste. Mais il y avait beaucoup de bonne volonté, et j’ai eu recours à un stratagème ingénieux pour inciter Reissiger, le chef d’orchestre, à organiser fréquemment des répétitions au piano. Il s’était plaint auprès de moi de la difficulté qu’il rencontrait toujours à se procurer un livret bien écrit, et il trouvait très sage de ma part d’avoir pris l’habitude d’en écrire moi-même. Dans sa jeunesse, il avait malheureusement négligé de le faire lui-même, et pourtant c’était là tout ce qui lui manquait pour devenir un compositeur dramatique réussi. Je suis obligée d’avouer qu’il possédait « beaucoup de mélodie » ; mais cela, ajoutait-il, ne semblait pas suffisant pour inspirer aux chanteurs l’enthousiasme nécessaire. Selon son expérience, Schroder-Devrient, dans son Adele de Foix, interprétait de manière très indifférente la même phrase finale qui, dans le Romeo et Juliet de Bellini, transportait l’auditoire en extase. La raison en, supposait-il, devait résider dans le sujet. Je lui promis aussitôt de lui fournir un livret dans lequel il pourrait mettre en valeur ces mélodies et d’autres similaires. Il accepta volontiers, et je consacrai donc à la versification, en tant que texte adapté pour Reissiger, mon Hohe Braut, basé sur le roman de Konig, que j’avais déjà soumis à Scribe. Je promis de lui apporter une page de vers à chaque répétition au piano, et je le fis fidèlement jusqu’à ce que tout le livre soit achevé. J’ai été très surprise d’apprendre quelque temps plus tard que Reissiger avait fait écrire un nouveau livret pour lui par un acteur nommé Kriethe. C’était
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appelé Le Dépôt de la Méduse. J’appris alors que la femme du chef d’orchestre, une femme méfiante, était extrêmement inquiète à l’idée que je sois prêt à lui céder un livret pour son mari. Tous deux jugeaient le livre excellent et plein d’effets saisissants, mais ils soupçonnaient l’existence d’un piège quelque part, dont il fallait absolument se méfier au maximum. Le résultat fut que je récupérai mon livret et pus plus tard aider mon vieil ami Kittl à Prague ; il en fit une musique qu’il intitula Die Franzosen vor Nizza. J’appris que cette œuvre était souvent représentée à Prague avec beaucoup de succès, bien que je ne l’aie jamais vue moi-même ; on m’affirma également à l’époque par un critique local que ce texte était la preuve de mes véritables talents de librettiste, et qu’il était une erreur de ma part de me consacrer à la composition. Quant à mon Tannhäuser, en revanche, Laube déclarait souvent qu’il était dommage que je n’aie pas eu un dramaturge expérimenté pour me fournir un texte digne de ma musique.
Pour l’instant, cependant, cette œuvre en vers produisit le résultat escompté, et Reissiger continua assidûment à travailler sur Rienzi. Mais ce qui l’encouragea encore plus que mes vers, c’était l’intérêt croissant des chanteurs, et surtout l’enthousiasme sincère de Tichatschek. Cet homme, qui avait été si disposé à abandonner les plaisirs du piano au théâtre pour une partie de chasse, considérait désormais les répétitions de Rienzi comme un véritable plaisir. Il y assistait toujours avec des yeux rayonnants et une gaieté exubérante. Je me trouvai bientôt dans un état d’exaltation constante : les passages préférés étaient accueillis par des acclamations de la part des chanteurs à chaque répétition, et un morceau en chœur du troisième final, qui dut malheureusement être omis par la suite en raison de sa longueur, devint en cette occasion une source de profit pour moi. Car Tichatschek affirmait que cette tonalité de si bémol était si merveilleuse qu’il fallait toujours payer quelque chose pour elle, et il déposait une pièce d’argent, invitant les autres à faire de même, ce à quoi ils répondaient tous joyeusement. Dès ce jour, chaque fois que nous arrivions à ce passage lors des répétitions, on criait : « Voici la partie de la pièce d’argent », et Schroder-Devrient, en sortant son porte-monnaie, disait que ces répétitions allaient la ruiner. Cette gratification m’était remise consciencieusement à chaque fois, et personne ne soupçonnait que ces contributions, faites en plaisantant, constituaient souvent une aide très appréciée pour couvrir les frais de notre nourriture quotidienne. Car Minna était revenue de Toplitz, au début d’août, accompagnée de ma mère.
Pour l’instant, cependant, cette œuvre en vers produisit le résultat escompté, et Reissiger continua assidûment à travailler sur Rienzi. Mais ce qui l’encouragea encore plus que mes vers, c’était l’intérêt croissant des chanteurs, et surtout l’enthousiasme sincère de Tichatschek. Cet homme, qui avait été si disposé à abandonner les plaisirs du piano au théâtre pour une partie de chasse, considérait désormais les répétitions de Rienzi comme un véritable plaisir. Il y assistait toujours avec des yeux rayonnants et une gaieté exubérante. Je me trouvai bientôt dans un état d’exaltation constante : les passages préférés étaient accueillis par des acclamations de la part des chanteurs à chaque répétition, et un morceau en chœur du troisième final, qui dut malheureusement être omis par la suite en raison de sa longueur, devint en cette occasion une source de profit pour moi. Car Tichatschek affirmait que cette tonalité de si bémol était si merveilleuse qu’il fallait toujours payer quelque chose pour elle, et il déposait une pièce d’argent, invitant les autres à faire de même, ce à quoi ils répondaient tous joyeusement. Dès ce jour, chaque fois que nous arrivions à ce passage lors des répétitions, on criait : « Voici la partie de la pièce d’argent », et Schroder-Devrient, en sortant son porte-monnaie, disait que ces répétitions allaient la ruiner. Cette gratification m’était remise consciencieusement à chaque fois, et personne ne soupçonnait que ces contributions, faites en plaisantant, constituaient souvent une aide très appréciée pour couvrir les frais de notre nourriture quotidienne. Car Minna était revenue de Toplitz, au début d’août, accompagnée de ma mère.
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Nous vivions de manière très économe dans des logements glaciaux, dans l’espoir d’attendre le jour lointain de notre délivrance. Les mois d’août et de septembre s’écoulèrent, en préparation de mon travail, au milieu de perturbations fréquentes causées par le répertoire fluctuant et limité d’une maison d’opéra allemande ; ce n’est qu’en octobre que les répétitions combinées prirent un tel caractère qu’elles promettaient une représentation rapide. Dès le début des répétitions générales avec l’orchestre, nous étions tous convaincus que l’opéra serait, sans aucun doute, un grand succès. Enfin, les répétitions complètes eurent un effet absolument enivrant. Lorsque nous avons essayé la première scène du deuxième acte avec le décor complet, et que les messagers de la paix sont entrés, il y eut une explosion générale d’émotion ; même Schroder-Devrient, qui était profondément préjugée contre son rôle, puisqu’il ne s’agissait pas du rôle de l’héroïne, ne put répondre à mes questions qu’à voix étouffée par les larmes. Je crois que tout le personnel théâtral, jusqu’aux fonctionnaires les plus modestes, m’aimait comme si j’étais un véritable prodige, et je ne me trompe probablement pas en disant que beaucoup de cela venait de la sympathie et d’une vive compassion pour un jeune homme dont les difficultés exceptionnelles n’étaient pas inconnues d’eux, et qui sortait soudainement d’une obscurité totale pour entrer dans la splendeur. Pendant l’entracte de la répétition complète, tandis que les autres membres s’étaient dispersés pour revigorer leurs nerfs fatigués avec un déjeuner, je restais assis sur un tas de planches sur la scène, afin que personne ne se rende compte que j’étais dans l’impossibilité d’obtenir un repas similaire. Un chanteur italien malade, qui jouait un petit rôle dans l’opéra, sembla s’en apercevoir et vint gentiment me porter un verre de vin et un morceau de pain. J’étais désolé de devoir lui priver même de ce petit rôle au cours de l’année, car sa perte provoqua de tels mauvais traitements de la part de sa femme qu’il fut, sous la tyrannie conjugale, poussé dans les rangs de mes ennemis. Lorsque, après ma fuite de Dresde en 1849, j’appris que j’avais été dénoncé à la police par ce même chanteur pour prétendue complicité dans l’insurrection qui avait eu lieu dans cette ville, je me souvins de ce petit déjeuner pendant la répétition de Rienzi et sentis que j’étais puni pour ma ingratitude, car je savais que j’étais coupable d’avoir causé des ennuis à cet homme avec sa femme.
L’état d’esprit dans lequel j’attendais la première représentation de mon œuvre fut une expérience unique que je n’ai jamais ressentie ni avant ni depuis. Ma gentille sœur Clara partageait pleinement mes sentiments. Elle menait une vie misérable de classe moyenne à Chemnitz, qu’elle avait quittée juste à ce moment-là pour venir partager mon destin à Dresde. Cette pauvre femme, dont…
L’état d’esprit dans lequel j’attendais la première représentation de mon œuvre fut une expérience unique que je n’ai jamais ressentie ni avant ni depuis. Ma gentille sœur Clara partageait pleinement mes sentiments. Elle menait une vie misérable de classe moyenne à Chemnitz, qu’elle avait quittée juste à ce moment-là pour venir partager mon destin à Dresde. Cette pauvre femme, dont…
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Des dons artistiques indéniables s’étaient éteints si tôt ; elle menait péniblement une existence bourgeoise banale en tant qu’épouse et mère. Mais maintenant, sous l’influence de mon succès croissant, elle commença à respirer joyeusement une nouvelle vie. Elle, moi et le digne chef de chœur Fischer passions nos soirées avec la famille Heine, toujours autour de pommes de terre et d’harengs, souvent dans un état d’esprit merveilleusement exalté. La veille de notre première représentation, je pus couronner notre bonheur en servant moi-même une bolée de punch. Entre larmes et rires, nous dansions comme des enfants heureux, puis nous nous préparâmes au sommeil pour ce jour triomphal auquel nous aspirions avec tant de confiance.
Bien que, le matin du 20 octobre 1842, j’aie décidé de ne déranger aucun de mes chanteurs par une visite, je tombai par hasard sur l’un d’eux, un philistin rigide nommé Risse, qui jouait un rôle de basse mineure d’une manière terne mais respectable. Il faisait plutôt frais ce jour-là, mais incroyablement ensoleillé, après le temps morose que nous venions de subir. Sans un mot, cette créature curieuse me salua puis resta debout, comme ensorcelé. Il fixait simplement mon visage avec étonnement et ravissement, afin de découvrir, et il réussit finalement à me le dire dans une confusion étrange, à quoi ressemblait un homme qui allait ce même jour affronter un destin si exceptionnel. Je souris et pensai qu’il s’agissait bien d’une journée de crise, et je lui promis que je boirais bientôt un verre avec lui, à l’auberge Stadt Hamburg, du vin excellent qu’il m’avait recommandé avec tant d’empressement.
Aucune autre expérience ultérieure ne peut se comparer aux sensations qui ont marqué le jour de la première représentation de Rienzi. Lors de toutes les premières représentations de mes œuvres par la suite, j’étais tellement absorbé par une anxiété tout à fait justifiée quant à leur succès que je ne pouvais ni profiter de l’opéra ni évaluer réellement son accueil par le public. Quant à mes expériences ultérieures lors de la répétition générale de Tristan und Isolde, celle-ci eut lieu dans des circonstances si exceptionnelles et son effet sur moi différa si fondamentalement de celui produit par la première représentation de Rienzi qu’aucune comparaison n’est possible entre les deux.
Le succès immédiat de Rienzi était sans doute assuré d’avance. Mais la manière emphatique dont le public exprima son appréciation fut jusqu’alors exceptionnelle ; dans des villes comme Dresde, les spectateurs ne sont jamais en mesure de se prononcer définitivement sur une œuvre importante dès la première nuit, et adoptent donc une attitude de retenue glaçante envers…
Bien que, le matin du 20 octobre 1842, j’aie décidé de ne déranger aucun de mes chanteurs par une visite, je tombai par hasard sur l’un d’eux, un philistin rigide nommé Risse, qui jouait un rôle de basse mineure d’une manière terne mais respectable. Il faisait plutôt frais ce jour-là, mais incroyablement ensoleillé, après le temps morose que nous venions de subir. Sans un mot, cette créature curieuse me salua puis resta debout, comme ensorcelé. Il fixait simplement mon visage avec étonnement et ravissement, afin de découvrir, et il réussit finalement à me le dire dans une confusion étrange, à quoi ressemblait un homme qui allait ce même jour affronter un destin si exceptionnel. Je souris et pensai qu’il s’agissait bien d’une journée de crise, et je lui promis que je boirais bientôt un verre avec lui, à l’auberge Stadt Hamburg, du vin excellent qu’il m’avait recommandé avec tant d’empressement.
Aucune autre expérience ultérieure ne peut se comparer aux sensations qui ont marqué le jour de la première représentation de Rienzi. Lors de toutes les premières représentations de mes œuvres par la suite, j’étais tellement absorbé par une anxiété tout à fait justifiée quant à leur succès que je ne pouvais ni profiter de l’opéra ni évaluer réellement son accueil par le public. Quant à mes expériences ultérieures lors de la répétition générale de Tristan und Isolde, celle-ci eut lieu dans des circonstances si exceptionnelles et son effet sur moi différa si fondamentalement de celui produit par la première représentation de Rienzi qu’aucune comparaison n’est possible entre les deux.
Le succès immédiat de Rienzi était sans doute assuré d’avance. Mais la manière emphatique dont le public exprima son appréciation fut jusqu’alors exceptionnelle ; dans des villes comme Dresde, les spectateurs ne sont jamais en mesure de se prononcer définitivement sur une œuvre importante dès la première nuit, et adoptent donc une attitude de retenue glaçante envers…
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Œuvres d’auteurs inconnus. Mais c’était, par nature, un cas exceptionnel, car le nombreux personnel du théâtre et l’ensemble des musiciens avaient inondé la ville auparavant de telles éloges sur mon opéra, que toute la population attendait le miracle promis avec une impatience fébrile. J’étais assis avec Minna, ma sœur Clara et la famille Heine dans une loge, et lorsque j’essaie de me remémorer mon état ce soir-là, je ne peux l’imaginer qu’avec tous les éléments caractéristiques d’un rêve. Je ne ressentais ni véritable plaisir ni agitation : il me semblait être complètement détaché de mon œuvre ; tandis que la vue de la salle comble m’agitait tellement que je n’étais même pas capable de jeter un coup d’œil à l’assistance, dont la présence ne m’affectait que comme un phénomène naturel — quelque chose comme une pluie continue — sous laquelle je cherchais refuge dans le coin le plus éloigné de ma loge, comme sous un toit protecteur. Je n’étais absolument pas conscient des applaudissements, et lorsque, à la fin des actes, on m’appelait avec enthousiasme, il fallait chaque fois que Heine me le rappelle fermement pour m’inciter à monter sur scène. D’un autre côté, une grande anxiété grandissante m’envahissait : je remarquai que les deux premiers actes avaient duré autant que tout le Freischutz, par exemple. En raison de ses appels guerriers à l’action, le troisième acte commence dans un tumulte extraordinaire, et lorsque, à sa fin, l’horloge indiqua dix heures, ce qui signifiait que la représentation durait déjà quatre heures pleines, je devins complètement désespéré. Le fait que, après cet acte encore, on m’appelât à nouveau à haute voix, je le considérais simplement comme une dernière courtoisie de la part du public, qui voulait montrer qu’il en avait assez pour une soirée et qu’il allait maintenant quitter la salle en masse. Comme nous avions encore deux actes devant nous, je pensais qu’il était certain que nous ne pourrions pas terminer l’œuvre, et je m’excusai de mon manque de sagesse de ne pas avoir procédé à des coupes nécessaires auparavant. Maintenant, à cause de ma folie, je me trouvais dans la situation inouïe de ne pas pouvoir terminer une opéra, autrement très bien accueillie, simplement parce qu’elle était absurdement longue. Je ne pouvais expliquer l’enthousiasme intact des chanteurs, et en particulier celui de Tichatschek, qui semblait devenir de plus en plus ardent et joyeux au fil du temps, qu’en tant que plaisanterie aimable visant à me cacher la catastrophe inévitable. Mais ma stupéfaction de trouver le public toujours là, en nombre complet, même pendant le dernier acte — vers minuit — m’emplissait d’une perplexité sans bornes. Je ne pouvais plus faire confiance à mes yeux ni à mes oreilles, et je considérais tous les événements de la soirée comme un cauchemar. Il était passé minuit lorsque, pour la dernière fois, j’eus
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Obéir aux appels tonitruants du public, côte à côte avec mes chanteurs fidèles.
Mon sentiment de désespoir face à la durée sans précédent de mon opéra fut encore accru par l’humeur de mes proches, que je vis brièvement après la représentation. Friedrich Brockhaus et sa famille étaient venus avec quelques amis de Leipzig et nous avaient invités à l’auberge, dans l’espoir de fêter ce succès agréable autour d’un dîner délicieux, et peut-être de trinquer à ma santé. Mais à notre arrivée, la cuisine et le cellier étaient fermés, et tout le monde était tellement épuisé qu’on n’entendait que des exclamations face à cette situation sans précédent : une opéra qui durait de six heures jusqu’après minuit. Aucun autre mot ne fut échangé, et nous sommes partis, complètement abasourdis.
Vers huit heures, le lendemain matin, je me rendis au bureau des employés, afin que, si une deuxième représentation avait lieu, je puisse organiser les coupes nécessaires dans les parties musicales. Si, durant l’été précédent, j’avais disputé chaque mesure avec le fidèle chef de chœur Fischer, prouvant leur indispensabilité, j’étais maintenant possédé par une colère aveugle de tout supprimer. Il n’y avait plus une seule partie de ma partition qui semblât encore nécessaire — ce que le public avait dû avaler la veille au soir apparaissait désormais comme un chaos de pure impossibilité, dont chacune pouvait être omise sans le moindre dommage ni risque de confusion. Ma seule pensée était désormais de ramener cette masse de monstruosités à des limites raisonnables. Grâce à des abréviations sans pitié et impitoyables transmises au copiste, j’espérais éviter une catastrophe, car je m’attendais à ce que le directeur général, ainsi que la ville et le théâtre, me fassent comprendre ce jour-là même qu’une représentation de mon « Dernier des tribuns » pourrait peut-être être autorisée une fois, par curiosité, mais pas davantage. Tout au long de la journée, je m’efforçai donc de ne pas m’approcher du théâtre, afin de laisser le temps à mes abréviations héroïques de produire leur effet bénéfique, et pour que des nouvelles en parviennent en ville. Mais à midi, je retournai voir les copistes, pour m’assurer que tout avait été exécuté comme je l’avais ordonné. J’appris alors que Tichatschek était également là, et qu’après avoir examiné les coupes que j’avais prévues, il avait interdit qu’elles soient mises en œuvre. Fischer, le chef de chœur, voulait aussi en parler avec moi : le travail fut suspendu, et je pressentis une grande confusion. Je ne comprenais pas ce que tout cela signifiait, et craignais des problèmes si cette tâche ardue était retardée. Finalement, vers le soir, je cherchai Tichatschek au théâtre. Sans donner
Mon sentiment de désespoir face à la durée sans précédent de mon opéra fut encore accru par l’humeur de mes proches, que je vis brièvement après la représentation. Friedrich Brockhaus et sa famille étaient venus avec quelques amis de Leipzig et nous avaient invités à l’auberge, dans l’espoir de fêter ce succès agréable autour d’un dîner délicieux, et peut-être de trinquer à ma santé. Mais à notre arrivée, la cuisine et le cellier étaient fermés, et tout le monde était tellement épuisé qu’on n’entendait que des exclamations face à cette situation sans précédent : une opéra qui durait de six heures jusqu’après minuit. Aucun autre mot ne fut échangé, et nous sommes partis, complètement abasourdis.
Vers huit heures, le lendemain matin, je me rendis au bureau des employés, afin que, si une deuxième représentation avait lieu, je puisse organiser les coupes nécessaires dans les parties musicales. Si, durant l’été précédent, j’avais disputé chaque mesure avec le fidèle chef de chœur Fischer, prouvant leur indispensabilité, j’étais maintenant possédé par une colère aveugle de tout supprimer. Il n’y avait plus une seule partie de ma partition qui semblât encore nécessaire — ce que le public avait dû avaler la veille au soir apparaissait désormais comme un chaos de pure impossibilité, dont chacune pouvait être omise sans le moindre dommage ni risque de confusion. Ma seule pensée était désormais de ramener cette masse de monstruosités à des limites raisonnables. Grâce à des abréviations sans pitié et impitoyables transmises au copiste, j’espérais éviter une catastrophe, car je m’attendais à ce que le directeur général, ainsi que la ville et le théâtre, me fassent comprendre ce jour-là même qu’une représentation de mon « Dernier des tribuns » pourrait peut-être être autorisée une fois, par curiosité, mais pas davantage. Tout au long de la journée, je m’efforçai donc de ne pas m’approcher du théâtre, afin de laisser le temps à mes abréviations héroïques de produire leur effet bénéfique, et pour que des nouvelles en parviennent en ville. Mais à midi, je retournai voir les copistes, pour m’assurer que tout avait été exécuté comme je l’avais ordonné. J’appris alors que Tichatschek était également là, et qu’après avoir examiné les coupes que j’avais prévues, il avait interdit qu’elles soient mises en œuvre. Fischer, le chef de chœur, voulait aussi en parler avec moi : le travail fut suspendu, et je pressentis une grande confusion. Je ne comprenais pas ce que tout cela signifiait, et craignais des problèmes si cette tâche ardue était retardée. Finalement, vers le soir, je cherchai Tichatschek au théâtre. Sans donner
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Je lui ai donné l’occasion de parler ; je lui ai demandé brusquement pourquoi il avait interrompu le travail des copistes. D’une voix à peine audible, il a répondu sèchement et avec défi : « Je ne permettrai pas qu’on retranche ma partie – c’est trop merveilleux. » Je l’ai regardé sans comprendre, puis j’ai eu l’impression d’avoir été soudainement ensorcelé : un tel témoignage de mon succès était tellement inouï qu’il ne pouvait que me sortir de mon étrange anxiété. D’autres se sont joints à lui, Fischer rayonnant de joie et riant aux éclats. Tout le monde parlait de l’émotion enthousiaste qui secouait toute la ville. Puis est arrivée une lettre de remerciements du commissaire, reconnaissant mon travail splendide. Il ne me restait plus qu’à embrasser Tichatschek et Fischer, puis de partir pour informer Minna et Clara de la situation.
Après quelques jours de repos pour les acteurs, la deuxième représentation eut lieu le 26 octobre, mais avec diverses coupures, pour lesquelles j’eus beaucoup de mal à obtenir le consentement de Tichatschek. Bien que la durée fût encore bien supérieure à la moyenne, je n’ai entendu aucune plainte particulière, et j’ai finalement adopté l’avis de Tichatschek : s’il pouvait le supporter, le public le pouvait aussi. Ainsi, pendant six représentations, toutes accompagnées d’une avalanche similaire d’applaudissements, j’ai laissé les choses suivre leur cours.
Cependant, mon opéra avait également suscité l’intérêt des princesses aînées de la famille royale. Elles considéraient sa durée excessive comme un inconvénient, mais étaient néanmoins réticentes à en manquer ne serait-ce qu’un instant. Lüttichau proposa donc que j’exécute l’œuvre dans son intégralité, mais en deux fois, sur deux soirées consécutives. Cela m’allait très bien, et après quelques semaines, nous annonçâmes La Grandeur de Rienzi pour le premier jour, et Sa Chute pour le second. Le premier soir, nous avons joué deux actes, et le second trois ; pour ce dernier, j’ai composé un prélude d’introduction spécial. Cela fut entièrement approuvé par nos augustes mécènes, en particulier par les deux aînées, les princesses Amalie et Augusta. Le public, en revanche, voyait cela simplement comme une demande de payer deux billets d’entrée pour une seule opéra, et qualifia ce nouvel arrangement de véritable fraude. Son mécontentement face au changement était si grand qu’il menaçait réellement de nuire aux fréquentations ; après trois représentations de Rienzi divisé en deux parties, la direction fut obligée de revenir à l’ancien arrangement, que j’ai volontiers rendu possible en réintroduisant mes coupures.
Dès lors, l’œuvre remplissait la salle jusqu’à la capacité maximale chaque fois qu’elle pouvait être présentée, et la pérennité de son succès devint…
Après quelques jours de repos pour les acteurs, la deuxième représentation eut lieu le 26 octobre, mais avec diverses coupures, pour lesquelles j’eus beaucoup de mal à obtenir le consentement de Tichatschek. Bien que la durée fût encore bien supérieure à la moyenne, je n’ai entendu aucune plainte particulière, et j’ai finalement adopté l’avis de Tichatschek : s’il pouvait le supporter, le public le pouvait aussi. Ainsi, pendant six représentations, toutes accompagnées d’une avalanche similaire d’applaudissements, j’ai laissé les choses suivre leur cours.
Cependant, mon opéra avait également suscité l’intérêt des princesses aînées de la famille royale. Elles considéraient sa durée excessive comme un inconvénient, mais étaient néanmoins réticentes à en manquer ne serait-ce qu’un instant. Lüttichau proposa donc que j’exécute l’œuvre dans son intégralité, mais en deux fois, sur deux soirées consécutives. Cela m’allait très bien, et après quelques semaines, nous annonçâmes La Grandeur de Rienzi pour le premier jour, et Sa Chute pour le second. Le premier soir, nous avons joué deux actes, et le second trois ; pour ce dernier, j’ai composé un prélude d’introduction spécial. Cela fut entièrement approuvé par nos augustes mécènes, en particulier par les deux aînées, les princesses Amalie et Augusta. Le public, en revanche, voyait cela simplement comme une demande de payer deux billets d’entrée pour une seule opéra, et qualifia ce nouvel arrangement de véritable fraude. Son mécontentement face au changement était si grand qu’il menaçait réellement de nuire aux fréquentations ; après trois représentations de Rienzi divisé en deux parties, la direction fut obligée de revenir à l’ancien arrangement, que j’ai volontiers rendu possible en réintroduisant mes coupures.
Dès lors, l’œuvre remplissait la salle jusqu’à la capacité maximale chaque fois qu’elle pouvait être présentée, et la pérennité de son succès devint…
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Cela devint encore plus évident lorsque je commençai à réaliser l’envie que mon œuvre suscitait chez de nombreuses personnes. Ma première expérience de cela fut vraiment douloureuse : elle vint du poète Julius Mosen, le jour même suivant la première représentation. Lorsque je suis arrivé pour la première fois à Dresde à l’été, je l’avais cherché ; ayant une très haute opinion de son talent, nos relations devinrent rapidement plus intimes, et ce furent elles qui me procurèrent beaucoup de plaisir et d’enseignements. Il m’avait montré un recueil de ses pièces, qui, dans l’ensemble, m’avaient particulièrement plu. Parmi celles-ci se trouvait une tragédie, Cola Rienzi, traitant du même sujet que mon opéra, et d’une manière en partie nouvelle pour moi, que je jugeais efficace. À propos de ce poème, je lui avais demandé de ne pas prêter attention à mon livret, car, en termes de qualité poétique, il ne pouvait en aucun cas rivaliser avec le sien ; et il ne lui coûta guère de sacrifice de accéder à ma demande. Il arriva que, juste avant la première représentation de mon Rienzi, il eut présenté à Dresde Bernhard von Weimar, l’une de ses œuvres les moins réussies, dont le résultat ne lui procura que peu de plaisir. Du point de vue dramatique, c’était une pièce sans vie, visant uniquement des discours politiques, et elle partagea le sort inévitable de toutes ces aberrations. Il attendit donc l’apparition de mon Rienzi avec quelque irritation, et m’avoua sa vive déception de ne pas parvenir à faire accepter sa tragédie du même nom à Dresde. Il supposait que cela venait de sa tendance politique assez marquée, qui, certainement dans une pièce parlée sur un sujet similaire, serait plus visible qu’en opéra, où, dès le début, personne ne prête attention aux paroles. J’avais confirmé gentiment son jugement négatif concernant le sujet en opéra ; et fus donc d’autant plus surpris lorsque, le jour suivant la première représentation, en le trouvant chez ma sœur Louisa, il m’assaillit aussitôt d’une explosion méprisante d’irritation face à mon succès. Mais il trouva en moi une étrange conscience de l’irréalité intrinsèque en opéra d’un sujet tel que celui que j’avais justement illustré avec tant de succès dans Rienzi, si bien que, oppressé par une honte secrète, je n’eus aucune réponse sérieuse à opposer à ses insultes ouvertement venimeuses. Ma ligne de défense n’était pas encore suffisamment claire dans mon esprit pour être utilisée sur-le-champ, ni soutenue par un produit aussi évident de mon génie propre que je puisse oser le citer. De plus, mon premier réflexe fut simplement de la pitié pour ce malheureux dramaturge, sentiment que je ressentis d’autant plus fortement que sa colère me procura la satisfaction intérieure de savoir qu’il reconnaissait mon grand succès, dont je n’étais moi-même pas encore tout à fait conscient.
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Mais cette première représentation de Rienzi fit bien plus que cela. Elle donna lieu à des controverses et creusa un fossé de plus en plus grand entre moi et les critiques de journaux. M. Karl Bank, qui était depuis quelque temps le principal critique musical de Dresde, m’était déjà connu à Magdebourg, où il m’avait rendu visite et écouté avec plaisir plusieurs passages assez longs de mon Liebesverbot. Lorsque nous nous revîmes à Dresde, cet homme ne put me pardonner d’avoir été incapable de lui procurer des billets pour la première représentation de Rienzi. Il en alla de même pour un certain M. Julius Schladebach, qui s’installa également à Dresde vers cette époque en tant que critique. Bien que j’aie toujours cherché à être aimable envers tout le monde, je ressentais alors une répulsion invincible à montrer une déférence particulière envers quiconque simplement parce qu’il était critique. Avec le temps, j’en vins à adopter une rudesse presque systématique, et dus ainsi toute ma vie subir une persécution sans précédent de la part de la presse. Cependant, cette hostilité n’était pas encore manifeste, car à l’époque, le journalisme n’avait pas encore commencé à se donner des airs à Dresde. Si peu d’articles y étaient envoyés à la presse extérieure que nos activités artistiques suscitaient très peu d’intérêt ailleurs, ce qui n’était certainement pas sans inconvénients pour moi. Ainsi, pour l’instant, le côté désagréable de mon succès ne m’affectait guère du tout, et pendant un bref moment, je me sentis, pour la première et unique fois de ma vie, porté agréablement par l’humeur générale favorable, au point que tous mes soucis passés semblaient amplement compensés.
Car désormais, des fruits supplémentaires et tout à fait inattendus de mon succès apparurent avec une rapidité surprenante, bien que non pas sous forme de bénéfices matériels, qui se limitèrent pour l’instant à neuf cents marks, versés par le Conseil général en tant que frais exceptionnels au lieu des vingt louis d’or habituels. Je n’osais pas non plus espérer vendre mes œuvres à un éditeur à un bon prix avant qu’elles ne soient jouées dans d’autres villes importantes.
Mais le destin en décida autrement : suite au décès soudain de Rastrelli, directeur royal de la musique, survenu peu après la première représentation de Rienzi, un poste devint inopinément vacant, et tous les regards se tournèrent aussitôt vers moi pour le pourvoir.
Pendant que les négociations à ce sujet avançaient lentement, le Conseil général montra dans un autre domaine un intérêt presque passionné pour mes talents. Ils insistaient pour que la première représentation du Fliegender Holländer ne soit en aucun cas accordée à l’opéra de Berlin.
Car désormais, des fruits supplémentaires et tout à fait inattendus de mon succès apparurent avec une rapidité surprenante, bien que non pas sous forme de bénéfices matériels, qui se limitèrent pour l’instant à neuf cents marks, versés par le Conseil général en tant que frais exceptionnels au lieu des vingt louis d’or habituels. Je n’osais pas non plus espérer vendre mes œuvres à un éditeur à un bon prix avant qu’elles ne soient jouées dans d’autres villes importantes.
Mais le destin en décida autrement : suite au décès soudain de Rastrelli, directeur royal de la musique, survenu peu après la première représentation de Rienzi, un poste devint inopinément vacant, et tous les regards se tournèrent aussitôt vers moi pour le pourvoir.
Pendant que les négociations à ce sujet avançaient lentement, le Conseil général montra dans un autre domaine un intérêt presque passionné pour mes talents. Ils insistaient pour que la première représentation du Fliegender Holländer ne soit en aucun cas accordée à l’opéra de Berlin.
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mais réservé en tant qu’honneur à Dresde. Comme les autorités berlinoises ne soulevèrent aucun obstacle, je remis très volontiers mon dernier ouvrage au théâtre de Dresde également. Si, pour cela, je dus me passer de l’aide de Tichatschek, faute de rôle de ténor principal dans la pièce, je pouvais d’autant plus compter sur la coopération précieuse de Schroder-Devrient, à qui fut confié un rôle féminin principal bien plus prestigieux que celui qu’elle avait eu dans Rienzi. J’étais heureux de pouvoir ainsi compter entièrement sur elle, car elle était étrangement devenue méfiante envers moi en raison de sa modeste part dans le succès de Rienzi. La pleine confiance que j’avais en elle, je l’ai prouvée par une exagération nullement avantageuse pour mon propre travail, en imposant simplement le rôle masculin principal à Wachter, un baryton autrefois compétent, mais désormais un peu fragile. Il était en tous points totalement inadapté à cette tâche et ne l’accepta qu’avec une hésitation non feinte. Lorsque je soumis ma pièce à ma chère prima donna, je fus grandement soulagé de constater que sa poésie exerçait sur elle un attrait particulier. Grâce à l’intérêt personnel sincère que, dans des circonstances très particulières, le caractère et le destin de cette femme exceptionnelle avaient éveillé en moi, nos répétitions pour le rôle de Senta, qui nous rapprochaient souvent, devinrent l’une des périodes les plus passionnantes et les plus instructives de ma vie.
Il est vrai que la grande actrice, surtout sous l’influence de sa célèbre mère, Sophie Schroder, qui était alors en visite auprès d’elle, montra une irritation non dissimulée face au fait que j’aie composé une œuvre aussi brillante que Rienzi pour Dresde sans réserver expressément le rôle principal à elle. Pourtant, la magnanimité de son caractère triompha même de cet instinct égoïste : elle proclama haut et fort que j’étais un « génie » et m’honora de cette confiance particulière dont, disait-elle, seul un génie devrait jouir. Mais lorsque elle m’invita à être à la fois complice et conseiller dans ses affaires amoureuses vraiment terribles, cette confiance commença assurément à présenter des côtés risqués ; néanmoins, il y eut d’abord des occasions où elle se proclama ouvertement devant le monde entier comme mon amie, faisant des éloges très flatteurs en ma faveur.
D’abord, je dus l’accompagner en voyage à Leipzig, où elle donnait un concert en l’honneur de sa mère, qu’elle voulait rendre particulièrement attrayant en incluant dans le programme deux extraits de Rienzi — l’aria d’Adriano et la prière du héros (cette dernière chantée par Tichatschek) —, tous deux sous ma direction personnelle. Mendelssohn, qui entretenait également avec elle des relations très amicales, avait été séduit à venir
Il est vrai que la grande actrice, surtout sous l’influence de sa célèbre mère, Sophie Schroder, qui était alors en visite auprès d’elle, montra une irritation non dissimulée face au fait que j’aie composé une œuvre aussi brillante que Rienzi pour Dresde sans réserver expressément le rôle principal à elle. Pourtant, la magnanimité de son caractère triompha même de cet instinct égoïste : elle proclama haut et fort que j’étais un « génie » et m’honora de cette confiance particulière dont, disait-elle, seul un génie devrait jouir. Mais lorsque elle m’invita à être à la fois complice et conseiller dans ses affaires amoureuses vraiment terribles, cette confiance commença assurément à présenter des côtés risqués ; néanmoins, il y eut d’abord des occasions où elle se proclama ouvertement devant le monde entier comme mon amie, faisant des éloges très flatteurs en ma faveur.
D’abord, je dus l’accompagner en voyage à Leipzig, où elle donnait un concert en l’honneur de sa mère, qu’elle voulait rendre particulièrement attrayant en incluant dans le programme deux extraits de Rienzi — l’aria d’Adriano et la prière du héros (cette dernière chantée par Tichatschek) —, tous deux sous ma direction personnelle. Mendelssohn, qui entretenait également avec elle des relations très amicales, avait été séduit à venir
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Il y eut aussi un concert, au cours duquel il joua son ouverture pour Ruy Blas, alors tout à fait nouvelle. C’est pendant ces deux journées chargées passées à Leipzig à cette occasion que je pris pour la première fois un contact étroit avec lui, car toutes mes connaissances précédentes à son sujet se limitaient à quelques visites rares et totalement infructueuses. Chez mon beau-frère, Fritz Brockhaus, lui et Devrient nous offrirent beaucoup de musique ; il jouait l’accompagnement de plusieurs chansons de Schubert. C’est là que je pris conscience de l’inquiétude et de l’excitation particulières avec lesquelles ce maître de la musique, qui, bien qu’il fût encore jeune, avait déjà atteint le sommet de sa renommée et de son œuvre, m’observait, ou plutôt me surveillait. Je pouvais voir clairement qu’il accordait peu d’importance au succès en opéra, et seulement à Dresde. Sans doute me considérait-il, à ses yeux, comme appartenant à une catégorie de musiciens auxquels il ne donnait aucune valeur et avec qui il ne souhaitait avoir aucun rapport. Néanmoins, mon succès présentait certains traits caractéristiques qui lui donnaient un aspect plus ou moins alarmant. Le désir le plus ardent de Mendelssohn depuis longtemps avait été d’écrire une opéra réussie, et il est possible qu’il se sentît maintenant irrité par le fait qu’avant même qu’il ait pu y parvenir, un tel triomphe lui fût soudainement imposé avec une brutalité brutale, et basé sur un style musical qu’il pouvait juger médiocre. Il trouvait probablement tout aussi exaspérant que Devrient, dont il reconnaissait les dons et qui était son admirateur dévoué, vantât si ouvertement et si fort mes qualités. Ces pensées se formaient vaguement dans mon esprit, lorsque Mendelssohn, par une déclaration très remarquable, me poussa presque violemment à adopter cette interprétation. Sur le chemin du retour ensemble, après la répétition du concert conjoint, je parlais avec beaucoup d’enthousiasme du sujet de la musique. Bien qu’il ne fût nullement bavard, il m’interrompit soudain avec une excitation étrangement rapide en affirmant que la musique avait un seul grand défaut : c’est qu’elle stimulait, plus que toute autre forme d’art, non seulement nos qualités positives, mais aussi nos qualités négatives, comme par exemple la jalousie. Je rougis de honte en réalisant que ces paroles s’appliquaient à ses propres sentiments envers moi ; car j’étais profondément conscient de mon innocence, n’ayant jamais, même dans les moindres proportions, envisagé de comparer mes talents ou mes interprétations en tant que musicien aux siens. Pourtant, curieusement, c’est justement lors de ce concert qu’il se montra d’une manière qui n’était nullement destinée à le placer hors de toute possibilité de comparaison avec moi. Une interprétation de son ouverture des Hébrides l’aurait placé infiniment au-dessus de mes deux airs d’opéra, de sorte que toute gêne à devoir me tenir à ses côtés m’aurait été épargnée, tant le fossé entre nous deux…
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Les lieux de représentation étaient impraticables. Mais dans son choix de l’ouverture de Ruy Blas, il semble avoir été motivé par le désir de se rapprocher autant que possible du style opératique, afin que son efficacité puisse se refléter dans son propre travail. L’ouverture était évidemment conçue pour un public parisien, et l’étonnement que Mendelssohn suscita en la présentant dans ce contexte fut montré par Robert Schumann à sa manière un peu maladroite à la fin du concert. S’approchant du musicien dans l’orchestre, il exprima avec douceur, et sous un sourire chaleureux, son admiration pour cette « pièce orchestrale brillante » qui venait d’être jouée.
Mais, dans un souci de vérité, permettez-moi de ne pas oublier que ni lui ni moi n’avons connu le véritable succès de cette soirée. Nous fûmes tous deux complètement éclipsés par l’effet extraordinaire produit par la cheveue grise Sophie Schroder lors de sa récitation du poème Lenore de Burger. Alors que la fille avait été moquée dans les journaux pour avoir utilisé de manière abusive toutes sortes d’attrait musicals afin de soutirer un concert caritatif aux amateurs de musique de Leipzig pour une mère qui n’avait jamais eu rien à voir avec cet art, nous, qui étions là en tant qu’aides musicaux et complices, devions rester là comme de simples magiciens oisifs, tandis que cette dame âgée et presque dédentée déclamait le poème de Burger avec une beauté et une grandeur véritablement terrifiantes. Cet épisode, comme tant d’autres que j’ai vus durant ces quelques jours, m’a donné beaucoup de matière à réflexion et à méditation.
Une deuxième excursion, également effectuée avec Devrient, m’a emmené en décembre de cette année-là à Berlin, où le chanteur avait été invité à se produire dans un grand concert d’État. De mon côté, je voulais avoir un entretien avec le directeur Küstner au sujet de Fliegender Holländer. Bien que je n’aie pas obtenu de résultat définitif concernant mes propres affaires personnelles, cette brève visite à Berlin reste mémorable en raison de ma rencontre avec Franz Liszt, qui s’est avérée par la suite d’une grande importance. Elle eut lieu dans des circonstances singulières, qui placèrent lui et moi dans une situation particulièrement gênante, causée de la manière la plus arbitraire par le caprice exaspérant de Devrient.
J’avais déjà raconté à ma mécène l’histoire de ma première rencontre avec Liszt. Pendant cet hiver fatidique de mon séjour à Paris, lorsque j’avais enfin été contraint de remercier Schlesinger pour son travail médiocre, j’ai un jour reçu des nouvelles de Laube, qui pensait toujours à moi, selon lesquelles F. Liszt venait à Paris. Il avait parlé de moi et me recommandé à lui lorsqu’il était en Allemagne, et m’avait conseillé de ne pas perdre de temps pour le rencontrer, car il était « généreux » et trouverait certainement un moyen de m’aider. Dès que je
Mais, dans un souci de vérité, permettez-moi de ne pas oublier que ni lui ni moi n’avons connu le véritable succès de cette soirée. Nous fûmes tous deux complètement éclipsés par l’effet extraordinaire produit par la cheveue grise Sophie Schroder lors de sa récitation du poème Lenore de Burger. Alors que la fille avait été moquée dans les journaux pour avoir utilisé de manière abusive toutes sortes d’attrait musicals afin de soutirer un concert caritatif aux amateurs de musique de Leipzig pour une mère qui n’avait jamais eu rien à voir avec cet art, nous, qui étions là en tant qu’aides musicaux et complices, devions rester là comme de simples magiciens oisifs, tandis que cette dame âgée et presque dédentée déclamait le poème de Burger avec une beauté et une grandeur véritablement terrifiantes. Cet épisode, comme tant d’autres que j’ai vus durant ces quelques jours, m’a donné beaucoup de matière à réflexion et à méditation.
Une deuxième excursion, également effectuée avec Devrient, m’a emmené en décembre de cette année-là à Berlin, où le chanteur avait été invité à se produire dans un grand concert d’État. De mon côté, je voulais avoir un entretien avec le directeur Küstner au sujet de Fliegender Holländer. Bien que je n’aie pas obtenu de résultat définitif concernant mes propres affaires personnelles, cette brève visite à Berlin reste mémorable en raison de ma rencontre avec Franz Liszt, qui s’est avérée par la suite d’une grande importance. Elle eut lieu dans des circonstances singulières, qui placèrent lui et moi dans une situation particulièrement gênante, causée de la manière la plus arbitraire par le caprice exaspérant de Devrient.
J’avais déjà raconté à ma mécène l’histoire de ma première rencontre avec Liszt. Pendant cet hiver fatidique de mon séjour à Paris, lorsque j’avais enfin été contraint de remercier Schlesinger pour son travail médiocre, j’ai un jour reçu des nouvelles de Laube, qui pensait toujours à moi, selon lesquelles F. Liszt venait à Paris. Il avait parlé de moi et me recommandé à lui lorsqu’il était en Allemagne, et m’avait conseillé de ne pas perdre de temps pour le rencontrer, car il était « généreux » et trouverait certainement un moyen de m’aider. Dès que je
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Ayant appris qu’il était vraiment arrivé, je me rendis à l’hôtel pour le voir. C’était tôt le matin. À mon entrée, je trouvai plusieurs messieurs étranges attendant dans le salon, où, après un certain temps, nous fûmes rejoints par Liszt lui-même, aimable et affable, vêtu de son manteau d’intérieur. La conversation se déroula en français et porta sur ses expériences lors de son dernier voyage professionnel en Hongrie. Comme je ne pouvais pas y participer à cause de la langue, j’écoutai pendant un moment, me sentant profondément ennuyé, jusqu’à ce qu’enfin il me demande gentiment ce qu’il pouvait faire pour moi. Il semblait incapable de se souvenir de la recommandation de Laube, et toute réponse que je pus donner fut que je souhaitais faire sa connaissance. Il n’avait manifestement aucune objection à cela et m’informa qu’il veillerait à m’envoyer un billet pour son grand concert du matin, qui devait avoir lieu bientôt. Ma seule tentative pour introduire un sujet artistique dans la conversation fut une question sur la question de savoir s’il connaissait Erlkönig de Lowe aussi bien que celui de Schubert. Sa réponse négative frustra quelque peu cette tentative un peu gênante, et je terminai ma visite en lui donnant mon adresse. Bientôt, son secrétaire, Belloni, m’y envoya, avec quelques mots polis, une carte d’entrée pour un concert entièrement donné par le maître lui-même à la Salle Erard. Je me rendis donc dans la salle bondée et vis l’estrade sur laquelle se trouvait le grand piano, assiégé par l’élite de la haute société parisienne, et assistai à leurs ovations enthousiastes pour ce virtuose qui était alors la merveille du monde. De plus, j’entendis plusieurs de ses œuvres les plus brillantes, comme « Variations sur Robert le Diable », mais je ne rapportai avec moi aucune véritable impression, si ce n’est celle d’être stupéfait. Cela eut lieu juste au moment où j’abandonnais un chemin qui allait à l’encontre de ma vraie nature, qui m’avait égaré, et auquel je tournais maintenant résolument le dos dans une amertume silencieuse. Je n’étais donc pas d’humeur à apprécier à sa juste valeur ce prodige qui brillait alors sous la lumière éclatante du jour, mais dont j’avais détourné mon visage vers la nuit. Je ne retournai plus voir Liszt. Comme déjà mentionné, j’avais donné à Devrient un bref aperçu de cette histoire, mais elle l’avait notée avec une attention particulière, car j’avais eu le tort de toucher à son point faible : la jalousie professionnelle. Comme Liszt avait également été convoqué par le roi de Prusse pour participer au grand concert d’État à Berlin, il arriva que, lors de leur première rencontre, Liszt l’interrogea avec grand intérêt sur le succès de Rienzi. Elle répondit alors que le compositeur de cette opéra était un homme complètement inconnu, et entreprit avec une curieuse malice de se moquer de son apparent manque de perspicacité, en
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Cela fut prouvé par le fait que le compositeur en question, qui suscitait maintenant son intérêt avec tant d’ardeur, était précisément ce pauvre musicien qu’il avait récemment « repoussé avec tant de mépris » à Paris. Elle me raconta tout cela avec un air triomphant, ce qui me peina beaucoup ; je me mis aussitôt au travail pour corriger la fausse impression donnée par mon récit précédent. Alors que nous discutions encore de ce sujet dans sa chambre, nous fûmes surpris d’entendre depuis la pièce voisine la célèbre partie de basse de l’air « La Vengeance » de Donna Anna, jouée rapidement en octaves au piano. « C’est Liszt lui-même », s’écria-t-elle. Liszt entra alors dans la pièce pour venir la chercher pour la répétition. À ma grande gêne, elle me présenta à lui avec une joie malveillante comme étant le compositeur de Rienzi, l’homme dont il souhaitait maintenant faire la connaissance après lui avoir fermé la porte dans son Paris glorieux. Mes affirmations solennelles selon lesquelles ma mécène – sans doute seulement pour plaisanter – déformait délibérément mon récit de ma visite précédente semblèrent le calmer du moins en ce qui me concernait ; d’un autre côté, il avait sans doute déjà formé son propre avis sur cette chanteuse impulsive. Il regrettait certes de ne pas se souvenir de ma visite à Paris, mais apprendre que quelqu’un aurait pu avoir des raisons de se plaindre d’un tel traitement de sa part le choqua et l’inquiéta néanmoins. La sincérité profonde des paroles simples de Liszt à mon égard au sujet de ce malentendu, en contraste avec les sarcasmes étrangement passionnés de cette dame incorrigible, fit sur moi une impression des plus agréables et captivantes. Tout dans le comportement de cet homme, ainsi que la manière dont il tentait de parer au mépris impitoyable de ses attaques, étaient quelque chose de nouveau pour moi et m’offrirent une profonde compréhension de son caractère, si ferme dans son amabilité et sa bonne humeur sans limites. Finalement, elle se moqua de lui à propos de son doctorat que venait de lui décerner l’Université de Königsberg, feignant de le prendre pour un chimiste. Enfin, il s’allongea complètement par terre et implora sa pitié, se déclarant complètement impuissant face à la tempête de ses invectives. Puis, se tournant vers moi avec la ferme assurance qu’il ferait en sorte d’écouter Rienzi et qu’il s’efforcerait en tout cas de me donner une meilleure opinion de lui-même que son mauvais destin n’avait jusqu’alors permis, nous prîmes congé pour cette occasion. La simplicité presque naïve et la naturelité de chacune de ses phrases et de chacun de ses mots, ainsi que son ton emphatique, laissèrent en moi une impression extrêmement profonde. Personne ne pouvait rester indifférent à ces qualités, et c’est alors que je réalisai pour la première fois le pouvoir presque magique
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l’influence exercée par Liszt sur tous ceux qui ont eu des contacts étroits avec lui, et qui ont vu à quel point mon opinion antérieure concernant sa cause était erronée. Ces deux déplacements à Leipzig et à Berlin ne firent que de brèves interruptions à la période consacrée chez nous à l’étude du Fliegender Holländer. Il était donc d’une importance capitale pour moi de maintenir l’intérêt vif de Schroder-Devrient pour son rôle, car, étant donné la faiblesse du reste de la distribution, j’étais convaincu que c’est d’elle seule que je pouvais attendre une interprétation adéquate de l’esprit de mon œuvre. Le rôle de Senta lui convenait essentiellement, et il y avait justement à ce moment-là des circonstances particulières dans sa vie qui portaient son tempérament naturellement émotionnel à un degré extrême de tension. J’ai été stupéfait lorsqu’elle m’a confié qu’elle était sur le point de rompre une relation régulière de plusieurs années pour entamer, dans une précipitation passionnée, une autre bien moins souhaitable. L’amant abandonné, qui lui était tendrement dévoué, était un jeune lieutenant des Gardes royaux, fils de Muller, l’ancien ministre de l’Éducation ; son nouveau choix, qu’elle avait fait la connaissance de lors d’une récente visite à Berlin, était M. von Munchhausen. C’était un jeune homme grand et mince, et sa préférence pour lui s’expliquait facilement lorsque je me suis plus intimement renseigné sur ses affaires amoureuses. Il me semblait que le fait qu’elle m’eût confié cela venait de sa conscience coupable ; elle savait que Muller, que j’appréciais pour sa excellente nature, l’avait aimée avec la sincérité d’un premier amour, et aussi qu’elle le trahissait maintenant de la manière la plus infidèle, sous un prétexte futile. Elle devait savoir que son nouvel amant était complètement indigne d’elle, et que ses intentions étaient frivoles et égoïstes. Elle savait également que personne, et certainement pas ses amis les plus âgés qui la connaissaient le mieux, n’approuverait son comportement. Elle m’a dit franchement qu’elle avait ressenti le besoin de se confier à moi parce que j’étais un génie et que je comprendrais les exigences de son tempérament. Je ne savais presque pas quoi penser. J’étais rebuté à la fois par sa passion et par les circonstances qui l’accompagnaient ; mais, à ma grande surprise, je dus admettre que cette infatuation, si répugnante pour moi, tenait cette femme étrange dans une emprise si puissante que je ne pouvais lui refuser une certaine pitié, voire même une véritable sympathie. Elle était pâle et bouleversée, mangeait à peine, et ses facultés étaient soumises à une tension si extraordinaire que je pensais qu’elle ne survivrait pas à une maladie grave, peut-être fatale. Le sommeil l’avait depuis longtemps quittée, et
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Chaque fois que je lui présentais mon malchanceux Fliegender Holländer, son regard si alarmé me faisait oublier complètement l’idée de répétition. Mais elle insista ; elle me fit asseoir au piano, puis se plongea dans l’étude de son rôle comme s’il s’agissait d’une question de vie ou de mort. Elle trouva l’apprentissage du rôle extrêmement difficile, et ce n’est qu’au prix de répétitions répétées et persévérantes qu’elle parvint à maîtriser sa tâche. Elle chantait des heures durant avec une telle passion que j’étais souvent saisi de terreur et je la suppliais de se ménager ; alors elle pointait du doigt son sein en souriant, et contractait les muscles de sa silhouette toujours magnifique, pour m’assurer qu’elle ne se causait aucun mal. Sa voix acquit alors vraiment une fraîcheur juvénile et une grande capacité de résistance. Je dus admettre ce qui m’étonnait souvent : cette fascination pour un personnage insignifiant était très avantageuse pour ma Senta. Son courage face à cette pression intense était si grand que, à mesure que le temps pressait, elle accepta de faire la répétition générale le jour même de la première représentation, évitant ainsi un retard qui m’aurait été très préjudiciable.
La représentation eut lieu le 2 janvier 1843. Son résultat fut extrêmement instructif pour moi et marqua un tournant dans ma carrière. Le manque de succès de cette représentation m’apprit à quel point soin et prévoyance étaient essentiels pour assurer une interprétation dramatique adéquate de mes dernières œuvres. Je réalisai que j’avais plus ou moins cru que ma partition s’expliquerait d’elle-même, et que mes chanteurs parviendraient d’eux-mêmes à l’interprétation juste. Mon bon vieux ami Wachter, qui à l’époque du premier succès d’Henriette Sontag était le « Barbier de Séville » préféré, avait dès le début pensé discrètement le contraire. Malheureusement, même Schroder-Devrient ne comprit que lorsque les répétitions furent trop avancées à quel point Wachter était incapable de rendre compte de l’horreur et de la souffrance extrême de mon Marin. Sa corpulence inquiétante, son visage large et gras, les mouvements extraordinaires de ses bras et de ses jambes, qu’il parvenait à faire ressembler à de simples moignons, poussaient ma passionnée Senta au désespoir. Lors d’une répétition, dans la grande scène du deuxième acte où elle vient à lui sous les traits d’un ange gardien pour lui apporter le message du salut, elle s’interrompit pour me murmurer désespérément à l’oreille : « Comment puis-je le dire en regardant ces yeux perçants ? Mon Dieu, Wagner, quelle pagaille vous avez faite ! » Je la consolai autant que je pus, et mis secrètement ma confiance en Herr von Munchhausen, qui promit fidèlement de s’asseoir ce soir-là dans la première rangée, afin que les yeux de Devrient tombent sur lui. Et la magnifique…
La représentation eut lieu le 2 janvier 1843. Son résultat fut extrêmement instructif pour moi et marqua un tournant dans ma carrière. Le manque de succès de cette représentation m’apprit à quel point soin et prévoyance étaient essentiels pour assurer une interprétation dramatique adéquate de mes dernières œuvres. Je réalisai que j’avais plus ou moins cru que ma partition s’expliquerait d’elle-même, et que mes chanteurs parviendraient d’eux-mêmes à l’interprétation juste. Mon bon vieux ami Wachter, qui à l’époque du premier succès d’Henriette Sontag était le « Barbier de Séville » préféré, avait dès le début pensé discrètement le contraire. Malheureusement, même Schroder-Devrient ne comprit que lorsque les répétitions furent trop avancées à quel point Wachter était incapable de rendre compte de l’horreur et de la souffrance extrême de mon Marin. Sa corpulence inquiétante, son visage large et gras, les mouvements extraordinaires de ses bras et de ses jambes, qu’il parvenait à faire ressembler à de simples moignons, poussaient ma passionnée Senta au désespoir. Lors d’une répétition, dans la grande scène du deuxième acte où elle vient à lui sous les traits d’un ange gardien pour lui apporter le message du salut, elle s’interrompit pour me murmurer désespérément à l’oreille : « Comment puis-je le dire en regardant ces yeux perçants ? Mon Dieu, Wagner, quelle pagaille vous avez faite ! » Je la consolai autant que je pus, et mis secrètement ma confiance en Herr von Munchhausen, qui promit fidèlement de s’asseoir ce soir-là dans la première rangée, afin que les yeux de Devrient tombent sur lui. Et la magnifique…
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La prestation de ma grande artiste, bien qu’elle se soit trouvée horriblement seule sur scène, a réussi à susciter de l’enthousiasme au deuxième acte. Le premier acte ne proposait au public que des conversations plates entre M. Wachter et ce M. Risse qui m’avait invité à une excellente bouteille de vin la première nuit de Rienzi, et au troisième, les plus violents accents de l’orchestre n’ont pas réussi à troubler le calme mortel de la mer ni à faire bouger le navire fantôme dans son balancement prudent. Le public s’est mis à se demander comment j’avais pu créer cette œuvre grossière, maigre et sombre après Rienzi, dont chaque acte regorgeait d’événements et dans lequel Tichatschek brillait par une infinité de costumes différents.
Comme Schroder-Devrient quitta bientôt Dresde pour une longue période, Le Hollandais volant ne fut joué que quatre fois, et l’amenuisement du public montra clairement que je n’avais pas plu au goût local. La direction fut contrainte de relancer Rienzi afin de préserver mon prestige ; et le triomphe de cette opéra, comparé à l’échec du Hollandais volant, m’a donné matière à réflexion. J’ai dû admettre, avec quelques réticences, que le succès de mon Rienzi n’était pas entièrement dû au casting et à la mise en scène, bien que je sois pleinement conscient des défauts dont souffrait Le Hollandais volant à cet égard. Bien que Wachter fût loin de comprendre ma conception du Hollandais volant, je ne pouvais pas me cacher que Tichatschek était tout aussi éloigné du Rienzi idéal. Ses erreurs et insuffisances abominables dans sa interprétation du rôle ne m’avaient jamais échappé ; il n’avait jamais su mettre de côté ses manières de ténor vedette brillantes et héroïques pour exprimer cette teinte démoniaque et sombre du tempérament de Rienzi, sur laquelle j’avais mis un accent indubitable aux moments clés du drame. Au quatrième acte, après la proclamation de la malédiction, il tomba à genoux d’une manière très mélancolique et se mit à pleurer son sort d’une voix pitoyable. Lorsque je lui suggérai que Rienzi, bien qu’intérieurement désespéré, devait afficher une attitude de fermeté statuaire devant le monde, il m’indiqua la grande popularité que la fin de cet acte avait acquise grâce à son interprétation, en laissant entendre qu’il n’avait aucune intention de la modifier.
Et lorsque j’examinai les véritables causes du succès de Rienzi, je constatai qu’il reposait sur la voix brillante et extraordinairement fraîche du chanteur élégant et joyeux, sur l’effet revigorant du chœur ainsi que sur le rythme et les couleurs gaies sur scène. J’eus une preuve encore plus convaincante de cela lorsque nous divisâmes l’opéra en deux, et découvrîmes que la seconde partie, qui
Comme Schroder-Devrient quitta bientôt Dresde pour une longue période, Le Hollandais volant ne fut joué que quatre fois, et l’amenuisement du public montra clairement que je n’avais pas plu au goût local. La direction fut contrainte de relancer Rienzi afin de préserver mon prestige ; et le triomphe de cette opéra, comparé à l’échec du Hollandais volant, m’a donné matière à réflexion. J’ai dû admettre, avec quelques réticences, que le succès de mon Rienzi n’était pas entièrement dû au casting et à la mise en scène, bien que je sois pleinement conscient des défauts dont souffrait Le Hollandais volant à cet égard. Bien que Wachter fût loin de comprendre ma conception du Hollandais volant, je ne pouvais pas me cacher que Tichatschek était tout aussi éloigné du Rienzi idéal. Ses erreurs et insuffisances abominables dans sa interprétation du rôle ne m’avaient jamais échappé ; il n’avait jamais su mettre de côté ses manières de ténor vedette brillantes et héroïques pour exprimer cette teinte démoniaque et sombre du tempérament de Rienzi, sur laquelle j’avais mis un accent indubitable aux moments clés du drame. Au quatrième acte, après la proclamation de la malédiction, il tomba à genoux d’une manière très mélancolique et se mit à pleurer son sort d’une voix pitoyable. Lorsque je lui suggérai que Rienzi, bien qu’intérieurement désespéré, devait afficher une attitude de fermeté statuaire devant le monde, il m’indiqua la grande popularité que la fin de cet acte avait acquise grâce à son interprétation, en laissant entendre qu’il n’avait aucune intention de la modifier.
Et lorsque j’examinai les véritables causes du succès de Rienzi, je constatai qu’il reposait sur la voix brillante et extraordinairement fraîche du chanteur élégant et joyeux, sur l’effet revigorant du chœur ainsi que sur le rythme et les couleurs gaies sur scène. J’eus une preuve encore plus convaincante de cela lorsque nous divisâmes l’opéra en deux, et découvrîmes que la seconde partie, qui
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Celui qui était le plus important, tant du point de vue dramatique que musical, fut nettement moins fréquenté que le premier, pour la raison évidente, à mon avis, que le ballet avait lieu dans la première partie. Mon frère Julius, venu de Leipzig pour l’une des représentations de Rienzi, m’apporta un témoignage encore plus naïf quant au véritable point d’intérêt de l’opéra. J’étais assis avec lui dans une loge ouverte, en pleine vue du public, et je lui avais donc demandé de s’abstenir de tout applaudissement, même s’il était destiné uniquement aux efforts des chanteurs ; il se retint toute la soirée, mais son enthousiasme pour une certaine scène du ballet fut trop fort pour lui, et il applaudit bruyamment, grand amusement du public, me disant qu’il ne pouvait plus se retenir. Curieusement, ce même ballet assura à Rienzi, qui avait été accueilli avec indifférence, la préférence durable du roi de Prusse actuel[11], lequel, de nombreuses années plus tard, ordonna la reprise de cette opéra, bien qu’elle eût complètement échoué à susciter l’intérêt du public par ses qualités dramatiques. [11] Guillaume Ier.
Lorsque je dus assister plus tard à une représentation de la même œuvre à Darmstadt, je constatai que, bien qu’il fallût effectuer de coupes massives dans ses meilleures parties, il avait été nécessaire d’élargir les ballets par des ajouts et des répétitions. Cette musique de ballet, que j’avais composée avec hâte et mépris à Riga en quelques jours, sans aucune inspiration, me parut en outre si faible que j’en fus profondément honteux, même à ces moments à Dresde, où je fus contraint de supprimer sa meilleure caractéristique : la pantomime tragique. De plus, les moyens mis à disposition pour le ballet à Dresde ne permettaient même pas de réaliser mes indications scéniques pour le combat dans l’arène, ni pour les danses circulaires très importantes, toutes deux exécutées avec admiration plus tard à Berlin. Je dus me contenter du remplacement humiliant d’une longue danse stupide par deux danseurs insignifiants, qui se terminait par un groupe de soldats marchant en avant, portant leurs boucliers haut pour former un toit et rappeler au public la testudo romaine ; puis le maître de ballet et son assistant, vêtus de collants couleur chair, sautaient sur les boucliers et faisaient des acrobaties, geste qu’ils pensaient rappeler les jeux gladiateurs. C’était à ce moment-là que la salle était toujours secouée par des applaudissements retentissants, et je devais admettre que ce moment marquait le sommet de mon succès.
Lorsque je dus assister plus tard à une représentation de la même œuvre à Darmstadt, je constatai que, bien qu’il fallût effectuer de coupes massives dans ses meilleures parties, il avait été nécessaire d’élargir les ballets par des ajouts et des répétitions. Cette musique de ballet, que j’avais composée avec hâte et mépris à Riga en quelques jours, sans aucune inspiration, me parut en outre si faible que j’en fus profondément honteux, même à ces moments à Dresde, où je fus contraint de supprimer sa meilleure caractéristique : la pantomime tragique. De plus, les moyens mis à disposition pour le ballet à Dresde ne permettaient même pas de réaliser mes indications scéniques pour le combat dans l’arène, ni pour les danses circulaires très importantes, toutes deux exécutées avec admiration plus tard à Berlin. Je dus me contenter du remplacement humiliant d’une longue danse stupide par deux danseurs insignifiants, qui se terminait par un groupe de soldats marchant en avant, portant leurs boucliers haut pour former un toit et rappeler au public la testudo romaine ; puis le maître de ballet et son assistant, vêtus de collants couleur chair, sautaient sur les boucliers et faisaient des acrobaties, geste qu’ils pensaient rappeler les jeux gladiateurs. C’était à ce moment-là que la salle était toujours secouée par des applaudissements retentissants, et je devais admettre que ce moment marquait le sommet de mon succès.
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J’avais donc des doutes quant à la divergence intrinsèque entre mes objectifs intérieurs et mon succès extérieur ; en même temps, un changement décisif et fatal dans ma fortune fut provoqué par l’acceptation du poste de chef d’orchestre à Dresde, dans des circonstances tout aussi déroutantes que celles qui avaient précédé mon mariage. J’avais abordé les négociations menant à cette nomination avec une hésitation et un froid tout à fait sincères. Je ne ressentais que du mépris pour la vie théâtrale ; un mépris qui ne diminuait en rien à force de mieux connaître le corps dirigeant apparemment distingué d’un théâtre de cour, dont les splendeurs ne font qu’occulter, par une ignorance arrogante, les conditions humiliantes qui y règnent ainsi que dans le théâtre moderne en général. Je voyais tous les impulsions nobles étouffées chez ceux qui s’occupaient de questions théâtrales, et une combinaison des intérêts les plus vains et les plus frivoles maintenue par un système ridiculement rigide et bureaucratique ; j’étais désormais pleinement convaincu que gérer les affaires du théâtre serait la chose la plus désagréable que je puisse imaginer. Maintenant que, par la mort de Rastrelli, la tentation de trahir ma conviction intérieure se présentait à moi à Dresde, j’expliquai à mes anciens amis de confiance que je ne pensais pas devoir accepter ce poste vacant.
Mais tout ce qui pouvait ébranler la résolution humaine s’opposa à cette décision. La perspective d’obtenir des moyens de subsistance grâce à un poste permanent avec un salaire fixe était une attraction irrésistible. Je luttai contre cette tentation en me rappelant mon succès en tant que compositeur d’opéra, qui devrait normalement suffire à couvrir mes besoins modestes dans un logement de deux pièces, où je pourrais continuer à composer en paix. On me répondit que mon travail lui-même serait mieux servi par un poste fixe sans tâches pénibles, car depuis la fin du Fliegender Holländer, je n’avais, dans les circonstances actuelles, trouvé aucun loisir pour composer. Je restais convaincu que le poste de directeur musical, subordonné au chef d’orchestre, était indigne de moi, et je refusai d’envisager cette proposition, laissant ainsi la direction chercher ailleurs quelqu’un pour occuper le poste vacant.
Il n’y eut donc plus de question concernant ce poste en particulier, mais on m’informa alors que la mort de Morlacchi avait laissé vacant un poste de chef d’orchestre à la cour, et l’on pensait que le roi serait disposé à me l’offrir. Ma femme était très enthousiaste à cette idée, car en Allemagne, on accorde une grande valeur à ces postes à la cour, qui sont
Mais tout ce qui pouvait ébranler la résolution humaine s’opposa à cette décision. La perspective d’obtenir des moyens de subsistance grâce à un poste permanent avec un salaire fixe était une attraction irrésistible. Je luttai contre cette tentation en me rappelant mon succès en tant que compositeur d’opéra, qui devrait normalement suffire à couvrir mes besoins modestes dans un logement de deux pièces, où je pourrais continuer à composer en paix. On me répondit que mon travail lui-même serait mieux servi par un poste fixe sans tâches pénibles, car depuis la fin du Fliegender Holländer, je n’avais, dans les circonstances actuelles, trouvé aucun loisir pour composer. Je restais convaincu que le poste de directeur musical, subordonné au chef d’orchestre, était indigne de moi, et je refusai d’envisager cette proposition, laissant ainsi la direction chercher ailleurs quelqu’un pour occuper le poste vacant.
Il n’y eut donc plus de question concernant ce poste en particulier, mais on m’informa alors que la mort de Morlacchi avait laissé vacant un poste de chef d’orchestre à la cour, et l’on pensait que le roi serait disposé à me l’offrir. Ma femme était très enthousiaste à cette idée, car en Allemagne, on accorde une grande valeur à ces postes à la cour, qui sont
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Une situation viable pour toute la vie, ainsi que le respectabilité éclatante qui l’accompagne, sont présentées aux musiciens allemands comme l’apogée du bonheur terrestre. Les possibilités qui s’offraient à nous ouvraient, dans de nombreuses directions, la perspective de relations amicales au sein d’une société qui avait jusqu’alors échappé à notre expérience. Le confort domestique et le prestige social étaient très attrayants pour ces vagabonds sans abri qui, durant les jours misérables du passé, avaient souvent aspiré au confort et à la sécurité d’une position assurée et permanente, telle qu’elle leur était désormais offerte sous la protection auguste de la cour. À long terme, l’influence de Caroline von Weber contribua grandement à affaiblir mon opposition. J’étais souvent chez elle, et je prenais un grand plaisir à sa compagnie, qui me rappelait très vivement la personnalité de mon maître, que j’aimais encore profondément. Elle me suppliait avec une tendresse vraiment touchante de ne pas résister à cet ordre évident du destin, et affirmait son droit de m’inviter à m’installer à Dresde, afin de remplacer le poste tristement laissé vacant par la mort de son mari. « Imaginez », disait-elle, « comment pourrai-je de nouveau regarder Weber en face lorsque je le rejoindrai, si je dois lui dire que le travail pour lequel il a fait de si grands sacrifices à Dresde est négligé ; imaginez mes sentiments lorsque je verrai ce paresseux Reissiger occuper la place de mon noble Weber, et lorsque j’entendrai ses opéras être produites chaque année de manière plus mécanique. Si vous aimiez Weber, vous lui devez de prendre sa place et de poursuivre son œuvre. » En femme expérimentée du monde, elle souligna également avec énergie et prudence l’aspect pratique de la question, me rappelant mon devoir de penser à ma femme, qui, en cas de ma mort, serait suffisamment prise en charge si j’acceptais ce poste. Cependant, les impulsions de l’affection, de la prudence et du bon sens pesaient moins lourd sur moi que la conviction enthousiaste, jamais entièrement éteinte au cours de ma vie, selon laquelle, où que le destin me menât, que ce fût à Dresde ou ailleurs, je trouverais l’occasion de transformer mes rêves en réalité grâce à des changements dans l’ordre habituel des événements. Tout ce qui était nécessaire, c’était l’apparition d’un esprit ardent et ambitieux, qui, avec de la chance à ses côtés, pourrait rattraper le temps perdu et, par son influence élevée, libérer l’art de ses chaînes honteuses. Le changement merveilleux et rapide survenu dans ma situation ne pouvait que nourrir un tel espoir, et j’étais séduit en constatant le changement notable apporté dans l’attitude générale de Lüttichau, le directeur général, envers moi. Ce personnage étrange me montra une gentillesse dont personne n’aurait cru qu’il fût capable jusqu’alors.
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capable, et que c’était un véritable sentiment de bienveillance personnelle envers moi qui l’avait poussé, je ne pus m’empêcher d’être absolument convaincu, même au cours des différends incessants qui suivirent entre nous. Néanmoins, la décision fut une sorte de surprise. Le 2 février 1843, on m’invita très poliment au bureau du directeur, où je rencontrai le personnel de l’orchestre royal ; en leur présence, Lüttichau, par l’intermédiaire de mon ami inoubliable Winkler, me lut solennellement un décret royal me nommant immédiatement chef d’orchestre de Sa Majesté, avec un salaire annuel de quatre mille cinq cents marks. Après avoir lu ce document, Lüttichau prononça un discours plus ou moins cérémonieux, dans lequel il supposait que je devais accepter avec gratitude la faveur du Roi. Lors de cette cérémonie polie, je remarquai que toute possibilité de négociation future concernant le montant du salaire était éliminée ; d’un autre côté, une exemption importante en ma faveur, à savoir l’omission de la condition – imposée même à Weber à son époque – de passer un an en stage en tant que simple directeur musical, visait à assurer mon acceptation inconditionnelle. Mes nouveaux collègues me félicitèrent, et Lüttichau m’accompagna jusqu’à ma porte avec les phrases les plus polies, où je tombai dans les bras de ma pauvre épouse, folle de joie. Je réalisai donc pleinement que je devais faire bonne figure dans cette affaire, et que, si je ne voulais pas causer une offense inouïe, je devais même me féliciter de ma nomination en tant que chef d’orchestre royal.
Quelques jours après avoir prêté serment en tant que serviteur du Roi lors d’une séance solennelle, et après avoir subi la cérémonie de présentation à l’orchestre réuni par un discours enthousiaste du directeur général, j fus convoqué pour une audience avec Sa Majesté. Lorsque je vis les traits du monarque aimable, courtois et simple, je pensai involontairement à ma tentative juvénile d’ouverture politique sur le thème de Friedrich und Freiheit. Notre conversation, quelque peu gênante, s’éclaira lorsque le Roi exprima sa satisfaction pour ces deux de mes opéras qui avaient été représentées à Dresde. Il exprima avec une hésitation polie l’idée que, si mes opéras laissaient à désirer, c’était en raison d’une définition moins claire des différents personnages de mes drames musicaux. Il estimait que l’intérêt porté aux personnages était éclipsé par les forces élémentaires qui les entourent : dans Hienzi, la foule ; dans le Fliegender Holländer, la mer. Je crus comprendre parfaitement ce qu’il voulait dire, et cette preuve de sa sympathie sincère et de son jugement original me plut beaucoup. Il s’excusa également à l’avance pour…
Quelques jours après avoir prêté serment en tant que serviteur du Roi lors d’une séance solennelle, et après avoir subi la cérémonie de présentation à l’orchestre réuni par un discours enthousiaste du directeur général, j fus convoqué pour une audience avec Sa Majesté. Lorsque je vis les traits du monarque aimable, courtois et simple, je pensai involontairement à ma tentative juvénile d’ouverture politique sur le thème de Friedrich und Freiheit. Notre conversation, quelque peu gênante, s’éclaira lorsque le Roi exprima sa satisfaction pour ces deux de mes opéras qui avaient été représentées à Dresde. Il exprima avec une hésitation polie l’idée que, si mes opéras laissaient à désirer, c’était en raison d’une définition moins claire des différents personnages de mes drames musicaux. Il estimait que l’intérêt porté aux personnages était éclipsé par les forces élémentaires qui les entourent : dans Hienzi, la foule ; dans le Fliegender Holländer, la mer. Je crus comprendre parfaitement ce qu’il voulait dire, et cette preuve de sa sympathie sincère et de son jugement original me plut beaucoup. Il s’excusa également à l’avance pour…
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Une présence possible mais rare de sa part à mes opéras, sa seule raison en étant une aversion particulière pour le théâtre, résultant d’une des règles de sa formation initiale, selon laquelle lui et son frère John, qui avait développé une aversion similaire, furent longtemps contraints d’assister régulièrement au théâtre, alors qu’en vérité il préférait souvent être laissé tranquille pour suivre ses propres intérêts, indépendamment des conventions. Comme exemple caractéristique de l’esprit de courtisan, j’appris plus tard que Lüttichau, qui avait dû m’attendre dans la antichambre pendant cette audience, était très mécontent de sa longue durée. Tout au long de ma vie, je ne fus admis que deux fois de plus en contact personnel et en conversation avec le bon roi. La première fois, c’était lorsque je lui présentai le manuscrit dédié de la partition pour piano de mon Rienzi ; la seconde, après ma version et ma représentation très réussies de l’Iphigénie en Aulide de Gluck, dont il aimait particulièrement les opéras, lorsqu’il m’arrêta dans le parc public et me félicita pour mon travail. Cette première audience avec le roi marqua l’apogée de ma carrière, rapidement entamée à Dresde ; par la suite, l’anxiété refit surface de multiples manières. Je réalisai très vite les difficultés de ma situation matérielle, car il devint bientôt évident que les avantages obtenus grâce à de nouveaux efforts et à ma fonction actuelle n’étaient pas en proportion avec les lourds sacrifices et obligations que j’endurais dès que je commençais une carrière indépendante. Le jeune directeur musical de Riga, depuis longtemps oublié, réapparut soudain sous une forme surprenante en tant que chef d’orchestre royal du roi de Saxe. Les premiers fruits de cette reconnaissance universelle de ma bonne fortune prirent la forme de créanciers pressants et de menaces de poursuites judiciaires ; suivirent ensuite des demandes de la part des commerçants de Königsberg, de ceux-là mêmes que j’avais fuis de Riga par cette fuite horriblement misérable. J’eus aussi des nouvelles de personnes venant des régions les plus éloignées, qui pensaient avoir des droits sur moi, remontant même à mes années d’étudiant, voire d’écolier, jusqu’à ce que, finalement, je m’exclame, stupéfait, que j’attendais désormais une facture de la nourrice qui m’avait allaité. Tout cela ne représentait pas une somme très importante, et je le mentionne seulement à cause des rumeurs malveillantes, que j’appris des années plus tard, qui avaient été répandues sur l’ampleur de mes dettes à cette époque. Sur trois mille marks empruntés à intérêts à Schroder-Devrient, je payai non seulement ces dettes, mais compensai également pleinement les sacrifices que Kietz avait faits pour moi, sans jamais espérer de retour, durant mes jours de pauvreté à Paris. J’étais,
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De plus, cela pourrait lui être utile en pratique. Mais où trouver même cette somme, puisque ma détresse avait été jusqu’alors si grande que j’étais obligée de presser Schroder-Devrient d’accélérer les répétitions du Fliegender Holländer en lui soulignant l’importance énorme pour moi du cachet lié à la représentation ? Je n’avais aucun fonds pour les dépenses de mon installation à Dresde, bien qu’elle dût correspondre à ma fonction de chef d’orchestre royal, ni même pour acheter un uniforme de cour ridicule et coûteux ; il n’y avait donc aucune possibilité pour moi de commencer quoi que ce soit, car je n’avais pas de ressources personnelles, sauf à emprunter de l’argent à intérêts. Mais personne qui connaissait le succès extraordinaire de Rienzi à Dresde ne pouvait s’empêcher de croire en un succès immédiat et rémunérateur pour mes opéras sur la scène allemande. Mes propres parents, même la prudente Ottilie, en étaient tellement convaincus qu’ils pensaient que je pouvais compter sans risque sur au moins le doublement de mon salaire grâce aux recettes de mes opéras. Au début, les perspectives semblaient effectivement prometteuses ; la partition de mon Fliegender Holländer fut commandée par le Théâtre royal de Cassel ainsi que par le théâtre de Riga, que je connaissais bien du temps jadis, car ils voulaient absolument représenter quelque chose de moi dès que possible, et avaient appris que cette opéra était de moindre envergure et nécessitait moins de moyens techniques que Rienzi. En mai 1843, j’ai reçu de bonnes nouvelles concernant le succès des représentations dans ces deux lieux. Mais ce n’était que temporaire : une année entière s’écoula sans la moindre demande pour l’une de mes partitions. On tenta de me procurer un revenu en publiant la partition pour piano du Fliegender Holländer, car je voulais conserver Rienzi, après les succès qu’il avait connus, comme un capital utile pour une opportunité plus favorable ; mais ce projet fut ruiné par l’opposition des messieurs Hartel de Leipzig, qui, bien qu’ils fussent prêts à publier mon opéra, ne le feraient qu’à la condition que j’abstienne de demander tout paiement. Ainsi, pour l’instant, je devais me contenter de la satisfaction morale que me procuraient mes succès, dont faisaient partie ma popularité indéniable auprès du public de Dresde, ainsi que le respect et l’attention que l’on me portait. Mais même à cet égard, mes rêves utopiques étaient destinés à être perturbés. Je pense que ma présence à Dresde a marqué le début d’une nouvelle ère dans le journalisme et la critique, qui a trouvé dans son irritation face à mon succès la nourriture pour sa vitalité jusque-là peu développée. Les deux messieurs que j’ai déjà mentionnés, C. Bank et J. Schladebach, s’étaient, comme je le sais maintenant, installés définitivement à Dresde à cette époque ; je sais que lorsque des difficultés
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Les doutes soulevés quant à la permanence de ma nomination au poste de chef d’orchestre furent levés, grâce aux témoignages et aux recommandations de mon collègue actuel, Reissiger. Le succès de mon Rienzi avait provoqué une grande irritation chez ces messieurs, qui étaient alors des critiques musicaux pour la presse de Dresde ; je n’avais en effet fait aucun effort pour gagner leur faveur. Ils ne furent donc pas mécontents de trouver l’occasion de déverser toute l’amertume de leur haine sur ce jeune musicien universellement populaire, qui avait conquis la sympathie du public bienveillant, en partie en raison de la pauvreté et du malheur qui avaient été son lot jusqu’alors. Le besoin de toute considération humaine disparut soudainement avec ma nomination « inouïe » de chef d’orchestre royal. Désormais, « tout allait bien pour moi », en fait même trop bien ; l’envie trouva ainsi un terrain propice ; cela constitua un point d’attaque parfaitement clair et compréhensible. Bientôt, dans la presse allemande, dans les colonnes consacrées aux nouvelles de Dresde, se répandit une évaluation de moi-même qui n’a jamais fondamentalement changé, à une exception près, jusqu’à ce jour. Cette seule modification, purement temporaire et limitée à des journaux d’un certain parti politique, eut lieu lors de mon premier séjour en Suisse en tant que réfugié politique, mais ne dura que jusqu’à ce que, grâce aux efforts de Liszt, mes opéras commencent à être représentés dans toute l’Allemagne, malgré mon exil. Les commandes de deux théâtres, immédiatement après la représentation à Dresde, pour l’une de mes œuvres, étaient simplement dues au fait que, jusqu’à ce moment-là, l’activité de mes critiques journalistiques était encore limitée. J’attribuai la cessation de toutes ces demandes, certes non sans raison valable, principalement aux rapports faux et calomnieux parus dans la presse. Mon vieil ami Laube tenta en effet de me défendre dans la presse. Le 1er janvier 1843, il reprit la direction du Zeitung fur die Elegante Welt et me demanda de lui fournir une notice biographique pour le premier numéro. Il semblait manifestement très heureux de me présenter ainsi triomphalement au monde littéraire ; afin de donner plus d’importance à ce sujet, il ajouta à ce numéro un supplément sous forme d’une reproduction lithographique de mon portrait réalisé par Kietz. Mais avec le temps, même lui devint anxieux et perdit son jugement concernant mes œuvres, lorsqu’il vit la critique systématique et de plus en plus virulente à laquelle elles étaient soumises. Il m’avoua plus tard qu’il n’avait jamais imaginé qu’une situation aussi désespérée que la mienne pût exister face aux forces unies de la presse ; lorsqu’il entendit mon point de vue sur la question, il sourit et me donna sa bénédiction, comme si j’étais une âme perdue.
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De plus, un changement était observable dans l’attitude de ceux qui étaient directement en contact avec moi dans mon travail, et cela fournissait du matériel très acceptable pour la campagne journalistique. Sans qu’un élan ambitieux ne m’y pousse, j’avais demandé à être autorisé à diriger les représentations de mes propres œuvres. J’ai constaté que, à chaque représentation de Rienzi, Reissiger devenait de plus en plus négligent dans sa direction, et que toute la production retombait dans cette interprétation ancienne, sans expression et banale ; comme ma nomination était déjà évoquée, j’avais demandé la permission de diriger personnellement la sixième représentation de mon œuvre. J’ai dirigé sans avoir tenu le moindre répétition, et sans aucune expérience préalable, à la tête de l’orchestre de Dresde. La représentation s’est déroulée merveilleusement ; chanteurs et orchestre ont été inspirés d’une nouvelle vie, et tout le monde a dû admettre que c’était la meilleure interprétation de Rienzi jamais donnée. Les répétitions et la direction de Fliegender Holländer m’ont été volontiers confiées, car Reissiger était submergé de travail suite au décès du directeur musical, Rastrelli. En outre, on m’a demandé de diriger Euryanthe de Weber, afin de fournir une preuve directe de ma capacité à interpréter des partitions autres que les miennes. Apparemment, tout le monde était satisfait, et c’est justement le ton de cette représentation qui a rendu la veuve de Weber si anxieuse que j’accepte la direction de Dresde ; elle a déclaré que, pour la première fois depuis la mort de son mari, elle avait entendu son œuvre interprétée correctement, tant sur le plan de l’expression que du rythme. Alors, Reissiger, qui aurait préféré avoir un directeur musical sous ses ordres, mais qui avait plutôt reçu un collègue sur un pied d’égalité, se sentit lésé par ma nomination. Bien que sa propre paresse l’eût incliné vers la paix et une bonne entente avec moi, sa femme ambitieuse prit soin d’exacerber sa peur envers moi. Cela ne mena jamais à une attitude ouvertement hostile de sa part, mais je remarquai à partir de ce moment-là certaines indiscrétions dans la presse, qui m’ont montré que la cordialité de mon collègue, qui ne parlait jamais à moi sans m’embrasser d’abord, n’était pas de nature très honorable. J’ai également reçu une preuve tout à fait inattendue que j’avais attiré l’envie amère d’un autre homme dont je n’avais aucune raison de soupçonner les sentiments. Il s’agissait de Karl Lipinsky, un violoniste célèbre de son temps, qui avait dirigé pendant de nombreuses années l’orchestre de Dresde. C’était un homme au tempérament ardent et au talent original, mais doté d’une vanité incroyable, rendue dangereuse par son tempérament polonais, émotif et méfiant. Je l’ai toujours trouvé agaçant, parce que
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Aussi inspirant et instructif que fût son jeu en termes d’exécution technique pour les violonistes, il était certainement mal adapté pour être le chef d’une orchestre de première classe. Cette personne extraordinaire tentait de justifier les éloges du directeur Lüttichau à l’égard de son jeu, qui se faisait toujours entendre par-dessus celui des autres membres de l’orchestre ; il entrait un peu avant les autres violons ; il était un chef au double sens, car il était toujours un peu en avance. Il agissait de manière très similaire en ce qui concerne l’expression, marquant ses légères variations dans les passages pianissimo avec une précision fanatique. Il était inutile de lui en parler, car seules les flatteries les plus habiles avaient un effet sur lui. J’ai donc dû endurer la situation du mieux que je pouvais, et trouver des moyens de réduire ses effets néfastes sur les prestations de l’orchestre dans leur ensemble, en recourant aux formulations les plus polies. Malgré cela, il ne supportait pas l’estime plus élevée dont étaient gratifiées les prestations de l’orchestre sous ma direction, car il pensait que le jeu d’un orchestre dont il était le chef devait invariablement être excellent, quel que soit celui qui se tenait au pupitre. Or, comme c’est toujours le cas lorsqu’un homme nouveau aux idées fraîches prend ses fonctions, les membres de l’orchestre vinrent me soumettre les suggestions les plus variées pour des améliorations qui avaient jusqu’alors été négligées ; et Lipinsky, déjà irrité par cela, utilisa un cas de ce genre à des fins particulièrement perfides. L’un des plus anciens contrebassistes était mort. Lipinsky m’exhorta à veiller à ce que ce poste ne soit pas pourvu de la manière habituelle, par promotion au sein de notre propre orchestre, mais qu’il soit, sur sa recommandation, attribué à un contrebassiste distingué et compétent de Darmstadt nommé Müller. Lorsque le musicien dont les droits de seniorité étaient ainsi menacés s’adressa à moi, je tins ma promesse envers Lipinsky, expliquai mes vues sur les abus liés à la promotion selon la seniorité, et déclarai que, conformément à mon serment prêté au roi, il était de mon devoir suprême de placer la préservation des intérêts artistiques de l’institution au-dessus de tout le reste. Je fus alors très surpris, bien que ce fût stupide de ma part de l’être, de voir tout l’orchestre se liguer contre moi comme un seul homme, et lorsque l’occasion se présenta d’une discussion entre Lipinsky et moi au sujet de ses nombreuses plaintes, il m’accusa même d’avoir menacé, par mes remarques concernant le cas du contrebassiste, de porter atteinte aux droits bien établis des membres de l’orchestre, dont il était de mon devoir de protéger le bien-être. Lüttichau, qui était sur le point de quitter Dresde pour un certain temps, était extrêmement inquiet, car Reissiger était également en vacances.
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laissant les affaires musicales dans un état de trouble aussi dangereux. La tromperie et l’impudence dont j’avais été victime furent pour moi une révélation, et j’ai tiré de cette expérience le calme nécessaire pour rassurer le directeur agité en lui donnant les assurances les plus convaincantes que je comprenais les personnes avec qui je devais traiter et que j’agirais en conséquence. J’ai tenu fidèlement ma parole et je n’ai plus jamais eu de conflit ni avec Lipinsky ni avec aucun autre membre de l’orchestre. Au contraire, tous les musiciens devinrent bientôt si attachés à moi que je pouvais toujours être fier de leur dévouement. Cependant, à partir de ce jour-là, une chose au moins était certaine : je ne mourrais pas en tant que chef d’orchestre à Dresde. Mon poste et mon travail à Dresde devinrent alors un fardeau, dont les résultats parfois excellents de mes efforts me rendaient la conscience encore plus aiguë. Ma position à Dresde m’a cependant valu un ami dont les relations intimes avec moi ont duré longtemps après notre collaboration artistique là-bas. Chaque chef d’orchestre avait un directeur musical adjoint ; il devait être un musicien de renom, travailleur, adaptable, et surtout catholique, car les deux chefs d’orchestre étaient protestants, ce qui causait beaucoup d’irritation au clergé de la cathédrale catholique, dont de nombreux postes devaient être pourvus au sein de l’orchestre. August Röckel, neveu de Hummel, qui avait soumis sa candidature pour ce poste depuis Weimar, apporta la preuve de ses qualités sous tous ces aspects. Il appartenait à une ancienne famille bavaroise ; son père était chanteur et avait interprété le rôle de Florestan lors de la première représentation de Fidelio de Beethoven, et il avait lui-même maintenu des relations très étroites avec le Maître, dont de nombreux détails sur la vie ont été conservés grâce à ses soins. Sa fonction ultérieure d’enseignant de chant le conduisit à se consacrer à la direction théâtrale, et il introduisit l’opéra allemand auprès des Parisiens avec un tel succès que le mérite de la popularité de Fidelio et Der Freischutz auprès du public français, qui ignorait complètement ces œuvres, doit être attribué à son entreprise admirable, qui fut également responsable du débuts de Schroder-Devrient à Paris. August Röckel, son fils, encore jeune, acquit une expérience pratique en tant que musicien en aidant son père dans ces entreprises et d’autres similaires. Comme les activités de son père s’étaient étendues pendant quelque temps jusqu’en Angleterre, August acquit une connaissance pratique de tout genre par le contact avec de nombreuses personnes et choses, et apprit en outre le français et l’anglais. Mais la musique resta sa vocation choisie, et son grand talent naturel justifiait les espoirs les plus élevés de succès. C’était un excellent pianiste, il lisait les partitions avec la plus grande aisance.
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Il possédait une oreille exceptionnellement fine et avait en effet toutes les qualités requises pour être un musicien pratique. En tant que compositeur, il était motivé moins par un fort désir de créer que par le souhait de montrer de quoi il était capable ; le succès qu’il visait était d’acquérir la réputation d’un compositeur d’opéras talentueux plutôt que d’être reconnu comme un musicien de premier plan, et il espérait atteindre cet objectif en créant des œuvres populaires. Motivé par cette ambition modeste, il avait achevé une opéra, Farinelli, pour laquelle il avait également écrit le livret, sans autre aspiration que d’obtenir la même réputation que son beau-frère Lortzing. Il m’a apporté cette partition et m’a supplié – c’était sa première visite avant d’avoir entendu l’une de mes opéras à Dresde – de lui jouer quelque chose de Rienzi et du Fliegender Holländer. Sa personnalité franche et agréable m’a incité à essayer de répondre à ses souhaits autant que possible ; je suis convaincu que j’ai bientôt fait sur lui une si grande et inattendue impression qu’à partir de ce moment-là il a décidé de ne plus me déranger avec la partition de son opéra. Ce n’est que lorsque nous sommes devenus plus proches et avons découvert des intérêts communs que le désir de donner une forme à son œuvre l’a poussé à me demander de manifester mon amitié concrète en m’intéressant à sa partition. J’ai fait diverses suggestions quant aux moyens d’améliorer celle-ci, mais il fut bientôt tellement dégoûté de son propre travail qu’il l’a complètement mise de côté et ne ressentit plus jamais sérieusement l’envie d’entreprendre une tâche similaire. Après avoir mieux connu mes opéras achevés ainsi que mes projets de nouvelles œuvres, il m’a déclaré qu’il sentait sa vocation à jouer le rôle de spectateur, à être mon aide fidèle et l’interprète de mes nouvelles idées, et, dans la mesure de ses capacités, à éliminer entièrement, ou du moins à me soulager autant que possible, de toutes les contrariétés liées à ma position officielle et à mes relations avec le monde extérieur. Il souhaitait, disait-il, éviter de se retrouver dans la situation ridicule de composer ses propres opéras tout en vivant dans une relation d’amitié étroite avec moi. Néanmoins, j’ai essayé de le pousser à mettre son propre talent au service de la musique, et à cette fin j’ai attiré son attention sur plusieurs intrigues que je souhaitais qu’il développe. Parmi celles-ci se trouvait l’idée contenue dans une petite pièce de théâtre française intitulée La Fille de Cromwell, qui fut ensuite utilisée comme sujet pour un roman pastoral sentimental ; pour son élaboration, je lui ai présenté un plan exhaustif.
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Mais à la fin, tous mes efforts restèrent vains, et il devint évident que son talent créatif était faible. Cela tenait peut-être en partie à ses circonstances familiales extrêmement difficiles et éprouvantes, au point que ce pauvre homme s’épuisait pour subvenir aux besoins de sa femme et de ses nombreux enfants en pleine croissance. En effet, il sollicita mon aide et ma sympathie d’une manière tout autre que par l’éveil de mon intérêt pour son développement artistique. Il possédait une clarté d’esprit exceptionnelle, ainsi qu’une capacité rare à s’enseigner et à se former dans tous les domaines du savoir et de l’expérience ; de plus, étant si sincère et bon, il devint bientôt mon ami proche et compagnon. Il fut, et demeure, la seule personne à vraiment apprécier la nature singulière de ma relation avec le monde qui m’entourait, et avec qui je pouvais discuter pleinement et sincèrement des soucis et des peines qui en découlaient. Quelles épreuves et expériences terribles, quelles angoisses douloureuses notre destin commun allait-il nous infliger ? On le verra bientôt. La période initiale de mon installation à Dresde me fit également gagner un autre ami dévoué pour la vie, bien que ses qualités n’aient eu qu’une influence moins décisive sur ma carrière. Il s’agissait d’un jeune médecin nommé Anton Pusinelli, qui vivait près de moi. Il saisit l’occasion d’une serenade chantée en l’honneur de mon trentième anniversaire par le Dresden Glee Club pour m’exprimer personnellement son attachement chaleureux et sincère. Nous nouâmes bientôt une amitié paisible dont nous tirâmes mutuellement profit. Il devint mon médecin de famille attentionné, et durant mon séjour à Dresde, marqué par de nombreuses difficultés, il eut de nombreuses occasions de m’aider. Sa situation financière était très bonne, et son sacrifice volontaire lui permit de m’apporter une aide considérable, me liant à lui par de nombreuses obligations sincères. Le développement de ma relation avec cet ami de Dresde fut encore favorisé par les généreuses avances de la famille du chambellan von Konneritz. Sa femme, Marie von Konneritz (née Fink), était une amie de la comtesse Ida Hahn-Hahn, et elle exprima son admiration pour mon succès en tant que compositeur avec une grande chaleur, pour ainsi dire, avec enthousiasme. J’étais souvent invité chez eux, et il semblait probable que, grâce à cette famille, je puisse entrer en contact avec l’aristocratie supérieure de Dresde. Cependant, je ne réussis qu’à frôler cette élite, car nous n’avions en réalité rien en commun. Certes, c’est là que je fis la connaissance de la comtesse Rossi, la célèbre Sontag, qui, à ma grande surprise, m’accueillit avec beaucoup de chaleur, me donnant ainsi le droit de la contacter par la suite à Berlin avec…
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un certain degré de familiarité. La manière curieuse dont j’ai été déçu par cette dame à cette occasion sera racontée en son temps. Je mentionnerai seulement ici que, grâce à mes expériences antérieures dans le monde, j’étais devenu assez insensible aux tromperies, et mon désir de mieux connaître ces cercles a rapidement cédé la place à un désespoir total et à une totale gêne au sein de leur sphère de vie. Bien que le couple Konneritz soit resté amical tout au long de mon long séjour à Dresde, cette relation n’a eu aucune influence, ne serait-ce qu’infime, ni sur mon développement ni sur ma position. Une seule fois, lors d’une querelle entre Lüttichau et moi, ce dernier fit remarquer que Frau von Konneritz, par ses éloges excessifs, m’avait embrouillé l’esprit et m’avait fait oublier ma position vis-à-vis de lui. Mais en proférant cette moquerie, il oublia que, si une femme parmi les plus éminentes de la société de Dresde avait exercé une influence réelle et stimulante sur mon orgueil intérieur, c’était sa propre épouse, Ida von Lüttichau (née von Knobelsdorf). Le pouvoir que cette dame cultivée, douce et distinguée exerçait sur ma vie était d’un genre que je découvrais pour la première fois, et qui aurait pu devenir très important si j’avais eu la chance de fréquenter plus souvent et plus intimement cette personne. Cependant, ce n’était pas tant sa position de femme du directeur général que sa santé précaire constante et ma propre réticence à paraître importun qui empêchaient nos rencontres, sauf à de rares intervalles. Dans ma mémoire, mes souvenirs d’elle se mélangent quelque peu avec ceux de ma propre sœur Rosalie. Je me souviens de l’ambition tendre qui m’a inspiré à gagner la sympathie encourageante de cette femme sensible, qui dépérissait douloureusement au milieu des circonstances les plus grossières. Mon premier espoir de réaliser cette ambition naquit de son appréciation de mon Fliegender Holländer, malgré le fait que, juste après Rienzi, cet opéra eût tant déconcerté le public de Dresde. Ainsi, elle fut, pour ainsi dire, la première à nager à contre-courant et à me rencontrer sur mon nouveau chemin. J’étais tellement touché par cette conquête que, lorsque j’ai publié plus tard l’opéra, je l’ai dédié à elle. Dans le récit de mes années ultérieures à Dresde, j’aurai beaucoup plus à dire sur la chaleureuse sympathie qu’elle a témoignée à mon nouveau développement et à mes plus chers objectifs artistiques, dont je lui devais tant. Mais nous n’avons eu aucune relation véritable, et le caractère de ma vie à Dresde n’a pas été affecté par cette connaissance, pourtant si importante en soi.
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D’un autre côté, mes connaissances du monde théâtral s’imposent avec une insistance irrésistible en première ligne de ma vie, et en fait, après mes brillants succès, je restais confiné dans la même sphère limitée et familière où je m’étais préparé à ces triomphes. En réalité, le seul à rejoindre mes anciens amis Heine et Gaffer Fischer fut Tichatschek, avec son étrange cercle familial. Quiconque vivait à Dresde à cette époque et connaissait par hasard le lithographe de la cour, Furstenau, sera surpris d’apprendre que, sans vraiment m’en rendre compte, j’ai entretenu une relation qui s’est avérée durable avec cet homme, ami intime de Tichatschek. L’importance de ce lien singulier peut être jugée du fait que mon retrait complet vis-à-vis de lui coïncida exactement avec l’effondrement de ma position civique à Dresde. Mon acceptation bonne enfant de mon élection au comité musical du Dresden Glee Club me fit également rencontrer d’autres personnes. Ce club se composait d’un nombre limité de jeunes commerçants et fonctionnaires qui préféraient tout type de divertissement convivial à la musique. Mais il était maintenu ensemble par un homme remarquable et ambitieux, le professeur Lowe, qui le cultivait avec des objectifs précis, pour lesquels il ressentait le besoin d’une autorité telle que celle que j’avais alors à Dresde. Parmi ses objectifs, il s’intéressait particulièrement à organiser le transfert des restes de Weber de Londres à Dresde. Comme ce projet m’intéressait également, je lui apportai mon soutien, bien qu’en réalité il suivît simplement sa propre ambition personnelle. De plus, en tant que chef du Glee Club – qui, d’ailleurs, du point de vue musical était complètement inutile –, il souhaitait inviter tous les chœurs masculins de Saxe à une grande représentation de gala à Dresde. Un comité fut nommé pour mettre ce plan en œuvre, et comme les choses devinrent rapidement très animées, Lowe en fit un véritable tribunal révolutionnaire, auquel, à mesure que le grand jour du triomphe approchait, il présidait jour et nuit sans repos, et grâce à son zèle fougueux, il mérita de ma part le surnom de « Robespierre ». Malgré le fait que j’aie été placé à la tête de cette entreprise, j’ai heureusement réussi à éviter son terrorisme, car j’étais entièrement occupé par une grande composition promise pour le festival. La tâche qui m’avait été confiée était d’écrire une œuvre importante uniquement pour voix masculines, qui, si possible, durerait une demi-heure. Je réfléchis à la monotonie ennuyeuse du chant masculin.
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ce que même l’orchestre ne pouvait animer qu’à peine, ne peut être supporté qu’avec l’introduction de thèmes dramatiques. J’ai donc conçu une grande scène chorale, en choisissant pour sujet la Pentecôte apostolique et l’effusion du Saint-Esprit. J’ai complètement évité tout solo véritable, mais j’ai structuré l’ensemble de manière à ce qu’il soit exécuté par des masses chorales distinctes selon les besoins. De cette composition est née ma Liebesmahl der Apostel (« Banquet d’amour des Apôtres »), qui a été récemment interprétée en divers endroits.
Comme j’étais contraint de la terminer à tout prix dans un délai limité, je n’hésite pas à l’inclure dans la liste de mes compositions peu inspirées. Cependant, je n’en fus pas mécontent une fois qu’elle fut achevée, surtout lorsqu’elle fut jouée lors des répétitions organisées par les sociétés chorales de Dresde sous ma supervision personnelle. Lorsque, donc, mille deux cents chanteurs venus de toutes les régions de Saxe se rassemblèrent autour de moi dans la Frauenkirche, où eut lieu la représentation, je fus stupéfait par l’effet relativement faible produit sur mes oreilles par cet enchevêtrement colossal de sons humains. La conclusion à laquelle j’en arrivai fut que de telles entreprises chorales colossales sont absurdes, et je n’eus plus jamais envie de répéter l’expérience.
Ce ne fut qu’avec beaucoup de difficulté que je parvins à me libérer du Dresden Glee Club, et ce uniquement en présentant au professeur Lowe un autre homme ambitieux, M. Ferdinand Hiller. Mon exploit le plus glorieux lié à cette association fut le transfert des cendres de Weber, dont je parlerai plus tard, bien qu’il se soit produit à une époque antérieure. Je me contenterai ici de mentionner une autre composition commandée, que j’étais officiellement chargé de créer en tant que chef d’orchestre royal. Le 7 juin de cette année (1843), la statue du roi Frédéric-Auguste, réalisée par Rietschl, fut inaugurée dans le Zwinger de Dresde [12] avec toute la pompe et les cérémonies d’usage. À l’honneur de cet événement, j’ai été chargé, en collaboration avec Mendelssohn, de composer un chant festif et de diriger la représentation de gala. J’avais écrit un chant simple pour voix masculines, de conception modeste, tandis que à Mendelssohn incombait la tâche plus complexe d’entrelacer l’hymne national (le « God Save the King » anglais, qui en Saxe s’appelle Heil Dir im Rautenkranz) dans le chœur masculin qu’il devait composer. Il y parvint grâce à une œuvre artistique en contrepoint, arrangée de telle sorte que, dès les huit premières mesures de sa mélodie originale, les instruments à vent jouaient simultanément la mélodie populaire anglo-saxonne. Mon chant plus simple semblait très bon entendu de loin, tandis que moi…
Comme j’étais contraint de la terminer à tout prix dans un délai limité, je n’hésite pas à l’inclure dans la liste de mes compositions peu inspirées. Cependant, je n’en fus pas mécontent une fois qu’elle fut achevée, surtout lorsqu’elle fut jouée lors des répétitions organisées par les sociétés chorales de Dresde sous ma supervision personnelle. Lorsque, donc, mille deux cents chanteurs venus de toutes les régions de Saxe se rassemblèrent autour de moi dans la Frauenkirche, où eut lieu la représentation, je fus stupéfait par l’effet relativement faible produit sur mes oreilles par cet enchevêtrement colossal de sons humains. La conclusion à laquelle j’en arrivai fut que de telles entreprises chorales colossales sont absurdes, et je n’eus plus jamais envie de répéter l’expérience.
Ce ne fut qu’avec beaucoup de difficulté que je parvins à me libérer du Dresden Glee Club, et ce uniquement en présentant au professeur Lowe un autre homme ambitieux, M. Ferdinand Hiller. Mon exploit le plus glorieux lié à cette association fut le transfert des cendres de Weber, dont je parlerai plus tard, bien qu’il se soit produit à une époque antérieure. Je me contenterai ici de mentionner une autre composition commandée, que j’étais officiellement chargé de créer en tant que chef d’orchestre royal. Le 7 juin de cette année (1843), la statue du roi Frédéric-Auguste, réalisée par Rietschl, fut inaugurée dans le Zwinger de Dresde [12] avec toute la pompe et les cérémonies d’usage. À l’honneur de cet événement, j’ai été chargé, en collaboration avec Mendelssohn, de composer un chant festif et de diriger la représentation de gala. J’avais écrit un chant simple pour voix masculines, de conception modeste, tandis que à Mendelssohn incombait la tâche plus complexe d’entrelacer l’hymne national (le « God Save the King » anglais, qui en Saxe s’appelle Heil Dir im Rautenkranz) dans le chœur masculin qu’il devait composer. Il y parvint grâce à une œuvre artistique en contrepoint, arrangée de telle sorte que, dès les huit premières mesures de sa mélodie originale, les instruments à vent jouaient simultanément la mélodie populaire anglo-saxonne. Mon chant plus simple semblait très bon entendu de loin, tandis que moi…
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J’ai compris que la combinaison audacieuse de Mendelssohn n’a pas eu l’effet escompté, car personne ne pouvait comprendre pourquoi les chanteurs ne chantaient pas la même mélodie que celle jouée par les instruments à vent. Néanmoins, Mendelssohn, qui était présent, m’a laissé une lettre de remerciement pour les efforts que j’avais déployés dans la réalisation de sa composition. J’ai également reçu une boîte à tabac en or du grand comité du gala, probablement destinée en récompense à mon chœur masculin, mais la scène de chasse gravée sur le dessus était si mal exécutée que, à ma grande surprise, j’ai constaté que le métal était percé en plusieurs endroits.
[12] C’est ainsi que sont connues les célèbres Galeries d’Art de Dresde. — L’éditeur.
Au milieu de toutes les distractions de ce nouveau mode de vie si différent, je m’efforçais avec diligence de me concentrer et de renforcer mon âme face à ces influences, en gardant à l’esprit mes succès passés. En mai de mon trentième anniversaire, j’avais terminé mon poème Der Venusberg (« La Montagne de Vénus »), comme j’appelais alors Tannhäuser. Je ne possédais encore en aucune façon une véritable connaissance de la poésie médiévale. Le côté classique de la poésie médiévale ne m’était apparu jusqu’alors que faiblement, en partie grâce à mes souvenirs d’enfance, et en partie grâce à la brève connaissance que j’en avais acquise grâce aux cours de Lehrs à Paris.
Maintenant que j’étais assuré d’un poste royal qui durerait toute ma vie, l’établissement d’un foyer stable prenait une grande importance ; car j’espérais qu’il me permettrait de reprendre mes études sérieuses, et de le faire de manière productive — un objectif rendu impossible par ma vie théâtrale et les épreuves de mes années à Paris. Mon espoir de pouvoir y parvenir était renforcé par la nature de mon emploi officiel, qui n’était jamais très ardu, et dans lequel je bénéficiais d’une considération exceptionnelle de la part de la direction générale. Bien que je n’aie occupé ce poste que depuis quelques mois, on m’accorda déjà des vacances cet été-là, que je passai lors d’une seconde visite à Toplitz, un endroit que j’avais commencé à aimer, et où j’avais envoyé ma femme en avance.
Je savais vraiment apprécier le changement dans ma situation par rapport à l’année précédente. Je pouvais désormais louer quatre pièces spacieuses et bien équipées dans la même maison — l’Eiche à Schonau — où j’avais vécu auparavant dans des conditions très modestes. J’ai invité ma sœur Clara à nous rendre visite.
[12] C’est ainsi que sont connues les célèbres Galeries d’Art de Dresde. — L’éditeur.
Au milieu de toutes les distractions de ce nouveau mode de vie si différent, je m’efforçais avec diligence de me concentrer et de renforcer mon âme face à ces influences, en gardant à l’esprit mes succès passés. En mai de mon trentième anniversaire, j’avais terminé mon poème Der Venusberg (« La Montagne de Vénus »), comme j’appelais alors Tannhäuser. Je ne possédais encore en aucune façon une véritable connaissance de la poésie médiévale. Le côté classique de la poésie médiévale ne m’était apparu jusqu’alors que faiblement, en partie grâce à mes souvenirs d’enfance, et en partie grâce à la brève connaissance que j’en avais acquise grâce aux cours de Lehrs à Paris.
Maintenant que j’étais assuré d’un poste royal qui durerait toute ma vie, l’établissement d’un foyer stable prenait une grande importance ; car j’espérais qu’il me permettrait de reprendre mes études sérieuses, et de le faire de manière productive — un objectif rendu impossible par ma vie théâtrale et les épreuves de mes années à Paris. Mon espoir de pouvoir y parvenir était renforcé par la nature de mon emploi officiel, qui n’était jamais très ardu, et dans lequel je bénéficiais d’une considération exceptionnelle de la part de la direction générale. Bien que je n’aie occupé ce poste que depuis quelques mois, on m’accorda déjà des vacances cet été-là, que je passai lors d’une seconde visite à Toplitz, un endroit que j’avais commencé à aimer, et où j’avais envoyé ma femme en avance.
Je savais vraiment apprécier le changement dans ma situation par rapport à l’année précédente. Je pouvais désormais louer quatre pièces spacieuses et bien équipées dans la même maison — l’Eiche à Schonau — où j’avais vécu auparavant dans des conditions très modestes. J’ai invité ma sœur Clara à nous rendre visite.
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Je visitai également ma bonne mère, dont la goutte l’obligeait à prendre des bains à Toplitz chaque année. J’ai aussi saisi l’occasion de boire les eaux minérales, dans l’espoir qu’elles auraient un effet bénéfique sur les troubles gastriques dont je souffrais depuis mes épreuves à Paris. Malheureusement, cette tentative de guérison eut un effet contraire ; et lorsque je me plaignis de l’irritation douloureuse qu’elle provoquait, on m’apprit que ma constitution n’était pas adaptée aux cures par l’eau. En effet, lors de mes promenades matinales et tout en buvant mon eau, on m’avait vu courir à travers les allées ombragées des jardins voisins de Thurn, et on m’a fait remarquer qu’une telle cure ne pouvait être efficace que grâce à une marche tranquille et détendue. On a également souligné que je portais toujours avec moi un volume assez épais, et que, armé de celui-ci ainsi que de ma bouteille d’eau minérale, j’avais l’habitude de me reposer en lieux solitaires.
Ce livre était La Mythologie allemande de J. Grimm. Tous ceux qui connaissent cet ouvrage peuvent comprendre comment la richesse inhabituelle de son contenu, recueilli de toutes parts et destiné presque exclusivement à l’étudiant, a pu avoir un impact sur moi, dont l’esprit cherchait partout quelque chose de précis et de distinct. Formé à partir de fragments maigres d’un monde disparu, duquel il ne restait presque aucun monument reconnaissable et intact, je trouvais là une construction hétérogène qui, à première vue, ne semblait être qu’un rocher rugueux couvert de ronces éparses. Rien n’était achevé ; seulement çà et là pouvait-on discerner la plus légère ressemblance avec une ligne architecturale, si bien que j’étais souvent tenté d’abandonner cette tâche ingrate consistant à essayer de construire à partir de tels matériaux. Et pourtant, j’étais enchaîné par une magie merveilleuse. La légende la plus audacieuse me parlait de son ancienne patrie, et bientôt toute mon imagination s’enflamma de visions ; des formes perdues depuis longtemps, que j’avais cherchées avec tant d’ardeur, se dessinaient de plus en plus clairement comme des réalités qui revivaient. Bientôt, devant mon esprit surgit tout un monde de figures, qui se révélaient si étrangement plastiques et primitives que, lorsque je les voyais nettement devant moi et entendais leurs voix dans mon cœur, je ne pouvais expliquer cette familiarité et cette assurance presque tangibles dans leur comportement. L’effet qu’elles produisaient sur l’état intérieur de mon âme, je ne peux le décrire que comme une véritable renaissance. Tout comme nous ressentons une joie tendre face au premier sourire radieux de reconnaissance d’un enfant, ainsi maintenant mes propres yeux brillaient de ravissement en voyant un monde, révélé comme par miracle, dans lequel j’avais jusqu’alors erré aveuglément, tel un nourrisson dans le ventre de sa mère.
Ce livre était La Mythologie allemande de J. Grimm. Tous ceux qui connaissent cet ouvrage peuvent comprendre comment la richesse inhabituelle de son contenu, recueilli de toutes parts et destiné presque exclusivement à l’étudiant, a pu avoir un impact sur moi, dont l’esprit cherchait partout quelque chose de précis et de distinct. Formé à partir de fragments maigres d’un monde disparu, duquel il ne restait presque aucun monument reconnaissable et intact, je trouvais là une construction hétérogène qui, à première vue, ne semblait être qu’un rocher rugueux couvert de ronces éparses. Rien n’était achevé ; seulement çà et là pouvait-on discerner la plus légère ressemblance avec une ligne architecturale, si bien que j’étais souvent tenté d’abandonner cette tâche ingrate consistant à essayer de construire à partir de tels matériaux. Et pourtant, j’étais enchaîné par une magie merveilleuse. La légende la plus audacieuse me parlait de son ancienne patrie, et bientôt toute mon imagination s’enflamma de visions ; des formes perdues depuis longtemps, que j’avais cherchées avec tant d’ardeur, se dessinaient de plus en plus clairement comme des réalités qui revivaient. Bientôt, devant mon esprit surgit tout un monde de figures, qui se révélaient si étrangement plastiques et primitives que, lorsque je les voyais nettement devant moi et entendais leurs voix dans mon cœur, je ne pouvais expliquer cette familiarité et cette assurance presque tangibles dans leur comportement. L’effet qu’elles produisaient sur l’état intérieur de mon âme, je ne peux le décrire que comme une véritable renaissance. Tout comme nous ressentons une joie tendre face au premier sourire radieux de reconnaissance d’un enfant, ainsi maintenant mes propres yeux brillaient de ravissement en voyant un monde, révélé comme par miracle, dans lequel j’avais jusqu’alors erré aveuglément, tel un nourrisson dans le ventre de sa mère.
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Mais les résultats de cette lecture ne m’aidèrent pas beaucoup au début dans mon projet de composer une partie de la musique de Tannhäuser. J’avais fait installer un piano dans ma chambre à l’Eiche, et bien que j’aie brisé toutes ses cordes, rien de satisfaisant n’en est sorti. Avec beaucoup de peine et de labeur, j’esquissai les premières lignes de ma musique pour le Venusberg, heureusement j’avais déjà son thème en tête. Entre-temps, j’étais très perturbé par une nervosité et des afflux sanguins vers le cerveau. Je me croyais malade et restais des jours entiers au lit, où je lisais les légendes allemandes de Grimm ou tentais de maîtriser cette mythologie déplaisante. Ce fut un véritable soulagement lorsque j’eus l’idée heureuse de me libérer des tourments de ma condition en faisant un voyage à Prague. Entre-temps, j’avais déjà gravi une fois le mont Millischau avec ma femme, et c’est en sa compagnie que je fis maintenant le voyage à Prague dans une calèche ouverte. Là, je séjournai de nouveau à l’auberge de mes préférences, le Cheval Noir, je rencontrai mon ami Kittl, qui était désormais devenu gros et rond, je fis diverses excursions, m’émerveillai devant les curieuses antiquités de la vieille ville, et appris avec joie que les deux charmantes amies de ma jeunesse, Jenny et Auguste Pachta, avaient été heureusement mariées à des membres de la plus haute aristocratie. Après m’être assuré que tout était dans le meilleur ordre possible, je retournai à Dresde et repris mes fonctions de chef d’orchestre du roi de Saxe.
Nous nous mîmes alors au travail pour préparer et aménager une maison spacieuse et bien située dans l’Ostra Allee, avec vue sur le Zwinger. Tout était de qualité et solide, comme il se doit pour un homme de trente ans qui s’installe enfin pour toute sa vie. N’ayant reçu aucune subvention pour ces dépenses, je devais naturellement trouver l’argent par emprunt. Mais je pouvais espérer un certain revenu grâce aux succès de mes opéras à Dresde ; qu’y avait-il de plus naturel que d’attendre bientôt de gagner plus qu’il n’en fallait ? Les trois trésors les plus précieux qui ornaient ma maison étaient un piano de concert Breitkopf et Hartel, que j’avais acheté avec beaucoup de fierté ; un magnifique bureau, aujourd’hui entre les mains d’Otto Kummer, musicien de chambre ; et la page de titre de Cornelius pour les Nibelungen, dans un beau cadre gothique — le seul objet qui m’ait été fidèle jusqu’à ce jour. Mais ce qui, par-dessus tout, rendait ma maison accueillante et attrayante, c’était la présence d’une bibliothèque, que j’ai constituée selon un plan systématique établi en fonction de la voie de formation que je souhaitais suivre. Suite à l’échec de ma carrière à Dresde, cette bibliothèque passa, de manière curieuse, entre les mains de M. Heinrich Brockhaus, à
Nous nous mîmes alors au travail pour préparer et aménager une maison spacieuse et bien située dans l’Ostra Allee, avec vue sur le Zwinger. Tout était de qualité et solide, comme il se doit pour un homme de trente ans qui s’installe enfin pour toute sa vie. N’ayant reçu aucune subvention pour ces dépenses, je devais naturellement trouver l’argent par emprunt. Mais je pouvais espérer un certain revenu grâce aux succès de mes opéras à Dresde ; qu’y avait-il de plus naturel que d’attendre bientôt de gagner plus qu’il n’en fallait ? Les trois trésors les plus précieux qui ornaient ma maison étaient un piano de concert Breitkopf et Hartel, que j’avais acheté avec beaucoup de fierté ; un magnifique bureau, aujourd’hui entre les mains d’Otto Kummer, musicien de chambre ; et la page de titre de Cornelius pour les Nibelungen, dans un beau cadre gothique — le seul objet qui m’ait été fidèle jusqu’à ce jour. Mais ce qui, par-dessus tout, rendait ma maison accueillante et attrayante, c’était la présence d’une bibliothèque, que j’ai constituée selon un plan systématique établi en fonction de la voie de formation que je souhaitais suivre. Suite à l’échec de ma carrière à Dresde, cette bibliothèque passa, de manière curieuse, entre les mains de M. Heinrich Brockhaus, à
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à qui j’devais à cette époque mille cinq cents marks, et qui l’a pris comme garantie pour ce montant. Ma femme ne savait rien de cette obligation à l’époque, et je n’ai jamais réussi par la suite à récupérer cette précieuse collection de ses mains. Sur ses étagères, la littérature allemande ancienne y était particulièrement bien représentée, ainsi que les œuvres relatives au Moyen Âge allemand, y compris de nombreux volumes coûteux, comme par exemple l’ouvrage rare et ancien, Romans des douze Paris. À côté se trouvaient de nombreuses œuvres historiques excellentes sur le Moyen Âge, ainsi que sur le peuple allemand en général. En même temps, je m’approvisionnai en littérature poétique et classique de toutes les époques et de toutes les langues. Parmi celles-ci figuraient les poètes italiens, Shakespeare et les écrivains français, dont je possédais une connaissance suffisante de la langue. Tous ces ouvrages, je les acquéris en original, dans l’espoir de trouver un jour le temps d’ maîtriser leurs langues négligées. Quant aux classiques grecs et romains, je dus me contenter de traductions allemandes standard. En effet, en consultant à nouveau mon Homère — que j’avais acquis en grec original — je réalisai bientôt que j’aurais été trop présomptueux de croire disposer de plus de loisirs que mon poste de chef d’orchestre ne me permettrait probablement pas, si j’espérais trouver du temps pour retrouver mes connaissances perdues de cette langue. De plus, je m’approvisionnai de manière très complète pour l’étude de l’histoire universelle, et à cette fin, je ne manquai pas de m’équiper des ouvrages les plus volumineux. Armé de la sorte, je pensais pouvoir défier tous les épreuves que je prévoyais clairement accompagneraient inévitablement ma fonction et ma position. Espérant donc profiter longtemps et paisiblement de ce foyer si ardemment souhaité, j’en pris possession avec le meilleur des esprits en octobre de cette année (1843) ; et bien que mes appartements de chef d’orchestre ne fussent nullement somptueux, ils étaient imposants et solides.
Le premier loisir que je pus trouver dans ma nouvelle demeure, en ménageant du temps entre les exigences de ma profession et mes études préférées, fut consacré à la composition de Tannhäuser, dont le premier acte fut achevé en janvier de l’année nouvelle, 1844. Je n’ai aucun souvenir important concernant mes activités à Dresde durant cet hiver. Les seuls événements mémorables furent deux déplacements qui m’éloignèrent de chez moi : le premier à Berlin, au début de l’année, pour la représentation de mon Fliegender Holländer, et l’autre en mars à Hambourg pour Rienzi.
De ces deux déplacements, le premier laissa la plus forte impression dans mon esprit. Le directeur du théâtre de Berlin, Küstner, me prit complètement par surprise lorsqu’il…
Le premier loisir que je pus trouver dans ma nouvelle demeure, en ménageant du temps entre les exigences de ma profession et mes études préférées, fut consacré à la composition de Tannhäuser, dont le premier acte fut achevé en janvier de l’année nouvelle, 1844. Je n’ai aucun souvenir important concernant mes activités à Dresde durant cet hiver. Les seuls événements mémorables furent deux déplacements qui m’éloignèrent de chez moi : le premier à Berlin, au début de l’année, pour la représentation de mon Fliegender Holländer, et l’autre en mars à Hambourg pour Rienzi.
De ces deux déplacements, le premier laissa la plus forte impression dans mon esprit. Le directeur du théâtre de Berlin, Küstner, me prit complètement par surprise lorsqu’il…
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a annoncé la première représentation du Fliegender Holländer à une date précoce. Comme l’opéra avait été incendié seulement un an plus tôt et ne pouvait en aucun cas être reconstruit, il ne m’était pas venu à l’esprit de leur rappeler la production de mon opéra. Elle avait déjà été jouée à Dresde avec des décors très médiocres, et sachant à quel point une exécution minutieuse et artistique des décors complexes était essentielle pour mes paysages maritimes dramatiques, j’avais fait confiance sans réserve aux capacités admirables de gestion et de mise en scène de l’opéra de Berlin. Par conséquent, j’étais très contrarié que le directeur berlinois ait choisi mon opéra comme solution de fortune à produire au Théâtre de la Comédie, qui servait de salle d’opéra temporaire. Toutes mes protestations se révélèrent inutiles, car j’appris qu’ils ne songeaient pas seulement à répéter l’œuvre, mais qu’elle était déjà répétée et serait produite dans quelques jours. Il était évident que cet arrangement signifiait que mon opéra serait condamné à une courte durée dans leur répertoire, car on ne pouvait s’attendre à ce qu’ils le reprennent à l’ouverture du nouveau théâtre d’opéra. D’un autre côté, ils tentèrent de me rassurer en disant que cette première production du Fliegender Holländer serait associée à une tournée spéciale de Schroder-Devrient, qui commencerait immédiatement à Berlin. Ils pensaient naturellement que je serais ravi de voir cette grande actrice dans mon propre œuvre. Mais cela ne fit que renforcer mon soupçon que cet opéra n’était voulu que comme solution provisoire pendant la visite de Schroder-Devrient. Ils étaient manifestement désemparés quant à son répertoire, qui se composait principalement de ce qu’on appelle des opéras grandioses — comme ceux de Meyerbeer — destinés exclusivement à l’opéra et réservés spécialement pour l’avenir glorieux du nouveau bâtiment. Je compris donc d’avance que mon Fliegender Holländer serait relégué dans la catégorie des opéras de chef d’orchestre et subirait le sort habituel de ce type de productions. Tout le traitement réservé à moi et à mes œuvres indiquait la même chose ; mais compte tenu de la coopération attendue de Schroder-Devrient, je luttai contre ces pressentiments agaçants et partis pour Berlin pour faire tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer le succès de mon opéra. Je vis aussitôt que ma présence était indispensable. Je trouvai le pupitre du chef d’orchestre occupé par un homme se faisant appeler le chef d’orchestre Henning (ou Henniger), un fonctionnaire qui avait obtenu une promotion en respectant scrupuleusement les règles de seniorité parmi les musiciens ordinaires, mais qui savait
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Je ne savais presque rien sur la direction d’orchestre, et je n’avais pas la moindre idée concernant mon opéra. Je pris place au pupitre et dirigeai une répétition complète ainsi que deux représentations, auxquelles, cependant, Schroder-Devrient ne participa pas. Bien que je trouvais beaucoup à redire à la faiblesse des instruments à cordes et au son médiocre de l’orchestre, j’étais très satisfait des acteurs, tant par leur capacité que par leur zèle. De plus, la mise en scène, menée sous la supervision du véritablement talentueux régisseur Blum et avec la coopération de ses techniciens habiles et ingénieux, était vraiment excellente, ce qui constitua pour moi une très agréable surprise.
J’étais maintenant très curieux de savoir quel effet ces préparatifs agréables et encourageants auraient sur le public berlinois lors de la représentation complète. Mes expériences à ce sujet furent très intéressantes. Apparemment, la seule chose qui intéressait le grand public était de découvrir mes points faibles. Pendant le premier acte, l’opinion générale semblait être que je faisais partie de la catégorie des gens ennuyeux. Aucune main ne se leva, et on m’informa par la suite que c’était heureux, car le moindre essai d’applaudissements aurait été attribué à une clique payée et aurait suscité une vive opposition. Seul Küstner m’assura que le calme avec lequel, à la fin de cet acte, je quittai mon pupitre et apparus devant le rideau l’avait rempli d’étonnement, compte tenu de cette absence totale — apparemment chanceuse — d’applaudissements. Mais tant que j’étais moi-même satisfait de la prestation, je n’étais pas disposé à me laisser décourager par l’apathie du public, sachant bien que le véritable test se trouverait dans le deuxième acte.
Il était donc bien plus important pour moi de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer le succès de celui-ci que d’analyser les raisons de cette attitude du public berlinois. Et c’est là que la glace se brisa enfin. Le public sembla abandonner toute idée de me trouver une place appropriée et se laissa emporter par des applaudissements qui devinrent bientôt un enthousiasme des plus déchaînés. À la fin de l’acte, au milieu d’une tempête de cris, je conduisis mes chanteurs sur scène pour les saluts habituels de remerciement. Comme le troisième acte était trop court pour être fastidieux, et que les effets scéniques étaient à la fois nouveaux et impressionnants, nous ne pouvions nous empêcher d’espérer avoir remporté un véritable triomphe, d’autant plus que de nouvelles salves d’applaudissements marquèrent la fin de la représentation. Mendelssohn, qui se trouvait alors à Berlin avec Meyerbeer pour des affaires liées à la direction musicale générale, était présent dans une loge pendant cette représentation. Il suivit son déroulement.
J’étais maintenant très curieux de savoir quel effet ces préparatifs agréables et encourageants auraient sur le public berlinois lors de la représentation complète. Mes expériences à ce sujet furent très intéressantes. Apparemment, la seule chose qui intéressait le grand public était de découvrir mes points faibles. Pendant le premier acte, l’opinion générale semblait être que je faisais partie de la catégorie des gens ennuyeux. Aucune main ne se leva, et on m’informa par la suite que c’était heureux, car le moindre essai d’applaudissements aurait été attribué à une clique payée et aurait suscité une vive opposition. Seul Küstner m’assura que le calme avec lequel, à la fin de cet acte, je quittai mon pupitre et apparus devant le rideau l’avait rempli d’étonnement, compte tenu de cette absence totale — apparemment chanceuse — d’applaudissements. Mais tant que j’étais moi-même satisfait de la prestation, je n’étais pas disposé à me laisser décourager par l’apathie du public, sachant bien que le véritable test se trouverait dans le deuxième acte.
Il était donc bien plus important pour moi de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour assurer le succès de celui-ci que d’analyser les raisons de cette attitude du public berlinois. Et c’est là que la glace se brisa enfin. Le public sembla abandonner toute idée de me trouver une place appropriée et se laissa emporter par des applaudissements qui devinrent bientôt un enthousiasme des plus déchaînés. À la fin de l’acte, au milieu d’une tempête de cris, je conduisis mes chanteurs sur scène pour les saluts habituels de remerciement. Comme le troisième acte était trop court pour être fastidieux, et que les effets scéniques étaient à la fois nouveaux et impressionnants, nous ne pouvions nous empêcher d’espérer avoir remporté un véritable triomphe, d’autant plus que de nouvelles salves d’applaudissements marquèrent la fin de la représentation. Mendelssohn, qui se trouvait alors à Berlin avec Meyerbeer pour des affaires liées à la direction musicale générale, était présent dans une loge pendant cette représentation. Il suivit son déroulement.
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Avec un visage pâle, il vint ensuite me murmurer d’un ton las : « Eh bien, je suppose que vous êtes satisfait maintenant ! » Je le rencontrai plusieurs fois durant mon bref séjour à Berlin, et passai également une soirée avec lui à écouter divers morceaux de musique de chambre. Mais jamais plus aucun mot concernant Le Hollandais volant ne franchit ses lèvres, à part des questions sur la deuxième représentation et sur le fait que ce soit Devrient ou quelqu’un d’autre qui y interpréterait le rôle. J’appris en outre qu’il avait réagi avec la même indifférence à la chaleur sincère de mes allusions à sa propre musique pour Le Songe d’une nuit d’été, qui était jouée fréquemment à cette époque et que j’entendais pour la première fois. La seule chose dont il parla en détail fut l’acteur Gern, qui jouait dans Zettel, et qu’il jugeait exagérer son rôle.
Quelques jours plus tard eut lieu une deuxième représentation avec le même casting. Mes impressions de cette soirée furent encore plus choquantes que celles de la précédente. De toute évidence, la première nuit m’avait valu quelques amis, qui étaient présents à nouveau, car ils commencèrent à applaudir après l’ouverture. Mais d’autres répondirent par des sifflements, et pour le reste de la soirée, personne n’osa plus applaudir. Mon vieil ami Heine était arrivé entre-temps de Dresde, envoyé par notre propre conseil d’administration pour étudier les décors de Le Songe d’une nuit d’été pour notre théâtre. Il était présent à cette deuxième représentation et m’avait convaincu d’accepter l’invitation d’un de ses parents berlinois à dîner après la représentation dans un bar vinicole Unter den Linden. Très fatigué, je le suivis jusqu’à une maison sordide et mal éclairée, où je bus du vin à la hâte, d’un air maussade, pour me réchauffer, tout en écoutant la conversation gênée de mon ami bienveillant et de son compagnon, pendant que je parcourais les journaux du jour. J’avais désormais tout le loisir de lire les critiques qu’ils contenaient sur la première représentation de mon Le Hollandais volant. Un terrible spasme me saisit le cœur en réalisant le ton méprisant et l’audace sans pareille de leur ignorance furieuse à l’égard de mon nom et de mon œuvre. Notre ami berlinois et hôte, un véritable philistin, dit qu’il savait comment les choses se passeraient au théâtre cette nuit-là, après avoir lu ces critiques le matin. Les gens de Berlin, ajouta-t-il, attendent de savoir ce que Rellstab et ses complices ont à dire, puis ils savent comment se comporter. Ce bon homme était impatient de me remonter le moral et commanda vin sur vin. Heine raviva ses souvenirs de nos joyeuses années de Rienzi à Dresde, jusqu’à ce que finalement les deux me raccompagnent, titubant et étourdi, à mon hôtel.
Quelques jours plus tard eut lieu une deuxième représentation avec le même casting. Mes impressions de cette soirée furent encore plus choquantes que celles de la précédente. De toute évidence, la première nuit m’avait valu quelques amis, qui étaient présents à nouveau, car ils commencèrent à applaudir après l’ouverture. Mais d’autres répondirent par des sifflements, et pour le reste de la soirée, personne n’osa plus applaudir. Mon vieil ami Heine était arrivé entre-temps de Dresde, envoyé par notre propre conseil d’administration pour étudier les décors de Le Songe d’une nuit d’été pour notre théâtre. Il était présent à cette deuxième représentation et m’avait convaincu d’accepter l’invitation d’un de ses parents berlinois à dîner après la représentation dans un bar vinicole Unter den Linden. Très fatigué, je le suivis jusqu’à une maison sordide et mal éclairée, où je bus du vin à la hâte, d’un air maussade, pour me réchauffer, tout en écoutant la conversation gênée de mon ami bienveillant et de son compagnon, pendant que je parcourais les journaux du jour. J’avais désormais tout le loisir de lire les critiques qu’ils contenaient sur la première représentation de mon Le Hollandais volant. Un terrible spasme me saisit le cœur en réalisant le ton méprisant et l’audace sans pareille de leur ignorance furieuse à l’égard de mon nom et de mon œuvre. Notre ami berlinois et hôte, un véritable philistin, dit qu’il savait comment les choses se passeraient au théâtre cette nuit-là, après avoir lu ces critiques le matin. Les gens de Berlin, ajouta-t-il, attendent de savoir ce que Rellstab et ses complices ont à dire, puis ils savent comment se comporter. Ce bon homme était impatient de me remonter le moral et commanda vin sur vin. Heine raviva ses souvenirs de nos joyeuses années de Rienzi à Dresde, jusqu’à ce que finalement les deux me raccompagnent, titubant et étourdi, à mon hôtel.
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Il était déjà minuit. Alors que le serveur me guidait à travers ses couloirs sombres jusqu’à ma chambre, un gentleman vêtu de noir, au visage pâle et raffiné, s’approcha et dit qu’il souhaitait me parler. Il m’informa qu’il attendait là depuis la fin de la pièce, et qu’étant déterminé à me voir, il était resté jusqu’à présent. Je m’excusai en prétendant être tout à fait incapable de discuter affaires, ajoutant que, bien que je ne sois pas vraiment enclin aux festivités, j’avais, comme il pouvait le constater, bu un peu trop de vin de manière quelque peu stupide. Je dis cela d’une voix balbutiante ; mais mon étrange visiteur semblait d’autant moins disposé à être repoussé. Il m’accompagna jusqu’à ma chambre, affirmant qu’il était d’autant plus impératif pour lui de me parler. Nous nous assîmes dans la pièce froide, à la faible lumière d’une seule bougie, puis il commença à parler. Dans un langage fluide et impressionnant, il raconta qu’il avait assisté ce soir-là à la représentation de mon Fliegender Holländer, et qu’il comprenait très bien l’humeur dans laquelle les événements de la soirée m’avaient plongé. C’est précisément pour cette raison qu’il estimait qu rien ne devait l’empêcher de me parler ce soir-là, et il me dit que dans le Fliegender Holländer j’avais créé une œuvre inégalée. De plus, sa connaissance de cette œuvre avait éveillé en lui un espoir nouveau et inattendu pour l’avenir de l’art allemand ; et ce serait dommage si je cédais à quelque sentiment de découragement suite à l’accueil médiocre réservé à elle par le public berlinois. Mes cheveux se hérissèrent. L’une des créations fantastiques de Hoffmann était entrée physiquement dans ma vie. Je ne trouvai rien à dire, si ce n’est demander le nom de mon visiteur, ce qui sembla le surprendre, car je lui avais parlé la veille chez Mendelssohn. Il dit que notre conversation et mon comportement y avaient laissé une telle impression sur lui, et l’avaient rempli d’un regret soudain de ne pas avoir suffisamment surmonté son aversion pour l’opéra en général pour assister à la première représentation, au point qu’il avait immédiatement décidé de ne pas manquer la deuxième. Son nom, ajouta-t-il, était le professeur Werder. « Ça ne sert à rien », dis-je, « il doit écrire son nom ». Ayant obtenu du papier et de l’encre, il fit ce que je demandais, et nous nous séparâmes. Je m’effondrai inconsciemment sur le lit pour un sommeil profond et revigorant. Le lendemain matin, je me sentais frais et en forme. Je rendis une visite d’adieu à Schroeder-Devrient, qui me promit de faire tout son possible pour le Fliegender Holländer dès que possible, je touchai mes cent ducats de rémunération et partis pour la maison. En passant par Leipzig, j’utilisai mes ducats pour rembourser diverses avances que mes proches m’avaient accordées durant la période difficile de mon séjour là-bas.
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Dresde, puis j’ai continué mon voyage pour me reposer parmi mes livres et méditer sur la profonde impression que m’avait faite la visite de minuit de Werder. Avant la fin de cet hiver, j’ai reçu une invitation sincère pour Hambourg, en vue de la représentation de Rienzi. Le directeur entreprenant, M. Cornet, par l’intermédiaire duquel elle était arrivée, avoua qu’il rencontrait de nombreuses difficultés dans la gestion de son théâtre et avait besoin d’un grand succès. Après l’accueil réservé à cette œuvre à Dresde, il pensait pouvoir l’obtenir grâce à la production de Rienzi. Je me suis donc rendu là-bas au mois de mars. Le voyage n’était pas facile à cette époque, car après Hanovre il fallait continuer en calèche postale, et traverser l’Elbe, pleine de glace flottante, était une entreprise risquée. En raison d’un grand incendie survenu récemment, la ville de Hambourg était en cours de reconstruction, et il y avait encore de vastes espaces envahis de ruines. Le froid et un ciel constamment sombre rendent mes souvenirs de ce séjour quelque peu prolongé dans cette ville tout sauf agréables. J’étais tourmenté au point de devoir répéter avec du matériel médiocre, propre seulement aux plus misérables spectacles théâtraux ; épuisé et exposé à des rhumes constants, je passais la plupart de mon temps libre dans la solitude de ma chambre d’auberge. Mes expériences antérieures avec des théâtres mal organisés et mal gérés me revinrent en mémoire. J’étais particulièrement déprimé en réalisant que j’étais devenu, sans m’en rendre compte, le complice des intérêts les plus vils du directeur Cornet. Son unique objectif était de créer une sensation, qu’il pensait devoir également me servir ; non seulement il me proposa un salaire plus faible, mais il suggéra même qu’il soit payé par tranches. La dignité de la décoration scénique, dont il n’avait pas la moindre idée, fut complètement sacrifiée au plus ridicule et au plus vulgaire faste. Il imaginait que le faste était tout ce qui était vraiment nécessaire pour assurer mon succès. Ainsi, il rassembla tous les vieux costumes de ballet de son stock, pensant que tant qu’ils sembleraient suffisamment joyeux et qu’il y aurait beaucoup de monde en mouvement sur scène, je devrais être satisfait. Mais le pire de tout était le chanteur qu’il mit à disposition pour le rôle-titre. C’était un homme nommé Wurda, un ténor âgé, flasque et sans voix, qui chantait Rienzi avec l’expression d’un amoureux — comme par exemple Elvino dans Somnanibula. Il était si affreux que j’eus l’idée de faire s’effondrer le Capitole au deuxième acte, afin de l’enterrer plus tôt sous ses ruines, un plan qui aurait permis d’éliminer plusieurs des processions, qui étaient si
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Cher au cœur du directeur. J’ai trouvé mon unique rayon de lumière dans une chanteuse qui m’a enchanté par la passion avec laquelle elle interprétait le rôle d’Adriano. Il s’agissait de Mme Fehringer, qui fut ensuite engagée par Liszt pour le rôle d’Ortrud dans la production de Lohengrin à Weimar, mais à ce moment-là ses capacités s’étaient considérablement détériorées. Rien ne pouvait être plus déprimant que ma participation à cette opéra dans de telles circonstances sombres. Pourtant, il n’y avait aucun signe extérieur d’échec. Le directeur espérait néanmoins conserver Rienzi dans son répertoire jusqu’à ce que Tichatschek puisse venir à Hambourg pour donner aux habitants de cette ville une véritable idée de la pièce. Cela eut effectivement lieu l’été suivant.
Mon découragement et ma mauvaise humeur n’échappèrent pas à M. Cornet, et ayant découvert que je souhaitais offrir un perroquet à ma femme, il réussit à se procurer un oiseau très beau, qu’il me donna en cadeau d’adieu. Je l’ai emporté avec moi, dans sa petite cage, lors de mon triste voyage de retour, et j’ai été touché de voir qu’il me rendait rapidement mes soins et devint très attaché à moi. Minna m’a accueilli avec grande joie en voyant ce magnifique perroquet gris, car elle y voyait la preuve évidente que je devais accomplir quelque chose dans la vie. Nous avions déjà un petit chien charmant, né le jour de la première répétition de Rienzi à Dresde, qui, en raison de sa dévotion passionnée envers moi, était beaucoup caressé par tous ceux qui me connaissaient et visitaient ma maison durant ces années. Cet oiseau sociable, qui n’avait aucun vice et était un bon élève, venait maintenant compléter notre famille ; et les deux animaux contribuaient grandement à égayer notre demeure en l’absence d’enfants. Ma femme apprit bientôt à l’oiseau quelques extraits de chansons de Rienzi, avec lesquels il m’accueillait gentiment de loin dès qu’il m’entendait monter les escaliers.
Ainsi, enfin, il semblait que mon foyer fût établi, avec toutes les perspectives possibles d’une existence confortable.
Il n’y eut plus de tournées pour représenter aucune de mes opéras, pour la simple raison qu’aucune représentation n’eut lieu. Comme il était évident que la diffusion de mes œuvres dans le monde théâtral serait une affaire très lente, je conclus que cela était probablement dû au fait qu’il n’existait pas d’adaptations pour piano. Je pensai donc qu’il valait mieux s’efforcer de résoudre ce problème à tout prix, et afin d’obtenir les profits escomptés, j’eus l’idée de publier à mes propres frais. J’entamai donc des démarches auprès de F. Meser, le marchand de musique de la cour, qui n’avait jusqu’alors publié qu’une valse.
Mon découragement et ma mauvaise humeur n’échappèrent pas à M. Cornet, et ayant découvert que je souhaitais offrir un perroquet à ma femme, il réussit à se procurer un oiseau très beau, qu’il me donna en cadeau d’adieu. Je l’ai emporté avec moi, dans sa petite cage, lors de mon triste voyage de retour, et j’ai été touché de voir qu’il me rendait rapidement mes soins et devint très attaché à moi. Minna m’a accueilli avec grande joie en voyant ce magnifique perroquet gris, car elle y voyait la preuve évidente que je devais accomplir quelque chose dans la vie. Nous avions déjà un petit chien charmant, né le jour de la première répétition de Rienzi à Dresde, qui, en raison de sa dévotion passionnée envers moi, était beaucoup caressé par tous ceux qui me connaissaient et visitaient ma maison durant ces années. Cet oiseau sociable, qui n’avait aucun vice et était un bon élève, venait maintenant compléter notre famille ; et les deux animaux contribuaient grandement à égayer notre demeure en l’absence d’enfants. Ma femme apprit bientôt à l’oiseau quelques extraits de chansons de Rienzi, avec lesquels il m’accueillait gentiment de loin dès qu’il m’entendait monter les escaliers.
Ainsi, enfin, il semblait que mon foyer fût établi, avec toutes les perspectives possibles d’une existence confortable.
Il n’y eut plus de tournées pour représenter aucune de mes opéras, pour la simple raison qu’aucune représentation n’eut lieu. Comme il était évident que la diffusion de mes œuvres dans le monde théâtral serait une affaire très lente, je conclus que cela était probablement dû au fait qu’il n’existait pas d’adaptations pour piano. Je pensai donc qu’il valait mieux s’efforcer de résoudre ce problème à tout prix, et afin d’obtenir les profits escomptés, j’eus l’idée de publier à mes propres frais. J’entamai donc des démarches auprès de F. Meser, le marchand de musique de la cour, qui n’avait jusqu’alors publié qu’une valse.
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Et j’ai signé un accord avec lui pour que son entreprise figure en tant qu’éditeurs nominaux, à la condition qu’elle reçoive une commission de dix pour cent, tandis que je fournirais le capital nécessaire. Comme il fallait publier deux opéras, y compris Rienzi, une œuvre d’une ampleur exceptionnelle, il était peu probable que ces publications soient très rentables, à moins que, en plus des choix musicaux habituels pour piano, j’publie également des adaptations, comme de la musique sans paroles, pour duo ou solo. Cela nécessitait un capital assez important. J’avais aussi besoin de fonds pour rembourser les prêts déjà mentionnés, pour régler de vieilles dettes, ainsi que pour couvrir les dépenses restantes liées à la décoration de ma maison. J’étais donc contraint de tenter de obtenir des sommes bien plus importantes. J’ai présenté mon projet et ses motivations à Schroder-Devrient, qui venait de retourner à Dresde à Pâques 1844 pour remplir un nouveau contrat. Elle croyait au futur de mes œuvres, reconnaissait la particularité de ma situation ainsi que la justesse de mes calculs, et déclara sa volonté de fournir le capital nécessaire à la publication de mes opéras, refusant de considérer cet acte comme impliquant un quelconque sacrifice de sa part. Elle proposa de se procurer cet argent en vendant ses investissements dans les obligations d’État polonaises, et j’étais censé verser le taux d’intérêt habituel. La chose semblait si facile et si naturelle que j’ai immédiatement pris toutes les dispositions nécessaires avec mon imprimeur de Leipzig et me suis mis au travail pour publier mes opéras. Lorsque l’ampleur du travail à accomplir a entraîné la nécessité de versements importants à l’avance, je me suis tourné vers mon ami pour obtenir un premier avancement. C’est alors que j’ai fait face à une nouvelle étape dans la vie de cette célèbre dame, qui m’a placé dans une situation aussi désastreuse qu’inattendue. Après s’être séparée quelque temps auparavant du malchanceux Herr von Munchhausen et être revenue, semble-t-il, avec ferveur repentante à sa relation antérieure avec mon ami Hermann Müller, il s’est avéré qu’elle n’avait trouvé aucune véritable satisfaction dans cette nouvelle relation. Au contraire, l’étoile de son existence, qu’elle avait tant et si ardemment désirée, était enfin apparue sous la forme d’un autre lieutenant des Gardes. Avec une véhémence qui minimisait sa trahison envers son ancien ami, elle choisit ce jeune homme mince, dont les faiblesses morales et intellectuelles étaient évidentes pour tous, comme la pierre angulaire de l’amour de sa vie. Il prit ce bonheur qui lui arrivait si sérieusement qu’il ne supportait aucune plaisanterie et s’empara aussitôt de la fortune de sa future épouse, estimant que c’était défavorablement
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et investi de manière imprudente, pensant connaître des moyens bien plus rentables pour l’utiliser. Ma vriende expliqua donc, avec beaucoup de peine et une gêne évidente, qu’elle avait renoncé à tout contrôle sur son capital et qu’elle était incapable de tenir sa promesse envers moi. À cause de cela, je me retrouvai impliqué dans une série d’embrouilles et de problèmes qui dominèrent désormais ma vie et m’enfoncèrent dans des chagrins qui laissèrent leur empreinte sombre sur toutes mes entreprises ultérieures. Il était clair que je ne pouvais plus abandonner le projet de publication envisagé. La seule solution satisfaisante à mes difficultés résidait dans la réalisation de mon projet et le succès que j’espérais en tirer. Je fus donc contraint de consacrer toutes mes énergies à rassembler les fonds nécessaires pour publier mes deux opéras, auxquels Tannhäuser devrait probablement bientôt être ajouté. J’ai d’abord fait appel à mes amis, et dans certains cas j’ai dû payer des taux d’intérêt exorbitants, même pour de courtes périodes. Pour l’instant, ces détails suffisent à préparer le lecteur à la catastrophe vers laquelle je glissais inéluctablement. L’impossibilité de ma situation ne se manifesta pas d’emblée. Il ne semblait y avoir aucune raison de désespérer quant à la diffusion future de mes œuvres opéraques dans les théâtres d’Allemagne, bien que mon expérience m’indiquât que ce processus serait lent. Malgré les expériences décevantes à Berlin et à Hambourg, il y avait de nombreux signes encourageants. Avant tout, Rienzi conservait sa popularité auprès du peuple de Dresde, une ville qui occupait sans aucun doute une place très importante, surtout pendant les mois d’été, lorsque tant d’étrangers venus de tous les horizons y passent. Mon opéra, qui ne pouvait être entendu nulle part ailleurs, était très demandé, tant par les Allemands que par les autres visiteurs, et était toujours accueilli avec une approbation marquée, ce qui me surprenait beaucoup. Ainsi, une représentation de Rienzi, surtout en été, devenait une véritable fête dionysiaque, dont l’effet sur moi ne pouvait manquer d’être encourageant. Une fois, Liszt faisait partie de ces visiteurs. Comme Rienzi n’était pas au répertoire au moment de son arrivée, il persuada la direction, à sa demande insistante, d’organiser une représentation spéciale. Je le rencontrai entre les actes dans la loge de Tichatschek, et fui vivement encouragé et touché par son appréciation presque enthousiaste, exprimée de la manière la plus emphatique. Le genre de vie auquel Liszt était alors
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Le temps condamné, qui le liait à un environnement perpétuel d’éléments distrayants et excitants, nous privait de toute relation plus intime et fructueuse. Pourtant, à partir de ce moment-là, je continuai à recevoir des témoignages constants de l’impression profonde et durable que j’avais laissée en lui, ainsi que du souvenir bienveillant qu’il gardait de moi. De diverses régions du monde, là où ses succès le menaient, des gens, principalement issus des classes supérieures, venaient à Dresde pour entendre Rienzi. Ils avaient été si intéressés par les récits de Liszt sur mon œuvre, ainsi que par ses interprétations de divers extraits, qu’ils venaient tous dans l’attente de quelque chose d’exceptionnellement important.
Outre ces signes de la sympathie enthousiaste et amicale de Liszt, d’autres témoignages profondément émouvants arrivèrent de différentes sources. Le début spectaculaire de Werder, lors de sa visite à minuit après la deuxième représentation du Fliegender Holländer à Berlin, fut bientôt suivi d’une démarche similaire, sous forme d’une lettre passionnée d’une personnalité tout aussi inconnue, Alwino Frommann, qui devint par la suite mon ami fidèle. Après mon départ de Berlin, elle entendit Schroder-Devrient jouer deux fois le Fliegender Holländer, et la lettre dans laquelle elle décrivait l’effet produit par mon œuvre m’exprima pour la première fois des sentiments vigoureux et profonds, témoignant d’une reconnaissance sincère et profonde, telle que seuls les plus grands maîtres en ont rarement l’occasion, et qui ne peut manquer d’exercer une influence considérable sur leur esprit et leur âme, assoiffés de confiance en soi.
Je n’ai pas de souvenirs très précis de mes actions durant cette première année passée en tant que chef d’orchestre dans un domaine de travail qui devenait de plus en plus familier. À l’occasion de l’anniversaire de ma nomination, et dans une certaine mesure comme reconnaissance personnelle, on me chargea de faire venir Armida de Gluck. Nous l’avons représentée en mars 1843, avec la collaboration de Schroder-Devrient, juste avant son départ temporaire de Dresde. Une grande importance était attachée à cette représentation, car, au même moment, Meyerbeer inaugurait sa fonction de directeur général à Berlin par une représentation de la même œuvre. En effet, c’est à Berlin que naquit le respect extraordinaire porté à une telle commémoration de Gluck. On m’a dit que Meyerbeer se rendit chez Rellstab avec la partition d’Armida afin d’y obtenir des indications concernant son interprétation adéquate.
Outre ces signes de la sympathie enthousiaste et amicale de Liszt, d’autres témoignages profondément émouvants arrivèrent de différentes sources. Le début spectaculaire de Werder, lors de sa visite à minuit après la deuxième représentation du Fliegender Holländer à Berlin, fut bientôt suivi d’une démarche similaire, sous forme d’une lettre passionnée d’une personnalité tout aussi inconnue, Alwino Frommann, qui devint par la suite mon ami fidèle. Après mon départ de Berlin, elle entendit Schroder-Devrient jouer deux fois le Fliegender Holländer, et la lettre dans laquelle elle décrivait l’effet produit par mon œuvre m’exprima pour la première fois des sentiments vigoureux et profonds, témoignant d’une reconnaissance sincère et profonde, telle que seuls les plus grands maîtres en ont rarement l’occasion, et qui ne peut manquer d’exercer une influence considérable sur leur esprit et leur âme, assoiffés de confiance en soi.
Je n’ai pas de souvenirs très précis de mes actions durant cette première année passée en tant que chef d’orchestre dans un domaine de travail qui devenait de plus en plus familier. À l’occasion de l’anniversaire de ma nomination, et dans une certaine mesure comme reconnaissance personnelle, on me chargea de faire venir Armida de Gluck. Nous l’avons représentée en mars 1843, avec la collaboration de Schroder-Devrient, juste avant son départ temporaire de Dresde. Une grande importance était attachée à cette représentation, car, au même moment, Meyerbeer inaugurait sa fonction de directeur général à Berlin par une représentation de la même œuvre. En effet, c’est à Berlin que naquit le respect extraordinaire porté à une telle commémoration de Gluck. On m’a dit que Meyerbeer se rendit chez Rellstab avec la partition d’Armida afin d’y obtenir des indications concernant son interprétation adéquate.
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Peu de temps après, j’entendis également une histoire étrange au sujet de deux chandeliers en argent, avec lesquels le célèbre compositeur aurait éclairé le critique tout aussi célèbre en lui montrant la partition de son Feldlager in Schlesien ; j’ai donc décidé de ne pas accorder trop d’importance aux instructions qu’il avait pu recevoir, mais plutôt de m’aider moi-même en traitant avec soin cette partition difficile, et en y introduisant de la douceur en modulant autant que possible les variations de tonalité. J’eus plus tard la satisfaction de recevoir une appréciation extrêmement chaleureuse de ma version de la part de M. Eduard Devrient, un grand connaisseur de Gluck. Après avoir entendu cette opéra telle que nous l’avions interprétée, et en la comparant à la représentation berlinoise, il loua chaleureusement le caractère tendrement modulé de notre interprétation de certaines parties, qui, selon lui, avaient été présentées à Berlin avec la plus grande rudesse. Il mentionna, à titre d’exemple frappant, un bref chœur en do majeur de nymphes masculines et féminines dans le troisième acte. En introduisant un tempo plus modéré et un piano très doux, j’avais tenté de libérer ce passage de la rudesse originelle avec laquelle Devrient l’avait entendu interprété à Berlin — probablement avec une fidélité traditionnelle. Mon procédé le plus simple, et celui que j’adoptais fréquemment pour dissimuler la rigidité irritante ou le mouvement orchestral de l’original, était une modification minutieuse du Basso-continuo, qui était joué sans interruption en temps commun. Je me sentis obligé de remédier à cela, en partie par un jeu legato, et en partie par le pizzicato. Notre direction était généreuse en dépenses pour les aspects extérieurs, en particulier la décoration, et, en tant qu’opéra spectaculaire, l’œuvre attirait des salles assez grandes, ce qui me valut la réputation d’être un chef d’orchestre très adapté à Gluck, et quelqu’un qui partageait sa vision. Ce résultat était d’autant plus frappant que l’Iphigénie en Tauride, œuvre bien supérieure, dans laquelle l’interprétation du rôle-titre par Devrient était admirable, avait été jouée devant des salles vides. Je dus vivre de cette réputation pendant longtemps, car il arrivait souvent que je sois contraint de donner des interprétations médiocres de pièces du répertoire, y compris les opéras de Mozart. La médiocrité de celles-ci était particulièrement décevante pour ceux qui, après mon succès avec Armida, s’attendaient à beaucoup de ma part pour l’interprétation de ces œuvres, et furent donc grandement déçus. Même les auditeurs sympathiques cherchaient à expliquer leur déception en prétendant que je ne savais pas apprécier Mozart et que je ne pouvais pas le comprendre. Mais ils ne comprenaient pas à quel point il m’était impossible, en tant que simple chef d’orchestre, d’exercer une véritable influence sur de telles interprétations hésitantes.
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des représentations, qui n’étaient données que comme solutions de fortune, et souvent sans répétition. En effet, en cette matière, je me trouvais souvent dans une situation délicate, laquelle, étant donné mon impuissance à y remédier, contribuait non peu à rendre insupportables tant ma nouvelle fonction que ma dépendance aux motifs les plus méprisables d’une routine théâtrale déjà alourdie par les soucis professionnels. Cela devint en fait pire que ce à quoi je m’attendais, malgré ma connaissance préalable de la précarité d’une telle vie. Mon collègue Reissiger, à qui je confiais de temps en temps mes doléances concernant l’attention négligente de la direction générale envers nos demandes visant à assurer des représentations correctes dans le domaine de l’opéra, me consola en disant que moi aussi, comme lui, abandonnerais tôt ou tard toutes ces modes et me soumettrais au destin inéluctable d’un chef d’orchestre. Sur ce, il se frappa fièrement le ventre, espérant que je pourrais bientôt me vanter d’en avoir un aussi rond que le sien.
J’eus une autre raison de haïr de plus en plus ces méthodes approximatives grâce à une connaissance plus approfondie de l’esprit avec lequel même les chefs d’orchestre éminents abordaient la reproduction de nos chefs-d’œuvre. Au cours de cette première année, Mendelssohn fut invité à diriger son St. Paul lors d’un des concerts du Dimanche des Rameaux dans la chapelle de Dresde, alors très célèbre. La connaissance que j’acquis ainsi de cette œuvre, dans de telles circonstances favorables, me plut tellement que je tentai à nouveau d’approcher le compositeur avec des intentions sincères et amicales ; mais une conversation remarquable que j’eus avec lui le soir de cette représentation dissuada rapidement et étrangement mon désir. Après l’oratorio, Reissiger devait diriger la Huitième Symphonie de Beethoven. Lors de la répétition précédente, j’avais remarqué que Reissiger avait commis l’erreur de tous les chefs d’orchestre ordinaires en prenant le tempo di minuetto du troisième mouvement à un rythme de valse dénué de sens, ce qui faisait non seulement perdre à toute l’œuvre son caractère imposant, mais rendait également le trio absolument ridicule, car il était impossible d’interpréter la partie de violoncelle à une telle vitesse. J’avais attiré l’attention de Reissiger sur ce défaut, et il acquiesça à mon avis, promettant de jouer cette partie au vrai tempo de minuetto. Je rapportai cela à Mendelssohn, alors qu’il se reposait après sa propre prestation dans la loge à côté de moi, écoutant la symphonie. Lui aussi reconnut que j’avais raison et pensa qu’elle devait être jouée comme je l’avais dit. Et voilà que le troisième mouvement commença. Reissiger, il est vrai, ne possédait pas encore la puissance nécessaire pour opérer un changement aussi important d’un seul coup.
J’eus une autre raison de haïr de plus en plus ces méthodes approximatives grâce à une connaissance plus approfondie de l’esprit avec lequel même les chefs d’orchestre éminents abordaient la reproduction de nos chefs-d’œuvre. Au cours de cette première année, Mendelssohn fut invité à diriger son St. Paul lors d’un des concerts du Dimanche des Rameaux dans la chapelle de Dresde, alors très célèbre. La connaissance que j’acquis ainsi de cette œuvre, dans de telles circonstances favorables, me plut tellement que je tentai à nouveau d’approcher le compositeur avec des intentions sincères et amicales ; mais une conversation remarquable que j’eus avec lui le soir de cette représentation dissuada rapidement et étrangement mon désir. Après l’oratorio, Reissiger devait diriger la Huitième Symphonie de Beethoven. Lors de la répétition précédente, j’avais remarqué que Reissiger avait commis l’erreur de tous les chefs d’orchestre ordinaires en prenant le tempo di minuetto du troisième mouvement à un rythme de valse dénué de sens, ce qui faisait non seulement perdre à toute l’œuvre son caractère imposant, mais rendait également le trio absolument ridicule, car il était impossible d’interpréter la partie de violoncelle à une telle vitesse. J’avais attiré l’attention de Reissiger sur ce défaut, et il acquiesça à mon avis, promettant de jouer cette partie au vrai tempo de minuetto. Je rapportai cela à Mendelssohn, alors qu’il se reposait après sa propre prestation dans la loge à côté de moi, écoutant la symphonie. Lui aussi reconnut que j’avais raison et pensa qu’elle devait être jouée comme je l’avais dit. Et voilà que le troisième mouvement commença. Reissiger, il est vrai, ne possédait pas encore la puissance nécessaire pour opérer un changement aussi important d’un seul coup.
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Après avoir travaillé avec succès pendant longtemps sur son orchestre, il suivit la coutume habituelle et adopta un tempo di minuetto dans le même rythme de valse. Au moment où j’allais exprimer ma colère, Mendelssohn me fit un signe amical, comme s’il pensait que c’était ce que je voulais, et que j’avais compris la musique de cette manière. J’étais tellement stupéfait par cet absolu manque de sensibilité de la part du célèbre musicien que je restai sans voix ; depuis lors, mon propre avis sur Mendelssohn mûrit progressivement, un avis qui fut ensuite confirmé par R. Schumann. Ce dernier, en exprimant la joie sincère qu’il avait ressentie en entendant la version que j’avais donnée du premier mouvement de la Neuvième Symphonie de Beethoven, me dit qu’il avait été contraint d’entendre année après année cette version interprétée par Mendelssohn à une vitesse parfaitement déroutante.
Au milieu de mon angoisse désespérée de pouvoir exercer une influence sur l’esprit dans lequel étaient exécutées nos œuvres les plus nobles, je devais lutter contre le profond mécontentement que me causait mon travail sur le répertoire théâtral ordinaire. Ce n’est que le dimanche des Rameaux de l’année 1844, juste après mon expédition décourageante à Hambourg, que mon désir de diriger la Symphonie pastorale fut satisfait. Mais de nombreux défauts restaient encore sans correction, et pour les éliminer, je dus employer des méthodes indirectes qui me causèrent beaucoup de tracas. Par exemple, lors de ces concerts célèbres, l’agencement de l’orchestre, dont les membres étaient assis en une longue rangée étroite et semi-circulaire autour du chœur des chanteurs, était d’une stupidité inconcevable ; il fallut l’explication de Reissiger pour que je comprenne une telle folie. Il me dit que tous ces agencements dataient de l’époque du regretté chef d’orchestre Morlacchi, qui, en tant que compositeur d’opéras italien, ne possédait aucune véritable conscience de l’importance de l’orchestre ni de ses exigences. Lorsque je demandai donc pourquoi on lui avait permis de se mêler de choses qu’il ne comprenait pas, j’appris que la préférence accordée à cet Italien, tant par la cour que par la direction générale, même contre Carl Maria von Weber, avait toujours été absolue et ne tolérait aucune contradiction. On m’avertit que, même aujourd’hui, nous rencontrerions de grandes difficultés pour nous débarrasser de ces vices hérités, car l’opinion dominante dans les cercles les plus élevés était toujours que c’était lui qui avait le mieux compris ce qu’il faisait.
Une fois de plus, mes souvenirs d’enfance concernant le eunuque Sassaroli me revinrent à l’esprit, et je me rappelai l’avertissement de la veuve de Weber au sujet de la signification de ma succession au poste de chef d’orchestre de son mari à Dresde. Mais, malgré tout cela, notre interprétation de la Symphonie pastorale
Au milieu de mon angoisse désespérée de pouvoir exercer une influence sur l’esprit dans lequel étaient exécutées nos œuvres les plus nobles, je devais lutter contre le profond mécontentement que me causait mon travail sur le répertoire théâtral ordinaire. Ce n’est que le dimanche des Rameaux de l’année 1844, juste après mon expédition décourageante à Hambourg, que mon désir de diriger la Symphonie pastorale fut satisfait. Mais de nombreux défauts restaient encore sans correction, et pour les éliminer, je dus employer des méthodes indirectes qui me causèrent beaucoup de tracas. Par exemple, lors de ces concerts célèbres, l’agencement de l’orchestre, dont les membres étaient assis en une longue rangée étroite et semi-circulaire autour du chœur des chanteurs, était d’une stupidité inconcevable ; il fallut l’explication de Reissiger pour que je comprenne une telle folie. Il me dit que tous ces agencements dataient de l’époque du regretté chef d’orchestre Morlacchi, qui, en tant que compositeur d’opéras italien, ne possédait aucune véritable conscience de l’importance de l’orchestre ni de ses exigences. Lorsque je demandai donc pourquoi on lui avait permis de se mêler de choses qu’il ne comprenait pas, j’appris que la préférence accordée à cet Italien, tant par la cour que par la direction générale, même contre Carl Maria von Weber, avait toujours été absolue et ne tolérait aucune contradiction. On m’avertit que, même aujourd’hui, nous rencontrerions de grandes difficultés pour nous débarrasser de ces vices hérités, car l’opinion dominante dans les cercles les plus élevés était toujours que c’était lui qui avait le mieux compris ce qu’il faisait.
Une fois de plus, mes souvenirs d’enfance concernant le eunuque Sassaroli me revinrent à l’esprit, et je me rappelai l’avertissement de la veuve de Weber au sujet de la signification de ma succession au poste de chef d’orchestre de son mari à Dresde. Mais, malgré tout cela, notre interprétation de la Symphonie pastorale
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Il a connu un succès au-delà de toutes les attentes, et ce plaisir incomparable et merveilleusement stimulant que j’allais désormais tirer de ma relation avec les œuvres de Beethoven m’a permis pour la première fois de prendre conscience de sa force prolifique. Kockel partageait ce plaisir avec une sympathie sincère ; il me soutenait de ses yeux et de ses oreilles à chaque répétition, restait toujours à mes côtés, et était d’accord avec moi tant dans son appréciation que dans ses objectifs. Après ce succès encourageant, j’allais connaître la satisfaction d’un autre triomphe à l’été, qui, bien qu’il n’eût pas d’importance particulière du point de vue musical, revêtait une grande importance sociale. Le roi de Saxe, envers qui, comme je l’ai déjà dit, j’avais ressenti une forte attirance depuis qu’il était le prince Friedrich, devait rentrer après une longue visite en Angleterre. Les nouvelles reçues sur son séjour là-bas avaient grandement réjoui mon âme patriotique. Alors que ce monarque simple, qui fuyait toute pompe et toute démonstration bruyante, se trouvait en Angleterre, il arriva que le tsar Nicolas se rendît tout à coup en visite chez la reine. À son honneur, de grandes festivités et des revues militaires furent organisées, auxquelles notre roi, contre sa volonté, fut contraint de participer, et dut donc subir les acclamations enthousiastes de la foule anglaise, qui montra très ouvertement sa préférence pour lui par rapport au tsar impopulaire. Cette préférence se refléta également dans les journaux, de sorte qu’un flot de louanges arriva d’Angleterre jusqu’à notre petite Saxe, remplissant nous tous d’une fierté particulière pour notre roi. Alors que j’étais dans cet état d’esprit qui m’absorbait complètement, j’appris que des préparatifs étaient en cours à Leipzig pour accueillir spécialement le roi à son retour, accueil qui devait être encore élevé par un festival musical dont Mendelssohn devait assurer la direction. J’ai demandé ce qui allait se passer à Dresde, et j’ai appris que le roi ne comptait pas s’y arrêter du tout, mais se rendrait directement à sa résidence d’été à Pillnitz. Une brève réflexion m’a montré que cela ne ferait qu’accroître mon désir de préparer un accueil agréable et chaleureux pour Sa Majesté. Étant un serviteur de la Couronne, toute tentative de ma part de rendre hommage à Dresde pourrait avoir l’air d’une parade officielle, ce qui n’était pas acceptable. J’ai donc eu l’idée de rassembler rapidement tous ceux qui savaient jouer ou chanter, afin que nous puissions interpréter une chanson d’accueil composée à la hâte en l’honneur de cet événement. L’obstacle à mon plan était que mon directeur Lüttichau était absent, occupé dans l’une de ses campagnes…
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places. Parvenir à un accord avec mon collègue Reissiger aurait, de plus, entraîné des retards et donné à l’événement l’aspect d’une ovation officielle que je souhaitais éviter. Comme il ne fallait pas perdre de temps, si l’on voulait faire quelque chose digne de l’occasion — le roi devait arriver dans quelques jours —, j’ai profité de ma fonction de chef du Glee Club pour convoquer tous ses chanteurs et instrumentistes à mon secours. En plus d’eux, j’ai invité les membres de notre compagnie théâtrale ainsi que ceux de l’orchestre à se joindre à nous. Une fois cela fait, je me suis rendu rapidement à Pillnitz pour régler les choses avec le Lord Chamberlain, que j’ai trouvé favorablement disposé envers mon projet. Le seul moment de loisir que je pouvais trouver pour composer les paroles de ma chanson et les mettre en musique était pendant le trajet rapide aller-retour, car une fois de retour chez moi, il fallait que tout soit prêt pour le copiste et le lithographe. La sensation agréable de filer à travers l’air chaud de l’été et la belle campagne, associée à l’affection sincère que je ressentais pour notre prince allemand, qui avait motivé mes efforts, m’a exalté et m’a mis dans un état de grande tension, durant lequel j’ai pu former une idée claire des contours lyriques de la « Marche de Tannhäuser », qui vit le jour pour la première fois lors de cette cérémonie de bienvenue royale. Peu après, j’ai développé ce thème, créant ainsi la marche qui devint la plus populaire des mélodies que j’avais composées jusqu’alors.
Le lendemain, il fallut la répéter avec cent vingt instrumentistes et trois cents chanteurs. J’ai eu l’audace de les inviter à se retrouver sur la scène du Théâtre de la Cour, où tout s’est déroulé à merveille. Tout le monde était ravi, y compris moi, lorsque un messager arriva du directeur, qui venait juste de revenir en ville, demandant un entretien immédiat. Littichau était furieux au-delà de toute mesure face à ma manière autoritaire de procéder, dont il avait été informé par notre bon ami Reissiger. Si sa couronne de baron avait été sur sa tête pendant cet entretien, elle serait certainement tombée. Le fait que j’aie mené personnellement mes négociations avec les fonctionnaires de la cour et que je puisse affirmer que mes efforts avaient connu un succès extraordinairement rapide provoqua sa fureur la plus profonde, car l’importance principale de sa propre position résidait justement dans le fait de présenter toujours tout ce qui devait être obtenu par ces moyens comme entouré des plus grands obstacles et encadré par l’étiquette la plus stricte. J’ai proposé d’annuler tout cela, mais cela ne fit qu’embarrasser davantage lui. Je lui demandai alors
Le lendemain, il fallut la répéter avec cent vingt instrumentistes et trois cents chanteurs. J’ai eu l’audace de les inviter à se retrouver sur la scène du Théâtre de la Cour, où tout s’est déroulé à merveille. Tout le monde était ravi, y compris moi, lorsque un messager arriva du directeur, qui venait juste de revenir en ville, demandant un entretien immédiat. Littichau était furieux au-delà de toute mesure face à ma manière autoritaire de procéder, dont il avait été informé par notre bon ami Reissiger. Si sa couronne de baron avait été sur sa tête pendant cet entretien, elle serait certainement tombée. Le fait que j’aie mené personnellement mes négociations avec les fonctionnaires de la cour et que je puisse affirmer que mes efforts avaient connu un succès extraordinairement rapide provoqua sa fureur la plus profonde, car l’importance principale de sa propre position résidait justement dans le fait de présenter toujours tout ce qui devait être obtenu par ces moyens comme entouré des plus grands obstacles et encadré par l’étiquette la plus stricte. J’ai proposé d’annuler tout cela, mais cela ne fit qu’embarrasser davantage lui. Je lui demandai alors
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ce qu’il voulait que je fasse, si le projet devait encore être mis en œuvre. Sur ce point, il semblait incertain, mais pensait que j’avais montré un grand manque de compassion en l’ignorant, ainsi que Reissiger. Je répondis que j’étais parfaitement prêt à remettre ma composition et la direction de l’œuvre à Reissiger. Mais il ne pouvait l’accepter, car il avait vraiment une opinion extrêmement négative de Reissiger, ce dont j’étais très bien conscient. Son véritable grief était que j’avais arrangé toute l’affaire avec le Lord Chamberlain, Herr von Reizenstein, qui était son ennemi personnel, et il ajouta que je ne pouvais pas imaginer l’impolitesse qu’il avait dû endurer de la part de cet officier. Cette explosion de confiance me facilita l’exhibition d’une émotion presque sincère, à laquelle il répondit par un haussement d’épaules, signifiant qu’il devait se résigner à une nécessité désagréable.
Mais mon projet était menacé encore plus sérieusement par le temps affreux que par cette tempête avec le directeur ; car il pleuvait à verse toute la journée. Si cela persistait, ce qui semblait fort probable, je pourrais à peine partir à cinq heures du matin, comme prévu, avec mes centaines d’aideurs, pour donner un concert tôt le matin à Pillnitz, à deux heures de distance. J’anticipais un tel désastre avec une véritable consternation. Mais Röckel me consola en disant que je pouvais compter sur un temps magnifique le lendemain ; car j’avais de la chance ! Cette croyance en ma chance m’a suivi depuis lors, jusqu’à mes derniers jours ; et au milieu des grands malheurs qui ont souvent entravé mes entreprises, j’ai eu l’impression que cette affirmation était une insulte cruelle envers le destin. Mais cette fois, du moins, mon ami avait raison ; le 12 août 1844 fut, du lever du soleil jusqu’au soir, la journée d’été la plus parfaite que je puisse me rappeler de toute ma vie. La sensation de bonheur intense avec laquelle je vis ma légion insouciante de musiciens et chanteurs vêtus de couleurs vives se rassembler à travers les brumes matinales favorables à bord de notre steamer, gonfla ma poitrine d’une foi ardente en ma étoile porte-bonheur.
Grâce à mon impulsivité amicale, j’avais réussi à surmonter le ressentiment sourd de Reissiger et à le convaincre de partager l’honneur de notre entreprise en dirigeant lui-même l’exécution de ma composition. Lorsque nous arrivâmes sur place, tout se déroula merveilleusement. Le roi et la famille royale furent visiblement touchés, et durant les temps difficiles qui suivirent, on m’a dit que la reine de Saxe parlait de cette occasion avec une émotion particulière, la qualifiant du jour le plus beau de sa vie. Après que Reissiger eut brandi sa baguette avec grande dignité, et que j’eus chanté avec les ténors du chœur, nous deux, directeurs
Mais mon projet était menacé encore plus sérieusement par le temps affreux que par cette tempête avec le directeur ; car il pleuvait à verse toute la journée. Si cela persistait, ce qui semblait fort probable, je pourrais à peine partir à cinq heures du matin, comme prévu, avec mes centaines d’aideurs, pour donner un concert tôt le matin à Pillnitz, à deux heures de distance. J’anticipais un tel désastre avec une véritable consternation. Mais Röckel me consola en disant que je pouvais compter sur un temps magnifique le lendemain ; car j’avais de la chance ! Cette croyance en ma chance m’a suivi depuis lors, jusqu’à mes derniers jours ; et au milieu des grands malheurs qui ont souvent entravé mes entreprises, j’ai eu l’impression que cette affirmation était une insulte cruelle envers le destin. Mais cette fois, du moins, mon ami avait raison ; le 12 août 1844 fut, du lever du soleil jusqu’au soir, la journée d’été la plus parfaite que je puisse me rappeler de toute ma vie. La sensation de bonheur intense avec laquelle je vis ma légion insouciante de musiciens et chanteurs vêtus de couleurs vives se rassembler à travers les brumes matinales favorables à bord de notre steamer, gonfla ma poitrine d’une foi ardente en ma étoile porte-bonheur.
Grâce à mon impulsivité amicale, j’avais réussi à surmonter le ressentiment sourd de Reissiger et à le convaincre de partager l’honneur de notre entreprise en dirigeant lui-même l’exécution de ma composition. Lorsque nous arrivâmes sur place, tout se déroula merveilleusement. Le roi et la famille royale furent visiblement touchés, et durant les temps difficiles qui suivirent, on m’a dit que la reine de Saxe parlait de cette occasion avec une émotion particulière, la qualifiant du jour le plus beau de sa vie. Après que Reissiger eut brandi sa baguette avec grande dignité, et que j’eus chanté avec les ténors du chœur, nous deux, directeurs
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Nous fûmes convoqués devant la famille royale. Le roi exprima chaleureusement sa gratitude, tandis que la reine nous fit l’honneur de dire que j’avais très bien composé et que Reissiger avait très bien dirigé. Sa Majesté nous demanda de répéter seulement les trois dernières strophes, car, en raison d’une dent ulcérée douloureuse, il ne pouvait rester dehors beaucoup plus longtemps. J’inventai rapidement une évolution combinée, dont l’exécution remarquablement réussie m’enchante encore aujourd’hui. J’ai fait répéter toute la chanson, mais, conformément au souhait du roi, seule une strophe fut chantée dans notre formation en croissant originelle. Au début de la deuxième strophe, je fis avancer mes quatre cents musiciens et chanteurs indisciplinés en marche à travers le jardin ; à mesure qu’ils s’éloignaient, cela était organisé de telle sorte que les dernières notes ne parvenaient aux oreilles royales qu’à l’instar d’un chant onirique résonnant. Grâce à mon activité sans égale et à mon aide constante, ce défilé se déroula si régulièrement que l’on ne perçut aucune hésitation, ni dans le rythme ni dans l’exécution, et l’ensemble aurait pu être pris pour une manœuvre théâtrale soigneusement répétée. Arrivés dans la cour du château, nous découvrîmes, grâce à la prévoyance bienveillante de la reine, qu’un copieux petit-déjeuner avait été préparé pour notre groupe sur la pelouse, où les tables étaient déjà dressées. Nous voyions souvent notre hôtesse royale elle-même superviser activement les serviteurs ou se déplacer avec une joie exaltée dans les fenêtres et les couloirs du château. Chaque regard rayonnait de ravissement pour mon âme, en tant qu’auteur du bonheur général, et j’avais presque l’impression, au milieu des gloires de cette journée, que le millénaire avait été proclamé. Après avoir erré ensemble dans les magnifiques jardins du château, sans omettre de visiter Keppgrund, qui m’avait tant été cher durant ma jeunesse, nous retournâmes tard dans la nuit, dans une excellente humeur, à Dresde.
Le lendemain matin, j fus de nouveau convoqué auprès du directeur. Mais un changement s’était opéré en lui pendant la nuit. Alors que je commençais à m’excuser pour l’anxiété que je lui avais causée, l’homme grand et maigre, au visage dur et sec, me saisit par la main et s’adressa à moi avec une expression extatique que je suis certain que personne d’autre n’a jamais vue sur son visage. Il me dit de ne plus parler de ces angoisses. J’étais un grand homme, et bientôt personne ne saurait rien de lui, tandis que j’aurais été universellement admiré et aimé. Je fus profondément ému et voulus seulement exprimer ma gêne face à une telle explosion inattendue, quand il m’interrompit gentiment et chercha à échapper à ses propres émotions par des confidences enjouées. Avec un sourire, il fit allusion à l’abnégation qui
Le lendemain matin, j fus de nouveau convoqué auprès du directeur. Mais un changement s’était opéré en lui pendant la nuit. Alors que je commençais à m’excuser pour l’anxiété que je lui avais causée, l’homme grand et maigre, au visage dur et sec, me saisit par la main et s’adressa à moi avec une expression extatique que je suis certain que personne d’autre n’a jamais vue sur son visage. Il me dit de ne plus parler de ces angoisses. J’étais un grand homme, et bientôt personne ne saurait rien de lui, tandis que j’aurais été universellement admiré et aimé. Je fus profondément ému et voulus seulement exprimer ma gêne face à une telle explosion inattendue, quand il m’interrompit gentiment et chercha à échapper à ses propres émotions par des confidences enjouées. Avec un sourire, il fit allusion à l’abnégation qui
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il avait cédé la place d’honneur en une occasion si extraordinaire à un homme indigne comme Reissiger. Lorsque je lui assurai que cet acte m’avait procuré la plus vive satisfaction, et que j’avais moi-même convaincu mon collègue de prendre la relève, il avoua qu’enfin il commençait à me comprendre, mais il ne parvint absolument pas à saisir comment l’autre pouvait accepter une position à laquelle il n’avait aucun droit.
L’attitude changée de Lüttichau envers moi fut telle que, pendant quelque temps, nos échanges professionnels prirent un ton presque confidentiel. Mais, malheureusement, avec le temps, les choses se détériorèrent, au point que notre relation devint empreinte d’une hostilité ouverte ; néanmoins, une certaine tendresse particulière de sa part envers moi était toujours clairement perceptible chez cet homme singulier. En fait, on pourrait presque dire que beaucoup de ses abus ultérieurs envers moi ressemblaient davantage aux plaintes étrangement déformées d’un amour qui n’a reçu aucune réponse.
Pour mes vacances cette année-là, je me rendis, début septembre, au vignoble de Fischer, près de Loschwitz, non loin du célèbre vignoble de Firidlater, où, un peu plus tard dans l’année, je louai une résidence d’été. C’est là, sous l’effet stimulant et réconfortant de six semaines de vie en plein air, que j’ai composé la musique pour le deuxième acte de Tannhäuser, que j’ai achevée le 15 octobre. Pendant cette période, une représentation de Rienzi eut lieu devant un public d’une importance tout à fait exceptionnelle. Pour cet événement, je me rendis en ville. Spontini, Meyerbeer et le général Lwoff, compositeur de l’hymne national russe, étaient assis ensemble dans une loge. Je ne cherchai pas à savoir quelle impression mon opéra avait faite sur ces juges érudits et grands personnages du monde musical. Il me suffisait d’avoir la satisfaction complaisante de savoir qu’ils avaient entendu mon œuvre, souvent interprétée, devant une salle comble et sous des applaudissements enthousiastes. À la fin de l’opéra, je fus ravi que l’on m’amène mon petit chien Peps, qui m’avait suivi depuis la campagne ; sans attendre de saluer les célébrités européennes, je partis immédiatement avec lui vers notre tranquille vignoble, où Minna fut grandement soulagée de retrouver son petit animal, qu’elle croyait perdu depuis des heures.
C’est aussi là que je reçus la visite de Werder, l’homme dont j’avais fait la connaissance à Berlin dans des circonstances si dramatiques. Mais cette fois, il apparut sous son apparence humaine ordinaire, sous la lumière bienveillante du ciel, et nous discutâmes amicalement de la véritable valeur de…
L’attitude changée de Lüttichau envers moi fut telle que, pendant quelque temps, nos échanges professionnels prirent un ton presque confidentiel. Mais, malheureusement, avec le temps, les choses se détériorèrent, au point que notre relation devint empreinte d’une hostilité ouverte ; néanmoins, une certaine tendresse particulière de sa part envers moi était toujours clairement perceptible chez cet homme singulier. En fait, on pourrait presque dire que beaucoup de ses abus ultérieurs envers moi ressemblaient davantage aux plaintes étrangement déformées d’un amour qui n’a reçu aucune réponse.
Pour mes vacances cette année-là, je me rendis, début septembre, au vignoble de Fischer, près de Loschwitz, non loin du célèbre vignoble de Firidlater, où, un peu plus tard dans l’année, je louai une résidence d’été. C’est là, sous l’effet stimulant et réconfortant de six semaines de vie en plein air, que j’ai composé la musique pour le deuxième acte de Tannhäuser, que j’ai achevée le 15 octobre. Pendant cette période, une représentation de Rienzi eut lieu devant un public d’une importance tout à fait exceptionnelle. Pour cet événement, je me rendis en ville. Spontini, Meyerbeer et le général Lwoff, compositeur de l’hymne national russe, étaient assis ensemble dans une loge. Je ne cherchai pas à savoir quelle impression mon opéra avait faite sur ces juges érudits et grands personnages du monde musical. Il me suffisait d’avoir la satisfaction complaisante de savoir qu’ils avaient entendu mon œuvre, souvent interprétée, devant une salle comble et sous des applaudissements enthousiastes. À la fin de l’opéra, je fus ravi que l’on m’amène mon petit chien Peps, qui m’avait suivi depuis la campagne ; sans attendre de saluer les célébrités européennes, je partis immédiatement avec lui vers notre tranquille vignoble, où Minna fut grandement soulagée de retrouver son petit animal, qu’elle croyait perdu depuis des heures.
C’est aussi là que je reçus la visite de Werder, l’homme dont j’avais fait la connaissance à Berlin dans des circonstances si dramatiques. Mais cette fois, il apparut sous son apparence humaine ordinaire, sous la lumière bienveillante du ciel, et nous discutâmes amicalement de la véritable valeur de…
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Le Hollandais volant : mon esprit s’était quelque peu détourné de cette œuvre depuis que Tannhäuser m’avait occupé l’esprit. Il me semblait en effet étrange d’être contredit sur ce point par mon ami et de recevoir de sa part des instructions concernant la signification de ma propre œuvre. Lorsque nous sommes retournés dans nos quartiers d’hiver, j’ai essayé d’éviter qu’un intervalle aussi long ne s’écoule entre la composition du deuxième et du troisième acte, comme cela avait été le cas pour le premier et le deuxième. Malgré de nombreuses occupations prenantes, j’ai réussi à atteindre mon objectif. En cultivant avec soin l’habitude de faire des promenades solitaires, et grâce à leur influence apaisante sur moi, j’ai pu terminer la musique de l’acte III avant le 29 décembre, c’est-à-dire avant la fin de l’année. Pendant cette période, mon temps était d’ailleurs très sérieusement occupé par la visite que nous a rendue Spontini au sujet d’une représentation proposée de sa Vestale, dont les préparatifs venaient juste de commencer. Les épisodes singuliers et les caractéristiques propres aux échanges que j’ai eus ainsi avec ce maître éminent et aux cheveux blancs restent si vivement gravés dans ma mémoire qu’ils semblent dignes d’une place dans ce récit. Comme, avec la coopération de Schroder-Devrient, nous pouvions globalement compter sur une interprétation admirable de l’opéra, j’ai suggéré à Lüttichau d’inviter Spontini à assurer personnellement la direction de son œuvre justement célèbre. Il venait de quitter Berlin définitivement, après y avoir subi de grandes humiliations ; une telle invitation à ce moment-là serait une preuve bien timide de respect. Cet invitation fut donc envoyée, et comme c’était à moi-même qu’on avait confié la direction de l’opéra, j’eus la tâche particulière de trancher cette question avec le maître. Ma lettre, bien qu’écrite en français, lui inspira une haute estime pour mon zèle envers ce projet, et dans une réponse aimable il m’informa de ses souhaits spécifiques concernant les dispositions à prendre pour sa collaboration. Quant aux chanteurs, et sachant qu’un Schroder-Devrient faisait partie du groupe, il exprima ouvertement sa satisfaction. Pour ce qui est du chœur et du ballet, il tenait pour acquis que rien ne manquerait à la dignité de la représentation ; enfin, en ce qui concerne l’orchestre, il s’attendait à ce qu’il lui plaise également, car il supposait qu’il contenait le complément nécessaire d’instruments excellents qui, pour reprendre ses propres mots, « devraient fournir à la représentation douze bonnes contrebasses ! » (le tout garni de douze bonnes contre-basses). Cette phrase
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Cela m’a complètement ébloui, car la proportion ainsi exposée de manière si directe en chiffres m’a donné une conception si logique de ses attentes exigeantes, que je me suis empressé d’aller avertir le directeur que l’entreprise à laquelle nous avions entrepris de nous lancer ne se révélerait finalement pas aussi facile que nous le pensions. Son inquiétude fut grande, et il dit qu’il fallait immédiatement élaborer un plan pour annuler cet engagement.
Lorsque Schroder-Devrient apprit notre dilemme, connaissant bien Spontini, elle rit comme si elle ne cesserait jamais devant l’audace ingénue avec laquelle nous avions envoyé notre invitation. Une légère indisposition dont elle souffrait alors offrit une excuse valable pour un retard, plus ou moins prolongé, et elle le mit généreusement à notre disposition. En réalité, Spontini nous avait exhortés à agir avec toute la rapidité possible dans la mise en œuvre de notre projet, car, étant attendu avec impatience à Paris, il ne pouvait nous accorder que peu de temps.
Il me revint donc de tisser ce réseau de tromperies innocentes par lesquelles nous espérions détourner le maître d’une acceptation définitive de notre invitation. Nous pouvions enfin respirer librement et commençâmes aussitôt les répétitions. Mais juste la veille du jour où nous prévoyions de tenir nos répétitions complètes à notre guise, voilà ! vers midi, une voiture s’arrêta devant ma porte ; à l’intérieur, vêtu d’un long manteau bleu en toile de pilote, se trouvait rien de moins que le maître lui-même, dont les manières ressemblaient à celles d’un grand seigneur espagnol. Sans être accompagné et très excité, il entra dans ma chambre, me montra mes lettres et prouva, à partir de notre correspondance, que l’invitation n’avait pas été refusée, mais qu’il avait respecté avec précision tous nos souhaits. Oubliant pour l’instant tous les embarras possibles, dans ma joie sincère de voir cet homme merveilleux devant moi et d’entendre son œuvre dirigée par lui-même, je m’engageai aussitôt à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour répondre à ses désirs. Je fis cette déclaration avec la plus grande sincérité et zèle. Il sourit avec une gentillesse presque enfantine en m’écoutant, et je le suppliai aussitôt de diriger la répétition prévue pour le lendemain. Il devint alors soudain pensif et commença à peser les nombreux inconvénients d’une telle démarche de sa part. Son agitation devint si intense qu’il eut beaucoup de mal à s’exprimer clairement sur quoi que ce fût, et il ne fut pas facile pour moi de savoir quelles dispositions de notre part pourraient le convaincre d’assumer la répétition du lendemain. Après un instant de réflexion, il demanda quel genre de baguette j’avais l’habitude d’utiliser pour diriger. De mes mains, je lui indiquai la longueur et l’épaisseur approximatives d’un bâton en bois de taille moyenne, comme en fournissait habituellement notre responsable du chœur.
Lorsque Schroder-Devrient apprit notre dilemme, connaissant bien Spontini, elle rit comme si elle ne cesserait jamais devant l’audace ingénue avec laquelle nous avions envoyé notre invitation. Une légère indisposition dont elle souffrait alors offrit une excuse valable pour un retard, plus ou moins prolongé, et elle le mit généreusement à notre disposition. En réalité, Spontini nous avait exhortés à agir avec toute la rapidité possible dans la mise en œuvre de notre projet, car, étant attendu avec impatience à Paris, il ne pouvait nous accorder que peu de temps.
Il me revint donc de tisser ce réseau de tromperies innocentes par lesquelles nous espérions détourner le maître d’une acceptation définitive de notre invitation. Nous pouvions enfin respirer librement et commençâmes aussitôt les répétitions. Mais juste la veille du jour où nous prévoyions de tenir nos répétitions complètes à notre guise, voilà ! vers midi, une voiture s’arrêta devant ma porte ; à l’intérieur, vêtu d’un long manteau bleu en toile de pilote, se trouvait rien de moins que le maître lui-même, dont les manières ressemblaient à celles d’un grand seigneur espagnol. Sans être accompagné et très excité, il entra dans ma chambre, me montra mes lettres et prouva, à partir de notre correspondance, que l’invitation n’avait pas été refusée, mais qu’il avait respecté avec précision tous nos souhaits. Oubliant pour l’instant tous les embarras possibles, dans ma joie sincère de voir cet homme merveilleux devant moi et d’entendre son œuvre dirigée par lui-même, je m’engageai aussitôt à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour répondre à ses désirs. Je fis cette déclaration avec la plus grande sincérité et zèle. Il sourit avec une gentillesse presque enfantine en m’écoutant, et je le suppliai aussitôt de diriger la répétition prévue pour le lendemain. Il devint alors soudain pensif et commença à peser les nombreux inconvénients d’une telle démarche de sa part. Son agitation devint si intense qu’il eut beaucoup de mal à s’exprimer clairement sur quoi que ce fût, et il ne fut pas facile pour moi de savoir quelles dispositions de notre part pourraient le convaincre d’assumer la répétition du lendemain. Après un instant de réflexion, il demanda quel genre de baguette j’avais l’habitude d’utiliser pour diriger. De mes mains, je lui indiquai la longueur et l’épaisseur approximatives d’un bâton en bois de taille moyenne, comme en fournissait habituellement notre responsable du chœur.
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Recouvert de papier blanc frais. Il soupira et demanda si je pensais qu’il était possible de lui procurer d’ici demain une baguette en ébène noir, dont il indiqua la longueur et l’épaisseur respectables par un geste, et à chaque extrémité de laquelle devait être fixée une grosse boule d’ivoire assez grande. Je promis de préparer une telle baguette pour le prochain répétition, qui devrait au moins ressembler à ce qu’il désirait, ainsi qu’une autre en matériaux appropriés pour le jour du spectacle proprement dit. Visiblement soulagé, il passa alors sa main sur son front et m’autorisa à annoncer son accord pour diriger le lendemain. Après avoir encore une fois insisté sur ses exigences concernant la baguette, il retourna à son hôtel.
J’avais l’impression de vivre un rêve ; dans un tourbillon d’excitation, je me hâtai de diffuser la nouvelle de ce qui s’était passé et de ce qui allait se passer. Nous étions plutôt pris au piège. Schroder-Devrient offrit de devenir notre bouc émissaire, tandis que je discutais en détail avec le menuisier du théâtre au sujet de la baguette. Elle se révéla être tout à fait conforme : elle avait la longueur et la largeur requises, était de couleur noire et possédait deux grosses boules blanches. Puis vint le répétition fatidique. Spontini semblait visiblement mal à l’aise sur son siège dans l’orchestre. Tout d’abord, il voulut que les hautboïstes soient placés derrière lui. Comme ce changement partiel de position à ce moment précis aurait provoqué beaucoup de confusion dans l’agencement de l’orchestre, je promis d’effectuer ce changement après la répétition. Il ne dit plus rien et prit sa baguette. En un instant, je compris pourquoi il accordait une telle importance à sa forme et à sa taille. Il la tenait, contrairement aux autres chefs d’orchestre, non pas par l’extrémité, mais la saisissait par le milieu avec son poing fermé, la brandissant de manière à montrer clairement qu’il maniait sa baguette comme un bâton de maréchal, non pas pour marquer le rythme, mais pour donner des ordres.
La confusion apparut dès la première scène, aggravée par le fait que les instructions du maître, adressées tant à l’orchestre qu’aux chanteurs, étaient rendues presque incompréhensibles par son usage confus de la langue allemande. Au moins pouvons-nous comprendre rapidement qu’il était particulièrement soucieux de nous faire abandonner l’idée qu’il s’agissait d’une répétition complète, et de nous montrer qu’il comptait revoir l’opéra en profondeur depuis le début. Grande fut en effet la désolation de mon bon vieux chef de chœur et régisseur, Fischer – qui avait auparavant défendu avec enthousiasme l’idée d’inviter Spontini – lorsqu’il réalisa que le désordre dans notre répertoire était désormais inévitable. Ce sentiment grandit progressivement jusqu’à devenir de la colère, dans laquelle toute nouvelle suggestion de Spontini était ignorée.
J’avais l’impression de vivre un rêve ; dans un tourbillon d’excitation, je me hâtai de diffuser la nouvelle de ce qui s’était passé et de ce qui allait se passer. Nous étions plutôt pris au piège. Schroder-Devrient offrit de devenir notre bouc émissaire, tandis que je discutais en détail avec le menuisier du théâtre au sujet de la baguette. Elle se révéla être tout à fait conforme : elle avait la longueur et la largeur requises, était de couleur noire et possédait deux grosses boules blanches. Puis vint le répétition fatidique. Spontini semblait visiblement mal à l’aise sur son siège dans l’orchestre. Tout d’abord, il voulut que les hautboïstes soient placés derrière lui. Comme ce changement partiel de position à ce moment précis aurait provoqué beaucoup de confusion dans l’agencement de l’orchestre, je promis d’effectuer ce changement après la répétition. Il ne dit plus rien et prit sa baguette. En un instant, je compris pourquoi il accordait une telle importance à sa forme et à sa taille. Il la tenait, contrairement aux autres chefs d’orchestre, non pas par l’extrémité, mais la saisissait par le milieu avec son poing fermé, la brandissant de manière à montrer clairement qu’il maniait sa baguette comme un bâton de maréchal, non pas pour marquer le rythme, mais pour donner des ordres.
La confusion apparut dès la première scène, aggravée par le fait que les instructions du maître, adressées tant à l’orchestre qu’aux chanteurs, étaient rendues presque incompréhensibles par son usage confus de la langue allemande. Au moins pouvons-nous comprendre rapidement qu’il était particulièrement soucieux de nous faire abandonner l’idée qu’il s’agissait d’une répétition complète, et de nous montrer qu’il comptait revoir l’opéra en profondeur depuis le début. Grande fut en effet la désolation de mon bon vieux chef de chœur et régisseur, Fischer – qui avait auparavant défendu avec enthousiasme l’idée d’inviter Spontini – lorsqu’il réalisa que le désordre dans notre répertoire était désormais inévitable. Ce sentiment grandit progressivement jusqu’à devenir de la colère, dans laquelle toute nouvelle suggestion de Spontini était ignorée.
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Il n’y eut que des reproches futiles et frivoles, auxquels il répondit sans ménagement dans le plus grossier allemand. Après l’un des chœurs, Spontini m’appela à ses côtés et murmura : « Mais savez-vous, vos chœurs ne chantent pas mal » ; Fischer, voyant cela avec méfiance, me cria de colère : « Que veut donc ce vieux porc maintenant ? » et j’eus du mal à calmer cet enthousiaste rapidement converti.
Mais notre retard le plus sérieux survint, durant le premier acte, à cause des mouvements d’une marche triomphale. Avec une insistance très forte, le maître exprima son profond mécontentement face à l’attitude apathique de notre troupe pendant la procession des vierges vestales. Il ignorait complètement que, sur ordre de notre régisseur, ils s’étaient agenouillés à l’apparition des prêtresses ; car il était si excité, et en même temps si terriblement myope, qu’il ne percevait rien qui ne fût visible à l’œil nu. Ce qu’il exigeait, c’était que l’armée romaine manifeste son respect dévot de manière plus spectaculaire, en se jetant tous ensemble au sol et en marquant ce geste par un coup retentissant de leurs lances sur leurs boucliers. D’innombrables tentatives furent faites, mais quelqu’un trébuchait toujours, soit trop tôt, soit trop tard. Puis il répéta lui-même l’action plusieurs fois avec sa baguette sur le bureau, mais en vain ; le bruit n’était pas suffisamment net et percutant. Cela me rappela l’impression que j’avais eue quelques années auparavant à Berlin, face à la précision merveilleuse et à l’effet presque alarmant avec lesquels j’avais vu des mouvements similaires exécutés dans la pièce Ferdinand Cortez, et je réalisai qu’il faudrait accentuer immédiatement et de manière fastidieuse notre douceur habituelle dans ces manœuvres avant de pouvoir répondre aux exigences du maître pointilleux. À la fin du premier acte, Spontini monta lui-même sur scène afin d’expliquer en détail les raisons pour lesquelles il souhaitait reporter son opéra pour une longue période, afin de préparer, par d’innombrables répétitions, sa représentation selon ses goûts. Il s’attendait à trouver les acteurs du Théâtre de la Cour de Dresde rassemblés là pour l’écouter ; mais la troupe s’était déjà dispersée. Chanteurs et régisseur s’étaient hâtivement éparpillés dans toutes les directions pour exprimer, chacun à sa manière, la détresse de la situation. Seuls les ouvriers, les nettoyeurs de lampes et quelques membres du chœur se rassemblèrent en demi-cercle autour de Spontini, afin de voir cet homme remarquable tandis qu’il parlait avec un effet prodigieux des exigences de l’art théâtral véritable. En me tournant vers cette scène désolante, je fis doucement et respectueusement remarquer à Spontini…
Mais notre retard le plus sérieux survint, durant le premier acte, à cause des mouvements d’une marche triomphale. Avec une insistance très forte, le maître exprima son profond mécontentement face à l’attitude apathique de notre troupe pendant la procession des vierges vestales. Il ignorait complètement que, sur ordre de notre régisseur, ils s’étaient agenouillés à l’apparition des prêtresses ; car il était si excité, et en même temps si terriblement myope, qu’il ne percevait rien qui ne fût visible à l’œil nu. Ce qu’il exigeait, c’était que l’armée romaine manifeste son respect dévot de manière plus spectaculaire, en se jetant tous ensemble au sol et en marquant ce geste par un coup retentissant de leurs lances sur leurs boucliers. D’innombrables tentatives furent faites, mais quelqu’un trébuchait toujours, soit trop tôt, soit trop tard. Puis il répéta lui-même l’action plusieurs fois avec sa baguette sur le bureau, mais en vain ; le bruit n’était pas suffisamment net et percutant. Cela me rappela l’impression que j’avais eue quelques années auparavant à Berlin, face à la précision merveilleuse et à l’effet presque alarmant avec lesquels j’avais vu des mouvements similaires exécutés dans la pièce Ferdinand Cortez, et je réalisai qu’il faudrait accentuer immédiatement et de manière fastidieuse notre douceur habituelle dans ces manœuvres avant de pouvoir répondre aux exigences du maître pointilleux. À la fin du premier acte, Spontini monta lui-même sur scène afin d’expliquer en détail les raisons pour lesquelles il souhaitait reporter son opéra pour une longue période, afin de préparer, par d’innombrables répétitions, sa représentation selon ses goûts. Il s’attendait à trouver les acteurs du Théâtre de la Cour de Dresde rassemblés là pour l’écouter ; mais la troupe s’était déjà dispersée. Chanteurs et régisseur s’étaient hâtivement éparpillés dans toutes les directions pour exprimer, chacun à sa manière, la détresse de la situation. Seuls les ouvriers, les nettoyeurs de lampes et quelques membres du chœur se rassemblèrent en demi-cercle autour de Spontini, afin de voir cet homme remarquable tandis qu’il parlait avec un effet prodigieux des exigences de l’art théâtral véritable. En me tournant vers cette scène désolante, je fis doucement et respectueusement remarquer à Spontini…
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inutilité de sa déclamation, et promit que tout serait finalement fait exactement comme il le souhaitait. Finalement, je réussis à le tirer de la position indigne dans laquelle, à mon horreur, il avait été placé, en lui disant que M. Eduard Devrient, qui avait vu La Vestale à Berlin et gardait en mémoire tous les détails de la représentation, devrait personnellement former notre chœur et nos chanteurs pour leur donner une solennité digne de la circonstance lors de la réception des vestales. Cela le calma, et nous procédâmes à l’élaboration d’un plan de répétitions conforme à ses souhaits. Mais, malgré tout cela, j’étais le seul pour qui ce revirement étrange des événements n’était pas désagréable ; car, à travers les extravagances burlesques de Spontini et malgré ses excentricités extraordinaires, que j’ai cependant appris avec le temps à comprendre, je pouvais percevoir l’énergie miraculeuse avec laquelle il poursuivait et atteignait un idéal d’art théâtral devenu presque inconnu de nos jours. Nous commençâmes donc par une répétition au piano, au cours de laquelle le maître insista pour dire aux chanteurs ce qu’il voulait. Il ne nous dit cependant rien de nouveau, car il parla peu des détails de l’exécution ; en revanche, il développa longuement l’interprétation générale, et je remarquai qu’en faisant cela, il s’était habitué à accorder des concessions importantes aux grands chanteurs, en particulier à Schroder-Devrient et à Tichatschek. La seule chose qu’il fit fut d’interdire à ce dernier d’utiliser le mot Braut (fiancée), par lequel Licinius devait s’adresser à Julie dans la traduction allemande ; ce mot lui semblait affreux, et il ne comprenait pas comment quelqu’un pouvait mettre une telle sonorité vulgaire en musique. Il donna cependant un long discours au chanteur plutôt grossier et moins talentueux qui tenait le rôle du grand prêtre, et lui expliqua comment comprendre et interpréter ce personnage à partir du dialogue (en récitatif) entre lui et l’Haruspex. Il lui dit qu’il devait comprendre que tout cela reposait sur la magie rituelle et la superstition. Le Pontife devait montrer clairement qu’il n’avait pas peur de son adversaire à la tête de l’armée romaine, car, au pire des cas, il avait ses machines prêtes, qui, si nécessaire, rallumeraient miraculeusement le feu mort de Vesta. Ainsi, même si Julie parvenait à échapper au sacrifice, le pouvoir du sacerdoce resterait invulnérable. Lors d’une des répétitions, je demandai à Spontini pourquoi lui, qui utilisait d’habitude le trombone de manière très efficace, l’avait complètement laissé de côté.
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Lors de la magnifique marche triomphale du premier acte. Très surpris, il demanda : « N’ai-je pas de trombones ? » Je lui montrai la partition imprimée, et il me pria alors d’ajouter les trombones à la marche, afin qu’ils puissent être utilisés, si possible, lors de la répétition suivante. Il ajouta également : « J’ai entendu dans votre Rienzi un instrument que vous appelez basse-tuba ; je ne veux pas exclure cet instrument de l’orchestre : composez-moi une partie pour la Vestale. » Il me fit grand plaisir d’accomplir cette tâche pour lui avec toute la diligence et le bon jugement dont je disposais. Lors de la répétition, lorsqu’il entendit l’effet produit pour la première fois, il me lança un regard vraiment reconnaissant et apprécia tant les ajouts très simples que j’avais faits à sa partition qu’un peu plus tard il m’écrivit une lettre très amicale depuis Paris, dans laquelle il me demandait gentiment de lui envoyer les parties instrumentales supplémentaires que j’avais préparées pour lui. Son orgueil ne lui permettait cependant pas de demander ouvertement quelque chose pour lequel j’étais seul responsable, alors il écrivit : « Envoyez-moi une partition des trombones pour la marche triomphale et de la basse-tuba telle qu’elle a été exécutée sous ma direction à Dresde. » En outre, je montrai aussi à quel point je le respectais, par l’empressement avec lequel, à sa demande spéciale, je regroupai tous les instruments de l’orchestre. Il fut contraint de faire cette demande davantage par habitude que par principe, et l’importance qu’il accordait au fait de ne pas apporter la moindre modification à ses arrangements habituels m’en fut démontrée lorsqu’il m’expliqua sa méthode de direction. Il dirigeait l’orchestre, disait-il, uniquement avec ses yeux : « Mon œil gauche est le premier violon, mon œil droit le deuxième, et si l’œil doit avoir de l’efficacité, on ne doit pas porter de lunettes (comme le font tant de mauvais directeurs), même en cas de myopie. Moi », admit-il confidentiellement, « je ne vois pas à douze pouces devant moi, mais malgré tout je peux les faire jouer comme je le souhaite, simplement en les fixant du regard. » À certains égards, la manière arbitraire dont il organisait son orchestre était vraiment très irrationnelle. Depuis ses années à Paris, il avait conservé l’habitude de placer les deux hautboïstes juste derrière lui, et bien que ce fût une mode née d’un simple hasard, c’était une pratique à laquelle il adhérait toujours. La conséquence était que ces musiciens devaient tourner le bec de leurs instruments loin du public, et notre excellent hautboïste était tellement en colère à cause de cet arrangement que ce ne fut qu’avec beaucoup de diplomatie que je réussis à le calmer. En dehors de cela, la méthode de Spontini reposait sur un système absolument correct (qui, même de nos jours, est mal compris par certains Allemands).
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orchestres) consistant à répartir le quatuor à cordes dans toute l’orchestre. Ce système consistait en outre à empêcher les instruments à vent et à cuivres de se concentrer en un seul point (et de se noyer mutuellement) en les divisant des deux côtés, et en plaçant les instruments à vent plus délicats à une distance judicieuse les uns des autres, formant ainsi une chaîne entre les violons. Même certaines grandes et célèbres orchestres d’aujourd’hui conservent encore la coutume de diviser l’ensemble des instruments en deux moitiés, celles des cordes et des vents ; une disposition qui trahit une rudesse et un manque de compréhension du son de l’orchestre, qui devrait se fondre harmonieusement et être bien équilibré.
J’étais très heureux d’avoir l’occasion d’introduire cette excellente amélioration à Dresde, car maintenant que Spontini lui-même l’avait initiée, il était aisé d’obtenir l’autorisation du roi pour que cette modification soit maintenue. Après le départ de Spontini, il ne restait plus qu’à modifier et corriger certaines excentricités et caractéristiques arbitraires de ses arrangements ; et à partir de ce moment, j’ai atteint un haut niveau de succès avec mon orchestre.
Malgré toutes les particularités qu’il manifestait lors des répétitions, cet homme exceptionnel fascinait à tel point musiciens et chanteurs que la représentation attirait une attention tout à fait inhabituelle. Très caractéristique était l’énergie avec laquelle il insistait sur des accents rythmiques exceptionnellement marqués ; grâce à sa collaboration avec l’orchestre de Berlin, il avait acquis l’habitude de marquer la note qu’il souhaitait mettre en évidence par le mot diese (celui-ci), ce qui m’était d’abord complètement incompréhensible. Le grand chanteur Tichatschek, qui possédait un véritable génie pour le rythme, en était très satisfait ; car lui aussi avait pris l’habitude d’exiger du chœur une grande précision dans les entrées les plus importantes, affirmant que si l’on accentuait correctement la première note, le reste suivrait naturellement.
En somme, donc, un esprit de dévotion envers le maître s’est progressivement répandu dans l’orchestre ; seules les altos lui en ont gardé rancune pendant un certain temps, et pour cette raison. Pour l’accompagnement de la cantilène lugubre de Julie à la fin du deuxième acte, il ne supportait pas la manière dont les altos jouaient cet accompagnement horriblement sentimental. Se tournant soudain vers eux, il lança d’un ton funèbre : « Les altos meurent-ils ? » Les deux vieillards pâles et incurablement mélancoliques, qui tenaient obstinément leur place dans l’orchestre malgré leur droit à une pension, fixèrent Spontini avec une véritable peur, y voyant une menace, et je dus expliquer les souhaits de Spontini en termes sobres afin de les ramener à la réalité.
J’étais très heureux d’avoir l’occasion d’introduire cette excellente amélioration à Dresde, car maintenant que Spontini lui-même l’avait initiée, il était aisé d’obtenir l’autorisation du roi pour que cette modification soit maintenue. Après le départ de Spontini, il ne restait plus qu’à modifier et corriger certaines excentricités et caractéristiques arbitraires de ses arrangements ; et à partir de ce moment, j’ai atteint un haut niveau de succès avec mon orchestre.
Malgré toutes les particularités qu’il manifestait lors des répétitions, cet homme exceptionnel fascinait à tel point musiciens et chanteurs que la représentation attirait une attention tout à fait inhabituelle. Très caractéristique était l’énergie avec laquelle il insistait sur des accents rythmiques exceptionnellement marqués ; grâce à sa collaboration avec l’orchestre de Berlin, il avait acquis l’habitude de marquer la note qu’il souhaitait mettre en évidence par le mot diese (celui-ci), ce qui m’était d’abord complètement incompréhensible. Le grand chanteur Tichatschek, qui possédait un véritable génie pour le rythme, en était très satisfait ; car lui aussi avait pris l’habitude d’exiger du chœur une grande précision dans les entrées les plus importantes, affirmant que si l’on accentuait correctement la première note, le reste suivrait naturellement.
En somme, donc, un esprit de dévotion envers le maître s’est progressivement répandu dans l’orchestre ; seules les altos lui en ont gardé rancune pendant un certain temps, et pour cette raison. Pour l’accompagnement de la cantilène lugubre de Julie à la fin du deuxième acte, il ne supportait pas la manière dont les altos jouaient cet accompagnement horriblement sentimental. Se tournant soudain vers eux, il lança d’un ton funèbre : « Les altos meurent-ils ? » Les deux vieillards pâles et incurablement mélancoliques, qui tenaient obstinément leur place dans l’orchestre malgré leur droit à une pension, fixèrent Spontini avec une véritable peur, y voyant une menace, et je dus expliquer les souhaits de Spontini en termes sobres afin de les ramener à la réalité.
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Sur scène, M. Eduard Devrient a grandement contribué à créer des ensembles merveilleusement distincts ; il savait également comment satisfaire un certain souhait de Spontini, ce qui nous a tous plongés dans une confusion extrême. Conformément aux coupes adoptées par tous les théâtres allemands, nous avons également terminé l’opéra par le duo passionné, soutenu par le chœur, entre Licinius et Julia après leur sauvetage. Le maître, cependant, insista pour ajouter un chœur animé et un ballet au final, selon la méthode désuète de finition propre à l’opéra sérieux français. Il était absolument opposé à terminer son œuvre par un épisode lugubre dans un cimetière ; par conséquent, toute cette scène dut être modifiée. Vénus devait briller resplendissante dans une roseraie, et les amants longtemps malheureux devaient être mariés à son autel, au milieu de danses et de chants animés, par des prêtres et des prêtresses couverts de roses. Nous l’avons joué ainsi, mais malheureusement pas avec le succès que nous espérions tous.
Au cours de la représentation, qui se déroulait avec une précision et une vigueur admirables, nous sommes tombés sur une difficulté concernant le rôle principal, pour lequel aucun d’entre nous n’était préparé. Notre grande Schroder-Devrient n’était manifestement plus en âge de produire l’effet souhaité dans le rôle de la plus jeune des vierges vestales ; elle avait acquis des formes de femme mûre, et son âge était en outre accentué par la haute prêtresse au visage extrêmement juvénile avec qui elle devait jouer, dont la jeunesse était difficile à dissimuler. Il s’agissait de ma nièce, Johanna Wagner, qui, grâce à sa voix merveilleuse et à son grand talent d’actrice, faisait désirer à tout le public que les rôles des deux femmes soient inversés. Schroder-Devrient, bien consciente de ce fait, tenta par tous les moyens efficaces à sa disposition de surmonter sa position très difficile ; cet effort entraîna cependant fréquemment une grande exagération et une tension de la voix, et en un endroit particulièrement important, son rôle fut malheureusement surestimé. Lorsque, après le grand trio du deuxième acte, elle dut prononcer à bout de souffle les mots « er ist frei » (« il est libre »), puis s’éloigner de son amant sauvé vers l’avant de la scène, elle commit l’erreur de parler ces mots plutôt que de les chanter.
Elle avait souvent démontré l’effet d’un mot décisif prononcé avec une imitation exagérée mais précise des accents ordinaires de la langue parlée, en suscitant l’enthousiasme le plus fou du public lorsqu’elle murmurait presque les mots « Noch einen Schritt und du bist todt ! » (« Un pas de plus et tu es mort ! ») dans Fidelia. Cet effet terrifiant, que j’avais moi aussi ressenti, était produit par le choc — semblable au coup de hache du bourreau — que je subis en descendant soudainement de la sphère idéale à laquelle
Au cours de la représentation, qui se déroulait avec une précision et une vigueur admirables, nous sommes tombés sur une difficulté concernant le rôle principal, pour lequel aucun d’entre nous n’était préparé. Notre grande Schroder-Devrient n’était manifestement plus en âge de produire l’effet souhaité dans le rôle de la plus jeune des vierges vestales ; elle avait acquis des formes de femme mûre, et son âge était en outre accentué par la haute prêtresse au visage extrêmement juvénile avec qui elle devait jouer, dont la jeunesse était difficile à dissimuler. Il s’agissait de ma nièce, Johanna Wagner, qui, grâce à sa voix merveilleuse et à son grand talent d’actrice, faisait désirer à tout le public que les rôles des deux femmes soient inversés. Schroder-Devrient, bien consciente de ce fait, tenta par tous les moyens efficaces à sa disposition de surmonter sa position très difficile ; cet effort entraîna cependant fréquemment une grande exagération et une tension de la voix, et en un endroit particulièrement important, son rôle fut malheureusement surestimé. Lorsque, après le grand trio du deuxième acte, elle dut prononcer à bout de souffle les mots « er ist frei » (« il est libre »), puis s’éloigner de son amant sauvé vers l’avant de la scène, elle commit l’erreur de parler ces mots plutôt que de les chanter.
Elle avait souvent démontré l’effet d’un mot décisif prononcé avec une imitation exagérée mais précise des accents ordinaires de la langue parlée, en suscitant l’enthousiasme le plus fou du public lorsqu’elle murmurait presque les mots « Noch einen Schritt und du bist todt ! » (« Un pas de plus et tu es mort ! ») dans Fidelia. Cet effet terrifiant, que j’avais moi aussi ressenti, était produit par le choc — semblable au coup de hache du bourreau — que je subis en descendant soudainement de la sphère idéale à laquelle
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La musique elle-même peut exalter les situations les plus horribles, en les faisant émerger à la surface même d’une réalité effroyable. Cette sensation était due simplement à la connaissance de l’extrême sublimité de ce qu’elle peut exprimer ; le souvenir de l’impression que j’avais ressentie m’a poussé à qualifier ce moment en particulier de « moment de lumière » : c’était comme si deux mondes différents, qui se rencontrent pourtant sans jamais se fondre l’un dans l’autre, venaient soudain être illuminés et révélés par un éclair. Comprendre pleinement un tel moment, et ne pas le mal interpréter, voilà tout le secret ; j’en ai pris pleinement conscience ce jour-là, face à l’échec total du grand chanteur à produire l’effet escompté. La manière monotone et rauque dont elle prononçait les mots était comme un jet d’eau froide jeté sur le public et sur moi-même ; personne parmi les présents ne put voir dans cet événement autre chose qu’un effet théâtral raté. Il est possible que le public ait attendu trop de choses, car il était curieux de voir Spontini diriger, et les prix avaient été relevés en conséquence ; il se peut aussi que tout le style de l’œuvre, avec son intrigue française dépassée, semblât plutôt obsolète, malgré la beauté majestueuse de la musique ; ou peut-être encore que cette fin banale ait laissé la même impression froide que l’échec dramatique de Devrient. En tout cas, il n’y avait aucun véritable enthousiasme, et le seul signe d’approbation fut un accueil plutôt tiède envers le célèbre maître, qui, couvert de nombreuses décorations, m’a fait une triste impression en remerciant le public pour ses applaudissements très modérés.
Personne n’était moins aveugle au résultat quelque peu décevant que Spontini lui-même. Il décida cependant de défier le destin, et à cette fin recourut aux mêmes moyens qu’il avait souvent utilisés à Berlin pour remplir les salles pour ses opéras. Ainsi, il donnait toujours des représentations le dimanche, car l’expérience lui avait appris qu’il pouvait toujours compter sur une salle comble ce jour-là. Comme le prochain dimanche où son Vestalin devait être représentée était encore loin, son séjour prolongé nous offrit plusieurs autres occasions de profiter de sa compagnie intéressante. J’ai un souvenir si vivace des heures passées avec lui, soit chez Madame Devrient, soit chez moi, que je serai heureux de citer quelques souvenirs.
Je n’oublierai jamais un dîner chez Schroder-Devrient, au cours duquel nous avons eu une conversation charmante avec Spontini et sa femme (une sœur du célèbre fabricant de pianos, Erard). Spontini écoutait généralement avec déférence ce que disaient les autres, adoptant une attitude de celui qui s’attend à ce que l’on lui demande son avis. Lorsqu’il parlait enfin, c’était avec une sorte de solennité rhétorique, dans des phrases nettes et précises.
Personne n’était moins aveugle au résultat quelque peu décevant que Spontini lui-même. Il décida cependant de défier le destin, et à cette fin recourut aux mêmes moyens qu’il avait souvent utilisés à Berlin pour remplir les salles pour ses opéras. Ainsi, il donnait toujours des représentations le dimanche, car l’expérience lui avait appris qu’il pouvait toujours compter sur une salle comble ce jour-là. Comme le prochain dimanche où son Vestalin devait être représentée était encore loin, son séjour prolongé nous offrit plusieurs autres occasions de profiter de sa compagnie intéressante. J’ai un souvenir si vivace des heures passées avec lui, soit chez Madame Devrient, soit chez moi, que je serai heureux de citer quelques souvenirs.
Je n’oublierai jamais un dîner chez Schroder-Devrient, au cours duquel nous avons eu une conversation charmante avec Spontini et sa femme (une sœur du célèbre fabricant de pianos, Erard). Spontini écoutait généralement avec déférence ce que disaient les autres, adoptant une attitude de celui qui s’attend à ce que l’on lui demande son avis. Lorsqu’il parlait enfin, c’était avec une sorte de solennité rhétorique, dans des phrases nettes et précises.
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catégorique et bien accentué, ce qui interdisait toute contradiction dès le début. M. Ferdinand Hiller faisait partie des invités, et il commença à parler de Liszt. Au bout d’un moment, Spontini exprima son opinion à sa manière caractéristique, mais dans un esprit qui montrait trop clairement qu’ depuis les hauteurs de son trône berlinois, il n’avait jugé les affaires du monde ni avec impartialité ni avec bienveillance. Tandis qu’il imposait ses règles de cette façon, il ne supportait aucune interruption. Ainsi, pendant le dessert, lorsque la conversation générale devint plus animée et que Madame Devrient eut l’occasion de rire avec sa voisine de table au milieu d’un long discours de Spontini, celui-ci lança un regard extrêmement furieux à sa femme. Madame Devrient s’excusa aussitôt pour elle, disant que c’était elle-même qui riait à cause de quelques mots sur une boîte à bonbons ; Spontini répliqua alors : « Pourtant, je suis sûr que c’est ma femme qui a provoqué ce rire ; je ne veux pas que l’on rie devant moi, moi je ne rirai jamais, j’aime le sérieux. » Malgré cela, il parvenait parfois à être jovial. Par exemple, il aimait nous étonner en nous montrant comment il croquait d’énormes morceaux de sucre avec ses dents extraordinaires. Après le dîner, lorsque nous rapprochions nos chaises, il devenait généralement très excité.
Pour autant qu’il fût capable d’affection, il semblait vraiment m’apprécier ; il déclara ouvertement qu’il m’aimait, et dit qu’il prouverait cela en essayant de m’épargner le malheur de poursuivre ma carrière de compositeur dramatique. Il affirma qu’il savait qu’il serait difficile de me convaincre de la valeur de ce service amical, mais comme il considérait comme son devoir sacré de veiller à mon bonheur dans ce domaine, il était prêt à rester à Dresde encore six mois, durant lesquels il suggéra que nous mettions en scène ses autres opéras, en particulier Agnes von Hohenstaufen, sous sa direction. Pour expliquer ses opinions sur l’erreur fatale de vouloir réussir en tant que compositeur dramatique « après Spontini », il commença par me louer en ces termes : « Lorsque j’ai entendu votre Rienzi, j’ai dit : c’est un homme de génie, mais déjà il a fait plus qu’il ne peut faire. » Afin de me montrer ce qu’il entendait par ce paradoxe, il poursuivit ainsi : « Après Gluck, c’est moi qui ai provoqué la grande révolution avec la Vestale ; j’ai introduit le Vorhalt de la sexte dans l’harmonie et la grosse caisse dans l’orchestre ; avec Cortez, j’ai fait un pas de plus en avant ; puis j’ai fait trois pas avec Olympic. Nurmahal, Alcidor et tout ce que j’ai fait au début à Berlin, je vous les offre : ce étaient des œuvres
Pour autant qu’il fût capable d’affection, il semblait vraiment m’apprécier ; il déclara ouvertement qu’il m’aimait, et dit qu’il prouverait cela en essayant de m’épargner le malheur de poursuivre ma carrière de compositeur dramatique. Il affirma qu’il savait qu’il serait difficile de me convaincre de la valeur de ce service amical, mais comme il considérait comme son devoir sacré de veiller à mon bonheur dans ce domaine, il était prêt à rester à Dresde encore six mois, durant lesquels il suggéra que nous mettions en scène ses autres opéras, en particulier Agnes von Hohenstaufen, sous sa direction. Pour expliquer ses opinions sur l’erreur fatale de vouloir réussir en tant que compositeur dramatique « après Spontini », il commença par me louer en ces termes : « Lorsque j’ai entendu votre Rienzi, j’ai dit : c’est un homme de génie, mais déjà il a fait plus qu’il ne peut faire. » Afin de me montrer ce qu’il entendait par ce paradoxe, il poursuivit ainsi : « Après Gluck, c’est moi qui ai provoqué la grande révolution avec la Vestale ; j’ai introduit le Vorhalt de la sexte dans l’harmonie et la grosse caisse dans l’orchestre ; avec Cortez, j’ai fait un pas de plus en avant ; puis j’ai fait trois pas avec Olympic. Nurmahal, Alcidor et tout ce que j’ai fait au début à Berlin, je vous les offre : ce étaient des œuvres
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occasionnelles ; mais depuis j’ai fait cent pas en avant avec Agnès de Hohenstaufen, où j’ai imaginé un emploi de l’orchestre remplacant parfaitement l’orgue.’
Depuis lors, il avait tenté sa chance avec une nouvelle œuvre, Les Athéniennes ; le prince héritier (devenu depuis roi de Prusse[13]) l’avait exhorté à terminer cette œuvre, et pour prouver la véracité de ses dires, il sortit de son portefeuille plusieurs lettres qu’il avait reçues de ce monarque et nous les remit pour examen. Ce n’est qu’après avoir insisté pour que nous les lisions attentivement qu’il continua en disant que, malgré cette invitation flatteuse, il avait abandonné l’idée de mettre en musique ce sujet excellent, car il était convaincu de ne jamais pouvoir surpasser son Agnès von Hohenstaufen, ni inventer quoi que ce soit de nouveau. En conclusion, il dit : « Or, comment voulez-vous que quiconque puisse inventer quelque chose de nouveau, moi Spontini déclarant ne pouvoir en aucune façon surpasser mes œuvres précédentes, d’autre part étant avisé que depuis la Vestale il n’a point été écrite une note qui ne fût volée de mes partitions. »
[13] Guillaume Ier.
Pour prouver que cette affirmation n’était pas seulement de la parole en l’air, mais qu’elle reposait sur des recherches scientifiques, il cita sa femme, qui aurait lu avec lui une discussion approfondie sur le sujet par un membre célèbre de l’académie française, et il ajouta que cet essai, pour une raison mystérieuse, n’avait jamais été publié. Dans ce traité très important et scientifique, il était démontré que sans l’invention par Spontini de la suspension de la sixième dans sa Vestale, toute la mélodie moderne n’aurait pas existé, et que toute forme de mélodie utilisée depuis avait été empruntée à ses compositions. J’étais stupéfait, mais j’espérais néanmoins amener ce maître intransigeant à adopter une attitude plus favorable, surtout concernant certaines réserves qu’il avait exprimées. J’admis que l’académicien en question avait raison à bien des égards, mais je lui demandai s’il ne croyait pas que si quelqu’un lui apportait un poème dramatique plein d’un esprit absolument nouveau et jusqu’alors inconnu, cela ne l’inspirerait pas à inventer de nouvelles combinaisons musicales ? Avec une pointe de compassion dans la voix, il répondit que ma question était entièrement erronée ; en quoi consisterait la nouveauté ? « Dans la Vestale, j’ai composé un sujet romain, dans Ferdinand Cortez un sujet espagnol-mexicain, dans Olympic un sujet gréco-macédonien, enfin dans Agnès de Hohenstaufen un sujet allemand : tout le
Depuis lors, il avait tenté sa chance avec une nouvelle œuvre, Les Athéniennes ; le prince héritier (devenu depuis roi de Prusse[13]) l’avait exhorté à terminer cette œuvre, et pour prouver la véracité de ses dires, il sortit de son portefeuille plusieurs lettres qu’il avait reçues de ce monarque et nous les remit pour examen. Ce n’est qu’après avoir insisté pour que nous les lisions attentivement qu’il continua en disant que, malgré cette invitation flatteuse, il avait abandonné l’idée de mettre en musique ce sujet excellent, car il était convaincu de ne jamais pouvoir surpasser son Agnès von Hohenstaufen, ni inventer quoi que ce soit de nouveau. En conclusion, il dit : « Or, comment voulez-vous que quiconque puisse inventer quelque chose de nouveau, moi Spontini déclarant ne pouvoir en aucune façon surpasser mes œuvres précédentes, d’autre part étant avisé que depuis la Vestale il n’a point été écrite une note qui ne fût volée de mes partitions. »
[13] Guillaume Ier.
Pour prouver que cette affirmation n’était pas seulement de la parole en l’air, mais qu’elle reposait sur des recherches scientifiques, il cita sa femme, qui aurait lu avec lui une discussion approfondie sur le sujet par un membre célèbre de l’académie française, et il ajouta que cet essai, pour une raison mystérieuse, n’avait jamais été publié. Dans ce traité très important et scientifique, il était démontré que sans l’invention par Spontini de la suspension de la sixième dans sa Vestale, toute la mélodie moderne n’aurait pas existé, et que toute forme de mélodie utilisée depuis avait été empruntée à ses compositions. J’étais stupéfait, mais j’espérais néanmoins amener ce maître intransigeant à adopter une attitude plus favorable, surtout concernant certaines réserves qu’il avait exprimées. J’admis que l’académicien en question avait raison à bien des égards, mais je lui demandai s’il ne croyait pas que si quelqu’un lui apportait un poème dramatique plein d’un esprit absolument nouveau et jusqu’alors inconnu, cela ne l’inspirerait pas à inventer de nouvelles combinaisons musicales ? Avec une pointe de compassion dans la voix, il répondit que ma question était entièrement erronée ; en quoi consisterait la nouveauté ? « Dans la Vestale, j’ai composé un sujet romain, dans Ferdinand Cortez un sujet espagnol-mexicain, dans Olympic un sujet gréco-macédonien, enfin dans Agnès de Hohenstaufen un sujet allemand : tout le
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« Le reste ne vaut rien ! » Il espérait que je ne pensais pas au soi-disant style romantique à la Freischutz. Un homme sérieux ne pouvait avoir affaire à de telles futilités ; car l’art était une chose sérieuse, et il avait épuisé l’art sérieux ! D’ailleurs, quelle nation pourrait produire un compositeur capable de le surpasser ? Certainement pas les Italiens, qu’il qualifiait simplement de porcs ; certainement pas les Français, qui n’avaient fait que imiter les Italiens ; ni les Allemands, qui ne parviendraient jamais à sortir de leur enfance musicale, et qui, s’ils avaient jamais possédé un talent, l’auraient vu gâché par les Juifs. « Oh, croyez-moi, il y avait de l’espoir pour l’Allemagne lorsque j’étais empereur de la musique à Berlin ; mais depuis que le roi de Prusse a livré sa musique au désordre causé par les deux Juifs errants qu’il a attirés, tout espoir est perdu. »
Notre charmante hôtesse jugea alors opportun de changer de sujet et de détourner les pensées du maître. Le théâtre se trouvait tout près de sa maison ; elle l’invita à y aller avec notre ami Heine, qui était parmi les invités, afin d’assister à Antigone, qui y était jouée à ce moment-là, et qui devait sûrement l’intéresser en raison de l’aménagement antique de la scène, réalisé selon les excellents plans de Semper. Au début, il voulut refuser, sous prétexte qu’il avait vu tout cela bien mieux lors de la représentation de son Olympia. Après un moment, il consentit ; mais en très peu de temps, il revint à son avis initial et, en souriant avec mépris, nous assura qu’il avait vu et entendu assez pour renforcer son jugement. Heine nous raconta qu’un peu après qu’eux et Spontini eurent pris place dans l’amphithéâtre presque vide, et dès que le chœur de Bacchus commença à chanter, Spontini lui dit : « C’est de la Berliner Sing-Academie, partons. » À travers une porte ouverte, un rayon de lumière tomba sur une silhouette solitaire derrière l’une des colonnes ; Heine reconnut Mendelssohn et en conclut qu’il avait surpris la remarque de Spontini.
À travers les conversations très animées du maître, nous comprîmes bientôt très clairement qu’il avait l’intention de rester plus longtemps à Dresde, afin que toutes ses opéras soient représentées. C’était l’idée de Schroder-Devrient de sauver Spontini, dans son propre intérêt, de la déception humiliante de constater que tous ses espoirs enthousiastes concernant une seconde représentation de Vestalin étaient infondés, et, si possible, d’empêcher cette seconde représentation pendant son séjour à Dresde. Elle prétendit être malade, et le directeur me demanda d’informer Spontini que sa production devrait être reportée indéfiniment.
Notre charmante hôtesse jugea alors opportun de changer de sujet et de détourner les pensées du maître. Le théâtre se trouvait tout près de sa maison ; elle l’invita à y aller avec notre ami Heine, qui était parmi les invités, afin d’assister à Antigone, qui y était jouée à ce moment-là, et qui devait sûrement l’intéresser en raison de l’aménagement antique de la scène, réalisé selon les excellents plans de Semper. Au début, il voulut refuser, sous prétexte qu’il avait vu tout cela bien mieux lors de la représentation de son Olympia. Après un moment, il consentit ; mais en très peu de temps, il revint à son avis initial et, en souriant avec mépris, nous assura qu’il avait vu et entendu assez pour renforcer son jugement. Heine nous raconta qu’un peu après qu’eux et Spontini eurent pris place dans l’amphithéâtre presque vide, et dès que le chœur de Bacchus commença à chanter, Spontini lui dit : « C’est de la Berliner Sing-Academie, partons. » À travers une porte ouverte, un rayon de lumière tomba sur une silhouette solitaire derrière l’une des colonnes ; Heine reconnut Mendelssohn et en conclut qu’il avait surpris la remarque de Spontini.
À travers les conversations très animées du maître, nous comprîmes bientôt très clairement qu’il avait l’intention de rester plus longtemps à Dresde, afin que toutes ses opéras soient représentées. C’était l’idée de Schroder-Devrient de sauver Spontini, dans son propre intérêt, de la déception humiliante de constater que tous ses espoirs enthousiastes concernant une seconde représentation de Vestalin étaient infondés, et, si possible, d’empêcher cette seconde représentation pendant son séjour à Dresde. Elle prétendit être malade, et le directeur me demanda d’informer Spontini que sa production devrait être reportée indéfiniment.
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reporté. Cette visite m’a été si désagréable que j’étais heureux de la faire en compagnie de Röckel. Il était également un ami de Spontini, et son français était de surcroît bien meilleur que le mien. Comme nous étions pleinement préparés à une mauvaise réception, nous avons vraiment eu peur en entrant. Imaginez donc notre surprise lorsque nous avons trouvé le maître, qui avait déjà été informé de la nouvelle par une lettre de Devrient, dans une excellente humeur. Il nous a dit qu’il devait partir immédiatement pour Paris, d’où il devait se rendre à Rome, le Saint-Père lui ayant ordonné de venir afin de recevoir le titre de « Comte de San Andrea ». Puis il nous a montré un second document, dans lequel le roi du Danemark aurait été censé l’élever à la noblesse danoise. Cela signifiait cependant seulement que le titre de « Ritter » de l’« Ordre de l’Éléphant » lui avait été conféré ; et bien que ce fût en effet un grand honneur, en en parlant il n’a mentionné que le mot « Ritter » sans faire référence à l’ordre particulier, car cela lui semblait trop ordinaire pour une personne de sa dignité. Il était cependant enfantinement ravi de cette affaire, et se sentait miraculeusement sauvé du cercle restreint de sa production vestale à Dresde pour se retrouver soudain transporté dans des régions de gloire, d’où il contemplait avec une sublime satisfaction le monde agité de l’opéra. Entre-temps, Röckel et moi avons remercié silencieusement, du fond du cœur, le Saint-Père et le roi du Danemark. Nous avons dit adieu affectueusement au étrange maître, et pour le réconforter, je lui ai promis sérieusement d’examiner ses conseils amicaux concernant ma carrière de compositeur d’opéra. Plus tard, j’ai appris ce que Spontini avait dit à mon sujet, en apprenant que j’avais fui Dresde pour des raisons politiques et cherché refuge en Suisse. Il pensait que c’était à cause de ma participation à une conspiration de haute trahison contre le roi de Saxe, qu’il considérait comme mon bienfaiteur, puisque j’avais été nommé chef d’orchestre de l’orchestre royal, et il exprima son opinion à mon sujet en s’écriant avec les accents de la plus profonde affliction : « Quelle ingratitude ! » De Berlioz, qui fut au chevet de Spontini jusqu’à la fin, j’ai appris que le maître avait lutté avec la plus grande détermination contre la mort, et criait à plusieurs reprises : « Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir ! » Lorsque Berlioz tenta de le consoler en disant : « Comment pouvez-vous penser à mourir, vous, mon maître, qui êtes immortel ! », Spontini répliqua avec colère : « Ne faites
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« Pas de mauvaises blagues ! » Malgré toutes les expériences extraordinaires que j’avais eues avec lui, la nouvelle de sa mort, que j’ai reçue à Zurich, m’a profondément touché. Plus tard, j’ai exprimé mes sentiments à son égard, ainsi que mon avis sur lui en tant qu’artiste, sous une forme quelque peu condensée dans l’Eidgenossischen Zeitung. Dans cet article, la qualité que je louais le plus chez lui était le fait qu’, contrairement à Meyerbeer, alors très en vogue, et au très âgé Rossini, il croyait absolument en lui-même et en son art. Néanmoins, et à ma grande déception, je ne pouvais m’empêcher de constater que cette confiance en soi s’était transformée en une véritable superstition.
Je ne me souviens pas avoir, à cette époque, examiné en profondeur mes sentiments concernant l’individualité extrêmement étrange de Spontini, ni avoir cherché à savoir dans quelle mesure ils étaient cohérents avec l’opinion élevée que j’avais de lui après l’avoir connu plus intimement. Évidemment, je n’avais vu que la caricature de cet homme, bien que cette tendance à une confiance en soi manifestement exagérée se fût peut-être déjà manifestée plus tôt dans sa vie. En même temps, on pouvait y déceler l’influence du déclin de la vie musicale et dramatique de l’époque, que Spontini, étant à Berlin, pouvait parfaitement observer. Le fait surprenant qu’il voie son principal mérite dans des détails insignifiants montrait clairement que son jugement était devenu enfantin ; à mon avis, cela ne diminuait en rien la grande valeur de ses œuvres, aussi surestimât-il leur importance que ce fût. D’une certaine manière, je pouvais justifier sa confiance en soi sans limites, qui résultait principalement de la comparaison entre lui et les grands compositeurs qui venaient le remplacer ; car, au fond de moi, je partageais le mépris qu’il éprouvait pour ces artistes, bien que je n’osasse pas le dire ouvertement. Ainsi, malgré ses nombreuses idiosyncrasies quelque peu absurdes, j’ai appris, lors de cette rencontre à Dresde, à ressentir une profonde sympathie pour cet homme, dont je n’ai plus jamais rencontré d’équivalent.
Mes prochaines rencontres avec des personnalités musicales importantes de cette époque avaient un caractère tout différent. Parmi les plus éminents d’entre eux se trouvait Heinrich Marschner, qui, très jeune, avait été nommé directeur musical de l’orchestre de Dresde par Weber. Après la mort de Weber, il semblait espérer prendre entièrement sa place, et ce fut moins parce que son talent était encore inconnu que à cause de son comportement rebutant qu’il fut déçu dans ses attentes. Sa femme, cependant, obtint soudainement de l’argent, et cette chance lui permit de se consacrer
Je ne me souviens pas avoir, à cette époque, examiné en profondeur mes sentiments concernant l’individualité extrêmement étrange de Spontini, ni avoir cherché à savoir dans quelle mesure ils étaient cohérents avec l’opinion élevée que j’avais de lui après l’avoir connu plus intimement. Évidemment, je n’avais vu que la caricature de cet homme, bien que cette tendance à une confiance en soi manifestement exagérée se fût peut-être déjà manifestée plus tôt dans sa vie. En même temps, on pouvait y déceler l’influence du déclin de la vie musicale et dramatique de l’époque, que Spontini, étant à Berlin, pouvait parfaitement observer. Le fait surprenant qu’il voie son principal mérite dans des détails insignifiants montrait clairement que son jugement était devenu enfantin ; à mon avis, cela ne diminuait en rien la grande valeur de ses œuvres, aussi surestimât-il leur importance que ce fût. D’une certaine manière, je pouvais justifier sa confiance en soi sans limites, qui résultait principalement de la comparaison entre lui et les grands compositeurs qui venaient le remplacer ; car, au fond de moi, je partageais le mépris qu’il éprouvait pour ces artistes, bien que je n’osasse pas le dire ouvertement. Ainsi, malgré ses nombreuses idiosyncrasies quelque peu absurdes, j’ai appris, lors de cette rencontre à Dresde, à ressentir une profonde sympathie pour cet homme, dont je n’ai plus jamais rencontré d’équivalent.
Mes prochaines rencontres avec des personnalités musicales importantes de cette époque avaient un caractère tout différent. Parmi les plus éminents d’entre eux se trouvait Heinrich Marschner, qui, très jeune, avait été nommé directeur musical de l’orchestre de Dresde par Weber. Après la mort de Weber, il semblait espérer prendre entièrement sa place, et ce fut moins parce que son talent était encore inconnu que à cause de son comportement rebutant qu’il fut déçu dans ses attentes. Sa femme, cependant, obtint soudainement de l’argent, et cette chance lui permit de se consacrer
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Il consacrait toutes ses énergies à son travail de compositeur d’opéras, sans être tenu de occuper un poste fixe.
Durant les années tumultueuses de ma jeunesse, Marschner vivait à Leipzig, où ses opéras Der Vampir et Templer und Judin virent le jour pour la première fois. Ma sœur Rosalie m’y avait emmené une fois afin d’obtenir son avis sur moi. Il ne fut pas impoli envers moi, mais ma visite ne mena à rien. J’étais également présent lors de la première représentation de son opéra Des Falkner’s Braut, qui ne connut cependant pas de succès. Ensuite, il partit pour Hanovre. J’entendis pour la première fois son opéra Hans Heiling, initialement monté à Berlin, à Wurtzbourg ; il montrait de l’hésitation dans sa direction et une diminution de sa puissance créatrice.
Par la suite, il composa plusieurs autres opéras, tels que Das Schloss am Aetna et Der Babu, qui ne devinrent jamais populaires. Il fut toujours négligé par la direction de Dresde, comme s’ils lui en voulaient, et seule son opéra Templer était souvent jouée. Mon collègue Reissiger devait diriger cette œuvre, et comme, en son absence, je devais toujours prendre sa place, il m’arriva aussi, à une occasion, de diriger une représentation de ce travail.
C’était à l’époque où je travaillais sur mon Tannhäuser. Je me souviens qu’, bien que j’aie souvent dirigé cette opéra à Magdebourg, cette fois-ci, la nature sauvage de l’instrumentation et le manque de maîtrise m’affectèrent à tel point que cela me rendit littéralement malade ; dès son retour, je suppliai donc Reissiger de reprendre la direction à tout prix. D’un autre côté, immédiatement après ma nomination, j’avais commencé à préparer Hans Heiling, mais uniquement par honneur artistique. Cependant, une répartition insuffisante des rôles, difficulté qu’on ne pouvait surmonter à l’époque, rendit un succès complet impossible. Quoi qu’il en soit, tout l’esprit de l’œuvre semblait terriblement démodé.
J’appris alors que Marschner avait terminé une autre opéra intitulée Adolph von Nassau, et dans une critique de cette œuvre, dont je ne pouvais juger de l’authenticité, on mettait un accent particulier sur l’« atmosphère patriotique et noble allemande » de cette nouvelle création. Je fis de mon mieux pour inciter le théâtre de Dresde à prendre l’initiative et pour pousser Lüttichau à acquérir cette opéra avant qu’elle ne soit produite ailleurs. Marschner, qui ne semblait pas avoir été traité avec une considération particulière par les autorités lyriques de Hanovre, accepta l’invitation avec grande joie, envoya sa partition et se déclara prêt à venir à Dresde pour la première représentation.
Durant les années tumultueuses de ma jeunesse, Marschner vivait à Leipzig, où ses opéras Der Vampir et Templer und Judin virent le jour pour la première fois. Ma sœur Rosalie m’y avait emmené une fois afin d’obtenir son avis sur moi. Il ne fut pas impoli envers moi, mais ma visite ne mena à rien. J’étais également présent lors de la première représentation de son opéra Des Falkner’s Braut, qui ne connut cependant pas de succès. Ensuite, il partit pour Hanovre. J’entendis pour la première fois son opéra Hans Heiling, initialement monté à Berlin, à Wurtzbourg ; il montrait de l’hésitation dans sa direction et une diminution de sa puissance créatrice.
Par la suite, il composa plusieurs autres opéras, tels que Das Schloss am Aetna et Der Babu, qui ne devinrent jamais populaires. Il fut toujours négligé par la direction de Dresde, comme s’ils lui en voulaient, et seule son opéra Templer était souvent jouée. Mon collègue Reissiger devait diriger cette œuvre, et comme, en son absence, je devais toujours prendre sa place, il m’arriva aussi, à une occasion, de diriger une représentation de ce travail.
C’était à l’époque où je travaillais sur mon Tannhäuser. Je me souviens qu’, bien que j’aie souvent dirigé cette opéra à Magdebourg, cette fois-ci, la nature sauvage de l’instrumentation et le manque de maîtrise m’affectèrent à tel point que cela me rendit littéralement malade ; dès son retour, je suppliai donc Reissiger de reprendre la direction à tout prix. D’un autre côté, immédiatement après ma nomination, j’avais commencé à préparer Hans Heiling, mais uniquement par honneur artistique. Cependant, une répartition insuffisante des rôles, difficulté qu’on ne pouvait surmonter à l’époque, rendit un succès complet impossible. Quoi qu’il en soit, tout l’esprit de l’œuvre semblait terriblement démodé.
J’appris alors que Marschner avait terminé une autre opéra intitulée Adolph von Nassau, et dans une critique de cette œuvre, dont je ne pouvais juger de l’authenticité, on mettait un accent particulier sur l’« atmosphère patriotique et noble allemande » de cette nouvelle création. Je fis de mon mieux pour inciter le théâtre de Dresde à prendre l’initiative et pour pousser Lüttichau à acquérir cette opéra avant qu’elle ne soit produite ailleurs. Marschner, qui ne semblait pas avoir été traité avec une considération particulière par les autorités lyriques de Hanovre, accepta l’invitation avec grande joie, envoya sa partition et se déclara prêt à venir à Dresde pour la première représentation.
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Cependant, Lüttichau n’était pas pressé de le voir prendre sa place à la tête de l’orchestre ; quant à moi, j’étais également d’avis que la présence trop fréquente de chefs d’orchestre extérieurs, même dans le but de diriger leurs propres œuvres, ne conduirait pas seulement à la confusion, mais pourrait aussi s’avérer moins amusante et instructive que la visite de Spontini l’avait prouvé. Il fut donc décidé que c’est moi qui dirais l’opéra nouveau. Et comme je le regrettai par la suite !
La partition arriva : sur un scénario faible de Karl Golmick, le compositeur de Templer avait écrit une musique si superficielle que l’effet principal résidait dans une chanson à boire pour quatuor, dans laquelle le Rhin allemand et le vin allemand jouaient le rôle stéréotypé habituel propre à de tels quatuors masculins. Je perdis tout courage ; mais il fallait continuer, et tout ce que je pouvais faire était d’essayer, en gardant une attitude sérieuse, de susciter l’intérêt des chanteurs pour leur tâche ; ce qui n’était pas facile. À Tichatschek et Mitterwurzer furent attribuées les deux principales parties masculines ; étant tous deux extrêmement musiciens, ils chantaient tout du premier coup, et après chaque numéro ils levaient les yeux vers moi comme pour dire : « Qu’en pensez-vous ? » Je soutenais que c’était de bonne musique allemande ; ils ne devaient pas se laisser troubler. Mais tout ce qu’ils faisaient, c’était se regarder avec étonnement, ne sachant pas quoi penser de moi.
Néanmoins, à la fin, ils ne purent plus le supporter, et lorsqu’ils virent que je conservais encore mon sérieux, ils éclatèrent de rire bruyamment, auquel je ne pus m’empêcher de me joindre.
Je dus alors gagner leur confiance et leur faire promettre de suivre mon exemple et de feindre le sérieux, car il était impossible d’abandonner l’opéra à ce stade. Une chanteuse de colorature viennoise du dernier style — Madame Spatser Gentiluomo — venue de Hanovre, dont Marschner comptait beaucoup sur les services, était plutôt satisfaite de sa partie, principalement parce qu’elle lui offrait l’occasion de montrer son « éclat ». En effet, il y avait un final dans lequel mon « maître allemand » avait vraiment tenté de voler une marche à Donizetti. La princesse avait été empoisonnée par une rose dorée, cadeau de l’évêque méchant de Mayence, et était devenue delirante. Adolph von Nassau, avec les chevaliers de l’Empire allemand, jure vengeance, et, accompagné du chœur, exprime ses sentiments dans une stretta d’une vulgarité et d’un amateurisme incroyables, au point que Donizetti l’aurait jetée à la tête de n’importe lequel de ses élèves ayant osé composer une telle chose. Marschner arriva alors pour la répétition générale ; il était très satisfait et, sans me forcer à mentir, il me donna suffisamment…
La partition arriva : sur un scénario faible de Karl Golmick, le compositeur de Templer avait écrit une musique si superficielle que l’effet principal résidait dans une chanson à boire pour quatuor, dans laquelle le Rhin allemand et le vin allemand jouaient le rôle stéréotypé habituel propre à de tels quatuors masculins. Je perdis tout courage ; mais il fallait continuer, et tout ce que je pouvais faire était d’essayer, en gardant une attitude sérieuse, de susciter l’intérêt des chanteurs pour leur tâche ; ce qui n’était pas facile. À Tichatschek et Mitterwurzer furent attribuées les deux principales parties masculines ; étant tous deux extrêmement musiciens, ils chantaient tout du premier coup, et après chaque numéro ils levaient les yeux vers moi comme pour dire : « Qu’en pensez-vous ? » Je soutenais que c’était de bonne musique allemande ; ils ne devaient pas se laisser troubler. Mais tout ce qu’ils faisaient, c’était se regarder avec étonnement, ne sachant pas quoi penser de moi.
Néanmoins, à la fin, ils ne purent plus le supporter, et lorsqu’ils virent que je conservais encore mon sérieux, ils éclatèrent de rire bruyamment, auquel je ne pus m’empêcher de me joindre.
Je dus alors gagner leur confiance et leur faire promettre de suivre mon exemple et de feindre le sérieux, car il était impossible d’abandonner l’opéra à ce stade. Une chanteuse de colorature viennoise du dernier style — Madame Spatser Gentiluomo — venue de Hanovre, dont Marschner comptait beaucoup sur les services, était plutôt satisfaite de sa partie, principalement parce qu’elle lui offrait l’occasion de montrer son « éclat ». En effet, il y avait un final dans lequel mon « maître allemand » avait vraiment tenté de voler une marche à Donizetti. La princesse avait été empoisonnée par une rose dorée, cadeau de l’évêque méchant de Mayence, et était devenue delirante. Adolph von Nassau, avec les chevaliers de l’Empire allemand, jure vengeance, et, accompagné du chœur, exprime ses sentiments dans une stretta d’une vulgarité et d’un amateurisme incroyables, au point que Donizetti l’aurait jetée à la tête de n’importe lequel de ses élèves ayant osé composer une telle chose. Marschner arriva alors pour la répétition générale ; il était très satisfait et, sans me forcer à mentir, il me donna suffisamment…
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Des occasions de mettre en pratique mes talents pour cacher mes véritables pensées. En tout cas, j’ai dû y parvenir assez bien, car il avait toutes les raisons de croire que j’avais été aimable et généreux avec lui. Pendant la représentation, le public s’est comporté exactement comme les chanteurs lors des répétitions. Nous avions mis au monde un enfant mort-né. Mais Marschner fut consolé par le fait que son quatuor de chanteurs a été applaudi. Cela rappelait l’une des chansons de Becker : Sie sollen ihn nicht haben, den freien deutschen Rhein (« Ils ne l’auront pas, notre Rhin allemand libre »). Après la représentation, le compositeur fut mon invité à un dîner auquel, malheureusement, les chanteurs, qui en avaient assez, refusèrent de venir. M. Ferdinand Hiller eut la présence d’esprit d’insister, dans son toast à Marschner, sur le fait que « quoi qu’on puisse dire, tout doit mettre l’accent sur le maître allemand et l’art allemand ». Curieusement, Marschner lui-même le contredit en disant qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans les compositions opératiques allemandes, et qu’il fallait se concentrer sur les chanteurs et trouver des manières de composer de manière plus brillante pour leurs voix que ce qu’il avait réussi à faire jusqu’à présent.
Malgré son grand talent, il ne fait aucun doute que le déclin de son génie était dû en partie à une tendance qui, même chez ce maître vieillissant, comme il l’admettait franchement, provoquait un changement important et très bénéfique. Plus tard, je le rencontrai à nouveau à Paris lors de ma mémorable production de Tannhäuser. Je n’étais pas disposé à renouer avec nos anciennes relations, car, pour être honnête, je voulais m’épargner l’embarras de voir les conséquences de son changement de points de vue, dont nous avions déjà vu les prémices à Dresde. J’appris qu’il était dans un état d’enfantine impuissance presque totale, et qu’il était entre les mains d’une jeune femme ambitieuse qui tentait de faire une dernière tentative pour le faire triompher à Paris. Parmi les paragraphes vantards destinés à propager la gloire de Marschner, je lus un qui disait que les Parisiens ne devaient pas croire que moi (Wagner) représentais l’art allemand ; non — si seulement on donnait sa chance à Marschner, on découvrirait sans aucun doute qu’il convenait bien mieux au goût français que je ne le pourrais jamais. Marschner mourut avant que sa femme n’ait réussi à prouver ce point.
Ferdinand Hiller, quant à lui, qui se trouvait à Dresde, se montra d’une manière très charmante et amicale, surtout à cette époque. Meyerbeer séjournait également de temps en temps dans cette même ville ; mais personne ne savait exactement pourquoi.
Malgré son grand talent, il ne fait aucun doute que le déclin de son génie était dû en partie à une tendance qui, même chez ce maître vieillissant, comme il l’admettait franchement, provoquait un changement important et très bénéfique. Plus tard, je le rencontrai à nouveau à Paris lors de ma mémorable production de Tannhäuser. Je n’étais pas disposé à renouer avec nos anciennes relations, car, pour être honnête, je voulais m’épargner l’embarras de voir les conséquences de son changement de points de vue, dont nous avions déjà vu les prémices à Dresde. J’appris qu’il était dans un état d’enfantine impuissance presque totale, et qu’il était entre les mains d’une jeune femme ambitieuse qui tentait de faire une dernière tentative pour le faire triompher à Paris. Parmi les paragraphes vantards destinés à propager la gloire de Marschner, je lus un qui disait que les Parisiens ne devaient pas croire que moi (Wagner) représentais l’art allemand ; non — si seulement on donnait sa chance à Marschner, on découvrirait sans aucun doute qu’il convenait bien mieux au goût français que je ne le pourrais jamais. Marschner mourut avant que sa femme n’ait réussi à prouver ce point.
Ferdinand Hiller, quant à lui, qui se trouvait à Dresde, se montra d’une manière très charmante et amicale, surtout à cette époque. Meyerbeer séjournait également de temps en temps dans cette même ville ; mais personne ne savait exactement pourquoi.
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il savait. Une fois, il avait loué une petite maison pour l’été près du Pirnaischer Schlag, et sous un beau arbre dans le jardin de cet endroit, il avait fait installer un petit piano, sur lequel, dans ce refuge idyllique, il travaillait à son Feldlager en Silésie. Il menait une vie très retirée, et je le voyais très rarement.
Ferdinand Hiller, au contraire, occupa une position dominante dans le monde musical de Dresde, dans la mesure où celui-ci n’était pas déjà monopolisé par l’orchestre royal et ses maîtres, et pendant de nombreuses années il travailla dur pour son succès. Ayant un petit capital privé, il s’installa confortablement parmi nous et devint bientôt connu comme un hôte délicieux, qui tenait une maison agréable, fréquentée grâce à l’influence de sa femme par une nombreuse colonie polonaise. Madame Hiller était en effet une femme juive exceptionnelle d’origine polonaise, et elle était peut-être d’autant plus exceptionnelle qu’elle, avec son mari, avait été baptisée protestante en Italie. Hiller commença sa carrière à Dresde avec la création de son opéra, Der Traum in der Christnacht. Depuis ce fait sans précédent que Rienzi avait su susciter chez le public de Dresde un enthousiasme durable, de nombreux compositeurs d’opéras s’étaient sentis attirés vers notre « Florence sur l’Elbe », dont Laube disait un jour qu’à peine y entrait-on qu’on se sentait obligé de s’excuser, car on y trouvait tant de belles choses que l’on oubliait aussitôt en partant.
Le compositeur de Der Traum in der Christnacht considérait cette œuvre comme une composition particulièrement « allemande ». Hiller avait mis en musique une pièce macabre de Raupach, Der Müller und sein Kind (« Le Meunier et son enfant »), dans laquelle père et fille meurent tous deux de tuberculose en un court laps de temps. Il déclara avoir conçu le dialogue et la musique de cette opéra dans ce qu’il appelait le « style populaire », mais cette œuvre subit le même sort que celles qui, selon Liszt, étaient réservées à toutes ses compositions.
Malgré ses mérites musicaux indéniables, reconnus même par Rossini, et que ce soit en français à Paris ou en italien en Italie, il eut toujours la triste expérience de voir ses opéras échouer. En Allemagne, il avait essayé le style mendelssohnien et réussi à composer un oratorio intitulé Die Zerstörung Jerusalems, qui heureusement passa inaperçu auprès du public théâtral capricieux et acquit ainsi la réputation incontestable d’être « une œuvre allemande solide ». Il prit également la place de Mendelssohn comme directeur des concerts du Gewandhaus de Leipzig lorsque ce dernier fut appelé à Berlin en tant que directeur général. Cependant, la malchance de Hiller continua de le poursuivre, et il ne put
Ferdinand Hiller, au contraire, occupa une position dominante dans le monde musical de Dresde, dans la mesure où celui-ci n’était pas déjà monopolisé par l’orchestre royal et ses maîtres, et pendant de nombreuses années il travailla dur pour son succès. Ayant un petit capital privé, il s’installa confortablement parmi nous et devint bientôt connu comme un hôte délicieux, qui tenait une maison agréable, fréquentée grâce à l’influence de sa femme par une nombreuse colonie polonaise. Madame Hiller était en effet une femme juive exceptionnelle d’origine polonaise, et elle était peut-être d’autant plus exceptionnelle qu’elle, avec son mari, avait été baptisée protestante en Italie. Hiller commença sa carrière à Dresde avec la création de son opéra, Der Traum in der Christnacht. Depuis ce fait sans précédent que Rienzi avait su susciter chez le public de Dresde un enthousiasme durable, de nombreux compositeurs d’opéras s’étaient sentis attirés vers notre « Florence sur l’Elbe », dont Laube disait un jour qu’à peine y entrait-on qu’on se sentait obligé de s’excuser, car on y trouvait tant de belles choses que l’on oubliait aussitôt en partant.
Le compositeur de Der Traum in der Christnacht considérait cette œuvre comme une composition particulièrement « allemande ». Hiller avait mis en musique une pièce macabre de Raupach, Der Müller und sein Kind (« Le Meunier et son enfant »), dans laquelle père et fille meurent tous deux de tuberculose en un court laps de temps. Il déclara avoir conçu le dialogue et la musique de cette opéra dans ce qu’il appelait le « style populaire », mais cette œuvre subit le même sort que celles qui, selon Liszt, étaient réservées à toutes ses compositions.
Malgré ses mérites musicaux indéniables, reconnus même par Rossini, et que ce soit en français à Paris ou en italien en Italie, il eut toujours la triste expérience de voir ses opéras échouer. En Allemagne, il avait essayé le style mendelssohnien et réussi à composer un oratorio intitulé Die Zerstörung Jerusalems, qui heureusement passa inaperçu auprès du public théâtral capricieux et acquit ainsi la réputation incontestable d’être « une œuvre allemande solide ». Il prit également la place de Mendelssohn comme directeur des concerts du Gewandhaus de Leipzig lorsque ce dernier fut appelé à Berlin en tant que directeur général. Cependant, la malchance de Hiller continua de le poursuivre, et il ne put
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Pour conserver sa position, on fit comprendre à tout le monde que c’était parce que sa femme n’était pas suffisamment reconnue comme prima donna de concert. Mendelssohn revint et fit partir Hiller, qui se vanta d’avoir eu une querelle avec lui.
Dresde et le succès de mon Rienzi pesaient tant sur son esprit qu’il tenta naturellement une nouvelle fois de réussir en tant que compositeur d’opéras. Grâce à son énorme énergie et à son statut de fils d’un banquier riche (un atout particulier même pour le directeur d’un théâtre de cour), il parvint à les convaincre de mettre de côté le Farinelli de mon pauvre ami Röckel – dont la représentation lui avait été promise – au profit de son propre œuvre, Der Traum in der Christnacht. Il estimait qu’à côté de Reissiger et de moi, un homme ayant une plus grande réputation musicale que Röckel était nécessaire. Lüttichau, cependant, se contenterait parfaitement de Reissiger et de moi en tant que célébrités, surtout puisque nous nous entendions si bien, et il resta sourd aux souhaits de Hiller. Pour moi, Der Traum in der Christnacht était une véritable source d’ennuis : je dus le diriger une deuxième fois, et devant une salle vide. Hiller comprit alors qu’il s’était trompé en ne suivant pas mes conseils auparavant, en ne raccourcissant pas l’opéra d’un acte et en ne modifiant pas la fin ; il crut alors me rendre un grand service en déclarant enfin qu’il était prêt à suivre ma suggestion si une nouvelle représentation de son opéra devenait possible. J’ai vraiment réussi à faire jouer l’œuvre une fois de plus. Ce fut cependant la dernière fois, et Hiller, qui avait lu mon livre sur Tannhäuser, pensait que j’avais un avantage considérable sur lui en écrivant mes propres mots. Il me fit donc promettre de l’aider à choisir et à écrire le sujet de son prochain opéra.
Peu de temps après, Hiller assista à une représentation de Rienzi, qui eut lieu une fois de plus devant une salle pleine et enthousiaste. Lorsque, à la fin du deuxième acte, et après des appels frénétiques du public, je quittai l’orchestre dans un état de grande excitation, Hiller, qui m’attendait dans le couloir, profita de l’occasion pour ajouter à ses félicitations très hâtives : « Jouez donc encore une fois mon Traum ! » Je lui promis en riant de le faire si j’en avais l’occasion, mais je ne me souviens pas si cela s’est produit ou non. Pendant qu’il attendait la création d’une intrigue entièrement nouvelle pour son prochain opéra, Hiller se consacra à l’étude de la musique de chambre, à laquelle sa grande pièce bien aménagée convenait admirablement.
Dresde et le succès de mon Rienzi pesaient tant sur son esprit qu’il tenta naturellement une nouvelle fois de réussir en tant que compositeur d’opéras. Grâce à son énorme énergie et à son statut de fils d’un banquier riche (un atout particulier même pour le directeur d’un théâtre de cour), il parvint à les convaincre de mettre de côté le Farinelli de mon pauvre ami Röckel – dont la représentation lui avait été promise – au profit de son propre œuvre, Der Traum in der Christnacht. Il estimait qu’à côté de Reissiger et de moi, un homme ayant une plus grande réputation musicale que Röckel était nécessaire. Lüttichau, cependant, se contenterait parfaitement de Reissiger et de moi en tant que célébrités, surtout puisque nous nous entendions si bien, et il resta sourd aux souhaits de Hiller. Pour moi, Der Traum in der Christnacht était une véritable source d’ennuis : je dus le diriger une deuxième fois, et devant une salle vide. Hiller comprit alors qu’il s’était trompé en ne suivant pas mes conseils auparavant, en ne raccourcissant pas l’opéra d’un acte et en ne modifiant pas la fin ; il crut alors me rendre un grand service en déclarant enfin qu’il était prêt à suivre ma suggestion si une nouvelle représentation de son opéra devenait possible. J’ai vraiment réussi à faire jouer l’œuvre une fois de plus. Ce fut cependant la dernière fois, et Hiller, qui avait lu mon livre sur Tannhäuser, pensait que j’avais un avantage considérable sur lui en écrivant mes propres mots. Il me fit donc promettre de l’aider à choisir et à écrire le sujet de son prochain opéra.
Peu de temps après, Hiller assista à une représentation de Rienzi, qui eut lieu une fois de plus devant une salle pleine et enthousiaste. Lorsque, à la fin du deuxième acte, et après des appels frénétiques du public, je quittai l’orchestre dans un état de grande excitation, Hiller, qui m’attendait dans le couloir, profita de l’occasion pour ajouter à ses félicitations très hâtives : « Jouez donc encore une fois mon Traum ! » Je lui promis en riant de le faire si j’en avais l’occasion, mais je ne me souviens pas si cela s’est produit ou non. Pendant qu’il attendait la création d’une intrigue entièrement nouvelle pour son prochain opéra, Hiller se consacra à l’étude de la musique de chambre, à laquelle sa grande pièce bien aménagée convenait admirablement.
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Un événement beau et solennel vint ajouter à la gravité de l’atmosphère dans laquelle j’ai achevé la musique de Tannhäuser vers la fin de l’année, et neutralisa les impressions plus superficielles que m’avaient laissées les événements émouvants décrits ci-dessus. Il s’agissait du transfert des restes de Carl Maria von Weber de Londres à Dresde en décembre 1844. Comme je l’ai déjà dit, un comité œuvrait depuis des années pour ce transfert. D’après des informations fournies par un certain voyageur, il était apparu que le modeste cercueil contenant les cendres de Weber avait été abandonné de manière si négligente dans un coin reculé de Saint-Paul que l’on craignait qu’il devienne bientôt impossible de le retrouver.
Mon ami énergique, le professeur Lowe, que j’ai déjà mentionné, avait utilisé ces informations pour inciter le Glee Club de Dresde, qui était son passe-temps, à s’occuper de cette affaire. Le concert de chanteurs masculins organisé à cette fin avait connu un certain succès sur le plan financier, et ils voulaient maintenant amener la direction du théâtre à faire des efforts similaires, lorsqu’ils se heurtèrent soudain à une forte opposition de la part même de cette direction. La direction du théâtre de Dresde informa le comité que le roi avait des scrupules religieux quant à perturber la paix des morts. Aussi enclins que nous soyons à douter de la sincérité de ces raisons, rien ne pouvait être fait, et ce fut alors à moi qu’on s’adressa, dans l’espoir que ma position influente pût donner plus de poids à mon appel. J’ai adhéré avec grand enthousiasme à cette entreprise. J’ai accepté d’en être le président ; M. Hofrat Schulz, directeur du « Antiken-Cabinet » et autorité reconnue en matière artistique, ainsi qu’un autre gentleman, banquier chrétien, furent également élus membres du comité, et le mouvement prit ainsi un nouvel élan. Des prospectus furent envoyés, des plans détaillés établis, et de nombreuses réunions tenues. Là encore, je rencontrai de l’opposition de la part de mon supérieur, Lüttichau ; s’il l’avait pu, il m’aurait interdit d’intervenir en exploitant au maximum les scrupules du roi mentionnés précédemment. Mais il avait reçu l’avertissement de ne pas se disputer avec moi, suite à son expérience de l’été précédent, lorsque, contrairement à ses attentes, la musique que j’avais écrite pour célébrer l’arrivée du roi avait plu au monarque. Comme son antipathie envers cette initiative n’était pas très forte, Lüttichau dut se rendre compte que même l’opposition directe de Sa Majesté ne pourrait empêcher que l’entreprise soit menée en secret, et que, au contraire, la Cour ferait piètre figure si le Théâtre Royal (auquel Weber avait appartenu autrefois) devait assumer un rôle…
Mon ami énergique, le professeur Lowe, que j’ai déjà mentionné, avait utilisé ces informations pour inciter le Glee Club de Dresde, qui était son passe-temps, à s’occuper de cette affaire. Le concert de chanteurs masculins organisé à cette fin avait connu un certain succès sur le plan financier, et ils voulaient maintenant amener la direction du théâtre à faire des efforts similaires, lorsqu’ils se heurtèrent soudain à une forte opposition de la part même de cette direction. La direction du théâtre de Dresde informa le comité que le roi avait des scrupules religieux quant à perturber la paix des morts. Aussi enclins que nous soyons à douter de la sincérité de ces raisons, rien ne pouvait être fait, et ce fut alors à moi qu’on s’adressa, dans l’espoir que ma position influente pût donner plus de poids à mon appel. J’ai adhéré avec grand enthousiasme à cette entreprise. J’ai accepté d’en être le président ; M. Hofrat Schulz, directeur du « Antiken-Cabinet » et autorité reconnue en matière artistique, ainsi qu’un autre gentleman, banquier chrétien, furent également élus membres du comité, et le mouvement prit ainsi un nouvel élan. Des prospectus furent envoyés, des plans détaillés établis, et de nombreuses réunions tenues. Là encore, je rencontrai de l’opposition de la part de mon supérieur, Lüttichau ; s’il l’avait pu, il m’aurait interdit d’intervenir en exploitant au maximum les scrupules du roi mentionnés précédemment. Mais il avait reçu l’avertissement de ne pas se disputer avec moi, suite à son expérience de l’été précédent, lorsque, contrairement à ses attentes, la musique que j’avais écrite pour célébrer l’arrivée du roi avait plu au monarque. Comme son antipathie envers cette initiative n’était pas très forte, Lüttichau dut se rendre compte que même l’opposition directe de Sa Majesté ne pourrait empêcher que l’entreprise soit menée en secret, et que, au contraire, la Cour ferait piètre figure si le Théâtre Royal (auquel Weber avait appartenu autrefois) devait assumer un rôle…
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attitude hostile. Il a donc tenté, d’une manière prétendument amicale, de me faire cesser de poursuivre cette entreprise, sachant pertinemment que, sans moi, le projet échouerait. Il a essayé de me convaincre qu’il serait erroné de rendre un hommage exagéré à la mémoire de Weber, alors que personne ne pensait à retirer les cendres de Morlacchi d’Italie, bien que ce dernier eût servi l’orchestre royal pendant une période bien plus longue que Weber. Quelles en auraient été les conséquences ? Comme argument, il a dit : « Supposons que Reissiger meure en route vers quelque lieu de villégiature — sa femme aurait alors autant de raison que Frau von Weber (qui le contrariait déjà suffisamment) d’attendre que le corps de son mari soit ramené chez lui avec musique et faste. » J’ai tenté de le calmer, et si je n’ai pas réussi à lui faire voir la différence entre Reissiger et Weber, j’ai au moins réussi à lui faire comprendre que l’affaire devait suivre son cours, puisque le Théâtre de la Cour de Berlin avait déjà annoncé un concert caritatif pour soutenir notre projet.
Meyerbeer, à qui mon comité s’était adressé, a joué un rôle clé dans la réalisation de cela, et une représentation d’Euryanthe a effectivement eu lieu, rapportant un joli montant de six mille marks. Quelques théâtres de moindre importance ont ensuite suivi notre exemple. Le Théâtre de la Cour de Dresde ne pouvait donc plus retarder les choses, et comme nous avions maintenant une somme considérable à la banque, nous avons pu couvrir les frais de transport, ainsi que ceux d’un coffre-fort et d’un monument appropriés ; nous disposions même d’un fonds initial pour une statue de Weber, que nous devions obtenir plus tard. Le fils aîné des deux fils du maître immortel est parti pour Londres afin de récupérer les restes de son père. Il les a fait transporter par bateau le long de l’Elbe, jusqu’à l’escale de Dresde, d’où ils devaient être conduits sur sol allemand. Ce dernier trajet des restes devait avoir lieu de nuit. Une solennelle procession à la lumière des torches devait être organisée, et j’avais pris en charge la musique funéraire.
J’ai organisé cela pour deux raisons tirées d’Euryanthe, en utilisant cette partie de la musique de l’ouverture qui concerne la vision des esprits. J’ai introduit la cavatine d’Euryanthe — Hier dicht am Quell (« Ici, près de la source ») — que j’ai laissée telle quelle, à ceci près que je l’ai transposée en mi bémol majeur, et j’ai terminé tout cela, comme Weber avait terminé son opéra, en revenant au premier motif sublime. J’ai orchestré ce morceau symphonique, parfaitement adapté à l’occasion, pour huit instruments à vent choisis, et malgré le volume sonore, je n’avais pas oublié la douceur.
Meyerbeer, à qui mon comité s’était adressé, a joué un rôle clé dans la réalisation de cela, et une représentation d’Euryanthe a effectivement eu lieu, rapportant un joli montant de six mille marks. Quelques théâtres de moindre importance ont ensuite suivi notre exemple. Le Théâtre de la Cour de Dresde ne pouvait donc plus retarder les choses, et comme nous avions maintenant une somme considérable à la banque, nous avons pu couvrir les frais de transport, ainsi que ceux d’un coffre-fort et d’un monument appropriés ; nous disposions même d’un fonds initial pour une statue de Weber, que nous devions obtenir plus tard. Le fils aîné des deux fils du maître immortel est parti pour Londres afin de récupérer les restes de son père. Il les a fait transporter par bateau le long de l’Elbe, jusqu’à l’escale de Dresde, d’où ils devaient être conduits sur sol allemand. Ce dernier trajet des restes devait avoir lieu de nuit. Une solennelle procession à la lumière des torches devait être organisée, et j’avais pris en charge la musique funéraire.
J’ai organisé cela pour deux raisons tirées d’Euryanthe, en utilisant cette partie de la musique de l’ouverture qui concerne la vision des esprits. J’ai introduit la cavatine d’Euryanthe — Hier dicht am Quell (« Ici, près de la source ») — que j’ai laissée telle quelle, à ceci près que je l’ai transposée en mi bémol majeur, et j’ai terminé tout cela, comme Weber avait terminé son opéra, en revenant au premier motif sublime. J’ai orchestré ce morceau symphonique, parfaitement adapté à l’occasion, pour huit instruments à vent choisis, et malgré le volume sonore, je n’avais pas oublié la douceur.
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délicatesse de l’instrumentation. J’ai remplacé le tremolo effrayant des violas, qui apparaît dans cette partie de l’ouverture que j’ai adaptée, par vingt tambours étouffés, et dans l’ensemble j’ai obtenu un effet extrêmement impressionnant, surtout pour nous qui étions pleins de pensées sur Weber, au point que, même au théâtre où nous répétions, Schroder-Devrient, qui était présent et avait été un ami proche de Weber, fut profondément ému. Je n’avais jamais rien réalisé qui corresponde davantage au caractère du sujet ; et la procession à travers la ville fut tout aussi impressionnante.
Comme le tempo très lent, dépourvu de toute accentuation marquée, posait de nombreuses difficultés, j’avais fait nettoyer la scène pour la répétition, afin d’avoir suffisamment d’espace pour que les musiciens, une fois qu’ils auraient parfaitement maîtrisé la pièce, puissent marcher en cercle autour de moi tout en jouant. Plusieurs personnes qui ont vu la procession depuis leurs fenêtres m’ont assuré que l’effet de celle-ci était indescriptiblement et sublimement solennel. Après avoir placé le cercueil dans la petite chapelle funéraire du cimetière catholique de Friedrichstadt, où Madame Devrient l’a accueilli avec une couronne de fleurs, nous avons célébré, le lendemain matin, la cérémonie solennelle de sa descente dans la crypte. M. Hofrat Schulz et moi, en tant que présidents du comité, avons eu l’honneur de prendre la parole au pied de la tombe, et ce qui m’a fourni un sujet approprié pour les quelques mots, quelque peu émouvants, que je devais prononcer, fut le fait que, peu avant le transfert des restes de Weber, le deuxième fils du maître, Alexander von Weber, était mort. La pauvre mère avait été si terriblement affectée par la mort soudaine de ce jeune homme, si plein de vie et de santé, que, si nous n’avions pas été au milieu de nos préparatifs, nous aurions été contraints de les abandonner ; car dans cette nouvelle perte, la veuve voyait un jugement de Dieu qui, selon elle, considérait le transfert des restes comme un acte de sacrilège motivé par la vanité. Comme le public semblait particulièrement enclin à partager ce point de vue, il m’a incombé de mettre en lumière la véritable nature de notre entreprise aux yeux du monde. Et j’y suis parvenu à tel point que, à ma satisfaction, j’ai appris de toutes parts que ma justification de notre action avait reçu l’acceptation la plus générale.
Cette fois-là, j’ai eu une expérience étrange concernant moi-même, car c’était la première fois de ma vie que je devais prononcer un discours public solennel. Depuis lors, j’ai toujours parlé de façon impromptue ; cette fois, cependant, puisqu’il s’agissait de ma première apparition en tant qu’orateur, j’avais écrit mon discours et je l’avais soigneusement mémorisé. Comme j’étais entièrement sous l’influence de mon sujet, je
Comme le tempo très lent, dépourvu de toute accentuation marquée, posait de nombreuses difficultés, j’avais fait nettoyer la scène pour la répétition, afin d’avoir suffisamment d’espace pour que les musiciens, une fois qu’ils auraient parfaitement maîtrisé la pièce, puissent marcher en cercle autour de moi tout en jouant. Plusieurs personnes qui ont vu la procession depuis leurs fenêtres m’ont assuré que l’effet de celle-ci était indescriptiblement et sublimement solennel. Après avoir placé le cercueil dans la petite chapelle funéraire du cimetière catholique de Friedrichstadt, où Madame Devrient l’a accueilli avec une couronne de fleurs, nous avons célébré, le lendemain matin, la cérémonie solennelle de sa descente dans la crypte. M. Hofrat Schulz et moi, en tant que présidents du comité, avons eu l’honneur de prendre la parole au pied de la tombe, et ce qui m’a fourni un sujet approprié pour les quelques mots, quelque peu émouvants, que je devais prononcer, fut le fait que, peu avant le transfert des restes de Weber, le deuxième fils du maître, Alexander von Weber, était mort. La pauvre mère avait été si terriblement affectée par la mort soudaine de ce jeune homme, si plein de vie et de santé, que, si nous n’avions pas été au milieu de nos préparatifs, nous aurions été contraints de les abandonner ; car dans cette nouvelle perte, la veuve voyait un jugement de Dieu qui, selon elle, considérait le transfert des restes comme un acte de sacrilège motivé par la vanité. Comme le public semblait particulièrement enclin à partager ce point de vue, il m’a incombé de mettre en lumière la véritable nature de notre entreprise aux yeux du monde. Et j’y suis parvenu à tel point que, à ma satisfaction, j’ai appris de toutes parts que ma justification de notre action avait reçu l’acceptation la plus générale.
Cette fois-là, j’ai eu une expérience étrange concernant moi-même, car c’était la première fois de ma vie que je devais prononcer un discours public solennel. Depuis lors, j’ai toujours parlé de façon impromptue ; cette fois, cependant, puisqu’il s’agissait de ma première apparition en tant qu’orateur, j’avais écrit mon discours et je l’avais soigneusement mémorisé. Comme j’étais entièrement sous l’influence de mon sujet, je
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J’étais si sûr de ma mémoire que je n’ai jamais pensé à prendre des notes. Cependant, à cause de cette omission, j’ai rendu mon frère Albert très malheureux. Il se tenait près de moi pendant la cérémonie et m’a dit par la suite qu’, bien qu’il fût profondément ému, il avait eu l’impression, un instant, de pouvoir me maudire pour ne pas l’avoir demandé de me guider. Cela s’est passé ainsi : j’ai commencé mon discours d’une voix claire et forte, mais soudain le son de mes propres mots, ainsi que leur intonation particulière, m’ont tellement affecté que, emporté par mes propres pensées, j’ai cru voir et entendre en même temps ma propre voix devant cette foule haletante. Alors que j’apparaissais ainsi objectivement à mes propres yeux, je restais dans une sorte de transe, pendant laquelle il me semblait attendre que quelque chose se produise, et je me sentais complètement différent de l’homme qui était censé se tenir là et parler. Ce n’était ni de la nervosité ni de la distraction de ma part ; seulement, à la fin d’une phrase donnée, il y avait une pause si longue que ceux qui me voyaient debout devaient se demander ce qu’ils pouvaient bien penser de moi. Finalement, mon propre silence et le calme autour de moi m’ont rappelé que je n’étais pas là pour écouter, mais pour parler. J’ai aussitôt repris mon discours, et j’ai parlé avec une telle fluidité jusqu’à la fin que le célèbre acteur Emil Devrient m’a assuré qu’, en dehors de la solennité de la cérémonie, il avait été profondément impressionné simplement du point de vue d’un orateur dramatique. La cérémonie s’est terminée par un poème que j’avais écrit et mis en musique ; bien qu’il présentât de nombreuses difficultés pour les voix masculines, il a été magnifiquement interprété par quelques-uns des meilleurs chanteurs d’opéra. Lüttichau, qui était présent, était désormais non seulement convaincu de la justesse de ce projet, mais aussi fermement en sa faveur. J’étais profondément reconnaissant que tout se fût déroulé si bien, et lorsque la veuve de Weber, que j’ai appelée après la cérémonie, m’a dit à quel point elle aussi avait été émue, le seul nuage qui obscurcissait encore mon horizon s’est dissipé. Dans ma jeunesse, j’avais appris à aimer la musique grâce à mon admiration pour le génie de Weber, et la nouvelle de sa mort fut un coup terrible pour moi. Revenir, pour ainsi dire, en contact avec lui après tant d’années, lors de ces funérailles, fut un événement qui ébranla les profondeurs de mon être. À partir de tous les détails que j’ai donnés concernant ma relation avec les grands maîtres qui furent mes contemporains, il est facile de voir d’où je pouvais étancher ma soif de relations intellectuelles. Ce n’était pas une perspective très satisfaisante de passer de la tombe de Weber à ses successeurs vivants ; mais je devais encore découvrir à quel point cela était absolument sans espoir.
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J’ai passé l’hiver 1844-45 en partie à céder aux attractions extérieures, et en partie à m’adonner à la méditation la plus profonde. Grâce à une grande énergie et en me levant très tôt, même en hiver, j’ai réussi à achever ma partition de Tannhäuser au début d’avril, ayant, comme je l’ai déjà dit, terminé sa composition à la fin de l’année précédente. En notant l’orchestration, je me suis rendu les choses particulièrement difficiles en utilisant le papier spécialement préparé que le processus d’impression rend nécessaire, et qui m’a impliqué dans toutes sortes de formalités fastidieuses. J’ai fait transférer chaque page immédiatement sur la pierre, et cent exemplaires ont été imprimés de chacune, dans l’espoir d’utiliser ces épreuves pour une diffusion rapide de mon œuvre. Que mes espoirs se réalisent ou non, j’étais en tout cas à quinze cents marks de dépens lorsque tous les frais de publication furent payés.
Concernant cette œuvre qui exigeait tant de sacrifices, et qui était si lente et difficile, davantage de détails apparaîtront dans mon autobiographie. En tout cas, lorsque le mois de mai arriva, je possédais cent exemplaires soigneusement reliés de ma première nouvelle œuvre depuis la création du Fliegender Holländer, et Hiller, à qui j’en ai montré quelques parties, en a tiré une impression plutôt favorable quant à sa valeur.
Ces projets visant à répandre rapidement la renommée de mon Tannhäuser furent conçus dans l’espoir d’un succès qui, compte tenu de ma situation précaire, semblait de plus en plus souhaitable. Au cours d’une année depuis que j’avais commencé à publier moi-même mes opéras, beaucoup avait été fait à cette fin. En septembre 1844, j’avais offert au roi de Saxe un exemplaire spécial, richement relié, de l’arrangement complet pour piano de Rienzi, dédié à Sa Majesté. Le Fliegender Holländer était également achevé, et l’arrangement pour piano de Rienzi en duo, ainsi que quelques chansons choisies dans les deux opéras, avaient été publiés ou étaient sur le point de l’être. En outre, j’avais fait réaliser vingt-cinq exemplaires des partitions de ces deux opéras au moyen du processus dit de transfert autographe, bien que seulement d’après les écrits des copistes. Tous ces coûts élevés rendaient absolument impératif que j’essaie d’envoyer mes partitions aux différents théâtres afin de les inciter à produire mes opéras, car les dépenses engagées pour les partitions pour piano étaient importantes, et celles-ci ne pouvaient être vendues que si mes œuvres devenaient suffisamment connues grâce aux théâtres.
Concernant cette œuvre qui exigeait tant de sacrifices, et qui était si lente et difficile, davantage de détails apparaîtront dans mon autobiographie. En tout cas, lorsque le mois de mai arriva, je possédais cent exemplaires soigneusement reliés de ma première nouvelle œuvre depuis la création du Fliegender Holländer, et Hiller, à qui j’en ai montré quelques parties, en a tiré une impression plutôt favorable quant à sa valeur.
Ces projets visant à répandre rapidement la renommée de mon Tannhäuser furent conçus dans l’espoir d’un succès qui, compte tenu de ma situation précaire, semblait de plus en plus souhaitable. Au cours d’une année depuis que j’avais commencé à publier moi-même mes opéras, beaucoup avait été fait à cette fin. En septembre 1844, j’avais offert au roi de Saxe un exemplaire spécial, richement relié, de l’arrangement complet pour piano de Rienzi, dédié à Sa Majesté. Le Fliegender Holländer était également achevé, et l’arrangement pour piano de Rienzi en duo, ainsi que quelques chansons choisies dans les deux opéras, avaient été publiés ou étaient sur le point de l’être. En outre, j’avais fait réaliser vingt-cinq exemplaires des partitions de ces deux opéras au moyen du processus dit de transfert autographe, bien que seulement d’après les écrits des copistes. Tous ces coûts élevés rendaient absolument impératif que j’essaie d’envoyer mes partitions aux différents théâtres afin de les inciter à produire mes opéras, car les dépenses engagées pour les partitions pour piano étaient importantes, et celles-ci ne pouvaient être vendues que si mes œuvres devenaient suffisamment connues grâce aux théâtres.
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J’ai envoyé la partition de mon Rienzi aux théâtres les plus importants, mais ils m’ont tous renvoyé mon œuvre ; le Théâtre de la Cour de Munich l’a même renvoyée sans l’ouvrir ! Je savais donc à quoi m’attendre et je me suis épargné la peine d’envoyer mon Hollandais. Du point de vue commercial, la situation était la suivante : le succès escompté de Tannhäuser entraînerait une demande pour mes œuvres antérieures. Mon agent, le respectable Meser, qui était également l’éditeur de musique nommé à la cour, commençait lui aussi à douter un peu et voyait que c’était la seule solution. J’ai immédiatement entrepris la publication d’une adaptation pour piano de Tannhäuser, que j’ai préparée moi-même, tandis que Röckel s’occupait du Fliegender Holländer et un certain Klink de Rienzi. La seule chose à laquelle Meser s’opposait catégoriquement, c’était le titre de ma nouvelle opéra, que j’avais simplement intitulé Der Venusberg ; il affirmait que, puisque je ne fréquentais pas le grand public, je n’avais aucune idée des plaisanteries horribles faites sur ce titre. Il disait que les étudiants et professeurs de la faculté de médecine de Dresde seraient les premiers à se moquer de lui, car ils avaient une prédilection pour ce genre de plaisanterie obscène. Ces détails m’ont suffisamment dégoûté pour que j’accepte ce changement. Au nom de mon héros, Tannhäuser, j’ai ajouté le nom du sujet de la légende, qui, bien qu’originellement ne faisant pas partie du mythe de Tannhäuser, y était ainsi associé par moi ; un fait que Simrock, le grand chercheur et innovateur dans le domaine des légendes, que j’estimais beaucoup, a ensuite jugé très fâcheux. Tannhäuser und der Sängerkrieg auf Wartburg devait donc être son titre, et pour donner à l’œuvre un aspect médiéval, j’ai fait imprimer spécialement les mots en caractères gothiques sur l’adaptation pour piano, présentant ainsi l’œuvre au public. Les dépenses supplémentaires engendrées étaient très élevées ; mais j’ai fait de gros efforts pour convaincre Meser de ma conviction quant au succès de mon œuvre. Nous étions tellement engagés dans ce projet, et les sacrifices qu’il nous avait imposés étaient si grands, qu’il ne restait plus qu’à espérer un revirement favorable du destin. Par chance, la direction du théâtre partageait ma confiance dans le succès de Tannhäuser. J’avais convaincu Lüttichau de faire peindre les décors de Tannhäuser par les meilleurs peintres du grand opéra de Paris. J’avais vu leur travail sur la scène de Dresde : il appartenait au style de l’art scénique allemand alors à la mode et donnait vraiment l’impression d’une œuvre de première qualité.
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La commande pour cela, ainsi que les négociations nécessaires avec le peintre parisien Desplechin, avaient déjà été réglées l’automne précédent. La direction accepta toutes mes demandes, y compris celle de commander de magnifiques costumes de style médiéval conçus par mon ami Heine. La seule chose que Lüttichau reportait sans cesse, c’était la commande pour la Salle des Chants au Wartburg ; il affirmait que la salle destinée à l’empereur Charles le Grand dans Oberon, qui venait tout juste d’être réalisée par quelques peintres français, suffirait tout aussi bien. Avec des efforts surhumains, je dus convaincre mon supérieur que nous ne voulions pas une salle du trône somptueuse, mais plutôt un tableau pittoresque répondant à un certain style que j’avais en tête, et qu’il ne pouvait être peint que selon mes indications. Comme je devenais finalement très irritable et contrarié, il me rassura en disant qu’il n’avait aucune objection à ce que cette scène soit peinte, et qu’il ordonnerait qu’on commence immédiatement, ajoutant qu’il n’avait pas accepté sur-le-champ, uniquement dans le but d’accroître ma joie, car ce que l’on obtient sans difficulté, on l’apprécie rarement. Cette Salle des Chants devait plus tard me causer de gros ennuis.
Ainsi, tout était en plein essor ; les circonstances étaient favorables et semblaient jeter une lumière optimiste sur la création de mon nouveau travail au début de la saison automnale. Même le public attendait avec impatience cette œuvre, et pour la première fois, je vis mon nom mentionné de manière positive dans un article paru dans l’Allgemeine Zeitung. On y parlait en effet des grandes attentes que l’on avait pour mon nouveau travail, dont le poème avait été écrit « avec un sentiment poétique indéniable ».
plein d’espoir, je partis en juillet en vacances, qui consistaient en un voyage à Marienbad en Bohême, où ma femme et moi avions l’intention de suivre un traitement therapeutique. Je me retrouvai de nouveau sur le sol « volcanique » de ce pays extraordinaire, la Bohême, qui avait toujours eu sur moi un effet inspirant. C’était un été merveilleux, presque trop chaud, et j’étais donc de très bonne humeur. J’avais l’intention de mener ce mode de vie détendu qui fait partie intégrante de ce traitement quelque peu éprouvant, et j’avais choisi mes livres avec soin, emportant avec moi les poèmes de Wolfram von Eschenbach, édités par Simrock et San Marte, ainsi que l’épopée anonyme Lohengrin, avec sa longue introduction de Gorres. Avec mon livre sous le bras, je me cachais dans les bois voisins, montais ma tente au bord du ruisseau en compagnie de Titurel et de Parcival, et me perdis dans le poème étrange, mais irrésistiblement charmant, de Wolfram. Bientôt cependant, un désir s’empara de moi de donner expression à
Ainsi, tout était en plein essor ; les circonstances étaient favorables et semblaient jeter une lumière optimiste sur la création de mon nouveau travail au début de la saison automnale. Même le public attendait avec impatience cette œuvre, et pour la première fois, je vis mon nom mentionné de manière positive dans un article paru dans l’Allgemeine Zeitung. On y parlait en effet des grandes attentes que l’on avait pour mon nouveau travail, dont le poème avait été écrit « avec un sentiment poétique indéniable ».
plein d’espoir, je partis en juillet en vacances, qui consistaient en un voyage à Marienbad en Bohême, où ma femme et moi avions l’intention de suivre un traitement therapeutique. Je me retrouvai de nouveau sur le sol « volcanique » de ce pays extraordinaire, la Bohême, qui avait toujours eu sur moi un effet inspirant. C’était un été merveilleux, presque trop chaud, et j’étais donc de très bonne humeur. J’avais l’intention de mener ce mode de vie détendu qui fait partie intégrante de ce traitement quelque peu éprouvant, et j’avais choisi mes livres avec soin, emportant avec moi les poèmes de Wolfram von Eschenbach, édités par Simrock et San Marte, ainsi que l’épopée anonyme Lohengrin, avec sa longue introduction de Gorres. Avec mon livre sous le bras, je me cachais dans les bois voisins, montais ma tente au bord du ruisseau en compagnie de Titurel et de Parcival, et me perdis dans le poème étrange, mais irrésistiblement charmant, de Wolfram. Bientôt cependant, un désir s’empara de moi de donner expression à
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l’inspiration générée par ce poème, si bien que j’eus la plus grande difficulté à surmonter mon désir d’abandonner le reste qui m’avait été prescrit pendant que je buvais l’eau de Marienbad. Le résultat fut un état d’excitation de plus en plus intense. Lohengrin, dont la première conception remonte à la fin de mon séjour à Paris, apparut soudain devant moi, complet dans tous les détails de sa structure dramatique. La légende du cygne, qui constitue un élément si important dans toutes les nombreuses versions de cette série de mythes que mes études m’avaient fait découvrir, exerça une fascination singulière sur mon imagination. En me souvenant des conseils du médecin, je luttai courageusement contre la tentation d’écrire mes idées et recourus aux méthodes les plus étranges et les plus énergiques. Grâce à certains commentaires que j’avais lus dans l’Histoire de la littérature allemande de Gervinus, tant Le Maître chanteur de Nuremberg que Hans Sachs acquirent pour moi un charme tout à fait vivant. Seul le Marker, et le rôle qu’il joue dans Le Maître chanteur, me plaisaient particulièrement ; et lors d’une de mes promenades solitaires, sans rien savoir de précis sur Hans Sachs et ses contemporains poètes, j’inventai une scène humoristique dans laquelle le cordonnier – en tant qu’artisan-poète populaire –, avec son marteau à la main, donne au Marker une leçon pratique en le faisant chanter, se vengeant ainsi de ses méfaits conventionnels. Pour moi, la force de toute cette scène résidait dans deux éléments : d’un côté le Marker, avec sa ardoise couverte de marques de craie, et de l’autre Hans Sachs tenant des chaussures couvertes de ses propres marques de craie, chacun faisant comprendre à l’autre que le chant avait échoué. À cette image, afin de conclure le deuxième acte, j’ajoutai une scène se déroulant dans une petite rue étroite et sinueuse de Nuremberg, où les gens couraient partout dans une grande agitation, pour finalement se livrer à une bagarre dans la rue. Ainsi, soudain, toute ma comédie Le Maître chanteur prit forme devant moi de manière si vivante que, étant donné que c’était un sujet particulièrement joyeux et qui ne risquait nullement de surexciter mes nerfs, je sentis que je devais la mettre par écrit malgré les ordres du médecin. Je m’y mis donc, espérant que cela pourrait me libérer de l’emprise de l’idée de Lohengrin ; mais je me trompais ; car à peine fus-je entré dans mon bain à midi que je ressentis un désir irrésistible d’écrire Lohengrin, et ce désir m’emporta à tel point que je ne pus attendre l’heure prescrite pour le bain ; après quelques minutes seulement, je sortis, me donnant à peine le temps de m’habiller, et courus chez moi pour noter ce que j’avais en
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Mon esprit. J’ai répété cela pendant plusieurs jours jusqu’à ce que le plan complet de Lohengrin soit sur papier. Le médecin m’a alors dit qu’il valait mieux que j’arrête de prendre des eaux et des bains, affirmant avec insistance que j’étais tout à fait incapable de supporter de telles cures. Mon excitation avait atteint un tel degré que même mes tentatives de dormir se terminaient généralement par des aventures nocturnes. Parmi les excursions intéressantes que nous avons faites à cette époque, celle à Eger m’a particulièrement fasciné, en raison de son association avec Wallenstein et des costumes singuliers des habitants. À la mi-août, nous sommes retournés à Dresde, où mes amis furent ravis de me voir dans un si bon état d’esprit ; quant à moi, j’avais l’impression d’avoir des ailes. En septembre, lorsque tous nos chanteurs furent revenus de leurs vacances d’été, j’ai repris les répétitions de Tannhäuser avec beaucoup de sérieux. Nous en étions maintenant arrivés, du moins pour la partie musicale de la représentation, au point où la date possible de la production semblait très proche. Schroeder-Devrient fut l’une des premières à se rendre compte des difficultés extraordinaires que présenterait la production de Tannhäuser. Et en effet, elle voyait ces difficultés si clairement qu’, à ma grande gêne, elle parvint à les exposer toutes devant moi. Une fois, lorsqu je suis allé la voir, elle lut les passages principaux à haute voix avec beaucoup d’émotion et de force, puis elle me demanda comment j’avais pu être si naïf pour penser qu’un être aussi enfantin que Tichatschek serait capable de trouver les tons appropriés pour Tannhäuser. J’ai essayé de diriger son attention, ainsi que la mienne, vers la nature de la musique, qui était écrite de manière si claire afin de mettre en valeur l’accent nécessaire, que, selon moi, la musique parlait en réalité pour celui qui interprétait le passage, même s’il n’était qu’un chanteur et rien de plus. Elle secoua la tête, disant que cela irait bien dans le cas d’un oratorio.
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Elle chanta alors la prière d’Elizabeth tirée de la partition pour piano, et me demanda si je croyais vraiment que cette musique répondrait à mes intentions si elle était chantée par une voix jeune et jolie, dépourvue d’âme et sans cette expérience de la vie qui seule pourrait donner une véritable expression à l’interprétation. Je soupirai et dis que, dans ce cas, la jeunesse de la voix et de celle qui la possédait devait compenser ce qui manquait ; en même temps, je lui demandai, par faveur, de voir ce qu’elle pouvait faire pour aider ma nièce, Johanna, à comprendre son rôle. Tout cela, cependant, ne résolvait pas le problème de Tannhäuser, car tout effort pour enseigner à Tichatschek n’aurait abouti qu’à de la confusion. J’étais donc obligé de compter entièrement sur l’énergie de sa voix, ainsi que sur le ton particulièrement perçant de son « discours » vocal.
L’anxiété de Devrient au sujet des rôles principaux provenait en partie de ses propres inquiétudes. Elle ne savait pas quoi faire du rôle de Vénus ; elle l’avait accepté pour assurer le succès de la représentation, car, bien que ce fût un petit rôle, tant de choses dépendaient d’une interprétation idéale ! Plus tard, lorsque l’œuvre fut donnée à Paris, je fus convaincu que ce rôle avait été écrit dans un style trop sommaire, ce qui m’incita à le reconstituer en y apportant de nombreuses modifications et en complétant tout ce que je jugeais manquer. Pour l’instant, cependant, il semblait que aucune habileté de la part de la chanteuse ne puisse donner à ce brouillon ce qu’il devrait représenter. La seule chose qui aurait pu aider à une interprétation satisfaisante de Vénus aurait été la confiance de l’artiste en son propre charme physique, et en l’effet que cela produirait en sollicitant les sympathies purement matérielles du public. La certitude que ces moyens n’étaient plus à sa disposition paralysa cette grande chanteuse, qui ne pouvait plus cacher son âge et son apparence maternelle. Elle devint donc consciente d’elle-même et incapable d’utiliser même les moyens habituels pour obtenir un effet. Une fois, avec un léger sourire de désespoir, elle exprima son incapacité à jouer Vénus, pour la raison très simple qu’elle ne pouvait pas se présenter vêtue comme la déesse. « Mais que vais-je bien porter pour incarner Vénus ? » s’exclama-t-elle. « Après tout, je ne peux pas me contenter d’un simple ceinturon. J’aurais l’air d’une vraie caricature, et vous ririez à mes dépens ! »
L’anxiété de Devrient au sujet des rôles principaux provenait en partie de ses propres inquiétudes. Elle ne savait pas quoi faire du rôle de Vénus ; elle l’avait accepté pour assurer le succès de la représentation, car, bien que ce fût un petit rôle, tant de choses dépendaient d’une interprétation idéale ! Plus tard, lorsque l’œuvre fut donnée à Paris, je fus convaincu que ce rôle avait été écrit dans un style trop sommaire, ce qui m’incita à le reconstituer en y apportant de nombreuses modifications et en complétant tout ce que je jugeais manquer. Pour l’instant, cependant, il semblait que aucune habileté de la part de la chanteuse ne puisse donner à ce brouillon ce qu’il devrait représenter. La seule chose qui aurait pu aider à une interprétation satisfaisante de Vénus aurait été la confiance de l’artiste en son propre charme physique, et en l’effet que cela produirait en sollicitant les sympathies purement matérielles du public. La certitude que ces moyens n’étaient plus à sa disposition paralysa cette grande chanteuse, qui ne pouvait plus cacher son âge et son apparence maternelle. Elle devint donc consciente d’elle-même et incapable d’utiliser même les moyens habituels pour obtenir un effet. Une fois, avec un léger sourire de désespoir, elle exprima son incapacité à jouer Vénus, pour la raison très simple qu’elle ne pouvait pas se présenter vêtue comme la déesse. « Mais que vais-je bien porter pour incarner Vénus ? » s’exclama-t-elle. « Après tout, je ne peux pas me contenter d’un simple ceinturon. J’aurais l’air d’une vraie caricature, et vous ririez à mes dépens ! »
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Dans l’ensemble, j’ai continué à placer mes espoirs dans l’effet général de la musique seule, dont la grande promesse lors des répétitions m’a grandement encouragé. Hiller, qui avait examiné la partition et l’avait déjà louée, m’a assuré que l’instrumentation n’aurait pas pu être exécutée avec plus de sobriété. La sonorité caractéristique et délicate de l’orchestre m’a ravie et a renforcé ma résolution d’être extrêmement parcimonieux dans l’utilisation de mon matériel orchestral, afin d’atteindre cette abondance de combinaisons dont j’avais besoin pour mes œuvres ultérieures. Lors de la répétition, seule ma femme a manqué les trompettes et les trombones qui donnaient tant de brillance et de fraîcheur à Rienzi. Bien que j’aie ri de cela, je ne pouvais m’empêcher de ressentir de l’anxiété lorsque elle m’a confié à quel point elle avait été déçue en remarquant, lors de la répétition au théâtre, l’impression vraiment faible que produisait la musique du Sängerkrieg. Du point de vue du public, qui veut toujours être amusé ou ému d’une manière ou d’une autre, elle avait donc tout à fait raison d’appeler l’attention sur un aspect extrêmement discutable de la représentation. Mais j’ai immédiatement compris que la faute résidait moins dans la conception que dans le fait que je n’avais pas contrôlé la production avec suffisamment de soin. En ce qui concerne la conception de cette scène, j’étais littéralement pris entre deux options : il fallait que je décide une bonne fois pour toutes si ce Sängerkrieg devait être un concert d’arias ou une compétition de poésie dramatique. Il y a encore aujourd’hui beaucoup de gens qui, bien qu’ayant assisté à une représentation parfaitement réussie de cette scène, n’en ont pas saisi correctement le sens. Ils pensent qu’elle appartient au « genre » opératique traditionnel, qui exige que plusieurs évocations vocales soient juxtaposées ou contrastées, et que ces différents chants visent à amuser et à intéresser le public par leurs variations purement musicales de rythme et de tempo, selon le principe d’un programme de concert, c’est-à-dire par divers morceaux de styles différents. Ce n’était pas du tout mon idée : ma véritable intention était, si possible, de forcer l’auditeur, pour la première fois dans l’histoire de l’opéra, à s’intéresser à une idée poétique, en le faisant suivre toutes ses développements nécessaires. Car ce n’est que grâce à cet intérêt qu’on pourrait lui faire comprendre la catastrophe, qui, dans ce cas, ne devait pas être causée par aucune influence extérieure, mais devait être simplement le résultat des processus spirituels naturels en cours. D’où la nécessité d’une grande modération et d’une grande ampleur dans la conception de la musique ; d’abord, afin que, conformément à mon principe, elle puisse aider plutôt que de nuire à la compréhension de…
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des vers poétiques, et deuxièmement, afin que le caractère rythmique croissant de la mélodie, qui marque la croissance ardente de la passion, ne soit pas interrompu de manière trop arbitraire par des changements inutiles de modulation et de rythme. C’est aussi pourquoi il était nécessaire d’utiliser très parcimonieusement les instruments orchestraux pour l’accompagnement, et de supprimer délibérément tous ces effets purement musicaux qui devaient être employés, et ce progressivement, seulement lorsque la situation devient si intense qu’on cesse presque de penser et ne peut plus que ressentir la nature tragique de la crise. Personne ne pouvait nier que j’avais réussi à produire l’effet souhaité grâce à ce principe dès que j’ai joué le Sängerkrieg au piano. Afin de garantir tous mes succès futurs, je me trouvais désormais confronté à la difficulté exceptionnelle de faire comprendre aux chanteurs d’opéra comment interpréter leurs rôles précisément comme je le souhaitais. Je me souvenais comment, faute d’expérience, j’avais négligé de superviser correctement la production du Fliegender Holländer, et, conscient maintenant de toutes les conséquences désastreuses de cette négligence, je commençai à réfléchir à des moyens par lesquels je pourrais enseigner aux chanteurs mon propre interprétation. J’avais déjà dit qu’il était impossible d’influencer Tichatschek, car s’il était contraint de faire des choses qu’il ne comprenait pas, il devenait simplement nerveux et confus. Il était conscient de ses avantages : il savait que, avec sa voix métallique, il pouvait chanter avec un grand rythme musical et une grande précision, tandis que sa diction était tout simplement parfaite. Mais, à ma grande surprise, je dus bientôt apprendre que tout cela n’était en aucun cas suffisant ; car, à mon horreur, lors de la première représentation, ce qui m’avait étrangement échappé pendant les répétitions devint soudainement évident pour moi. À la fin du Sängerkrieg, lorsque Tannhäuser (dans une excitation frénétique, oubliant tous ceux qui étaient présents) doit chanter ses louanges à Vénus, et que je vis Tichatschek se diriger vers Élisabeth et lui adresser son élan passionné, je pensai à l’avertissement de Schroder-Devrient de la même manière que Crésus a dû penser en criant : « Ô Solon ! Solon ! » sur le bûcher funéraire. Malgré l’excellence musicale de Tichatschek, l’immense vitalité et le charme mélodique du Sängerkrieg firent complètement défaut. D’un autre côté, j’ai réussi à faire naître un élément entièrement nouveau, probablement jamais vu dans l’opéra ! J’avais observé avec grand intérêt certains rôles du jeune baryton Mitterwurzer – c’était un homme étrangement réservé, peu enclin à la sociabilité, et j’avais remarqué que sa voix délicieusement mûre possédait la qualité rare de faire ressortir la note intérieure de l’âme. C’est à lui que j’ai confié Wolfram, et je
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il avait toutes les raisons d’être satisfait de son zèle et du succès de ses études. Par conséquent, si je souhaitais que mon intention et ma méthode soient connues, surtout en ce qui concerne cette difficile Sangerkrieg, je devais compter sur lui pour l’exécution adéquate de mes plans et de tout ce qu’ils impliquaient. Je commençai par examiner avec lui l’air d’ouverture de cette scène ; mais, après avoir fait de mon mieux pour lui faire comprendre comment je voulais que cela soit fait, je fus surpris de constater à quel point cette interprétation particulière de la musique lui semblait difficile. Il était absolument incapable de la répéter après moi, et à chaque nouvel essai, son chant devenait si banal et si mécanique que je réalisai clairement qu’il ne considérait pas cette pièce comme autre chose qu’une phrase en forme de récitatif, qu’il pouvait interpréter avec n’importe quelle intonation de la voix qui lui semblait appropriée, ou la chanter d’une manière ou d’une autre, selon son caprice, comme c’était habituel dans les œuvres opératiques. Lui aussi fut stupéfait par son propre manque de capacité, mais il fut tellement frappé par la nouveauté et la justesse de mes points de vue qu’il me supplia de ne pas essayer davantage pour le moment, mais de le laisser découvrir par lui-même la meilleure façon de se familiariser avec ce monde nouvellement révélé. Au cours de plusieurs répétitions, il ne chanta que à voix basse afin de surmonter la difficulté, mais lors de la dernière répétition, il s’en sortit de manière admirable et s’y lança avec tant de ferveur que son travail est resté jusqu’à aujourd’hui la preuve la plus convaincante pour moi que, malgré l’état insatisfaisant du monde de l’opéra aujourd’hui, il est possible non seulement de trouver, mais aussi de former correctement le chanteur que je considérerais comme indispensable pour une interprétation fidèle de mes œuvres. C’est grâce à l’impression produite par Mitterwurzer que j’ai finalement réussi à faire comprendre au public l’ensemble de mon travail. Cet homme, qui avait complètement changé son attitude, son apparence et son aspect pour se conformer au rôle de Wolfram, en résolvant ainsi le problème, était devenu non seulement un artiste accompli, mais, par son interprétation de son rôle, s’était également avéré être mon sauveur au moment même où mon œuvre menaçait d’échouer en raison des résultats insatisfaisants de la première représentation. À ses côtés, le rôle d’Elizabeth fit une belle impression. L’apparence juvénile de ma nièce, sa silhouette haute et élancée, ses traits nettement germaniques, ainsi que la beauté incomparable de sa voix, avec son expression d’une innocence presque enfantine, l’aidèrent à gagner le cœur du public, même si son talent était plus théâtral que dramatique. Elle devint bientôt célèbre grâce à son interprétation de ce rôle, et souvent par la suite,
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Lorsqu’on parlait des représentations de Tannhäuser auxquelles elle avait participé, on m’affirmait que son succès était entièrement dû à elle. Curieusement, dans ces récits, on faisait principalement référence au charme de sa prestation au moment où elle accueillait les invités dans la salle du Wartburg ; et moi, je cherchais à l’expliquer en me remémorant les efforts inlassables que mon frère talentueux et moi avions déployés pour la former à interpréter justement ce rôle. Pourtant, il fut jamais possible de lui faire comprendre l’interprétation adéquate de la prière du troisième acte, et j’avais tendance à dire : « Ô Solon ! Solon ! », comme je l’avais fait pour Tichatschek, lorsque, après la première représentation, je fus contraint de supprimer une grande partie de ce solo, ce qui en diminua considérablement l’importance pour toujours par la suite. J’appris plus tard que Johanna, qui avait pendant un bref moment la réputation d’être une grande chanteuse, n’avait jamais réussi à chanter cette prière comme elle aurait dû l’être, tandis qu’une chanteuse française, Mademoiselle Marie Sax, y parvint à Paris, à ma grande satisfaction.
Au début d’octobre, nous avions progressé à tel point dans nos répétitions que rien ne s’opposait plus à une représentation immédiate de Tannhäuser, si ce n’était le décor, qui n’était pas encore achevé. Seules quelques-unes des scènes commandées à Paris étaient arrivées, et même celles-ci avec beaucoup de retard. La vallée du Wartburg était magnifiquement réalisée et parfaite dans tous ses détails. En revanche, la partie intérieure du Venusberg me causait beaucoup d’inquiétude : le peintre ne m’avait pas compris ; il avait peint des groupes d’arbres et des statues qui rappelaient Versailles, et les avait placés dans une grotte sauvage ; il ne savait manifestement pas comment combiner le bizarre et l’attirant. Je dus insister pour de profondes modifications, notamment pour que les buissons et les statues soient peints, ce qui demandait du temps. La grotte devait être à moitié cachée derrière un nuage rosé, à travers lequel la vallée du Wartburg devait apparaître au loin ; cela devait être réalisé strictement selon mes propres idées.
Cependant, le plus grand malheur devait m’atteindre sous la forme de la livraison tardive du décor de la Salle du Chant. Cela était dû à une grande négligence de la part des artistes parisiens ; et nous avons attendu et attendu jusqu’à ce que chaque détail de l’opéra ait été étudié encore et encore à l’excès. Chaque jour, j’allais à la gare et examinais tous les paquets et boîtes qui étaient arrivés, mais il n’y avait pas de Salle du Chant. Finalement, je me laissai convaincre de ne plus reporter la première représentation, et je décidai d’utiliser la Salle de Charlemagne tirée d’Oberon, initialement suggérée par Lüttichau, à la place de la véritable salle. Compte tenu de
Au début d’octobre, nous avions progressé à tel point dans nos répétitions que rien ne s’opposait plus à une représentation immédiate de Tannhäuser, si ce n’était le décor, qui n’était pas encore achevé. Seules quelques-unes des scènes commandées à Paris étaient arrivées, et même celles-ci avec beaucoup de retard. La vallée du Wartburg était magnifiquement réalisée et parfaite dans tous ses détails. En revanche, la partie intérieure du Venusberg me causait beaucoup d’inquiétude : le peintre ne m’avait pas compris ; il avait peint des groupes d’arbres et des statues qui rappelaient Versailles, et les avait placés dans une grotte sauvage ; il ne savait manifestement pas comment combiner le bizarre et l’attirant. Je dus insister pour de profondes modifications, notamment pour que les buissons et les statues soient peints, ce qui demandait du temps. La grotte devait être à moitié cachée derrière un nuage rosé, à travers lequel la vallée du Wartburg devait apparaître au loin ; cela devait être réalisé strictement selon mes propres idées.
Cependant, le plus grand malheur devait m’atteindre sous la forme de la livraison tardive du décor de la Salle du Chant. Cela était dû à une grande négligence de la part des artistes parisiens ; et nous avons attendu et attendu jusqu’à ce que chaque détail de l’opéra ait été étudié encore et encore à l’excès. Chaque jour, j’allais à la gare et examinais tous les paquets et boîtes qui étaient arrivés, mais il n’y avait pas de Salle du Chant. Finalement, je me laissai convaincre de ne plus reporter la première représentation, et je décidai d’utiliser la Salle de Charlemagne tirée d’Oberon, initialement suggérée par Lüttichau, à la place de la véritable salle. Compte tenu de
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L’importance que je accordais à l’effet pratique exigeait de moi un grand sacrifice de mes sentiments personnels. Et en effet, lorsque le rideau se leva pour le deuxième acte, la réapparition de cette salle du trône, que le public avait vue tant de fois, ajouta considérablement à la déception générale du public, qui s’attendait à des surprises étonnantes dans cette opéra.
Le 19 octobre eut lieu la première représentation. Ce matin-là, le chef Lipinsky me présenta une très belle jeune femme. Elle s’appelait Mme Ivalergis et était nièce du chancelier russe, le comte von Nesselrode. Liszt lui avait parlé de moi avec tant d’enthousiasme qu’elle avait voyagé jusqu’à Dresde uniquement pour assister à la première représentation de ma nouvelle œuvre. Je pensais à juste titre que cette visite flatteuse était un bon présage. Mais bien que, cette fois-ci, elle m’ait tourné le dos, quelque peu perplexe et déçue par la représentation tout à fait incompréhensible et par l’accueil plutôt mitigé qu’elle avait reçu, j’eus par la suite de bonnes raisons de savoir à quel point cette femme remarquable et énergique avait été néanmoins impressionnée.
Un contraste frappant avec cette visite fut celui que j’eus avec un homme étrange nommé C. Gaillard. Il était le rédacteur en chef d’un journal musical berlinois, qui venait tout juste de voir le jour, et dans lequel j’avais lu avec grande surprise une critique entièrement favorable et importante de mon Fliegender Holländer.
Bien que la nécessité m’ait contraint à rester indifférent à l’attitude des critiques, cette critique particulière me procura beaucoup de plaisir, et j’avais invité ce critique inconnu à venir assister à la première représentation de Tannhäuser à Dresde.
Il y est venu, et j’ai été profondément touché de découvrir qu’il s’agissait d’un jeune homme qui, malgré les menaces de tuberculose et sa situation extrêmement difficile, était venu sur mon invitation, simplement par sens du devoir et de l’honneur, sans aucun motif mercenaire. J’ai vu, à travers ses connaissances et ses capacités, qu’il ne pourrait jamais atteindre une position de grande influence, mais sa bonté de cœur et son esprit exceptionnellement ouvert m’ont rempli d’un profond respect pour lui. Quelques années plus tard, j’ai été très peiné d’apprendre qu’il avait finalement succombé à la terrible maladie dont je savais qu’il souffrait ; car jusqu’au bout, il est resté fidèle et dévoué à moi, malgré les circonstances les plus difficiles.
Pendant ce temps, j’avais renoué avec l’ami que j’avais gagné grâce à la représentation du Fliegender Holländer à Berlin, et qui pour…
Le 19 octobre eut lieu la première représentation. Ce matin-là, le chef Lipinsky me présenta une très belle jeune femme. Elle s’appelait Mme Ivalergis et était nièce du chancelier russe, le comte von Nesselrode. Liszt lui avait parlé de moi avec tant d’enthousiasme qu’elle avait voyagé jusqu’à Dresde uniquement pour assister à la première représentation de ma nouvelle œuvre. Je pensais à juste titre que cette visite flatteuse était un bon présage. Mais bien que, cette fois-ci, elle m’ait tourné le dos, quelque peu perplexe et déçue par la représentation tout à fait incompréhensible et par l’accueil plutôt mitigé qu’elle avait reçu, j’eus par la suite de bonnes raisons de savoir à quel point cette femme remarquable et énergique avait été néanmoins impressionnée.
Un contraste frappant avec cette visite fut celui que j’eus avec un homme étrange nommé C. Gaillard. Il était le rédacteur en chef d’un journal musical berlinois, qui venait tout juste de voir le jour, et dans lequel j’avais lu avec grande surprise une critique entièrement favorable et importante de mon Fliegender Holländer.
Bien que la nécessité m’ait contraint à rester indifférent à l’attitude des critiques, cette critique particulière me procura beaucoup de plaisir, et j’avais invité ce critique inconnu à venir assister à la première représentation de Tannhäuser à Dresde.
Il y est venu, et j’ai été profondément touché de découvrir qu’il s’agissait d’un jeune homme qui, malgré les menaces de tuberculose et sa situation extrêmement difficile, était venu sur mon invitation, simplement par sens du devoir et de l’honneur, sans aucun motif mercenaire. J’ai vu, à travers ses connaissances et ses capacités, qu’il ne pourrait jamais atteindre une position de grande influence, mais sa bonté de cœur et son esprit exceptionnellement ouvert m’ont rempli d’un profond respect pour lui. Quelques années plus tard, j’ai été très peiné d’apprendre qu’il avait finalement succombé à la terrible maladie dont je savais qu’il souffrait ; car jusqu’au bout, il est resté fidèle et dévoué à moi, malgré les circonstances les plus difficiles.
Pendant ce temps, j’avais renoué avec l’ami que j’avais gagné grâce à la représentation du Fliegender Holländer à Berlin, et qui pour…
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Depuis longtemps, je n’avais pas eu l’occasion de la connaître plus en détail. La deuxième fois que je la rencontrai, c’était chez Schroder-Devrient, avec qui elle entretenait déjà des relations amicales, et qu’elle qualifiait de « l’une de mes plus grandes conquêtes ».
Elle avait déjà dépassé sa première jeunesse et ne possédait aucune beauté physique, à part des yeux remarquablement perçants et expressifs qui révélaient la grandeur d’âme dont elle était douée. Elle était la sœur de Frommann, le libraire de Iéna, et pouvait raconter de nombreux faits intimes sur Goethe, qui avait séjourné chez son frère lorsqu’il se trouvait dans cette ville. Elle avait occupé le poste de lectrice et de compagne de la princesse Augusta de Prusse, ce qui lui avait permis de la connaître intimement ; elle était considérée par son entourage comme une véritable amie proche et confidente de cette grande dame. Néanmoins, elle vivait dans une extrême pauvreté et semblait fière de pouvoir, grâce à son talent de peintre d’arabesques, assurer à elle-même une certaine indépendance. Elle resta toujours fidèlement dévouée à moi, car elle faisait partie des rares personnes qui n’avaient pas été influencées par l’impression défavorable produite par la première représentation de Tannhäuser, et exprima aussitôt son appréciation pour mon dernier travail avec le plus grand enthousiasme.
Quant à la production elle-même, les conclusions auxquelles j’en tirai furent les suivantes : les véritables défauts de l’œuvre, que j’ai déjà mentionnés en passant, résidaient dans la représentation sommaire et maladroite du rôle de Vénus, et par conséquent de toute la scène d’introduction du premier acte. En raison de ce défaut, le drame ne parvint jamais même au niveau d’une véritable chaleur, et encore moins atteignit les sommets de la passion qui, selon la conception poétique du personnage, devaient agir si puissamment sur les sentiments du public afin de le préparer à la catastrophe inévitable sur laquelle se termine la scène, menant ainsi au dénouement tragique. Cette grande scène fut un échec total, malgré le fait qu’elle fût confiée à une actrice aussi exceptionnelle que Schroder-Devrient, et à une chanteuse d’un talent si rare que Tichatschek. Le génie de Devrient aurait peut-être su trouver la juste note de passion dans cette scène si elle n’avait pas eu la malchance de jouer avec un chanteur incapable de toute gravité dramatique, dont les dons naturels ne lui permettaient que des accents joyeux ou déclamatoires, et qui était totalement incapable d’exprimer la douleur et la souffrance. Ce n’est qu’avec le chant émouvant de Wolfram et la scène finale de cet acte que le public montra quelques signes d’émotion. Tichatschek produisit un effet si formidable dans la phrase conclusive, grâce à la musique jubilante de sa voix, que, comme je…
Elle avait déjà dépassé sa première jeunesse et ne possédait aucune beauté physique, à part des yeux remarquablement perçants et expressifs qui révélaient la grandeur d’âme dont elle était douée. Elle était la sœur de Frommann, le libraire de Iéna, et pouvait raconter de nombreux faits intimes sur Goethe, qui avait séjourné chez son frère lorsqu’il se trouvait dans cette ville. Elle avait occupé le poste de lectrice et de compagne de la princesse Augusta de Prusse, ce qui lui avait permis de la connaître intimement ; elle était considérée par son entourage comme une véritable amie proche et confidente de cette grande dame. Néanmoins, elle vivait dans une extrême pauvreté et semblait fière de pouvoir, grâce à son talent de peintre d’arabesques, assurer à elle-même une certaine indépendance. Elle resta toujours fidèlement dévouée à moi, car elle faisait partie des rares personnes qui n’avaient pas été influencées par l’impression défavorable produite par la première représentation de Tannhäuser, et exprima aussitôt son appréciation pour mon dernier travail avec le plus grand enthousiasme.
Quant à la production elle-même, les conclusions auxquelles j’en tirai furent les suivantes : les véritables défauts de l’œuvre, que j’ai déjà mentionnés en passant, résidaient dans la représentation sommaire et maladroite du rôle de Vénus, et par conséquent de toute la scène d’introduction du premier acte. En raison de ce défaut, le drame ne parvint jamais même au niveau d’une véritable chaleur, et encore moins atteignit les sommets de la passion qui, selon la conception poétique du personnage, devaient agir si puissamment sur les sentiments du public afin de le préparer à la catastrophe inévitable sur laquelle se termine la scène, menant ainsi au dénouement tragique. Cette grande scène fut un échec total, malgré le fait qu’elle fût confiée à une actrice aussi exceptionnelle que Schroder-Devrient, et à une chanteuse d’un talent si rare que Tichatschek. Le génie de Devrient aurait peut-être su trouver la juste note de passion dans cette scène si elle n’avait pas eu la malchance de jouer avec un chanteur incapable de toute gravité dramatique, dont les dons naturels ne lui permettaient que des accents joyeux ou déclamatoires, et qui était totalement incapable d’exprimer la douleur et la souffrance. Ce n’est qu’avec le chant émouvant de Wolfram et la scène finale de cet acte que le public montra quelques signes d’émotion. Tichatschek produisit un effet si formidable dans la phrase conclusive, grâce à la musique jubilante de sa voix, que, comme je…
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Informé par la suite, le dénouement de ce premier acte laissa le public dans un état d’enthousiasme considérable. Cet enthousiasme fut maintenu, voire dépassé, au cours du deuxième acte, durant lequel Elizabeth et Wolfram firent une très forte impression. Seul le héros de Tannhäuser continua de perdre du terrain, et finit par ne plus parvenir à retenir l’attention du public au point qu, dans la scène finale, il faillit lui-même s’effondrer de désespoir, comme si l’échec de Tannhäuser était le sien. Le défaut fatal de sa prestation résidait dans son incapacité à trouver l’expression adéquate pour le thème du grand passage en adagio du finale, commençant par les mots : « Pour conduire le pécheur au salut, l’envoyé envoyé du Ciel s’approcha. » J’ai expliqué en détail l’importance de ce passage dans mes instructions ultérieures concernant la représentation de Tannhäuser. En effet, en raison de la interprétation absolument dénuée d’expression de Tichatschek, qui rendait ce passage terriblement long et fastidieux, je dus l’omettre complètement lors de la deuxième représentation. Comme je ne voulais pas offenser un homme aussi dévoué et, à sa manière, aussi méritant que Tichatschek, je fis comprendre que j’en étais venu à la conclusion que ce thème était un échec. De plus, puisque Tichatschek était considéré comme l’acteur que j’avais moi-même choisi pour incarner les héros de mes œuvres, ce passage, d’une importance capitale pour l’opéra, continua d’être omis dans toutes les représentations ultérieures de Tannhäuser, comme si cette décision avait été approuvée et exigée par moi. Je ne me faisais donc aucune illusion quant à la valeur du succès universel ultérieur de cette opéra sur la scène allemande. Mon héros, qui, tant dans l’extase que dans la douleur, aurait dû toujours exprimer ses sentiments avec une énergie sans limites, s’éclipsa à la fin du deuxième acte avec l’attitude humble d’un pécheur repentant, pour réapparaître au troisième acte avec une démarche destinée à éveiller la sympathie bienveillante du public. Sa prononciation de l’excommunication du pape, cependant, fut rendue avec sa puissance rhétorique habituelle, et il était réconfortant d’entendre sa voix dominer les trombones qui l’accompagnaient. Certes, ce défaut radical dans la prestation du héros laissa le public dans un état d’incertitude et de méfiance quant au sens global de l’œuvre, mais l’erreur commise dans l’exécution de la scène finale, due à mon propre manque d’expérience dans ce nouveau domaine de création dramatique, contribua sans aucun doute à créer une incertitude glaçante quant à la véritable signification de l’action scénique. Dans ma première version complète, j’avais fait apparaître Vénus, à l’occasion de sa deuxième tentative pour ramener son amant infidèle, en vision à Tannhäuser alors qu’il était plongé dans une folie furieuse, et l’horreur de la situation n’était suggérée que par une faible lueur rosée sur
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le lointain Horselberg. Même l’annonce formelle de la mort d’Élisabeth fut une inspiration soudaine de la part de Wolfram. J’avais l’intention de transmettre cette idée au public uniquement par le son des cloches sonnant au loin, et par un faible éclat de torches pour attirer leurs regards vers le lointain Wartburg. De plus, il y avait un manque de précision et de clarté dans l’apparition du chœur de jeunes pèlerins, dont le devoir était d’annoncer le miracle uniquement par leur chant. À ce moment-là, je ne leur avais pas donné de partitions à porter, et j’avais malheureusement gâché leur refrain par une monotonie fastidieuse et continue de l’accompagnement.
Lorsque le rideau tomba enfin, j’eus l’impression, non tant à cause du comportement du public, qui était amical, que par ma propre conviction intérieure, que l’échec de cette œuvre était dû au matériel immature et inadapté utilisé pour sa création. Ma dépression était extrême, et quelques amis présents après la représentation, parmi eux ma chère sœur Clara et son mari, furent tout aussi affectés. Ce même soir, je décidai de corriger les défauts de la première représentation avant la deuxième. Je savais où résidait la principale faute, mais je n’osais guère exprimer ma conviction. À la moindre tentative de ma part d’expliquer quoi que ce soit à Tichatschek, je devais abandonner l’idée, car je réalisais l’impossibilité de réussir ; cela ne ferait que le mettre dans une telle gêne et irritation qu’il n’aurait plus jamais chanté Tannhäuser, sous un prétexte ou un autre. Afin d’assurer la répétition de mon opéra, je pris donc la seule solution qui s’offrait à moi : j’assumai toute la responsabilité de l’échec. Je pouvais ainsi procéder à de considérables coupes, ce qui, bien sûr, diminuait considérablement l’importance dramatique du rôle principal ; cependant, cela n’affectait pas les autres parties de l’opéra, qui avaient été bien accueillies. Par conséquent, bien que profondément humilié intérieurement, j’espérais obtenir un avantage pour mon œuvre lors de la deuxième représentation, et je souhaitais particulièrement qu’elle ait lieu le plus rapidement possible. Mais Tichatschek avait la voix rauque, et je dus faire preuve d’une patience extrême pendant toute une semaine.
Je peine à décrire ce que j’ai enduré pendant cette période ; il semblait que ce retard allait complètement ruiner mon œuvre. Chaque jour qui s’écoulait entre la première et la deuxième représentation rendait le résultat de la première de plus en plus problématique, jusqu’à ce qu’enfin elle apparaisse comme un échec unanimement reconnu. Alors que le public dans son ensemble exprimait une surprise indignée de ce que, après l’approbation qu’il avait montrée pour mon Rienzi, je n’aie pas tenu compte de ses goûts
Lorsque le rideau tomba enfin, j’eus l’impression, non tant à cause du comportement du public, qui était amical, que par ma propre conviction intérieure, que l’échec de cette œuvre était dû au matériel immature et inadapté utilisé pour sa création. Ma dépression était extrême, et quelques amis présents après la représentation, parmi eux ma chère sœur Clara et son mari, furent tout aussi affectés. Ce même soir, je décidai de corriger les défauts de la première représentation avant la deuxième. Je savais où résidait la principale faute, mais je n’osais guère exprimer ma conviction. À la moindre tentative de ma part d’expliquer quoi que ce soit à Tichatschek, je devais abandonner l’idée, car je réalisais l’impossibilité de réussir ; cela ne ferait que le mettre dans une telle gêne et irritation qu’il n’aurait plus jamais chanté Tannhäuser, sous un prétexte ou un autre. Afin d’assurer la répétition de mon opéra, je pris donc la seule solution qui s’offrait à moi : j’assumai toute la responsabilité de l’échec. Je pouvais ainsi procéder à de considérables coupes, ce qui, bien sûr, diminuait considérablement l’importance dramatique du rôle principal ; cependant, cela n’affectait pas les autres parties de l’opéra, qui avaient été bien accueillies. Par conséquent, bien que profondément humilié intérieurement, j’espérais obtenir un avantage pour mon œuvre lors de la deuxième représentation, et je souhaitais particulièrement qu’elle ait lieu le plus rapidement possible. Mais Tichatschek avait la voix rauque, et je dus faire preuve d’une patience extrême pendant toute une semaine.
Je peine à décrire ce que j’ai enduré pendant cette période ; il semblait que ce retard allait complètement ruiner mon œuvre. Chaque jour qui s’écoulait entre la première et la deuxième représentation rendait le résultat de la première de plus en plus problématique, jusqu’à ce qu’enfin elle apparaisse comme un échec unanimement reconnu. Alors que le public dans son ensemble exprimait une surprise indignée de ce que, après l’approbation qu’il avait montrée pour mon Rienzi, je n’aie pas tenu compte de ses goûts
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Lors de l’écriture de mon nouvel ouvrage, il y eut de nombreux amis bienveillants et judicieux qui furent complètement perplexes face à son inefficacité, dont les parties principales leur échappaient ou semblaient esquissées et inachevées. Les critiques, avec une joie non dissimulée, l’attaquèrent comme des corbeaux attaquent la charogne qu’on leur jette. Même les passions et les préjugés de l’époque furent entraînés dans cette controverse afin, si possible, de confondre l’esprit des gens et de les prédisposer contre moi. C’était justement à l’époque où l’agitation germano-catholique, lancée par Czersky et Ronge en tant que mouvement hautement méritoire et libéral, provoquait un grand tumulte. On prétendit alors que, avec Tannhäuser, j’avais provoqué une tendance réactionnaire, et que, tout comme Meyerbeer avait glorifié le protestantisme avec ses Huguenots, je glorifiais le catholicisme avec mon opéra le plus récent. La rumeur selon laquelle j’aurais été soudoyé par la faction catholique pour écrire Tannhäuser fut crue pendant longtemps. Alors que l’on s’efforçait de ruiner ma popularité par ces moyens, j’eus l’honneur douteux d’être approché, d’abord par lettre, puis en personne, par un certain M. Rousseau, alors rédacteur en chef du Prussian Staatszeitung, qui souhaitait mon amitié et mon aide. Je ne le connaissais que pour une critique acerbe de mon Fliegender Holländer. Il m’informa qu’il avait été envoyé d’Autriche pour promouvoir la cause catholique à Berlin, mais qu’il avait eu tant d’expériences décevantes quant à l’inutilité de ses efforts qu’il retournait maintenant à Vienne pour poursuivre son travail dans ce sens sans perturbation, travail avec lequel, par mon Tannhäuser, je me proclamais pleinement d’accord. Ce journal remarquable, le Dresdener Anzeiger, qui était un organe local chargé de réparer les calomnies et les scandales, publiait chaque jour de nouvelles informations défavorables à mon égard. Finalement, je remarquai que ces attaques étaient repoussées par de petites rebuffades spirituelles et percutantes, ainsi que par des commentaires encourageants en ma faveur, ce qui me surprit beaucoup pendant quelque temps, car je savais que seuls les ennemis, jamais les amis, s’intéressaient à de tels cas. Mais j’appris, à ma grande surprise, de Röckel qu’il et mon ami Heine avaient mené cette campagne inspirante en ma faveur. La hostilité envers moi dans ce milieu n’était gênante que parce que, durant cette période malheureuse, j’étais empêché d’exprimer moi-même mes idées à travers mes œuvres. Tichatschek continuait d’avoir la voix rauque, et on disait qu’il ne chanterait plus jamais dans mon opéra. J’appris de Lüttichau qu, effrayé par l’échec de Tannhäuser, il se tenait prêt à annuler la commande.
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pour le paysage promis pour la Salle des Chants, ou bien l’annuler complètement. J’étais tellement terrifié par cette lâcheté ainsi révélée que j’ai moi-même commencé à considérer Tannhäuser comme perdu. Mes perspectives et toute ma situation, vues dans cet état d’esprit, peuvent être aisément comprises à travers mes correspondances, en particulier celles concernant mes négociations pour la publication de mes œuvres.
Cette semaine terrible s’étirait comme une éternité sans fin. J’avais peur de regarder quelqu’un dans les yeux, mais un jour je fus obligé d’aller chez le libraire de musique de Meser, où je rencontrai Gottfried Semper qui venait juste d’acheter un manuel sur Tannhäuser. Peu de temps auparavant, j’avais été très contrarié en discutant de ce sujet avec lui ; il ne voulait rien entendre de ce que j’avais à dire sur les Minnesängers et les pèlerins du Moyen Âge en relation avec l’art, mais il m’a fait comprendre qu’il me méprisait pour avoir choisi un tel sujet.
Alors que Meser m’assurait qu’aucune demande n’avait été reçue pour les exemplaires de Tannhäuser déjà publiés, il était étrange que mon adversaire le plus acharné fût la seule personne à avoir vraiment acheté et payé un exemplaire. D’une manière particulièrement sérieuse et impressionnante, il me dit qu’il fallait connaître parfaitement le sujet pour pouvoir en donner un jugement équitable, et que, malheureusement, il n’y avait pour cela que le texte disponible. Cette rencontre avec Semper, aussi étrange qu’elle puisse paraître, fut le premier signe vraiment encourageant dont je me souvienne.
Mais ma plus grande consolation durant ces jours de troubles et d’anxiété vint de Röckel, qui, dès lors, entretint avec moi une intimité pour toute la vie. Sans que je m’en rende compte, il avait défendu, expliqué, disputé et plaidé en ma faveur, ce qui avait suscité en lui un véritable enthousiasme pour Tannhäuser. La veille du deuxième spectacle, qui devait enfin avoir lieu, nous nous sommes retrouvés autour d’une bière ; son attitude enjouée eut sur moi un effet si réconfortant que nous sommes devenus très animés.
Après avoir contemplé mon visage pendant un moment, il jura qu’il était impossible de me détruire, qu’il y avait quelque chose en moi, probablement dans mon sang, car des caractéristiques similaires apparaissaient également chez mon frère Albert, qui était pourtant si différent de moi. Pour le dire plus simplement, il appelait cela la chaleur particulière de mon tempérament ; cette chaleur, pensait-il, pouvait consumer les autres, tandis que moi, je semblais être au mieux de ma forme lorsque elle brûlait le plus intensément, car il m’avait vu plusieurs fois littéralement en flammes. J’ai ri, ne sachant pas quoi penser de ses absurdités. Eh bien, dit-il, je verrai bientôt.
Cette semaine terrible s’étirait comme une éternité sans fin. J’avais peur de regarder quelqu’un dans les yeux, mais un jour je fus obligé d’aller chez le libraire de musique de Meser, où je rencontrai Gottfried Semper qui venait juste d’acheter un manuel sur Tannhäuser. Peu de temps auparavant, j’avais été très contrarié en discutant de ce sujet avec lui ; il ne voulait rien entendre de ce que j’avais à dire sur les Minnesängers et les pèlerins du Moyen Âge en relation avec l’art, mais il m’a fait comprendre qu’il me méprisait pour avoir choisi un tel sujet.
Alors que Meser m’assurait qu’aucune demande n’avait été reçue pour les exemplaires de Tannhäuser déjà publiés, il était étrange que mon adversaire le plus acharné fût la seule personne à avoir vraiment acheté et payé un exemplaire. D’une manière particulièrement sérieuse et impressionnante, il me dit qu’il fallait connaître parfaitement le sujet pour pouvoir en donner un jugement équitable, et que, malheureusement, il n’y avait pour cela que le texte disponible. Cette rencontre avec Semper, aussi étrange qu’elle puisse paraître, fut le premier signe vraiment encourageant dont je me souvienne.
Mais ma plus grande consolation durant ces jours de troubles et d’anxiété vint de Röckel, qui, dès lors, entretint avec moi une intimité pour toute la vie. Sans que je m’en rende compte, il avait défendu, expliqué, disputé et plaidé en ma faveur, ce qui avait suscité en lui un véritable enthousiasme pour Tannhäuser. La veille du deuxième spectacle, qui devait enfin avoir lieu, nous nous sommes retrouvés autour d’une bière ; son attitude enjouée eut sur moi un effet si réconfortant que nous sommes devenus très animés.
Après avoir contemplé mon visage pendant un moment, il jura qu’il était impossible de me détruire, qu’il y avait quelque chose en moi, probablement dans mon sang, car des caractéristiques similaires apparaissaient également chez mon frère Albert, qui était pourtant si différent de moi. Pour le dire plus simplement, il appelait cela la chaleur particulière de mon tempérament ; cette chaleur, pensait-il, pouvait consumer les autres, tandis que moi, je semblais être au mieux de ma forme lorsque elle brûlait le plus intensément, car il m’avait vu plusieurs fois littéralement en flammes. J’ai ri, ne sachant pas quoi penser de ses absurdités. Eh bien, dit-il, je verrai bientôt.
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ce qu’il voulait dire dans Tannhäuser, car il était tout simplement absurde de penser que l’œuvre ne survivrait pas ; et il était absolument convaincu de son succès. J’y réfléchis sur le chemin du retour et en vins à la conclusion que si Tannhäuser parvenait vraiment à se faire une place et devenait populaire, des possibilités incalculables pourraient se réaliser.
Enfin arriva le moment de notre deuxième représentation. Pour celle-ci, je croyais avoir fait les préparatifs nécessaires en atténuant l’importance du rôle principal et en baissant mes idéaux initiaux concernant certaines parties plus importantes ; j’espérais, en mettant en valeur certains passages indéniablement attrayants, obtenir une véritable appréciation de l’ensemble. Je fus très satisfait du décor qui arriva enfin pour la Salle des Chants au deuxième acte : son effet magnifique et imposant nous réjouit tous, car nous y voyions un bon présage. Malheureusement, je dus endurer l’humiliation de voir le théâtre presque vide. Cela, plus que tout autre chose, suffit à me convaincre de l’opinion réelle du public à l’égard de mon œuvre. Mais, bien que le public fût restreint, la majorité était au moins composée des premiers amis de mon art, et l’accueil de l’œuvre fut très chaleureux.
Mitterwurzer suscita en particulier le plus grand enthousiasme. Quant à Tichatschek, mes amis anxieux, Röckel et Heine, jugèrent nécessaire d’utiliser tous les moyens possibles pour le maintenir de bonne humeur pendant sa partie. Afin d’aider concrètement à clarifier l’obscurité indéniable de la dernière scène, mes amis demandèrent à plusieurs jeunes gens, surtout des artistes, de déclencher de violents applaudissements aux moments que le public des opéras ne considère généralement pas comme nécessitant de telles manifestations. Curieusement, l’explosion d’applaudissements ainsi provoquée après les mots : « Un ange vole jusqu’au trône de Dieu pour toi et fera entendre sa voix ; Heinrich, tu es sauvé », rendit soudain toute la situation claire pour le public. Lors des représentations suivantes, ce fut toujours le moment principal pour exprimer la sympathie du public, bien qu’il soit passé complètement inaperçu lors de la première nuit. Quelques jours plus tard, une troisième représentation eut lieu, mais cette fois devant une salle comble. Schroder-Devrient, déçue de ne pouvoir contribuer davantage au succès de mon œuvre, observa le déroulement de l’opéra depuis sa petite loge ; elle m’informa que Lüttichau était venu la voir, le visage radieux, disant qu’à son avis nous avions maintenant réussi à mener Tannhäuser à bien.
Et c’était en effet le cas ; nous le rejouâmes souvent durant l’hiver, mais nous remarquâmes que lorsque deux représentations se succédaient
Enfin arriva le moment de notre deuxième représentation. Pour celle-ci, je croyais avoir fait les préparatifs nécessaires en atténuant l’importance du rôle principal et en baissant mes idéaux initiaux concernant certaines parties plus importantes ; j’espérais, en mettant en valeur certains passages indéniablement attrayants, obtenir une véritable appréciation de l’ensemble. Je fus très satisfait du décor qui arriva enfin pour la Salle des Chants au deuxième acte : son effet magnifique et imposant nous réjouit tous, car nous y voyions un bon présage. Malheureusement, je dus endurer l’humiliation de voir le théâtre presque vide. Cela, plus que tout autre chose, suffit à me convaincre de l’opinion réelle du public à l’égard de mon œuvre. Mais, bien que le public fût restreint, la majorité était au moins composée des premiers amis de mon art, et l’accueil de l’œuvre fut très chaleureux.
Mitterwurzer suscita en particulier le plus grand enthousiasme. Quant à Tichatschek, mes amis anxieux, Röckel et Heine, jugèrent nécessaire d’utiliser tous les moyens possibles pour le maintenir de bonne humeur pendant sa partie. Afin d’aider concrètement à clarifier l’obscurité indéniable de la dernière scène, mes amis demandèrent à plusieurs jeunes gens, surtout des artistes, de déclencher de violents applaudissements aux moments que le public des opéras ne considère généralement pas comme nécessitant de telles manifestations. Curieusement, l’explosion d’applaudissements ainsi provoquée après les mots : « Un ange vole jusqu’au trône de Dieu pour toi et fera entendre sa voix ; Heinrich, tu es sauvé », rendit soudain toute la situation claire pour le public. Lors des représentations suivantes, ce fut toujours le moment principal pour exprimer la sympathie du public, bien qu’il soit passé complètement inaperçu lors de la première nuit. Quelques jours plus tard, une troisième représentation eut lieu, mais cette fois devant une salle comble. Schroder-Devrient, déçue de ne pouvoir contribuer davantage au succès de mon œuvre, observa le déroulement de l’opéra depuis sa petite loge ; elle m’informa que Lüttichau était venu la voir, le visage radieux, disant qu’à son avis nous avions maintenant réussi à mener Tannhäuser à bien.
Et c’était en effet le cas ; nous le rejouâmes souvent durant l’hiver, mais nous remarquâmes que lorsque deux représentations se succédaient
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Proches les uns des autres, il n’y eut pas autant d’empressement pour la seconde représentation, ce dont nous déduisîmes que je n’avais pas encore gagné l’approbation du grand public des opéras, mais seulement celle de la partie plus cultivée de la communauté. Parmi ces véritables amis de Tannhäuser, il y en avait beaucoup, comme je l’ai découvert progressivement, qui, en règle générale, ne fréquentaient jamais le théâtre, et encore moins l’opéra. Cet intérêt de la part d’un public entièrement nouveau continua à croître en intensité et s’exprima d’une manière délicieuse et jusqu’alors inconnue par une forte sympathie envers l’auteur. Il m’était particulièrement douloureux, à cause de Tichatschek, de devoir répondre seul aux appels du public après presque chaque acte ; cependant, je dus finalement céder, car mon refus n’aurait fait que soumettre le chanteur à de nouvelles humiliations, car lorsque celui-ci apparaissait sur scène avec ses collègues sans moi, les cris enthousiastes en ma faveur étaient presque insultants pour lui. Avec quelle véritable ardeur je souhaitais que ce fût le contraire, et que l’excellence de l’exécution puisse éclipser l’auteur ! La conviction que je ne parviendrais jamais à cela avec mon Tannhäuser à Dresde guida toutes mes entreprises futures. Mais, en tout cas, en présentant Tannhäuser dans cette ville, j’avais réussi au moins à faire connaître mes tendances particulières au public cultivé, en stimulant leurs facultés mentales et en dépouillant la représentation de tous les accessoires réalistes. Cependant, je n’ai pas réussi à rendre ces tendances suffisamment claires dans une représentation dramatique, et d’une manière irrésistible et convaincante, afin de familiariser également le goût peu cultivé du public ordinaire avec elles lorsqu’il les voyait incarnées sur scène. En élargissant le cercle de mes connaissances et en faisant de bons amis, j’eus l’occasion, durant l’hiver, d’obtenir davantage d’informations sur ce sujet, d’une manière à la fois instructive et encourageante. Ma connaissance et ma proximité à cette époque avec le Dr Hermann Franck de Breslau, qui vivait depuis quelque temps tranquillement à Dresde, furent également très inspirantes. Il était fort aisé et faisait partie de ces hommes qui, grâce à une vaste culture et un bon jugement, associés à de réelles aptitudes d’auteur, s’étaient acquis une excellente réputation au sein d’un large cercle d’amis privés, sans pour autant se faire un grand nom auprès du public. Il s’efforçait d’utiliser ses connaissances et ses capacités au bien général, et fut incité par Brockhaus à diriger le Deutsche Allgemeine Zeitung lors de sa création. Ce journal avait été fondé par Brockhaus quelques années auparavant. Cependant, après l’avoir dirigé pendant un an, Franck quitta cette fonction, et à partir de ce moment-là
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Auparavant, ce n’était que dans les occasions les plus rares qu’on pouvait le persuader de toucher à quoi que ce soit lié au journalisme. Ses remarques brèves et vives sur ses expériences avec la Deutsche Allgemeine Zeitung justifiaient sa répugnance à s’engager dans tout travail relatif à la presse publique. Ma reconnaissance fut d’autant plus grande lorsque, sans aucune persuasion de ma part, il écrivit un rapport complet sur Tannhäuser pour l’Augsburger Allgemeine Zeitung. Celui-ci parut en octobre ou novembre 1845, dans un supplément de ce journal, et bien qu’il contînt le premier compte rendu d’une œuvre qui a depuis été largement discutée, je le considère, après mûre réflexion, comme le plus complet et le plus approfondi jamais écrit. C’est ainsi que mon nom apparut pour la première fois dans ce grand journal politique européen, dont les colonnes, en raison d’un changement de ligne remarquable favorable aux intérêts des propriétaires, ont depuis été ouvertes à quiconque souhaitait se moquer de moi ou de mon travail.
Ce qui m’a particulièrement attiré chez le Dr Franck, c’est l’art délicat et tactique qu’il manifestait dans sa critique et ses méthodes de discussion. Il y avait en eux quelque chose de distingué qui n’était pas tant le résultat du rang ou de la position sociale que d’une véritable culture universelle. La froideur délicate et la réserve de son attitude me charmèrent plutôt qu’elles ne me repoussèrent, car c’était une caractéristique que je n’avais pas encore rencontrée. Lorsque je le vis exprimer une certaine réserve à l’égard de personnes jouissant d’une réputation dont je ne pensais pas qu’elles en aient toujours droit, je fus très heureux de constater, au cours de mes relations avec lui, que j’exerçais à bien des égards une influence décisive sur son opinion. Même à cette époque, je ne voulais pas laisser passer sans remontrance le fait que certains évitaient une analyse approfondie de l’œuvre telle ou telle célébrité en évoquant avec éloge sa « bonne nature ». J’ai même mis mon ami sage et mondain au pied du mur sur ce point, lorsque, quelques années plus tard, j’eus la satisfaction d’obtenir de lui une explication très concise de la « bonne nature » de Meyerbeer, dont il avait parlé autrefois ; il se souvint en souriant des questions extraordinaires que je lui avais posées à l’époque. Cependant, il fut assez alarmé lorsque je lui donnai une explication très claire de l’indépendance d’esprit et de l’altruisme remarquables de Mendelssohn au service de l’art, dont il avait parlé avec enthousiasme. Lors d’une conversation sur Mendelssohn, il avait dit combien il était agréable de trouver un homme capable de faire de véritables sacrifices afin de se libérer d’une position fausse qui ne servait en rien l’art. C’était assurément une chose grandiose.
Ce qui m’a particulièrement attiré chez le Dr Franck, c’est l’art délicat et tactique qu’il manifestait dans sa critique et ses méthodes de discussion. Il y avait en eux quelque chose de distingué qui n’était pas tant le résultat du rang ou de la position sociale que d’une véritable culture universelle. La froideur délicate et la réserve de son attitude me charmèrent plutôt qu’elles ne me repoussèrent, car c’était une caractéristique que je n’avais pas encore rencontrée. Lorsque je le vis exprimer une certaine réserve à l’égard de personnes jouissant d’une réputation dont je ne pensais pas qu’elles en aient toujours droit, je fus très heureux de constater, au cours de mes relations avec lui, que j’exerçais à bien des égards une influence décisive sur son opinion. Même à cette époque, je ne voulais pas laisser passer sans remontrance le fait que certains évitaient une analyse approfondie de l’œuvre telle ou telle célébrité en évoquant avec éloge sa « bonne nature ». J’ai même mis mon ami sage et mondain au pied du mur sur ce point, lorsque, quelques années plus tard, j’eus la satisfaction d’obtenir de lui une explication très concise de la « bonne nature » de Meyerbeer, dont il avait parlé autrefois ; il se souvint en souriant des questions extraordinaires que je lui avais posées à l’époque. Cependant, il fut assez alarmé lorsque je lui donnai une explication très claire de l’indépendance d’esprit et de l’altruisme remarquables de Mendelssohn au service de l’art, dont il avait parlé avec enthousiasme. Lors d’une conversation sur Mendelssohn, il avait dit combien il était agréable de trouver un homme capable de faire de véritables sacrifices afin de se libérer d’une position fausse qui ne servait en rien l’art. C’était assurément une chose grandiose.
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Il dit qu’il avait renoncé à un bon salaire de neuf mille marks en tant que chef d’orchestre à Berlin, pour se retirer à Leipzig en tant que simple chef des concerts du Gewandhaus, et Mendelssohn était grandement admiré pour cela. À ce moment-là, j’étais justement en mesure de fournir quelques détails précis concernant ce sacrifice apparemment consenti par Mendelssohn, car lorsque j’avais fait une proposition sérieuse à notre direction générale afin d’augmenter les salaires de plusieurs membres les plus modestes de l’orchestre, on demanda à Lüttichau de m’informer que, selon les dernières directives du roi, les dépenses relatives aux orchestres royaux devaient être si restreintes que, pour le moment, les musiciens les plus modestes ne pouvaient prétendre à aucune compensation. En effet, M. von Falkenstein, gouverneur du district de Leipzig et fervent admirateur de Mendelssohn, était allé jusqu’à influencer le roi pour que celui-ci nomme ce dernier chef d’orchestre secret, avec un salaire secret de six mille marks. Cette somme, ajoutée au salaire de trois mille marks que la direction du Gewandhaus de Leipzig lui accordait ouvertement, lui permettrait de compenser amplement la position qu’il avait renoncée à Berlin ; c’est pourquoi il avait accepté de s’installer à Leipzig. Ce généreux versement devait, par décence, rester secret par le conseil chargé de gérer les fonds de l’orchestre, non seulement parce qu’il était préjudiciable aux intérêts de l’institution, mais aussi parce qu’il pourrait offenser ceux qui exerçaient déjà la fonction de chef d’orchestre avec un salaire inférieur, s’ils apprenaient qu’un autre homme avait été nommé à un poste sans responsabilités réelles. De ces circonstances, Mendelssohn tirait non seulement l’avantage que ce versement reste secret, mais aussi la satisfaction de permettre à ses amis de l’applaudir en tant que modèle de zèle altruiste pour avoir choisi de se rendre à Leipzig ; ce qu’ils pouvaient facilement faire, bien qu’ils sachent qu’il était dans une bonne situation financière. Lorsque je l’expliquai à Franck, il fut stupéfait et reconnut que c’était l’un des cas les plus étranges qu’il ait jamais rencontrés en matière de renommée injustifiée. Nous arrivâmes bientôt à une entente mutuelle quant à nos opinions sur de nombreuses autres personnalités artistiques que nous avons rencontrées à cette époque à Dresde. C’était une affaire simple dans le cas de Ferdinand Hiller, considéré comme le chef des « bienveillants ». Quant aux peintres plus célèbres de la soi-disant École de Düsseldorf, que je rencontrais fréquemment grâce à Tannhäuser, il n’était pas si aisé de parvenir à une conclusion, car j’étais dans une large mesure influencé par la renommée attachée à leurs noms bien connus ; mais là encore, Franck me surprit par une remarque opportune.
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et des raisons concluantes de déception. Lorsqu’il s’agissait de choisir entre Bendemann et Hubner, il me semblait que Hubner pouvait très bien être sacrifié à Bendemann. Ce dernier, qui venait tout juste de terminer les fresques pour l’une des salles de réception du palais royal et avait été récompensé par ses amis d’un banquet, me paraissait avoir le droit d’être honoré en tant que grand maître. J’étais donc très surpris lorsque Franck éprouva calmement de la pitié pour le roi de Saxe, parce que sa salle avait été « barbouillée » par Bendemann ! Néanmoins, il était indéniable que ces gens étaient « de bonne nature ». Mes fréquentations avec eux devinrent plus fréquentes et, en tout cas, m’offrirent l’occasion de me mêler à la société artistique plus cultivée, par opposition aux cercles théâtraux avec lesquels je m’associais habituellement ; pourtant, je n’en tirai jamais le moindre enthousiasme ou inspiration. Celle-ci semblait cependant être l’objectif principal de Hiller, et cet hiver-là, il organisa une sorte de cercle social qui tenait des réunions hebdomadaires tour à tour chez l’un ou l’autre de ses membres. Reinecke, qui était à la fois peintre et poète, rejoignit ce cercle, ainsi qu’Hubner et Bendemann, et eut la malchance d’écrire le nouveau texte d’une opéra pour Hiller, dont je décrirai plus tard le destin. Robert Schumann, le musicien, qui se trouvait également à Dresde à cette époque et travaillait sur une opéra qui deviendra finalement Genovefa, fit des avances à Hiller et à moi. Je connaissais déjà Schumann à Leipzig, et nous avions tous deux commencé notre carrière musicale à peu près en même temps. J’avais aussi envoyé de temps en temps de petits articles à la Neue Zeitschrift für Musik, dont il avait été autrefois le rédacteur en chef, ainsi qu’un article plus long depuis Paris sur le Stabat Mater de Rossini. On lui avait demandé de diriger son Paradies und Peri lors d’un concert donné au théâtre ; mais sa gêne particulière en tant que chef d’orchestre lors de cette occasion suscita ma sympathie pour ce musicien consciencieux et énergique, dont le travail exerçait sur moi une telle attraction, et une confiance aimable et amicale naquit bientôt entre nous. Après une représentation de Tannhäuser, à laquelle il assista, il vint me voir un matin et se déclara pleinement et résolument en faveur de mon œuvre. La seule objection qu’il eut à formuler fut que la stretta du deuxième final était trop brutale, une critique qui prouvait sa perspicacité ; et je pus lui montrer, à partir de la partition, comment j’avais été contraint, contre ma volonté, de raccourcir l’opéra, créant ainsi la situation qui lui avait déplu. Nous nous rencontrions souvent en nous promenant, et, autant que cela était possible avec une personne si réservée, nous échangions
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des opinions sur des sujets d’intérêt musical. Il attendait avec impatience la production, sous ma direction, de la Neuvième Symphonie de Beethoven, car il avait assisté aux représentations à Leipzig et avait été très déçu par la direction de Mendelssohn, qui avait complètement mal interprété le tempo du premier mouvement. Sinon, sa compagnie ne m’inspirait pas particulièrement, et le fait qu’il fût trop conservateur pour bénéficier de mes points de vue s’est vite manifesté, surtout dans sa conception du poème de Genovefa. Il était évident que mon exemple n’avait eu sur lui qu’une impression très passagère, juste assez, en fait, pour le pousser à penser qu’il était judicieux d’écrire lui-même le texte d’une opéra. Il m’a ensuite invité à l’écouter lire son livret, qui était une combinaison des styles de Hebbel et de Tieck. Cependant, par un désir sincère pour le succès de son œuvre, au sujet de laquelle j’avais de sérieuses réserves, lorsque je lui ai attiré l’attention sur certains défauts graves et suggéré les modifications nécessaires, j’ai compris la nature de cette personne extraordinaire : il voulait simplement que je sois influencé par lui, mais ressentait profondément toute ingérence dans le produit de ses propres idéaux, si bien que par la suite j’ai laissé les choses en l’état.
L’hiver suivant, notre cercle, grâce à l’assiduité de Hiller, s’est considérablement élargi, et il est devenu une sorte de club dont l’objectif était de se réunir librement chaque semaine dans une salle du restaurant d’Engel, place Postplatz. Vers cette époque, le célèbre J. Schnorr de Munich fut nommé directeur des musées de Dresde, et nous l’accueillîmes lors d’un banquet. J’avais déjà vu quelques-unes de ses grandes caricatures bien exécutées, qui m’avaient profondément impressionné, non seulement en raison de leurs dimensions, mais aussi à cause des événements qu’elles représentaient de l’histoire ancienne allemande, qui m’intéressait particulièrement à cette époque. C’est grâce à Schnorr que je fis connaissance de l’« École de Munich », dont il était le maître.
Mon cœur débordait de joie en pensant à ce que cela signifierait pour Dresde si de tels géants de l’art allemand venaient s’y rencontrer. J’étais très frappé par l’apparence et la conversation de Schnorr, et je ne parvenais pas à concilier son ton pédant et plaintif avec ses magnifiques caricatures ; cependant, je trouvai une grande chance qu’il se mît également à fréquenter le restaurant d’Engel les samedis. Il connaissait bien les légendes anciennes allemandes, et j’étais ravi lorsque celles-ci devenaient le sujet de conversation. Le célèbre sculpteur Hänel assistait aussi à ces réunions, et son talent merveilleux m’inspirait le plus grand respect, bien que je ne fusse pas un expert de son œuvre et ne puisse la juger que selon mes propres sentiments. Je vis bientôt que son comportement
L’hiver suivant, notre cercle, grâce à l’assiduité de Hiller, s’est considérablement élargi, et il est devenu une sorte de club dont l’objectif était de se réunir librement chaque semaine dans une salle du restaurant d’Engel, place Postplatz. Vers cette époque, le célèbre J. Schnorr de Munich fut nommé directeur des musées de Dresde, et nous l’accueillîmes lors d’un banquet. J’avais déjà vu quelques-unes de ses grandes caricatures bien exécutées, qui m’avaient profondément impressionné, non seulement en raison de leurs dimensions, mais aussi à cause des événements qu’elles représentaient de l’histoire ancienne allemande, qui m’intéressait particulièrement à cette époque. C’est grâce à Schnorr que je fis connaissance de l’« École de Munich », dont il était le maître.
Mon cœur débordait de joie en pensant à ce que cela signifierait pour Dresde si de tels géants de l’art allemand venaient s’y rencontrer. J’étais très frappé par l’apparence et la conversation de Schnorr, et je ne parvenais pas à concilier son ton pédant et plaintif avec ses magnifiques caricatures ; cependant, je trouvai une grande chance qu’il se mît également à fréquenter le restaurant d’Engel les samedis. Il connaissait bien les légendes anciennes allemandes, et j’étais ravi lorsque celles-ci devenaient le sujet de conversation. Le célèbre sculpteur Hänel assistait aussi à ces réunions, et son talent merveilleux m’inspirait le plus grand respect, bien que je ne fusse pas un expert de son œuvre et ne puisse la juger que selon mes propres sentiments. Je vis bientôt que son comportement
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Et son attitude en fut affectée ; il aimait beaucoup exprimer son opinion et son jugement sur les questions d’art, et je n’étais pas en mesure de déterminer si elles étaient fiables ou non. En fait, il m’arrivait souvent de penser que j’écoutais un prétentieux philistin. Ce n’est que lorsque mon vieil ami Pecht, qui s’était également installé à Dresde pendant un certain temps, m’expliqua clairement et avec insistance la place qu’occupait Hänel en tant qu’artiste, que je surmontai tous mes doutes secrets et tentai de trouver du plaisir dans ses œuvres. Rietschel, qui était aussi membre de notre société, était l’exact opposé de Hänel. J’avais souvent du mal à croire que cet homme pâle et délicat, au mode d’expression geignard et nerveux, fût vraiment un sculpteur ; mais comme des particularités similaires chez Schnorr ne m’avaient pas empêché de le reconnaître comme un peintre merveilleux, cela m’aida à devenir ami avec Rietschel, car il était tout à fait dépourvu d’affectation et possédait une âme chaleureuse et sympathique qui me rapprochait de plus en plus de lui. Je me souviens aussi avoir entendu de sa part une appréciation très enthousiaste de ma personnalité en tant que chef d’orchestre. Cependant, bien que nous fussions tous deux membres de notre club artistique polyvalent, nous n’atteignîmes jamais un véritable niveau de camaraderie, car, après tout, personne ne tenait vraiment en haute estime les talents des autres. Par exemple, Hiller avait organisé quelques concerts orchestraux, et pour les commémorer, il fut reçu au banquet habituel par ses amis, où ses services furent remerciés avec le pathos rhétorique d’usage. Pourtant, dans mes relations privées avec les amis de Hiller, je ne trouvai jamais le moindre enthousiasme pour son travail ; au contraire, je ne remarquai que des expressions de doute et des haussements d’épaules inquiets. Ces concerts célébrés prirent bientôt fin. Lors de nos soirées sociales, nous ne discutions jamais des œuvres des maîtres présents ; elles n’étaient même pas mentionnées, et il devint vite évident que aucun des membres ne savait de quoi parler. Semper était le seul homme qui, à sa manière extraordinaire, animait souvent nos réunions au point que Rietschel, bien qu’intimement sympathique, mais profondément choqué, se plaignait vivement de ces explosions incontrôlées qui menaient fréquemment à de vives discussions entre Semper et moi. Curieusement, nous semblions toujours partir du principe que nous étions des adversaires, car il insistait pour me considérer comme le représentant du catholicisme médiéval, qu’il attaquait souvent avec une véritable fureur. J’ai finalement réussi à le convaincre que mes études et mes inclinations m’avaient toujours conduit vers l’Antiquité germanique et vers la découverte d’idéaux dans les mythes teutoniques anciens. Lorsque nous abordions le paganisme et que j’exprimais mon enthousiasme pour les légendes païennes authentiques, il devenait complètement
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un être différent, et un intérêt profond et croissant commença alors à nous unir d’une telle manière que cela nous isolait complètement du reste de la compagnie. Il était cependant impossible de régler quoi que ce soit sans une vive dispute, non seulement parce que Semper avait l’habitude particulière de contredire tout catégoriquement, mais aussi parce qu’il savait que ses opinions étaient opposées à celles de toute la compagnie. Ses affirmations paradoxales, qui semblaient viser uniquement à semer la discorde, me firent bientôt réaliser, sans aucun doute, qu’il était le seul présent à prendre avec passion tout ce qu’il disait, tandis que tous les autres se contentaient volontiers de laisser tomber la question lorsque cela leur convenait. Un homme de ce dernier type était Gutzkow, qui était souvent parmi nous ; il avait été convoqué à Dresde par la direction générale de notre théâtre de cour pour y exercer les fonctions de dramaturge et d’adaptateur de pièces de théâtre. Plusieurs de ses œuvres avaient récemment connu un grand succès : Zopf und Schwert, Das Urbild des Tartuffe et Uriel Acosta apportèrent un éclat inattendu au répertoire dramatique le plus récent, et il semblait que l’arrivée de Gutzkow allait inaugurer une nouvelle ère de gloire pour le théâtre de Dresde, où mes opéras avaient également été créés pour la première fois. Les bonnes intentions de la direction étaient certainement indéniables. Mon seul regret à cette occasion fut que les espoirs que nourrissait mon vieil ami Laube d’être convoqué à Dresde pour occuper ce poste ne se réalisèrent pas. Lui aussi s’était passionnément lancé dans la littérature dramatique. Même à Paris, j’avais remarqué l’ardeur avec laquelle il étudiait la technique de la composition dramatique, en particulier celle de Scribe, dans l’espoir d’acquérir l’art de cet auteur, sans lequel, comme il le découvrit bientôt, aucun drame poétique en allemand ne pouvait réussir. Il affirmait avoir parfaitement maîtrisé ce style dans sa comédie, Rococo, et il était convaincu qu’il pouvait transformer n’importe quel matériau imaginable en une pièce de théâtre efficace. En même temps, il prenait grand soin de montrer une compétence égale dans le choix de son matériel. À mon avis, cette théorie de la sienne était un échec total, car ses seules œuvres réussies étaient celles dans lesquelles un intérêt populaire était suscité par des slogans. Cet intérêt était toujours plus ou moins lié à la politique de l’époque et comportait généralement des diatribes évidentes sur « l’unité allemande » et « le libéralisme allemand ». Comme ce stimulant important fut d’abord appliqué à titre expérimental aux abonnés de notre théâtre Residenz, puis au public allemand en général, il fallut, comme je l’ai déjà dit, l’adapter avec une habileté consommée qui,
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On peut supposer que cela ne pouvait être appris qu auprès des écrivains français modernes de l’opéra comique. J’étais très heureux de voir les résultats de cette étude dans les pièces de Laube, d’autant plus que, lorsqu’il nous rendait visite à Dresde – ce qu’il faisait souvent à l’occasion d’une nouvelle production –, il admettait avec une modeste franchise sa dette envers eux, et n’était nullement en train de prétendre être un véritable poète. De plus, il montrait une grande compétence et un zèle presque ardent, non seulement dans la préparation de ses œuvres, mais aussi lors de leur représentation, de sorte que l’offre d’un poste à Dresde, dont on lui avait fait miroiter l’espoir, aurait au moins, du point de vue pratique, été bénéfique pour le théâtre. Finalement, cependant, le choix se porta sur son rival Gutzkow, malgré son évidente inaptitude aux tâches pratiques de dramaturge. Il était évident que, même pour ses pièces réussies, son triomphe devait principalement reposer sur son talent littéraire, car ces œuvres efficaces étaient immédiatement suivies de productions ennuyeuses qui nous firent réaliser, à notre grande surprise, qu’il ne pouvait lui-même pas être conscient du talent qu’il avait montré précédemment. Ce furent cependant précisément ces qualités abstraites de véritable homme de lettres qui, aux yeux de beaucoup, jetèrent sur lui l’auréole de la grandeur littéraire ; et lorsque Lüttichau, préférant une réputation ostentatoire à un bénéfice durable pour son théâtre, décida de donner la préférence à Gutzkow, il pensa que son choix donnerait un élan particulier à la cause de la haute culture. Pour moi, la nomination de Gutzkow comme directeur de l’art dramatique au théâtre était particulièrement répréhensible, car il ne fallut pas longtemps pour que je sois convaincu de son totale incompétence pour cette tâche, et c’est probablement à cause de la franchise avec laquelle j’exprimai mon avis à Lüttichau que notre éloignement ultérieur eut lieu. Je dus me plaindre amèrement du manque de jugement et de la légèreté de ceux qui sélectionnaient si imprudemment des hommes pour occuper les postes de directeurs et de chefs d’orchestre dans de telles institutions artistiques précieuses que les théâtres royaux allemands. Afin d’éviter l’échec que je jugeais inévitable suite à cette importante nomination, je fis une demande spéciale pour que Gutzkow ne soit pas autorisé à s’immiscer dans la gestion de l’opéra ; il accepta volontiers, se épargnant ainsi une grande humiliation. Cet acte créa cependant un sentiment de méfiance entre nous, bien que j’aie été tout à fait disposé à le dissiper autant que possible en entrant en contact personnel avec lui chaque fois que l’occasion se présentait, durant ces soirées où les artistes se réunissaient au club, comme cela a déjà été décrit. J’aurais volontiers aidé cet homme étrange, dont la tête était anxieusement penchée sur…
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Il se confiait à moi, se détendait et se déchargeait de ses soucis lors de nos conversations, mais j’échouai en raison de sa réserve et de sa méfiance constantes, ainsi que de son attitude feintement distante. Une occasion de discuter entre nous se présenta lorsque lui voulut que l’orchestre joue un rôle melodramatique (ce qu’il fit par la suite) dans une certaine scène de son Uriel Acosta, où le héros devait renier son prétendue hérésie. L’orchestre devait exécuter un tremolo doux pendant une durée donnée sur certains accords, mais lorsque j’entendis l’exécution, cela me parut absurde, et tout aussi dénigrant tant pour la musique que pour le drame. Un de ces soirs, j’essayai de parvenir à un accord avec Gutzkow à ce sujet, ainsi qu’au sujet de l’utilisation générale de la musique comme auxiliaire melodramatique du drame ; je exposai mes opinions selon les principes les plus élevés que j’avais conçus. Il répondit à tous les points principaux de ma discussion par un silence nerveux et méfiant, mais finit par expliquer que j’allais vraiment trop loin dans l’importance que je accordais à la musique, et qu’il ne comprenait pas comment celle-ci serait dégradée si elle était utilisée plus rarement dans le drame, étant donné que les vers eux-mêmes étaient souvent traités avec bien moins de respect lorsqu’ils servaient simplement d’accessoire à la musique d’opéra. En pratique, il serait en effet conseillé au librettiste de ne pas être trop exigeant à ce sujet ; il n’était pas toujours possible de permettre à l’acteur de partir sous des applaudissements retentissants ; en même temps, rien n’était plus douloureux que lorsque le principal interprète quittait la scène sans aucun applaudissement. Dans de tels cas, un léger bruit distrayant de l’orchestre constituait vraiment une diversion agréable. C’est en effet ce que j’entendis Gutzkow dire ; de plus, je vis qu’il le pensait vraiment ! Après cela, j’eus l’impression d’en avoir fini avec lui. Il ne fallut pas longtemps avant que je n’aie presque plus affaire à tous les peintres, musiciens et autres zélotes de l’art appartenant à notre société. En même temps, cependant, je pris davantage de contacts avec Berthold Auerbach. Avec beaucoup d’enthousiasme, Alwine Frommann avait déjà attiré mon attention sur les Contes pastoraux d’Auerbach. Le récit qu’elle fit de ces œuvres modestes (c’est ainsi qu’elle les qualifiait) sonnait très attrayant. Elle dit qu’elles avaient eu sur son cercle d’amis à Berlin le même effet revigorant que celui produit par l’ouverture de la fenêtre d’un boudoir parfumé (à quoi elle comparait la littérature à laquelle ils étaient habitués jusqu’alors), permettant ainsi l’entrée de l’air frais des bois. Par la suite, je lus les Contes pastoraux de la Forêt-Noire, qui étaient devenus si rapidement célèbres, et moi aussi fui fortement attiré par le contenu et le ton de ces anecdotes réalistes sur la vie des gens d’une région facilement identifiable.
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Les descriptions vivantes. À cette époque, Dresde semblait devenir de plus en plus le point de rencontre des lumières de notre monde littéraire et artistique ; Auerbach s’accommoda également de résider dans cette ville ; et pendant longtemps, il vécut avec son ami Hiller, qui eut ainsi à nouveau à ses côtés une célébrité de rang égal au sien. Le jeune paysan juif, petit et robuste, tel qu’il se présentait, fit une très agréable impression. Ce n’est que plus tard que j’ai compris la signification de sa veste verte, et surtout de son chapeau de chasse vert, qui le faisaient ressembler exactement à ce que devrait être l’auteur des Histoires pastorales suabes, et cette signification n’était nullement naïve. Le poète suisse Gottfried Keller m’a un jour dit que, lorsque Auerbach était à Zurich et qu’il avait décidé de l’accueillir, celui-ci (Auerbach) avait attiré son attention sur la meilleure façon de présenter ses productions littéraires au public et de gagner de l’argent, et il lui conseilla avant tout d’acheter un manteau et un chapeau comme les siens, car, comme il le disait, étant lui-même ni beau ni bien fait, il valait beaucoup mieux se donner délibérément un air rude et étrange ; en disant cela, il posa son chapeau sur sa tête de manière à paraître un peu coquin. Pour l’instant, je ne perçus aucune affectation réelle chez Auerbach ; il avait assimilé tant du ton et des manières des gens, et l’avait fait avec tant de succès, qu’on ne pouvait s’empêcher de se demander pourquoi, avec de telles qualités charmantes, il parvenait à se mouvoir avec une telle aisance dans des sphères qui semblaient absolument hostiles. En tout cas, il semblait toujours être dans son élément, même dans ces cercles qui semblaient vraiment les plus opposés à son personnage prétendu ; là, vêtu de sa veste verte, vif, sensible et naturel, entouré de la haute société qui le flattait ; et il aimait montrer les lettres qu’il avait reçues du grand-duc de Weimar et ses réponses, en regardant constamment les choses du point de vue de la nature paysanne suabe qui lui convenait si admirablement. Ce qui m’a particulièrement attiré chez lui, c’est le fait qu’il fut le premier Juif que j’aie jamais rencontré avec qui l’on pouvait discuter du judaïsme avec une liberté absolue. Il semblait même particulièrement désireux, de sa manière agréable, d’éliminer tous les préjugés à cet égard ; et c’était vraiment touchant de l’entendre parler de son enfance et déclarer qu’il était peut-être le seul Allemand à avoir lu intégralement le Messie de Klopstock. Un jour, absorbé par cette œuvre, qu’il lisait en secret dans sa maison de campagne, il s’était absenté de l’école, et lorsqu’il arriva finalement trop tard à l’école, son
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L’enseignant s’écria avec colère : « Toi, misérable Juif, où étais-tu ? Tu prêtais encore de l’argent ? » De telles expériences ne faisaient que le rendre pensif et mélancolique, mais pas amer ; il éprouvait même une véritable compassion pour la rudesse de ses bourreaux. Ce sont là des traits de son caractère qui m’attiraient fortement vers lui. Cependant, avec le temps, il me sembla grave qu’il ne puisse se libérer de cette atmosphère d’idées, car je commençai à croire que l’univers ne présentait pour lui aucun autre problème que l’élucidation de la question juive. Un jour, donc, je protestai aussi gentiment et confidentiellement que possible, et je lui conseillai d’abandonner toute réflexion sur le judaïsme, puisqu’il existait, après tout, de nombreux autres points de vue à partir desquels le monde pouvait être critiqué. Curieusement, il perdit alors non seulement son ingéniosité, mais se mit aussi à geindre d’une manière extatique qui ne me parut pas très sincère, et il m’assura que c’était impossible pour lui, car il y avait encore tant de choses dans le judaïsme qui exigeaient toute sa sympathie. Je ne pus m’empêcher de me rappeler l’angoisse surprenante qu’il avait manifestée à cette occasion ; plus tard, j’appris qu’il avait organisé à plusieurs reprises des mariages juifs, sans jamais entendre parler du résultat heureux de ces unions, si ce n’est qu’il avait ainsi fait une belle fortune. Quelques années plus tard, lorsque je le revis à Zurich, je remarquai que son apparence avait malheureusement changé d’une manière assez déconcertante : il avait l’air vraiment extraordinairement ordinaire et sale ; son ancienne vivacité rafraîchissante s’était transformée en l’inquiétude juive habituelle, et il était facile de voir que tout ce qu’il disait semblait exprimer le regret que ses paroles ne puissent servir à mieux dans un article de journal.
Cependant, durant son séjour à Dresde, l’approbation chaleureuse d’Auerbach envers mes projets artistiques me fit vraiment du bien, même si elle venait peut-être uniquement de son point de vue sémitique et souabe ; de même, la nouveauté de l’expérience que je vivais alors en tant qu’artiste, à rencontrer un respect et une reconnaissance de plus en plus grands de la part de personnalités importantes, reconnues pour leur importance et leur culture exceptionnelle, m’était bénéfique. Si, après le succès de Rienzi, je restais encore au sein du cercle du vrai monde théâtral, le succès encore plus grand de Tannhäuser me mit certainement en contact avec les personnes que j’ai mentionnées ci-dessus, lesquelles, bien qu’elles aient sans doute élargi considérablement mes idées, m’impressionnèrent en même temps très négativement par ce qui semblait être l’apogée de la vie artistique de l’époque. En tout cas, je ne me sentais ni récompensé, ni, heureusement, même…
Cependant, durant son séjour à Dresde, l’approbation chaleureuse d’Auerbach envers mes projets artistiques me fit vraiment du bien, même si elle venait peut-être uniquement de son point de vue sémitique et souabe ; de même, la nouveauté de l’expérience que je vivais alors en tant qu’artiste, à rencontrer un respect et une reconnaissance de plus en plus grands de la part de personnalités importantes, reconnues pour leur importance et leur culture exceptionnelle, m’était bénéfique. Si, après le succès de Rienzi, je restais encore au sein du cercle du vrai monde théâtral, le succès encore plus grand de Tannhäuser me mit certainement en contact avec les personnes que j’ai mentionnées ci-dessus, lesquelles, bien qu’elles aient sans doute élargi considérablement mes idées, m’impressionnèrent en même temps très négativement par ce qui semblait être l’apogée de la vie artistique de l’époque. En tout cas, je ne me sentais ni récompensé, ni, heureusement, même…
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Distrayé par les connaissances que j’avais acquises lors de la première représentation de mon Tannhäuser cet hiver-là, je ressentis au contraire un désir irrésistible de me retirer dans ma coquille et d’abandonner ces environnements joyeux auxquels, curieusement, on m’avait introduit sur l’instigation de Hiller, que je reconnus bientôt comme une nullité. Je sentis qu’il fallait que je compose rapidement quelque chose, car c’était le seul moyen de me débarrasser de toute cette excitation troublante et douloureuse que Tannhäuser avait provoquée en moi. Quelques semaines seulement après les premières représentations, j’avais déjà élaboré tout le texte de Lohengrin. En novembre, j’avais déjà lu ce poème à mes amis proches, puis peu après au groupe de Hiller. Il fut salué et qualifié d’« efficace ». Schumann l’approuva également pleinement, bien qu’il ne comprît pas la forme musicale dans laquelle je souhaitais le mettre en œuvre, ne voyant en elle aucune ressemblance avec les anciennes méthodes consistant à écrire des solos individuels pour les différents artistes. J’eus alors du plaisir à lui lire différentes parties de mon œuvre sous forme d’arias et de cavatines, après quoi il déclara en riant être satisfait.
Cependant, une réflexion sérieuse éveilla en moi les doutes les plus profonds quant au caractère tragique du matériau lui-même, et c’est Franck qui, d’une manière à la fois sensée et délicate, m’amena à ces doutes. Il trouvait offensant de faire subir le châtiment d’Elsa par le départ de Lohengrin ; car, bien qu’il comprenne que les caractéristiques de la légende s’exprimaient précisément par ce trait hautement poétique, il doutait que cela rendît pleinement justice aux exigences du sentiment tragique dans sa relation avec le réalisme dramatique. Il aurait préféré voir Lohengrin mourir sous nos yeux à cause de la trahison amoureuse d’Elsa. Comme cela ne semblait pas réalisable, il aurait voulu voir Lohengrin prisonnier d’un motif puissant, empêché de s’échapper. Bien sûr, je n’accepterais aucune de ces suggestions, mais j’en vins même à considérer si je ne pouvais pas supprimer cette séparation cruelle tout en conservant l’épisode du départ de Lohengrin, qui était essentiel. Je cherchai alors un moyen de permettre à Elsa de s’enfuir avec Lohengrin, comme une forme de pénitence qui la retirerait également du monde. Cela parut plus prometteur à mon ami talentueux. Alors que j’étais encore très sceptique à ce sujet, je donnai mon poème à Frau von Lüttichau afin qu’elle puisse le parcourir et critiquer le point soulevé par Franck. Dans une courte lettre dans laquelle elle exprimait son plaisir pour mon poème, elle écrivit brièvement, mais très fermement, sur cette question délicate, et déclara que Franck devait être dépourvu de toute poésie s’il ne comprenait pas que c’était
Cependant, une réflexion sérieuse éveilla en moi les doutes les plus profonds quant au caractère tragique du matériau lui-même, et c’est Franck qui, d’une manière à la fois sensée et délicate, m’amena à ces doutes. Il trouvait offensant de faire subir le châtiment d’Elsa par le départ de Lohengrin ; car, bien qu’il comprenne que les caractéristiques de la légende s’exprimaient précisément par ce trait hautement poétique, il doutait que cela rendît pleinement justice aux exigences du sentiment tragique dans sa relation avec le réalisme dramatique. Il aurait préféré voir Lohengrin mourir sous nos yeux à cause de la trahison amoureuse d’Elsa. Comme cela ne semblait pas réalisable, il aurait voulu voir Lohengrin prisonnier d’un motif puissant, empêché de s’échapper. Bien sûr, je n’accepterais aucune de ces suggestions, mais j’en vins même à considérer si je ne pouvais pas supprimer cette séparation cruelle tout en conservant l’épisode du départ de Lohengrin, qui était essentiel. Je cherchai alors un moyen de permettre à Elsa de s’enfuir avec Lohengrin, comme une forme de pénitence qui la retirerait également du monde. Cela parut plus prometteur à mon ami talentueux. Alors que j’étais encore très sceptique à ce sujet, je donnai mon poème à Frau von Lüttichau afin qu’elle puisse le parcourir et critiquer le point soulevé par Franck. Dans une courte lettre dans laquelle elle exprimait son plaisir pour mon poème, elle écrivit brièvement, mais très fermement, sur cette question délicate, et déclara que Franck devait être dépourvu de toute poésie s’il ne comprenait pas que c’était
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exactement de la manière que j’avais choisie, et en aucune autre, Lohengrin devait partir. J’eus l’impression qu’un poids s’était levé de mon cœur. Triomphant, je montrai la lettre à Franck, qui, très confus et pour s’excuser, entama une correspondance avec Frau von Lüttichau, qui ne manquait certainement pas d’intérêt, bien que je n’aie jamais pu en voir quoi que ce soit. En tout cas, le résultat fut que Lohengrin resta tel que je l’avais initialement conçu. Curieusement, quelque temps plus tard, j’eus une expérience similaire sur le même sujet, ce qui me plongea à nouveau dans un état temporaire d’incertitude. Lorsque Adolf Stahr souleva sérieusement la même objection concernant la solution du problème de Lohengrin, je fus vraiment stupéfait par l’unanimité des opinions ; et comme, sous l’effet d’une certaine agitation, je n’étais plus dans le même état d’esprit que lorsque j’avais composé Lohengrin, j’eus la folie d’écrire à Stahr une lettre hâtive dans laquelle, avec seulement quelques légères réserves, je déclarais qu’il avait raison. Je ne savais pas que, par là, je causais une véritable peine à Liszt, qui se trouvait désormais dans la même situation vis-à-vis de Stahr que Frau von Lüttichau l’avait été vis-à-vis de Franck. Heureusement, cependant, le mécontentement de mon grand ami face à ma prétendue trahison envers moi-même ne dura pas longtemps ; car, sans avoir connaissance des ennuis que je lui avais causés, et grâce aux tourments que je subissais moi-même, je parvins en quelques jours à la bonne décision, et, aussi clairement que la lumière du jour, je vis à quel point cela avait été insensé. Je pus donc réjouir Liszt par la protestation laconique suivante que je lui envoyai depuis ma station suisse : « Stahr a tort, et Lohengrin a raison. »
Pour l’instant, je restai occupé à réviser mon poème, car il n’était pas question de planifier la musique qui lui serait associée pour le moment. Cet état d’esprit paisible et harmonieux, si favorable au travail créatif et toujours indispensable à moi pour composer, je dus maintenant l’obtenir avec la plus grande difficulté, car c’était l’une des choses pour lesquelles j’avais toujours le plus de mal à trouver la tranquillité nécessaire. Toutes les expériences liées à la représentation de Tannhäuser m’avaient rempli d’un véritable désespoir quant à tout l’avenir de mes activités artistiques ; je voyais qu’il était vain de penser à étendre sa production à d’autres théâtres allemands — car je n’avais pas réussi à atteindre cet objectif même avec le succès de Rienzi. Il était donc parfaitement évident que mon œuvre n’obtiendrait, au mieux, une place permanente dans le répertoire de Dresde. En conséquence de tout cela, mes affaires financières, déjà décrites, étaient arrivées à un tel point que une catastrophe semblait inévitable. Alors que je me préparais à
Pour l’instant, je restai occupé à réviser mon poème, car il n’était pas question de planifier la musique qui lui serait associée pour le moment. Cet état d’esprit paisible et harmonieux, si favorable au travail créatif et toujours indispensable à moi pour composer, je dus maintenant l’obtenir avec la plus grande difficulté, car c’était l’une des choses pour lesquelles j’avais toujours le plus de mal à trouver la tranquillité nécessaire. Toutes les expériences liées à la représentation de Tannhäuser m’avaient rempli d’un véritable désespoir quant à tout l’avenir de mes activités artistiques ; je voyais qu’il était vain de penser à étendre sa production à d’autres théâtres allemands — car je n’avais pas réussi à atteindre cet objectif même avec le succès de Rienzi. Il était donc parfaitement évident que mon œuvre n’obtiendrait, au mieux, une place permanente dans le répertoire de Dresde. En conséquence de tout cela, mes affaires financières, déjà décrites, étaient arrivées à un tel point que une catastrophe semblait inévitable. Alors que je me préparais à
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J’ai essayé de faire face à cela de la meilleure manière possible : d’une part, j’ai tenté de m’absorber dans l’étude de l’histoire, de la mythologie et de la littérature, qui devenaient de plus en plus précieuses pour moi, et d’autre part, je me suis consacré sans relâche à mes projets artistiques. En ce qui concerne le premier aspect, j’étais principalement intéressé par le Moyen Âge allemand et j’ai cherché à maîtriser tous les aspects relatifs à cette période. Bien que je ne puisse entreprendre cette tâche avec une précision philologique, j’y ai mis tant d’ardeur que j’ai étudié avec le plus grand intérêt les documents allemands publiés par Grimm, par exemple. Comme je ne pouvais pas intégrer immédiatement les résultats de ces études dans mes œuvres, beaucoup ne comprenaient pas pourquoi, en tant que compositeur d’opéra, je gaspillais mon temps à un travail aussi stérile. Plus tard, différentes personnes ont souligné que le personnage de Lohengrin possédait un charme tout à fait particulier ; mais cela était attribué au choix heureux du sujet, et j’ai été particulièrement félicité pour l’avoir choisi. Le matériel provenant du Moyen Âge allemand, puis des sujets tirés de l’Antiquité scandinave, étaient donc attendus avec impatience par beaucoup ; finalement, ils furent surpris de ne pas voir de résultat adéquat à l’issue de tous mes efforts. Peut-être leur sera-t-il utile si je leur dis maintenant de se servir des anciens documents et de telles œuvres à leur aide. À l’époque, j’ai oublié d’appeler l’attention de Hiller sur mes documents, et avec beaucoup de fierté, il s’est emparé d’un sujet tiré de l’histoire des Hohenstaufen. Cependant, comme il n’a pas réussi dans son travail, il peut penser que j’ai été un peu rusé de ne pas lui parler de ces anciens documents.
Quant à mes autres obligations, mon principal projet pour cet hiver consistait en une interprétation exceptionnellement bien préparée de la Neuvième Symphonie de Beethoven, qui a eu lieu au printemps, le dimanche des Rameaux. Cette représentation a nécessité de nombreuses luttes, ainsi qu’une série d’expériences destinées à exercer une forte influence sur mon développement ultérieur. En gros, elles étaient les suivantes : l’orchestre royal n’avait qu’une seule occasion par an de montrer ses capacités de manière indépendante lors d’un concert en dehors de l’Opéra ou de l’église. Afin de financer la caisse de retraite pour leurs veuves et orphelins, l’ancienne salle d’opéra était utilisée pour de grands concerts initialement destinés uniquement aux oratorios. Finalement, pour en rendre l’attrait plus grand, on ajoutait toujours une symphonie à l’oratorio ; et, comme déjà mentionné, j’avais déjà joué dans de telles occasions, d’abord la Symphonie pastorale, puis la Création de Haydn. Cette dernière fut une grande joie pour moi, et c’est lors de cette occasion que je l’ai interprétée pour la première fois.
Quant à mes autres obligations, mon principal projet pour cet hiver consistait en une interprétation exceptionnellement bien préparée de la Neuvième Symphonie de Beethoven, qui a eu lieu au printemps, le dimanche des Rameaux. Cette représentation a nécessité de nombreuses luttes, ainsi qu’une série d’expériences destinées à exercer une forte influence sur mon développement ultérieur. En gros, elles étaient les suivantes : l’orchestre royal n’avait qu’une seule occasion par an de montrer ses capacités de manière indépendante lors d’un concert en dehors de l’Opéra ou de l’église. Afin de financer la caisse de retraite pour leurs veuves et orphelins, l’ancienne salle d’opéra était utilisée pour de grands concerts initialement destinés uniquement aux oratorios. Finalement, pour en rendre l’attrait plus grand, on ajoutait toujours une symphonie à l’oratorio ; et, comme déjà mentionné, j’avais déjà joué dans de telles occasions, d’abord la Symphonie pastorale, puis la Création de Haydn. Cette dernière fut une grande joie pour moi, et c’est lors de cette occasion que je l’ai interprétée pour la première fois.
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connaissance. Comme nous deux, les chefs d’orchestre, avions convenu de nous alterner pour les exécutions, la Symphonie du Dimanche des Rameaux de l’année 1846 me revint. J’avais un grand désir pour la Neuvième Symphonie, et c’est parce qu’elle était presque inconnue à Dresde que je choisis cette œuvre. Lorsque les directeurs de l’orchestre, qui étaient les administrateurs du Fonds de pension et devaient en favoriser l’augmentation, apprirent cela, ils furent tellement effrayés qu’ils consultèrent le directeur général, Lüttichau, et le supplièrent, en vertu de son autorité élevée, de m’empêcher de réaliser mon intention. Ils invoquèrent comme raison au fondement de cette demande le fait que le Fonds de pension souffrirait certainement du choix de cette symphonie, puisque l’œuvre y était mal vue et empêcherait sans doute les gens d’assister au concert. Cette symphonie avait déjà été jouée de nombreuses années auparavant par Reissiger lors d’un concert caritatif, et, comme le chef d’orchestre lui-même l’admettait honnêtement, elle avait été un échec total. Il me fallut alors toute ma passion et toute l’éloquence dont je pouvais faire preuve pour vaincre les doutes de notre principal. Cependant, avec les directeurs de l’orchestre, il n’y avait rien à faire d’autre que de me disputer, car j’appris qu’ils se plaignaient partout en ville de mon indiscrétion. Afin d’ajouter de la honte à leurs ennuis, je décidai de préparer le public de telle manière pour l’exécution à laquelle j’avais résolu de procéder, ainsi que pour l’œuvre elle-même, que du moins la sensation suscitée entraînerait une salle comble et garantirait ainsi, de manière très favorable, des revenus satisfaisants, contredisant ainsi leur conviction que le fonds était menacé. Ainsi, la Neuvième Symphonie devint, sous tous les aspects concevables, pour moi un point d’honneur, dont le succès exigeait que j’exerce toutes mes capacités à leur maximum. Le comité avait des réserves quant aux dépenses nécessaires pour obtenir les parties orchestrales, alors je les empruntai à la Société de concerts de Leipzig.
Imaginez cependant mes sentiments en voyant pour la première fois depuis mon plus jeune âge les pages mystérieuses de cette partition, que j’avais étudiées avec assiduité ! À cette époque, la vue de ces mêmes pages m’emplissait des rêveries les plus mystiques, et je restais des nuits entières à les copier. Tout comme, à l’époque de mon incertitude à Paris, en entendant les répétitions des trois premiers mouvements interprétés par l’orchestre incomparable du Conservatoire, j’avais été ramené à travers des années d’erreur et de doute pour être en contact merveilleux avec mes premiers jours, tandis que toutes mes aspirations les plus profondes étaient stimulées dans une nouvelle direction, de même, maintenant, le souvenir de cette musique me rappelait secrètement
Imaginez cependant mes sentiments en voyant pour la première fois depuis mon plus jeune âge les pages mystérieuses de cette partition, que j’avais étudiées avec assiduité ! À cette époque, la vue de ces mêmes pages m’emplissait des rêveries les plus mystiques, et je restais des nuits entières à les copier. Tout comme, à l’époque de mon incertitude à Paris, en entendant les répétitions des trois premiers mouvements interprétés par l’orchestre incomparable du Conservatoire, j’avais été ramené à travers des années d’erreur et de doute pour être en contact merveilleux avec mes premiers jours, tandis que toutes mes aspirations les plus profondes étaient stimulées dans une nouvelle direction, de même, maintenant, le souvenir de cette musique me rappelait secrètement
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s’est éveillé en moi lorsque j’ai de nouveau vu sous mes yeux ce qui, à ces débuts, n’avait été lui aussi qu’une vision mystérieuse. J’avais déjà vécu tant de choses qui, au fond de mon âme, m’ont poussé presque inconsciemment à une sorte de bilan, à une quête presque désespérée concernant mon destin. Ce que je n’osais pas admettre pour moi-même, c’était le fait de l’insécurité absolue de mon existence, tant du point de vue artistique que financier ; car je voyais bien que j’étais étranger à mon propre mode de vie ainsi qu’à ma profession, et que je n’avais absolument aucune perspective. Ce désespoir, que j’essayais de cacher à mes amis, se transforma alors en une véritable exaltation, entièrement grâce à la Neuvième Symphonie. Il est peu probable que le cœur d’un disciple ait jamais été rempli d’un tel ravissement devant l’œuvre d’un maître, comme le fut le mien face au premier mouvement de cette symphonie. Si quelqu’un m’avait surpris par hasard alors que j’avais la partition ouverte devant moi, et m’avait vu secoué de sanglots et de larmes tandis que je parcourais l’œuvre afin de trouver le meilleur moyen de la interpréter, il aurait certainement demandé avec étonnement si telle était vraiment la conduite digne du Chef d’orchestre royal de Saxe ! Heureusement, en de telles occasions, j’étais épargné par les visites des directeurs d’orchestre, de leur digne chef Reissiger, et même de F. Hiller, qui connaissait si bien la musique classique. Tout d’abord, j’ai élaboré un programme, pour lequel le livre de paroles destiné au chœur — toujours organisé selon la coutume — m’a fourni un bon prétexte. J’ai fait cela afin de fournir un guide pour une compréhension simple de l’œuvre, espérant ainsi ne pas solliciter le jugement critique, mais uniquement les sentiments du public. Ce programme, dans la rédaction duquel certains des passages principaux du Faust de Goethe furent extrêmement utiles, fut très bien accueilli, non seulement cette fois-là à Dresde, mais aussi plus tard ailleurs. En outre, j’ai utilisé le Dresden Anzeiger en y écrivant toutes sortes de paragraphes courts et enthousiastes, anonymes, afin d’aiguiser le goût du public pour une œuvre qui jusqu’alors jouissait d’une mauvaise réputation à Dresde. Non seulement ces efforts purement extérieurs réussirent à faire en sorte que les recettes de cette année dépassent de loin celles enregistrées auparavant, mais les directeurs d’orchestre eux-mêmes, durant les années restantes de mon séjour à Dresde, firent tout leur possible pour assurer des profits similaires grâce à des représentations répétées de cette célèbre symphonie. Quant à l’aspect artistique de la représentation, je visais à faire en sorte que l’orchestre donne une interprétation aussi expressive que
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en rendant l’exécution aussi possible que possible, et à cette fin j’ai pris moi-même toutes sortes de notes dans les différentes parties, afin d’être absolument sûr que leur interprétation serait aussi claire et aussi colorée que possible. C’est principalement la coutume qui existait alors de doubler les instruments à vent qui m’a conduit à examiner avec le plus grand soin les avantages offerts par ce système, car, lors des représentations à grande échelle, la règle quelque peu rudimentaire suivante prévalait : tous les passages marqués piano étaient exécutés par un seul ensemble d’instruments, tandis que ceux marqués forte l’étaient par un ensemble doublé. Comme exemple de la manière dont je m’efforçais d’assurer une interprétation compréhensible par ce biais, je pourrais citer un certain passage du deuxième mouvement de la symphonie, où tous les instruments à cordes jouent pour la première fois la figure principale et rythmique en do majeur ; elle est écrite en triples octaves, jouées sans interruption en unisson et servant, dans une certaine mesure, d’accompagnement au deuxième thème, qui n’est joué que par de faibles instruments à bois. Comme fortissimo est indiqué pour toute l’orchestre, le résultat dans toute interprétation imaginable doit être que la mélodie des instruments à bois non seulement disparaît complètement, mais ne peut même pas être entendue à travers les cordes, qui ne sont après tout que des accompagnateurs. Or, comme je n’ai jamais porté ma piété à l’extrême de prendre les indications au sens littéral, au risque de sacrifier l’effet véritablement voulu par le maître aux indications erronées, j’ai fait jouer les cordes seulement à un volume modéré plutôt qu’à un véritable fortissimo, jusqu’au moment où elles alternaient avec les instruments à vent pour reprendre la continuation du nouveau thème : ainsi, le motif, rendu aussi fort que possible par un double ensemble d’instruments à vent, fut, je crois, pour la première fois depuis l’existence de la symphonie, entendu avec une véritable netteté. J’ai procédé de cette manière tout au long, afin de garantir la plus grande précision dans les effets dynamiques de l’orchestre. Rien, aussi difficile fût-il, n’était autorisé à être exécuté de telle manière qu’il ne suscite pas les sentiments du public d’une façon particulière. Par exemple, de nombreux esprits avaient été perplexes face au Fugato en 6/8 qui suit le chœur « Froh wie seine Sonnen fliegen », dans le mouvement du finale marqué alia marcia. Compte tenu des vers inspirants qui précédaient, semblant se préparer au combat et à la victoire, j’ai conçu ce Fugato comme une chanson de guerre joyeuse mais sérieuse, et je l’ai joué à un tempo continuellement vigoureux et avec la plus grande énergie. Le jour suivant la première représentation, j’eus la satisfaction de recevoir la visite du directeur musical Anacker de Fribourg, qui vint
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Il m’a dit, avec une certaine contrition, que bien qu’il ait été jusqu’alors l’un de mes adversaires, depuis l’exécution de la symphonie il se comptait assurément parmi mes amis. Ce qui l’avait complètement ébloui, disait-il, c’était précisément ma conception et mon interprétation du Fugato. De plus, j’ai accordé une attention particulière à ce passage extraordinaire, ressemblant à un récitatif pour violoncelles et basses, qui se trouve au début du dernier mouvement et qui avait autrefois causé à mon vieil ami Pohlenz une telle humiliation à Leipzig. Grâce à l’excellence exceptionnelle de nos joueurs de basse, j’étais convaincu de pouvoir atteindre une perfection absolue dans ce passage. Après douze répétitions spéciales uniquement avec ces instruments, j’ai réussi à les amener à jouer d’une manière non seulement parfaitement libre, mais qui exprimait également la tendresse la plus exquise et l’énergie la plus grande d’une façon tout à fait impressionnante.
Dès le début de mon projet, j’avais immédiatement compris que le seul moyen d’obtenir un succès populaire écrasant avec cette symphonie était de surmonter, par quelque moyen idéal, les difficultés extraordinaires posées par les parties chorales. J’ai réalisé que les exigences de ces parties ne pouvaient être remplies que par un groupe important et enthousiaste de chanteurs. Il était donc avant tout nécessaire de se procurer un chœur très bon et nombreux ; ainsi, en plus d’ajouter l’« Académie de chant » de Dreissig, plutôt faible, au nombre habituel de membres du chœur du théâtre, j’ai, malgré de grandes difficultés, sollicité l’aide du chœur de la Kreuzschule, avec ses belles voix d’enfants, ainsi que celui du séminaire de Dresde, qui avait beaucoup pratiqué le chant liturgique. À ma manière, j’ai alors tenté de mettre ces trois cents chanteurs, qui se réunissaient fréquemment pour les répétitions, dans un état d’extase véritable ; par exemple, j’ai réussi à montrer aux basses que le célèbre passage « Seid umschlungen, Millionen », et surtout « Bruder, über’m Sternenzelt muss ein guter Vater wohnen », ne pouvait pas être chanté de manière ordinaire, mais devait, pour ainsi dire, être proclamé avec le plus grand ravissement. J’ai pris la tête de cette démarche avec une telle ferveur que je crois vraiment les avoir littéralement transportés pendant un instant dans un monde d’émotions entièrement étranger à eux ; et je n’ai cessé que lorsque ma voix, qui avait été clairement entendue par-dessus toutes les autres, a commencé à ne plus être distinguable même pour moi, étant pour ainsi dire submergée dans la mer chaude du son.
J’ai eu un plaisir particulier, avec la collaboration de Mitterwurzer, à donner une interprétation extrêmement expressive du récitatif pour baryton :
Dès le début de mon projet, j’avais immédiatement compris que le seul moyen d’obtenir un succès populaire écrasant avec cette symphonie était de surmonter, par quelque moyen idéal, les difficultés extraordinaires posées par les parties chorales. J’ai réalisé que les exigences de ces parties ne pouvaient être remplies que par un groupe important et enthousiaste de chanteurs. Il était donc avant tout nécessaire de se procurer un chœur très bon et nombreux ; ainsi, en plus d’ajouter l’« Académie de chant » de Dreissig, plutôt faible, au nombre habituel de membres du chœur du théâtre, j’ai, malgré de grandes difficultés, sollicité l’aide du chœur de la Kreuzschule, avec ses belles voix d’enfants, ainsi que celui du séminaire de Dresde, qui avait beaucoup pratiqué le chant liturgique. À ma manière, j’ai alors tenté de mettre ces trois cents chanteurs, qui se réunissaient fréquemment pour les répétitions, dans un état d’extase véritable ; par exemple, j’ai réussi à montrer aux basses que le célèbre passage « Seid umschlungen, Millionen », et surtout « Bruder, über’m Sternenzelt muss ein guter Vater wohnen », ne pouvait pas être chanté de manière ordinaire, mais devait, pour ainsi dire, être proclamé avec le plus grand ravissement. J’ai pris la tête de cette démarche avec une telle ferveur que je crois vraiment les avoir littéralement transportés pendant un instant dans un monde d’émotions entièrement étranger à eux ; et je n’ai cessé que lorsque ma voix, qui avait été clairement entendue par-dessus toutes les autres, a commencé à ne plus être distinguable même pour moi, étant pour ainsi dire submergée dans la mer chaude du son.
J’ai eu un plaisir particulier, avec la collaboration de Mitterwurzer, à donner une interprétation extrêmement expressive du récitatif pour baryton :
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Amis, pas de tels tons. Compte tenu de ses difficultés exceptionnelles, ce passage pourrait presque être considéré comme impossible à interpréter, et pourtant il l’a exécuté d’une manière qui montrait les fruits de notre échange mutuel d’idées. J’ai également veillé, en reconstruisant entièrement la salle, à obtenir de bonnes conditions acoustiques pour l’orchestre, que j’avais organisé selon un système entièrement nouveau de ma propre conception. Comme on peut l’imaginer, il a fallu des efforts considérables pour trouver les fonds nécessaires ; cependant, je n’ai pas abandonné, et grâce à une construction complètement nouvelle de la scène, j’ai pu concentrer tout l’orchestre vers le centre et l’entourer, à la manière d’un amphithéâtre, par la foule de chanteurs installés sur des sièges très élevés. Cela était non seulement d’un grand avantage pour l’effet puissant du chœur, mais cela conférait également une grande précision et une grande énergie à l’orchestre finement organisé dans les mouvements purement symphoniques.
Même lors de la répétition générale, la salle était surpeuplée. Reissiger fut coupable de la stupidité incroyable de soulever l’opinion du public contre la symphonie et d’attirer l’attention sur l’erreur fort regrettable de Beethoven. Gade, quant à lui, venu nous rendre visite depuis Leipzig où il dirigeait alors les concerts du Gewandhaus, m’assura après la répétition générale qu’il aurait volontiers payé le double du prix de son billet pour entendre à nouveau le récitatif des basses ; tandis que Hiller estimait que j’étais allé trop loin dans ma modification du tempo. Ce qu’il voulait dire par là, je l’ai appris plus tard en l’entendant diriger des œuvres orchestrales complexes ; mais j’en parlerai davantage plus tard.
Il ne faisait aucun doute que la représentation fut, dans l’ensemble, un succès ; en fait, elle dépassa toutes nos attentes et fut particulièrement bien accueillie par le public non musical. Parmi eux, je me souviens du philologue Dr. Kochly, qui vint me voir à la fin du soir et avoua que c’était la première fois qu’il parvenait à suivre une œuvre symphonique du début à la fin avec un intérêt intelligent. Cette expérience me laissa un sentiment agréable de compétence et de puissance, et renforça fortement ma conviction que, si je désirais quelque chose avec suffisamment de persévérance, j’étais capable de l’obtenir avec un succès irrésistible et écrasant. Je devais maintenant examiner quelles étaient les difficultés qui avaient jusqu’alors empêché une réalisation aussi heureuse de mes propres nouvelles conceptions. La Neuvième Symphonie de Beethoven, qui restait un tel problème pour tant de gens et qui, en tout cas, n’avait jamais connu de popularité, j’avais réussi à en faire un véritable succès ; pourtant, comme
Même lors de la répétition générale, la salle était surpeuplée. Reissiger fut coupable de la stupidité incroyable de soulever l’opinion du public contre la symphonie et d’attirer l’attention sur l’erreur fort regrettable de Beethoven. Gade, quant à lui, venu nous rendre visite depuis Leipzig où il dirigeait alors les concerts du Gewandhaus, m’assura après la répétition générale qu’il aurait volontiers payé le double du prix de son billet pour entendre à nouveau le récitatif des basses ; tandis que Hiller estimait que j’étais allé trop loin dans ma modification du tempo. Ce qu’il voulait dire par là, je l’ai appris plus tard en l’entendant diriger des œuvres orchestrales complexes ; mais j’en parlerai davantage plus tard.
Il ne faisait aucun doute que la représentation fut, dans l’ensemble, un succès ; en fait, elle dépassa toutes nos attentes et fut particulièrement bien accueillie par le public non musical. Parmi eux, je me souviens du philologue Dr. Kochly, qui vint me voir à la fin du soir et avoua que c’était la première fois qu’il parvenait à suivre une œuvre symphonique du début à la fin avec un intérêt intelligent. Cette expérience me laissa un sentiment agréable de compétence et de puissance, et renforça fortement ma conviction que, si je désirais quelque chose avec suffisamment de persévérance, j’étais capable de l’obtenir avec un succès irrésistible et écrasant. Je devais maintenant examiner quelles étaient les difficultés qui avaient jusqu’alors empêché une réalisation aussi heureuse de mes propres nouvelles conceptions. La Neuvième Symphonie de Beethoven, qui restait un tel problème pour tant de gens et qui, en tout cas, n’avait jamais connu de popularité, j’avais réussi à en faire un véritable succès ; pourtant, comme
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Souvent, tout comme lors de sa première représentation, Tannhäuser m’a appris que les possibilités de son succès n’avaient pas encore été découvertes. Comment y parvenir ? C’était – et reste – la question secrète qui a influencé tout mon développement ultérieur.
Cependant, je n’osais pas à ce moment-là m’adonner à quelque méditation que ce fût sur ce point dans le but d’obtenir des résultats précis, car la véritable signification de mon échec, dont j’étais intérieurement convaincu, se dressait devant moi, nue et terrifiante, avec toutes ses leçons effrayantes. Néanmoins, je ne pouvais plus retarder l’adoption même des mesures les plus désagréables afin d’éviter la catastrophe qui menaçait ma situation financière.
J’y fus contraint grâce à l’influence d’un présage ridicule. Mon agent, l’éditeur purement nominal de mes trois opéras – Rienzi, Le Hollandais volant et Tannhäuser –, l’étrange éditeur de musique de cour C. F. Meser, m’invita un jour au café connu sous le nom de « Verderber » pour discuter de nos affaires financières. Avec beaucoup de réticence, nous examinâmes les résultats possibles de la Foire annuelle de Pâques, nous demandant s’ils seraient suffisamment bons ou complètement mauvais. Je lui donnai du courage et commandai une bouteille du meilleur Haut-Sauternes. Une bouteille ancienne apparut ; je remplis les verres, et nous trinquâmes au bon succès de la foire ; soudain, nous criâmes tous deux comme si nous étions devenus fous, tandis que, horrifiés, nous tentions de nous débarrasser du vinaigre fort au estragon avec lequel on nous avait servi par erreur.
« Mon Dieu ! » s’écria Meser, « rien ne pourrait être pire ! » « En effet », répondis-je, « sans doute beaucoup de choses vont se transformer en vinaigre pour nous. » Mon bonne humeur me fit comprendre en un éclair que je devais essayer une autre façon de me sauver que par la Foire de Pâques.
Il fallait non seulement rembourser le capital rassemblé au prix de sacrifices toujours plus grands pour couvrir les frais de publication de mes opéras, mais, du fait que j’avais fini par devoir chercher de l’aide auprès des usuriers, la rumeur de mes dettes s’était répandue si loin que même ceux qui m’avaient aidé à mon arrivée à Dresde étaient pris d’anxiété à mon sujet. À cette époque, j’eus une expérience vraiment tragique de la part de Madame Schroder-Devrient, qui, en raison de son manque incompréhensible de discrétion, contribua grandement à ma perte définitive. Lorsque je m’installai pour la première fois à Dresde, comme je l’ai déjà mentionné, elle me prêta trois mille marks, non seulement pour m’aider à rembourser mes dettes, mais aussi pour me permettre de
Cependant, je n’osais pas à ce moment-là m’adonner à quelque méditation que ce fût sur ce point dans le but d’obtenir des résultats précis, car la véritable signification de mon échec, dont j’étais intérieurement convaincu, se dressait devant moi, nue et terrifiante, avec toutes ses leçons effrayantes. Néanmoins, je ne pouvais plus retarder l’adoption même des mesures les plus désagréables afin d’éviter la catastrophe qui menaçait ma situation financière.
J’y fus contraint grâce à l’influence d’un présage ridicule. Mon agent, l’éditeur purement nominal de mes trois opéras – Rienzi, Le Hollandais volant et Tannhäuser –, l’étrange éditeur de musique de cour C. F. Meser, m’invita un jour au café connu sous le nom de « Verderber » pour discuter de nos affaires financières. Avec beaucoup de réticence, nous examinâmes les résultats possibles de la Foire annuelle de Pâques, nous demandant s’ils seraient suffisamment bons ou complètement mauvais. Je lui donnai du courage et commandai une bouteille du meilleur Haut-Sauternes. Une bouteille ancienne apparut ; je remplis les verres, et nous trinquâmes au bon succès de la foire ; soudain, nous criâmes tous deux comme si nous étions devenus fous, tandis que, horrifiés, nous tentions de nous débarrasser du vinaigre fort au estragon avec lequel on nous avait servi par erreur.
« Mon Dieu ! » s’écria Meser, « rien ne pourrait être pire ! » « En effet », répondis-je, « sans doute beaucoup de choses vont se transformer en vinaigre pour nous. » Mon bonne humeur me fit comprendre en un éclair que je devais essayer une autre façon de me sauver que par la Foire de Pâques.
Il fallait non seulement rembourser le capital rassemblé au prix de sacrifices toujours plus grands pour couvrir les frais de publication de mes opéras, mais, du fait que j’avais fini par devoir chercher de l’aide auprès des usuriers, la rumeur de mes dettes s’était répandue si loin que même ceux qui m’avaient aidé à mon arrivée à Dresde étaient pris d’anxiété à mon sujet. À cette époque, j’eus une expérience vraiment tragique de la part de Madame Schroder-Devrient, qui, en raison de son manque incompréhensible de discrétion, contribua grandement à ma perte définitive. Lorsque je m’installai pour la première fois à Dresde, comme je l’ai déjà mentionné, elle me prêta trois mille marks, non seulement pour m’aider à rembourser mes dettes, mais aussi pour me permettre de
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J’ai dû contribuer au maintien de mon vieil ami Kietz à Paris. La jalousie de ma nièce Johanna, ainsi que le soupçon que je l’aie fait venir à Dresde afin de faciliter la décision de la direction générale de se passer des services de ce grand artiste, ont éveillé en cette femme, d’ordinaire si noble d’esprit, les sentiments d’hostilité habituels envers moi, si fréquents dans le métier du théâtre. Elle avait maintenant renoncé à son engagement ; elle déclara même ouvertement que j’avais joué un rôle dans sa mise à pied ; et, abandonnant toute considération amicale envers moi, ce qui me causa un préjudice considérable sous tous rapports, elle remit la reconnaissance de dette que je lui avais donnée entre les mains d’un avocat énergique, qui me poursuivit aussitôt en justice pour obtenir le paiement de cet argent. Ainsi, je fus contraint de tout expliquer à Lüttichau et de le supplier d’intervenir en ma faveur, et, si possible, d’obtenir une avance royale qui me permettrait de régler ma situation, gravement compromise.
Mon directeur se déclara prêt à soutenir toute demande que je voudrais adresser au Roi à ce sujet. Pour cela, je dus établir la somme de mes dettes ; mais comme je découvris bientôt que la somme nécessaire ne pouvait m’être accordée qu’à titre de prêt par le Fonds de pension du Théâtre, à un taux d’intérêt de cinq pour cent, et que de plus je devais garantir le capital du Fonds par une assurance-vie, ce qui me coûterait annuellement trois pour cent du capital emprunté, je fus, pour des raisons évidentes, tenté d’exclure de ma demande toutes ces dettes qui n’étaient pas urgentes et pour le paiement desquelles je pensais pouvoir compter sur les revenus que j’espérais obtenir de mes activités d’édition.
Néanmoins, les sacrifices que je dus faire pour rembourser l’aide qui m’était offerte augmentèrent à tel point que mon salaire de chef d’orchestre, déjà très modeste, risquait d’être considérablement réduit pour un certain temps. Je fus contraint de faire des efforts extrêmement pénibles pour rassembler la somme nécessaire pour l’assurance-vie, et dus donc fréquemment faire appel à Leipzig. De plus, je dus surmonter les doutes les plus effrayants concernant ma santé et la durée probable de ma vie ; j’avais l’impression d’avoir entendu toutes sortes de suppositions malveillantes émises par ceux qui m’avaient observé, ne serait-ce que superficiellement, dans la misérable situation dans laquelle je me trouvais alors. Mon ami Pusinelli, en tant que médecin très proche de moi, réussit finalement à me fournir des informations suffisamment rassurantes sur mon état de santé, ce qui me permit d’obtenir une assurance-vie au taux de trois pour cent.
Mon directeur se déclara prêt à soutenir toute demande que je voudrais adresser au Roi à ce sujet. Pour cela, je dus établir la somme de mes dettes ; mais comme je découvris bientôt que la somme nécessaire ne pouvait m’être accordée qu’à titre de prêt par le Fonds de pension du Théâtre, à un taux d’intérêt de cinq pour cent, et que de plus je devais garantir le capital du Fonds par une assurance-vie, ce qui me coûterait annuellement trois pour cent du capital emprunté, je fus, pour des raisons évidentes, tenté d’exclure de ma demande toutes ces dettes qui n’étaient pas urgentes et pour le paiement desquelles je pensais pouvoir compter sur les revenus que j’espérais obtenir de mes activités d’édition.
Néanmoins, les sacrifices que je dus faire pour rembourser l’aide qui m’était offerte augmentèrent à tel point que mon salaire de chef d’orchestre, déjà très modeste, risquait d’être considérablement réduit pour un certain temps. Je fus contraint de faire des efforts extrêmement pénibles pour rassembler la somme nécessaire pour l’assurance-vie, et dus donc fréquemment faire appel à Leipzig. De plus, je dus surmonter les doutes les plus effrayants concernant ma santé et la durée probable de ma vie ; j’avais l’impression d’avoir entendu toutes sortes de suppositions malveillantes émises par ceux qui m’avaient observé, ne serait-ce que superficiellement, dans la misérable situation dans laquelle je me trouvais alors. Mon ami Pusinelli, en tant que médecin très proche de moi, réussit finalement à me fournir des informations suffisamment rassurantes sur mon état de santé, ce qui me permit d’obtenir une assurance-vie au taux de trois pour cent.
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Le dernier de ces pénibles voyages à Leipzig eut, en tout cas, lieu dans de bonnes conditions, grâce à une aimable invitation du vieux maître Louis Spohr. J’en fus particulièrement heureux, car pour moi cela signifiait rien de moins qu’un acte de réconciliation. En effet, Spohr m’avait écrit à une occasion, déclarant que, stimulé par le succès de mon Fliegender Holländer et par son propre plaisir à l’entendre, il avait de nouveau décidé de reprendre la carrière de compositeur dramatique, qui ne lui avait apporté que peu de succès ces dernières années. Son dernier ouvrage était une opéra — Die Kreuzfahrer — qu’il avait envoyée au théâtre de Dresde l’année précédente, dans l’espoir, comme il me l’a assuré lui-même, que j’insisterais pour en assurer la représentation. Après m’avoir demandé cette faveur, il attira mon attention sur le fait qu’il avait, dans cet ouvrage, pris un départ absolument nouveau par rapport à ses opéras antérieurs, en se tenant à une déclamation rythmiquement dramatique des plus précises, ce qui avait certainement été facilité pour lui par le « sujet excellent ». Sans être vraiment surpris, mon horreur fut cependant grande lorsque, après avoir étudié non seulement le texte mais aussi la partition, je découvris que le vieux maître s’était complètement trompé dans sa description de son œuvre. La pratique en vigueur à l’époque, selon laquelle la décision concernant la représentation d’une œuvre ne devait en règle générale pas reposer uniquement sur un chef d’orchestre, ne fit qu’accroître ma crainte de m’exprimer fermement en faveur de cet ouvrage. De plus, c’était Reissiger, qui, comme il le vantait souvent, était un vieil ami de Spohr, qui avait la responsabilité de choisir et de faire représenter une nouvelle œuvre. Malheureusement, comme je l’ai appris plus tard, la direction générale a renvoyé l’opéra de Spohr à son auteur d’une manière si brusque qu’elle l’a offensé, et il s’est plaint amèrement auprès de moi. Vraiment préoccupé par cela, j’ai visiblement réussi à le calmer et à l’apaiser, car l’invitation mentionnée ci-dessus était clairement une reconnaissance amicale de mes efforts. Il écrivait qu’il lui était très douloureux de devoir faire escale à Dresde en route vers l’une des stations balnéaires ; mais comme il avait vraiment envie de faire ma connaissance, il me suppliait de le rencontrer à Leipzig, où il comptait séjourner quelques jours. Cette rencontre avec lui ne m’a pas laissé indifférent. C’était un homme grand et imposant, au physique distingué, au tempérament sérieux et calme. Il m’a fait comprendre, d’une manière touchante, presque apologétique, que l’essence de sa formation et de son aversion pour les nouvelles tendances musicales trouvait son origine dans les premières impressions qu’il avait reçues.
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En entendant, encore très jeune garçon, la Flûte enchantée de Mozart, œuvre alors tout à fait nouvelle et qui eut une grande influence sur toute sa vie. Concernant mon livret pour Lohengrin, que j’avais laissé pour qu’il le lise, ainsi que l’impression générale que ma connaissance personnelle avait faite sur lui, il s’exprima avec une chaleur presque surprenante envers mon beau-frère Hermann Brockhaus, chez qui nous avions été invités à dîner, et où, pendant le repas, la conversation fut des plus animées. En outre, nous nous étions rencontrés lors de véritables soirées musicales chez le chef d’orchestre Hauptmann ainsi que chez Mendelssohn, à l’occasion desquelles j’entendis le maître jouer du violon dans l’un de ses propres quatuors. C’est précisément dans ces cercles que j’ai été frappé par la dignité touchante et vénérable de son attitude absolument calme. Plus tard, j’ai appris de témoins – dont je ne peux certes pas garantir le témoignage – que Tannhäuser, lorsqu’il fut représenté à Cassel, lui causa tant de confusion et de douleur qu’il déclara ne plus pouvoir me suivre, craignant que je ne sois sur la mauvaise voie. Afin de me remettre de toutes les épreuves et soucis que j’avais endurés, je réussis alors à obtenir une faveur spéciale de la direction, sous forme de trois mois de congé, afin d’améliorer ma santé dans une retraite rustique et de respirer un air pur tout en composant de nouvelles œuvres. À cette fin, j’avais choisi une maison paysanne dans le village de Gross-Graupen, situé à mi-chemin entre Pillnitz et la frontière de ce qu’on appelle la « Suisse saxonne ». Des excursions fréquentes au Porsberg, aux Liebethaler voisins, ainsi qu’au lointain bastion contribuèrent à renforcer mes nerfs détendus. Alors que je planifiais d’abord la musique pour Lohengrin, j’étais constamment perturbé par les échos de certaines mélodies de William Tell de Rossini, qui était l’opéra que je devais diriger en dernier. Finalement, je trouvai un moyen efficace d’arrêter cette intrusion ennuyeuse : lors de mes promenades solitaires, je chantais avec beaucoup d’insistance le premier thème de la Neuvième Symphonie, qui venait également de refaire surface dans ma mémoire. Cela fonctionna ! À Pirna, où l’on peut se baigner dans la rivière, je fus surpris, lors d’une de mes promenades du soir presque régulières, d’entendre la mélodie du Chœur des pèlerins de Tannhäuser sifflée par un baigneur, invisible pour moi. Ce premier signe de la possibilité de populariser cette œuvre, que j’avais eu tant de mal à faire représenter à Dresde, fit sur moi une impression que aucune expérience similaire par la suite n’a jamais pu égaler. Parfois, j’accueillais des amis de Dresde, parmi lesquels Hans von Bulow, qui avait alors seize ans, venu accompagné
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par Lipinsky. Cela m’a procuré une grande joie, car j’avais déjà remarqué l’intérêt qu’il portait à moi. En général, cependant, je devais compter uniquement sur la compagnie de ma femme, et lors de mes longues promenades, je devais me contenter de mon petit chien Peps. Pendant ces vacances d’été, dont une grande partie du temps devait d’abord être consacrée à la tâche désagréable de régler mes affaires professionnelles, ainsi qu’à l’amélioration de ma santé, j’ai néanmoins réussi à esquisser la musique pour les trois actes entiers de Lohengrin, bien que cela ne corresponde guère qu’à un très rapide brouillon.
Avec cela, je suis retourné en août à Dresde et j’ai repris mes fonctions de chef d’orchestre, qui semblaient chaque année devenir de plus en plus pesantes pour moi. De plus, je me suis immédiatement replongé au milieu des problèmes qui venaient tout juste d’être temporairement apaisés. La publication de mes opéras, dont le succès restait pour moi le seul moyen de me libérer de ma situation difficile, exigeait sans cesse de nouveaux sacrifices si l’on voulait que ce projet soit rentable. Mais comme mes revenus étaient maintenant considérablement réduits, même les dépenses les plus modestes me conduisaient inévitablement à de nouvelles complications toujours plus douloureuses ; et j’ai de nouveau perdu tout courage.
D’un autre côté, j’ai essayé de me renforcer en travaillant à nouveau avec énergie sur Lohengrin. Ce faisant, j’ai adopté une méthode que je n’ai plus jamais répétée par la suite. J’ai d’abord achevé le troisième acte, et compte tenu des critiques déjà mentionnées concernant les personnages et la fin de cet acte, j’ai décidé de tenter de faire de lui le véritable pivot de toute l’opéra. Je souhaitais le faire, ne serait-ce que pour le motif musical qui apparaît dans l’histoire du Saint-Graal ; mais sous d’autres aspects, ce plan me semblait parfaitement satisfaisant.
Sur ma suggestion, l’Iphigénie en Aulide de Gluck devait être représentée cet hiver. Je jugeais de mon devoir de porter plus d’attention à cette œuvre, qui m’intéressait particulièrement en raison de son sujet, que je n’en avais porté à l’étude de l’Armida. Tout d’abord, j’étais contrarié par la traduction dans laquelle l’opéra, avec la partition de Berlin, nous était présenté. Afin de ne pas être conduit à de fausses interprétations à cause des ajouts instrumentaux que je jugeais très mal appliqués dans cette partition, j’ai écrit pour l’édition originale de Paris. Après avoir révisé minutieusement la traduction, uniquement dans le but de garantir sa justesse…
Avec cela, je suis retourné en août à Dresde et j’ai repris mes fonctions de chef d’orchestre, qui semblaient chaque année devenir de plus en plus pesantes pour moi. De plus, je me suis immédiatement replongé au milieu des problèmes qui venaient tout juste d’être temporairement apaisés. La publication de mes opéras, dont le succès restait pour moi le seul moyen de me libérer de ma situation difficile, exigeait sans cesse de nouveaux sacrifices si l’on voulait que ce projet soit rentable. Mais comme mes revenus étaient maintenant considérablement réduits, même les dépenses les plus modestes me conduisaient inévitablement à de nouvelles complications toujours plus douloureuses ; et j’ai de nouveau perdu tout courage.
D’un autre côté, j’ai essayé de me renforcer en travaillant à nouveau avec énergie sur Lohengrin. Ce faisant, j’ai adopté une méthode que je n’ai plus jamais répétée par la suite. J’ai d’abord achevé le troisième acte, et compte tenu des critiques déjà mentionnées concernant les personnages et la fin de cet acte, j’ai décidé de tenter de faire de lui le véritable pivot de toute l’opéra. Je souhaitais le faire, ne serait-ce que pour le motif musical qui apparaît dans l’histoire du Saint-Graal ; mais sous d’autres aspects, ce plan me semblait parfaitement satisfaisant.
Sur ma suggestion, l’Iphigénie en Aulide de Gluck devait être représentée cet hiver. Je jugeais de mon devoir de porter plus d’attention à cette œuvre, qui m’intéressait particulièrement en raison de son sujet, que je n’en avais porté à l’étude de l’Armida. Tout d’abord, j’étais contrarié par la traduction dans laquelle l’opéra, avec la partition de Berlin, nous était présenté. Afin de ne pas être conduit à de fausses interprétations à cause des ajouts instrumentaux que je jugeais très mal appliqués dans cette partition, j’ai écrit pour l’édition originale de Paris. Après avoir révisé minutieusement la traduction, uniquement dans le but de garantir sa justesse…
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Par déclamation, c’est mon intérêt croissant pour la révision de la partition elle-même qui m’a poussé à agir. J’ai tenté de faire coïncider autant que possible le poème avec la pièce d’Euripide du même nom, en éliminant tout ce qui, par souci des goûts français, transformait la relation entre Achille et Iphigénie en une relation d’amour tendre. La principale modification fut de supprimer le mariage inévitable de la fin. Afin de donner plus de vitalité au drame, j’ai essayé de relier les arias et les chœurs, qui suivaient généralement les uns après les autres sans rime ni raison, par des liens, des prologues et des épilogues. J’ai fait de mon mieux, en utilisant les thèmes de Gluck, pour rendre les interpolations d’un compositeur étranger aussi discrètes que possible. Rien que pour l’acte III, j’ai dû donner à Iphigénie, ainsi qu’à Artémis que j’avais moi-même introduite, des récitatifs de ma propre composition. Pour le reste de l’œuvre, j’ai revu l’ensemble de l’instrumentation de manière plus ou moins approfondie, mais uniquement dans le but de faire produire à la version existante l’effet que je désirais. Ce n’est qu’à la fin de l’année que j’ai pu achever cette tâche colossale, et j’ai dû reporter l’achèvement de l’acte III de Lohengrin, que j’avais déjà commencé, jusqu’au Nouvel An. La première chose qui a attiré mon attention au début de l’année (1847) a été la représentation d’Iphigénie. J’ai dû jouer le rôle de régisseur de scène et même aider les peintres de décors et les machinistes sur les moindres détails. Comme les scènes de cette opéra étaient généralement assemblées de manière assez maladroite et sans lien apparent, il a fallu les reconstituer entièrement afin de dynamiser la représentation et de donner à l’action dramatique la vie qui lui manquait. Une grande partie de ces défauts de construction me semblait due aux nombreuses pratiques conventionnelles qui prévalaient à l’Opéra de Paris à l’époque de Gluck. Mitterwurzer était le seul acteur de toute la distribution qui m’ait procuré du plaisir. Dans le rôle d’Agamemnon, il montra une maîtrise parfaite de ce personnage et suivit à la lettre mes instructions et suggestions, réussissant ainsi à donner une interprétation vraiment splendide et intelligente du rôle. Le succès de toute la représentation dépassa de loin mes attentes, et même les directeurs furent si surpris par l’enthousiasme exceptionnel suscité par l’une des opéras de Gluck qu’ils ajoutèrent de leur propre initiative mon nom au programme en tant que « Réviseur ». Cela attira immédiatement l’attention des critiques sur cette œuvre, et cette fois-ci ils me rendirent presque justice ; ma façon de traiter l’ouverture, seule partie de l’opéra que ces messieurs entendirent interprétée en
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La méthode habituelle et banale était la seule chose qu’ils pouvaient critiquer. J’ai discuté de tout ce qui concerne ce sujet et en donné une description précise dans un article spécial sur « L’ouverture de Gluck pour Iphigénie en Aulide », et je souhaite seulement ajouter ici que le musicien qui a fait de tels commentaires étranges à cette occasion était Ferdinand Hiller. Comme les années précédentes, les réunions hivernales des divers éléments artistiques de Dresde, qu’Hiller avait initiées, continuaient d’avoir lieu ; mais elles prenaient désormais davantage l’allure de « salons » dans sa propre maison, et il me semblait que leur but était uniquement de jeter les bases d’une reconnaissance générale de la grandeur artistique d’Hiller. Il avait déjà fondé, parmi les mécènes les plus fortunés de l’art, dont le banquier Kaskel était le principal, une société chargée d’organiser des concerts par abonnement. Comme il était impossible de mettre l’orchestre royal à sa disposition à cette fin, il dut se contenter des membres des orchestres municipaux et militaires pour son orchestre, et il ne peut être nié qu’, grâce à sa persévérance, il a obtenu un résultat louable. Comme il présentait de nombreuses compositions encore inconnues à Dresde, surtout dans le domaine de la musique moderne, j’étais souvent tenté d’assister à ses concerts. Cependant, son principal atout auprès du grand public semblait résider dans le fait qu’il mettait en scène des chanteurs inconnus (parmi lesquels, malheureusement, on ne trouvait pas Jenny Lind) et des virtuoses, dont l’un, Joachim, alors très jeune, que je fis connaître. La manière dont Hiller interprétait ces œuvres que je connaissais déjà montrait vraiment la valeur de son talent musical. La manière négligente et indifférente avec laquelle il a interprété un Triple Concerto de Sebastian Bach m’a véritablement stupéfié. Dans le tempo di minuetto de la Huitième Symphonie de Beethoven, j’ai trouvé que l’interprétation d’Hiller était encore plus surprenante que celles de Reissiger et de Mendelssohn. J’ai promis d’assister à l’exécution de cette symphonie si je pouvais compter sur lui pour une interprétation correcte du tempo de la troisième phrase, qui était généralement déformée de manière douloureuse. Il m’a assuré qu’il était entièrement d’accord avec moi à ce sujet, et ma déception lors de la représentation fut d’autant plus grande lorsque j’ai constaté que la mesure de valse bien connue avait été reprise. Lorsque je l’en ai tenu responsable, il s’est excusé en souriant, disant qu’il avait été saisi d’une sorte d’absorption temporaire juste au début de la phrase en question, ce qui l’avait fait oublier sa promesse. Pour inaugurer ces
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Les concerts, qui, en réalité, n’ont duré que deux saisons, furent suivis d’un banquet auquel j’eus moi aussi le grand plaisir d’assister.
Les gens de ces cercles furent alors surpris d’entendre parler, souvent avec beaucoup d’animation, de la littérature et de l’histoire grecques, mais jamais de musique. Au cours de mes lectures, que je poursuivais avec zèle et qui m’éloignaient de mes activités professionnelles pour me conduire à la retraite et à la solitude, c’est alors, poussé par mes besoins spirituels, que je décidai de porter à nouveau mon attention sur une étude systématique de cette source culturelle si importante, dans le but de combler le fossé évident entre les connaissances que j’avais acquises durant mon enfance sur les éléments éternels de la culture humaine et la négligence de ce domaine d’étude due à la vie que j’avais été contraint de mener. Afin d’aborder le véritable objectif de mes désirs – l’étude du vieux haut-allemand et du moyen haut-allemand – dans la bonne disposition d’esprit, je recommençai par les origines de la Grèce antique, et je fus alors envahi par un enthousiasme si intense pour ce sujet que, chaque fois que je engageais une conversation et que, d’une manière ou d’une autre, je parvenais à en venir à ce thème, je ne pouvais parler que sous l’empire des émotions les plus fortes. De temps en temps, je rencontrais quelqu’un qui semblait écouter ce que j’avais à dire ; mais en général, les gens préféraient ne parler avec moi que du théâtre, car, depuis ma mise en scène d’Iphigénie de Gluck, ils se croyaient en droit de penser que j’étais une autorité en la matière. J’ai reçu une reconnaissance particulière d’un homme à qui je devais à juste titre attribuer une connaissance au moins égale à la mienne sur ce sujet : il s’agissait d’Eduard Devrient, qui avait alors été contraint de démissionner de son poste de directeur général de la scène en raison d’une conspiration menée contre lui par les acteurs, dirigés par son propre frère Emil. Nos conversations à ce sujet nous ont rapprochés, ce qui l’a amené à développer des dissertations sur la banalité et le désespoir total de toute notre vie théâtrale, surtout sous l’influence destructrice de directeurs de cour ignorants, dont on ne pouvait jamais triompher.
Nous avons également été rapprochés par sa compréhension intelligente du rôle que j’avais joué dans la mise en scène d’Iphigénie, qu’il comparait à la production berlinoise du même opéra, qu’il avait entièrement condamnée. Pendant longtemps, il fut le seul homme avec qui je pouvais discuter, sérieusement et en détail, des véritables besoins du théâtre et des moyens permettant de corriger ses défauts. Grâce à son expérience plus longue et plus spécialisée, il pouvait beaucoup me dire et m’éclairer ; en particulier, il m’a aidé à surmonter avec succès l’idée que la simple littérature…
Les gens de ces cercles furent alors surpris d’entendre parler, souvent avec beaucoup d’animation, de la littérature et de l’histoire grecques, mais jamais de musique. Au cours de mes lectures, que je poursuivais avec zèle et qui m’éloignaient de mes activités professionnelles pour me conduire à la retraite et à la solitude, c’est alors, poussé par mes besoins spirituels, que je décidai de porter à nouveau mon attention sur une étude systématique de cette source culturelle si importante, dans le but de combler le fossé évident entre les connaissances que j’avais acquises durant mon enfance sur les éléments éternels de la culture humaine et la négligence de ce domaine d’étude due à la vie que j’avais été contraint de mener. Afin d’aborder le véritable objectif de mes désirs – l’étude du vieux haut-allemand et du moyen haut-allemand – dans la bonne disposition d’esprit, je recommençai par les origines de la Grèce antique, et je fus alors envahi par un enthousiasme si intense pour ce sujet que, chaque fois que je engageais une conversation et que, d’une manière ou d’une autre, je parvenais à en venir à ce thème, je ne pouvais parler que sous l’empire des émotions les plus fortes. De temps en temps, je rencontrais quelqu’un qui semblait écouter ce que j’avais à dire ; mais en général, les gens préféraient ne parler avec moi que du théâtre, car, depuis ma mise en scène d’Iphigénie de Gluck, ils se croyaient en droit de penser que j’étais une autorité en la matière. J’ai reçu une reconnaissance particulière d’un homme à qui je devais à juste titre attribuer une connaissance au moins égale à la mienne sur ce sujet : il s’agissait d’Eduard Devrient, qui avait alors été contraint de démissionner de son poste de directeur général de la scène en raison d’une conspiration menée contre lui par les acteurs, dirigés par son propre frère Emil. Nos conversations à ce sujet nous ont rapprochés, ce qui l’a amené à développer des dissertations sur la banalité et le désespoir total de toute notre vie théâtrale, surtout sous l’influence destructrice de directeurs de cour ignorants, dont on ne pouvait jamais triompher.
Nous avons également été rapprochés par sa compréhension intelligente du rôle que j’avais joué dans la mise en scène d’Iphigénie, qu’il comparait à la production berlinoise du même opéra, qu’il avait entièrement condamnée. Pendant longtemps, il fut le seul homme avec qui je pouvais discuter, sérieusement et en détail, des véritables besoins du théâtre et des moyens permettant de corriger ses défauts. Grâce à son expérience plus longue et plus spécialisée, il pouvait beaucoup me dire et m’éclairer ; en particulier, il m’a aidé à surmonter avec succès l’idée que la simple littérature…
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L’excellence suffit pour le théâtre, et cela confirma ma conviction que le chemin vers une véritable prospérité se trouvait uniquement sur la scène elle-même et auprès des acteurs de la dramaturgie. Dès lors, jusqu’à mon départ de Dresde, mes relations avec Eduard Devrient devinrent de plus en plus amicales, bien que sa nature réservée et ses limites évidentes en tant qu’acteur ne m’aient guère attiré auparavant. Son ouvrage extrêmement méritoire, *Die Geschichte der deutschen Schauspielkunst* (« Histoire de l’art dramatique allemand »), qu’il acheva et publia à cette époque, jeta une lumière nouvelle et instructive sur de nombreux problèmes qui préoccupaient mon esprit, et m’aida à les maîtriser pour la première fois. Finalement, je parvins une fois de plus à reprendre ma tâche de composer le troisième acte de *Lohengrin*, interrompue au milieu de la scène nuptiale, et je l’achevai à la fin de l’hiver. Après que la répétition, sur demande spéciale, de la Neuvième Symphonie lors du concert du dimanche des Rameaux m’eut revigoré, j’essayai de trouver du réconfort et de la fraîcheur pour faire avancer davantage mon nouveau travail en changeant de domicile, cette fois sans demander la permission. Le vieux palais Marcolini, doté d’un très grand jardin aménagé en partie à la française, était situé dans un quartier périphérique et peu peuplé de Dresde. Il avait été vendu au conseil municipal, et une partie devait être louée. Le sculpteur Hänel, que je connaissais depuis longtemps et qui m’avait offert en signe d’amitié un ornement en forme de moulage en plâtre parfait d’un des bas-reliefs du monument de Beethoven représentant la Neuvième Symphonie, avait pris les grandes pièces au rez-de-chaussée d’une aile latérale de ce palais pour y installer son logement et son atelier. À Pâques, je m’installai dans les appartements spacieux situés au-dessus du sien, dont le loyer était extrêmement bas, et je constatai que le grand jardin planté d’arbres magnifiques, mis à ma disposition, ainsi que le calme agréable de l’endroit, non seulement fournissaient un soutien intellectuel à l’artiste épuisé, mais amélioraient en même temps, en réduisant mes dépenses, ma situation financière difficile. Nous nous installâmes bientôt très confortablement dans cette longue série de pièces agréables, sans engager de dépenses inutiles, car Minna était très pratique dans ses arrangements. Le seul véritable inconvénient que je découvris avec le temps chez notre nouvel foyer fut sa distance excessive par rapport au théâtre. Cela constituait une grande épreuve pour moi après des répétitions épuisantes et des représentations fatigantes, car le coût d’un fiacre était un problème sérieux. Mais nous fûmes favorisés par une exceptionnelle
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Un bel été, qui m’a mis de bonne humeur, et qui a rapidement aidé à surmonter tous les inconvénients. À ce moment-là, j’ai insisté avec la plus grande fermeté pour ne plus participer en aucune façon à la gestion du théâtre, et j’avais des raisons très convaincantes pour justifier ma conduite. Tous mes efforts visant à mettre de l’ordre dans le chaos volontaire qui régnait dans l’utilisation des matériaux artistiques coûteux mis à disposition de cette institution royale ont été à plusieurs reprises contrariés, simplement parce que je souhaitais introduire une certaine méthode dans ces arrangements. Dans un pamphlet soigneusement rédigé, que j’avais compilé durant l’hiver précédent en plus de mes autres travaux, j’avais élaboré un plan de réorganisation de l’orchestre, et j’y montrais comment nous pourrions augmenter la capacité productive de notre capital artistique en utilisant de manière plus méthodique les fonds royaux destinés à son entretien, ainsi qu’en faisant preuve d’une plus grande discrétion quant aux salaires. Cette augmentation de la capacité productive aurait renforcé l’esprit artistique tout en améliorant la situation économique des membres de l’orchestre, car je souhaitais également qu’ils forment une société de concerts indépendante. En tant que telle, il aurait été de leur devoir de présenter au peuple de Dresde, de la meilleure manière possible, un type de musique dont ils n’avaient jusqu’alors eu que très peu l’occasion de profiter. Une telle association, qui, comme je l’ai souligné, disposait de nombreuses circonstances favorables, aurait pu fournir à Dresde une salle de concerts adaptée. Cependant, j’apprends qu’un tel lieu fait encore défaut aujourd’hui. Afin d’atteindre cet objectif, j’ai entamé des contacts étroits avec des architectes et des constructeurs, et les plans furent finalisés : selon eux, les bâtiments scandaleux situés en face d’un aile de la célèbre prison, en face de l’Ostra Allee, comprenant un local pour les membres du théâtre et un lavoir public, devaient être démolis pour être remplacés par un beau bâtiment qui, outre une grande salle de concerts adaptée à nos besoins, aurait également compté d’autres grandes pièces pouvant être louées à profit. La praticité de ces plans n’a été contestée par personne, car même les administrateurs du fonds des veuves de l’orchestre y voyaient une opportunité d’investissement sûr et avantageux ; pourtant, après une longue réflexion de la part de la direction générale, ils me furent retournés, avec des remerciements et une reconnaissance de mon travail minutieux, ainsi que la réponse brève que l’on jugeait préférable que les choses restent telles qu’elles étaient.
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Toutes mes propositions visant à mettre fin au gaspillage inutile et à la détérioration de notre capital artistique grâce à une organisation plus méthodique ont rencontré, dans chaque détail que j’avais suggéré, le même échec. J’avais également appris, par une longue expérience, que toute proposition qui devait être discutée et décidée lors des réunions fatigantes du comité, comme par exemple le lancement d’un répertoire, pouvait à tout moment être renversée et modifiée à mauvais escient en raison de l’humeur d’un chanteur ou du plan d’un inspecteur junior. Je fus donc contraint d’abandonner mes efforts vains et, après de nombreuses discussions tumultueuses et des expressions franches de mes sentiments, je me retirai de toute participation à quelque aspect que ce soit de la gestion, me limitant entièrement à diriger les répétitions et les représentations des opéras qui m’étaient confiés.
Bien que mes relations avec Lüttichau devinssent de plus en plus tendues pour cette raison, il importait pour l’instant peu que ma conduite lui plaise ou non, car sinon ma position était telle qu’elle inspirait le respect, grâce à la popularité croissante de Tannhäuser et Rienzi, qui étaient présentés en été dans des salles remplies de visiteurs distingués et choisissaient invariablement les représentations de gala.
En suivant ma propre voie et en refusant toute ingérence, j’ai réussi, cet été-là, au milieu de la retraite délicieuse et parfaite de ma nouvelle demeure, à conserver un état d’esprit extrêmement favorable à l’achèvement de mon Lohengrin. Mes études, que j’ai déjà mentionnées, que je poursuivais avec enthousiasme en même temps que je travaillais sur mon opéra, me rendirent plus serein que jamais. Pour la première fois, je parvins à maîtriser Eschyle avec un véritable sentiment et une véritable compréhension. Les commentaires éloquents de Droysen contribuèrent en particulier à faire apparaître devant mon imagination l’effet enivrant de la représentation d’une tragédie athénienne, si bien que je pouvais voir l’Orestie dans mon esprit, comme si elle était réellement jouée, et son effet sur moi était indescriptible.
Cependant, rien ne pouvait égaler l’émotion sublime avec laquelle la trilogie d’Agamemnon m’a inspiré, et jusqu’à la dernière parole des Euménides, je vivais dans une atmosphère si éloignée du monde contemporain que je n’ai jamais pu depuis me réconcilier vraiment avec la littérature moderne. Mes idées concernant la signification globale du drame et du théâtre furent, sans aucun doute, façonnées par ces impressions. J’ai parcouru les autres tragiques, pour finalement arriver à Aristophane. Lorsque j’eus consacré
Bien que mes relations avec Lüttichau devinssent de plus en plus tendues pour cette raison, il importait pour l’instant peu que ma conduite lui plaise ou non, car sinon ma position était telle qu’elle inspirait le respect, grâce à la popularité croissante de Tannhäuser et Rienzi, qui étaient présentés en été dans des salles remplies de visiteurs distingués et choisissaient invariablement les représentations de gala.
En suivant ma propre voie et en refusant toute ingérence, j’ai réussi, cet été-là, au milieu de la retraite délicieuse et parfaite de ma nouvelle demeure, à conserver un état d’esprit extrêmement favorable à l’achèvement de mon Lohengrin. Mes études, que j’ai déjà mentionnées, que je poursuivais avec enthousiasme en même temps que je travaillais sur mon opéra, me rendirent plus serein que jamais. Pour la première fois, je parvins à maîtriser Eschyle avec un véritable sentiment et une véritable compréhension. Les commentaires éloquents de Droysen contribuèrent en particulier à faire apparaître devant mon imagination l’effet enivrant de la représentation d’une tragédie athénienne, si bien que je pouvais voir l’Orestie dans mon esprit, comme si elle était réellement jouée, et son effet sur moi était indescriptible.
Cependant, rien ne pouvait égaler l’émotion sublime avec laquelle la trilogie d’Agamemnon m’a inspiré, et jusqu’à la dernière parole des Euménides, je vivais dans une atmosphère si éloignée du monde contemporain que je n’ai jamais pu depuis me réconcilier vraiment avec la littérature moderne. Mes idées concernant la signification globale du drame et du théâtre furent, sans aucun doute, façonnées par ces impressions. J’ai parcouru les autres tragiques, pour finalement arriver à Aristophane. Lorsque j’eus consacré
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Le matin, une fois la musique de Lohengrin achevée, j’avais l’habitude de m’enfoncer dans les profondeurs d’un épais buisson dans ma partie du jardin pour trouver refuge contre la chaleur estivale, qui devenait de plus en plus intense chaque jour. Mon plaisir pour les comédies d’Aristophane était sans limites, lorsque ses Oiseaux m’avaient plongé dans le flot entier du génie de ce favori débridé des Grâces, comme il avait l’habitude de se qualifier avec une audace consciente. Côte à côte avec ce poète, je lus les principaux dialogues de Platon, et grâce au Symposium, j’acquis une compréhension si profonde de la merveilleuse beauté de la vie grecque que je me sentis davantage chez moi à Athènes antique qu’en aucune condition offerte par le monde moderne. Comme je suivais un programme fixe d’autodidaxie, je ne souhaitais pas poursuivre mon chemin sous la direction d’une quelconque histoire littéraire ; j’ai donc détourné mon attention des études historiques, qui semblaient être mon domaine propre — domaine dans lequel l’histoire d’Alexandre et de la période hellénistique de Droysen, ainsi que celles de Niebuhr et de Gibbon, m’avaient beaucoup aidé — et je me suis de nouveau tourné vers mon guide fidèle et ancien, Jakob Grimm, pour l’étude de l’antiquité allemande. Dans mes efforts pour maîtriser les mythes de l’Allemagne plus en profondeur qu’il n’avait été possible lors de mes lectures précédentes du Nibelungenlied et du Heldenbuch, le commentaire particulièrement suggestif de Mone sur cette légende héroïque me remplit de joie, bien que des universitaires plus rigoureux considèrent cet ouvrage avec méfiance en raison de l’audace de certaines de ses affirmations. C’est ainsi que fui fui irrésistiblement attiré vers les sagas du Nord ; et j’essayai alors, autant que possible sans une connaissance fluide des langues scandinaves, de me familiariser avec l’Edda, ainsi qu’avec la version en prose qui existait pour une partie considérable de la légende héroïque. Lue à la lumière des commentaires de Mone, la Wolsungasaga eut une influence décisive sur ma méthode pour traiter ce matériel. Mes conceptions concernant la signification intérieure de ces légendes anciennes, qui s’étaient développées depuis longtemps, gagnèrent progressivement en force et prirent forme sous les formes plastiques qui inspirèrent mes œuvres ultérieures. Tout cela pénétrait peu à peu dans mon esprit et mûrissait lentement, tandis que, avec un plaisir sincère, je terminais la musique des deux premiers actes de Lohengrin, qui étaient enfin achevés. J’y parvins alors à écarter le passé et à construire pour moi un nouveau monde du futur, qui se présentait à mon esprit avec une clarté croissante comme un refuge.
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Où je pourrais m’échapper à toutes les misères de la vie opératique et théâtrale moderne. En même temps, ma santé et mon humeur se stabilisaient dans un état de sérénité presque sans nuages, ce qui me fit ignorer pendant longtemps tous les soucis liés à ma situation. J’avais l’habitude de marcher chaque jour vers les collines avoisinantes, qui s’élevaient des rives de l’Elbe jusqu’au Plauenscher Grand. Généralement, j’y allais seul, à l’exception de notre petit chien Peps, et mes promenades aboutissaient toujours à la génération d’un nombre satisfaisant d’idées. En même temps, je découvris que j’avais développé une capacité, que je n’avais jamais eue auparavant, à entretenir de bonnes relations avec les amis et connaissances qui aimaient venir de temps en temps au jardin Marcolini partager mon simple dîner. Mes visiteurs me trouvaient souvent perché sur une branche haute d’un arbre, ou sur le cou de Neptune, qui était la figure centrale d’un grand groupe de statues au milieu d’une vieille fontaine, malheureusement toujours sèche, appartenant aux jours glorieux de la propriété Marcolini. J’aimais marcher avec mes amis le long du large sentier menant au véritable palais, qui avait été aménagé spécialement pour Napoléon en l’année fatale de 1813, lorsqu’il y avait établi son quartier général.
À l’été, dernier mois de l’été, j’avais complètement terminé la composition de Lohengrin, et je sentais qu’il était grand temps de l’avoir achevée, car les exigences de ma position exigeaient impérativement que je prête la plus grande attention à son amélioration, et il devint à nouveau d’une importance capitale pour moi de prendre des mesures afin que mes opéras soient produits dans les théâtres allemands.
Même le succès de Tannhäuser à Dresde, qui devenait de plus en plus évident, ne suscitait nulle part la moindre attention. Berlin était le seul endroit ayant une influence dans le monde théâtral allemand, et j’aurais dû depuis longtemps y consacrer toute mon attention. D’après tout ce que j’avais entendu sur les goûts particuliers de Frédéric-Guillaume IV, je me sentais parfaitement justifié de penser qu’il serait favorablement disposé envers mes œuvres et conceptions ultérieures, à condition que je parvienne à les lui présenter sous leur vrai jour. Sur cette hypothèse, j’avais déjà envisagé de dédier Tannhäuser à ce roi, et pour obtenir l’autorisation de le faire, je dus m’adresser au comte Redern, directeur musical de la cour. De lui, j’appris que le roi ne pouvait accepter la dédicace que des œuvres qui avaient réellement été représentées en sa présence, et dont il avait donc une connaissance personnelle.
Comme mon Tannhäuser avait été refusé par les directeurs du théâtre de la cour
À l’été, dernier mois de l’été, j’avais complètement terminé la composition de Lohengrin, et je sentais qu’il était grand temps de l’avoir achevée, car les exigences de ma position exigeaient impérativement que je prête la plus grande attention à son amélioration, et il devint à nouveau d’une importance capitale pour moi de prendre des mesures afin que mes opéras soient produits dans les théâtres allemands.
Même le succès de Tannhäuser à Dresde, qui devenait de plus en plus évident, ne suscitait nulle part la moindre attention. Berlin était le seul endroit ayant une influence dans le monde théâtral allemand, et j’aurais dû depuis longtemps y consacrer toute mon attention. D’après tout ce que j’avais entendu sur les goûts particuliers de Frédéric-Guillaume IV, je me sentais parfaitement justifié de penser qu’il serait favorablement disposé envers mes œuvres et conceptions ultérieures, à condition que je parvienne à les lui présenter sous leur vrai jour. Sur cette hypothèse, j’avais déjà envisagé de dédier Tannhäuser à ce roi, et pour obtenir l’autorisation de le faire, je dus m’adresser au comte Redern, directeur musical de la cour. De lui, j’appris que le roi ne pouvait accepter la dédicace que des œuvres qui avaient réellement été représentées en sa présence, et dont il avait donc une connaissance personnelle.
Comme mon Tannhäuser avait été refusé par les directeurs du théâtre de la cour
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Comme l’œuvre était considérée comme trop épique dans sa forme, le comte ajouta que si je voulais rester ferme dans ma résolution, il n’y avait qu’une seule solution pour surmonter cette difficulté : adapter mon opéra autant que possible à une bande militaire et tenter de le présenter au roi lors d’une parade. Cela m’a poussé à élaborer un autre plan pour attaquer Berlin.
Après cette expérience, j’ai compris qu’il fallait commencer ma campagne là-bas avec l’opéra qui avait remporté le plus grand succès à Dresde. J’ai donc obtenu une audience auprès de la reine de Saxe, sœur du roi de Prusse, et je l’ai suppliée d’utiliser son influence auprès de son frère afin d’obtenir, par ordre royal, une représentation de mon Rienzi à Berlin – œuvre également très appréciée à la cour de Saxe. Cette manœuvre a réussi, et j’ai bientôt reçu un message de mon vieil ami Küstner m’informant que la représentation de Rienzi était fixée à une date très proche au théâtre de la cour de Berlin, tout en exprimant l’espoir que je dirigeais personnellement l’œuvre. Comme une somme considérable avait déjà été versée à l’auteur, sur l’instigation de Küstner, lors de la représentation de l’opéra de son ancien ami de Munich, Lachner, intitulé Katharina von Cornaro, j’espérais voir mes finances s’améliorer considérablement, à condition que le succès de Rienzi dans cette ville rivalise ne serait-ce qu’un peu avec celui obtenu à Dresde. Mais mon désir principal était de faire la connaissance du roi de Prusse, afin de lui lire le texte de mon Lohengrin et de susciter son intérêt pour mon œuvre. D’après divers signes, je me flattais que cela fût parfaitement possible ; dans ce cas, j’avais l’intention de le prier de commander que la première représentation de Lohengrin ait lieu au théâtre de sa cour.
Après mes étranges expériences concernant le fait que mon succès à Dresde avait été caché au reste de l’Allemagne, il m’a semblé d’une importance vitale de faire du futur centre de mes activités artistiques le seul endroit ayant une influence sur le monde extérieur ; c’est pourquoi j’ai dû envisager Berlin. Inspiré par le succès de ma recommandation auprès de la reine de Prusse, j’espérais pouvoir accéder au roi lui-même, ce que je considérais comme une étape cruciale. Plein de confiance et d’excellente humeur, je me suis rendu à Berlin en septembre, espérant un revirement favorable de la fortune, d’abord pour les répétitions de Rienzi, bien que mes intérêts ne se concentrent plus sur cette œuvre.
Après cette expérience, j’ai compris qu’il fallait commencer ma campagne là-bas avec l’opéra qui avait remporté le plus grand succès à Dresde. J’ai donc obtenu une audience auprès de la reine de Saxe, sœur du roi de Prusse, et je l’ai suppliée d’utiliser son influence auprès de son frère afin d’obtenir, par ordre royal, une représentation de mon Rienzi à Berlin – œuvre également très appréciée à la cour de Saxe. Cette manœuvre a réussi, et j’ai bientôt reçu un message de mon vieil ami Küstner m’informant que la représentation de Rienzi était fixée à une date très proche au théâtre de la cour de Berlin, tout en exprimant l’espoir que je dirigeais personnellement l’œuvre. Comme une somme considérable avait déjà été versée à l’auteur, sur l’instigation de Küstner, lors de la représentation de l’opéra de son ancien ami de Munich, Lachner, intitulé Katharina von Cornaro, j’espérais voir mes finances s’améliorer considérablement, à condition que le succès de Rienzi dans cette ville rivalise ne serait-ce qu’un peu avec celui obtenu à Dresde. Mais mon désir principal était de faire la connaissance du roi de Prusse, afin de lui lire le texte de mon Lohengrin et de susciter son intérêt pour mon œuvre. D’après divers signes, je me flattais que cela fût parfaitement possible ; dans ce cas, j’avais l’intention de le prier de commander que la première représentation de Lohengrin ait lieu au théâtre de sa cour.
Après mes étranges expériences concernant le fait que mon succès à Dresde avait été caché au reste de l’Allemagne, il m’a semblé d’une importance vitale de faire du futur centre de mes activités artistiques le seul endroit ayant une influence sur le monde extérieur ; c’est pourquoi j’ai dû envisager Berlin. Inspiré par le succès de ma recommandation auprès de la reine de Prusse, j’espérais pouvoir accéder au roi lui-même, ce que je considérais comme une étape cruciale. Plein de confiance et d’excellente humeur, je me suis rendu à Berlin en septembre, espérant un revirement favorable de la fortune, d’abord pour les répétitions de Rienzi, bien que mes intérêts ne se concentrent plus sur cette œuvre.
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Berlin m’a fait la même impression que lors de ma précédente visite, lorsque je l’ai revue après mon long séjour à Paris. Le professeur Werder, mon ami du Fliegender Holländer, avait réservé pour moi un logement à l’avance sur la célèbre Gensdarmeplatz, mais chaque jour, en regardant le paysage depuis mes fenêtres, je n’arrivais pas à croire que j’étais dans une ville qui était le véritable centre de l’Allemagne. Cependant, bientôt, j’ai été complètement absorbé par les préoccupations liées à la tâche qui m’incombait.
Je n’avais rien à redire quant aux préparatifs officiels pour Rienzi, mais j’ai vite remarqué que l’œuvre était considérée uniquement comme une opéra pour chef d’orchestre ; en d’autres termes, tous les matériaux disponibles m’étaient bien mis à disposition, mais la direction n’avait pas la moindre intention de faire davantage pour moi. Tous les arrangements concernant mes répétitions furent complètement bouleversés dès qu’une visite de Jenny Lind fut annoncée, et elle occupa exclusivement l’Opéra royale pendant un certain temps.
Pendant ce retard ainsi causé, j’ai fait tout ce que je pouvais pour atteindre mon objectif principal : être présenté au roi. À cette fin, j’ai utilisé ma connaissance antérieure du directeur musical de la cour, le comte Redern. Ce gentilhomme m’a accueilli immédiatement avec la plus grande amabilité, m’a invité à dîner et à une soirée, et a entamé avec moi une discussion approfondie sur les démarches nécessaires pour atteindre mon but, promettant de faire de son mieux pour m’aider. J’ai également rendu fréquemment visite à Sans-Souci, afin de rendre hommage à la reine et de lui exprimer ma gratitude. Mais je n’ai jamais réussi à aller au-delà d’un entretien avec les dames d’honneur, et on m’a conseillé de prendre contact avec M. Illaire, chef du Conseil privé royal. Ce gentilhomme semblait impressionné par la gravité de ma demande et a promis de faire tout son possible pour favoriser mon souhait d’une présentation personnelle au roi. Il m’a demandé quel était mon véritable objectif, et je lui ai dit que c’était d’obtenir l’autorisation du roi de lui lire mon livret Lohengrin. Lors d’une de mes visites fréquentes à Berlin, il m’a demandé si je ne pensais pas qu’il serait judicieux d’apporter une recommandation de mon œuvre de la part de Tieck. J’ai pu lui dire que j’avais déjà eu le plaisir de soumettre mon projet à l’attention du vieux poète, qui vivait près de Potsdam en tant que retraité royal.
Je me souvenais très bien que Frau von Lüttichau avait envoyé les thèmes de Lohengrin et Tannhäuser à son vieille amie il y a quelques années, lorsque ces sujets avaient été abordés pour la première fois entre nous. Lorsque je suis allé voir Tieck, j’étais…
Je n’avais rien à redire quant aux préparatifs officiels pour Rienzi, mais j’ai vite remarqué que l’œuvre était considérée uniquement comme une opéra pour chef d’orchestre ; en d’autres termes, tous les matériaux disponibles m’étaient bien mis à disposition, mais la direction n’avait pas la moindre intention de faire davantage pour moi. Tous les arrangements concernant mes répétitions furent complètement bouleversés dès qu’une visite de Jenny Lind fut annoncée, et elle occupa exclusivement l’Opéra royale pendant un certain temps.
Pendant ce retard ainsi causé, j’ai fait tout ce que je pouvais pour atteindre mon objectif principal : être présenté au roi. À cette fin, j’ai utilisé ma connaissance antérieure du directeur musical de la cour, le comte Redern. Ce gentilhomme m’a accueilli immédiatement avec la plus grande amabilité, m’a invité à dîner et à une soirée, et a entamé avec moi une discussion approfondie sur les démarches nécessaires pour atteindre mon but, promettant de faire de son mieux pour m’aider. J’ai également rendu fréquemment visite à Sans-Souci, afin de rendre hommage à la reine et de lui exprimer ma gratitude. Mais je n’ai jamais réussi à aller au-delà d’un entretien avec les dames d’honneur, et on m’a conseillé de prendre contact avec M. Illaire, chef du Conseil privé royal. Ce gentilhomme semblait impressionné par la gravité de ma demande et a promis de faire tout son possible pour favoriser mon souhait d’une présentation personnelle au roi. Il m’a demandé quel était mon véritable objectif, et je lui ai dit que c’était d’obtenir l’autorisation du roi de lui lire mon livret Lohengrin. Lors d’une de mes visites fréquentes à Berlin, il m’a demandé si je ne pensais pas qu’il serait judicieux d’apporter une recommandation de mon œuvre de la part de Tieck. J’ai pu lui dire que j’avais déjà eu le plaisir de soumettre mon projet à l’attention du vieux poète, qui vivait près de Potsdam en tant que retraité royal.
Je me souvenais très bien que Frau von Lüttichau avait envoyé les thèmes de Lohengrin et Tannhäuser à son vieille amie il y a quelques années, lorsque ces sujets avaient été abordés pour la première fois entre nous. Lorsque je suis allé voir Tieck, j’étais…
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Il m’a accueilli presque comme un ami, et j’ai trouvé mes longues conversations avec lui extrêmement précieuses. Bien que Tieck ait peut-être acquis une réputation quelque peu douteuse en raison de la bienveillance avec laquelle il accordait ses recommandations pour les œuvres dramatiques de ceux qui sollicitaient son aide, j’étais satisfait du dégoût sincère avec lequel il parlait de notre littérature dramatique la plus récente, qui imitait le style de la scénographie française moderne, et ses plaintes quant à l’absence totale de véritable sentiment poétique en elle étaient sincères. Il se déclara ravi par mon poème sur Lohengrin, mais ne comprenait pas comment tout cela pourrait être mis en musique sans un changement complet de la structure conventionnelle d’une opéra ; à ce sujet, il s’opposa à des scènes comme celle entre Ortrud et Frédéric au début du deuxième acte. Je crus avoir éveillé en lui un véritable enthousiasme lorsque je lui expliquai comment je comptais résoudre ces difficultés apparentes et décrivis également mes propres idéaux concernant le drame musical. Mais plus j’atteignais des sommets, plus il devenait triste dès que je lui faisais part de mon espoir d’obtenir le soutien du roi de Prusse pour ces projets et pour la réalisation de mon drame idéal. Il n’avait aucun doute que le roi m’écouterait avec le plus grand intérêt et saisirait même mes idées avec enthousiasme, à condition cependant que je n’aie aucune espérance de résultat concret, si je ne voulais pas m’exposer à la plus amère déception. « Que pouvez-vous attendre d’un homme qui aujourd’hui est enthousiaste pour l’Iphigénie en Tauride de Gluck, et demain fou de la Lucrezia Borgia de Donizetti ? » dit-il. Les conversations de Tieck sur ces sujets et d’autres similaires étaient trop intéressantes et charmantes pour que je prête sérieusement attention à la dureté de ses opinions. Il promit volontiers de recommander mon poème, en particulier au conseiller privé Illaire, et me congédia avec une grande bienveillance ainsi que ses bénédictions sincères, bien que anxieuses. Le seul résultat de tous mes efforts fut que l’invitation tant désirée du roi restait en suspens. Alors que les répétitions de Rienzi, reportées en raison de la visite de Jenny Lind, reprenaient sérieusement, je décidai de ne pas prendre davantage de peines avant la représentation de mon opéra, estimant du moins avoir raison d’espérer la présence du monarque lors de la première nuit, puisque l’œuvre était jouée sur son ordre exprès ; en même temps, j’espérais que cela contribuerait à la réalisation de mon objectif principal. Cependant, plus nous approchions de l’événement, plus les espoirs que j’y avais fondés s’effondraient. Pour jouer le rôle du héros, je dus me contenter d’un ténor complètement dépourvu de talent, et bien loin…
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en deçà de la moyenne. C’était un homme consciencieux et méticuleux, et de plus, mon aimable hôte, le renommé Meinhard, me l’avait vivement recommandé. Après y avoir consacré d’innombrables efforts, et avoir ainsi, comme cela arrive souvent, évoqué dans mon esprit certaines illusions quant à ce que je pouvais attendre de sa prestation, je fus contraint, lors du test final du répétition générale, d’avouer mon véritable avis. Je réalisai que le décor, le chœur, le ballet et les rôles secondaires étaient dans l’ensemble excellents, mais que le personnage principal, autour duquel tout tournait dans cette opéra en particulier, se réduisait à un fantôme insignifiant. L’accueil réservé à cette opéra par le public lors de sa représentation en octobre était également dû à lui ; mais en raison de la bonne interprétation de quelques passages brillants, et surtout grâce à la reconnaissance enthousiaste de Frau Koster dans le rôle d’Adriano, on aurait pu, d’après tous les signes extérieurs, conclure que l’opéra avait connu un certain succès. Néanmoins, je savais très bien que cette apparente victoire ne pouvait avoir aucune substance réelle, car seules les parties immatérielles de mon œuvre pouvaient atteindre les yeux et les oreilles du public ; son esprit essentiel n’était pas parvenu à pénétrer leurs cœurs. De plus, les critiques berlinois, comme à leur habitude, commencèrent aussitôt leurs attaques, dans le but de détruire tout succès que mon opéra aurait pu remporter, si bien qu’après la deuxième représentation, que j’ai également dirigée moi-même, je me mis à me demander si mes efforts désespérés en valaient vraiment la peine.
Lorsque je demandai à mes rares amis proches leur avis sur ce sujet, j’obtins de nombreuses informations précieuses. Parmi ces amis, je dois mentionner en premier lieu Hermann Franck, que je retrouvai. Il s’était récemment installé à Berlin et fit beaucoup pour m’encourager. J’ai passé la partie la plus agréable de ces deux mois tristes en sa compagnie, bien que je n’en aie eu que trop peu. Nos conversations portaient généralement sur des souvenirs d’autrefois et sur des sujets sans rapport avec le théâtre, si bien que j’étais presque honteux de le déranger avec mes plaintes à ce sujet, surtout parce qu’elles concernaient mes inquiétudes au sujet d’une œuvre que je ne pouvais pas prétendre être d’une quelconque importance pratique pour la scène. De son côté, il en vint rapidement à la conclusion qu’il avait été stupide de ma part de choisir Rienzi pour cette occasion, car c’était une opéra qui ne s’adressait qu’au grand public, plutôt que mon Tannhäuser, qui aurait pu former un groupe à Berlin utile à mes objectifs plus élevés. Il soutenait que la nature même de cette œuvre aurait suscité un nouvel intérêt pour le drame dans l’esprit de
Lorsque je demandai à mes rares amis proches leur avis sur ce sujet, j’obtins de nombreuses informations précieuses. Parmi ces amis, je dois mentionner en premier lieu Hermann Franck, que je retrouvai. Il s’était récemment installé à Berlin et fit beaucoup pour m’encourager. J’ai passé la partie la plus agréable de ces deux mois tristes en sa compagnie, bien que je n’en aie eu que trop peu. Nos conversations portaient généralement sur des souvenirs d’autrefois et sur des sujets sans rapport avec le théâtre, si bien que j’étais presque honteux de le déranger avec mes plaintes à ce sujet, surtout parce qu’elles concernaient mes inquiétudes au sujet d’une œuvre que je ne pouvais pas prétendre être d’une quelconque importance pratique pour la scène. De son côté, il en vint rapidement à la conclusion qu’il avait été stupide de ma part de choisir Rienzi pour cette occasion, car c’était une opéra qui ne s’adressait qu’au grand public, plutôt que mon Tannhäuser, qui aurait pu former un groupe à Berlin utile à mes objectifs plus élevés. Il soutenait que la nature même de cette œuvre aurait suscité un nouvel intérêt pour le drame dans l’esprit de
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des gens qui, comme lui, ne devaient plus être comptés parmi les spectateurs réguliers de théâtre, précisément parce qu’ils avaient abandonné tout espoir de trouver un jour des idéaux plus nobles pour la scène.
Les informations curieuses que Werder me donnait de temps à autre sur le caractère de l’art berlinois sous d’autres aspects étaient extrêmement décourageantes. En ce qui concerne le public, il m’a dit un jour qu’à une représentation d’une œuvre inconnue, il était tout à fait inutile d’espérer qu’un seul membre du public, des loges à la galerie, s’assoie avec un but autre que de trouver autant de défauts que possible dans la production. Bien que Werder ne voulût pas me décourager dans aucune de mes entreprises, il se sentait obligé de me mettre constamment en garde contre toute attente supérieure à la moyenne de la société cultivée de Berlin. Il aimait voir un véritable respect accordé aux dons vraiment considérables du Roi ; et quand je lui demandai ce qu’il pensait que le Roi dirait de mes idées concernant l’enrichissement de l’opéra, il répondit, après avoir écouté attentivement un long et véhément discours de ma part : « Le Roi vous dirait : “Allez consulter Stawinsky !” » C’était le directeur d’opéra, une créature grasse et suffisante qui avait perdu la main pour suivre la routine la plus banale. En bref, tout ce que j’apprenais était conçu pour me décourager. Je rendis visite à Bernhard Marx, qui avait montré il y a quelques années un intérêt bienveillant pour mon Fliegender Holländer, et fui accueilli avec courtoisie par lui. Cet homme, qui dans ses écrits antérieurs et ses critiques musicales m’avait semblé plein d’énergie, me parut maintenant extraordinairement mou et apathique lorsque je le vis aux côtés de sa jeune épouse, radieusement et ensorcelamment belle. À travers sa conversation, j’appris bientôt qu’il avait lui aussi abandonné même le moindre espoir de succès pour tout effort dirigé vers l’objectif si cher à nos deux cœurs, en raison de la superficialité inconcevable de tous les fonctionnaires liés à l’autorité suprême. Il me raconta le sort extraordinaire qui avait frappé un projet qu’il avait soumis au Roi pour fonder une école de musique. Lors d’une audience spéciale, le Roi s’était penché sur la question avec le plus grand intérêt, remarquant le moindre détail, si bien que Marx se sentait justifié d’entretenir les espoirs les plus forts de succès. Cependant, tous ses efforts et négociations concernant cette affaire, au cours desquels il fut poussé de porte en porte, se révélèrent complètement vains, jusqu’à ce qu’on lui dise finalement d’avoir un entretien avec un certain général. Ce personnage, comme le Roi, fit expliquer à Marx ses propositions dans les moindres détails et exprima sa sympathie la plus chaleureuse pour ce projet. « Et voilà », dit-il.
Les informations curieuses que Werder me donnait de temps à autre sur le caractère de l’art berlinois sous d’autres aspects étaient extrêmement décourageantes. En ce qui concerne le public, il m’a dit un jour qu’à une représentation d’une œuvre inconnue, il était tout à fait inutile d’espérer qu’un seul membre du public, des loges à la galerie, s’assoie avec un but autre que de trouver autant de défauts que possible dans la production. Bien que Werder ne voulût pas me décourager dans aucune de mes entreprises, il se sentait obligé de me mettre constamment en garde contre toute attente supérieure à la moyenne de la société cultivée de Berlin. Il aimait voir un véritable respect accordé aux dons vraiment considérables du Roi ; et quand je lui demandai ce qu’il pensait que le Roi dirait de mes idées concernant l’enrichissement de l’opéra, il répondit, après avoir écouté attentivement un long et véhément discours de ma part : « Le Roi vous dirait : “Allez consulter Stawinsky !” » C’était le directeur d’opéra, une créature grasse et suffisante qui avait perdu la main pour suivre la routine la plus banale. En bref, tout ce que j’apprenais était conçu pour me décourager. Je rendis visite à Bernhard Marx, qui avait montré il y a quelques années un intérêt bienveillant pour mon Fliegender Holländer, et fui accueilli avec courtoisie par lui. Cet homme, qui dans ses écrits antérieurs et ses critiques musicales m’avait semblé plein d’énergie, me parut maintenant extraordinairement mou et apathique lorsque je le vis aux côtés de sa jeune épouse, radieusement et ensorcelamment belle. À travers sa conversation, j’appris bientôt qu’il avait lui aussi abandonné même le moindre espoir de succès pour tout effort dirigé vers l’objectif si cher à nos deux cœurs, en raison de la superficialité inconcevable de tous les fonctionnaires liés à l’autorité suprême. Il me raconta le sort extraordinaire qui avait frappé un projet qu’il avait soumis au Roi pour fonder une école de musique. Lors d’une audience spéciale, le Roi s’était penché sur la question avec le plus grand intérêt, remarquant le moindre détail, si bien que Marx se sentait justifié d’entretenir les espoirs les plus forts de succès. Cependant, tous ses efforts et négociations concernant cette affaire, au cours desquels il fut poussé de porte en porte, se révélèrent complètement vains, jusqu’à ce qu’on lui dise finalement d’avoir un entretien avec un certain général. Ce personnage, comme le Roi, fit expliquer à Marx ses propositions dans les moindres détails et exprima sa sympathie la plus chaleureuse pour ce projet. « Et voilà », dit-il.
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Marx, à la fin de ce long discours, « l’affaire s’est terminée, et je n’ai jamais entendu parler d’elle à nouveau ». Un jour, j’ai appris que la comtesse Rossi, la célèbre Henriette Sontag, qui vivait dans une retraite paisible à Berlin, avait de bons souvenirs de moi à Dresde et souhaitait que je la visite. À cette époque, elle était déjà tombée dans la situation fâcheuse qui nuisait tant à sa carrière artistique. Elle se plaignait également amèrement de l’apathie générale des classes influentes de Berlin, qui empêchait en réalité toute réalisation d’objectifs artistiques. Selon elle, le roi trouvait une sorte de satisfaction à savoir que le théâtre était mal géré, car, bien qu’il ne s’opposât jamais aux critiques qu’il recevait à ce sujet, il ne soutenait pas non plus aucune proposition visant à l’améliorer. Elle exprima le désir de connaître quelque chose de mon dernier travail, et je lui donnai mon poème sur Lohengrin à lire. Lors de ma visite suivante, le lendemain matin, elle me dit qu’elle m’enverrait une invitation pour un soir musical qu’elle organisait chez elle en l’honneur du grand-duc de Mecklembourg-Strelitz, son ancien mécène, et elle me rendit également le manuscrit de Lohengrin, en m’assurant qu’il lui avait beaucoup plu et que, pendant sa lecture, elle avait souvent vu de petites fées et des elfes danser devant elle. Comme autrefois, j’avais été vivement encouragé par la sympathie chaleureuse et amicale de cette femme naturellement cultivée, je me sentis alors comme si de l’eau froide avait été versée brusquement sur mon dos. Je pris rapidement congé et ne la revis jamais. En fait, je n’avais aucun but particulier à agir ainsi, car l’invitation promise ne vint jamais. M. E. Kossak me chercha également, et bien que notre connaissance n’ait pas mené à grand-chose, il m’accueillit avec suffisamment de gentillesse pour que je lui donne mon poème sur Lohengrin à lire. Un jour, je suis allé le voir comme convenu, et j’ai constaté que sa chambre venait juste d’être nettoyée à l’eau bouillante. La vapeur générée par cette opération était si insupportable qu’elle lui avait déjà causé des maux de tête, et elle était tout aussi désagréable pour moi. Il me regarda au visage avec une expression presque tendre lorsqu’il me rendit le manuscrit de mon poème, et m’assura, avec des accents qui ne laissaient aucun doute sur sa sincérité, qu’il le trouvait « très beau ». J’ai trouvé mes rencontres occasionnelles avec H. Truhn bien plus agréables. J’avais l’habitude de l’inviter à boire un bon verre de vin chez Lutter et Wegener, où je me rendais de temps en temps en raison de son lien avec Hoffmann, et il écoutait alors mes idées concernant le développement possible de l’opéra et l’objectif que nous devrions viser, avec un intérêt apparemment croissant.
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Les commentaires étaient généralement spirituels et très pertinents, et son attitude vive et animée m’a beaucoup plu. Cependant, après la représentation de Rienzi, lui aussi, en tant que critique, rejoignit la majorité des moqueurs et des détracteurs. La seule personne qui m’a soutenu avec fermeté, mais en vain, dans les bons comme dans les mauvais moments, fut mon vieil ami Gaillard. Sa petite boutique de musique n’était pas un succès, son journal musical avait déjà échoué, si bien qu’il ne pouvait m’aider que de manière limitée. Malheureusement, j’ai découvert non seulement qu’il était l’auteur de nombreuses œuvres dramatiques extrêmement douteuses, pour lesquelles il souhaitait obtenir mon soutien, mais aussi qu’il semblait être aux dernières étapes de la maladie dont il souffrait ; ainsi, les rares contacts que j’ai eus avec lui, malgré toute sa fidélité et sa dévotion, n’ont eu sur moi qu’un effet mélancolique et déprimant.
Mais comme j’avais entrepris cette entreprise à Berlin contre tous mes désirs profonds, poussé uniquement par le désir de remporter le succès si essentiel à ma position, je décidai de faire appel personnellement à Rellstab. Comme pour Le Hollandais volant, il s’était particulièrement opposé à « l’obscurité » et au « manque de forme » de cette œuvre ; je pensai donc qu’il serait utile de lui montrer les contours plus clairs et plus nets de Rienzi. Il sembla satisfait à l’idée que je puisse obtenir quelque chose de lui, mais il m’affirma aussitôt sa conviction ferme qu’une nouvelle forme d’art était absolument impossible après Gluck, et que tout ce que le meilleur des succès et du travail acharné pouvaient produire, c’était du bombast sans signification. Je réalisai alors que tout espoir à Berlin avait été abandonné. On m’annonça que Meyerbeer était le seul homme à avoir pu, d’une manière ou d’une autre, maîtriser la situation.
Je rencontrai à nouveau cet ancien mécène à Berlin, et il déclara qu’il s’intéressait toujours à moi. Dès mon arrivée, je suis allé le voir, mais dans le hall je trouvai son domestique occupé à emballer des valises, et j’appris que Meyerbeer partait justement. Son maître confirma cette affirmation et regretta de ne pouvoir rien faire pour moi ; je dus donc dire au revoir en même temps que prendre congé. Pendant un certain temps, je crus vraiment qu’il était parti, mais quelques semaines plus tard, à ma grande surprise, j’appris qu’il restait encore à Berlin sans se montrer à personne. Finalement, il réapparut lors d’une des répétitions de Rienzi. Ce que cela signifiait, je ne l’ai découvert que plus tard, grâce à une rumeur qui circulait parmi…
Mais comme j’avais entrepris cette entreprise à Berlin contre tous mes désirs profonds, poussé uniquement par le désir de remporter le succès si essentiel à ma position, je décidai de faire appel personnellement à Rellstab. Comme pour Le Hollandais volant, il s’était particulièrement opposé à « l’obscurité » et au « manque de forme » de cette œuvre ; je pensai donc qu’il serait utile de lui montrer les contours plus clairs et plus nets de Rienzi. Il sembla satisfait à l’idée que je puisse obtenir quelque chose de lui, mais il m’affirma aussitôt sa conviction ferme qu’une nouvelle forme d’art était absolument impossible après Gluck, et que tout ce que le meilleur des succès et du travail acharné pouvaient produire, c’était du bombast sans signification. Je réalisai alors que tout espoir à Berlin avait été abandonné. On m’annonça que Meyerbeer était le seul homme à avoir pu, d’une manière ou d’une autre, maîtriser la situation.
Je rencontrai à nouveau cet ancien mécène à Berlin, et il déclara qu’il s’intéressait toujours à moi. Dès mon arrivée, je suis allé le voir, mais dans le hall je trouvai son domestique occupé à emballer des valises, et j’appris que Meyerbeer partait justement. Son maître confirma cette affirmation et regretta de ne pouvoir rien faire pour moi ; je dus donc dire au revoir en même temps que prendre congé. Pendant un certain temps, je crus vraiment qu’il était parti, mais quelques semaines plus tard, à ma grande surprise, j’appris qu’il restait encore à Berlin sans se montrer à personne. Finalement, il réapparut lors d’une des répétitions de Rienzi. Ce que cela signifiait, je ne l’ai découvert que plus tard, grâce à une rumeur qui circulait parmi…
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initiés, et qui m’ont été transmis par Eduard von Bulow, le père de mon jeune ami. Sans avoir la moindre idée de leur origine, vers le milieu de mon séjour à Berlin, j’ai appris du chef d’orchestre Taubert qu’il avait entendu de très bonne source que je cherchais un poste de directeur au théâtre de la cour, et qu’il avait de bonnes espérances de pouvoir obtenir cette nomination ainsi que des privilèges spéciaux. Afin de rester en bons termes avec Taubert, ce qui était pour moi absolument nécessaire, je dus lui donner les assurances les plus solennelles que une telle idée n’avait même jamais effleuré mon esprit, et que je ne accepterais jamais une telle fonction si elle m’était offerte. D’un autre côté, tous mes efforts pour obtenir un accès au roi restaient vains. Mon principal intermédiaire, à qui je m’adressais toujours, était toujours le comte Redern, et bien que l’on m’eût attiré l’attention sur son attachement inconditionnel à Meyerbeer, son attitude extraordinairement ouverte et amicale renforçait constamment ma confiance en son honnêteté. Finalement, le seul moyen qui me restait était le fait que le roi ne pouvait pas se soustraire à la représentation de Rienzi, donnée sur son ordre exprès, et c’est sur cette conviction que je fondais tous mes espoirs de pouvoir m’approcher de lui. Alors, le comte Redern m’informa, avec une expression de profonde désolation, que le jour même de la première représentation, le monarque serait absent pour une partie de chasse. Une fois de plus, je le suppliai de faire tout son possible pour assurer la présence du roi, au moins pour la deuxième représentation, et finalement mon protecteur inépuisable me dit qu’il ne pouvait rien y faire, mais que Sa Majesté semblait avoir une répulsion totale à accéder à mon souhait ; il avait lui-même entendu ces paroles dures sortir des lèvres royales : « Oh, zut ! Vous êtes encore venu me voir avec votre Rienzi ? » Lors de cette deuxième représentation, j’eus une expérience agréable. Après le deuxième acte impressionnant, le public montra des signes vouloir m’appeler, et alors que je passais de l’orchestre au vestibule, afin d’être prêt si nécessaire, mon pied glissa sur le parquet lisse, et j’aurais peut-être eu une chute grave si je n’avais senti mon bras saisi par une main forte. Je me retournai et reconnus le prince héritier de Prusse, [14] qui était sorti de sa loge et qui saisit aussitôt l’occasion pour m’inviter à le suivre auprès de sa femme, qui souhaitait faire ma connaissance. Elle venait juste d’arriver à Berlin et me dit qu’elle écoutait mon opéra pour la première fois ce soir-là, exprimant son appréciation pour celle-ci. Cependant, elle avait déjà reçu depuis longtemps des rapports très favorables à mon sujet ainsi qu’à mes objectifs artistiques de la part d’un commun
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amie, Alwine Frommann. Tout le ton de cette interview, à laquelle le Prince était présent, était inhabituellement amical et agréable.
[14] Ce Prince devint par la suite l’Empereur Guillaume Ier. Il reçut le titre de Prince héritier en 1840, à la mort de son père, Frédéric-Guillaume III, étant alors l’héritier présomptif de son frère, Frédéric-Guillaume IV, dont le mariage restait sans descendance. — RÉDACTEUR.
C’était bien ma vieille amie Alwine qui, à Berlin, non seulement avait suivi toutes mes épreuves avec la plus grande sympathie, mais avait également fait tout ce qui était en son pouvoir pour me consoler et me donner du courage pour endurer. Presque tous les soirs, lorsque les affaires de la journée le permettaient, j’allais la voir pendant une heure de détente, et je tirais de sa conversation élevée la force nécessaire pour affronter les épreuves du jour suivant. J’étais particulièrement touché par la sympathie chaleureuse et intelligente qu’elle et notre ami commun Werder portaient à Lohengrin, objet de tous mes efforts à cette époque. Avec l’arrivée de son amie et mécène, la Princesse héritière, qui avait été retardée jusqu’alors, elle espérait entendre des informations plus précises sur la situation de mes affaires auprès du Roi, bien qu’elle m’ait laissé entendre que même cette grande dame était dans une très mauvaise position et ne pouvait exercer son influence sur le Roi qu’en observant la plus stricte étiquette. Mais aucune nouvelle ne m’est parvenue de ce côté-là non plus, jusqu’au moment où il fut temps pour moi de quitter Berlin et que je ne pus plus différer mon départ.
Comme je devais donner une troisième représentation de Rienzi, et qu’il restait encore une possibilité lointaine de recevoir un ordre soudain pour Sans-Souci, je fixai donc une date qui serait la dernière possible pour attendre et connaître le sort des projets qui me tenaient le plus à cœur. Cette période s’écoula, et je fus contraint de réaliser que mes espoirs concernant Berlin étaient complètement anéantis.
J’étais dans un état de grande dépression lorsque je pris cette décision. Je me souviens rarement avoir été aussi terriblement affecté par le froid, l’humidité et un ciel éternellement gris que durant ces dernières semaines misérables à Berlin, où tout ce que j’entendais, ajouté à mes propres angoisses personnelles, pesait sur moi d’un poids de découragement oppressant.
Mes conversations avec Hermann Franck au sujet de la situation sociale et politique avaient pris un ton particulièrement sombre, car les efforts du Roi de Prusse pour convoquer une conférence unie avaient échoué. J’étais parmi ceux qui
[14] Ce Prince devint par la suite l’Empereur Guillaume Ier. Il reçut le titre de Prince héritier en 1840, à la mort de son père, Frédéric-Guillaume III, étant alors l’héritier présomptif de son frère, Frédéric-Guillaume IV, dont le mariage restait sans descendance. — RÉDACTEUR.
C’était bien ma vieille amie Alwine qui, à Berlin, non seulement avait suivi toutes mes épreuves avec la plus grande sympathie, mais avait également fait tout ce qui était en son pouvoir pour me consoler et me donner du courage pour endurer. Presque tous les soirs, lorsque les affaires de la journée le permettaient, j’allais la voir pendant une heure de détente, et je tirais de sa conversation élevée la force nécessaire pour affronter les épreuves du jour suivant. J’étais particulièrement touché par la sympathie chaleureuse et intelligente qu’elle et notre ami commun Werder portaient à Lohengrin, objet de tous mes efforts à cette époque. Avec l’arrivée de son amie et mécène, la Princesse héritière, qui avait été retardée jusqu’alors, elle espérait entendre des informations plus précises sur la situation de mes affaires auprès du Roi, bien qu’elle m’ait laissé entendre que même cette grande dame était dans une très mauvaise position et ne pouvait exercer son influence sur le Roi qu’en observant la plus stricte étiquette. Mais aucune nouvelle ne m’est parvenue de ce côté-là non plus, jusqu’au moment où il fut temps pour moi de quitter Berlin et que je ne pus plus différer mon départ.
Comme je devais donner une troisième représentation de Rienzi, et qu’il restait encore une possibilité lointaine de recevoir un ordre soudain pour Sans-Souci, je fixai donc une date qui serait la dernière possible pour attendre et connaître le sort des projets qui me tenaient le plus à cœur. Cette période s’écoula, et je fus contraint de réaliser que mes espoirs concernant Berlin étaient complètement anéantis.
J’étais dans un état de grande dépression lorsque je pris cette décision. Je me souviens rarement avoir été aussi terriblement affecté par le froid, l’humidité et un ciel éternellement gris que durant ces dernières semaines misérables à Berlin, où tout ce que j’entendais, ajouté à mes propres angoisses personnelles, pesait sur moi d’un poids de découragement oppressant.
Mes conversations avec Hermann Franck au sujet de la situation sociale et politique avaient pris un ton particulièrement sombre, car les efforts du Roi de Prusse pour convoquer une conférence unie avaient échoué. J’étais parmi ceux qui
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J’avais d’abord été enclin à voir dans cette entreprise une signification pleine d’espoir, mais ce fut un choc de voir tous les détails intimes relatifs au projet exposés clairement devant moi par un homme aussi bien informé que Franck. Ses points de vue impartiaux sur ce sujet, ainsi que sur l’État prussien en particulier, qui était censé représenter l’intelligence allemande et était universellement considéré comme un modèle d’ordre et de bonne gouvernance, me déçurent complètement et anéantirent toutes les opinions favorables et pleines d’espoir que j’avais formées à son sujet ; j’eus l’impression d’avoir plongé dans le chaos et réalisai l’absolue futilité d’espérer un règlement prospère de la question allemande de ce côté-là. Si, au milieu de ma misère à Dresde, j’avais placé de grands espoirs dans l’obtention de la sympathie du roi de Prusse pour mes idées, je ne pouvais plus fermer les yeux sur le vide effrayant que la situation révélait à moi de tous côtés. Dans cet état de désespoir, je ressentis peu d’émotion lorsque, en allant dire adieu au comte Redern, celui-ci m’annonça, avec un visage très triste, la nouvelle qui venait juste d’arriver : la mort de Mendelssohn. Je ne réalisais certainement pas ce coup du sort, que la tristesse évidente de Redern mit d’abord en évidence. En tout cas, il fut épargné d’une explication plus détaillée et plus sincère concernant mes propres affaires, qui lui tenaient tant à cœur. La seule chose qui me restait à faire à Berlin était d’essayer de compenser ma perte matérielle par un succès matériel. Pendant un séjour de deux mois, durant lequel ma femme et ma sœur Clara étaient restées avec moi, attirées par l’espoir que la représentation de Rienzi à Berlin serait un grand succès, je constatai que mon vieil ami, le directeur Küstner, n’était nullement disposé à me dédommager. À travers sa correspondance avec moi, il put prouver sans aucun doute qu’il avait seulement exprimé, sur le plan juridique, le souhait de collaborer avec moi à l’étude de Rienzi, mais qu’il ne m’avait donné aucune invitation formelle. Comme la tristesse du comte Redern à cause de la mort de Mendelssohn m’empêchait de solliciter son aide pour ces questions privées insignifiantes, il ne me restait plus qu’à accepter avec grâce la générosité de Küstner, qui me paya sur-le-champ les droits d’auteur pour les trois représentations déjà données. Les autorités de Dresde furent surprises lorsque je dus leur demander un avance sur revenus afin de mener à bien cette entreprise brillante à Berlin. Alors que je voyageais avec ma femme, par un temps affreux, à travers les campagnes désertes sur le chemin du retour, je tombai dans un état d’esprit des plus sombres.
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désespoir, que je pensais pouvoir peut-être surmonter une fois dans ma vie, mais jamais plus. Néanmoins, tandis que j’étais assis en silence, regardant à travers la fenêtre du wagon la brume grise, il m’amusa d’entendre ma femme engager une vive discussion avec un voyageur d’affaires qui, au cours d’une conversation amicale, avait parlé de manière dénigrante de l’« opéra nouveau Rienzi ». Ma femme, avec beaucoup de chaleur et même de passion, corrigea diverses erreurs commises par ce critique hostile, et, à sa grande satisfaction, le fit avouer qu’il n’avait pas lui-même entendu l’opéra, mais s’était basé uniquement sur des rumeurs et des critiques. Alors ma femme lui fit remarquer avec la plus grande insistance qu’« il ne pouvait absolument pas savoir quel avenir il risquait de nuire par de tels commentaires irresponsables ».
Ce furent les seules impressions réconfortantes que je rapportai à Dresde, où je ressentis bientôt les conséquences directes des échecs que j’avais subis à Berlin à travers les condoléances de mes connaissances. Les journaux avaient diffusé partout la nouvelle que mon opéra avait été un échec lamentable. La partie la plus douloureuse de toute cette affaire fut de devoir affronter ces expressions de pitié avec un visage serein et en assurant que les choses n’étaient nullement aussi mauvaises qu’on le prétendait, mais qu’au contraire j’avais eu de nombreuses expériences agréables.
Cet effort inhabituel me plaça dans une situation étrangement similaire à celle dans laquelle je trouvai Hiller à mon retour à Dresde. Il y avait donné une représentation de son nouvel opéra, Conradin von Hohenstaufen, à peu près à cette époque. Il avait gardé le secret de la composition de cette œuvre pour moi et espérait en faire un véritable succès après les trois représentations qui eurent lieu en mon absence. Le poète comme le compositeur pensaient avoir combiné dans cette œuvre les tendances et les effets de mon Rienzi avec ceux de mon Tannhäuser d’une manière particulièrement adaptée au public de Dresde.
Comme il s’apprêtait justement à partir pour Düsseldorf, où il avait été nommé directeur de concerts, il confia sa pièce avec une grande confiance à ma bienveillance, regrettant de ne pas avoir le pouvoir de me nommer son chef d’orchestre. Il reconnut que son grand succès était en partie dû à l’exécution merveilleusement réussie du rôle masculin de Conradin par ma nièce Johanna. Elle, à son tour, m’assura avec autant de confiance que sans elle, l’opéra de Hiller n’aurait pas connu un tel triomphe extraordinaire. J’étais désormais vraiment impatient de voir cette œuvre chanceuse et sa mise en scène magnifique de mes propres yeux ; et je pus le faire, car une quatrième représentation fut annoncée après que Hiller et sa famille eurent quitté Dresde définitivement. Lorsque j’entrai…
Ce furent les seules impressions réconfortantes que je rapportai à Dresde, où je ressentis bientôt les conséquences directes des échecs que j’avais subis à Berlin à travers les condoléances de mes connaissances. Les journaux avaient diffusé partout la nouvelle que mon opéra avait été un échec lamentable. La partie la plus douloureuse de toute cette affaire fut de devoir affronter ces expressions de pitié avec un visage serein et en assurant que les choses n’étaient nullement aussi mauvaises qu’on le prétendait, mais qu’au contraire j’avais eu de nombreuses expériences agréables.
Cet effort inhabituel me plaça dans une situation étrangement similaire à celle dans laquelle je trouvai Hiller à mon retour à Dresde. Il y avait donné une représentation de son nouvel opéra, Conradin von Hohenstaufen, à peu près à cette époque. Il avait gardé le secret de la composition de cette œuvre pour moi et espérait en faire un véritable succès après les trois représentations qui eurent lieu en mon absence. Le poète comme le compositeur pensaient avoir combiné dans cette œuvre les tendances et les effets de mon Rienzi avec ceux de mon Tannhäuser d’une manière particulièrement adaptée au public de Dresde.
Comme il s’apprêtait justement à partir pour Düsseldorf, où il avait été nommé directeur de concerts, il confia sa pièce avec une grande confiance à ma bienveillance, regrettant de ne pas avoir le pouvoir de me nommer son chef d’orchestre. Il reconnut que son grand succès était en partie dû à l’exécution merveilleusement réussie du rôle masculin de Conradin par ma nièce Johanna. Elle, à son tour, m’assura avec autant de confiance que sans elle, l’opéra de Hiller n’aurait pas connu un tel triomphe extraordinaire. J’étais désormais vraiment impatient de voir cette œuvre chanceuse et sa mise en scène magnifique de mes propres yeux ; et je pus le faire, car une quatrième représentation fut annoncée après que Hiller et sa famille eurent quitté Dresde définitivement. Lorsque j’entrai…
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Au théâtre, au début de l’ouverture, pour prendre ma place dans les loges, je fus stupéfait de trouver toutes les places, à quelques exceptions à peine perceptibles, complètement vides. À l’autre bout de ma rangée, je vis le poète qui avait écrit le livret, le doux peintre Reinike. Nous nous dirigeâmes naturellement vers le milieu de la salle et discutâmes de la situation étrange dans laquelle nous nous trouvions. Il me fit part de ses plaintes mélancoliques concernant l’adaptation musicale de sa poésie par Hiller ; il ne donna aucune explication au mystère de l’erreur commise par Hiller quant au succès de son œuvre, et semblait visiblement très contrarié par l’échec flagrant de l’opéra. C’est d’une autre source que j’appris comment Hiller avait pu se tromper de manière si extraordinaire. Mme Hiller, d’origine polonaise, avait réussi, lors des nombreuses réunions polonaises qui avaient lieu à Dresde, à convaincre un grand nombre de ses compatriotes, passionnés de théâtre, d’assister à l’opéra de son mari. La première nuit, ces amis, avec leur enthousiasme habituel, incitèrent le public à applaudir, mais ils trouvèrent eux-mêmes si peu de plaisir dans l’œuvre qu’ils s’abstinrent de la deuxième représentation, déjà peu fréquentée, si bien que l’opéra ne pouvait être considéré que comme un échec. En mobilisant tout l’aide possible auprès des Polonais sous forme d’applaudissements, on fit tous les efforts pour organiser une troisième représentation un dimanche, jour où le théâtre se remplit généralement de lui-même. Cet objectif fut atteint, et l’aristocratie théâtrale polonaise, avec la générosité qui lui était propre, accomplit son devoir envers le couple dans le besoin dont ils avaient souvent partagé les agréables soirées dans le salon. Une fois de plus, le compositeur fut appelé devant le rideau, et tout se passa bien. Hiller plaça alors sa confiance dans le jugement de la troisième représentation, selon lequel son opéra était un succès indéniable, tout comme mon Tannhäuser l’avait été. Cependant, l’artificialité de cette démarche fut mise au jour lors de cette quatrième représentation, à laquelle j’étais présent, et à laquelle personne n’était tenu d’assister en hommage au défunt compositeur. Même ma nièce en fut dégoûtée et pensait qu’il était impossible pour le meilleur chanteur du monde de faire réussir une opéra aussi ennuyeuse. Pendant que nous assistions à cette représentation misérable, je parvins à souligner au poète certaines faiblesses et défauts présents dans le sujet. Ce dernier rapporta mes critiques à Hiller, ce qui me valut une lettre chaleureuse et amicale de Düsseldorf, dans laquelle Hiller reconnaissait l’erreur qu’il avait commise en rejetant mes conseils à ce sujet.
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Point. Il m’a clairement fait comprendre qu’il n’était pas trop tard pour modifier l’œuvre selon mes suggestions ; j’aurais ainsi pu bénéficier du avantage inestimable d’avoir une œuvre si manifestement bien intentionnée et, à sa manière, si importante dans le répertoire, mais je n’en suis jamais arrivé là. D’un autre côté, j’ai éprouvé la petite satisfaction d’apprendre que deux représentations de mon Rienzi avaient eu lieu à Berlin, dont le succès, selon le chef d’orchestre Taubert qui me l’a dit lui-même, lui valait une certaine reconnaissance grâce aux combinaisons extrêmement efficaces qu’il avait organisées. Malgré cela, j’étais absolument convaincu que je devais abandonner tout espoir d’un succès durable et profitable à Berlin, et je ne pouvais plus cacher à Lüttichau que, si je continuais à remplir mes fonctions avec le bon état d’esprit nécessaire, je devais insister sur une augmentation de salaire, car, en dehors de mes revenus réguliers, je ne pouvais compter sur aucun succès substantiel pour faire face à mes malheureuses affaires d’édition. Mes revenus étaient si faibles que je ne pouvais même pas vivre dessus, mais je ne demandais rien de plus que d’être placé sur un pied d’égalité avec mon collègue Reissiger, perspective qui m’avait été promise dès le début. À ce moment-là, Lüttichau vit une occasion favorable de me faire ressentir ma dépendance à son bon vouloir, qui ne pouvait être assuré que si je montrais le respect dû à ses souhaits. Après avoir exposé ma situation au roi lors d’un entretien personnel et demandé la faveur d’une augmentation modérée de mes revenus, qui était mon objectif, Lüttichau promit de rendre son rapport sur moi aussi favorable que possible. Quelle fut ma consternation et mon humiliation lorsque, un jour, il commença notre entretien en me disant que son rapport était revenu du roi. Il y était indiqué que j’avais malheureusement surestimé mon talent à cause des éloges stupides de divers amis occupant des postes importants (parmi lesquels il comptait Mme von Konneritz), et que j’avais ainsi cru avoir autant droit au succès que Meyerbeer. J’avais ainsi causé une offense si grave qu’il serait peut-être judicieux de me renvoyer complètement. D’un autre côté, mon assiduité et ma performance louable concernant la révision de l’Iphigénie de Gluck, qui avait été portée à l’attention de la direction, pourraient justifier qu’on me donne une autre chance, auquel cas ma situation matérielle devrait être dûment prise en compte. À ce stade, je ne pus lire davantage et, stupéfait, je rendis le papier à mon mécène. Il tenta aussitôt de dissiper l’impression manifestement négative qu’il avait eue en me disant que mon souhait
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avaient été accordés, et je pouvais retirer immédiatement de la banque les neuf cents marks qui m’étaient dus. Je pris congé en silence et réfléchis à la démarche à suivre face à cette honte, car il m’était absolument impossible d’accepter ces neuf cents marks. Mais au milieu de ces épreuves, on annonça un jour la visite du roi de Prusse à Dresde ; sur sa demande spéciale, une représentation de Tannhäuser fut organisée. Il se présenta effectivement au théâtre pour cette représentation en compagnie de la famille royale de Saxe, et resta présent avec un intérêt manifeste du début à la fin. À cette occasion, le roi donna une explication curieuse pour justifier son absence aux représentations de Rienzi à Berlin, explication qui m’a été rapportée par la suite. Il dit qu’il s’était privé du plaisir d’entendre l’une de mes opéras à Berlin, car il était important d’en avoir une bonne impression, et il savait que dans son propre théâtre elles ne seraient produites que de manière médiocre. Cet événement étrange eut au moins pour effet de me redonner suffisamment confiance en moi pour accepter ces neuf cents marks dont j’avais un besoin désespéré. Lüttichau semblait également vouloir regagner, dans une certaine mesure, ma confiance ; à sa courtoisie calme, je compris que cet homme complètement inculte n’avait aucune conscience de l’outrage qu’il m’avait causé. Il revint à l’idée d’organiser des concerts symphoniques, conformément aux suggestions que j’avais faites dans mon rapport rejeté concernant l’orchestre ; afin de me pousser à organiser de telles manifestations musicales au théâtre, il affirma que l’initiative venait de la direction et non de l’orchestre lui-même. Dès que je découvris que les bénéfices iraient à l’orchestre, j’acceptai volontiers ce projet. Grâce à une solution que j’ai moi-même imaginée, la scène du théâtre fut transformée en salle de concert (considérée plus tard comme de première classe), grâce à une caisse de résonance entourant tout l’orchestre, ce qui s’avéra être un grand succès. Six représentations devaient avoir lieu par la suite pendant les mois d’hiver. Cette fois, cependant, comme c’était la fin de l’année et que nous n’avions que la seconde moitié de l’hiver devant nous, des billets d’abonnement furent émis uniquement pour trois concerts, et tout l’espace disponible au théâtre fut rempli par le public. Je trouvai les préparatifs assez amusants, et entrai dans l’année fatidique 1848 dans un état d’esprit plutôt plus conciliant et aimable.
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Dès le début de la nouvelle année, le premier de ces concerts orchestraux eut lieu, et me valut une grande popularité en raison de son programme inhabituel. J’avais découvert que, si l’on voulait donner une véritable importance à ces concerts, par opposition à ceux qui se composent de morceaux hétérogènes de toutes sortes, contraires à tout goût artistique sérieux, nous ne pouvions obtenir un bon effet qu’en alternant deux types de musique authentique. Ainsi, entre deux symphonies, j’intégrais un ou deux morceaux vocaux plus longs, qui ne devaient être entendus nulle part ailleurs, et ce furent les seuls éléments de tout le concert. Après la Symphonie en ré majeur de Mozart, je fis bouger tous les musiciens de leurs places pour faire de la place à un chœur imposant, qui devait chanter le Stabat Mater de Palestrina, d’après une adaptation du récitatif original que j’avais soigneusement revue, ainsi que le Motet à huit voix de Bach : Singet dem Herrn ein neues Lied (« Chantez au Seigneur un nouveau chant ») ; ensuite, je fis reprendre leur place à l’orchestre pour jouer la Sinfonia Eroica de Beethoven, et c’est ainsi que je terminai le concert. Ce succès fut très encourageant et m’offrit une perspective quelque peu réconfortante d’accroître mon influence en tant que chef d’orchestre, à une époque où mon dégoût grandissait de jour en jour face aux interventions incessantes sur notre répertoire d’opéra, ce qui me faisait perdre de plus en plus d’influence par rapport aux désirs de ma nièce prétendue prima donna, que même Tichatschek soutenait. Dès mon retour de Berlin, j’avais commencé l’orchestration de Lohengrin, et sous tous les autres aspects, je m’étais résigné davantage, ce qui me faisait croire que je pouvais affronter mon destin calmement, lorsque soudain je reçus une nouvelle très perturbante. Au début du mois de février, on m’annonça la mort de ma mère. Je me hâtai aussitôt vers ses funérailles à Leipzig, et fus rempli d’une profonde émotion et de joie devant l’expression merveilleusement calme et douce de son visage. Elle avait passé les dernières années de sa vie, autrefois si actives et agitées, dans une sérénité joyeuse, et à la fin dans un bonheur paisible et presque enfantin. Sur son lit de mort, elle s’exclama avec humilité et un sourire radieux sur les lèvres : « Oh ! Comme c’est beau ! Comme c’est charmant ! Comme c’est divin ! Pourquoi mérite-t-on une telle faveur ? » C’était un matin extrêmement froid lorsque nous descendîmes le cercueil dans la tombe du cimetière, et les gros blocs de terre gelée que nous dispersâmes sur le couvercle, à la place de la poignée de poussière habituelle, m’effrayèrent par le bruit fort qu’ils faisaient. Sur le chemin du retour, vers la maison de mon beau-frère, Hermann Brockhaus, où toute la famille
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Si nous devions nous réunir pendant une heure, Laube, que ma mère aimait beaucoup, était mon seul compagnon. Il exprima son inquiétude face à mon apparence inhabituellement épuisée, et lorsque, par la suite, il m’accompagna à la gare, nous discutâmes du fardeau insupportable qui semblait peser comme un poids mort sur tous les efforts nobles faits pour résister à la tendance de l’époque à sombrer dans une totale insignifiance. À mon retour à Dresde, je pris conscience pour la première fois, avec pleine lucidité, de ma solitude absolue, car je ne pouvais m’empêcher de savoir que, avec la perte de ma mère, tous les liens naturels qui me rattachaient à mes frères et sœurs s’étaient distendus, chacun étant absorbé par ses propres affaires familiales. Ainsi, je me plongeai, d’un air morne et froid, dans la seule chose capable de me réjouir et de me réchauffer : l’élaboration de mon Lohengrin et mes études sur l’Antiquité germanique. C’est ainsi que commencèrent les derniers jours de février, qui allaient plonger l’Europe une fois de plus dans la révolution. J’étais parmi ceux qui s’attendaient le moins à un renversement probable, voire possible, du monde politique. Ma première connaissance de ce genre de choses remontait à ma jeunesse, lors de la Révolution de juillet et de la longue période de réaction pacifique qui a suivi. Depuis, j’avais fait la connaissance de Paris, et, d’après tous les signes de la vie publique que j’y voyais, je pensais que tout ce qui s’était produit n’était que les prémices d’un grand mouvement révolutionnaire. J’avais assisté à l’installation des fortifications autour de Paris, réalisées par Louis-Philippe, et j’avais été informé de la valeur stratégique des différentes sentinelles disséminées dans la ville ; j’étais d’accord avec ceux qui estimaient que tout était prêt pour rendre même toute tentative de soulèvement de la part de la population parisienne complètement impossible. Lorsque donc, à la fin de l’année précédente, la guerre de sécession suisse, et au début de la nouvelle année, la révolution sicilienne réussie, attirèrent l’attention de tous avec grande excitation pour observer l’effet de ces soulèvements sur Paris, je ne manifestai pas le moindre intérêt pour les espoirs et les craintes qu’ils suscitaient. Des nouvelles de l’agitation croissante dans la capitale française nous parvinrent effectivement, mais je contestai la conviction de Röckel selon laquelle on pourrait y voir une quelconque importance. J’étais assis au pupitre du chef d’orchestre lors d’une répétition de Martha, quand, pendant une pause, Röckel, avec la joie particulière de se sentir dans le vrai, m’apporta la nouvelle de la fuite de Louis-Philippe et de la proclamation de la République à Paris. Cela fit sur moi une impression étrange et presque surprenante, bien que, en même temps, le doute quant à la véritable signification de ces événements me permît de sourire intérieurement. Moi aussi, je fus saisi par la fièvre de
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l’excitation qui s’était répandue partout. Les Jours de mars allemands approchaient, et de toutes parts arrivaient des nouvelles de plus en plus alarmantes. Même dans les étroites limites de ma Saxe natale, de sérieuses pétitions furent rédigées, que le Roi refusa longtemps d’accéder ; même lui fut trompé, d’une manière qu’il allait bientôt reconnaître, quant à la signification de ce tumulte et à l’humeur qui régnait dans le pays.
Le soir de l’un de ces jours vraiment angoissants, alors que l’air était lourd et chargé de tonnerre, nous donnâmes notre troisième grand concert orchestral, auquel le Roi et sa cour étaient présents, comme lors des deux occasions précédentes. Pour ouvrir celui-ci, j’avais choisi la Symphonie en la mineur de Mendelssohn, que j’avais jouée lors de ses funérailles. L’humeur de cette pièce, qui même dans les phrases censées être joyeuses reste toujours tendrement mélancolique, correspondait étrangement à l’anxiété et à la dépression de tout le public, ce qui était particulièrement accentué dans l’attitude de la famille royale. Je n’ai pas caché à Lipinsky, le chef d’orchestre, mon regret pour l’erreur que j’avais commise dans l’organisation du programme de la journée, puisque la Cinquième Symphonie de Beethoven, également en mineur, devait suivre cette symphonie mineure. Avec une lueur joyeuse dans les yeux, ce Polonais excentrique me consola en s’exclamant : « Oh, jouons seulement les deux premiers mouvements de la Symphonie en si mineur, alors personne ne saura si nous avons joué Mendelssohn en majeur ou en mineur. »
Heureusement, avant que ces deux mouvements ne commencent, à notre grande surprise, un cri retentissant fut poussé par un esprit patriotique au milieu du public, qui s’écria : « Vive le Roi ! » Et cet appel fut aussitôt repris avec un enthousiasme et une énergie inhabituels de tous côtés. Lipinsky avait entièrement raison : la symphonie, avec l’excitation passionnée et tempétueuse du premier thème, déferla telle une tempête de joie, et il est rare qu’elle ait produit un tel effet sur le public que ce soir-là. Ce fut le dernier des concerts nouvellement inaugurés que je dirigeai jamais à Dresde.
Peu après, les changements politiques inévitables eurent lieu. Le Roi dissolut son ministère et en élut un nouveau, composé en partie de libéraux et en partie même de démocrates véritablement enthousiastes, qui proclamèrent aussitôt les règlements bien connus, identiques dans le monde entier, pour établir une constitution pleinement démocratique. J’étais vraiment touché par ce résultat, ainsi que par la joie sincère visible chez toute la population, et j’aurais donné beaucoup pour pouvoir avoir accès au Roi et m’assurer de sa confiance profonde envers le peuple.
Le soir de l’un de ces jours vraiment angoissants, alors que l’air était lourd et chargé de tonnerre, nous donnâmes notre troisième grand concert orchestral, auquel le Roi et sa cour étaient présents, comme lors des deux occasions précédentes. Pour ouvrir celui-ci, j’avais choisi la Symphonie en la mineur de Mendelssohn, que j’avais jouée lors de ses funérailles. L’humeur de cette pièce, qui même dans les phrases censées être joyeuses reste toujours tendrement mélancolique, correspondait étrangement à l’anxiété et à la dépression de tout le public, ce qui était particulièrement accentué dans l’attitude de la famille royale. Je n’ai pas caché à Lipinsky, le chef d’orchestre, mon regret pour l’erreur que j’avais commise dans l’organisation du programme de la journée, puisque la Cinquième Symphonie de Beethoven, également en mineur, devait suivre cette symphonie mineure. Avec une lueur joyeuse dans les yeux, ce Polonais excentrique me consola en s’exclamant : « Oh, jouons seulement les deux premiers mouvements de la Symphonie en si mineur, alors personne ne saura si nous avons joué Mendelssohn en majeur ou en mineur. »
Heureusement, avant que ces deux mouvements ne commencent, à notre grande surprise, un cri retentissant fut poussé par un esprit patriotique au milieu du public, qui s’écria : « Vive le Roi ! » Et cet appel fut aussitôt repris avec un enthousiasme et une énergie inhabituels de tous côtés. Lipinsky avait entièrement raison : la symphonie, avec l’excitation passionnée et tempétueuse du premier thème, déferla telle une tempête de joie, et il est rare qu’elle ait produit un tel effet sur le public que ce soir-là. Ce fut le dernier des concerts nouvellement inaugurés que je dirigeai jamais à Dresde.
Peu après, les changements politiques inévitables eurent lieu. Le Roi dissolut son ministère et en élut un nouveau, composé en partie de libéraux et en partie même de démocrates véritablement enthousiastes, qui proclamèrent aussitôt les règlements bien connus, identiques dans le monde entier, pour établir une constitution pleinement démocratique. J’étais vraiment touché par ce résultat, ainsi que par la joie sincère visible chez toute la population, et j’aurais donné beaucoup pour pouvoir avoir accès au Roi et m’assurer de sa confiance profonde envers le peuple.
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l’amour pour lui, qui me semblait une conclusion si désirable. Le soir, la ville était joyeusement illuminée, et le roi parcourait les rues dans une calèche ouverte. Dans une excitation extrême, je me suis mêlé à la foule dense et j’ai suivi ses déplacements, courant souvent là où je pensais qu’un cri particulièrement enthousiaste pourrait réjouir et apaiser le cœur du monarque. Ma femme fut très effrayée en me voyant revenir tard dans la nuit, épuisé et d’une voix très rauque à force de crier. Les événements qui eurent lieu à Vienne et à Berlin, avec leurs résultats apparemment majeurs, ne m’intéressaient que comme de curieux articles de journal, et la tenue d’un parlement à Francfort à la place du Bundestag dissous me semblait étrangement agréable à entendre. Pourtant, tous ces événements importants ne purent me faire manquer ne serait-ce qu’une journée à mes heures de travail habituelles. Avec une satisfaction immense, presque démesurée, j’ai terminé, durant les derniers jours de ce mois de mars plein d’événements et historique, la partition de Lohengrin, en orchestrant la musique jusqu’à la disparition du Chevalier du Saint-Graal dans les lointains mystérieux.
Vers cette époque, une jeune Anglaise, Madame Jessie Laussot, qui avait épousé un Français à Bordeaux, vint un jour chez moi en compagnie de Karl Ritter, qui n’avait que dix-huit ans. Ce jeune homme, né en Russie de parents allemands, faisait partie de l’une de ces familles du Nord qui s’étaient installées définitivement à Dresde en raison de l’atmosphère artistique agréable de cette ville. Je me souvenais l’avoir vu une fois peu après la première représentation de Tannhäuser, lorsqu’il m’avait demandé mon autographe pour une copie de la partition de cette opéra, en vente dans une librairie de musique. J’appris alors que cette copie appartenait en réalité à Mme Laussot, qui avait assisté à ces représentations et qui était maintenant présentée à moi. Submergée de timidité, la jeune dame exprima son admiration d’une manière que je n’avais jamais connue auparavant, et me dit en même temps à quel point elle regrettait d’être retenue par des affaires familiales loin de sa maison préférée à Dresde, avec la famille Ritter, qui, me fit-elle comprendre, m’était profondément dévouée. C’est avec une sensation étrange, et d’une certaine façon tout à fait nouvelle, que je pris congé de cette jeune dame. C’était la première fois depuis ma rencontre avec Alwine Frommann et Werder, lors de la représentation du Fliegender Holländer, que je rencontrais ce ton sympathique, qui semblait venir comme un écho d’un passé ancien et familier, mais que je n’avais jamais entendu de près. J’invitai le jeune Ritter à venir me voir chaque fois qu’il
Vers cette époque, une jeune Anglaise, Madame Jessie Laussot, qui avait épousé un Français à Bordeaux, vint un jour chez moi en compagnie de Karl Ritter, qui n’avait que dix-huit ans. Ce jeune homme, né en Russie de parents allemands, faisait partie de l’une de ces familles du Nord qui s’étaient installées définitivement à Dresde en raison de l’atmosphère artistique agréable de cette ville. Je me souvenais l’avoir vu une fois peu après la première représentation de Tannhäuser, lorsqu’il m’avait demandé mon autographe pour une copie de la partition de cette opéra, en vente dans une librairie de musique. J’appris alors que cette copie appartenait en réalité à Mme Laussot, qui avait assisté à ces représentations et qui était maintenant présentée à moi. Submergée de timidité, la jeune dame exprima son admiration d’une manière que je n’avais jamais connue auparavant, et me dit en même temps à quel point elle regrettait d’être retenue par des affaires familiales loin de sa maison préférée à Dresde, avec la famille Ritter, qui, me fit-elle comprendre, m’était profondément dévouée. C’est avec une sensation étrange, et d’une certaine façon tout à fait nouvelle, que je pris congé de cette jeune dame. C’était la première fois depuis ma rencontre avec Alwine Frommann et Werder, lors de la représentation du Fliegender Holländer, que je rencontrais ce ton sympathique, qui semblait venir comme un écho d’un passé ancien et familier, mais que je n’avais jamais entendu de près. J’invitai le jeune Ritter à venir me voir chaque fois qu’il
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j’aimais, et pour m’accompagner parfois lors de mes promenades. Cependant, sa timidité extraordinaire semblait l’en empêcher, et je ne me souviens l’avoir vu que très occasionnellement chez moi. Il avait l’habitude de venir plus souvent avec Hans von Bulow, qu’il semblait bien connaître et qui était déjà étudiant en droit à l’université de Leipzig. Ce jeune homme bien informé et bavard montrait sa dévotion chaleureuse et sincère envers moi plus ouvertement, et je me sentais tenue de lui rendre son affection. Il fut la première personne à me faire prendre conscience du véritable caractère du nouvel enthousiasme politique. Sur son chapeau, tout comme sur celui de son père, la cocarde noire, rouge et or était exposée sous mes yeux.
Maintenant que j’avais terminé Lohengrin et que j’avais le loisir d’étudier l’évolution des événements, je ne pouvais m’empêcher de sympathiser avec l’agitation suscitée par la naissance des idéaux allemands et les espoirs liés à leur réalisation. Mon vieil ami Franck m’avait déjà inculqué un jugement politique assez solide, et, comme beaucoup d’autres, j’avais de sérieuses doutes quant à savoir si le parlement allemand alors en formation servirait à quelque chose. Néanmoins, l’humeur de la population, indéniable même si elle n’était pas exprimée de manière très évidente, ainsi que la conviction, répandue partout, qu’il était impossible de revenir aux anciennes conditions, ne pouvaient manquer d’exercer une influence sur moi. Mais je voulais des actions plutôt que des mots, des actions qui forceraient nos princes à rompre définitivement avec leurs anciennes traditions, si préjudiciables à la cause de la communauté allemande. À cette fin, j’ai été inspirée à écrire un appel populaire en vers, appelant les princes et les peuples allemands à entamer une grande croisade contre la Russie, pays qui avait été le principal instigateur de cette politique en Allemagne, politique qui avait si fatalement séparé les monarques de leurs sujets. L’un des vers disait ceci :
La vieille lutte contre l’Orient
Reparaît aujourd’hui.
L’épée du peuple ne doit pas rouiller
Pour ceux qui désirent toujours la liberté.
Comme je n’avais aucun lien avec des journaux politiques, et que j’avais appris par hasard que Berthold Auerbach faisait partie de la rédaction d’un journal à Mannheim, où les vagues de révolution étaient fortes, je lui envoyai mon poème en lui demandant de faire ce qu’il jugerait le mieux avec, et depuis ce jour, je n’en ai jamais entendu ni vu parler.
Maintenant que j’avais terminé Lohengrin et que j’avais le loisir d’étudier l’évolution des événements, je ne pouvais m’empêcher de sympathiser avec l’agitation suscitée par la naissance des idéaux allemands et les espoirs liés à leur réalisation. Mon vieil ami Franck m’avait déjà inculqué un jugement politique assez solide, et, comme beaucoup d’autres, j’avais de sérieuses doutes quant à savoir si le parlement allemand alors en formation servirait à quelque chose. Néanmoins, l’humeur de la population, indéniable même si elle n’était pas exprimée de manière très évidente, ainsi que la conviction, répandue partout, qu’il était impossible de revenir aux anciennes conditions, ne pouvaient manquer d’exercer une influence sur moi. Mais je voulais des actions plutôt que des mots, des actions qui forceraient nos princes à rompre définitivement avec leurs anciennes traditions, si préjudiciables à la cause de la communauté allemande. À cette fin, j’ai été inspirée à écrire un appel populaire en vers, appelant les princes et les peuples allemands à entamer une grande croisade contre la Russie, pays qui avait été le principal instigateur de cette politique en Allemagne, politique qui avait si fatalement séparé les monarques de leurs sujets. L’un des vers disait ceci :
La vieille lutte contre l’Orient
Reparaît aujourd’hui.
L’épée du peuple ne doit pas rouiller
Pour ceux qui désirent toujours la liberté.
Comme je n’avais aucun lien avec des journaux politiques, et que j’avais appris par hasard que Berthold Auerbach faisait partie de la rédaction d’un journal à Mannheim, où les vagues de révolution étaient fortes, je lui envoyai mon poème en lui demandant de faire ce qu’il jugerait le mieux avec, et depuis ce jour, je n’en ai jamais entendu ni vu parler.
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Alors que le Parlement de Francfort continuait à se réunir jour après jour, et qu’il semblait inutile de spéculer sur où mèneraient ces grandes paroles tenues par de petites gens, j’ai été profondément impressionné par les nouvelles qui nous sont parvenues de Vienne. Au mois de mai de cette année, une tentative de réaction, comme celle qui avait réussi à Naples et resté indécise à Paris, avait été triomphalement étouffée dans l’œuf grâce à l’enthousiasme et à l’énergie du peuple viennois, sous la direction du groupe d’étudiants qui avait agi avec une fermeté surprenante. J’étais parvenu à la conclusion que, en matière concernant directement le peuple, on ne pouvait compter ni sur la raison ni sur la sagesse, mais uniquement sur la force brute soutenue par le fanatisme ou par une nécessité absolue ; mais le déroulement des événements à Vienne, où j’ai vu la jeunesse des classes cultivées travailler côte à côte avec les travailleurs, m’a rempli d’un enthousiasme particulier, que j’ai exprimé dans un autre appel populaire en vers. Je l’ai envoyé au Oesterreichischen Zeitung, où il a été publié dans leurs colonnes avec ma signature complète.
À Dresde, deux unions politiques avaient été formées suite aux grands changements survenus. La première s’appelait le Deutscher Verein (Union allemande), dont le programme visait « une monarchie constitutionnelle sur les fondements les plus larges possibles ». Les noms de ses principaux dirigeants, parmi lesquels, malgré ses fondements démocratiques larges, mes amis Eduard Devrient et le professeur Rietschel eurent le courage de se montrer ouvertement, garantissaient la réalisation de ses objectifs. Cette union, qui cherchait à inclure tous ceux qui méprisaient une véritable révolution, fit naître un club d’opposition qui se nommait le Vaterlands-Verein (Union patriotique). Dans celui-ci, les « fondements démocratiques » semblaient constituer la base principale, tandis que la « monarchie constitutionnelle » ne servait qu’à fournir le voile nécessaire.
Röckel défendait avec passion cette dernière, car il semblait avoir perdu toute confiance en la monarchie. Le pauvre homme était en effet dans une situation très difficile. Il avait depuis longtemps abandonné tout espoir de gravir une quelconque position dans le monde musical ; sa fonction de directeur était devenue une tâche pénible, et, malheureusement, si mal rémunérée qu’il ne pouvait pas subvenir aux besoins de lui-même et de sa famille, dont les effectifs augmentaient chaque année, avec le salaire qu’il tirait de son poste. Il avait toujours éprouvé une aversion invincible pour l’enseignement, qui était une profession plutôt lucrative à Dresde parmi les nombreux visiteurs fortunés. Ainsi, sa situation ne fit qu’empirer : il s’enfonça dans les dettes et, pendant longtemps, il ne vit aucune issue pour assurer sa position de père de famille, si ce n’était l’émigration en Amérique, où il pensait pouvoir trouver un moyen de subsistance pour lui et sa
À Dresde, deux unions politiques avaient été formées suite aux grands changements survenus. La première s’appelait le Deutscher Verein (Union allemande), dont le programme visait « une monarchie constitutionnelle sur les fondements les plus larges possibles ». Les noms de ses principaux dirigeants, parmi lesquels, malgré ses fondements démocratiques larges, mes amis Eduard Devrient et le professeur Rietschel eurent le courage de se montrer ouvertement, garantissaient la réalisation de ses objectifs. Cette union, qui cherchait à inclure tous ceux qui méprisaient une véritable révolution, fit naître un club d’opposition qui se nommait le Vaterlands-Verein (Union patriotique). Dans celui-ci, les « fondements démocratiques » semblaient constituer la base principale, tandis que la « monarchie constitutionnelle » ne servait qu’à fournir le voile nécessaire.
Röckel défendait avec passion cette dernière, car il semblait avoir perdu toute confiance en la monarchie. Le pauvre homme était en effet dans une situation très difficile. Il avait depuis longtemps abandonné tout espoir de gravir une quelconque position dans le monde musical ; sa fonction de directeur était devenue une tâche pénible, et, malheureusement, si mal rémunérée qu’il ne pouvait pas subvenir aux besoins de lui-même et de sa famille, dont les effectifs augmentaient chaque année, avec le salaire qu’il tirait de son poste. Il avait toujours éprouvé une aversion invincible pour l’enseignement, qui était une profession plutôt lucrative à Dresde parmi les nombreux visiteurs fortunés. Ainsi, sa situation ne fit qu’empirer : il s’enfonça dans les dettes et, pendant longtemps, il ne vit aucune issue pour assurer sa position de père de famille, si ce n’était l’émigration en Amérique, où il pensait pouvoir trouver un moyen de subsistance pour lui et sa
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par des proches travaillant manuellement, et pour son esprit pratique, en travaillant comme fermier, classe d’où il provenait à l’origine. Cela, bien que fastidieux, serait au moins certain. Lors de nos promenades, il s’était récemment mis à m’entretenir presque exclusivement d’idées qu’il avait tirées de livres sur l’agriculture, doctrines qu’il appliquait avec zèle pour améliorer sa situation précaire. C’était dans cet état d’esprit que la Révolution de 1848 le trouva, et il se tourna immédiatement vers le camp socialiste extrême, qui, sous l’influence de l’exemple de Paris, menaçait de devenir sérieux. Tous ceux qui le connaissaient furent complètement stupéfaits par ce changement apparemment radical qui s’était opéré en lui si soudainement, lorsqu’il déclara avoir enfin trouvé sa véritable vocation : celle d’agitateur. Ses facultés de persuasion, dont il ne pouvait cependant pas suffisamment compter pour élaborer un programme politique, se développèrent dans les relations privées en une énergie stupéfiante. Il était impossible d’arrêter son flot de paroles par quelque objection que ce fût, et ceux qu’il ne parvenait pas à rallier à sa cause, il les rejetait définitivement. Dans son enthousiasme pour les problèmes qui occupaient ses pensées jour et nuit, il aiguisa son intelligence jusqu’à en faire une arme capable de détruire toute objection absurde, et il se retrouva soudain parmi nous tel un prédicateur dans le désert. Il maîtrisait tous les domaines du savoir. La Vaterlands-Verein avait élu un comité chargé de mettre en œuvre un plan visant à armer la population ; ce comité comprenait Röckel et d’autres démocrates convaincus, ainsi que certains experts militaires, parmi lesquels se trouvait mon vieil ami Hermann Müller, le lieutenant des Gardes qui avait autrefois été fiancé à Schroder-Devrient. Lui et un autre officier nommé Zichlinsky furent les seuls membres de l’armée saxonne à rejoindre le mouvement politique. Le rôle que je jouais dans les réunions de ce comité, comme dans tout le reste, était dicté par des motifs artistiques. D’après mes souvenirs, les détails de ce plan, qui devint finalement un obstacle, offraient des bases solides pour un véritable armement du peuple, bien qu’il fût impossible de le mettre en œuvre pendant la crise politique. Mon intérêt et mon enthousiasme pour les problèmes sociaux et politiques qui préoccupaient le monde entier augmentaient de jour en jour, jusqu’à ce que les réunions publiques et les conversations privées, ainsi que les banalités superficielles qui constituaient l’essentiel de l’éloquence des orateurs de l’époque, me montrent la terrible superficialité de tout ce mouvement.
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Si seulement je pouvais être assuré que, alors qu’une telle confusion insensée régnait, des personnes bien informées en la matière s’abstiendraient de toute manifestation (que j’ai eu le grand regret d’observer chez Hermann Frank, et dont je lui ai parlé ouvertement) ; alors, au contraire, je me sentirais obligé, dès qu’une occasion se présenterait, de discuter du sens de telles questions et problèmes selon mon jugement. Il va sans dire que les journaux ont joué un rôle important et marquant dans cette affaire. Une fois, alors que j’étais allé par hasard (comme on peut aller voir une pièce de théâtre) à une réunion de la Vaterlands-Verein, où ils étaient rassemblés dans un jardin public, ils choisirent pour sujet de leur discussion : « République ou monarchie ? » J’ai été stupéfait d’entendre et de lire avec quelle incrédible banalité cette discussion se déroulait, et comment la somme totale de leurs explications tenait en ceci : certes, une république est la meilleure, mais, au pire, on pourrait tolérer une monarchie si elle était bien gérée. À la suite de nombreuses discussions animées sur ce point, j’ai été incité à exposer mes vues sur le sujet dans un article que j’ai publié dans le DRESDENER ANZEIGER, mais que je n’ai pas signé. Mon objectif principal était de détourner l’attention des quelques-uns qui prenaient vraiment la question au sérieux, de la forme extérieure du gouvernement vers sa valeur intrinsèque. Après avoir examiné et discuté de manière cohérente les conclusions les plus idéalistes de tout ce qui, à mes yeux, était nécessaire et indissociable de l’État parfait et de l’ordre social, je me suis demandé s’il ne serait pas possible de réaliser tout cela sous la direction d’un roi, et je me suis penché si profondément sur la question que j’ai décrit le roi de telle manière qu’il semblait même plus soucieux que quiconque que son État soit organisé selon des principes véritablement républicains, afin de pouvoir atteindre la réalisation de ses propres objectifs les plus élevés. Je dois cependant avouer que je me sentais obligé de conseiller à ce roi d’adopter une attitude beaucoup plus familière envers son peuple que l’atmosphère de la cour et la société presque exclusivement composée de ses nobles ne semblaient le permettre. Enfin, j’ai indiqué que le roi de Saxe avait été spécialement choisi par le destin pour ouvrir la voie dans la direction que j’avais indiquée, et pour donner l’exemple à tous les autres princes allemands. Röckel considéra cet article comme une véritable inspiration de l’Ange de la Propitiation, mais comme il craignait qu’il ne reçoive pas la reconnaissance et l’appréciation qu’il méritait dans le journal, il m’exhorta à en faire une conférence publique lors de la prochaine réunion de la Vaterlands-Verein, car il attachait une grande importance à mes interventions personnelles sur ce sujet. Très incertain de pouvoir vraiment me convaincre de le faire, j’ai assisté à la réunion, et là, en raison de l’intolérable…
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Des absurdités proférées par un certain avocat nommé Blode et un maître fourreur, Klette, que Dresde vénérait à l’époque comme un Démosthène et un Cléon ; j’ai décidé avec passion de comparaître devant ce tribunal extraordinaire avec mon papier, et de le lire avec beaucoup d’enthousiasme devant environ trois mille personnes. Le succès que j’ai obtenu fut tout simplement effroyable. Le public stupéfait ne semblait se souvenir de rien du discours du chef d’orchestre royal, si ce n’est de l’attaque incidente que j’avais lancée contre les flatteurs de la cour. La nouvelle de cet événement incroyable se répandit comme une traînée de poudre. Le lendemain, je répétai Rienzi, qui devait être joué le soir suivant. J’étais félicité de toutes parts pour mon audace sacrificielle. Cependant, le jour de la représentation, Eisolt, l’assistant de l’orchestre, m’informa que les plans avaient changé, et il me fit comprendre qu’il y avait là un piège. En effet, la sensation terrible que j’avais provoquée était telle que les dirigeants craignaient les manifestations les plus inouïes lors de toute représentation de Rienzi. Alors, une tempête parfaite de moqueries et d’injures éclata dans la presse, et j’étais assiégé de toutes parts au point qu’il était inutile de penser à me défendre. J’avais même offensé la Garde communale de Saxe, et le commandant m’a mis au défi de présenter des excuses complètes. Mais mes ennemis les plus implacables furent les fonctionnaires de la cour, en particulier ceux occupant des postes subalternes, et jusqu’à aujourd’hui je continue d’être persécuté par eux. J’appris qu’, autant que c’était en leur pouvoir, ils suppliaient sans cesse le roi, puis le directeur, de me priver immédiatement de mon poste. Pour cette raison, je jugeai nécessaire d’écrire personnellement au monarque, afin de lui expliquer que mon geste devait être considéré davantage comme une indiscrétion impulsive que comme une faute coupable. J’envoyai cette lettre à M. von Lüttichau, le priant de la remettre au roi et d’arranger en même temps un bref congé pour moi, afin que le trouble provocateur ait une chance de se calmer pendant mon absence de Dresde. La grande gentillesse et la bonne volonté que M. von Lüttichau manifesta en cette occasion m’impressionnèrent profondément, et je ne pris pas la peine de le cacher. Cependant, avec le temps, sa colère mal maîtrisée face à diverses choses, et surtout face à beaucoup de choses qu’il avait mal comprises dans mon pamphlet, éclata ; j’appris alors qu’il n’avait pas parlé de manière si conciliante par humanité, mais plutôt sur ordre du roi lui-même. À ce sujet, j’obtins des informations très précises, et j’appris que
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Lorsque tout le monde, y compris von Lüttichau lui-même, pressait le Roi de venir me punir, celui-ci avait interdit toute nouvelle discussion sur le sujet. Après cette expérience très encourageante, je me flattais que le Roi avait compris non seulement ma lettre, mais aussi mon pamphlet, mieux que beaucoup d’autres. Afin de changer un peu d’avis, je décidai pour l’instant (c’était au début du mois de juillet) d’exploiter la courte période de congé qui m’était accordée en allant à Vienne. Je voyageai par Breslau, où je rendis visite à un ancien ami de ma famille, le directeur musical Mosewius, chez qui je passai une soirée. Nous eûmes une conversation très animée, mais, malheureusement, nous ne pûmes éviter les questions politiques brûlantes de l’époque. Ce qui m’intéressait le plus, c’était sa collection exceptionnellement grande, voire, si je me souviens bien, complète, des cantates de Sebastian Bach, en exemplaires de très grande qualité. En outre, il raconta, avec un humour bien à lui, plusieurs anecdotes musicales amusantes qui restèrent un souvenir agréable pendant de nombreuses années. Lorsque Mosewius me rendit visite à Dresde durant l’été, je jouai pour lui une partie du premier acte de Lohengrin au piano, et l’expression de son véritable étonnement face à cette interprétation fut pour moi très gratifiante. Cependant, par la suite, j’appris qu’il avait parlé de moi avec quelque moquerie ; mais je ne m’arrêtai pas à examiner la véracité de ces informations ni le vrai caractère de cet homme, car peu à peu j’avais dû m’habituer aux choses les plus inconcevables. À Vienne, la première chose que je fis fut de rendre visite au professeur Fischhof, car je savais qu’il possédait d’importants manuscrits, principalement de Beethoven, parmi lesquels l’original de la Sonate en ré mineur, opus 111, que je désirais particulièrement voir. Grâce à ce nouvel ami, que je trouvai un peu sec, je fis la connaissance de M. Vesque von Puttlingen, qui, en tant que compositeur d’une opéra fort insignifiant (Jeanne d’Arc), représentée à Dresde, avait adopté avec prudence et bon goût seulement les deux dernières syllabes du nom de Beethoven — Haven. Un jour, nous étions chez lui pour dîner, et je reconnus alors en lui un ancien fonctionnaire confidentiel du prince Metternich, qui maintenant, avec sa rosette noire, rouge et dorée, suivait le courant de l’époque, apparemment tout à fait convaincu. Je fis une autre rencontre intéressante en la personne de M. von Fonton, conseiller d’État russe et attaché à l’ambassade russe à Vienne. Je rencontrais souvent cet homme, tant chez Fischhof que lors de promenades dans les environs ; et il fut intéressant pour moi de rencontrer pour la première fois un homme qui
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Il pouvait affirmer avec tant de force sa foi dans le point de vue pessimiste, selon lequel un despotisme cohérent garantit le seul ordre des choses qui puisse être toléré. Non sans intérêt, et certainement non sans intelligence – car il se vantait d’avoir été éduqué dans les écoles les plus éclairées de Suisse –, il écouta mon récit enthousiaste de l’idéal artistique que j’avais en tête, idéal destiné à exercer une influence grande et décisive sur l’humanité. Comme il devait admettre que la réalisation de cet idéal ne pouvait s’opérer par la force du despotisme, et comme il était incapable de prévoir quelque récompense pour mes efforts, au moment où nous arrivâmes au champagne, il devint si affable et bon enfant qu’il me souhaita tout succès. J’appris plus tard que cet homme, dont je jugeais alors grandement le talent et le caractère énergique, avait été vu pour la dernière fois dans une situation extrêmement difficile.
Or, comme je n’entreprends jamais rien sans un objectif sérieux en tête, j’avais décidé d’utiliser cette visite à Vienne pour tenter, de manière pratique, de promouvoir mes idées de réforme du théâtre. Vienne me semblait particulièrement adaptée à cette fin, car à cette époque elle comptait cinq théâtres, tous de caractères complètement différents, qui menaient une existence misérable. Je élaborai rapidement un plan selon lequel ces divers théâtres pourraient être regroupés en une sorte d’organisation coopérative, placée sous une seule administration composée non seulement de membres actifs, mais aussi de tous ceux ayant un lien littéraire avec le théâtre. Afin de soumettre mon plan à ces personnes, je me renseignai alors sur des individus possédant les compétences les plus aptes à répondre à mes exigences. Outre M. Friedrich Uhl, que j’avais rencontré dès le début grâce à Fischer et qui m’a rendu de grands services, on me parla d’un M. Franck (probablement le même qui publia plus tard une grande œuvre épique intitulée Tannhäuser), d’un Dr Pacher, agent de Meyerbeer, et d’un petit intrigant dont je n’eus plus jamais de raison d’être fier par la suite. Le plus sympathique, et sans doute le plus important, de ceux que j’avais choisis pour la réunion à la maison de Fischhof, était sans aucun doute le Dr Becher, un homme passionné et extrêmement cultivé. Il fut le seul présent à suivre sérieusement la lecture de mon plan, bien qu’il ne soit bien sûr pas d’accord avec tout. Je remarquai en lui une certaine sauvagerie et véhémence ; l’impression en revint très vivement à mon esprit quelques mois plus tard, lorsque j’appris qu’il avait été abattu en tant que rebelle ayant participé à l’Insurrection d’Octobre à Vienne.
Or, comme je n’entreprends jamais rien sans un objectif sérieux en tête, j’avais décidé d’utiliser cette visite à Vienne pour tenter, de manière pratique, de promouvoir mes idées de réforme du théâtre. Vienne me semblait particulièrement adaptée à cette fin, car à cette époque elle comptait cinq théâtres, tous de caractères complètement différents, qui menaient une existence misérable. Je élaborai rapidement un plan selon lequel ces divers théâtres pourraient être regroupés en une sorte d’organisation coopérative, placée sous une seule administration composée non seulement de membres actifs, mais aussi de tous ceux ayant un lien littéraire avec le théâtre. Afin de soumettre mon plan à ces personnes, je me renseignai alors sur des individus possédant les compétences les plus aptes à répondre à mes exigences. Outre M. Friedrich Uhl, que j’avais rencontré dès le début grâce à Fischer et qui m’a rendu de grands services, on me parla d’un M. Franck (probablement le même qui publia plus tard une grande œuvre épique intitulée Tannhäuser), d’un Dr Pacher, agent de Meyerbeer, et d’un petit intrigant dont je n’eus plus jamais de raison d’être fier par la suite. Le plus sympathique, et sans doute le plus important, de ceux que j’avais choisis pour la réunion à la maison de Fischhof, était sans aucun doute le Dr Becher, un homme passionné et extrêmement cultivé. Il fut le seul présent à suivre sérieusement la lecture de mon plan, bien qu’il ne soit bien sûr pas d’accord avec tout. Je remarquai en lui une certaine sauvagerie et véhémence ; l’impression en revint très vivement à mon esprit quelques mois plus tard, lorsque j’appris qu’il avait été abattu en tant que rebelle ayant participé à l’Insurrection d’Octobre à Vienne.
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Pour l’instant, donc, je devais me contenter de lire le plan de ma réforme du théâtre à quelques auditeurs attentifs. Tout le monde semblait convaincu que le moment n’était pas opportun pour proposer de tels projets de réforme pacifique. D’un autre côté, Uhl jugea bon de me donner une idée de ce qui était alors très en vogue à Vienne, en m’emmenant un soir dans un club politique aux tendances les plus avancées. Là, j’entendis un discours de M. Sigismund Englander, qui attira peu après beaucoup d’attention dans les revues politiques mensuelles ; l’audace effrontée avec laquelle lui et d’autres s’exprimèrent ce soir-là à propos des personnalités les plus redoutables du pouvoir public me stupéfia presque autant que la pauvreté des opinions politiques exprimées à cette occasion. En contraste, j’eus une très bonne impression de M. Grillparzer, le poète, dont le nom était pour moi comme une fable, puisqu’il était associé, depuis mon plus jeune âge, à son Ahnfrau. Je m’adressai également à lui avec respect au sujet de ma réforme du théâtre. Il semblait tout à fait disposé à écouter aimablement ce que j’avais à lui dire ; cependant, il ne chercha pas à cacher sa surprise face à mes appels directs et aux exigences personnelles que je lui formulais. Il fut le premier dramaturge que je vis jamais en uniforme officiel.
Après avoir rendu une visite infructueuse à M. Bauernfeld, pour la même affaire, je conclus que Vienne n’était plus utile pour l’instant, et je me livrai aux impressions exceptionnellement stimulantes produites par la vie publique de cette foule bigarrée, qui avait subi ces derniers temps des changements si marqués. Si l’orchestre étudiant, toujours présent en grand nombre dans les rues, m’avait déjà amusé par la constance extraordinaire avec laquelle ses membres arboraient les couleurs allemandes, j’étais extrêmement diverti par l’effet produit lorsque, au théâtre, je voyais même les glaces servies par des serveurs vêtus de noir, de rouge et d’or, couleurs de l’Autriche. Au Théâtre Karl, dans le quartier de Leopold, je vis une nouvelle farce de Nestroy, qui introduisait réellement le personnage du prince Metternich, et dans laquelle ce homme d’État, interrogé sur le fait s’il avait empoisonné le duc de Reichstadt, devait s’enfuir derrière les coulisses en tant que pécheur sans masque.
Dans l’ensemble, l’apparence de cette ville impériale — habituellement si friande de plaisirs — inspirait un sentiment de confiance juvénile et puissante. Et cette impression se renforça en moi lorsque j’appris de la participation énergique des jeunes membres de la population, durant ces jours fatidiques d’octobre, à la défense de Vienne contre les troupes du prince Windischgratz.
Après avoir rendu une visite infructueuse à M. Bauernfeld, pour la même affaire, je conclus que Vienne n’était plus utile pour l’instant, et je me livrai aux impressions exceptionnellement stimulantes produites par la vie publique de cette foule bigarrée, qui avait subi ces derniers temps des changements si marqués. Si l’orchestre étudiant, toujours présent en grand nombre dans les rues, m’avait déjà amusé par la constance extraordinaire avec laquelle ses membres arboraient les couleurs allemandes, j’étais extrêmement diverti par l’effet produit lorsque, au théâtre, je voyais même les glaces servies par des serveurs vêtus de noir, de rouge et d’or, couleurs de l’Autriche. Au Théâtre Karl, dans le quartier de Leopold, je vis une nouvelle farce de Nestroy, qui introduisait réellement le personnage du prince Metternich, et dans laquelle ce homme d’État, interrogé sur le fait s’il avait empoisonné le duc de Reichstadt, devait s’enfuir derrière les coulisses en tant que pécheur sans masque.
Dans l’ensemble, l’apparence de cette ville impériale — habituellement si friande de plaisirs — inspirait un sentiment de confiance juvénile et puissante. Et cette impression se renforça en moi lorsque j’appris de la participation énergique des jeunes membres de la population, durant ces jours fatidiques d’octobre, à la défense de Vienne contre les troupes du prince Windischgratz.
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Sur le chemin du retour, je m’arrêtai à Prague, où je retrouvai mon vieil ami Kittl (qui était devenu beaucoup plus corpulent) toujours profondément effrayé par les événements tumultueux qui s’y étaient produits. Il semblait croire que la révolte du parti tchèque contre le gouvernement autrichien était dirigée contre lui personnellement, et il jugeait bon de se reprocher l’agitation terrible de l’époque, qu’il croyait avoir particulièrement attisée en composant le texte opératique *Die Franzosen vor Nizza*, dont une sorte d’air révolutionnaire semblait être devenu très populaire. À ma grande joie, pendant mon retour, j’eus pour compagnon le sculpteur Hänel, que je rencontrai sur le steamer. Avec nous voyageait également un comte Albert Nostitz, avec qui il venait juste de régler ses affaires concernant la statue de l’empereur Charles IV ; il était de très bonne humeur, car l’état extrêmement instable de la monnaie papier autrichienne lui avait permis d’être payé à gros bénéfice en pièces d’argent, conformément à son accord. J’étais très heureux de constater que, grâce à cette circonstance, il était dans un état d’esprit si confiant et dépourvu de préjugés qu’à son arrivée à Dresde, il m’accompagna tout du long — sur une très longue distance — depuis le quai où nous avions quitté le steamer jusqu’à ma maison, dans une calèche ouverte ; et ce, bien qu’il sût pertinemment que, quelques semaines seulement auparavant, j’avais provoqué un véritable tollé dans cette même ville.
Quant au grand public, la tempête semblait complètement retombée, et je pus reprendre mes occupations et mon mode de vie habituels sans aucun autre problème. Je regrette cependant de devoir dire que mes anciennes inquiétudes et angoisses ont repris ; j’avais un besoin urgent d’argent et n’avais pas la moindre idée d’où le trouver. J’examinai alors très attentivement la réponse que j’avais reçue l’hiver précédent à ma demande de salaire plus élevé. Je l’avais laissée inachevée, car les modifications y apportées m’avaient déjà dégoûté. Si jusqu’alors je croyais que c’était M. von Lüttichau qui avait obtenu l’augmentation de salaire que je demandais, sous forme d’une prime que je devais recevoir chaque année — ce qui était en soi humiliant —, je vis maintenant, avec horreur, qu’il n’y avait été question que d’une seule prime, et qu’il n’y avait rien indiquant qu’elle doive être renouvelée annuellement. En apprenant cela, je compris que j’étais désormais dans une position désespérée : il était trop tard pour protester si j’essayais de le faire ; il ne me restait donc plus qu’à subir une insulte qui, dans ces circonstances, était tout à fait…
Quant au grand public, la tempête semblait complètement retombée, et je pus reprendre mes occupations et mon mode de vie habituels sans aucun autre problème. Je regrette cependant de devoir dire que mes anciennes inquiétudes et angoisses ont repris ; j’avais un besoin urgent d’argent et n’avais pas la moindre idée d’où le trouver. J’examinai alors très attentivement la réponse que j’avais reçue l’hiver précédent à ma demande de salaire plus élevé. Je l’avais laissée inachevée, car les modifications y apportées m’avaient déjà dégoûté. Si jusqu’alors je croyais que c’était M. von Lüttichau qui avait obtenu l’augmentation de salaire que je demandais, sous forme d’une prime que je devais recevoir chaque année — ce qui était en soi humiliant —, je vis maintenant, avec horreur, qu’il n’y avait été question que d’une seule prime, et qu’il n’y avait rien indiquant qu’elle doive être renouvelée annuellement. En apprenant cela, je compris que j’étais désormais dans une position désespérée : il était trop tard pour protester si j’essayais de le faire ; il ne me restait donc plus qu’à subir une insulte qui, dans ces circonstances, était tout à fait…
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sans précédent. Mes sentiments envers M. von Lüttichau, qui peu de temps auparavant avaient été plutôt chaleureux en raison de son attitude supposément bienveillante envers moi lors du dernier trouble, subirent alors un changement sérieux ; bientôt, j’eus une nouvelle raison – en réalité liée à l’affaire mentionnée ci-dessus – de modifier mon opinion favorable à son égard et de me retourner définitivement contre lui. Il m’avait informé que les membres de l’Orchestre impérial lui avaient envoyé une délégation exigeant ma mise à pied immédiate, car ils estimaient que leur honneur en souffrait de rester sous la direction d’un chef d’orchestre qui s’était compromis politiquement autant que moi. Il m’informa également qu’il ne s’était pas contenté de les réprimander sévèrement, mais qu’il avait également fait de gros efforts pour les apaiser à mon sujet. Tout cela, que Lüttichau présentait sous un jour très favorable, m’avait d’abord fait éprouver une grande amitié pour lui. Cependant, suite à des enquêtes sur la question, j’appris par hasard, par le biais de membres de l’orchestre, que les faits étaient presque exactement l’inverse. Ce qui s’était passé, c’est que les membres de l’Orchestre impérial avaient été sollicités de toutes parts par les fonctionnaires de la cour, qui non seulement leur avaient demandé instamment de faire ce que Lüttichau prétendait qu’ils avaient fait de leur propre initiative, mais les menaçaient aussi du mécontentement du roi et des pires soupçons s’ils refusaient de se conformer. Afin de se protéger contre cette intrigue et d’éviter toutes conséquences fâcheuses en cas de refus, les musiciens s’étaient tournés vers leur chef et lui avaient envoyé une délégation, par laquelle ils déclaraient qu’en tant que corporation d’artistes, ils ne se sentaient nullement obligés de s’immiscer dans une affaire qui ne les concernait pas. Ainsi, l’auréole qui entourait autrefois M. von Lüttichau à cause de mon attachement pour lui disparut définitivement, et ce fut surtout ma honte d’avoir été si profondément troublée par son comportement frauduleux qui m’inspira désormais des sentiments amers envers cet homme. Ce qui renforça encore ces sentiments, plus que les insultes que j’avais subies, fut la prise de conscience que j’étais désormais complètement incapable d’obtenir son influence au service de la réforme théâtrale, qui m’était si chère. Il était naturel que je commence à accorder de moins en moins d’importance au simple maintien du poste de chef d’orchestre avec un salaire si exceptionnellement insuffisant et réduit ; en conservant cette fonction, je me contentais de me soumettre à une circonstance inévitable, bien que purement fortuite, issue d’un destin misérable. Je ne fis rien pour changer cela.
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La situation devenait de plus en plus intolérable, mais en même temps, je n’ai pas bougé le petit doigt pour garantir sa persistance. La première chose à faire était d’essayer de fonder sur des bases bien plus solides mes espoirs d’un revenu plus important, jusqu’alors malheureusement voués à l’échec. À cet égard, l’idée m’est venue de consulter mon ami Liszt et de lui demander de suggérer un remède à ma grave situation. Et voilà que, peu après ces jours fatidiques de mars, et peu avant l’achèvement de la partition de Lohengrin, à ma grande joie et à mon grand étonnement, l’homme que je cherchais entra dans ma chambre. Il venait de Vienne, où il avait vécu pendant les « Jours des barricades », et se rendait à Weimar, où il comptait s’installer définitivement. Nous avons passé une soirée ensemble chez Schumann, écouté un peu de musique, puis avons commencé une discussion sur Mendelssohn et Meyerbeer, au cours de laquelle Liszt et Schumann étaient en désaccord si fondamental que ce dernier, perdant complètement son calme, se retira furieux dans sa chambre pendant un bon moment. Cet incident nous a effectivement mis dans une position quelque peu gênante vis-à-vis de notre hôte, mais il nous a fourni un sujet de conversation très amusant sur le chemin du retour. J’ai rarement vu Liszt aussi exubérément joyeux que cette nuit-là : malgré le froid et le fait qu’il ne portait qu’une tenue de soirée ordinaire, il accompagna d’abord le directeur musical Schubert, puis moi-même, jusqu’à nos domiciles respectifs. Par la suite, j’ai profité de quelques jours de vacances en août pour faire un voyage à Weimar, où j’ai trouvé Liszt déjà installé là-bas et, comme on le sait, menant une vie de relations très intimes avec le Grand-Duc. Bien qu’il ne pût m’aider dans mes affaires, sinon en me donnant une recommandation qui s’est finalement avérée inutile, son accueil chaleureux et extrêmement stimulant lors de cette brève visite m’a profondément réconforté et encouragé. De retour à Dresde, j’ai essayé autant que possible de réduire mes dépenses et de vivre selon mes moyens ; et, comme tous les moyens d’aide m’échappaient, j’ai recouru à la solution de envoyer une lettre circulaire adressée conjointement à mes créanciers restants, qui étaient tous en réalité des amis ; dans cette lettre, je leur ai parlé franchement de ma situation et leur ai demandé d’abandonner leurs exigences pour une durée indéterminée, jusqu’à ce que ma situation s’améliore, car sans cela je ne serais certainement jamais en mesure de les satisfaire. De cette façon, ils pourraient au moins contrer mon directeur général, que j’avais toutes les raisons de soupçonner de mauvaises intentions, et qui aurait été trop heureux de saisir le moindre signe d’hostilité de ma part envers
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mes créanciers, sous prétexte de prendre les pires mesures contre moi. L’assurance dont j’avais besoin m’a été accordée sans hésitation ; mon ami Pusinelli et Frau Klepperbein (une vieille amie de ma mère) allèrent même jusqu’à déclarer qu’ils étaient prêts à renoncer à tout droit sur l’argent qu’ils m’avaient prêté. Ainsi, quelque peu rassuré, et ma situation par rapport à Lüttichau étant suffisamment améliorée pour que je puisse décider moi-même si et quand abandonner complètement mon poste, je continuai à remplir mes fonctions de chef d’orchestre avec autant de patience et de conscience que possible, tout en reprenant avec grand zèle mes études, qui me menaient de plus en plus loin.
Une fois cela réglé, je commençai à suivre l’évolution remarquable du destin de mon ami Röckel. Comme chaque jour apportait de nouvelles rumeurs de coups d’État réactionnaires imminents et de violences similaires, que Röckel jugeait bon de prévenir, il rédigea un appel adressé aux soldats de l’armée de Saxe, dans lequel il expliquait en détail les raisons de sa position, puis il le fit imprimer et diffuser. Cet acte était trop flagrant pour les procureurs : il fut donc immédiatement arrêté et dut rester trois jours en prison tandis qu’une action en haute trahison était intentée contre lui. Il ne fut libéré que lorsque l’avocat Minkwitz se porta garant avec les trois mille marks requis (équivalant à 150 livres). Son retour chez sa femme et ses enfants, inquiets, fut célébré par une petite fête publique organisée en son honneur par le comité du Vaterlands-Verein, et l’homme libéré fut accueilli comme le champion de la cause du peuple. D’un autre côté, cependant, la direction générale du théâtre de la cour, qui l’avait auparavant suspendu temporairement, lui signifia maintenant son licenciement définitif. Röckel laissa pousser une barbe épaisse et commença à publier un journal populaire intitulé le Volksblatt, dont il était le seul rédacteur en chef. Il devait compter sur son succès pour compenser la perte de son salaire en tant que directeur musical, car il loua aussitôt un bureau dans la Brudergasse pour son entreprise. Ce journal parvint à attirer l’attention de nombreuses personnes sur son rédacteur en chef, mettant en évidence ses talents sous un jour entièrement nouveau : il ne s’adonnait jamais à des styles élaborés ni à des formulations excessives, se limitant aux sujets d’importance immédiate et d’intérêt général ; ce n’est qu’après en avoir discuté de manière calme et sobre qu’il en tirait des conclusions encore plus intéressantes. Les articles individuels étaient courts et ne contenaient jamais rien de superflu.
Une fois cela réglé, je commençai à suivre l’évolution remarquable du destin de mon ami Röckel. Comme chaque jour apportait de nouvelles rumeurs de coups d’État réactionnaires imminents et de violences similaires, que Röckel jugeait bon de prévenir, il rédigea un appel adressé aux soldats de l’armée de Saxe, dans lequel il expliquait en détail les raisons de sa position, puis il le fit imprimer et diffuser. Cet acte était trop flagrant pour les procureurs : il fut donc immédiatement arrêté et dut rester trois jours en prison tandis qu’une action en haute trahison était intentée contre lui. Il ne fut libéré que lorsque l’avocat Minkwitz se porta garant avec les trois mille marks requis (équivalant à 150 livres). Son retour chez sa femme et ses enfants, inquiets, fut célébré par une petite fête publique organisée en son honneur par le comité du Vaterlands-Verein, et l’homme libéré fut accueilli comme le champion de la cause du peuple. D’un autre côté, cependant, la direction générale du théâtre de la cour, qui l’avait auparavant suspendu temporairement, lui signifia maintenant son licenciement définitif. Röckel laissa pousser une barbe épaisse et commença à publier un journal populaire intitulé le Volksblatt, dont il était le seul rédacteur en chef. Il devait compter sur son succès pour compenser la perte de son salaire en tant que directeur musical, car il loua aussitôt un bureau dans la Brudergasse pour son entreprise. Ce journal parvint à attirer l’attention de nombreuses personnes sur son rédacteur en chef, mettant en évidence ses talents sous un jour entièrement nouveau : il ne s’adonnait jamais à des styles élaborés ni à des formulations excessives, se limitant aux sujets d’importance immédiate et d’intérêt général ; ce n’est qu’après en avoir discuté de manière calme et sobre qu’il en tirait des conclusions encore plus intéressantes. Les articles individuels étaient courts et ne contenaient jamais rien de superflu.
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De plus, elles étaient écrites de manière si claire qu’elles exerçaient une attraction instructive et convaincante même sur les esprits les moins éduqués. En allant toujours à la racine des choses, au lieu de recourir à des circonlocutions qui, en politique, ont causé tant de confusion dans l’esprit des masses ignorantes, il acquit bientôt un vaste cercle de lecteurs, tant parmi les gens cultivés que ceux qui ne l’étaient pas. Le seul inconvénient était que le prix du petit journal hebdomadaire était trop bas pour lui assurer un profit correspondant. De plus, il fallait le mettre en garde : si le parti réactionnaire parvenait un jour de nouveau au pouvoir, il ne lui pardonnerait jamais ce journal. Son frère cadet, Edward, qui se trouvait alors à Dresde en visite, déclara être prêt à accepter un poste d’enseignant de piano en Angleterre, poste qui, bien qu’extrêmement contraire à ses goûts, serait lucratif et lui permettrait d’aider la famille de Röckel, au cas où, comme cela semblait probable, il subirait son châtiment en prison ou sur l’échafaud. En raison de ses liens avec diverses associations, son temps était tellement occupé que mes rencontres avec lui se limitaient à des promenades, devenues de plus en plus rares. Lors de ces occasions, je me retrouvais souvent plongé dans des discussions extrêmement spéculatives et profondes, tandis que cet homme merveilleusement émotif restait toujours calme, réfléchi et lucide. Avant tout, il avait envisagé une réforme sociale radicale des classes moyennes – telles qu’elles existaient actuellement – en visant un changement complet des fondements de leur condition. Il conçut un ordre moral entièrement nouveau, fondé sur les enseignements de Proudhon et d’autres socialistes concernant l’anéantissement du pouvoir du capital par le travail immédiatement productif, en éliminant les intermédiaires. Peu à peu, par des arguments très persuasifs, il me fit adopter ses propres idées, au point que je commençai à fonder mes espoirs pour la réalisation de mon idéal artistique sur elles. Ainsi, deux questions me préoccupaient particulièrement : il souhaitait abolir complètement le mariage, au sens habituel du terme. Je lui demandai alors quel serait le résultat des relations sexuelles sans contrainte avec des femmes de caractère douteux. Avec une indignation amicale, il m’expliqua que nous ne pouvions avoir aucune idée de la pureté morale en général, et des relations entre les sexes en particulier, tant que nous ne serions pas parvenus à libérer complètement les gens du joug des corporations, des guildes et des institutions coercitives similaires. Il me demanda de réfléchir au seul motif qui pourrait inciter une femme à se donner à un homme, lorsque non seulement des considérations d’argent, de fortune, de position et de préjugés familiaux, mais aussi les diverses influences inhérentes…
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Ces derniers avaient disparu. Lorsque, à mon tour, je lui demandai d’où il tirerait des personnes dotées d’un grand intelligence et de capacités artistiques, si tout le monde devait être intégré aux classes ouvrières, il répondit à mon objection en affirmant que, justement parce que chacun participerait au travail nécessaire selon ses forces et ses capacités, le travail cesserait d’être un fardeau pour devenir simplement une occupation qui finirait par revêtir un caractère entièrement artistique. Il le démontra en se fondant sur le principe que, comme cela avait déjà été prouvé, un champ travaillé péniblement par un seul paysan était infiniment moins productif que lorsqu’il était cultivé par plusieurs personnes de manière scientifique. Ces suggestions et d’autres similaires, que Röckel m’a communiquées avec un enthousiasme vraiment délicieux, m’ont conduit à de nouvelles réflexions et ont donné naissance à de nouveaux plans sur lesquels, à mon avis, seule pourrait reposer une organisation possible de l’humanité, correspondant à mes idéaux les plus élevés en matière d’art. À ce sujet, j’ai immédiatement tourné mes pensées vers ce qui était proche de moi et j’ai porté mon attention sur le théâtre. La motivation venait non seulement de mes propres sentiments, mais aussi de circonstances extérieures. Conformément aux dernières lois électorales démocratiques, des élections générales semblaient imminentes en Saxe ; l’élection de radicaux extrêmes, qui avait déjà eu lieu presque partout ailleurs, nous montrait que, si ce mouvement persistait, il y aurait des changements extraordinaires même dans l’administration des revenus. Apparemment, une résolution générale avait été adoptée pour soumettre la liste civile à une révision stricte ; tout ce qui était jugé superflu au sein de la maison royale devait être supprimé ; le théâtre, en tant qu’endroit de divertissement inutile pour une partie corrompue du public, risquait de voir retirer le subside qui lui était accordé par la liste civile. Compte tenu de l’importance que je attachais au théâtre, je décidai alors de suggérer aux ministres qu’ils informent les membres du parlement que, si le théâtre dans son état actuel ne méritait aucun sacrifice de la part de l’État, il sombrerait dans des tendances encore plus douteuses — et pourrait même devenir dangereux pour la morale publique — s’il était privé de ce contrôle de l’État dont l’objectif était l’idéal, et qui se sentait en même temps appelé à placer la culture et l’éducation sous sa protection bénéfique. Il était de la plus haute importance pour moi d’assurer une organisation du théâtre qui ferait non seulement possible, mais aussi certaine, la réalisation de ses idéaux les plus élevés. J’ai donc élaboré un projet selon lequel la même somme allouée par la liste civile au soutien d’un théâtre de cour serait utilisée pour
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Fondation et entretien d’un théâtre national pour le royaume de Saxe. En montrant la nature pratique des détails bien planifiés de mon projet, je les ai définis avec une telle précision que j’étais convaincu que mon travail servirait de guide utile aux ministres quant à la manière dont ils devraient soumettre cette question au parlement. Il s’agissait maintenant d’avoir un entretien personnel avec l’un des ministres, et il m’est venu à l’esprit que la meilleure personne à qui m’adresser serait M. von der Pfordten, le ministre de l’Éducation. Bien qu’il jouît déjà de la réputation d’être un renégat en politique et qu’on disait qu’il avait du mal à effacer les circonstances de sa promotion politique, survenue en période de grande agitation, le simple fait qu’il fût autrefois professeur suffisait à me faire penser qu’il était l’homme avec qui je pouvais discuter de la question qui me tenait tant à cœur. J’ai cependant appris que les véritables institutions artistiques du royaume, telles que l’Académie des Beaux-Arts, à laquelle je souhaitais ardemment voir ajouté le théâtre, relevaient du département du ministre de l’Intérieur. C’est à cet homme — le respectable, mais peu cultivé et peu artiste, M. Oberlander — que j’ai soumis mes plans, non sans m’être d’abord fait connaître de M. von der Pfordten, afin, pour les raisons mentionnées ci-dessus, de lui présenter mon projet. Cet homme, qui semblait très occupé, m’a reçu avec politesse et assurance ; mais toute son attitude, ainsi que l’expression même de son visage, semblaient anéantir tous les espoirs que j’aurais pu nourrir de trouver en lui la compréhension que j’attendais. Le ministre Oberlander, quant à lui, a gagné ma confiance par la sincérité directe avec laquelle il a promis de mener une enquête approfondie sur la question. Malheureusement, en même temps, il m’a informé avec la plus grande franchise qu’il ne pouvait nourrir que de très faibles espoirs d’obtenir l’autorisation du roi pour un traitement inhabituel d’une question jusqu’alors réservée à la routine. Il faut comprendre que les relations entre le roi et ses ministres étaient tendues et peu confiantes, et ce était particulièrement vrai dans le cas d’Oberlander, qui ne s’adressait jamais au monarque pour aucune affaire autre que celles rendues indispensables par l’exécution stricte de ses fonctions actuelles. Il a donc jugé préférable que mon projet soit d’abord présenté par la Chambre des députés. Comme, en cas de discussion sur le nouveau budget civil, je souhaitais particulièrement éviter que la question de la poursuite du fonctionnement du théâtre de la cour soit abordée de manière ignorante et短视, comme on pouvait le craindre…
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En somme, je n’ai pas perdu espoir de faire la connaissance de certains des membres les plus influents du nouveau parlement. C’est ainsi que je me suis soudain retrouvé plongé dans un monde entièrement nouveau et étrange, et j’ai fait la connaissance de personnes et d’opinions dont l’existence même m’était jusqu’alors inconnue. Il m’était assez pénible d’être constamment obligé de rencontrer ces messieurs lors de leurs verres de bière, enveloppés dans les épais nuages de leur fumée de tabac, et de devoir discuter avec eux de sujets qui, bien que très chers à moi, devaient paraître un peu fantastiques à leur esprit. Après qu’un certain M. von Trutschler, un homme très beau et énergique, dont la gravité était presque sombre, m’eut écouté calmement pendant un certain temps et m’eut dit qu’il ne savait plus rien sur l’État, mais seulement sur la société, et que cette dernière saurait, sans son aide ni la mienne, comment agir en ce qui concerne l’art et le théâtre, je fus envahi de sentiments extraordinaires, mêlés en partie de honte, au point que j’abandonnai sur-le-champ non seulement tous mes efforts, mais aussi tous mes espoirs. Le seul souvenir que j’aie gardé de toute cette affaire vint quelque temps plus tard, lorsque, en rencontrant M. von Lüttichau, je compris rapidement, à son attitude envers moi, qu’il avait eu vent de cet épisode, et que cela ne fit qu’éveiller en lui une nouvelle hostilité envers moi.
Lors de mes promenades, que je faisais désormais complètement seul, je réfléchissais de plus en plus profondément – et ce, grand soulagement pour mon esprit – à mes idées concernant cet état de la société humaine pour lequel les espoirs et les efforts les plus audacieux des socialistes et des communistes, alors occupés à construire leur système, ne m’offraient qu’une base des plus rudimentaires. Ces efforts ne pouvaient acquérir pour moi un sens et une valeur réels que lorsqu’ils auraient abouti à cette révolution politique et à cette reconstruction qu’ils visaient ; car ce n’est qu’à ce moment-là que moi, à mon tour, pourrais entreprendre mes réformes dans le domaine de l’art.
En même temps, mes pensées étaient occupées par un drame dont l’empereur Frédéric Ier (surnommé « Barberousse ») devait être le héros. Dans ce drame, le souverain modèle était représenté d’une manière qui lui conférait la plus grande et la plus puissante signification. Sa résignation digne face à l’impossibilité de faire triompher ses idéaux visait non seulement à présenter une image fidèle de la diversité arbitraire des choses de ce monde, mais aussi à susciter de la sympathie pour le héros. Je souhaitais mettre en scène ce drame en vers populaires, dans le style allemand utilisé par nos poètes épiques du Moyen Âge, et à cet égard, le poème Alexandre, du prêtre Lambert, m’a inspiré.
Lors de mes promenades, que je faisais désormais complètement seul, je réfléchissais de plus en plus profondément – et ce, grand soulagement pour mon esprit – à mes idées concernant cet état de la société humaine pour lequel les espoirs et les efforts les plus audacieux des socialistes et des communistes, alors occupés à construire leur système, ne m’offraient qu’une base des plus rudimentaires. Ces efforts ne pouvaient acquérir pour moi un sens et une valeur réels que lorsqu’ils auraient abouti à cette révolution politique et à cette reconstruction qu’ils visaient ; car ce n’est qu’à ce moment-là que moi, à mon tour, pourrais entreprendre mes réformes dans le domaine de l’art.
En même temps, mes pensées étaient occupées par un drame dont l’empereur Frédéric Ier (surnommé « Barberousse ») devait être le héros. Dans ce drame, le souverain modèle était représenté d’une manière qui lui conférait la plus grande et la plus puissante signification. Sa résignation digne face à l’impossibilité de faire triompher ses idéaux visait non seulement à présenter une image fidèle de la diversité arbitraire des choses de ce monde, mais aussi à susciter de la sympathie pour le héros. Je souhaitais mettre en scène ce drame en vers populaires, dans le style allemand utilisé par nos poètes épiques du Moyen Âge, et à cet égard, le poème Alexandre, du prêtre Lambert, m’a inspiré.
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Moi-même en bon exemple ; mais je n’ai jamais progressé davantage dans cette pièce que pour esquisser son plan de la manière la plus générale possible. Les cinq actes étaient planifiés comme suit : Acte I. Diète impériale dans les champs de Roncaglia, une démonstration de l’importance du pouvoir impérial qui devait s’étendre même à l’investiture de l’eau et de l’air ; Acte II. Le siège et la prise de Milan ; Acte III. Révolte d’Henri le Lion et sa défaite à Ligano ; Acte IV. Diète impériale à Augsbourg, l’humiliation et le châtiment d’Henri le Lion ; Acte V. Diète impériale et grande assemblée à Mayence ; paix avec les Lombards, réconciliation avec le Pape, acceptation de la Croix, et départ pour l’Orient. Cependant, j’ai perdu tout intérêt pour la mise en œuvre de ce projet dramatique dès que j’ai découvert sa ressemblance avec le sujet des mythes des Nibelungen et de Siegfried, qui exerçaient sur moi une attraction bien plus forte. Les points de similitude que j’ai reconnus entre l’histoire et la légende en question m’ont alors incité à écrire un traité sur le sujet ; et j’y ai été aidé par quelques monographies stimulantes (que l’on trouve dans la bibliothèque royale), écrites par des auteurs dont les noms m’ont aujourd’hui échappé, mais qui m’ont appris de manière très intéressante beaucoup de choses sur l’ancien royaume originel de Germanie. Plus tard, j’ai publié cet essai assez étendu sous le titre de *Die Nibelungen*, mais en le développant, j’ai finalement perdu toute envie d’élaborer le matériau historique pour une véritable pièce de théâtre. En lien direct avec cela, j’ai commencé à esquisser un résumé clair de la forme que le mythe des Nibelungen originel avait pris dans mon esprit, en relation directe avec la légende mythologique des dieux — une forme qui, bien qu’riche en détails, était néanmoins très condensée dans ses traits principaux. Grâce à ce travail, j’ai pu transformer la majeure partie du matériel lui-même en drame musical. Ce n’est que peu à peu, et après de longues hésitations, que j’ai osé m’aventurer plus profondément dans mes projets pour cette œuvre ; car l’idée de la réalisation pratique d’une telle œuvre sur notre scène me terrifiait littéralement. Je dois avouer qu’il a fallu toute la désespérance que je ressentais alors quant à la possibilité de faire quelque chose de plus pour notre théâtre pour me donner le courage nécessaire de commencer ce nouveau travail. Jusqu’à ce moment-là, je me contentais simplement de laisser les choses suivre leur cours dans les circonstances existantes, tout en méditant sans enthousiasme sur la possibilité que les choses continuent ainsi. Quant à Lohengrin, j’en étais arrivé au point où je ne souhaitais rien de plus qu’une représentation aussi bonne que possible au théâtre de Dresde, et je sentais que je devrais me contenter, à tous égards, de ce qui était possible.
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temps, si j’étais seulement capable d’y parvenir. J’avais dûment annoncé à M. von Lüttichau l’achèvement de la partition ; mais, compte tenu de la nature défavorable de mes circonstances à l’époque, je laissais entièrement à lui le soin de décider quand mon œuvre devrait être présentée.
Entre-temps, le gardien des archives de l’Orchestre royal se souvint qu’il y avait justement trois cents ans que cette institution royale avait été fondée, et qu’un jubilé devait donc être célébré. À cette fin, un grand festival de concerts fut organisé, dont le programme devait être composé des compositions de tous les chefs d’orchestre saxons ayant vécu depuis la fondation de l’institution. Tous les musiciens, sous la direction de leurs chefs, devaient d’abord présenter leur hommage reconnaissant au roi à Pillnitz ; et à cette occasion, un musicien allait pour la première fois être élevé au rang de chevalier de l’Ordre civil du mérite de Saxe. Ce musicien était mon collègue Reissiger.
Jusqu’alors, il avait été traité par la cour, ainsi que par le directeur lui-même, de la manière la plus méprisante possible, mais, en raison de sa loyauté remarquable en ce moment critique, surtout envers moi, il avait gagné une faveur exceptionnelle aux yeux de nos comités. Lorsqu’il apparut devant le public, décoré de cet ordre magnifique, il fut accueilli avec une grande joie par le public fidèle qui remplissait le théâtre le soir du concert festif. Son ouverture sur Yelva reçut également un accueil enthousiaste, avec des applaudissements retentissants, comme il n’en avait jamais connu auparavant ; tandis que le final du premier acte de Lohengrin, présenté comme étant l’œuvre du plus jeune chef d’orchestre, ne suscita qu’un accueil indifférent. Cela était d’autant plus étrange que j’étais tout à fait habitué à une telle froideur de la part du public de Dresde envers mes œuvres. Après le concert, il y eut un dîner festif, et une fois celui-ci terminé, alors que toutes sortes de discours étaient prononcés, je proclamai librement à l’orchestre, d’un ton fort et décidé, mes opinions sur ce qui serait souhaitable pour leur perfection future.
Alors Marschner, qui, en tant qu’ancien chef d’orchestre à Dresde, avait été invité aux célébrations du jubilé, exprima l’opinion que je me ferais beaucoup de mal en ayant une trop haute opinion des musiciens. Il dit que je devrais simplement considérer à quel point ces gens étaient incultes, avec lesquels je devais travailler ; il souligna qu’ils étaient formés uniquement pour l’instrument qu’ils jouaient ; et il me demanda si je ne pensais pas que, en leur parlant des aspirations de l’art, je ne provoquerais pas non seulement de la confusion, mais peut-être même de la rancune ? Cela me semblait bien plus agréable que
Entre-temps, le gardien des archives de l’Orchestre royal se souvint qu’il y avait justement trois cents ans que cette institution royale avait été fondée, et qu’un jubilé devait donc être célébré. À cette fin, un grand festival de concerts fut organisé, dont le programme devait être composé des compositions de tous les chefs d’orchestre saxons ayant vécu depuis la fondation de l’institution. Tous les musiciens, sous la direction de leurs chefs, devaient d’abord présenter leur hommage reconnaissant au roi à Pillnitz ; et à cette occasion, un musicien allait pour la première fois être élevé au rang de chevalier de l’Ordre civil du mérite de Saxe. Ce musicien était mon collègue Reissiger.
Jusqu’alors, il avait été traité par la cour, ainsi que par le directeur lui-même, de la manière la plus méprisante possible, mais, en raison de sa loyauté remarquable en ce moment critique, surtout envers moi, il avait gagné une faveur exceptionnelle aux yeux de nos comités. Lorsqu’il apparut devant le public, décoré de cet ordre magnifique, il fut accueilli avec une grande joie par le public fidèle qui remplissait le théâtre le soir du concert festif. Son ouverture sur Yelva reçut également un accueil enthousiaste, avec des applaudissements retentissants, comme il n’en avait jamais connu auparavant ; tandis que le final du premier acte de Lohengrin, présenté comme étant l’œuvre du plus jeune chef d’orchestre, ne suscita qu’un accueil indifférent. Cela était d’autant plus étrange que j’étais tout à fait habitué à une telle froideur de la part du public de Dresde envers mes œuvres. Après le concert, il y eut un dîner festif, et une fois celui-ci terminé, alors que toutes sortes de discours étaient prononcés, je proclamai librement à l’orchestre, d’un ton fort et décidé, mes opinions sur ce qui serait souhaitable pour leur perfection future.
Alors Marschner, qui, en tant qu’ancien chef d’orchestre à Dresde, avait été invité aux célébrations du jubilé, exprima l’opinion que je me ferais beaucoup de mal en ayant une trop haute opinion des musiciens. Il dit que je devrais simplement considérer à quel point ces gens étaient incultes, avec lesquels je devais travailler ; il souligna qu’ils étaient formés uniquement pour l’instrument qu’ils jouaient ; et il me demanda si je ne pensais pas que, en leur parlant des aspirations de l’art, je ne provoquerais pas non seulement de la confusion, mais peut-être même de la rancune ? Cela me semblait bien plus agréable que
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Ces festivités sont un hommage à la cérémonie commémorative silencieuse qui nous a réunis le matin du jour du jubilé, dans le but de déposer des couronnes sur la tombe de Weber. Comme personne ne trouvait les mots pour s’exprimer, et même Marschner ne put prononcer que des discours très secs et les plus banals au sujet du maître disparu, je jugeai de mon devoir de dire quelques mots sincères au sujet de cette cérémonie commémorative pour laquelle nous étions réunis. Cette brève période d’activité artistique fut rapidement interrompue par de nouvelles excitations, qui affluaient sans cesse depuis le monde politique. Les événements d’octobre à Vienne éveillèrent en nous la sympathie la plus vive ; nos murs étaient quotidiennement couverts de pancartes rouges et noires, d’appels à marcher sur Vienne, de malédictions contre la « monarchie rouge », par opposition à la haïe « république rouge », ainsi que d’autres messages tout aussi choquants. À l’exception de ceux qui étaient les mieux informés sur l’évolution des événements – et qui certainement ne se pressaient pas dans nos rues – ces événements provoquaient partout une grande inquiétude. Avec l’entrée de Windischgratz à Vienne, l’acquittement de Frobel et l’exécution de Blum, il semblait que même Dresde fût au bord de l’explosion. Une vaste manifestation de deuil fut organisée en l’honneur de Blum, avec une procession interminable dans les rues. En tête marchait le ministère ; parmi eux, les gens étaient particulièrement heureux de voir M. von der Pfordten participer avec sympathie à la cérémonie, car il était déjà devenu l’objet de leurs soupçons. À partir de ce jour, de sombres présages de catastrophe devinrent de plus en plus répandus de tous côtés. Les gens allèrent même jusqu’à dire, sans chercher beaucoup de détours, que l’exécution de Blum avait été un acte d’amitié de la part de l’archiduchesse Sophie envers sa sœur, la reine de Saxe, car, durant ses agitations à Leipzig, cet homme s’était fait à la fois haïr et craindre. Des troupes de fugitifs viennois, déguisés en membres de bandes étudiantes, commencèrent à arriver à Dresde, ajoutant ainsi une force considérable à sa population, qui, dès lors, parcourut les rues avec une confiance de plus en plus grande. Un jour, alors que je me rendais au théâtre pour diriger une représentation de Rienzi, le chef choral m’informa que plusieurs messieurs étrangers me cherchaient. Aussitôt, une demi-douzaine de personnes se présentèrent, m’accueillirent en tant que frère démocrate et me supplièrent de leur procurer des billets gratuits. Parmi eux, je reconnus un ancien amateur de littérature, un homme nommé Hafner, un petit bossu coiffé d’un chapeau calabrais incliné à un angle effrayant ; c’est Uhl qui m’avait présenté à lui lors de ma visite au club politique de Vienne. Aussi grand que fût mon…
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Gêné par cette visite, qui évidemment stupéfia nos musiciens, je ne me sentis nullement obligé de faire aucune concession, mais je me rendis tranquillement au guichet, achetai six billets et les remis à mes étranges visiteurs, qui prirent congé de moi devant tout le monde en me serrant chaleureusement la main. On peut douter que cette visite du soir ait amélioré ma position de chef d’orchestre à Dresde aux yeux des responsables du théâtre et des autres ; en tout cas, je n’ai jamais été appelé avec autant d’empressement après chaque acte que lors de cette représentation de Rienzi. En effet, à ce moment-là, il semblait que j’aie gagné à ma cause un groupe d’adeptes presque passionnés parmi le public du théâtre, contre le clan qui avait montré une telle froideur lors du concert de gala déjà mentionné. Peu importe que l’on joue Tannhäuser ou Rienzi, j’étais toujours accueilli par des applaudissements spéciaux ; et bien que les tendances politiques de ce groupe aient pu inquiéter notre direction, elles les contraignirent néanmoins à me considérer avec une certaine admiration. Un jour, Lüttichau proposa que mon Lohengrin soit représenté dès que possible. J’expliquai les raisons pour lesquelles je ne le lui avais pas proposé auparavant, mais déclarai être prêt à exaucer son souhait, estimant que la troupe d’opéra était désormais suffisamment puissante. Le fils de mon vieil ami, F. Heine, venait de rentrer de Paris, où il avait été envoyé par la direction de Dresde pour étudier la peinture de décors auprès des artistes Desplechin et Dieterle. Afin de tester ses compétences en vue d’un engagement au Théâtre royal de Dresde, la tâche de préparer des décors adaptés à cette opéra lui fut confiée. Il avait déjà demandé la permission de le faire pour Lohengrin sur l’instigation de Lüttichau, qui souhaitait attirer l’attention sur ma dernière œuvre. Par conséquent, lorsque je donnai mon accord, le souhait du jeune Heine fut exaucé. Je considérai cet événement avec une grande satisfaction, croyant que l’étude de cette œuvre particulière me permettrait de trouver une distraction saine et efficace face à toute l’agitation et la confusion des événements récents. Mon horreur fut donc d’autant plus grande lorsque, un jour, le jeune Wilhelm Heine vint dans ma chambre m’annoncer que les décors de Lohengrin avaient soudainement été annulés, et qu’on lui avait donné pour instruction de se préparer pour une autre opéra. Je ne fis aucun commentaire, ni ne demandai la raison de ce comportement étrange. Les assurances que Lüttichau donna par la suite à ma femme – si elles étaient vraiment vraies – me firent regretter d’avoir imputé la principale responsabilité de cette humiliation à lui, et d’avoir ainsi aliéné définitivement mon
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sa sympathie. Lorsqu’elle lui en parla de nombreuses années plus tard, il la rassura en lui disant qu’il avait constaté que la cour m’était extrêmement hostile, et que ses tentatives bien intentionnées de faire connaître mon œuvre avaient heurté des obstacles insurmontables. Quoi qu’il en soit, l’amertume que je ressentais alors eut un effet décisif sur mes sentiments. Non seulement j’abandonnai tout espoir de réconciliation avec les autorités théâtrales grâce à une production remarquable de mon Lohengrin, mais je décidai également de tourner définitivement le dos au théâtre et de ne plus tenter d’intervenir dans ses affaires. Par cet acte, je manifestais non seulement mon indifférence totale quant au fait de conserver ou non ma fonction de chef d’orchestre, mais aussi le fait que mes ambitions artistiques m’empêchaient désormais de mener à bien toute tentative de développer des conditions théâtrales modernes. Je me mis aussitôt à mettre en œuvre mes projets longtemps caressés pour Siegfried’s Tod, auxquels j’avais auparavant eu un peu peur. Dans cette œuvre, je ne pensais plus ni au théâtre de Dresde ni à aucun autre théâtre de cour au monde ; ma seule préoccupation était de créer quelque chose qui me libérerait une bonne fois pour toutes de cette soumission irrationnelle. Comme je ne pouvais rien obtenir de plus de Röckel à ce sujet, je communiquei désormais exclusivement avec Eduard Devrient pour tout ce qui concernait le théâtre et l’art dramatique. Lorsque j’eus terminé mon poème et que je le lui lus, il l’écouta avec étonnement et comprit immédiatement que une telle œuvre serait un véritable poison sur le marché théâtral moderne, et il ne pouvait naturellement pas accepter qu’elle reste ainsi. D’un autre côté, il essaya autant que possible de s’adapter à mon œuvre en cherchant à la rendre moins choquante et plus adaptée à une production réelle. Il prouva la sincérité de ses intentions en soulignant mon erreur consistant à demander trop au public, en exigeant de lui qu’il fournisse, à partir de ses propres connaissances, de nombreux éléments nécessaires à une juste compréhension de mon sujet, que je n’avais évoqués que de manière brève et dispersée. Il m’montra, par exemple, que avant que Siegfried et Brunhilde ne soient présentés dans une attitude d’hostilité féroce l’un envers l’autre, ils auraient d’abord dû être montrés dans leur véritable relation, plus calme. En effet, j’avais commencé le poème de SIEGFRIED’S TOD par ces scènes qui forment aujourd’hui le premier acte du GOTTERDAMMERUNG. Les détails de la relation entre Siegfried et Brunhilda n’avaient été esquissés aux auditeurs que dans un dialogue lyrico-épisodique entre l’épouse du héros, qu’il avait laissée seule, et un groupe de valkyries passant devant son rocher. À mon
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Grande joie : la remarque de Devrient à ce sujet a orienté mes pensées vers ces scènes que j’ai ensuite développées dans le prologue de cette pièce. Cela, ainsi que d’autres questions de nature similaire, m’a mis en contact étroit avec Eduard Devrient, rendant nos relations beaucoup plus animées et agréables. Il invitait souvent un cercle choisi d’amis à assister à des lectures dramatiques chez lui, auxquelles je participais volontiers, car, à ma grande surprise, son talent de déclamation, qui l’avait complètement abandonné sur scène, se manifestait ici avec force. De plus, c’était un réconfort de pouvoir confier à un oreille compréhensive mes inquiétudes concernant ma popularité croissante auprès du directeur. Devrient semblait particulièrement soucieux d’éviter une rupture définitive ; mais il y avait peu d’espoir à cet égard. Avec l’arrivée de l’hiver, la cour était retournée en ville et fréquentait de nouveau le théâtre, et divers signes de mécontentement au plus haut niveau quant à mon comportement en tant que chef d’orchestre commencèrent à se manifester. Une fois, la reine crut que j’avais mal dirigé NORMA, et une autre fois qu’« j’avais choisi le mauvais moment » dans ROBERT LE DIAVOLE. Comme c’était Luettichau qui devait me transmettre ces reproches, il était naturel que nos relations, en de tels moments, fussent loin de contribuer à restaurer une satisfaction mutuelle. Malgré tout cela, il semblait encore possible d’éviter que les choses ne dégénèrent en crise, bien que tout continuât dans un état d’incertitude et de fermentation troublantes. En tout cas, les forces de réaction, qui se tenaient prêtes de tous côtés, n’étaient pas encore suffisamment convaincues que l’heure de leur triomphe était venue pour ne pas juger opportun, du moins pour l’instant, d’éviter toute provocation. Par conséquent, notre direction ne s’est pas mêlée des musiciens de l’orchestre royal, qui, conformément à l’esprit de l’époque, avaient formé un syndicat pour discuter et protéger leurs intérêts artistiques et citoyens. Sur cette question, l’un de nos musiciens les plus jeunes, Theodor Uhlig, avait été particulièrement actif. C’était un jeune homme, encore dans la vingtaine, violoniste dans l’orchestre. Son visage était remarquablement doux, intelligent et noble, et il se distinguait parmi ses camarades grâce à sa grande sérieux et à son caractère calme mais exceptionnellement ferme. Il avait attiré mon attention à plusieurs reprises par sa perspicacité rapide et ses vastes connaissances musicales. Comme je reconnaissais en lui un esprit vivement alerte dans tous les domaines et extraordinairement avide de culture, il ne fallut pas longtemps avant que je ne le choisisse comme compagnon pour mes promenades régulières — habitude que je continue encore aujourd’hui de cultiver — et auxquelles Roeckel m’accompagnait jusqu’alors. Il m’incita
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il m’a demandé de venir à une réunion de cette union de l’orchestre, afin que je puisse m’en faire une opinion et encourager ainsi un mouvement si louable. À cette occasion, j’ai communiqué à ses membres le contenu de mon mémorandum adressé au directeur, qui avait été rejeté un an plus tôt et dans lequel je proposais des réformes pour l’orchestre ; j’y ai également expliqué les intentions et plans qui en découlaient. En même temps, j’ai dû avouer que j’avais perdu tout espoir de voir de tels projets mis en œuvre par la direction générale, et devais donc leur conseiller de prendre activement l’initiative eux-mêmes. Ils ont accueilli l’idée avec une approbation enthousiaste. Bien que, comme je l’ai déjà dit, Lüttichau laissât ces musiciens tranquilles au sein de leur union plus ou moins démocratique, il prenait soin d’être informé, par l’intermédiaire de espions, de ce qui se passait lors de leurs réunions hautement traîtresses. Son principal instrument était un trompettiste nommé Lewy, qui, au grand dégoût de tous ses camarades de l’orchestre, jouissait d’une faveur particulière auprès du directeur. Il recevait donc des comptes rendus précis, ou plutôt exagérés, de ma présence là-bas, et pensa qu’il était temps de me faire à nouveau ressentir le poids de son autorité. J’ai été officiellement convoqué devant lui et obligé d’écouter une longue et furieuse diatribe qu’il gardait en lui depuis quelque temps au sujet de plusieurs questions. J’ai aussi appris qu’il était au courant du projet de réforme du théâtre que j’avais présenté au ministère. Il a trahi cette information en utilisant une expression populaire de Dresde que je n’avais jamais entendue auparavant ; il savait très bien, disait-il, que dans mon mémorandum concernant le théâtre, je l’avais « mis dans l’embarras » (ihm an den Laden gelegt). En réponse, je n’ai pas hésité à lui dire comment j’avais l’intention d’agir en représailles ; et lorsque il a menacé de me dénoncer au roi et de demander ma mise à pied, j’ai répondu calmement qu’il pouvait faire ce qu’il voulait, car j’étais convaincu que la justice de Sa Majesté écouterait non seulement ses accusations, mais aussi ma défense. De plus, j’ai ajouté que c’était là le seul moyen approprié pour moi de discuter avec le roi des nombreux points sur lesquels je devais me plaindre, non seulement dans mon propre intérêt, mais aussi dans celui du théâtre et de l’art. Ce n’était pas une chose agréable à entendre pour Lüttichau, qui a demandé comment il pouvait essayer de coopérer avec moi, alors que, de mon côté, j’avais ouvertement déclaré (pour reprendre ses propres mots) que tout effort était vain avec lui (Hopfen und Malz verloren seien). Finalement, nous avons dû nous séparer en haussant les épaules l’un vers l’autre. Mon comportement semblait troubler mon ancien patron, qui a donc sollicité la tactique et la modération d’Eduard.
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Devrient était à son service, et il lui demanda d’utiliser son influence auprès de moi pour faciliter des arrangements supplémentaires entre nous. Mais, malgré tout son zèle, Devrient dut admettre avec un sourire, après que nous eûmes discuté de son message, qu’on ne pouvait pas grand-chose faire ; et comme je persistais à refuser de rencontrer à nouveau le directeur afin de discuter de la gestion du théâtre, il dut finalement reconnaître que sa propre sagesse devrait l’aider à sortir de cette difficulté.
Tout au long de la période durant laquelle j’ai eu le destin de remplir le poste de chef d’orchestre à Dresde, les effets de cette antipathie de la part de la cour et du directeur se sont fait sentir dans tout. Les concerts orchestraux que j’avais organisés l’hiver précédent furent cette année placés sous le contrôle de Reissiger et tombèrent aussitôt au niveau habituel des concerts ordinaires. L’intérêt du public diminua rapidement, et il fut difficile de maintenir cette activité en vie. En matière d’opéra, je ne pus mener à bien la relance proposée de *Fliegender Holländer*, pour laquelle j’avais trouvé chez Mitterwurzer un interprète admirable et prometteur. Ma nièce Johanna, que j’avais destinée au rôle de Senta, n’aimait pas ce rôle, car il offrait peu d’occasions pour des costumes somptueux. Elle préférait *ZAMPA* et *FAVORITA*, en partie pour plaire à son nouveau protecteur, mon ancien enthousiaste de Rienzi, Tichatschek, et en partie à cause des trois costumes brillants que la direction devait fournir pour chacun de ces rôles. En réalité, ces deux chefs de file de l’opéra de Dresde de l’époque avaient formé une alliance de rébellion contre ma rigueur en matière de répertoire opératique. Leur opposition, à ma grande déconvenue, aboutit au succès lorsqu’ils obtinrent la mise en scène de cette *FAVORITA* de Donizetti, dont j’avais déjà été obligé de réaliser l’arrangement pour Schlesinger à Paris. J’avais d’abord refusé catégoriquement d’avoir quoi que ce soit à voir avec cet opéra, bien que son rôle principal convînt admirablement à la voix de ma nièce, même selon le jugement de son père. Mais maintenant qu’ils connaissaient mon différend avec le directeur, ma perte volontaire d’influence, et enfin ma honte évidente, ils pensèrent que l’occasion était propice pour me forcer à diriger moi-même ce travail fastidieux, puisque c’était mon tour.
En outre, ma principale occupation au théâtre royal pendant cette période consistait à diriger l’opéra de Flotow, *MARTHA*, qui, bien qu’il n’ait pas su attirer le public, était néanmoins produit avec une fréquence excessive en raison de son casting pratique. En examinant les résultats de mes efforts…
Tout au long de la période durant laquelle j’ai eu le destin de remplir le poste de chef d’orchestre à Dresde, les effets de cette antipathie de la part de la cour et du directeur se sont fait sentir dans tout. Les concerts orchestraux que j’avais organisés l’hiver précédent furent cette année placés sous le contrôle de Reissiger et tombèrent aussitôt au niveau habituel des concerts ordinaires. L’intérêt du public diminua rapidement, et il fut difficile de maintenir cette activité en vie. En matière d’opéra, je ne pus mener à bien la relance proposée de *Fliegender Holländer*, pour laquelle j’avais trouvé chez Mitterwurzer un interprète admirable et prometteur. Ma nièce Johanna, que j’avais destinée au rôle de Senta, n’aimait pas ce rôle, car il offrait peu d’occasions pour des costumes somptueux. Elle préférait *ZAMPA* et *FAVORITA*, en partie pour plaire à son nouveau protecteur, mon ancien enthousiaste de Rienzi, Tichatschek, et en partie à cause des trois costumes brillants que la direction devait fournir pour chacun de ces rôles. En réalité, ces deux chefs de file de l’opéra de Dresde de l’époque avaient formé une alliance de rébellion contre ma rigueur en matière de répertoire opératique. Leur opposition, à ma grande déconvenue, aboutit au succès lorsqu’ils obtinrent la mise en scène de cette *FAVORITA* de Donizetti, dont j’avais déjà été obligé de réaliser l’arrangement pour Schlesinger à Paris. J’avais d’abord refusé catégoriquement d’avoir quoi que ce soit à voir avec cet opéra, bien que son rôle principal convînt admirablement à la voix de ma nièce, même selon le jugement de son père. Mais maintenant qu’ils connaissaient mon différend avec le directeur, ma perte volontaire d’influence, et enfin ma honte évidente, ils pensèrent que l’occasion était propice pour me forcer à diriger moi-même ce travail fastidieux, puisque c’était mon tour.
En outre, ma principale occupation au théâtre royal pendant cette période consistait à diriger l’opéra de Flotow, *MARTHA*, qui, bien qu’il n’ait pas su attirer le public, était néanmoins produit avec une fréquence excessive en raison de son casting pratique. En examinant les résultats de mes efforts…
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Dresde – où je vivais depuis près de sept ans – ne pouvait s’empêcher de me faire ressentir de l’humiliation lorsque je pensais à l’élan puissant et énergique que j’avais, je le savais, donné dans de nombreux domaines au théâtre de la cour, et je me trouvais obligé d’avouer que, si je devais quitter Dresde maintenant, il ne resterait pas la moindre trace de mon influence. Divers signes m’indiquaient également que, si jamais un procès devait avoir lieu devant le roi entre le directeur et moi, même si Sa Majesté était de mon côté, par considération pour le courtisan, le verdict serait contre moi.
Néanmoins, le dimanche des Rameaux de la nouvelle année 1849, je reçus une compensation abondante. Afin d’assurer des recettes importantes, notre orchestre avait de nouveau décidé de jouer la Neuvième Symphonie de Beethoven. Chacun fit de son mieux pour en faire l’une de nos meilleures représentations, et le public accueillit l’événement avec un véritable enthousiasme. Michael Bakounine, inconnu de la police, avait assisté à la répétition publique. À sa fin, il s’approcha sans hésiter de moi dans l’orchestre et dit à haute voix que, si toute la musique jamais écrite devait être perdue dans l’incendie mondial attendu, nous devions nous engager à sauver cette symphonie, même au péril de nos vies. Quelques semaines seulement après cette représentation, il semblait vraiment que cet incendie mondial allait éclater dans les rues de Dresde, et que Bakounine, avec qui j’étais entre-temps devenu plus proche par des circonstances étranges et inhabituelles, assumerait le poste de chef des chauffeurs.
C’était bien avant cette date que j’avais fait la connaissance de cet homme extrêmement remarquable. Pendant des années, j’avais lu son nom dans les journaux, toujours dans des circonstances extraordinaires. Il était apparu à Paris lors d’une réunion polonaise, mais bien qu’il fût russe, il affirmait qu’il importait peu qu’un homme fût russe ou polonais, tant qu’il voulait être un homme libre, et que c’était là tout ce qui comptait. J’appris ensuite, par l’intermédiaire de George Herwegh, qu’il avait renoncé à toutes ses sources de revenus en tant que membre d’une famille russe influente, et qu’un jour, alors que toute sa fortune se composait de deux francs, il les avait donnés à un mendiant sur le boulevard, car il trouvait agaçant d’être lié par cette possession et de devoir se soucier du lendemain. Un jour, Röckel, devenu un républicain acharné, m’informa de sa présence à Dresde. Il avait accueilli le Russe chez lui et m’avait invité à venir faire sa connaissance. À cette époque, Bakounine était persécuté par le gouvernement autrichien pour sa participation aux événements qui…
Néanmoins, le dimanche des Rameaux de la nouvelle année 1849, je reçus une compensation abondante. Afin d’assurer des recettes importantes, notre orchestre avait de nouveau décidé de jouer la Neuvième Symphonie de Beethoven. Chacun fit de son mieux pour en faire l’une de nos meilleures représentations, et le public accueillit l’événement avec un véritable enthousiasme. Michael Bakounine, inconnu de la police, avait assisté à la répétition publique. À sa fin, il s’approcha sans hésiter de moi dans l’orchestre et dit à haute voix que, si toute la musique jamais écrite devait être perdue dans l’incendie mondial attendu, nous devions nous engager à sauver cette symphonie, même au péril de nos vies. Quelques semaines seulement après cette représentation, il semblait vraiment que cet incendie mondial allait éclater dans les rues de Dresde, et que Bakounine, avec qui j’étais entre-temps devenu plus proche par des circonstances étranges et inhabituelles, assumerait le poste de chef des chauffeurs.
C’était bien avant cette date que j’avais fait la connaissance de cet homme extrêmement remarquable. Pendant des années, j’avais lu son nom dans les journaux, toujours dans des circonstances extraordinaires. Il était apparu à Paris lors d’une réunion polonaise, mais bien qu’il fût russe, il affirmait qu’il importait peu qu’un homme fût russe ou polonais, tant qu’il voulait être un homme libre, et que c’était là tout ce qui comptait. J’appris ensuite, par l’intermédiaire de George Herwegh, qu’il avait renoncé à toutes ses sources de revenus en tant que membre d’une famille russe influente, et qu’un jour, alors que toute sa fortune se composait de deux francs, il les avait donnés à un mendiant sur le boulevard, car il trouvait agaçant d’être lié par cette possession et de devoir se soucier du lendemain. Un jour, Röckel, devenu un républicain acharné, m’informa de sa présence à Dresde. Il avait accueilli le Russe chez lui et m’avait invité à venir faire sa connaissance. À cette époque, Bakounine était persécuté par le gouvernement autrichien pour sa participation aux événements qui…
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Il s’est produit à Prague à l’été 1848, et parce qu’il était membre du Congrès slave qui les avait précédés. Il avait donc cherché refuge dans notre ville, ne souhaitant pas s’installer trop loin de la frontière bohémienne. La sensation extraordinaire qu’il avait provoquée à Prague provenait du fait que, lorsque les Tchèques cherchaient la protection de la Russie contre la redoutable politique germanisatrice de l’Autriche, il les exhortait à se défendre par le feu et l’épée contre ces mêmes Russes, et en fait contre tout autre peuple vivant sous un despotisme semblable à celui des tsars. Cette connaissance superficielle des objectifs de Balumin suffit à transformer les préjugés purement nationaux des Allemands à son égard en sympathie. Lorsque je le rencontrai donc, sous le modeste abri du toit de Röckel, je fus immédiatement frappé par sa personnalité singulière et tout à fait imposante. Il était au plein de sa maturité, âgé d’environ trente à quarante ans. Tout en lui était colossal, et il était empli d’une exubérance et d’une force primitives. Je n’eus jamais l’impression qu’il accordait beaucoup d’importance à ma connaissance. En effet, il ne semblait pas apprécier les hommes purement intellectuels ; ce qu’il demandait, c’étaient des hommes dotés d’une énergie audacieuse. Comme je le compris plus tard, la théorie avait en ce cas plus de poids pour lui que les sentiments purement personnels ; et il parlait beaucoup et développait librement le sujet. Sa méthode de discussion générale était la méthode socratique, et il semblait tout à fait à l’aise lorsqu, allongé sur le canapé dur de son hôte, il pouvait débattre de manière discursive avec une foule d’hommes de toutes sortes sur les problèmes de la révolution. Dans de telles occasions, il remportait invariablement la victoire dans le débat. Il était impossible de triompher de ses opinions, exprimées avec la plus grande conviction et dépassant en tous sens même les limites extrêmes du radicalisme. Il était si communicatif que, dès la première soirée de notre rencontre, il me donna tous les détails sur les différentes étapes de son développement : il était officier russe de haute naissance, mais souffrant sous le joug d’une tyrannie militaire des plus étroites, c’était l’étude des écrits de Rousseau qui l’avait conduit à s’enfuir en Allemagne sous prétexte de prendre des congés. À Berlin, il s’était jeté dans l’étude de la philosophie avec toute l’ardeur d’un barbare nouvellement éveillé à la civilisation. La philosophie de Hegel était celle qui était à la mode à cette époque, et il devint bientôt un tel expert en la matière qu’il put renverser les disciples les plus célèbres de ce maître de leur propre philosophie, dans une thèse formulée selon les termes de la dialectique hégelienne la plus stricte. Après avoir ainsi exprimé sa pensée philosophique, comme il le disait, il se rendit en Suisse.
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où il prêchait le communisme, et de là il erra en France et en Allemagne pour retourner aux frontières du monde slave, d’où il espérait la régénération de l’humanité, car les Slaves avaient été moins affaiblis par la civilisation. Ses espoirs à cet égard se concentraient sur le type slave plus marqué, caractéristique de la classe paysanne russe. Dans la haine naturelle du serf russe envers son oppresseur cruel, le noble, il croyait pouvoir déceler un substrat d’amour fraternel naïf, ainsi que cet instinct qui pousse les animaux à haïr ceux qui les chassent. Pour étayer cette idée, il citait la joie enfantine, presque démoniaque, du peuple russe pour le feu, qualité sur laquelle Rostoptchine avait compté lors de l’incendie stratégique de Moscou. Il affirmait qu’il suffisait de convaincre le paysan russe, en qui la bonté naturelle de la nature humaine opprimée avait conservé ses caractéristiques les plus enfantines, qu’il était tout à fait juste et agréable à Dieu qu’ils brûlent les châteaux de leurs seigneurs, avec tout ce qu’ils contenaient. Le moindre résultat possible d’un tel mouvement serait la destruction de toutes ces choses qui, à juste titre, doivent apparaître, même aux penseurs les plus philosophiques d’Europe, comme la véritable source de toute la misère du monde moderne. Mettre en œuvre ces forces destructrices lui semblait être le seul objectif digne de l’action d’un homme sensé. (Même alors qu’il prêchait ces doctrines horribles, Bakounine, remarquant que ma vue était gênée, la protégea pendant une heure entière de la lumière directe avec sa main tendue, malgré mes protestations.) Cette annihilation de toute civilisation était l’objectif auquel son cœur était fixé. Entre-temps, il prenait plaisir à utiliser tous les leviers d’agitation politique à sa disposition pour progresser vers cet objectif, et ce faisant, il trouvait souvent matière à une joie ironique. Lors de son exil, il recevait des personnes appartenant à toutes les tendances de pensée révolutionnaire. Les plus proches de lui étaient ceux de nationalité slave, car, selon lui, ils constituaient les armes les plus pratiques et les plus efficaces qu’il puisse utiliser pour renverser le despotisme russe. Malgré leur république et leur socialisme à la Proudhon, il ne tenait pas les Français en haute estime, et quant aux Allemands, il ne m’en parlait jamais. La démocratie, le républicanisme et tout ce qui ressemblait à cela étaient, à ses yeux, indignes d’une réflexion sérieuse. À chaque objection soulevée par ceux qui voulaient au moins reconstruire ce qui avait été détruit, il répondait par une critique écrasante. Je me souviens bien qu’une fois, un Polonais, effrayé par ses théories, affirma
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qu’il devait y avoir un État organisé pour garantir à l’individu la possession des champs qu’il avait cultivés. « Quoi ! » répondit-il ; « voudriez-vous clôturer soigneusement votre champ pour fournir de nouveau un gagne-pain à la police ! » Cela fit taire le Polonais terrifié. Il se consola en se disant que les créateurs du nouvel ordre des choses apparaîtraient d’eux-mêmes, mais que notre unique tâche pour l’instant était de trouver le pouvoir de détruire. Y avait-il parmi nous quelqu’un d’assez fou pour croire qu’il survivrait à cette destruction souhaitée ? Nous devrions imaginer toute l’Europe, avec Saint-Pétersbourg, Paris et Londres, transformée en un vaste tas d’ordures. Comment pouvions-nous espérer que ceux qui auraient allumé un tel feu conservent encore quelque conscience après une telle dévastation ? Il mettait souvent en difficulté ceux qui affirmaient être prêts au sacrifice en leur disant que ce n’étaient pas les soi-disant tyrans qui étaient si répugnants, mais les philistins suffisants. En exemple de ces derniers, il désignait un pasteur protestant et déclarait qu’il ne croirait pas qu’il avait vraiment atteint la pleine stature d’un homme avant de le voir jeter son propre presbytère, avec sa femme et son enfant, aux flammes.
J’étais d’autant plus perplexe, face à de telles idées effroyables, que Bakounine se montrait à d’autres égards un homme vraiment aimable et au cœur tendre. Il était pleinement conscient de mon anxiété et de mon désespoir quant au risque de détruire à jamais mes idéaux et mes espoirs pour l’avenir de l’art. Il est vrai qu’il refusa de recevoir davantage d’instructions concernant ces projets artistiques et ne voulut même pas regarder mon travail sur la saga des Nibelungen. J’avais alors été inspiré par l’étude des Évangiles pour concevoir le plan d’une tragédie pour la scène idéale de l’avenir, intitulée Jésus de Nazareth. Bakounine me pria de lui épargner tous les détails ; et lorsque je tentai de le convaincre de mon projet par quelques indications verbales, il me souhaita bonne chance, mais insista pour que je fasse en sorte que Jésus apparaisse à tout prix comme un personnage faible. Quant à la musique de l’œuvre, il me conseilla, parmi toutes les variations, d’utiliser seulement un ensemble de phrases : pour le ténor, « Coupez-lui la tête ! » ; pour le soprano, « Pendez-le ! » ; et pour le basse continue, « Feu ! feu ! » Pourtant, je ressentis une sympathie encore plus grande pour ce prodige d’homme lorsque, un jour, je le convainquis d’écouter moi jouer et chanter les premières scènes de mon Fliegender Holländer. Après avoir écouté avec plus d’attention que la plupart des gens, il s’exclama, pendant une pause momentanée : « C’est stupéfiamment beau ! » et voulut en entendre davantage.
Comme sa vie de cachette permanente était très monotone, je l’invitais de temps en temps à passer une soirée avec moi. Pour le dîner, ma femme disposa devant
J’étais d’autant plus perplexe, face à de telles idées effroyables, que Bakounine se montrait à d’autres égards un homme vraiment aimable et au cœur tendre. Il était pleinement conscient de mon anxiété et de mon désespoir quant au risque de détruire à jamais mes idéaux et mes espoirs pour l’avenir de l’art. Il est vrai qu’il refusa de recevoir davantage d’instructions concernant ces projets artistiques et ne voulut même pas regarder mon travail sur la saga des Nibelungen. J’avais alors été inspiré par l’étude des Évangiles pour concevoir le plan d’une tragédie pour la scène idéale de l’avenir, intitulée Jésus de Nazareth. Bakounine me pria de lui épargner tous les détails ; et lorsque je tentai de le convaincre de mon projet par quelques indications verbales, il me souhaita bonne chance, mais insista pour que je fasse en sorte que Jésus apparaisse à tout prix comme un personnage faible. Quant à la musique de l’œuvre, il me conseilla, parmi toutes les variations, d’utiliser seulement un ensemble de phrases : pour le ténor, « Coupez-lui la tête ! » ; pour le soprano, « Pendez-le ! » ; et pour le basse continue, « Feu ! feu ! » Pourtant, je ressentis une sympathie encore plus grande pour ce prodige d’homme lorsque, un jour, je le convainquis d’écouter moi jouer et chanter les premières scènes de mon Fliegender Holländer. Après avoir écouté avec plus d’attention que la plupart des gens, il s’exclama, pendant une pause momentanée : « C’est stupéfiamment beau ! » et voulut en entendre davantage.
Comme sa vie de cachette permanente était très monotone, je l’invitais de temps en temps à passer une soirée avec moi. Pour le dîner, ma femme disposa devant
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Il coupait finement des tranches de saucisse et de viande, qu’il dévorait sur-le-champ, en grande quantité, au lieu de les étaler modestement sur son pain à la manière saxonne. Ayant remarqué l’inquiétude de Minna face à cela, j’ai eu la faiblesse de lui expliquer comment nous avions l’habitude de consommer de telles viandes ; il m’a alors rassuré en riant, disant que c’était amplement suffisant, qu’il voulait simplement manger ce qui lui était servi à sa propre manière. J’étais également stupéfaite par la façon dont il buvait du vin dans nos petits verres de taille ordinaire. En réalité, il détestait le vin, qui ne satisfaisait son désir de stimulants alcoolisés que par des doses insignifiantes, prolongées et fractionnées ; tandis qu’un verre plein de brandy, avalé d’un trait, produisait immédiatement le même effet, bien que celui-ci fût, après tout, seulement temporaire. Par-dessus tout, il méprisait le principe qui vise à prolonger le plaisir par la modération, affirmant qu’un vrai homme ne devrait s’efforcer que d’apaiser les désirs de la nature, et que le seul véritable plaisir dans la vie digne d’un homme était l’amour.
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Ces petites caractéristiques et d’autres similaires montraient clairement que chez cet homme remarquable, les impulsions les plus pures d’une humanité idéale entraient en conflit étrange avec une sauvagerie entièrement hostile à toute civilisation ; ainsi, mes sentiments durant mes relations avec lui oscillaient entre un horreur involontaire et une attraction irrésistible. Je l’invitais fréquemment à partager mes errances solitaires. Il le faisait volontiers, non seulement pour faire de l’exercice physique nécessaire, mais aussi parce qu’il pouvait le faire dans cette région du monde sans craindre de rencontrer ses poursuivants. Mes tentatives, au cours de nos conversations, pour l’informer plus en détail de mes objectifs artistiques restèrent complètement vaines tant que nous ne pouvions pas sortir du cadre d’une simple discussion. Toutes ces choses lui semblaient prématurées. Il refusait d’admettre que, des besoins mêmes du mal présent, il faudrait élaborer des lois pour l’avenir, et que celles-ci devaient en outre être fondées sur des conceptions entièrement différentes de la culture sociale. Voyant qu’il continuait à prôner la destruction, encore et encore, je dus finalement demander comment mon merveilleux ami comptait mettre en œuvre ce travail de destruction. Il devint bientôt clair, comme je le soupçonnais déjà et comme les événements le prouvèrent peu après, que pour cet homme aux activités illimitées, tout reposait sur des hypothèses les plus impossibles. Sans doute, avec mes espoirs d’une refonte artistique de la société humaine à l’avenir, paraissais-je flotter dans le vide ; cependant, il devint rapidement évident pour moi que ses suppositions concernant la destruction inévitable de toutes les institutions culturelles étaient au moins tout aussi utopiques. Ma première idée fut que Bakounine était le centre d’une conspiration internationale ; mais ses plans concrets semblaient initialement se limiter à un projet de révolutionner Prague, où il comptait uniquement sur une union formée par un petit groupe d’étudiants. Croyant que le moment était venu de frapper, il se prépara un soir à s’y rendre. Cette démarche n’était pas exempte de dangers, et il partit sous la protection d’un passeport délivré à un marchand anglais. Tout d’abord, cependant, afin de s’adapter à la culture la plus philistine, il dut soumettre sa grande barbe et ses cheveux épais à la merci du rasoir et des ciseaux. Comme aucun coiffeur n’était disponible, Röckel dut assumer cette tâche. Un petit groupe d’amis assista à l’opération, qui devait être effectuée avec un rasoir émoussé, causant pas mal de douleur, face à laquelle seul le patient lui-même restait passif.
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Nous avons dit adieu à Bakounine avec la ferme conviction que nous ne le reverrions jamais en vie. Mais une semaine plus tard, il était de retour, ayant immédiatement réalisé à quel point les informations qu’il avait reçues sur la situation à Prague étaient déformées ; tout ce qu’il y trouva, c’était un maigre groupe d’étudiants naïfs. Ces constatations firent de lui la cible des plaisanteries bienveillantes de Röckel, et par la suite il acquit parmi nous la réputation d’être un simple révolutionnaire satisfait de conspirations théoriques. Ses attentes vis-à-vis des étudiants de Prague étaient très similaires à celles qu’il nourrissait à l’égard du peuple russe. Celles-ci se révélèrent également entièrement infondées, basées uniquement sur des suppositions gratuites tirées de la nature présumée des choses. Je me trouvai donc contraint d’expliquer la croyance universelle en la dangerosité extrême de cet homme par ses idées théoriques, telles qu’exprimées ici et ailleurs, et non par une expérience concrète de son activité pratique. Mais je devais bientôt devenir presque témoin oculaire du fait que son comportement personnel n’a jamais été, ne serait-ce qu’un instant, influencé par la prudence, telle que l’on en trouve habituellement chez ceux dont les théories ne sont pas sérieuses. Cela allait bientôt être prouvé lors de la révolte majeure de mai 1849. L’hiver de cette année-là, jusqu’au printemps 1849, s’écoula dans un développement multiple de ma situation et de mon état d’esprit, comme je l’ai décrit, c’est-à-dire dans une sorte d’agitation morne. Ma dernière œuvre artistique avait été le drame en cinq actes, Jésus de Nazareth, mentionné précédemment. Dès lors, je restai dans un état d’instabilité méditative, plein d’attentes, mais sans désir précis. J’étais pleinement convaincu que mon activité d’artiste à Dresde était terminée, et j’attendais simplement que la pression des circonstances me libère. D’un autre côté, toute la situation politique, tant en Saxe qu’au reste de l’Allemagne, tendait inévitablement vers une catastrophe. Ce jour approchait de jour en jour, et je me berçais d’illusions en considérant mon propre destin comme lié à ce trouble général. Maintenant que les forces de réaction se préparaient partout de plus en plus ouvertement au conflit, la lutte décisive finale semblait effectivement imminente. Mes sentiments de parti pris n’étaient pas suffisamment passionnés pour me pousser à prendre une part active à ces conflits. Je ressentais seulement un instinct de me livrer aveuglément au cours des événements, où qu’ils puissent mener. C’est cependant à ce moment précis qu’une influence entièrement nouvelle s’imposa de la manière la plus étrange dans mon destin, et fut d’abord accueillie par moi avec…
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sourire de scepticisme. Liszt écrivit pour annoncer une représentation précoce à Weimar de mon Tannhäuser sous sa propre direction — la première qui eût lieu en dehors de Dresde — et il ajouta avec grande modestie que c’était simplement la réalisation d’un désir personnel. Afin d’assurer le succès, il avait envoyé une invitation spéciale à Tichatschek pour qu’il soit son invité lors des deux premières représentations. Lorsque ce dernier revint, il dit que la production avait été, dans l’ensemble, un succès, ce qui me surprit beaucoup. J’ai reçu de la part du Grand-Duc une boîte à tabac en or en souvenir, que j’ai continué à utiliser jusqu’en 1864. Tout cela était nouveau et étrange pour moi, et j’étais encore enclin à considérer cet événement autrement agréable comme un épisode éphémère, dû au sentiment amical d’un grand artiste. « Que signifie tout cela pour moi ? » me demandais-je. « Est-ce trop tôt ou trop tard ? » Mais une lettre très chaleureuse de Liszt m’incita à me rendre à Weimar quelques jours plus tard, pour une troisième représentation de Tannhäuser, qui devait être entièrement assurée par des talents locaux, dans le but d’intégrer définitivement cette opéra au répertoire. À cette fin, j’obtins une autorisation de congé de ma direction pour la deuxième semaine de mai.
Seuls quelques jours s’écoulèrent avant la mise en œuvre de ce petit projet ; mais ils devaient être décisifs. Le 1er mai, les Chambres furent dissoutes par le nouveau ministère de Beust, que le roi avait chargé de mettre en œuvre sa politique réactionnaire envisagée. Cet événement m’imposa la tâche amicale de prendre soin de Röckel et de sa famille. Jusqu’alors, sa fonction de député l’avait protégé du danger de poursuites criminelles ; mais dès que les Chambres furent dissoutes, cette protection fut retirée, et il dut s’enfuir pour éviter d’être à nouveau arrêté. Comme je pouvais peu l’aider en cette affaire, je promis au moins de veiller à la publication continue de son populaire Volksblatt, principalement parce que les revenus provenant de celui-ci permettraient de subvenir aux besoins de sa famille. À peine Röckel avait-il franchi en sécurité la frontière de Bohême, tandis que je travaillais encore avec beaucoup de difficultés dans l’imprimerie afin de fournir du matériel pour un numéro de son journal, que la tempête tant attendue éclata sur Dresde. Des délégations d’urgence, des manifestations nocturnes de la foule, des réunions tumultueuses des différents syndicats, ainsi que tous les autres signes précédant une décision rapide dans les rues, se manifestèrent. Le 3 mai, l’attitude des foules circulant dans nos rues montrait clairement que cette conclusion allait bientôt être atteinte, comme on le souhaitait sans aucun doute. Chaque délégation locale qui demandait la reconnaissance de la constitution allemande, qui était la
Seuls quelques jours s’écoulèrent avant la mise en œuvre de ce petit projet ; mais ils devaient être décisifs. Le 1er mai, les Chambres furent dissoutes par le nouveau ministère de Beust, que le roi avait chargé de mettre en œuvre sa politique réactionnaire envisagée. Cet événement m’imposa la tâche amicale de prendre soin de Röckel et de sa famille. Jusqu’alors, sa fonction de député l’avait protégé du danger de poursuites criminelles ; mais dès que les Chambres furent dissoutes, cette protection fut retirée, et il dut s’enfuir pour éviter d’être à nouveau arrêté. Comme je pouvais peu l’aider en cette affaire, je promis au moins de veiller à la publication continue de son populaire Volksblatt, principalement parce que les revenus provenant de celui-ci permettraient de subvenir aux besoins de sa famille. À peine Röckel avait-il franchi en sécurité la frontière de Bohême, tandis que je travaillais encore avec beaucoup de difficultés dans l’imprimerie afin de fournir du matériel pour un numéro de son journal, que la tempête tant attendue éclata sur Dresde. Des délégations d’urgence, des manifestations nocturnes de la foule, des réunions tumultueuses des différents syndicats, ainsi que tous les autres signes précédant une décision rapide dans les rues, se manifestèrent. Le 3 mai, l’attitude des foules circulant dans nos rues montrait clairement que cette conclusion allait bientôt être atteinte, comme on le souhaitait sans aucun doute. Chaque délégation locale qui demandait la reconnaissance de la constitution allemande, qui était la
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Crie général : le gouvernement refusa de l’audience, et ce avec une fermeté qui devint finalement stupéfiante. Un après-midi, j’étais présent à une réunion du comité du Vaterlands-Verein, bien que seulement en tant que représentant du Volksblatt de Röckel, pour la survie duquel je me sentais engagé, tant pour des raisons économiques que humanitaires. Là, je fus aussitôt absorbé par l’observation du comportement et de la conduite des hommes que la faveur populaire avait élevés à la tête de telles associations. Il était tout à fait évident que les événements avaient échappé au contrôle de ces personnes ; plus particulièrement, elles étaient complètement désemparées quant à la façon de faire face à ce terrorisme particulier exercé par les classes inférieures, toujours prêtes à réagir contre les représentants des théories démocratiques. De tous côtés, j’entendais un mélange de propositions folles et de réponses hésitantes. L’un des principaux sujets de discussion était la nécessité de se préparer à la défense. Les armes, et la manière de s’en procurer, furent abondamment discutées, mais tout cela au milieu d’un grand désordre ; et lorsque enfin ils réalisèrent qu’il était temps de se disperser, la seule impression que j’eus fut celle d’une confusion extrême. Je quittai la salle avec un jeune peintre nommé Kaufmann, dont j’avais déjà vu une série de caricatures à l’exposition d’art de Dresde, illustrant « L’Histoire de l’esprit ». Un jour, j’avais vu le roi de Saxe debout devant l’une d’elles, représentant la torture d’un hérétique sous l’Inquisition espagnole, et je l’avais vu s’éloigner en secouant la tête avec désapprobation face à un sujet si abstrus. J’étais en chemin vers chez moi, plongé dans une profonde conversation avec cet homme, dont le visage pâle et l’air troublé trahissaient qu’il pressentait le désastre imminent, quand, juste au moment où nous arrivions sur la Postplatz, près de la fontaine conçue par Semper, le son des cloches de la tour voisine de l’église Sainte-Anne sonna soudain l’alarme de la révolte. Avec un cri effrayé : « Mon Dieu, c’est commencé ! », mon compagnon disparut à mes côtés. Il m’écrivit plus tard pour dire qu’il vivait en fugitif à Berne, mais je ne revis jamais son visage. Le son de cette cloche, si proche, eut également une profonde impression sur moi. C’était un après-midi très ensoleillé, et je remarquai aussitôt le même phénomène que Goethe décrit dans sa tentative de décrire ses propres sensations lors du bombardement de Valmy. Toute la place semblait être éclairée par une lumière jaune foncé, presque brune, semblable à celle que j’avais déjà vue à Magdebourg lors d’une éclipse solaire. Ma sensation la plus marquante, en dehors de cela, était un sentiment de grande satisfaction, presque extravagante. Je ressentis soudain un étrange désir de jouer avec quelque chose que je n’avais jamais…
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considéré comme dangereux et important. Ma première idée, probablement suggérée par la proximité de la place, fut d’interroger chez Tichatschek au sujet du pistolet qu’il avait l’habitude d’utiliser, en tant que passionné de sports le dimanche. Je ne trouvai que sa femme à la maison, car il était parti en voyage de vacances. Sa terreur évidente quant à ce qui allait se passer provoqua en moi un rire incontrôlable. Je lui conseillai de mettre le pistolet de son mari en lieu sûr, en le remettant au comité du Vaterlands-Verein en échange d’un reçu, car il risquait sinon d’être rapidement confisqué par la foule. J’ai appris par la suite que mon comportement étrange dans cette circonstance fut ensuite retenu contre moi comme un crime grave. Je retournai alors dans les rues pour voir s’il se passait quelque chose de plus que des cloches sonnant et un éclipsage jaunâtre du soleil en ville ; je me rendis d’abord sur l’Ancien Marché, où je remarquai un groupe d’hommes rassemblés autour d’un orateur véhément. Ce fut aussi une agréable surprise pour moi de voir Schroder-Devrient descendre de la porte d’un hôtel. Elle venait juste d’arriver de Merlin et était profondément bouleversée par la nouvelle selon laquelle la population avait déjà été mitraillée. Ayant vu récemment une insurrection avortée réprimée par la force à Berlin, elle était indignée de constater que les mêmes événements se produisaient dans sa « paisible Dresde », comme elle l’appelait. Lorsqu’elle se tourna vers moi, parmi la foule indifférente qui écoutait avec complaisance ses paroles passionnées, elle sembla soulagée de trouver quelqu’un à qui elle pouvait demander de s’opposer de toutes ses forces à ces actes horribles. Je la rencontrai une autre fois chez mon vieil ami Heine, où elle s’était réfugiée. Lorsqu’elle remarqua mon indifférence, elle me supplia à nouveau d’employer tous les moyens possibles pour empêcher ce conflit insensé et suicidaire. J’appris par la suite qu’une accusation de haute trahison pour sédition avait été portée contre Schroder-Devrient en raison de son comportement dans cette affaire. Elle dut prouver son innocence devant un tribunal afin d’établir sans équivoque son droit à la pension promise par contrat pour ses nombreuses années de service à Dresde en tant que chanteuse d’opéra. Le 3 mai, je me rendis directement dans ce quartier de la ville où j’avais entendu des rumeurs désagréables concernant un conflit sanglant qui y aurait eu lieu. J’appris ensuite que la véritable cause du différend entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire était survenue lors du changement de garde devant l’Arsenal. À ce moment-là, la foule, sous la direction d’un chef audacieux, avait saisi l’occasion de s’emparer de force de l’arsenal. Une démonstration
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Une force militaire fut déployée, et la foule fut bombardée par quelques canons chargés de boulets de plomb. En m’approchant du lieu des événements par la Rampische Gasse, je rencontrai une compagnie des Gardes municipaux de Dresde qui, bien qu’entièrement innocents, semblaient avoir été exposés à ce feu. Je remarquai qu’un des gardes citoyens, s’appuyant lourdement sur le bras d’un camarade, tentait de avancer rapidement, bien que sa jambe droite semblât traîner sans force derrière lui. Certains membres de la foule, voyant le sang sur le pavé derrière lui, crièrent : « Il saigne ! » Au milieu de cette agitation, je pris soudain conscience des cris poussés de tous côtés : « Aux barricades ! Aux barricades ! » Poussé par un instinct mécanique, je suivis le flot de gens qui se dirigeait à nouveau vers la mairie de la Vieille Place du Marché. Au milieu du tumulte effroyable, je remarquai particulièrement un groupe important qui s’étendait en travers de la rue et avançait le long de la Rosmaringasse. Cela me rappela, bien que la comparaison fût quelque peu exagérée, la foule qui s’était un jour rassemblée devant les portes du théâtre pour réclamer l’accès gratuit à Rienzi ; parmi eux se trouvait un bossu qui évoqua immédiatement Vansen dans Egmont de Goethe, et alors que les cris révolutionnaires résonnaient à ses oreilles, je le vis frotter ses mains l’une contre l’autre, ravi de l’extase de révolte tant désirée qu’il réalisait enfin.
Je me souviens très clairement qu’à partir de ce moment-là, je fus attiré par la surprise et l’intérêt pour ce drame, sans éprouver le moindre désir de rejoindre les rangs des combattants. Cependant, l’agitation causée par ma sympathie en tant que simple spectateur augmentait à chaque pas que je faisais. Je parvins à me frayer un chemin jusqu’aux salles du conseil municipal, passant inaperçu au milieu de la foule tumultueuse, et il me sembla que les fonctionnaires étaient complices de la foule. Je pénétrai sans être vu dans la salle du conseil ; ce que j’y vis fut un désordre et une confusion totaux. Lorsque la nuit tomba, je marchai lentement à travers les barricades improvisées, composées principalement de stands de marché, pour retourner chez moi, dans la lointaine Friedrichstrasse, et le lendemain matin, je regardai à nouveau ces événements extraordinaires avec intérêt et sympathie.
Le jeudi 4 mai, je pus constater que la mairie devenait progressivement le centre indubitable de la révolution. Ce segment de la population qui espérait un accord pacifique avec le monarque fut plongé dans la plus grande consternation par la nouvelle que le roi et toute sa cour, suivant les conseils de son ministre Beust, avaient quitté le palais et étaient partis
Je me souviens très clairement qu’à partir de ce moment-là, je fus attiré par la surprise et l’intérêt pour ce drame, sans éprouver le moindre désir de rejoindre les rangs des combattants. Cependant, l’agitation causée par ma sympathie en tant que simple spectateur augmentait à chaque pas que je faisais. Je parvins à me frayer un chemin jusqu’aux salles du conseil municipal, passant inaperçu au milieu de la foule tumultueuse, et il me sembla que les fonctionnaires étaient complices de la foule. Je pénétrai sans être vu dans la salle du conseil ; ce que j’y vis fut un désordre et une confusion totaux. Lorsque la nuit tomba, je marchai lentement à travers les barricades improvisées, composées principalement de stands de marché, pour retourner chez moi, dans la lointaine Friedrichstrasse, et le lendemain matin, je regardai à nouveau ces événements extraordinaires avec intérêt et sympathie.
Le jeudi 4 mai, je pus constater que la mairie devenait progressivement le centre indubitable de la révolution. Ce segment de la population qui espérait un accord pacifique avec le monarque fut plongé dans la plus grande consternation par la nouvelle que le roi et toute sa cour, suivant les conseils de son ministre Beust, avaient quitté le palais et étaient partis
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par bateau le long de l’Elbe jusqu’à la forteresse de Konigstein. Dans ces circonstances, le conseil municipal comprit qu’il ne pouvait plus faire face à la situation et participa alors à la convocation des membres de la Chambre saxonne qui se trouvaient encore à Dresde. Ceux-ci se réunirent ensuite à la mairie pour décider des mesures à prendre afin de protéger l’État. Une délégation fut envoyée au ministère, mais revint avec le rapport indiquant qu’on ne les trouvait nulle part. Au même moment, des nouvelles arrivèrent de toutes parts selon lesquelles, conformément à un accord préalable, les troupes du roi de Prusse allaient avancer pour occuper Dresde. Un cri général s’éleva immédiatement pour que des mesures soient prises afin d’empêcher cette invasion de troupes étrangères. En même temps parvinrent des nouvelles de l’insurrection nationale en Wurtemberg, où les troupes elles-mêmes avaient contrecarré les intentions du gouvernement en déclarant leur fidélité au parlement, et le ministère avait été contraint, contre sa volonté, de reconnaître la Constitution pan-allemande. L’avis de nos politiciens, réunis pour délibérer, était que la situation pouvait encore être résolue par des moyens pacifiques, si l’on parvenait à amener les troupes saxones à adopter une attitude similaire, car ainsi le roi serait au moins contraint de résister patriotiquement à l’occupation prussienne de son pays. Tout semblait dépendre de la capacité à faire comprendre aux bataillons saxons de Dresde l’importance capitale de leurs actions. Comme cela me paraissait être le seul espoir d’une paix honorable dans ce chaos insensé, j’avoue que, cette fois-là, je me suis laissé aller au point d’organiser une manifestation qui s’est cependant avérée vaine. J’ai convaincu l’imprimeur du Volksblatt de Röckel, qui était pour l’instant à l’arrêt, d’utiliser toute l’encre qu’il aurait destinée au prochain numéro pour imprimer en gros caractères sur des bandes de papier les mots : « Êtes-vous de notre côté contre les troupes étrangères ? ». Des affiches portant ces mots furent fixées sur les barricades dont on pensait qu’elles seraient attaquées en premier, dans le but d’arrêter les troupes saxones si elles recevaient l’ordre d’attaquer les révolutionnaires. Bien sûr, personne ne prêta attention à ces affiches, à part les informateurs intentionnels. Ce jour-là, il n’y eut que des négociations confuses et une agitation folle qui ne clarifièrent en rien la situation. La Vieille Ville de Dresde, avec ses barricades, offrait un spectacle assez intéressant pour…
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spectateurs. J’observais avec étonnement et dégoût, mais mon attention fut soudain détournée en voyant Bakounine sortir de sa cachette et se promener parmi les barricades vêtu d’un manteau noir. Mais je me trompais lourdement en pensant qu’il serait satisfait de ce qu’il voyait ; il reconnut l’inefficacité enfantine de toutes les mesures prises pour la défense, et déclara que la seule satisfaction qu’il pouvait éprouver dans cette situation était de ne pas avoir à s’inquiéter de la police, et de pouvoir examiner calmement la question de partir ailleurs, car il ne voyait aucun motif de participer à une insurrection menée de manière si négligente. Tandis qu’il marchait, fumant son cigare et se moquant de la naïveté de la révolution de Dresde, j’observais les Gardes communaux se rassembler armés devant la mairie sur l’appel de leur commandant. Parmi les rangs de leur corps le plus populaire, la Compagnie des chasseurs, Rietschel, très inquiet quant à la nature de la révolte, vint me parler, tout comme Semper. Rietschel, qui semblait penser que j’étais mieux informé que lui des faits, m’assura qu’il trouvait sa position très difficile. Il dit que la compagnie d’élite à laquelle il appartenait était très démocratique, et que, du fait de sa fonction de professeur à l’Académie des Beaux-Arts, il se trouvait dans une position particulière, ne sachant comment concilier les sentiments qu’il partageait avec sa compagnie et ses devoirs en tant que citoyen. Le mot « citoyen » m’amusa ; je jetai un regard perçant à Semper et répétai le mot « citoyen ». Semper répondit par un sourire étrange, puis s’éloigna sans autre commentaire. Le lendemain (vendredi 5 mai), lorsque je repris ma place en tant que spectateur passionnément intéressé par les événements de la mairie, ceux-ci prirent une tournure décisive. Les derniers dirigeants du peuple saxon réunis là jugèrent opportun de se constituer en gouvernement provisoire, puisqu’il n’existait aucun gouvernement saxon avec lequel on puisse négocier. Le professeur Kochly, orateur éloquent, fut choisi pour proclamer le nouveau gouvernement. Il célébra cette cérémonie solennelle depuis le balcon de la mairie, face au reste fidèle des Gardes communaux et à la foule peu nombreuse. En même temps, l’existence légale de la Constitution pan-allemande fut proclamée, et les forces armées de la nation jurèrent allégeance à celle-ci. Je me souviens que ces procédures ne me parurent pas imposantes, et l’opinion répétée de Bakounine sur leur banalité devint progressivement plus compréhensible. Même d’un point de vue technique, ces réflexions étaient justifiées, lorsque, à ma grande surprise et amusement, Semper, en tenue complète
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En uniforme de garde citoyenne, coiffé d’un chapeau orné des couleurs nationales, il est venu me chercher à la mairie et m’a informé de la construction extrêmement déficiente des barricades dans la Wild Strufergasse et dans la rue voisine, la Brudergasse. Afin de rassurer sa conscience artistique en tant qu’ingénieur, je l’ai orienté vers le bureau de la « Commission militaire pour la défense ». Il a suivi mon conseil avec une grande diligence ; il a probablement obtenu l’autorisation nécessaire pour donner des instructions concernant la construction de fortifications adaptées en ce point négligé. Après cela, je ne l’ai plus jamais revu à Dresde ; mais je suppose qu’il a exécuté les travaux stratégiques qui lui avaient été confiés par ce comité avec toute la conscience d’un Michel-Ange ou d’un Léonard de Vinci.
Le reste de la journée s’est écoulé dans des négociations incessantes au sujet de l’armistice, qui, selon un accord avec les troupes saxones, devait durer jusqu’à midi du jour suivant. Dans ces négociations, j’ai remarqué l’activité très marquée d’un ancien camarade de collège, Marschall von Bieberstein, avocat qui, en sa qualité d’officier supérieur de la Garde municipale de Dresde, se distinguait par son zèle sans limites au milieu des cris d’un grand groupe de collègues orateurs. Ce jour-là, un certain Heinz, ancien colonel grec, fut mis à la tête des forces armées. Ces dispositions ne semblaient pas du tout satisfaisantes pour Bakounine, qui apparaissait de temps en temps. Alors que le gouvernement provisoire plaçait tous ses espoirs dans une résolution pacifique du conflit par la persuasion morale, lui, avec sa vision claire, prévoyait une attaque militaire bien planifiée de la part des Prussiens, et pensait qu’elle ne pouvait être contrée que par de bonnes mesures stratégiques. Il pressa donc vivement l’acquisition de quelques officiers polonais expérimentés qui se trouvaient justement à Dresde, car les révolutionnaires saxons semblaient manquer complètement de tactique militaire. Tout le monde avait peur d’emprunter cette voie ; d’un autre côté, de grands espoirs étaient placés dans les négociations avec l’Assemblée des États de Francfort, qui était déjà à bout de forces. Tout devait être fait, autant que possible, dans le respect de la légalité. Le temps passait assez agréablement. Des dames élégantes, accompagnées de leurs cavaliers, se promenaient dans les rues barricadées durant ces belles soirées de printemps. Cela ressemblait à peu près à une simple comédie amusante. L’aspect inhabituel des événements me procurait même un véritable plaisir, associé à l’impression que tout cela n’était pas vraiment sérieux, et qu’une déclaration amicale du gouvernement mettrait fin à la situation. Ainsi, je suis rentré chez moi tranquillement à travers
Le reste de la journée s’est écoulé dans des négociations incessantes au sujet de l’armistice, qui, selon un accord avec les troupes saxones, devait durer jusqu’à midi du jour suivant. Dans ces négociations, j’ai remarqué l’activité très marquée d’un ancien camarade de collège, Marschall von Bieberstein, avocat qui, en sa qualité d’officier supérieur de la Garde municipale de Dresde, se distinguait par son zèle sans limites au milieu des cris d’un grand groupe de collègues orateurs. Ce jour-là, un certain Heinz, ancien colonel grec, fut mis à la tête des forces armées. Ces dispositions ne semblaient pas du tout satisfaisantes pour Bakounine, qui apparaissait de temps en temps. Alors que le gouvernement provisoire plaçait tous ses espoirs dans une résolution pacifique du conflit par la persuasion morale, lui, avec sa vision claire, prévoyait une attaque militaire bien planifiée de la part des Prussiens, et pensait qu’elle ne pouvait être contrée que par de bonnes mesures stratégiques. Il pressa donc vivement l’acquisition de quelques officiers polonais expérimentés qui se trouvaient justement à Dresde, car les révolutionnaires saxons semblaient manquer complètement de tactique militaire. Tout le monde avait peur d’emprunter cette voie ; d’un autre côté, de grands espoirs étaient placés dans les négociations avec l’Assemblée des États de Francfort, qui était déjà à bout de forces. Tout devait être fait, autant que possible, dans le respect de la légalité. Le temps passait assez agréablement. Des dames élégantes, accompagnées de leurs cavaliers, se promenaient dans les rues barricadées durant ces belles soirées de printemps. Cela ressemblait à peu près à une simple comédie amusante. L’aspect inhabituel des événements me procurait même un véritable plaisir, associé à l’impression que tout cela n’était pas vraiment sérieux, et qu’une déclaration amicale du gouvernement mettrait fin à la situation. Ainsi, je suis rentré chez moi tranquillement à travers
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Les nombreuses barricades, à une heure avancée de la nuit ; je pensais en même temps au matériel nécessaire pour un drame, Achilleus, sur lequel je travaillais depuis quelque temps. Chez moi, je trouvai mes deux nièces, Clara et Ottilie Brockhaus, les filles de ma sœur Louisa. Elles vivaient depuis un an avec une gouvernante à Dresde, et leurs visites hebdomadaires ainsi que leur bonne humeur contagieuse me réjouissaient. Tout le monde était dans un état d’euphorie extrême à cause de la révolution ; ils approuvaient tous chaleureusement les barricades et n’hésitaient pas à souhaiter la victoire à leurs défenseurs. Protégés par l’armistice, ces états d’esprit restèrent intacts tout le vendredi (5 mai). Des nouvelles arrivaient de partout, nous faisant croire à une insurrection générale dans toute l’Allemagne. Le Bade et le Palatinat étaient en proie à une révolte au nom de toute l’Allemagne. Des rumeurs similaires parvenaient également des villes libres comme Breslau. À Leipzig, des groupes d’étudiants volontaires avaient rassemblé des troupes pour Dresde, qui arrivèrent au milieu de l’allégresse de la population. Un service de défense entièrement équipé fut organisé à la mairie, et le jeune Heine, déçu comme moi par l’échec de la représentation de Lohengrin, rejoignit également ce groupe. De vigoureuses promesses de soutien vinrent de l’Erzgebirge saxonne, ainsi que des annonces selon lesquelles des contingents armés arrivaient. Chacun pensait donc que, tant que la Vieille Ville resterait bien barricadée, elle pourrait résister sans danger à la menace d’une occupation étrangère. Tôt samedi matin, 6 mai, il devint évident que la situation devenait plus grave. Les troupes prussiennes étaient entrées dans la Nouvelle Ville, et les troupes saxones, dont on n’avait pas jugé opportun d’utiliser pour une attaque, restaient fidèles au drapeau. L’armistice prit fin à midi, et les troupes, soutenues par plusieurs canons, lancèrent aussitôt une attaque contre l’une des principales positions tenues par le peuple sur le Neumarkt. Jusqu’alors, je n’avais aucune autre conviction que l’affaire serait tranchée de la manière la plus rapide dès qu’un véritable conflit éclaterait, car il n’y avait aucun signe, dans mon propre état d’esprit (ou, en fait, dans ce que je pouvais constater indépendamment de celui-ci), de cette détermination passionnée sans laquelle de telles épreuves n’ont jamais été surmontées avec succès. C’était irritant pour moi, alors que j’entendais le crépitement intense des tirs, de ne pouvoir rien savoir de ce qui se passait ; je pensai qu’en grimpant à la tour Kreuz, je pourrais avoir une meilleure vue. Même depuis cette hauteur, je ne pouvais rien voir clairement, mais j’appris suffisamment pour être convaincu qu’après une heure de feu intense…
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L’artillerie d’avant-garde des troupes prussiennes s’était retirée et avait finalement été complètement mise au silence ; son retrait fut signalé par des cris de joie puissants de la part de la population. Apparemment, le premier assaut s’était épuisé ; désormais, mon intérêt pour ce qui se passait prenait des teintes de plus en plus vives. Afin d’obtenir des informations plus détaillées, je me hâtai de retourner à la mairie. Cependant, je ne pus rien tirer de la confusion totale que je rencontrai, jusqu’à ce que je tombe enfin sur Bakounine au milieu du groupe principal des orateurs. Il put me donner un compte rendu extraordinairement précis de ce qui s’était passé. Des informations étaient parvenues au quartier général depuis une barricade du Neumarkt, où l’attaque était la plus intense : tout y était dans un état de confusion avant l’assaut des troupes ; alors mon ami Marschall von Bieberstein, accompagné de Leo von Zichlinsky, officiers du corps citoyen, avaient rassemblé quelques volontaires et les avaient conduits vers le lieu du péril. Le Kreis-Amtmann Heubner de Freiberg, sans arme pour se défendre et la tête nue, sauta immédiatement au sommet de la barricade, que tous ses défenseurs venaient de quitter. Il fut le seul membre du gouvernement provisoire à rester sur place, les dirigeants, Todt et Tschirner, ayant disparu dès les premiers signes de panique. Heubner se tourna pour exhorter les volontaires à avancer, s’adressant à eux par des mots inspirants. Son succès fut total : la barricade fut reprise, et un feu, aussi inattendu que violent, fut dirigé contre les troupes, qui, comme je le vis moi-même, furent contraintes de se retirer. Bakounine avait été en contact étroit avec cette action, il avait suivi les volontaires, et il m’expliqua maintenant que, aussi étroites que puissent être les opinions politiques de Heubner (il appartenait à la gauche modérée de la Chambre saxonne), c’était un homme de noble caractère, au service duquel il avait immédiatement mis sa propre vie. Bakounine n’avait eu besoin que de cet exemple pour déterminer sa propre ligne de conduite : il avait décidé de risquer sa vie dans cette tentative et de ne pas poser davantage de questions. Heubner aussi devait désormais reconnaître la nécessité de mesures extrêmes et ne reculait plus devant aucune proposition de Bakounine visant à cet effet. Les conseils militaires d’officiers polonais expérimentés furent mis à profit auprès du commandant, dont l’incompétence ne tarda pas à se manifester ; Bakounine, qui avouait ouvertement ne rien comprendre à la stratégie pure, ne quitta jamais la mairie, mais resta aux côtés de Heubner, donnant des conseils et des informations dans toutes les directions avec un calme admirable. Pour le reste de la journée, la bataille
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Se limita à des escarmouches menées par des tireurs d’élite depuis les différentes positions. J’avais hâte de gravir à nouveau la tour Kreuz, afin d’obtenir une vue aussi large que possible sur tout le champ de bataille. Pour atteindre cette tour depuis la mairie, il fallait traverser un espace soumis au feu croisé des balles tirées par les troupes stationnées au palais royal. À un moment où cette place était complètement déserte, j’ai cédé à mon impulsivité et l’ai traversée à pas lents en direction de la tour Kreuz, me rappelant qu’en pareilles circonstances on conseille au jeune soldat de ne jamais se hâter, car cela pourrait attirer les tirs sur lui. Une fois arrivé à cet endroit stratégique, j’y ai trouvé plusieurs personnes rassemblées là, certaines poussées par une curiosité semblable à la mienne, d’autres obéissant à un ordre du quartier général des révolutionnaires de reconnaître les mouvements de l’ennemi. Parmi eux, j’ai fait la connaissance d’un instituteur nommé Berthold, un homme de nature calme et douce, mais plein de conviction et de détermination. Je me suis lancé dans une sérieuse discussion philosophique avec lui, qui a porté sur les domaines les plus divers de la religion. En même temps, il manifestait une sollicitude sincère pour nous protéger des balles en forme de cône des tireurs prussiens, en nous plaçant habilement derrière une barricade composée d’un des matelas en paille qu’il avait obtenus du gardien. Les tireurs prussiens étaient postés sur la tour lointaine de la Frauenkirche et avaient choisi la hauteur où nous nous trouvions comme cible. Au coucher du soleil, je n’ai pas pu me résoudre à rentrer chez moi et à quitter ce refuge intéressant ; j’ai donc convaincu le gardien d’envoyer un subordonné à Friedrichstadt avec quelques lignes pour ma femme, ainsi que des instructions pour qu’elle me fasse parvenir des provisions nécessaires. Ainsi, j’ai passé l’une des nuits les plus extraordinaires de ma vie, alternant avec Berthold pour monter la garde et dormir, juste en dessous de la grande cloche dont le grincement effrayant résonnait, accompagné par le bruit continu des balles prussiennes frappant les murs de la tour.
Dimanche (7 mai) fut l’un des jours les plus beaux de l’année. Je me suis réveillé au chant d’un rossignol, dont le chant parvenait jusqu’à nos oreilles depuis le jardin Schütze tout proche. Un calme sacré et une paix profonde régnaient sur la ville et les vastes banlieues de Dresde, visibles depuis mon poste d’observation. Vers l’aube, un brouillard s’est abattu sur les faubourgs, et soudain, à travers ses volutes, nous avons pu entendre la musique de la Marseillaise, qui parvenait clairement et distinctement depuis le quartier de la Tharanderstrasse. À mesure que le son se rapprochait, le brouillard se dissipait, et la lueur du soleil levant…
Dimanche (7 mai) fut l’un des jours les plus beaux de l’année. Je me suis réveillé au chant d’un rossignol, dont le chant parvenait jusqu’à nos oreilles depuis le jardin Schütze tout proche. Un calme sacré et une paix profonde régnaient sur la ville et les vastes banlieues de Dresde, visibles depuis mon poste d’observation. Vers l’aube, un brouillard s’est abattu sur les faubourgs, et soudain, à travers ses volutes, nous avons pu entendre la musique de la Marseillaise, qui parvenait clairement et distinctement depuis le quartier de la Tharanderstrasse. À mesure que le son se rapprochait, le brouillard se dissipait, et la lueur du soleil levant…
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Le soleil répandait une lumière scintillante sur les armes d’une longue colonne qui s’enfonçait vers la ville. Il était impossible de ne pas être profondément impressionné par ce défilé continu. Soudain, je pris conscience de cet élément que j’avais si longtemps manqué chez le peuple allemand, dans toute sa fraîcheur essentielle et ses couleurs vives. Le fait que, jusqu’à ce moment-là, j’aie dû m’incliner devant son absence avait grandement contribué aux sentiments qui m’agitaient. Là, je vis environ mille hommes des monts Métallifères, pour la plupart des mineurs, bien armés et organisés, qui s’étaient rassemblés pour défendre Dresde. Bientôt, nous les vîmes marcher sur l’Altmarkt, en face de la mairie ; après avoir reçu un accueil chaleureux, ils y campèrent pour se remettre de leur voyage.
Des renforts continuèrent d’affluer tout au long de la journée, et l’exploit héroïque du jour précédent reçut alors sa récompense sous forme d’un soulèvement général de l’esprit. Il semblait que les troupes prussiennes aient modifié leur plan d’attaque. Cela pouvait se déduire du fait que de nombreux assauts simultanés, mais moins concentrés, furent lancés contre diverses positions. Les troupes venues nous renforcer apportèrent avec elles quatre petits canons, appartenant à un certain M. Thade von Burgk, que j’avais déjà rencontré lors de l’anniversaire de la fondation de la Société chorale de Dresde, où il avait prononcé un discours bien intentionné mais si fastidieux qu’il en devenait ridicule. Ce souvenir me revint avec une ironie particulière, maintenant que ses canons tiraient depuis les barricades contre l’ennemi. Je fus cependant encore plus profondément ému lorsque, vers onze heures, je vis l’ancienne Opéra, où j’avais dirigé quelques semaines auparavant la dernière représentation de la Neuvième Symphonie, s’embraser.
Comme j’ai eu l’occasion de le mentionner précédemment, le danger d’incendie auquel ce bâtiment était exposé – plein de bois et de toutes sortes de tissus, construit à l’origine uniquement à des fins temporaires – avait toujours été source de terreur et d’inquiétude pour ceux qui le visitaient. On m’expliqua que l’Opéra avait été incendiée pour des raisons stratégiques, afin de faire face à une attaque dangereuse sur ce côté vulnérable, et aussi pour protéger la célèbre barricade « Semper » d’une surprise trop puissante. De cela, je conclus que de telles raisons agissent dans le monde comme des motifs bien plus puissants que les considérations esthétiques. Pendant longtemps, les gens de goût avaient crié en vain pour l’abolition de ce bâtiment laid, qui gâchait tant l’harmonie des proportions élégantes du Zwinger.
Des renforts continuèrent d’affluer tout au long de la journée, et l’exploit héroïque du jour précédent reçut alors sa récompense sous forme d’un soulèvement général de l’esprit. Il semblait que les troupes prussiennes aient modifié leur plan d’attaque. Cela pouvait se déduire du fait que de nombreux assauts simultanés, mais moins concentrés, furent lancés contre diverses positions. Les troupes venues nous renforcer apportèrent avec elles quatre petits canons, appartenant à un certain M. Thade von Burgk, que j’avais déjà rencontré lors de l’anniversaire de la fondation de la Société chorale de Dresde, où il avait prononcé un discours bien intentionné mais si fastidieux qu’il en devenait ridicule. Ce souvenir me revint avec une ironie particulière, maintenant que ses canons tiraient depuis les barricades contre l’ennemi. Je fus cependant encore plus profondément ému lorsque, vers onze heures, je vis l’ancienne Opéra, où j’avais dirigé quelques semaines auparavant la dernière représentation de la Neuvième Symphonie, s’embraser.
Comme j’ai eu l’occasion de le mentionner précédemment, le danger d’incendie auquel ce bâtiment était exposé – plein de bois et de toutes sortes de tissus, construit à l’origine uniquement à des fins temporaires – avait toujours été source de terreur et d’inquiétude pour ceux qui le visitaient. On m’expliqua que l’Opéra avait été incendiée pour des raisons stratégiques, afin de faire face à une attaque dangereuse sur ce côté vulnérable, et aussi pour protéger la célèbre barricade « Semper » d’une surprise trop puissante. De cela, je conclus que de telles raisons agissent dans le monde comme des motifs bien plus puissants que les considérations esthétiques. Pendant longtemps, les gens de goût avaient crié en vain pour l’abolition de ce bâtiment laid, qui gâchait tant l’harmonie des proportions élégantes du Zwinger.
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Galerie dans son voisinage. En quelques instants, la salle d’opéra (qui, en termes de taille, était certes un édifice imposant), ainsi que son contenu hautement inflammable, se transformèrent en un vaste océan de flammes. Lorsque celles-ci atteignirent les toits métalliques des ailes voisines du Zwinger et les enveloppèrent de merveilleuses vagues bleutées de feu, les premiers cris de regret se firent entendre parmi les spectateurs. Quelle catastrophe ! Certains pensaient que la collection d’histoire naturelle était en danger ; d’autres affirmaient que c’était l’armurerie, à quoi un soldat citoyen répliqua que, dans ce cas, ce serait une très bonne chose si les « nobles empaillés » étaient réduits en cendres. Mais il semblait que un sens aigu de la valeur de l’art sache maîtriser la soif de domination du feu, et, en fait, celui-ci ne causa que peu de dégâts dans ce quartier. Finalement, notre poste d’observation, qui jusqu’alors était resté relativement calme, se remplit de foules et de foules d’hommes armés, qui y avaient été envoyés pour défendre l’accès de l’église à l’Altmarkt, car on craignait une attaque depuis la Kreuzgasse mal protégée. Des hommes non armés gênaient maintenant le passage ; de plus, j’avais reçu un message de ma femme m’appelant chez moi, après l’angoisse longue et terrible qu’elle avait endurée.
Finalement, après avoir rencontré d’innombrables obstacles et surmonté une multitude de difficultés, je réussis, par toutes sortes de détours, à atteindre mon quartier éloigné, duquel j’étais coupé par les parties fortifiées de la ville, et surtout par un canonnage provenant du Zwinger. Mon logis était bondé de femmes excitées qui s’étaient rassemblées autour de Minna ; parmi elles, la femme paniquée de Röckel, qui soupçonnait son mari d’être au cœur de la bataille, car elle pensait qu’à la nouvelle de la révolte à Dresde, il serait probablement revenu. En réalité, j’avais entendu dire que Röckel était arrivé ce même jour, mais je ne l’avais pas encore aperçu. Mes jeunes nièces aidèrent une fois de plus à remonter mon moral. Les tirs les avaient plongées dans une grande joie, qui influença dans une certaine mesure ma femme, dès qu’elle fut rassurée quant à ma sécurité personnelle. Toutes étaient furieuses contre le sculpteur Hänel, qui n’avait cessé d’insister sur l’utilité de verrouiller la maison pour empêcher l’entrée des révolutionnaires. Toutes les femmes, sans exception, plaisantaient sur sa terreur abjecte en voyant quelques hommes armés de faux apparaître dans la rue. Ainsi, dimanche s’écoula comme une sorte de fête familiale.
Finalement, après avoir rencontré d’innombrables obstacles et surmonté une multitude de difficultés, je réussis, par toutes sortes de détours, à atteindre mon quartier éloigné, duquel j’étais coupé par les parties fortifiées de la ville, et surtout par un canonnage provenant du Zwinger. Mon logis était bondé de femmes excitées qui s’étaient rassemblées autour de Minna ; parmi elles, la femme paniquée de Röckel, qui soupçonnait son mari d’être au cœur de la bataille, car elle pensait qu’à la nouvelle de la révolte à Dresde, il serait probablement revenu. En réalité, j’avais entendu dire que Röckel était arrivé ce même jour, mais je ne l’avais pas encore aperçu. Mes jeunes nièces aidèrent une fois de plus à remonter mon moral. Les tirs les avaient plongées dans une grande joie, qui influença dans une certaine mesure ma femme, dès qu’elle fut rassurée quant à ma sécurité personnelle. Toutes étaient furieuses contre le sculpteur Hänel, qui n’avait cessé d’insister sur l’utilité de verrouiller la maison pour empêcher l’entrée des révolutionnaires. Toutes les femmes, sans exception, plaisantaient sur sa terreur abjecte en voyant quelques hommes armés de faux apparaître dans la rue. Ainsi, dimanche s’écoula comme une sorte de fête familiale.
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Le lendemain matin (lundi 8 mai), j’ai de nouveau tenté d’obtenir des informations sur la situation en me frayant un chemin jusqu’à la mairie depuis ma maison, qui était coupée du lieu des événements. Alors que je traversais une barricade près de l’église Sainte-Anne au cours de mon trajet, l’un des membres de la Garde communale m’a crié : « Salut, chef d’orchestre, votre Der Freude schöner Götterfunken[15] a vraiment mis le feu aux poudres. Ce bâtiment pourri est réduit en cendres. » Il s’agissait évidemment d’un membre enthousiaste du public lors de ma dernière représentation de la Neuvième Symphonie. Cette salutation inattendue m’a rempli d’un curieux sentiment de force et de liberté. Un peu plus loin, dans une ruelle isolée de la banlieue de Plauen, je suis tombé sur le musicien Hiebendahl, premier oboïste de l’orchestre royal, un homme qui jouissait encore d’une très grande réputation ; il portait l’uniforme de la Garde communale, mais ne possédait pas d’arme, et discutait avec un citoyen vêtu de la même manière. Dès qu’il m’a vu, il a jugé nécessaire de m’implorer immédiatement d’utiliser mon influence contre Röckel, qui, accompagné de officiers de l’artillerie du parti révolutionnaire, procédait à des recherches d’armes dans ce quartier. Dès qu’il a compris que je posais des questions bienveillantes à propos de Röckel, il s’est retiré, effrayé, et m’a dit d’un ton plein d’anxiété : « Mais, chef d’orchestre, n’avez-vous aucune considération pour votre position, ni pour ce que vous risquez en vous exposant de cette façon ? » Cette remarque a eu sur moi l’effet le plus radical ; j’ai éclaté de rire et lui ai dit que ma position ne valait pas la peine d’être prise en compte, d’une manière ou d’une autre. C’était là en effet l’expression de mes véritables sentiments, longtemps réprimés, qui éclataient maintenant dans des paroles presque joyeuses. À ce moment-là, j’ai aperçu Röckel, accompagné de deux hommes de l’armée citoyenne portant des armes, qui se dirigeaient vers moi. Il m’a adressé une salutation très amicale, mais s’est aussitôt tourné vers Hiebendahl et son compagnon pour lui demander pourquoi il traînait ici en uniforme au lieu d’être à son poste. Lorsque Hiebendahl a invoqué comme excuse le fait que son arme avait été confisquée, Röckel lui a crié : « Vous êtes vraiment une bande de malins ! » avant de s’éloigner en riant. Tout en avançant, il m’a donné un bref résumé de ce qui lui était arrivé depuis que je l’avais perdu de vue, m’épargnant ainsi la peine de lui rapporter ce qui se passait dans son Volksblatt. Nous avons été interrompus par une troupe imposante de jeunes étudiants bien armés du lycée, qui venaient d’entrer dans la ville et souhaitaient obtenir une escorte pour se rendre à leur lieu de rassemblement. La vue de ces rangées serrées de jeunes gens, comptant plusieurs centaines d’individus, qui se rendaient courageusement à leur devoir, fit
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il ne manqua pas de faire sur moi la plus profonde impression. Röckel s’engagea à les accompagner en toute sécurité par-dessus les barricades jusqu’au point stratégique situé devant la mairie. Il profita de l’occasion pour déplorer l’absence totale d’esprit véritable chez ceux qui étaient aux commandes. Il avait proposé, en cas d’extrême nécessité, de défendre les barricades les plus menacées en les harcelant avec des brandons enduits de goudron ; à cette seule idée, le gouvernement provisoire entra dans un état de panique véritable. Je le laissai partir afin de pouvoir profiter du privilège d’être seul et d’atteindre la mairie par un raccourci ; ce n’est que treize ans plus tard que je le revis.
[15] Ces mots font référence au début du chœur de la Neuvième Symphonie : « Freude, Freude, Freude, schöner götterfunken, Tochter aus Elysium » — (Louez-la, louez, ô louez, Joie, fille descendue des dieux d’Élysium.) Version anglaise de Natalia Macfarren. — Éditeur.
À la mairie, j’appris de Bakounine que le gouvernement provisoire avait adopté, sur son conseil, une résolution visant à abandonner la position de Dresde, qui avait été complètement négligée depuis le début et était donc tout à fait intenable sur le long terme. Cette résolution prévoyait une retraite armée vers les monts Erzgebirge, où il serait possible de concentrer les renforts affluant de toutes parts, surtout de Thuringe, en nombre suffisant pour utiliser cette position avantageuse afin de déclencher une guerre civile allemande qui ne connaîtrait aucune hésitation au début. Persister à défendre des rues isolées et barricadées à Dresde ne pouvait, d’un autre côté, conférer à ce conflit qu’un caractère de émeute urbaine, même s’il était mené avec le plus grand courage. Je dois avouer que cette idée me semblait magnifique et pleine de sens. Jusqu’à ce moment-là, je n’avais été motivé que par une sympathie pour une méthode de procédure entamée d’abord avec une incrédulité presque ironique, puis poursuivie avec l’énergie de la surprise. Or, maintenant, tout ce qui semblait auparavant incompréhensible se déroulait sous mes yeux sous la forme d’une solution grande et pleine d’espoir. Sans ressentir ni qu’on me contraignait d’une manière ou d’une autre, ni que ma vocation fût de jouer un rôle ou une fonction dans ces événements, j’abandonnai définitivement toute considération pour ma situation personnelle et décidai de me soumettre au cours des événements, qui suivaient la direction indiquée par mes sentiments, avec une joie empreinte de désespoir. Néanmoins, je ne voulais pas laisser ma femme sans défense à Dresde, et je conçus rapidement un moyen de…
[15] Ces mots font référence au début du chœur de la Neuvième Symphonie : « Freude, Freude, Freude, schöner götterfunken, Tochter aus Elysium » — (Louez-la, louez, ô louez, Joie, fille descendue des dieux d’Élysium.) Version anglaise de Natalia Macfarren. — Éditeur.
À la mairie, j’appris de Bakounine que le gouvernement provisoire avait adopté, sur son conseil, une résolution visant à abandonner la position de Dresde, qui avait été complètement négligée depuis le début et était donc tout à fait intenable sur le long terme. Cette résolution prévoyait une retraite armée vers les monts Erzgebirge, où il serait possible de concentrer les renforts affluant de toutes parts, surtout de Thuringe, en nombre suffisant pour utiliser cette position avantageuse afin de déclencher une guerre civile allemande qui ne connaîtrait aucune hésitation au début. Persister à défendre des rues isolées et barricadées à Dresde ne pouvait, d’un autre côté, conférer à ce conflit qu’un caractère de émeute urbaine, même s’il était mené avec le plus grand courage. Je dois avouer que cette idée me semblait magnifique et pleine de sens. Jusqu’à ce moment-là, je n’avais été motivé que par une sympathie pour une méthode de procédure entamée d’abord avec une incrédulité presque ironique, puis poursuivie avec l’énergie de la surprise. Or, maintenant, tout ce qui semblait auparavant incompréhensible se déroulait sous mes yeux sous la forme d’une solution grande et pleine d’espoir. Sans ressentir ni qu’on me contraignait d’une manière ou d’une autre, ni que ma vocation fût de jouer un rôle ou une fonction dans ces événements, j’abandonnai définitivement toute considération pour ma situation personnelle et décidai de me soumettre au cours des événements, qui suivaient la direction indiquée par mes sentiments, avec une joie empreinte de désespoir. Néanmoins, je ne voulais pas laisser ma femme sans défense à Dresde, et je conçus rapidement un moyen de…
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En l’entraînant sur le chemin que j’avais choisi, sans lui annoncer immédiatement ce que signifiait ma décision. Lors de mon retour précipité à Friedrichstadt, je réalisai que cette partie de la ville avait été presque entièrement coupée du centre-ville par l’occupation des troupes prussiennes ; j’imaginai notre propre banlieue occupée, et les conséquences d’un siège militaire sous leur aspect le plus répugnant. Il fut aisé de convaincre Minna de m’accompagner en visite, par la Tharanderstrasse qui était encore libre, jusqu’à Chemnitz, où vivait ma sœur mariée Clara. Il ne lui fallut qu’un instant pour mettre de l’ordre dans sa maison, et elle promit de me suivre dans le village voisin une heure plus tard avec le perroquet. Je partis en avance avec mon petit chien Peps, afin de louer une calèche pour continuer notre voyage vers Chemnitz. C’était un matin printanier ensoleillé lorsque je traversai pour la dernière fois les chemins que j’avais tant arpentés lors de mes promenades solitaires, sachant que je ne les parcourrais plus jamais. Alors que les alouettes s’élevaient à des hauteurs vertigineuses au-dessus de ma tête et chantaient dans les sillons des champs, l’artillerie légère et lourde ne cessait de tonner dans les rues de Dresde. Le bruit de ces tirs, qui avaient duré sans interruption pendant plusieurs jours, s’était gravé de manière indélébile dans mes nerfs, résonnant longtemps encore dans mon cerveau ; tout comme le mouvement du navire qui m’avait emmené à Londres m’avait fait vaciller pendant quelque temps après. Accompagné de cette musique effroyable, je lançai mon adieu aux tours de la ville qui se trouvaient derrière moi, et me dis avec un sourire que, si sept ans auparavant mon entrée s’était faite dans des circonstances complètement obscures, du moins ma sortie se déroulait-elle avec une certaine pompe et cérémonie. Lorsque je me retrouvai enfin avec Minna dans une calèche à cheval en route pour l’Erzgebirge, nous rencontrions fréquemment des renforts armés en route vers Dresde. Leur vue suscitait toujours en nous une joie involontaire ; même ma femme ne pouvait s’empêcher de dire des mots d’encouragement aux hommes ; pour l’instant, il semblait qu’aucune barricade n’eût été perdue. D’un autre côté, une impression sombre nous fut causée par une compagnie de soldats réguliers qui se dirigeait silencieusement vers Dresde. Nous demandâmes à certains d’entre eux où ils se rendaient ; leur réponse, « Faire notre devoir », avait manifestement été inscrite en eux par ordre. Enfin, nous arrivâmes chez mes proches à Chemnitz. J’effrayai tous ceux qui m’étaient chers en déclarant mon intention de retourner à Dresde dès le lendemain, à la première heure possible, pour voir comment les choses se passaient là-bas.
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Malgré toutes les tentatives pour me dissuader, j’ai mis ma décision à exécution, poursuivi par le soupçon que je devrais affronter les forces armées du peuple de Dresde sur la grande route de campagne alors qu’elles se retiraient. Plus je m’approchais de la capitale, plus les rumeurs se confirmaient : à Dresde, on ne pensait pas encore à se rendre ou à se retirer, mais au contraire, le combat s’avérait très favorable au parti national. Tout cela me semblait être un miracle après l’autre. Ce jour-là, mardi 9 mai, j’ai une fois de plus forcé mon chemin, dans un état d’excitation extrême, sur des terrains de plus en plus inaccessibles. Il fallait éviter toutes les routes principales ; il n’était possible d’avancer que par l’intermédiaire de maisons dont on avait forcé les portes. Finalement, j’arrivai à la mairie de l’Altstadt, juste au coucher du soleil. Un spectacle vraiment effroyable s’offrit à mes yeux : je traversai ces quartiers où des préparatifs avaient été faits pour un combat maison par maison. Le grondement incessant des canons, grands et petits, réduisait en un murmure étrange tous les autres bruits provenant des hommes armés qui criaient sans cesse les uns aux autres depuis une barricade à l’autre, et d’une maison à l’autre qu’ils avaient forcée. Des brandons brûlaient çà et là ; des silhouettes pâles gisaient épuisées autour des postes de garde, à moitié mortes de fatigue ; tout voyageur non armé qui essayait de se frayer un chemin était vivement interpellé. Rien, cependant, de ce que j’ai vécu ne peut se comparer à l’impression que j’eus en entrant dans les salles de la mairie. Il y avait là une foule sombre, mais assez compacte et sérieuse ; tous les visages exprimaient une fatigue indescriptible ; aucune voix n’avait conservé son ton naturel. C’était un brouhaha rauque de conversations, né d’un état de tension extrême. La seule vision familière que l’on pouvait encore apercevoir, c’étaient les anciens serviteurs de la mairie, vêtus de leurs uniformes curieusement archaïques et coiffés de chapeaux à trois pointes. Ces hommes grands, qui autrefois inspiraient une grande peur, étaient occupés en partie à beurrer des morceaux de pain, à couper des tranches de jambon et de saucisse, et en partie à entasser dans des paniers d’immenses quantités de provisions destinées aux messagers envoyés par les défenseurs des barricades pour obtenir des renforts. Ces hommes étaient devenus de véritables nourrices de la révolution. En avançant davantage, je tombai finalement sur les membres du gouvernement provisoire, parmi lesquels Todt et Tschirner, après leur première fuite paniquée, se retrouvaient de nouveau à aller et venir, sombres comme des fantômes, désormais contraints d’accomplir leurs lourdes tâches. Seul Heubner avait conservé toute son énergie ; mais il était un
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C’était vraiment un spectacle pitoyable : une flamme fantomatique brûlait dans ses yeux, car il n’avait pas fermé l’œil depuis sept nuits. Il fut ravi de me revoir, considérant mon arrivée comme un bon présage pour la cause qu’il défendait ; d’un autre côté, à cause de la succession rapide des événements, il avait eu affaire à des éléments auxquels aucune conclusion ne pouvait être tirée à sa pleine satisfaction. Je trouvai le regard de Bakounine serein, et son attitude ferme et calme. Il ne montra pas le moindre changement d’apparence, malgré le fait qu’il n’ait pas dormi du tout pendant tout ce temps, ce que j’appris plus tard être vrai. Avec un cigare à la bouche, il m’accueillit, assis sur l’un des matelas disposés par terre dans la mairie. À ses côtés se trouvait un Polonais très jeune (un Galicien) nommé Haimberger, un violoniste que Bakounine m’avait demandé de recommander à Lipinski afin qu’il lui donne des leçons, car il ne voulait pas que ce garçon inexpérimenté, qui s’était passionnément attaché à lui, soit entraîné dans le tourbillon des troubles actuels. Cependant, maintenant que Haimberger avait pris un fusil et s’était porté volontaire pour servir aux barricades, Bakounine l’accueillit néanmoins avec joie. Il l’attira pour qu’il s’assoie à ses côtés sur le canapé, et chaque fois que le jeune homme frissonnait de peur à cause du bruit violent des coups de canon, il lui tapotait vigoureusement le dos en criant : « Vous n’êtes pas ici avec votre violon, mon ami. Quel dommage que vous ne soyez pas resté où vous étiez ! » Bakounine me fit alors un bref et précis récit de ce qui s’était passé depuis que je l’avais quitté la veille au matin. La retraite qui avait alors été décidée se révéla bientôt peu judicieuse, car elle aurait découragé les nombreux renforts qui étaient déjà arrivés ce jour-là. De plus, le désir de combattre était si grand, et la force des défenseurs si considérable, qu’il avait été possible jusqu’alors de résister efficacement aux troupes ennemies. Mais comme celles-ci avaient également reçu de gros renforts, elles purent de nouveau lancer une attaque combinée efficace contre la solide barricade de Wildstruf. Les troupes prussiennes évitaient de combattre dans les rues, préférant plutôt combattre maison par maison en brisant les murs. Cela montrait clairement que toute défense par des barricades était devenue inutile, et que l’ennemi réussirait, lentement mais sûrement, à s’approcher de la mairie, siège du gouvernement provisoire. Bakounine proposa alors que toutes les réserves de poudre soient rassemblées dans les salles inférieures de la mairie, et qu’elles soient fait exploser à l’approche de l’ennemi. Le conseil municipal,
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Ceux qui étaient encore en consultation dans une pièce du fond s’étaient élevés avec la plus grande véhémence contre cette mesure. Bakounine, cependant, avait insisté avec une grande fermeté sur son exécution, mais avait fini par être complètement berné par le transfert de toutes les réserves de poudre. De plus, Heubner, à qui Bakounine ne pouvait rien refuser, avait été gagné à la cause adverse. Il fut alors décidé que, puisque tout était prêt, la retraite vers l’Erzgebirge, prévue à l’origine pour le jour précédent, serait fixée au petit matin suivant. Le jeune Zichlinsky avait déjà reçu l’ordre de sécuriser la route menant à Plauen afin de la rendre stratégiquement sûre. Lorsque je demandai des nouvelles de Röckel, Bakounine répondit rapidement qu’on ne l’avait pas vu depuis le soir précédent et qu’il avait très probablement été capturé : il était dans un état de nervosité extrême. Je rapportai alors ce que j’avais observé en allant et en revenant de Chemnitz, décrivant les grandes masses de renforts, parmi lesquelles se trouvait la garde municipale de la ville, forte de plusieurs milliers d’hommes. À Freiberg, j’avais rencontré quatre cents réservistes, arrivés en excellente condition pour soutenir l’armée citoyenne, mais incapables d’aller plus loin, épuisés par leur marche forcée. Il semblait évident que l’énergie nécessaire pour réquisitionner des voitures manquait dans ce cas, et que si les limites de la loyauté étaient transgressées en la matière, l’arrivée de nouvelles troupes serait considérablement facilitée. On me pria de retourner immédiatement et de transmettre l’opinion du gouvernement provisoire aux personnes que j’avais connues. Mon vieil ami Marschall von Bieberstein proposa aussitôt de m’accompagner. J’accueillis sa proposition, car il était officier du gouvernement provisoire et donc mieux placé que moi pour transmettre des ordres. Cet homme, qui avait été presque extravagant dans son enthousiasme auparavant, était maintenant complètement épuisé par le manque de sommeil et incapable de prononcer un mot de plus de sa gorge rauque. Il me suivit alors de la mairie jusqu’à sa maison dans la banlieue de Plauen, empruntant les chemins détournés qui nous avaient été indiqués, afin de réquisitionner une voiture à un cocher qu’il connaissait et de dire adieu à sa famille, dont il supposait qu’il devrait probablement se séparer pour un certain temps. Pendant que nous attendions le cocher, nous prîmes le thé et le dîner, discutant tranquillement avec les dames de la maison. Nous arrivâmes à Freiberg tôt le lendemain matin, après diverses péripéties, et je partis aussitôt à la recherche des chefs du contingent de réservistes que je connaissais déjà. Marschall leur conseilla de
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Il fallait réquisitionner des chevaux et des chariots dans les villages chaque fois que c’était possible. Lorsqu’ils furent tous partis en ordre de marche vers Dresde, et alors que mon vif intérêt pour le sort de cette ville me poussait à y retourner une fois de plus, Marschall eut envie d’aller plus loin avec sa mission, et demanda donc à pouvoir me quitter. Je tournai alors à nouveau le dos aux hauteurs des monts Erzgebirge et voyageai en calèche spéciale en direction de Tharand ; là aussi, je fus pris de sommeil, ne m’éveillant que sous l’effet de cris violents et du bruit de quelqu’un qui négociait avec le cocher. En ouvrant les yeux, je constatai, à ma grande surprise, que la route était remplie de révolutionnaires armés qui marchaient non pas vers Dresde, mais loin d’elle, et certains d’entre eux tentaient de s’emparer de la calèche pour se reposer sur le chemin du retour.
« Que se passe-t-il ? » m’écriai-je. « Où allez-vous ? »
« Chez nous », fut la réponse. « Tout est fini à Dresde. Le gouvernement provincial est juste derrière nous, dans cette calèche là-bas. »
Je sortis de la calèche comme une flèche, la laissant à la disposition des hommes fatigués, et me hâtai, le long de la route très pentue, pour rejoindre ce groupe malchanceux. Et c’est là que je les trouvai vraiment — Heubner, Bakounine et Martin, l’employé zélé des postes, ces deux derniers armés de mousquets — dans une belle calèche de location venue de Dresde qui montait lentement la colline. Sur le siège supérieur se trouvaient, je suppose, les secrétaires, tandis que le plus grand nombre possible de gardes nationaux épuisés luttaient pour trouver une place à l’arrière. Je me hâtai de monter dans la calèche, et fus ainsi témoin de la conversation qui s’engagea alors entre le cocher, qui était également le propriétaire de la calèche, et le gouvernement provisoire. Cet homme leur suppliait de épargner sa calèche, disant qu’elle avait des ressorts très faibles et qu’elle était tout à fait incapable de supporter un tel poids ; il demandait que l’on dise aux gens de ne pas s’asseoir ni à l’arrière ni à l’avant. Mais Bakounine resta complètement indifférent et choisit de me donner un bref résumé de la retraite de Dresde, qui s’était déroulée avec succès sans pertes. Il avait fait abattre tôt le matin les arbres de l’avenue Maximilian nouvellement plantée afin de former une barricade contre une éventuelle attaque latérale de cavalerie, et il s’était beaucoup amusé des lamentations des habitants, qui, pendant ce temps, ne faisaient que pleurer leur Scheene Beeme.[16] Tout ce temps, les plaintes de notre cocher au sujet de sa calèche devenaient de plus en plus insistantes. Finalement, il éclata en sanglots et en larmes, ce à quoi Bakounine, en le regardant…
« Que se passe-t-il ? » m’écriai-je. « Où allez-vous ? »
« Chez nous », fut la réponse. « Tout est fini à Dresde. Le gouvernement provincial est juste derrière nous, dans cette calèche là-bas. »
Je sortis de la calèche comme une flèche, la laissant à la disposition des hommes fatigués, et me hâtai, le long de la route très pentue, pour rejoindre ce groupe malchanceux. Et c’est là que je les trouvai vraiment — Heubner, Bakounine et Martin, l’employé zélé des postes, ces deux derniers armés de mousquets — dans une belle calèche de location venue de Dresde qui montait lentement la colline. Sur le siège supérieur se trouvaient, je suppose, les secrétaires, tandis que le plus grand nombre possible de gardes nationaux épuisés luttaient pour trouver une place à l’arrière. Je me hâtai de monter dans la calèche, et fus ainsi témoin de la conversation qui s’engagea alors entre le cocher, qui était également le propriétaire de la calèche, et le gouvernement provisoire. Cet homme leur suppliait de épargner sa calèche, disant qu’elle avait des ressorts très faibles et qu’elle était tout à fait incapable de supporter un tel poids ; il demandait que l’on dise aux gens de ne pas s’asseoir ni à l’arrière ni à l’avant. Mais Bakounine resta complètement indifférent et choisit de me donner un bref résumé de la retraite de Dresde, qui s’était déroulée avec succès sans pertes. Il avait fait abattre tôt le matin les arbres de l’avenue Maximilian nouvellement plantée afin de former une barricade contre une éventuelle attaque latérale de cavalerie, et il s’était beaucoup amusé des lamentations des habitants, qui, pendant ce temps, ne faisaient que pleurer leur Scheene Beeme.[16] Tout ce temps, les plaintes de notre cocher au sujet de sa calèche devenaient de plus en plus insistantes. Finalement, il éclata en sanglots et en larmes, ce à quoi Bakounine, en le regardant…
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Plaisir sincère, il s’écria : « Les larmes d’un Philistin sont du nectar pour les dieux. » Il ne daigna pas lui adresser un mot, mais Heubner et moi trouvâmes la scène fastidieuse ; il nous demanda alors si nous deux, au moins, ne devrions pas sortir, puisqu’il ne pouvait le demander aux autres. En fait, il était grand temps de quitter la calèche, car de nouvelles troupes de révolutionnaires s’étaient alignées le long de la route pour saluer le gouvernement provisoire et recevoir des ordres. Heubner descendit la ligne avec grande dignité, informa les chefs de la situation et les exhorta à conserver confiance dans la justesse de la cause pour laquelle tant d’hommes avaient versé leur sang. Tous devaient maintenant se retirer à Freiberg, afin d’y attendre de nouvelles instructions.
[16] Corruption saxonne de schöne Bäume, arbres magnifiques.—ÉDITEUR.
Un jeune homme au visage sérieux s’avança alors des rangs des rebelles pour se placer sous la protection spéciale du gouvernement provisoire. C’était un certain Menzdorff, prêtre catholique allemand que j’avais eu l’avantage de rencontrer à Dresde. (C’est lui qui, au cours d’une conversation importante, m’a d’abord incité à lire Feuerbach.) Il avait été traîné comme prisonnier et traité de manière abominable par la garde municipale de Chemnitz lors de cette marche, ayant à l’origine été l’instigateur d’une manifestation visant à forcer ce corps à prendre les armes et à marcher sur Dresde. Il devait sa liberté uniquement à une rencontre fortuite avec d’autres corps de volontaires de meilleure volonté. Nous avons vu nous-mêmes cette garde municipale de Chemnitz, postée loin, sur une colline. Ils envoyèrent des représentants pour supplier Heubner de leur expliquer la situation. Une fois qu’ils eurent reçu les informations nécessaires et appris que le combat se poursuivrait avec détermination, ils invitèrent le gouvernement provisoire à s’installer à Chemnitz. Dès qu’ils rejoignirent leur groupe principal, nous les vîmes faire demi-tour.
Avec de nombreuses interruptions similaires, la procession quelque peu désorganisée arriva à Freiberg. Là, quelques amis de Heubner vinrent à sa rencontre dans les rues, lui demandant instamment de ne pas plonger leur ville natale dans la misère des combats de rue désespérés en y établissant un gouvernement provisoire. Heubner ne répondit pas à cela, mais demanda à Bakounine et à moi de l’accompagner chez lui pour une consultation. D’abord, nous dûmes assister à la rencontre douloureuse entre Heubner et sa femme ; en quelques mots, il souligna la gravité et l’importance de la tâche qui lui était confiée.
[16] Corruption saxonne de schöne Bäume, arbres magnifiques.—ÉDITEUR.
Un jeune homme au visage sérieux s’avança alors des rangs des rebelles pour se placer sous la protection spéciale du gouvernement provisoire. C’était un certain Menzdorff, prêtre catholique allemand que j’avais eu l’avantage de rencontrer à Dresde. (C’est lui qui, au cours d’une conversation importante, m’a d’abord incité à lire Feuerbach.) Il avait été traîné comme prisonnier et traité de manière abominable par la garde municipale de Chemnitz lors de cette marche, ayant à l’origine été l’instigateur d’une manifestation visant à forcer ce corps à prendre les armes et à marcher sur Dresde. Il devait sa liberté uniquement à une rencontre fortuite avec d’autres corps de volontaires de meilleure volonté. Nous avons vu nous-mêmes cette garde municipale de Chemnitz, postée loin, sur une colline. Ils envoyèrent des représentants pour supplier Heubner de leur expliquer la situation. Une fois qu’ils eurent reçu les informations nécessaires et appris que le combat se poursuivrait avec détermination, ils invitèrent le gouvernement provisoire à s’installer à Chemnitz. Dès qu’ils rejoignirent leur groupe principal, nous les vîmes faire demi-tour.
Avec de nombreuses interruptions similaires, la procession quelque peu désorganisée arriva à Freiberg. Là, quelques amis de Heubner vinrent à sa rencontre dans les rues, lui demandant instamment de ne pas plonger leur ville natale dans la misère des combats de rue désespérés en y établissant un gouvernement provisoire. Heubner ne répondit pas à cela, mais demanda à Bakounine et à moi de l’accompagner chez lui pour une consultation. D’abord, nous dûmes assister à la rencontre douloureuse entre Heubner et sa femme ; en quelques mots, il souligna la gravité et l’importance de la tâche qui lui était confiée.
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lui, lui rappelant que c’était pour l’Allemagne et le grand destin de son pays qu’il risquait sa vie.
Le petit-déjeuner fut alors préparé, et après le repas, au cours duquel régnait une atmosphère plutôt joyeuse, Heubner adressa un bref discours à Bakounine, parlant doucement mais avec fermeté. « Mon cher Bakounine », dit-il (il connaissait à peine Bakounine, au point de ne pas même savoir prononcer son nom), « avant de décider quoi que ce soit, je dois vous demander de préciser clairement si votre objectif politique est vraiment la République rouge, dont on m’a dit que vous en êtes un partisan. Dites-moi franchement, afin que je sache si je peux compter sur votre amitié à l’avenir ? »
Bakounine expliqua brièvement qu’il n’avait aucun projet concernant une forme politique de gouvernement et qu’il ne risquerait pas sa vie pour aucune d’elles. Quant à ses propres désirs et espoirs lointains, ils n’avaient rien à voir avec les affrontements dans Dresde et tout ce que cela impliquait pour l’Allemagne. Il avait considéré l’insurrection de Dresde comme un mouvement stupide et ridicule, jusqu’à ce qu’il prenne conscience de l’exemple noble et courageux de Heubner. À partir de ce moment-là, toutes considérations politiques furent mises de côté par sa sympathie pour cette attitude héroïque, et il décida immédiatement d’aider cet homme exceptionnel avec toute la dévotion et l’énergie d’un ami. Il savait bien sûr qu’il appartenait au parti dit modéré, dont il ne pouvait se faire une opinion sur l’avenir politique, car il n’avait pas beaucoup profité des occasions qui lui avaient été données d’étudier la position des différents partis en Allemagne.
Heubner se déclara satisfait de cette réponse et demanda ensuite l’avis de Bakounine sur la situation actuelle : ne serait-il pas consciencieux et raisonnable de renvoyer les hommes et d’abandonner une lutte qui pouvait être jugée sans espoir ? En réponse, Bakounine insista, avec son calme habituel et sa assurance, sur le fait que, tant que quelqu’un d’autre abandonnerait, Heubner ne devait certainement pas le faire. Il avait été le premier membre du gouvernement provisoire, et c’était lui qui avait lancé l’appel à l’armée. Cet appel avait été suivi, et des centaines de vies avaient été sacrifiées ; disperser à nouveau les gens donnerait l’impression que ces sacrifices avaient été faits pour une folie inutile. Même s’ils étaient les seuls deux restants, ils ne devaient pas pour autant abandonner leurs postes. S’ils partaient, leurs vies pourraient être perdues, mais leur honneur devait rester intact, afin qu’un appel similaire à l’avenir ne pousse pas tout le monde au désespoir.
Le petit-déjeuner fut alors préparé, et après le repas, au cours duquel régnait une atmosphère plutôt joyeuse, Heubner adressa un bref discours à Bakounine, parlant doucement mais avec fermeté. « Mon cher Bakounine », dit-il (il connaissait à peine Bakounine, au point de ne pas même savoir prononcer son nom), « avant de décider quoi que ce soit, je dois vous demander de préciser clairement si votre objectif politique est vraiment la République rouge, dont on m’a dit que vous en êtes un partisan. Dites-moi franchement, afin que je sache si je peux compter sur votre amitié à l’avenir ? »
Bakounine expliqua brièvement qu’il n’avait aucun projet concernant une forme politique de gouvernement et qu’il ne risquerait pas sa vie pour aucune d’elles. Quant à ses propres désirs et espoirs lointains, ils n’avaient rien à voir avec les affrontements dans Dresde et tout ce que cela impliquait pour l’Allemagne. Il avait considéré l’insurrection de Dresde comme un mouvement stupide et ridicule, jusqu’à ce qu’il prenne conscience de l’exemple noble et courageux de Heubner. À partir de ce moment-là, toutes considérations politiques furent mises de côté par sa sympathie pour cette attitude héroïque, et il décida immédiatement d’aider cet homme exceptionnel avec toute la dévotion et l’énergie d’un ami. Il savait bien sûr qu’il appartenait au parti dit modéré, dont il ne pouvait se faire une opinion sur l’avenir politique, car il n’avait pas beaucoup profité des occasions qui lui avaient été données d’étudier la position des différents partis en Allemagne.
Heubner se déclara satisfait de cette réponse et demanda ensuite l’avis de Bakounine sur la situation actuelle : ne serait-il pas consciencieux et raisonnable de renvoyer les hommes et d’abandonner une lutte qui pouvait être jugée sans espoir ? En réponse, Bakounine insista, avec son calme habituel et sa assurance, sur le fait que, tant que quelqu’un d’autre abandonnerait, Heubner ne devait certainement pas le faire. Il avait été le premier membre du gouvernement provisoire, et c’était lui qui avait lancé l’appel à l’armée. Cet appel avait été suivi, et des centaines de vies avaient été sacrifiées ; disperser à nouveau les gens donnerait l’impression que ces sacrifices avaient été faits pour une folie inutile. Même s’ils étaient les seuls deux restants, ils ne devaient pas pour autant abandonner leurs postes. S’ils partaient, leurs vies pourraient être perdues, mais leur honneur devait rester intact, afin qu’un appel similaire à l’avenir ne pousse pas tout le monde au désespoir.
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Cela suffisait amplement à Heubner. Il établit aussitôt une convocation pour l’élection d’une assemblée représentative de Saxe, qui devait se tenir à Chemnitz. Il pensait que, avec l’aide de la population et des nombreuses bandes insoumises arrivant de toutes parts, il serait en mesure de garder la ville en tant que quartier général d’un gouvernement provisoire jusqu’à ce que la situation générale en Allemagne se soit stabilisée. Au milieu de ces discussions, Stephan Born entra dans la pièce pour annoncer qu’il avait amené les bandes armées jusqu’à Freiberg, en bon ordre et sans aucune perte. Ce jeune homme était un compositeur qui avait grandement contribué au calme d’esprit de Heubner durant les trois derniers jours à Dresde en prenant le commandement suprême. Sa simplicité de manières nous fit une très bonne impression, surtout lorsque nous entendîmes son rapport. Cependant, lorsque Heubner lui demanda s’il était prêt à défendre Freiberg contre les troupes susceptibles d’attaquer à tout moment, il déclara que c’était le travail d’un officier expérimenté, et qu’il n’était lui-même pas soldat et ne connaissait rien à la stratégie. Dans ces circonstances, il semblait préférable, ne serait-ce que pour gagner du temps, de se réfugier dans la ville plus densément peuplée de Chemnitz. La première chose à faire, cependant, était de veiller à ce que les révolutionnaires, rassemblés en grand nombre à Freiberg, soient correctement pris en charge, et Born partit immédiatement pour prendre des dispositions préliminaires. Heubner prit également congé de nous et alla se reposer une heure pour rafraîchir son esprit fatigué. Je me retrouvai seul sur le canapé avec Bakounine, qui bientôt s’effondra vers moi, vaincu par une somnolence irrésistible, et posa le poids terrible de sa tête sur mon épaule. Voyant qu’il ne se réveillerait pas si je chassais ce fardeau, je le poussai sur le côté avec quelque difficulté, puis pris congé à la fois du dormeur et de la maison de Heubner ; car je voulais voir de mes propres yeux, comme je l’avais fait pendant de nombreux jours, quelle direction prenaient ces événements extraordinaires. Je me rendis donc à la mairie, où je trouvai les habitants s’efforçant de la meilleure façon possible de recevoir une horde tapageuse de révolutionnaires excités, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur des murs. À ma grande surprise, je trouvai Heubner là, plongé dans son travail. Je pensais qu’il dormait chez lui, mais l’idée de laisser le peuple, ne fût-ce qu’une heure, sans conseiller chassa toute pensée de repos. Il n’avait pas perdu de temps à superviser l’organisation d’une sorte de bureau de commandement, et était de nouveau occupé à rédiger et signer des documents au milieu du tumulte qui faisait rage de tous côtés. Il ne fallut pas longtemps avant que Bakounine apparaisse lui aussi, principalement à la recherche d’un bon officier – qui, cependant,
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Prochainement. Le commandant d’un grand contingent du Vogtland, un homme d’un certain âge, éveilla les espoirs de Bakounine par l’énergie passionnée de ses discours, et il aurait voulu le nommer commandant en chef sur-le-champ. Mais il semblait qu’une décision réelle fût impossible dans ce chaos et cette confusion, et comme la seule chance de s’en sortir semblait résider dans l’atteinte de Chemnitz, Heubner donna l’ordre de marcher vers cette ville dès que tout le monde aurait mangé. Une fois cela réglé, je dis à mes amis que je devais partir en avance devant leur colonne pour Chemnitz, où je les retrouverais le lendemain ; car je désirais ardemment m’échapper de ce chaos. J’ai effectivement attrapé la calèche dont le départ était prévu à ce moment-là, et j’y ai obtenu une place. Mais les révolutionnaires partaient justement par la même route, et on nous dit que nous devions attendre qu’ils soient passés pour ne pas être pris dans le tourbillon. Cela signifiait un retard considérable, et pendant longtemps j’observai la démarche particulière des patriotes qui marchaient. Je remarquai en particulier un régiment du Vogtland, dont le pas martial était assez orthodoxe, suivant le rythme d’un tambour qui tentait de varier la monotonie de son instrument de manière artistique en frappant alternativement le cadre en bois avec la peau de tambour. Le son grinçant désagréable ainsi produit me rappela d’une manière fantomatique le grincement des os des squelettes lors de la danse autour de la potence la nuit, que Berlioz avait fait revivre dans mon imagination avec un réalisme effrayant lors de l’exécution du dernier mouvement de sa Symphonie fantastique à Paris.
Soudain, le désir me prit de regarder derrière moi mes amis que j’avais laissés, et de voyager jusqu’à Chemnitz en leur compagnie si c’était possible. Je découvris qu’ils avaient quitté la mairie, et en arrivant chez Heubner, on me dit qu’il dormait. Je retournai donc à la calèche, qui, cependant, retardait encore son départ, car la route était bloquée par des troupes. Je marchai nerveusement de long en large pendant un certain temps, puis, perdant confiance dans le voyage en calèche, je retournai chez Heubner pour m’offrir définitivement comme compagnon de voyage. Mais Heubner et Bakounine avaient déjà quitté la maison, et je ne trouvai aucune trace d’eux. Dans le désespoir, je retournai une fois de plus à la calèche, et la trouvai cette fois vraiment prête à partir. Après divers retards et aventures, elle m’amena tard dans la nuit à Chemnitz, où je descendis et me rendis à l’auberge la plus proche. À cinq heures du matin, je me levai (après quelques heures de sommeil) et partis à la recherche de la maison de mon beau-frère Wolfram, qui se trouvait à environ un quart d’heure de marche de la ville. Sur
Soudain, le désir me prit de regarder derrière moi mes amis que j’avais laissés, et de voyager jusqu’à Chemnitz en leur compagnie si c’était possible. Je découvris qu’ils avaient quitté la mairie, et en arrivant chez Heubner, on me dit qu’il dormait. Je retournai donc à la calèche, qui, cependant, retardait encore son départ, car la route était bloquée par des troupes. Je marchai nerveusement de long en large pendant un certain temps, puis, perdant confiance dans le voyage en calèche, je retournai chez Heubner pour m’offrir définitivement comme compagnon de voyage. Mais Heubner et Bakounine avaient déjà quitté la maison, et je ne trouvai aucune trace d’eux. Dans le désespoir, je retournai une fois de plus à la calèche, et la trouvai cette fois vraiment prête à partir. Après divers retards et aventures, elle m’amena tard dans la nuit à Chemnitz, où je descendis et me rendis à l’auberge la plus proche. À cinq heures du matin, je me levai (après quelques heures de sommeil) et partis à la recherche de la maison de mon beau-frère Wolfram, qui se trouvait à environ un quart d’heure de marche de la ville. Sur
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J’ai demandé à un sentinelle de la garde municipale s’il savait quelque chose au sujet de l’arrivée du gouvernement provisoire.
« Gouvernement provisoire ? » fut sa réponse. « Mais tout dépend de ça. » Je ne le compris pas, et je ne pus rien apprendre sur la situation lorsque j’arrivai d’abord chez mes parents, car mon beau-frère avait été envoyé en ville en tant que policier spécial. Ce n’est que à son retour, l’après-midi, que j’appris ce qui s’était passé dans un hôtel de Chemnitz pendant que je me reposais dans une autre auberge. Heubner, Bakounine et l’homme appelé Martin, que j’ai déjà mentionné, semblaient être arrivés avant moi en calèche aux portes de Chemnitz. Lorsqu’on leur demanda leurs noms, Heubner se présenta d’un ton autoritaire et ordonna aux conseillers municipaux de venir le trouver dans un certain hôtel. À peine y furent-ils arrivés que tous les trois s’effondrèrent de fatigue extrême. Soudain, la police fit irruption dans la pièce et les arrêta au nom du gouvernement local ; ils ne firent que demander quelques heures de sommeil tranquille, soulignant qu’une fuite était impossible dans leur état actuel. J’appris ensuite qu’ils avaient été emmenés à Altenburg sous une forte escorte militaire. Mon beau-frère dut avouer que la garde municipale de Chemnitz, contrainte de se rendre à Dresde contre sa volonté et ayant décidé dès le début de se mettre à la disposition des troupes royales une fois arrivée là-bas, avait trompé Heubner en l’invitant à Chemnitz et l’avait attiré dans un piège. Ils étaient arrivés à Chemnitz bien avant Heubner et avaient pris le contrôle de la garde aux portes dans le but de voir son arrivée et de se préparer à l’arrêter immédiatement. Mon beau-frère s’inquiétait aussi beaucoup pour moi, car les chefs de la garde municipale lui avaient dit d’un ton furieux que l’on m’avait vu en relation étroite avec les révolutionnaires. Il considéra comme une merveilleuse intervention de la Providence que je n’aie pas atteint Chemnitz avec eux et que je ne sois pas allé à la même auberge, car dans ce cas, mon sort aurait certainement été le leur. Le souvenir de ma fuite à une mort presque certaine lors de duels avec les plus expérimentés des escrimeurs de mes années d’étudiant me traversa l’esprit comme un éclair. Cette dernière expérience terrible m’a tellement marqué que je fus incapable de prononcer un mot au sujet de ce qui s’était passé. Mon beau-frère, en réponse aux appels urgents — en particulier de ma femme, très inquiète pour ma sécurité personnelle —, s’engagea à me conduire à Altenburg de nuit dans sa calèche. De là, je continuai mon voyage en calèche jusqu’à Weimar, où je
« Gouvernement provisoire ? » fut sa réponse. « Mais tout dépend de ça. » Je ne le compris pas, et je ne pus rien apprendre sur la situation lorsque j’arrivai d’abord chez mes parents, car mon beau-frère avait été envoyé en ville en tant que policier spécial. Ce n’est que à son retour, l’après-midi, que j’appris ce qui s’était passé dans un hôtel de Chemnitz pendant que je me reposais dans une autre auberge. Heubner, Bakounine et l’homme appelé Martin, que j’ai déjà mentionné, semblaient être arrivés avant moi en calèche aux portes de Chemnitz. Lorsqu’on leur demanda leurs noms, Heubner se présenta d’un ton autoritaire et ordonna aux conseillers municipaux de venir le trouver dans un certain hôtel. À peine y furent-ils arrivés que tous les trois s’effondrèrent de fatigue extrême. Soudain, la police fit irruption dans la pièce et les arrêta au nom du gouvernement local ; ils ne firent que demander quelques heures de sommeil tranquille, soulignant qu’une fuite était impossible dans leur état actuel. J’appris ensuite qu’ils avaient été emmenés à Altenburg sous une forte escorte militaire. Mon beau-frère dut avouer que la garde municipale de Chemnitz, contrainte de se rendre à Dresde contre sa volonté et ayant décidé dès le début de se mettre à la disposition des troupes royales une fois arrivée là-bas, avait trompé Heubner en l’invitant à Chemnitz et l’avait attiré dans un piège. Ils étaient arrivés à Chemnitz bien avant Heubner et avaient pris le contrôle de la garde aux portes dans le but de voir son arrivée et de se préparer à l’arrêter immédiatement. Mon beau-frère s’inquiétait aussi beaucoup pour moi, car les chefs de la garde municipale lui avaient dit d’un ton furieux que l’on m’avait vu en relation étroite avec les révolutionnaires. Il considéra comme une merveilleuse intervention de la Providence que je n’aie pas atteint Chemnitz avec eux et que je ne sois pas allé à la même auberge, car dans ce cas, mon sort aurait certainement été le leur. Le souvenir de ma fuite à une mort presque certaine lors de duels avec les plus expérimentés des escrimeurs de mes années d’étudiant me traversa l’esprit comme un éclair. Cette dernière expérience terrible m’a tellement marqué que je fus incapable de prononcer un mot au sujet de ce qui s’était passé. Mon beau-frère, en réponse aux appels urgents — en particulier de ma femme, très inquiète pour ma sécurité personnelle —, s’engagea à me conduire à Altenburg de nuit dans sa calèche. De là, je continuai mon voyage en calèche jusqu’à Weimar, où je
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J’avais initialement prévu de passer mes vacances, sans vraiment penser que je devrais arriver par des moyens aussi détournés. L’irréalité rêveuse de mon état d’esprit à ce moment-là s’explique le mieux par la gravité apparente avec laquelle, en retrouvant Liszt, je commençai aussitôt à discuter de ce qui semblait être le seul sujet réellement intéressant pour lui à mon sujet : la prochaine reprise de Tannhäuser à Weimar. Il m’a été très difficile d’avouer à cet ami que je n’avais pas quitté Dresde par les voies habituelles pour devenir chef d’orchestre à l’opéra royal. Pour être honnête, j’avais une conception très vague de ma relation avec la loi de mon pays (au sens strict). Avais-je commis quelque acte criminel aux yeux de la loi ou non ? Je trouvais impossible de tirer une conclusion à ce sujet. Entre-temps, des nouvelles alarmantes sur les terribles conditions à Dresde continuaient d’affluer à Weimar. En particulier, Genast, le régisseur de scène, suscita une grande agitation en répandant la rumeur que Röckel, bien connu à Weimar, avait commis un incendie criminel. Liszt dut bientôt comprendre, à travers nos conversations durant lesquelles je ne pris même pas la peine de dissimuler, que j’étais moi aussi lié de manière suspecte à ces événements terribles, bien que mon attitude à leur égard l’ait induit en erreur pendant quelque temps. Car je n’étais en aucun cas prêt à me proclamer combattant dans les conflits récents, et ce pour des raisons tout autres que celles qui sembleraient valables aux yeux de la loi. Mon ami fut donc encouragé dans son illusion par l’effet imprévu de mon attitude. Lorsque nous nous rencontrâmes chez la princesse Caroline de Wittgenstein, à qui j’avais été présenté l’année précédente lors de sa brève visite à Dresde, nous pûmes avoir des conversations stimulantes sur toutes sortes de sujets artistiques. Un après-midi, par exemple, une vive discussion naquit de la description que j’avais donnée d’une tragédie intitulée Jésus de Nazareth. Liszt garda un silence discret après que j’eus fini, tandis que la princesse protesta vigoureusement contre ma proposition de mettre un tel sujet sur scène. À partir de ma tentative timide de soutenir les théories paradoxales que j’avais avancées, je réalisai l’état de mon esprit à ce moment-là. Bien que cela ne fût pas très évident pour les observateurs, j’avais été, et j’étais encore, secoué jusqu’au plus profond de mon être par mes expériences récentes. Au bout d’un certain temps, une répétition orchestrale de Tannhäuser eut lieu, ce qui stimula de diverses manières à nouveau l’artiste en moi. La direction de Liszt, bien que portant principalement sur l’aspect musical plutôt que dramatique, me remplit pour la première fois de la chaleur flatteuse des émotions suscitées par la conscience d’être compris par un autre esprit entièrement sympathique.
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le mien. En même temps, malgré mon état rêveur, j’ai pu observer de manière critique le niveau de compétence des chanteurs et de leur chef de chœur. Après la répétition, moi, ainsi que le directeur musical Stohr et le chanteur Götze, avons accepté l’invitation de Liszt à un dîner simple, dans une auberge différente de celle où il habitait. J’eus ainsi l’occasion de m’inquiéter d’un trait de son caractère qui m’était complètement inconnu. Une fois poussé à un certain degré d’excitation, son humeur devenait vraiment alarmante ; il grinçait presque des dents de fureur envers un certain segment de la société qui avait également provoqué ma plus profonde indignation. Cette étrange expérience avec cet homme merveilleux m’a profondément marqué, mais je n’ai pas pu comprendre le lien de pensées qui avait conduit à cette explosion terrible. Je suis donc resté dans un état de stupéfaction, tandis que Liszt devait se remettre pendant la nuit d’une violente crise nerveuse causée par son excitation. Une autre surprise m’attendait le lendemain matin, lorsque j’ai trouvé mon ami entièrement prêt pour un voyage à Karlsruhe — les circonstances qui rendaient ce voyage nécessaire m’étaient absolument incompréhensibles. Liszt nous invita, le directeur Stohr et moi, à l’accompagner jusqu’à Eisenach. En chemin, nous fûmes arrêtés par Beaulieu, le chambellan, qui voulait savoir si j’étais prêt à être reçu par la Grande-Duchesse de Weimar, sœur de l’Empereur Nicolas, au château d’Eisenach. Comme ma justification concernant mes vêtements inadaptés au voyage ne fut pas acceptée, Liszt accepta à ma place, et ce soir-là, je reçus une accueil surprenamment aimable de la part de la Grande-Duchesse, qui discuta avec moi de la manière la plus amicale et me présenta à son chambellan avec toute la cérémonie voulue. Liszt affirma par la suite que sa noble mécène avait été informée que les autorités de Dresde auraient besoin de moi dans les jours suivants, et qu’elle avait donc hâté de faire ma connaissance personnelle, sachant que cela la compromettrait gravement plus tard. Liszt continua son voyage depuis Eisenach, me laissant entre les mains de Stohr et du directeur musical Kuhmstedt, un maître du contrepoint assidu et habile, avec qui je fis ma première visite au Wartburg, qui n’avait pas encore été restauré. Je fus envahi de pensées étranges au sujet de mon destin lors de cette visite au château. C’est ici que j’étais sur le point d’entrer, pour la première fois, dans ce bâtiment si plein de signification pour moi ; c’est aussi ici que je dus me dire que les jours de mon séjour en Allemagne étaient comptés. Et en effet, les nouvelles de Dresde…
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Lorsque nous sommes revenus à Weimar le lendemain, la situation était en effet grave. Liszt, à son retour le troisième jour, trouva une lettre de ma femme, qui n’avait pas osé m’écrire directement. Elle rapportait que la police avait perquisitionné ma maison à Dresde, où elle était retournée, et qu’en outre on l’avait avertie de ne sous aucun prétexte me permettre de retourner dans cette ville, car un mandat d’arrêt avait été émis contre moi et j’allais bientôt recevoir une citation à comparaître et être arrêté. Liszt, désormais uniquement préoccupé par ma sécurité personnelle, fit appel à un ami ayant quelque expérience en droit pour réfléchir à ce qu’il fallait faire pour me sauver du danger qui me menaçait. Von Watzdorf, le ministre que j’avais déjà rencontré, était d’avis que, si nécessaire, je devrais me soumettre calmement à être emmené à Dresde, et que le voyage se ferait dans une voiture privée convenable. D’un autre côté, les rapports qui nous étaient parvenus sur la manière brutale dont les troupes prussiennes à Dresde appliquaient la loi martiale étaient d’une telle nature alarmante que Liszt et ses amis décidèrent que je devais quitter rapidement Weimar, où il serait impossible de me protéger. Mais j’ai insisté pour prendre congé de ma femme, dont l’anxiété était grande, avant de quitter l’Allemagne, et j’ai demandé à pouvoir rester au moins encore un peu dans les environs de Weimar. Cela fut pris en considération, et le professeur Siebert suggéra que je trouve un abri temporaire chez un propriétaire agréable du village de Magdala, situé à trois heures de distance. Je me rendis là le lendemain matin pour me présenter à ce gentil propriétaire et protecteur en tant que professeur Werder de Berlin, qui, avec une lettre de recommandation du professeur Siebert, était venu mettre ses connaissances financières au service de l’administration de ces domaines. Ici, dans ce recoin rural, je passai trois jours, diverti par une assemblée populaire composée des survivants du contingent de révolutionnaires qui s’étaient dirigés vers Dresde puis étaient revenus en désordre. J’écoutai avec des sentiments curieux, presque méprisants, les discours prononcés à cette occasion, qui étaient de toutes sortes et de toutes formes. Le deuxième jour de mon séjour, la femme de mon hôte revint de Weimar (où c’était jour de marché) avec une histoire étrange : le compositeur d’une opéra qui y était jouée ce même jour avait dû quitter précipitamment Weimar parce que le mandat d’arrêt contre lui était arrivé de Dresde. Mon hôte, auquel le professeur Seibert avait révélé mon secret, demanda en plaisantant quel était son nom. Comme sa femme ne semblait pas
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Je sais qu’il est venu à son secours en suggérant que c’était peut-être Röckel dont le nom était familier à Weimar.
« Oui », dit-elle, « Röckel, c’était bien son nom, tout à fait. »
Mon hôte rit bruyamment et dit qu’il ne serait pas assez stupide pour se laisser attraper, malgré son opéra.
Finalement, le 22 mai, mon anniversaire, Minna arriva vraiment à Magdala.
Elle s’était empressée de se rendre à Weimar après avoir reçu ma lettre, puis avait poursuivi son chemin selon les instructions, déterminée à me convaincre à tout prix de fuir le pays immédiatement et définitivement. Aucune tentative pour la mettre au diapason de mon état d’esprit ne réussit ; elle persista à me considérer comme une personne imprudente et insouciante qui avait plongé lui-même et elle dans la situation la plus terrible. Il avait été convenu que je la rencontrerais le soir suivant chez le professeur Wolff à Iéna pour un dernier adieu.
Elle devait passer par Weimar, tandis que j’emprunterais le sentier depuis Magdala.
J’ai donc entamé ma marche d’environ six heures et suis arrivé, au coucher du soleil, sur le plateau, dans cette petite ville universitaire (qui m’accueillit alors pour la première fois avec hospitalité).
J’ai retrouvé ma femme chez le professeur Wolff, qui, grâce à Liszt, était déjà mon ami, et avec l’aide d’un certain professeur Widmann, une nouvelle réunion eut lieu au sujet de ma fuite ultérieure.
Un mandat d’arrêt avait en effet été émis contre moi, car j’étais fortement soupçonné d’avoir participé à l’insurrection de Dresde, et je ne pouvais en aucun cas compter sur un refuge sûr dans l’un des États fédérés allemands.
Liszt insista pour que j’aille à Paris, où je pourrais trouver un nouveau domaine pour mon travail, tandis que Widmann me conseilla de ne pas prendre la route directe via Francfort et le Bade, car l’insurrection y était encore à son comble et la police exercerait certainement une vigilance louable envers les voyageurs aux passeports suspects.
La route par la Bavière serait la plus sûre, car tout y était redevenu calme ; je pourrais alors me diriger vers la Suisse, et le trajet jusqu’à Paris depuis là-bas pourrait être organisé sans aucun danger.
Comme j’avais besoin d’un passeport pour le voyage, le professeur Widmann m’offrit le sien, émis à Tübingen et non mis à jour.
Ma femme était complètement désespérée, et nous dire adieu lui causa une véritable douleur.
Je partis en calèche postale et voyageai, sans autre obstacle, à travers de nombreuses villes (parmi lesquelles Rudolstadt, un lieu plein de souvenirs pour moi) jusqu’à la frontière bavaroise.
De là, je continuai mon voyage en calèche postale directement jusqu’à Lindau. Aux portes de la ville,
« Oui », dit-elle, « Röckel, c’était bien son nom, tout à fait. »
Mon hôte rit bruyamment et dit qu’il ne serait pas assez stupide pour se laisser attraper, malgré son opéra.
Finalement, le 22 mai, mon anniversaire, Minna arriva vraiment à Magdala.
Elle s’était empressée de se rendre à Weimar après avoir reçu ma lettre, puis avait poursuivi son chemin selon les instructions, déterminée à me convaincre à tout prix de fuir le pays immédiatement et définitivement. Aucune tentative pour la mettre au diapason de mon état d’esprit ne réussit ; elle persista à me considérer comme une personne imprudente et insouciante qui avait plongé lui-même et elle dans la situation la plus terrible. Il avait été convenu que je la rencontrerais le soir suivant chez le professeur Wolff à Iéna pour un dernier adieu.
Elle devait passer par Weimar, tandis que j’emprunterais le sentier depuis Magdala.
J’ai donc entamé ma marche d’environ six heures et suis arrivé, au coucher du soleil, sur le plateau, dans cette petite ville universitaire (qui m’accueillit alors pour la première fois avec hospitalité).
J’ai retrouvé ma femme chez le professeur Wolff, qui, grâce à Liszt, était déjà mon ami, et avec l’aide d’un certain professeur Widmann, une nouvelle réunion eut lieu au sujet de ma fuite ultérieure.
Un mandat d’arrêt avait en effet été émis contre moi, car j’étais fortement soupçonné d’avoir participé à l’insurrection de Dresde, et je ne pouvais en aucun cas compter sur un refuge sûr dans l’un des États fédérés allemands.
Liszt insista pour que j’aille à Paris, où je pourrais trouver un nouveau domaine pour mon travail, tandis que Widmann me conseilla de ne pas prendre la route directe via Francfort et le Bade, car l’insurrection y était encore à son comble et la police exercerait certainement une vigilance louable envers les voyageurs aux passeports suspects.
La route par la Bavière serait la plus sûre, car tout y était redevenu calme ; je pourrais alors me diriger vers la Suisse, et le trajet jusqu’à Paris depuis là-bas pourrait être organisé sans aucun danger.
Comme j’avais besoin d’un passeport pour le voyage, le professeur Widmann m’offrit le sien, émis à Tübingen et non mis à jour.
Ma femme était complètement désespérée, et nous dire adieu lui causa une véritable douleur.
Je partis en calèche postale et voyageai, sans autre obstacle, à travers de nombreuses villes (parmi lesquelles Rudolstadt, un lieu plein de souvenirs pour moi) jusqu’à la frontière bavaroise.
De là, je continuai mon voyage en calèche postale directement jusqu’à Lindau. Aux portes de la ville,
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Avec les autres passagers, on m’a demandé mon passeport. J’ai passé la nuit dans un état d’excitation étrange et fiévreuse, qui a duré jusqu’au départ du steamer sur le lac de Constance tôt le matin. Mon esprit était rempli du dialecte souabe parlé par le professeur Widmann, avec le passeport duquel je voyageais. Je me représentais mes échanges avec la police bavaroise au cas où je devrais leur parler en raison des irrégularités mentionnées dans ce document. Pris de troubles fiévreux, j’ai passé toute la nuit à essayer de maîtriser le dialecte souabe, mais, comme je l’ai découvert avec amusement, sans le moindre succès. J’étais prêt à affronter le moment décisif tôt le lendemain matin, lorsque le policier serait entré dans ma chambre et, ne sachant à qui appartenaient les passeports, m’en aurait donné trois au hasard pour que je choisisse. Avec joie, j’ai saisi le mien et ai renvoyé ce messager redoutable de la manière la plus amicale possible. Une fois à bord du steamer, j’ai réalisé avec une véritable satisfaction que j’étais désormais sur le territoire suisse. C’était une belle matinée de printemps ; de l’autre côté du vaste lac, je pouvais contempler le paysage alpin qui s’étendait devant mes yeux. Lorsque je suis arrivé sur le sol républicain à Rorschach, j’ai utilisé les premiers instants pour écrire quelques lignes à la maison afin de raconter mon arrivée saine et sauve en Suisse et ma libération de tout danger. Le trajet en calèche à travers la charmante région de Saint-Gall jusqu’à Zurich m’a merveilleusement réconforté, et lorsque, ce soir-là, le dernier jour de mai, à six heures, je suis descendu d’Oberstrass vers Zurich et ai vu pour la première fois les Alpes glaronaises entourant le lac scintiller au coucher du soleil, j’ai immédiatement décidé, bien que sans m’en rendre pleinement compte, d’éviter tout ce qui pourrait empêcher moi de m’installer ici. J’étais d’autant plus disposé à accepter la suggestion de mes amis de prendre la route suisse vers Paris, car je savais que je trouverais à Zurich un vieil ami, Alexander Müller. J’espérais, avec son aide, obtenir un passeport pour la France, car je ne voulais pas arriver là-bas en tant que réfugié politique. J’avais autrefois eu de très bons rapports avec Müller à Wurtzbourg. Il vivait depuis longtemps à Zurich en tant qu’enseignant de musique ; c’est ce que j’ai appris d’un de ses élèves, Wilhelm Baumgartner, qui était venu me voir à Dresde il y a quelques années pour me transmettre un salut de la part de cet ancien ami. À cette occasion, je lui avais confié une copie de la partition de Tannhäuser pour son maître, en guise de souvenir, et cette attention bienveillante n’a pas été vaine : Müller et Baumgartner, que j’ai aussitôt visités, m’ont immédiatement présenté Jacob Sulzer et Franz Hagenbuch, deux secrétaires cantonaux qui étaient, parmi tous leurs bons amis, les plus susceptibles de m’aider dans l’immédiat.
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la réalisation de mon désir. Ces deux personnes, auxquelles s’étaient joints quelques proches, m’accueillirent avec une curiosité et une sympathie si respectueuses que je me sentis immédiatement chez moi parmi eux. La grande assurance et la modération avec lesquelles ils commentèrent les persécutions qui m’avaient frappé, vues du point de vue républicain et simple qu’ils avaient habituellement, m’ouvrirent une conception de la vie civile qui semblait me soulever vers un domaine entièrement nouveau. Je me sentais si en sécurité et protégé ici, alors que dans mon propre pays, sans vraiment m’en rendre compte, j’étais devenu considéré comme un criminel en raison du lien particulier entre mon dégoût pour l’attitude publique envers l’art et les troubles politiques généraux. Afin de gagner complètement les faveurs des deux secrétaires (l’un d’eux, Sulzer, avait bénéficié d’une excellente éducation classique), mes amis organisèrent un soir une rencontre au cours de laquelle j’étais censé lire mon poème sur la Mort de Siegfried. Je suis prêt à jurer que je n’ai jamais eu, parmi des hommes, des auditeurs plus attentifs que ce soir-là. L’effet immédiat de mon succès fut l’établissement d’un passeport fédéral pleinement valable pour ce pauvre Allemand sous mandat d’arrêt ; armé de celui-ci, je partis joyeusement pour Paris après un bref séjour à Zurich. Depuis Strasbourg, où j’étais fasciné par l’attrait de la cathédrale mondialement célèbre, je me rendis à Paris par le meilleur moyen de transport de l’époque, le soi-disant malle-poste. Je me souviens d’un phénomène remarquable lié à ce mode de transport. Jusqu’alors, le bruit des canons et des mousquets lors des combats de Dresde résonnait constamment dans mes oreilles, surtout dans un état de demi-sommeil ; maintenant, le bourdonnement des roues, tandis que nous roulions rapidement sur la route, exerça sur moi un tel enchantement que, tout au long du voyage, il me semblait entendre la mélodie de Freude, schöner Götterfunken[17] de la Neuvième Symphonie, jouée, pour ainsi dire, sur des instruments de basse profonde.
[17] Voir la note à la page 486.
Depuis mon entrée en Suisse jusqu’à mon arrivée à Paris, mon esprit, tombé dans une apathie onirique, s’éleva progressivement à un niveau de liberté et de confort que je n’avais jamais connu auparavant. Je me sentais comme un oiseau dans les airs dont le destin n’est pas de sombrer dans un marécage ; mais peu après mon arrivée à Paris, durant la première semaine de juin, une réaction très palpable commença. Liszt m’avait présenté à son ancien secrétaire Belloni, qui jugea son devoir, par loyauté envers les instructions reçues, de me mettre en contact avec un homme de lettres, un certain Gustave Vaisse, dans le but de…
[17] Voir la note à la page 486.
Depuis mon entrée en Suisse jusqu’à mon arrivée à Paris, mon esprit, tombé dans une apathie onirique, s’éleva progressivement à un niveau de liberté et de confort que je n’avais jamais connu auparavant. Je me sentais comme un oiseau dans les airs dont le destin n’est pas de sombrer dans un marécage ; mais peu après mon arrivée à Paris, durant la première semaine de juin, une réaction très palpable commença. Liszt m’avait présenté à son ancien secrétaire Belloni, qui jugea son devoir, par loyauté envers les instructions reçues, de me mettre en contact avec un homme de lettres, un certain Gustave Vaisse, dans le but de…
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J’ai été chargé d’écrire un livret d’opéra pour une représentation à Paris. Cependant, je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer personnellement Vaisse. L’idée ne me plaisait pas, et j’ai trouvé de bonnes raisons pour éviter les négociations, en prétendant craindre l’épidémie de choléra qui, disait-on, faisait des ravages dans la ville. J’habitais rue Notre-Dame-de-Lorette afin d’être proche de Belloni. Pratiquement toutes les heures, des processions funèbres passaient dans cette rue, annoncées par les battements étouffés des tambours des Gardes nationaux. Bien que la chaleur fût insupportable, il m’était strictement interdit de toucher de l’eau, et on me conseillait de faire preuve de la plus grande prudence quant à mon régime alimentaire. En plus de ce sentiment d’inquiétude qui pesait sur moi, l’ensemble de l’apparence extérieure de Paris, telle qu’elle se présentait alors, avait sur moi un effet extrêmement déprimant. Le mot d’ordre « liberté, égalité, fraternité » était encore visible sur tous les bâtiments publics et autres établissements, mais d’un autre côté, j’étais alarmé en voyant apparaître les premiers caissiers, portant de longs sacs d’argent sur leurs épaules et de gros portefeuilles à la main. Je ne les avais jamais vus aussi souvent qu’à cette époque, justement au moment où l’ancien régime capitaliste, après sa lutte triomphale contre la propagande socialiste autrefois redoutée, s’efforçait avec vigueur de regagner la confiance du public par une pompe presque insultante. J’étais allé, comme par automatisme, chez le magasin de musique de Schlesinger, où un successeur avait maintenant pris ses fonctions : un Juif beaucoup plus prononcé, nommé Brandus, à l’aspect très sale. La seule personne là-bas à m’accueillir aimablement fut le vieux commis, M. Henri. Après avoir parlé fort avec lui pendant un certain temps, puisque le magasin semblait vide, il finit par me demander, avec quelque embarras, si je n’avais pas vu son maître, Meyerbeer.
« M. Meyerbeer est-il ici ? » demandai-je.
« Certainement », fut la réponse encore plus embarrassée ; « tout près, là derrière le bureau. »
Et en effet, alors que je me dirigeais vers le bureau, Meyerbeer sortit, visiblement confus. Il sourit et trouva une excuse concernant des épreuves à vérifier. Il s’y cachait tranquillement depuis plus de dix minutes, dès qu’il avait entendu ma voix. J’en avais assez de cette étrange rencontre avec cette apparition. Elle me rappelait tant de choses me concernant qui faisaient naître des soupçons à son égard, en particulier son comportement envers moi à Berlin lors de notre dernière rencontre. Cependant, comme je n’avais plus rien…
« M. Meyerbeer est-il ici ? » demandai-je.
« Certainement », fut la réponse encore plus embarrassée ; « tout près, là derrière le bureau. »
Et en effet, alors que je me dirigeais vers le bureau, Meyerbeer sortit, visiblement confus. Il sourit et trouva une excuse concernant des épreuves à vérifier. Il s’y cachait tranquillement depuis plus de dix minutes, dès qu’il avait entendu ma voix. J’en avais assez de cette étrange rencontre avec cette apparition. Elle me rappelait tant de choses me concernant qui faisaient naître des soupçons à son égard, en particulier son comportement envers moi à Berlin lors de notre dernière rencontre. Cependant, comme je n’avais plus rien…
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Cela avait plus à voir avec lui ; je l’accueillis avec une certaine gaieté aisée, provoquée par le regret que je ressentais en voyant sa confusion évidente en apprenant mon arrivée à Paris. Il prenait pour acquis que j’irais de nouveau y chercher ma fortune, et parut très surpris lorsque je lui assurai, au contraire, que l’idée d’y avoir un travail quelconque m’était odieuse.
« Mais Liszt a publié un article si brillant sur vous dans le Journal des Débats », dit-il.
« Ah », répondis-je, « cela ne m’était vraiment pas venu à l’esprit que la dévotion enthousiaste d’un ami puisse être considérée comme une spéculation mutuelle. »
« Mais l’article a fait sensation. C’est incroyable que vous ne cherchiez pas à en tirer quelque profit que ce soit. »
Cette ingérence offensante me poussa à protester avec une certaine véhémence auprès de Meyerbeer que je m’intéressais à tout sauf à la création d’œuvres artistiques, surtout à un moment où le cours des événements semblait indiquer que le monde entier était en pleine réaction.
« Mais qu’espérez-vous obtenir de la révolution ? » répliqua-t-il. « Alliez-vous composer des partitions pour les barricades ? »
J’assurai alors qu’il ne s’agissait nullement pour moi d’écrire des partitions. Nous nous séparâmes, évidemment sans être parvenus à une compréhension mutuelle.
Dans la rue, je fus également arrêté par Moritz Schlesinger, qui, tout aussi influencé par l’article brillant de Liszt, me considérait manifestement comme un prodige parfait. Lui aussi pensait que je devais compter sur un succès à Paris et était convaincu que j’avais de très bonnes chances d’y parvenir.
« Voulez-vous prendre en charge mes affaires ? » lui demandai-je. « Je n’ai pas d’argent. Pensez-vous vraiment que la représentation d’une opéra d’un compositeur inconnu puisse être autre chose qu’une question d’argent ? »
« Vous avez tout à fait raison », dit Moritz, avant de m’abandonner sur place.
Je détournai mon attention de ces rencontres désagréables dans la capitale frappée par la peste pour m’informer du sort de mes compagnons de Dresde, car certains de ceux avec qui j’étais proche étaient également arrivés à Paris, lorsque je rendis visite à Desplechins, qui avait peint les décors de Tannhäuser. Je trouvai là Semper, qui, comme moi, avait été déposé dans cette ville. Nous nous retrouvâmes avec une grande joie, bien que nous ne puissions nous empêcher de sourire face à notre situation grotesque. Semper s’était retiré du combat lorsque la fameuse barricade, qu’il surveillait de près en sa qualité d’architecte, avait été…
« Mais Liszt a publié un article si brillant sur vous dans le Journal des Débats », dit-il.
« Ah », répondis-je, « cela ne m’était vraiment pas venu à l’esprit que la dévotion enthousiaste d’un ami puisse être considérée comme une spéculation mutuelle. »
« Mais l’article a fait sensation. C’est incroyable que vous ne cherchiez pas à en tirer quelque profit que ce soit. »
Cette ingérence offensante me poussa à protester avec une certaine véhémence auprès de Meyerbeer que je m’intéressais à tout sauf à la création d’œuvres artistiques, surtout à un moment où le cours des événements semblait indiquer que le monde entier était en pleine réaction.
« Mais qu’espérez-vous obtenir de la révolution ? » répliqua-t-il. « Alliez-vous composer des partitions pour les barricades ? »
J’assurai alors qu’il ne s’agissait nullement pour moi d’écrire des partitions. Nous nous séparâmes, évidemment sans être parvenus à une compréhension mutuelle.
Dans la rue, je fus également arrêté par Moritz Schlesinger, qui, tout aussi influencé par l’article brillant de Liszt, me considérait manifestement comme un prodige parfait. Lui aussi pensait que je devais compter sur un succès à Paris et était convaincu que j’avais de très bonnes chances d’y parvenir.
« Voulez-vous prendre en charge mes affaires ? » lui demandai-je. « Je n’ai pas d’argent. Pensez-vous vraiment que la représentation d’une opéra d’un compositeur inconnu puisse être autre chose qu’une question d’argent ? »
« Vous avez tout à fait raison », dit Moritz, avant de m’abandonner sur place.
Je détournai mon attention de ces rencontres désagréables dans la capitale frappée par la peste pour m’informer du sort de mes compagnons de Dresde, car certains de ceux avec qui j’étais proche étaient également arrivés à Paris, lorsque je rendis visite à Desplechins, qui avait peint les décors de Tannhäuser. Je trouvai là Semper, qui, comme moi, avait été déposé dans cette ville. Nous nous retrouvâmes avec une grande joie, bien que nous ne puissions nous empêcher de sourire face à notre situation grotesque. Semper s’était retiré du combat lorsque la fameuse barricade, qu’il surveillait de près en sa qualité d’architecte, avait été…
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entouré. (Il pensait qu’il était impossible de le capturer.) Néanmoins, il estimait s’être suffisamment exposé pour que l’état de siège soit proclamé et que Dresde fût occupée. Il se considérait chanceux, en tant que natif du Holstein, d’être dépendant non pas du gouvernement allemand, mais du gouvernement danois pour un passeport, ce qui lui avait permis d’atteindre Paris sans difficulté. Lorsque j’ai exprimé mes regrets sincères face au revirement des événements qui l’avaient arraché à un travail professionnel auquel il venait juste de commencer — la completion du musée de Dresde — il a refusé de prendre les choses trop au sérieux, disant que cela lui avait causé beaucoup d’inquiétude. Malgré notre situation difficile, c’est avec Semper que j’ai passé les seules heures heureuses de mon séjour à Paris. Nous avons bientôt été rejoints par un autre réfugié, le jeune Heine, qui avait autrefois voulu peindre le paysage de mon Lohengrin. Il n’avait aucun souci quant à son avenir, car son maître Desplechins était prêt à lui donner du travail. Moi seul avais l’impression d’avoir été jeté sans but précis à Paris. J’avais un désir ardent de quitter cette atmosphère chargée de choléra, et Belloni m’a offert une opportunité que j’ai immédiatement et joyeusement saisie. Il m’a invité à le suivre, lui et sa famille, dans une maison de campagne près de La Ferte-sous-Jouarre, où je pourrais me rafraîchir grâce à l’air pur et au calme absolu, et attendre une amélioration de ma situation. Après une autre semaine à Paris, j’ai entrepris le court voyage jusqu’à Rueil et j’ai trouvé temporairement un logement modeste (une pièce avec des recoins) chez M. Raphael, un marchand de vin, non loin de la mairie du village où résidait la famille Belloni. C’est là que j’attendais de nouveaux développements. Pendant la période où toutes les nouvelles d’Allemagne ont cessé d’arriver, j’ai essayé de m’occuper autant que possible en lisant. Après avoir parcouru les écrits de Proudhon, et en particulier son De la propriété, de manière à trouver du réconfort dans ma situation de manières curieusement variées, je me suis amusé pendant un bon moment avec l’Histoire des Girondins de Lamartine, une œuvre extrêmement séduisante et attrayante. Un jour, Belloni m’a apporté des nouvelles de la malheureuse insurrection à Paris, tentée le 13 juin par les républicains sous Ledru-Rollin contre le gouvernement provisoire, qui était alors en plein essor réactionnaire. Aussi grande que fût l’indignation avec laquelle ces nouvelles furent accueillies par mon hôte et le maire du lieu (un parent à lui, chez qui nous prenions nos modestes repas quotidiens), elles n’eurent globalement que peu d’effet sur moi, car mon attention était toujours fixée, dans une grande agitation, sur les événements qui se déroulaient sur le Rhin, et en particulier dans le grand-duché de Bade, qui avait été confisqué au gouvernement provisoire. Cependant, lorsque les nouvelles m’ont parvenu de ce
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Je me sentais extrêmement abattu, d’autant plus que les Prussiens avaient réussi à réprimer un mouvement qui, au début, ne semblait pas sans espoir. Je fus contraint de considérer attentivement ma situation, et la nécessité de surmonter mes difficultés contribua à apaiser l’agitation dont j’étais la proie. Les lettres de mes amis de Weimar, ainsi que celles de ma femme, me ramenèrent complètement à la raison. Les premiers s’exprimaient de manière très brève au sujet de mon comportement face aux événements récents. Selon eux, il n’y avait pour l’instant rien à faire de mon côté, surtout pas à Dresde ou à la cour grand-ducale, « car on ne frappe pas à des portes enfoncées » ; « on ne frappe pas a des portes enfoncées » (princesse von Wittgenstein à Belloni). Je ne savais pas quoi répondre, car je n’avais jamais imaginé pouvoir attendre quoi que ce soit de leur intervention en ma faveur dans ce domaine ; par conséquent, j’étais tout à fait satisfait qu’ils m’envoient temporairement une aide financière. Avec cet argent, je décidai de partir pour Zurich et de demander à Alex Müller de m’accorder refuge pour un certain temps, car sa maison était suffisamment grande pour accueillir un invité. Mon moment le plus triste arriva lorsque, après un long silence, je reçus enfin une lettre de ma femme. Elle écrivait qu’elle ne pouvait pas envisager de vivre à nouveau avec moi ; que, après avoir rejeté si sans scrupule une relation et une position comme celles-là, qui ne se présenteraient plus jamais à moi, on ne pouvait raisonnablement attendre d’aucune femme qu’elle s’intéresse davantage à mes projets futurs. J’appréciais pleinement la situation difficile de ma femme ; je ne pouvais l’aider en rien, si ce n’est en lui conseillant de vendre nos meubles de Dresde et en faisant appel en son nom à mes parents à Leipzig. Jusque-là, j’avais pu considérer plus légèrement la misère de sa situation, simplement parce que je croyais qu’elle partageait plus profondément mon angoisse. Souvent, au cours des événements extraordinaires récents, j’avais même cru qu’elle comprenait mes sentiments. Mais maintenant, elle m’avait déçu sur ce point : elle ne voyait en moi que ce que voyait le public, et le seul aspect positif de son jugement sévère était qu’elle excusait mon comportement en invoquant mon imprudence. Après avoir supplié Liszt de faire ce qu’il pouvait pour ma femme, je commençai bientôt à considérer son attitude inattendue avec plus de sérénité. En réponse à son annonce selon laquelle elle ne m’écrirait plus pour l’instant, je dis que j’avais également décidé de lui épargner toute autre anxiété concernant mon destin fort incertain, en
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cesser de communiquer avec elle. J’ai examiné avec critique, dans mon esprit, le panorama de nos longues années de vie commune, en commençant par cette première année orageuse de notre vie conjugale, si pleine de tristesse. Nos jeunes années de soucis et d’inquiétudes à Paris nous avaient sans aucun doute été bénéfiques à tous les deux. Le courage et la patience avec lesquels elle avait affronté nos difficultés, tandis que moi, de mon côté, j’avais tenté de les résoudre par un travail acharné, nous avaient liés par des liens de fer. Minna fut récompensée pour toutes ces privations par les succès à Dresde, et plus encore par la position très enviable que j’y occupais. Sa position de femme du chef d’orchestre (Frau Kapellmeisterin) lui avait permis de réaliser ses désirs les plus chers, et toutes ces choses qui rendaient mon travail dans cette fonction officielle si insupportable pour moi n’étaient pour elle que menaces dirigées contre sa satisfaction orgueilleuse. La manière dont j’avais abordé Tannhäuser avait déjà ébranlé sa confiance dans mes succès au théâtre, et lui avait enlevé tout courage et toute confiance en notre avenir. Plus je m’éloignais du chemin qu’elle considérait comme le seul viable, en partie à cause du changement de mes opinions (que je devenais de moins en moins disposé à lui communiquer), et en partie à cause de la modification de mon attitude envers la scène, plus elle se retirait de cette proximité avec moi qu’elle avait connue par le passé, et à laquelle elle se croyait en droit de se rattacher d’une certaine manière à mes succès. Elle voyait ma conduite face à la catastrophe de Dresde comme la conséquence de cet écart par rapport au bon chemin, et l’attribuait à l’influence de personnes sans scrupules (en particulier le malheureux Röckel), qui auraient tenté de m’entraîner dans la ruine en jouant sur ma vanité. Cependant, plus profondes que toutes ces divergences, qui ne concernaient après tout que des circonstances extérieures, se trouvaient la conscience de notre incompatibilité fondamentale, qui devenait de plus en plus évidente pour moi depuis le jour de notre réconciliation. Dès le début, nous avions eu des scènes des plus violentes : jamais, après ces querelles fréquentes, elle ne s’était avouée coupable ou n’avait essayé de redevenir amie. La nécessité de rétablir rapidement la paix domestique, ainsi que ma conviction (confirmée par chacune de ses explosions extravagantes) que, compte tenu de la grande différence entre nos caractères et surtout nos formations, il incombait à moi d’éviter de telles scènes en faisant preuve d’une grande prudence dans mon comportement, m’ont toujours poussé à assumer toute la responsabilité de ce qui
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J’étais tombé sur moi-même, et pour apaiser Minna, je lui montrai que j’étais désolé. Malheureusement, et à ma grande douleur, je fus contraint de reconnaître que, en agissant de la sorte, j’avais perdu tout pouvoir sur ses affections, et surtout sur son caractère. Nous nous trouvions maintenant dans une situation où il m’était absolument impossible de recourir aux mêmes moyens de réconciliation, car cela aurait signifié être incohérent dans toutes mes opinions et actions. Puis je me retrouvai confronté à une telle dureté de la part de la femme que j’avais gâtée par ma clémence, qu’il était hors de question d’espérer qu’elle reconnaisse l’injustice faite à moi-même. Il suffit de dire que le naufrage de ma vie conjugale a contribué de manière non négligeable à la ruine de ma position à Dresde, ainsi qu’à la manière négligente avec laquelle je gérais les choses ; car au lieu de trouver de l’aide, de la force et du réconfort chez moi, je découvris ma femme complotant inconsciemment contre moi, en alliance avec tous les autres facteurs hostiles qui m’entouraient alors. Après avoir surmonté le premier choc causé par son comportement sans cœur, j’en eus la certitude absolue. Je me souviens que je ne ressentis pas une grande tristesse, mais au contraire, convaincu d’être désormais complètement impuissant, une calme presque extatique s’empara de moi lorsque je réalisai que, jusqu’alors, ma vie avait été bâtie sur un fond de sable et rien de plus. En tout cas, le fait d’être complètement seul contribua grandement à restaurer ma paix intérieure, et dans mon désarroi, je trouvai même de la force et du réconfort dans ma misère extrême. Finalement, une aide arriva de Weimar. Je l’acceptai avec empressement ; elle fut le moyen de me sortir de cette vie inutile et de ces espoirs déçus.
Ma prochaine démarche fut de trouver un lieu de refuge – un lieu qui, cependant, ne m’attirait guère, puisqu’il n’y avait là aucune chance pour que je puisse faire des progrès sur les chemins que j’avais empruntés jusqu’alors. Ce refuge était Zurich, une ville dépourvue de toute forme d’art au sens public, où je rencontrai pour la première fois des gens simples qui ne savaient rien de moi en tant que musicien, mais qui, apparemment, étaient attirés par moi uniquement par la force de ma personnalité. J’arrivai chez Müller et lui demandai de me louer une chambre, en lui donnant ce qui restait de mon capital, soit vingt francs. Je découvris rapidement que mon ancien ami était embarrassé par ma confiance totale en lui, et qu’il ne savait vraiment pas quoi faire de moi. Je renonçai bientôt à la grande pièce contenant un piano à queue, qu’il m’avait attribuée sur un coup de tête, et me retirai dans une petite chambre modeste. Les repas constituaient ma plus grande épreuve, non pas parce que j’étais difficile, mais…
Ma prochaine démarche fut de trouver un lieu de refuge – un lieu qui, cependant, ne m’attirait guère, puisqu’il n’y avait là aucune chance pour que je puisse faire des progrès sur les chemins que j’avais empruntés jusqu’alors. Ce refuge était Zurich, une ville dépourvue de toute forme d’art au sens public, où je rencontrai pour la première fois des gens simples qui ne savaient rien de moi en tant que musicien, mais qui, apparemment, étaient attirés par moi uniquement par la force de ma personnalité. J’arrivai chez Müller et lui demandai de me louer une chambre, en lui donnant ce qui restait de mon capital, soit vingt francs. Je découvris rapidement que mon ancien ami était embarrassé par ma confiance totale en lui, et qu’il ne savait vraiment pas quoi faire de moi. Je renonçai bientôt à la grande pièce contenant un piano à queue, qu’il m’avait attribuée sur un coup de tête, et me retirai dans une petite chambre modeste. Les repas constituaient ma plus grande épreuve, non pas parce que j’étais difficile, mais…
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Car je ne pouvais pas digérer les épines. En revanche, devant la maison de mon ami, j’ai profité de ce qui, compte tenu des coutumes de la région, constituait le réception le plus luxueux. Les mêmes jeunes hommes qui m’avaient été si aimables lors de mon premier voyage à Zurich se montrèrent de nouveau désireux d’être constamment en ma compagnie, et c’était particulièrement le cas pour un jeune homme nommé Jakob Sulzer. Il devait avoir trente ans avant d’avoir le droit de devenir membre du gouvernement de Zurich, et il lui restait donc encore plusieurs années d’attente. Malgré sa jeunesse, l’impression qu’il laissait chez tous ceux avec qui il entrait en contact était celle d’un homme plus âgé, dont le caractère était déjà formé. Lorsqu’on m’a demandé, bien des années plus tard, si j’avais jamais rencontré un homme qui, moralement parlant, fût le beau modèle d’un véritable caractère et d’intégrité, je n’ai pu, après mûre réflexion, penser à personne d’autre que ce nouvel ami, Jakob Sulzer.
Il devait sa nomination précoce en tant que Secrétaire d’État permanent (Staatsschreiber), l’un des postes gouvernementaux les plus éminents du canton de Zurich, au parti libéral récemment revenu au pouvoir, dirigé par Alfred Escher. Comme ce parti ne pouvait employer les membres plus expérimentés du camp conservateur dans les fonctions publiques, sa politique consistait à choisir pour ces postes des jeunes hommes exceptionnellement doués. Sulzer montra des promesses extraordinaires, et leur choix se porta donc rapidement sur lui. Il venait tout juste de rentrer des universités de Berlin et de Bonn avec l’intention de s’établir comme professeur de philologie à l’université de sa ville natale, lorsqu’il fut nommé membre du nouveau gouvernement. Pour se préparer à ses fonctions, il dut rester six mois à Genève afin de perfectionner sa connaissance de la langue française, qu’il avait négligée pendant ses études de philologie. Il était vif d’esprit et travailleur, ainsi que indépendant et résolu, et il ne se laissait jamais influencer par aucune tactique partisane. Par conséquent, il gravit très rapidement des échelons importants au sein du gouvernement, où il rendit des services précieux et essentiels, d’abord en tant que ministre des Finances, poste qu’il occupa pendant de nombreuses années, puis avec une distinction particulière en tant que membre de la Fédération des écoles. Sa rencontre inattendue avec moi semblait le placer dans une sorte de dilemme : après avoir entrepris des études de philologie et de littérature classique de son propre choix, il se retrouva soudainement arraché, de la manière la plus déconcertante, par cette convocation inopinée du gouvernement. On aurait presque dit que sa rencontre avec moi lui fit regretter d’avoir accepté cette nomination. Étant une personne de grande culture, mon poème, Siegfried’s
Il devait sa nomination précoce en tant que Secrétaire d’État permanent (Staatsschreiber), l’un des postes gouvernementaux les plus éminents du canton de Zurich, au parti libéral récemment revenu au pouvoir, dirigé par Alfred Escher. Comme ce parti ne pouvait employer les membres plus expérimentés du camp conservateur dans les fonctions publiques, sa politique consistait à choisir pour ces postes des jeunes hommes exceptionnellement doués. Sulzer montra des promesses extraordinaires, et leur choix se porta donc rapidement sur lui. Il venait tout juste de rentrer des universités de Berlin et de Bonn avec l’intention de s’établir comme professeur de philologie à l’université de sa ville natale, lorsqu’il fut nommé membre du nouveau gouvernement. Pour se préparer à ses fonctions, il dut rester six mois à Genève afin de perfectionner sa connaissance de la langue française, qu’il avait négligée pendant ses études de philologie. Il était vif d’esprit et travailleur, ainsi que indépendant et résolu, et il ne se laissait jamais influencer par aucune tactique partisane. Par conséquent, il gravit très rapidement des échelons importants au sein du gouvernement, où il rendit des services précieux et essentiels, d’abord en tant que ministre des Finances, poste qu’il occupa pendant de nombreuses années, puis avec une distinction particulière en tant que membre de la Fédération des écoles. Sa rencontre inattendue avec moi semblait le placer dans une sorte de dilemme : après avoir entrepris des études de philologie et de littérature classique de son propre choix, il se retrouva soudainement arraché, de la manière la plus déconcertante, par cette convocation inopinée du gouvernement. On aurait presque dit que sa rencontre avec moi lui fit regretter d’avoir accepté cette nomination. Étant une personne de grande culture, mon poème, Siegfried’s
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La mort m’a naturellement révélé ma connaissance de l’antiquité germanique. Lui aussi avait étudié ce sujet, mais avec une précision philologique bien supérieure à celle que j’aurais pu espérer. Plus tard, lorsqu’il fit connaissance avec ma manière d’écrire de la musique, cet homme particulièrement sérieux et réservé s’intéressa profondément à mon domaine artistique, si éloigné de son propre champ d’activité, qu’il jugea, comme il l’a lui-même avoué, de son devoir de lutter contre ces influences perturbatrices en étant délibérément brusque et sec avec moi. Au début de mon séjour à Zurich, cependant, il prenait plaisir à être égaré quelque temps dans les domaines de l’art. La vieille résidence officielle du premier secrétaire cantonal était souvent le théâtre de rassemblements uniques, composés de personnes que j’étais certain d’attirer. On pourrait même dire que ces événements sociaux avaient lieu plus fréquemment que ce qui était souhaitable pour la réputation d’un fonctionnaire dans cet État petit-bourgeois. Ce qui attirait particulièrement le musicien Baumgartner vers ces réunions, c’était le produit des vignobles de Sulzer à Winterthour, que nos hôtes offraient à ses invités avec la plus grande générosité. Lorsque, dans mes moments d’exubérance folle, je laissais libre cours à des épanchements dithyrambiques sur mes opinions les plus extrêmes concernant l’art et la vie, mes auditeurs répondaient souvent d’une manière que j’avais raison de attribuer aux effets du vin plutôt qu’à la force de mon enthousiasme. Une fois, le professeur Ettmüller, germaniste et spécialiste de l’Edda, ayant été invité à écouter une lecture de mon Siegfried et ramené chez lui dans un état d’enthousiasme mélancolique, il y eut parmi ceux qui étaient restés une explosion régulière d’esprits débridés. J’eus l’idée absurde de soulever toutes les portes de la maison du fonctionnaire de l’État de leurs gonds. M. Hagenbuch, un autre fonctionnaire de l’État, voyant l’effort que cela me coûtait, m’offrit l’aide de sa carrure gigantesque, et nous réussîmes avec relative facilité à enlever chaque porte et à la mettre de côté ; Sulzer se contenta de sourire gentiment. Cependant, le lendemain, lorsque nous avons posé des questions, il nous dit que le remplacement de ces portes (ce qui devait représenter une charge terrible pour sa constitution fragile) lui avait pris toute la nuit, car il avait décidé de cacher au sergent, qui arrivait toujours très tôt le matin, la connaissance de nos orgies. La liberté extraordinaire, presqueoiseau, de mon existence avait pour effet de m’exciter de plus en plus. Je craignais souvent les explosions excessives d’extase auxquelles j’étais enclin – peu importe avec qui je me trouvais.
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— et ce qui m’a conduit à recourir aux paradoxes les plus extraordinaires dans mes conversations. Peu après mon installation à Zurich, j’ai commencé à noter mes diverses idées sur des sujets auxquels j’étais parvenu grâce à mes expériences personnelles et artistiques, ainsi qu’à l’influence de l’agitation politique de l’époque. Comme je n’avais d’autre choix que de tenter, du mieux que je le pouvais, de gagner ma vie par l’écriture, j’ai pensé à envoyer une série d’articles à un grand journal français comme Le National, qui existait encore à cette époque. Dans ces articles, je voulais présenter mes idées (à ma manière révolutionnaire) sur la question de l’art moderne et sa relation avec la société. J’en ai envoyé six à un ami plus âgé, Albert Franck, en lui demandant de les traduire en français et de les faire publier. Ce Franck était le frère du plus connu Hermann Franck, alors dirigeant de la maison d’édition franco-allemande qui appartenait à l’origine à mon beau-frère, Avenarius. Il m’a renvoyé mes écrits avec cette remarque tout à fait naturelle : il était hors de question d’espérer que le public parisien comprenne ou apprécie mes articles, surtout en un moment aussi critique. J’ai intitulé le manuscrit Kunst und Revolution (« L’art et la révolution ») et l’ai envoyé à Otto Wigand à Leipzig, qui s’est effectivement engagé à le publier sous forme de brochure, m’envoyant en retour cinq louis d’or. Ce succès inattendu m’a incité à continuer à exploiter mes dons littéraires. J’ai cherché parmi mes papiers l’essai que j’avais écrit l’année précédente à la suite de mes études historiques sur la légende des « Nibelungen » ; je l’ai intitulé Die Nibelungen Weltgeschichte aus der Sage, et j’ai de nouveau tenté ma chance en l’envoyant à Wigand. Le titre sensationnel de Kunst und Revolution, ainsi que la notoriété acquise par le « chef d’orchestre royal » en tant que réfugié politique, avaient donné à l’éditeur radical l’espoir que le scandale provoqué par la publication de mes articles profiterait à ses intérêts ! J’ai vite découvert qu’il était sur le point de publier une deuxième édition de Kunst und Revolution, sans toutefois m’en informer. Il a également acheté ma nouvelle brochure pour cinq autres louis d’or. C’était la première fois que je gagnais de l’argent grâce à une œuvre publiée, et je commençais alors à croire que j’avais atteint le stade où je pourrais surmonter mes malheurs. J’y ai réfléchi et décidé de donner des conférences publiques à Zurich sur des sujets liés à mes écrits durant l’hiver à venir, espérant, de cette manière libre et aléatoire, maintenir mon corps et mon esprit ensemble pendant un certain temps, bien que je n’aie pas de engagement fixe et que je n’aie pas l’intention de travailler dans le domaine de la musique.
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Il me semblait nécessaire de recourir à ces moyens, car je ne savais pas comment, autrement, survivre. Peu après mon arrivée à Zurich, j’avais été témoin de l’arrivée des fragments de l’armée de Bade, dispersés sur le territoire suisse et accompagnés de volontaires en fuite, ce qui m’avait laissé une impression douloureuse et étrange. La nouvelle de la reddition près de Villagos par Gorgey paralysa les derniers espoirs quant à l’issue du grand combat européen pour la liberté, qui restait jusqu’alors entièrement indécis. Avec quelque appréhension et anxiété, je tournai alors mon regard de tous ces événements du monde extérieur vers mon propre âme. J’étais habitué à fréquenter le café littéraire, où je prenais mon café après mon lourd repas de midi, dans une atmosphère enfumée, entouré d’une foule joyeuse et badine de hommes jouant aux dominos et au « fast ». Un jour, je fixai son papier peint ordinaire représentant des sujets anciens, qui, d’une manière inexplicable, me rappela un certain tableau à l’aquarelle de Genelli dépeignant « L’éducation de Dionysos par les Muses ». Je l’avais vu chez mon beau-frère Brockhaus dans ma jeunesse, et il m’avait profondément marqué à l’époque. C’est également en ce lieu que naquirent les premières idées de mon Kunstwerk der Zukunft (« L’œuvre d’art du futur »), et il me sembla être un signe significatif d’être un jour tiré d’un de mes rêves post-prandiaux par la nouvelle que Schroder-Devrient séjournait à Zurich. Je me levai immédiatement avec l’intention de lui rendre visite à l’hôtel voisin, « Zum Schwerte », mais, à ma grande déception, j’apprenais qu’elle venait juste de partir en steamer. Je ne la revis jamais, et bien plus tard, ce ne fut que par ma femme, qui devint par la suite assez proche d’elle à Dresde, que j’appris sa mort douloureuse. Après avoir passé deux mois d’été remarquables de cette manière sauvage et extraordinaire, j’eus enfin des nouvelles rassurantes de Minna, qui était restée à Dresde. Bien que sa façon de prendre congé de moi fût à la fois brutale et blessante, je ne pouvais m’empêcher de croire que j’étais complètement séparé d’elle. Dans une lettre que j’écrivis à l’un de ses parents, que je supposais transmettre, je posai des questions pleines de compassion à son sujet, tout en ayant déjà fait tout ce qui était en mon pouvoir, par des appels répétés à Liszt, pour m’assurer qu’on prenne bien soin d’elle. Je reçus alors une réponse directe, qui, outre le fait de témoigner de la vigueur et de l’activité avec lesquelles elle avait affronté ses difficultés, me montra en même temps qu’elle désirait ardemment se réunir à moi. C’est presque avec mépris qu’elle exprima ses graves doutes quant à la possibilité que je…
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Être en mesure de gagner sa vie à Zurich, mais elle ajouta que, puisqu’elle était ma femme, elle souhaitait me donner une autre chance. Elle semblait également considérer comme acquis que j’avais l’intention de faire de Zurich seulement notre foyer temporaire, et que je ferais tout mon possible pour développer ma carrière de compositeur d’opéras à Paris. Sur ce, elle annonça son intention d’arriver à Rorschach, en Suisse, à une date précise en septembre de cette année-là, en compagnie du petit chien Peps, du perroquet Papo et de sa prétendue sœur Nathalie. Après avoir réservé deux chambres pour notre nouveau foyer, je me préparai alors à partir à pied pour Saint-Gall et Rorschach, à travers les magnifiques et célèbres régions du Toggenburg et de l’Appenzell ; je fus vraiment ému lorsque cette famille particulière, composée en partie d’animaux de compagnie, arriva au port de Rorschach. Je dois avouer honnêtement que le petit chien et l’oiseau me rendirent très heureux. Ma femme, cependant, éteignit aussitôt mes émotions en déclarant que, si je me comportais mal à nouveau, elle était prête à retourner à Dresde à tout moment, et qu’elle y avait de nombreux amis qui seraient ravis de la protéger et de l’aider si elle était contrainte de mettre sa menace à exécution. Quoi qu’il en soit, un seul regard sur elle me convainquit de combien elle avait vieilli en si peu de temps, et de combien je devais avoir pitié d’elle ; ce sentiment réussit à chasser toute amertume de mon cœur. Je fis tout mon possible pour lui redonner confiance et la convaincre que nos malheurs actuels n’étaient que passagers. Ce n’était pas une tâche facile, car elle comparait constamment l’apparence modeste de la ville de Zurich à la majesté plus imposante de Dresde, et semblait profondément humiliée. Les amis que je lui présentai ne lui plurent pas non plus. Elle considérait le secrétaire cantonal, Sulzer, comme « un simple fonctionnaire municipal qui n’aurait aucune importance en Allemagne » ; quant à la femme de mon hôte Muller, elle la révulsa complètement lorsqu, en réponse aux plaintes de Minna au sujet de ma situation désastreuse, elle répondit que ma grandeur résidait justement dans le fait d’avoir affronté cette situation. Minna me consola ensuite en me parlant de l’arrivée prochaine de certains de mes effets personnels de Dresde, qu’elle jugeait indispensables pour notre nouveau foyer. Les biens dont elle parlait comprenaient un grand piano Breitkopf et Hartel qui avait meilleure apparence que son son, ainsi que la « page de titre » des Nibelungen de Cornelius, dans un cadre gothique qui était autrefois accroché au-dessus de mon bureau à Dresde.
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Avec ce noyau d’effets domestiques, nous avons décidé de prendre un petit logement dans les soi-disant « Hinteren Escherhausern » à Zeltweg. Avec beaucoup d’ingéniosité, Minna avait réussi à vendre le mobilier de Dresde à un bon prix, et elle avait apporté trois cents marks à Zurich pour contribuer à l’aménagement de notre nouveau foyer. Elle m’a dit qu’elle avait conservé ma petite mais très choisie bibliothèque en la confiant sous bonne garde à l’éditeur Heinrich Brockhaus (frère du mari de ma sœur et membre de la Diète saxonne), qui avait insisté pour s’en occuper. Sa déception fut donc grande lorsqu’elle demanda à cet ami généreux de lui envoyer les livres ; il répondit qu’il les gardait en garantie d’une dette de mille cinq cents marks que j’avais contractée avec lui durant mes moments difficiles à Dresde, et qu’il comptait les conserver jusqu’à ce montant soit remboursé. Comme il m’a été impossible de rembourser cette somme même après de nombreuses années, ces livres, rassemblés pour répondre à mes besoins personnels, m’ont été perdus à jamais.
Je dois remercier en particulier mon ami Sulzer, le secrétaire cantonal, que ma femme méprisait au début à cause de son titre, qu’elle ne comprenait pas, et qui, bien qu’il fût lui-même loin d’être aisé, trouvait tout à fait naturel de m’aider, ne serait-ce que modestement, dans mes difficultés. Nous avons bientôt réussi à rendre notre petit logement si accueillant que mes amis simples de Zurich s’y sentaient comme chez eux. Ma femme, malgré tous ses talents indéniables, trouva là un large champ pour se distinguer, et je me souviens de la manière ingénieuse dont elle transforma la boîte dans laquelle elle avait gentiment apporté ma musique et mes manuscrits à Zurich en une sorte de petit meuble.
Mais il fallut bientôt penser à trouver un moyen de gagner suffisamment d’argent pour subvenir à nos besoins. Mon idée de donner des conférences publiques fut traitée avec mépris par ma femme, qui y voyait une insulte à son orgueil. Elle ne pouvait accepter qu’un seul projet, celui suggéré par Liszt : que j’écrive une opéra pour Paris. Pour la satisfaire, et étant donné que je ne voyais aucune opportunité d’occupation rémunératrice à proximité, j’ai de nouveau entamé une correspondance à ce sujet avec mon grand ami et son secrétaire Belloni à Paris. Pendant ce temps, je ne pouvais rester oisif, alors j’ai accepté une invitation de la société musicale de Zurich à diriger une composition classique lors de l’un de leurs concerts. À cette fin, j’ai travaillé avec leur orchestre très modeste sur la Symphonie en la majeur de Beethoven. Bien que le résultat ait été réussi et que j’aie reçu cinq napoleons pour mes efforts, cela rendit ma femme très malheureuse, car elle ne pouvait oublier l’excellent orchestre…
Je dois remercier en particulier mon ami Sulzer, le secrétaire cantonal, que ma femme méprisait au début à cause de son titre, qu’elle ne comprenait pas, et qui, bien qu’il fût lui-même loin d’être aisé, trouvait tout à fait naturel de m’aider, ne serait-ce que modestement, dans mes difficultés. Nous avons bientôt réussi à rendre notre petit logement si accueillant que mes amis simples de Zurich s’y sentaient comme chez eux. Ma femme, malgré tous ses talents indéniables, trouva là un large champ pour se distinguer, et je me souviens de la manière ingénieuse dont elle transforma la boîte dans laquelle elle avait gentiment apporté ma musique et mes manuscrits à Zurich en une sorte de petit meuble.
Mais il fallut bientôt penser à trouver un moyen de gagner suffisamment d’argent pour subvenir à nos besoins. Mon idée de donner des conférences publiques fut traitée avec mépris par ma femme, qui y voyait une insulte à son orgueil. Elle ne pouvait accepter qu’un seul projet, celui suggéré par Liszt : que j’écrive une opéra pour Paris. Pour la satisfaire, et étant donné que je ne voyais aucune opportunité d’occupation rémunératrice à proximité, j’ai de nouveau entamé une correspondance à ce sujet avec mon grand ami et son secrétaire Belloni à Paris. Pendant ce temps, je ne pouvais rester oisif, alors j’ai accepté une invitation de la société musicale de Zurich à diriger une composition classique lors de l’un de leurs concerts. À cette fin, j’ai travaillé avec leur orchestre très modeste sur la Symphonie en la majeur de Beethoven. Bien que le résultat ait été réussi et que j’aie reçu cinq napoleons pour mes efforts, cela rendit ma femme très malheureuse, car elle ne pouvait oublier l’excellent orchestre…
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Le public, bien plus reconnaissant, qui, peu de temps auparavant à Dresde, aurait soutenu et récompensé des efforts similaires de ma part. Son unique idéal pour moi était que, par tous les moyens, et en ignorant complètement tous les scrupules artistiques, je me fasse une réputation brillante à Paris. Alors que nous étions tous deux complètement désemparés quant à la manière d’obtenir les fonds nécessaires pour notre voyage à Paris et notre séjour là-bas, je me plongeai à nouveau dans mes études philosophiques sur l’art, car c’était le seul domaine encore ouvert pour moi.
Tourmenté par les soucis d’une lutte acharnée pour survivre, j’écrivis tout le livre Das Kunstwerk der Zukunft dans l’atmosphère froide d’une petite pièce sans soleil au rez-de-chaussée, durant les mois de novembre et décembre de cette année-là. Minna ne s’opposa pas à cette activité lorsque je lui parlai du succès de mon premier pamphlet et de l’espoir que j’avais de recevoir une rémunération encore meilleure pour ce travail plus volumineux.
Ainsi, pendant un certain temps, je jouissai d’une paix relative, bien qu’un esprit d’inquiétude eût commencé à régner en moi, grâce à ma connaissance croissante des œuvres de Feuerbach. J’avais toujours eu une tendance à pénétrer les profondeurs de la philosophie, tout comme j’avais été poussé par l’influence mystique de la Neuvième Symphonie de Beethoven à explorer les recoins les plus profonds de la musique. Mes premiers efforts pour satisfaire ce désir avaient échoué. Aucun des professeurs de Leipzig n’avait réussi à m’attirer avec leurs cours de philosophie fondamentale et de logique. J’avais obtenu l’ouvrage de Schelling, L’Idéalisme transcendantal, recommandé par Gustav Schlesinger, un ami de Laube, mais en vain je me creusais la tête pour essayer de comprendre les premières pages ; je retournais toujours à ma Neuvième Symphonie.
Durant la seconde partie de mon séjour à Dresde, je revins à ces anciennes études, dont le désir s’était soudain réveillé en moi, et j’y ajoutai les études historiques plus approfondies qui m’avaient toujours fasciné. Comme introduction à la philosophie, je choisis alors la Philosophie de l’histoire de Hegel. Une grande partie de cet ouvrage m’a profondément marqué, et il semblait maintenant que je pourrais finalement pénétrer dans le Saint des Saints par cette voie. Plus nombreuses étaient les conclusions spéculatives de Hegel qui me semblaient incompréhensibles, plus je ressentais le désir d’explorer jusqu’au fond la question de l’« Absolu » et tout ce qui s’y rapporte. Car j’admirais tellement l’esprit puissant de Hegel que cela me faisait croire qu’il était la pierre angulaire de toute la pensée philosophique.
Tourmenté par les soucis d’une lutte acharnée pour survivre, j’écrivis tout le livre Das Kunstwerk der Zukunft dans l’atmosphère froide d’une petite pièce sans soleil au rez-de-chaussée, durant les mois de novembre et décembre de cette année-là. Minna ne s’opposa pas à cette activité lorsque je lui parlai du succès de mon premier pamphlet et de l’espoir que j’avais de recevoir une rémunération encore meilleure pour ce travail plus volumineux.
Ainsi, pendant un certain temps, je jouissai d’une paix relative, bien qu’un esprit d’inquiétude eût commencé à régner en moi, grâce à ma connaissance croissante des œuvres de Feuerbach. J’avais toujours eu une tendance à pénétrer les profondeurs de la philosophie, tout comme j’avais été poussé par l’influence mystique de la Neuvième Symphonie de Beethoven à explorer les recoins les plus profonds de la musique. Mes premiers efforts pour satisfaire ce désir avaient échoué. Aucun des professeurs de Leipzig n’avait réussi à m’attirer avec leurs cours de philosophie fondamentale et de logique. J’avais obtenu l’ouvrage de Schelling, L’Idéalisme transcendantal, recommandé par Gustav Schlesinger, un ami de Laube, mais en vain je me creusais la tête pour essayer de comprendre les premières pages ; je retournais toujours à ma Neuvième Symphonie.
Durant la seconde partie de mon séjour à Dresde, je revins à ces anciennes études, dont le désir s’était soudain réveillé en moi, et j’y ajoutai les études historiques plus approfondies qui m’avaient toujours fasciné. Comme introduction à la philosophie, je choisis alors la Philosophie de l’histoire de Hegel. Une grande partie de cet ouvrage m’a profondément marqué, et il semblait maintenant que je pourrais finalement pénétrer dans le Saint des Saints par cette voie. Plus nombreuses étaient les conclusions spéculatives de Hegel qui me semblaient incompréhensibles, plus je ressentais le désir d’explorer jusqu’au fond la question de l’« Absolu » et tout ce qui s’y rapporte. Car j’admirais tellement l’esprit puissant de Hegel que cela me faisait croire qu’il était la pierre angulaire de toute la pensée philosophique.
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La révolution est intervenue ; les tendances pratiques d’une reconstruction sociale ont détourné mon attention, et comme je l’ai déjà dit, c’est un prêtre catholique allemand et agitateur politique (ancien étudiant en théologie nommé Menzdorff, qui portait autrefois un chapeau calabrais) [18] qui a attiré mon attention sur « le seul véritable philosophe des temps modernes », Ludwig Feuerbach. Mon nouvel ami de Zurich, le professeur de piano Wilhelm Baumgartner, m’a offert le livre de Feuerbach intitulé Tod und Unsterblichkeit (« La mort et l’immortalité »). Le style lyrique, célèbre et émouvant de l’auteur m’a grandement fasciné en tant que laïc. Les questions complexes qu’il pose dans ce livre, comme s’il les abordait pour la première fois, et qu’il traite de manière charmamment exhaustive, occupaient souvent mes pensées dès les premiers jours de ma connaissance de Lehrs à Paris, tout comme elles occupent l’esprit de tout homme imaginatif et sérieux. Chez moi, cependant, cela n’a pas duré longtemps, et je me suis contenté des suggestions poétiques sur ces sujets importants qui apparaissent çà et là dans les œuvres de nos grands poètes.
[18] Chapeau en feutre blanc à larges bords, haut, se terminant en pointe, porté à l’origine par les habitants de Calabre, et en 1848 symbole du républicanisme. — ÉDITEUR.
La franchise avec laquelle Feuerbach expose ses points de vue sur ces questions intéressantes, dans les parties les plus matures de son livre, m’a plu autant pour leurs tendances tragiques que pour leurs tendances sociales-radicales. Il semblait juste que la seule véritable immortalité fût celle des actes sublimes et des grandes œuvres d’art. Il était plus difficile de conserver un intérêt pour Das Wesen des Christenthums (« L’essence du christianisme ») du même auteur, car il était impossible, en lisant cette œuvre, de ne pas prendre conscience, fût-ce involontairement, de la manière prolixe et maladroite dont il développe l’idée simple et fondamentale, à savoir la religion expliquée d’un point de vue purement subjectif et psychologique. Néanmoins, à partir de ce jour-là, j’ai toujours considéré Feuerbach comme l’expression idéale de la libération radicale de l’individu de la servitude des notions acceptées, fondées sur la croyance en l’autorité. Les initiés ne s’étonneront donc pas que j’aie dédié mon Kunstwerk der Zukunft à Feuerbach et que j’y aie adressé sa préface.
Mon ami Sulzer, disciple zélé de Hegel, était très contrarié de me voir si intéressé par Feuerbach, qu’il ne reconnaissait même pas comme philosophe. Il disait que la meilleure chose que Feuerbach ait faite pour
[18] Chapeau en feutre blanc à larges bords, haut, se terminant en pointe, porté à l’origine par les habitants de Calabre, et en 1848 symbole du républicanisme. — ÉDITEUR.
La franchise avec laquelle Feuerbach expose ses points de vue sur ces questions intéressantes, dans les parties les plus matures de son livre, m’a plu autant pour leurs tendances tragiques que pour leurs tendances sociales-radicales. Il semblait juste que la seule véritable immortalité fût celle des actes sublimes et des grandes œuvres d’art. Il était plus difficile de conserver un intérêt pour Das Wesen des Christenthums (« L’essence du christianisme ») du même auteur, car il était impossible, en lisant cette œuvre, de ne pas prendre conscience, fût-ce involontairement, de la manière prolixe et maladroite dont il développe l’idée simple et fondamentale, à savoir la religion expliquée d’un point de vue purement subjectif et psychologique. Néanmoins, à partir de ce jour-là, j’ai toujours considéré Feuerbach comme l’expression idéale de la libération radicale de l’individu de la servitude des notions acceptées, fondées sur la croyance en l’autorité. Les initiés ne s’étonneront donc pas que j’aie dédié mon Kunstwerk der Zukunft à Feuerbach et que j’y aie adressé sa préface.
Mon ami Sulzer, disciple zélé de Hegel, était très contrarié de me voir si intéressé par Feuerbach, qu’il ne reconnaissait même pas comme philosophe. Il disait que la meilleure chose que Feuerbach ait faite pour
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Il m’a semblé qu’il avait été le moyen de faire naître mes idées, bien qu’il n’en eût lui-même aucune. Mais ce qui m’a vraiment incité à accorder tant d’importance à Feuerbach, c’est la conclusion par laquelle il s’était séparé de son maître Hegel, à savoir que la meilleure philosophie était de ne pas avoir de philosophie – une théorie qui simplifiait considérablement ce que j’avais auparavant considéré comme un étude très effrayante – et, deuxièmement, que seul était réel ce qui pouvait être constaté par les sens. Le fait qu’il proclamât ce que nous appelons « l’esprit » comme une perception esthétique de nos sens, ainsi que son affirmation concernant la vanité de la philosophie – voilà les deux éléments en lui qui m’ont apporté une aide si précieuse dans mes conceptions d’une œuvre d’art universelle, d’un drame parfait qui devrait toucher les émotions les plus simples et les plus purement humaines au moment même où il atteindrait sa réalisation en tant que Kunstwerk der Zukunft. C’est sans doute cela que Sulzer avait en tête lorsqu’il parlait avec dénigrement de l’influence de Feuerbach sur moi. En tout cas, après un certain temps, je ne pouvais certainement plus revenir à ses œuvres, et je me souviens que son livre nouvellement publié, Über das Wesen der Religion (« Leçons sur l’essence de la religion »), me fit tellement peur rien que par la banalité de son titre, que lorsque Herwegh le ouvrit pour moi, je le refermai brusquement sous son nez. À cette époque, je travaillais avec grand enthousiasme à la rédaction d’un essai cohérent, et je fus ravi un jour de recevoir la visite du romancier et spécialiste de Tieck, Eduard von Billow (le père de mon jeune ami Billow), qui passait par Zurich. Dans ma petite chambre, je lui lus mon chapitre sur la poésie, et je ne pus m’empêcher de remarquer qu’il était profondément stupéfait par mes idées sur le drame littéraire et sur l’avènement d’un nouveau Shakespeare. Je pensai que c’était d’autant plus une raison pour que l’éditeur Wigand accepte mon nouveau livre révolutionnaire, et j’espérais qu’il me verserait une rémunération proportionnelle à l’ampleur de l’œuvre. Je demandai vingt louis d’or, et il accepta de me payer cette somme. La perspective de recevoir cette somme m’incita à mettre en œuvre le plan qui m’avait été imposé : partir pour Paris et tenter ma chance là-bas en tant que compositeur d’opéra. Ce plan présentait des inconvénients très sérieux ; non seulement je haïssais cette idée, mais je savais aussi que je me faisais une injustice en croyant au succès de mon entreprise, car je sentais que je ne pourrais jamais m’y consacrer sérieusement de tout mon cœur et de toute mon âme. Toutefois, tout…
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Tout cela m’a incité à tenter l’expérience, et c’est surtout Liszt qui, convaincu que c’était mon unique voie vers la célébrité, a insisté pour que je reprendre les négociations entamées par Belloni et moi durant l’été précédent. Pour montrer avec quelle détermination j’essayais d’examiner les chances de réaliser mon projet, j’ai rédigé l’intrigue de l’opéra, que le poète français n’aurait plus qu’à mettre en vers, car je n’ai jamais imaginé un seul instant qu’il serait capable d’inventer et d’écrire un livret pour lequel il me suffirait de composer la musique. J’ai choisi pour sujet la légende de Wieland der Schmied, que j’avais commentée avec insistance à la fin de mon ouvrage récemment achevé, Kunstwerk der Zukunft, et dont la version de Simrock, tirée de la légende de Wilkyn, m’avait beaucoup attiré.
J’ai esquissé tout le scénario, en indiquant avec précision le dialogue pour les trois actes, et, le cœur lourd, j’ai décidé de le remettre à mon auteur parisien afin qu’il l’élargisse. Liszt pensait avoir trouvé un moyen de faire connaître ma musique grâce à ses relations avec Seghers, le directeur musical d’une société alors connue sous le nom de « Concerts de St. Cecile ». En janvier de l’année suivante, l’ouverture de Tannhäuser devait être interprétée sous sa direction, il semblait donc judicieux que j’arrive à Paris quelque temps avant cet événement. Cette entreprise, qui paraissait si difficile en raison de mon absence totale de fonds, fut finalement facilitée d’une manière tout à fait inattendue.
J’avais écrit chez moi pour demander de l’aide et fait appel à tous les anciens amis que je pouvais trouver, mais en vain. En particulier, la famille de mon frère Albert, dont la fille avait récemment entamé une brillante carrière théâtrale, m’a traité à peu près comme on traite un malade dont on craint de contracter la maladie. Contrairement à leur dureté, j’ai été profondément touché par la dévotion de la famille Ritter, qui était restée à Dresde ; car, à part ma connaissance du jeune Karl, je ne connaissais presque pas ces gens.
Grâce à la gentillesse de mon vieil ami Heine, qui avait été informé de ma situation, Mme Julie Ritter, la vénérable mère de famille, a jugé son devoir de mettre, par l’intermédiaire d’un ami d’affaires, la somme de mille cinq cents marks à ma disposition. Vers la même époque, j’ai reçu une lettre de Mme Laussot, qui m’avait rendu visite à Dresde l’année précédente, et qui m’assurait maintenant, dans les termes les plus émouvants, de sa sympathie continue.
J’ai esquissé tout le scénario, en indiquant avec précision le dialogue pour les trois actes, et, le cœur lourd, j’ai décidé de le remettre à mon auteur parisien afin qu’il l’élargisse. Liszt pensait avoir trouvé un moyen de faire connaître ma musique grâce à ses relations avec Seghers, le directeur musical d’une société alors connue sous le nom de « Concerts de St. Cecile ». En janvier de l’année suivante, l’ouverture de Tannhäuser devait être interprétée sous sa direction, il semblait donc judicieux que j’arrive à Paris quelque temps avant cet événement. Cette entreprise, qui paraissait si difficile en raison de mon absence totale de fonds, fut finalement facilitée d’une manière tout à fait inattendue.
J’avais écrit chez moi pour demander de l’aide et fait appel à tous les anciens amis que je pouvais trouver, mais en vain. En particulier, la famille de mon frère Albert, dont la fille avait récemment entamé une brillante carrière théâtrale, m’a traité à peu près comme on traite un malade dont on craint de contracter la maladie. Contrairement à leur dureté, j’ai été profondément touché par la dévotion de la famille Ritter, qui était restée à Dresde ; car, à part ma connaissance du jeune Karl, je ne connaissais presque pas ces gens.
Grâce à la gentillesse de mon vieil ami Heine, qui avait été informé de ma situation, Mme Julie Ritter, la vénérable mère de famille, a jugé son devoir de mettre, par l’intermédiaire d’un ami d’affaires, la somme de mille cinq cents marks à ma disposition. Vers la même époque, j’ai reçu une lettre de Mme Laussot, qui m’avait rendu visite à Dresde l’année précédente, et qui m’assurait maintenant, dans les termes les plus émouvants, de sa sympathie continue.
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Ce furent les premiers signes de cette nouvelle phase de ma vie dans laquelle je suis entré à partir de ce jour-là, et au cours de laquelle j’ai appris à considérer les circonstances extérieures de mon existence comme étant simplement subordonnées à ma volonté. C’est ainsi que j’ai pu m’échapper de l’étroitesse contraignante de ma vie domestique.
Pour l’instant, l’aide financière proposée me déplaisait beaucoup, car elle semblait m’interdire d’élever davantage d’objections à la réalisation des projets détestés à Paris. Cependant, grâce à ce changement favorable dans ma situation, lorsque je suggérai à ma femme que nous pourrions, après tout, nous contenter de rester à Zurich, elle entra dans une colère violente à cause de ma faiblesse et de mon manque de courage, et déclara que si je ne prenais pas la décision de réussir quelque chose à Paris, elle perdrait toute confiance en moi. Elle ajouta qu’elle refusait absolument d’être témoin de ma misère et de ma tristesse en tant qu’homme de lettres misérable et chef d’orchestre insignifiant à Zurich.
Nous étions entrés dans l’année 1850 ; j’avais décidé d’aller à Paris, ne serait-ce que pour avoir la paix, mais j’ai dû reporter mon voyage en raison de ma mauvaise santé. La réaction suivant les terribles émotions des derniers temps n’a pas manqué d’affecter mes nerfs déjà surmenés, entraînant un état d’épuisement complet. Les rhumes répétés, malgré lesquels j’avais été obligé de travailler dans ma chambre très malsaine, avaient finalement provoqué des symptômes alarmants. Une certaine faiblesse thoracique devint évidente, et le médecin (un réfugié politique) entreprit de la guérir en appliquant des pansements à la poix. Suite à ce traitement et à son effet irritant sur mes nerfs, je perdis complètement ma voix pendant un certain temps ; on m’annonça alors que je devais partir pour changer d’air. En allant acheter mon billet pour le voyage, je me sentis si faible et transpirai si abondamment que je me hâtai de retourner auprès de ma femme pour lui demander conseil sur la pertinence, dans ces circonstances, d’abandonner complètement l’idée du voyage. Elle, cependant, affirma (et peut-être à juste titre) non seulement que mon état n’était pas dangereux, mais aussi qu’il était en grande partie dû à l’imagination, et que, une fois à l’endroit adéquat, je me remettrais bientôt.
Un sentiment d’amertume indescriptible stimula mes nerfs ; dans la colère et le désespoir, je quittai rapidement la maison pour acheter ce maudit billet de voyage, et au début du mois de février, je partis vraiment pour Paris. J’étais rempli des sentiments les plus extraordinaires, mais l’étincelle de
Pour l’instant, l’aide financière proposée me déplaisait beaucoup, car elle semblait m’interdire d’élever davantage d’objections à la réalisation des projets détestés à Paris. Cependant, grâce à ce changement favorable dans ma situation, lorsque je suggérai à ma femme que nous pourrions, après tout, nous contenter de rester à Zurich, elle entra dans une colère violente à cause de ma faiblesse et de mon manque de courage, et déclara que si je ne prenais pas la décision de réussir quelque chose à Paris, elle perdrait toute confiance en moi. Elle ajouta qu’elle refusait absolument d’être témoin de ma misère et de ma tristesse en tant qu’homme de lettres misérable et chef d’orchestre insignifiant à Zurich.
Nous étions entrés dans l’année 1850 ; j’avais décidé d’aller à Paris, ne serait-ce que pour avoir la paix, mais j’ai dû reporter mon voyage en raison de ma mauvaise santé. La réaction suivant les terribles émotions des derniers temps n’a pas manqué d’affecter mes nerfs déjà surmenés, entraînant un état d’épuisement complet. Les rhumes répétés, malgré lesquels j’avais été obligé de travailler dans ma chambre très malsaine, avaient finalement provoqué des symptômes alarmants. Une certaine faiblesse thoracique devint évidente, et le médecin (un réfugié politique) entreprit de la guérir en appliquant des pansements à la poix. Suite à ce traitement et à son effet irritant sur mes nerfs, je perdis complètement ma voix pendant un certain temps ; on m’annonça alors que je devais partir pour changer d’air. En allant acheter mon billet pour le voyage, je me sentis si faible et transpirai si abondamment que je me hâtai de retourner auprès de ma femme pour lui demander conseil sur la pertinence, dans ces circonstances, d’abandonner complètement l’idée du voyage. Elle, cependant, affirma (et peut-être à juste titre) non seulement que mon état n’était pas dangereux, mais aussi qu’il était en grande partie dû à l’imagination, et que, une fois à l’endroit adéquat, je me remettrais bientôt.
Un sentiment d’amertume indescriptible stimula mes nerfs ; dans la colère et le désespoir, je quittai rapidement la maison pour acheter ce maudit billet de voyage, et au début du mois de février, je partis vraiment pour Paris. J’étais rempli des sentiments les plus extraordinaires, mais l’étincelle de
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L’espoir qui s’était alors allumé en moi n’avait certainement rien à voir avec la croyance qui m’avait été imposée de l’extérieur, à savoir que j’allais réussir à Paris en tant que compositeur d’opéras. J’étais particulièrement anxieux de trouver des chambres tranquilles, car la paix était désormais devenue ma première nécessité, où que je sois logé. Le cocher qui me conduisit de rue en rue à travers les quartiers les plus isolés, et que j’accusai finalement de toujours emprunter les parties les plus animées de la ville, protesta finalement dans le désespoir qu’on ne venait pas à Paris pour vivre dans un couvent. Finalement, l’idée me vint de chercher ce que je voulais dans l’une de ces cités où aucun véhicule ne semblait passer, et je décidai de louer des chambres à la Cité de Provence.
Fidèle aux plans qui m’avaient été imposés, je me rendis aussitôt chez M. Seghers au sujet de l’exécution de l’ouverture de Tannhäuser. Il s’avéra que, malgré mon arrivée tardive, je n’avais rien manqué, car ils se creusaient encore la tête pour trouver les parties orchestrales nécessaires. Je dus donc écrire à Liszt pour lui demander de commander les exemplaires, et attendre leur arrivée. Belloni n’était pas en ville, tout était donc au point mort, et j’eus beaucoup de temps pour réfléchir à l’objectif de ma visite à Paris, tandis que les orgues de baril qui infestent les cités parisiennes accompagnaient sans cesse mes méditations.
J’eus beaucoup de difficulté à convaincre un agent du gouvernement, qui vint me rendre visite peu après mon arrivée, que ma présence à Paris était due à des raisons artistiques et non à ma situation douteuse en tant que réfugié politique. Heureusement, il fut impressionné par la partition que je lui montrai, ainsi que par l’article de Liszt sur l’ouverture de Tannhäuser, écrit l’année précédente dans le Journal des Débats, et il partit en m’invitant poliment à poursuivre mes activités paisiblement et assidûment, puisque la police n’avait aucune intention de me déranger.
Je revis également mes anciens connaissances parisiens. Dans la maison accueillante des Desplechins, je rencontrai Semper, qui essayait de rendre sa situation aussi supportable que possible en composant de pièces artistiques médiocres. Il avait laissé sa famille à Dresde, ville d’où nous reçûmes bientôt les nouvelles les plus alarmantes. Les prisons s’y remplissaient progressivement des malheureuses victimes du récent mouvement saxon mené par Röckel, Bakounine et Heubner, tous nous…
Fidèle aux plans qui m’avaient été imposés, je me rendis aussitôt chez M. Seghers au sujet de l’exécution de l’ouverture de Tannhäuser. Il s’avéra que, malgré mon arrivée tardive, je n’avais rien manqué, car ils se creusaient encore la tête pour trouver les parties orchestrales nécessaires. Je dus donc écrire à Liszt pour lui demander de commander les exemplaires, et attendre leur arrivée. Belloni n’était pas en ville, tout était donc au point mort, et j’eus beaucoup de temps pour réfléchir à l’objectif de ma visite à Paris, tandis que les orgues de baril qui infestent les cités parisiennes accompagnaient sans cesse mes méditations.
J’eus beaucoup de difficulté à convaincre un agent du gouvernement, qui vint me rendre visite peu après mon arrivée, que ma présence à Paris était due à des raisons artistiques et non à ma situation douteuse en tant que réfugié politique. Heureusement, il fut impressionné par la partition que je lui montrai, ainsi que par l’article de Liszt sur l’ouverture de Tannhäuser, écrit l’année précédente dans le Journal des Débats, et il partit en m’invitant poliment à poursuivre mes activités paisiblement et assidûment, puisque la police n’avait aucune intention de me déranger.
Je revis également mes anciens connaissances parisiens. Dans la maison accueillante des Desplechins, je rencontrai Semper, qui essayait de rendre sa situation aussi supportable que possible en composant de pièces artistiques médiocres. Il avait laissé sa famille à Dresde, ville d’où nous reçûmes bientôt les nouvelles les plus alarmantes. Les prisons s’y remplissaient progressivement des malheureuses victimes du récent mouvement saxon mené par Röckel, Bakounine et Heubner, tous nous…
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Tout ce que nous pouvions entendre, c’était qu’ils avaient été accusés de haute trahison et qu’ils attendaient la peine de mort. Compte tenu des nouvelles qui arrivaient sans cesse concernant la cruauté et la brutalité avec lesquelles les soldats traitaient les prisonniers, nous ne pouvions nous empêcher de considérer notre propre sort comme très heureux. Mes relations avec Semper, que je voyais fréquemment, étaient généralement animées par une gaieté qui était parfois plutôt risquée ; il était déterminé à rejoindre sa famille à Londres, où s’offraient à lui diverses opportunités professionnelles. Mes dernières tentatives d’écriture, ainsi que les idées exprimées dans mes œuvres, l’intéressaient beaucoup et donnaient lieu à des conversations animées auxquelles se joignait Kietz, qui était au début amusant, mais ennuyait visiblement beaucoup Semper. Je trouvai le premier dans la même situation que celle dans laquelle je l’avais laissé de nombreuses années auparavant : il n’avait fait aucun progrès dans sa peinture et aurait été heureux si la révolution avait pris une tournure plus décisive, afin qu’, sous couvert du chaos général, il puisse s’échapper de sa situation embarrassante avec son propriétaire. Il fit alors un assez bon portrait en pastel de moi, dans son meilleur et plus ancien style. Tandis que j’étais assis, je parlai malheureusement avec lui de mon *Das Kunstwerk der Zukunft*, ce qui lui causa des ennuis qui durèrent de nombreuses années, car il tenta d’imposer mes nouvelles idées à la bourgeoisie parisienne, chez qui il avait jusqu’alors été un invité bienvenu. Néanmoins, il resta comme autrefois un homme bon, serviable et sincère, et même Semper ne put s’empêcher de le supporter joyeusement. Je cherchai également mon ami Anders. Il était difficile de le trouver à n’importe quelle heure de la journée, car en dehors des heures de sommeil, il se retranchait dans la bibliothèque, où il ne pouvait recevoir personne, puis se retirait dans la salle de lecture pour y passer ses heures de repos ; il allait généralement dîner chez certaines familles bourgeoises où il donnait des leçons de musique. Il avait considérablement vieilli, mais j’étais heureux de le trouver, relativement parlant, en meilleure santé que ce à quoi je m’étais attendu lors de ma dernière visite, car avant mon départ de Paris, il semblait être en déclin. Curieusement, c’était une jambe cassée qui avait contribué à améliorer sa santé : le traitement nécessaire l’avait conduit dans un établissement thermaux, où son état s’était beaucoup amélioré. Son unique désir était de me voir réussir grandement à Paris, et il voulait réserver à l’avance un siège pour la première représentation de mon opéra, qu’il considérait comme inévitable, répétant sans cesse que ce serait très difficile pour lui d’occuper une place quelque part…
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un théâtre où il y aurait probablement une foule compacte. Il ne voyait pas l’utilité de mon travail littéraire actuel ; malgré cela, je m’y consacrai à nouveau exclusivement, car je compris bientôt qu’il n’y avait aucune chance que mon ouverture pour Tannhäuser soit représentée. Liszt avait montré le plus grand zèle pour obtenir et faire parvenir les parties orchestrales ; mais M. Seghers m’informa que, pour ce qui concernait son propre orchestre, il se trouvait dans une démocratie républicaine où chaque instrument avait le même droit d’exprimer son opinion, et il avait été décidé à l’unanimité que, pour le reste de la saison hivernale qui touchait maintenant à sa fin, mon ouverture pouvait être supprimée. J’en conclus suffisamment pour réaliser à quel point ma situation était précaire.
Il est vrai que les résultats de mes écrits étaient tout aussi décourageants. Une copie de l’édition Wigand de mon Kunstwerk der Zukunft m’a été envoyée, pleine d’erreurs de impression horribles, et au lieu de la rémunération attendue de vingt louis d’or, mon éditeur m’expliqua qu’il ne pouvait pour l’instant me payer que la moitié de cette somme, car, du fait que la vente de Kunst und Revolution avait été très rapide au début, il avait attribué une valeur commerciale trop élevée à mes écrits, une erreur qu’il avait rapidement découverte lorsqu’il s’était aperçu qu’il n’y avait pas de demande pour Die Nibelungen.
D’un autre côté, j’ai reçu une offre de travail bien rémunéré de la part d’Adolph Kolatschek, qui était lui aussi un fugitif et s’apprêtait à publier un journal mensuel en allemand en tant qu’organe du parti progressiste. En réponse à cette invitation, j’ai écrit un long essai sur Kunst und Klima (« L’art et le climat »), dans lequel j’ai développé les idées que j’avais déjà abordées dans mon Kunstwerk der Zukunft. De plus, depuis mon arrivée à Paris, j’avais élaboré un plan plus complet pour Wieland der Schmied. Il est vrai que cette œuvre n’avait plus aucune valeur, et je me demandais avec anxiété ce que je pouvais écrire à ma femme, maintenant que le dernier virement précieux avait été sacrifié sans but. L’idée de retourner à Zurich me déplaisait autant que la perspective de rester davantage à Paris. Mes sentiments concernant cette dernière option furent encore renforcés par l’impression que m’a faite l’opéra de Meyerbeer, Le Prophète, qui venait juste d’être représenté et que je n’avais jamais entendu auparavant. Se dressant sur les ruines des espoirs de nouveaux efforts plus nobles qui avaient animé les meilleures œuvres de l’année précédente — le seul résultat des négociations de la république française provisoire en faveur de l’encouragement de l’art — j’ai vu cette œuvre de Meyerbeer éclater dans le monde comme l’aube annonçant ce jour de
Il est vrai que les résultats de mes écrits étaient tout aussi décourageants. Une copie de l’édition Wigand de mon Kunstwerk der Zukunft m’a été envoyée, pleine d’erreurs de impression horribles, et au lieu de la rémunération attendue de vingt louis d’or, mon éditeur m’expliqua qu’il ne pouvait pour l’instant me payer que la moitié de cette somme, car, du fait que la vente de Kunst und Revolution avait été très rapide au début, il avait attribué une valeur commerciale trop élevée à mes écrits, une erreur qu’il avait rapidement découverte lorsqu’il s’était aperçu qu’il n’y avait pas de demande pour Die Nibelungen.
D’un autre côté, j’ai reçu une offre de travail bien rémunéré de la part d’Adolph Kolatschek, qui était lui aussi un fugitif et s’apprêtait à publier un journal mensuel en allemand en tant qu’organe du parti progressiste. En réponse à cette invitation, j’ai écrit un long essai sur Kunst und Klima (« L’art et le climat »), dans lequel j’ai développé les idées que j’avais déjà abordées dans mon Kunstwerk der Zukunft. De plus, depuis mon arrivée à Paris, j’avais élaboré un plan plus complet pour Wieland der Schmied. Il est vrai que cette œuvre n’avait plus aucune valeur, et je me demandais avec anxiété ce que je pouvais écrire à ma femme, maintenant que le dernier virement précieux avait été sacrifié sans but. L’idée de retourner à Zurich me déplaisait autant que la perspective de rester davantage à Paris. Mes sentiments concernant cette dernière option furent encore renforcés par l’impression que m’a faite l’opéra de Meyerbeer, Le Prophète, qui venait juste d’être représenté et que je n’avais jamais entendu auparavant. Se dressant sur les ruines des espoirs de nouveaux efforts plus nobles qui avaient animé les meilleures œuvres de l’année précédente — le seul résultat des négociations de la république française provisoire en faveur de l’encouragement de l’art — j’ai vu cette œuvre de Meyerbeer éclater dans le monde comme l’aube annonçant ce jour de
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Une désolation honteuse. J’étais tellement écœurée par cette représentation que, bien que je fusse malheureusement placée au centre des loges et que j’aie volontiers évité le trouble inévitable causé par un membre du public se levant au milieu d’un acte, même cette considération ne m’a pas empêchée de me lever et de quitter la salle. Lorsque la célèbre mère du prophète exprime enfin sa douleur dans cette série de roulades ridicules si connues, je fus remplie de colère et de désespoir à l’idée de devoir écouter une telle chose, et je n’accordai plus jamais la moindre attention à cette opéra.
Mais que devais-je faire ensuite ? Tout comme les républiques sud-américaines m’avaient attirée lors de mon premier séjour misérable à Paris, mon désir se tourna maintenant vers l’Orient, où je pourrais mener une vie digne d’un être humain, loin de ce monde moderne. Alors que j’étais dans cet état d’esprit, on me demanda de répondre à une autre question concernant mon état de santé, de la part de Mme Laussot à Bordeaux. Il s’avéra que ma réponse la poussa à m’envoyer une invitation aimable et pressante pour que j’aille séjourner chez elle, ne serait-ce que pour peu de temps, afin de me reposer et d’oublier mes soucis. En tout cas, un voyage vers des régions plus méridionales, que je n’avais pas encore vues, et une visite auprès de personnes qui, bien qu’étrangères à moi, manifestaient un intérêt si amical envers moi, ne pouvaient manquer d’être attrayants et flatteurs. J’acceptai, régularisai mes affaires à Paris, puis partis en calèche via Orléans, Tours et Angoulême, le long de la Gironde, jusqu’à cette ville inconnue, où fui accueillie avec grande courtoisie et chaleur par le jeune marchand de vin Eugène Laussot, qui me présenta également à sa jeune épouse compatissante. Une connaissance plus approfondie de la famille, à laquelle Mme Taylor, la mère de Mme Laussot, faisait désormais également partie, me permit de mieux comprendre la nature de la sympathie que m’avaient témoignée, de manière si chaleureuse et inattendue, des personnes jusqu’alors inconnues de moi. Jessie, c’est ainsi que l’on appelait la jeune épouse à la maison, s’était très liée à la famille Ritter durant un séjour assez long à Dresde, et je n’avais aucune raison de douter des assurances qui m’avaient été données, selon lesquelles l’intérêt des Laussot pour moi et mon travail était principalement dû à cette proximité. Après ma fuite de Dresde, dès que la nouvelle de mes difficultés parvint aux Ritter, une correspondance s’établit entre Dresde et Bordeaux afin de déterminer comment m’aider au mieux. Jessie attribuait toute cette idée à Frau Julie Ritter, qui, bien qu’elle ne fût pas suffisamment aisée pour me verser une allocation suffisante, s’efforçait de trouver un accord avec Jessie.
Mais que devais-je faire ensuite ? Tout comme les républiques sud-américaines m’avaient attirée lors de mon premier séjour misérable à Paris, mon désir se tourna maintenant vers l’Orient, où je pourrais mener une vie digne d’un être humain, loin de ce monde moderne. Alors que j’étais dans cet état d’esprit, on me demanda de répondre à une autre question concernant mon état de santé, de la part de Mme Laussot à Bordeaux. Il s’avéra que ma réponse la poussa à m’envoyer une invitation aimable et pressante pour que j’aille séjourner chez elle, ne serait-ce que pour peu de temps, afin de me reposer et d’oublier mes soucis. En tout cas, un voyage vers des régions plus méridionales, que je n’avais pas encore vues, et une visite auprès de personnes qui, bien qu’étrangères à moi, manifestaient un intérêt si amical envers moi, ne pouvaient manquer d’être attrayants et flatteurs. J’acceptai, régularisai mes affaires à Paris, puis partis en calèche via Orléans, Tours et Angoulême, le long de la Gironde, jusqu’à cette ville inconnue, où fui accueillie avec grande courtoisie et chaleur par le jeune marchand de vin Eugène Laussot, qui me présenta également à sa jeune épouse compatissante. Une connaissance plus approfondie de la famille, à laquelle Mme Taylor, la mère de Mme Laussot, faisait désormais également partie, me permit de mieux comprendre la nature de la sympathie que m’avaient témoignée, de manière si chaleureuse et inattendue, des personnes jusqu’alors inconnues de moi. Jessie, c’est ainsi que l’on appelait la jeune épouse à la maison, s’était très liée à la famille Ritter durant un séjour assez long à Dresde, et je n’avais aucune raison de douter des assurances qui m’avaient été données, selon lesquelles l’intérêt des Laussot pour moi et mon travail était principalement dû à cette proximité. Après ma fuite de Dresde, dès que la nouvelle de mes difficultés parvint aux Ritter, une correspondance s’établit entre Dresde et Bordeaux afin de déterminer comment m’aider au mieux. Jessie attribuait toute cette idée à Frau Julie Ritter, qui, bien qu’elle ne fût pas suffisamment aisée pour me verser une allocation suffisante, s’efforçait de trouver un accord avec Jessie.
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ma mère, veuve fortunée d’un avocat anglais, dont les revenus subvenaient entièrement aux besoins du jeune couple à Bordeaux. Ce plan avait jusqu’alors réussi, au point que, peu après mon arrivée à Bordeaux, Mme Taylor m’informa que les deux familles s’étaient unies et qu’il avait été décidé de me demander d’accepter une aide de trois mille francs par an jusqu’au retour de jours meilleurs. Mon unique objectif était désormais d’informer mes bienfaiteurs des conditions exactes dans lesquelles j’accepterais une telle assistance. Je ne pouvais plus espérer réussir en tant que compositeur d’opéra, ni à Paris ni ailleurs ; je ne savais pas quel chemin emprunter à la place ; mais, en tout cas, j’étais déterminé à éviter la honte qui aurait terni toute ma vie si j’avais recours à un tel moyen pour assurer mon succès. J’ai la certitude de ne pas me tromper en pensant que Jessie était la seule à me comprendre, et bien que je n’aie reçu que de la gentillesse de la part du reste de la famille, je découvris bientôt le fossé qui séparait elle comme moi de sa mère et de son mari. Alors que le mari, un jeune homme séduisant, était absent la majeure partie de la journée pour ses affaires, et que la surdité de la mère l’excluait en grande partie de nos conversations, nous découvrîmes rapidement, grâce à un échange rapide d’idées, que nous partagions les mêmes opinions sur de nombreuses questions importantes, ce qui engendra entre nous un profond sentiment d’amitié. Jessie, qui avait alors environ vingt-deux ans, ressemblait peu à sa mère et tenait sans doute de son père, au sujet duquel j’avais entendu les éloges les plus flatteurs. Une vaste et variée collection de livres que cet homme offrait à sa fille montrait ses goûts, car, en plus de poursuivre sa lucrative carrière d’avocat, il s’était consacré à l’étude de la littérature et des sciences. C’est de lui aussi que Jessie avait appris l’allemand dans son enfance, et elle parlait cette langue avec une grande fluidité. Elle avait été élevée avec les contes de fées des frères Grimm et connaissait parfaitement la poésie allemande, ainsi que celle de l’Angleterre et de la France, et ses connaissances étaient aussi approfondies que celles que peut exiger la formation la plus avancée. La littérature française ne l’intéressait guère. Ses capacités de compréhension étaient stupéfiantes. Tout ce que je abordais, elle le saisissait et l’assimilait immédiatement. Il en allait de même pour la musique : elle lisait à vue avec la plus grande facilité et était une interprète accomplie. Pendant son séjour à Dresde, on lui avait dit que je cherchais encore le pianiste capable de jouer la grande Sonate en si bémol majeur de Beethoven, et elle me surprit alors par sa version parfaite de ce morceau extrêmement difficile. L’émotion qu’elle suscita en moi
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En découvrant un tel talent exceptionnellement développé, je fus soudain saisi d’anxiété en l’entendant chanter. Sa voix aiguë et stridente, qui possédait de la force mais aucune véritable profondeur émotionnelle, me choqua à tel point que je ne pus m’empêcher de lui demander d’arrêter de chanter à l’avenir. Quant à l’exécution de la sonate, elle écouta avec empressement mes indications sur la manière dont elle devait être interprétée, bien que je ne cruss pas qu’elle réussirait à la rendre selon mes idées. Je lui lus mes derniers essais, et elle sembla comprendre parfaitement même les descriptions les plus extraordinaires. Mon poème sur Siegfried’s Tod l’émut profondément, mais elle préféra mon esquisse de Wieland der Schmied. Elle admit par la suite qu’elle préférerait se voir jouer le rôle de l’épouse digne de Wieland plutôt que de se retrouver dans la situation de Gutrune dans Siegfried et d’y subir son sort. Il était inévitable que la présence des autres membres de la famille devienne embarrassante lorsque nous voulions discuter de ces divers sujets. Si nous étions quelque peu troublés à l’idée de devoir admettre que Mme Taylor ne pourrait certainement jamais comprendre pourquoi on m’offrait de l’aide, j’étais encore plus déconcerté en réalisant, au bout d’un certain temps, l’absence totale d’harmonie entre le jeune couple, surtout du point de vue intellectuel. Le fait que Laussot fût depuis un certain temps pleinement conscient de l’aversion de sa femme envers lui apparut clairement un jour où il oublia jusqu’à quel point ses limites en se plaignant bruyamment et amèrement du fait qu’elle n’aimerait même pas un enfant de lui s’en avait un, et qu’il considérait donc comme une chance qu’elle ne fût pas mère. Étonné et attristé, je contemplai soudain un abîme qui se cachait là, comme c’est souvent le cas, sous l’apparence d’une vie conjugale plutôt heureuse. Vers cette époque, alors que ma visite, déjà d’une durée de trois semaines, touchait à sa fin, je reçus une lettre de ma femme qui ne put avoir d’effet plus néfaste sur mon état d’esprit. Dans l’ensemble, elle était contente que j’aie trouvé de nouveaux amis, mais expliquait en même temps que si je ne retournais pas immédiatement à Paris pour tenter d’y faire produire mon ouverture avec les résultats escomptés, elle ne saurait plus quoi penser de moi, et ne me comprendrait certainement pas si je revenais à Zurich sans avoir atteint mon objectif. En même temps, ma dépression s’intensifia terriblement à cause d’une annonce dans les journaux annonçant que Röckel, Bakounine et Heubner avaient été condamnés à mort, et que la date de leur exécution avait été fixée. J’écrivis une courte mais émouvante lettre d’adieu aux deux premiers, et comme je ne voyais aucune possibilité de la faire parvenir aux prisonniers, qui étaient
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Confiné dans la forteresse de Konigstein, je décidai de l’envoyer à Frau von Lüttichau, afin qu’elle le leur transmette, car je pensais qu’elle était la seule personne en mesure de le faire pour moi, tout en ayant suffisamment de générosité et d’indépendance d’esprit pour respecter et mettre en œuvre mes souhaits, malgré toute éventuelle différence d’opinion qu’elle pourrait avoir. On m’apprit quelque temps plus tard que Lüttichau avait obtenu la lettre et l’avait jetée au feu. Pour l’instant, cette impression douloureuse m’aida à prendre la résolution de rompre avec tous et avec tout, de perdre tout désir d’en savoir davantage sur la vie ou sur l’art, et, même au risque de devoir endurer les plus grandes privations, de compter sur le hasard et de me mettre hors de portée de tous. Le petit revenu que mes amis m’avaient alloué, je voulais le partager entre ma femme et moi ; avec ma moitié, nous irions en Grèce ou en Asie Mineure, et là, Dieu seul sait comment, nous chercherions à oublier et à être oubliés. Je communiquai ce projet à la seule confidente qui me restait, principalement afin qu’elle puisse éclairer mes bienfaiteurs sur la manière dont j’avais l’intention de disposer du revenu qu’ils m’avaient offert. Elle parut satisfaite de l’idée, et la résolution de se soumettre au même sort lui semblait également, dans son ressentiment envers sa situation, une chose assez facile. Elle nous exprima beaucoup de choses par des allusions et quelques mots lancés çà et là. Sans vraiment comprendre où cela mènerait, et sans parvenir à aucun accord avec elle, je quittai Bordeaux à la fin d’avril, plus agité que rassuré, plein de regrets et d’anxiété. Je retournai à Paris, pour l’instant, stupéfait et plein d’incertitude quant à ce que je devais faire ensuite. Me sentant très malade, épuisé, et en même temps agité par le manque de sommeil, j’arrivai à destination et m’installai à l’hôtel Valois, où je restai une semaine, luttant pour reprendre le contrôle de moi-même et affronter ma situation étrange. Même si j’avais voulu reprendre les projets qui m’avaient amené à Paris, je me convainquis bientôt qu’on pouvait peu ou rien faire. J’étais rempli de détresse et de colère à l’idée d’être contraint de gaspiller mes énergies dans une direction contraire à mes goûts, simplement pour satisfaire les exigences irréalistes qui m’étaient faites. Finalement, je fus obligé de répondre à la dernière communication pressante de ma femme, et je lui écrivis une longue et détaillée lettre dans laquelle je revis gentiment, mais en même temps franchement, toute notre vie commune, et expliquai que j’étais pleinement déterminé à la libérer de toute participation immédiate à mon destin, car je me sentais absolument incapable d’organiser les choses de manière à obtenir son approbation. Je lui promis la moitié de tout moyen que j’aurais
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que j’avais à ma disposition maintenant ou à l’avenir, et je lui dis qu’elle devait accepter cet arrangement avec grâce, car l’occasion était enfin venue de faire ce pas qui consistait à se séparer de moi, ce que, lors de notre première rencontre de nouveau en Suisse, elle s’était déclarée prête à faire. J’ai terminé ma lettre sans lui dire un dernier adieu. J’ai alors écrit immédiatement à Bordeaux pour informer Jessie de la décision que j’avais prise, bien que mes moyens ne me permettent pas encore d’établir de plan précis que je pourrais lui communiquer pour m’enfuir complètement du monde. En retour, elle annonça qu’elle était déterminée à faire de même et demanda ma protection, sous laquelle elle comptait se placer une fois qu’elle se serait libérée. Très inquiet, je fis tout mon possible pour lui faire comprendre qu’il était une chose pour un homme, placé dans une situation désespérée comme la mienne, de se retrouver seul face à des difficultés insurmontables, mais c’en était une autre pour une jeune femme, du moins en apparence heureusement établie, de décider de briser son foyer pour des raisons que probablement personne d’autre que moi ne pourrait comprendre. Quant à l’originalité de sa résolution aux yeux du monde, elle m’assura qu’elle serait mise en œuvre le plus discrètement possible, et qu’à l’heure actuelle elle pensait simplement à organiser une visite chez ses amis les Ritters à Dresde. Tout cela me perturbait tellement que je cédai à mon désir de retraite et cherchai un endroit non loin de Paris. Vers le milieu d’avril, je me rendis à Montmorency, dont j’avais entendu de nombreux récits agréables, et y cherchai un humble refuge. Avec beaucoup de difficulté, je me traînai jusqu’à la périphérie de cette petite ville, où la campagne conservait encore un aspect hivernal, et je me dirigeai vers le petit jardin appartenant à un marchand de vin, qui n’était fréquenté que le dimanche ; là, je me rafraîchis avec du pain, du fromage et une bouteille de vin. Une foule de poules m’entoura, et je continuais à leur jeter des morceaux de pain ; j’étais touché par l’abnégation du coq, qui donnait tout à ses femelles, bien que je visasse particulièrement lui. Elles devinrent de plus en plus audacieuses et finirent par voler sur la table et attaquer mes provisions ; le coq les poursuivit, et, voyant que tout était sens dessus dessous, il se jeta sur le fromage avec l’avidité d’un désir longtemps insatisfait. Lorsque je me trouvai chassé de la table par ce chaos d’ailes battantes, je fus envahi par une gaieté à laquelle je n’étais plus habitué depuis longtemps. Je ris de bon cœur et regardai autour de moi à la recherche de l’enseigne de l’auberge. C’est ainsi que je découvris que mon hôte se réjouissait du nom d’Homo. Cela semblait être un indice du destin, et je sentis que je devais chercher un abri.
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Ici, à tout prix. On m’a montré une chambre extraordinairement petite et étroite, que j’ai immédiatement retenue. Outre le lit, elle contenait une table grossière et deux chaises au siège en canne. J’en ai disposée une comme lavabo, et sur la table j’ai placé quelques livres, du matériel d’écriture et la partition de Lohengrin ; je faillis pousser un soupir de satisfaction malgré mes conditions de logement extrêmement exiguës. Bien que le temps restât incertain et que les bois, avec leurs arbres dénudés, ne semblaient pas offrir l’espoir de promenades très attrayantes, je sentais néanmoins qu’ici il y avait une possibilité pour que l’on m’oublie, et que moi aussi je puisse oublier les événements qui m’avaient récemment rempli d’une anxiété désespérée. Mon vieux instinct artistique s’éveilla de nouveau. Je jetai un coup d’œil à ma partition de Lohengrin et décidai rapidement de l’envoyer à Liszt, lui laissant le soin de la publier du mieux qu’il pourrait. Maintenant que j’avais également éliminé cette partition, je me sentais libre comme un oiseau et insouciant comme Diogène quant à ce qui pourrait m’arriver. J’invitai même Kietz à venir séjourner avec moi et partager les plaisirs de mon retrait. Il vint effectivement, comme il l’avait fait pendant mon séjour à Mendon ; mais il me trouva encore plus modestement installé qu’à l’époque. Cependant, il était tout à fait prêt à manger ce que l’on lui offrait et dormit joyeusement sur un lit improvisé, promettant de garder le monde en contact avec moi à son retour à Paris. Mon état de complaisance fut soudainement perturbé par la nouvelle que ma femme était venue à Paris pour me chercher. J’eus une heure de lutte douloureuse avec moi-même pour décider de la conduite à suivre, et décidai de ne pas laisser l’acte que j’avais accompli à son égard être considéré comme une caprice imprudent et excusable. Je quittai Montmorency et me rendis à Paris, appelai Kietz à mon hôtel et lui ordonnai de dire à ma femme, qui avait déjà essayé de le joindre, qu’il n’en savait pas plus sur moi que le fait que j’avais quitté Paris. Le pauvre homme, qui éprouvait autant de pitié pour Minna que pour moi, fut tellement déconcerté cette fois-ci qu’il déclara se sentir comme l’axe autour duquel tournait toute la misère du monde. Mais il comprit apparemment l’importance et la gravité de ma décision, comme il le devait, et s’acquitta de cette affaire délicate avec intelligence et bonne volonté. Cette nuit-là, je quittai Paris en train pour Clermont-Tonnerre, d’où je continuai mon voyage vers Genève, afin d’y attendre des nouvelles de Frau Ritter à Dresde. Ma fatigue était telle que, même si j’avais disposé des moyens nécessaires, je n’aurais pas pu envisager de supporter la fatigue d’un long voyage. Afin de gagner du temps en attendant de nouveaux développements, je me retirai à Villeneuve, à l’autre bout du lac Léman, où je m’installai à l’
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L’hôtel Byron, qui était plutôt vide à l’époque. C’est là que j’appris que Karl Ritter était arrivé à Zurich, comme il l’avait promis, dans l’intention de venir me rendre visite. En soulignant l’absolue nécessité du secret le plus strict, je l’invitai à me rejoindre au lac Léman, et nous nous rencontrâmes, la deuxième semaine de mai, à l’hôtel Byron. Ce qui m’a plu en lui, c’était sa dévotion absolue, sa compréhension rapide de ma situation et de la nécessité de mes décisions, ainsi que sa volonté de se soumettre sans question à tous mes arrangements, même lorsqu’il était lui-même concerné. Il était au courant de mes dernières œuvres littéraires, m’a dit l’impression qu’elles avaient faite sur ses connaissances, ce qui m’a incité à consacrer les quelques jours de repos que je profitais à préparer pour la publication de mon poème Siegfried’s Tod.
J’ai écrit une courte préface dédiant ce poème à mes amis, en tant que relique de l’époque où j’espérais me consacrer entièrement à l’art, et surtout à la composition musicale. J’ai envoyé ce manuscrit à M. Wigand à Leipzig, qui me l’a rendu quelque temps plus tard en ajoutant que, si j’insistais pour qu’il soit imprimé en caractères latins, il ne pourrait en vendre un seul exemplaire. Plus tard, j’ai découvert qu’il avait délibérément refusé de me payer les dix louis d’or dus pour Das Kunstwerk der Zukunft, que je lui avais demandé d’envoyer à ma femme. Aussi décevant que fût tout cela, je n’ai néanmoins pas pu continuer à travailler, car seulement quelques jours après l’arrivée de Karl, les réalités de la vie se sont fait sentir d’une manière inattendue, perturbant profondément ma tranquillité d’esprit. J’ai reçu une lettre extrêmement excitée de Mme Laussot, m’annonçant qu’elle n’avait pas pu résister à l’envie d’en parler à sa mère, ce qui avait immédiatement suscité le soupçon que j’étais responsable, et par conséquent, son récit avait été transmis à M. Laussot, qui jurait qu’il me chercherait partout pour me tirer une balle dans le corps.
La situation était assez claire, et j’ai décidé de me rendre immédiatement à Bordeaux afin de parvenir à un accord avec mon adversaire. J’ai aussitôt écrit longuement à M. Eugène, essayant de lui faire voir les choses telles qu’elles étaient en réalité, mais en déclarant en même temps que je ne pouvais comprendre comment un homme pouvait se résoudre à retenir une femme contre sa volonté, alors qu’elle ne voulait plus rester. J’ai terminé en lui indiquant que j’arriverais à Bordeaux en même temps que ma lettre, et que dès mon arrivée, je lui ferais savoir dans quel hôtel me trouver ; j’ai également ajouté que je ne dirais rien à sa femme au sujet de la démarche que j’allais entreprendre, et qu’il pouvait…
J’ai écrit une courte préface dédiant ce poème à mes amis, en tant que relique de l’époque où j’espérais me consacrer entièrement à l’art, et surtout à la composition musicale. J’ai envoyé ce manuscrit à M. Wigand à Leipzig, qui me l’a rendu quelque temps plus tard en ajoutant que, si j’insistais pour qu’il soit imprimé en caractères latins, il ne pourrait en vendre un seul exemplaire. Plus tard, j’ai découvert qu’il avait délibérément refusé de me payer les dix louis d’or dus pour Das Kunstwerk der Zukunft, que je lui avais demandé d’envoyer à ma femme. Aussi décevant que fût tout cela, je n’ai néanmoins pas pu continuer à travailler, car seulement quelques jours après l’arrivée de Karl, les réalités de la vie se sont fait sentir d’une manière inattendue, perturbant profondément ma tranquillité d’esprit. J’ai reçu une lettre extrêmement excitée de Mme Laussot, m’annonçant qu’elle n’avait pas pu résister à l’envie d’en parler à sa mère, ce qui avait immédiatement suscité le soupçon que j’étais responsable, et par conséquent, son récit avait été transmis à M. Laussot, qui jurait qu’il me chercherait partout pour me tirer une balle dans le corps.
La situation était assez claire, et j’ai décidé de me rendre immédiatement à Bordeaux afin de parvenir à un accord avec mon adversaire. J’ai aussitôt écrit longuement à M. Eugène, essayant de lui faire voir les choses telles qu’elles étaient en réalité, mais en déclarant en même temps que je ne pouvais comprendre comment un homme pouvait se résoudre à retenir une femme contre sa volonté, alors qu’elle ne voulait plus rester. J’ai terminé en lui indiquant que j’arriverais à Bordeaux en même temps que ma lettre, et que dès mon arrivée, je lui ferais savoir dans quel hôtel me trouver ; j’ai également ajouté que je ne dirais rien à sa femme au sujet de la démarche que j’allais entreprendre, et qu’il pouvait…
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agir donc sans retenue. Je ne lui cachai pas la vérité, à savoir que j’entreprenais ce voyage dans de grandes difficultés, car dans ces circonstances je jugeais impossible d’attendre que mon passeport soit visé par l’envoyé français. En même temps, j’écrivis quelques lignes à Mme Laussot, l’exhortant à rester calme et maîtresse d’elle-même, mais, fidèle à mon dessein, je m’abstins même de laisser entendre le moindre mouvement de ma part. (Lorsque, des années plus tard, je racontai cette histoire à Liszt, il déclara que j’avais agi très stupidement en ne parlant pas de mes intentions à Mme Laussot.) Je pris congé de Karl le même jour, afin de partir le lendemain matin de Genève pour mon long voyage à travers la France. Mais j’étais si épuisé par tout cela que je ne pouvais m’empêcher de penser que j’allais mourir. Cette même nuit, j’écrivis à Frau Ritter à Dresde, lui donnant un bref compte rendu des difficultés incroyables dans lesquelles je me trouvais. En fait, je rencontrai de gros ennuis à la frontière française à cause de mon passeport ; on me fit indiquer mon lieu de destination exact, et ce n’est qu’en leur assurant que des affaires familiales urgentes exigeaient ma présence immédiate que les autorités furent exceptionnellement indulgentes et me permirent de continuer. Je voyageai par Lyon, à travers l’Auvergne, en diligence pendant trois jours et deux nuits, jusqu’à ce que j’atteigne enfin Bordeaux. C’était au milieu du mois de mai, et lorsque, à l’aube, je contemplai la ville depuis une hauteur, je la vis éclairée par un incendie qui s’était déclaré. Je descendis à l’hôtel Quatre Sœurs et envoyai aussitôt un billet à M. Laussot, l’informant que j’étais à sa disposition et que je resterais toute la journée pour l’accueillir. Il était neuf heures du matin lorsque je lui envoyai ce message. J’attendis en vain une réponse, jusqu’à ce que, en fin d’après-midi, je reçoive une convocation de la gendarmerie m’ordonnant de me présenter immédiatement. Là, on me demanda d’abord si mon passeport était en règle. J’admis les difficultés que je rencontrais à ce sujet et expliquai que des affaires familiales m’avaient contraint à me trouver dans cette situation. On m’informa alors que c’était précisément cette affaire familiale, qui m’avait sans doute amené là, qui était la raison pour laquelle ils devaient me refuser la permission de rester davantage à Bordeaux. En réponse à ma question, ils ne cachèrent pas que ces procédures contre moi étaient menées sur la volonté expresse de la famille concernée. Cette révélation extraordinaire restaura immédiatement mon bon humeur. Je demandai au commissaire de police s’il ne serait pas possible, après un tel voyage éprouvant, de me permettre quelques jours de repos avant de repartir ; il accéda volontiers à cette demande, et
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On m’a dit qu’en tout cas il n’y avait aucune chance que je rencontre la famille en question, car ils avaient quitté Bordeaux à midi. J’ai utilisé ces deux jours pour me remettre de ma fatigue, et j’ai également écrit une lettre à Jessie, dans laquelle je lui racontais exactement ce qui s’était passé, sans cacher mon mépris pour le comportement de son mari, qui pouvait compromettre l’honneur de sa femme en la dénonçant à la police. J’ai ajouté que notre amitié ne pouvait certainement pas continuer tant qu’elle ne se serait pas libérée d’une situation aussi humiliante. Il fallait ensuite faire parvenir cette lettre en toute sécurité. Les informations fournies par les fonctionnaires de police n’étaient pas suffisantes pour me renseigner sur ce qui s’était réellement passé chez les Laussot, s’ils avaient quitté la maison pour une longue période ou seulement pour un jour ; j’ai donc décidé d’aller directement chez eux. J’ai sonné à la porte, qui s’est ouverte aussitôt ; sans rencontrer personne, je suis montée jusqu’à l’appartement du premier étage, dont la porte était ouverte, et je suis allée de pièce en pièce jusqu’à atteindre le boudoir de Jessie, où j’ai mis ma lettre dans son panier à travail, puis je suis repartie comme j’étais venue. Je n’ai reçu aucune réponse, et j’ai entamé le chemin du retour dès que la période de repos qui m’avait été accordée était écoulée. Le beau temps de mai avait un effet réconfortant sur moi, et les eaux claires, ainsi que le nom agréable de la Dordogne, le long des rives de laquelle la calèche avançait sur une certaine distance, me procuraient une grande joie. J’étais également divertie par la conversation de deux compagnons de voyage, un prêtre et un officier, au sujet de la nécessité de mettre fin à la République française. Le prêtre se montra bien plus humain et ouvert d’esprit que son interlocuteur militaire, qui ne pouvait répéter que cette phrase : « Il faut en finir. » J’eus alors l’occasion de voir Lyon, et en faisant le tour de la ville, j’ai tenté de me remémorer les scènes décrites par Lamartine dans son Histoire des Girondins, où il décrit avec tant de vivacité le siège et la reddition de la ville pendant la période de la Convention nationale. Finalement, j’arrivai à Genève et retournai à l’hôtel Byron, où Karl Ritter m’attendait. Pendant mon absence, il avait eu des nouvelles de sa famille, qui m’avaient écrit de très gentilles lettres. Sa mère l’avait immédiatement rassuré quant à mon état, en soulignant que chez les personnes souffrant de troubles nerveux, l’idée de la mort est un symptôme fréquent, et qu’il n’y avait donc pas lieu de s’inquiéter pour moi. Elle annonça également son intention de venir nous rendre visite à Villeneuve avec sa fille Emilie dans quelques jours. Cette nouvelle me redonna du courage ; cette famille dévouée, si préoccupée par mon bien-être, semblait envoyée par la Providence pour me guider, comme je le désirais tant, vers un nouveau
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vie. Les deux dames sont arrivées à temps pour fêter mon trente-septième anniversaire le vingt-deux mai. La mère, Frau Julie, m’a particulièrement marquée. Je ne l’avais rencontrée qu’une fois auparavant à Dresde, lorsque Karl m’avait invitée à assister à l’exécution d’un quatuor de sa propre composition, donné chez sa mère. Cette fois-là, le respect et la dévotion que chaque membre de la famille m’a montrés m’avaient ravie. La mère avait à peine parlé avec moi, mais au moment où je partais, elle fut émue aux larmes en me remerciant de ma visite. Je n’avais pas pu comprendre son émotion à l’époque, mais maintenant, quand je lui en ai parlé, elle a été surprise et a expliqué qu’elle avait été si touchée par ma gentillesse inattendue envers son fils.
Elle et sa fille sont restées avec nous environ une semaine. Nous avons cherché à nous distraire en faisant des excursions dans le beau Valais, mais nous n’avons pas réussi à chasser la tristesse qui habitait le cœur de Frau Ritter, causée par la connaissance des événements récents dont elle venait d’être informée, ainsi que par son anxiété quant à l’orientation que prenait ma vie. Comme je l’ai appris plus tard, il avait fallu beaucoup d’efforts à cette femme nerveuse et délicate pour entreprendre ce voyage, et lorsque je l’ai pressée de quitter sa maison pour venir s’installer en Suisse avec sa famille, afin que nous soyons tous réunis, elle m’a finalement fait remarquer que, en proposant ce qui lui semblait être une entreprise aussi excentrique, je comptais sur une force et une énergie qu’elle ne possédait plus. Pour l’instant, elle confiait son fils, qu’elle souhaitait laisser avec moi, à mes soins, et me donna les moyens nécessaires pour subvenir à nos besoins tant que durerait notre séjour. Quant à sa situation financière, elle me dit que ses revenus étaient limités, et que, puisqu’il était désormais impossible d’accepter aucune aide de la part des Laussot, elle ne savait pas comment elle pourrait m’apporter suffisamment d’aide pour assurer mon indépendance. Profondément émus, nous avons pris congé de cette femme vénérable à la fin de la semaine ; elle est retournée à Dresde avec sa fille, et je ne l’ai jamais revue.
Toujours déterminée à trouver un moyen de disparaître du monde, j’ai pensé à choisir un endroit montagneux sauvage où je pourrais m’isoler avec Karl. À cette fin, nous avons cherché le solitaire Visper Thal dans le canton du Valais, et non sans difficulté, nous avons parcouru les routes impraticables menant à Zermatt. Là, au pied du colossal et magnifique Matterhorn, nous pouvions vraiment nous considérer coupés du monde extérieur. J’ai essayé de rendre cet endroit sauvage aussi confortable que possible, mais j’ai découvert bien trop tôt que Karl ne pouvait pas s’adapter à…
Elle et sa fille sont restées avec nous environ une semaine. Nous avons cherché à nous distraire en faisant des excursions dans le beau Valais, mais nous n’avons pas réussi à chasser la tristesse qui habitait le cœur de Frau Ritter, causée par la connaissance des événements récents dont elle venait d’être informée, ainsi que par son anxiété quant à l’orientation que prenait ma vie. Comme je l’ai appris plus tard, il avait fallu beaucoup d’efforts à cette femme nerveuse et délicate pour entreprendre ce voyage, et lorsque je l’ai pressée de quitter sa maison pour venir s’installer en Suisse avec sa famille, afin que nous soyons tous réunis, elle m’a finalement fait remarquer que, en proposant ce qui lui semblait être une entreprise aussi excentrique, je comptais sur une force et une énergie qu’elle ne possédait plus. Pour l’instant, elle confiait son fils, qu’elle souhaitait laisser avec moi, à mes soins, et me donna les moyens nécessaires pour subvenir à nos besoins tant que durerait notre séjour. Quant à sa situation financière, elle me dit que ses revenus étaient limités, et que, puisqu’il était désormais impossible d’accepter aucune aide de la part des Laussot, elle ne savait pas comment elle pourrait m’apporter suffisamment d’aide pour assurer mon indépendance. Profondément émus, nous avons pris congé de cette femme vénérable à la fin de la semaine ; elle est retournée à Dresde avec sa fille, et je ne l’ai jamais revue.
Toujours déterminée à trouver un moyen de disparaître du monde, j’ai pensé à choisir un endroit montagneux sauvage où je pourrais m’isoler avec Karl. À cette fin, nous avons cherché le solitaire Visper Thal dans le canton du Valais, et non sans difficulté, nous avons parcouru les routes impraticables menant à Zermatt. Là, au pied du colossal et magnifique Matterhorn, nous pouvions vraiment nous considérer coupés du monde extérieur. J’ai essayé de rendre cet endroit sauvage aussi confortable que possible, mais j’ai découvert bien trop tôt que Karl ne pouvait pas s’adapter à…
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alentours. Dès le deuxième jour, il admit que c’était affreux et suggéra qu’il serait plus agréable de se trouver près d’un des lacs. Nous avons étudié la carte de la Suisse et choisi Thun comme prochaine destination. Malheureusement, je me retrouvai à nouveau dans un état de fatigue nerveuse extrême, où le moindre effort provoquait une transpiration abondante et épuisante. Ce n’est qu’avec une grande force de volonté que je pus sortir de la vallée ; mais finalement nous arrivâmes à Thun, et, avec du courage renouvelé, nous louâmes quelques chambres modestes mais gaies donnant sur la route, décidés à attendre pour voir si cela nous plairait. Malgré la réserve qui trahissait encore sa timidité, je trouvais toujours les conversations avec mon jeune ami agréables et stimulantes. Je réalisai alors jusqu’à quel point ce jeune homme pouvait atteindre une vivacité fluide et débordante, surtout la nuit avant de se coucher, lorsqu’il s’asseyait près de mon lit et, dans le dialecte agréable et pur des provinces germaniques baltes, exprimait librement tout ce qui suscitait son intérêt. Ces jours-là, je fus grandement réconforté par la lecture de l’Odyssée, que je n’avais pas lue depuis longtemps et qui m’était tombée entre les mains par hasard. Le héros patient d’Homère, toujours nostalgique de chez lui mais condamné à errer éternellement, et toujours bravant toutes les difficultés, m’était étrangement sympathique. Soudain, l’état de paix dans lequel je venais à peine de m’installer fut perturbé par une lettre que Karl reçut de Mme Laussot. Il ne savait pas s’il devait me la montrer, car il pensait que Jessie était devenue folle. Je la lui arrachai des mains et découvris qu’elle avait écrit pour dire qu’elle se sentait obligée d’informer mon ami qu’elle avait suffisamment appris à me connaître pour décider de rompre complètement tout contact avec moi. Plus tard, principalement grâce à l’aide de Frau Ritter, j’appris que, suite à ma lettre et à mon arrivée à Bordeaux, M. Laussot, accompagné de Mme Taylor, avait immédiatement emmené Jessie à la campagne, avec l’intention de y rester jusqu’à ce qu’on ait des nouvelles de mon départ, pour accélérer ce processus, ils avaient fait appel aux autorités policières. Pendant leur absence, sans lui parler de ma lettre ni de mon voyage, ils obtinrent de la jeune femme la promesse de rester tranquille pendant un an, d’abandonner ses visites à Dresde et, surtout, de cesser toute correspondance avec moi ; puisque, à ces conditions, on lui promettait toute sa liberté à la fin de cette période, elle avait jugé préférable de tenir sa parole. Cependant, insatisfaits de cela, les deux complices se mirent aussitôt à me calomnier de tous côtés, et finalement même auprès de Mme Laussot elle-même, en disant que j’étais le
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initiateur de ce projet de fuite. Mme Taylor avait écrit à ma femme pour se plaindre de mon intention de commettre adultère, tout en exprimant sa pitié pour elle et en lui offrant son soutien ; la malheureuse Minna, qui croyait maintenant avoir trouvé une raison jusqu’alors inconnue à ma décision de rester séparé d’elle, lui répondit en se plaignant de moi à Mme Taylor. Le sens d’une remarque innocente que j’avais faite un jour avait été étrangement interprété, et la situation s’était aggravée du fait qu’on donnait l’impression que j’avais délibérément menti. Au cours d’une conversation légère, Jessie m’avait dit un jour qu’elle n’appartenait à aucune religion reconnue, son père ayant été membre d’une certaine secte qui ne baptisait ni selon le rite protestant ni celui des catholiques romains ; j’avais alors consolé en lui assurant que j’avais eu affaire à des sectes bien plus douteuses, car peu après mon mariage à Königsberg, j’avais appris que celui-ci avait été célébré par un hypocrite. Seul Dieu sait sous quelle forme cela a été rapporté à cette respectable dame britannique, mais en tout cas, elle a dit à ma femme que j’avais affirmé ne pas être « légalement marié à elle ». Quoi qu’il en soit, la réponse de ma femme à cela a sans doute fourni du matériel supplémentaire pour empoisonner l’esprit de Jessie contre moi, et cette lettre adressée à ma jeune amie en fut le résultat. Je dois admettre que, vu sous cet angle, la circonstance qui m’a le plus indigné est la manière dont ma femme a été traitée, et bien que je sois complètement indifférent à ce que les autres pensent de moi, j’ai immédiatement accepté l’offre de Karl de partir à Zurich pour la voir, afin de lui donner l’explication nécessaire à sa tranquillité d’esprit. En attendant son retour, j’ai reçu une lettre de Liszt, me parlant de la profonde impression que ma partition de Lohengrin avait eue sur lui, impression qui l’avait amené à se faire une idée de mon avenir. Il annonçait en même temps qu, puisque je lui en avais donné la permission, il comptait faire tout son possible pour faire représenter mon opéra lors du prochain festival Herder à Weimar. Vers cette époque, j’ai également eu des nouvelles de Frau Ritter, qui, en raison d’événements dont elle était bien consciente, se sentait obligée de me demander de ne pas prendre les choses trop à cœur. À ce moment-là, Karl est aussi revenu de Zurich et a parlé avec beaucoup de chaleur de l’attitude de ma femme. Ne m’ayant pas trouvé à Paris, elle s’était ressaisie avec une énergie remarquable et, conformément à un souhait antérieur du mien, avait loué une maison au bord du lac de Zurich, s’y était installée confortablement et y était restée dans l’espoir d’entendre enfin de mes nouvelles. De plus, il avait beaucoup de choses à me dire au sujet du bon sens de Sulzer et
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amabilité, ce dernier étant resté à mes côtés, ma femme et lui lui avaient montré une grande sympathie. Au milieu de son récit, Karl s’exclama soudain : « Ah ! on pourrait les qualifier de gens sensés ; mais avec une Anglaise aussi folle, on ne pouvait rien faire. » À tout cela, je ne dis pas un mot, mais finalement, en souriant, je lui demandai s’il voulait se rendre à Zurich. Il se leva d’un bond en s’écriant : « Oui, et le plus tôt possible. » « Vous aurez votre volonté », dis-je ; « mettons nos affaires en ordre. Je ne vois aucun sens ni ici ni là-bas. » Sans prononcer une autre syllabe au sujet de tout ce qui s’était passé, nous partîmes le lendemain pour Zurich.
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Notes du transcripteur
La nouvelle illustration de couverture originale incluse dans ce livre électronique est placée dans le domaine public.
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*** FIN DU LIVRE ÉLECTRONIQUE PROJECT GUTENBERG MA VIE —
VOLUME 1 ***
Des éditions mises à jour remplaceront la précédente — les anciennes éditions seront
renommées.
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1.A. En lisant ou en utilisant toute partie de cette œuvre électronique Project Gutenberg, vous indiquez que vous avez lu, compris, accepté et approuvé l’ensemble des conditions de cette licence ainsi que les dispositions relatives à la propriété intellectuelle (marque déposée/droits d’auteur). Si vous n’acceptez pas de vous conformer à toutes les conditions de cet accord, vous devez cesser d’en utiliser et retourner ou détruire toutes les copies des œuvres électroniques Project Gutenberg que vous possédez. Si vous avez payé une somme pour obtenir une copie ou un accès à une œuvre électronique Project Gutenberg et que vous n’acceptez pas d’être lié par les conditions de cet accord, vous pouvez obtenir un remboursement de la personne ou de l’entité à qui vous avez versé cette somme, comme indiqué au paragraphe 1.E.8.
1.B. « Project Gutenberg » est une marque déposée. Elle ne peut être utilisée sur ou associée d’une manière ou d’une autre à une œuvre électronique que par des personnes qui acceptent d’être liées par les conditions de cet accord. Il existe quelques actions que vous pouvez effectuer avec la plupart des œuvres électroniques Project Gutenberg même sans respecter l’intégralité des conditions de cet accord. Voir le paragraphe 1.C ci-dessous. Vous pouvez faire beaucoup plus avec les œuvres électroniques Project Gutenberg si vous respectez les conditions de cet accord et contribuez ainsi à préserver un accès gratuit à celles-ci à l’avenir. Voir le paragraphe 1.E ci-dessous.
1.C. La Project Gutenberg Literary Archive Foundation (« la Fondation » ou PGLAF) détient les droits d’auteur relatifs à la compilation des œuvres électroniques Project Gutenberg. Presque toutes les œuvres individuelles de cette collection relèvent du domaine public aux États-Unis. Si une œuvre individuelle n’est pas protégée par la loi sur les droits d’auteur aux États-Unis et que vous…
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Établis aux États-Unis, nous ne revendiquons aucun droit d’empêcher la copie, la distribution, l’exécution, l’affichage ou la création d’œuvres dérivées à partir de cette œuvre, à condition que toutes les références à Project Gutenberg soient supprimées. Bien sûr, nous espérons que vous soutiendrez la mission de Project Gutenberg visant à promouvoir un accès gratuit aux œuvres électroniques en partageant librement les œuvres de Project Gutenberg dans le respect des termes du présent accord, afin de maintenir le nom Project Gutenberg associé à ces œuvres. Vous pouvez facilement respecter les termes de cet accord en conservant cette œuvre dans le même format, avec sa licence complète de Project Gutenberg jointe, lorsque vous la partagez gratuitement avec d’autres personnes.
1.D. Les lois sur le droit d’auteur du pays où vous vous trouvez régissent également ce que vous pouvez faire avec cette œuvre. Les lois sur le droit d’auteur dans la plupart des pays sont en perpétuel changement. Si vous êtes hors des États-Unis, vérifiez les lois de votre pays en plus des termes du présent accord avant de télécharger, copier, afficher, exécuter, distribuer ou créer des œuvres dérivées à partir de cette œuvre ou de toute autre œuvre de Project Gutenberg. La Fondation ne fait aucune déclaration concernant le statut du droit d’auteur d’une œuvre dans un pays autre que les États-Unis.
1.E. À moins que vous n’ayez supprimé toutes les références à Project Gutenberg :
1.E.1. La phrase suivante, accompagnée de liens actifs vers ou d’un accès direct à la licence complète de Project Gutenberg, doit apparaître en évidence chaque fois qu’une copie d’une œuvre de Project Gutenberg (toute œuvre sur laquelle figure l’expression « Project Gutenberg » ou avec laquelle elle est associée) est consultée, affichée, exécutée, vue, copiée ou distribuée :
Ce livre électronique est destiné à être utilisé par qui que ce soit, où que ce soit aux États-Unis et dans la plupart des autres régions du monde, gratuitement et sans presque aucune restriction. Vous pouvez le copier, le donner ou le réutiliser conformément aux termes de la licence Project Gutenberg™ incluse dans ce livre électronique ou disponible en ligne sur www.gutenberg.org. Si vous n’êtes pas aux États-Unis, vous devrez vérifier les lois du pays où vous vous trouvez avant d’utiliser ce livre électronique.
1.D. Les lois sur le droit d’auteur du pays où vous vous trouvez régissent également ce que vous pouvez faire avec cette œuvre. Les lois sur le droit d’auteur dans la plupart des pays sont en perpétuel changement. Si vous êtes hors des États-Unis, vérifiez les lois de votre pays en plus des termes du présent accord avant de télécharger, copier, afficher, exécuter, distribuer ou créer des œuvres dérivées à partir de cette œuvre ou de toute autre œuvre de Project Gutenberg. La Fondation ne fait aucune déclaration concernant le statut du droit d’auteur d’une œuvre dans un pays autre que les États-Unis.
1.E. À moins que vous n’ayez supprimé toutes les références à Project Gutenberg :
1.E.1. La phrase suivante, accompagnée de liens actifs vers ou d’un accès direct à la licence complète de Project Gutenberg, doit apparaître en évidence chaque fois qu’une copie d’une œuvre de Project Gutenberg (toute œuvre sur laquelle figure l’expression « Project Gutenberg » ou avec laquelle elle est associée) est consultée, affichée, exécutée, vue, copiée ou distribuée :
Ce livre électronique est destiné à être utilisé par qui que ce soit, où que ce soit aux États-Unis et dans la plupart des autres régions du monde, gratuitement et sans presque aucune restriction. Vous pouvez le copier, le donner ou le réutiliser conformément aux termes de la licence Project Gutenberg™ incluse dans ce livre électronique ou disponible en ligne sur www.gutenberg.org. Si vous n’êtes pas aux États-Unis, vous devrez vérifier les lois du pays où vous vous trouvez avant d’utiliser ce livre électronique.
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1.E.2. Si une œuvre électronique de Project Gutenberg est issue de textes non protégés par la loi américaine sur le droit d’auteur (et ne contient pas d’indication indiquant qu’elle a été publiée avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur), cette œuvre peut être copiée et distribuée à qui que ce soit aux États-Unis sans avoir à payer de frais ou de redevances. Si vous redistribuez ou mettez à disposition une œuvre accompagnée de l’expression « Project Gutenberg » associée à celle-ci ou apparaissant sur elle, vous devez respecter soit les exigences des paragraphes 1.E.1 à 1.E.7, soit obtenir l’autorisation d’utiliser l’œuvre ainsi que la marque Project Gutenberg, comme indiqué dans les paragraphes 1.E.8 ou 1.E.9.
1.E.3. Si une œuvre électronique de Project Gutenberg a été publiée avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur, son utilisation et sa distribution doivent respecter à la fois les paragraphes 1.E.1 à 1.E.7 ainsi que tous les termes supplémentaires imposés par ce dernier. Ces termes supplémentaires seront liés à la Licence Project Gutenberg pour toutes les œuvres publiées avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur ; ils se trouvent en début de cette œuvre.
1.E.4. Ne supprimez pas, ne séparez pas et n’enlevez pas les conditions complètes de la Licence Project Gutenberg de cette œuvre, ni de tout fichier contenant une partie de cette œuvre ou toute autre œuvre associée à Project Gutenberg.
1.E.5. Ne copiez, ne affichez, ne diffusez ni ne redistribuez cette œuvre électronique, ni aucune partie de celle-ci, sans afficher de manière visible la phrase indiquée au paragraphe 1.E.1, accompagnée de liens actifs ou d’un accès immédiat aux conditions complètes de la Licence Project Gutenberg.
1.E.6. Vous pouvez convertir cette œuvre et la distribuer sous n’importe quelle forme binaire, compressée, marquée, non propriétaire ou propriétaire, y compris sous forme de traitement de texte ou d’hypertexte. Cependant, si vous mettez à disposition des copies d’une œuvre de Project Gutenberg sous un format autre que « Plain Vanilla ASCII » ou un autre format utilisé dans la version officielle publiée sur le site officiel de Project Gutenberg (www.gutenberg.org), vous devez, sans aucun coût, frais ou dépense supplémentaire pour l’utilisateur, fournir une copie, un moyen d’exporter une copie ou un moyen d’obtenir une copie sur demande, de l’œuvre dans son format original « Plain Vanilla ASCII » ou dans un autre format. Tout format alternatif doit inclure la Licence Project Gutenberg complète, telle que spécifiée au paragraphe 1.E.1.
1.E.3. Si une œuvre électronique de Project Gutenberg a été publiée avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur, son utilisation et sa distribution doivent respecter à la fois les paragraphes 1.E.1 à 1.E.7 ainsi que tous les termes supplémentaires imposés par ce dernier. Ces termes supplémentaires seront liés à la Licence Project Gutenberg pour toutes les œuvres publiées avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur ; ils se trouvent en début de cette œuvre.
1.E.4. Ne supprimez pas, ne séparez pas et n’enlevez pas les conditions complètes de la Licence Project Gutenberg de cette œuvre, ni de tout fichier contenant une partie de cette œuvre ou toute autre œuvre associée à Project Gutenberg.
1.E.5. Ne copiez, ne affichez, ne diffusez ni ne redistribuez cette œuvre électronique, ni aucune partie de celle-ci, sans afficher de manière visible la phrase indiquée au paragraphe 1.E.1, accompagnée de liens actifs ou d’un accès immédiat aux conditions complètes de la Licence Project Gutenberg.
1.E.6. Vous pouvez convertir cette œuvre et la distribuer sous n’importe quelle forme binaire, compressée, marquée, non propriétaire ou propriétaire, y compris sous forme de traitement de texte ou d’hypertexte. Cependant, si vous mettez à disposition des copies d’une œuvre de Project Gutenberg sous un format autre que « Plain Vanilla ASCII » ou un autre format utilisé dans la version officielle publiée sur le site officiel de Project Gutenberg (www.gutenberg.org), vous devez, sans aucun coût, frais ou dépense supplémentaire pour l’utilisateur, fournir une copie, un moyen d’exporter une copie ou un moyen d’obtenir une copie sur demande, de l’œuvre dans son format original « Plain Vanilla ASCII » ou dans un autre format. Tout format alternatif doit inclure la Licence Project Gutenberg complète, telle que spécifiée au paragraphe 1.E.1.
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1.E.7. Ne percevez aucune redevance pour l’accès, la consultation, l’affichage, l’exécution, la copie ou la distribution de quelque œuvre de Project Gutenberg que ce soit, sauf si vous respectez les paragraphes 1.E.8 ou 1.E.9.
1.E.8. Vous pouvez percevoir une redevance raisonnable pour des copies ou pour fournir un accès ou distribuer des œuvres électroniques de Project Gutenberg, à condition que :
• Vous versiez une redevance de 20 % des bénéfices bruts que vous tirez de l’utilisation des œuvres de Project Gutenberg, calculée selon la méthode que vous utilisez déjà pour calculer vos impôts. Cette redevance est due au propriétaire de la marque Project Gutenberg, mais celui-ci a accepté de donner ces redevances, au titre de ce paragraphe, à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Les paiements de redevance doivent être effectués dans un délai de 60 jours suivant chaque date à laquelle vous préparez (ou êtes légalement tenu de préparer) vos déclarations fiscales périodiques. Ces paiements doivent être clairement identifiés comme tels et envoyés à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation à l’adresse indiquée à la section 4, « Informations sur les dons à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation ».
• Vous remboursiez intégralement tout montant payé par un utilisateur qui vous en informe par écrit (ou par e-mail) dans un délai de 30 jours suivant la réception, indiquant qu’il n’accepte pas les conditions de la licence complète Project Gutenberg™. Vous devez exiger de cet utilisateur qu’il retourne ou détruise toutes les copies des œuvres conservées sur support physique et qu’il cesse toute utilisation et tout accès aux autres copies des œuvres Project Gutenberg™.
• Vous remboursez intégralement, conformément au paragraphe 1.F.3, tout montant payé pour une œuvre ou une copie de remplacement, si un défaut dans l’œuvre électronique est découvert et signalé à vous dans un délai de 90 jours suivant la réception de l’œuvre.
• Vous respectez toutes les autres conditions de ce contrat concernant la distribution gratuite des œuvres Project Gutenberg™.
1.E.9. Si vous souhaitez percevoir une redevance ou distribuer une œuvre électronique Project Gutenberg™ ou un groupe d’œuvres selon des conditions différentes de celles prévues dans ce contrat, vous devez obtenir l’autorisation écrite de la Project Gutenberg Literary Archive Foundation, gestionnaire du projet.
1.E.8. Vous pouvez percevoir une redevance raisonnable pour des copies ou pour fournir un accès ou distribuer des œuvres électroniques de Project Gutenberg, à condition que :
• Vous versiez une redevance de 20 % des bénéfices bruts que vous tirez de l’utilisation des œuvres de Project Gutenberg, calculée selon la méthode que vous utilisez déjà pour calculer vos impôts. Cette redevance est due au propriétaire de la marque Project Gutenberg, mais celui-ci a accepté de donner ces redevances, au titre de ce paragraphe, à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Les paiements de redevance doivent être effectués dans un délai de 60 jours suivant chaque date à laquelle vous préparez (ou êtes légalement tenu de préparer) vos déclarations fiscales périodiques. Ces paiements doivent être clairement identifiés comme tels et envoyés à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation à l’adresse indiquée à la section 4, « Informations sur les dons à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation ».
• Vous remboursiez intégralement tout montant payé par un utilisateur qui vous en informe par écrit (ou par e-mail) dans un délai de 30 jours suivant la réception, indiquant qu’il n’accepte pas les conditions de la licence complète Project Gutenberg™. Vous devez exiger de cet utilisateur qu’il retourne ou détruise toutes les copies des œuvres conservées sur support physique et qu’il cesse toute utilisation et tout accès aux autres copies des œuvres Project Gutenberg™.
• Vous remboursez intégralement, conformément au paragraphe 1.F.3, tout montant payé pour une œuvre ou une copie de remplacement, si un défaut dans l’œuvre électronique est découvert et signalé à vous dans un délai de 90 jours suivant la réception de l’œuvre.
• Vous respectez toutes les autres conditions de ce contrat concernant la distribution gratuite des œuvres Project Gutenberg™.
1.E.9. Si vous souhaitez percevoir une redevance ou distribuer une œuvre électronique Project Gutenberg™ ou un groupe d’œuvres selon des conditions différentes de celles prévues dans ce contrat, vous devez obtenir l’autorisation écrite de la Project Gutenberg Literary Archive Foundation, gestionnaire du projet.
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Marque déposée Gutenberg™. Veuillez contacter la Fondation comme indiqué à la section 3 ci-dessous.
1.F.
1.F.1. Les bénévoles et les employés du Projet Gutenberg déploient des efforts considérables pour identifier, effectuer des recherches sur les droits d’auteur, transcrire et relire des œuvres non protégées par la loi américaine sur les droits d’auteur afin de créer la collection Project Gutenberg™. Malgré ces efforts, les œuvres électroniques Project Gutenberg™, ainsi que le support sur lequel elles peuvent être stockées, peuvent contenir des « défauts », tels que, mais sans s’y limiter, des données incomplètes, inexactes ou corrompues, des erreurs de transcription, une violation des droits d’auteur ou d’autres droits de propriété intellectuelle, un disque ou autre support défectueux ou endommagé, un virus informatique, ou des codes informatiques qui endommagent ou ne peuvent pas être lus par votre équipement.
1.F.2. GARANTIE LIMITÉE, RENONCIATION AUX DOMMAGES – À l’exception du « droit de remplacement ou de remboursement » décrit au paragraphe 1.F.3, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg, propriétaire de la marque déposée Project Gutenberg™, ainsi que toute autre partie distribuant une œuvre électronique Project Gutenberg™ en vertu du présent accord, renoncent à toute responsabilité à votre égard pour des dommages, des coûts et des dépenses, y compris les frais juridiques. VOUS CONVENEZ QUE VOUS N’AVEZ AUCUN RECOURS EN CAS DE NÉGLIGENCE, DE RESPONSABILITÉ STRICTE, DE VIOLATION DE LA GARANTIE OU DE VIOLATION DU CONTRAT, SAUF CEUX PRÉVUS AU PARAGRAPHE 1.F.3. VOUS CONVENEZ QUE LA FONDATION, LE PROPRIÉTAIRE DE LA MARQUE DÉPOSÉE ET TOUT DISTRIBUTEUR EN VERTU DU PRÉSENT ACCORD NE SERONT PAS TENUS RESPONSABLES ENVERS VOUS POUR DES DOMMAGES EFFECTIFS, DIRECTS, INDIRECTS, CONSÉQUENTIELS, PUNITIFS OU ACCIDENTELS, MÊME SI VOUS AVISEZ DE LA POSSIBILITÉ DE TELS DOMMAGES.
1.F.3. DROIT LIMITÉ DE REMPLACEMENT OU DE REMBOURSEMENT – Si vous découvrez un défaut dans cette œuvre électronique dans un délai de 90 jours suivant sa réception, vous pouvez obtenir un remboursement de l’argent (le cas échéant) que vous avez payé en envoyant une explication écrite à la personne auprès de qui vous avez reçu l’œuvre. Si vous avez reçu l’œuvre sur un support physique, vous devez retourner ce support accompagné de votre explication écrite. La personne ou l’entité qui vous a fourni l’œuvre défectueuse peut choisir de vous fournir une copie de remplacement au lieu d’un remboursement. Si vous avez reçu l’œuvre par voie électronique, la personne ou l’entité qui vous la fournit…
1.F.
1.F.1. Les bénévoles et les employés du Projet Gutenberg déploient des efforts considérables pour identifier, effectuer des recherches sur les droits d’auteur, transcrire et relire des œuvres non protégées par la loi américaine sur les droits d’auteur afin de créer la collection Project Gutenberg™. Malgré ces efforts, les œuvres électroniques Project Gutenberg™, ainsi que le support sur lequel elles peuvent être stockées, peuvent contenir des « défauts », tels que, mais sans s’y limiter, des données incomplètes, inexactes ou corrompues, des erreurs de transcription, une violation des droits d’auteur ou d’autres droits de propriété intellectuelle, un disque ou autre support défectueux ou endommagé, un virus informatique, ou des codes informatiques qui endommagent ou ne peuvent pas être lus par votre équipement.
1.F.2. GARANTIE LIMITÉE, RENONCIATION AUX DOMMAGES – À l’exception du « droit de remplacement ou de remboursement » décrit au paragraphe 1.F.3, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg, propriétaire de la marque déposée Project Gutenberg™, ainsi que toute autre partie distribuant une œuvre électronique Project Gutenberg™ en vertu du présent accord, renoncent à toute responsabilité à votre égard pour des dommages, des coûts et des dépenses, y compris les frais juridiques. VOUS CONVENEZ QUE VOUS N’AVEZ AUCUN RECOURS EN CAS DE NÉGLIGENCE, DE RESPONSABILITÉ STRICTE, DE VIOLATION DE LA GARANTIE OU DE VIOLATION DU CONTRAT, SAUF CEUX PRÉVUS AU PARAGRAPHE 1.F.3. VOUS CONVENEZ QUE LA FONDATION, LE PROPRIÉTAIRE DE LA MARQUE DÉPOSÉE ET TOUT DISTRIBUTEUR EN VERTU DU PRÉSENT ACCORD NE SERONT PAS TENUS RESPONSABLES ENVERS VOUS POUR DES DOMMAGES EFFECTIFS, DIRECTS, INDIRECTS, CONSÉQUENTIELS, PUNITIFS OU ACCIDENTELS, MÊME SI VOUS AVISEZ DE LA POSSIBILITÉ DE TELS DOMMAGES.
1.F.3. DROIT LIMITÉ DE REMPLACEMENT OU DE REMBOURSEMENT – Si vous découvrez un défaut dans cette œuvre électronique dans un délai de 90 jours suivant sa réception, vous pouvez obtenir un remboursement de l’argent (le cas échéant) que vous avez payé en envoyant une explication écrite à la personne auprès de qui vous avez reçu l’œuvre. Si vous avez reçu l’œuvre sur un support physique, vous devez retourner ce support accompagné de votre explication écrite. La personne ou l’entité qui vous a fourni l’œuvre défectueuse peut choisir de vous fournir une copie de remplacement au lieu d’un remboursement. Si vous avez reçu l’œuvre par voie électronique, la personne ou l’entité qui vous la fournit…
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Vous pouvez choisir de vous donner une deuxième opportunité de recevoir l’œuvre électroniquement à la place d’un remboursement. Si la deuxième copie est également défectueuse, vous pouvez demander un remboursement par écrit sans autres possibilités de résoudre le problème.
1.F.4. Sauf le droit limité de remplacement ou de remboursement énoncé au paragraphe 1.F.3, cette œuvre vous est fournie « TELLE QUELLE », SANS AUCUNE AUTRE GARANTIE DE NATURE QUOI QUE CE SOIT, EXPRESSE OU IMPLIQUÉE, Y COMPRIS, MAIS NON SEULEMENT, LES GARANTIES DE COMMERCIABILITÉ OU D’ADÉQUATION POUR UN BUT DONNÉ.
1.F.5. Certains États ne permettent pas la renonciation à certaines garanties implicites ni l’exclusion ou la limitation de certains types de dommages. Si toute renonciation ou limitation énoncée dans ce contrat viole la loi de l’État applicable à ce contrat, le contrat sera interprété de manière à prévoir la renonciation ou la limitation maximale autorisée par la loi de cet État. L’invalidité ou l’inapplicabilité de toute disposition de ce contrat ne rendra pas les autres dispositions nulles.
1.F.6. INDEMNISATION – Vous acceptez d’indemniser et de tenir à l’écart de toute responsabilité la Fondation, le titulaire de la marque déposée, tout agent ou employé de la Fondation, toute personne fournissant des copies des œuvres électroniques Project Gutenberg™ conformément à ce contrat, ainsi que tous les bénévoles associés à la production, à la promotion et à la distribution des œuvres électroniques Project Gutenberg™, contre toutes responsabilités, coûts et dépenses, y compris les frais juridiques, qui découlent directement ou indirectement de tout acte que vous effectuez ou pour lequel vous en êtes responsable : (a) la distribution de celle-ci ou de toute autre œuvre Project Gutenberg, (b) toute modification, altération, ajout ou suppression apportée à une œuvre Project Gutenberg, et (c) tout défaut que vous provoquez.
Section 2. Informations sur la mission de Project Gutenberg
Project Gutenberg est synonyme de distribution gratuite d’œuvres électroniques dans des formats lus par la plus grande variété d’ordinateurs, y compris ceux obsolètes, anciens, moyennement récents et nouveaux. Il existe grâce à
1.F.4. Sauf le droit limité de remplacement ou de remboursement énoncé au paragraphe 1.F.3, cette œuvre vous est fournie « TELLE QUELLE », SANS AUCUNE AUTRE GARANTIE DE NATURE QUOI QUE CE SOIT, EXPRESSE OU IMPLIQUÉE, Y COMPRIS, MAIS NON SEULEMENT, LES GARANTIES DE COMMERCIABILITÉ OU D’ADÉQUATION POUR UN BUT DONNÉ.
1.F.5. Certains États ne permettent pas la renonciation à certaines garanties implicites ni l’exclusion ou la limitation de certains types de dommages. Si toute renonciation ou limitation énoncée dans ce contrat viole la loi de l’État applicable à ce contrat, le contrat sera interprété de manière à prévoir la renonciation ou la limitation maximale autorisée par la loi de cet État. L’invalidité ou l’inapplicabilité de toute disposition de ce contrat ne rendra pas les autres dispositions nulles.
1.F.6. INDEMNISATION – Vous acceptez d’indemniser et de tenir à l’écart de toute responsabilité la Fondation, le titulaire de la marque déposée, tout agent ou employé de la Fondation, toute personne fournissant des copies des œuvres électroniques Project Gutenberg™ conformément à ce contrat, ainsi que tous les bénévoles associés à la production, à la promotion et à la distribution des œuvres électroniques Project Gutenberg™, contre toutes responsabilités, coûts et dépenses, y compris les frais juridiques, qui découlent directement ou indirectement de tout acte que vous effectuez ou pour lequel vous en êtes responsable : (a) la distribution de celle-ci ou de toute autre œuvre Project Gutenberg, (b) toute modification, altération, ajout ou suppression apportée à une œuvre Project Gutenberg, et (c) tout défaut que vous provoquez.
Section 2. Informations sur la mission de Project Gutenberg
Project Gutenberg est synonyme de distribution gratuite d’œuvres électroniques dans des formats lus par la plus grande variété d’ordinateurs, y compris ceux obsolètes, anciens, moyennement récents et nouveaux. Il existe grâce à
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les efforts de centaines de bénévoles et les dons de personnes issus de tous les milieux de la société.
Les bénévoles et le soutien financier, qui permettent de fournir aux bénévoles l’aide dont ils ont besoin, sont essentiels pour atteindre les objectifs du Projet Gutenberg et pour garantir que sa collection reste librement accessible aux générations futures. En 2001, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg a été créée afin d’assurer un avenir sûr et durable au Projet Gutenberg et aux générations à venir. Pour en savoir plus sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg et sur la manière dont vos efforts et vos dons peuvent aider, consultez les sections 3 et 4 ainsi que la page d’information sur la Fondation à l’adresse www.gutenberg.org.
Section 3. Informations sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg
La Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg est une organisation éducative à but non lucratif de type 501(c)(3), organisée conformément aux lois de l’État du Mississippi et ayant reçu le statut d’exonération fiscale de la part du Service des revenus intérieurs. Le numéro d’identification fiscale fédéral de la Fondation est 64-6221541. Les contributions versées à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg sont déductibles d’impôts dans toute la mesure permise par les lois fédérales américaines et les lois de votre État.
Le bureau administratif de la Fondation se trouve au 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, États-Unis, +1 (862) 621-9288. Des liens pour contacter par e-mail ainsi que des informations de contact à jour peuvent être trouvés sur le site web de la Fondation et sur sa page officielle à l’adresse www.gutenberg.org/contact.
Section 4. Informations sur les dons à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg
Project Gutenberg™ dépend d’un large soutien du public et de dons pour pouvoir mener à bien sa mission consistant à augmenter le nombre d’œuvres en domaine public ou licenciées qui peuvent être distribuées librement sous forme lisible par ordinateur, accessible par la plus grande variété d’équipements.
Les bénévoles et le soutien financier, qui permettent de fournir aux bénévoles l’aide dont ils ont besoin, sont essentiels pour atteindre les objectifs du Projet Gutenberg et pour garantir que sa collection reste librement accessible aux générations futures. En 2001, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg a été créée afin d’assurer un avenir sûr et durable au Projet Gutenberg et aux générations à venir. Pour en savoir plus sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg et sur la manière dont vos efforts et vos dons peuvent aider, consultez les sections 3 et 4 ainsi que la page d’information sur la Fondation à l’adresse www.gutenberg.org.
Section 3. Informations sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg
La Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg est une organisation éducative à but non lucratif de type 501(c)(3), organisée conformément aux lois de l’État du Mississippi et ayant reçu le statut d’exonération fiscale de la part du Service des revenus intérieurs. Le numéro d’identification fiscale fédéral de la Fondation est 64-6221541. Les contributions versées à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg sont déductibles d’impôts dans toute la mesure permise par les lois fédérales américaines et les lois de votre État.
Le bureau administratif de la Fondation se trouve au 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, États-Unis, +1 (862) 621-9288. Des liens pour contacter par e-mail ainsi que des informations de contact à jour peuvent être trouvés sur le site web de la Fondation et sur sa page officielle à l’adresse www.gutenberg.org/contact.
Section 4. Informations sur les dons à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg
Project Gutenberg™ dépend d’un large soutien du public et de dons pour pouvoir mener à bien sa mission consistant à augmenter le nombre d’œuvres en domaine public ou licenciées qui peuvent être distribuées librement sous forme lisible par ordinateur, accessible par la plus grande variété d’équipements.
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y compris du matériel obsolète. De nombreuses petites dons (de 1 à 5 000 dollars) sont particulièrement importants pour maintenir le statut d’exemption fiscale auprès de l’IRS.
La Fondation s’engage à respecter les lois régissant les œuvres caritatives et les dons caritatifs dans les 50 États des États-Unis. Les exigences en matière de conformité ne sont pas uniformes et il faut un effort considérable, beaucoup de paperasse et de frais pour y répondre et rester en conformité. Nous ne sollicitons pas de dons dans les régions où nous n’avons pas reçu de confirmation écrite de conformité. Pour FAIRE UN DON ou connaître le statut de conformité pour un État donné, veuillez visiter www.gutenberg.org/donate.
Bien que nous ne puissions pas et ne sollicitions pas de contributions des États où nous n’avons pas rempli les exigences de sollicitation, nous ne connaissons aucune interdiction d’accepter des dons non sollicités de donateurs provenant de tels États qui nous contactent pour proposer un don.
Les dons internationaux sont acceptés avec gratitude, mais nous ne pouvons faire aucune déclaration concernant le traitement fiscal des dons reçus en dehors des États-Unis. Seules les lois américaines déjà représentent une charge énorme pour notre petit personnel.
Veuillez consulter les pages Web de Project Gutenberg pour connaître les méthodes et adresses de don actuelles. Les dons peuvent également être faits par divers autres moyens, notamment par chèque, paiement en ligne ou carte de crédit. Pour faire un don, veuillez visiter : www.gutenberg.org/donate.
Section 5. Informations générales sur Project Gutenberg – Œuvres électroniques
Le professeur Michael S. Hart est à l’origine du concept de Project Gutenberg, une bibliothèque d’œuvres électroniques pouvant être partagées librement avec quiconque. Pendant quarante ans, il a produit et distribué des eBooks Project Gutenberg, avec uniquement un réseau limité de bénévoles pour l’aider.
Les eBooks Project Gutenberg sont souvent créés à partir de plusieurs éditions imprimées, toutes confirmées comme ne pas étant protégées par le droit d’auteur aux États-Unis, sauf si…
La Fondation s’engage à respecter les lois régissant les œuvres caritatives et les dons caritatifs dans les 50 États des États-Unis. Les exigences en matière de conformité ne sont pas uniformes et il faut un effort considérable, beaucoup de paperasse et de frais pour y répondre et rester en conformité. Nous ne sollicitons pas de dons dans les régions où nous n’avons pas reçu de confirmation écrite de conformité. Pour FAIRE UN DON ou connaître le statut de conformité pour un État donné, veuillez visiter www.gutenberg.org/donate.
Bien que nous ne puissions pas et ne sollicitions pas de contributions des États où nous n’avons pas rempli les exigences de sollicitation, nous ne connaissons aucune interdiction d’accepter des dons non sollicités de donateurs provenant de tels États qui nous contactent pour proposer un don.
Les dons internationaux sont acceptés avec gratitude, mais nous ne pouvons faire aucune déclaration concernant le traitement fiscal des dons reçus en dehors des États-Unis. Seules les lois américaines déjà représentent une charge énorme pour notre petit personnel.
Veuillez consulter les pages Web de Project Gutenberg pour connaître les méthodes et adresses de don actuelles. Les dons peuvent également être faits par divers autres moyens, notamment par chèque, paiement en ligne ou carte de crédit. Pour faire un don, veuillez visiter : www.gutenberg.org/donate.
Section 5. Informations générales sur Project Gutenberg – Œuvres électroniques
Le professeur Michael S. Hart est à l’origine du concept de Project Gutenberg, une bibliothèque d’œuvres électroniques pouvant être partagées librement avec quiconque. Pendant quarante ans, il a produit et distribué des eBooks Project Gutenberg, avec uniquement un réseau limité de bénévoles pour l’aider.
Les eBooks Project Gutenberg sont souvent créés à partir de plusieurs éditions imprimées, toutes confirmées comme ne pas étant protégées par le droit d’auteur aux États-Unis, sauf si…
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Une notice de droits d’auteur est incluse. Par conséquent, nous ne nous efforçons pas nécessairement de maintenir les eBooks en conformité avec une édition imprimée particulière.
La plupart des gens commencent par notre site web qui dispose de l’outil principal de recherche PG :
www.gutenberg.org.
Ce site web contient des informations sur le Projet Gutenberg, y compris la manière de faire des dons à la Fondation du Archives littéraires du Projet Gutenberg, la façon d’aider à la création de nos nouveaux eBooks, ainsi que la manière de s’abonner à notre newsletter par e-mail pour être informé des nouveaux eBooks.
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