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L’eBook de Project Gutenberg intitulé Quatre romans arthuriens
Cet eBook est destiné à être utilisé par qui que ce soit, où que ce soit aux États-Unis et dans la plupart des autres régions du monde, gratuitement et sans presque aucune restriction. Vous pouvez le copier, le donner ou le réutiliser conformément aux conditions de la licence Project Gutenberg incluse dans cet eBook ou disponible en ligne sur www.gutenberg.org. Si vous n’êtes pas aux États-Unis, vous devrez vérifier les lois du pays où vous vous trouvez avant d’utiliser cet eBook.
Titre : Quatre romans arthuriens
Auteur : Chrétien de Troyes, actif au XIIe siècle
Traducteur : William Wistar Comfort
Date de publication : 1er février 1997 [eBook n° 831]
Dernière mise à jour : 16 août 2026
Langue : Anglais
Autres informations et formats : www.gutenberg.org/ebooks/831
Crédits : Douglas B. Killings et David Widger
*** Début de l’eBook Project Gutenberg Quatre
romans arthuriens ***
QUATRE ROMANS ARTHURIENS :
Cet eBook est destiné à être utilisé par qui que ce soit, où que ce soit aux États-Unis et dans la plupart des autres régions du monde, gratuitement et sans presque aucune restriction. Vous pouvez le copier, le donner ou le réutiliser conformément aux conditions de la licence Project Gutenberg incluse dans cet eBook ou disponible en ligne sur www.gutenberg.org. Si vous n’êtes pas aux États-Unis, vous devrez vérifier les lois du pays où vous vous trouvez avant d’utiliser cet eBook.
Titre : Quatre romans arthuriens
Auteur : Chrétien de Troyes, actif au XIIe siècle
Traducteur : William Wistar Comfort
Date de publication : 1er février 1997 [eBook n° 831]
Dernière mise à jour : 16 août 2026
Langue : Anglais
Autres informations et formats : www.gutenberg.org/ebooks/831
Crédits : Douglas B. Killings et David Widger
*** Début de l’eBook Project Gutenberg Quatre
romans arthuriens ***
QUATRE ROMANS ARTHURIENS :
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« EREC ET ENIDE », « CLIGÉS », « YVAIN » ET « LANCELOT »
par Chrétien de Troyes
XIIe siècle apr. J.-C.
Écrit à l’origine en vieux français, à une date indéterminée dans la seconde moitié du XIIe siècle apr. J.-C., par le poète de la cour Chrétien de Troyes.
par Chrétien de Troyes
XIIe siècle apr. J.-C.
Écrit à l’origine en vieux français, à une date indéterminée dans la seconde moitié du XIIe siècle apr. J.-C., par le poète de la cour Chrétien de Troyes.
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Table des matières
SÉLECTIONNÉS
BIBLIOGRAPHIE :
INTRODUCTION
EREC ET ENIDE
CLIGÉS
YVAIN
LANCELOT
SÉLECTIONNÉS
BIBLIOGRAPHIE :
INTRODUCTION
EREC ET ENIDE
CLIGÉS
YVAIN
LANCELOT
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BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE :
TEXTE ORIGINAL—
Carroll, Carleton W. (éd.) : « Chrétien de Troyes : Erec et Enide »
(Garland Library of Medieval Literature, New York & Londres, 1987).
Édité avec une traduction (voir l’édition Penguin Classics ci-dessous).
Kibler, William W. (éd.) : « Chrétien de Troyes : Le Chevalier au lion, ou Yvain »
(Garland Library of Medieval Literature 48A, New York & Londres, 1985). Texte original avec traduction en anglais (voir l’édition Penguin Classics ci-dessous).
Kibler, William W. (éd.) : « Chrétien de Troyes : Lancelot, ou Le Chevalier du chariot »
(Garland Library of Medieval Literature 1A, New York & Londres, 1981). Texte original avec traduction en anglais (voir l’édition Penguin Classics ci-dessous).
Micha, Alexandre (éd.) : « Les Romans de Chrétien de Troyes, vol. II : Cligés »
(Champion, Paris, 1957).
AUTRES TRADUCTIONS—
Cline, Ruth Harwood (trad.) : « Chrétien de Troyes : Yvain, ou le Chevalier au lion »
(University of Georgia Press, Athens GA, 1975).
Kibler, William W. & Carleton W. Carroll (trad.) : « Chrétien de Troyes : Romans arthuriens »
(Penguin Classics, Londres, 1991). Contient les traductions d’« Erec et Enide » (par Carroll), de « Cligés », de « Yvain », de « Lancelot », ainsi que du « Perceval » inachevé de De Troyes (par Kibler). Fortement recommandé.
Owen, D.D.R. (trad.) : « Chrétien de Troyes : Romans arthuriens »
(Everyman Library, Londres, 1987). Contient les traductions d’« Erec et Enide », de « Cligés », de « Yvain », de « Lancelot », ainsi que du « Perceval » inachevé de De Troyes. NOTE : Cette édition a remplacé celle de W.W. Comfort dans le catalogue de la Everyman Library. Fortement recommandé.
LECTURES RECOMMANDÉES—
Anonyme : « Lancelot du lac » (trad. : Corin Corely ; Oxford University Press, Oxford, 1989). Traduction en anglais de l’un des plus anciens…
TEXTE ORIGINAL—
Carroll, Carleton W. (éd.) : « Chrétien de Troyes : Erec et Enide »
(Garland Library of Medieval Literature, New York & Londres, 1987).
Édité avec une traduction (voir l’édition Penguin Classics ci-dessous).
Kibler, William W. (éd.) : « Chrétien de Troyes : Le Chevalier au lion, ou Yvain »
(Garland Library of Medieval Literature 48A, New York & Londres, 1985). Texte original avec traduction en anglais (voir l’édition Penguin Classics ci-dessous).
Kibler, William W. (éd.) : « Chrétien de Troyes : Lancelot, ou Le Chevalier du chariot »
(Garland Library of Medieval Literature 1A, New York & Londres, 1981). Texte original avec traduction en anglais (voir l’édition Penguin Classics ci-dessous).
Micha, Alexandre (éd.) : « Les Romans de Chrétien de Troyes, vol. II : Cligés »
(Champion, Paris, 1957).
AUTRES TRADUCTIONS—
Cline, Ruth Harwood (trad.) : « Chrétien de Troyes : Yvain, ou le Chevalier au lion »
(University of Georgia Press, Athens GA, 1975).
Kibler, William W. & Carleton W. Carroll (trad.) : « Chrétien de Troyes : Romans arthuriens »
(Penguin Classics, Londres, 1991). Contient les traductions d’« Erec et Enide » (par Carroll), de « Cligés », de « Yvain », de « Lancelot », ainsi que du « Perceval » inachevé de De Troyes (par Kibler). Fortement recommandé.
Owen, D.D.R. (trad.) : « Chrétien de Troyes : Romans arthuriens »
(Everyman Library, Londres, 1987). Contient les traductions d’« Erec et Enide », de « Cligés », de « Yvain », de « Lancelot », ainsi que du « Perceval » inachevé de De Troyes. NOTE : Cette édition a remplacé celle de W.W. Comfort dans le catalogue de la Everyman Library. Fortement recommandé.
LECTURES RECOMMANDÉES—
Anonyme : « Lancelot du lac » (trad. : Corin Corely ; Oxford University Press, Oxford, 1989). Traduction en anglais de l’un des plus anciens…
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Romans en prose concernant Lancelot.
Anonyme : « Le Mabinogion » (Éd. : Jeffrey Gantz ; Penguin Classics, Londres, 1976). Contient une traduction de « Geraint et Enid », une version galloise antérieure de « Erec et Enide ».
Anonyme : « Yvain et Gawain », « Sir Percyvell of Gales » et « Les Anturs d’Arther » (Éd. : Maldwyn Mills ; Everyman, Londres, 1992). NOTE : Les textes sont en moyen anglais ; « Yvain et Gawain » est une œuvre en moyen anglais basée presque exclusivement sur « Yvain » de Chrétien de Troyes.
Malory, Sir Thomas : « Le Morte D’Arthur » (Éd. : Janet Cowen ; Penguin Classics, Londres, 1969).
Anonyme : « Le Mabinogion » (Éd. : Jeffrey Gantz ; Penguin Classics, Londres, 1976). Contient une traduction de « Geraint et Enid », une version galloise antérieure de « Erec et Enide ».
Anonyme : « Yvain et Gawain », « Sir Percyvell of Gales » et « Les Anturs d’Arther » (Éd. : Maldwyn Mills ; Everyman, Londres, 1992). NOTE : Les textes sont en moyen anglais ; « Yvain et Gawain » est une œuvre en moyen anglais basée presque exclusivement sur « Yvain » de Chrétien de Troyes.
Malory, Sir Thomas : « Le Morte D’Arthur » (Éd. : Janet Cowen ; Penguin Classics, Londres, 1969).
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INTRODUCTION
Chrétien de Troyes a eu la chance particulière de devenir le plus connu des poètes du vieux français chez les étudiants en littérature médiévale, tout en restant pratiquement inconnu de tous les autres. La connaissance de l’œuvre de Chrétien par les étudiants a été rendue possible dans les cercles universitaires grâce aux éditions critiques admirables de ses romans, réalisées et mises au point au cours des trente dernières années par le professeur Wendelin Foerster de Bonn. En même temps, l’ignorance du grand public concernant l’œuvre de Chrétien est due au manque presque total de traductions de ses romans dans les langues modernes. L’auteur qui, pour autant que nous le sachions, a été le premier à raconter les aventures romantiques des chevaliers d’Arthur – Gauvain, Yvain, Erec, Lancelot et Perceval – a été oublié ; tandis que la postérité a été plus indulgente envers ses débiteurs : Wolfram von Eschenbach, Malory, Lord Tennyson et Richard Wagner. Le présent volume naît du désir de présenter ces romans d’aventure au lecteur anglophone sous une version en prose basée directement sur leur forme la plus ancienne.
D’étranges prétentions ont été faites à propos de l’art de Chrétien dans certains milieux, au point qu’on hésite à leur accorder ne serait-ce qu’un écho ici. Le lecteur moderne peut se faire sa propre opinion sur l’art du poète, et cette opinion sera probablement peu élevée. Monotonie, manque de proportion, répétitions vaines, motivation insuffisante, subtilités fastidieuses, et indécences menaçantes, voire réelles, figurent parmi les défauts les plus marquants qui dissuaderont, et pourraient même troubler, le lecteur peu familier avec l’art littéraire médiéval.
Dans un tel cas, rien de mieux que ce qu’un éditeur puisse faire, c’est de préparer le lecteur à passer outre ces défauts courants et à lui faire prendre conscience de l’importance littéraire de ce poète du XIIe siècle.
Chrétien de Troyes a écrit en Champagne durant le troisième quart du XIIe siècle. Nous ne connaissons ni le début ni la fin de sa vie, mais nous savons qu’il a vécu entre 1160 et 1172, peut-être en tant que héraut d’armes (selon Gaston Paris, d’après « Lancelot » 5591-94) à Troyes, où se trouvait la cour de sa mécène, la comtesse Marie de Champagne. Elle était fille de Louis VII et de cette célèbre Éléonore d’Aquitaine, telle qu’on l’appelle dans les histoires anglaises, qui venait du sud de la France…
Chrétien de Troyes a eu la chance particulière de devenir le plus connu des poètes du vieux français chez les étudiants en littérature médiévale, tout en restant pratiquement inconnu de tous les autres. La connaissance de l’œuvre de Chrétien par les étudiants a été rendue possible dans les cercles universitaires grâce aux éditions critiques admirables de ses romans, réalisées et mises au point au cours des trente dernières années par le professeur Wendelin Foerster de Bonn. En même temps, l’ignorance du grand public concernant l’œuvre de Chrétien est due au manque presque total de traductions de ses romans dans les langues modernes. L’auteur qui, pour autant que nous le sachions, a été le premier à raconter les aventures romantiques des chevaliers d’Arthur – Gauvain, Yvain, Erec, Lancelot et Perceval – a été oublié ; tandis que la postérité a été plus indulgente envers ses débiteurs : Wolfram von Eschenbach, Malory, Lord Tennyson et Richard Wagner. Le présent volume naît du désir de présenter ces romans d’aventure au lecteur anglophone sous une version en prose basée directement sur leur forme la plus ancienne.
D’étranges prétentions ont été faites à propos de l’art de Chrétien dans certains milieux, au point qu’on hésite à leur accorder ne serait-ce qu’un écho ici. Le lecteur moderne peut se faire sa propre opinion sur l’art du poète, et cette opinion sera probablement peu élevée. Monotonie, manque de proportion, répétitions vaines, motivation insuffisante, subtilités fastidieuses, et indécences menaçantes, voire réelles, figurent parmi les défauts les plus marquants qui dissuaderont, et pourraient même troubler, le lecteur peu familier avec l’art littéraire médiéval.
Dans un tel cas, rien de mieux que ce qu’un éditeur puisse faire, c’est de préparer le lecteur à passer outre ces défauts courants et à lui faire prendre conscience de l’importance littéraire de ce poète du XIIe siècle.
Chrétien de Troyes a écrit en Champagne durant le troisième quart du XIIe siècle. Nous ne connaissons ni le début ni la fin de sa vie, mais nous savons qu’il a vécu entre 1160 et 1172, peut-être en tant que héraut d’armes (selon Gaston Paris, d’après « Lancelot » 5591-94) à Troyes, où se trouvait la cour de sa mécène, la comtesse Marie de Champagne. Elle était fille de Louis VII et de cette célèbre Éléonore d’Aquitaine, telle qu’on l’appelle dans les histoires anglaises, qui venait du sud de la France…
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1137 : arrivée d’abord à Paris, puis en Angleterre, elle a peut-être contribué à l’introduction de ces idéaux de courtoisie et de dévouement envers les femmes qui devaient bientôt devenir le fondement de la société européenne. La comtesse Marie, possédant les mêmes goûts et talents que sa mère royale, fit de sa cour une sorte de laboratoire social où ces idéaux provençaux d’une société parfaite furent replantés dans un sol propice. D’après des témoignages contemporains, l’autorité de cette célèbre dame féodale était considérable et largement reconnue. La vieille ville de Troyes, où elle tenait sa cour, doit être indiquée en gros sur toute carte de l’histoire littéraire. C’est là en effet que Chrétien fut amené à écrire quatre romans qui, ensemble, constituent l’expression la plus complète que nous ayons d’un même auteur sur les idéaux de la chevalerie française. Ces romans, écrits en distiques rimés à huit syllabes, traitent respectivement d’Erec et Enide, de Cligés, d’Yvain et de Lancelot. Un autre poème, « Perceval le Gallois », fut composé vers 1175 pour Philippe, comte de Flandre, à qui Chrétien resta attaché durant ses dernières années. Ce dernier poème n’est pas inclus dans la présente traduction en raison de sa longueur exceptionnelle – 32 000 vers –, car Chrétien n’a écrit que les 9 000 premiers vers ; de plus, Mlle Jessie L. Weston nous a donné une version anglaise du célèbre « Parzival » de Wolfram, qui raconte essentiellement la même histoire, bien que dans un esprit différent. Inclure ce poème, dont il n’a écrit qu’un tiers à peine, parmi les œuvres de Chrétien aurait été injuste envers lui. Il est vrai que le roman de « Lancelot » ne fut pas achevé par Chrétien, mais le poème lui appartient à tel point qu’il serait excessif de ne pas le qualifier ainsi. Les trois autres poèmes mentionnés lui appartiennent entièrement. De plus, on attribue généralement au poète deux petits textes lyriques : le roman pieux « Guillaume d’Angleterre » et une adaptation d’un épisode des « Métamorphoses » d’Ovide (VI, 426-674), intitulé « Philomena » par son rédacteur récent (C. de Boer, Paris, 1909). Tous ces textes existent et sont accessibles. Mais comme « Guillaume d’Angleterre » et « Philomena » ne sont pas universellement attribués à Chrétien, et comme ils n’ont aucun rapport avec le matériel arthurien, il semble raisonnable de limiter le présent travail à « Erec et Enide », « Cligés », « Yvain » et « Lancelot ». Le professeur Foerster, se fondant sur les meilleures connaissances dont nous disposons sur une question peu connue, a qualifié « Erec et Enide » de plus ancien roman arthurien encore existant. Il est impossible de contester cette affirmation importante, mais faisons-la un peu plus claire. Les études ont montré que, dès le haut Moyen Âge, la tradition populaire était très répandue en Grande-Bretagne et en Bretagne.
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L’existence de ces traditions communes aux peuples brittoniques a été attirée l’attention du monde littéraire par Guillaume de Malmesbury (« Gesta regum Anglorum ») et Geoffroy de Monmouth (« Historia regum Britanniae ») dans leurs histoires en latin vers 1125 et 1137 respectivement, ainsi que par le poète anglo-normand Wace peu de temps après. Au cours des siècles qui se sont écoulés entre l’époque des activités du chef légendaire vers 500 apr. J.-C. et son apparition en tant que grande figure littéraire au XIIe siècle, les universitaires se sont disputés les théories concernant la transmission du matériel dit arthurien. Il manque de documents pour l’ère sombre de la tradition populaire avant la conquête normande, ce qui laisse libre cours aux interprétations. Mais Arthur et ses chevaliers, tels que nous les voyons dans les premiers romans français, ont peu en commun avec leurs prototypes celtiques, tels que nous pouvons les entrevoir vaguement dans les légendes irlandaises, galloises et bretonnes. Chrétien appartenait à une génération de poètes français qui disposaient d’une grande quantité de folklore celtique qu’ils comprenaient imparfaitement, et en firent, bien sûr, ce qu’il n’avait jamais été auparavant : un véhicule permettant de transmettre une riche cargaison de coutumes et d’idéaux chevaleresques. En tant qu’idéal de conduite sociale, le code chevaleresque n’a jamais atteint les classes moyennes et inférieures, mais il était la religion de l’aristocratie et de l’« honnête homme » du XIIe siècle. Jamais la littérature n’a été aussi proche des idéaux d’une classe sociale à aucune époque. C’est tellement vrai que l’on a du mal à déterminer si ce sont les pratiques sociales qui ont donné naissance à la littérature, ou si, comme dans le cas des romans pastoraux du XVIIe siècle en France, il est plus juste de dire que c’est la littérature qui a suggéré à la société ses idéaux. Quoi qu’il en soit, il convient de noter que les romans d’aventure français dépeignent l’aristocratie médiévale tardive telle qu’elle aurait aimé être. Face aux contradictions flagrantes entre la réalité et l’idéal, on peut se tourner vers les chroniques de l’époque. Pourtant, même l’histoire raconte de nombreux péchés répréhensibles et de nombreuses actions héroïques accomplies grâce aux idéaux courtois du chevalerie. La dette de notre propre code social envers cette littérature de courtoisie et de sacrifice fréquent est parfaitement évidente.
La source immédiate et spécifique de Chrétien pour ses romans suscite un vif intérêt chez l’étudiant. Malheureusement, il nous a laissés dans l’incertitude. Il parle de la manière la plus vague possible des matériaux qu’il a utilisés. Il n’existe aucune preuve qu’il ait eu recours à une source écrite celtique. Nous sommes donc renvoyés aux originaux littéraires latins ou français perdus, ou aux traditions continentales contemporaines remontant à une source celtique. Ce problème très difficile reste encore sans solution pour Chrétien, tout comme pour le poète anglo-normand Beroul.
La source immédiate et spécifique de Chrétien pour ses romans suscite un vif intérêt chez l’étudiant. Malheureusement, il nous a laissés dans l’incertitude. Il parle de la manière la plus vague possible des matériaux qu’il a utilisés. Il n’existe aucune preuve qu’il ait eu recours à une source écrite celtique. Nous sommes donc renvoyés aux originaux littéraires latins ou français perdus, ou aux traditions continentales contemporaines remontant à une source celtique. Ce problème très difficile reste encore sans solution pour Chrétien, tout comme pour le poète anglo-normand Beroul.
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qui a écrit sur Tristan vers 1150. Le matériau était manifestement à portée de main et Chrétien l’a approprié, sans bien comprendre son esprit primitif, mais en le considérant comme un cadre pour la société idéale rêvée mais non réalisée à son époque. Ajoutons à cette perspicacité littéraire une solide connaissance des fables classiques, une certaine maîtrise de la doctrine ecclésiastique, ainsi qu’une grande aisance dans l’usage des phrases, des figures de style et des rimes ; voilà les fondements de l’art de Chrétien tels que nous les découvrirons à une étude plus approfondie.
Un poète narrateur français du XIIe siècle disposait de trois catégories de sujets parmi lesquels choisir : des légendes liées à l’histoire de France (« matière de France »), des légendes liées à Arthur et à d’autres héros celtiques (« matière de Bretagne »), et des récits tirés de l’histoire ou de la mythologie de Grèce et de Rome, disponibles en traductions latines et françaises (« matière de Rome la grant »). Dans « Cligés », Chrétien nous dit que ses premières tentatives en tant que poète furent les traductions en français de certaines parties des œuvres les plus populaires d’Ovide : les « Métamorphoses », l’« Ars Amatoria », et peut-être les « Remedia Amoris ». Mais il semble avoir choisi très tôt pour domaine de prédilection les récits d’origine celtique traitant d’Arthur, de la Table Ronde et d’autres aspects de la folklore celtique. Non seulement il était conscient de l’intérêt littéraire de ce matériel une fois adapté au goût des lecteurs français, mais il mérite également d’avoir conféré à ce folklore quelque peu brut un polissage et une élégance typiquement français, éléments indissociables des légendes arthuriennes dans toute la littérature moderne.
Bien que Beroul, et peut-être d’autres poètes, aient auparavant basé des poèmes romantiques sur des héros celtiques individuels tels que Tristan, c’est néanmoins à Chrétien, pour autant que nous puissions en juger, qu’il revient l’honneur considérable d’avoir fait de la cour d’Arthur un centre littéraire et un point de ralliement pour une multitude de chevaliers et de dames engagés dans une série infinie d’aventures amoureuses et de quêtes périlleuses. Plutôt que d’attribuer sans réserve cette importante convention littéraire à Chrétien, il convient de garder à l’esprit que tous ses poèmes supposent que ses lecteurs connaissent bien les héros de la cour dont il parle. On pourrait supposer que d’autres récits, racontés avant ses versions, étaient déjà en vogue. Certains critiques iraient même jusqu’à affirmer que Chrétien appartenait plutôt à la fin qu’au début d’une école de writers français spécialisés dans les romans arthuriens. Mais, si c’est le cas, nous ne possédons pas ces versions antérieures, et en l’absence de concurrents, Chrétien peut être salué comme un innovateur au sein des écoles poétiques contemporaines.
Un poète narrateur français du XIIe siècle disposait de trois catégories de sujets parmi lesquels choisir : des légendes liées à l’histoire de France (« matière de France »), des légendes liées à Arthur et à d’autres héros celtiques (« matière de Bretagne »), et des récits tirés de l’histoire ou de la mythologie de Grèce et de Rome, disponibles en traductions latines et françaises (« matière de Rome la grant »). Dans « Cligés », Chrétien nous dit que ses premières tentatives en tant que poète furent les traductions en français de certaines parties des œuvres les plus populaires d’Ovide : les « Métamorphoses », l’« Ars Amatoria », et peut-être les « Remedia Amoris ». Mais il semble avoir choisi très tôt pour domaine de prédilection les récits d’origine celtique traitant d’Arthur, de la Table Ronde et d’autres aspects de la folklore celtique. Non seulement il était conscient de l’intérêt littéraire de ce matériel une fois adapté au goût des lecteurs français, mais il mérite également d’avoir conféré à ce folklore quelque peu brut un polissage et une élégance typiquement français, éléments indissociables des légendes arthuriennes dans toute la littérature moderne.
Bien que Beroul, et peut-être d’autres poètes, aient auparavant basé des poèmes romantiques sur des héros celtiques individuels tels que Tristan, c’est néanmoins à Chrétien, pour autant que nous puissions en juger, qu’il revient l’honneur considérable d’avoir fait de la cour d’Arthur un centre littéraire et un point de ralliement pour une multitude de chevaliers et de dames engagés dans une série infinie d’aventures amoureuses et de quêtes périlleuses. Plutôt que d’attribuer sans réserve cette importante convention littéraire à Chrétien, il convient de garder à l’esprit que tous ses poèmes supposent que ses lecteurs connaissent bien les héros de la cour dont il parle. On pourrait supposer que d’autres récits, racontés avant ses versions, étaient déjà en vogue. Certains critiques iraient même jusqu’à affirmer que Chrétien appartenait plutôt à la fin qu’au début d’une école de writers français spécialisés dans les romans arthuriens. Mais, si c’est le cas, nous ne possédons pas ces versions antérieures, et en l’absence de concurrents, Chrétien peut être salué comme un innovateur au sein des écoles poétiques contemporaines.
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Et maintenant, considérons les défauts que tout lecteur moderne détectera sans tarder dans le style de Chrétien. La plupart de ses défauts marquants sont communs à toute la littérature narrative médiévale. On peut les attribuer au temps extraordinairement libre de la classe pour qui elle était écrite — une classe toujours prête à lire une vieille histoire racontée à nouveau, et qui tolérerait n’importe quelle description, aussi détaillée soit-elle. Les loisirs de cette catégorie de lecteurs étaient les joutes, la chasse et l’amour. D’où la prédominance de ces sujets dans la littérature de leurs heures de loisir. Aucun détail des joutes ou de la chasse n’était étranger ou indésirable pour ces lecteurs ; aucune argumentation subtile concernant l’art d’aimer n’était trop abstraite pour plaire à une génération immergée dans une casuistique et des allégories amoureuses. Et si certaines scènes nous semblent indécentes, il faut tout de même, après comparaison avec d’autres auteurs de son époque, accorder à Chrétien une peine légère. Il est certain qu’il a cherché à éviter ce qui était indécent, comme le faisaient en général les auteurs de poésie narrative. Pour apprécier pleinement le traitement chaste de Chrétien, il faut connaître d’autres formes de littérature médiévale, telles que les fabliaux, les farces et les pièces morales, dans lesquelles les règles de bienséance ne imposaient aucune contrainte. Quant au manque de sens des proportions chez notre poète, ainsi qu’à sa négligence dans la motivation adéquate de nombreux épisodes, aucune excuse ne peut être avancée. Il n’est pas toujours coupable ; certains épisodes témoignent d’une maîtrise poétique. Mais un poète, familier, comme lui, de poésie latine de premier ordre et qui faisait de son art sa profession, aurait dû traiter son matériau avec plus de discernement, même au XIIe siècle. L’accent n’est pas toujours mis avec discernement, ni son récit toujours exempt de complications dans son développement.
Il a été question de l’utilisation par Chrétien de ses sources. Certains critiques ont tendance à minimiser l’originalité du poète français en soulignant des analogies frappantes dans les fables classiques et celtiques. Une attention particulière a été portée à la défense de la fontaine et au service d’une maîtresse fée dans « Yvain », à la captivité des sujets d’Arthur dans le royaume de Gorre, telle que racontée dans « Lancelot », qui rappelle si insistentiellement le traitement du royaume de la Mort, d’où un dieu ou un héros finit par libérer ceux qui y sont emprisonnés, ainsi qu’à la mort royale de Phénix dans « Cligés », avec ses nombreuses variantes. Ces épisodes ne sont que des exemples de parallélismes que le lecteur observateur pourra remarquer. Le point difficile à déterminer, lorsqu’on parle de concepts si répandus dans la littérature classique et médiévale, est la source immédiate d’où ces concepts sont parvenus à Chrétien. La liste des œuvres de référence annexée à ce volume
Il a été question de l’utilisation par Chrétien de ses sources. Certains critiques ont tendance à minimiser l’originalité du poète français en soulignant des analogies frappantes dans les fables classiques et celtiques. Une attention particulière a été portée à la défense de la fontaine et au service d’une maîtresse fée dans « Yvain », à la captivité des sujets d’Arthur dans le royaume de Gorre, telle que racontée dans « Lancelot », qui rappelle si insistentiellement le traitement du royaume de la Mort, d’où un dieu ou un héros finit par libérer ceux qui y sont emprisonnés, ainsi qu’à la mort royale de Phénix dans « Cligés », avec ses nombreuses variantes. Ces épisodes ne sont que des exemples de parallélismes que le lecteur observateur pourra remarquer. Le point difficile à déterminer, lorsqu’on parle de concepts si répandus dans la littérature classique et médiévale, est la source immédiate d’où ces concepts sont parvenus à Chrétien. La liste des œuvres de référence annexée à ce volume
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cela permettra à l’étudiant d’approfondir cette question très débattue et nous permettra d’éviter d’examiner ici les arguments en la matière. Cependant, des parallèles si convaincants ont été avancés par des chercheurs en légendes irlandaises et galloises pour de nombreux épisodes féeriques et romantiques de Chrétien que l’on ne peut manquer d’être impressionné par le fait que Chrétien était en contact, soit par la tradition orale, soit par la tradition littéraire, avec les populations de Grande-Bretagne et de Bretagne, et que nous avons là son inspiration la plus directe. Le professeur Foerster, s’opposant fermement à la soi-disant théorie anglo-normande qui suppose l’existence de romans anglo-normands perdus en langue française comme sources de Chrétien de Troyes, a néanmoins raison lorsqu’il insiste sur ce qui, pour nous, constitue l’originalité essentielle du poète français. Le lecteur ordinaire d’aujourd’hui se souciera autant que le lecteur du XIIe siècle de savoir comment le poète a trouvé les motifs et les épisodes de ses histoires, qu’il les ait empruntés ou inventés lui-même. Tout poète doit être jugé non pas comme un « découvreur », mais comme un « utilisateur » du patrimoine commun des idées. L’étude des sources de la poésie médiévale, menée avec tant de persévérance par les universitaires, peut certes éclairer les courants principaux de la tradition littéraire, mais elle n’affecte en rien, positivement ou négativement, l’art personnel du poète dans sa manière de traiter son sujet. Sur ce point, il peut plaider sa propre cause devant le jury.
L’originalité de Chrétien réside donc dans sa représentation de l’idéal social de l’aristocratie française au XIIe siècle. D’après ce que nous savons, il fut le premier à créer dans les langues vulgaires une vaste cour où hommes et femmes vivaient conformément aux règles de courtoisie, où la vérité était dite, où la générosité était sans limite, où les faibles et les innocents étaient protégés par des hommes dévoués au culte de l’honneur et à la quête d’une réputation irréprochable. L’honneur et l’amour attiraient l’attention de cette société ; ce sont là sa religion, dans un sens bien plus réel que celle de l’Église. La perfection était atteignable selon ce code éthique : Gauvain, par exemple, était un chevalier parfait. Bien que les idéaux de cette cour et ceux du christianisme coïncident à bien des égards, l’amour courtois et la morale chrétienne sont irreconciliables. Ce matériel arthurien, tel que l’a utilisé Chrétien, est fondamentalement immoral selon les critères chrétiens. Il ne fait aucun doute que les poètes comme le public savaient cela, et c’est là que résidait son charme pour une société où les relations entre les sexes étaient strictement régies par l’Église et les pratiques féodales, plutôt que par les sentiments des individus concernés. L’amour passionné de
L’originalité de Chrétien réside donc dans sa représentation de l’idéal social de l’aristocratie française au XIIe siècle. D’après ce que nous savons, il fut le premier à créer dans les langues vulgaires une vaste cour où hommes et femmes vivaient conformément aux règles de courtoisie, où la vérité était dite, où la générosité était sans limite, où les faibles et les innocents étaient protégés par des hommes dévoués au culte de l’honneur et à la quête d’une réputation irréprochable. L’honneur et l’amour attiraient l’attention de cette société ; ce sont là sa religion, dans un sens bien plus réel que celle de l’Église. La perfection était atteignable selon ce code éthique : Gauvain, par exemple, était un chevalier parfait. Bien que les idéaux de cette cour et ceux du christianisme coïncident à bien des égards, l’amour courtois et la morale chrétienne sont irreconciliables. Ce matériel arthurien, tel que l’a utilisé Chrétien, est fondamentalement immoral selon les critères chrétiens. Il ne fait aucun doute que les poètes comme le public savaient cela, et c’est là que résidait son charme pour une société où les relations entre les sexes étaient strictement régies par l’Église et les pratiques féodales, plutôt que par les sentiments des individus concernés. L’amour passionné de
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Tristan pour Iseut, Lancelot pour Guenièvre, Cligès pour Phénix fascinent à la fois la société chrétienne conventionnelle du XIIe siècle et celle du XXe siècle, mais il n’existe qu’un seul nom chez les hommes pour désigner de telles relations, et ni la droiture ni la raison ne s’y appliquent. Même Tennyson, malgré tout ce qu’il a fait pour spiritualiser ce matériau, a été contraint de dépeindre la dissolution et la ruine inévitables de la cour d’Arthur. Chrétien connaissait bien la différence entre le bien et le mal, entre la raison et la passion, comme le lecteur de « Cligès » peut l’apprendre par lui-même. Phénix n’était pas Iseut, et elle ne voulait pas que son Cligès devienne un Tristan. Infidélité, si l’on veut, mais pas « ménage à trois ». Tant « Erec » que « Yvain » présentent une morale conventionnelle. Mais « Lancelot » est flagrantement immoral, et le poète prend soin de préciser qu’il doit cette romance particulière à sa mécène Marie de Champagne. Il affirme que c’est elle qui lui a fourni à la fois le « matériau » et le « sens », c’est-à-dire le sujet de l’histoire et sa méthode de traitement.
Les universitaires ont cherché à établir la chronologie des œuvres du poète et ont été tentés de spéculer sur l’évolution de ses idées littéraires et morales. La chronologie proposée par le professeur Foerster est généralement acceptée, et il est peu probable qu’il se trompe lorsqu’il suppose que les œuvres de Chrétien ont été écrites dans cet ordre : le « Tristan » perdu (dont l’existence est niée par Gaston Paris dans le « Journal des Savants », 1902, p. 297 sq.), « Erec et Enide », « Cligès », « Lancelot », « Yvain », « Perceval ». Les arguments en faveur de cette chronologie, fondés sur une critique externe ainsi que sur une critique interne, peuvent être trouvés dans les introductions aux éditions récentes du professeur Foerster. Lorsque nous spéculons sur l’évolution des idées morales de Chrétien, nous ne nous appuyons pas sur des bases aussi solides. Comme nous l’avons vu, ses normes varient considérablement d’une romance à l’autre. Il est facile de voir dans quelle mesure cette variation est due à des circonstances fortuites imposées par la nature de son sujet ou par les goûts de son public, et dans quelle mesure elle résulte de convictions changeantes. En examinant certains romanciers contemporains, on comprend à quel point il est dangereux de juger des convictions morales telles qu’elles se reflètent dans les œuvres littéraires. « Lancelot » doit être la pierre angulaire de toute théorie concernant l’évolution morale de Chrétien. L’hypothèse suivante est plausible, si la chronologie de Foerster est correcte. Après les œuvres de sa jeunesse, composées de poèmes lyriques et de traductions incarnant les idéaux d’Ovide et de l’école des troubadours contemporains, Chrétien s’est tourné vers le matériel arthurien et a entamé une nouvelle voie. « Erec » est la plus ancienne romance arthurienne qui soit parvenue jusqu’à nous.
Les universitaires ont cherché à établir la chronologie des œuvres du poète et ont été tentés de spéculer sur l’évolution de ses idées littéraires et morales. La chronologie proposée par le professeur Foerster est généralement acceptée, et il est peu probable qu’il se trompe lorsqu’il suppose que les œuvres de Chrétien ont été écrites dans cet ordre : le « Tristan » perdu (dont l’existence est niée par Gaston Paris dans le « Journal des Savants », 1902, p. 297 sq.), « Erec et Enide », « Cligès », « Lancelot », « Yvain », « Perceval ». Les arguments en faveur de cette chronologie, fondés sur une critique externe ainsi que sur une critique interne, peuvent être trouvés dans les introductions aux éditions récentes du professeur Foerster. Lorsque nous spéculons sur l’évolution des idées morales de Chrétien, nous ne nous appuyons pas sur des bases aussi solides. Comme nous l’avons vu, ses normes varient considérablement d’une romance à l’autre. Il est facile de voir dans quelle mesure cette variation est due à des circonstances fortuites imposées par la nature de son sujet ou par les goûts de son public, et dans quelle mesure elle résulte de convictions changeantes. En examinant certains romanciers contemporains, on comprend à quel point il est dangereux de juger des convictions morales telles qu’elles se reflètent dans les œuvres littéraires. « Lancelot » doit être la pierre angulaire de toute théorie concernant l’évolution morale de Chrétien. L’hypothèse suivante est plausible, si la chronologie de Foerster est correcte. Après les œuvres de sa jeunesse, composées de poèmes lyriques et de traductions incarnant les idéaux d’Ovide et de l’école des troubadours contemporains, Chrétien s’est tourné vers le matériel arthurien et a entamé une nouvelle voie. « Erec » est la plus ancienne romance arthurienne qui soit parvenue jusqu’à nous.
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langue, mais il est presque certainement pas le premier à avoir été écrit. C’est une histoire parfaitement claire : d’amour, de séparation et de réconciliation à travers les personnages d’Erec et de sa charmante bien-aimée Enide. L’analyse psychologique des motivations d’Erec lorsqu’il met Enide à l’épreuve mérite attention ; elle est plus subtile que tout ce que nous connaissons dans la littérature française antérieure. Le poème est un roman épisodique inséré dans la biographie d’un héros arthurien, où l’on accorde comme d’habitude une place importante à ses aventures. « Cligés » semble relier, de manière arbitraire, une histoire byzantine d’origine douteuse à la cour d’Arthur. On pense que cette histoire incarne le même motif que l’histoire bien connue du stratagème employé par la femme de Salomon contre lui, et que la source de Chrétien, comme il le prétend lui-même, était littéraire (cf. Gaston Paris dans « Journal des Savants », 1902, p. 641-655). La scène où Fenice feint la mort afin de rejoindre son amant est un parallèle de nombreuses autres dans l’histoire littéraire, et évoquera bien sûr la situation dans Roméo et Juliette. Ce roman illustre bien l’attrait de la cour d’Arthur en tant que centre littéraire, ainsi que son rôle de point de ralliement pour les chevaliers courtois, quelles que soient leurs origines. Le poème a été qualifié d’« Anti-Tristan », en raison de sa critique du amour de Tristan et Iseut, que Chrétien aurait raconté dans ses années précédentes. Viendra ensuite « Lancelot », avec sa dédicace significative à la comtesse de Champagne. De toutes les œuvres du poète, cette histoire du sauvetage de Guenièvre par son amant semble exprimer le plus fidèlement les idéaux de la cour de Marie, dans lesquels dévotion et courtoisie ne cachent que faiblement l’amour libre. « Yvain » représente un retour aux penchants naturels du poète, sous forme de roman épisodique, tandis que « Perceval » couronne son œuvre par sa note pure et élevée, sans pour autant receler cette touche de mysticisme religieux qui marquera plus tard « Parzival » de Wolfram von Eschenbach. « Guillaume d’Angleterre » est un roman pseudo-historique d’aventure dans lequel les souffrances terrestres et la récompense finale de la piété sont présentées de manière conventionnelle. Il manque d’inspiration, son place est difficile à déterminer, et son auteurat est remis en question par certains. Il se situe en dehors du matériel arthurien, et il n’existe aucun indice sur sa place dans l’évolution de l’art de Chrétien, s’il s’agit bien de son œuvre. Quelques mots doivent être consacrés à la place de Chrétien dans l’histoire de la poésie narrative médiévale. Les chants épiques héroïques de France, consacrés soit au conflit du christianisme sous la direction de la France contre les Sarrasins, soit aux luttes et rivalités entre les vassaux français, étaient déjà courants depuis peut-être un siècle avant que notre poète ne commence à…
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Écrire. Ces poèmes épiques, dont une soixantaine ont survécu, dépeignent une société féodale guerrière, virile et sans sentimentalisme, dont l’occupation principale était le combat, et dont les idéaux dominants étaient la foi en Dieu, la loyauté envers les liens familiaux féodaux et le courage au combat. La place de la femme y est relativement obscure, et on y parle peu de l’amour. C’est une poésie de la virilité vigoureuse, d’une morale intransigeante, et de coups durs donnés et subis pour Dieu, pour le christianisme et pour le roi de France. Cette poésie est écrite en vers de dix ou douze syllabes, regroupés d’abord en « tirades » assonancées, puis en vers rimés, de longueurs inégales. Elle s’adressait à une société encore homogène, et au début, sans doute, toutes les couches de la population l’écoutaient avec autant d’intérêt. En tant que poésie, elle est monotone, dépourvue de sens des proportions, alourdie afin de faciliter la mémorisation par les récitateurs professionnels, et dénuée de figures de style, d’imagination ou de fantaisie. Sa prétention à l’exactitude historique a engendré une approche prosaïque du style des chroniques. Mais son inspiration était noble, sa conception des devoirs humains était élevée. Elle offre un portrait réaliste de l’époque qui l’a produite, l’époque des premières croisades, et jusqu’à aujourd’hui, nous choisirions Roland et Olivier comme modèles de citoyenneté plutôt que Tristan et Lancelot. Les poèmes épiques, traitant des personnages pseudo-historiques qui ont combattu dans des guerres civiles et étrangères sous Charlemagne, sont restés le divertissement littéraire préféré des classes moyennes jusqu’à la fin du XIIIe siècle. Le professeur Bedier s’efforce actuellement d’expliquer l’influence extraordinaire que ces poèmes ont eue sur le public, et de prouver qu’ils remplissaient une fonction précise lorsqu’ils étaient utilisés par l’Église tout au long de la période des croisades pour célébrer des sanctuaires locaux et promouvoir un christianisme martial. Mais le raffinement qui commença à pénétrer les idéaux de l’aristocratie française vers le milieu du XIIe siècle exigeait une expression différente dans la littérature narrative. La mythologie et l’histoire grecques et romaines furent mises à profit avec quelque succès pour répondre à cette nouvelle demande. Le « Roman de Thèbes », le « Roman d’Alexandre », le « Roman de Troie » et sa continuation logique, le « Roman d’Énée », sont autant de tentatives du XIIe siècle pour revêtir la légende classique des habits de la chevalerie médiévale. Mais ce qui convenait mieux pour répondre à cette nouvelle demande fut la découverte, peut-être en Bretagne, peut-être dans le sud de l’Angleterre, par les Anglo-Normands perspicaces, d’un vaste corpus de matériel légendaire qui, pour autant que nous le sachions, n’avait jamais auparavant fait l’objet d’un traitement littéraire approfondi. L’existence d’une demande littéraire et cette découverte de matériel permettant de la satisfaire rapidement constituent l’un
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L’une des coïncidences les plus remarquables de l’histoire littéraire. Il semble que la fierté des populations celtiques envers un héros celtique, aidée et encouragée par Geoffroy de Monmouth qui fut le premier à montrer les possibilités romantiques de ce matériau, ait fait d’Arthur, chef britannique obscur, un conquérant du monde. Ainsi, déjà dans la « Historia regum Britaniae » de Geoffroy, Arthur devient un protagoniste conscient, rival de Charlemagne en termes de popularité. Cette conception grandiose d’Arthur a persisté en Angleterre, mais elle n’a pas intéressé les Français. Pour Chrétien, Arthur n’avait aucune signification politique ; il n’était rien de plus que l’arbitre de sa cour pour toutes les questions de justice et de courtoisie. L’entourage très réaliste de Charlemagne, composé de barons vigoureux et occupés, est remplacé par une cour de chevaliers élégants et de dames oisives. Le cadre de Charlemagne est historique et géographique ; celui d’Arthur est idéal et imaginaire. Dans les plus anciennes épopées, on ne trouve que des hommes pieux et quelques femmes modestes ; dans les romans arthuriens, on rencontre des gentilshommes et des dames plus élégants et séduisants que quiconque dans les épopées, mais moins forts en foi et en sens du devoir face au vice, en raison d’une atmosphère épuisante de loisir et de décadence morale. Bien que l’Église ait tenté sa chance avec « Parzival », elle n’a jamais pu maîtriser aussi efficacement ce matériau celtique, car il contenait trop d’éléments totalement contraires aux enseignements essentiels du christianisme. Une simple comparaison entre la fin glorieuse des pairs de Charlemagne combattant pour leur Dieu et leur roi à Roncevaux et les carrières vaines et dilettantes des chevaliers d’Arthur dans les joutes et la chasse montrera mieux que des mots seuls où réside la différence.
L’étudiant de l’histoire des idéaux sociaux et moraux trouvera beaucoup d’intérêt dans les romans de Chrétien. Les références médiévales montrent qu’il était considéré par ses successeurs immédiats, tout comme aujourd’hui lorsqu’on le juge objectivement, comme un maître de l’art du récit. Plus que tout autre poète narrateur, il fut pris pour modèle tant en France qu’à l’étranger. Le professeur F. M. Warren a exposé en détail les subtilités de l’art poétique pratiqué par Chrétien et ses contemporains (voir « Some Features of Style in Early French Narrative Poetry, 1150-1170 » dans « Modern Philology », vol. III, p. 179-209 ; vol. III, p. 513-539 ; vol. IV, p. 655-675). Les poètes de son propre pays le citaient avec respect, et les poètes étrangers le louaient grandement par des traductions directes ou en développant les thèmes qu’il avait popularisés. Les chevaliers rendus célèbres par Chrétien franchirent bientôt les frontières et obtinrent la citoyenneté dans des régions aussi diverses que
L’étudiant de l’histoire des idéaux sociaux et moraux trouvera beaucoup d’intérêt dans les romans de Chrétien. Les références médiévales montrent qu’il était considéré par ses successeurs immédiats, tout comme aujourd’hui lorsqu’on le juge objectivement, comme un maître de l’art du récit. Plus que tout autre poète narrateur, il fut pris pour modèle tant en France qu’à l’étranger. Le professeur F. M. Warren a exposé en détail les subtilités de l’art poétique pratiqué par Chrétien et ses contemporains (voir « Some Features of Style in Early French Narrative Poetry, 1150-1170 » dans « Modern Philology », vol. III, p. 179-209 ; vol. III, p. 513-539 ; vol. IV, p. 655-675). Les poètes de son propre pays le citaient avec respect, et les poètes étrangers le louaient grandement par des traductions directes ou en développant les thèmes qu’il avait popularisés. Les chevaliers rendus célèbres par Chrétien franchirent bientôt les frontières et obtinrent la citoyenneté dans des régions aussi diverses que
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Allemagne, Angleterre, Scandinavie, Hollande, Italie, et dans une moindre mesure en Espagne et au Portugal. La tendance inévitable des XIVe et XVe siècles à réduire la poésie en prose affecta le matériel arthurien ; de vastes compilations en prose incarnèrent finalement par l’impression ce qui était auparavant exprimé en vers, et c’est sous cette forme que les histoires furent connues des générations ultérieures, jusqu’à ce que le regain d’intérêt pour le Moyen Âge mette au jour les manuscrits en vers.
À part certains épisodes des romans de Chrétien, l’étudiant sera surtout intéressé par la manière dont l’amour y est représenté. Sur ce sujet, nous pouvons entendre parler l’homme de son temps. « Cligés » contient l’ensemble de la doctrine amoureuse de Chrétien, tandis que Lancelot en est l’amant le plus parfait. Son emprunt à Ovide n’a pas encore été indiqué avec suffisante précision. Un code élaboré pour régir les sentiments et leur expression fut développé indépendamment par les troubadours de Provence au début du XIIe siècle. Ces idéaux provençaux de la vie de cour furent transportés en France du Nord, en partie suite à un mariage royal en 1137 et à la croisade de 1147, et là, des poètes tels que Chrétien les rassemblèrent et les fusionnèrent avec la doctrine ovidienne pour en faire une formulation hautement complexe mais parfaitement définie des relations idéales entre les sexes. Nulle part dans les langues vulgaires on ne trouve une meilleure formulation de ces relations que dans « Cligés ».
Nous laissons donc Chrétien s’exprimer à travers les âges pour lui-même et sa génération. Il doit être lu comme un conteur plutôt qu’un poète, comme un casuiste plutôt qu’un philosophe. Mais une fois toutes les déductions faites, son importance en tant qu’artiste littéraire et fondateur d’une précieuse tradition littéraire le distingue de tous les autres poètes des races latines entre la fin de l’Empire et l’avènement de Dante.
— W. W. COMFORT.
À part certains épisodes des romans de Chrétien, l’étudiant sera surtout intéressé par la manière dont l’amour y est représenté. Sur ce sujet, nous pouvons entendre parler l’homme de son temps. « Cligés » contient l’ensemble de la doctrine amoureuse de Chrétien, tandis que Lancelot en est l’amant le plus parfait. Son emprunt à Ovide n’a pas encore été indiqué avec suffisante précision. Un code élaboré pour régir les sentiments et leur expression fut développé indépendamment par les troubadours de Provence au début du XIIe siècle. Ces idéaux provençaux de la vie de cour furent transportés en France du Nord, en partie suite à un mariage royal en 1137 et à la croisade de 1147, et là, des poètes tels que Chrétien les rassemblèrent et les fusionnèrent avec la doctrine ovidienne pour en faire une formulation hautement complexe mais parfaitement définie des relations idéales entre les sexes. Nulle part dans les langues vulgaires on ne trouve une meilleure formulation de ces relations que dans « Cligés ».
Nous laissons donc Chrétien s’exprimer à travers les âges pour lui-même et sa génération. Il doit être lu comme un conteur plutôt qu’un poète, comme un casuiste plutôt qu’un philosophe. Mais une fois toutes les déductions faites, son importance en tant qu’artiste littéraire et fondateur d’une précieuse tradition littéraire le distingue de tous les autres poètes des races latines entre la fin de l’Empire et l’avènement de Dante.
— W. W. COMFORT.
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EREC ET ENIDE 11
(Versets 1-26.) Le proverbe des paysans dit que beaucoup de choses sont méprisées alors qu’elles valent bien plus que ce qu’on pense. C’est pourquoi il est sage de tirer le meilleur parti de toute intelligence que l’on possède. Car celui qui néglige cela risque fort d’omettre de dire quelque chose qui pourrait par la suite procurer une grande joie. Ainsi, Chrétien de Troyes affirme qu’il faut toujours étudier et s’efforcer de parler bien et d’enseigner le bien ; il tire d’une histoire d’aventure un argument convaincant montrant que celui qui ne fait pas un usage judicieux de ses connaissances tant que Dieu lui accorde sa grâce n’est pas sage. L’histoire concerne Erec, fils de Lac — une histoire que ceux qui vivent de raconter des histoires ont l’habitude de mutiler et de gâcher en présence de rois et de comtes. Et maintenant, je vais commencer ce récit qui sera rappelé aussi longtemps que durera le christianisme. Telle est la prétention de Chrétien.
(Versets 27-66.) Un jour de Pâques au printemps, le roi Arthur tint cour à sa ville de Cardigan. Jamais on n’avait vu une cour si riche : de nombreux chevaliers valeureux, courageux et audacieux y étaient présents, ainsi que de riches dames et jeunes filles, douces et belles, filles de rois. Mais avant que la cour ne se disperse, le roi dit à ses chevaliers qu’il souhaitait chasser le Cerf Blanc, afin de respecter dignement cette ancienne coutume. Lorsque mon seigneur Gawain entendit cela, il fut très mécontent et dit : « Sire, vous n’obtiendrez ni remerciements ni bienveillance de cette chasse. Nous savons depuis longtemps quelle est cette coutume du Cerf Blanc : celui qui parvient à tuer le Cerf Blanc doit, quoi qu’il arrive, embrasser la plus belle jeune fille de votre cour. Mais cela pourrait entraîner de grands malheurs, car il y a ici cinq cents jeunes filles de haute naissance, douces et prudentes, filles de rois, et chacune d’elles a pour amoureux un chevalier audacieux et vaillant, prêt à défendre, que ce soit juste ou non, que celle qui est sa dame est la plus belle et la plus douce de toutes. » Le roi répondit : « Je le sais bien ; pourtant je n’y renoncerai pas pour autant, car la parole d’un roi ne doit jamais être contredite. Demain matin, nous irons tous joyeusement chasser le Cerf Blanc dans la forêt des aventures. Ce sera une chasse très agréable. »
(Versets 67-114.) Ainsi, tout fut arrangé pour le lendemain matin, à l’aube. Le jour suivant, dès que l’aube se leva, le roi se leva et s’habilla.
(Versets 1-26.) Le proverbe des paysans dit que beaucoup de choses sont méprisées alors qu’elles valent bien plus que ce qu’on pense. C’est pourquoi il est sage de tirer le meilleur parti de toute intelligence que l’on possède. Car celui qui néglige cela risque fort d’omettre de dire quelque chose qui pourrait par la suite procurer une grande joie. Ainsi, Chrétien de Troyes affirme qu’il faut toujours étudier et s’efforcer de parler bien et d’enseigner le bien ; il tire d’une histoire d’aventure un argument convaincant montrant que celui qui ne fait pas un usage judicieux de ses connaissances tant que Dieu lui accorde sa grâce n’est pas sage. L’histoire concerne Erec, fils de Lac — une histoire que ceux qui vivent de raconter des histoires ont l’habitude de mutiler et de gâcher en présence de rois et de comtes. Et maintenant, je vais commencer ce récit qui sera rappelé aussi longtemps que durera le christianisme. Telle est la prétention de Chrétien.
(Versets 27-66.) Un jour de Pâques au printemps, le roi Arthur tint cour à sa ville de Cardigan. Jamais on n’avait vu une cour si riche : de nombreux chevaliers valeureux, courageux et audacieux y étaient présents, ainsi que de riches dames et jeunes filles, douces et belles, filles de rois. Mais avant que la cour ne se disperse, le roi dit à ses chevaliers qu’il souhaitait chasser le Cerf Blanc, afin de respecter dignement cette ancienne coutume. Lorsque mon seigneur Gawain entendit cela, il fut très mécontent et dit : « Sire, vous n’obtiendrez ni remerciements ni bienveillance de cette chasse. Nous savons depuis longtemps quelle est cette coutume du Cerf Blanc : celui qui parvient à tuer le Cerf Blanc doit, quoi qu’il arrive, embrasser la plus belle jeune fille de votre cour. Mais cela pourrait entraîner de grands malheurs, car il y a ici cinq cents jeunes filles de haute naissance, douces et prudentes, filles de rois, et chacune d’elles a pour amoureux un chevalier audacieux et vaillant, prêt à défendre, que ce soit juste ou non, que celle qui est sa dame est la plus belle et la plus douce de toutes. » Le roi répondit : « Je le sais bien ; pourtant je n’y renoncerai pas pour autant, car la parole d’un roi ne doit jamais être contredite. Demain matin, nous irons tous joyeusement chasser le Cerf Blanc dans la forêt des aventures. Ce sera une chasse très agréable. »
(Versets 67-114.) Ainsi, tout fut arrangé pour le lendemain matin, à l’aube. Le jour suivant, dès que l’aube se leva, le roi se leva et s’habilla.
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et il enfile une veste courte pour son voyage dans la forêt. Il ordonne aux chevaliers de se lever et aux chevaux d’être prêts. Ils sont déjà à cheval, et ils partent, armés d’arc et de flèches. Derrière eux, la Reine monte sur son cheval, emmenant avec elle une jeune fille. C’était une servante, fille d’un roi, qui chevauchait un palfre blanc. Après eux suivait rapidement un chevalier nommé Erec, qui appartenait à la Table Ronde et jouissait d’une grande renommée à la cour. Parmi tous les chevaliers qui ont jamais existé, aucun n’a reçu autant de louanges ; il était si beau que nulle part au monde on n’aurait eu besoin de chercher un chevalier plus beau que lui. Il était très beau, courageux et courtois, bien qu’il n’eût pas encore vingt-cinq ans. Jamais il n’y eut, à son âge, un homme de plus grande chevalerie. Et que dire de ses vertus ? Monté sur son cheval, vêtu d’une cape d’hermine, il arrivait au galop le long du chemin, portant une robe en soie fleurie magnifique, faite à Constantinople. Il avait mis des bas en brocart, bien faits et taillés, et lorsque ses éperons dorés furent solidement attachés, il s’assit fermement dans ses étriers. Il ne portait d’arme que son épée. Alors qu’il galopait, au coin d’une rue, il rencontra la Reine et dit : « Ma dame, si cela vous plaît, j’aimerais volontiers vous accompagner sur ce chemin, n’ayant d’autre but que de vous tenir compagnie. » La Reine le remercia : « Beau ami, je trouve vraiment votre compagnie agréable ; je ne pourrais en avoir de meilleure. » (v. 115-124.) Puis ils chevauchèrent à toute vitesse jusqu’à entrer dans la forêt, où le groupe qui les avait précédés avait déjà lancé la chasse au cerf. Certains soufflaient dans leurs cors, d’autres criaient ; les chiens se jetaient en avant à la poursuite du cerf, courant, attaquant et aboyant ; les archers tiraient sans cesse. Et devant eux tous chevauchait le Roi sur un cheval de chasse espagnol. (v. 125-154.) La Reine Guenièvre était dans la forêt, à l’affût des aboiements des chiens ; à ses côtés se trouvaient Erec et la jeune fille, qui était très courtoise et belle. Mais ceux qui poursuivaient le cerf étaient si loin d’eux que, aussi attentivement qu’ils écoutassent pour entendre le son du cor ou les aboiements des chiens, ils ne pouvaient plus entendre ni chevaux, ni chasseurs, ni chiens. Ainsi, tous trois arrêtèrent leurs chevaux dans une clairière au bord du chemin. Ils y étaient restés peu de temps lorsqu’ils aperçurent un chevalier armé sur son destrier, avec un bouclier accroché autour du cou et une lance à la main. La Reine l’aperçut de loin. À sa droite chevauchait une jeune fille de noble allure, et devant eux, sur un mulet, venait un nain tenant à la main un fouet noué. Lorsque la Reine Guenièvre vit ce chevalier élégant et gracieux, elle désira en savoir davantage.
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qui il était et qui était sa dame. Alors elle ordonna à sa dame d’aller rapidement lui parler.
(V. 155-274.) « Dame », dit la Reine, « va et dis à ce chevalier de venir à moi en emmenant sa dame avec lui. » La jeune fille se dirigea d’un pas tranquille droit vers le chevalier. Mais le nain méchant sortit à sa rencontre, son fouet à la main, en criant : « Halte, jeune fille, que viens-tu faire ici ? Tu n’avanceras pas plus loin. » « Nain », dit-elle, « laisse-moi passer. Je souhaite parler à ce chevalier ; c’est la Reine qui m’envoie. » Le nain, grossier et méprisant, se posta au milieu du chemin et dit : « Tu n’as rien à faire ici. Retourne-toi. Il n’est pas convenable que tu parles à un chevalier si excellent. » La dame avança et tenta de le dépasser de force, le tenant en peu de estime en voyant à quel point il était petit. Alors le nain leva son fouet en la voyant venir vers lui et tenta de la frapper au visage. Elle leva le bras pour se protéger, mais il leva à nouveau la main et la frappa sur la paume nue ; il la frappa si fort que sa main devint toute noire et bleue. Comme la jeune fille ne pouvait rien faire d’autre, elle fut contrainte de retourner sur ses pas. Pleurant, elle fit demi-tour. Les larmes montèrent à ses yeux et coulèrent le long de ses joues. Lorsque la Reine vit sa dame blessée, elle fut profondément affligée et en colère, ne sachant que faire. « Ah, Erec, cher ami », dit-elle, « je suis très triste pour ma dame que ce nain a blessée. Ce chevalier doit être vraiment impoli de permettre à un tel monstre de frapper une créature si belle. Erec, cher ami, va voir ce chevalier et dis-lui de venir à moi sans tarder. Je veux le connaître, lui et sa dame. » Erec partit aussitôt, piquant des éperons dans son destrier, et se dirigea droit vers le chevalier. Le nain infâme le vit arriver et alla à sa rencontre. « Vassal », dit-il, « recule ! Car je ne sais pas quel est ton affaire ici. Je te conseille de t’éloigner. » « Écarte-toi », dit Erec, « misérable nain provocateur ! Tu es vil et importun. Laisse-moi passer. » « Tu ne le feras pas. » « Si, je le ferai. » « Tu ne le feras pas. » Erec repoussa le nain sur le côté. Le nain n’avait pas d’égal en méchanceté : il lui assena un grand coup de fouet sur le cou, de sorte que le cou et le visage d’Erec furent marqués par les coups du fouet ; des traces des lanières apparaissaient de haut en bas sur sa peau. Il savait bien qu’il ne pourrait pas obtenir la satisfaction de frapper le nain ; car il voyait que le chevalier était armé, arrogant et de mauvaises intentions, et il craignait qu’il ne le tue bientôt s’il frappait le nain en sa présence. La témérité n’est pas du courage. Ainsi, Erec agit sagement en se retirant sans plus attendre. « Ma dame », dit-il,
(V. 155-274.) « Dame », dit la Reine, « va et dis à ce chevalier de venir à moi en emmenant sa dame avec lui. » La jeune fille se dirigea d’un pas tranquille droit vers le chevalier. Mais le nain méchant sortit à sa rencontre, son fouet à la main, en criant : « Halte, jeune fille, que viens-tu faire ici ? Tu n’avanceras pas plus loin. » « Nain », dit-elle, « laisse-moi passer. Je souhaite parler à ce chevalier ; c’est la Reine qui m’envoie. » Le nain, grossier et méprisant, se posta au milieu du chemin et dit : « Tu n’as rien à faire ici. Retourne-toi. Il n’est pas convenable que tu parles à un chevalier si excellent. » La dame avança et tenta de le dépasser de force, le tenant en peu de estime en voyant à quel point il était petit. Alors le nain leva son fouet en la voyant venir vers lui et tenta de la frapper au visage. Elle leva le bras pour se protéger, mais il leva à nouveau la main et la frappa sur la paume nue ; il la frappa si fort que sa main devint toute noire et bleue. Comme la jeune fille ne pouvait rien faire d’autre, elle fut contrainte de retourner sur ses pas. Pleurant, elle fit demi-tour. Les larmes montèrent à ses yeux et coulèrent le long de ses joues. Lorsque la Reine vit sa dame blessée, elle fut profondément affligée et en colère, ne sachant que faire. « Ah, Erec, cher ami », dit-elle, « je suis très triste pour ma dame que ce nain a blessée. Ce chevalier doit être vraiment impoli de permettre à un tel monstre de frapper une créature si belle. Erec, cher ami, va voir ce chevalier et dis-lui de venir à moi sans tarder. Je veux le connaître, lui et sa dame. » Erec partit aussitôt, piquant des éperons dans son destrier, et se dirigea droit vers le chevalier. Le nain infâme le vit arriver et alla à sa rencontre. « Vassal », dit-il, « recule ! Car je ne sais pas quel est ton affaire ici. Je te conseille de t’éloigner. » « Écarte-toi », dit Erec, « misérable nain provocateur ! Tu es vil et importun. Laisse-moi passer. » « Tu ne le feras pas. » « Si, je le ferai. » « Tu ne le feras pas. » Erec repoussa le nain sur le côté. Le nain n’avait pas d’égal en méchanceté : il lui assena un grand coup de fouet sur le cou, de sorte que le cou et le visage d’Erec furent marqués par les coups du fouet ; des traces des lanières apparaissaient de haut en bas sur sa peau. Il savait bien qu’il ne pourrait pas obtenir la satisfaction de frapper le nain ; car il voyait que le chevalier était armé, arrogant et de mauvaises intentions, et il craignait qu’il ne le tue bientôt s’il frappait le nain en sa présence. La témérité n’est pas du courage. Ainsi, Erec agit sagement en se retirant sans plus attendre. « Ma dame », dit-il,
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La situation est maintenant encore pire ; car ce nain méchant m’a tellement blessé qu’il a gravement entaillé mon visage. Je n’ai pas osé le frapper ni le toucher ; mais personne ne devrait me blâmer, car j’étais complètement désarmé. Je ne faisais pas confiance au chevalier armé, qui, étant un homme laid et violent, ne prendrait pas cela à la légère et me tuerait bientôt par orgueil. Mais je vous promets ceci : si je le peux, je vengerai ma honte, ou bien je l’aggraverai. Mais mes armes sont trop loin pour m’être utiles en ce moment de détresse ; car ce matin, en partant, je les ai laissées à Cardigan. Et si j’allais les chercher là-bas, il se peut que je ne retrouve jamais le chevalier qui s’éloigne à grande vitesse. Il faut donc que je le suive immédiatement, de près ou de loin, jusqu’à ce que je trouve des armes à louer ou à emprunter. Si je trouve quelqu’un qui voudra me prêter des armes, le chevalier me trouvera vite prêt au combat. Et soyez certain, sans aucun doute, que nous nous battrons jusqu’à ce qu’il me vainque, ou que je le vainque. Si c’est possible, je serai de retour d’ici le troisième jour, et vous me verrez revenir chez moi, soit joyeux, soit triste, je ne sais pas lequel. Dame, je ne peux plus tarder, car je dois suivre le chevalier. Adieu. Je vous confie à Dieu.” Et la Reine, de la même manière, le confie à Dieu en plus de cinq cents vers, afin qu’il le protège du mal. (vv. 275-310.) Erec quitte la Reine et continue à poursuivre le chevalier. La Reine reste dans la forêt, où le Roi est arrivé avec le Cerf. Le Roi lui-même a devancé les autres lors de la chasse. Ainsi, ils ont tué et capturé le Cerf blanc, puis sont tous retournés, portant le Cerf, jusqu’à ce qu’ils reviennent à Cardigan. Après le dîner, alors que les chevaliers étaient tous de bonne humeur dans la salle, le Roi, comme c’était l’usage, parce qu’il avait capturé le Cerf, dit qu’il accorderait le baiser et ainsi respecterait la coutume du Cerf. Un grand murmure se fit entendre dans toute la cour : chacun jurait à son voisin que cela ne se ferait pas sans combat ou sans l’intervention d’une épée ou d’une lance. Chacun voulait ardemment prouver que sa dame était la plus belle de la salle. Leurs conversations n’annonçaient rien de bon, et quand mon seigneur Gawain les entendit, sachez qu’il n’apprécia pas du tout. Il s’adressa donc au Roi : « Sire, dit-il, vos chevaliers ici sont très agités, et tous parlent de ce baiser. Ils disent qu’il ne sera jamais accordé sans trouble et sans combat. » Et le Roi lui répondit sagement : « Beau neveu Gawain, donnez-moi maintenant conseil, épargnant mon honneur et ma dignité, car je n’ai aucune envie de troubles. » (vv. 311-341.) Une grande partie des meilleurs chevaliers de la cour se réunit pour conseiller. Arriva le roi Yder 14, qui fut le premier à être convoqué, suivi du roi Cadoalant, qui était très sage et courageux. Kay et Girflet vinrent aussi.
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De même, le roi Amauguin était là, ainsi qu’un grand nombre d’autres chevaliers avec eux. La discussion était en cours lorsque la reine arriva et leur raconta l’aventure qu’elle avait vécue dans la forêt, du chevalier armé qu’elle avait vu, et du petit nain malveillant qui avait frappé sa demoiselle à la main nue avec son fouet, et qui avait également frappé Erec d’un coup laid au visage ; mais que Erec avait suivi le chevalier pour obtenir vengeance, ou accroître sa honte, et comment il avait dit qu’il reviendrait, si possible, d’ici le troisième jour. « Sire », dit la reine au roi, « écoutez-moi un instant. Si ces chevaliers approuvent ce que je dis, reportez ce baiser au troisième jour, quand Erec sera de retour. » Personne ne s’y oppose, et le roi lui-même approuve ses paroles. (vv. 342-392.) Erec suit sans relâche le chevalier armé et le nain qui l’a frappé, jusqu’à ce qu’ils arrivent dans une ville bien située, forte et magnifique. Ils y entrent directement par la porte. Dans la ville, il y a une grande joie parmi les chevaliers et les dames, qui sont nombreux et beaux. Certains nourrissent dans les rues leurs faucons et leurs gerfauts en mue ; d’autres font prendre l’air à leurs tercelles, à leurs oiseaux miaulant, et à de jeunes faucons jaunes ; d’autres jouent aux dés ou à d’autres jeux de hasard, certains aux échecs, et d’autres au backgammon. Les palefreniers devant les écuries brossent et soignent les chevaux. Les dames se parfument dans leurs boudoirs. Dès qu’elles voient arriver le chevalier, qu’elles reconnaissent avec son nain et sa demoiselle, elles sortent par trois pour l’accueillir. Elles saluent tous le chevalier, mais ignorent Erec, car elles ne le connaissaient pas. Erec suit de près le chevalier à travers la ville, jusqu’à ce qu’il voie où il a trouvé logis. Alors, très joyeux, il continue un peu plus loin jusqu’à ce qu’il voie, appuyé sur des marches, un vieillard fort avancé en âge. C’était un homme agréable, aux cheveux blancs, élégant, charmant et franc. Il était assis là tout seul, semblant plongé dans ses pensées. Erec le prit pour un homme honnête qui lui donnerait immédiatement asile. Lorsqu’il passa par la porte dans la cour, le vieillard courut à sa rencontre et le salua avant même qu’Erec ait prononcé un mot. « Beau sire », dit-il, « soyez le bienvenu. Si vous daignez loger chez moi, voici ma maison, toute prête pour vous. » Erec répond : « Merci ! C’est pour cette seule raison que je suis venu ; j’ai besoin d’un endroit où passer la nuit. » (vv. 393-410.) Erec descend de son cheval, que le maître de maison emmène aussitôt par la bride, et montre une grande considération envers son invité. Le vieillard appelle sa femme et sa belle fille, qui étaient occupées à une tâche…
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dans une pièce — en faisant je ne sais quoi. La dame sortit avec sa fille, qui était vêtue d’une douce robe blanche sous laquelle pendaient de larges jupes flottantes. Par-dessus, elle portait un vêtement en lin blanc qui complétait sa tenue. Et ce vêtement était si ancien qu’il était plein de trous sur les côtés. Vraiment, ses vêtements extérieurs étaient misérables, mais son corps était beau. (v. 411-458.) La jeune fille était vraiment charmante, car la Nature avait mis tout son art à la créer. La Nature elle-même s’était émerveillée plus de cinq cents fois de la façon dont, cette fois-là, elle avait réussi à créer une créature si parfaite. Elle ne pourrait jamais plus réussir à reproduire un modèle aussi parfait. La Nature témoigne qu’on n’a jamais vu dans le monde entier une créature aussi belle. En vérité, je dis que jamais Yseut la Belle n’a eu des cheveux dorés et rayonnants au point de pouvoir être comparée à cette jeune fille. La teinte de son front et de son visage était plus claire et plus délicate que celle du lys. Mais par un art merveilleux, son visage, avec toute sa pâleur délicate, était teinté d’un rouge frais que la Nature lui avait donné. Ses yeux étaient si brillants qu’ils semblaient deux étoiles. Dieu n’a jamais formé de nez, de bouche ou d’yeux meilleurs. Que dire de sa beauté ? En vérité, elle avait été faite pour être regardée ; car en elle, on pouvait se voir comme dans un miroir. Ainsi, elle sortit de l’atelier : et lorsqu’elle vit le chevalier qu’elle n’avait jamais vu auparavant, elle recula un peu, car elle ne le connaissait pas, et, par modestie, elle rougit. Erec, de son côté, fut stupéfait en voyant une telle beauté en elle, et le vavasor lui dit : « Chère belle fille, prends ce cheval et conduis-le à l’écurie avec mes propres chevaux. Fais en sorte qu’il n’ait rien à manquer : enlève sa selle et ses rênes, donne-lui de l’avoine et de l’herbe, prends soin de lui et le soigne bien, afin qu’il soit en bonne condition. » (v. 459-546) La jeune fille prit le cheval, défit sa sangle thoracique, puis enleva ses rênes et sa selle. Le cheval était maintenant entre de bonnes mains, car elle prenait un soin extrême de lui. Elle passa une bride autour de sa tête, le frotta, le soigna et le mit à l’aise. Puis elle l’attacha à la mangeoire et plaça devant lui beaucoup d’herbe fraîche et sucrée ainsi que de l’avoine. Ensuite, elle retourna auprès de son père, qui lui dit : « Chère belle fille, prends maintenant ce gentilhomme par la main et montre-lui toute l’honneur due. Emmène-le par la main à l’étage. » La jeune fille ne tarda pas (car elle n’était pas avare en courtoisie) et le conduisit par la main à l’étage. La dame était partie devant et avait préparé la maison. Elle avait disposé des coussins brodés et des draps sur les canapés, où ils s’assirent tous les trois : Erec, avec son hôte à ses côtés.
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et la jeune fille en face d’eux. Devant eux, le feu brûlait vivement. Le vavasor n’avait qu’un seul serviteur masculin, et aucune servante pour les tâches de la chambre ou de la cuisine. Cet homme était occupé dans la cuisine à préparer de la viande et des oiseaux pour le dîner. C’était un cuisinier habile, qui savait préparer des plats dans de l’eau bouillante ainsi que des oiseaux sur une broche. Lorsqu’il eut préparé le repas conformément aux instructions reçues, il leur apporta de l’eau pour se laver dans deux bassins. La table fut bientôt mise, avec des nappes, du pain et du vin, et ils s’assirent pour dîner. Ils furent rassasiés de tout ce dont ils avaient besoin. Lorsqu’ils eurent fini et que la table fut débarrassée, Erec s’adressa ainsi à son hôte, le maître de maison : « Dites-moi, cher hôte », demanda-t-il, « pourquoi votre fille, qui est si extraordinairement belle et intelligente, est si mal et inadaptément vêtue ? » « Cher ami », répondit le vavasor, « beaucoup d’hommes sont atteints par la pauvreté, et moi aussi. Je suis affligé de la voir si mal habillée, mais je ne peux rien y faire, car je suis depuis si longtemps engagé dans la guerre que j’ai perdu, hypothéqué ou vendu toutes mes terres. Pourtant, elle serait bien habillée si je lui permettais d’accepter tout ce que les gens veulent lui donner. Le seigneur de ce château lui-même l’aurait vêtue selon la mode et lui aurait accordé tous les avantages possibles, car elle est sa nièce et il est comte. Et il n’y a aucun noble dans cette région, aussi riche et puissant soit-il, qui ne l’aurait pas volontiers prise pour épouse si j’avais donné mon consentement. Mais j’attends encore une meilleure occasion, où Dieu lui accordera encore plus d’honneur, où la fortune amènera ici quelque roi ou comte qui l’emportera avec lui, car il n’y a sous le ciel aucun roi ou comte qui aurait honte de ma fille, qui est si merveilleusement belle qu’on ne peut en trouver d’égale. Elle est certes belle ; mais bien plus que sa beauté, c’est son intelligence. Dieu n’a jamais créé personne d’aussi discret et d’aussi généreux de cœur. Quand ma fille est à mes côtés, je ne me soucie pas le moins du monde du reste du monde. Elle est ma joie et mon divertissement, ma consolation et mon bonheur, ma richesse et mon trésor, et je n’aime rien autant que son précieux être. » (Vv. 547-690.) Lorsque Erec eut écouté tout ce que son hôte lui avait dit, il lui demanda de lui dire d’où venaient tous ces chevaliers qui logeaient en ville. Car il n’y avait pas de rue ou de maison si pauvre et petite qui ne fût pleine de chevaliers, de dames et de pages. Et le vavasor lui répondit : « Cher ami, ce sont les nobles des environs ; tous, jeunes et vieux, sont venus à une fête qui doit avoir lieu dans cette ville demain ; c’est pourquoi les maisons sont si remplies. Lorsqu’ils seront tous réunis, il y aura une grande…
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Attendez demain ; car en présence de tous les gens, sur un perchoir en argent sera posé un faucon moineau âgé de cinq ou six années d’âge — le meilleur que l’on puisse imaginer. Quiconque souhaite obtenir ce faucon doit avoir une maîtresse qui soit belle, prudente et courtoise. Et s’il y a un chevalier assez audacieux pour vouloir défendre la valeur et le nom de celle qu’il considère comme la plus belle, il fera en sorte que sa maîtresse avance et soulève le faucon du perchoir, si personne n’ose s’interposer. Telle est la coutume qu’ils observent, et c’est pour cela qu’ils se rassemblent ici chaque année. Alors Erec prit la parole et lui demanda : « Beau seigneur, ne m’en veuillez pas, mais dites-moi, si vous le savez, qui est ce certain chevalier vêtu d’armes bleues et dorées, qui est passé par ici il n’y a pas longtemps, accompagné d’une jeune dame élégante, précédé par un nain bossu. » Le seigneur lui répondit alors : « C’est lui qui gagnera le faucon sans aucune opposition de la part des autres chevaliers. Je ne crois pas que quiconque osera s’opposer à lui ; cette fois, il n’y aura ni coups ni blessures. Depuis deux ans déjà, il le gagne sans être mis au défi ; et s’il le gagne encore cette année, il en aura la possession permanente. Chaque année suivante, il pourra le conserver sans contestation ni défi. » Erec répondit rapidement : « Je n’aime pas ce chevalier. Par ma parole, si j’avais des armes, je le mettrais au défi pour le faucon. Beau seigneur, je vous en prie, conseillez-moi comment je pourrais m’équiper d’armes, qu’elles soient anciennes ou nouvelles, pauvres ou riches, cela n’a pas d’importance. » Il lui répondit généreusement : « Ce serait dommage que vous vous inquiétiez pour cela ! J’ai de bonnes armes que je serai heureux de vous prêter. Dans ma maison, j’ai un haubert tissé en trois couches, choisi parmi cinq cents. J’ai aussi de belles et précieuses jambières, polies, élégantes et légères. Le casque est brillant et beau, et le bouclier tout neuf. Le cheval, l’épée et la lance, je vous les prêterai bien sûr ; donc, n’en parlons plus. » « Merci beaucoup, beau et gentil seigneur ! Mais je ne désire pas d’épée meilleure que celle que j’ai apportée avec moi, ni aucun autre cheval que le mien, car je m’en sors très bien avec lui. Si vous voulez me prêter le reste, je le considérerai comme une grande faveur. Mais il y a encore une faveur que je souhaite vous demander, à laquelle je rendrai justice si Dieu le veut, et si je sors honorablement de la bataille. » Il lui répondit franchement : « Demandez confiantement ce que vous voulez, quoi que ce soit, car rien de ce qui m’appartient ne vous manquera. » Alors Erec dit qu’il voulait défendre le faucon au nom de sa fille ; car certainement, il n’y aurait pas de jeune dame qui soit même une centième partie aussi belle qu’elle. Et s’il l’emmenait avec lui, il aurait une bonne et juste raison de prouver qu’elle avait le droit d’emporter le faucon. Puis il ajouta :
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« Sire, vous ne savez pas quel invité vous avez abrité ici, ni vous ne connaissez ma famille et mes proches. Je suis le fils d’un roi riche et puissant : mon père s’appelle le roi Lac, et les Bretons m’appellent Erec. J’appartiens à la cour du roi Arthur, et je suis avec lui depuis trois ans. Je ne sais pas si des nouvelles de mon père ou de moi ont jamais atteint cette terre. Mais je vous promets et j’jure que, si vous m’équipez d’armes et me donnez votre fille demain, lorsque je combattrai pour le faucon, je l’emporterai dans mon pays, si Dieu me accorde la victoire, et je lui donnerai une couronne à porter ; elle sera reine de trois villes. » « Ah, beau seigneur ! Est-il vrai que vous êtes Erec, le fils de Lac ? » « C’est bien moi », répondit-il. Alors le maître de maison fut très heureux et dit : « Nous avons en effet entendu parler de vous dans ce pays. Maintenant, je vous estime encore davantage, car vous êtes très vaillant et courageux. Rien ne vous sera refusé désormais de ma part. À votre demande, je vous donne ma belle fille. » Puis, prenant sa main, il dit : « Voici, je vous la donne. » Erec la reçut avec joie, et maintenant il a tout ce qu’il désirait. Ils sont tous heureux là-bas : le père est très ravi, et la mère pleure de bonheur. La jeune fille restait silencieuse ; mais elle était très heureuse et contente d’être fiancée à lui, car il était vaillant et courtois ; et elle savait qu’un jour il deviendrait roi, et qu’elle recevrait de l’honneur et serait couronnée reine richement. (Vv. 691-746.) Ils étaient restés éveillés très tard cette nuit-là. Mais maintenant les lits étaient prêts, avec des draps blancs et de doux coussins, et lorsque la conversation s’essouffla, ils allèrent tous se coucher, heureux. Erec dormit peu cette nuit-là, et le lendemain matin, à l’aube, lui et son hôte se levèrent tôt. Ils allèrent tous deux prier à l’église, où ils entendirent un ermite chanter la messe du Saint-Esprit, sans oublier de faire une offrande. Après avoir entendu la messe, ils s’agenouillèrent tous deux devant l’autel, puis retournèrent à la maison. Erec était impatient de combattre ; il demanda donc des armes, qui lui furent données. La jeune fille elle-même lui mit ses armes (bien qu’elle ne jetât aucun sort ni enchantement), attacha ses greaves en fer et les fixa avec une lanière de peau de cerf. Elle lui mit son haubert aux mailles solides, et attacha son ventail. Elle posa le casque brillant sur sa tête, l’équipant ainsi parfaitement de la tête aux pieds. À son côté, elle attacha son épée, puis ordonna que son cheval soit amené, ce qui fut fait. Il sauta aussitôt au-dessus du sol. La jeune fille apporta alors le bouclier et la lance solide : elle lui tendit le bouclier, qu’il prit et accrocha autour de son cou par la sangle. Elle plaça la lance dans sa main, et lorsqu’il l’eut saisie par la hampe, il s’adressa ainsi au gentil…
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Le vavasor dit : « Noble seigneur, si vous le permettez, préparez dès maintenant votre fille ; car je souhaite l’accompagner jusqu’à l’aigle moineau, conformément à notre accord. » Le vavasor sella alors sans tarder un palfre gris. On ne peut rien dire du harnais en raison de la misère extrême dans laquelle se trouvait le vavasor. Selle et bride furent mises en place, et la jeune fille monta librement, vêtue légèrement, sans attendre qu’on la pousse. Erec ne voulut plus retarder ; il partit donc avec la fille du seigneur à ses côtés, suivi par le gentilhomme et sa dame. (Vv. 747-862.) Erec chevauche, lance dressée, avec la belle jeune fille à ses côtés. Tous, grands et petits, les regardent avec étonnement tandis qu’ils traversent les rues. Ils se demandent alors les uns aux autres : « Qui est ce chevalier ? Il doit être vraiment vaillant et courageux pour servir d’escorte à cette belle demoiselle. Ses efforts prouveront sans doute que cette jeune fille est la plus belle de toutes. » Un homme dit à un autre : « En vérité, elle devrait avoir l’aigle moineau. » Certains louèrent la jeune fille, tandis que beaucoup disaient : « Dieu ! qui peut bien être ce chevalier, avec cette belle demoiselle à ses côtés ? » « Je ne sais pas. » « Moi non plus. » C’est ainsi que chacun parlait. « Mais son casque brillant lui va bien, tout comme son haubert, son bouclier et son épée acérée. Il est bien assis sur son destrier et a l’allure d’un vassal valeureux, bien bâti de bras, de membres et de pieds. » Tandis que tous restaient là à les regarder, eux, de leur côté, ne tardèrent pas à se placer près de l’aigle moineau, où ils attendirent le chevalier. Et voilà ! ils le voient arriver, accompagné de son nain et de sa demoiselle. Il avait entendu dire qu’un chevalier était venu chercher l’aigle moineau, mais il ne croyait pas qu’il puisse exister au monde un chevalier assez audacieux pour oser se battre contre lui. Il comptait le vaincre rapidement et le mettre à terre. Tout le monde le connaissait bien, et tous l’accueillirent et l’accompagnèrent dans une foule bruyante : chevaliers, écuyers, dames et jeunes filles se hâtèrent de le suivre. Menant tous eux, le chevalier chevauchait fièrement, avec sa demoiselle et son nain à ses côtés, et se dirigea rapidement vers l’aigle moineau. Mais partout autour, il y avait une telle foule de gens grossiers et vulgaires qu’il était impossible de toucher l’aigle ou de s’approcher de l’endroit où il se trouvait. Alors le comte arriva sur les lieux et menaça la foule avec un fouet qu’il tenait à la main. La foule recula, et le chevalier avança et dit doucement à sa dame : « Ma dame, cet oiseau, si parfaitement plumé et si beau, devrait vous appartenir en tant que part légitime ; car vous êtes merveilleusement belle et pleine de charme. Il vous appartiendra certainement tant que je vivrai. Avancez, ma chère, et soulevez l’aigle de son perchoir. »
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La jeune fille était sur le point d’étendre la main lorsque Erec se hâta de la défier, prêtant peu attention à l’arrogance de l’autre. « Demoiselle », s’écria-t-il, « reculez ! Allez vous amuser avec une autre, car vous n’avez aucun droit sur celle-ci. Malgré tout, je dis que ce faucon ne sera jamais à vous. Il mérite mieux que vous – oui, bien plus belle et bien plus gracieuse. » L’autre chevalier était très en colère ; mais Erec ne lui prêta pas attention et ordonna à sa propre demoiselle de faire un pas en avant. « Belle dame », s’écria-t-il, « avancez. Prenez le faucon sur son perchoir, car il est juste que vous l’ayez. Demoiselle, venez ! Car je me vanterai de le défendre si quelqu’un ose intervenir. Aucune femme ne vous surpasse en beauté ou en valeur, en grâce ou en honneur, pas plus que la lune ne surpasse le soleil. » L’autre ne put le supporter davantage en entendant ainsi Erec se proposer courageusement au combat. « Vassal », s’écria-t-il, « qui es-tu pour me disputer ainsi ce faucon ? » Erec lui répondit hardiment : « Je suis un chevalier d’une autre terre. Je suis venu pour obtenir ce faucon ; car il est juste, je le répète, que ma demoiselle l’ait. » « Va-t’en ! » s’écria l’autre, « cela n’arrivera jamais. La folie t’a amené ici. Si tu veux avoir le faucon, tu devras payer cher pour cela. » « Payer, vassal ? Comment ? » « Tu dois me combattre, si tu ne veux pas me le céder. » « Tu parles folie », s’écria Erec ; « pour moi, ce ne sont que des menaces vaines ; je te crains à peine. » « Alors je te défie ici et maintenant. Le combat est inévitable. » Erec répondit : « Que Dieu m’aide maintenant ; car je n’ai jamais rien désiré autant. » Bientôt, vous entendrez le bruit du combat. (vv. 863-1080.) La grande place fut dégagée, avec les gens rassemblés tout autour. Ils s’éloignèrent l’un de l’autre d’un demi-hectare, puis poussèrent leurs chevaux l’un contre l’autre ; ils se frappèrent avec la pointe de leurs lances, si fort que les boucliers furent percés et brisés ; les lances se fendirent et craquèrent ; les selles volèrent en éclats derrière eux. Ils durent perdre leurs étriers, si bien qu’ils tombèrent tous deux au sol, tandis que les chevaux s’enfuyaient à travers la plaine. Bien qu’atteints par les lances, ils se relevèrent rapidement et tirèrent leurs épées de leurs fourreaux. Avec une grande férocité, ils s’attaquèrent l’un l’autre, échangeant de violents coups d’épée, si bien que les casques furent écrasés et firent résonner des sons. Le choc des épées était féroce, alors qu’ils assenaient de grands coups sur le cou et les épaules. Car ce n’était pas là un simple jeu : ils brisaient tout ce qu’ils touchaient, coupant les boucliers et fracassant les hauberts. Les épées étaient rouges de sang vermeil. Le combat dura longtemps ; mais ils se battirent avec tant de vigueur qu’ils devinrent fatigués et abattus. Les deux demoiselles pleuraient, et chaque chevalier voyait sa dame pleurer en levant les mains vers Dieu.
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et priez afin qu’Il accorde les honneurs de la bataille à celui qui lutte pour elle. « Ha ! vassal », dit le chevalier à Erec, « retirons-nous et reposons un peu ; car ces coups que nous portons sont trop faibles. Nous devons porter des coups plus puissants ; car le soir approche. Il est honteux et très déshonorant que cette bataille dure si longtemps. Regardez là-bas cette douce jeune fille qui pleure pour vous et implore Dieu. Elle prie pour vous avec tant de tendresse, tout comme la mienne prie pour moi. Certes, nous devrions faire de notre mieux avec nos épées d’acier pour le bien de nos amours. » Erec répond : « Vous avez bien parlé. » Alors ils se reposent un instant, Erec regardant sa dame qui prie doucement pour lui. Tandis qu’il était assis et la contemplait, une grande force se rassembla en lui. Son amour et sa beauté l’inspirèrent d’une grande audace. Il se souvint de la reine, à qui il avait promis de venger l’affront subi, ou de le rendre encore plus grand. « Ah ! misérable », dit-il, « pourquoi attend-je ? Je n’ai pas encore vengé l’offense causée par ce vassal lorsque son nain m’a frappé dans la forêt. » Sa colère renaquit en lui tandis qu’il appelait le chevalier : « Vassal », dit-il, « je vous convoque de nouveau au combat. Nous avons trop longtemps reposé ; reprenons maintenant notre lutte. » Et celui-ci répondit : « Ce n’est pas un obstacle pour moi. » Aussitôt, ils s’affrontèrent de nouveau. Tous deux étaient d’excellents escrimeurs. Dès sa première attaque, le chevalier aurait blessé Erec s’il ne l’avait habilement paré. Néanmoins, il le frappa si fort sur le bouclier, près de sa tempe, qu’il en arracha un morceau de son casque. La lame, frôlant son bonnet blanc, descendit, traversant le bouclier jusqu’à la boucle, et entaillant plus d’un pied du côté de son haubert. Il dut alors être complètement étourdi, car l’acier froid pénétra dans la chair de sa cuisse. Que Dieu le protège maintenant ! Si le coup n’avait pas glissé, il aurait transpercé son corps. Mais Erec n’était nullement découragé : il lui rendit ce qui lui était dû, et, l’attaquant avec audace, le frappa à l’épaule si violemment que ni le bouclier ni l’haubert ne purent empêcher l’épée de pénétrer jusqu’à l’os. Le sang rouge coula jusqu’à sa ceinture. Les deux vassaux étaient de redoutables combattants : ils se battaient avec honneur, car aucun ne pouvait gagner un seul pied de terrain sur l’autre. Leurs hauberts étaient si déchirés et leurs boucliers si abîmés qu’il ne restait presque rien d’eux pour servir de protection. Ils se battaient donc complètement exposés. Chacun perdait beaucoup de sang, et tous deux devenaient de plus en plus faibles. Il frappait Erec, et Erec le frappait à son tour. Erec lui assena un coup si terrible sur le casque qu’il le stupéfia complètement. Puis il continua à le frapper encore et encore, lui portant trois coups successifs.
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qui fendit complètement le casque et coupa la coiffe en dessous. L’épée atteignit même le crâne et coupa un os de sa tête, sans toutefois pénétrer dans le cerveau. Il trébucha et chancela, et tandis qu’il titubait, Erec le poussa, le faisant tomber sur son côté droit. Erec lui saisit le casque et le détacha de force de sa tête, puis défit les lacets du voile, de sorte que sa tête et son visage furent complètement exposés. Lorsqu’Erec se souvint de l’insulte infligée par le nain dans la forêt, il aurait coupé sa tête s’il n’avait pas imploré miséricorde. « Ah ! vassal, dit-il, tu m’as vaincu. Aie pitié de moi maintenant, et ne me tue pas après m’avoir vaincu et fait prisonnier : cela ne t’apportera jamais louange ni gloire. Si tu me touches encore, tu commettras un grand crime. Tiens, prends mon épée ; je te la donne. » Erec, cependant, ne la prit pas, mais répondit : « Je suis sur le point de te tuer. » « Ah ! gentil chevalier, pitié ! Pour quel crime, en vérité, ou pour quelle faute devrais-tu me haïr avec une haine mortelle ? Je ne t’ai jamais vu avant aujourd’hui, à ma connaissance, et je n’ai jamais eu l’intention de te causer honte ou tort. » Erec répliqua : « En réalité, si. » « Ah, seigneur, dites-moi quand ! Car je ne vous ai jamais vu, à ma mémoire, et si je vous ai causé du tort, je me livre à votre merci. » Alors Erec dit : « Vassal, c’est moi qui étais hier dans la forêt avec la reine Guenièvre, lorsque tu as permis à ton nain mal élevé de frapper la suivante de ma dame. Il est honteux de frapper une femme. Ensuite, il m’a frappé, me prenant pour un simple roturier. Tu as été coupable d’une insolence extrême en voyant une telle infamie et en permettant avec indifférence à un tel monstre de frapper la suivante et moi-même. Pour un tel crime, je peux très bien te haïr ; car tu as commis une grave offense. Tu vas maintenant te constituer mon prisonnier et te rendre sans délai auprès de ma dame, que tu trouveras certainement à Cardigan, si tu te diriges vers là-bas. Tu y arriveras cette nuit même, car ce n’est pas sept lieues d’ici, je pense. Tu lui remettras toi-même, ta suivante et ton nain, pour qu’elle fasse ce qu’elle voudra ; et dis-lui que je lui envoie le message que demain j’arriverai, satisfait, en apportant avec moi une suivante si belle, si sage et si noble qu’elle n’a pas d’égale au monde entier. Tu peux lui dire cela fidèlement. Et maintenant, je veux connaître ton nom. » Alors il dut dire malgré lui : « Seigneur, mon nom est Yder, fils de Nut. Ce matin, je ne pensais pas qu’un homme seul, par la force des armes, puisse me vaincre. Maintenant, j’ai découvert par expérience qu’il existe un homme meilleur que moi. Vous êtes un très vaillant chevalier, et je vous jure ici et maintenant ma fidélité : je vais sans délai me livrer aux mains de la reine. Mais »
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Dis-moi sans réserve quel peut être ton nom. À qui dois-je dire que c’est lui qui m’envoie ? Car je suis prêt à partir. Et il répond : « Je te dirai mon nom sans déguisement : c’est Erec. Va, et dis-lui que c’est moi qui t’ai envoyée auprès d’elle. » « Je vais maintenant, et je te promets que je mettrai mon nain, ma demoiselle et moi-même entièrement à sa disposition (tu n’as pas à craindre), et je lui donnerai des nouvelles de toi et de ta demoiselle. » Alors Erec reçut sa parole donnée, et le comte ainsi que tous les gens autour des dames et des seigneurs furent présents à cet accord. Certains étaient joyeux, d’autres abattus ; certains tristes, d’autres heureux. Les plus joyeux étaient ceux qui pensaient à la demoiselle en vêtements blancs, fille du pauvre vavasor au cœur doux et généreux ; mais sa propre demoiselle et ceux qui lui étaient dévoués étaient affligés pour Yder.
(Vv. 1081-1170.) Yder, contraint d’honorer sa promesse, ne voulut pas tarder davantage et monta aussitôt sur son destrier. Mais pourquoi faire une longue histoire ? Emmenant son nain et sa demoiselle, ils traversèrent les forêts et les plaines, avançant droit jusqu’à arriver à Cardigan. Dans la serre située à l’extérieur de la grande salle, Gawain, Kay le sénéchal et de nombreux autres seigneurs étaient rassemblés. Le sénéchal fut le premier à apercevoir ceux qui approchaient, et dit à mon seigneur Gawain : « Sire, mon cœur devine que le vassal qui vient là-bas est celui dont la Reine a parlé comme ayant commis hier envers elle une telle insulte. Si je ne me trompe pas, il y a trois personnes dans le groupe, car je vois le nain et la demoiselle. » « C’est vrai », dit mon seigneur Gawain ; « c’est bien une demoiselle et un nain qui viennent droit vers nous avec le chevalier. Le chevalier lui-même est entièrement armé, mais son bouclier n’est pas intact. Si la Reine le voyait, elle le reconnaîtrait. Allons, sénéchal, va l’appeler tout de suite ! » Il partit donc aussitôt et la trouva dans l’une des chambres. « Ma dame », dit-il, « vous souvenez-vous du nain qui vous a irritée hier en blessant votre demoiselle ? » « Oui, je m’en souviens très bien. Sénéchal, avez-vous des nouvelles de lui ? Pourquoi l’avez-vous mentionné ? » « Dame, parce que j’ai vu un chevalier errant armé sur un cheval gris, et si mes yeux ne m’ont pas trompé, j’ai vu une demoiselle avec lui ; il me semble que le nain vient aussi avec eux, celui qui tient encore le fouet par lequel Erec a été fouetté. » Alors la Reine se leva rapidement et dit : « Allons vite, sénéchal, voir s’il s’agit bien du vassal. S’il s’agit de lui, sois certain que je te le dirai dès que je le verrai. » Et Kay dit : « Je te le montrerai. Monte dans la serre où vos chevaliers sont rassemblés. C’est de là que nous l’avons vu arriver, et mon seigneur Gawain… »
(Vv. 1081-1170.) Yder, contraint d’honorer sa promesse, ne voulut pas tarder davantage et monta aussitôt sur son destrier. Mais pourquoi faire une longue histoire ? Emmenant son nain et sa demoiselle, ils traversèrent les forêts et les plaines, avançant droit jusqu’à arriver à Cardigan. Dans la serre située à l’extérieur de la grande salle, Gawain, Kay le sénéchal et de nombreux autres seigneurs étaient rassemblés. Le sénéchal fut le premier à apercevoir ceux qui approchaient, et dit à mon seigneur Gawain : « Sire, mon cœur devine que le vassal qui vient là-bas est celui dont la Reine a parlé comme ayant commis hier envers elle une telle insulte. Si je ne me trompe pas, il y a trois personnes dans le groupe, car je vois le nain et la demoiselle. » « C’est vrai », dit mon seigneur Gawain ; « c’est bien une demoiselle et un nain qui viennent droit vers nous avec le chevalier. Le chevalier lui-même est entièrement armé, mais son bouclier n’est pas intact. Si la Reine le voyait, elle le reconnaîtrait. Allons, sénéchal, va l’appeler tout de suite ! » Il partit donc aussitôt et la trouva dans l’une des chambres. « Ma dame », dit-il, « vous souvenez-vous du nain qui vous a irritée hier en blessant votre demoiselle ? » « Oui, je m’en souviens très bien. Sénéchal, avez-vous des nouvelles de lui ? Pourquoi l’avez-vous mentionné ? » « Dame, parce que j’ai vu un chevalier errant armé sur un cheval gris, et si mes yeux ne m’ont pas trompé, j’ai vu une demoiselle avec lui ; il me semble que le nain vient aussi avec eux, celui qui tient encore le fouet par lequel Erec a été fouetté. » Alors la Reine se leva rapidement et dit : « Allons vite, sénéchal, voir s’il s’agit bien du vassal. S’il s’agit de lui, sois certain que je te le dirai dès que je le verrai. » Et Kay dit : « Je te le montrerai. Monte dans la serre où vos chevaliers sont rassemblés. C’est de là que nous l’avons vu arriver, et mon seigneur Gawain… »
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Lui-même vous y attend. Ma dame, hâtons-nous d’y aller, car nous avons trop tardé ici. Alors la Reine se leva, alla à la fenêtre et se plaça à côté de monseigneur Gawain ; elle reconnut aussitôt le chevalier. « Ha ! mes seigneurs », s’écria-t-elle, « c’est bien lui. Il a traversé de grands périls. Il a été au combat. Je ne sais pas si Erec a vengé sa douleur, ou si ce chevalier a vaincu Erec. Mais son bouclier est couvert de bosses, et son haubert est trempé de sang, si bien qu’il est plutôt rouge que blanc. » « En vérité, ma dame », dit monseigneur Gawain, « je suis tout à fait certain que vous avez raison. Son haubert est couvert de sang, et abîmé par les coups, ce qui montre clairement qu’il a été au combat. On voit facilement que la bataille a été acharnée. Bientôt nous recevrons de lui des nouvelles qui nous apporteront joie ou tristesse : soit Erec l’envoie ici comme prisonnier à votre discrétion, soit il vient, plein de fierté, pour se vanter devant nous d’avoir vaincu ou tué Erec. Je ne pense pas qu’il puisse apporter d’autres nouvelles. » La Reine dit : « J’ai le même avis. » Et tous les autres disent : « Cela peut très bien être le cas. » (Vv. 1171-1243.) Pendant ce temps, Yder entre par la porte du château, apportant des nouvelles. Ils descendirent tous du pavillon et allèrent à sa rencontre. Yder monta sur la terrasse royale et y descendit de son cheval. Gawain prit la jeune fille et l’aida à descendre de son palfren ; le nain, de son côté, descendit également. Plus de cent chevaliers se tenaient là, et lorsque les trois nouveaux arrivants eurent tous mis pied à terre, on les conduisit devant le Roi. Dès que Yder vit la Reine, il s’inclina profondément et la salua en premier, puis le Roi et ses chevaliers, et dit : « Dame, je suis envoyé ici comme votre prisonnier par un gentilhomme, un chevalier vaillant et noble, dont mon nain a hier abîmé le visage avec son fouet noué. Il m’a vaincu au combat et m’a mis en défaite. Dame, voici le nain que je vous amène : il est venu se rendre à votre discrétion. Je vous amène moi-même, ma jeune fille et mon nain, pour que vous fassiez de nous ce que vous voudrez. » La Reine ne resta plus silencieuse et lui demanda des nouvelles d’Erec : « Dites-moi », dit-elle, « si vous le voulez bien, savez-vous quand Erec arrivera ? » « Demain, dame, et avec lui une jeune fille qu’il amènera, la plus belle que j’aie jamais connue. » Après avoir transmis son message, la Reine, qui était bonne et sensée, lui dit poliment : « Ami, puisque vous vous fiez à ma miséricorde, votre détention sera moins sévère ; car je n’ai aucune envie de vous nuire. Mais dites-moi maintenant, que Dieu vous aide, quel est votre nom ? » Et il répondit : « Dame, mon nom est Yder, fils de Nut. » Et ils surent alors qu’il disait
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la vérité. Alors la Reine se leva, alla devant le Roi et dit : « Sire, avez-vous entendu ? Vous avez bien fait d’attendre Erec, le vaillant chevalier. Je vous ai donné de bons conseils hier, lorsque je vous ai conseillé d’attendre son retour. Cela prouve qu’il est sage de suivre les conseils. » Le Roi répondit : « Ce n’est pas un mensonge ; c’est plutôt parfaitement vrai que celui qui écoute les conseils n’est pas un sot. Heureusement, nous avons suivi vos conseils hier. Mais si vous tenez à moi, libérez ce chevalier de sa captivité, à condition qu’il consente à rejoindre désormais ma maison et ma cour ; et s’il ne consente pas, qu’il subisse les conséquences. » Lorsque le Roi eut parlé ainsi, la Reine libéra aussitôt le chevalier ; mais à cette condition qu’il reste désormais à la cour. Il n’eut pas besoin d’être pressé pour donner son accord de rester. Il faisait désormais partie de la cour et de la maison auxquelles il n’appartenait pas auparavant. Alors des serviteurs accoururent pour lui enlever ses armes.
(Vv. 1244-1319.) Maintenant, nous devons revenir à Erec, que nous avions laissé sur le champ où s’était déroulée la bataille. Même Tristan, lorsqu’il tua le féroce Morhot sur l’île de Saint Samson 113, ne provoqua pas une telle joie que celle qu’ils célébrèrent ici pour Erec. Grand et petit, maigre et robuste — tous le louent et vantent son courage de chevalier. Il n’y a pas un seul chevalier qui ne s’écrie : « Seigneur, quel vassal ! Sous le ciel, il n’y a personne comme lui ! » Ils le suivent jusqu’à ses quartiers, le louant et parlant beaucoup de lui. Même le Comte lui-même l’embrasse, lui qui était plus que tout autre heureux, et dit : « Sire, si vous le souhaitez, vous devriez, par droit, loger dans ma maison, puisque vous êtes le fils du roi Lac. Si vous acceptiez mon hospitalité, vous me feriez une grande honneur, car je vous considère comme mon vassal. Beau seigneur, si cela vous convient, je vous en prie, logez chez moi. » Erec répondit : « Que cela ne vous déplaise pas, mais je ne quitterai pas ce soir mon hôte, qui m’a fait tant d’honneur en me donnant sa fille. Que dites-vous, monsieur ? N’est-ce pas un cadeau beau et précieux ? » « Oui, sire », répondit le Comte ; « en vérité, le cadeau est excellent et bon. La jeune fille elle-même est belle et intelligente, et de plus, elle est de naissance très noble. Vous devez savoir que sa mère est ma sœur. Assurément, je suis heureux au fond du cœur que vous daigniez accepter ma nièce. Une fois de plus, je vous en prie, logez chez moi cette nuit. » Erec répondit : « Ne me demandez plus rien. Je ne le ferai pas. » Alors le Comte vit qu’une insistance supplémentaire était inutile, et dit : « Sire, comme il vous plaira ! Il vaut mieux ne plus en parler ; mais moi et mes chevaliers serons tous avec vous cette nuit pour vous réjouir et vous tenir compagnie. » Lorsque Erec l’entendit, il le remercia et retourna à la demeure de son hôte, accompagné du Comte. Des dames et des chevaliers étaient
(Vv. 1244-1319.) Maintenant, nous devons revenir à Erec, que nous avions laissé sur le champ où s’était déroulée la bataille. Même Tristan, lorsqu’il tua le féroce Morhot sur l’île de Saint Samson 113, ne provoqua pas une telle joie que celle qu’ils célébrèrent ici pour Erec. Grand et petit, maigre et robuste — tous le louent et vantent son courage de chevalier. Il n’y a pas un seul chevalier qui ne s’écrie : « Seigneur, quel vassal ! Sous le ciel, il n’y a personne comme lui ! » Ils le suivent jusqu’à ses quartiers, le louant et parlant beaucoup de lui. Même le Comte lui-même l’embrasse, lui qui était plus que tout autre heureux, et dit : « Sire, si vous le souhaitez, vous devriez, par droit, loger dans ma maison, puisque vous êtes le fils du roi Lac. Si vous acceptiez mon hospitalité, vous me feriez une grande honneur, car je vous considère comme mon vassal. Beau seigneur, si cela vous convient, je vous en prie, logez chez moi. » Erec répondit : « Que cela ne vous déplaise pas, mais je ne quitterai pas ce soir mon hôte, qui m’a fait tant d’honneur en me donnant sa fille. Que dites-vous, monsieur ? N’est-ce pas un cadeau beau et précieux ? » « Oui, sire », répondit le Comte ; « en vérité, le cadeau est excellent et bon. La jeune fille elle-même est belle et intelligente, et de plus, elle est de naissance très noble. Vous devez savoir que sa mère est ma sœur. Assurément, je suis heureux au fond du cœur que vous daigniez accepter ma nièce. Une fois de plus, je vous en prie, logez chez moi cette nuit. » Erec répondit : « Ne me demandez plus rien. Je ne le ferai pas. » Alors le Comte vit qu’une insistance supplémentaire était inutile, et dit : « Sire, comme il vous plaira ! Il vaut mieux ne plus en parler ; mais moi et mes chevaliers serons tous avec vous cette nuit pour vous réjouir et vous tenir compagnie. » Lorsque Erec l’entendit, il le remercia et retourna à la demeure de son hôte, accompagné du Comte. Des dames et des chevaliers étaient
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rassemblés là, et le vavasor était ravi. Dès que Erec arriva, plus d’une douzaine de chevaliers coururent rapidement pour lui ôter ses armes. Quiconque se trouvait dans cette maison aurait pu assister à une scène joyeuse. Erec s’assit en premier ; puis tous les autres s’installèrent tour à tour sur les canapés, les coussins et les bancs. À côté d’Erec, le comte prit place, ainsi que la jeune fille au visage radieux qui nourrissait le faucon tant disputé avec l’aile d’un pluvier au bout de son poignet. Ce jour-là, elle avait acquis une grande honneur, joie et prestige, et elle était très heureuse, tant pour l’oiseau que pour son seigneur. Elle ne pouvait être plus heureuse, et elle le montrait clairement, sans cacher sa joie. Tout le monde voyait à quel point elle était gaie, et dans toute la maison régnait une grande allégresse pour le bonheur de la servante qu’ils aimaient.
(V. 1320-1352.) Erec s’adressa alors au vavasor : « Beau hôte, beau ami, beau seigneur ! Vous m’avez fait une grande honneur, et il sera amplement rendu. Demain, j’emporterai votre fille avec moi à la cour du roi, où je souhaite l’épouser ; et si vous restez ici un peu, j’enverrai quelqu’un vous chercher aussitôt. Je vous ferai escorter dans le pays qui appartient maintenant à mon père, mais qui sera bientôt le mien. Il est loin d’ici — loin, vraiment. Là-bas, je vous donnerai deux villes, très splendides, riches et magnifiques. Vous serez seigneur de Roadan, fondée à l’époque d’Adam, et d’une autre ville voisine, non moins précieuse. Les gens l’appellent Montrevel, et mon père n’a pas de ville meilleure. Avant que le troisième jour ne soit écoulé, je vous enverrai beaucoup d’or et d’argent, des fourrures tachetées et grises, ainsi que de précieux tissus de soie pour vous parer, vous et votre femme, ma chère dame. Demain à l’aube, je souhaite emmener votre fille à la cour, vêtue comme elle l’est actuellement. Je veux que ma dame, la reine, la habille de sa plus belle robe en satin et en tissu écarlate. »
(V. 1353-1478.) Il y avait près de là une jeune fille, très honorable, prudente et vertueuse. Elle était assise sur un banc à côté de la jeune fille en chemise blanche, et c’était sa propre cousine, la nièce de mon seigneur le comte. Lorsqu’elle apprit que Erec comptait emmener sa cousine, vêtue de manière si misérable, à la cour de la reine, elle en parla au comte. « Seigneur, dit-elle, ce serait une honte pour vous plus que pour quiconque si ce chevalier emmenait votre nièce avec lui dans un tel état. » Le comte répondit : « Douce nièce, donnez-lui vos meilleures robes. » Mais Erec entendit la conversation et dit : « En aucun cas, mon seigneur. Soyez assuré que rien au monde ne pourrait me pousser à lui donner une autre robe avant que la reine elle-même ne la lui accorde. » Lorsque la jeune fille entendit cela,
(V. 1320-1352.) Erec s’adressa alors au vavasor : « Beau hôte, beau ami, beau seigneur ! Vous m’avez fait une grande honneur, et il sera amplement rendu. Demain, j’emporterai votre fille avec moi à la cour du roi, où je souhaite l’épouser ; et si vous restez ici un peu, j’enverrai quelqu’un vous chercher aussitôt. Je vous ferai escorter dans le pays qui appartient maintenant à mon père, mais qui sera bientôt le mien. Il est loin d’ici — loin, vraiment. Là-bas, je vous donnerai deux villes, très splendides, riches et magnifiques. Vous serez seigneur de Roadan, fondée à l’époque d’Adam, et d’une autre ville voisine, non moins précieuse. Les gens l’appellent Montrevel, et mon père n’a pas de ville meilleure. Avant que le troisième jour ne soit écoulé, je vous enverrai beaucoup d’or et d’argent, des fourrures tachetées et grises, ainsi que de précieux tissus de soie pour vous parer, vous et votre femme, ma chère dame. Demain à l’aube, je souhaite emmener votre fille à la cour, vêtue comme elle l’est actuellement. Je veux que ma dame, la reine, la habille de sa plus belle robe en satin et en tissu écarlate. »
(V. 1353-1478.) Il y avait près de là une jeune fille, très honorable, prudente et vertueuse. Elle était assise sur un banc à côté de la jeune fille en chemise blanche, et c’était sa propre cousine, la nièce de mon seigneur le comte. Lorsqu’elle apprit que Erec comptait emmener sa cousine, vêtue de manière si misérable, à la cour de la reine, elle en parla au comte. « Seigneur, dit-elle, ce serait une honte pour vous plus que pour quiconque si ce chevalier emmenait votre nièce avec lui dans un tel état. » Le comte répondit : « Douce nièce, donnez-lui vos meilleures robes. » Mais Erec entendit la conversation et dit : « En aucun cas, mon seigneur. Soyez assuré que rien au monde ne pourrait me pousser à lui donner une autre robe avant que la reine elle-même ne la lui accorde. » Lorsque la jeune fille entendit cela,
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Elle répondit : « Hélas ! beau seigneur, puisque vous insistez pour emmener ma cousine ainsi vêtue d’une chemise et d’une robe blanches, et puisque vous êtes déterminé à ce qu’elle n’ait aucun de mes vêtements, je souhaite lui offrir un cadeau différent. J’ai trois bons poneys, aussi bons que ceux du roi ou du comte : un alezan, un tacheté, et l’autre noir avec des pattes avant blanches. Je vous le jure, même si vous aviez cent poneys à choisir, vous n’en trouveriez pas de meilleur que celui tacheté. Les oiseaux dans le ciel ne volent pas plus vite que ce poney ; il n’est pas trop fougueux, mais convient parfaitement à une dame. Un enfant peut le monter, car il n’est ni nerveux ni rétive, il ne mord ni ne donne de coups de pied, et ne devient jamais indomptable. Quiconque cherche quelque chose de mieux ne sait pas ce qu’il veut. Son pas est si doux et régulier que l’on se sent plus à l’aise sur son dos que dans une barque. » Alors Erec dit : « Ma chère, je n’ai aucune objection à ce qu’elle accepte ce cadeau ; au contraire, j’approuve cette offre et ne veux pas qu’elle la refuse. » La jeune fille appela alors l’un de ses serviteurs de confiance et lui dit : « Va, mon ami, selle mon poney tacheté et amène-le ici immédiatement. » Il exécuta son ordre : il mit la selle et les rênes et s’efforça de le rendre présentable. Puis il monta sur le poney à crinière, maintenant prêt à être examiné. Lorsqu’Erec vit l’animal, il ne ménagea pas ses éloges, car il voyait bien qu’il était très beau et doux. Il ordonna donc à un serviteur de le ramener et de l’attacher à l’écurie à côté de son propre cheval. Puis ils se séparèrent tous, après avoir passé une soirée agréable. Le comte retourna dans sa demeure, laissant Erec avec le vavasor, en disant qu’il l’accompagnerait le matin lorsqu’il partirait. Toute la nuit, ils dormirent bien. Le matin, lorsque l’aube se leva, Erec se prépara à partir, ordonnant que ses chevaux soient sellés. Sa belle bien-aimée se réveilla également, s’habilla et se prépara. Le vavasor et sa femme se levèrent aussi, et chaque chevalier et chaque dame présents se prépara à accompagner la jeune fille et le chevalier. Ils étaient tous à cheval, y compris le comte. Erec chevauchait à côté du comte, avec à ses côtés sa bien-aimée, toujours attentive à son faucon. Ne possédant pas d’autres richesses, elle jouait avec son faucon. Ils étaient très joyeux en chevauchant ; mais lorsqu’il fut temps de se séparer, le comte voulut envoyer avec Erec un groupe de ses chevaliers pour l’honorer en l’accompagnant. Mais Erec déclara qu’aucun ne devait rester avec lui, et qu’il ne voulait aucune compagnie autre que celle de la jeune fille. Alors, après les avoir accompagnés sur une certaine distance, il dit : « Au nom de Dieu, adieu ! » Le comte embrassa Erec et sa nièce, et les confia tous deux au Dieu miséricordieux. Leur père et leur mère les embrassèrent également encore et encore, incapables de retenir leurs larmes.
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Au moment des adieux, la mère pleure, ainsi que le père et la fille. Telle est l’amour et la nature humaine, telle est aussi l’affection entre parents et enfants. Ils pleuraient de tristesse, de tendresse et d’amour qu’ils ressentaient pour leur enfant ; pourtant ils savaient pertinemment que leur fille occuperait une place qui leur apporterait une grande gloire. Ils versèrent des larmes d’amour et de pitié en se séparant d’elle, mais ils n’avaient aucune autre raison de pleurer. Ils savaient bien qu’ultérieurement ils recevraient une grande gloire grâce à son mariage. Ainsi, au moment des adieux, de nombreuses larmes furent versées ; en pleurant, ils se confiaient l’un à l’autre à Dieu, puis se séparaient sans plus tarder.
(Vv. 1479-1690.) Erec quitta son hôte, car il était très impatient d’arriver à la cour royale. Il trouvait grand plaisir dans cette aventure, car il avait maintenant une dame belle, discrète, courtoise et élégante. Il ne pouvait pas se lasser de la regarder : plus il la regardait, plus elle lui plaisait. Il ne put s’empêcher de l’embrasser. Il était heureux de chevaucher à ses côtés, et il prenait du plaisir à la contempler. Longtemps, il contempla ses beaux cheveux, ses yeux rieurs, son front radieux, son nez, son visage et sa bouche ; tout cela remplissait son cœur de joie. Il regarda jusqu’à sa taille, son menton et son cou blanc comme la neige, sa poitrine et ses flancs, ses bras et ses mains. Mais la jeune femme regardait également le vassal avec un regard clair et un cœur loyal, comme s’ils étaient en compétition. Ils n’auraient pas cessé de se contempler, même pour la promesse d’une récompense ! Ils formaient un couple parfait en termes de courtoisie, de beauté et de douceur. Ils étaient si semblables par leurs qualités, leurs manières et leurs coutumes que personne, même celui qui voulait dire la vérité, ne pouvait choisir le meilleur d’entre eux, ni le plus beau, ni le plus discret. Leurs sentiments étaient également très similaires, ce qui les rendait parfaitement assortis. Ainsi, chacun volait le cœur de l’autre. Ni la loi ni le mariage n’avaient jamais réuni deux créatures aussi charmantes. Ils continuèrent donc leur route jusqu’à ce qu’à l’heure exacte du midi, ils approchent du château de Cardigan, où ils étaient tous deux attendus. Certains des premiers nobles de la cour montèrent aux fenêtres supérieures pour voir s’ils pouvaient les apercevoir. La reine Guenièvre accourut, ainsi que le roi, accompagné de Kay et de Perceval de Galles, et avec eux mon seigneur Gawain et Tor, fils du roi Ares ; Lucan, le maître des coupes, était là aussi, ainsi que de nombreux autres chevaliers valeureux. Enfin, ils aperçurent Erec arrivant en compagnie de sa dame. Ils le reconnurent tous dès qu’ils purent le voir. La reine fut très ravie, et en effet toute la cour se réjouit de son arrivée, car ils l’aimaient tous beaucoup. Dès qu’il arriva devant la salle d’entrée, le roi et la reine descendirent à sa rencontre, le saluant tous au nom de Dieu.
(Vv. 1479-1690.) Erec quitta son hôte, car il était très impatient d’arriver à la cour royale. Il trouvait grand plaisir dans cette aventure, car il avait maintenant une dame belle, discrète, courtoise et élégante. Il ne pouvait pas se lasser de la regarder : plus il la regardait, plus elle lui plaisait. Il ne put s’empêcher de l’embrasser. Il était heureux de chevaucher à ses côtés, et il prenait du plaisir à la contempler. Longtemps, il contempla ses beaux cheveux, ses yeux rieurs, son front radieux, son nez, son visage et sa bouche ; tout cela remplissait son cœur de joie. Il regarda jusqu’à sa taille, son menton et son cou blanc comme la neige, sa poitrine et ses flancs, ses bras et ses mains. Mais la jeune femme regardait également le vassal avec un regard clair et un cœur loyal, comme s’ils étaient en compétition. Ils n’auraient pas cessé de se contempler, même pour la promesse d’une récompense ! Ils formaient un couple parfait en termes de courtoisie, de beauté et de douceur. Ils étaient si semblables par leurs qualités, leurs manières et leurs coutumes que personne, même celui qui voulait dire la vérité, ne pouvait choisir le meilleur d’entre eux, ni le plus beau, ni le plus discret. Leurs sentiments étaient également très similaires, ce qui les rendait parfaitement assortis. Ainsi, chacun volait le cœur de l’autre. Ni la loi ni le mariage n’avaient jamais réuni deux créatures aussi charmantes. Ils continuèrent donc leur route jusqu’à ce qu’à l’heure exacte du midi, ils approchent du château de Cardigan, où ils étaient tous deux attendus. Certains des premiers nobles de la cour montèrent aux fenêtres supérieures pour voir s’ils pouvaient les apercevoir. La reine Guenièvre accourut, ainsi que le roi, accompagné de Kay et de Perceval de Galles, et avec eux mon seigneur Gawain et Tor, fils du roi Ares ; Lucan, le maître des coupes, était là aussi, ainsi que de nombreux autres chevaliers valeureux. Enfin, ils aperçurent Erec arrivant en compagnie de sa dame. Ils le reconnurent tous dès qu’ils purent le voir. La reine fut très ravie, et en effet toute la cour se réjouit de son arrivée, car ils l’aimaient tous beaucoup. Dès qu’il arriva devant la salle d’entrée, le roi et la reine descendirent à sa rencontre, le saluant tous au nom de Dieu.
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Ils accueillent Erec et sa demoiselle, louant et admirant sa grande beauté. Le roi lui-même la saisit et la descendit de son palfrein. Le roi était vêtu avec faste et était de bonne humeur. Il lui fit honneur en prenant sa main et en l’emmenant dans la grande salle de pierre. Après eux, Erec et la reine montèrent également, main dans la main, et il lui dit : « Je vous amène, dame, ma demoiselle et mon trésor, vêtue de haillons. Telle qu’on me l’a donnée, je vous la ramène. C’est la fille d’un pauvre vavasor. À cause de la pauvreté, bien des hommes honorables tombent dans le dénuement : son père, par exemple, est doux et courtois, mais il n’a pas beaucoup de moyens. Sa mère est une dame très douce, sœur d’un comte riche. Elle n’a ni manque de beauté ni de lignage, de sorte que je pourrais l’épouser. C’est la pauvreté qui l’a contrainte à porter cette robe en lin blanc, dont les deux manches sont déchirées sur les côtés. Pourtant, si j’en avais eu le désir, elle aurait pu avoir des robes suffisamment riches. Une autre demoiselle, sa cousine, voulait lui offrir une robe en hermine et en soie tachetée ou grise. Mais je ne voulais pas qu’elle porte une autre robe avant que vous ne l’ayez vue. Dame, réfléchissez maintenant à la question et voyez de quelles belles robes elle a besoin. » La reine répond aussitôt : « Vous avez bien fait ; il convient qu’elle ait l’une de mes robes, et je lui donnerai immédiatement une robe riche et belle, fraîche et neuve. » La reine l’emmena alors précipitamment dans sa chambre privée et ordonna qu’on apporte rapidement la tunique fraîche ainsi que le manteau vert-pourpre, brodé de petites croix, qui avait été conçu pour elle. Celui qui obéit à son ordre lui apporta le manteau et la tunique, laquelle était doublée d’hermine blanche jusqu’aux manches. Aux poignets et sur la ceinture du cou se trouvait en effet plus d’une demi-marque de poids en or battu, et partout où l’or était incrusté, il y avait des pierres précieuses de différentes couleurs : indigo, vert, bleu et brun foncé. Cette tunique était très richement ornée, mais je pense que le manteau n’était pas moins précieux. Pour l’instant, il n’y avait pas de rubans dessus, car le manteau comme la tunique étaient tout à fait neufs. Le manteau était très luxueux et fin : autour du cou étaient posées deux peaux de zibeline, et dans les franges il y avait plus d’une once d’or ; sur l’une brillait un hyacinte, et sur l’autre un rubis qui scintillait plus vivement qu’une bougie allumée. La doublure en fourrure était en hermine blanche ; on n’en avait jamais vu ni trouvé de plus fine. Le tissu était habilement brodé de petites croix, toutes différentes : indigo, vermillon, bleu foncé, blanc, vert, bleu et jaune. La reine demanda alors quelques rubans de quatre coudées de long, faits de fil de soie et d’or. Les rubans lui furent donnés, beaux et bien assortis.
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Très rapidement, quelqu’un qui savait comment s’y prendre et qui maîtrisait cet art les attacha au manteau. Lorsque le manteau n’avait plus besoin de retouches, la dame joyeuse et douce prit dans ses bras la servante vêtue de blanc et lui dit gaiement : « Mademoiselle, vous devez changer cette robe pour cette tunique qui vaut plus de cent marcs d’argent. C’est tant que je souhaite vous offrir. Mettez aussi ce manteau. Une autre fois, je vous en donnerai davantage. » Ne pouvant refuser ce cadeau, elle prit la robe et la remercia. Puis deux servantes l’emmenèrent dans une pièce, où elle ôta sa robe, estimant qu’elle n’avait plus aucune valeur ; mais elle demanda qu’on la donne (à quelque femme pauvre) par amour pour Dieu. Ensuite, elle enfila la tunique, se ceignit d’une ceinture en or bien serrée, puis mit le manteau. Elle n’avait plus du tout l’air laide, car la robe lui allait si bien qu’elle la rendait encore plus belle que jamais. Les deux servantes tissèrent un fil d’or parmi ses cheveux dorés ; mais ses boucles brillaient plus que ce fil d’or, bien qu’il fût fin. De plus, les servantes tissèrent une guirlande de fleurs de toutes les couleurs et la placèrent sur sa tête. Elles firent de leur mieux pour la parer de telle manière qu’on ne puisse trouver aucun défaut dans sa tenue. Accrochées à un ruban autour de son cou, deux broches en or émaillé pendaient. Elle était si charmante et si belle que je ne crois pas qu’on puisse en trouver une égale en aucun pays, même en cherchant longtemps, tant la Nature l’avait façonnée avec habileté. Alors, elle sortit de la chambre de toilette pour se présenter devant la Reine. La Reine la chérissait beaucoup, car elle l’aimait et était heureuse qu’elle fût belle et eût des manières si douces. Elles se prirent par la main et allèrent se présenter devant le Roi. Lorsque le Roi les vit, il se leva pour les accueillir. Quand elles entrèrent dans la grande salle, il y avait tant de chevaliers là que je ne peux nommer ni le dixième d’entre eux, ni le treizième, ni le quinzième. Mais je peux vous dire les noms de quelques-uns des meilleurs chevaliers qui appartenaient à la Table Ronde et qui étaient les meilleurs du monde. (Vv. 1691-1750.) Parmi tous ces excellents chevaliers, Gawain doit être cité en premier, suivi de Erec, fils de Lac, en deuxième position, et de Lancelot du Lac en troisième. Gornemant de Gohort était le quatrième, et le cinquième était le Beau Lâche. Le sixième était le Brave laide, le septième Meliant de Liz, le huitième Mauduit le Sage, et le neuvième Dodinel le Sauvage. Que Gandelu soit nommé le dixième, car c’était un homme agréable à regarder. Quant aux autres, je les mentionnerai sans ordre, car les numéros me dérangent. Eslit était là avec Briien.
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et Yvain, fils d’Uriien. Et Yvain de Loenel était là, ainsi que
Yvain l’Adultere. À côté d’Yvain de Cavaliot se trouvait Garravain d’Estrangot.
Après le Chevalier à la Corne venait le Jeune Homme au Anneau d’Or. Et
Tristan, qui ne riait jamais, était assis à côté de Bliobleheris, et à côté de Brun de
Piciez se trouvait son frère Gru le Morose. L’Armeur était assis à côté, celui qui préférait
la guerre à la paix. Ensuite était assis Karadues le Bras Court, un chevalier de bonne humeur ;
et Caveron de Robendic, et le fils du roi Quenedic et le Jeune Homme de Quintareus et Yder de la Montagne Douloureuse. Gaheriet et Kay d’Estraus,
Amauguin et Gales le Chauve, Grain, Gornevain, et Carabes, et Tor, fils du roi Aras, Girflet, fils de Do, et Taulas, qui ne se lassait jamais des armes : et un jeune homme de grand mérite, Loholt, fils du roi Arthur, 117
et Sagremor l’Impétueux, qui ne devrait pas être oublié, ni Bedoiier, Maître des Chevaux, expert en échecs et en trictrac, ni Bravain, ni le roi Lot, ni Galegantin du Pays de Galles, ni Gronosis, versé dans le mal, fils de Kay le Sénéchal, ni Labigodes le Courtois, ni le comte
Cadorcaniois, ni Letron de Prepelesant, dont les manières étaient si excellentes,
ni Breon, fils de Canodan, ni le comte d’Honolan qui avait une telle tête aux beaux cheveux fins ; c’était lui qui reçut la corne du roi en un jour funeste ;
118 il ne se soucia jamais de la vérité.
(Vv. 1751-1844.) Lorsque la jeune inconnue vit tous les chevaliers alignés, la regardant fixement, elle baissa la tête, gênée ; il n’était pas étonnant que son visage rougisse complètement. Mais sa confusion lui allait si bien qu’elle parut d’autant plus charmante. Lorsque le roi vit qu’elle était embarrassée, il ne voulut pas la quitter. La prenant doucement par la main, il la fit asseoir à sa droite ; et à sa gauche était assise la reine, qui parlait ainsi au roi tout en même temps : « Sire, à mon avis, celui qui peut conquérir une dame si belle par ses bras dans un autre pays devrait, par droit, venir à la cour royale. Il a été bon que nous attendions Erec ; car maintenant vous pouvez déposer un baiser sur la plus belle de la cour. Je pense que personne ne trouvera à redire ! car personne ne peut dire, s’il ne ment pas, que cette jeune fille n’est pas la plus charmante de toutes les damoiselles ici, ou même dans le monde entier. » Le roi répond : « Ce n’est pas un mensonge ; et si personne ne s’y oppose, c’est à elle que je dédierai l’honneur du Cerf Blanc. » Puis il ajouta aux chevaliers : « Mes seigneurs, que dites-vous ? Quelle est votre opinion ? Par sa silhouette, son visage, et tout ce qu’une jeune fille doit avoir, celle-ci est la plus charmante et la plus belle qu’on puisse trouver, pour ainsi dire, avant d’arriver là où ciel et terre se rencontrent. Je dis qu’il convient qu’elle reçoive l’honneur du Cerf. Et vous, mes
Yvain l’Adultere. À côté d’Yvain de Cavaliot se trouvait Garravain d’Estrangot.
Après le Chevalier à la Corne venait le Jeune Homme au Anneau d’Or. Et
Tristan, qui ne riait jamais, était assis à côté de Bliobleheris, et à côté de Brun de
Piciez se trouvait son frère Gru le Morose. L’Armeur était assis à côté, celui qui préférait
la guerre à la paix. Ensuite était assis Karadues le Bras Court, un chevalier de bonne humeur ;
et Caveron de Robendic, et le fils du roi Quenedic et le Jeune Homme de Quintareus et Yder de la Montagne Douloureuse. Gaheriet et Kay d’Estraus,
Amauguin et Gales le Chauve, Grain, Gornevain, et Carabes, et Tor, fils du roi Aras, Girflet, fils de Do, et Taulas, qui ne se lassait jamais des armes : et un jeune homme de grand mérite, Loholt, fils du roi Arthur, 117
et Sagremor l’Impétueux, qui ne devrait pas être oublié, ni Bedoiier, Maître des Chevaux, expert en échecs et en trictrac, ni Bravain, ni le roi Lot, ni Galegantin du Pays de Galles, ni Gronosis, versé dans le mal, fils de Kay le Sénéchal, ni Labigodes le Courtois, ni le comte
Cadorcaniois, ni Letron de Prepelesant, dont les manières étaient si excellentes,
ni Breon, fils de Canodan, ni le comte d’Honolan qui avait une telle tête aux beaux cheveux fins ; c’était lui qui reçut la corne du roi en un jour funeste ;
118 il ne se soucia jamais de la vérité.
(Vv. 1751-1844.) Lorsque la jeune inconnue vit tous les chevaliers alignés, la regardant fixement, elle baissa la tête, gênée ; il n’était pas étonnant que son visage rougisse complètement. Mais sa confusion lui allait si bien qu’elle parut d’autant plus charmante. Lorsque le roi vit qu’elle était embarrassée, il ne voulut pas la quitter. La prenant doucement par la main, il la fit asseoir à sa droite ; et à sa gauche était assise la reine, qui parlait ainsi au roi tout en même temps : « Sire, à mon avis, celui qui peut conquérir une dame si belle par ses bras dans un autre pays devrait, par droit, venir à la cour royale. Il a été bon que nous attendions Erec ; car maintenant vous pouvez déposer un baiser sur la plus belle de la cour. Je pense que personne ne trouvera à redire ! car personne ne peut dire, s’il ne ment pas, que cette jeune fille n’est pas la plus charmante de toutes les damoiselles ici, ou même dans le monde entier. » Le roi répond : « Ce n’est pas un mensonge ; et si personne ne s’y oppose, c’est à elle que je dédierai l’honneur du Cerf Blanc. » Puis il ajouta aux chevaliers : « Mes seigneurs, que dites-vous ? Quelle est votre opinion ? Par sa silhouette, son visage, et tout ce qu’une jeune fille doit avoir, celle-ci est la plus charmante et la plus belle qu’on puisse trouver, pour ainsi dire, avant d’arriver là où ciel et terre se rencontrent. Je dis qu’il convient qu’elle reçoive l’honneur du Cerf. Et vous, mes
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Seigneurs, que pensez-vous de cela ? Avez-vous des objections ? Si quelqu’un souhaite protester, qu’il exprime immédiatement son avis. Je suis roi, et je dois tenir ma parole ; je ne dois permettre ni bassesse, ni mensonge, ni arrogance. Je dois maintenir la vérité et la justice. Il est du devoir d’un roi loyal de soutenir la loi, la vérité, la foi et la justice. Je ne commettrais en aucun cas un acte de trahison ou une injustice envers les faibles comme envers les forts. Il n’est pas convenable que quiconque se plaigne de moi ; je ne souhaite pas non plus que disparaissent les coutumes et les pratiques que ma famille a toujours encouragées. Vous aussi, vous regretteriez sans doute de me voir tenter d’instaurer d’autres coutumes et autres lois que celles que mon père royal observait. Quelles que soient les conséquences, je suis tenu de préserver et de maintenir l’institution établie par mon père Pendragon, qui fut un roi et empereur juste. Dites-moi maintenant pleinement ce que vous pensez ! Que personne ne tarde à exprimer son opinion : si cette jeune fille n’est pas la plus belle de ma maison et ne mérite pas légitimement le baiser du Cerf Blanc, je veux savoir ce que vous pensez vraiment. Alors ils s’écrient tous ensemble : « Sire, par le Seigneur et sa Croix ! Vous pouvez très bien l’embrasser, car c’est elle la plus belle qui existe. Cette jeune fille possède plus de beauté que le soleil n’a de rayons. Vous pouvez l’embrasser librement, car nous sommes tous d’accord pour l’approuver. » Lorsque le roi entend que cela plaît à tous, il n’hésite plus à lui donner ce baiser ; il se tourne vers elle et l’embrasse. La jeune fille était sensée et tout à fait disposée à ce que le roi l’embrasse ; il aurait été vraiment impoli de sa part de s’y opposer. Avec courtoisie, en présence de tous ses chevaliers, le roi l’embrassa et dit : « Ma chère, je vous offre mon amour avec toute sincérité. Je vous aimerai de tout mon cœur, sans malveillance ni ruse. » Par cet événement, le roi respecta la pratique et la coutume auxquelles le Cerf Blanc avait droit à sa cour.
Ceci termine la première partie de mon récit. 119
(Vv. 1845-1914.) Lorsque le baiser du Cerf fut donné selon la coutume du pays, Erec, en tant qu’homme poli et gentil, prit soin de son pauvre hôte. Il n’avait pas l’intention de manquer à sa promesse. Écoutez comment il tint sa parole : il lui envoya alors cinq mules robustes et élégantes, chargées de robes et de vêtements, de brocarts et de soies rouges, d’objets en or et en argent, de fourrures, de peaux de zibeline, de tissus pourpres et de soies. Lorsque les mules furent chargées de tout ce dont un gentilhomme peut avoir besoin, il envoya avec elles une escorte de dix chevaliers et sergents choisis parmi ses hommes, leur ordonnant expressément de saluer son hôte et de lui témoigner une grande honneur, ainsi qu’à sa dame, comme s’il s’agissait de…
Ceci termine la première partie de mon récit. 119
(Vv. 1845-1914.) Lorsque le baiser du Cerf fut donné selon la coutume du pays, Erec, en tant qu’homme poli et gentil, prit soin de son pauvre hôte. Il n’avait pas l’intention de manquer à sa promesse. Écoutez comment il tint sa parole : il lui envoya alors cinq mules robustes et élégantes, chargées de robes et de vêtements, de brocarts et de soies rouges, d’objets en or et en argent, de fourrures, de peaux de zibeline, de tissus pourpres et de soies. Lorsque les mules furent chargées de tout ce dont un gentilhomme peut avoir besoin, il envoya avec elles une escorte de dix chevaliers et sergents choisis parmi ses hommes, leur ordonnant expressément de saluer son hôte et de lui témoigner une grande honneur, ainsi qu’à sa dame, comme s’il s’agissait de…
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en personne ; et lorsqu’ils leur auraient présenté les présents qu’ils leur avaient apportés, l’or, l’argent et l’argent monnayé, ainsi que tous les autres objets qui se trouvaient dans les boîtes, ils devraient escorter la dame et le vavasor avec beaucoup d’honneur jusqu’à son royaume du Pays de Galles lointain. Il leur avait promis deux villes là-bas, les plus choisies et les mieux situées de tout son royaume, sans aucun risque d’attaque. L’une s’appelait Montrevel, et l’autre Roadan. Lorsqu’ils arriveraient dans son royaume, ils devraient leur remettre ces deux villes, avec leurs revenus et leur juridiction, conformément à ce qu’il leur avait promis. Tout fut exécuté comme Erec l’avait ordonné. Les messagers ne tardèrent pas et, en temps opportun, ils présentèrent à leur maître l’or, l’argent, les présents, les robes et l’argent monnayé, en grande abondance. Ils les escortèrent dans le royaume d’Erec et s’efforcèrent de bien les servir. Ils arrivèrent dans le pays le troisième jour et leur transférèrent les tours des villes ; car le roi Lac ne fit aucune objection. Il les accueillit chaleureusement et leur témoigna de l’honneur, les aimant pour son fils Erec. Il leur remit les droits sur les villes et établit leur suzeraineté en faisant jurer aux chevaliers et aux bourgeois de les respecter comme leurs véritables seigneurs. Une fois cela fait, les messagers retournèrent auprès de leur seigneur Erec, qui les reçut avec joie. Lorsqu’il demanda des nouvelles du vavasor et de sa dame, de son propre père et de son royaume, les nouvelles qu’ils lui donnèrent furent bonnes et favorables.
(Vv. 1915-2024.) Peu de temps après, le moment approcha où Erec devait célébrer son mariage. Le retard l’irritait, et il décida de ne plus souffrir ni attendre. Il alla donc demander au roi s’il daignerait lui permettre de se marier à la cour. Le roi lui accorda cette faveur et envoya chercher dans tout son royaume les rois et les comtes qui étaient ses vassaux, leur ordonnant à tous de ne pas être assez audacieux pour ne pas assister à la Pentecôte. Personne n’osa refuser et ne pas se rendre à la cour sur l’appel du roi. Maintenant, je vais vous dire, et écoutez bien, qui étaient ces comtes et ces rois. Avec une riche escorte et cent montures supplémentaires, le comte Brandes de Gloucester arriva. Après lui vint Menagormon, comte de Clivelon. Celui de la Haute Montagne arriva également avec une suite très riche. Le comte de Treverain vint aussi, avec cent de ses chevaliers, et le comte Godegrain avec autant. Avec ceux que je viens de mentionner vint Maheloas, un grand baron, seigneur de l’Île de Voirre.
(Vv. 1915-2024.) Peu de temps après, le moment approcha où Erec devait célébrer son mariage. Le retard l’irritait, et il décida de ne plus souffrir ni attendre. Il alla donc demander au roi s’il daignerait lui permettre de se marier à la cour. Le roi lui accorda cette faveur et envoya chercher dans tout son royaume les rois et les comtes qui étaient ses vassaux, leur ordonnant à tous de ne pas être assez audacieux pour ne pas assister à la Pentecôte. Personne n’osa refuser et ne pas se rendre à la cour sur l’appel du roi. Maintenant, je vais vous dire, et écoutez bien, qui étaient ces comtes et ces rois. Avec une riche escorte et cent montures supplémentaires, le comte Brandes de Gloucester arriva. Après lui vint Menagormon, comte de Clivelon. Celui de la Haute Montagne arriva également avec une suite très riche. Le comte de Treverain vint aussi, avec cent de ses chevaliers, et le comte Godegrain avec autant. Avec ceux que je viens de mentionner vint Maheloas, un grand baron, seigneur de l’Île de Voirre.
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Sur cette île, on n’entend ni tonnerre, ni éclairs, ni tempêtes ne soufflent ; il n’y a ni crapauds ni serpents, et il n’y fait jamais ni trop chaud ni trop froid. 121
Graislemier de Fine Posterne amena vingt compagnons, ainsi que son frère Guigomar, seigneur de l’Île d’Avalon. On disait de ce dernier qu’il était un ami de Morgan la Fée, et c’était en effet le cas. Davit de Tintagel vint aussi, celui qui ne connut jamais ni malheur ni chagrin. Guergesin, le duc de Haut Bois, arriva avec un équipement très riche. Il ne manquait ni comtes ni ducs, mais il y avait encore plus de rois. Garras de Cork, un roi vaillant, était là avec cinq cents chevaliers vêtus de manteaux, de bas et de tuniques en brocart et en soie. Sur un destrier capadoce, arriva Aguisel, le roi d’Écosse, accompagné de ses deux fils, Cadret et Coi – deux chevaliers très respectés. Avec ceux que j’ai mentionnés vint le roi Ban de Gomeret, qui n’avait dans sa suite que de jeunes hommes, encore sans barbe au menton et aux lèvres. Il amena avec lui une troupe nombreuse et joyeuse : deux cents hommes ; et chacun, quel qu’il fût, possédait un faucon ou un técel, un merlin ou un faucon-mouche, ou quelque précieux faucon-pigeon, doré ou gris. Kerrin, le vieux roi de Riel, n’amena pas de jeunes gens, mais plutôt trois cents compagnons, dont le plus jeune avait soixante-dix ans. En raison de leur grand âge, leurs têtes étaient toutes blanches comme la neige, et leurs barbes descendaient jusqu’à leur ceinture. Arthur les tenait en grande estime. Vint ensuite le seigneur des nains, Bilis, le roi des Antipodes. Ce roi dont je parle était lui-même un nain et frère de Brien. D’un côté, Bilis était le plus petit de tous les nains, tandis que son frère Brien était d’un demi-pied ou d’une paume entière plus grand que n’importe quel autre chevalier du royaume. Pour montrer sa richesse et son pouvoir, Bilis amena avec lui deux rois qui étaient également des nains et ses vassaux, Grigoras et Glecidalan. Tout le monde les considérait comme des merveilles. Une fois arrivés à la cour, ils furent traités avec beaucoup de respect. Les trois furent honorés et servis à la cour comme des rois, car c’étaient de très parfaits gentilshommes. En bref, lorsque le roi Arthur vit tous ses seigneurs réunis, son cœur se réjouit. Puis, pour augmenter encore la joie, il ordonna que cent écuyers soient baignés, car il voulait les faire chevaliers. Chacun d’eux portait une robe de brocart riche et coloré d’Alexandrie, choisie selon ses goûts. Tous avaient des armures de motif uniforme, et des chevaux rapides et courageux, dont le pire valait cent livres.
(Vv. 2025-2068.) Lorsque Erec reçut sa femme, il dut l’appeler par son vrai nom. Car une épouse n’est pas promise tant qu’on ne l’appelle pas par son nom propre.
Graislemier de Fine Posterne amena vingt compagnons, ainsi que son frère Guigomar, seigneur de l’Île d’Avalon. On disait de ce dernier qu’il était un ami de Morgan la Fée, et c’était en effet le cas. Davit de Tintagel vint aussi, celui qui ne connut jamais ni malheur ni chagrin. Guergesin, le duc de Haut Bois, arriva avec un équipement très riche. Il ne manquait ni comtes ni ducs, mais il y avait encore plus de rois. Garras de Cork, un roi vaillant, était là avec cinq cents chevaliers vêtus de manteaux, de bas et de tuniques en brocart et en soie. Sur un destrier capadoce, arriva Aguisel, le roi d’Écosse, accompagné de ses deux fils, Cadret et Coi – deux chevaliers très respectés. Avec ceux que j’ai mentionnés vint le roi Ban de Gomeret, qui n’avait dans sa suite que de jeunes hommes, encore sans barbe au menton et aux lèvres. Il amena avec lui une troupe nombreuse et joyeuse : deux cents hommes ; et chacun, quel qu’il fût, possédait un faucon ou un técel, un merlin ou un faucon-mouche, ou quelque précieux faucon-pigeon, doré ou gris. Kerrin, le vieux roi de Riel, n’amena pas de jeunes gens, mais plutôt trois cents compagnons, dont le plus jeune avait soixante-dix ans. En raison de leur grand âge, leurs têtes étaient toutes blanches comme la neige, et leurs barbes descendaient jusqu’à leur ceinture. Arthur les tenait en grande estime. Vint ensuite le seigneur des nains, Bilis, le roi des Antipodes. Ce roi dont je parle était lui-même un nain et frère de Brien. D’un côté, Bilis était le plus petit de tous les nains, tandis que son frère Brien était d’un demi-pied ou d’une paume entière plus grand que n’importe quel autre chevalier du royaume. Pour montrer sa richesse et son pouvoir, Bilis amena avec lui deux rois qui étaient également des nains et ses vassaux, Grigoras et Glecidalan. Tout le monde les considérait comme des merveilles. Une fois arrivés à la cour, ils furent traités avec beaucoup de respect. Les trois furent honorés et servis à la cour comme des rois, car c’étaient de très parfaits gentilshommes. En bref, lorsque le roi Arthur vit tous ses seigneurs réunis, son cœur se réjouit. Puis, pour augmenter encore la joie, il ordonna que cent écuyers soient baignés, car il voulait les faire chevaliers. Chacun d’eux portait une robe de brocart riche et coloré d’Alexandrie, choisie selon ses goûts. Tous avaient des armures de motif uniforme, et des chevaux rapides et courageux, dont le pire valait cent livres.
(Vv. 2025-2068.) Lorsque Erec reçut sa femme, il dut l’appeler par son vrai nom. Car une épouse n’est pas promise tant qu’on ne l’appelle pas par son nom propre.
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nom. Jusqu’alors personne ne connaissait son nom, mais maintenant, pour la première fois, il fut révélé : Enide était son nom de baptême. 122 L’archevêque de Cantorbéry, qui était venu à la cour, les bénit, comme c’était son droit. Lorsque toute la cour fut rassemblée, il n’y avait pas dans les campagnes un seul musicien possédant un talent agréable qui ne se rendît pas à la cour. Dans la grande salle, on s’amusait beaucoup ; chacun contribuait de son mieux au divertissement : l’un saute, un autre tombe, un autre fait de la magie ; il y a des récits, du chant, du sifflement, de la musique jouée sur des notes ; on joue de l’harpe, du luth, de la viole, du violon, de la flûte et de la flûte à bec. Les jeunes filles chantent et dansent, se surpassant mutuellement dans les festivités. Ce jour-là, lors du mariage, tout fut fait pour apporter de la joie et égayer le cœur des hommes. On bat des tambours, grands et petits, et on joue de la flûte à bec, de la flûte, des cors, des trompettes et des cornemuses. Que puis-je encore dire ? Il n’y avait aucune porte ou issue fermée ; toutes les entrées et sorties restaient entrouvertes, afin que personne, pauvre ou riche, ne fût refusé. Le roi Arthur n’était pas avare ; il ordonna aux boulangers, aux cuisiniers et aux majordomes de servir généreusement tout le monde avec du pain, du vin et du gibier. Personne ne demandait quoi que ce soit sans obtenir tout ce qu’il désirait. (vv. 2069-2134.) Il y avait une grande gaieté au palais. Mais je passerai sur le reste, et vous entendrez parler de la joie et du plaisir dans la chambre nuptiale. Des évêques et des archevêques étaient là, la nuit où la mariée et le marié se retirèrent. Lors de cette première rencontre, Iseut ne fut pas emportée, ni Brangien mise à sa place. 123 La reine elle-même prit en main leurs préparatifs pour la nuit ; car ils lui étaient tous deux chers. Le cerf de chasse qui aspire à boire ne désire pas tant la source, ni le faucon affamé ne revient aussi vite lorsqu’on l’appelle, que ces deux-là ne vinrent se serrer dans les bras l’un de l’autre. Cette nuit-là, ils eurent pleine compensation pour leur long retard. Une fois la chambre vidée, ils laissèrent chaque sens être satisfait : les yeux, qui sont l’entrée de l’amour et qui transmettent des messages au cœur, trouvent leur satisfaction dans le regard, car ils se réjouissent de tout ce qu’ils voient ; après le message des yeux vient la douceur bien supérieure des baisers qui invitent à l’amour ; tous deux goûtent à cette douceur et laissent leurs cœurs s’enivrer si librement qu’ils peinent à s’arrêter. Ainsi, le baiser fut leur premier jeu. Et l’amour qui existait entre eux enhardit la jeune fille et la débarrassa complètement de ses craintes ; sans se soucier de la douleur, elle endura tout. Avant de se lever, elle ne portait plus le nom de servante ; le matin, elle était une dame nouvelle. Ce jour-là, les musiciens étaient dans
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Humeur joyeuse, car ils étaient tous bien payés. Ils furent pleinement récompensés pour les divertissements qu’ils avaient offerts, et de nombreux cadeaux somptueux leur furent accordés : des robes en peau de écureuil gris et d’hermine, en peau de lapin et en tissus violets, écarlates et en soie. Que ce soit un cheval ou de l’argent, chacun reçut ce qu’il méritait selon ses compétences. Ainsi, les festivités de mariage et la cour durèrent près d’une quinzaine de jours, dans une grande joie et une grande splendeur. Pour sa propre gloire et satisfaction, ainsi que pour honorer davantage Erec, le roi Arthur fit en sorte que tous les chevaliers restent pendant toute une quinzaine de jours. Lorsque la troisième semaine commença, tous convinrent ensemble, d’un commun accord, d’organiser un tournoi. D’un côté, mon seigneur Gawain se porta garant que celui-ci aurait lieu entre Evroic et Tenebroc ; de l’autre côté, Meliz et Meliadoc furent les garants. Puis la cour se dispersa.
(Un mois après Pâques, le tournoi eut lieu, et les joutes commencèrent dans la plaine en contrebas de Tenebroc. De nombreux étendards rouges, bleus et blancs, de nombreux voiles et manches furent offerts en signes d’amour. De nombreuses lances y furent portées, arborant des couleurs argent et vert, ou or et bleu azuré. Il y en avait aussi beaucoup avec différents motifs, certaines rayées, d’autres tachetées. Ce jour-là, on vit de nombreux casques en or ou en acier, certains verts, certains jaunes, d’autres rouges, tous brillant au soleil ; tant de boucliers et de hauberts blancs ; tant d’épées attachées sur le côté gauche ; tant de bons boucliers, frais et neufs, certains resplendissants d’argent et de vert, d’autres d’azur avec des boucles en or ; tant de bons chevaux marqués de blanc, de fauve, de brun, de blanc, de noir et de baie : tous se rassemblèrent précipitamment. Et maintenant la plaine était entièrement couverte d’armes. De chaque côté, les rangs tremblaient, et un rugissement s’élevait du combat. Le choc des lances était très violent. Les lances se brisaient, les boucliers étaient criblés de trous, les hauberts subissaient des impacts et se déchiraient, les selles se vidaient et les cavaliers erraient, tandis que les chevaux transpiraient et faisaient de la mousse. Les épées étaient rapidement tirées sur ceux qui tombaient bruyamment, et certains couraient pour obtenir la promesse d’une rançon, d’autres pour éviter cette honte. Erec montait un cheval blanc et sortit seul en tête de la ligne pour jouter, s’il pouvait trouver un adversaire. De l’autre côté, Orguelleus de la Lande vint à sa rencontre, monté sur un cheval irlandais qui le portait avec une vitesse merveilleuse. Sur le bouclier devant sa poitrine, Erec le frappa avec une telle force qu’il le fit tomber de son cheval : il le laissa étendu et continua son chemin. Puis Raindurant lui fit face, fils de la vieille dame de Tergalo, vêtu d’un tissu bleu en soie ; c’était un chevalier de grande valeur. Ils chargèrent l’un contre l’autre et se portèrent de violents coups.)
(Un mois après Pâques, le tournoi eut lieu, et les joutes commencèrent dans la plaine en contrebas de Tenebroc. De nombreux étendards rouges, bleus et blancs, de nombreux voiles et manches furent offerts en signes d’amour. De nombreuses lances y furent portées, arborant des couleurs argent et vert, ou or et bleu azuré. Il y en avait aussi beaucoup avec différents motifs, certaines rayées, d’autres tachetées. Ce jour-là, on vit de nombreux casques en or ou en acier, certains verts, certains jaunes, d’autres rouges, tous brillant au soleil ; tant de boucliers et de hauberts blancs ; tant d’épées attachées sur le côté gauche ; tant de bons boucliers, frais et neufs, certains resplendissants d’argent et de vert, d’autres d’azur avec des boucles en or ; tant de bons chevaux marqués de blanc, de fauve, de brun, de blanc, de noir et de baie : tous se rassemblèrent précipitamment. Et maintenant la plaine était entièrement couverte d’armes. De chaque côté, les rangs tremblaient, et un rugissement s’élevait du combat. Le choc des lances était très violent. Les lances se brisaient, les boucliers étaient criblés de trous, les hauberts subissaient des impacts et se déchiraient, les selles se vidaient et les cavaliers erraient, tandis que les chevaux transpiraient et faisaient de la mousse. Les épées étaient rapidement tirées sur ceux qui tombaient bruyamment, et certains couraient pour obtenir la promesse d’une rançon, d’autres pour éviter cette honte. Erec montait un cheval blanc et sortit seul en tête de la ligne pour jouter, s’il pouvait trouver un adversaire. De l’autre côté, Orguelleus de la Lande vint à sa rencontre, monté sur un cheval irlandais qui le portait avec une vitesse merveilleuse. Sur le bouclier devant sa poitrine, Erec le frappa avec une telle force qu’il le fit tomber de son cheval : il le laissa étendu et continua son chemin. Puis Raindurant lui fit face, fils de la vieille dame de Tergalo, vêtu d’un tissu bleu en soie ; c’était un chevalier de grande valeur. Ils chargèrent l’un contre l’autre et se portèrent de violents coups.)
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sur les boucliers autour de leur cou. Erec, d’une seule poussée de sa lance, le jette sur le sol dur. En revenant, il rencontra le roi de la Ville Rouge, qui était très vaillant et audacieux. Ils saisirent leurs rênes par leurs nœuds et leurs boucliers par leurs sangles intérieures. Tous deux avaient de belles bras, des chevaux forts et rapides, ainsi que de bons boucliers, frais et neufs. Avec une telle fureur, ils s’attaquèrent l’un l’autre que leurs lances volèrent en éclats. Jamais on n’avait vu un tel coup. Ils se ruèrent l’un vers l’autre avec leurs boucliers, leurs bras et leurs chevaux. Mais ni ceinture, ni rêne, ni sangle pectorale ne purent empêcher le roi de tomber à terre. Il fut donc projeté de son destrier, emportant avec lui selle et étriers, et même les rênes de sa bride dans sa main. Tous ceux qui assistèrent au tournoi furent remplis d’étonnement et dirent qu’il lui avait coûté cher de combattre un si noble chevalier. Erec ne voulut pas s’arrêter pour capturer ni le cheval ni le cavalier, mais plutôt continuer à combattre pour se distinguer et montrer sa bravoure. Il ébranle les rangs devant lui. Gawain encourage ceux qui sont de son côté par sa vaillance, en gagnant des chevaux et des chevaliers au détriment de ses adversaires. Je parle de mon seigneur Gawain, qui se comporta très bien et avec courage. Au cours du combat, il fit tomber Guincel de son cheval et prit Gaudin de la Montagne ; il captura à la fois des chevaliers et des chevaux : mon seigneur Gawain fit preuve de grande valeur. Girtlet, fils de Do, Yvain et Sagremor l’Impétueux traitèrent leurs adversaires si mal qu’ils les repoussèrent jusqu’aux portes, en capturant et en faisant tomber de leurs montures beaucoup d’entre eux. Devant la porte de la ville, le combat reprit entre ceux qui étaient à l’intérieur et ceux qui étaient à l’extérieur. Là, Sagremor fut jeté à terre ; c’était un très brave chevalier. Il était sur le point d’être capturé lorsque Erec le secourut en poussant son cheval, brisant sa lance en éclats contre l’un de ses adversaires. Il le frappa si fort à la poitrine qu’il le fit quitter sa selle. Puis il utilisa son épée et avança contre eux, écrasant et brisant leurs casques. Certains s’enfuirent, d’autres firent place devant lui, car même les plus audacieux avaient peur de lui. Finalement, il assena tant de coups et de coups de lance qu’il sauva Sagremor d’eux et les poussa tous, dans la confusion, à l’intérieur de la ville. Pendant ce temps, l’heure du soir approchait. Erec se comporta si bien ce jour-là qu’il devint le meilleur des combattants. Mais le lendemain, il fit encore mieux : il captura tant de chevaliers et laissa tant de selles vides que personne ne pouvait y croire, sauf ceux qui l’avaient vu. Tout le monde, des deux côtés, disait qu’avec sa lance et son bouclier, il avait remporté les honneurs du tournoi. À présent, la renommée d’Erec était si grande que personne ne parlait que de lui, et personne n’avait autant de faveur. Par son visage, il ressemblait à Absalom, quant à sa parole…
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il semblait un Salomon ; par son audace, il égalait Samson, 124 et en générosité de dons et de dépenses, il était à la hauteur d’Alexandre. À son retour du tournoi, Erec alla parler au roi. Il alla lui demander la permission de se rendre dans sa propre terre ; mais d’abord, il le remercia, en homme franc, sage et courtois, pour l’honneur qu’il lui avait fait, car sa gratitude était très profonde. Puis il demanda la permission de partir, car il souhaitait visiter son pays natal et emmener sa femme avec lui. Le roi ne put refuser cette demande, bien qu’il aurait voulu qu’il reste. Il lui accorda la permission et le pria de revenir le plus tôt possible : car dans toute la cour, il n’y avait pas de chevalier meilleur ou plus vaillant, à part son cher neveu Gawain ; 125 avec lui, personne ne pouvait être comparé. Mais après lui, c’était Erec qu’il estimait le plus et qu’il chérissait plus que tout autre chevalier.
(Vv. 2293-2764.) Erec ne voulut plus retarder. Dès qu’il eut la permission du roi, il ordonna à sa femme de se préparer, et il retint comme escorte soixante chevaliers méritants, avec des chevaux ainsi que des fourrures tachetées et grises. Dès qu’il fut prêt pour son voyage, il ne resta guère plus longtemps à la cour, mais prit congé de la reine et confia les chevaliers à Dieu. La reine lui accorda la permission de partir. À l’heure la plus propice, il quitta le palais royal. En présence de tous, il monta sur son destrier, et sa femme monta le cheval tacheté qu’elle avait apporté de son pays ; puis tous ses gardes montèrent à leur tour. Chevaliers et écuyers compris, il y en avait au total soixante-dix dans le convoi. Après quatre longues journées de voyage à travers collines et pentes, forêts, plaines et ruisseaux, ils arrivèrent le cinquième jour à Camant, où le roi Lac résidait dans une ville très charmante. Personne n’avait jamais vu une ville mieux située ; car elle était pourvue de forêts et de prairies, de vignobles et de fermes, de ruisseaux et de vergers, de dames et de chevaliers, de jeunes gens élégants et vivants, de clercs polis et bien élevés qui dépensaient librement leurs revenus, de jeunes filles belles et charmantes, ainsi que de citoyens prospères. Avant d’arriver en ville, Erec envoya deux chevaliers en avant pour annoncer son arrivée au roi. Lorsqu’il apprit la nouvelle, le roi fit rapidement monter des clercs, des chevaliers et des damoiselles à cheval, ordonna que les cloches sonnent et que les rues soient décorées de tapisseries et de tissus de soie, afin que son fils soit accueilli avec joie ; puis lui-même monta sur son cheval. Il y avait là quatre-vingts clercs, hommes doux et honorables, vêtus de manteaux gris bordés de velours noir. Il y avait cinq cents chevaliers, montés sur des destriers baie, alezan ou tachetés de blanc. Il y avait tant de citoyens et de dames que personne ne pouvait en compter le nombre. Le roi et son fils
(Vv. 2293-2764.) Erec ne voulut plus retarder. Dès qu’il eut la permission du roi, il ordonna à sa femme de se préparer, et il retint comme escorte soixante chevaliers méritants, avec des chevaux ainsi que des fourrures tachetées et grises. Dès qu’il fut prêt pour son voyage, il ne resta guère plus longtemps à la cour, mais prit congé de la reine et confia les chevaliers à Dieu. La reine lui accorda la permission de partir. À l’heure la plus propice, il quitta le palais royal. En présence de tous, il monta sur son destrier, et sa femme monta le cheval tacheté qu’elle avait apporté de son pays ; puis tous ses gardes montèrent à leur tour. Chevaliers et écuyers compris, il y en avait au total soixante-dix dans le convoi. Après quatre longues journées de voyage à travers collines et pentes, forêts, plaines et ruisseaux, ils arrivèrent le cinquième jour à Camant, où le roi Lac résidait dans une ville très charmante. Personne n’avait jamais vu une ville mieux située ; car elle était pourvue de forêts et de prairies, de vignobles et de fermes, de ruisseaux et de vergers, de dames et de chevaliers, de jeunes gens élégants et vivants, de clercs polis et bien élevés qui dépensaient librement leurs revenus, de jeunes filles belles et charmantes, ainsi que de citoyens prospères. Avant d’arriver en ville, Erec envoya deux chevaliers en avant pour annoncer son arrivée au roi. Lorsqu’il apprit la nouvelle, le roi fit rapidement monter des clercs, des chevaliers et des damoiselles à cheval, ordonna que les cloches sonnent et que les rues soient décorées de tapisseries et de tissus de soie, afin que son fils soit accueilli avec joie ; puis lui-même monta sur son cheval. Il y avait là quatre-vingts clercs, hommes doux et honorables, vêtus de manteaux gris bordés de velours noir. Il y avait cinq cents chevaliers, montés sur des destriers baie, alezan ou tachetés de blanc. Il y avait tant de citoyens et de dames que personne ne pouvait en compter le nombre. Le roi et son fils
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Ils galopèrent et continuèrent leur route jusqu’à ce qu’ils se voient et se reconnaissent. Tous deux descendirent de leurs chevaux, s’étreignirent et se saluèrent longuement, sans bouger de l’endroit où ils s’étaient rencontrés pour la première fois. Chacun souhaita la joie à l’autre : le roi fit beaucoup d’éloges à Erec, mais interrompit soudain pour se tourner vers Enide. De tous côtés, il était entouré d’amour : il les embrassa et les baisa tous les deux, ne sachant pas lequel des deux lui plaisait le plus. Alors qu’ils entraient gaiement dans le château, toutes les cloches sonnèrent pour honorer l’arrivée d’Erec. Les rues étaient couvertes de roseaux, de menthe et d’iris, et des rideaux ainsi que des tapisseries en soie et en satin ornés ornaient le plafond. Il y eut une grande joie, car tout le monde vint voir leur nouveau seigneur, et personne n’a jamais vu une telle félicité, tant chez les jeunes que chez les vieux. D’abord, ils se rendirent à l’église, où ils furent accueillis avec grande dévotion lors d’une procession. Erec s’agenouilla devant l’autel du Crucifix, et deux chevaliers conduisirent sa femme jusqu’à l’image de Notre-Dame. Lorsqu’elle eut terminé sa prière, elle recula un peu et se signa de la main droite, comme le ferait une dame bien élevée. Ensuite, ils sortirent de l’église et entrèrent dans le palais royal, où commencèrent les festivités. Ce jour-là, Erec reçut de nombreux cadeaux des chevaliers et des citadins : l’un lui offrit un poney de race nordique, un autre une coupe en or. Un troisième lui donna un faucon doré, un autre un chien de chasse, un autre encore un lévrier, un autre un faucon moineau, un autre un cheval arabe rapide, un autre un bouclier, un autre un étendard, un autre une épée, et un autre un casque. Jamais un roi n’avait été accueilli avec autant de joie dans son royaume, car tous s’efforçaient de bien le servir. Pourtant, ils furent encore plus heureux pour Enide que pour lui, en raison de la grande beauté qu’ils voyaient en elle, et surtout de son charme ouvert. Elle était assise dans une chambre sur un coussin en brocart rapporté de Thessalie. Autour d’elle se trouvaient de nombreuses dames charmantes ; mais tout comme la pierre précieuse brille plus que la pierre brune, et la rose surpasse la pavot, Enide était plus belle que toute autre dame ou jeune fille que l’on puisse trouver dans le monde, où que l’on cherche. Elle était si douce et honorable, parlait avec sagesse, était affable, au caractère agréable et au comportement aimable. Personne ne pouvait jamais déceler en elle la moindre folie, ni le moindre signe de méchanceté ou de vilaineté. Elle avait été si bien éduquée aux bonnes manières qu’elle avait acquis toutes les vertus qu’une dame peut posséder, ainsi que la générosité et la connaissance. Tout le monde l’aimait pour son cœur ouvert, et quiconque pouvait lui rendre service se sentait heureux et se estimait d’autant plus. Personne ne parlait mal d’elle, car personne ne pouvait le faire. Dans le royaume ou l’empire, il n’y avait aucune dame aux bonnes manières pareilles. Mais
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Erec l’aimait d’un amour si tendre qu’il ne se souciait plus des armes, ne participait plus aux tournois et n’avait aucune envie de jouter ; il passait son temps à chérir sa femme. Il en fit sa maîtresse et son trésor. Il consacrait tout son cœur et toute son attention à la caresser et à l’embrasser, sans chercher de plaisir dans d’autres distractions. Ses amis en étaient affligés et regretttaient souvent entre eux qu’il fût si profondément amoureux. Souvent, il était déjà passé midi avant qu’il ne quitte son côté ; car c’est là qu’il était heureux, quoi qu’on en dise. Il quittait rarement sa compagnie, et pourtant il restait aussi généreux que jamais envers ses chevaliers, en leur fournissant armes, vêtements et argent. Il n’y avait pas de tournoi où il ne les envoyât bien vêtus et équipés. Quel que fût le coût, il leur donnait de nouveaux chevaux pour les compétitions. Tous les chevaliers disaient qu’il était grand dommage et malheur qu’un homme aussi valeureux que lui ne voulût plus porter les armes. Il était tant blâmé de tous côtés par les chevaliers et les écuyers que des rumeurs parvinrent aux oreilles d’Enide : son seigneur serait devenu lâche en matière d’armes et de chevalerie, et son mode de vie aurait profondément changé. Elle en fut très affligée, mais n’osa pas montrer sa peine ; car son seigneur se sentirait immédiatement offensé si elle lui parlait. Ainsi, l’affaire resta secrète, jusqu’à ce qu’un matin ils se trouvassent au lit, là où ils avaient fait l’amour ensemble. Ils y étaient, enlacés étroitement, tels qu’étaient les vrais amants. Il dormait, mais elle était éveillée, pensant à ce que tant d’hommes dans le pays disaient de son seigneur. Lorsqu’elle commença à y réfléchir, elle ne put retenir ses larmes. Sa douleur et son chagrin étaient si grands qu’elle laissa échapper par mégarde une parole dont elle regretta ensuite l’aveu, bien qu’il n’y eût aucune tromperie dans son cœur. Elle commença à contempler son seigneur de la tête aux pieds, son corps bien proportionné et son visage clair, jusqu’à ce que ses larmes coulent abondamment sur sa poitrine ; alors elle dit : « Hélas, malheur à moi d’avoir quitté mon pays ! Que suis-je venue chercher ici ? La terre devrait m’avaler, puisque le meilleur des chevaliers, le plus vaillant, le plus courageux, le plus beau et le plus courtois qu’il y ait eu de comte ou de roi a complètement renoncé à toutes ses actions de chevalerie à cause de moi. En vérité, c’est moi qui ai apporté la honte sur sa tête, bien que je n’aie voulu le faire à aucun prix. » Puis elle lui dit : « Malheureux que tu es ! » Et elle se tut, ne parlant plus. Erec n’était pas profondément endormi et, bien qu’il somnolât, il entendit clairement ce qu’elle disait. Il se réveilla à ses paroles et, très surpris de la voir pleurer, il lui demanda : « Dis-moi, ma précieuse beauté, pourquoi pleures-tu ainsi ? Qu’est-ce qui te cause du chagrin ou de la tristesse ? Je souhaite vraiment le savoir. Dis-le-moi maintenant, ma douce bien-aimée ; et relève… »
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Elle ne voulait rien cacher : pourquoi aviez-vous dit que j’étais à plaindre ? Car vous l’avez dit de moi et de personne d’autre. J’ai entendu vos paroles très clairement. Alors Enide se trouva dans une grande détresse, effrayée et abattue. « Seigneur », dit-elle, « je ne sais rien de ce que vous dites. » « Dame, pourquoi le cachez-vous ? Le secret ne sert à rien. Vous avez pleuré ; je le vois bien, et vous ne pleurez pas pour rien. Et dans mon sommeil, j’ai entendu ce que vous avez dit. » « Ah ! beau seigneur, vous n’avez jamais rien entendu, et je crois que c’était un rêve. » « Maintenant, vous venez me dire des mensonges. Je vous entends mentir calmement. Mais si vous ne me dites pas la vérité maintenant, vous le regretterez plus tard. » « Seigneur, puisque vous me tourmentez ainsi, je vous dirai toute la vérité, sans rien cacher. Mais j’ai peur que cela ne vous plaise pas. Dans ce pays, tous — les sombres, les beaux et les roux — disent qu’il est grand dommage que vous renonciez aux armes ; votre réputation en a souffert. Il y a peu encore, tout le monde disait qu’il n’y avait au monde chevalier meilleur ni plus vaillant. Maintenant, ils se moquent tous de vous — vieux et jeunes, petits et grands — en vous traitant de paresseux. Croyez-vous que cela ne me fasse pas mal d’entendre parler de vous avec mépris ? Cela me peine quand j’entends cela, mais cela me peine encore plus qu’ils m’en fassent porter la responsabilité. Oui, c’est moi qui suis blâmée, je le regrette, et tous affirment que c’est parce que je vous ai si bien ensorcelé que vous perdez tout votre mérite et ne vous souciez plus que de moi. Vous devez choisir une autre voie, afin de faire taire ces reproches et retrouver votre ancienne gloire ; car j’ai trop entendu ces reproches, sans oser vous les révéler. À plusieurs reprises, quand j’y pense, je dois pleurer de douleur. J’éprouvais une telle tristesse tout à l’heure que je n’ai pas pu m’empêcher de dire que vous étiez maudit. » « Dame », dit-il, « vous aviez raison, et ceux qui me blâment le font à juste titre. Préparez-vous donc immédiatement à partir. Levez-vous, revêtez votre plus belle robe, et faites préparer votre selle sur votre meilleur palfrein. » Enide était alors dans une grande angoisse : très triste et songeuse, elle se leva, se reprochant les paroles folles qu’elle avait prononcées : elle s’était elle-même créé son lit, et devait y dormir. « Ah ! » dit-elle, « pauvre folle ! J’étais trop heureuse, car je n’avais rien à désirer. Dieu ! pourquoi ai-je été assez imprudente pour oser dire une telle folie ? Dieu ! mon seigneur ne m’aimait-il pas à l’excès ? En vérité, hélas, il m’aimait trop. Et maintenant, je dois m’exiler. Mais j’ai encore une plus grande peine : je ne verrai plus jamais mon seigneur, qui m’aimait avec tant de tendresse qu’il n’y avait rien qu’il chérissât davantage. Le meilleur homme qui soit jamais né était tellement épris de moi qu’il ne se souciait plus de rien d’autre. Je n’avais rien à...
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Rien alors. J’étais très heureuse. Mais c’est l’orgueil qui m’a agitée : à cause de mon orgueil, je dois souffrir des conséquences d’avoir prononcé de telles paroles insultantes, et il est juste que je souffre. On ne connaît pas ce qu’est la bonne fortune avant d’avoir éprouvé le malheur. Ainsi, la dame se lamentait sur son sort, tout en s’habillant avec ses plus riches vêtements. Pourtant, rien ne lui procurait de plaisir, mais plutôt des raisons de profonde tristesse. Alors elle fit appeler une servante pour qu’elle convoque l’un de ses écuyers, et lui ordonna de harnacher son précieux palfre de race nordique, meilleur que tous ceux que des comtes ou des rois avaient jamais eus. Dès qu’elle lui eut donné cet ordre, l’homme ne perdit pas de temps et alla aussitôt harnacher le palfre tacheté. Erec appela un autre écuyer et lui demanda de lui apporter ses armures pour les revêtir. Puis il monta dans une serre et fit étendre devant lui sur le sol un tapis de Limoges. Pendant ce temps, l’écuyer courut chercher les armures et revint les poser sur le tapis. Erec s’assit en face, sur la figure de léopard représentée sur le tapis. Il se prépara à revêtir ses armures : d’abord, il enfila une paire de greaves en acier poli ; ensuite, il mit une cuirasse si fine qu’on ne pouvait en couper aucun maillage. Cette cuirasse était vraiment luxueuse, car ni à l’intérieur ni à l’extérieur il n’y avait assez de fer pour fabriquer une aiguille, et elle ne pouvait pas rouiller, car elle était entièrement faite d’argent travaillé en minuscules mailles tissées en triple couche ; et elle avait été conçue avec tant de habileté que je peux vous assurer que personne qui l’aurait portée n’aurait ressenti plus de gêne ou de douleur que s’il avait mis une veste en soie par-dessus sa chemise. Les chevaliers et les écuyers commencèrent tous à se demander pourquoi il s’armait ainsi, mais personne n’osa lui demander pourquoi. Lorsqu’ils eurent revêtu sa cuirasse, un valet attacha autour de sa tête un casque orné d’une bande dorée, brillant plus fort qu’un miroir. Puis il prit l’épée et la ceignit, et leur ordonna de lui amener son cheval baie de Gascogne, déjà harnaché. Ensuite, il appela un valet et dit : « Valet, va vite, cours dans la chambre à côté de la tour où se trouve ma femme, et dis-lui qu’elle me fait attendre ici depuis trop longtemps. Elle a passé trop de temps à s’habiller. Dis-lui de venir monter immédiatement, car je l’attends. » L’homme partit et la trouva déjà prête, pleurant et gémissant ; il s’adressa aussitôt à elle en ces termes : « Dame, pourquoi tardez-vous ainsi ? Mon seigneur vous attend dehors, déjà entièrement armé. Il serait monté depuis longtemps si vous aviez été prête. » Enide se demanda beaucoup quelles étaient les intentions de son seigneur ; mais elle montra avec grande sagesse un visage aussi joyeux que possible lorsqu’elle apparut devant lui. Au milieu de la cour, elle le trouva, et le roi Lac arriva en courant.
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Dehors. Les chevaliers accourent aussi, se disputant pour arriver les premiers. Il n’y a ni jeunes ni vieux qui ne viennent apprendre s’il acceptera d’en emmener un avec lui. Chacun alors se propose et se présente. Mais il déclare fermement qu’il n’emportera aucun compagnon à part sa femme, affirmant qu’il ira seul. Alors le roi est dans une grande affliction. « Mon cher fils », dit-il, « que comptes-tu faire ? Tu devrais me parler de tes projets sans rien cacher. Dis-moi où tu veux aller ; car tu refuses catégoriquement d’être accompagné d’une escorte de pages ou de chevaliers. Même si tu as l’intention de combattre un chevalier en duel, tu ne devrais pas pour autant négliger d’emmener quelques-uns de tes chevaliers avec toi pour montrer ta richesse et ta noblesse. Le fils d’un roi ne doit pas voyager seul. Mon cher fils, prépare maintenant tes bagages, prends trente, quarante ou plus de tes chevaliers, et assure-toi que de l’argent et de l’or soient pris, ainsi que tout ce dont un gentilhomme a besoin. » Finalement, Erec répond et lui raconte en détail comment il a planifié son voyage. « Sire », dit-il, « il le faut ainsi. Je n’emporterai pas de cheval supplémentaire, je n’ai nul besoin d’or ou d’argent, ni de page ni de sergent ; je ne demande aucune compagnie, si ce n’est celle de ma femme seule. Mais je vous en prie, quoi qu’il arrive, si je meurs et qu’elle revient, aimez-la et chérissez-la par amour pour moi et à cause de ma prière, et donnez-lui, tant qu’elle vivra, sans dispute ni conflit, la moitié de vos terres en propriété. » En entendant la demande de son fils, le roi dit : « Mon cher fils, je te le promets. Mais je suis très triste de te voir partir ainsi sans escorte ; si c’était à moi de décider, tu ne partirais pas de cette façon. » « Sire, il n’y a pas d’autre solution. Je pars maintenant, et je vous confie à Dieu. Mais pensez à mes compagnons, et donnez-leur des chevaux, des armes et tout ce qu’un chevalier peut avoir besoin. » Le roi ne peut retenir ses larmes lorsqu’il se sépare de son fils. Les gens autour pleurent aussi ; les dames et les chevaliers versent des larmes et gémissent profondément pour lui. Il n’y a personne qui ne soit affligé, et beaucoup s’évanouissent dans la cour. En pleurant, ils l’embrassent et le serrent dans leurs bras, presque hors d’eux de douleur. Je pense qu’ils n’auraient pas été plus tristes s’ils l’avaient vu mort ou blessé. Alors Erec dit pour les consoler : « Mes seigneurs, pourquoi pleurez-vous ainsi ? Je ne suis ni en prison ni blessé. Vous ne gagnez rien à cette manifestation de tristesse. Si je m’en vais, je reviendrai quand Dieu le voudra et quand je le pourrai. Je vous confie tous à Dieu ; laissez-moi donc partir maintenant ; vous me retenez ici depuis trop longtemps. Je suis désolé et affligé de vous voir pleurer. » Il les confie à Dieu, et eux le lui confient aussi. (vv. 2765-2924.) Ainsi ils partirent, laissant la tristesse derrière eux. Erec s’ébranle et emmène sa femme, sans savoir où, selon le hasard. « En selle
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« Vite », dit-il, « et fais bien attention de ne pas être si imprudente au point de me parler de ce que tu pourrais voir. Fais en sorte de ne jamais me parler, à moins que je ne t’adresse la parole en premier. Continue ta route maintenant, vite et avec confiance. » « Sire », répond-elle, « cela sera fait. » Elle partit en avant et garda le silence. Ni l’un ni l’autre ne prononcèrent un mot. Mais le cœur d’Enide était très triste, et en elle-même elle se lamentait doucement et à voix basse pour qu’il ne l’entende pas : « Hélas », disait-elle, « Dieu m’avait élevée et exaltée vers une telle joie ; mais maintenant Il m’a soudainement renversée. La fortune qui m’avait fait signe a rapidement retiré sa main. Je ne m’en soucierais pas tant, hélas, si seulement j’osais adresser la parole à mon seigneur. Mais je suis mortifiée et affligée parce que mon seigneur s’est retourné contre moi, je le vois bien, puisqu’il ne veut pas me parler. Et je n’ai pas assez de courage pour oser le regarder. »
Pendant qu’elle se lamentait ainsi, un chevalier qui vivait du vol sortit des bois. Il avait deux compagnons avec lui, et tous trois étaient armés. Ils convoitaient le poney sur lequel montait Enide. « Messires, connaissez-vous les nouvelles que je porte ? » dit-il à ses deux compagnons. « Si nous ne faisons pas notre coup maintenant, nous ne sommes que de vils lâches et nous jouons de malchance. Voici une dame d’une beauté merveilleuse, mariée ou non, je ne sais pas, mais elle est richement vêtue. Le poney et la selle, avec la sangle et les rênes, valent mille livres de Chartres. Je prendrai le poney pour moi, et vous pourrez avoir le reste du butin. Je ne veux rien de plus pour ma part. Le chevalier ne emmènera pas la dame, que Dieu m’aide ! Car j’ai l’intention de lui porter un tel coup qu’il en paiera cher. C’est moi qui l’ai vu en premier, donc c’est à moi de passer en premier et de le défier. » Ils lui donnèrent leur accord et il partit, se baissant bien sous son bouclier, tandis que les deux autres restaient à l’écart. À cette époque, il était d’usage et de coutume qu’au cours d’une attaque, deux chevaliers ne s’allient pas contre un seul ; ainsi, s’ils l’avaient également attaqué, cela aurait paru traîtreux de leur part. Enide vit les brigands et fut saisie d’une grande peur. « Dieu », dit-elle, « que puis-je dire ? Maintenant mon seigneur sera soit tué, soit fait prisonnier ; car ils sont trois et lui seul. Le combat n’est pas équitable entre un chevalier et trois. Ce type va l’attaquer maintenant alors qu’il est en infériorité ; car mon seigneur n’est pas sur ses gardes. Dieu, serai-je donc si lâche que je n’ose pas lever la voix ? Je ne serai pas une telle lâche : je ne manquerai pas de lui parler. » Sur-le-champ, elle se retourna et l’appela : « Beau seigneur, à quoi pensez-vous ? Trois chevaliers viennent à votre poursuite et vous pressent de près. J’ai grand-peur qu’ils ne vous fassent du mal. » « Quoi ? » dit Erec, « qu’est-ce que tu dis ? Tu as vraiment été très audacieuse de mépriser mes ordres et mes interdictions. Cette fois, tu seras pardonnée ; mais si… »
Pendant qu’elle se lamentait ainsi, un chevalier qui vivait du vol sortit des bois. Il avait deux compagnons avec lui, et tous trois étaient armés. Ils convoitaient le poney sur lequel montait Enide. « Messires, connaissez-vous les nouvelles que je porte ? » dit-il à ses deux compagnons. « Si nous ne faisons pas notre coup maintenant, nous ne sommes que de vils lâches et nous jouons de malchance. Voici une dame d’une beauté merveilleuse, mariée ou non, je ne sais pas, mais elle est richement vêtue. Le poney et la selle, avec la sangle et les rênes, valent mille livres de Chartres. Je prendrai le poney pour moi, et vous pourrez avoir le reste du butin. Je ne veux rien de plus pour ma part. Le chevalier ne emmènera pas la dame, que Dieu m’aide ! Car j’ai l’intention de lui porter un tel coup qu’il en paiera cher. C’est moi qui l’ai vu en premier, donc c’est à moi de passer en premier et de le défier. » Ils lui donnèrent leur accord et il partit, se baissant bien sous son bouclier, tandis que les deux autres restaient à l’écart. À cette époque, il était d’usage et de coutume qu’au cours d’une attaque, deux chevaliers ne s’allient pas contre un seul ; ainsi, s’ils l’avaient également attaqué, cela aurait paru traîtreux de leur part. Enide vit les brigands et fut saisie d’une grande peur. « Dieu », dit-elle, « que puis-je dire ? Maintenant mon seigneur sera soit tué, soit fait prisonnier ; car ils sont trois et lui seul. Le combat n’est pas équitable entre un chevalier et trois. Ce type va l’attaquer maintenant alors qu’il est en infériorité ; car mon seigneur n’est pas sur ses gardes. Dieu, serai-je donc si lâche que je n’ose pas lever la voix ? Je ne serai pas une telle lâche : je ne manquerai pas de lui parler. » Sur-le-champ, elle se retourna et l’appela : « Beau seigneur, à quoi pensez-vous ? Trois chevaliers viennent à votre poursuite et vous pressent de près. J’ai grand-peur qu’ils ne vous fassent du mal. » « Quoi ? » dit Erec, « qu’est-ce que tu dis ? Tu as vraiment été très audacieuse de mépriser mes ordres et mes interdictions. Cette fois, tu seras pardonnée ; mais si… »
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Si cela devait se reproduire, vous ne serez pas pardonné. Puis, tournant son bouclier et sa lance, il se précipite vers le chevalier. Ce dernier le voit arriver et le défie. Lorsque Erec l’entend, il le défie à son tour. Tous deux poussent leurs montures et s’affrontent, tenant leurs lances tendues à pleine longueur. Mais il rate Erec, tandis qu’Erec l’attaque avec force, car il connaissait bien la bonne manière d’attaquer. Il frappe son bouclier si violemment que celui-ci se brise de haut en bas. Son haubert ne constitue pas non plus de protection : Erec le perce et le broie au milieu de sa poitrine, puis enfonce un mètre cinquante de sa lance dans son corps. Lorsqu’il se retire, il retire la hampe. L’autre tombe à terre. Il doit mourir, car la lame a bu tout son sang. Alors, l’un des deux autres se précipite en avant, laissant son compagnon derrière lui, et pousse sa monture vers Erec en le menaçant. Erec saisit fermement son bouclier et l’attaque avec courage. L’autre garde son bouclier devant sa poitrine. Ils se heurtent alors aux boucliers ornés. La lance du chevalier se brise en deux, tandis qu’Erec enfonce un quart de la longueur de sa lance dans la poitrine de l’autre. Il ne lui causera plus de problèmes. Erec fait tomber ce dernier de sa monture et le laisse inconscient, tandis qu’il pousse sa monture en biais vers le troisième brigand. Lorsque ce dernier le voit arriver, il commence à s’enfuir. Il avait peur et n’osait pas affronter Erec ; il se hâta donc de se réfugier dans les bois. Mais sa fuite est inutile, car Erec le suit de près et crie à haute voix : « Vassal, vassal, retournez-vous maintenant et préparez-vous à vous défendre, afin que je ne vous tue pas en fuite. Il est inutile d’essayer de s’échapper. » Mais le malandrin n’a aucune envie de se retourner et continue de fuir de toutes ses forces. Le rattrapant, Erec le frappe de plein fouet sur son bouclier peint et le jette de l’autre côté. Il ne prête plus attention à ces trois brigands : l’un est mort, l’autre blessé, et du troisième il s’est débarrassé en le jetant à terre depuis son cheval. Il prend les chevaux des trois hommes et les attache ensemble par les brides. Ils n’étaient pas de même couleur : le premier était blanc comme du lait, le second noir et plutôt beau à voir, tandis que le troisième était tacheté partout. Il revint sur la route où Enide l’attendait. Il lui ordonna de conduire les trois chevaux devant elle, en la mettant sévèrement en garde de ne plus jamais oser dire un mot sans son autorisation. Elle répondit : « Je ne le ferai jamais, beau seigneur, si telle est votre volonté. » Puis ils continuèrent leur route, et elle garda le silence.
(Vv. 2925-3085.) Ils n’avaient pas encore parcouru une lieue quand, dans une vallée devant eux, apparurent cinq autres chevaliers, avec leurs lances posées, leurs boucliers serrés contre le cou, et leurs casques brillants solidement attachés ; eux aussi étaient à cheval.
(Vv. 2925-3085.) Ils n’avaient pas encore parcouru une lieue quand, dans une vallée devant eux, apparurent cinq autres chevaliers, avec leurs lances posées, leurs boucliers serrés contre le cou, et leurs casques brillants solidement attachés ; eux aussi étaient à cheval.
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Tout à coup, ils virent arriver la dame qui menait les trois chevaux, suivie d’Erec. Dès qu’ils les aperçurent, ils se partagèrent leur équipement, comme s’ils en avaient déjà pris possession. La cupidité est une mauvaise chose. Mais les choses ne se passèrent pas comme ils l’avaient espéré, car une défense vigoureuse fut organisée. Beaucoup de ce que le fou projette ne se réalise pas, et bien des hommes perdent ce qu’ils pensaient obtenir. C’est ce qui leur arriva lors de cette attaque. L’un dit qu’il prendrait la servante ou perdrait la vie dans la tentative ; un autre affirma que le cheval tacheté lui appartiendrait et qu’il en serait satisfait. Le troisième dit qu’il prendrait le cheval noir. « Et le blanc pour moi », dit le quatrième. Le cinquième n’était pas en reste et jura qu’il aurait le cheval ainsi que les armes du chevalier lui-même. Il voulait les gagner par lui-même et souhaitait l’attaquer en premier, s’ils le lui permettaient : ils acceptèrent volontiers. Alors il les quitta et partit en tête sur un bon et agile cheval. Erec le vit, mais fit semblant de ne pas encore l’avoir remarqué. Lorsque Enide les aperçut, son cœur bondit de peur et de grande angoisse. « Hélas ! » dit-elle, « je ne sais ni quoi dire ni quoi faire ; car mon seigneur me menace sévèrement et dit qu’il me punira si je lui adresse la parole. Mais si mon seigneur était mort maintenant, je n’aurais aucun réconfort. On me tuerait et on me traiterait cruellement. Dieu ! Mon seigneur ne les voit pas ! Pourquoi donc hésite-t-il, alors que je suis folle ? Je suis vraiment trop prudente dans mes paroles, puisque je ne lui ai pas encore parlé. Je sais bien que ceux qui viennent là-bas ont l’intention de commettre quelque méfait. Et Dieu ! Comment vais-je lui parler ? Il va me tuer. Eh bien, qu’il me tue ! Pourtant, je ne manquerai pas de lui parler. » Alors elle l’appela doucement : « Seigneur ! » « Qu’y a-t-il ? » dit-il, « que voulez-vous ? » « Votre pardon, seigneur. Je veux vous dire que cinq chevaliers sont sortis de ce bosquet, et j’ai une peur mortelle d’eux. Les ayant aperçus, je pense qu’ils ont l’intention de se battre contre vous. Quatre d’entre eux sont restés en arrière, et l’autre vient vers vous aussi vite que son cheval peut le porter. J’ai peur à chaque instant qu’il ne vous attaque. Il est vrai que les quatre sont restés en arrière, mais ils ne sont pas loin et viendront rapidement à son secours s’il le faut. » Erec répondit : « Vous avez eu une mauvaise pensée en enfreignant mon ordre — quelque chose que je vous avais interdit. Pourtant, j’ai su tout le temps que vous ne m’estimiez pas. Votre service a été mal employé ; il n’a pas éveillé ma gratitude, mais a plutôt attisé ma colère. Je vous l’ai déjà dit une fois, et je le répète. Cette fois encore, je vous pardonnerai ; mais la prochaine fois, maîtrisez-vous et ne vous retournez plus pour me regarder : car en faisant cela, vous… »
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ce serait très stupide. Je n’apprécie pas vos paroles. » Puis il pique des deux à travers le champ en direction de son adversaire, et ils se rencontrent. Chacun cherche l’autre et l’attaque. Erec le frappe avec une telle force que son bouclier s’envole de son cou, brisant ainsi sa clavicule. Ses étriers se brisent, et il tombe, sans force pour se relever, car il était gravement meurtri et blessé. Un autre alors apparut, et ils s’attaquèrent férocement. Sans difficulté, Erec enfonça la lame acérée et bien forgée dans son cou, sous le menton, tranchant ainsi les os et les nerfs. À l’arrière de son cou, la lame dépassait, et le sang rouge et chaud coulait de part et d’autre de la blessure. Il rendit l’âme, et son cœur s’arrêta. Le troisième sortit de sa cachette de l’autre côté d’un gué. Il avança droit à travers l’eau. Erec piqua des deux et l’affronta avant même qu’il ne sorte de l’eau, le frappant si fort que cavalier et cheval furent projetés au sol. Le destrier resta allongé sur le corps assez longtemps pour le noyer dans le ruisseau, puis il se releva péniblement. Ainsi, il vainquit trois d’entre eux, tandis que les deux autres jugèrent sage de quitter le combat et de ne pas se mesurer à lui. Ils s’enfuirent le long du ruisseau, et Erec les poursuivit de près, jusqu’à ce qu’il frappe l’un d’eux dans le dos si violemment que celui-ci fut projeté en avant sur la selle. Il mit toute sa force dans ce coup, brisant sa lance contre son corps, si bien que l’homme tomba la tête la première. Erec le fit payer cher pour avoir brisé sa lance, puis tira son épée du fourreau. L’homme, imprudemment, se redressa ; Erec lui assena alors trois coups de telle sorte qu’il étancha la soif de son épée dans son sang. Il détacha l’épaule de son corps, qui tomba au sol. Puis, épée à la main, il attaqua l’autre, qui tentait de s’enfuir sans compagnie ni escorte. Lorsqu’il vit Erec le poursuivre, il eut tellement peur qu’il ne sut que faire : il n’osait pas lui faire face, ni s’éloigner ; il dut abandonner son cheval, car il n’avait plus confiance en lui. Il jeta son bouclier et sa lance, et glissa de son cheval au sol. Lorsqu’il le vit debout, Erec ne voulut plus le poursuivre, mais se pencha pour récupérer sa lance, ne souhaitant pas la laisser là, à cause de la sienne qui avait été brisée. Il emporta sa lance et s’en alla, sans laisser les chevaux derrière lui : il captura les cinq et les emmena avec lui. Enide eut du mal à les mener tous ; car il lui remit les cinq avec les trois autres, lui ordonnant de partir rapidement et de ne pas lui parler, afin qu’aucun mal ou dommage ne lui arrive. Ainsi, pas un…
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Elle ne répond pas par des mots, mais garde le silence ; et ainsi ils partent, emmenant avec eux les huit chevaux.
(V. 3086-3208.) Ils chevauchèrent jusqu’au coucher du soleil sans arriver en aucune ville ni abri. Lorsque la nuit tomba, ils cherchèrent refuge sous un arbre dans un champ ouvert. Erec demande à sa dame de dormir, car c’est lui qui doit veiller. Elle répond qu’elle ne le fera pas, car ce n’est pas correct, et elle ne souhaite pas le faire. C’est à lui, plus fatigué, d’aller dormir. Ravi par cette réponse, Erec accepte. Il pose son bouclier sous sa tête, tandis que la dame prend son manteau et le étend sur lui de la tête aux pieds. Ainsi, il dort et elle veille, ne somnolant pas de toute la nuit, mais tenant fermement par les rênes les chevaux jusqu’à l’aube ; et elle se blâma beaucoup pour les paroles qu’elle avait prononcées, disant qu’elle avait agi mal et qu’on ne la traitait pas à moitié autant méchamment qu’elle le méritait. « Hélas », dit-elle, « en quelle heure funeste ai-je vu mon orgueil et ma prétention ! J’aurais pu savoir sans aucun doute qu’il n’y avait pas de chevalier meilleur ou aussi bon que mon seigneur. Je le savais déjà assez bien auparavant, mais maintenant je le sais encore mieux. Car j’ai vu de mes propres yeux comment il n’a pas reculé devant trois, voire cinq hommes armés. Que la peste soit éternellement sur ma langue pour avoir proféré une telle fierté et un tel insulte qui m’obligent maintenant à subir la honte ! » Toute la nuit, elle gémit ainsi jusqu’à l’aube. Erec se lève tôt, et ils reprennent la route, elle en tête et lui derrière. À midi, un écuyer les rencontra dans une petite vallée, accompagné de deux compagnons qui portaient des gâteaux, du vin et quelques fromages riches d’automne pour ceux qui faisaient paître le foin dans les prairies appartenant au comte Galoain. L’écuyer était un homme avisé, et lorsqu’il vit Erec et Enide venir de la direction des bois, il comprit qu’ils avaient dû passer la nuit dans la forêt sans rien avoir à manger ni à boire ; car dans un rayon d’une journée de voyage, il n’y avait ni ville, ni cité, ni tour, ni place forte, ni abbaye, ni hospice, ni lieu de refuge. Il prit donc une décision honnête, se dirigea vers eux, les salua poliment et dit : « Seigneur, je suppose que vous avez eu une mauvaise expérience hier soir. Je suis sûr que vous n’avez pas dormi et que vous avez passé la nuit dans ces bois. Je vous offre un peu de ce gâteau blanc, si vous le souhaitez. Je ne le dis pas dans l’espoir d’une récompense : car je ne vous demande ni ne vous exige rien. Les gâteaux sont faits de bon blé ; j’ai aussi de bon vin et de riches fromages, un drap blanc et de belles cruches. Si vous avez envie de déjeuner, vous n’avez pas besoin de chercher plus loin. Sous ces hêtres blancs, ici sur l’herbe verte, vous pouvez poser vos armes et vous reposer un moment. Mon conseil est que vous descendiez de cheval. » Erec
(V. 3086-3208.) Ils chevauchèrent jusqu’au coucher du soleil sans arriver en aucune ville ni abri. Lorsque la nuit tomba, ils cherchèrent refuge sous un arbre dans un champ ouvert. Erec demande à sa dame de dormir, car c’est lui qui doit veiller. Elle répond qu’elle ne le fera pas, car ce n’est pas correct, et elle ne souhaite pas le faire. C’est à lui, plus fatigué, d’aller dormir. Ravi par cette réponse, Erec accepte. Il pose son bouclier sous sa tête, tandis que la dame prend son manteau et le étend sur lui de la tête aux pieds. Ainsi, il dort et elle veille, ne somnolant pas de toute la nuit, mais tenant fermement par les rênes les chevaux jusqu’à l’aube ; et elle se blâma beaucoup pour les paroles qu’elle avait prononcées, disant qu’elle avait agi mal et qu’on ne la traitait pas à moitié autant méchamment qu’elle le méritait. « Hélas », dit-elle, « en quelle heure funeste ai-je vu mon orgueil et ma prétention ! J’aurais pu savoir sans aucun doute qu’il n’y avait pas de chevalier meilleur ou aussi bon que mon seigneur. Je le savais déjà assez bien auparavant, mais maintenant je le sais encore mieux. Car j’ai vu de mes propres yeux comment il n’a pas reculé devant trois, voire cinq hommes armés. Que la peste soit éternellement sur ma langue pour avoir proféré une telle fierté et un tel insulte qui m’obligent maintenant à subir la honte ! » Toute la nuit, elle gémit ainsi jusqu’à l’aube. Erec se lève tôt, et ils reprennent la route, elle en tête et lui derrière. À midi, un écuyer les rencontra dans une petite vallée, accompagné de deux compagnons qui portaient des gâteaux, du vin et quelques fromages riches d’automne pour ceux qui faisaient paître le foin dans les prairies appartenant au comte Galoain. L’écuyer était un homme avisé, et lorsqu’il vit Erec et Enide venir de la direction des bois, il comprit qu’ils avaient dû passer la nuit dans la forêt sans rien avoir à manger ni à boire ; car dans un rayon d’une journée de voyage, il n’y avait ni ville, ni cité, ni tour, ni place forte, ni abbaye, ni hospice, ni lieu de refuge. Il prit donc une décision honnête, se dirigea vers eux, les salua poliment et dit : « Seigneur, je suppose que vous avez eu une mauvaise expérience hier soir. Je suis sûr que vous n’avez pas dormi et que vous avez passé la nuit dans ces bois. Je vous offre un peu de ce gâteau blanc, si vous le souhaitez. Je ne le dis pas dans l’espoir d’une récompense : car je ne vous demande ni ne vous exige rien. Les gâteaux sont faits de bon blé ; j’ai aussi de bon vin et de riches fromages, un drap blanc et de belles cruches. Si vous avez envie de déjeuner, vous n’avez pas besoin de chercher plus loin. Sous ces hêtres blancs, ici sur l’herbe verte, vous pouvez poser vos armes et vous reposer un moment. Mon conseil est que vous descendiez de cheval. » Erec
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Il descendit de son cheval et dit : « Belle et gentille amie, je vous remercie sincèrement : je mangerai quelque chose, sans aller plus loin. » Le jeune homme savait bien quoi faire : il aida la dame à descendre de son cheval, et les garçons qui étaient venus avec le squire prirent les montures en main. Puis ils allèrent s’asseoir à l’ombre. Le squire retira le casque d’Erec, défit la visière qui couvrait son visage ; ensuite il étala une nappe sur le sol dur devant eux. Il leur passa des gâteaux et du vin, et prépara ainsi qu’il coupa du fromage. Affamés comme ils l’étaient, ils se servirent eux-mêmes et burent volontiers du vin. Le squire les servit avec toute l’attention nécessaire. Lorsqu’ils eurent mangé et bu à leur faim, Erec fut courtois et généreux. « Amie, dit-il, en guise de récompense, je souhaite vous offrir l’un de mes chevaux. Prenez celui que vous préférez. Et j’espère que ce ne sera pas trop difficile pour vous de retourner en ville et y trouver un bon logement. » Elle répondit qu’elle ferait volontiers tout ce qu’il souhaiterait. Alors il alla vers les chevaux, les détacha, choisit celui tacheté et exprima sa gratitude, car celui-ci semblait être le meilleur. Il sauta en selle par la bride gauche, les laissa tous deux là, puis partit au galop vers la ville, où il trouva un logement convenable. Voilà ! Il revint bientôt : « Montez vite, seigneur, dit-il, car un excellent logement vous attend. » Erec monta à cheval, puis sa dame, et comme la ville était proche, ils atteignirent rapidement leur demeure. Là, on les accueillit avec joie. Le maître de maison les salua aimablement et, avec allégresse, s’occupa généreusement de leurs besoins. (Vv. 3209-3458.) Lorsque le squire eut rendu à tous les honneurs possibles, il revint, remonta sur son cheval et le conduisit devant le pavillon du comte jusqu’à l’écurie. Le comte et trois de ses vassaux se penchaient hors du pavillon ; le comte, voyant son squire monté sur le cheval tacheté, lui demanda à qui il appartenait. Celui-ci répondit qu’il lui appartenait. Le comte, très étonné, dit : « Comment est-ce possible ? Où l’as-tu obtenu ? » « Un chevalier que j’estime beaucoup me l’a donné, seigneur », répondit-il. « Je l’ai conduit dans cette ville, et il est logé chez un bourgeois. C’est un chevalier très courtois et le plus beau homme que j’aie jamais vu. Même si je vous avais donné ma parole et mon serment, je ne pourrais pas vous décrire à moitié à quel point il est beau. » Le comte répliqua : « Je suppose et j’imagine qu’il n’est pas plus beau que moi. » « Par ma parole, seigneur, dit le sénéchal, vous êtes très beau et un véritable gentilhomme. Il n’y a pas un seul chevalier dans ce pays, natif de ces terres, qui ne soit inférieur à vous en beauté. Mais j’ose affirmer que cet homme est plus beau que vous, s’il n’était pas couvert de bleus. »
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sous son haubert, et couvert de bleus. Dans la forêt, il a combattu seul contre huit chevaliers, et il emmène leurs huit chevaux avec lui. Et avec lui vient une dame si belle que jamais aucune dame n’a été à moitié aussi belle qu’elle. » 128
Lorsque le comte entend cette nouvelle, le désir le prend d’aller voir si c’est vrai ou faux. « Je n’ai jamais entendu une chose pareille », dit-il ; « emmenez-moi maintenant à son logis, car je souhaite absolument savoir si vous mentez ou dites la vérité. » Il répond : « Avec grand plaisir, sire. Voici le chemin à suivre, car ce n’est pas loin d’ici. » « J’ai hâte de les voir », dit le comte. Alors il descend, le écuyer descends de son cheval et fait monter le comte à sa place. Puis il court prévenir Erec que le comte venait le visiter. Le logis d’Erec était vraiment luxueux — du genre auquel il était habitué. Il y avait de nombreuses torches et bougies allumées partout autour. Le comte arriva accompagné seulement de trois compagnons. Erec, qui avait des manières gracieuses, se leva pour l’accueillir et s’exclama : « Bienvenue, sire ! » Et le comte lui rendit son salut. Ils s’assirent tous deux côte à côte sur un canapé blanc et moelleux, où ils bavardèrent ensemble. Le comte lui fit une offre et insista pour qu’il accepte une garantie afin de couvrir ses dépenses en ville. Mais Erec ne daigna pas accepter, disant qu’il était bien pourvu en argent et n’avait pas besoin d’accepter quoi que ce soit de lui. Ils parlèrent longtemps de nombreuses choses, mais le comte jetait constamment des regards dans l’autre direction, là où il avait aperçu la dame. En raison de sa beauté évidente, il concentra toutes ses pensées sur elle. Il la regardait autant qu’il le pouvait ; il la convoitait, et elle lui plaisait tellement que sa beauté le remplissait d’amour. Très adroitement, il demanda à Erec la permission de lui parler. « Sire », dit-il, « je vous demande une faveur, et j’espère qu’elle ne vous déplaira pas. Par courtoisie et par plaisir, j’aimerais m’asseoir à côté de cette dame. J’ai eu de bonnes intentions en venant vous voir tous les deux, et vous ne verriez aucun mal à cela. Je souhaite offrir mes services à la dame en tout point. Sachez bien que, par amour pour vous, je ferais tout ce qui pourrait lui plaire. » Erec n’était pas le moins du monde jaloux et ne soupçonnait ni malveillance ni trahison. « Sire », dit-il, « je n’ai aucune objection. Vous pouvez vous asseoir et parler avec elle. Ne pensez pas que j’aie la moindre objection. Je vous donne volontiers ma permission. » La dame était assise à environ deux longueurs de lance de lui. Le comte prit place juste à côté d’elle sur un tabouret bas. Prudente et courtoise, la dame se tourna vers lui. « Hélas », dit-il, « comme je suis affligé de vous voir dans un état si humble ! Je suis désolé et ressens une grande peine. Mais si vous croyiez mes paroles, vous pourriez obtenir honneur et grands avantages, et beaucoup de richesses vous reviendraient. De telles
Lorsque le comte entend cette nouvelle, le désir le prend d’aller voir si c’est vrai ou faux. « Je n’ai jamais entendu une chose pareille », dit-il ; « emmenez-moi maintenant à son logis, car je souhaite absolument savoir si vous mentez ou dites la vérité. » Il répond : « Avec grand plaisir, sire. Voici le chemin à suivre, car ce n’est pas loin d’ici. » « J’ai hâte de les voir », dit le comte. Alors il descend, le écuyer descends de son cheval et fait monter le comte à sa place. Puis il court prévenir Erec que le comte venait le visiter. Le logis d’Erec était vraiment luxueux — du genre auquel il était habitué. Il y avait de nombreuses torches et bougies allumées partout autour. Le comte arriva accompagné seulement de trois compagnons. Erec, qui avait des manières gracieuses, se leva pour l’accueillir et s’exclama : « Bienvenue, sire ! » Et le comte lui rendit son salut. Ils s’assirent tous deux côte à côte sur un canapé blanc et moelleux, où ils bavardèrent ensemble. Le comte lui fit une offre et insista pour qu’il accepte une garantie afin de couvrir ses dépenses en ville. Mais Erec ne daigna pas accepter, disant qu’il était bien pourvu en argent et n’avait pas besoin d’accepter quoi que ce soit de lui. Ils parlèrent longtemps de nombreuses choses, mais le comte jetait constamment des regards dans l’autre direction, là où il avait aperçu la dame. En raison de sa beauté évidente, il concentra toutes ses pensées sur elle. Il la regardait autant qu’il le pouvait ; il la convoitait, et elle lui plaisait tellement que sa beauté le remplissait d’amour. Très adroitement, il demanda à Erec la permission de lui parler. « Sire », dit-il, « je vous demande une faveur, et j’espère qu’elle ne vous déplaira pas. Par courtoisie et par plaisir, j’aimerais m’asseoir à côté de cette dame. J’ai eu de bonnes intentions en venant vous voir tous les deux, et vous ne verriez aucun mal à cela. Je souhaite offrir mes services à la dame en tout point. Sachez bien que, par amour pour vous, je ferais tout ce qui pourrait lui plaire. » Erec n’était pas le moins du monde jaloux et ne soupçonnait ni malveillance ni trahison. « Sire », dit-il, « je n’ai aucune objection. Vous pouvez vous asseoir et parler avec elle. Ne pensez pas que j’aie la moindre objection. Je vous donne volontiers ma permission. » La dame était assise à environ deux longueurs de lance de lui. Le comte prit place juste à côté d’elle sur un tabouret bas. Prudente et courtoise, la dame se tourna vers lui. « Hélas », dit-il, « comme je suis affligé de vous voir dans un état si humble ! Je suis désolé et ressens une grande peine. Mais si vous croyiez mes paroles, vous pourriez obtenir honneur et grands avantages, et beaucoup de richesses vous reviendraient. De telles
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La beauté comme la vôtre mérite un grand honneur et une distinction. Je ferais de vous ma maîtresse, si cela vous plaisait et si telle était votre volonté ; vous seriez ma chère maîtresse et dame de tout mon domaine. Puisque je daigne vous courtiser ainsi, vous ne devriez pas mépriser ma demande. Je sais et je perçois que votre seigneur ne vous aime ni ne vous estime. Si vous restiez avec moi, vous seriez unie à un seigneur digne. « Sire », dit Enide, « votre proposition est vaine. C’est impossible. Ah ! Il vaudrait mieux que je sois encore non née, ou brûlée sur un feu de épines et que mes cendres soient dispersées, plutôt que de trahir jamais mon seigneur d’une manière quelconque, ou de concevoir envers lui le moindre crime ou traîtrise. Vous avez commis une grande erreur en me faisant une telle proposition. Je n’y consentirai en aucune façon. » La colère du comte commença à monter. « Vous refusez de m’aimer, madame ? » dit-il ; « par ma parole, vous êtes trop fière. Ni par flatterie ni par prière, vous ne ferez ma volonté ? Il est vrai qu’autant on prie et on flatte une femme, plus son orgueil grandit ; mais celui qui l’insulte et la déshonore la trouve souvent plus docile. Je vous donne ma parole que si vous ne faites pas ma volonté, il y aura bientôt des combats ici. Qu’il soit juste ou non, je ferai tuer votre seigneur ici même, sous vos yeux. » « Ah, sire », dit Enide, « il existe un meilleur moyen que celui que vous proposez. Vous commettriez un acte méchant et perfide en le tuant ainsi. Calmez-vous à nouveau, je vous en prie ; car je ferai votre plaisir. Vous pouvez me considérer comme entièrement vôtre, car je suis à vous et je le souhaite. Je n’ai pas parlé ainsi par orgueil, mais pour savoir et vérifier si je pouvais trouver en vous l’amour véritable d’un cœur sincère. Mais je ne voudrais à aucun prix que vous commettiez un acte de trahison. Mon seigneur n’est pas sur ses gardes ; et si vous le tuiez ainsi, vous commettriez un acte très horrible, et ce serait moi qui en serais blâmée. Tout le monde dans le pays dirait que c’est été fait avec mon consentement. Allez vous reposer jusqu’à demain, quand mon seigneur sera sur le point de se lever. Alors vous pourrez lui nuire sans être blâmé ni réprimandé. » Ses paroles ne correspondent pas à ses pensées secrètes. « Sire », dit-elle, « croyez-moi maintenant ! N’ayez aucune inquiétude ; mais envoyez ici demain vos chevaliers et vos écuyers et faites-moi emmener de force. Mon seigneur accourra à ma défense, car il est assez fier et courageux. Que ce soit sérieusement ou en plaisantant, faites-le capturer et maltraiter, ou tranchez-lui la tête, si vous le voulez. J’ai mené cette vie assez longtemps, pour être franche. Je n’aime pas la compagnie de ce seigneur. Je préférerais sentir votre corps à côté de moi dans un lit. Et puisque nous en sommes arrivés là, soyez assuré de mon amour. » Le comte répond : « Très bien, madame ! Que Dieu bénisse l’heure où vous êtes née ; vous serez tenue dans une grande dignité. » « Sire », dit-elle, « en effet, je le crois. Et pourtant, j’aimerais bien… »
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J’ai besoin de votre parole que vous m’aurez toujours en haute estime ; je ne pourrais pas croire le contraire. Joyeux et heureux, le comte répond : « Écoutez, je vous jure fidèlement, en tant que comte, madame, que j’exécuterai tous vos ordres. N’ayez plus peur à ce sujet. Tout ce que vous désirez, vous l’aurez toujours. » Alors elle accepta sa promesse ; mais elle n’y accorda guère de valeur ni d’importance, si ce n’est pour sauver son seigneur. Elle sait bien comment tromper un fou lorsqu’elle s’y met. Il vaut mieux lui mentir plutôt que de voir son seigneur périr. Le comte se leva alors de son côté et la confia cent fois à Dieu. Mais la promesse qu’elle lui avait faite ne lui servira à peu près à rien. Erec ne savait rien de ce complot visant à le faire mourir ; mais Dieu pourra lui prêter main-forte, et je pense qu’Il le fera. Maintenant Erec est en grand péril, sans savoir qu’il doit rester sur ses gardes. Les intentions du comte sont très basses : il veut voler sa femme et le tuer alors qu’il est sans défense. Sous un prétexte perfide, il prend congé : « Je vous confie à Dieu », dit-il, et Erec répond : « Moi aussi, sire. » Ainsi ils se séparèrent. Une grande partie de la nuit était déjà passée. Dans une pièce isolée, deux lits avaient été préparés par terre. Erec s’y allongea dans l’un, tandis qu’Enide alla se reposer dans l’autre. Pleine de tristesse et d’anxiété, elle ne ferma pas les yeux de toute la nuit, veillant pour son seigneur ; car, d’après ce qu’elle avait vu du comte, elle savait qu’il était plein de méchanceté. Elle savait pertinemment que, s’il prenait jamais possession de son seigneur, il ne manquerait pas de lui nuire. Il pouvait être certain d’être tué : c’est pourquoi elle était affligée pour lui. Toute la nuit, elle devait rester vigilante ; mais avant l’aube, si elle y parvenait et si son seigneur croyait sa parole, ils seraient prêts à partir.
(Vv. 3459-3662.) Erec dormit toute la nuit paisiblement jusqu’à l’aube. Alors Enide comprit et soupçonna qu’elle risquait de hésiter trop longtemps. Son cœur était tendre envers son seigneur, comme celui d’une bonne et loyale dame. Son cœur n’était ni trompeur ni faux. Elle se leva donc, se prépara et s’approcha de son seigneur pour le réveiller. « Ah, sire », dit-elle, « je vous implore de m’excuser. Levez-vous vite, car vous êtes trahi sans aucun doute, bien que vous soyez innocent et sans aucun crime. Le comte est un traître avéré, et s’il peut vous capturer ici, vous ne pourrez jamais vous échapper sans qu’il ne vous déchire en morceaux. Il vous hait parce qu’il me désire. Mais si Dieu, qui sait tout, le veut, vous ne serez ni tué ni capturé. Hier soir, il voulait vous tuer si je ne lui avais pas assuré que je serais sa maîtresse et sa femme. Vous le verrez bientôt revenir ici : il veut me saisir, me garder ici et vous tuer s’il
(Vv. 3459-3662.) Erec dormit toute la nuit paisiblement jusqu’à l’aube. Alors Enide comprit et soupçonna qu’elle risquait de hésiter trop longtemps. Son cœur était tendre envers son seigneur, comme celui d’une bonne et loyale dame. Son cœur n’était ni trompeur ni faux. Elle se leva donc, se prépara et s’approcha de son seigneur pour le réveiller. « Ah, sire », dit-elle, « je vous implore de m’excuser. Levez-vous vite, car vous êtes trahi sans aucun doute, bien que vous soyez innocent et sans aucun crime. Le comte est un traître avéré, et s’il peut vous capturer ici, vous ne pourrez jamais vous échapper sans qu’il ne vous déchire en morceaux. Il vous hait parce qu’il me désire. Mais si Dieu, qui sait tout, le veut, vous ne serez ni tué ni capturé. Hier soir, il voulait vous tuer si je ne lui avais pas assuré que je serais sa maîtresse et sa femme. Vous le verrez bientôt revenir ici : il veut me saisir, me garder ici et vous tuer s’il
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peut te trouver.” Alors Erec comprend à quel point sa femme est loyale envers lui. « Dame », dit-il, « fait seller rapidement nos chevaux ; puis cours appeler notre hôte et dis-lui de venir ici sans tarder. La trahison règne depuis longtemps. » Les chevaux furent aussitôt sellés, et la dame alla chercher l’hôte. Erec s’était armé et habillé, et l’hôte arriva devant lui. « Seigneur », dit-il, « quelle hâte est-ce là, de vous lever à une heure pareille, avant même que le jour et le soleil ne paraissent ? » Erec répondit qu’il avait un long chemin à parcourir et toute une journée devant lui, c’est pourquoi il s’était préparé à partir, car cela lui tenait beaucoup à cœur ; il ajouta : « Seigneur, vous ne m’avez pas encore donné de décompte de mes dépenses. Vous m’avez accueilli avec honneur et gentillesse, et c’est là un grand mérite pour vous. Annulez ma dette avec ces sept chevaux que j’ai apportés avec moi. Ne les méprisez pas, mais gardez-les pour vous. Je ne peux augmenter mon cadeau d’autant que la valeur d’une bride. » Le bourgeois fut ravi de ce cadeau et s’inclina profondément, exprimant sa gratitude. Puis Erec monta à cheval et prit congé, et ils se mirent en route. Pendant qu’ils chevauchaient, il mettait souvent Enide en garde : si elle voyait quelque chose, elle ne devait pas être assez audacieuse pour en parler avec lui. Entre-temps, cent chevaliers bien armés entrèrent dans la maison, et furent très consternés de trouver Erec absent. Alors le comte apprit que la dame l’avait trompé. Il découvrit les traces des chevaux, et tous suivirent cette piste, le comte menaçant Erec et jurant que, s’il parvenait à l’atteindre, rien ne l’empêcherait de lui couper la tête sur place. « Malheur à celui qui recule maintenant et ne pousse pas son cheval plus vite ! » dit-il ; « celui qui m’apportera la tête du chevalier que je hais tant m’aura servi comme il se doit. » Ils partirent alors à toute vitesse, remplis de haine envers celui qui n’avait jamais posé les yeux sur eux ni causé de mal par ses actes ou ses paroles. Ils chevauchèrent en avant jusqu’à ce qu’ils le repèrent ; au bord d’une forêt, ils le aperçurent avant qu’il ne soit caché par les arbres. Aucun d’eux ne s’arrêta alors, mais tous se précipitèrent en rivalité. Enide entendit le bruit des armes et des chevaux, et vit que la vallée en était pleine. Dès qu’elle les vit, elle ne put retenir sa langue. « Ah, seigneur », s’écria-t-elle, « hélas, comment ce comte vous attaque-t-il, en menant contre vous une telle armée ! Seigneur, chevauchez plus vite, jusqu’à ce que nous soyons à l’intérieur de cette forêt. Je pense que nous pouvons facilement les semer, car ils sont encore loin derrière. Si vous continuez à ce rythme, vous ne pourrez jamais échapper à la mort, car vous n’êtes pas de taille face à eux. » Erec répondit : « Tu as peu d’estime pour moi, et tu prends mes paroles à la légère. Il semble que je ne puisse te corriger par une demande polie. Mais comme…
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Que le Seigneur ait pitié de moi jusqu’à ce que je m’échappe d’ici ; je jure que vous paierez cher ces paroles que vous avez prononcées, à moins que mon avis ne change. Alors il se retourne aussitôt et voit le sénéchal s’approcher sur un cheval à la fois fort et vif. Devant eux tous, il prend position à une distance équivalente à quatre tirs de arbalète. Il n’avait pas ôté ses armes, mais était parfaitement équipé. Erec évalue la force de ses adversaires et constate qu’ils sont au moins une centaine. Alors celui qui le pressait pense qu’il vaut mieux faire marche arrière. Ils se rencontrent alors à cheval et assènent de violents coups sur les boucliers avec leurs épées tranchantes. Erec fit passer sa solide épée d’acier à travers son corps, de part en part, de sorte que son bouclier et son haubert ne le protégeaient plus guère plus qu’un lambeau de soie bleu foncé. Ensuite, le comte arrive en pressant son cheval ; selon l’histoire, c’était un chevalier fort et courageux. Mais le comte agit mal en venant seulement avec un bouclier et une lance. Il avait tellement confiance en ses propres capacités qu’il pensait n’avoir besoin d’aucune autre arme. Il montra son extrême audace en se précipitant en tête de ses hommes sur une distance supérieure à neuf acres. Lorsque Erec le vit seul, il se tourna vers lui ; le comte n’a pas peur de lui, et ils s’affrontent dans un choc d’armes. D’abord, le comte le frappe si violemment à la poitrine qu’il aurait perdu ses étriers s’il n’avait pas été bien attaché. Il fait craquer le bois de son bouclier, de sorte que le fer de sa lance dépasse de l’autre côté. Mais le haubert d’Erec était très solide et le protégea de la mort sans même qu’une maille ne se déchire. Le comte, fort comme il l’était, brise sa lance ; alors Erec le frappe avec tant de force sur son bouclier peint en jaune que plus d’un mètre de sa lance pénètre dans son abdomen, le faisant tomber inconscient de son cheval. Puis il se retourne et s’en va sans plus tarder. Il se dirige droit dans la forêt à toute vitesse. Maintenant, Erec est dans les bois, tandis que les autres s’arrêtent un moment pour regarder ceux qui gisent au milieu du champ. Ils jurent à haute voix qu’ils préféreraient le poursuivre pendant deux ou trois jours plutôt que de manquer de le capturer et de le tuer. Le comte, bien que gravement blessé à l’abdomen, entend ce qu’ils disent. Il se redresse un peu et ouvre légèrement les yeux. Il réalise alors quel acte méchant il avait commencé à commettre. Il fait reculer les chevaliers et dit : « Messires, je vous en prie, tous, forts et faibles, hauts et bas, que personne d’entre vous ne soit assez audacieux pour oser faire un pas en avant. Retournez tous rapidement ! J’ai commis un acte infâme, et je regrette mon plan abominable. La dame qui m’a trompé est très honorable, prudente et courtoise. Sa beauté a enflammé… »
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avec amour pour elle ; car je la désirais, je voulais tuer son seigneur et la retenir de force auprès de moi. J’avais bien mérité ce malheur, et maintenant il est tombé sur moi. Comme j’ai été abominablement infidèle et traître dans ma folie ! Jamais il ne naquit de meilleure chevalier que lui. Il ne subira jamais de dommage à cause de moi si je peux l’empêcher d’une manière ou d’une autre. Je vous ordonne à tous de faire demi-tour. Ils retournent, désemparés, portant le sénéchal sans vie sur un bouclier retourné. Le comte, dont la blessure n’était pas mortelle, vécut encore quelque temps. Ainsi Erec fut sauvé.
(Vv. 3663-3930.) Erec part à toute vitesse par un chemin entre deux haies — lui et sa femme avec lui. Tous deux poussant leurs chevaux, ils chevauchèrent jusqu’à arriver dans une prairie qui avait été fauchée. Après être sortis de l’enclos clôturé, ils tombèrent sur un pont-levis devant une haute tour, entièrement entourée d’un mur et d’un fossé large et profond. Ils traversèrent rapidement le pont, mais n’eurent pas parcouru beaucoup de distance avant que le seigneur du lieu ne les aperçoive depuis sa tour. À propos de cet homme, je peux vous dire la vérité : il était de petite taille, mais très courageux de cœur. Lorsqu’il voit Erec traverser le pont, il descend rapidement de sa tour, et sur son grand cheval baie, il fait placer une selle sur laquelle était représenté un lion doré. Puis il ordonne qu’on lui apporte son bouclier, sa lance rigide et droite, une épée tranchante et polie, son casque brillant, son haubert étincelant, ainsi que des greaves tissées en triple couche ; car il a vu passer un chevalier armé devant sa porte, contre qui il souhaite combattre, sinon cet étranger combattrait contre lui jusqu’à ce qu’il avoue sa défaite. Son ordre fut exécuté rapidement : voici le cheval amené ; un écuyer le lui amène déjà bridé et avec la selle mise. Un autre apporte les armes. Le chevalier sort par la porte, aussi vite que possible, tout seul, sans compagnon. Erec chevauche le long d’une pente, quand voilà que le chevalier arrive en dévalant le sommet de la colline, monté sur un puissant destrier qui galopait à une telle vitesse que les pierres sous ses sabots étaient broyées plus finement que le moulin broie le grain ; et des étincelles brillantes volaient dans toutes les directions, si bien qu’il semblait que ses quatre pieds brûlaient de feu. Enide entendit le bruit et le tumulte, et faillit tomber de son palfrein, impuissante et évanouie. Il n’y avait pas une seule veine dans son corps où le sang ne se soit mis à bouillonner, et son visage devint tout pâle et blanc, comme si elle était un cadavre. Sa désespérance et son effroi sont grands, car elle n’ose pas s’adresser à son seigneur, qui la menace et la réprimande souvent, lui ordonnant de se taire. Elle est distraite entre
(Vv. 3663-3930.) Erec part à toute vitesse par un chemin entre deux haies — lui et sa femme avec lui. Tous deux poussant leurs chevaux, ils chevauchèrent jusqu’à arriver dans une prairie qui avait été fauchée. Après être sortis de l’enclos clôturé, ils tombèrent sur un pont-levis devant une haute tour, entièrement entourée d’un mur et d’un fossé large et profond. Ils traversèrent rapidement le pont, mais n’eurent pas parcouru beaucoup de distance avant que le seigneur du lieu ne les aperçoive depuis sa tour. À propos de cet homme, je peux vous dire la vérité : il était de petite taille, mais très courageux de cœur. Lorsqu’il voit Erec traverser le pont, il descend rapidement de sa tour, et sur son grand cheval baie, il fait placer une selle sur laquelle était représenté un lion doré. Puis il ordonne qu’on lui apporte son bouclier, sa lance rigide et droite, une épée tranchante et polie, son casque brillant, son haubert étincelant, ainsi que des greaves tissées en triple couche ; car il a vu passer un chevalier armé devant sa porte, contre qui il souhaite combattre, sinon cet étranger combattrait contre lui jusqu’à ce qu’il avoue sa défaite. Son ordre fut exécuté rapidement : voici le cheval amené ; un écuyer le lui amène déjà bridé et avec la selle mise. Un autre apporte les armes. Le chevalier sort par la porte, aussi vite que possible, tout seul, sans compagnon. Erec chevauche le long d’une pente, quand voilà que le chevalier arrive en dévalant le sommet de la colline, monté sur un puissant destrier qui galopait à une telle vitesse que les pierres sous ses sabots étaient broyées plus finement que le moulin broie le grain ; et des étincelles brillantes volaient dans toutes les directions, si bien qu’il semblait que ses quatre pieds brûlaient de feu. Enide entendit le bruit et le tumulte, et faillit tomber de son palfrein, impuissante et évanouie. Il n’y avait pas une seule veine dans son corps où le sang ne se soit mis à bouillonner, et son visage devint tout pâle et blanc, comme si elle était un cadavre. Sa désespérance et son effroi sont grands, car elle n’ose pas s’adresser à son seigneur, qui la menace et la réprimande souvent, lui ordonnant de se taire. Elle est distraite entre
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Deux voies s’offraient à elle : parler ou se taire. Elle consulte son propre cœur, et souvent elle se prépare à parler, de sorte que sa langue bouge déjà, mais la voix ne peut pas sortir ; car ses dents sont serrées de peur, ce qui retient ses paroles en elle. Ainsi, elle se réprimande et se gronde, mais elle ferme la bouche et serre les dents, si bien que ses paroles ne peuvent pas s’échapper. Dans son conflit intérieur, elle dit : « Je suis certaine que je subirai une perte grave si je perds mon seigneur ici. Dois-je lui dire tout cela ouvertement ? Non. Pourquoi ? Je n’oserais pas, car cela mettrait mon seigneur en colère. Et une fois sa colère éveillée, il me laissera seule dans cet endroit sauvage, misérable et abandonnée. Alors je serai dans une situation encore pire qu’aujourd’hui. Pire ? Qu’importe à moi ? Que la tristesse et le chagrin restent toujours avec moi tant que je vivrai, à condition que mon seigneur parvienne à s’échapper d’ici sans être livré à une mort violente. Mais si je ne l’avertis pas rapidement, ce chevalier qui accourt va le tuer avant même qu’il ne s’en aperçoive ; car il semble avoir de très mauvaises intentions. Je crois que j’ai attendu trop longtemps par crainte de son interdiction stricte. Mais je n’hésiterai plus à cause de ses restrictions. Je vois clairement que mon seigneur est tellement plongé dans ses pensées qu’il oublie lui-même ; c’est donc en combat que je dois l’aborder. » Elle lui parla. Il la menace, mais n’a pas l’intention de lui faire du mal, car il comprend très bien qu’elle l’aime par-dessus tout, et qu’il l’aime aussi au plus haut point. Il chevauche vers le chevalier qui le défie au combat, et ils se rencontrent au pied de la colline, où ils s’attaquent et se défient mutuellement. Tous deux frappent l’autre avec leurs lances à pointe de fer de toutes leurs forces. Les boucliers suspendus autour de leur cou ne valent pas deux couches d’écorce : le cuir se déchire, le bois se fend, et les mailles des hauberts se brisent. Tous deux sont transpercés aux organes vitaux par les lances, et leurs chevaux tombent à terre. Or, ces deux guerriers étaient courageux. Blessés grièvement, mais non mortellement, ils se relèvent rapidement et saisissent de nouveau leurs lances, qui n’étaient ni brisées ni abîmées. Mais ils les jettent au sol, tirent leurs épées de leur fourreau et s’attaquent l’un l’autre avec une grande fureur. Chacun blesse et offense l’autre, car il n’y a aucune pitié de part et d’autre. Ils assènent de tels coups sur les casques que des étincelles brillantes jaillissent lorsque leurs épées rebondissent. Ils fissurent et brisent les boucliers ; ils écrasent les hauberts. À quatre reprises, les épées atteignent la chair nue, si bien qu’ils sont grandement affaiblis et épuisés. Et si leurs épées avaient tenu longtemps sans se briser, ils n’auraient jamais reculé, et le combat n’aurait pris fin qu’après la mort de l’un d’eux. Enide,
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Celui qui les observait était presque en proie au désespoir. Quiconque l’aurait vue à ce moment-là, tandis qu’elle exprimait sa grande douleur en se tordant les mains, en se déchirant les cheveux et en versant des larmes, aurait pu voir une dame fidèle. Et tout homme qui l’aurait vue sans éprouver de pitié pour elle aurait été un misérable vulgaire. Les chevaliers continuaient de se battre, brisant les bijoux sur leurs casques et s’infligeant mutuellement de terribles coups. De la troisième à la neuvième heure, la bataille se poursuivit avec une telle férocité que personne ne pouvait deviner qui finirait par l’emporter. Erec se donnait à fond ; il abattit son épée sur le casque de son ennemi, le fendant jusqu’à la doublure intérieure de son armure et le faisant chanceler ; mais celui-ci resta ferme et ne tomba pas. Alors il attaqua à son tour Erec et lui assena un tel coup sur le bouclier que son épée forte et précieuse se brisa lorsqu’il tenta de la retirer. Voyant que son épée était brisée, par colère, il jeta aussi loin que possible la partie qui restait dans sa main. Il avait maintenant peur et dut se retirer ; car aucun chevalier sans épée ne peut accomplir grand-chose dans la bataille ou lors d’une attaque. Erec le poursuivit jusqu’à ce qu’il le supplie, au nom de Dieu, de ne pas le tuer. « Pitié, noble chevalier », cria-t-il, « ne soyez pas si cruel et impitoyable envers moi. Maintenant que je suis sans épée, vous avez la force et le pouvoir de me tuer ou de faire de moi votre prisonnier, car je n’ai aucun moyen de me défendre. » Erec répondit : « Puisque tu me fais cette demande, j’aimerais t’entendre admettre ouvertement que tu es vaincu et maîtrisé. Tu ne seras plus touché par moi si tu te rends à ma discrétion. » Le chevalier tarda à répondre. Alors, voyant qu’il hésitait, afin de le décourager davantage, Erec l’attaqua à nouveau, se ruant sur lui avec son épée tirée ; effrayé à mort, celui-ci s’écria : « Pitié, seigneur ! Considérez-moi comme votre captif, puisqu’il n’y a pas d’autre solution. » Erec répondit : « Cela ne suffit pas. Tu ne t’en sortiras pas si facilement. Dis-moi ton rang et ton nom, et je te dirai le mien en retour. » « Seigneur », dit-il, « vous avez raison. Je suis le roi de ce pays. Mes vassaux sont des Irlandais, et il n’y en a pas un seul qui ne doive me payer un tribut. Mon nom est Guivret le Petit. Je suis très riche et puissant ; car il n’y a pas de propriétaire terrien dont les terres touchent les miennes, dans quelque direction que ce soit, qui ose désobéir à mes ordres ou ne fasse pas ce que je souhaite. Je n’ai pas de voisin qui ne me craigne, aussi fier et audacieux soit-il. Mais je désire ardemment devenir votre confident et votre ami à partir de maintenant. » Erec répondit : « Moi aussi, je peux prétendre être un homme noble. Mon nom est Erec, fils du roi Lac. Mon père est roi du Pays de Galles lointain, et il possède de nombreuses villes riches, de magnifiques salles et des villes fortes ; aucun roi ou empereur n’en a autant. »
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que lui, à l’exception seulement du roi Arthur. Lui, bien sûr, je l’exclus ; car personne ne peut se comparer à lui. Guivret en est grandement étonné et dit : « Sire, c’est là une véritable merveille que j’entends. Je n’ai jamais été aussi heureux de rien que de faire votre connaissance. Vous pouvez avoir pleine confiance en moi ! Et si vous le souhaitez, demeurer dans mon pays, sur mes terres, je veillerai à ce que vous soyez traité avec le plus grand honneur. Tant que vous voudrez rester ici, vous serez reconnu comme mon seigneur. Nous avons tous deux besoin d’un médecin, et j’ai un château près d’ici, à moins de huit lieues, voire même pas sept. Je souhaite vous emmener avec moi là-bas, et là nous ferons soigner nos blessures. » Erec répond : « Je vous remercie pour ce que j’ai entendu dire. Cependant, je ne viendrai pas, merci. Mais je vous demande seulement ceci : si j’étais dans le besoin et que vous appreniez que j’avais besoin d’aide, vous ne m’oublieriez pas. » « Sire », dit-il, « je vous promets que tant que je vivrai, vous n’aurez jamais besoin de mon aide, mais que j’irai aussitôt vous secourir avec toute l’aide dont je pourrai disposer. » « Je n’ai plus rien à vous demander », dit Erec ; « vous m’avez beaucoup promis. Vous êtes maintenant mon seigneur et mon ami, à condition que vos actes soient aussi bons que vos paroles. » Alors chacun embrasse et serre dans ses bras l’autre. Jamais on n’avait vu une séparation si affectueuse après une bataille si féroce ; car, par grande affection et générosité, chacun coupa de longues bandes larges au bas de sa chemise pour bander les blessures de l’autre. Une fois qu’ils eurent ainsi pansé l’un l’autre, ils se confièrent l’un à Dieu. (vv. 3931-4280.) Ainsi ils se séparèrent. Guivret reprit son chemin seul, tandis qu’Erec reprenait sa route, ayant grand besoin de plâtre pour soigner ses blessures. Il ne cessa de voyager jusqu’à ce qu’il arrive dans une plaine au bord d’une forêt haute, pleine de cerfs, de biches, de daims, de faons et d’autres bêtes, ainsi que de toutes sortes de gibier. Or, ce jour-là, le roi Arthur, la reine et les meilleurs de ses barons étaient arrivés là. Le roi voulait passer trois ou quatre jours dans la forêt pour se divertir et chasser, et avait ordonné que des tentes, des pavillons et des auvents soient apportés. Mon seigneur Gawain était entré dans la tente du roi, complètement épuisé par un long voyage. Devant la tente se trouvait un hêtre blanc, et c’est là qu’il avait laissé son bouclier ainsi que sa lance grise. Il avait attaché son cheval, déjà sellé et bridé, à une branche par la bride. Le cheval resta là jusqu’à ce que Kay, le sénéchal, passe par là. Il arriva rapidement et, comme pour tuer le temps, prit le cheval et monta dessus, sans que personne ne s’en mêle. Il prit aussi la lance et le bouclier, qui se trouvaient près de l’arbre. Galopant sur son cheval, Kay suivit une vallée jusqu’à ce qu’il rencontre par hasard Erec. Alors Erec reconnut le sénéchal, et
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Il connaissait les armes et le cheval, mais Kay ne le reconnut pas, car on ne pouvait distinguer ses traits à travers ses armures. Il avait reçu tant de coups d’épée et de lance sur son bouclier que tous les motifs peints y avaient disparu. La dame, qui ne voulait pas être vue ni reconnue par lui, garda habilement son voile devant son visage, comme si elle le faisait à cause du soleil éclatant et de la poussière. Kay s’approcha rapidement et saisit aussitôt les rênes d’Erec, sans même le saluer. Avant de le laisser partir, il lui demanda avec arrogance : « Chevalier, dit-il, je veux savoir qui vous êtes et d’où vous venez. » « Vous devez être fou de m’arrêter ainsi », répondit Erec ; « vous n’en saurez rien pour l’instant. » L’autre répliqua : « Ne soyez pas en colère ; je le demande seulement pour votre bien. Je vois clairement que vous êtes blessé. Si vous venez avec moi, vous aurez un bon logement ce soir ; je m’assurerai que l’on prenne bien soin de vous, que l’on vous honore et que vous soyez à l’aise : car vous avez besoin de repos. Le roi Arthur et la reine se trouvent non loin d’ici, dans une forêt, logés dans des pavillons et des tentes. De toute bonne foi, je vous conseille de venir avec moi voir la reine et le roi, qui seront très heureux de vous voir et vous accorderont une grande honneur. » Erec répondit : « Vous dites vrai ; mais je n’irai nulle part. Vous ne savez pas quelle est ma mission : je dois continuer mon chemin. Laissez-moi partir maintenant ; je reste déjà trop longtemps. Il reste encore un peu de jour. » Kay répondit : « Vous parlez comme un fou en refusant de venir. Je pense que vous le regretterez. Et quoi qu’il en soit, vous irez tous les deux, comme le prêtre va au conseil, que cela vous plaise ou non. Ce soir, vous serez mal traité si, ignorant mon conseil, vous y allez en étrangers. Venez vite, car je vais vous emmener. » À ces mots, la colère d’Erec s’enflamma. « Vassal, dit-il, vous êtes fou de vouloir me traîner de force derrière vous. Vous m’avez complètement pris par surprise. Je vous dis que vous avez commis une offense. Car je pensais être en sécurité et je n’étais pas sur mes gardes contre vous. » Puis il posa la main sur son épée et cria : « Lâchez mes rênes, vassal ! Écartez-vous. Je vous trouve orgueilleux et impudent. Je vous frapperai, croyez-moi, si vous continuez à me tirer derrière vous. Laissez-moi tranquille maintenant. » Alors il le lâcha et s’éloigna à travers le champ, dont la largeur dépassait un acre ; puis il fit demi-tour et, comme un homme aux intentions malveillantes, lança son défi. Chacun se précipita vers l’autre. Mais comme Kay était sans armure, Erec agit avec courtoisie, tourna la pointe de sa lance et présenta plutôt son pommeau. Néanmoins, il lui assena un tel coup en haut de la large surface de son bouclier que celui-ci le blessa à la tempe, plaquant son bras contre sa poitrine : il le jeta alors face contre terre.
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la terre. Puis il alla chercher le cheval et le lui remit par la bride à Enide. Il s’apprêtait à l’emmener quand l’homme blessé, avec ses flatteries habituelles, le pria poliment de le lui rendre. Avec de belles paroles, il le flatte et le persuade. « Vassal, dit-il, que Dieu m’aide, ce cheval n’est pas à moi. Il appartient plutôt à ce chevalier qui possède la plus grande bravoure au monde, mon seigneur Gawain le Hardi. Je vous dis tout cela en son nom, afin que vous puissiez le lui renvoyer et ainsi gagner de l’honneur. Ainsi vous serez courtois et sage, et je serai votre messager. » Erec répond : « Prenez le cheval, vassal, et emmenez-le. Puisqu’il appartient à mon seigneur Gawain, il n’est pas convenable que je m’en empare. » Kay prend le cheval, remonte à cheval, et, arrivé à la tente royale, raconte au roi toute la vérité, sans rien cacher. Le roi fit alors appeler Gawain en disant : « Beau neveu Gawain, si jamais vous avez été sincère et courtois, allez vite le rejoindre et demandez-lui avec douceur qui il est et quel est son dessein. Et si vous pouvez l’influencer et l’amener avec vous jusqu’à nous, veillez à ne pas échouer. » Alors Gawain monta sur son destrier, suivi de deux écuyers. Ils reconnurent bientôt Erec, mais ne le reconnurent pas. Gawain le salua, et Erec salua Gawain : leurs salutations furent mutuelles. Puis mon seigneur Gawain, avec sa franchise habituelle, dit : « Sire, le roi Arthur m’envoie par ici pour vous rencontrer. La reine et le roi vous adressent leurs salutations et vous prient instamment de venir passer quelque temps avec eux (cela peut vous être bénéfique et ne peut nuire), car ils sont tout près. » Erec répondit : « Je suis grandement reconnaissant envers le roi et la reine, ainsi qu’envers vous, qui semblez avoir à la fois un cœur généreux et des manières douces. Je ne suis pas en bonne santé ; j’ai plutôt des blessures dans le corps : pourtant je ne dévierai pas de mon chemin pour chercher un lieu où loger. Vous n’avez donc plus besoin d’attendre : je vous remercie, mais vous pouvez partir. » Gawain était un homme sensé. Il recula et chuchota à l’oreille d’un des écuyers, lui ordonnant d’aller rapidement dire au roi de prendre immédiatement des mesures pour démonter et abaisser ses tentes, puis de les installer au milieu de la route, trois ou quatre lieues en avant de leur position actuelle. Là, le roi devrait passer la nuit, s’il veut rencontrer et accueillir comme il se doit le meilleur chevalier en vérité qu’il puisse espérer voir ; mais qui ne ferait pas un effort pour trouver un logement sur ordre de quiconque. L’écuyer partit transmettre le message. Le roi fit sans tarder démonter ses tentes. Une fois celles-ci abaissées et les bagages chargés, ils partirent. Le roi monta sur Aubagu, et la reine monta ensuite un palfrein nordique blanc. Tout ce temps, mon seigneur Gawain ne cessa de retarder
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Erec, jusqu’à ce que celui-ci lui dise : « Hier, j’ai parcouru plus de distance que je n’en parcourrai aujourd’hui. Seigneur, vous m’agacez ; laissez-moi partir. Vous avez déjà perturbé une grande partie de ma journée. » Et mon seigneur Gawain lui répond : « J’aimerais vous accompagner un bout de chemin, si vous n’y voyez pas d’inconvénient ; car il reste encore beaucoup de temps avant la nuit. » Ils passèrent tant de temps à parler que toutes les tentes furent dressées avant eux, et Erec les voit, et comprend que son logement est prêt pour lui. « Ah ! Gawain », dit-il, « votre ruse m’a surpassé. Grâce à votre grande astuce, vous m’avez retenu ici. Puisque c’est ainsi, je vais vous dire mon nom tout de suite. Continuer à me cacher serait inutile. Je suis Erec, qui étais autrefois votre compagnon et votre ami. » Gawain l’entend et le serre aussitôt dans ses bras. Il lève son casque et défait son mentonnière. Avec joie, il le serre contre lui, tandis qu’Erec le serre à son tour. Puis Gawain le quitte en disant : « Seigneur, cette nouvelle procurera une grande joie à mon seigneur ; lui et ma dame seront tous deux heureux, et je dois aller les en informer d’abord. Mais d’abord, je dois embrasser, saluer et parler gentiment à ma dame Enide, votre épouse. Ma dame la Reine a un grand désir de la voir. Je l’ai entendue en parler hier seulement. » Alors il s’approche d’Enide et lui demande comment elle va, si elle est bien et en bonne santé. Elle répond poliment : « Seigneur, je n’aurais aucune raison de m’attrister, si je n’étais pas dans une grande angoisse pour mon seigneur ; mais en réalité, je suis affolée, car il n’a presque pas de membre sans blessure. » Gawain réplique : « Cela me peine beaucoup. C’est parfaitement visible sur son visage, qui est tout pâle et sans couleur. J’aurais pu pleurer en le voyant si pâle et épuisé, mais ma joie a effacé ma tristesse, car en le voyant, j’étais si heureux que j’ai oublié toute autre douleur. Maintenant, partez et chevauchez lentement. Je vais chevaucher en tête à toute vitesse pour annoncer à la Reine et au Roi que vous me suivez. J’ai la certitude qu’ils seront tous deux ravis en l’apprenant. » Puis il part et arrive à la tente du Roi. « Seigneur », crie-t-il, « maintenant vous et ma dame devez être heureux, car voici Erec et sa femme. » Le Roi se lève de joie. « Par ma parole ! » dit-il, « je suis vraiment très heureux. Je n’aurais jamais imaginé une nouvelle qui puisse me rendre aussi heureux. » La Reine et tous les autres se réjouissent et sortent des tentes aussi vite que possible. Même le Roi sort de son pavillon, et ils rencontrent Erec non loin de là. Lorsqu’Erec voit le Roi arriver, il descend rapidement de cheval, ainsi qu’Enide. Le Roi les serre dans ses bras et les accueille, et la Reine de même les embrasse et les serre tendrement : personne ne cache sa joie. Sur place, ils enlèvent l’armure d’Erec ; et lorsqu’ils voient ses blessures, leur joie se change en tristesse.
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Le roi pousse un profond soupir en les voyant, et fait apporter une pâte que sa sœur Morgan avait préparée. Cette pâte, que Morgan avait donnée à Arthur, possédait une vertu si grande que nulle blessure, qu’elle soit au niveau des nerfs ou des articulations, ne pouvait rester non guérie si elle était traitée avec cette pâte une fois par jour ; elle se cicatrisait alors complètement en l’espace d’une semaine. On apporta au roi cette pâte, ce qui procura un grand soulagement à Erec. Après l’avoir baigné, séché et pansé, le roi le conduisit, ainsi qu’Enide, dans sa propre tente royale, disant qu’il avait l’intention, par amour pour Erec, de rester dans la forêt pendant toute une quinzaine, jusqu’à ce qu’il fût complètement rétabli. Pour cela, Erec remercia le roi en disant : « Beau seigneur, mes blessures ne sont pas si douloureuses que je doive désirer abandonner mon voyage. Personne ne peut me retenir ; demain, sans délai, je voudrai partir dès l’aube, dès que j’aurai vu l’aurore. » À cela, le roi secoua la tête et dit : « C’est une grande erreur de votre part de ne pas rester avec nous. Je sais que vous n’êtes pas encore guéri. Restez ici, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Ce serait une grande perte et une source de tristesse si vous mouriez dans cette forêt. Beau et gentil ami, restez ici jusqu’à ce que vous soyez complètement rétabli. » Erec répondit : « Assez de cela. J’ai entrepris ce voyage, et je ne m’attarderai en aucun cas. » Le roi, sachant qu’il refusait catégoriquement de rester pour prier avec eux, n’en parla plus et ordonna que le dîner fût préparé sur-le-champ et que les tables fussent dressées. Les serviteurs allèrent se mettre au travail. C’était un samedi soir ; ils mangèrent donc du poisson et des fruits, du brochet et de la perche, du saumon et de la truite, ainsi que des poires, crues ou cuites. Peu après le dîner, ils firent préparer les lits. Le roi, qui tenait beaucoup à Erec, fit placer celui-ci dans un lit seul, car il ne voulait pas que quiconque se couche à côté de lui et risque de toucher ses blessures. Cette nuit-là, il fut bien installé. Dans un autre lit, tout près, se trouvaient Enide et la reine, sous une couverture en hermine ; tous dormirent paisiblement jusqu’au lever du jour. (Vv. 4281-4307.) Le lendemain, dès l’aube, Erec se leva, s’habilla, ordonna que ses chevaux fussent harnachés et demanda que ses armes lui soient apportées. Les valets coururent les lui amener. De nouveau, le roi et tous les chevaliers le pressèrent de rester ; mais leurs supplications furent vaines, car il refusait de rester pour quoi que ce fût. On aurait pu alors les voir pleurer et montrer une telle tristesse, comme s’ils le voyaient déjà mort. Il enfila ses armes, et Enide se leva également. Tous les chevaliers étaient profondément affligés, car ils pensaient ne jamais les revoir. Ils les suivirent hors des tentes et allèrent chercher leurs propres chevaux, afin de pouvoir les accompagner. Erec leur dit : « Ne soyez pas en colère ! mais vous ne m’accompagnerez pas d’un pas. Je vous remercierai si vous restez. »
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derrière ! » Son cheval lui fut amené, et il monta sans tarder.
Prenant son bouclier et sa lance, il les confie tous à Dieu, qui à leur tour souhaitent tout le bien à Erec. Puis Enide monte à son tour, et ils s’éloignent au galop.
(V. 4308-4380.) En entrant dans une forêt, ils continuèrent leur route sans s’arrêter jusqu’à l’heure du midi. Alors qu’ils traversaient ainsi la forêt, ils entendirent au loin le cri d’une jeune fille en grande détresse. Lorsque Erec entendit ce cri, il comprit aussitôt, à son son, que c’était la voix de quelqu’un en difficulté et ayant besoin d’aide. Il appela aussitôt Enide et dit : « Dame, il y a une jeune fille qui traverse la forêt en criant fort. Je pense qu’elle a besoin d’aide et de secours. Je vais me hâter dans cette direction pour voir quelle est son affliction. Voulez-vous descendre de cheval et m’attendre ici, pendant que j’y vais ? » « Avec plaisir, seigneur », répondit-elle. La laissant seule, il continua jusqu’à trouver la jeune fille, qui traversait la forêt en pleurant son amant, que deux géants avaient capturé et emmenaient en le traitant avec une cruauté extrême. La jeune fille déchirait ses vêtements, arrachait ses cheveux et se lacérait le visage délicat. Erec la vit et, très étonné, lui demanda pourquoi elle criait et pleurait ainsi. La jeune fille pleura et soupira encore, puis, en sanglotant, dit : « Beau seigneur, il n’est pas étonnant que je sois affligée, car je voudrais être morte. Je n’aime ni ne chéris ma vie, car mon amant a été emmené prisonnier par deux géants méchants et cruels, qui sont ses ennemis mortels. Dieu ! Que dois-je faire ? Malheur à moi ! Privée du meilleur chevalier vivant, le plus noble et le plus courtois. Et maintenant il est en grand péril de mort. Aujourd’hui même, sans raison, ils vont lui infliger une mort infâme. Noble chevalier, par Dieu, je vous supplie d’aider mon amant, si vous pouvez lui porter quelque secours maintenant. Vous n’aurez pas à aller loin, car ils doivent encore être à proximité. » « Jeune fille », dit Erec, « je les suivrai, puisque vous le demandez, et soyez assurée que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir : soit je serai fait prisonnier avec lui, soit je vous le ramènerai sain et sauf. Si les géants le laissent vivre jusqu’à ce que je le trouve, j’ai l’intention de mesurer ma force à la leur. » « Noble chevalier », dit la jeune fille, « je serai toujours votre servante si vous me rendez mon amant. Allez maintenant, au nom de Dieu, et hâtez-vous, je vous en prie. » « Quelle est la direction de leur chemin ? » « Par ici, mon seigneur. Voici le sentier avec des empreintes de pas. » Alors Erec partit au galop et lui dit de l’attendre là. La jeune fille le confia au Seigneur et pria Dieu avec ferveur de lui donner la force, par son commandement, de vaincre ceux qui comptaient du mal à son amant.
(V. 4381-4579.) Erec partit le long du sentier, poussant son cheval à la poursuite des géants. Il les suivit jusqu’à ce qu’il aperçoive
Prenant son bouclier et sa lance, il les confie tous à Dieu, qui à leur tour souhaitent tout le bien à Erec. Puis Enide monte à son tour, et ils s’éloignent au galop.
(V. 4308-4380.) En entrant dans une forêt, ils continuèrent leur route sans s’arrêter jusqu’à l’heure du midi. Alors qu’ils traversaient ainsi la forêt, ils entendirent au loin le cri d’une jeune fille en grande détresse. Lorsque Erec entendit ce cri, il comprit aussitôt, à son son, que c’était la voix de quelqu’un en difficulté et ayant besoin d’aide. Il appela aussitôt Enide et dit : « Dame, il y a une jeune fille qui traverse la forêt en criant fort. Je pense qu’elle a besoin d’aide et de secours. Je vais me hâter dans cette direction pour voir quelle est son affliction. Voulez-vous descendre de cheval et m’attendre ici, pendant que j’y vais ? » « Avec plaisir, seigneur », répondit-elle. La laissant seule, il continua jusqu’à trouver la jeune fille, qui traversait la forêt en pleurant son amant, que deux géants avaient capturé et emmenaient en le traitant avec une cruauté extrême. La jeune fille déchirait ses vêtements, arrachait ses cheveux et se lacérait le visage délicat. Erec la vit et, très étonné, lui demanda pourquoi elle criait et pleurait ainsi. La jeune fille pleura et soupira encore, puis, en sanglotant, dit : « Beau seigneur, il n’est pas étonnant que je sois affligée, car je voudrais être morte. Je n’aime ni ne chéris ma vie, car mon amant a été emmené prisonnier par deux géants méchants et cruels, qui sont ses ennemis mortels. Dieu ! Que dois-je faire ? Malheur à moi ! Privée du meilleur chevalier vivant, le plus noble et le plus courtois. Et maintenant il est en grand péril de mort. Aujourd’hui même, sans raison, ils vont lui infliger une mort infâme. Noble chevalier, par Dieu, je vous supplie d’aider mon amant, si vous pouvez lui porter quelque secours maintenant. Vous n’aurez pas à aller loin, car ils doivent encore être à proximité. » « Jeune fille », dit Erec, « je les suivrai, puisque vous le demandez, et soyez assurée que je ferai tout ce qui est en mon pouvoir : soit je serai fait prisonnier avec lui, soit je vous le ramènerai sain et sauf. Si les géants le laissent vivre jusqu’à ce que je le trouve, j’ai l’intention de mesurer ma force à la leur. » « Noble chevalier », dit la jeune fille, « je serai toujours votre servante si vous me rendez mon amant. Allez maintenant, au nom de Dieu, et hâtez-vous, je vous en prie. » « Quelle est la direction de leur chemin ? » « Par ici, mon seigneur. Voici le sentier avec des empreintes de pas. » Alors Erec partit au galop et lui dit de l’attendre là. La jeune fille le confia au Seigneur et pria Dieu avec ferveur de lui donner la force, par son commandement, de vaincre ceux qui comptaient du mal à son amant.
(V. 4381-4579.) Erec partit le long du sentier, poussant son cheval à la poursuite des géants. Il les suivit jusqu’à ce qu’il aperçoive
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avant qu’ils ne sortent de la forêt ; il vit le chevalier, les membres nus, monté nu sur un petit cheval, les mains et les pieds liés, comme s’il avait été arrêté pour vol sur la route. Les géants n’avaient ni lances, ni boucliers, ni épées affûtées ; mais ils possédaient tous deux des massues et des fouets, avec lesquels ils le battaient si cruellement que déjà ils avaient coupé la peau de son dos jusqu’à l’os. Le sang coulait le long de ses flancs, de sorte que le petit cheval était entièrement couvert de sang jusqu’à l’abdomen. Erec arriva seul derrière eux. Il était très triste et affligé à cause du chevalier qu’il voyait traiter avec tant de méchanceté. Entre deux forêts, dans une clairière, il les rattrapa et demanda : « Messires, dit-il, pour quel crime traitez-vous cet homme si mal et le conduisez-vous comme un voleur ordinaire ? Vous le traitez avec trop de cruauté. Vous le poussez comme s’il avait été pris en train de voler. C’est une insulte monstrueuse de dénuder un chevalier, puis de le ligoter et de le battre de manière si honteuse. Remettez-le-moi, je vous en supplie, avec toute bonne volonté et courtoisie. Je n’ai pas l’intention de le réclamer de force. » « Vassal, dirent-ils, en quoi cela te concerne-t-il ? Tu dois être fou de nous faire une telle demande. Si ça ne te plaît pas, essaie d’améliorer la situation. » Erec répondit : « En effet, ça ne me plaît pas, et vous ne l’emmenerez pas si facilement. Puisque vous laissez cette affaire entre mes mains, je dis que celui qui parviendra à s’en emparer pourra le garder. Prenez vos positions. Je vous défie. Vous ne l’emmènerez pas plus loin avant qu’on ne s’affronte. » « Vassal, répondirent-ils, tu es vraiment fou de vouloir mesurer ta force contre la nôtre. Même si tu étais quatre au lieu d’un, tu n’aurais pas plus de force contre nous qu’un agneau contre deux loups. » « Je ne sais pas comment cela se terminera, répondit Erec ; si le ciel s’effondre et que la terre fond, alors beaucoup de alouettes seront prises. Beaucoup d’hommes se vantent bruyamment alors qu’ils ne valent rien. Soyez sur vos gardes, car je vais vous attaquer. » Les géants étaient forts et féroces, tenant dans leurs mains serrées de grandes massues munies de pointes en fer. Erec se jeta sur eux avec sa lance baissée. Il ne craignait aucun d’eux, malgré leur menace et leur orgueil, et frappa le premier en plein œil, si profondément dans le cerveau que le sang et le cerveau jaillirent par l’arrière de son cou ; celui-ci tomba mort, son cœur cessant de battre. Lorsque l’autre le vit mort, il eut toutes les raisons d’être profondément affligé. Furieux, il alla se venger : de ses deux mains, il leva haut sa massue, comptant la frapper de plein fouet sur sa tête non protégée ; mais Erec vit le coup venir et le reçut sur son bouclier. Néanmoins, le géant assena un tel coup qu’il le stupéfia complètement et faillit le faire tomber de son cheval. Erec se protégea avec son bouclier et le géant,
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Se ressaisissant, il pense frapper à nouveau rapidement sur sa tête. Mais Erec avait tiré son épée et l’attaqua avec une telle férocité que le géant en fut gravement blessé : il le frappa si fort au cou qu’il le fendit jusqu’à la selle. Ses entrailles se répandirent sur le sol, et son corps tomba, coupé en deux. Le chevalier pleura de joie et, dans son admiration, loua Dieu qui lui avait envoyé cette aide. Alors Erec le délia, le fit s’habiller et s’équiper, puis monter l’un des chevaux ; il lui fit tenir l’autre de sa main droite et lui demanda qui il était. Il répondit : « Noble chevalier, vous êtes mon seigneur. Je souhaite vous considérer comme mon seigneur, comme je le devrais par droit, car vous avez sauvé ma vie, qui venait d’être séparée de mon corps par de grandes souffrances et cruautés. Quelle chance, beau et généreux seigneur, au nom de Dieu, vous a guidé jusqu’à moi pour me libérer par votre courage des mains de mes ennemis ? Seigneur, je désire vous rendre hommage. Désormais, je vous accompagnerai toujours et vous servirai en tant que mon seigneur. » Erec vit qu’il était disposé à le servir volontiers, s’il le pouvait, et dit : « Ami, je n’ai aucun désir de te servir ; mais tu dois savoir que je suis venu ici pour t’aider à la demande de ta dame, que j’ai trouvée affligée dans cette forêt. À cause de toi, elle est triste et gémit, car son cœur est plein de chagrin. Je souhaite te présenter à elle maintenant. Dès que je vous aurai réunis, je continuerai mon chemin seul, car tu n’as pas besoin de m’accompagner. Je n’ai pas besoin de ta compagnie ; mais j’aimerais connaître ton nom. » « Seigneur », dit-il, « comme vous le souhaitez. Puisque vous voulez connaître mon nom, il ne doit pas vous être caché. Mon nom est Cadoc de Tabriol : sachez que c’est ainsi que l’on m’appelle. Mais puisque je dois vous quitter, j’aimerais savoir, si c’est possible, qui vous êtes et d’où vous venez, afin que je puisse un jour vous trouver et vous chercher lorsque je partirai d’ici. » Erec répondit : « Ami, je ne te le révélerai jamais. N’en parle plus jamais ; mais si tu veux le découvrir et me rendre honneur d’une manière ou d’une autre, va vite sans tarder voir mon seigneur, le roi Arthur, qui, je crois, chasse le cerf dans cette forêt, à moins de cinq lieues d’ici. Va-y rapidement et transmets-lui le message que tu es envoyé vers lui en cadeau par celui qu’il a accueilli joyeusement hier dans sa tente et logé. Et fais attention de ne pas lui cacher le péril dont j’ai sauvé ta vie et ton corps. J’y suis très estimé à la cour, et si tu te présentes en mon nom, tu me rendras service et honneur. Là, tu pourras demander qui je suis ; mais tu ne pourras le savoir autrement. » « Seigneur », dit Cadoc, « je suivrai vos ordres en tout. N’ayez aucune crainte que je ne parte pas avec joie. Je dirai… »
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le Roi, la vérité complète au sujet de la bataille que vous avez menée en mon nom.» Ayant dit cela, ils continuèrent leur route jusqu’à ce qu’ils arrivent auprès de la jeune fille que Erec y avait laissée. La joie de la demoiselle fut sans limites lorsqu’elle vit arriver son amant, qu’elle croyait ne jamais revoir. Prenant sa main, Erec le lui présenta en disant : « Ne vous affligez plus, demoiselle ! Voici votre amant, heureux et joyeux. » Et elle répondit avec prudence : « Seigneur, par droit, vous nous avez gagnés tous deux. Nous devrions vous appartenir, pour vous servir et vous honorer. Mais qui pourrait jamais rembourser ne serait-ce qu’une partie de la dette que nous vous devons ? » Erec répondit : « Ma douce dame, je ne demande aucune récompense de vous. Je vous confie maintenant à Dieu, car, à mon avis, j’ai trop longtemps séjourné ici. » Puis il fit tourner son cheval et s’en alla aussi vite qu’il le put. Cadoc de Tabriol, avec sa demoiselle, partit dans une autre direction ; et bientôt il rapporta la nouvelle au roi Arthur et à la reine.
(Vv. 4580-4778.) Erec continua de chevaucher à grande vitesse vers l’endroit où Enide l’attendait, très inquiète, pensant qu’il l’avait certainement complètement abandonnée. Lui aussi était très effrayé à l’idée que quelqu’un, la trouvant seule, puisse l’enlever. Il se hâta donc de revenir. Mais la chaleur du jour était telle, et ses bras lui causaient tant de douleur que ses blessures s’ouvrirent et firent éclater les bandages. Ses blessures ne cessèrent de saigner avant qu’il n’arrive directement là où Enide l’attendait. Elle le vit et se réjouit ; mais elle ne comprit ni ne sut la douleur qu’il endurait, car tout son corps était trempé de sang, et son cœur avait à peine la force de battre. Alors qu’il descendait une colline, il tomba soudain sur le cou de son cheval. En essayant de se redresser, il perdit sa selle et ses étriers, tombant, comme sans vie, dans l’inconscience. Alors commença une tristesse immense lorsque Enide le vit tomber à terre. Pleine de crainte en le voyant, elle courut vers lui comme celle qui ne cache pas sa douleur. Elle criait à haute voix et se tordait les mains : pas un lambeau de sa robe n’était intact sur sa poitrine. Elle se mit à se déchirer les cheveux et à lacérer son visage délicat. « Ah, Dieu ! » cria-t-elle, « beau et doux Seigneur, pourquoi me laisses-Tu vivre ainsi ? Viens, Mort, et tue-moi rapidement ! » Sur ces mots, elle s’évanouit sur son corps. Lorsqu’elle reprit connaissance, elle se dit avec reproche : « Malheur à moi, pauvre Enide ; je suis la meurtrière de mon seigneur, car je l’ai tué par mes paroles. Mon seigneur serait encore en vie si, dans ma folle prétention, je n’avais pas prononcé les mots qui l’ont entraîné dans cette aventure. Le silence n’a jamais fait de mal à personne, mais la parole cause souvent des malheurs. J’ai essayé et prouvé cela de bien des manières. » À côté de son seigneur…
(Vv. 4580-4778.) Erec continua de chevaucher à grande vitesse vers l’endroit où Enide l’attendait, très inquiète, pensant qu’il l’avait certainement complètement abandonnée. Lui aussi était très effrayé à l’idée que quelqu’un, la trouvant seule, puisse l’enlever. Il se hâta donc de revenir. Mais la chaleur du jour était telle, et ses bras lui causaient tant de douleur que ses blessures s’ouvrirent et firent éclater les bandages. Ses blessures ne cessèrent de saigner avant qu’il n’arrive directement là où Enide l’attendait. Elle le vit et se réjouit ; mais elle ne comprit ni ne sut la douleur qu’il endurait, car tout son corps était trempé de sang, et son cœur avait à peine la force de battre. Alors qu’il descendait une colline, il tomba soudain sur le cou de son cheval. En essayant de se redresser, il perdit sa selle et ses étriers, tombant, comme sans vie, dans l’inconscience. Alors commença une tristesse immense lorsque Enide le vit tomber à terre. Pleine de crainte en le voyant, elle courut vers lui comme celle qui ne cache pas sa douleur. Elle criait à haute voix et se tordait les mains : pas un lambeau de sa robe n’était intact sur sa poitrine. Elle se mit à se déchirer les cheveux et à lacérer son visage délicat. « Ah, Dieu ! » cria-t-elle, « beau et doux Seigneur, pourquoi me laisses-Tu vivre ainsi ? Viens, Mort, et tue-moi rapidement ! » Sur ces mots, elle s’évanouit sur son corps. Lorsqu’elle reprit connaissance, elle se dit avec reproche : « Malheur à moi, pauvre Enide ; je suis la meurtrière de mon seigneur, car je l’ai tué par mes paroles. Mon seigneur serait encore en vie si, dans ma folle prétention, je n’avais pas prononcé les mots qui l’ont entraîné dans cette aventure. Le silence n’a jamais fait de mal à personne, mais la parole cause souvent des malheurs. J’ai essayé et prouvé cela de bien des manières. » À côté de son seigneur…
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Elle prit place, tenant sa tête sur ses genoux. Puis elle recommença son chant funèbre.
« Hélas », dit-elle, « mon seigneur, malheureux que tu es, toi qui n’as jamais eu d’égal ; car en toi l’on voyait la beauté et la vaillance se manifestaient ; la sagesse t’avait donné son cœur, et la générosité t’avait coiffé d’une couronne, sans laquelle nul n’est estimé. Mais qu’ai-je dit ? J’ai commis une grave erreur en prononçant le mot qui a tué mon seigneur — ce mot fatal empoisonné pour lequel je dois être justement blâmée ; et je reconnais et j’admets qu’il n’y a de coupable que moi ; c’est moi seule qui dois en porter la responsabilité. » Alors, évanouie, elle tomba au sol, et lorsqu’elle se releva plus tard, elle ne fit que gémir encore davantage :
« Dieu, que vais-je faire, et pourquoi continuer à vivre ? Pourquoi la Mort tarde-t-elle et hésite-t-elle à venir m’emporter sans répit ? En vérité, la Mort me méprise profondément ! Puisque la Mort ne daigne pas prendre ma vie, je dois moi-même assurer la vengeance pour mon acte pécheur. Ainsi mourrai-je malgré la Mort, qui ne prêtera pas attention à mon appel à l’aide. Cependant, je ne peux pas mourir par simple désir, ni les plaintes m’être utiles en quoi que ce soit. L’épée, que mon seigneur avait fait dorer, devrait à juste titre venger sa mort. Je ne continuerai pas à me consumer dans la détresse, dans la prière et dans un désir vain. » Elle sortit l’épée de son fourreau et commença à l’examiner. Dieu, plein de miséricorde, lui fit retarder un peu son geste ; et tandis qu’elle passait en revue sa tristesse et son malheur, voici qu’un comte arriva au grand galop avec une nombreuse suite, ayant entendu de loin les cris puissants de la dame. Dieu ne voulut pas l’abandonner ; car elle se serait suicidée si ceux-ci ne l’avaient surprise et retiré l’épée pour la remettre dans son fourreau.
Le comte descendit alors de son cheval et commença à l’interroger au sujet du chevalier, et à savoir si elle était sa femme ou sa bien-aimée. « Les deux à la fois, seigneur », répondit-elle, « ma douleur est telle que je ne puis la décrire. Malheur à moi de ne pas être morte. » Et le comte commença à la consoler : « Dame », dit-il, « par le Seigneur, je vous en prie, ayez pitié de vous-même ! Il est juste que vous pleuriez, mais il est inutile d’être désespérée ; car vous pouvez encore atteindre une haute position. Ne sombrez pas dans l’apathie, mais consolez-vous ; ce sera sage, et Dieu vous rendra la joie. Votre merveilleuse beauté vous réserve une bonne fortune ; car je vous prendrai pour épouse et ferai de vous une comtesse et une dame de haut rang : cela devrait vous apporter beaucoup de consolation. Et je ferai transporter le corps et l’enterrer avec les plus grands honneurs. Cessez maintenant cette tristesse que vous montrez dans votre folie. » Et elle répondit :
« Seigneur, partez ! Par Dieu, laissez-moi tranquille ! Vous ne pouvez rien accomplir ici. Rien de ce que l’on pourrait dire ou faire ne pourra jamais me rendre heureuse à nouveau. » À ces mots
« Hélas », dit-elle, « mon seigneur, malheureux que tu es, toi qui n’as jamais eu d’égal ; car en toi l’on voyait la beauté et la vaillance se manifestaient ; la sagesse t’avait donné son cœur, et la générosité t’avait coiffé d’une couronne, sans laquelle nul n’est estimé. Mais qu’ai-je dit ? J’ai commis une grave erreur en prononçant le mot qui a tué mon seigneur — ce mot fatal empoisonné pour lequel je dois être justement blâmée ; et je reconnais et j’admets qu’il n’y a de coupable que moi ; c’est moi seule qui dois en porter la responsabilité. » Alors, évanouie, elle tomba au sol, et lorsqu’elle se releva plus tard, elle ne fit que gémir encore davantage :
« Dieu, que vais-je faire, et pourquoi continuer à vivre ? Pourquoi la Mort tarde-t-elle et hésite-t-elle à venir m’emporter sans répit ? En vérité, la Mort me méprise profondément ! Puisque la Mort ne daigne pas prendre ma vie, je dois moi-même assurer la vengeance pour mon acte pécheur. Ainsi mourrai-je malgré la Mort, qui ne prêtera pas attention à mon appel à l’aide. Cependant, je ne peux pas mourir par simple désir, ni les plaintes m’être utiles en quoi que ce soit. L’épée, que mon seigneur avait fait dorer, devrait à juste titre venger sa mort. Je ne continuerai pas à me consumer dans la détresse, dans la prière et dans un désir vain. » Elle sortit l’épée de son fourreau et commença à l’examiner. Dieu, plein de miséricorde, lui fit retarder un peu son geste ; et tandis qu’elle passait en revue sa tristesse et son malheur, voici qu’un comte arriva au grand galop avec une nombreuse suite, ayant entendu de loin les cris puissants de la dame. Dieu ne voulut pas l’abandonner ; car elle se serait suicidée si ceux-ci ne l’avaient surprise et retiré l’épée pour la remettre dans son fourreau.
Le comte descendit alors de son cheval et commença à l’interroger au sujet du chevalier, et à savoir si elle était sa femme ou sa bien-aimée. « Les deux à la fois, seigneur », répondit-elle, « ma douleur est telle que je ne puis la décrire. Malheur à moi de ne pas être morte. » Et le comte commença à la consoler : « Dame », dit-il, « par le Seigneur, je vous en prie, ayez pitié de vous-même ! Il est juste que vous pleuriez, mais il est inutile d’être désespérée ; car vous pouvez encore atteindre une haute position. Ne sombrez pas dans l’apathie, mais consolez-vous ; ce sera sage, et Dieu vous rendra la joie. Votre merveilleuse beauté vous réserve une bonne fortune ; car je vous prendrai pour épouse et ferai de vous une comtesse et une dame de haut rang : cela devrait vous apporter beaucoup de consolation. Et je ferai transporter le corps et l’enterrer avec les plus grands honneurs. Cessez maintenant cette tristesse que vous montrez dans votre folie. » Et elle répondit :
« Seigneur, partez ! Par Dieu, laissez-moi tranquille ! Vous ne pouvez rien accomplir ici. Rien de ce que l’on pourrait dire ou faire ne pourra jamais me rendre heureuse à nouveau. » À ces mots
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Le comte recula et dit : « Faisons une litière sur laquelle nous pourrons emporter ce corps ainsi que celui de la dame jusqu’à la ville de Limors. Là, le corps sera enterré. Alors je prendrai cette dame pour épouse, qu’elle consente ou non ; car je n’ai jamais vu personne d’aussi belle, ni désiré personne autant qu’elle. Je suis heureux de l’avoir rencontrée. Maintenant, préparez rapidement et sans délai une litière convenable pour ce chevalier mort. Ne vous arrêtez pas à cause des difficultés, ni par paresse. » Alors quelques-uns de ses hommes tirèrent leurs épées et coupèrent bientôt deux jeunes arbres, sur lesquels ils posèrent des branches en croix. Sur cette litière, on déposa Erec ; puis on y attela deux chevaux. Enide chevauchait à côté, ne cessant de se lamenter, s’évanouissant souvent et tombant en arrière ; mais les cavaliers la tenaient fermement, essayant de la soutenir de leurs bras, de la relever et de la consoler. Tout au long du chemin vers Limors, ils escortèrent le corps, jusqu’à ce qu’ils arrivent au palais du comte. Toute la foule les suivait — dames, chevaliers et citadins. Au milieu de la salle, sur un estrade, on étendit le corps tout habillé, avec sa lance et son bouclier à côté. La salle était pleine, la foule dense. Chacun voulait savoir quelle était cette affaire, quel miracle se produisait là. Pendant ce temps, le comte consulta en privé ses barons. « Mes seigneurs, dit-il, je souhaite prendre cette dame pour épouse sur-le-champ. Nous pouvons juger clairement, à sa beauté et à sa conduite sage, qu’elle appartient à une famille très noble. Sa beauté et sa prestance noble montrent que l’honneur d’un royaume ou d’un empire pourrait fort bien lui être conféré. Je ne subirai jamais aucune honte à cause d’elle ; au contraire, je pense gagner encore plus d’honneur. Faites venir mon chapelain immédiatement, et allez chercher la dame. Je lui donnerai la moitié de mes terres en dot si elle accepte ma demande. » Alors ils firent venir le chapelain, conformément aux ordres du comte, et ils amenèrent aussi la dame, la forçant à l’épouser, car elle refusait catégoriquement de donner son consentement. Mais malgré tout, le comte l’épousa selon son souhait. Une fois qu’il l’eut épousée, le connétable fit aussitôt dresser les tables dans le palais et préparer la nourriture ; car il était déjà temps du repas du soir.
(Vv. 4779-4852.) Après les vêpres, ce jour-là en mai, Enide était dans une grande détresse, et sa tristesse ne cessait de la tourmenter. Le comte l’exhorta doucement, par la prière et la menace, à se calmer et à se consoler, et il la fit asseoir sur une chaise, bien contre sa volonté. Malgré elle, on la fit s’asseoir et on plaça la table devant elle. Le comte prit place de l’autre côté, presque furieux de ne pas pouvoir la consoler. « Dame, dit-il, vous devez maintenant cesser…
(Vv. 4779-4852.) Après les vêpres, ce jour-là en mai, Enide était dans une grande détresse, et sa tristesse ne cessait de la tourmenter. Le comte l’exhorta doucement, par la prière et la menace, à se calmer et à se consoler, et il la fit asseoir sur une chaise, bien contre sa volonté. Malgré elle, on la fit s’asseoir et on plaça la table devant elle. Le comte prit place de l’autre côté, presque furieux de ne pas pouvoir la consoler. « Dame, dit-il, vous devez maintenant cesser…
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Cette douleur… chassez-la. Vous pouvez avoir pleine confiance en moi : l’honneur et les richesses vous appartiendront. Vous devez bien comprendre que le deuil ne ramènera pas les morts ; car personne n’a jamais vu une telle chose se produire. Souvenez-vous maintenant que, bien que vous ayez été pauvre, de grandes richesses sont à votre portée. Autrefois vous étiez pauvre ; désormais vous serez riche. La fortune n’a pas été avare envers vous, en vous accordant l’honneur d’être désormais appelée comtesse. Il est vrai que votre seigneur est mort. Si vous vous affligez et vous lamentez pour cela, croyez-vous que je sois surpris ? Non. Mais je vous donne les meilleurs conseils que je sache donner. Puisque je vous ai épousée, vous devriez être satisfaite. Faites attention de ne pas m’irriter ! Mangez maintenant, comme je vous l’ordonne. » Et elle répond : « Pas moi, mon seigneur. En vérité, tant que je vivrai, je ne mangerai ni ne boirai avant d’avoir vu mon seigneur manger, lui qui est allongé sur ce trône là-bas. » « Dame, cela ne peut jamais arriver. Les gens penseront que vous êtes folle si vous parlez de telles absurdités. Vous recevrez une maigre récompense si vous donnez aujourd’hui matière à de nouvelles reproches. » Elle ne répondit rien, méprisant ses menaces, et le comte la frappe au visage. À cela, elle pousse un cri, et les barons présents blâment le comte. « Arrêtez, sire ! » crient-ils au comte ; « vous devriez avoir honte d’avoir frappé cette dame parce qu’elle refuse de manger. Vous avez commis un acte très vil. Si cette dame est affligée à cause de son seigneur qu’elle voit maintenant mort, personne ne doit dire qu’elle a tort. » « Taisez-vous, tous », répond le comte ; « cette dame m’appartient et je lui appartiens, et je ferai d’elle ce que je veux. » À cela, elle ne put garder le silence et jura qu’elle ne serait jamais sienne. Le comte se lève alors et la frappe à nouveau, et elle crie à haute voix. « Ha ! misérable, dit-elle, je me fiche de ce que tu me dis ou de ce que tu fais ! Je ne crains ni tes coups, ni tes menaces. Frappe-moi autant que tu veux. Je ne prêterai jamais attention à ton pouvoir au point de suivre tes ordres, même si tu essayais de me crever les yeux de tes mains ou de me déchirer vive. » (Vv. 4853-4938.) Au milieu de ces paroles et de ces disputes, Erec reprit connaissance, comme un homme qui se réveille du sommeil. Il n’est pas étonnant qu’il fût stupéfait en voyant toute cette foule autour de lui. Mais sa douleur et son chagrin furent immenses lorsqu’il entendit la voix de sa femme. Il descendit du trône et tira rapidement son épée. La colère et l’amour qu’il portait à sa femme lui donnèrent du courage. Il courut vers elle et frappa le comte en plein front, de sorte que celui-ci perdit connaissance et ne put plus parler ; son sang et ses cervelles se répandirent. Les chevaliers se levèrent de table, convaincus que c’était le diable qui s’était mêlé à eux. Que ce soit jeunes ou vieux…
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Il ne reste plus personne, car tous ont fui dans la plus grande panique. Chacun tente de devancer les autres en prenant la fuite à toute vitesse. Bientôt, ils furent tous sortis du palais, et crièrent à haute voix, tant les faibles que les forts : « Fuyez, fuyez, le cadavre arrive ! » À la porte, la foule est immense : chacun s’efforce de s’échapper, poussant et bousculant de toutes ses forces. Celui qui se trouve à la fin de la masse pressée voudrait bien se placer en tête. Ainsi parviennent-ils à s’enfuir, car personne n’ose se tenir sur celui qui passe devant lui. Erec courut prendre son bouclier, qu’il accrocha à son cou par la lanière, tandis qu’Enide saisissait la lance. Puis ils sortirent dans la cour. Personne n’était assez courageux pour résister ; car ils ne croyaient pas que ce pût être un homme à avoir ainsi chassé eux, mais plutôt un démon ou quelque ennemi entré dans le cadavre. Erec les poursuit pendant leur fuite et trouve, dehors, dans la cour du château, un palefrenier en train de conduire son cheval vers l’abreuvoir, entièrement équipé de mors et de selle. Cette rencontre fortuite plut beaucoup à Erec : il monta rapidement à cheval, et le garçon, effrayé, lui remit aussitôt l’animal. Erec s’assit entre les arçons, tandis qu’Enide, saisissant l’étrier, sauta sur le cou du cheval, comme Erec le lui avait ordonné et conseillé. Le cheval les emporta tous deux ; et voyant la porte de la ville ouverte, ils s’échappèrent sans être arrêtés. Dans la ville, on était très inquiet au sujet du comte qui avait été tué ; mais personne, aussi brave fût-il, ne suivit Erec pour se venger. C’est à sa table que le comte avait été tué ; tandis qu’Erec, emmenant sa femme avec lui, l’embrasse, la serre contre son cœur et la réconforte. Il la serre dans ses bras et dit : « Ma douce sœur, ma preuve envers toi est désormais complète ! Ne t’inquiète plus en aucune façon, car je t’aime maintenant plus que jamais auparavant ; et je suis certain et rassuré que tu m’aimes d’un amour parfait. Désormais, pour toujours, je m’offre à faire ta volonté comme je le faisais avant. Et si tu as parlé mal de moi, je te pardonne et te dispense à la fois de l’offense et des paroles que tu as prononcées. » Puis il l’embrasse à nouveau et la serre fort. Maintenant, Enide n’est plus inquiète lorsque son seigneur la serre, l’embrasse et lui répète qu’il l’aime encore. Ils chevauchent rapidement toute la nuit, et sont très heureux que la lune brille intensément. (Vv. 4939-5058.) Pendant ce temps, la nouvelle s’est répandue vite, et rien n’est plus rapide. La nouvelle était parvenue à Guivret le Petit : un chevalier blessé à la guerre avait été trouvé mort dans la forêt, et avec lui se trouvait une dame qui gémissait, si merveilleusement belle que Iseut aurait pu passer pour sa servante. Le comte Oringle de Limors les avait trouvés tous deux.
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et avait fait emporter le cadavre, et souhaitait épouser la dame ; mais elle le refusa. Lorsque Guivret apprit cette nouvelle, il n’en fut nullement satisfait ; car aussitôt l’idée d’Erec lui vint à l’esprit. Il décida de partir à la recherche de la dame et de faire enterrer dignement le corps, s’il s’agissait bien de lui. Il rassembla mille hommes d’armes et chevaliers pour prendre la ville. Si le comte ne livrait pas de son plein gré le corps et la dame, il mettrait tout en flammes. À la lumière claire de la lune, il mena ses hommes vers Limors, casqués, vêtus de hauberts, avec des boucliers suspendus à leur cou. Ainsi, armés, ils avancèrent jusqu’à presque minuit, quand Erec les aperçut. Il s’attendait inévitablement à être piégé, tué ou capturé. Il fit descendre Enide près d’un buisson. Pas étonnant qu’il fût abattu. « Dame, restez ici, dit-il, près de ce buisson, un moment, jusqu’à ce que ces gens soient passés. Je ne veux pas qu’ils vous voient, car je ne sais pas quel genre de personnes ils sont, ni ce qu’ils viennent chercher. J’espère que nous pourrons éviter d’attirer leur attention. Mais je ne vois nulle part un endroit où nous pourrions nous réfugier, s’ils voulaient nous faire du mal. Je ne sais pas s’il m’arrivera du mal, mais ce n’est pas par peur que je manquerai de les affronter. Et si quelqu’un m’attaque, je ne manquerai pas de m’engager dans un duel avec lui. Pourtant, je suis si affaibli et fatigué que ce n’est pas étonnant que je sois triste. Maintenant, je dois aller à leur rencontre ; restez tranquille ici. Faites en sorte que personne ne vous voie, jusqu’à ce qu’ils soient loin derrière vous. » Voici alors Guivret, lance tendue, qui l’aperçut de loin. Ils ne se reconnurent pas, car la lune était passée derrière l’ombre d’un nuage sombre. Erec était faible et épuisé, tandis que son adversaire s’était complètement remis de ses blessures et de ses coups. Erec ne serait pas très sage s’il ne se faisait pas connaître immédiatement. Il sortit du buisson. Guivret se précipita vers lui sans lui adresser un mot, et Erec non plus ne prononça pas un mot : il pensait pouvoir faire plus qu’il ne le pouvait. Quiconque tente de courir plus vite qu’il ne le peut doit forcément abandonner ou se reposer. Ils s’affrontèrent ; mais le combat était inégal, car l’un était faible et l’autre fort. Guivret le frappa avec une telle force qu’il le fit tomber à terre de son cheval. Enide, qui se cachait, voyant son seigneur au sol, crut qu’elle allait être tuée ou maltraitée. Sortant du buisson, elle courut pour aider son seigneur. Si elle était triste auparavant, maintenant sa douleur était encore plus grande. Elle s’approcha de Guivret, saisit les rênes de son cheval, puis dit : « Maudit sois-tu, chevalier ! Car tu as attaqué un homme faible et…
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Homme épuisé, qui souffre et est mortellement blessé, par une telle injustice que tu ne peux trouver de raison à ton acte. Si tu avais été seul et sans aide, tu aurais regretté cette attaque, à condition que mon seigneur fût en bonne santé. Sois maintenant généreux et courtois, et arrête gentiment cette bataille que tu as commencée. Car ta réputation n’en serait pas meilleure pour avoir tué ou capturé un chevalier qui n’a même plus la force de se relever, comme tu peux le voir. Il a subi tant de coups d’armes qu’il est entièrement couvert de blessures. » Et il répond : « N’ayez pas peur, dame ! Je vois que vous aimez loyalement votre seigneur, et je vous en félicite. N’ayez aucune crainte ni de moi ni de mes compagnons. Mais dites-moi maintenant sans dissimulation quel est le nom de votre seigneur ; car vous n’obtiendrez que des avantages en me le disant. Qui qu’il soit, dites-moi son nom ; alors il partira sain et sauf, sans être importuné. Ni lui ni vous n’avez rien à craindre, car vous êtes tous deux entre de bonnes mains. » (Vv. 5059-5172.) Alors Enide apprend qu’elle est en sécurité ; elle lui répond brièvement en un mot : « Son nom est Erec ; je ne devrais pas mentir, car je vois que vous êtes honnête et de bonnes intentions. » Guivret, dans sa joie, descend de cheval et va se jeter aux pieds d’Erec, qui gisait au sol. « Mon seigneur, dit-il, j’étais parti à votre recherche et me dirigeais vers Limors, où je m’attendais à vous trouver mort. On m’a rapporté comme vérité que le comte Oringle avait emmené à Limors un chevalier mortellement blessé, et qu’il avait l’intention malveillante d’épouser une dame qu’il avait trouvée avec lui ; mais elle refusait de rien avoir à faire avec lui. J’accourais donc pour l’aider et la délivrer. S’il refusait de me remettre, sans résistance, à la fois la dame et vous, je me jugerais bien peu de chose si je lui laissais ne serait-ce qu’un pouce de terre sur lequel se tenir. Soyez certain que, si je ne vous aimais pas profondément, je n’aurais jamais entrepris cela. Je suis Guivret, votre ami ; mais si je vous ai causé du tort en ne vous reconnaissant pas, vous devez certainement me pardonner. » À ces mots, Erec se redressa, car il ne pouvait plus rester allongé, et dit : « Lève-toi, mon ami. Sois absous du mal que tu m’as fait, puisque tu ne m’as pas reconnu. » Guivret se relève, et Erec lui raconte comment il a tué le comte alors qu’il était assis à table, comment il a repris possession de son cheval devant l’écurie, comment les sergents et les écuyers ont fui à travers la cour en criant : « Fuyez, fuyez, le cadavre nous poursuit ! », puis comment il a failli être capturé, et comment il s’est enfui à travers la ville et en descendant la colline, portant sa femme sur le cou de son cheval : il lui raconta toute cette aventure. Alors Guivret dit : « Seigneur, j’ai ici, tout près, un château bien situé en un endroit sain. Pour votre confort et votre bien, je souhaite le prendre…
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Vous serez là demain pour que vos blessures soient soignées. J’ai deux sœurs charmantes et vives qui sont expertes dans le soin des plaies : elles vous guériront complètement bientôt. Ce soir, nous laisserons notre groupe passer la nuit ici, dans les champs, jusqu’au matin ; car je pense qu’un peu de repos ce soir vous fera beaucoup de bien. Mon conseil est que nous passions la nuit ici. Erec répond : « Je suis d’accord pour le faire. » Ainsi, ils restèrent et passèrent la nuit là. Ils n’hésitèrent pas à préparer un endroit où dormir, mais ils trouvèrent peu d’installations, car le groupe était assez nombreux. Ils se logèrent du mieux qu’ils purent parmi les buissons : Guivret installa sa tente et ordonna qu’on allume de la mèche, afin qu’ils aient de la lumière et de la gaieté. Il sortit des bougies des boîtes et les alluma à l’intérieur de la tente. Maintenant, Enide ne s’attriste plus, car tout s’est bien terminé. Elle déshabilla son seigneur, lava ses blessures, les sécha puis les banda à nouveau ; car elle ne voulait laisser personne d’autre le toucher. À présent, Erec n’a plus de raison de la blâmer, car il l’a bien éprouvée et a constaté qu’elle lui portait un grand amour. Quant à Guivret, qui les traite avec gentillesse, il fit construire un lit haut et long, fait de couvertures rembourrées, posé sur de l’herbe et des roseaux, que l’on trouvait en abondance. Là, ils allongèrent Erec et le couvrirent. Puis Guivret ouvrit une boîte et en sortit deux galettes. « Ami, dit-il, goûtez maintenant un peu de ces galettes froides, et buvez un peu de vin mélangé à de l’eau. J’en ai jusqu’à six barils, mais pur, il n’est pas bon pour vous ; car vous êtes blessé et couvert de plaies. Belle et douce amie, essayez de manger ; cela vous fera du bien. Et ma dame mangera aussi — votre femme qui a été aujourd’hui très inquiète à cause de vous. Mais vous avez obtenu pleine satisfaction pour tout cela, et vous avez échappé. Alors mangez maintenant, et moi aussi je mangerai, belle amie. » Puis Guivret s’assit à côté d’Erec, ainsi qu’Enide, qui était très satisfaite de tout ce que faisait Guivret. Tous deux l’encouragèrent à manger, lui donnant du vin mélangé à de l’eau ; car pur, il est trop fort et brûlant. Erec mangea comme un malade mange, et but un peu — autant qu’il osa. Mais il se reposa confortablement et dormit toute la nuit ; car, à cause de lui, aucun bruit ni perturbation ne fut fait. (Vv. 5173-5366.) Tôt le matin, ils se réveillèrent et se préparèrent à monter à cheval. Erec était si attaché à son propre cheval qu’il ne voulait en monter aucun autre. On donna à Enide un mulet, car elle avait perdu son palfrenier. Mais elle n’y prêta pas attention ; à en juger par son air, elle ne pensait pas du tout à cette affaire. Elle avait un bon mulet au pas facile qui la portait très confortablement. Et elle était très satisfaite que Erec ne soit pas abattu, mais plutôt rassuré qu’il se remettrait complètement. Avant la troisième heure, ils arrivèrent
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Penevric, une forteresse solide, bien située et magnifique. C’est là que vivaient les deux sœurs de Guivret ; car l’endroit était assez agréable. Guivret accompagna Erec dans une pièce charmante et aérée, située dans une partie éloignée du château. À sa demande, ses sœurs s’efforcèrent de soigner Erec ; et Erec se remit entre leurs mains, car elles inspiraient en lui une confiance absolue. D’abord, elles retirèrent la chair morte, puis appliquèrent du plâtre et de la laine, mettant tout leur savoir-faire au service de ses soins, comme des femmes qui connaissaient bien leur métier. Encore et encore, elles lavèrent ses blessures et appliquèrent le plâtre. Quatre fois par jour, voire plus, elles le faisaient manger et boire, mais sans lui permettre d’avoir ni ail ni poivre. Mais qui que ce fût qui entrait ou sortait, Enide était toujours à ses côtés, car elle s’y intéressait plus que quiconque. Guivret venait souvent pour demander s’il avait besoin de quelque chose. Il était bien pris en charge et bien servi, et tout ce qu’il désirait lui était volontiers accordé. Mais les jeunes filles montraient avec joie et enthousiasme une telle dévotion dans leurs soins qu’à la fin de quinze jours, il ne ressentait plus aucune douleur. Puis, pour lui rendre ses couleurs, elles commencèrent à lui donner des bains. Il n’était pas nécessaire d’instruire les jeunes filles, car elles comprenaient bien le traitement. Lorsqu’il put se déplacer, Guivret fit confectionner pour lui deux robes légères en deux sortes différentes de soie : l’une bordée d’hermine, l’autre de zibeline. L’une était de couleur pourpre foncée, l’autre rayée ; elles lui furent envoyées en cadeau par un cousin écossais. Enide possédait la robe pourpre bordée d’hermine, qui était très précieuse, tandis qu’Erec avait celle à rayures avec du pelage, qui n’était pas moins précieuse. Maintenant, Erec était fort et en bonne santé, guéri et rétabli. Comme Enide était très heureuse et possédait tout ce qu’elle désirait, sa grande beauté lui revint ; car sa grande détresse l’avait tellement affectée qu’elle était devenue très pâle et amaigrie. Maintenant, on l’enlaçait et on l’embrassait, on la comblait de toutes les bonnes choses, elle retrouvait sa joie et ses plaisirs ; car, sans ornement, ils se couchaient ensemble, chacun enlaçant et embrassant l’autre ; rien ne leur procurait autant de joie. Ils avaient enduré tant de douleur et de tristesse, lui pour elle, elle pour lui, que maintenant ils trouvaient leur satisfaction. Chacun rivalisait pour plaire à l’autre. Je ne dois pas parler de leurs jeux ultérieurs. Maintenant, ils avaient si fortement uni leur amour et oublié leur chagrin qu’ils s’en souvenaient à peine encore. Mais il fallait maintenant qu’ils reprennent leur route ; c’est pourquoi ils demandèrent la permission à Guivret de partir, en qui ils avaient trouvé un véritable ami, car il les avait honorés et servis en tout. Lorsqu’il vint prendre congé, Erec dit : « Seigneur, je ne souhaite pas retarder davantage mon départ vers ma propre terre. Faites préparer et rassembler tout ce dont j’ai besoin, afin que je puisse partir demain matin. »
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Dès que le jour se lèvera. J’ai passé tant de temps avec vous que je me sens fort et vigoureux. Que Dieu veuille, s’il le lui plaît, que je vive assez longtemps pour vous revoir quelque part, afin de pouvoir à mon tour vous servir et vous honorer. À moins d’être capturé ou retenu, je ne compte pas m’attarder nulle part avant d’atteindre la cour du roi Arthur, que j’espère trouver soit à Robais, soit à Carduel.
Guivret répond aussitôt : « Sire, vous ne partirez pas seul ! Car c’est moi-même qui irai avec vous, et nous prendrons des compagnons, si tel est votre désir. » Erec accepte ce conseil et dit qu, conformément à ses plans, il souhaite commencer le voyage. Cette nuit-là, ils se préparent pour le départ, ne voulant pas s’attarder davantage. Tous se mettent en ordre. Au petit matin, lorsqu’ils se réveillent, les selles sont posées sur les chevaux. Avant de partir, Erec va dire adieu aux demoiselles dans leurs chambres ; Enide (qui était joyeuse et pleine de bonheur) le suit. Lorsque leurs préparatifs de départ furent achevés, ils prirent congé des demoiselles. Erec, très courtois en prenant congé d’elles, les remercia pour sa santé et sa vie, et leur promit son service. Puis il prit par la main celle qui était la plus proche de lui, et Enide prit la main de l’autre : main dans la main, ils montèrent de la chambre au hall du château. Guivret les exhorte à monter immédiatement, sans retard. Enide pense que le moment de monter ne viendra jamais. On amène pour elle un poney bien doux, au pas souple, beau et bien fait. Le poney avait une belle apparence et était un excellent cheval de monte : il n’était pas moins précieux que le sien, resté à Limors. L’autre était tacheté, celui-ci était alezan ; mais sa tête était d’une autre couleur : il était marqué de telle sorte qu’une joue était entièrement blanche, tandis que l’autre était noir de jais. Entre les deux couleurs, il y avait une ligne, plus verte qu’une feuille de vigne, qui séparait le blanc du noir. Quant à la bride, à la sangle et à la selle, je peux affirmer avec certitude que leur fabrication était riche et magnifique. Toute la sangle et la bride étaient en or incrusté d’émeraudes. La selle était décorée d’un autre style, recouverte d’un tissu pourpre précieux. Les arcs de selle étaient en ivoire, sur lesquels était gravée l’histoire d’Énée venant de Troie, de la manière dont Didon l’accueillit avec grande joie dans son lit à Carthage, de la façon dont Énée la trompa, et de la manière dont elle se tua pour lui, de la conquête d’Énée sur Laurentum et toute la Lombardie, dont il fut roi toute sa vie. La fabrication était habile et finement sculptée, tout était orné d’or fin. Un artisan habile, qui l’a fabriquée, y a consacré plus de sept ans de travail, sans toucher à aucune autre œuvre. Je ne
Guivret répond aussitôt : « Sire, vous ne partirez pas seul ! Car c’est moi-même qui irai avec vous, et nous prendrons des compagnons, si tel est votre désir. » Erec accepte ce conseil et dit qu, conformément à ses plans, il souhaite commencer le voyage. Cette nuit-là, ils se préparent pour le départ, ne voulant pas s’attarder davantage. Tous se mettent en ordre. Au petit matin, lorsqu’ils se réveillent, les selles sont posées sur les chevaux. Avant de partir, Erec va dire adieu aux demoiselles dans leurs chambres ; Enide (qui était joyeuse et pleine de bonheur) le suit. Lorsque leurs préparatifs de départ furent achevés, ils prirent congé des demoiselles. Erec, très courtois en prenant congé d’elles, les remercia pour sa santé et sa vie, et leur promit son service. Puis il prit par la main celle qui était la plus proche de lui, et Enide prit la main de l’autre : main dans la main, ils montèrent de la chambre au hall du château. Guivret les exhorte à monter immédiatement, sans retard. Enide pense que le moment de monter ne viendra jamais. On amène pour elle un poney bien doux, au pas souple, beau et bien fait. Le poney avait une belle apparence et était un excellent cheval de monte : il n’était pas moins précieux que le sien, resté à Limors. L’autre était tacheté, celui-ci était alezan ; mais sa tête était d’une autre couleur : il était marqué de telle sorte qu’une joue était entièrement blanche, tandis que l’autre était noir de jais. Entre les deux couleurs, il y avait une ligne, plus verte qu’une feuille de vigne, qui séparait le blanc du noir. Quant à la bride, à la sangle et à la selle, je peux affirmer avec certitude que leur fabrication était riche et magnifique. Toute la sangle et la bride étaient en or incrusté d’émeraudes. La selle était décorée d’un autre style, recouverte d’un tissu pourpre précieux. Les arcs de selle étaient en ivoire, sur lesquels était gravée l’histoire d’Énée venant de Troie, de la manière dont Didon l’accueillit avec grande joie dans son lit à Carthage, de la façon dont Énée la trompa, et de la manière dont elle se tua pour lui, de la conquête d’Énée sur Laurentum et toute la Lombardie, dont il fut roi toute sa vie. La fabrication était habile et finement sculptée, tout était orné d’or fin. Un artisan habile, qui l’a fabriquée, y a consacré plus de sept ans de travail, sans toucher à aucune autre œuvre. Je ne
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On ne sait pas s’il l’a vendu ; mais il aurait dû en obtenir un bon prix.
Désormais qu’Enide recevait ce palfrein, elle était bien compensée pour la perte du sien. Le palfrein, ainsi richement harnaché, lui fut donné et elle en monta avec joie ; puis les gentilshommes et les écuyers montèrent eux aussi rapidement. Pour leur plaisir et leur divertissement, Guivret fit emporter avec eux de riches faucons, tant jeunes que déjà mue, de nombreux técelles et faucons moineaux, ainsi que de nombreux lévriers et chiens de chasse.
(Vv. 5367-5446.) 136 Ils chevauchèrent sans interruption du matin au soir, sur plus de trente lieues galloises, puis arrivèrent aux tours d’une forteresse riche et belle, entourée d’un nouveau mur. Autour, sous ce mur, coulait une rivière très profonde, grondante et impétueuse comme une tempête. Erec s’arrête pour la regarder et demande s’il y a quelqu’un qui puisse vraiment lui dire qui est le seigneur de cette ville. « Ami », dit-il à son gentil compagnon, « pourrais-tu me dire le nom de cette ville et à qui elle appartient ? Dis-moi si elle appartient à un comte ou à un roi. Puisque tu m’as amené ici, dis-le-moi, si tu le sais. » « Seigneur », répond-il, « je le sais très bien, et je vous dirai la vérité à ce sujet. Le nom de la ville est Brandigant, et elle est si forte et si belle qu’elle ne craint ni roi ni empereur. Même si la France, toute l’Angleterre, et tous ceux qui vivent d’ici jusqu’à Liège se rassemblaient pour assiéger la ville, ils ne parviendraient jamais à la prendre de leur vie ; car l’île sur laquelle se trouve la ville s’étend sur quatre lieues ou plus, et à l’intérieur des remparts pousse tout ce dont a besoin une ville prospère : on y trouve des fruits, du blé et du vin ; il n’y a pas de manque de bois ni d’eau. Elle ne craint aucune attaque de quelque côté que ce soit, et rien ne pourrait la réduire à la famine. Le roi Evrain l’a fortifiée, et il l’a possédée sans être dérangé tout au long de ses jours, et il la possédera toute sa vie. Mais ce n’est pas parce qu’il craignait quelqu’un qu’il l’a ainsi fortifiée ; c’est plutôt que la ville est ainsi plus agréable. Car même sans mur ni tour, seulement avec la rivière qui l’entoure, elle resterait suffisamment sûre et forte pour ne craindre rien au monde. » « Dieu ! » dit Erec, « quelle grande richesse ! Allons voir la forteresse, et nous logerons dans la ville, car je souhaite m’arrêter ici. » « Seigneur », dit l’autre, très inquiet, « si ce n’était pour ne pas vous décevoir, nous ne nous arrêterions pas ici. Il y a dans la ville un passage dangereux. » « Dangereux ? » dit Erec ; « en es-tu sûr ? Quoi qu’il en soit, raconte-nous ; car j’aimerais beaucoup le savoir. » « Seigneur », répond-il, « je crains que vous ne subissiez quelque malheur là-bas. Je sais qu’il y a tant de bravoure et d’excellence dans votre cœur que, si je vous racontais ce que je sais de cette aventure périlleuse et difficile, vous voudriez y entrer. J’ai souvent entendu cette histoire, et plus de sept ans se sont écoulés depuis que quelqu’un est parti à sa recherche. »
Désormais qu’Enide recevait ce palfrein, elle était bien compensée pour la perte du sien. Le palfrein, ainsi richement harnaché, lui fut donné et elle en monta avec joie ; puis les gentilshommes et les écuyers montèrent eux aussi rapidement. Pour leur plaisir et leur divertissement, Guivret fit emporter avec eux de riches faucons, tant jeunes que déjà mue, de nombreux técelles et faucons moineaux, ainsi que de nombreux lévriers et chiens de chasse.
(Vv. 5367-5446.) 136 Ils chevauchèrent sans interruption du matin au soir, sur plus de trente lieues galloises, puis arrivèrent aux tours d’une forteresse riche et belle, entourée d’un nouveau mur. Autour, sous ce mur, coulait une rivière très profonde, grondante et impétueuse comme une tempête. Erec s’arrête pour la regarder et demande s’il y a quelqu’un qui puisse vraiment lui dire qui est le seigneur de cette ville. « Ami », dit-il à son gentil compagnon, « pourrais-tu me dire le nom de cette ville et à qui elle appartient ? Dis-moi si elle appartient à un comte ou à un roi. Puisque tu m’as amené ici, dis-le-moi, si tu le sais. » « Seigneur », répond-il, « je le sais très bien, et je vous dirai la vérité à ce sujet. Le nom de la ville est Brandigant, et elle est si forte et si belle qu’elle ne craint ni roi ni empereur. Même si la France, toute l’Angleterre, et tous ceux qui vivent d’ici jusqu’à Liège se rassemblaient pour assiéger la ville, ils ne parviendraient jamais à la prendre de leur vie ; car l’île sur laquelle se trouve la ville s’étend sur quatre lieues ou plus, et à l’intérieur des remparts pousse tout ce dont a besoin une ville prospère : on y trouve des fruits, du blé et du vin ; il n’y a pas de manque de bois ni d’eau. Elle ne craint aucune attaque de quelque côté que ce soit, et rien ne pourrait la réduire à la famine. Le roi Evrain l’a fortifiée, et il l’a possédée sans être dérangé tout au long de ses jours, et il la possédera toute sa vie. Mais ce n’est pas parce qu’il craignait quelqu’un qu’il l’a ainsi fortifiée ; c’est plutôt que la ville est ainsi plus agréable. Car même sans mur ni tour, seulement avec la rivière qui l’entoure, elle resterait suffisamment sûre et forte pour ne craindre rien au monde. » « Dieu ! » dit Erec, « quelle grande richesse ! Allons voir la forteresse, et nous logerons dans la ville, car je souhaite m’arrêter ici. » « Seigneur », dit l’autre, très inquiet, « si ce n’était pour ne pas vous décevoir, nous ne nous arrêterions pas ici. Il y a dans la ville un passage dangereux. » « Dangereux ? » dit Erec ; « en es-tu sûr ? Quoi qu’il en soit, raconte-nous ; car j’aimerais beaucoup le savoir. » « Seigneur », répond-il, « je crains que vous ne subissiez quelque malheur là-bas. Je sais qu’il y a tant de bravoure et d’excellence dans votre cœur que, si je vous racontais ce que je sais de cette aventure périlleuse et difficile, vous voudriez y entrer. J’ai souvent entendu cette histoire, et plus de sept ans se sont écoulés depuis que quelqu’un est parti à sa recherche. »
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L’aventure est revenue de la ville ; pourtant, des chevaliers fiers et courageux sont venus d’innombrables contrées. Seigneur, ne prenez pas cela à la légère : car vous ne saurez jamais le secret de moi tant que vous ne m’aurez pas promis, par l’amour que vous m’avez juré, que vous n’entreprendrez jamais cette aventure, de laquelle personne ne s’échappe sans subir honte ou mort.
(Vv. 5447-5492.) Alors Erec entend ce qui lui plaît et implore Guivret de ne pas être affligée, en disant : « Ah, belle et douce amie, permettez que nous trouvions un logement en ville, et ne vous laissez pas troubler. Il est temps de faire halte pour la nuit, et j’espère que cela ne vous déplaira pas ; car si une quelconque gloire nous arrive ici, vous devriez en être très heureuse. Je vous en prie, en acceptant cette aventure, dites-moi simplement son nom, et je ne insisterai pas pour le reste. » « Seigneur », dit-elle, « je ne peux rester silencieuse et refuser l’information que vous désirez. Le nom est très beau à prononcer, mais son exécution est très difficile : car personne ne peut en sortir vivant. Cette aventure, je vous le jure, s’appelle “la Joie de la Cour”. » « Dieu ! Il ne peut y avoir que du bien dans la joie », dit Erec ; « j’y vais la chercher. Ne partez pas maintenant pour me décourager à ce sujet ou à tout autre, belle et douce amie ; mais trouvons-nous un logement, car un grand bien peut en résulter pour nous. Rien ne pourrait m’empêcher de chercher cette Joie. » « Seigneur », dit-elle, « que Dieu exauce votre prière, afin que vous trouviez la joie et reveniez sans encombre. Je vois clairement que nous devons entrer. Puisqu’il en va ainsi, entrons. Notre logement est assuré ; car aucun chevalier de haut rang, d’après ce que j’ai entendu dire, ne peut pénétrer dans ce château avec l’intention de s’y installer, sauf si le roi Evrain lui offre asile. Le roi est si doux et courtois qu’il a averti tous ses sujets, en faisant appel à leur amour pour lui, afin qu’aucun gentilhomme venu de loin ne trouve refuge dans leurs maisons, afin de pouvoir lui-même honorer tous ceux qui souhaiteraient y séjourner. »
(Vv. 5447-5492.) Alors Erec entend ce qui lui plaît et implore Guivret de ne pas être affligée, en disant : « Ah, belle et douce amie, permettez que nous trouvions un logement en ville, et ne vous laissez pas troubler. Il est temps de faire halte pour la nuit, et j’espère que cela ne vous déplaira pas ; car si une quelconque gloire nous arrive ici, vous devriez en être très heureuse. Je vous en prie, en acceptant cette aventure, dites-moi simplement son nom, et je ne insisterai pas pour le reste. » « Seigneur », dit-elle, « je ne peux rester silencieuse et refuser l’information que vous désirez. Le nom est très beau à prononcer, mais son exécution est très difficile : car personne ne peut en sortir vivant. Cette aventure, je vous le jure, s’appelle “la Joie de la Cour”. » « Dieu ! Il ne peut y avoir que du bien dans la joie », dit Erec ; « j’y vais la chercher. Ne partez pas maintenant pour me décourager à ce sujet ou à tout autre, belle et douce amie ; mais trouvons-nous un logement, car un grand bien peut en résulter pour nous. Rien ne pourrait m’empêcher de chercher cette Joie. » « Seigneur », dit-elle, « que Dieu exauce votre prière, afin que vous trouviez la joie et reveniez sans encombre. Je vois clairement que nous devons entrer. Puisqu’il en va ainsi, entrons. Notre logement est assuré ; car aucun chevalier de haut rang, d’après ce que j’ai entendu dire, ne peut pénétrer dans ce château avec l’intention de s’y installer, sauf si le roi Evrain lui offre asile. Le roi est si doux et courtois qu’il a averti tous ses sujets, en faisant appel à leur amour pour lui, afin qu’aucun gentilhomme venu de loin ne trouve refuge dans leurs maisons, afin de pouvoir lui-même honorer tous ceux qui souhaiteraient y séjourner. »
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(Vv. 5493-5668.) 137 Ainsi, ils se dirigent vers le château, en passant par la liste et le pont-levis ; et lorsqu’ils atteignirent l’endroit où se trouvait le pont, les gens rassemblés dans les rues virent Erec dans toute sa beauté, et il sembla à tous qu’il était accompagné de tous les autres. Émerveillés, ils le fixèrent du regard ; toute la ville fut émue et agitée, tandis qu’on se consultait et discutait de lui. Même les jeunes filles interrompirent leur chant pour le regarder toutes ensemble ; et à cause de sa grande beauté, elles se signèrent et eurent pitié de lui. Elles chuchotaient entre elles : « Hélas ! Ce chevalier qui passe est en route vers la ‘Joie de la Cour’. Il le regrettera avant de revenir ; personne n’est jamais venu d’un autre pays pour revendiquer la ‘Joie de la Cour’ sans subir honte et dommage, et y laisser sa tête en gage. » Alors, afin qu’il entende leurs paroles, elles crièrent à haute voix : « Dieu te protège, chevalier, du malheur ; car tu es merveilleusement beau, et ta beauté inspire une grande pitié, car demain nous la verrons s’éteindre. Demain, ta mort est venue ; demain tu mourras certainement si Dieu ne te protège pas. » Erec entendit et comprit qu’elles parlaient de lui dans la partie basse de la ville : plus de deux mille personnes avaient pitié de lui ; mais rien ne le découragea. Il continua son chemin sans tarder, saluant joyeusement hommes et femmes. Tous le saluèrent également ; et la plupart juraient avec anxiété, craignant plus que lui-même pour sa honte et ses blessures. Rien que la vue de son visage, de sa grande beauté et de sa prestance suffit à gagner le cœur de tous, au point que chevaliers, dames et servantes craignaient tous pour lui. Le roi Evrain apprit que des hommes arrivaient à sa cour, accompagnés d’une nombreuse suite, et à en juger par leurs armures, leur chef devait être un comte ou un roi. Le roi Evrain descendit dans la rue pour les accueillir, et après les avoir salués, il s’écria : « Bienvenue dans cette compagnie, tant au maître qu’à toute sa suite. Bienvenue, messieurs ! Descendez de cheval. » Ils descendirent, et il y avait beaucoup de monde pour prendre leurs chevaux. Le roi Evrain ne recula pas non plus en voyant Enide arriver ; il la salua aussitôt et courut l’aider à descendre. Prenant sa main blanche et délicate, il la conduisit dans le palais, comme le requérait la courtoisie, et la traita avec tous les honneurs possibles, car il savait très bien ce qu’il devait faire, sans absurdité ni méchanceté. Il ordonna qu’une chambre soit parfumée d’encens, de myrrhe et d’aloès. Lorsqu’ils entrèrent, tous félicitèrent le roi Evrain pour sa belle apparence. Main dans la main, ils entrèrent dans la pièce, le roi les accompagnant et prenant grand plaisir en leur présence. Mais pourquoi vous décrireais-je les peintures et…
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Les draperies de soie avec lesquelles la pièce était décorée ? Je ne ferais que perdre mon temps en folies, et je ne souhaite pas le gaspiller, mais plutôt hâter un peu les choses ; car celui qui emprunte le chemin droit dépasse celui qui s’écarte ; c’est pourquoi je ne veux pas m’attarder. Lorsque l’heure fut venue, le roi ordonna que le dîner soit préparé ; mais je ne veux pas m’arrêter là si je peux trouver un chemin plus direct. Cette nuit-là, ils eurent en abondance tout ce que le cœur désire et convoite : oiseaux, viande de biche, fruits, et vins de toutes sortes. Mais mieux que tout, c’est une joie heureuse ! Car de tous les plats, le plus doux est un visage joyeux et un visage heureux. On les servit très richement jusqu’à ce qu’Erec cesse soudain de manger et de boire, et commence à parler de ce qui pesait le plus sur son cœur : il se souvint de « la Joie » et entama une conversation à ce sujet à laquelle le roi Evrain se joignit. « Sire », dit-il, « il est temps maintenant de vous dire ce que j’ai l’intention de faire et pourquoi je suis venu ici. Trop longtemps j’ai retenu ma langue, et je ne peux plus cacher mon objectif. Je vous demande « la Joie » de la Cour, car rien d’autre ne me tente autant. Accordez-la-moi, quoi qu’elle soit, si vous en avez le contrôle. » « En vérité, cher ami », répond le roi, « j’entends des absurdités énormes. C’est une affaire très périlleuse, qui a causé du chagrin à bien des hommes dignes ; vous-même finirez par être tué et ruiné si vous n’écoutez pas mes conseils. Mais si vous étiez disposé à suivre mes paroles, je vous conseillerais d’abandonner cette quête si grave dans laquelle vous n’avez aucune chance de réussir. N’en parlez plus ! Taisez-vous ! Ce serait imprudent de votre part de ne pas suivre mes conseils. Je ne suis nullement surpris que vous désiriez l’honneur et la gloire ; mais si je vous voyais blessé ou lésé dans votre corps, j’en serais profondément affligé. Sachez bien que j’ai vu bien des hommes ruinés parce qu’ils ont cherché cette joie. Ils n’ont jamais été meilleurs pour autant, mais au contraire, ils sont tous morts et périssants. Avant demain soir, vous pouvez vous attendre à un sort similaire. Si vous voulez lutter pour la Joie, vous le ferez, bien que cela me cause une grande peine. C’est quelque chose dont vous êtes libre de vous retirer si vous souhaitez assurer votre bien-être. C’est pourquoi je vous le dis, car je commettrais une trahison et vous ferais du tort si je ne vous disais pas toute la vérité. » Erec l’écoute et admet que le roi le conseille avec raison. Mais plus l’aventure est merveilleuse et périlleuse, plus il la convoite et la désire ardemment, disant : « Sire, je peux vous dire que je vous considère comme un homme digne et loyal, et je ne vous reproche rien. Je souhaite entreprendre cette quête, quelles que soient les conséquences pour moi. La décision est prise, car je ne reculerai jamais devant quoi que ce soit que j’aie entrepris sans avoir mis toute ma force en œuvre avant de quitter le champ de bataille. » « Je le sais bien », dit le roi.
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Il répondit : « Vous agissez contre ma volonté. Vous aurez la joie que vous désirez. Mais je suis dans une grande détresse, car j’ai grand-peur que vous ne soyez détruit. Soyez assurés cependant que vous obtiendrez ce que vous souhaitez. Si vous en sortez sain et sauf, vous gagnerez une si grande gloire que nul homme n’en a jamais gagné de plus grande ; et que Dieu, comme je le souhaite, vous accorde une libération joyeuse. » (Vv. 5669-5738.) Toute la nuit, ils en parlèrent, jusqu’à ce que les lits soient prêts et qu’ils aillent se reposer. Le matin, à la lumière du jour, Erec, qui était de garde, vit l’aube claire et le soleil ; se levant rapidement, il s’habilla. Enide était de nouveau angoissée, très triste et mal à l’aise ; toute la nuit, elle fut profondément troublée par l’inquiétude et la peur qu’elle éprouvait pour son seigneur, qui allait s’exposer à un grand péril. Néanmoins, il s’équipa, car personne ne pouvait le faire changer d’avis. Pour son équipement, le roi lui envoya, lorsqu’il se leva, des armes qu’il utilisa efficacement. Erec ne les refusa pas, car les siennes étaient usées, endommagées et en mauvais état. Il accepta volontiers ces armes et s’équipa avec elles dans la salle. Une fois armé, il descendit les marches et trouva son cheval sellé ainsi que le roi déjà monté. Tout le monde dans le château et dans les maisons de la ville se hâta de monter à cheval. Dans toute la ville, il ne resta ni homme ni femme, droit ou difforme, grand ou petit, faible ou fort, qui fût capable d’y aller sans le faire. Lorsqu’ils partirent, il y eut un grand bruit et un grand tumulte dans toutes les rues ; car ceux de haut et de bas rang criaient tous : « Hélas, hélas ! ô chevalier, la joie que tu souhaites gagner t’a trahi, et tu vas gagner seulement douleur et mort. » Et chacun disait : « Que Dieu maudisse cette joie ! qui a causé la mort de tant de gentilshommes. Aujourd’hui, elle causera le pire malheur qu’elle ait jamais causé. » Erec entendit bien et remarqua qu’on parlait de lui partout : « Hélas, hélas, malchanceux que tu es, beau, doux, habile chevalier ! Ce ne serait certainement pas juste que ta vie s’achève si tôt, ou que du mal te vienne pour te blesser et te nuire. » Il entendit clairement les mots et ce qu’ils disaient ; mais néanmoins, il continua son chemin sans baisser la tête, sans l’air d’un lâche. Quiconque voulait parler, il désirait voir, savoir et comprendre pourquoi ils étaient tous dans une telle détresse, anxiété et malheur. Le roi le conduisit hors de la ville vers un jardin situé à proximité ; tout le peuple le suivit, priant pour que, grâce à cette épreuve, Dieu lui accorde un heureux dénouement. Mais il ne convient pas que je continue, à cause de la fatigue et de l’épuisement de ma langue, sans vous raconter toute la vérité au sujet du jardin, tel que le récit le présente.
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(Vv. 5739-5826.) 138 Le jardin n’avait autour de lui ni mur ni clôture, si ce n’est l’air : pourtant, par un sortilège, le jardin était de tous côtés si clos par l’air que rien ne pouvait y entrer, comme s’il était entouré de fer, à moins de voler par-dessus le sommet. Et tout au long de l’été et aussi de l’hiver, il y avait là des fleurs et des fruits mûrs ; et ces fruits étaient de telle nature qu’on pouvait les manger à l’intérieur ; le danger résidait dans le fait de les emporter dehors ; car quiconque voudrait en emporter un peu ne pourrait jamais trouver la porte, et ne pourrait jamais sortir du jardin avant d’avoir remis le fruit à sa place. Et il n’y a pas d’oiseau volant sous le ciel, agréable à l’homme, qui ne chante là pour le réjouir et le contenter, et on peut les entendre en grand nombre de toutes sortes. Et la terre, aussi loin qu’elle s’étende, ne porte aucune épice ni racine utile pour faire des médicaments, mais elles y avaient été plantées et s’y trouvaient en abondance. Par une entrée étroite, les gens entrèrent — le roi Evrain et tous les autres. Erec entra à cheval, lance au repos, au milieu du jardin, grandement réjoui par le chant des oiseaux qui y chantaient ; ils lui rappelaient sa Joie, ce qu’il désirait le plus. Mais il vit une chose merveilleuse, qui aurait pu inspirer la peur au plus brave des guerriers que nous connaissons, que ce soit Thiebaut l’Esclavon, 139 ou Ospinel, ou Fernagu. Car devant eux, sur des piques aiguisées, se trouvaient des casques brillants et scintillants, et chacun avait sous son bord une tête d’homme. Mais à l’extrémité se trouvait une pique où il n’y avait pour l’instant que une corne. 140 Il ne savait pas ce que cela signifiait, mais il ne reculait pas pour autant ; plutôt, il demanda au roi, qui était à ses côtés à droite, ce que cela pouvait être. Le roi parla et lui expliqua : « Ami, dit-il, connais-tu le sens de cette chose que tu vois ici ? Tu dois en avoir une grande peur, si tu tiens un tant soit peu à ta propre vie ; car cette seule pique qui se tient à part, où tu vois cette corne suspendue, attend depuis très longtemps, mais nous ne savons pas pour qui, pour toi ou pour quelqu’un d’autre. Fais attention à ce que ta tête ne soit pas placée là ; c’est là le but de cette pique. Je t’avais bien averti à ce sujet avant que tu n’arrives ici. Je ne pense pas que tu puisses t’échapper d’ici, mais que tu seras tué et déchiré en morceaux. Nous savons au moins ceci : la pique attend ta tête. Et si elle finit par y être placée, comme cela a été convenu, dès que ta tête y sera fixée, une autre pique sera dressée à côté, qui attendra l’arrivée de quelqu’un d’autre — je ne sais ni quand ni qui. Je ne te dirai rien au sujet de la corne ; mais personne n’a jamais pu la souffler. 141 Cependant, celui qui réussira à la souffler, sa renommée et son honneur grandiront au point de surpasser tous ceux de son pays, et il
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Il obtiendra une telle renommée que tous viendront lui rendre hommage et le considéreront comme le meilleur d’entre eux. Mais assez parlé de cette affaire. Faites retirer vos hommes ; car « la Joie » arrivera bientôt, et je crains qu’elle ne vous fasse regretter vos actions.
(Vv. 5827-6410.) Entre-temps, le roi Evrain s’éloigne, et Erec se penche vers Enide, dont le cœur était dans une grande angoisse, bien qu’elle gardât le silence ; car la tristesse exprimée par des mots n’a aucune valeur si elle ne touche pas aussi le cœur. Celui qui connaissait bien son cœur lui dit : « Chère sœur, dame douce, fidèle et prudente, je connais tes pensées. Tu as peur, je le vois bien, mais tu ne sais pas pourquoi ; pourtant, il n’y a pas de raison à ton inquiétude tant que tu ne verras pas mon bouclier brisé, mon corps blessé, les mailles de mon armure brillante couvertes de sang, mon casque brisé en mille morceaux, et moi, vaincu et épuisé, au point de ne plus pouvoir me défendre, et de devoir supplier pour obtenir pitié contre ma volonté ; alors tu pourras pleurer, mais maintenant, tu commences trop tôt. Dame douce, tu ne sais pas encore ce qui va se passer ; moi non plus. Tu es tourmentée sans raison. Mais sache ceci : si j’avais autant de courage que celui que ton amour m’inspire, je n’aurais vraiment pas peur de faire face à n’importe quel homme vivant. Mais je suis fou de me vanter ainsi ; pourtant, je ne le fais pas par orgueil, mais parce que je veux te consoler. Consolons-nous donc, et laissons cela ! Je ne peux plus rester ici, et toi non plus tu ne peux pas venir avec moi ; car, comme l’a ordonné le roi, je ne dois pas t’emmener plus loin. » Alors il l’embrasse et la confie à Dieu, et elle fait de même pour lui. Mais elle est très contrariée de ne pas pouvoir le suivre et l’accompagner, jusqu’à ce qu’elle sache ce que sera cette aventure et comment il se comportera. Mais comme elle doit rester en arrière et ne peut pas le suivre, elle reste triste et affligée.
Et il partit seul, sans aucun compagnon, jusqu’à ce qu’il arrive à un lit en argent recouvert d’un tissu brodé d’or, sous l’ombrage d’un sycomore ; sur ce lit était assise seule une jeune fille au corps gracieux et au visage charmant, dotée de toute beauté. J’aurais voulu ne rien dire de plus à son sujet ; mais quiconque examinerait attentivement ses vêtements et sa beauté pourrait dire que Lavinia de Laurentum, si belle et gracieuse fût-elle, n’avait jamais possédé même un quart de sa beauté. Erec s’approche d’elle, désireux de la voir de plus près, tandis que les spectateurs s’assoient sous les arbres du verger. Soudain, voici qu’arrive un chevalier vêtu d’armures vermeilles, d’une taille incroyablement grande ; et s’il n’était pas si énormément grand, il n’y aurait personne au monde de plus beau que lui.
(Vv. 5827-6410.) Entre-temps, le roi Evrain s’éloigne, et Erec se penche vers Enide, dont le cœur était dans une grande angoisse, bien qu’elle gardât le silence ; car la tristesse exprimée par des mots n’a aucune valeur si elle ne touche pas aussi le cœur. Celui qui connaissait bien son cœur lui dit : « Chère sœur, dame douce, fidèle et prudente, je connais tes pensées. Tu as peur, je le vois bien, mais tu ne sais pas pourquoi ; pourtant, il n’y a pas de raison à ton inquiétude tant que tu ne verras pas mon bouclier brisé, mon corps blessé, les mailles de mon armure brillante couvertes de sang, mon casque brisé en mille morceaux, et moi, vaincu et épuisé, au point de ne plus pouvoir me défendre, et de devoir supplier pour obtenir pitié contre ma volonté ; alors tu pourras pleurer, mais maintenant, tu commences trop tôt. Dame douce, tu ne sais pas encore ce qui va se passer ; moi non plus. Tu es tourmentée sans raison. Mais sache ceci : si j’avais autant de courage que celui que ton amour m’inspire, je n’aurais vraiment pas peur de faire face à n’importe quel homme vivant. Mais je suis fou de me vanter ainsi ; pourtant, je ne le fais pas par orgueil, mais parce que je veux te consoler. Consolons-nous donc, et laissons cela ! Je ne peux plus rester ici, et toi non plus tu ne peux pas venir avec moi ; car, comme l’a ordonné le roi, je ne dois pas t’emmener plus loin. » Alors il l’embrasse et la confie à Dieu, et elle fait de même pour lui. Mais elle est très contrariée de ne pas pouvoir le suivre et l’accompagner, jusqu’à ce qu’elle sache ce que sera cette aventure et comment il se comportera. Mais comme elle doit rester en arrière et ne peut pas le suivre, elle reste triste et affligée.
Et il partit seul, sans aucun compagnon, jusqu’à ce qu’il arrive à un lit en argent recouvert d’un tissu brodé d’or, sous l’ombrage d’un sycomore ; sur ce lit était assise seule une jeune fille au corps gracieux et au visage charmant, dotée de toute beauté. J’aurais voulu ne rien dire de plus à son sujet ; mais quiconque examinerait attentivement ses vêtements et sa beauté pourrait dire que Lavinia de Laurentum, si belle et gracieuse fût-elle, n’avait jamais possédé même un quart de sa beauté. Erec s’approche d’elle, désireux de la voir de plus près, tandis que les spectateurs s’assoient sous les arbres du verger. Soudain, voici qu’arrive un chevalier vêtu d’armures vermeilles, d’une taille incroyablement grande ; et s’il n’était pas si énormément grand, il n’y aurait personne au monde de plus beau que lui.
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Mais, comme tout le monde le disait, il était d’un pied plus grand que n’importe quel chevalier qu’il connaissait. Avant même qu’Erec ne le voie, celui-ci s’écria : « Vassal, vassal ! Tu es fou, par ma vie, d’oser t’approcher de ma dame. Je dirais que tu n’es pas digne de t’approcher d’elle. Tu paieras cher ta présomption, par ma tête ! Recule ! » Erec s’arrêta et le regarda, et l’autre s’immobilisa également. Aucun des deux ne fit un pas en avant tant qu’Erec n’eut pas dit tout ce qu’il voulait lui dire. « Ami, dit-il, on peut parler folie autant que bon sens. Menace autant que tu veux, je garderai le silence ; car il n’y a aucun sens dans les menaces. Sais-tu pourquoi ? Un homme croit parfois avoir gagné la partie alors qu’il la perd ensuite. Celui qui est trop présomptueux et qui menace trop est donc évidemment un fou. S’il y a des gens qui fuient, il y en a beaucoup qui poursuivent, mais je ne te crains pas au point de m’enfuir pour l’instant. Je suis prêt à me défendre, si quelqu’un veut me donner du combat, il devra faire de son mieux, sinon il ne pourra pas s’échapper. » « Non, dit-il, que Dieu m’aide ! Sache que tu auras ce combat, car je te défie. » Et tu peux savoir, sur ma parole, que là, plus rien ne put les retenir. Les lances qu’ils avaient n’étaient pas légères, mais grandes et carrées ; elles n’étaient pas non plus lisses, mais rugueuses et solides. De toutes leurs forces, ils se frappaient avec leurs armes tranchantes sur leurs boucliers brillants, si bien qu’une toise de chaque lance passait à travers ces boucliers étincelants. Mais aucune ne touchait la chair de l’autre, et aucune lance ne se brisait ; chacun retirait sa lance aussi vite que possible, puis tous deux se précipitaient à nouveau au combat. L’un contre l’autre, ils chargeaient avec une telle violence qu’elles se brisaient toutes deux et que leurs chevaux tombaient sous eux. Mais, restant assis sur leurs montures, ils ne subissaient aucun dommage ; ils se relevaient rapidement, car ils étaient forts et agiles. Ils se retrouvèrent debout au milieu du jardin et attaquèrent aussitôt l’un l’autre avec leurs épées en acier allemand, assénant de terribles coups sur leurs casques brillants, jusqu’à les réduire en morceaux, et leurs yeux semblaient jaillir de flammes. On ne pouvait faire de plus grands efforts que ceux qu’ils déployaient pour se blesser mutuellement. Ils frappaient avec force, à l’aide de la poignée dorée et de la lame tranchante. Ils infligeaient de tels dégâts aux dents, joues, nez, mains, bras, tempes, cou et gorge de l’autre qu’ils avaient mal partout. Ils étaient très endoloris et très fatigués, mais ils ne cessaient pas pour autant, au contraire, ils redoublaient d’efforts. La sueur et le sang qui coulait avec la sueur obscurcissaient leurs yeux, au point qu’ils pouvaient à peine voir quoi que ce soit ; et très souvent ils manquaient leur coup, comme des hommes qui ne voyaient pas comment manier leurs armes.
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Épées l’une contre l’autre. Ils ne peuvent presque plus se blesser ; pourtant, ils n’arrêtent pas pour autant d’exercer toute leur force. Comme leurs yeux sont tellement aveuglés qu’ils perdent complètement la vue, ils laissent tomber leurs boucliers au sol et s’agrippent avec colère l’un à l’autre. Chacun tire et entraîne l’autre, si bien qu’ils tombent à genoux. Ainsi, ils se battent longtemps jusqu’à ce que l’heure du midi soit passée, et le grand chevalier est si épuisé que son souffle lui manque complètement. Erec le tient à sa merci, le tire et l’entraîne si fort qu’il brise tous les lacets de son heaume et le force à se prosterner à ses pieds. Il tombe face contre terre sur la poitrine d’Erec et n’a plus la force de se relever. Bien que cela le peine, il doit avouer : « Je ne peux le nier, vous m’avez vaincu ; mais cela va à l’encontre de ma volonté. Pourtant, vous pouvez être d’un rang et d’une renommée tels que seul le crédit en reviendra à moi ; et j’insisterais vivement, si c’est possible, pour connaître votre nom », ce qui le console un peu. « Si un homme meilleur m’a vaincu, je serai heureux, je vous le promets ; mais si c’est un homme inférieur à moi qui m’a mis en défaite, alors je dois vraiment ressentir une grande tristesse. » « Ami, désires-tu connaître mon nom ? » dit Erec ; « Eh bien, je te le dirai avant de partir d’ici ; mais à la condition que tu me dises maintenant pourquoi tu es dans ce jardin. À ce sujet, je saurai tout de ton nom et de la Joyeuse ; car je suis très impatient d’entendre la vérité du début à la fin. » « Seigneur, » dit-il, « sans crainte, je vous dirai tout ce que vous souhaitez savoir. » Erec ne cache plus son nom et dit : « As-tu déjà entendu parler du roi Lac et de son fils Erec ? » « Oui, seigneur, je le connaissais bien ; car j’étais à la cour de son père pendant de nombreux jours avant d’être fait chevalier, et, s’il l’avait voulu, je ne l’aurais jamais quitté pour rien au monde. » « Alors tu devrais bien me connaître, puisque tu as tissé avec moi à la cour de mon père, le roi. » « Alors, par ma foi, tout s’est bien passé. Écoutez maintenant qui m’a retenu si longtemps dans ce jardin. Je dirai la vérité conformément à votre ordre, quel qu’en soit le prix pour moi. Cette jeune fille qui est là-bas m’aimait depuis l’enfance, et je l’aimais aussi. Cela nous plaisait à tous deux, et notre amour grandit et s’intensifia, jusqu’à ce qu’elle me demande une faveur, sans me dire laquelle. Qui refuserait quelque chose à sa bien-aimée ? Il n’y a pas d’amant qui ne ferait certainement tout ce que désire son aimée, sans faute ni tromperie, chaque fois que c’est possible. J’ai accepté son souhait ; mais une fois que j’ai accepté, elle a voulu aussi que je jure. J’aurais fait plus encore pour elle, mais elle s’est contentée de ma parole. Je lui ai fait une promesse, sans savoir de quoi il s’agissait. Le temps passa jusqu’à ce que je sois fait chevalier. Le roi Evrain, dont je suis le neveu, m’a fait chevalier en présence de
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de nombreux hommes honorables, dans ce même jardin où nous nous trouvons. Ma dame, qui est assise là-bas, me rappela aussitôt ma promesse et dit que je lui avais promis de ne jamais quitter cet endroit avant qu’un chevalier ne vienne me vaincre par le combat. Il était juste que je reste, car plutôt que de briser ma parole, je n’aurais jamais dû la donner. Comme je connaissais sa bonté, je ne pouvais ni révéler ni montrer à celle que j’aime le plus que j’étais mécontent de tout cela ; car si elle l’avait remarqué, elle aurait retiré son cœur, et je ne l’aurais pas voulu pour rien au monde. Ainsi, ma dame voulut me retenir ici pour longtemps ; elle ne pensait pas qu’un vassal puisse un jour entrer dans ce jardin et me vaincre. De cette façon, elle comptait me garder complètement enfermé avec elle tous les jours de ma vie. J’aurais commis une faute si j’avais recours à la ruse sans vaincre tous ceux contre qui je pouvais triompher ; une telle fuite aurait été honteuse. Et j’ose vous assurer que je n’ai aucun ami si cher que je prétendrais quoi que ce soit en combattant contre lui. Je ne me suis jamais lassé des armes, ni refusé de combattre. Vous avez certainement vu les casques de ceux que j’ai vaincus et mis à mort ; mais la faute n’en revient pas à moi, si l’on y réfléchit bien. Je ne pouvais pas m’en empêcher, à moins de vouloir être faux, traître et infidèle. Maintenant, je vous ai dit la vérité, et soyez assuré que c’est là un grand honneur que vous avez acquis. Vous avez apporté une grande joie à la cour de mon oncle et à mes amis ; car maintenant je serai libéré d’ici ; et comme tous ceux qui sont à la cour en seront heureux, ceux qui attendaient cette joie l’ont appelée « La Joie de la Cour ». Ils l’ont attendue si longtemps qu’à présent elle leur sera accordée par vous, qui l’avez gagnée par votre combat. Vous avez vaincu et ensorcelé ma vaillance et ma chevalerie. Il est maintenant juste que je vous dise mon nom, si vous le souhaitez. On m’appelle Mabonagrain ; mais on ne se souvient pas de ce nom dans aucun pays où je suis allé, sauf dans cette région ; car jamais, lorsque j’étais écuyer, je n’ai révélé ou fait connaître mon nom. Seigneur, vous connaissiez la vérité sur tout ce que vous m’avez demandé. Mais je dois encore vous dire qu’il y a dans ce jardin une corne que je suis sûr que vous avez vue. Je ne peux pas sortir d’ici avant que vous n’ayez soufflé dans la corne ; mais alors vous m’aurez libéré, et alors la Joie commencera. Quiconque entendra ce son et y prêtera attention, aucune obstacle ne l’empêchera, lorsqu’il entendra le son de la corne, d’aller directement à la cour. Levez-vous, seigneur ! Allez vite ! Prenez la corne avec joie ; car vous n’avez plus de raison d’attendre ; faites donc ce que vous devez faire. » Alors Erec se leva, et les autres aussi.
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avec lui, et tous deux s’approchent de la corne. Erec la prend et y souffle, y mettant toute sa force, afin que le son s’étende loin. Enide se réjouit grandement en entendant cette note, et Guivret aussi fut très heureuse. Le roi est content, tout comme son peuple ; il n’y a personne qui ne soit satisfait et joyeux. Personne ne cesse de se divertir ni de chanter. Erec pouvait se vanter ce jour-là, car jamais on n’avait vu une telle fête ; on ne pouvait la décrire ni la raconter par parole humaine, mais je vous en dirai l’essentiel brièvement et en peu de mots. La nouvelle se répand dans le pays sur la tournure des événements. Alors plus personne ne retient ses pas pour venir à la cour. Tout le monde se hâte là-bas dans la confusion, certains à pied, d’autres à cheval, sans attendre les autres. Ceux qui étaient dans le jardin se hâtèrent de retirer les armes d’Erec, et, dans une compétition de zèle, ils chantèrent tous un chant sur la Joie ; les dames composèrent une chanson qu’elles appelèrent « La Chanson de la Joie », 142 mais cette chanson n’est pas bien connue. Erec était comblé de joie et satisfait de tout ce dont son cœur désirait ; mais celle qui était assise sur le lit d’argent n’était pas du tout contente. La joie qu’elle voyait ne lui plaisait pas du tout. Mais beaucoup de gens doivent rester immobiles et regarder ce qui leur cause de la douleur. Enide se montra gracieuse ; voyant sa compagne assise, pensive, seule sur le lit, elle eut envie d’aller lui parler, de lui raconter ses affaires et les siennes, et d’essayer, si possible, de la faire parler d’elle-même, à moins que cela ne lui cause trop de peine. Enide voulut y aller seule, ne voulant prendre personne avec elle, mais quelques-unes des dames et demoiselles les plus nobles et les plus belles la suivirent par affection, pour lui tenir compagnie et la consoler, car elle supposait que maintenant son amant ne serait plus autant avec elle qu’auparavant, puisqu’il désirait quitter le jardin. Aussi décevant que cela puisse être, personne ne peut l’empêcher de partir, car l’heure est venue. Ainsi, des larmes coulèrent sur son visage. Elle était bien plus affligée et tourmentée que je ne saurais le dire ; néanmoins, elle resta droite. Mais elle ne se soucie pas assez de ceux qui tentent de la consoler pour cesser de gémir. Enide la salue gentiment ; mais pendant un moment, l’autre ne put répondre un mot, empêchée par les soupirs et les sanglots qui la tourmentaient. Il fallut quelque temps avant que la demoiselle ne rende son salut, et après l’avoir regardée et examinée un instant, il sembla qu’elle l’avait déjà vue et reconnue. Mais n’en étant pas tout à fait sûre, elle ne tarda pas à demander d’où elle venait, de quel pays, et où était né son seigneur ; elle interrogea également sur qui elles étaient toutes les deux. Enide répondit brièvement et lui dit
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la vérité, en disant : « Je suis la nièce du comte qui règne sur Lalut, la fille de sa propre sœur ; c’est à Lalut que je suis née et que j’ai été élevée. » L’autre ne peut s’empêcher de sourire, sans attendre d’en entendre davantage, car elle est si ravie qu’elle oublie sa tristesse. Son cœur bondit de joie qu’elle ne peut cacher. Elle court et embrasse Enide, en disant : « Je suis ta cousine ! C’est bien la vérité, et tu es la nièce de mon père, car lui et ton père sont frères. Mais je soupçonne que tu ne sais pas et n’as jamais entendu comment je suis arrivée dans ce pays. Le comte, ton oncle, était en guerre, et des chevaliers venus de nombreux pays vinrent se battre pour de l’argent. Ainsi, chère cousine, il arriva que, parmi ces chevaliers mercenaires, se trouvait un homme qui était le neveu du roi de Brandigan. Il resta avec mon père près d’un an. C’était, je crois, il y a douze ans, et j’étais encore une petite enfant. Il était très beau et séduisant. Nous avons alors conclu un accord qui nous plaisait à tous les deux. Je n’ai jamais eu d’autre désir que le sien, jusqu’à ce qu’enfin il commence à m’aimer et me promette, en jurant, qu’il serait toujours mon amant et qu’il me ramènerait ici ; cela nous plaisait à tous les deux. Il ne pouvait plus attendre, et moi, je brûlais d’envie de venir ici avec lui ; alors nous sommes partis tous les deux, et personne, à part nous, n’en sut rien. À cette époque, toi et moi étions toutes deux de jeunes filles. Je t’ai dit la vérité ; alors dis-moi à ton tour, comme je te l’ai dit, tout sur ton amant, et par quelle aventure il t’a conquise. » « Chère cousine, il m’a épousée de telle manière que mon père en a été informé, et ma mère en fut très heureuse. Tous nos parents l’ont su et en ont été ravis, comme ils le devaient. Même le comte était content. Car c’est un chevalier si bon qu’on n’en trouve pas de meilleur, et il n’a pas besoin de prouver son honneur et sa qualité de chevalier ; il est de naissance très noble : je ne pense pas qu’on puisse lui être égal. Il m’aime beaucoup, et je l’aime encore plus, et notre amour ne peut être plus grand. Jamais je n’ai pu lui refuser mon amour, et je ne le ferais pas non plus. Car mon seigneur n’est-il pas le fils d’un roi ? N’a-t-il pas pris soin de moi quand j’étais pauvre et nue ? Grâce à lui, j’ai reçu une telle honneur que jamais aucune pauvre fille sans défense n’en a reçu de pareil. Et si cela te plaît, je te dirai sans mentir comment j’ai pu être élevée ainsi ; car je ne serai jamais lente à raconter cette histoire. » Alors elle lui raconta comment Erec était arrivé à Lalut ; car elle n’avait pas envie de le cacher. Elle lui rapporta l’aventure mot pour mot, sans omettre rien. Mais je passe outre pour l’instant, car celui qui raconte une histoire deux fois en fait une histoire ennuyeuse. Pendant qu’elles conversaient ainsi, une dame s’éclipsa seule et alla tout raconter aux gentilshommes, afin d’accroître leur plaisir également. Tous ceux qui l’entendirent se réjouirent de cette nouvelle. Et quand
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Mabonagrain savait qu’il était ravi pour sa bien-aimée, car maintenant elle était consolée. Et celle qui leur apporta rapidement la nouvelle les rendit tous heureux en peu de temps. Même le roi en fut heureux ; bien qu’il fût déjà très heureux auparavant, il l’était encore plus maintenant, et il accorda à Erec une grande honneur.
Enide emmène son beau cousin, plus beau qu’Hélène, plus gracieux et plus charmant. Alors Erec et Mabonagrain, Guivret et le roi Evrain, ainsi que tous les autres, courent à leur rencontre, leur rendent hommage et leur témoignent leur respect, car personne n’est avare ni réticent. Mabonagrain chérit beaucoup Enide, et elle lui rend la pareille. Erec et Guivret, de leur côté, se réjouissent de la jeune fille, tandis qu’ils s’embrassent et se serrent dans les bras. Ils décident de retourner au château, car ils sont restés trop longtemps dans le jardin. Tous sont prêts à partir ; ils sortent donc joyeusement, s’embrassant en chemin. Tout le monde suit le roi, mais avant d’atteindre le château, les nobles venus de toute la région se sont rassemblés, ainsi que tous ceux qui connaissaient cette joie et qui le pouvaient, vinrent ici. La foule et la pression étaient immenses. Chacun, haut ou bas, riche ou pauvre, s’efforce de voir Erec. Chacun se presse devant les autres, et tous lui rendent hommage, s’inclinant devant lui en disant sans cesse : « Que Dieu sauve celui par qui la joie et la félicité viennent à notre cour ! Que Dieu protège l’homme le plus béni que Dieu ait jamais créé ! » Ainsi, on le conduit à la cour, et chacun s’efforce de montrer sa joie selon ce que son cœur lui dicte. Des cithares bretonnes, des harpes et des violes retentissent, ainsi que des violons, des psaltérions et d’autres instruments à cordes, et toutes sortes de musiques que l’on puisse nommer ou mentionner. Mais je souhaite conclure brièvement sans trop tarder. Le roi lui accorde les honneurs dont il est capable, tout comme tous les autres sans réserve. Personne ne refuse de lui servir avec joie. La joie dura trois jours entiers, avant qu’Erec ne puisse partir. Le quatrième jour, il ne voulut plus attendre, quelles que soient les raisons qu’on lui aurait données. Il y eut une grande foule pour l’accompagner, et une pression encore plus grande lorsqu’il fallut prendre congé. S’il avait voulu répondre à chacun, il n’aurait pas pu, en une demi-journée, rendre individuellement tous les saluts. Il salue et embrasse les nobles ; les autres, il les confie en un mot à Dieu, puis leur rend hommage. Enide, de son côté, ne reste pas silencieuse lorsqu’elle prend congé des nobles. Elle les salue tous par leur nom, et eux font de même. Avant de partir, elle embrasse très tendrement son cousin et le serre dans ses bras. Puis ils s’en vont, et la joie prend fin.
(Vv. 6411-6509.) Ils partent et les autres reviennent. Erec et Guivret ne s’attardent pas, mais continuent joyeusement leur route, jusqu’à ce qu’après neuf jours ils arrivent à Robais, où on leur dit où se trouvait le roi. La veille, il avait été…
Enide emmène son beau cousin, plus beau qu’Hélène, plus gracieux et plus charmant. Alors Erec et Mabonagrain, Guivret et le roi Evrain, ainsi que tous les autres, courent à leur rencontre, leur rendent hommage et leur témoignent leur respect, car personne n’est avare ni réticent. Mabonagrain chérit beaucoup Enide, et elle lui rend la pareille. Erec et Guivret, de leur côté, se réjouissent de la jeune fille, tandis qu’ils s’embrassent et se serrent dans les bras. Ils décident de retourner au château, car ils sont restés trop longtemps dans le jardin. Tous sont prêts à partir ; ils sortent donc joyeusement, s’embrassant en chemin. Tout le monde suit le roi, mais avant d’atteindre le château, les nobles venus de toute la région se sont rassemblés, ainsi que tous ceux qui connaissaient cette joie et qui le pouvaient, vinrent ici. La foule et la pression étaient immenses. Chacun, haut ou bas, riche ou pauvre, s’efforce de voir Erec. Chacun se presse devant les autres, et tous lui rendent hommage, s’inclinant devant lui en disant sans cesse : « Que Dieu sauve celui par qui la joie et la félicité viennent à notre cour ! Que Dieu protège l’homme le plus béni que Dieu ait jamais créé ! » Ainsi, on le conduit à la cour, et chacun s’efforce de montrer sa joie selon ce que son cœur lui dicte. Des cithares bretonnes, des harpes et des violes retentissent, ainsi que des violons, des psaltérions et d’autres instruments à cordes, et toutes sortes de musiques que l’on puisse nommer ou mentionner. Mais je souhaite conclure brièvement sans trop tarder. Le roi lui accorde les honneurs dont il est capable, tout comme tous les autres sans réserve. Personne ne refuse de lui servir avec joie. La joie dura trois jours entiers, avant qu’Erec ne puisse partir. Le quatrième jour, il ne voulut plus attendre, quelles que soient les raisons qu’on lui aurait données. Il y eut une grande foule pour l’accompagner, et une pression encore plus grande lorsqu’il fallut prendre congé. S’il avait voulu répondre à chacun, il n’aurait pas pu, en une demi-journée, rendre individuellement tous les saluts. Il salue et embrasse les nobles ; les autres, il les confie en un mot à Dieu, puis leur rend hommage. Enide, de son côté, ne reste pas silencieuse lorsqu’elle prend congé des nobles. Elle les salue tous par leur nom, et eux font de même. Avant de partir, elle embrasse très tendrement son cousin et le serre dans ses bras. Puis ils s’en vont, et la joie prend fin.
(Vv. 6411-6509.) Ils partent et les autres reviennent. Erec et Guivret ne s’attardent pas, mais continuent joyeusement leur route, jusqu’à ce qu’après neuf jours ils arrivent à Robais, où on leur dit où se trouvait le roi. La veille, il avait été…
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il saignait en secret dans ses appartements ; il n’avait avec lui que cinq cents nobles de sa maison. Jamais auparavant le roi ne s’était trouvé si seul, et il était très affligé de ne pas avoir une suite plus nombreuse à sa cour. À ce moment-là, un messager arrive en courant, qu’ils avaient envoyé en avant pour informer le roi de leur arrivée. Cet homme entra devant l’assemblée, trouva le roi et tous ses gens, les salua comme il se doit et dit : « Je suis un messager d’Erec et de Guivret le Petit. » Puis il lui raconta comment ils venaient le voir à sa cour. Le roi répondit : « Qu’ils soient les bienvenus, ces gentilshommes vaillants et courageux ! Je ne connais nulle part personne de meilleur qu’eux deux. Leur présence rendra ma cour bien plus brillante. » Alors il fit appeler la reine et lui annonça la nouvelle. Les autres firent seller leurs chevaux pour aller à la rencontre des gentilshommes. Dans leur hâte à monter, ils ne mirent même pas leurs éperons. Il convient de dire brièvement que la foule du peuple, y compris les écuyers, les cuisiniers et les majordomes, était déjà entrée dans la ville pour préparer les logements. Le groupe principal arriva ensuite, et était déjà si proche qu’il avait pénétré dans la ville. Maintenant, les deux groupes se rencontrèrent, se saluèrent et s’embrassèrent. Ils allèrent aux logements, s’y installèrent confortablement, ôtèrent leurs chausses et se parfumèrent en revêtant leurs riches robes. Une fois entièrement parés, ils se dirigèrent vers la cour. Ils arrivèrent à la cour, où le roi les vit, ainsi que la reine, qui était folle d’impatience de voir Erec et Enide. Le roi les fit asseoir à ses côtés, embrassa Erec et Guivret ; autour du cou d’Enide, il passa ses bras et l’embrassa à plusieurs reprises, dans sa grande joie. La reine non plus ne tarda pas à embrasser Erec et Enide. On pouvait vraiment se réjouir de la voir ainsi pleine de joie. Tout le monde participa avec enthousiasme aux festivités. Alors le roi demanda le silence et s’adressa à Erec pour connaître les nouvelles de ses aventures. Lorsque le bruit cessa, Erec commença son récit, lui parlant de ses aventures sans oublier aucun détail. Pensez-vous maintenant que je vais vous dire quel était son motif pour partir ? Non, car vous connaissez toute la vérité à ce sujet et au reste, telle que je vous l’ai révélée. Raconter l’histoire à nouveau me chargerait ; car elle n’est pas courte, au point que quiconque souhaite la recommencer et la embellir à sa manière, comme il l’a racontée : des trois chevaliers qu’il a vaincus, puis des cinq, puis du comte qui a tenté de lui nuire, puis des deux géants — tout cela dans l’ordre, un après l’autre, il lui raconta ses aventures jusqu’au moment où il rencontra le comte Oringle de Limors. « Tu as traversé bien des dangers, cher et beau gentilhomme », dit le
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Le roi lui dit : « Reste maintenant dans ce pays, à ma cour, comme tu as l’habitude de le faire. »
« Sire, puisque vous le souhaitez, je resterai avec grand plaisir trois ou quatre ans entiers.
Mais demandez à Guivret de rester ici aussi ; c’est une demande à laquelle j’aimerais m’associer. »
Le roi le prie de rester, et il accepte de demeurer. Ainsi, ils restent tous deux :
le roi les retint auprès de lui, les chérissait et les honorait.
(Vv. 6510-6712.) Erec resta à la cour, avec Guivret et Enide,
jusqu’à la mort de son père, le roi, qui était un vieillard avancé en âge.
Alors les messagers partirent : les nobles qui étaient allés le chercher, et qui
étaient les plus grands hommes du pays, le cherchèrent partout jusqu’à ce qu’ils
le trouvent à Tintagel trois semaines avant Noël ; ils lui racontèrent la vérité sur ce qui était arrivé à son père aux cheveux blancs, et comment il était maintenant mort. Cela affligea Erec bien plus qu’il ne l’avait montré devant le peuple. Mais la tristesse n’est pas digne d’un roi, ni ne convient à un roi de se lamenter. Là, à Tintagel, il fit organiser des veillées funèbres et des messes ; il tint ses promesses, comme il l’avait juré aux institutions religieuses et aux églises ; il fit tout ce qu’il devait faire : il choisit plus de cent soixante-neuf pauvres misérables et les vêtit tous de nouveaux habits. Aux clercs et aux prieurs pauvres, il donna, comme il se devait, des capes noires et des doublures chaudes à porter en dessous. Par amour pour Dieu, il fit de grandes bonnes actions pour tous : à ceux qui avaient besoin, il distribua plus d’une barrique de petites pièces de monnaie. Après avoir partagé sa richesse, il fit alors une chose très sage en recevant ses terres des mains du roi ; puis il pria le roi de le couronner à sa cour. Le roi lui ordonna de se préparer rapidement ;
car ils seraient tous deux couronnés, lui ainsi que sa femme, pendant la prochaine période de Noël ; et il ajouta : « Tu dois partir pour Nantes, en Bretagne ;
là, tu porteras un étendard royal, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main ;
cet honneur et ce privilège, je te les accorde. » Erec remercia le roi et dit que c’était un cadeau noble. À Noël, le roi rassembla tous ses nobles, les convoquant un par un et leur ordonnant de venir à Nantes.
Il les convoqua tous, et personne ne resta en arrière. Erec aussi envoya des messages à beaucoup de ses suivants, les appelant à venir là-bas ; mais encore plus vinrent que ce qu’il avait demandé, pour le servir et lui rendre hommage. Je ne peux pas vous dire ni vous raconter qui était chacun d’eux, ni quel était leur nom ; mais que ceux qui vinrent ou non, les parents de ma dame Enide ne furent pas oubliés. Son père fut appelé en premier, et il vint à la cour avec élégance, tel un grand seigneur et un châtelain. Il n’y avait pas de grande foule de chapelains ou de simples gens stupides, mais seulement d’excellents chevaliers et des personnes bien équipées.
« Sire, puisque vous le souhaitez, je resterai avec grand plaisir trois ou quatre ans entiers.
Mais demandez à Guivret de rester ici aussi ; c’est une demande à laquelle j’aimerais m’associer. »
Le roi le prie de rester, et il accepte de demeurer. Ainsi, ils restent tous deux :
le roi les retint auprès de lui, les chérissait et les honorait.
(Vv. 6510-6712.) Erec resta à la cour, avec Guivret et Enide,
jusqu’à la mort de son père, le roi, qui était un vieillard avancé en âge.
Alors les messagers partirent : les nobles qui étaient allés le chercher, et qui
étaient les plus grands hommes du pays, le cherchèrent partout jusqu’à ce qu’ils
le trouvent à Tintagel trois semaines avant Noël ; ils lui racontèrent la vérité sur ce qui était arrivé à son père aux cheveux blancs, et comment il était maintenant mort. Cela affligea Erec bien plus qu’il ne l’avait montré devant le peuple. Mais la tristesse n’est pas digne d’un roi, ni ne convient à un roi de se lamenter. Là, à Tintagel, il fit organiser des veillées funèbres et des messes ; il tint ses promesses, comme il l’avait juré aux institutions religieuses et aux églises ; il fit tout ce qu’il devait faire : il choisit plus de cent soixante-neuf pauvres misérables et les vêtit tous de nouveaux habits. Aux clercs et aux prieurs pauvres, il donna, comme il se devait, des capes noires et des doublures chaudes à porter en dessous. Par amour pour Dieu, il fit de grandes bonnes actions pour tous : à ceux qui avaient besoin, il distribua plus d’une barrique de petites pièces de monnaie. Après avoir partagé sa richesse, il fit alors une chose très sage en recevant ses terres des mains du roi ; puis il pria le roi de le couronner à sa cour. Le roi lui ordonna de se préparer rapidement ;
car ils seraient tous deux couronnés, lui ainsi que sa femme, pendant la prochaine période de Noël ; et il ajouta : « Tu dois partir pour Nantes, en Bretagne ;
là, tu porteras un étendard royal, avec une couronne sur la tête et un sceptre à la main ;
cet honneur et ce privilège, je te les accorde. » Erec remercia le roi et dit que c’était un cadeau noble. À Noël, le roi rassembla tous ses nobles, les convoquant un par un et leur ordonnant de venir à Nantes.
Il les convoqua tous, et personne ne resta en arrière. Erec aussi envoya des messages à beaucoup de ses suivants, les appelant à venir là-bas ; mais encore plus vinrent que ce qu’il avait demandé, pour le servir et lui rendre hommage. Je ne peux pas vous dire ni vous raconter qui était chacun d’eux, ni quel était leur nom ; mais que ceux qui vinrent ou non, les parents de ma dame Enide ne furent pas oubliés. Son père fut appelé en premier, et il vint à la cour avec élégance, tel un grand seigneur et un châtelain. Il n’y avait pas de grande foule de chapelains ou de simples gens stupides, mais seulement d’excellents chevaliers et des personnes bien équipées.
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Chaque jour, ils effectuaient un long voyage, chevauchant avec une grande joie et beaucoup de faste, jusqu’à ce que, à la veille de Noël, ils arrivent dans la ville de Nantes. Ils ne s’arrêtèrent pas avant d’entrer dans la grande salle où se trouvaient le roi et ses courtisans. Erec et Enide les virent, et l’on peut imaginer à quel point ils étaient heureux. Pour aller à leur rencontre, ils se hâtèrent, les saluèrent et les embrassèrent, leur parlant avec tendresse et montrant toute leur joie comme il se devait. Après s’être réjouis ensemble, en se tenant par la main, tous les quatre allèrent devant le roi, le saluant ainsi que la reine assise à ses côtés. Prenant son hôte par la main, Erec dit : « Sire, voici mon bon hôte, mon gentil ami, qui m’a fait tant d’honneur en me faisant maître dans sa propre maison. Avant même de savoir quoi que ce soit sur moi, il m’a accueilli bien et généreusement. Il m’a donné tout ce qu’il possédait, et même sa fille, sans consulter personne. » « Et cette dame qui est avec lui », demanda le roi, « qui est-elle ? » Erec ne cacha pas la vérité : « Sire, je peux dire que cette dame est la mère de ma femme. » « Est-elle sa mère ? » « Oui, en vérité, sire. » « Certainement, alors on peut dire que la fleur née d’un tel tronc doit être belle et gracieuse, et que le fruit qu’on cueille est encore meilleur ; car ce qui provient du bon est doux au parfum. Enide est belle, et elle doit l’être à juste titre ; car sa mère est une dame très charmante, et son père est un chevalier distingué. Elle ne les déçoit en rien, car elle descend directement d’eux deux à bien des égards. » Alors le roi se tut et s’assit, leur ordonnant de faire de même. Ils obéirent à son ordre et s’assirent aussitôt. Enide était remplie de joie en voyant son père et sa mère, car beaucoup de temps s’était écoulé depuis qu’elle les avait vus. Sa félicité augmenta encore, car elle était ravie et heureuse, et elle le montrait autant qu’elle le pouvait, mais elle ne pouvait exprimer sa joie sans la rendre encore plus grande. Cependant, je ne veux pas en dire davantage, car mon cœur m’attire vers la cour qui était maintenant rassemblée en grand nombre. De nombreux pays différents envoyaient des comtes, des ducs et des rois : Normands, Bretons, Écossais et Irlandais ; d’Angleterre et de Cornouailles venait une foule très riche de nobles ; car de Galles à l’Anjou, en Maine et en Poitou, il n’y avait pas de chevalier important ni de dame de qualité qui ne fût présent à la cour de Nantes, comme le roi l’avait ordonné. Écoutez maintenant, si vous le souhaitez, la grande joie et la splendeur, le faste et la richesse qui se manifestaient à la cour. Avant même que l’heure de nones ne sonne, le roi Arthur fit chevalier quatre cents chevaliers ou plus, tous fils de comtes et de…
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rois. À chacun d’eux il donna trois chevaux et deux paires de costumes, afin que sa cour puisse faire meilleure figure. Le roi était puissant et prodigue ; car les manteaux qu’il distribuait n’étaient ni en sergé, ni en peaux de lapin, ni en fourrure brune bon marché, mais en soie épaisse et en hermine, en fourrure tachetée et en soies fleuries, bordées de franges dorées lourdes et rigides. Alexandre, qui conquit tant de territoires au point de soumettre le monde entier, et qui était si prodigue et riche, paraissait pauvre et mesquin à côté de lui. César, l’empereur de Rome, ainsi que tous les rois dont on entend parler dans les contes et les chants épiques, ne distribuèrent jamais, lors d’aucune fête, autant que ce qu’Arthur donna le jour où il couronna Erec ; ni César ni Alexandre n’oseraient dépenser autant qu’il le fit à la cour. Les vêtements étaient sortis des coffres et étalés librement dans les salles ; on pouvait prendre ce que l’on voulait, sans aucune restriction. Au milieu de la cour, sur un tapis, se trouvaient trente bottes de sterling brillants ; car depuis l’époque de Merlin jusqu’à ce jour, les sterling circulaient dans toute la Bretagne. Là, chacun se servait à volonté, emportant cette nuit-là tout ce qu’il désirait chez lui. À neuf heures, le jour de Noël, tous se rassemblèrent de nouveau à la cour. La grande joie qui approchait pour lui avait complètement emporté le cœur d’Erec. La langue et la bouche de personne, aussi habile soit-elle, ne pouvaient décrire la troisième, la quatrième ou la cinquième partie du faste qui marqua sa couronnement. C’est donc une entreprise insensée que j’entreprends en voulant essayer de la décrire. Mais puisque je dois faire cet effort, quoi qu’il arrive, je ne manquerai pas de raconter une partie, du mieux que je pourrai. (vv. 6713-6809.) Le roi possédait deux trônes en ivoire blanc, bien faits et neufs, du même modèle et du même style. Celui qui les avait fabriqués était sans aucun doute un artisan très habile et rusé. Car il les avait faits si précisément identiques en hauteur, en largeur et en ornementation, qu’on ne pouvait les regarder de tous les côtés pour les distinguer l’un de l’autre, ni trouver dans l’un quelque chose qui n’était pas dans l’autre. Il n’y avait pas de partie en bois, mais uniquement en or et en ivoire fin. Ils étaient magnifiquement sculptés avec grande habileté, car les deux faces correspondantes de chacun représentaient un léopard, et les deux autres une forme de dragon. Un chevalier nommé Bruiant des Îles les avait offerts en cadeau au roi Arthur et à la reine. Le roi Arthur s’assit sur l’un d’eux, et sur l’autre il fit asseoir Erec, vêtu de soie à motifs. Comme nous le lisons dans l’histoire, on y trouve la description de la robe, et afin que personne ne puisse dire que je mens, je cite comme source Macrobius, qui s’est consacré à sa description. Macrobius m’indique comment la décrire, telle que je l’ai trouvée dans son livre, la
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La qualité de fabrication et les motifs du tissu. Quatre fées l’avaient conçu avec une grande habileté et maîtrise. L’une d’elles y représentait la géométrie, montrant comment elle évalue et mesure l’étendue du ciel et de la terre, afin qu’il n’y manque rien ; puis la profondeur, la hauteur, la largeur et la longueur ; en outre, elle indiquait à quel point la mer est large et profonde, mesurant ainsi le monde entier. Telle était l’œuvre de la première fée. La deuxième consacra ses efforts à la représentation de l’arithmétique, s’efforçant de montrer clairement comment celle-ci énumère avec sagesse les jours et les heures, les gouttes d’eau de la mer, puis tout le sable, les étoiles une par une, sachant bien dire la vérité et compter le nombre de feuilles dans les forêts : telle est l’habileté de l’arithmétique que les nombres ne l’ont jamais trompée, et elle ne se trompera jamais lorsqu’elle voudra les utiliser. La troisième concevait la musique, avec laquelle toute joie trouve son accord, chants et harmonies, sons de cordes : de harpe, de violon breton et de violoncelle. Cette œuvre était belle et exquise, car sur elle étaient représentés tous les instruments et tous les loisirs. La quatrième, qui s’occupa ensuite de sa tâche, réalisa une œuvre des plus remarquables, car elle y représenta les meilleures des arts. Elle entreprit l’astronomie, qui accomplit tant de merveilles et tire son inspiration des étoiles, de la lune et du soleil. Nulle part ailleurs elle ne cherche conseil pour ce qu’elle doit faire. Elles lui donnent de bons et sûrs conseils. Pour toute question qu’elle leur pose, que ce soit au passé ou à l’avenir, elles lui fournissent des informations sans mensonge ni tromperie. Cette œuvre fut représentée sur le matériau dont était fait le manteau d’Erec, entièrement travaillé et tissé avec du fil d’or. La doublure en fourrure cousue à l’intérieur appartenait à certaines bêtes étranges dont la tête est entièrement blanche, le cou noir comme les mûres, le dos rouge et le ventre vert, ainsi qu’une queue bleu foncé. Ces bêtes vivent en Inde et sont appelées « barbiolets ». Elles ne mangent que des épices, de la cannelle et des clous de girofle frais. Que vous dire du manteau ? Il était très riche, fin et magnifique ; il avait quatre pierres dans les franges — deux chrysolites d’un côté, et deux améthystes de l’autre, montées en or.
(Vv. 6810-6946.) Enide n’était pas encore arrivée au palais. Lorsque le roi vit qu’elle tardait, il ordonna à Gawain d’aller rapidement la chercher, ainsi que la reine. Gawain se hâta et ne traîna pas, accompagné du roi Cadoalant et du généreux roi de Galloway. Guivret le Petit les suivait, suivi par Yder, fils de Nut. De nombreux autres nobles se précipitèrent également là-bas.
(Vv. 6810-6946.) Enide n’était pas encore arrivée au palais. Lorsque le roi vit qu’elle tardait, il ordonna à Gawain d’aller rapidement la chercher, ainsi que la reine. Gawain se hâta et ne traîna pas, accompagné du roi Cadoalant et du généreux roi de Galloway. Guivret le Petit les suivait, suivi par Yder, fils de Nut. De nombreux autres nobles se précipitèrent également là-bas.
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escorter les deux dames, car elles seules auraient suffi pour vaincre une armée ; car il y en avait plus d’un millier. La reine avait fait de son mieux pour parer Enide. On la conduisit au palais : Gawain, courtois, l’accompagnait d’un côté, et de l’autre le généreux roi de Galloway, qui l’aimait profondément à cause d’Erec, son neveu. Lorsqu’ils arrivèrent au palais, le roi Arthur vint rapidement à leur rencontre et plaça Enide à côté d’Erec avec courtoisie, car il souhaitait lui rendre un grand honneur. Il ordonna alors que l’on sorte de ses trésors deux couronnes massives en or fin. Dès qu’il eut parlé et donné cet ordre, les couronnes furent aussitôt apportées devant lui, scintillantes de carbuncules, dont il y en avait quatre sur chacune. La lumière de la lune n’était rien comparée à celle que pouvait dégager le moindre des carbuncules. À cause de leur éclat, tous ceux qui se trouvaient dans le palais furent si éblouis qu’ils ne purent rien voir pendant un instant ; même le roi fut stupéfait, mais aussi comblé de satisfaction en voyant à quel point elles étaient claires et brillantes. Il fit tenir l’une d’elles par deux demoiselles et l’autre par deux gentilshommes. Puis il demanda aux évêques, aux prieurs et aux abbés de l’Église de s’avancer pour oindre le nouveau roi, comme le veut la coutume chrétienne. Tous les prélats, jeunes et vieux, s’avancèrent, car à la cour il y avait un grand nombre d’évêques et d’abbés. Le évêque de Nantes lui-même, homme très digne et saint, oignit le nouveau roi d’une manière très sacrée et appropriée, puis posa la couronne sur sa tête. On apporta au roi un sceptre très beau. Écoutez la description du sceptre : il était plus transparent qu’une lame de verre, entièrement fait d’émeraude solide, de la taille exacte de votre poing. J’ose vous dire en toute vérité qu’il n’existait dans le monde entier aucun poisson, aucune bête sauvage, aucun homme ou aucun oiseau volant qui n’ait été représenté dessus sous sa forme appropriée. Le sceptre fut remis au roi, qui le regarda avec étonnement ; puis il le plaça sans tarder dans la main droite du roi Erec ; désormais, il était roi comme il se devait. Ensuite, il couronna Enide à son tour. Les cloches sonnèrent pour la messe, et ils se rendirent à l’église principale pour assister à la messe et aux offices ; ils allèrent prier dans la cathédrale. Vous auriez vu le père de la reine Enide et sa mère, Carsenefide, pleurer de joie. En vérité, c’était le nom de sa mère, et celui de son père était Liconal. Ils étaient tous deux très heureux. Lorsqu’ils arrivèrent à la cathédrale, une procession sortit de l’église avec des reliques et des trésors pour les accueillir : des croix, des livres de prières, des encensoirs, des reliquaires, ainsi que toutes les reliques sacrées, qui abondaient dans l’église.
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Tous furent amenés pour les rencontrer ; il ne manqua pas non plus de chants. On n’avait jamais vu autant de rois, de comtes, de ducs et de nobles réunis lors d’une messe, et la foule était si dense que l’église était complètement remplie. Aucun homme de basse naissance ne pouvait y entrer, seuls les dames et les chevaliers en avaient le droit. Devant la porte de l’église, un grand nombre restait encore, tant étaient venus ceux qui ne purent pénétrer à l’intérieur. Lorsqu’ils eurent entendu toute la messe, ils retournèrent au palais. Tout y était prêt et décoré : des tables dressées, des nappes étendues ; il y avait cinq cents tables, voire plus ; mais je ne veux pas vous faire croire quelque chose qui ne semble pas vrai. Ce serait un mensonge trop énorme si je disais qu’il y avait cinq cents tables alignées dans un seul palais, donc je ne le dirai pas ; plutôt, il y avait cinq salles remplies à craquer, au point qu’il était très difficile de se frayer un chemin parmi les tables. À chaque table se trouvait en effet un roi, un duc ou un comte ; et à chaque table étaient assis une centaine de chevaliers. Mille chevaliers servaient le pain, mille servaient le vin, et mille encore la viande – tous vêtus de robes de fourrure fraîche d’hermine. Tous étaient servis avec divers plats. Même sans les avoir vus, je pourrais encore vous en parler ; mais je dois m’occuper d’autre chose que de vous dire ce qu’ils mangeaient. Ils en avaient assez, sans en désirer davantage ; on les servait joyeusement et généreusement selon leurs désirs.
(Vv. 6947-6958.) Lorsque cette célébration fut terminée, le roi renvoya l’assemblée de rois, de ducs et de comtes, dont le nombre était immense, ainsi que les autres gens humbles venus pour la fête. Il les récompensa généreusement avec des chevaux, des armes et de l’argent, des tissus et des brocarts de toutes sortes, en raison de sa générosité et à cause d’Erec qu’il aimait tant. C’est ici que l’histoire s’achève enfin.
——Notes de fin : Erec Et Enide
NOTE : Les notes de fin fournies par le professeur Foerster sont indiquées par « (F.) » ; toutes les autres notes de fin sont fournies par W.W. Comfort.
11 (retour)
[Une version galloise, « Geraint le Fils d’Erbin », incluse dans la traduction de « Le Mabinogion » par Lady Charlotte Guest (Londres, 1838-49 ; une édition moderne se trouve dans la Everyman Library, Londres, 1906), raconte la même histoire que « Erec et Enide » avec quelques variations. Cette version galloise a également été traduite en français moderne par J. Loth (« Les Mabinogion », Paris, 1889), où elle peut être consultée avec la plus grande fiabilité. La relation entre la prose galloise et le poème français reste un sujet de débat. Cf. E. Philipot dans
(Vv. 6947-6958.) Lorsque cette célébration fut terminée, le roi renvoya l’assemblée de rois, de ducs et de comtes, dont le nombre était immense, ainsi que les autres gens humbles venus pour la fête. Il les récompensa généreusement avec des chevaux, des armes et de l’argent, des tissus et des brocarts de toutes sortes, en raison de sa générosité et à cause d’Erec qu’il aimait tant. C’est ici que l’histoire s’achève enfin.
——Notes de fin : Erec Et Enide
NOTE : Les notes de fin fournies par le professeur Foerster sont indiquées par « (F.) » ; toutes les autres notes de fin sont fournies par W.W. Comfort.
11 (retour)
[Une version galloise, « Geraint le Fils d’Erbin », incluse dans la traduction de « Le Mabinogion » par Lady Charlotte Guest (Londres, 1838-49 ; une édition moderne se trouve dans la Everyman Library, Londres, 1906), raconte la même histoire que « Erec et Enide » avec quelques variations. Cette version galloise a également été traduite en français moderne par J. Loth (« Les Mabinogion », Paris, 1889), où elle peut être consultée avec la plus grande fiabilité. La relation entre la prose galloise et le poème français reste un sujet de débat. Cf. E. Philipot dans
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« Romania », XXV, p. 258-294, ainsi que plus tôt, K. Othmer, « Ueber das Verhältnis Chrestiens Erec und Enide zu dem Mabinogion des rothen Buch von Hergest » (Cologne, 1889) ; G. Paris dans « Romania », XIX, p. 157, et idem, XX, p. 148-166.]
12 (retour)
[On lit fréquemment dans les romans une chasse à Pâques (F.). Comme ici, ainsi que dans « Fergus » (éd. Martin, Halle, 1872), p. 2 sq., les chevaliers chassent un cerf blanc que Perceval finit par tuer, mais il n’est fait aucune mention de la cérémonie de remise d’un baiser.]
13 (retour)
[Chrétien ne donne nulle part de description de la nature de la Table Ronde. Pour lui, c’est une institution. Layamon dans « Brut » et Wace dans « Le Roman de Brut » sont plus précis dans leurs descriptions de ce meuble remarquable. D’après leurs descriptions, ainsi que d’autres sources de la littérature galloise et irlandaise, on peut raisonnablement supposer que la Table Ronde avait sa place dans le folklore celtique primitif. Cf. L.F. Mott, « The Round Table » dans « Pub. of the Modern Language Association of America », XX, p. 231-264 ; A.C.L. Brown, « The Round Table before Wace » dans « Harvard Studies and Notes in Philology and Literature », vii, p. 183-205 (Boston, 1900) ; Miss J.L. Weston, « A Hitherto Unconsidered Aspect of the Round Table » dans « Melanges de philologie romane offerts à M. Wilmotte », ii, p. 883-894, 2 vol. (Paris, 1910).]
14 (retour)
[Il existe un roman consacré à Yder, dont G. Paris a publié un résumé dans « Hist. Litt. de la France », XXX, et qui a été récemment édité par Heinrich Gelzer : « Der altfranzosische Yderroman » (Dresde, 1913). Il semble y avoir trois chevaliers portant ce nom dans les anciens romans français (F.).]
15 (retour)
[Le mot « chastel » (de « castellum ») doit généralement être traduit par « ville » ou lieu fortifié. Ce n’est que lorsqu’il désigne clairement un bâtiment isolé que le mot « château » sera utilisé.]
16 (retour)
[Un « tercel » est une espèce de faucon, dont l’oiseau mâle est un tiers plus petit que la femelle.]
17 (retour)
[Un « vavasor » (de « vassus vassallorum ») était un vassal de bas rang, mais libre. Les vavasors sont décrits avec respect dans les anciens romans français, comme étant de caractère honorable, bien qu’ils ne soient pas de haute naissance.]
18 (retour)
[Les nombreuses références à l’histoire du roi Marc, Tristane et Iseut dans les poèmes existants de Chrétien confirment
12 (retour)
[On lit fréquemment dans les romans une chasse à Pâques (F.). Comme ici, ainsi que dans « Fergus » (éd. Martin, Halle, 1872), p. 2 sq., les chevaliers chassent un cerf blanc que Perceval finit par tuer, mais il n’est fait aucune mention de la cérémonie de remise d’un baiser.]
13 (retour)
[Chrétien ne donne nulle part de description de la nature de la Table Ronde. Pour lui, c’est une institution. Layamon dans « Brut » et Wace dans « Le Roman de Brut » sont plus précis dans leurs descriptions de ce meuble remarquable. D’après leurs descriptions, ainsi que d’autres sources de la littérature galloise et irlandaise, on peut raisonnablement supposer que la Table Ronde avait sa place dans le folklore celtique primitif. Cf. L.F. Mott, « The Round Table » dans « Pub. of the Modern Language Association of America », XX, p. 231-264 ; A.C.L. Brown, « The Round Table before Wace » dans « Harvard Studies and Notes in Philology and Literature », vii, p. 183-205 (Boston, 1900) ; Miss J.L. Weston, « A Hitherto Unconsidered Aspect of the Round Table » dans « Melanges de philologie romane offerts à M. Wilmotte », ii, p. 883-894, 2 vol. (Paris, 1910).]
14 (retour)
[Il existe un roman consacré à Yder, dont G. Paris a publié un résumé dans « Hist. Litt. de la France », XXX, et qui a été récemment édité par Heinrich Gelzer : « Der altfranzosische Yderroman » (Dresde, 1913). Il semble y avoir trois chevaliers portant ce nom dans les anciens romans français (F.).]
15 (retour)
[Le mot « chastel » (de « castellum ») doit généralement être traduit par « ville » ou lieu fortifié. Ce n’est que lorsqu’il désigne clairement un bâtiment isolé que le mot « château » sera utilisé.]
16 (retour)
[Un « tercel » est une espèce de faucon, dont l’oiseau mâle est un tiers plus petit que la femelle.]
17 (retour)
[Un « vavasor » (de « vassus vassallorum ») était un vassal de bas rang, mais libre. Les vavasors sont décrits avec respect dans les anciens romans français, comme étant de caractère honorable, bien qu’ils ne soient pas de haute naissance.]
18 (retour)
[Les nombreuses références à l’histoire du roi Marc, Tristane et Iseut dans les poèmes existants de Chrétien confirment
Page 106
Selon ses propres dires, faits au début de « Cligés », il aurait lui-même composé un poème sur le neveu et la femme du roi de Cornouailles. On dispose de fragments de poèmes sur Tristan écrits par les poètes anglo-normands Beroul et Thomas, qui étaient contemporains de Chrétien. L’hypothèse de Foerster selon laquelle le « Tristan » perdu de Chrétien précède « Erec » est sans doute correcte. Certains ont soutenu que le poète a ensuite traité de l’amour de Cligés et Fenice comme une sorte d’expiation littéraire pour la laxité morale inévitable de Tristan et Iseut ; cette théorie est acceptable compte tenu des références que l’on trouve plus tard dans « Cligés ». Pour l’opinion contraire de Gaston Paris, voir « Journal des Savants » (1902), p. 297 sq.]
19 (retour)
[Dans le Mabinogi « Geraint, fils d’Erbin », l’hôte explique qu’il a injustement privé son neveu de ses biens, et que, par vengeance, ce dernier a ensuite pris tous les biens de son oncle, y compris un comté et cette ville. Voir Guest, « The Mabinogion ».]
110 (retour)
[L’hauberk était une longue chemise en mailles atteignant les genoux, portée par les chevaliers au combat. Le casque, ainsi que la « coiffe » qui se trouvait en dessous, protégeaient la tête ; le « ventail » formé de mailles reliées était porté sur la partie inférieure du visage et était fixé de chaque côté du cou à la « coiffe », afin de protéger la gorge ; les greaves couvraient les jambes. Ainsi, le corps du chevalier était bien protégé contre les coups d’épée ou de lance. Cf. Vv.711 sq.]
111 (retour)
[Cette phrase semble indiquer que des charmes et des enchantements étaient parfois utilisés lorsque un chevalier était armé (F.).]
112 (retour)
[Les « loges », si souvent mentionnées dans les romans anciens en français, étaient soit des balcons donnant sur des fenêtres, soit des points de vue architecturaux offrant une vue agréable. La traduction conventionnelle dans les romans anciens en anglais est « bower ».]
113 (retour)
[Tristan tua Morholt, l’oncle d’Iseut, lorsqu’il vint réclamer un tribut au roi Marc (cf. Bedier, « Le Roman de Tristan », etc., i. 85 sq., 2 vol., Paris, 1902). Le combat eut lieu sur une île, non nommée dans le texte original (id. i. 84), mais identifiée plus tard comme l’île Saint-Samson, l’une des îles Scilly.]
114 (retour)
[Le même geste consistant à nourrir un oiseau de chasse avec une aile de pluvier est mentionné dans « Le Roman de Thèbes », 3857-58 (éd. « Anciens Textes »).]
19 (retour)
[Dans le Mabinogi « Geraint, fils d’Erbin », l’hôte explique qu’il a injustement privé son neveu de ses biens, et que, par vengeance, ce dernier a ensuite pris tous les biens de son oncle, y compris un comté et cette ville. Voir Guest, « The Mabinogion ».]
110 (retour)
[L’hauberk était une longue chemise en mailles atteignant les genoux, portée par les chevaliers au combat. Le casque, ainsi que la « coiffe » qui se trouvait en dessous, protégeaient la tête ; le « ventail » formé de mailles reliées était porté sur la partie inférieure du visage et était fixé de chaque côté du cou à la « coiffe », afin de protéger la gorge ; les greaves couvraient les jambes. Ainsi, le corps du chevalier était bien protégé contre les coups d’épée ou de lance. Cf. Vv.711 sq.]
111 (retour)
[Cette phrase semble indiquer que des charmes et des enchantements étaient parfois utilisés lorsque un chevalier était armé (F.).]
112 (retour)
[Les « loges », si souvent mentionnées dans les romans anciens en français, étaient soit des balcons donnant sur des fenêtres, soit des points de vue architecturaux offrant une vue agréable. La traduction conventionnelle dans les romans anciens en anglais est « bower ».]
113 (retour)
[Tristan tua Morholt, l’oncle d’Iseut, lorsqu’il vint réclamer un tribut au roi Marc (cf. Bedier, « Le Roman de Tristan », etc., i. 85 sq., 2 vol., Paris, 1902). Le combat eut lieu sur une île, non nommée dans le texte original (id. i. 84), mais identifiée plus tard comme l’île Saint-Samson, l’une des îles Scilly.]
114 (retour)
[Le même geste consistant à nourrir un oiseau de chasse avec une aile de pluvier est mentionné dans « Le Roman de Thèbes », 3857-58 (éd. « Anciens Textes »).]
Page 107
115 (retour)
[Pour de telles expressions figurées utilisées pour compléter le
négatif, cf. Gustav Dreyling, « Die Ausdruckweise der
übertriebenen Verkleinerung im altfranzösischen Karlsepos », dans
Stengel’s « Ausgaben und Abhandlungen », n° 82
(Marsburg, 1888) ; W.W. Comfort dans « Modern Language
Notes » (Baltimore, février 1908).]
116 (retour)
[Chrétien, dans ses romans ultérieurs, évitera de compiler un
tel manuel prosaïque comme celui que l’on trouve dans ce passage,
bien que des listes similaires de chevaliers apparaissent dans
les romans en vieux anglais jusqu’à Malory, bien que l’on sache
peu de choses sur certains d’entre eux. Malheureusement, nous
n’avons pas pour les romans en vieux français une œuvre aussi
complète que celle fournie pour les poèmes épiques par E.
Langois, « Table des noms propres de toute nature compris
dans les chansons de geste » (Paris, 1904).]
117 (retour)
[La seule mention par Chrétien de ce fils d’Arthur, dont le
rôle est absolument insignifiant dans les romans arthuriens.]
118 (retour)
[Qu’était cette coupe à boire, et qui l’a envoyée à Arthur ?
Nous avons « Le Lai du cor » (éd. Wulff, Lund, 1888), qui raconte
comment un certain roi Mangount de Moraine envoya une coupe
magique à Arthur. Personne ne pouvait boire dans cette coupe
sans en renverser le contenu s’il était cocu. Boire dans cette
coupe était donc l’un des nombreux tests de chasteté en usage.
Une lumière supplémentaire peut être jetée sur ce passage dans
notre texte par le poème anglais « The Cokwold’s Daunce »
(dans C.H. Hartshorne’s « Ancient Metrical Ballads », Londres,
1829), où Arthur est décrit lui-même comme cocu et comme ayant
toujours auprès de lui une corne (coupe) qu’il aime essayer
sur ses chevaliers pour tester la chasteté de leurs dames. Pour
la bibliographie, voir T.P. Cross, « Notes on the Chastity-
Testing Horns and Mantle » dans « Modern Philology », x. 289-299.]
119 (retour)
[Un cas unique d’une telle division du matériel dans les
poèmes de Chrétien (F.).]
120 (retour)
[Outre-Gales=Estre-Gales (v.3883)=Extra-Galliam.]
121 (retour)
[De telles descriptions fantaisistes d’hommes et de pays sont
courantes dans les poèmes épiques français, où elles sont généralement
appliquées aux Sarrasins (F.). Cf. W.W. Comfort, « The
Saracens in Christian Poetry » dans « The Dublin Review », juillet
1911 ; J. Malsch, « Die Charakteristik der Volker im altfranzösischen
nationalen Epos » (Heidelberg, 1912).]
122 (retour)
[Avec un goût qui nous semble erroné, Chrétien utilise fréquemment
[Pour de telles expressions figurées utilisées pour compléter le
négatif, cf. Gustav Dreyling, « Die Ausdruckweise der
übertriebenen Verkleinerung im altfranzösischen Karlsepos », dans
Stengel’s « Ausgaben und Abhandlungen », n° 82
(Marsburg, 1888) ; W.W. Comfort dans « Modern Language
Notes » (Baltimore, février 1908).]
116 (retour)
[Chrétien, dans ses romans ultérieurs, évitera de compiler un
tel manuel prosaïque comme celui que l’on trouve dans ce passage,
bien que des listes similaires de chevaliers apparaissent dans
les romans en vieux anglais jusqu’à Malory, bien que l’on sache
peu de choses sur certains d’entre eux. Malheureusement, nous
n’avons pas pour les romans en vieux français une œuvre aussi
complète que celle fournie pour les poèmes épiques par E.
Langois, « Table des noms propres de toute nature compris
dans les chansons de geste » (Paris, 1904).]
117 (retour)
[La seule mention par Chrétien de ce fils d’Arthur, dont le
rôle est absolument insignifiant dans les romans arthuriens.]
118 (retour)
[Qu’était cette coupe à boire, et qui l’a envoyée à Arthur ?
Nous avons « Le Lai du cor » (éd. Wulff, Lund, 1888), qui raconte
comment un certain roi Mangount de Moraine envoya une coupe
magique à Arthur. Personne ne pouvait boire dans cette coupe
sans en renverser le contenu s’il était cocu. Boire dans cette
coupe était donc l’un des nombreux tests de chasteté en usage.
Une lumière supplémentaire peut être jetée sur ce passage dans
notre texte par le poème anglais « The Cokwold’s Daunce »
(dans C.H. Hartshorne’s « Ancient Metrical Ballads », Londres,
1829), où Arthur est décrit lui-même comme cocu et comme ayant
toujours auprès de lui une corne (coupe) qu’il aime essayer
sur ses chevaliers pour tester la chasteté de leurs dames. Pour
la bibliographie, voir T.P. Cross, « Notes on the Chastity-
Testing Horns and Mantle » dans « Modern Philology », x. 289-299.]
119 (retour)
[Un cas unique d’une telle division du matériel dans les
poèmes de Chrétien (F.).]
120 (retour)
[Outre-Gales=Estre-Gales (v.3883)=Extra-Galliam.]
121 (retour)
[De telles descriptions fantaisistes d’hommes et de pays sont
courantes dans les poèmes épiques français, où elles sont généralement
appliquées aux Sarrasins (F.). Cf. W.W. Comfort, « The
Saracens in Christian Poetry » dans « The Dublin Review », juillet
1911 ; J. Malsch, « Die Charakteristik der Volker im altfranzösischen
nationalen Epos » (Heidelberg, 1912).]
122 (retour)
[Avec un goût qui nous semble erroné, Chrétien utilise fréquemment
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ainsi en retardant la mention des noms de ses personnages principaux.
Le père et la mère d’Enide restent anonymes jusqu’à la fin de ce poème. Le lecteur remarquera d’autres exemples de cette particularité dans « Yvain » et « Lancelot ».]
123 (retour)
[La servante Brangien a remplacé Iseut, la mariée, durant la première nuit après son mariage avec Mark. Des traditions similaires sont associées au mariage d’Arthur et de Guenièvre, ainsi qu’à celui de Pépin et de Berte aux grands pieds, les parents de Charlemagne. Adenet le Roi, vers la fin du XIIIe siècle, est l’auteur des traitements les plus artistiques de l’histoire de Berte (éd. A. Scheler, Bruxelles, 1874). Voir W.W. Comfort, « Adenet le Roi : The End of a Literary Era », dans « The Quarterly Review », avril 1913.]
124 (retour)
[La lecture « Sanson » est la suggestion la plus récente (1904) de Foerster pour remplacer le mot « lion » qui figure dans tous les manuscrits. Le nom de Salomon a toujours été synonyme de sagesse, et la générosité d’Alexandre était proverbiale au Moyen Âge. Pour Alexandre, voir Paul Meyer, « Alexandre le Grand dans la littérature française du Moyen Âge », 2 vol. (Paris, 1886), vol. II, p. 372-376, et Paget Toynbee, « Dante Studies and Researches » (Londres, 1902), p. 144.]
125 (retour)
[Parmi les nombreux neveux d’Arthur, Gawain est présenté par Chrétien comme incomparable en matière de courage et de courtoisie. Dans les romans anglais, son caractère se détériore progressivement.]
126 (retour)
[Cette phrase contient le motif de toute l’action qui suit. La même situation est menacée dans « Yvain », mais là, Gawain sauve le héros de la léthargie, honteuse aux yeux d’un public féodal, dans laquelle il était en train de tomber. Voir aussi « Marques de Rome » (« Lit. Verein in Stuttgart », Tübingen, 1889), p. 36, où l’impératrice de Rome incite ainsi son mari à la chasse : « Toz jors cropez vos a Postel ; vos n’estes point chevalereus, si come vos deussiez estre, si juenes hom comme vos estes » ; voir aussi J. Gower, « Le Mirour de l’omme », 22, 813 et suiv. :
« Rois est des femmes trop decu, Qant plus les ayme que son dieu, Dont laist honour pour foldelit : Cil Rois ne serra pas cremu, Q’ensi voet laisser sou escu Et querre le bataille ou lit. »]
127 (retour)
[Cette commande brusque, impliquant un changement si soudain dans l’attitude d’Erec envers sa femme, déclenche une longue série de épreuves visant à tester la dévotion d’Enide, qui occupent le reste du roman. Pourquoi Erec a-t-il traité sa femme avec une telle sévérité ? Dans le Mabinogi de « Geraint le Fils d’Erbin », il est clair que la jalousie était le motif du héros. Le lecteur d’« Erec » peut juger s’il…]
Le père et la mère d’Enide restent anonymes jusqu’à la fin de ce poème. Le lecteur remarquera d’autres exemples de cette particularité dans « Yvain » et « Lancelot ».]
123 (retour)
[La servante Brangien a remplacé Iseut, la mariée, durant la première nuit après son mariage avec Mark. Des traditions similaires sont associées au mariage d’Arthur et de Guenièvre, ainsi qu’à celui de Pépin et de Berte aux grands pieds, les parents de Charlemagne. Adenet le Roi, vers la fin du XIIIe siècle, est l’auteur des traitements les plus artistiques de l’histoire de Berte (éd. A. Scheler, Bruxelles, 1874). Voir W.W. Comfort, « Adenet le Roi : The End of a Literary Era », dans « The Quarterly Review », avril 1913.]
124 (retour)
[La lecture « Sanson » est la suggestion la plus récente (1904) de Foerster pour remplacer le mot « lion » qui figure dans tous les manuscrits. Le nom de Salomon a toujours été synonyme de sagesse, et la générosité d’Alexandre était proverbiale au Moyen Âge. Pour Alexandre, voir Paul Meyer, « Alexandre le Grand dans la littérature française du Moyen Âge », 2 vol. (Paris, 1886), vol. II, p. 372-376, et Paget Toynbee, « Dante Studies and Researches » (Londres, 1902), p. 144.]
125 (retour)
[Parmi les nombreux neveux d’Arthur, Gawain est présenté par Chrétien comme incomparable en matière de courage et de courtoisie. Dans les romans anglais, son caractère se détériore progressivement.]
126 (retour)
[Cette phrase contient le motif de toute l’action qui suit. La même situation est menacée dans « Yvain », mais là, Gawain sauve le héros de la léthargie, honteuse aux yeux d’un public féodal, dans laquelle il était en train de tomber. Voir aussi « Marques de Rome » (« Lit. Verein in Stuttgart », Tübingen, 1889), p. 36, où l’impératrice de Rome incite ainsi son mari à la chasse : « Toz jors cropez vos a Postel ; vos n’estes point chevalereus, si come vos deussiez estre, si juenes hom comme vos estes » ; voir aussi J. Gower, « Le Mirour de l’omme », 22, 813 et suiv. :
« Rois est des femmes trop decu, Qant plus les ayme que son dieu, Dont laist honour pour foldelit : Cil Rois ne serra pas cremu, Q’ensi voet laisser sou escu Et querre le bataille ou lit. »]
127 (retour)
[Cette commande brusque, impliquant un changement si soudain dans l’attitude d’Erec envers sa femme, déclenche une longue série de épreuves visant à tester la dévotion d’Enide, qui occupent le reste du roman. Pourquoi Erec a-t-il traité sa femme avec une telle sévérité ? Dans le Mabinogi de « Geraint le Fils d’Erbin », il est clair que la jalousie était le motif du héros. Le lecteur d’« Erec » peut juger s’il…]
Page 109
Selon nous, la résolution soudaine du héros n’est pas plutôt celle d’un homme froissé d’avoir été justement réprimandé par sa femme pour une faute qu’il n’avait lui-même pas remarquée ; furieux des accusations de sa femme et craignant d’avoir perdu son respect, il part pour redorer sa réputation à ses yeux et la faire revenir sur les insinuations qu’elle avait proférées. Erec est simplement en colère contre lui-même, mais il déverse sa colère sur sa femme sans défense jusqu’à ce qu’il soit rassuré sur son amour et son respect pour lui.]
128 (retour)
[La situation ici est courante. On trouvera des parallèles dans le « Voyage de Charlemagne », dans le premier conte des « Mille et Une Nuits », dans le poème « Biterolf et Dietlieb », ainsi que dans la ballade anglaise « Le roi Arthur et le roi Cornwall ». Le professeur Child, dans son ouvrage « English and Scotch Ballads », indexe les ballades de sa collection présentant ce motif sous l’intitulé suivant : « Un roi qui se considère comme le plus riche, le plus magnifique, etc., au monde, apprend qu’il y a quelqu’un qui le dépasse, et entreprend de voir par lui-même s’il en est bien ainsi, menaçant de mort celui qui a affirmé son infériorité si cela s’avérait faux.】
129 (retour)
[La présence des Irlandais dans ce contexte est expliquée par G. Paris dans « Romania », xx. 149.]
130 (retour)
[Kay le Sénéchal apparaît ici pour la première fois dans les poèmes de Chrétien avec le caractère que celui-ci lui attribue habituellement. Les lecteurs de romans arthuriens connaissent tous Sir Kay ; ils découvriront que chez Chrétien, le sénéchal, en plus de ses qualités indéniables de bravoure et de franchise, possède des traits moins agréables : il est téméraire, maladroit, mesquin et méprisant envers les mérites des autres. Il joue un rôle important dans « Yvain » et « Lancelot ». Son histoire poétique n’a pas encore été écrite. Son rôle dans les romans allemands a été abordé par le Dr Friedrich Sachse, dans « Ueber den Ritter Kei » (Berlin, 1860).]
131 (retour)
[Aucun viande n’a été mangée car c’était la veille du dimanche.]
132 (retour)
[Que ce soit dans les poèmes épiques français ou dans les romans d’aventure, il est d’usage que les géants et toutes sortes de brutes rustiques portent des bâtons, les armes de chevalerie étant appropriées à de telles créatures indignes. D’autres exemples de cette convention seront mentionnés dans le texte.]
133 (retour)
[Voici un excellent exemple d’un ancien lament funèbre français. Un tel cri était connu en vieux français sous le nom de
128 (retour)
[La situation ici est courante. On trouvera des parallèles dans le « Voyage de Charlemagne », dans le premier conte des « Mille et Une Nuits », dans le poème « Biterolf et Dietlieb », ainsi que dans la ballade anglaise « Le roi Arthur et le roi Cornwall ». Le professeur Child, dans son ouvrage « English and Scotch Ballads », indexe les ballades de sa collection présentant ce motif sous l’intitulé suivant : « Un roi qui se considère comme le plus riche, le plus magnifique, etc., au monde, apprend qu’il y a quelqu’un qui le dépasse, et entreprend de voir par lui-même s’il en est bien ainsi, menaçant de mort celui qui a affirmé son infériorité si cela s’avérait faux.】
129 (retour)
[La présence des Irlandais dans ce contexte est expliquée par G. Paris dans « Romania », xx. 149.]
130 (retour)
[Kay le Sénéchal apparaît ici pour la première fois dans les poèmes de Chrétien avec le caractère que celui-ci lui attribue habituellement. Les lecteurs de romans arthuriens connaissent tous Sir Kay ; ils découvriront que chez Chrétien, le sénéchal, en plus de ses qualités indéniables de bravoure et de franchise, possède des traits moins agréables : il est téméraire, maladroit, mesquin et méprisant envers les mérites des autres. Il joue un rôle important dans « Yvain » et « Lancelot ». Son histoire poétique n’a pas encore été écrite. Son rôle dans les romans allemands a été abordé par le Dr Friedrich Sachse, dans « Ueber den Ritter Kei » (Berlin, 1860).]
131 (retour)
[Aucun viande n’a été mangée car c’était la veille du dimanche.]
132 (retour)
[Que ce soit dans les poèmes épiques français ou dans les romans d’aventure, il est d’usage que les géants et toutes sortes de brutes rustiques portent des bâtons, les armes de chevalerie étant appropriées à de telles créatures indignes. D’autres exemples de cette convention seront mentionnés dans le texte.]
133 (retour)
[Voici un excellent exemple d’un ancien lament funèbre français. Un tel cri était connu en vieux français sous le nom de
Page 110
un « regret », un mot qui a perdu son sens spécifique en anglais.]
134 (retour)
[On trouvera de nombreux exemples de femmes compétentes dans la pratique de la médecine et de la chirurgie. Sur ce sujet, cf. A. Hertel, « Versauberte Oertlichkeiten und Gegenstande in der altfranzösischen Dichtung » (Hanovre, 1908) ; Georg Manheimer, « Etwas über die Ärzte im alten Frankreich » dans « Romanische Forschungen », vol. VI, p. 581-614.]
135 (retour)
[La référence ici et à la ligne 5891 est probablement suggérée par le « Roman d’Énée », qui raconte la même histoire que l’« Énéide » de Virgile en vers rimés octosyllabiques en vieux français, et qui est daté, selon les recherches les plus récentes, vers 1160. Cf. F.M. Warren dans « Modern Philology », vol. III, p. 179-209 ; vol. III, p. 513-539 ; vol. IV, p. 655-675. Voir aussi M. Wilmotte, « L’Évolution du roman français aux environs de 1150 » (Paris, 1903). Des scènes tirées des romans classiques et médiévaux ont longtemps été des sujets préférés pour être représentés sur des tissus et des tapisseries, ainsi que pour des illustrations de manuscrits.]
136 (retour)
[Diverses hypothèses ont été avancées concernant la signification de cette étrange aventure et de son nom mystérieux « La Joie de la cour ». Il s’agit d’un épisode complètement anecdotique, et Tennyson, en utilisant artistiquement notre héros et notre héroïne dans l’Idylle de « Geraint et Enid », a bien fait de l’omettre. L’explication de Chrétien, un peu plus loin, concernant « La Joie de la cour » est faible et insatisfaisante, comme s’il ne comprenait pas lui-même la signification de ce dont il traitait. Cf. E. Philipot dans « Romania », vol. XXV, p. 258-294 ; K. Othmer, « Über das Verhältnis Chrestiens Erec und Enide zum Mabinogion des rothen Buches von Hergest » (Bonn, 1889) ; G. Paris dans « Romania », vol. XX, p. 152 sq.]
137 (retour)
[La description suivante de l’accueil réservé à Erec est reproduite, avec des variations, au moment de l’entrée d’Yvain dans le « Chastel de Pesme Avanture » (« Yvain », 5107 sq.) (F.).]
138 (retour)
[Pour de telles descriptions médiévales conventionnelles de châteaux, de palais et de paysages d’un autre monde, cf. O.M. Johnston dans « Ztsch für romanische Philologie », vol. XXXII, p. 705-710.]
139 (retour)
[Tiebaut l’Esclavon, souvent mentionné dans les poèmes épiques, était un roi saracène, le premier mari de Guibourne, qui épousa plus tard le héros chrétien Guillaume d’Orange. Opinel était également un Saracène, mentionné dans « Gaufrey », p. 132, et le héros d’un poème épique perdu (voir G. Paris, « Historie poétique de Charlemagne », p. 127). Fernagu était un autre roi saracène, tué lors d’un affrontement célèbre par Roland.]
134 (retour)
[On trouvera de nombreux exemples de femmes compétentes dans la pratique de la médecine et de la chirurgie. Sur ce sujet, cf. A. Hertel, « Versauberte Oertlichkeiten und Gegenstande in der altfranzösischen Dichtung » (Hanovre, 1908) ; Georg Manheimer, « Etwas über die Ärzte im alten Frankreich » dans « Romanische Forschungen », vol. VI, p. 581-614.]
135 (retour)
[La référence ici et à la ligne 5891 est probablement suggérée par le « Roman d’Énée », qui raconte la même histoire que l’« Énéide » de Virgile en vers rimés octosyllabiques en vieux français, et qui est daté, selon les recherches les plus récentes, vers 1160. Cf. F.M. Warren dans « Modern Philology », vol. III, p. 179-209 ; vol. III, p. 513-539 ; vol. IV, p. 655-675. Voir aussi M. Wilmotte, « L’Évolution du roman français aux environs de 1150 » (Paris, 1903). Des scènes tirées des romans classiques et médiévaux ont longtemps été des sujets préférés pour être représentés sur des tissus et des tapisseries, ainsi que pour des illustrations de manuscrits.]
136 (retour)
[Diverses hypothèses ont été avancées concernant la signification de cette étrange aventure et de son nom mystérieux « La Joie de la cour ». Il s’agit d’un épisode complètement anecdotique, et Tennyson, en utilisant artistiquement notre héros et notre héroïne dans l’Idylle de « Geraint et Enid », a bien fait de l’omettre. L’explication de Chrétien, un peu plus loin, concernant « La Joie de la cour » est faible et insatisfaisante, comme s’il ne comprenait pas lui-même la signification de ce dont il traitait. Cf. E. Philipot dans « Romania », vol. XXV, p. 258-294 ; K. Othmer, « Über das Verhältnis Chrestiens Erec und Enide zum Mabinogion des rothen Buches von Hergest » (Bonn, 1889) ; G. Paris dans « Romania », vol. XX, p. 152 sq.]
137 (retour)
[La description suivante de l’accueil réservé à Erec est reproduite, avec des variations, au moment de l’entrée d’Yvain dans le « Chastel de Pesme Avanture » (« Yvain », 5107 sq.) (F.).]
138 (retour)
[Pour de telles descriptions médiévales conventionnelles de châteaux, de palais et de paysages d’un autre monde, cf. O.M. Johnston dans « Ztsch für romanische Philologie », vol. XXXII, p. 705-710.]
139 (retour)
[Tiebaut l’Esclavon, souvent mentionné dans les poèmes épiques, était un roi saracène, le premier mari de Guibourne, qui épousa plus tard le héros chrétien Guillaume d’Orange. Opinel était également un Saracène, mentionné dans « Gaufrey », p. 132, et le héros d’un poème épique perdu (voir G. Paris, « Historie poétique de Charlemagne », p. 127). Fernagu était un autre roi saracène, tué lors d’un affrontement célèbre par Roland.]
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« Otinel », p. 9 (F.). Pour d’autres références à ces personnages, voir E. Langlois, « Table des noms propres de toute nature compris dans les chansons de geste » (Paris, 1904).]
140 (retour)
[Il existe une clôture similaire surmontée de casques dans « Las de la Mule sanz frain », v. 433 (éd. par R.T. Hill, Baltimore, 1911).]
141 (retour)
[Pour de tels cors magiques, cf. A. Hertel, « Verzauberte Oertlichkeiten », etc. (Hanovre, 1908).]
142 (retour)
[En réalité, on ne sait rien de ce « lai », s’il a bien existé un jour. Pour une définition récente de « lai », voir L. Foulet dans « Ztsch. fur romanische Philologie », xxxii, p. 161 et suivantes.]
143 (retour)
[Le sterling était la pièce d’argent anglaise ; 240 d’entre elles équivalaient à 1 livre sterling en argent, pesant 5760 grains à 925 parties fines. Il est décrit dès le début comme « denarius Angliae qui vocatur sterlingus » (« Ency. Brit. »).]
144 (retour)
[Macrobe était un philosophe néoplatonicien et grammairien latin du début du Ve siècle apr. J.-C. Il est surtout connu comme auteur des « Saturnales » ainsi que d’un commentaire sur le « Somnium Scipionis » de Cicéron dans son « De republica ». C’est cette dernière œuvre qui est probablement à l’esprit de Chrétien, ainsi que de Gower qui fait mention de lui dans son « Mirour l’omme », et de Jean de Meun, auteur de la deuxième partie du « Roman de la Rose ».]
145 (retour)
[Pour les fées et leurs créations au Moyen Âge, cf. L.F.A. Maury, « Les Fées du Moyen Âge » (Paris, 1843) ; Keightley, « Fairy Mythology » (Londres, 1860) ; Lucy A. Paton, « Studies in the Fairy Mythology of Arthurian Romance », Radcliffe Monograph (Boston, 1903) ; D.B. Easter, « The Magic Elements in the romans d’aventure and the romans bretons » (Baltimore, 1906).]
140 (retour)
[Il existe une clôture similaire surmontée de casques dans « Las de la Mule sanz frain », v. 433 (éd. par R.T. Hill, Baltimore, 1911).]
141 (retour)
[Pour de tels cors magiques, cf. A. Hertel, « Verzauberte Oertlichkeiten », etc. (Hanovre, 1908).]
142 (retour)
[En réalité, on ne sait rien de ce « lai », s’il a bien existé un jour. Pour une définition récente de « lai », voir L. Foulet dans « Ztsch. fur romanische Philologie », xxxii, p. 161 et suivantes.]
143 (retour)
[Le sterling était la pièce d’argent anglaise ; 240 d’entre elles équivalaient à 1 livre sterling en argent, pesant 5760 grains à 925 parties fines. Il est décrit dès le début comme « denarius Angliae qui vocatur sterlingus » (« Ency. Brit. »).]
144 (retour)
[Macrobe était un philosophe néoplatonicien et grammairien latin du début du Ve siècle apr. J.-C. Il est surtout connu comme auteur des « Saturnales » ainsi que d’un commentaire sur le « Somnium Scipionis » de Cicéron dans son « De republica ». C’est cette dernière œuvre qui est probablement à l’esprit de Chrétien, ainsi que de Gower qui fait mention de lui dans son « Mirour l’omme », et de Jean de Meun, auteur de la deuxième partie du « Roman de la Rose ».]
145 (retour)
[Pour les fées et leurs créations au Moyen Âge, cf. L.F.A. Maury, « Les Fées du Moyen Âge » (Paris, 1843) ; Keightley, « Fairy Mythology » (Londres, 1860) ; Lucy A. Paton, « Studies in the Fairy Mythology of Arthurian Romance », Radcliffe Monograph (Boston, 1903) ; D.B. Easter, « The Magic Elements in the romans d’aventure and the romans bretons » (Baltimore, 1906).]
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CLIGÉS21
(V. 1-44.) Celui qui a écrit sur Erec et Enide, et traduit en français les commandements d’Ovide et L’Art d’aimer, ainsi que Le Morsure à l’épaule, 22
et sur le roi Marc et la belle Iseut, 23 et sur la métamorphose du bécasseau, 24 de la hirondelle et du rossignol, racontera maintenant une autre histoire, celle d’un jeune homme qui vivait en Grèce et appartenait à la lignée du roi Arthur. Mais avant de vous parler de lui, vous entendrez parler de la vie de son père, de son origine et de sa famille. Il était si audacieux et si ambitieux qu’il quitta la Grèce pour se rendre en Angleterre, qui s’appelait alors la Bretagne, afin de gagner gloire et renommée. Cette histoire, que j’ai l’intention de vous raconter, se trouve écrite dans l’un des livres de la bibliothèque de mon seigneur saint Pierre à Beauvais. 25 C’est de là que Chrétien a tiré le matériau dont il a fait ce roman. Le livre dans lequel l’histoire est racontée est très ancien, ce qui ajoute à son autorité. 26 À partir de tels livres qui ont été conservés, nous apprenons les exploits des hommes d’autrefois et des temps révolus. Nos livres nous ont appris que la primauté en chevalerie et en savoir appartenait autrefois à la Grèce. Puis la chevalerie passa à Rome, avec ce savoir suprême qui est aujourd’hui arrivé en France. Que Dieu veuille qu’il y soit chéri et qu’il y soit accueilli si bien que l’honneur qui s’y est réfugié ne quitte jamais la France : Dieu l’avait accordé comme part d’autrui, mais on n’entend plus parler des Grecs et des Romains, leur renommée est passée, et leurs cendres brillantes sont mortes.
(V. 45-134.) Chrétien commence son histoire telle que nous la trouvons dans l’histoire, qui parle d’un empereur puissant en richesse et en honneur, qui gouvernait la Grèce et Constantinople. Il y avait aussi une impératrice très noble, avec qui l’empereur eut deux enfants. Mais le fils aîné était déjà si avancé avant la naissance du cadet qu, s’il l’avait voulu, il aurait pu devenir chevalier et tenir tout l’empire sous son autorité. Le nom du premier était Alexandre, et celui du second, Alis. Alexandre était également le nom du père, tandis que le nom de la mère était Tantalis. Je ne dirai rien de plus sur l’empereur et sur Alis ; mais je parlerai d’Alexandre, qui était si audacieux et fier qu’il méprisait l’idée de devenir chevalier dans son propre pays. Il avait entendu parler du roi Arthur, qui régnait à cette époque, et des chevaliers
(V. 1-44.) Celui qui a écrit sur Erec et Enide, et traduit en français les commandements d’Ovide et L’Art d’aimer, ainsi que Le Morsure à l’épaule, 22
et sur le roi Marc et la belle Iseut, 23 et sur la métamorphose du bécasseau, 24 de la hirondelle et du rossignol, racontera maintenant une autre histoire, celle d’un jeune homme qui vivait en Grèce et appartenait à la lignée du roi Arthur. Mais avant de vous parler de lui, vous entendrez parler de la vie de son père, de son origine et de sa famille. Il était si audacieux et si ambitieux qu’il quitta la Grèce pour se rendre en Angleterre, qui s’appelait alors la Bretagne, afin de gagner gloire et renommée. Cette histoire, que j’ai l’intention de vous raconter, se trouve écrite dans l’un des livres de la bibliothèque de mon seigneur saint Pierre à Beauvais. 25 C’est de là que Chrétien a tiré le matériau dont il a fait ce roman. Le livre dans lequel l’histoire est racontée est très ancien, ce qui ajoute à son autorité. 26 À partir de tels livres qui ont été conservés, nous apprenons les exploits des hommes d’autrefois et des temps révolus. Nos livres nous ont appris que la primauté en chevalerie et en savoir appartenait autrefois à la Grèce. Puis la chevalerie passa à Rome, avec ce savoir suprême qui est aujourd’hui arrivé en France. Que Dieu veuille qu’il y soit chéri et qu’il y soit accueilli si bien que l’honneur qui s’y est réfugié ne quitte jamais la France : Dieu l’avait accordé comme part d’autrui, mais on n’entend plus parler des Grecs et des Romains, leur renommée est passée, et leurs cendres brillantes sont mortes.
(V. 45-134.) Chrétien commence son histoire telle que nous la trouvons dans l’histoire, qui parle d’un empereur puissant en richesse et en honneur, qui gouvernait la Grèce et Constantinople. Il y avait aussi une impératrice très noble, avec qui l’empereur eut deux enfants. Mais le fils aîné était déjà si avancé avant la naissance du cadet qu, s’il l’avait voulu, il aurait pu devenir chevalier et tenir tout l’empire sous son autorité. Le nom du premier était Alexandre, et celui du second, Alis. Alexandre était également le nom du père, tandis que le nom de la mère était Tantalis. Je ne dirai rien de plus sur l’empereur et sur Alis ; mais je parlerai d’Alexandre, qui était si audacieux et fier qu’il méprisait l’idée de devenir chevalier dans son propre pays. Il avait entendu parler du roi Arthur, qui régnait à cette époque, et des chevaliers
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qu’il gardait toujours à ses côtés, ce qui faisait que sa cour était redoutée et célèbre dans le monde entier. Cependant, quelles que soient les conséquences de cette affaire et quelle que soit la fortune qui l’attend, rien ne peut retenir Alexandre de son désir d’aller en Bretagne ; mais il doit obtenir la permission de son père avant de se rendre en Bretagne et en Cornouailles. Ainsi, Alexandre, beau et courageux, va parler à l’empereur pour lui demander cette autorisation. Il lui exprime alors son désir et ce qu’il souhaite faire. « Beau sire », dit-il, « à la recherche d’honneur, de gloire et de louanges, j’ose vous demander une faveur que je souhaite que vous m’accordiez sans délai, si vous êtes disposé à me l’accorder. » L’empereur pense qu’il n’y a aucun mal à accéder à cette demande : il devrait plutôt souhaiter l’honneur de son fils. « Beau fils », dit-il, « j’accède à ton désir ; dis-moi donc maintenant ce que tu veux que je te donne. » Le jeune homme atteint ainsi son objectif et est très heureux lorsque la faveur qu’il désirait tant lui est accordée. « Sire », dit-il, « voulez-vous savoir ce que vous m’avez promis ? Je souhaite avoir une grande abondance d’or et d’argent, ainsi que des compagnons parmi vos hommes que je choisirai moi-même ; car je veux quitter votre empire pour offrir mes services au roi qui règne sur la Bretagne, afin qu’il me fasse chevalier. Je vous promets de ne jamais, de toute ma vie, porter d’armure sur le visage ou un casque sur la tête, jusqu’à ce que le roi Arthur passe mon épée à ma ceinture, s’il daigne le faire. Car c’est uniquement de lui que j’accepterai des armes. » Sans hésiter, l’empereur répond : « Beau fils, pour l’amour de Dieu, ne parle pas ainsi ! Ce pays t’appartient, tout comme la riche Constantinople. Tu ne dois pas me croire avare, puisque je suis prêt à te faire un tel cadeau. Je serai bientôt prêt à te couronner, et demain tu seras chevalier. Toute la Grèce sera entre tes mains, et tu recevras de tes nobles, comme il se doit, leur hommage et leurs serments de fidélité. Celui qui refuse une telle offre n’est pas sage. » (Vv. 135-168.) Le jeune homme apprend par cette promesse que, le lendemain matin après la messe, son père sera prêt à le faire chevalier ; mais il dit qu’il ira chercher sa fortune, bon gré mal gré, dans un autre pays. « Si vous êtes disposé à accéder à la faveur que je vous ai demandée, alors donnez-moi des fourrures tachetées et grises, quelques bons chevaux et des étoffes de soie : car avant de devenir chevalier, je souhaite m’enrôler au service du roi Arthur. De plus, je n’ai pas encore assez de force pour porter des armes. Personne ne pourrait me convaincre, par des prières ou des flatteries, de ne pas aller dans ce pays étranger pour voir ses nobles et ce roi dont la renommée est si grande pour sa courtoisie et son courage. Beaucoup d’hommes de haut rang perdent, à cause de la paresse, la grande réputation qu’ils pourraient acquérir s’ils parcouraient le monde. »
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Je suis d’accord avec la gloire, à mon avis ; car un homme riche ne contribue en rien à sa réputation s’il passe toutes ses journées dans l’oisiveté. Le courage est importun pour l’homme vil, et la lâcheté est un fardeau pour l’homme de caractère ; ainsi les deux sont contraires et opposés. Celui qui est esclave de sa richesse passe ses jours à l’accumuler et à l’augmenter. Beau père, tant que j’en ai l’occasion, et tant que ma rigueur persiste, je souhaite consacrer mes efforts et mon énergie à la quête de la renommée.
(Vv. 169-234.) En entendant cela, l’empereur ressent sans doute à la fois joie et tristesse : il est heureux que l’intention de son fils soit fixée sur l’honneur, mais d’un autre côté il est affligé parce que son fils va bientôt être séparé de lui. Cependant, en raison de la promesse qu’il a faite, malgré la tristesse qu’il éprouve, il doit accéder à sa demande ; car un empereur doit tenir sa parole. « Beau fils », dit-il, « je ne dois pas refuser de te satisfaire, puisque je te vois lutter ainsi pour l’honneur. Tu pourras prendre dans mes trésors deux barques remplies d’or et d’argent ; mais veille à être généreux, courtois et bien comporté. » Le jeune homme est très heureux lorsque son père lui promet autant et met ses trésors à sa disposition, lui demandant instamment d’être généreux dans ses dépenses. Son père explique alors la raison de cela : « Beau fils, crois-moi, la générosité est la dame et la reine qui confère de la gloire à toutes les autres vertus. Et la preuve de cela n’est pas difficile à trouver. Car où pourrais-tu trouver un homme, aussi riche et puissant soit-il, qui ne soit pas blâmé s’il est avare ? Ni ne pourrais-tu en trouver un, aussi ingrat soit-il, à qui la générosité ne conférerait pas une bonne réputation ? Ainsi, la générosité fait du gentilhomme ce qu’aucune naissance noble, aucune courtoisie, aucune connaissance, aucune grâce, aucun argent, aucune force, aucune chevalerie, aucune audace, aucun pouvoir, aucune beauté, ni rien d’autre ne peut accomplir. Mais tout comme la rose est plus belle que toute autre fleur lorsqu’elle est fraîche et nouvellement éclosée, de même, là où réside la générosité, elle occupe la première place parmi toutes les autres vertus et multiplie par cinq cents la valeur des autres qualités bonnes que l’on trouve chez celui qui se comporte bien. Le mérite de la générosité est si grand que je ne pourrais t’en dire que la moitié. » Le jeune homme a maintenant réussi à obtenir ce qu’il désirait, car son père a accédé à tous ses souhaits. Mais l’impératrice fut profondément affligée en apprenant le voyage que son fils allait entreprendre. Cependant, que ceux qui souffrent ou se lamentent, que ceux qui attribuent ses intentions à la folie de la jeunesse, et que ceux qui cherchent à le blâmer et à le dissuader, le jeune homme ordonna que ses navires soient prêts le plus rapidement possible, ne voulant plus retarder son départ.
(Vv. 169-234.) En entendant cela, l’empereur ressent sans doute à la fois joie et tristesse : il est heureux que l’intention de son fils soit fixée sur l’honneur, mais d’un autre côté il est affligé parce que son fils va bientôt être séparé de lui. Cependant, en raison de la promesse qu’il a faite, malgré la tristesse qu’il éprouve, il doit accéder à sa demande ; car un empereur doit tenir sa parole. « Beau fils », dit-il, « je ne dois pas refuser de te satisfaire, puisque je te vois lutter ainsi pour l’honneur. Tu pourras prendre dans mes trésors deux barques remplies d’or et d’argent ; mais veille à être généreux, courtois et bien comporté. » Le jeune homme est très heureux lorsque son père lui promet autant et met ses trésors à sa disposition, lui demandant instamment d’être généreux dans ses dépenses. Son père explique alors la raison de cela : « Beau fils, crois-moi, la générosité est la dame et la reine qui confère de la gloire à toutes les autres vertus. Et la preuve de cela n’est pas difficile à trouver. Car où pourrais-tu trouver un homme, aussi riche et puissant soit-il, qui ne soit pas blâmé s’il est avare ? Ni ne pourrais-tu en trouver un, aussi ingrat soit-il, à qui la générosité ne conférerait pas une bonne réputation ? Ainsi, la générosité fait du gentilhomme ce qu’aucune naissance noble, aucune courtoisie, aucune connaissance, aucune grâce, aucun argent, aucune force, aucune chevalerie, aucune audace, aucun pouvoir, aucune beauté, ni rien d’autre ne peut accomplir. Mais tout comme la rose est plus belle que toute autre fleur lorsqu’elle est fraîche et nouvellement éclosée, de même, là où réside la générosité, elle occupe la première place parmi toutes les autres vertus et multiplie par cinq cents la valeur des autres qualités bonnes que l’on trouve chez celui qui se comporte bien. Le mérite de la générosité est si grand que je ne pourrais t’en dire que la moitié. » Le jeune homme a maintenant réussi à obtenir ce qu’il désirait, car son père a accédé à tous ses souhaits. Mais l’impératrice fut profondément affligée en apprenant le voyage que son fils allait entreprendre. Cependant, que ceux qui souffrent ou se lamentent, que ceux qui attribuent ses intentions à la folie de la jeunesse, et que ceux qui cherchent à le blâmer et à le dissuader, le jeune homme ordonna que ses navires soient prêts le plus rapidement possible, ne voulant plus retarder son départ.
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patrie. Sur son ordre, les navires furent chargés cette même nuit de vin, de viande et de biscuits.
(V. 235-338.) Les navires furent chargés au port, et le lendemain matin, Alexandre arriva sur la plage, plein d’entrain, accompagné de ses compagnons, qui étaient heureux à l’idée du voyage à venir. Ils furent escortés par l’empereur et l’impératrice, profondément affligée. Au port, ils trouvèrent les marins dans les navires, alignés le long de la falaise. La mer était calme et lisse, le vent léger, et le temps clair. Après avoir pris congé de son père et dit adieu à l’impératrice, dont le cœur était lourd, Alexandre monta d’abord du petit bateau dans le navire ; puis tous ses compagnons se hâtèrent, par groupes de quatre, de trois ou de deux, pour monter à bord sans délai. Bientôt, la voile fut hissée et l’ancre levée. Ceux qui restaient sur la rive, le cœur lourd à cause des hommes qu’ils voyaient partir, suivirent leur regard aussi longtemps que possible ; et afin de les voir plus longtemps, ils gravirent tous une haute colline derrière la plage. De là, ils regardèrent tristement, aussi longtemps que leurs yeux pouvaient les suivre. Avec tristesse, en effet, ils les regardaient s’éloigner, inquiets pour ces jeunes gens, afin que Dieu les conduise à leur refuge sans accident ni péril. Toute la fin avril et une partie de mai, ils passèrent en mer. Sans aucun grand danger ni malheur, ils arrivèrent au port de Southampton. Un jour, entre trois heures et le soir, ils jetèrent l’ancre et descendirent à terre. Les jeunes gens, qui n’étaient jamais habitués à endurer les inconforts ou la douleur, avaient tant souffert pendant leur vie en mer qu’ils avaient tous perdu leur teint ; même les plus forts et les plus vigoureux étaient faibles et épuisés. Malgré cela, ils se réjouissaient d’avoir échappé à la mer et d’être arrivés là où ils le souhaitaient. En raison de leur état déplorable, ils passèrent la nuit à Southampton dans une bonne humeur, et demandèrent si le roi se trouvait en Angleterre. On leur dit qu’il était à Winchester, et qu’ils pourraient y arriver en très peu de temps s’ils partaient tôt le matin et suivaient la route directe. À cette nouvelle, ils furent très heureux, et le lendemain matin, à l’aube, les jeunes gens se levèrent tôt, se préparèrent et s’équipèrent. Une fois prêts, ils quittèrent Southampton et suivirent la route directe jusqu’à Winchester, où se trouvait le roi. Avant six heures du matin, les Grecs étaient arrivés à la cour. Les écuyers avec les chevaux restèrent en bas dans la cour, tandis que les jeunes gens montèrent présenter leurs hommages au roi, qui était le meilleur qui ait jamais existé ou existera jamais dans le monde. Lorsque le roi les vit arriver, ils lui plurent beaucoup et reçurent sa faveur. Mais avant
(V. 235-338.) Les navires furent chargés au port, et le lendemain matin, Alexandre arriva sur la plage, plein d’entrain, accompagné de ses compagnons, qui étaient heureux à l’idée du voyage à venir. Ils furent escortés par l’empereur et l’impératrice, profondément affligée. Au port, ils trouvèrent les marins dans les navires, alignés le long de la falaise. La mer était calme et lisse, le vent léger, et le temps clair. Après avoir pris congé de son père et dit adieu à l’impératrice, dont le cœur était lourd, Alexandre monta d’abord du petit bateau dans le navire ; puis tous ses compagnons se hâtèrent, par groupes de quatre, de trois ou de deux, pour monter à bord sans délai. Bientôt, la voile fut hissée et l’ancre levée. Ceux qui restaient sur la rive, le cœur lourd à cause des hommes qu’ils voyaient partir, suivirent leur regard aussi longtemps que possible ; et afin de les voir plus longtemps, ils gravirent tous une haute colline derrière la plage. De là, ils regardèrent tristement, aussi longtemps que leurs yeux pouvaient les suivre. Avec tristesse, en effet, ils les regardaient s’éloigner, inquiets pour ces jeunes gens, afin que Dieu les conduise à leur refuge sans accident ni péril. Toute la fin avril et une partie de mai, ils passèrent en mer. Sans aucun grand danger ni malheur, ils arrivèrent au port de Southampton. Un jour, entre trois heures et le soir, ils jetèrent l’ancre et descendirent à terre. Les jeunes gens, qui n’étaient jamais habitués à endurer les inconforts ou la douleur, avaient tant souffert pendant leur vie en mer qu’ils avaient tous perdu leur teint ; même les plus forts et les plus vigoureux étaient faibles et épuisés. Malgré cela, ils se réjouissaient d’avoir échappé à la mer et d’être arrivés là où ils le souhaitaient. En raison de leur état déplorable, ils passèrent la nuit à Southampton dans une bonne humeur, et demandèrent si le roi se trouvait en Angleterre. On leur dit qu’il était à Winchester, et qu’ils pourraient y arriver en très peu de temps s’ils partaient tôt le matin et suivaient la route directe. À cette nouvelle, ils furent très heureux, et le lendemain matin, à l’aube, les jeunes gens se levèrent tôt, se préparèrent et s’équipèrent. Une fois prêts, ils quittèrent Southampton et suivirent la route directe jusqu’à Winchester, où se trouvait le roi. Avant six heures du matin, les Grecs étaient arrivés à la cour. Les écuyers avec les chevaux restèrent en bas dans la cour, tandis que les jeunes gens montèrent présenter leurs hommages au roi, qui était le meilleur qui ait jamais existé ou existera jamais dans le monde. Lorsque le roi les vit arriver, ils lui plurent beaucoup et reçurent sa faveur. Mais avant
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En s’approchant de la présence du roi, ils ôtent les manteaux qu’ils avaient autour du cou, de peur d’être considérés comme mal élevés. Ainsi, sans manteau, ils se présentèrent devant le roi, tandis que tous les nobles présents gardaient le silence, très satisfaits à la vue de ces jeunes hommes beaux et bien élevés. Ils supposaient que ce devaient être des fils de comtes ou de rois ; et en effet, c’était bien le cas, et ils étaient d’un âge très charmant, aux formes gracieuses et bien proportionnées. Leurs vêtements étaient tous faits du même tissu, coupés de la même manière et de la même couleur. Il y en avait douze avec leur seigneur, au sujet duquel il n’est pas nécessaire de vous dire autre chose que c’était le meilleur d’entre eux. Avec modestie et une attitude ordonnée, il était beau et bien fait, debout sans manteau devant le roi. Puis il s’agenouilla devant lui, et tous les autres, par respect, firent de même à côté de leur seigneur.
(Av. 339-384.) Alexandre, dont l’éloquence est habile à parler avec justesse et sagesse, salue le roi. « Roi, dit-il, à moins que les rumeurs qui répandent votre renommée ne soient fausses, puisque Dieu a créé le premier homme, jamais aucun homme pieux doté d’une telle puissance que la vôtre n’est né. Roi, votre grande renommée m’a attiré pour vous servir et vous honorer à votre cour, et si vous acceptez mes services, j’aimerais rester ici jusqu’à ce que vous me fassiez chevalier de vos propres mains et de nul autre. Car à moins de recevoir cette distinction de vos mains, je renoncerai à toute intention d’être fait chevalier. Si vous acceptez mes services jusqu’à ce que vous soyez prêt à me faire chevalier, retenez-moi maintenant, ô doux roi, ainsi que mes compagnons rassemblés ici. » À quoi le roi répond aussitôt : « Ami, je ne refuse ni vous ni vos compagnons. Soyez les bienvenus, tous. Car vous semblez, et je n’en doute pas, être des fils de gens de haute naissance. D’où venez-vous ? » « De Grèce. » « De Grèce ? » « Oui. » « Qui est votre père ? » « Sur mon honneur, sire, l’empereur. » « Et quel est votre nom, beau ami ? » « Alexandre est le nom qui m’a été donné lorsque j’ai reçu le sel et l’huile sainte, ainsi que le christianisme et le baptême. » « Alexandre, mon cher et beau ami. Je serai très heureux de vous garder auprès de moi, avec grand plaisir et joie. Car vous m’avez rendu un grand honneur en venant ainsi à ma cour. Je souhaite que vous soyez honorés ici en tant que vassaux libres, sages et doux. Vous êtes resté trop longtemps agenouillé ; maintenant, sur mon ordre, et désormais, établissez votre demeure parmi les hommes et à ma cour ; il est bon que vous soyez venus à nous. »
(Av. 385-440.) Alors les Grecs se lèvent, joyeux que le roi les ait invités si gentiment à rester. Alexandre a bien fait de venir ; car il ne manque de rien de ce qu’il désire, et il n’y a pas de noble à la cour qui ne lui parle avec gentillesse et ne l’accueille pas. Il n’est pas assez fou pour être prétentieux.
(Av. 339-384.) Alexandre, dont l’éloquence est habile à parler avec justesse et sagesse, salue le roi. « Roi, dit-il, à moins que les rumeurs qui répandent votre renommée ne soient fausses, puisque Dieu a créé le premier homme, jamais aucun homme pieux doté d’une telle puissance que la vôtre n’est né. Roi, votre grande renommée m’a attiré pour vous servir et vous honorer à votre cour, et si vous acceptez mes services, j’aimerais rester ici jusqu’à ce que vous me fassiez chevalier de vos propres mains et de nul autre. Car à moins de recevoir cette distinction de vos mains, je renoncerai à toute intention d’être fait chevalier. Si vous acceptez mes services jusqu’à ce que vous soyez prêt à me faire chevalier, retenez-moi maintenant, ô doux roi, ainsi que mes compagnons rassemblés ici. » À quoi le roi répond aussitôt : « Ami, je ne refuse ni vous ni vos compagnons. Soyez les bienvenus, tous. Car vous semblez, et je n’en doute pas, être des fils de gens de haute naissance. D’où venez-vous ? » « De Grèce. » « De Grèce ? » « Oui. » « Qui est votre père ? » « Sur mon honneur, sire, l’empereur. » « Et quel est votre nom, beau ami ? » « Alexandre est le nom qui m’a été donné lorsque j’ai reçu le sel et l’huile sainte, ainsi que le christianisme et le baptême. » « Alexandre, mon cher et beau ami. Je serai très heureux de vous garder auprès de moi, avec grand plaisir et joie. Car vous m’avez rendu un grand honneur en venant ainsi à ma cour. Je souhaite que vous soyez honorés ici en tant que vassaux libres, sages et doux. Vous êtes resté trop longtemps agenouillé ; maintenant, sur mon ordre, et désormais, établissez votre demeure parmi les hommes et à ma cour ; il est bon que vous soyez venus à nous. »
(Av. 385-440.) Alors les Grecs se lèvent, joyeux que le roi les ait invités si gentiment à rester. Alexandre a bien fait de venir ; car il ne manque de rien de ce qu’il désire, et il n’y a pas de noble à la cour qui ne lui parle avec gentillesse et ne l’accueille pas. Il n’est pas assez fou pour être prétentieux.
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Il ne se vante ni ne se glorifie. Il fait connaissance avec mon seigneur Gawain et avec les autres, un par un. Il gagne leurs faveurs à tous, mais mon seigneur Gawain l’apprécie tellement qu’il le choisit comme ami et compagnon. 210 Les Grecs prirent les meilleures logements disponibles, en compagnie d’un citoyen de la ville. Alexandre avait apporté de grandes richesses de Constantinople, ayant l’intention de suivre avant tout les conseils de l’Empereur, afin que son cœur soit toujours prêt à donner et à distribuer ses biens avec générosité. À cette fin, il consacre ses efforts à mener une vie confortable dans ses appartements, donnant et dépensant librement, comme il convient à quelqu’un d’aussi riche, et selon ce que son cœur lui dicte. Toute la cour s’étonne de savoir d’où il tire toute cette richesse qu’il distribue ; car de toutes parts il offre les chevaux précieux qu’il avait amenés de sa propre terre. Alexandre accomplit tant de choses dans l’exercice de ses fonctions que le roi, la reine et les nobles lui portent une grande affection. Vers cette époque, le roi Arthur désira traverser pour se rendre en Bretagne. Il convoqua donc tous ses barons pour discuter et déterminer à qui il pouvait confier l’Angleterre afin qu’elle reste en paix et en sécurité jusqu’à son retour. Par accord général, il semblerait que la charge ait été confiée au comte Angres de Windsor, car ils jugeaient qu’il n’y avait pas de seigneur plus digne de confiance dans tout le royaume du roi. Une fois cet homme entré en possession du territoire, le roi Arthur partit le jour suivant, accompagné de la reine et de ses dames. Les Bretons se réjouissent grandement en apprenant en Bretagne que le roi et ses barons sont en route.
(Vv. 441-540.) Dans le navire sur lequel le roi partit, aucun jeune homme ni aucune jeune fille ne monta, à l’exception d’Alexandre et de Soredamors, que la reine avait emmenées avec elle. Cette jeune fille méprisait l’amour, car elle n’avait jamais entendu parler d’aucun homme qu’elle serait prête à aimer, quelle que soit sa beauté, sa bravoure, son rang ou sa naissance. Pourtant, la jeune fille était si charmante et si belle qu’elle aurait pu apprendre ce qu’est l’amour, si elle avait daigné prêter une oreille attentive ; mais elle ne pensait jamais à l’amour. Or, l’Amour va la faire souffrir et se venger de toute l’orgueil et du mépris avec lesquels elle l’a toujours traité. Avec soin, l’Amour a dirigé sa flèche qui a pénétré son cœur. Maintenant, elle pâlit et tremble, et malgré elle doit céder à l’Amour. Avec beaucoup de difficulté, elle parvient à s’empêcher de jeter un regard vers Alexandre ; mais elle doit aussi se méfier de son frère, mon seigneur Gawain. Elle paie cher et expie amèrement son grand orgueil et son dédain. L’Amour a préparé pour elle un bain qui la brûle douloureusement. Au début, cela lui est agréable, puis cela lui fait mal ; un
(Vv. 441-540.) Dans le navire sur lequel le roi partit, aucun jeune homme ni aucune jeune fille ne monta, à l’exception d’Alexandre et de Soredamors, que la reine avait emmenées avec elle. Cette jeune fille méprisait l’amour, car elle n’avait jamais entendu parler d’aucun homme qu’elle serait prête à aimer, quelle que soit sa beauté, sa bravoure, son rang ou sa naissance. Pourtant, la jeune fille était si charmante et si belle qu’elle aurait pu apprendre ce qu’est l’amour, si elle avait daigné prêter une oreille attentive ; mais elle ne pensait jamais à l’amour. Or, l’Amour va la faire souffrir et se venger de toute l’orgueil et du mépris avec lesquels elle l’a toujours traité. Avec soin, l’Amour a dirigé sa flèche qui a pénétré son cœur. Maintenant, elle pâlit et tremble, et malgré elle doit céder à l’Amour. Avec beaucoup de difficulté, elle parvient à s’empêcher de jeter un regard vers Alexandre ; mais elle doit aussi se méfier de son frère, mon seigneur Gawain. Elle paie cher et expie amèrement son grand orgueil et son dédain. L’Amour a préparé pour elle un bain qui la brûle douloureusement. Au début, cela lui est agréable, puis cela lui fait mal ; un
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Un instant, elle l’aime, et l’instant d’après, elle ne le veut plus. Elle accuse ses yeux de trahison et dit : « Mes yeux, vous m’avez trahie maintenant ! Mon cœur, d’ordinaire si fidèle, me porte maintenant de la rancune à cause de vous. Ce que je vois maintenant me trouble. Me trouble ? Non, en vérité, j’aime plutôt cela. Et si je vois vraiment quelque chose qui me trouble, ne puis-je pas contrôler mes yeux ? Ma force a certainement faibli, et je devrais me tenir pour bien peu de chose si je ne peux pas contrôler mes yeux et les faire tourner ailleurs leur regard. Ainsi, je pourrai déjouer les efforts de l’Amour pour prendre le contrôle de moi. Le cœur ne ressent aucune douleur lorsque l’œil ne voit rien ; donc, si je ne le regarde pas, aucun mal ne m’arrivera. Il ne m’adresse aucune demande ni prière, comme il le ferait s’il était amoureux de moi. Et puisqu’il ne m’aime ni ne m’estime, dois-je l’aimer sans retour ? Si sa beauté attire mes yeux, et que mes yeux obéissent à cet appel, dois-je dire que je l’aime seulement pour cela ? Non, car ce serait un mensonge. Par conséquent, il n’a aucune raison de se plaindre, et je ne peux formuler aucune accusation contre lui. On ne peut aimer avec les yeux seuls. Quel crime ont donc commis mes yeux, si leur regard suit simplement mon désir ? Quelle est leur faute et quel est leur péché ? Dois-je donc les blâmer ? Non, en vérité. Alors, qui doit être blâmé ? Certainement moi, qui les contrôle. Mon œil ne se porte sur rien s’il ne procure pas de plaisir à mon cœur. Mon cœur ne devrait avoir aucun désir qui puisse me causer de la douleur. Pourtant, son désir me cause de la douleur. De la douleur ? Par ma foi, je dois être folle, si, pour plaire à mon cœur, je souhaite quelque chose qui me trouble. Si je le peux, je dois chasser tout désir qui me trouble. Si je le peux ? Folle que je suis, qu’ai-je dit ? Je dois vraiment avoir peu de pouvoir si je ne contrôle pas moi-même. L’Amour pense-t-il à me mettre sur le même chemin qui mène habituellement les autres à l’égarement ? Il peut égarer les autres, mais pas moi, qui ne m’intéresse pas à lui. Je ne serai jamais sienne, je ne l’ai jamais été, et je ne chercherai jamais son amitié. » Ainsi se dispute-t-elle avec elle-même, un instant aimant, l’instant d’après haïssant. Elle est dans une telle incertitude qu’elle ne sait pas quel chemin choisir. Elle croit se défendre contre l’Amour, mais ce n’est pas la défense qu’elle désire. Dieu ! Elle ne sait pas qu’Alexandre pense aussi à elle ! L’Amour leur accorde à tous deux une part égale, selon leur droit. Il les traite très équitablement et juste, car chacun aime et désire l’autre. Et cet amour serait vrai et juste si seulement chacun savait quel est le désir de l’autre. Mais il ne connaît pas son désir, et elle ne connaît pas la cause de sa peine. (Vv. 541-574.) La Reine les observe et les voit souvent pâlir, pousser de profonds soupirs et trembler. Mais elle ne connaît aucune raison à cela.
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Ils devraient le faire, à moins que ce ne soit à cause de la mer où ils se trouvent. Je pense qu’elle aurait deviné la cause si la mer ne l’avait pas déstabilisée, mais la mer la trompe et la séduit, de sorte qu’elle ne découvre pas l’amour à cause d’elle ; et c’est de l’amour que provient la douleur amère qui les afflige.
212 Mais parmi les trois concernés, la Reine impute toute la faute à la mer ; car les deux autres l’accusent auprès d’elle et la tiennent seule responsable de leur faute. Celui qui n’a aucune faute est souvent blâmé pour la faute d’un autre. Ainsi, la Reine rejette toute la faute et la culpabilité sur la mer, mais il est injuste de la blâmer, car elle n’a commis aucun mal.
La profonde détresse des amants persista jusqu’à ce que le navire arrive au port. Quant au Roi, il est bien connu que les Bretons furent grandement satisfaits et le servirent volontiers en tant que leur seigneur. Mais je ne parlerai plus ici du Roi Arthur ; plutôt, vous entendrez comment l’Amour afflige ces deux amants qu’il a frappés.
(Vv. 575-872.) Alexandre l’aime et la désire ; elle aussi aspire à son amour, mais il ne le sait pas, et ne le saura pas avant d’avoir enduré de nombreuses douleurs et peines. C’est pour elle qu’il rend des services affectueux à la Reine, ainsi qu’à ses dames d’honneur ; mais à celle dont ses pensées sont fixées, il n’ose ni parler ni lui adresser un mot. Si seulement elle osait lui affirmer le droit qu’elle croit avoir, elle lui révélerait volontiers la vérité ; mais elle n’ose pas, et ne peut pas le faire. Ils n’osent ni parler ni agir selon ce qu’ils voient chez l’autre — ce qui leur cause une grande souffrance, et leur amour ne fait que grandir et s’enflammer davantage. Cependant, c’est la coutume de tous les amants de se délecter joyeusement du regard, s’ils ne peuvent rien faire de plus ; et ils supposent que, puisqu’ils trouvent du plaisir dans ce qui fait naître et grandir leur amour, cela doit être à leur avantage ; alors que cela ne fait que leur nuire davantage, tout comme celui qui s’approche et se tient près du feu se brûle davantage que celui qui reste à distance. Leur amour croît sans cesse ; mais chacun est honteux devant l’autre, et tant de choses restent cachées que aucune flamme ou fumée ne s’échappe des braises sous les cendres. La chaleur n’en est pas moins forte pour autant, mais elle est même mieux maintenue sous les cendres qu’à l’extérieur.
Tous deux sont dans une grande agonie ; car, afin que personne ne perçoive leur trouble, ils sont contraints de tromper les gens par une attitude feinte ; mais la nuit venue, vient le gémissement amer que chacun pousse dans son cœur. De Alexandre, je vous raconterai d’abord comment il se plaint et exprime sa douleur. L’amour lui présente à l’esprit celle pour qui il est dans une telle détresse ; c’est elle qui
212 Mais parmi les trois concernés, la Reine impute toute la faute à la mer ; car les deux autres l’accusent auprès d’elle et la tiennent seule responsable de leur faute. Celui qui n’a aucune faute est souvent blâmé pour la faute d’un autre. Ainsi, la Reine rejette toute la faute et la culpabilité sur la mer, mais il est injuste de la blâmer, car elle n’a commis aucun mal.
La profonde détresse des amants persista jusqu’à ce que le navire arrive au port. Quant au Roi, il est bien connu que les Bretons furent grandement satisfaits et le servirent volontiers en tant que leur seigneur. Mais je ne parlerai plus ici du Roi Arthur ; plutôt, vous entendrez comment l’Amour afflige ces deux amants qu’il a frappés.
(Vv. 575-872.) Alexandre l’aime et la désire ; elle aussi aspire à son amour, mais il ne le sait pas, et ne le saura pas avant d’avoir enduré de nombreuses douleurs et peines. C’est pour elle qu’il rend des services affectueux à la Reine, ainsi qu’à ses dames d’honneur ; mais à celle dont ses pensées sont fixées, il n’ose ni parler ni lui adresser un mot. Si seulement elle osait lui affirmer le droit qu’elle croit avoir, elle lui révélerait volontiers la vérité ; mais elle n’ose pas, et ne peut pas le faire. Ils n’osent ni parler ni agir selon ce qu’ils voient chez l’autre — ce qui leur cause une grande souffrance, et leur amour ne fait que grandir et s’enflammer davantage. Cependant, c’est la coutume de tous les amants de se délecter joyeusement du regard, s’ils ne peuvent rien faire de plus ; et ils supposent que, puisqu’ils trouvent du plaisir dans ce qui fait naître et grandir leur amour, cela doit être à leur avantage ; alors que cela ne fait que leur nuire davantage, tout comme celui qui s’approche et se tient près du feu se brûle davantage que celui qui reste à distance. Leur amour croît sans cesse ; mais chacun est honteux devant l’autre, et tant de choses restent cachées que aucune flamme ou fumée ne s’échappe des braises sous les cendres. La chaleur n’en est pas moins forte pour autant, mais elle est même mieux maintenue sous les cendres qu’à l’extérieur.
Tous deux sont dans une grande agonie ; car, afin que personne ne perçoive leur trouble, ils sont contraints de tromper les gens par une attitude feinte ; mais la nuit venue, vient le gémissement amer que chacun pousse dans son cœur. De Alexandre, je vous raconterai d’abord comment il se plaint et exprime sa douleur. L’amour lui présente à l’esprit celle pour qui il est dans une telle détresse ; c’est elle qui
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Elle lui a volé le cœur et ne lui accorde aucun repos dans son lit, car, en vérité, elle aime se remémorer la beauté et la grâce de celle qui, il n’a aucune hope, ne lui apportera jamais de joie. « Je ferais mieux de me considérer comme un fou », s’exclame-t-il. « Un fou ? En vérité, je perds la tête, quand je n’ose pas exprimer ce que j’ai en tête ; car ma situation empirerait rapidement (si je gardais le silence). J’ai consacré mes pensées à une entreprise insensée. Mais n’est-il pas préférable de garder mes pensées pour moi plutôt que d’être appelé fou ? Alors mon désir restera inconnu. Dois-je donc cacher la cause de ma souffrance et n’oser demander ni aide ni guérison pour ma blessure ? C’est un fou celui qui se sent affligé et ne cherche pas ce qui pourrait lui apporter la santé, s’il pouvait la trouver quelque part ; tandis que beaucoup cherchent leur bien-être en poursuivant le désir de leur cœur, mais ne trouvent que du malheur. Et pourquoi demander conseil à celui qui ne s’attend pas à guérir ? Il ne ferait que s’efforcer en vain. Je sens que ma maladie est si grave que nul remède, ni médicament, ni plante, ni racine ne pourra jamais me guérir. Car pour certaines maladies il n’y a pas de remède, et la mienne est si profondément ancrée qu’elle échappe à toute médecine. N’y a-t-il donc aucun secours ? Il me semble que j’ai menti. Lorsque j’ai ressenti cette maladie pour la première fois, si j’avais osé en parler, j’aurais pu consulter un médecin qui aurait pu me guérir complètement. Mais je n’aime pas aborder de tels sujets ; je pense qu’il ne m’écouterait pas et refuserait de prendre sa rémunération. Pas étonnant alors que je sois terrifié ; car je suis très malade, sans savoir quelle maladie m’a saisi, ni d’où vient cette douleur. Je ne sais pas ? Je sais très bien que c’est l’Amour qui me fait du mal. Comment cela ? L’Amour peut-il faire du mal ? N’est-il pas doux et bien élevé ? J’avais toujours cru qu’il n’y avait que du bon dans l’Amour ; mais je l’ai trouvé plein d’inimitié. Celui qui n’a pas fait l’expérience de l’Amour ne connaît pas les tours qu’il joue. C’est un fou qui s’associe à lui, car il cherche toujours à nuire à ses adeptes. Par ma foi, ses tours sont mauvais. Ce n’est pas un jeu sérieux de jouer avec lui, car son jeu ne fera que me nuire. Que dois-je faire, alors ? Dois-je m’en retirer ? Je pense que ce serait sage, mais je ne sais pas comment faire. Si l’Amour me châtie et me menace afin de m’enseigner, dois-je mépriser mon maître ? C’est un fou qui méprise son maître. Je devrais conserver et chérir la leçon que l’Amour m’enseigne, car un grand bien peut en résulter bientôt. Mais j’ai peur, car il me frappe si fort. Et toi, te plains-tu, alors qu’aucun signe de coup ou de blessure n’apparaît ? Ne te trompes-tu pas ? Non, car il m’a blessé si profondément qu’il a planté sa flèche droit dans mon cœur, sans encore la retirer.
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Encore une fois. 213 Comment a-t-il percé ton corps avec cela, alors qu’aucune blessure n’apparaît sans lui ? Dis-le-moi, car je souhaite le savoir. Comment a-t-il fait pour qu’il entre ? Par l’œil. Par l’œil ? Mais il ne l’a pas arraché ? Il n’a nullement endommagé l’œil, mais toute la douleur est dans le cœur. Alors dis-moi : si la flèche est passée par l’œil, comment se fait-il que l’œil lui-même ne soit ni blessé ni arraché ? Si la flèche est entrée par l’œil, pourquoi le cœur dans la poitrine se plaint-il, alors que l’œil, qui a subi le premier effet, ne se plaint pas du tout ? Je peux facilement l’expliquer : l’œil n’est pas concerné par la compréhension, ni n’y joue aucun rôle ; mais c’est le miroir du cœur, et à travers ce miroir passe, sans causer de dommage ni de blessure, la flamme qui enflamme le cœur. Car le cœur n’est-il pas placé dans la poitrine comme une bougie allumée placée dans une lanterne ? Si vous retirez la bougie, aucune lumière ne brillera dans la lanterne ; mais tant que la bougie dure, la lanterne n’est pas du tout sombre, et la flamme qui brille à l’intérieur ne lui cause aucun mal. Il en va de même pour une vitre, qui peut être très solide, et pourtant un rayon de soleil peut la traverser sans la fissurer du tout ; pourtant un morceau de verre ne sera jamais assez lumineux pour permettre de voir, à moins qu’une lumière plus forte n’atteigne sa surface. Sache que c’est la même chose pour les yeux que pour le verre et la lanterne ; car la lumière frappe les yeux dans lesquels le cœur a l’habitude de se voir reflété, et voilà ! il voit une lumière extérieure, et bien d’autres choses, certaines vertes, certaines violettes, d’autres rouges ou bleues ; et certaines lui déplaisent, d’autres lui plaisent, méprisant certaines et appréciant d’autres. Mais beaucoup d’objets lui semblent beaux lorsqu’il les regarde à travers le verre, ce qui peut le tromper s’il n’est pas sur ses gardes. Mon miroir m’a grandement trompé ; car à travers lui mon cœur a vu un rayon de lumière qui me tourmente, et qui a pénétré profondément en moi, me faisant perdre la raison. Mon ami me traite mal, il m’abandonne pour mon ennemi. Je peux bien l’accuser de crime pour le tort qu’il m’a causé. Je croyais avoir trois amis, mon cœur et mes deux yeux ensemble ; mais il semble qu’ils me haïssent. Où trouverai-je jamais un ami, quand ces trois-là sont mes ennemis, m’appartenant pourtant et me tuant ? Mes serviteurs se moquent de mon autorité, faisant ce qu’ils veulent sans consulter mes désirs. Après mon expérience avec ceux qui m’ont fait du tort, je sais pertinemment que l’amour d’un bon homme peut être souillé par de mauvais serviteurs à son service. Celui qui est entouré de mauvais serviteurs aura certainement des raisons de s’en repentir, tôt ou tard. Maintenant je vais vous dire comment la flèche, qui est tombée entre mes mains, a été fabriquée et façonnée ; mais j’ai grand-peur que je ne…
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Échouer dans cette tentative ; car sa beauté est si exquise que ce ne serait pas étonnant que j’échoue. Pourtant, je consacrerai tous mes efforts à vous décrire ce qu’elle m’apparaît. La morsure et les plumes sont si proches l’une de l’autre, lorsqu’on les examine attentivement, que la ligne de séparation est aussi fine qu’un cheveu ; mais la morsure est si lisse et droite qu’on ne peut certainement y apporter aucune amélioration. Les plumes sont teintées comme si elles étaient en or ou en or fini ; mais l’or fini se trouve ici à côté de la marque, car je sais que ces plumes étaient plus brillantes que tout or fini. Cette flèche est hérissée de ces mêmes fils dorés que j’ai vus autre jour en mer. C’est cette flèche qui éveille mon amour. Dieu ! Quel trésor de posséder cela ! Celui qui pourrait obtenir un tel prix désirerait-il d’autres richesses toute sa vie ? Quant à moi, je pourrais jurer que je ne désirerais rien d’autre ; je ne renoncerais même pas à la morsure et à la morsure elle-même pour tout l’or d’Antioche. Et si j’estime tant ces deux choses, qui pourrait évaluer la valeur de ce qui reste ? Elle est si belle et pleine de charme, si chère et précieuse, que je brûle du désir de contempler à nouveau son front, que la main de Dieu a rendu si clair qu’il serait vain de le comparer à aucun miroir, émeraude ou topaze. Mais tout cela a peu de valeur pour celui qui voit ses yeux étincelants ; pour tous ceux qui les regardent, ils ressemblent à des bougies jumelles enflammées. Et quelle langue est assez habile pour décrire la forme de son nez bien dessiné et de son visage radieux, dans lequel la rose colore légèrement le lys, l’effaçant ainsi un peu pour accentuer la splendeur de son visage ? Et qui parlera de sa bouche souriante, que Dieu a façonnée avec tant de maîtrise que nul ne pourrait la voir sans penser qu’elle sourit ? Et ses dents ? Elles sont si proches les unes des autres qu’il semble qu’elles forment une seule pièce solide, et afin d’accentuer encore cet effet, la Nature a ajouté sa touche : car quiconque la verrait entrouvrir les lèvres penserait que ses dents sont en ivoire ou en argent. Il y a tant à dire si je devais décrire chaque détail charmant de son menton et de ses oreilles, qu’il ne serait pas étonnant que j’omette quelques petites choses. De sa gorge, je dirai seulement que le cristal à côté semble opaque. Et son cou, sous ses cheveux, est quatre fois plus blanc que l’ivoire. Entre le bord de sa robe et la boucle au niveau de sa gorge dénudée, j’ai vu sa poitrine exposée, plus blanche que la neige fraîchement tombée. Ma douleur serait vraiment apaisée si j’avais vu la flèche dans son intégralité. J’aimerais volontiers raconter, si seulement je savais, de quoi était fait le fût. Mais je ne l’ai pas vu, et ce n’est pas ma faute si je n’essaie pas de décrire quelque chose que je n’ai jamais vu. À ce moment-là, l’Amour ne m’a montré que la morsure et la pointe ; car le fût était caché dans le carquois, c’est-à-dire dans la robe et la chemise dans lesquelles la jeune fille était vêtue. Par ma foi, la maladie…
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Ce qui me torture, c’est la flèche – c’est ce dard à cause duquel je suis une misérable, obligée de m’indigner. Je suis ingrate de m’emporter ainsi. Jamais une brindille ne sera brisée à cause de quelque méfiance ou querelle qui pourrait survenir entre l’Amour et moi. Que l’Amour fasse donc de moi ce qu’il veut, comme s’il s’agissait de quelqu’un qui lui appartient ; car je le souhaite, et cela me plaît. J’espère que cette maladie ne me quittera jamais, mais qu’elle continuera toujours à exercer son emprise, et que la santé ne viendra jamais à moi, sauf de la source même de ma maladie.
(Vv. 873-1046.) La plainte d’Alexandre est assez longue ; mais celle de la jeune fille n’est pas en reste. Toute la nuit, elle reste dans une telle détresse qu’elle ne peut ni dormir ni trouver du repos. L’Amour a enfermé dans son cœur une lutte et un conflit qui troublent son âme, causant en elle tant de douleur et d’angoisse qu’elle pleure et gémit toute la nuit, se tordant de soubresauts si violents qu’elle est presque hors d’elle-même. Et après s’être tordue, avoir sangloté, gémi, se redresser et soupirer à nouveau, elle regarde au fond de son cœur pour voir qui et quel genre d’homme c’est, pour qui l’Amour la tourmente ainsi. Lorsqu’elle s’est un peu ressaisie en y réfléchissant à satiété, elle se détend à nouveau, se tord encore, et se moque de toutes les pensées qu’elle a eues. Puis elle change de stratégie et dit : « Sotte que je suis ! Qu’importe pour moi que ce jeune homme soit de bonne naissance, sage, courtois et vaillant ? Tout cela ne sert qu’à honorer et à glorifier son nom. Quant à sa beauté, qu’en ai-je à faire ? Qu’elle parte avec lui ! Mais si cela devait arriver, ce serait contre ma volonté, car je ne souhaite pas lui enlever quoi que ce soit. Le priver ? Non, certainement pas ! Je ne le ferai jamais. Même s’il possédait la sagesse de Salomon, même si la Nature lui avait accordé toute la beauté qu’elle peut mettre dans une forme humaine, et même si Dieu m’avait donné le pouvoir de tout détruire, je ne lui ferais pas de mal ; au contraire, si je le pouvais, je le rendrais encore plus sage et plus beau. En vérité, je ne le hais pas ! Est-ce pour autant son ami ? Non, je ne le suis pas plus que celui de n’importe quel autre homme. Alors pourquoi pense-t-il autant à lui, s’il ne me plaît pas plus que les autres hommes ? Je ne sais pas ; je suis complètement perdue ; car je n’ai jamais pensé autant à aucun homme au monde. Si j’en avais la volonté, je voudrais le voir constamment, sans jamais détourner mes yeux de lui. Je ressens tant de joie en le voyant ! Est-ce de l’amour ? Oui, je crois que c’en est. Je ne l’appellerais pas aussi souvent si je ne l’aimais pas plus que tous les autres. Donc, je l’aime, qu’il en soit ainsi. Alors, ne puis-je pas faire ce que je veux ? Oui, à condition qu’il ne refuse pas. Cette intention est mauvaise ; mais l’Amour a tellement rempli mon cœur que je suis folle, hors de moi ; aucune défense ne pourra m’aider maintenant, si je dois endurer l’assaut de l’Amour. J’ai abaissé ma propre dignité. »
(Vv. 873-1046.) La plainte d’Alexandre est assez longue ; mais celle de la jeune fille n’est pas en reste. Toute la nuit, elle reste dans une telle détresse qu’elle ne peut ni dormir ni trouver du repos. L’Amour a enfermé dans son cœur une lutte et un conflit qui troublent son âme, causant en elle tant de douleur et d’angoisse qu’elle pleure et gémit toute la nuit, se tordant de soubresauts si violents qu’elle est presque hors d’elle-même. Et après s’être tordue, avoir sangloté, gémi, se redresser et soupirer à nouveau, elle regarde au fond de son cœur pour voir qui et quel genre d’homme c’est, pour qui l’Amour la tourmente ainsi. Lorsqu’elle s’est un peu ressaisie en y réfléchissant à satiété, elle se détend à nouveau, se tord encore, et se moque de toutes les pensées qu’elle a eues. Puis elle change de stratégie et dit : « Sotte que je suis ! Qu’importe pour moi que ce jeune homme soit de bonne naissance, sage, courtois et vaillant ? Tout cela ne sert qu’à honorer et à glorifier son nom. Quant à sa beauté, qu’en ai-je à faire ? Qu’elle parte avec lui ! Mais si cela devait arriver, ce serait contre ma volonté, car je ne souhaite pas lui enlever quoi que ce soit. Le priver ? Non, certainement pas ! Je ne le ferai jamais. Même s’il possédait la sagesse de Salomon, même si la Nature lui avait accordé toute la beauté qu’elle peut mettre dans une forme humaine, et même si Dieu m’avait donné le pouvoir de tout détruire, je ne lui ferais pas de mal ; au contraire, si je le pouvais, je le rendrais encore plus sage et plus beau. En vérité, je ne le hais pas ! Est-ce pour autant son ami ? Non, je ne le suis pas plus que celui de n’importe quel autre homme. Alors pourquoi pense-t-il autant à lui, s’il ne me plaît pas plus que les autres hommes ? Je ne sais pas ; je suis complètement perdue ; car je n’ai jamais pensé autant à aucun homme au monde. Si j’en avais la volonté, je voudrais le voir constamment, sans jamais détourner mes yeux de lui. Je ressens tant de joie en le voyant ! Est-ce de l’amour ? Oui, je crois que c’en est. Je ne l’appellerais pas aussi souvent si je ne l’aimais pas plus que tous les autres. Donc, je l’aime, qu’il en soit ainsi. Alors, ne puis-je pas faire ce que je veux ? Oui, à condition qu’il ne refuse pas. Cette intention est mauvaise ; mais l’Amour a tellement rempli mon cœur que je suis folle, hors de moi ; aucune défense ne pourra m’aider maintenant, si je dois endurer l’assaut de l’Amour. J’ai abaissé ma propre dignité. »
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Jusqu’à présent, j’ai été prudente envers l’Amour et je n’aurais jamais cédé à sa volonté ; mais maintenant, j’ai une attitude bien plus favorable envers lui. Quelle gratitude me devra-t-il s’il ne peut pas obtenir mes services affectueux et ma bonne volonté ? Par la force, il a abattu mon orgueil, et maintenant je dois suivre ses désirs. Je suis prête à aimer, j’ai un maître, et l’Amour m’apprendra — mais quoi ? Comment servir sa volonté. Cependant, je suis très bien informée à ce sujet et si experte dans le service qu’on ne pourrait trouver de défaut en moi. Je n’ai plus besoin d’apprendre quoi que ce soit. L’Amour le souhaite, et moi aussi, que je sois sensée, modeste, gentille et accessible à tous pour celui que j’aime. Dois-je donc aimer tous les hommes pour l’amour d’un seul ? Je devrais plaire à chacun, mais l’Amour ne m’ordonne pas d’être l’amie véritable de tous. Les leçons de l’Amour sont uniquement bonnes. Ce n’est pas sans signification que je porte le nom de Soredamors. Je suis destinée à aimer et à être aimée en retour, et j’ai l’intention de le prouver par mon nom, si je peux y trouver une explication. Il y a une signification dans le fait que la première partie de mon nom est de couleur dorée ; car ce qui est doré est le meilleur. C’est pourquoi j’estime beaucoup mon nom, car il commence par cette couleur avec laquelle l’or le plus pur s’accorde. Et la fin du nom rappelle l’Amour à mon esprit ; car quiconque m’appelle par mon vrai nom me rafraîchit toujours par son amour. Une moitié orne l’autre d’une couche brillante d’or jaune ; car Soredamors signifie « celle qui est ornée d’Amour ». L’Amour m’a grandement honorée en m’ornant de lui-même. Un ornement en vrai or n’est pas aussi beau que celui qui me rend rayonnante. Désormais, je ferai de mon mieux pour être son ornement, et je ne me plaindrai plus jamais de cela. Maintenant j’aime, et j’aimerai encore davantage. Qui ? Vraiment, quelle belle question ! Celui que l’Amour m’ordonne d’aimer, car aucun autre ne possédera jamais mon amour. Que lui importera-t-il, dans son ignorance, à moins que je ne le lui dise moi-même ? Que dois-je faire si je ne lui adresse pas ma prière ? Quiconque désire quelque chose doit le demander et en faire la requête. Que faire alors ? Dois-je le supplier ? Non. Pourquoi ? Est-il jamais arrivé qu’une femme soit assez audacieuse pour aimer un homme, à moins qu’elle ne soit complètement folle ? Je serais sans aucun doute folle si je disais quoi que ce soit qui pourrait me valoir des reproches. S’il apprenait la vérité par mes paroles, je pense qu’il me mépriserait et me reprocherait souvent d’avoir sollicité son amour. Que l’amour ne soit jamais si bas que je sois la première à faire une demande qui me rabaisserait à ses yeux ! Hélas, Dieu ! Comment connaîtra-t-il jamais la vérité, puisque je ne la lui dirai pas ? Jusqu’à présent, je n’ai guère de raison de me plaindre. J’attendrai que son attention se porte…
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éveillé, s’il doit jamais l’être. Il devinera sûrement la vérité, je pense, s’il a déjà eu affaire à l’Amour, ou s’il en a entendu parler de bouche à oreille. En avoir entendu parler ? C’est une chose stupide à dire. L’Amour n’est pas si facilement accessible que quiconque puisse prétendre le connaître seulement par des rumeurs et sans expérience personnelle. Je le sais très bien moi-même ; car je n’ai jamais pu apprendre quoi que ce soit sur l’amour par des flatteries et des paroles d’amour, bien que j’aie souvent été dans l’école de l’expérience et que l’on m’ait flatté à maintes reprises. Mais je suis toujours resté à l’écart, et maintenant il me fait payer un lourd prix : maintenant je sais plus à son sujet que le bœuf de labour. Mais une chose me cause désespoir : je crains qu’il n’ait jamais été amoureux. Et s’il n’est pas amoureux, et ne l’a jamais été, alors j’ai semé en mer où aucune graine ne peut prendre racine. Il ne reste donc rien à faire que d’attendre et de souffrir, jusqu’à ce que je voie si je peux le guider par des allusions et des mots voilés. Je continuerai ainsi jusqu’à ce qu’il soit certain de mon amour et ose me le demander. Il n’y a donc rien de plus à dire à ce sujet, si ce n’est que je l’aime et que je lui appartiens. Même s’il ne m’aime pas, je l’aimerai quand même.
(Vv. 1047-1066.) Ainsi, lui et elle expriment leur plainte, malheureux la nuit et pires le jour, chacun cachant la vérité aux yeux de l’autre. Dans une telle détresse, ils restèrent longtemps en Bretagne, je crois, jusqu’à la fin de l’été. Au début d’octobre, des messagers arrivèrent par Dover depuis Londres et Canterbury, apportant au roi des nouvelles qui le troublèrent. Les messagers lui dirent qu’il retardait peut-être trop son retour en Bretagne ; car celui à qui il avait confié le royaume avait l’intention de s’opposer à lui, et avait déjà rassemblé une grande armée de ses vassaux et amis, s’étant installé à Londres dans le but de défendre la ville contre Arthur lors de son retour.
(Vv. 1067-1092.) Lorsque le roi entendit cette nouvelle, furieux et profondément mécontent, il convoqua tous ses chevaliers. Afin de les inciter davantage à punir le traître, il leur dit qu’ils étaient entièrement responsables de ses ennuis et de ses conflits ; car c’est sur leurs conseils qu’il avait confié son pays entre les mains du traître, qui est pire que Ganelon. Il n’y a pas un seul d’entre eux qui ne soit d’accord pour dire que le roi a raison, car il n’avait fait que suivre leurs conseils ; mais maintenant cet homme doit être déclaré hors-la-loi, et vous pouvez être certains qu’aucune ville ou cité ne pourra empêcher que son corps ne soit traîné de force. Ainsi, ils assurèrent tous au roi, en lui donnant leur parole sous serment, qu’ils lui livreraient le traître, ou ne revendiqueraient plus jamais leurs fiefs. Et le roi proclama
(Vv. 1047-1066.) Ainsi, lui et elle expriment leur plainte, malheureux la nuit et pires le jour, chacun cachant la vérité aux yeux de l’autre. Dans une telle détresse, ils restèrent longtemps en Bretagne, je crois, jusqu’à la fin de l’été. Au début d’octobre, des messagers arrivèrent par Dover depuis Londres et Canterbury, apportant au roi des nouvelles qui le troublèrent. Les messagers lui dirent qu’il retardait peut-être trop son retour en Bretagne ; car celui à qui il avait confié le royaume avait l’intention de s’opposer à lui, et avait déjà rassemblé une grande armée de ses vassaux et amis, s’étant installé à Londres dans le but de défendre la ville contre Arthur lors de son retour.
(Vv. 1067-1092.) Lorsque le roi entendit cette nouvelle, furieux et profondément mécontent, il convoqua tous ses chevaliers. Afin de les inciter davantage à punir le traître, il leur dit qu’ils étaient entièrement responsables de ses ennuis et de ses conflits ; car c’est sur leurs conseils qu’il avait confié son pays entre les mains du traître, qui est pire que Ganelon. Il n’y a pas un seul d’entre eux qui ne soit d’accord pour dire que le roi a raison, car il n’avait fait que suivre leurs conseils ; mais maintenant cet homme doit être déclaré hors-la-loi, et vous pouvez être certains qu’aucune ville ou cité ne pourra empêcher que son corps ne soit traîné de force. Ainsi, ils assurèrent tous au roi, en lui donnant leur parole sous serment, qu’ils lui livreraient le traître, ou ne revendiqueraient plus jamais leurs fiefs. Et le roi proclama
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Dans toute la Bretagne, nul qui sache porter les armes ne doit refuser de le suivre sur-le-champ.
(Vers 1093-1146.) Toute la Bretagne est maintenant en émoi. Jamais on n’a vu une telle armée que celle que le roi Arthur a rassemblée. Lorsque les navires furent prêts à lever l’ancre, il sembla que le monde entier partait en mer ; car même l’eau disparaissait de vue, recouverte par la multitude des navires. Il est certain, à en juger par tout ce tumulte, que toute la Bretagne est en mouvement. Les navires ont maintenant traversé la Manche, et l’armée rassemblée s’est installée sur la côte.
Alexandre songea alors à aller prier le roi de le faire chevalier, car s’il devait jamais acquérir une renommée, ce serait dans cette guerre. Poussé par son désir, il emmena ses compagnons avec lui pour réaliser son projet. Arrivés auprès du camp du roi, ils le trouvèrent assis devant sa tente. Lorsqu’il vit les Grecs approcher, il les fit venir à lui en disant : « Messieurs, ne cachez pas quelle affaire vous amène ici. »
Alexandre répondit au nom de tous et lui exprima son souhait : « Je suis venu », dit-il, « pour vous demander, comme je le dois envers mon seigneur, au nom de mes compagnons et de moi-même, de nous faire chevaliers. » Le roi répondit : « Avec grand plaisir ; il n’y aura aucune retard, puisque vous avez formulé cette demande. » Alors le roi ordonna que soit fournie l’équipement nécessaire pour douze chevaliers. Aussitôt, cet ordre fut exécuté. Chacun recevant ce qu’il demandait — des armes riches et un bon cheval — ainsi chacun obtint son équipement. Les armes, les vêtements et les chevaux avaient la même valeur pour les douze ; mais la selle destinée au corps d’Alexandre, si elle avait été estimée ou vendue, valait seule autant que celles des onze autres. Au bord de l’eau, ils se déshabillèrent, puis se lavèrent et prirent un bain. Ne voulant pas qu’on chauffe un autre bain pour eux, ils se lavèrent dans la mer, l’utilisant comme baignoire. 216
(Vers 1147-1196.) La reine est au courant de tout cela ; elle n’éprouve aucune rancœur envers Alexandre, mais au contraire, elle l’aime, le respecte et le chérit. Elle souhaite lui offrir un cadeau, mais il est bien plus précieux qu’elle ne le pense. Elle cherche partout dans ses coffres jusqu’à ce qu’elle trouve une chemise en soie blanche, finement tissée et très douce. Chaque fil de la couture était en or, ou du moins en argent. Soredamors avait participé à la couture çà et là, et à intervalles, dans les manches et au col, elle avait inséré à côté de l’or une mèche de ses propres cheveux, afin de voir si l’on pouvait trouver un homme capable, à l’examen attentif, de détecter la différence. Car les cheveux étaient tout aussi brillants et dorés que le fil d’or lui-même. La reine prend…
(Vers 1093-1146.) Toute la Bretagne est maintenant en émoi. Jamais on n’a vu une telle armée que celle que le roi Arthur a rassemblée. Lorsque les navires furent prêts à lever l’ancre, il sembla que le monde entier partait en mer ; car même l’eau disparaissait de vue, recouverte par la multitude des navires. Il est certain, à en juger par tout ce tumulte, que toute la Bretagne est en mouvement. Les navires ont maintenant traversé la Manche, et l’armée rassemblée s’est installée sur la côte.
Alexandre songea alors à aller prier le roi de le faire chevalier, car s’il devait jamais acquérir une renommée, ce serait dans cette guerre. Poussé par son désir, il emmena ses compagnons avec lui pour réaliser son projet. Arrivés auprès du camp du roi, ils le trouvèrent assis devant sa tente. Lorsqu’il vit les Grecs approcher, il les fit venir à lui en disant : « Messieurs, ne cachez pas quelle affaire vous amène ici. »
Alexandre répondit au nom de tous et lui exprima son souhait : « Je suis venu », dit-il, « pour vous demander, comme je le dois envers mon seigneur, au nom de mes compagnons et de moi-même, de nous faire chevaliers. » Le roi répondit : « Avec grand plaisir ; il n’y aura aucune retard, puisque vous avez formulé cette demande. » Alors le roi ordonna que soit fournie l’équipement nécessaire pour douze chevaliers. Aussitôt, cet ordre fut exécuté. Chacun recevant ce qu’il demandait — des armes riches et un bon cheval — ainsi chacun obtint son équipement. Les armes, les vêtements et les chevaux avaient la même valeur pour les douze ; mais la selle destinée au corps d’Alexandre, si elle avait été estimée ou vendue, valait seule autant que celles des onze autres. Au bord de l’eau, ils se déshabillèrent, puis se lavèrent et prirent un bain. Ne voulant pas qu’on chauffe un autre bain pour eux, ils se lavèrent dans la mer, l’utilisant comme baignoire. 216
(Vers 1147-1196.) La reine est au courant de tout cela ; elle n’éprouve aucune rancœur envers Alexandre, mais au contraire, elle l’aime, le respecte et le chérit. Elle souhaite lui offrir un cadeau, mais il est bien plus précieux qu’elle ne le pense. Elle cherche partout dans ses coffres jusqu’à ce qu’elle trouve une chemise en soie blanche, finement tissée et très douce. Chaque fil de la couture était en or, ou du moins en argent. Soredamors avait participé à la couture çà et là, et à intervalles, dans les manches et au col, elle avait inséré à côté de l’or une mèche de ses propres cheveux, afin de voir si l’on pouvait trouver un homme capable, à l’examen attentif, de détecter la différence. Car les cheveux étaient tout aussi brillants et dorés que le fil d’or lui-même. La reine prend…
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Il met le vêtement et le présente à Alexandre. Ah, Dieu ! Quelle joie Alexandre aurait ressentie s’il avait su ce que la Reine lui offrait ! Et combien elle aussi aurait été heureuse, celle qui y avait inséré ses propres cheveux, si elle avait su que son amant en posséderait et le porterait ! Elle aurait alors trouvé un grand réconfort ; car elle n’aurait pas tant pris soin de tous les cheveux qu’elle possédait encore que de ceux que possédait Alexandre. Mais, plus dommage encore, aucun d’eux ne connaissait la vérité. Le messager de la Reine trouve les jeunes gens sur la rive où ils se baignent, et remet le vêtement à Alexandre. Il en est très satisfait, estimant ce cadeau d’autant plus précieux qu’il lui avait été donné par la Reine. Mais s’il avait connu le reste, il l’aurait encore plus apprécié ; en échange, il n’aurait pas accepté le monde entier, mais en aurait fait plutôt un sanctuaire et l’aurait vénéré, sans doute, jour et nuit. (Vv. 1197-1260.) Alexandre ne tarde pas davantage et s’habille aussitôt. Une fois habillé et prêt, il retourne à la tente du Roi avec tous ses compagnons. La Reine, semble-t-il, était également venue là, souhaitant voir les nouveaux chevaliers se présenter. On pouvait tous les qualifier de beaux, mais Alexandre, avec son corps bien proportionné, était le plus beau de tous. Eh bien, maintenant qu’ils sont chevaliers, je n’en dirai rien pour l’instant, mais je parlerai du Roi et de son armée qui étaient venus à Londres. La plupart des gens lui restèrent fidèles, bien que beaucoup se soient alliés à l’opposition. Le comte Angres rassembla ses troupes, composées de tous ceux dont on pouvait gagner l’influence par des promesses ou des cadeaux. Lorsqu’il eut rassemblé toutes ses forces, il s’échappa discrètement pendant la nuit, craignant d’être trahi par ceux qui le haïssaient. Mais avant de partir, il dépouilla Londres autant que possible de vivres, d’or et d’argent, qu’il distribua à ses partisans. Cette nouvelle fut rapportée au Roi : le traître s’était enfui avec toutes ses troupes, et il avait emporté de la ville tant de provisions que les citoyens affligés furent réduits à la pauvreté et à la misère. Alors le Roi répondit qu’il ne demanderait pas de rançon pour le traître, mais qu’il le pendrait s’il parvenait à le capturer ou à l’attraper. Sur ce, toute l’armée se dirigea vers Windsor. Quoi qu’il en soit aujourd’hui, à cette époque, le château n’était pas facile à prendre lorsque quelqu’un choisissait de le défendre. Le traître l’avait rendu imprenable, dès qu’il eut conçu son acte perfide, grâce à une triple ligne de murs et de fossés, et il avait renforcé les murs à l’intérieur avec des pieux acérés que les catapultes ne pouvaient pas abattre. Ils avaient mis beaucoup de soin dans les fortifications, passant tout juin, juillet et août à construire des murs et des barricades, à creuser des fossés et des ponts-levis, des fossés…
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obstacles, des barrières, des herses en fer et une grande tour carrée en pierre. La porte n’était jamais fermée par crainte ou pour se protéger d’une attaque. Le château se trouvait sur une haute colline, et le fleuve Tamise coulait en contrebas. L’armée campa sur la rive du fleuve, et ce jour-là ils eurent seulement le temps de monter le camp et d’installer les tentes.
(Vv. 1261-1348.) L’armée est au camp près du Tamise, et toute la prairie est remplie de tentes vertes et rouges. Le soleil, frappant ces couleurs, fait scintiller le fleuve sur plus d’une lieue à la ronde. Ceux qui étaient dans la ville sont descendus se divertir sur la rive du fleuve, ne portant que leurs lances à la main et leurs boucliers serrés contre leur poitrine, sans aucune autre arme. En venant ainsi, ils montraient à ceux qui se trouvaient hors des murs qu’ils n’avaient nulle peur d’eux. Alexandre restait à l’écart et observait les chevaliers s’exerçant aux exercices guerriers. Il brûlait de les attaquer et appela ses compagnons un par un par leur nom : d’abord Cornix, qu’il aimait beaucoup, puis le vaillant Licorides, ensuite Nabunal de Mvcene, Acorionde d’Athènes, Ferolin de Thessalonique, Calcedor d’Afrique, Parménide et Francagel, le puissant Torin et Pinabel, Nerius et Neriolis.
« Messires, dit-il, je sens l’appel à partir avec bouclier et lance pour faire connaissance avec ceux qui s’exercent là-bas sous nos yeux. Je vois qu’ils nous méprisent et nous tiennent en peu d’estime, puisqu’ils viennent ainsi sans armes s’exercer devant nous. Nous venons juste d’être faits chevaliers et nous n’avons encore donné aucune preuve de notre valeur face à aucun chevalier ou adversaire. Nous avons trop longtemps gardé nos premières lances intactes. À quoi servent nos boucliers, sinon en combat ? Allons traverser le gué et les attaquer ! » « Nous ne vous décevrons pas », répondirent-ils tous ; et chacun ajouta : « Que Dieu m’aide, celui qui vous déçoit maintenant n’est pas votre ami. » Alors ils attachèrent leurs épées, resserrèrent leurs selles et leurs sangles, puis montèrent sur leurs chevaux, les boucliers à la main. Une fois les boucliers passés autour de leur cou et les lances munies de bannières aux couleurs vives en main, ils se dirigèrent tous aussitôt vers le gué. Ceux de l’autre rive baissèrent leurs lances et se mirent rapidement en selle pour les attaquer. Mais eux (de cette rive-ci) savaient comment leur rendre la pareille, sans les épargner ni les éviter, ni leur céder un pouce de terrain. Au contraire, chacun frappait son adversaire si violemment que pas un chevalier aussi brave fût-il ne put rester en selle. Ils ne sous-estimaient pas l’expérience, l’habileté et le courage de leurs adversaires, mais firent en sorte que leurs premiers coups portent leurs fruits, mettant treize d’entre eux à terre. La nouvelle se répandit jusqu’au camp des
(Vv. 1261-1348.) L’armée est au camp près du Tamise, et toute la prairie est remplie de tentes vertes et rouges. Le soleil, frappant ces couleurs, fait scintiller le fleuve sur plus d’une lieue à la ronde. Ceux qui étaient dans la ville sont descendus se divertir sur la rive du fleuve, ne portant que leurs lances à la main et leurs boucliers serrés contre leur poitrine, sans aucune autre arme. En venant ainsi, ils montraient à ceux qui se trouvaient hors des murs qu’ils n’avaient nulle peur d’eux. Alexandre restait à l’écart et observait les chevaliers s’exerçant aux exercices guerriers. Il brûlait de les attaquer et appela ses compagnons un par un par leur nom : d’abord Cornix, qu’il aimait beaucoup, puis le vaillant Licorides, ensuite Nabunal de Mvcene, Acorionde d’Athènes, Ferolin de Thessalonique, Calcedor d’Afrique, Parménide et Francagel, le puissant Torin et Pinabel, Nerius et Neriolis.
« Messires, dit-il, je sens l’appel à partir avec bouclier et lance pour faire connaissance avec ceux qui s’exercent là-bas sous nos yeux. Je vois qu’ils nous méprisent et nous tiennent en peu d’estime, puisqu’ils viennent ainsi sans armes s’exercer devant nous. Nous venons juste d’être faits chevaliers et nous n’avons encore donné aucune preuve de notre valeur face à aucun chevalier ou adversaire. Nous avons trop longtemps gardé nos premières lances intactes. À quoi servent nos boucliers, sinon en combat ? Allons traverser le gué et les attaquer ! » « Nous ne vous décevrons pas », répondirent-ils tous ; et chacun ajouta : « Que Dieu m’aide, celui qui vous déçoit maintenant n’est pas votre ami. » Alors ils attachèrent leurs épées, resserrèrent leurs selles et leurs sangles, puis montèrent sur leurs chevaux, les boucliers à la main. Une fois les boucliers passés autour de leur cou et les lances munies de bannières aux couleurs vives en main, ils se dirigèrent tous aussitôt vers le gué. Ceux de l’autre rive baissèrent leurs lances et se mirent rapidement en selle pour les attaquer. Mais eux (de cette rive-ci) savaient comment leur rendre la pareille, sans les épargner ni les éviter, ni leur céder un pouce de terrain. Au contraire, chacun frappait son adversaire si violemment que pas un chevalier aussi brave fût-il ne put rester en selle. Ils ne sous-estimaient pas l’expérience, l’habileté et le courage de leurs adversaires, mais firent en sorte que leurs premiers coups portent leurs fruits, mettant treize d’entre eux à terre. La nouvelle se répandit jusqu’au camp des
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les combats et les coups qui étaient portés. Bientôt, il y aurait eu une véritable mêlée si les autres avaient osé tenir leur position. Dans tout le camp, on s’arme, et poussant des cris, on traverse le gué. Ceux qui se trouvaient sur la rive opposée prennent la fuite, ne voyant aucun avantage à rester là où ils étaient. Les Grecs les poursuivent avec leurs lances et leurs épées. Bien qu’ils aient coupé de nombreuses têtes, ils ne subirent eux-mêmes aucune blessure et se montrèrent très valeureux ce jour-là. Mais Alexandre se distingua, car par ses propres efforts, il fit prisonniers quatre chevaliers qu’il lia. Les sables sont jonchés de morts décapités, tandis que beaucoup d’autres gisent blessés ou gravement atteints.
(Vv. 1349-1418.) Alexandre présente avec courtoisie les victimes de sa première conquête à la reine, ne voulant pas qu’elles tombent entre les mains du roi, qui les aurait fait pendre toutes. La reine, cependant, les fit arrêter et les garda en sécurité sous surveillance, les accusant de trahison. Dans tout le camp, on parle des Grecs, et tous affirment qu’Alexandre a agi avec grande courtoisie et sagesse en ne livrant pas les chevaliers qu’il avait capturés au roi, qui les aurait certainement fait brûler ou pendre. Mais le roi n’est pas aussi satisfait ; il envoie aussitôt un messager à la reine, lui ordonnant de venir le voir et de ne pas retenir ceux qui se sont montrés traîtres envers lui, car elle doit soit les livrer, soit l’offenser en les gardant. Pendant que la reine discutait avec le roi, comme c’était nécessaire, au sujet des traîtres, les Grecs restaient dans la tente de la reine avec ses dames de compagnie. Alors que ses douze compagnons conversaient avec elles, Alexandre ne prononça pas un mot. Soredamors remarqua cela, assise tout près de lui. Sa tête reposant sur sa main, il était évident qu’elle était plongée dans ses pensées. Ainsi, ils restèrent assis longtemps, jusqu’à ce que Soredamors voie sur sa manche et autour de son cou les cheveux qu’elle avait cousus dans sa chemise. Alors elle s’approcha un peu plus, cherchant maintenant un prétexte pour lui parler. Elle réfléchit à la manière dont elle pourrait s’adresser à lui en premier, et quel serait le premier mot à utiliser — devrait-elle l’appeler par son nom ? Et ainsi elle se consulte : « Que vais-je dire en premier ? » se demande-t-elle ; « dois-je l’appeler par son nom, ou dois-je l’appeler “ami” ? Ami ? Moi ? Comment alors ? Dois-je l’appeler par son nom ? Mon Dieu ! Le mot “ami” est beau et doux à prononcer. Si seulement j’osais l’appeler “ami” ! Oserai-je ? Qu’est-ce qui m’en empêche ? Le fait que cela implique un mensonge. Un mensonge ? Je ne sais pas quel sera le résultat, mais je le regretterai si je ne dis pas la vérité. Donc, il vaut mieux admettre que je…
(Vv. 1349-1418.) Alexandre présente avec courtoisie les victimes de sa première conquête à la reine, ne voulant pas qu’elles tombent entre les mains du roi, qui les aurait fait pendre toutes. La reine, cependant, les fit arrêter et les garda en sécurité sous surveillance, les accusant de trahison. Dans tout le camp, on parle des Grecs, et tous affirment qu’Alexandre a agi avec grande courtoisie et sagesse en ne livrant pas les chevaliers qu’il avait capturés au roi, qui les aurait certainement fait brûler ou pendre. Mais le roi n’est pas aussi satisfait ; il envoie aussitôt un messager à la reine, lui ordonnant de venir le voir et de ne pas retenir ceux qui se sont montrés traîtres envers lui, car elle doit soit les livrer, soit l’offenser en les gardant. Pendant que la reine discutait avec le roi, comme c’était nécessaire, au sujet des traîtres, les Grecs restaient dans la tente de la reine avec ses dames de compagnie. Alors que ses douze compagnons conversaient avec elles, Alexandre ne prononça pas un mot. Soredamors remarqua cela, assise tout près de lui. Sa tête reposant sur sa main, il était évident qu’elle était plongée dans ses pensées. Ainsi, ils restèrent assis longtemps, jusqu’à ce que Soredamors voie sur sa manche et autour de son cou les cheveux qu’elle avait cousus dans sa chemise. Alors elle s’approcha un peu plus, cherchant maintenant un prétexte pour lui parler. Elle réfléchit à la manière dont elle pourrait s’adresser à lui en premier, et quel serait le premier mot à utiliser — devrait-elle l’appeler par son nom ? Et ainsi elle se consulte : « Que vais-je dire en premier ? » se demande-t-elle ; « dois-je l’appeler par son nom, ou dois-je l’appeler “ami” ? Ami ? Moi ? Comment alors ? Dois-je l’appeler par son nom ? Mon Dieu ! Le mot “ami” est beau et doux à prononcer. Si seulement j’osais l’appeler “ami” ! Oserai-je ? Qu’est-ce qui m’en empêche ? Le fait que cela implique un mensonge. Un mensonge ? Je ne sais pas quel sera le résultat, mais je le regretterai si je ne dis pas la vérité. Donc, il vaut mieux admettre que je…
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Elle ne voudrait pas dire de mensonge. Dieu ! Pourtant il ne dirait pas de mensonge même s’il m’appelait son cher ami ! Et devrais-je mentir en l’adressant ainsi ? Nous devrions tous deux dire la vérité. Mais si je mens, c’est sa faute. Pourquoi son nom me semble-t-il si difficile à prononcer au point que j’aie envie de le remplacer par un surnom ? Je pense que c’est parce qu’il est si long que je devrais m’arrêter au milieu. Mais si je l’appelais simplement « ami », je pourrais facilement prononcer un nom si court. Craignant de m’effondrer en prononçant son vrai nom, je donnerais volontiers mon sang si son nom était simplement « mon cher ami ». » (Vv. 1419-1448.) Elle réfléchit longuement à cette idée jusqu’à ce que la Reine revienne du Roi qui l’avait appelée. Alexandre, la voyant arriver, va à sa rencontre et demande quel est l’ordre du Roi concernant les prisonniers et quel sera leur sort. « Ami », dit-elle, « il exige que je les lui remette à sa discrétion et que je laisse sa justice s’exercer. En effet, il est très furieux que je ne les aie pas encore livrés. Je dois donc les lui envoyer, car je ne vois aucune autre solution. » Ainsi s’écoula cette journée ; et le lendemain, une grande assemblée de tous les chevaliers bons et loyaux se rassembla devant la tente royale pour juger et décider quelle punition et quel supplice les quatre traîtres devraient subir. Certains pensent qu’ils devraient être écorchés vifs, d’autres qu’ils devraient être pendus ou brûlés. Quant au Roi, il soutient que les traîtres doivent être déchirés en morceaux. Alors il ordonne qu’on les amène. Une fois qu’ils sont amenés, il ordonne qu’on les lie et dit qu’ils ne seront déchirés qu’une fois emmenés en dehors de la ville, afin que ceux qui se trouvent à l’intérieur puissent voir ce spectacle. (Vv. 1449-1472.) Lorsque ce jugement fut prononcé, le Roi s’adresse à Alexandre, l’appelant son cher ami. « Mon ami », dit-il, « hier, je t’ai vu attaquer et te défendre avec une grande bravoure. Je souhaite maintenant récompenser ton geste ! J’ajouterai à ton groupe cinq cents chevaliers gallois et mille soldats de cette région. En plus de ce que je t’ai déjà donné, lorsque la guerre sera terminée, je te couronnerai roi du meilleur royaume du pays de Galles. Je te donnerai des villes et des châteaux, des cités et des palais, jusqu’au moment où tu recevras la terre que détient ton père et dont tu deviendras empereur. » Les compagnons d’Alexandre se joignent à lui pour remercier gracieusement le Roi de cette faveur, et tous les nobles de la cour disent que l’honneur que le Roi a accordé à Alexandre est bien mérité. (Vv. 1473-1490.) Dès que Alexandre voit ses troupes, composées de ses compagnons et des soldats que le Roi a eu la bonté de lui donner
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Lui, aussitôt, ils commencent à sonner les cors et les trompettes dans tout le camp. Hommes du Pays de Galles et de Grande-Bretagne, d’Écosse et de Cornouailles, bons comme mauvais sans exception — tous prennent les armes, car les troupes de l’armée étaient recrutées de toutes parts. La Tamise était basse à cause de la sécheresse résultant d’un été sans pluie, si bien que tous les poissons étaient morts, les navires échoués sur le rivage, et il était possible de traverser le cours d’eau même à son endroit le plus large.
(Vv. 1491-1514.) Après avoir traversé la Tamise, l’armée se divisa : certains s’emparèrent de la vallée, d’autres occupèrent les hauteurs. Ceux qui se trouvaient dans la ville les remarquèrent, et lorsqu’ils virent arriver cette formidable armée, déterminée à prendre la ville, ils se préparèrent eux aussi à la défendre. Mais avant qu’aucune attaque ne soit lancée, le roi fit traîner les traîtres par quatre chevaux à travers les vallées, sur les collines et les champs non cultivés. À cela, le comte Angres fut très affligé en voyant ceux qu’il chérissait être traînés hors de la ville. Son peuple également fut grandement effrayé, mais malgré l’anxiété qu’ils ressentaient, ils n’avaient pas l’intention de céder le lieu. Ils devaient se défendre, car le roi montrait clairement à tous qu’il était en colère et hostile, et ils comprirent que s’il s’en prenait à eux, il les ferait mourir une mort honteuse.
(Vv. 1515-1552.) Lorsque les quatre furent déchirés et que leurs membres gisèrent épars sur le champ, l’attaque commença. Mais tous leurs efforts furent vains, car peu importe combien ils lançaient des projectiles ou tiraient, leurs tentatives n’avaient aucun effet. Pourtant, ils s’efforcèrent de donner le meilleur d’eux-mêmes, lançant sans cesse leurs javelots, tirant des flèches et des traits. De tous côtés, on entendait le bruit des arbalètes et des frondes, tandis que flèches et pierres volaient en abondance, comme de la pluie mêlée de grêle. Ainsi, toute la journée, le combat entre attaquants et défenseurs continua, jusqu’à ce que la nuit les sépare. Le roi fit proclamer quel cadeau il accorderait à celui qui parviendrait à faire rendre la ville : une coupe de grande valeur, pesant quinze marcs d’or, la plus précieuse de ses trésors, serait sa récompense. La coupe serait très belle et riche, et, pour dire la vérité, elle serait appréciée pour son artisanat plutôt que pour le matériau dont elle était faite. Mais aussi bon que puisse être l’artisanat, et aussi fin que soit l’or, en réalité, les pierres précieuses incrustées sur l’extérieur de la coupe étaient les plus précieuses. Celui grâce aux efforts duquel la ville serait prise aurait la coupe, même s’il n’était qu’un simple soldat ; et si la ville était prise par un chevalier, avec
(Vv. 1491-1514.) Après avoir traversé la Tamise, l’armée se divisa : certains s’emparèrent de la vallée, d’autres occupèrent les hauteurs. Ceux qui se trouvaient dans la ville les remarquèrent, et lorsqu’ils virent arriver cette formidable armée, déterminée à prendre la ville, ils se préparèrent eux aussi à la défendre. Mais avant qu’aucune attaque ne soit lancée, le roi fit traîner les traîtres par quatre chevaux à travers les vallées, sur les collines et les champs non cultivés. À cela, le comte Angres fut très affligé en voyant ceux qu’il chérissait être traînés hors de la ville. Son peuple également fut grandement effrayé, mais malgré l’anxiété qu’ils ressentaient, ils n’avaient pas l’intention de céder le lieu. Ils devaient se défendre, car le roi montrait clairement à tous qu’il était en colère et hostile, et ils comprirent que s’il s’en prenait à eux, il les ferait mourir une mort honteuse.
(Vv. 1515-1552.) Lorsque les quatre furent déchirés et que leurs membres gisèrent épars sur le champ, l’attaque commença. Mais tous leurs efforts furent vains, car peu importe combien ils lançaient des projectiles ou tiraient, leurs tentatives n’avaient aucun effet. Pourtant, ils s’efforcèrent de donner le meilleur d’eux-mêmes, lançant sans cesse leurs javelots, tirant des flèches et des traits. De tous côtés, on entendait le bruit des arbalètes et des frondes, tandis que flèches et pierres volaient en abondance, comme de la pluie mêlée de grêle. Ainsi, toute la journée, le combat entre attaquants et défenseurs continua, jusqu’à ce que la nuit les sépare. Le roi fit proclamer quel cadeau il accorderait à celui qui parviendrait à faire rendre la ville : une coupe de grande valeur, pesant quinze marcs d’or, la plus précieuse de ses trésors, serait sa récompense. La coupe serait très belle et riche, et, pour dire la vérité, elle serait appréciée pour son artisanat plutôt que pour le matériau dont elle était faite. Mais aussi bon que puisse être l’artisanat, et aussi fin que soit l’or, en réalité, les pierres précieuses incrustées sur l’extérieur de la coupe étaient les plus précieuses. Celui grâce aux efforts duquel la ville serait prise aurait la coupe, même s’il n’était qu’un simple soldat ; et si la ville était prise par un chevalier, avec
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Avec la coupe en sa possession, il ne cherchera jamais son bonheur en vain, s’il existe quelque part dans le monde.
(Vv. 1553-1712.) Lorsque cette nouvelle fut annoncée, Alexandre n’avait pas oublié son habitude d’aller voir la Reine chaque soir. Ce soir-là aussi, il y était allé et s’était assis à côté d’elle. Soredamors était assise seule non loin d’eux, le regardant avec une telle satisfaction qu’elle n’aurait échangé son sort contre le Paradis. La Reine prit la main d’Alexandre et examina le fil d’or qui montrait des signes d’usure ; mais les mèches de cheveux devenaient de plus en plus brillantes, tandis que le fil d’or s’obscurcissait. Elle rit en se souvenant que ce brocart était l’œuvre de Soredamors. Alexandre s’en aperçut et lui demanda, si cela convenait, pourquoi elle riait. La Reine hésita à répondre, puis, en regardant Soredamors, lui ordonna de venir près d’elle. Celle-ci s’y rendit volontiers et s’agenouilla devant elle. Alexandre fut transporté de joie en la voyant s’approcher à tel point qu’il aurait pu la toucher. Mais il n’osa même pas la regarder ; il en perdit presque la parole tant il était ému. Quant à elle, elle était si bouleversée qu’elle ne pouvait plus utiliser ses yeux ; elle fixait le sol sans rien voir vraiment. La Reine fut très étonnée de la voir passer du pâle au cramoisi, et nota bien dans son cœur l’attitude et l’expression de chacune d’elles. Elle crut voir que ces changements de couleur étaient le fruit de l’amour. Mais ne voulant pas les mettre dans l’embarras, elle feignit de ne rien comprendre à ce qu’elle voyait. Elle fit bien, car elle ne laissa paraître aucun signe de ses pensées, se contentant de dire : « Regardez ici, jeune fille, et dites-nous sincèrement où a été cousue la chemise que porte ce chevalier, et si vous y avez mis la main ou y avez ajouté quelque chose de votre fait. » Bien que la jeune fille ressentît un peu de honte, elle raconta l’histoire volontiers, car elle voulait que la vérité soit connue par lui ; lorsqu’il entendrait comment la chemise avait été faite, il aurait du mal à retenir sa joie de vénérer et d’adorer ces cheveux dorés. Ses compagnons et la Reine, qui étaient avec lui, le gênaient et l’embarrassaient ; leur présence l’empêchait de porter les cheveux à ses yeux et à sa bouche, ce qu’il aurait aimé faire s’il n’avait craint qu’on s’en aperçoive. Il était heureux d’avoir ainsi une partie de sa dame, mais il ne espérait ni ne comptait recevoir davantage d’elle : son désir même le rendait dubitatif. Pourtant, une fois qu’il eut quitté la Reine et fut seul, il l’embrassa plus d’un million de fois, se sentant extrêmement chanceux. Toute la nuit, il en parla beaucoup, mais veilla à ce que personne ne le voie. Alors qu’il était allongé…
(Vv. 1553-1712.) Lorsque cette nouvelle fut annoncée, Alexandre n’avait pas oublié son habitude d’aller voir la Reine chaque soir. Ce soir-là aussi, il y était allé et s’était assis à côté d’elle. Soredamors était assise seule non loin d’eux, le regardant avec une telle satisfaction qu’elle n’aurait échangé son sort contre le Paradis. La Reine prit la main d’Alexandre et examina le fil d’or qui montrait des signes d’usure ; mais les mèches de cheveux devenaient de plus en plus brillantes, tandis que le fil d’or s’obscurcissait. Elle rit en se souvenant que ce brocart était l’œuvre de Soredamors. Alexandre s’en aperçut et lui demanda, si cela convenait, pourquoi elle riait. La Reine hésita à répondre, puis, en regardant Soredamors, lui ordonna de venir près d’elle. Celle-ci s’y rendit volontiers et s’agenouilla devant elle. Alexandre fut transporté de joie en la voyant s’approcher à tel point qu’il aurait pu la toucher. Mais il n’osa même pas la regarder ; il en perdit presque la parole tant il était ému. Quant à elle, elle était si bouleversée qu’elle ne pouvait plus utiliser ses yeux ; elle fixait le sol sans rien voir vraiment. La Reine fut très étonnée de la voir passer du pâle au cramoisi, et nota bien dans son cœur l’attitude et l’expression de chacune d’elles. Elle crut voir que ces changements de couleur étaient le fruit de l’amour. Mais ne voulant pas les mettre dans l’embarras, elle feignit de ne rien comprendre à ce qu’elle voyait. Elle fit bien, car elle ne laissa paraître aucun signe de ses pensées, se contentant de dire : « Regardez ici, jeune fille, et dites-nous sincèrement où a été cousue la chemise que porte ce chevalier, et si vous y avez mis la main ou y avez ajouté quelque chose de votre fait. » Bien que la jeune fille ressentît un peu de honte, elle raconta l’histoire volontiers, car elle voulait que la vérité soit connue par lui ; lorsqu’il entendrait comment la chemise avait été faite, il aurait du mal à retenir sa joie de vénérer et d’adorer ces cheveux dorés. Ses compagnons et la Reine, qui étaient avec lui, le gênaient et l’embarrassaient ; leur présence l’empêchait de porter les cheveux à ses yeux et à sa bouche, ce qu’il aurait aimé faire s’il n’avait craint qu’on s’en aperçoive. Il était heureux d’avoir ainsi une partie de sa dame, mais il ne espérait ni ne comptait recevoir davantage d’elle : son désir même le rendait dubitatif. Pourtant, une fois qu’il eut quitté la Reine et fut seul, il l’embrassa plus d’un million de fois, se sentant extrêmement chanceux. Toute la nuit, il en parla beaucoup, mais veilla à ce que personne ne le voie. Alors qu’il était allongé…
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Dans son lit, il trouve un plaisir vain et du réconfort dans ce qui ne peut lui apporter aucune satisfaction. Toute la nuit, il serre la chemise contre lui, et lorsqu’il regarde les cheveux dorés, il se sent comme le maître du monde entier. Ainsi, l’Amour fait la folie de cet homme sensé, qui trouve son plaisir dans une seule mèche de cheveux et est en extase à l’idée de la posséder. Mais ce charme prendra fin pour lui avant l’aube brillante du soleil. Car les traîtres se réunissent pour discuter de ce qu’ils peuvent faire et quelles sont leurs perspectives. Certes, ils pourront défendre longuement la ville s’ils décident de le faire ; mais ils savent que l’intention du roi est si ferme qu’il n’abandonnera pas ses efforts pour la prendre tant qu’il vivra, et quand ce moment viendra, ils devront mourir. Et s’ils livrent la ville, ils ne doivent pas espérer de pitié pour cela. Ainsi, les deux issues semblent vraiment sombres, car ils ne voient aucun secours, seulement la mort dans les deux cas. Mais finalement, on décide que, le lendemain matin, avant l’aube, ils sortiront secrètement de la ville et trouveront le camp désarmé, les chevaliers encore endormis dans leurs lits. Avant qu’ils ne se réveillent et ne s’arment, un tel massacre aura eu lieu que la postérité parlera toujours de la bataille de cette nuit-là. Ne ayant plus confiance en la vie, les traîtres, par dernier recours, acceptent tous ce plan. Le désespoir les encourage à se battre, quel que soit le résultat ; car ils ne voient rien de certain pour eux, sinon la mort ou l’emprisonnement. Un tel dénouement n’est pas attrayant ; ils ne voient non plus aucun intérêt à fuir, car ils ne trouvent aucun endroit où se réfugier s’ils tentaient de s’enfuir, étant complètement encerclés par l’eau et leurs ennemis. Ils ne perdent donc plus de temps en paroles, s’arment et s’équipent, puis lancent une attaque par une vieille porte arrière vers le nord-ouest, c’est-à-dire du côté où ils pensaient que le camp s’attendrait le moins à une attaque. En rangs serrés, ils sortent et divisent leurs troupes en cinq compagnies, chacune composée de deux mille fantassins bien armés, en plus d’un millier de chevaliers. Cette nuit-là, ni étoile ni lune n’avaient projeté de rayon dans le ciel. Mais avant qu’ils n’atteignent les tentes, la lune commença à apparaître, et je pense qu’elle le fit pour leur causer du mal, en se levant plus tôt que d’habitude. Ainsi, Dieu, qui s’opposait à leur entreprise, éclaira les ténèbres de la nuit, n’ayant aucune affection pour ces hommes méchants, mais les haïssant plutôt pour leurs péchés. Car Dieu hait les traîtres et la trahison plus que tout autre péché. C’est pourquoi la lune commença à briller afin de gêner leur entreprise. (Vv. 1713-1858.) La lune les gêne beaucoup, car elle éclaire leurs boucliers, et leurs casques les entravent également, car ils
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scintillent à la lumière de la lune. Ils sont détectés par les sentinelles qui gardent le camp, lesquelles crient alors dans tout le camp : « Levez-vous, chevaliers, levez-vous ! Debout rapidement, prenez vos armes et armez-vous ! Les traîtres sont sur nous. » Partout dans le camp, on se précipite pour prendre les armes et on s’efforce hâtivement de s’équiper face à cette urgence ; mais aucun d’eux ne quitta sa place avant que tous ne soient confortablement armés et montés sur leurs destriers. Tandis qu’ils s’arment, les forces attaquantes, impatientes de combattre, avancent, espérant les prendre par surprise et les trouver désarmés. Elles amènent depuis différentes directions les cinq compagnies en which elles avaient divisé leurs troupes : certaines longent les bois, d’autres suivent la rivière, la troisième compagnie se déploie dans la plaine, tandis que la quatrième entre dans une vallée, et la cinquième progresse le long d’une falaise rocheuse. Car elles comptaient tomber soudainement sur les tentes avec une grande fureur. Mais elles ne trouvèrent pas le chemin libre. Car les hommes du Roi leur résistaient, les défiant courageusement et les réprimandant pour leur trahison. Les pointes de leurs lances en fer se brisent et se fracassent lorsqu’ils se rencontrent ; ils se jettent l’un sur l’autre avec des épées dégainées, se frappant et se renversant mutuellement. Ils se ruent l’un sur l’autre avec la fureur des lions, qui dévorent tout ce qu’ils capturent. Lors de cette première charge, il y eut de lourdes pertes des deux côtés. Lorsqu’ils ne purent plus tenir, de l’aide arriva aux traîtres, qui se défendaient bravement et vendaient chèrement leur vie. Ils virent leurs troupes arriver de quatre côtés pour les secourir. Et les hommes du Roi chargèrent à vive allure, les attaquant de toutes leurs forces. Ils assenaient de tels coups sur leurs boucliers que, en plus des blessés, ils mirent à terre plus de cinq cents d’entre eux. Alexandre, avec ses Grecs, n’avait aucune intention de les épargner, faisant tout son possible pour pénétrer au cœur de la mêlée afin de frapper un scélérat dont le bouclier et l’armure ne servaient à rien pour l’empêcher de tomber au sol. Une fois qu’il en avait fini avec lui, il offrait librement et sans réserve ses services à un autre, le servant également avec une telle sauvagerie qu’il chassait l’âme hors du corps, laissant la demeure vide. Après ces deux-là, il s’attaqua à un autre, transperçant un chevalier noble et courtois de part en part, si bien que le sang jaillit de l’autre côté et que son âme en train de mourir quitta le corps. Il en tua beaucoup et en étourdit beaucoup d’autres, car tel un éclair volant, il frappait tous ceux qu’il cherchait. Ni cotte de mailles ni bouclier ne pouvaient protéger celui qu’il atteignait avec sa lance ou son épée. Ses compagnons aussi étaient généreux dans le versage de sang et de cervelle, car eux aussi savaient bien comment porter leurs coups. Et les troupes royales massacraient ainsi
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Beaucoup d’entre eux les dispersent et les éparpillent comme des gens de basse condition qui ont perdu la tête. Si nombreux étaient les morts étendus dans les champs, et la bataille a duré si longtemps que, bien avant l’aube, les rangs étaient tellement décimés que les files de cadavres s’étendaient sur cinq lieues le long du cours d’eau. Le comte Angres laisse son étendard sur le champ de bataille et s’enfuit, accompagné seulement de sept de ses hommes. Il se dirige vers sa ville par un chemin secret, pensant que personne ne pourrait le voir. Mais Alexandre s’en aperçoit, voit qu’ils s’échappent des troupes, et pense que s’il peut s’éloigner sans que personne ne le sache, il ira les rattraper. Mais avant d’atteindre la vallée, il vit trente chevaliers le suivre sur ce chemin, dont six étaient Grecs et vingt-quatre Gallois. Ceux-ci avaient l’intention de le suivre à distance jusqu’à ce qu’il ait besoin d’eux. Lorsque Alexandre les vit arriver, il s’arrêta pour les attendre, sans manquer d’observer la direction prise par ceux qui retournaient vers la ville. Finalement, il les vit y entrer. Alors il commença à élaborer une action très audacieuse et un plan vraiment merveilleux. Une fois sa décision prise, il se tourna vers ses compagnons et leur dit ainsi : « Messires, que ce soit folie ou sagesse, accordez-moi franchement mon désir si vous tenez à ma bonne volonté. » Ils lui promirent de ne jamais s’opposer à sa volonté en quoi que ce soit. Alors il dit : « Changeons nos vêtements extérieurs, en prenant les boucliers et les lances aux traîtres que nous avons tués. Ainsi, lorsque nous approcherons de la ville, les traîtres à l’intérieur penseront que nous faisons partie de leur camp, et, quel que soit leur sort, ils ouvriront les portes pour nous. Et savez-vous quelle récompense nous leur offrirons ? Si Dieu le veut, nous les prendrons tous, vivants ou morts. Maintenant, si l’un de vous regrette sa promesse, sachez que tant que je vivrai, je ne l’apprécierai jamais. » (Vv. 1859-1954.) Tous les autres acceptent sa proposition ; dépouillant les cadavres de leurs boucliers, ils s’en arment à la place. Les hommes à l’intérieur de la ville étaient montés sur les remparts et, reconnaissant les boucliers, pensèrent qu’ils appartenaient à leur camp, sans jamais imaginer le stratagème caché derrière eux. Le gardien de la porte ouvre les portes pour eux et les laisse entrer dans la ville. Il est trompé et dupé en ne leur adressant pas un mot ; car aucun d’eux ne lui parle, mais ils passent en silence et en silence, feignant une grande douleur, traînant leurs lances derrière eux et s’appuyant sur leurs boucliers. Ainsi, on dirait qu’ils sont dans une grande détresse, tandis qu’ils avancent à leur guise jusqu’à ce qu’ils soient à l’intérieur.
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murs triples. À l’intérieur, ils trouvent un certain nombre d’hommes d’armes et de chevaliers avec le comte. Je ne peux vous dire combien exactement ; mais ils étaient désarmés, à l’exception de huit d’entre eux qui venaient de revenir du combat, et même eux s’apprêtaient à ôter leurs armes. Mais leur hâte fut mal calculée ; car aussitôt, l’autre camp cessa toute feinte et, sans aucun défi en guise d’avertissement, ils se redressèrent dans leurs étriers et firent charger leurs chevaux droit sur eux, les attaquant avec une telle férocité que plus de trente et un d’entre eux furent terrassés. Les traîtres, dans une grande panique, crièrent : « Nous sommes trahis, trahis ! » Mais les assaillants ne prêtèrent aucune attention à cela et firent sentir la violence de leurs épées à ceux qu’ils trouvèrent désarmés. En effet, trois de ceux qu’ils trouvèrent encore armés furent traités si brutalement que seuls cinq survécurent. Le comte Angres se jeta sur Calcedor et, aux yeux de tous, frappa son bouclier doré avec une telle violence qu’il le fit tomber mort au sol. Alexandre est profondément troublé et presque hors de lui de colère en voyant son compagnon mort ; son sang bout de fureur, mais sa force et son courage doublent lorsqu’il frappe le comte avec une telle fureur que sa lance se brise. S’il le pouvait, il vengerait son ami. Mais le comte était un homme puissant, un bon et vaillant chevalier, dont il aurait été difficile de trouver un égal, s’il n’avait pas été un traître infâme. Il rend alors le coup, faisant plier sa lance jusqu’à ce qu’elle se brise en deux ; mais le bouclier de l’autre tient bon, et aucun des deux ne cède devant l’autre plus que ne le ferait une roche, car tous deux étaient extrêmement forts. Cependant, le fait que le comte ait tort le perturbe grandement. La colère de chacun monte encore davantage lorsqu’ils sortent leurs épées après que leurs lances se sont brisées. Aucune échappatoire n’aurait été possible si ces deux escrimeurs avaient persisté dans le combat. Mais finalement, l’un ou l’autre doit mourir. Le comte n’ose plus tenir son poste, en voyant autour de lui ses hommes gisant morts, ayant été pris sans armes. Pendant ce temps, les autres les pressent de toutes parts, les tailladant, les blessant, répandant leur cervelle, et reprochant au comte sa trahison. Lorsqu’il entend qu’on l’accuse de trahison, il fuit pour se mettre en sécurité dans sa tour, suivi par ses hommes. Et leurs ennemis les poursuivent, les attaquant férocement par-derrière, ne laissant échapper aucun d’entre ceux qu’ils saisissent. Ils tuent et massacrent tant d’entre eux que je pense qu’au plus sept réussirent à s’échapper. (Vv. 1955-2056.) Une fois entrés dans la tour, ils se postèrent à la porte ; car ceux qui arrivaient juste derrière les avaient suivis…
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peu après eux, ils auraient également chargé si la porte d’entrée avait été laissée ouverte. Les traîtres se défendent vaillamment, attendant du renfort de la part de leurs amis qui s’équipaient en bas dans la ville. Mais sur les conseils de Nabunal, un Grec de grande sagesse, l’accès fut bloqué afin que le secours ne puisse arriver à temps ; car ceux d’en bas avaient trop tardé, soit par lâcheté, soit par paresse. Il n’y avait plus qu’une seule entrée dans la forteresse ; ainsi, s’ils bloquaient cet accès, ils n’avaient pas à craindre qu’aucune force ne vienne leur nuire. Nabunal ordonne et exhorte vingt d’entre eux à garder la porte ; car bientôt une telle troupe pourrait arriver avec suffisamment de forces pour leur causer du tort par une attaque. Tandis que ces vingt gardent la porte, les dix restants doivent attaquer la tour et empêcher le comte de se barricader à l’intérieur. Le conseil de Nabunal est suivi : dix restent pour poursuivre l’assaut à l’entrée de la tour, tandis que vingt vont défendre la porte. Ce faisant, ils retardent presque trop longtemps ; car ils voient arriver, furieux et avides de combat, une troupe comprenant de nombreux archers à arbalète et des soldats de différents rangs portant toutes sortes d’armes. Certains portaient des projectiles légers, d’autres des haches danoises, des lances et des épées turques, des flèches pour arbalètes, des flèches et des javelots. Les Grecs auraient dû payer un lourd prix si cette foule les avait vraiment attaqués ; mais ils n’arrivèrent pas à temps. Grâce à sa perspicacité et à ses conseils, Nabunal avait contrecarré leurs plans, et ils furent contraints de rester dehors. Lorsqu’ils se rendent compte qu’ils sont bloqués, ils interrompent leur avancée, car il est évident qu’ils ne gagneront rien en attaquant. Alors commence un tel pleur et un tel gémissement de femmes et d’enfants, de vieillards et de jeunes gens, que ceux dans la ville n’auraient pu entendre un coup de tonnerre venant du ciel. À cela, les Grecs sont transportés de joie ; car maintenant ils savent avec certitude que le comte ne pourra en aucune façon échapper à la capture. Quatre d’entre eux montent sur les murs pour monter la garde, de peur que ceux de l’extérieur, par quelque moyen ou ruse que ce soit, ne pénètrent dans la forteresse et ne les attaquent. Les seize restants retournent là où les dix combattaient. Le jour commençait déjà à poindre, et les dix s’étaient battus si bien qu’ils avaient réussi à pénétrer dans la tour. Le comte se plaça contre un pilier, armé d’une hache de guerre, et se défendit avec une grande bravoure. Ceux qu’il atteignait, il les fendait en deux. Ses hommes se rangèrent autour de lui et ne tardèrent pas à se venger lors de cette dernière défense de la journée. Les hommes d’Alexandre ont raison de se plaindre, car sur les seize initiaux, il ne reste plus que treize. Alexandre est presque hors de lui en voyant le ravage causé parmi ses suivants morts ou épuisés. Pourtant son
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Les pensées étaient fixées sur la vengeance : trouvant à portée de main un long bâton lourd, il frappa l’un des scélérats si violemment que ni son bouclier ni son haubert ne purent l’empêcher de le jeter au sol. Après s’être occupé de lui, il poursuit le comte, lève son bâton pour le frapper et lui assène un tel coup avec son bâton carré que la hache tombe de ses mains ; celui-ci fut si stupéfait et confus qu’il n’aurait pas pu se relever s’il n’avait pas dû s’appuyer contre le mur. (Vv. 2057-2146.) Après ce coup, le combat cesse. Alexandre saute sur le comte et le retient de sorte qu’il ne puisse bouger. Il n’est pas nécessaire de parler des autres, car ils furent facilement maîtrisés en voyant leur seigneur capturé. Tous sont faits prisonniers avec le comte et emmenés dans la honte, selon leurs mérites. De tout cela, les hommes à l’extérieur ne savaient rien. Mais quand arriva le matin, ils trouvèrent les boucliers de leurs compagnons parmi les morts, une fois le combat terminé. Alors les Grecs, trompés, firent de grands pleurs pour leur seigneur. En reconnaissant son bouclier, tous furent pris d’une agonie de douleur, s’évanouissant à la vue de son bouclier et disant qu’ils avaient maintenant vécu trop longtemps. Cornix et Nerius s’évanouirent les premiers, puis, reprenant leurs esprits, souhaitèrent être morts. Il en alla de même pour Torin et Acorionde. Les larmes coulaient en abondance de leurs yeux sur leur poitrine. La vie et la joie semblaient désormais odieuses. Et Parménide, plus que les autres, se déchira les cheveux dans une détresse extrême. On ne pouvait montrer de plus grande douleur que celle de ces cinq hommes pour leur seigneur. Pourtant, leur désarroi était infondé, car c’était le corps d’un autre qu’ils emportaient, pensant avoir leur seigneur. Leur détresse augmenta encore en voyant les autres boucliers, qui les firent croire que ces cadavres étaient ceux de leurs compagnons. Ils pleurèrent donc sur eux et s’évanouirent. Mais ils furent trompés par tous ces boucliers, car parmi leurs hommes, seul un avait été tué, dont le nom était Neriolis. Lui, en effet, ils l’auraient emporté s’ils avaient connu la vérité. Mais ils étaient tout aussi inquiets pour les autres que pour lui ; c’est pourquoi ils les emportèrent tous. Dans tous les cas sauf un, ils furent trompés. Mais comme l’homme qui rêve et prend une fiction pour la vérité, les boucliers les firent croire que cette illusion était la réalité. Ce sont donc les boucliers qui causent cette erreur. 222
Portant les cadavres, ils s’éloignèrent et arrivèrent à leurs tentes, où se trouvait une troupe affligée. En entendant les pleurs des Grecs, bientôt tous les autres se rassemblèrent, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un grand cri. Alors Saredamors pense à son triste sort en entendant les cris et les lamentations pour son amant. Leur angoisse et leur détresse la font perdre connaissance et ses couleurs ; sa peine et son chagrin s’accroissent parce qu’elle n’ose pas…
Portant les cadavres, ils s’éloignèrent et arrivèrent à leurs tentes, où se trouvait une troupe affligée. En entendant les pleurs des Grecs, bientôt tous les autres se rassemblèrent, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un grand cri. Alors Saredamors pense à son triste sort en entendant les cris et les lamentations pour son amant. Leur angoisse et leur détresse la font perdre connaissance et ses couleurs ; sa peine et son chagrin s’accroissent parce qu’elle n’ose pas…
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Elle ne montrait ouvertement aucun signe de son chagrin ; elle gardait sa douleur enfermée dans son cœur. Si quelqu’un l’avait regardée, il aurait pu voir, à l’expression de son visage, quelle agonie elle endurait ; mais chacun était tellement absorbé par sa propre tristesse qu’il ne se souciait pas du chagrin des autres. Chacun pleurait sa propre perte. En effet, ils trouvaient la rive du fleuve couverte de leurs proches et amis, qui avaient été blessés ou maltraités. Chacun pleurait sa perte lourde et amère : voici un fils pleurant son père, là un père pour son fils ; l’un s’évanouit en voyant son cousin, un autre en voyant son neveu. Ainsi, pères, frères et parents pleuraient leur perte de tous côtés. Mais par-dessus tout, on remarquait la tristesse des Grecs ; pourtant, ils auraient pu s’attendre à une grande joie, car le plus profond chagrin de tout le camp allait bientôt se transformer en allégresse.
(Vv. 2147-2200.) Les Grecs à l’extérieur continuaient leurs lamentations, tandis que ceux à l’intérieur s’efforçaient de leur faire connaître la nouvelle qui les ferait se réjouir. Ils désarmaient et liaient leurs prisonniers, qui priaient et suppliaient qu’on leur tranche aussitôt la tête. Mais les Grecs refusaient et méprisaient leurs supplications, disant qu’ils les garderaient sous surveillance et les livreraient au roi, qui leur accorderait une récompense en échange de leurs services. Une fois qu’ils eurent désarmé tous les prisonniers, ils les firent monter sur le mur afin qu’ils soient vus par les troupes en bas. Ce privilège ne leur plaisait pas, et lorsqu’ils virent leur seigneur lié comme prisonnier, ils furent très malheureux. Alexandre, sur le mur, jure devant Dieu et tous les saints qu’il ne laissera aucun d’eux vivre, mais les tuera tous rapidement, à moins qu’ils ne se rendent au roi avant qu’il ne puisse les capturer. « Allez », dit-il, « allez sans hésiter vers le roi sur mon ordre, et confiez-vous à sa miséricorde. Aucun d’entre vous, à part le comte, ne mérite de mourir. Vous ne perdrez ni votre vie ni vos membres si vous vous rendez au roi. Si vous ne vous épargnez pas la mort en implorant la pitié, vous n’avez guère d’espoir de sauver vos vies ou vos corps. Allez, désarmés, à la rencontre du roi, et dites-lui de ma part que c’est Alexandre qui vous envoie. Votre action ne sera pas vaine, car mon seigneur le roi est si doux et courtois qu’il mettra de côté sa colère et sa fureur. Mais si vous choisissez de faire autrement, vous devez vous attendre à mourir, car son cœur sera fermé à la pitié. » Tous acceptèrent ce conseil sans hésiter, et ils arrivèrent jusqu’à la tente du roi, où ils se jetèrent tous à ses pieds. L’histoire qu’ils racontèrent fut bientôt connue dans tout le camp. Le roi et tous ses hommes montèrent sur leurs chevaux et se hâtèrent vers la ville sans retard.
(Vv. 2147-2200.) Les Grecs à l’extérieur continuaient leurs lamentations, tandis que ceux à l’intérieur s’efforçaient de leur faire connaître la nouvelle qui les ferait se réjouir. Ils désarmaient et liaient leurs prisonniers, qui priaient et suppliaient qu’on leur tranche aussitôt la tête. Mais les Grecs refusaient et méprisaient leurs supplications, disant qu’ils les garderaient sous surveillance et les livreraient au roi, qui leur accorderait une récompense en échange de leurs services. Une fois qu’ils eurent désarmé tous les prisonniers, ils les firent monter sur le mur afin qu’ils soient vus par les troupes en bas. Ce privilège ne leur plaisait pas, et lorsqu’ils virent leur seigneur lié comme prisonnier, ils furent très malheureux. Alexandre, sur le mur, jure devant Dieu et tous les saints qu’il ne laissera aucun d’eux vivre, mais les tuera tous rapidement, à moins qu’ils ne se rendent au roi avant qu’il ne puisse les capturer. « Allez », dit-il, « allez sans hésiter vers le roi sur mon ordre, et confiez-vous à sa miséricorde. Aucun d’entre vous, à part le comte, ne mérite de mourir. Vous ne perdrez ni votre vie ni vos membres si vous vous rendez au roi. Si vous ne vous épargnez pas la mort en implorant la pitié, vous n’avez guère d’espoir de sauver vos vies ou vos corps. Allez, désarmés, à la rencontre du roi, et dites-lui de ma part que c’est Alexandre qui vous envoie. Votre action ne sera pas vaine, car mon seigneur le roi est si doux et courtois qu’il mettra de côté sa colère et sa fureur. Mais si vous choisissez de faire autrement, vous devez vous attendre à mourir, car son cœur sera fermé à la pitié. » Tous acceptèrent ce conseil sans hésiter, et ils arrivèrent jusqu’à la tente du roi, où ils se jetèrent tous à ses pieds. L’histoire qu’ils racontèrent fut bientôt connue dans tout le camp. Le roi et tous ses hommes montèrent sur leurs chevaux et se hâtèrent vers la ville sans retard.
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(Vv. 2201-2248.) Alexandre quitte la ville pour aller à la rencontre du roi, qui était très satisfait et voulait qu’il lui remette le comte. Le roi ne tarda pas à le punir comme il se devait. Mais Alexandre fut félicité et loué par le roi ainsi que par tous ceux qui l’estimaient beaucoup. Leur joie chassa la tristesse qu’ils avaient ressentie peu de temps auparavant. Cependant, aucune joie des autres ne pouvait rivaliser avec l’allégresse des Grecs. Le roi lui offrit la coupe précieuse, pesant quinze marcs, et lui assura avec assurance qu’il n’avait rien en sa possession de si précieux qu’il ne le lui donnerait sur demande – à part la couronne et la reine. Alexandre n’ose pas mentionner son désir le plus profond, bien qu’il sache pertinemment qu’on ne lui refuserait pas la main de sa bien-aimée. Mais il craint tellement de la contrarier, dont le cœur aurait été réjoui, qu’il préfère souffrir sans elle plutôt que de l’obtenir contre sa volonté. Il demande donc un peu de temps, ne voulant pas formuler sa demande avant d’être sûr qu’elle en sera heureuse. En revanche, il ne demanda ni délai ni retard pour accepter la coupe en or. Il prit la coupe et pria poliment monseigneur Gawain d’accepter ce cadeau de sa part, ce que Gawain fit avec beaucoup de réticence.
Lorsque Soredamors apprit la vérité au sujet d’Alexandre, elle fut extrêmement ravie et joyeuse. En entendant qu’il était vivant, elle fut si heureuse qu’il lui sembla qu’elle ne pourrait plus jamais être triste. Mais elle se dit qu’il mettait plus de temps à venir que d’habitude. Pourtant, elle obtiendrait bientôt ce qu’elle désirait, car tous deux, dans leur rivalité, étaient occupés par la même pensée.
(Vv. 2249-2278.) Il semblait à Alexandre qu’une éternité s’était écoulée avant qu’il puisse se délecter ne serait-ce que d’un regard tendre de sa part. Il aurait volontiers été dans la tente de la reine depuis longtemps, s’il n’avait pas été retenu ailleurs. Ce retard le contraria beaucoup, et dès qu’il le put, il se rendit chez la reine dans sa tente. La reine alla à sa rencontre ; sans même qu’il lui ait confié quoi que ce soit, elle avait déjà deviné ses pensées et savait ce qui se passait dans son esprit. Elle l’accueillit à l’entrée de la tente et s’efforça de le recevoir chaleureusement, sachant pertinemment pourquoi il était venu. Désireuse de lui rendre service, elle fit signe à Soredamors de les rejoindre, et les trois entamèrent une conversation à quelque distance des autres. La reine parla en premier ; il ne faisait aucun doute dans son esprit que ces deux-là étaient amoureux. Elle en était absolument certaine, et était convaincue en outre que Soredamors ne pouvait avoir de meilleur amant. Elle prit place entre eux et commença à dire ce qui convenait.
Lorsque Soredamors apprit la vérité au sujet d’Alexandre, elle fut extrêmement ravie et joyeuse. En entendant qu’il était vivant, elle fut si heureuse qu’il lui sembla qu’elle ne pourrait plus jamais être triste. Mais elle se dit qu’il mettait plus de temps à venir que d’habitude. Pourtant, elle obtiendrait bientôt ce qu’elle désirait, car tous deux, dans leur rivalité, étaient occupés par la même pensée.
(Vv. 2249-2278.) Il semblait à Alexandre qu’une éternité s’était écoulée avant qu’il puisse se délecter ne serait-ce que d’un regard tendre de sa part. Il aurait volontiers été dans la tente de la reine depuis longtemps, s’il n’avait pas été retenu ailleurs. Ce retard le contraria beaucoup, et dès qu’il le put, il se rendit chez la reine dans sa tente. La reine alla à sa rencontre ; sans même qu’il lui ait confié quoi que ce soit, elle avait déjà deviné ses pensées et savait ce qui se passait dans son esprit. Elle l’accueillit à l’entrée de la tente et s’efforça de le recevoir chaleureusement, sachant pertinemment pourquoi il était venu. Désireuse de lui rendre service, elle fit signe à Soredamors de les rejoindre, et les trois entamèrent une conversation à quelque distance des autres. La reine parla en premier ; il ne faisait aucun doute dans son esprit que ces deux-là étaient amoureux. Elle en était absolument certaine, et était convaincue en outre que Soredamors ne pouvait avoir de meilleur amant. Elle prit place entre eux et commença à dire ce qui convenait.
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(Vv. 2279-2310.) « Alexandre », dit la Reine, « tout amour est pire que la haine, lorsqu’il tourmente et afflige celui qui en est épris. Les amants ne savent pas ce qu’ils font lorsqu’ils cachent leur passion l’un à l’autre. L’amour est une affaire sérieuse, et quiconque n’ose pas en poser fermement les fondations ne pourra guère réussir à achever l’édifice. On dit qu’il n’y a rien de plus difficile à franchir que le seuil. Or, je souhaite t’instruire dans les arcanes de l’amour ; car je sais bien que l’Amour te tourmente. C’est pourquoi j’ai entrepris de t’enseigner ; et prends bien soin de ne rien me cacher, car j’ai clairement vu sur vos visages à tous deux que de deux cœurs vous n’en avez fait qu’un. Méfie-toi donc, et ne cache rien ! Tu agis de manière très folle en ne disant pas ce que tu penses ; car le secret sera ta perte ; ainsi, vous deviendrez les meurtriers de l’Amour. Je te conseille donc de ne pas exercer de tyrannie, et de ne pas chercher dans votre amour de simples satisfactions passagères ; mais de vous unir honorablement par le mariage. Ainsi, je crois, votre amour durera longtemps. Je peux t’assurer que, si tu consens à cela, j’arrangerai le mariage. »
(Vv. 2311-2360.) Lorsque la Reine eut exprimé son avis, Alexandre répondit ainsi : « Dame », dit-il, « je ne mets aucune défense contre les accusations que vous portez, mais j’admets plutôt la vérité de tout ce que vous dites. Je souhaite ne jamais être abandonné par l’amour, mais toujours fixer mes pensées sur lui. Je suis heureux et ravi de ce que vous avez dit avec tant de bonté. Puisque vous connaissez mes désirs, je ne vois aucune raison de les vous cacher. Il y a longtemps, si j’avais osé, je les aurais confessés ouvertement ; car le silence a été difficile. Mais il se peut bien que, pour une raison quelconque, cette jeune fille ne souhaite pas que je sois sien et elle mienne. Mais même si elle ne me concède aucun droit sur elle, je me placerai néanmoins entre ses mains. » À ces mots, elle frémit, n’ayant aucune envie de refuser ce cadeau. Le désir de son cœur se trahit dans ses paroles et sur son visage. Hésitante, elle se donne à lui et dit que sans exception, sa volonté, son cœur et son corps sont à la disposition de la Reine, pour qu’elle en fasse ce qu’elle voudra. La Reine les serre tous deux dans ses bras, puis les présente l’un à l’autre. Ensuite, en riant, elle ajoute : « Je te remets, Alexandre, le corps de ta bien-aimée, et je sais que ton cœur ne recule pas. Que cela plaise ou non à certains, je vous donne l’un à l’autre. Toi, Soredamors, prends ce qui t’appartient, et toi, Alexandre, prends ce qui t’appartient ! » Ainsi, elle a le sien entièrement, et lui le sien sans manque. Ce jour-là, à Windsor, avec l’approbation et la permission de mon seigneur Gawain et du Roi, le mariage fut célébré. Personne, j’en suis sûre, ne pouvait dire…
(Vv. 2311-2360.) Lorsque la Reine eut exprimé son avis, Alexandre répondit ainsi : « Dame », dit-il, « je ne mets aucune défense contre les accusations que vous portez, mais j’admets plutôt la vérité de tout ce que vous dites. Je souhaite ne jamais être abandonné par l’amour, mais toujours fixer mes pensées sur lui. Je suis heureux et ravi de ce que vous avez dit avec tant de bonté. Puisque vous connaissez mes désirs, je ne vois aucune raison de les vous cacher. Il y a longtemps, si j’avais osé, je les aurais confessés ouvertement ; car le silence a été difficile. Mais il se peut bien que, pour une raison quelconque, cette jeune fille ne souhaite pas que je sois sien et elle mienne. Mais même si elle ne me concède aucun droit sur elle, je me placerai néanmoins entre ses mains. » À ces mots, elle frémit, n’ayant aucune envie de refuser ce cadeau. Le désir de son cœur se trahit dans ses paroles et sur son visage. Hésitante, elle se donne à lui et dit que sans exception, sa volonté, son cœur et son corps sont à la disposition de la Reine, pour qu’elle en fasse ce qu’elle voudra. La Reine les serre tous deux dans ses bras, puis les présente l’un à l’autre. Ensuite, en riant, elle ajoute : « Je te remets, Alexandre, le corps de ta bien-aimée, et je sais que ton cœur ne recule pas. Que cela plaise ou non à certains, je vous donne l’un à l’autre. Toi, Soredamors, prends ce qui t’appartient, et toi, Alexandre, prends ce qui t’appartient ! » Ainsi, elle a le sien entièrement, et lui le sien sans manque. Ce jour-là, à Windsor, avec l’approbation et la permission de mon seigneur Gawain et du Roi, le mariage fut célébré. Personne, j’en suis sûre, ne pouvait dire…
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Une grande partie de la splendeur et de la nourriture, des plaisirs et des divertissements, lors de ce mariage, sans pour autant dévier de la vérité. Comme cela pourrait déplaire à certains, je ne souhaite pas gaspiller davantage de mots sur ce sujet, mais je suis impatient de passer à un autre thème.
(V. 2361-2382.) Ce jour-là à Windsor, Alexandre eut toute l’honneur et tout le bonheur qu’il pouvait désirer. Trois joies et honneurs différents lui furent accordés : l’un était la ville qu’il avait conquise ; un autre était le cadeau du meilleur royaume du Pays de Galles, que le roi Arthur avait promis de lui donner une fois la guerre terminée ; ce même jour, il le fit roi dans sa salle. Mais la plus grande joie de toutes était la troisième – celle de voir sa bien-aimée devenir reine du plateau d’échecs où lui-même était roi. Moins de cinq mois s’étaient écoulés que Soredamors se trouva enceinte et porta l’enfant jusqu’à ce que le temps soit venu. La semence resta en germe jusqu’à ce que le fruit soit pleinement mûr. Jamais enfant plus beau ne naquit avant ou après lui, celui qu’on appela alors Cligés.
(V. 2383-2456.) Ainsi naquit Cligés, en l’honneur duquel cette histoire a été écrite dans la langue romane. Vous entendrez parler de lui et de ses exploits héroïques lorsque lui aussi sera devenu un homme et aura acquis une bonne réputation. Mais entre-temps, en Grèce, celui qui gouvernait Constantinople approchait de sa fin. Il mourut, comme il le devait, n’ayant pas pu survivre à son époque. Mais avant de mourir, il rassembla tous les nobles de son pays pour envoyer des gens chercher son fils Alexandre, qui se trouvait heureusement en Grande-Bretagne. Les messagers partirent de Grèce et commencèrent leur voyage par mer ; mais une tempête les saisit, endommageant leur navire et leurs compagnons. Ils furent tous noyés en mer, à l’exception d’un misérable infidèle, qui était plus dévoué à Alis, le fils cadet, qu’à Alexandre, l’aîné. Lorsqu’il échappa à la mer, il retourna en Grèce avec l’histoire selon laquelle ils étaient tous morts en mer en ramenant leur seigneur de Grande-Bretagne, et qu’il était le seul survivant de cette tragédie. Ils crurent à ce mensonge et, prenant Alis sans objection ni opposition, ils le couronnèrent empereur de Grèce. Mais il ne fallut pas longtemps pour qu’Alexandre apprenne qu’Alis était empereur. Alors il prit congé du roi Arthur, ne voulant pas laisser son frère usurper son pays sans protester. Le roi ne s’opposa pas à son projet, mais lui conseilla d’emporter avec lui un grand nombre de Gallois, d’Écossais et de Corniques, afin que son frère n’ose pas lui résister en le voyant arriver avec une telle armée. Alexandre aurait pu, s’il l’avait voulu, mener une puissante armée ; mais il ne souhaitait pas nuire à son propre peuple, à condition que son frère consente à faire ce qu’il voulait. Il emmena avec lui
(V. 2361-2382.) Ce jour-là à Windsor, Alexandre eut toute l’honneur et tout le bonheur qu’il pouvait désirer. Trois joies et honneurs différents lui furent accordés : l’un était la ville qu’il avait conquise ; un autre était le cadeau du meilleur royaume du Pays de Galles, que le roi Arthur avait promis de lui donner une fois la guerre terminée ; ce même jour, il le fit roi dans sa salle. Mais la plus grande joie de toutes était la troisième – celle de voir sa bien-aimée devenir reine du plateau d’échecs où lui-même était roi. Moins de cinq mois s’étaient écoulés que Soredamors se trouva enceinte et porta l’enfant jusqu’à ce que le temps soit venu. La semence resta en germe jusqu’à ce que le fruit soit pleinement mûr. Jamais enfant plus beau ne naquit avant ou après lui, celui qu’on appela alors Cligés.
(V. 2383-2456.) Ainsi naquit Cligés, en l’honneur duquel cette histoire a été écrite dans la langue romane. Vous entendrez parler de lui et de ses exploits héroïques lorsque lui aussi sera devenu un homme et aura acquis une bonne réputation. Mais entre-temps, en Grèce, celui qui gouvernait Constantinople approchait de sa fin. Il mourut, comme il le devait, n’ayant pas pu survivre à son époque. Mais avant de mourir, il rassembla tous les nobles de son pays pour envoyer des gens chercher son fils Alexandre, qui se trouvait heureusement en Grande-Bretagne. Les messagers partirent de Grèce et commencèrent leur voyage par mer ; mais une tempête les saisit, endommageant leur navire et leurs compagnons. Ils furent tous noyés en mer, à l’exception d’un misérable infidèle, qui était plus dévoué à Alis, le fils cadet, qu’à Alexandre, l’aîné. Lorsqu’il échappa à la mer, il retourna en Grèce avec l’histoire selon laquelle ils étaient tous morts en mer en ramenant leur seigneur de Grande-Bretagne, et qu’il était le seul survivant de cette tragédie. Ils crurent à ce mensonge et, prenant Alis sans objection ni opposition, ils le couronnèrent empereur de Grèce. Mais il ne fallut pas longtemps pour qu’Alexandre apprenne qu’Alis était empereur. Alors il prit congé du roi Arthur, ne voulant pas laisser son frère usurper son pays sans protester. Le roi ne s’opposa pas à son projet, mais lui conseilla d’emporter avec lui un grand nombre de Gallois, d’Écossais et de Corniques, afin que son frère n’ose pas lui résister en le voyant arriver avec une telle armée. Alexandre aurait pu, s’il l’avait voulu, mener une puissante armée ; mais il ne souhaitait pas nuire à son propre peuple, à condition que son frère consente à faire ce qu’il voulait. Il emmena avec lui
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quarante chevaliers en plus de Soredamors et de son fils ; ces deux personnes, qui lui étaient si chères, il ne voulait pas les laisser derrière lui. Accompagnés jusqu’à Shoreham par toute la cour, ils y embarquèrent, et, grâce à des vents favorables, leur navire avança plus rapidement qu’un cerf en fuite. En un mois, je pense, ils arrivèrent au port avant Athènes, une ville riche et puissante. En effet, l’empereur y résidait et avait convoqué une grande assemblée de ses nobles. Dès leur arrivée, Alexandre envoya un messager secret dans la ville pour savoir s’ils le recevraient ou s’ils résisteraient à sa prétention d’être leur seul seigneur légitime.
(Vv. 2457-2494.) Celui qui fut choisi pour cette mission était un chevalier courtois, doté d’un bon jugement, nommé Acorionde, homme riche et éloquent ; il était également originaire de ce pays, étant né à Athènes. Ses ancêtres avaient exercé la souveraineté sur la ville pendant des générations. Lorsqu’il apprit que l’empereur se trouvait en ville, il alla défier celui-ci au nom de son frère Alexandre, l’accusant ouvertement d’avoir usurpé le trône illégalement. Arrivé au palais, il trouva beaucoup de gens qui l’accueillirent ; mais il ne dit rien à aucun d’eux tant qu’il n’eut pas connu leur attitude et leur disposition envers leur seigneur légitime. Entrant en présence de l’empereur, il ne le salua ni ne s’inclina devant lui, ni ne l’appela empereur. « Alis, dit-il, je t’apporte des nouvelles d’Alexandre, qui est là-bas, dans le port. Écoute le message de ton frère : il te demande ce qui lui appartient, sans exiger quoi que ce soit d’injuste. Constantinople, que tu tiens, devrait être sienne et le sera. Il ne serait ni juste ni correct qu’une discorde surgisse entre vous deux. Donne-lui donc la couronne sans contestation, car il est juste que tu la lui remettes. »
(Vv. 2495-2524.) Alis répondit : « Beau et gentil ami, tu as entrepris une entreprise insensée en apportant ce message. Tes paroles ne m’apportent guère de réconfort, car je sais bien que mon frère est mort. En vérité, je serais heureux d’apprendre qu’il est encore en vie. Mais je n’aurai foi en ces nouvelles qu’une fois que je l’aurai vu de mes propres yeux. Hélas ! Il est mort il y a quelque temps. Ce que tu dis n’est pas crédible. Et s’il vit, pourquoi ne vient-il pas ? Il n’a nul besoin de craindre que je ne lui accorde aucune terre. C’est un fou de rester à l’écart de moi, car en me servant, il trouvera profit. Mais personne ne possédera la couronne et l’empire à côté de moi. » Il n’apprécia pas les paroles de l’empereur et ne manqua pas de dire ce qu’il pensait dans sa réponse. « Alis, dit-il, que Dieu me confonde si l’on laisse les choses en l’état. Je te défie au nom de ton frère, et, parlant en son nom par devoir, j’appelle tous ceux que je vois ici à
(Vv. 2457-2494.) Celui qui fut choisi pour cette mission était un chevalier courtois, doté d’un bon jugement, nommé Acorionde, homme riche et éloquent ; il était également originaire de ce pays, étant né à Athènes. Ses ancêtres avaient exercé la souveraineté sur la ville pendant des générations. Lorsqu’il apprit que l’empereur se trouvait en ville, il alla défier celui-ci au nom de son frère Alexandre, l’accusant ouvertement d’avoir usurpé le trône illégalement. Arrivé au palais, il trouva beaucoup de gens qui l’accueillirent ; mais il ne dit rien à aucun d’eux tant qu’il n’eut pas connu leur attitude et leur disposition envers leur seigneur légitime. Entrant en présence de l’empereur, il ne le salua ni ne s’inclina devant lui, ni ne l’appela empereur. « Alis, dit-il, je t’apporte des nouvelles d’Alexandre, qui est là-bas, dans le port. Écoute le message de ton frère : il te demande ce qui lui appartient, sans exiger quoi que ce soit d’injuste. Constantinople, que tu tiens, devrait être sienne et le sera. Il ne serait ni juste ni correct qu’une discorde surgisse entre vous deux. Donne-lui donc la couronne sans contestation, car il est juste que tu la lui remettes. »
(Vv. 2495-2524.) Alis répondit : « Beau et gentil ami, tu as entrepris une entreprise insensée en apportant ce message. Tes paroles ne m’apportent guère de réconfort, car je sais bien que mon frère est mort. En vérité, je serais heureux d’apprendre qu’il est encore en vie. Mais je n’aurai foi en ces nouvelles qu’une fois que je l’aurai vu de mes propres yeux. Hélas ! Il est mort il y a quelque temps. Ce que tu dis n’est pas crédible. Et s’il vit, pourquoi ne vient-il pas ? Il n’a nul besoin de craindre que je ne lui accorde aucune terre. C’est un fou de rester à l’écart de moi, car en me servant, il trouvera profit. Mais personne ne possédera la couronne et l’empire à côté de moi. » Il n’apprécia pas les paroles de l’empereur et ne manqua pas de dire ce qu’il pensait dans sa réponse. « Alis, dit-il, que Dieu me confonde si l’on laisse les choses en l’état. Je te défie au nom de ton frère, et, parlant en son nom par devoir, j’appelle tous ceux que je vois ici à
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renoncer à toi pour rejoindre sa cause. Il est juste qu’ils se rangent de son côté et le reconnaissent comme leur seigneur. Que celui qui est loyal se manifeste maintenant.
(Versets 2525-2554.) Ayant dit cela, il quitte la cour, et l’empereur convoque ceux en qui il a le plus confiance. Il sollicite leurs conseils au sujet de cette rébellion de son frère, et souhaite savoir s’il peut compter sur eux pour ne pas apporter de soutien ni d’aide à la prétention de son frère. Ainsi, il tente de mettre à l’épreuve la loyauté de chacun ; mais il ne trouve personne pour se ranger de son côté dans ce conflit ; au contraire, tous lui rappellent la guerre que Étéocle a menée contre son propre frère Polynice, et comment chacun est mort de la main de l’autre. 223 « Il en va de même pour vous, si vous entamez une guerre : toute la région sera affligée. » C’est pourquoi ils conseillent de chercher une paix à la fois raisonnable et juste, sans que l’un des deux ne fasse de demandes excessives. Ainsi, Alis comprend que s’il ne conclut pas un accord équitable avec son frère, tous ses vassaux le quitteront ; il déclare donc qu’il respectera leurs volontés pour conclure un contrat approprié, à condition que, quoi qu’il arrive, la couronne reste entre ses mains.
(Versets 2555-2618.) Afin d’assurer une paix ferme et stable, Alis envoie l’un de ses officiers auprès d’Alexandre, lui ordonnant de venir personnellement le voir pour prendre en charge le gouvernement du pays, mais en stipulant qu’il lui laisse l’honneur d’être empereur en nom et de porter la couronne : ainsi, si Alexandre est d’accord, une paix pourra être établie entre eux. Lorsque cette nouvelle parvint à Alexandre, ses hommes se préparèrent avec lui et vinrent à Athènes, où ils furent accueillis avec joie. Mais Alexandre ne veut pas que son frère ait la souveraineté de l’empire et la couronne, à moins que celui-ci ne jure de ne jamais prendre de femme, et que, après lui, Cligés devienne empereur de Constantinople. Les frères acceptèrent cette condition. Alexandre dicta les termes du serment, et son frère y consentit, jurant de ne jamais prendre de femme de sa vie. Ainsi, la paix fut conclue, et ils devinrent à nouveau amis, à la grande satisfaction des seigneurs. Ils considèrent Alis comme leur empereur, mais toutes les affaires sont confiées à Alexandre. Ce qu’il ordonne est exécuté, et peu de choses se font sans son intervention. Alis n’a que le titre d’empereur ; mais Alexandre est servi et aimé ; et celui qui ne le sert pas par amour doit le faire par peur. Grâce à l’un ou l’autre de ces deux motifs, il a tout le pays sous son contrôle. Mais celui qu’ils appellent la Mort épargne ni le fort ni le faible, il tue et abat tous. Ainsi, Alexandre dut
(Versets 2525-2554.) Ayant dit cela, il quitte la cour, et l’empereur convoque ceux en qui il a le plus confiance. Il sollicite leurs conseils au sujet de cette rébellion de son frère, et souhaite savoir s’il peut compter sur eux pour ne pas apporter de soutien ni d’aide à la prétention de son frère. Ainsi, il tente de mettre à l’épreuve la loyauté de chacun ; mais il ne trouve personne pour se ranger de son côté dans ce conflit ; au contraire, tous lui rappellent la guerre que Étéocle a menée contre son propre frère Polynice, et comment chacun est mort de la main de l’autre. 223 « Il en va de même pour vous, si vous entamez une guerre : toute la région sera affligée. » C’est pourquoi ils conseillent de chercher une paix à la fois raisonnable et juste, sans que l’un des deux ne fasse de demandes excessives. Ainsi, Alis comprend que s’il ne conclut pas un accord équitable avec son frère, tous ses vassaux le quitteront ; il déclare donc qu’il respectera leurs volontés pour conclure un contrat approprié, à condition que, quoi qu’il arrive, la couronne reste entre ses mains.
(Versets 2555-2618.) Afin d’assurer une paix ferme et stable, Alis envoie l’un de ses officiers auprès d’Alexandre, lui ordonnant de venir personnellement le voir pour prendre en charge le gouvernement du pays, mais en stipulant qu’il lui laisse l’honneur d’être empereur en nom et de porter la couronne : ainsi, si Alexandre est d’accord, une paix pourra être établie entre eux. Lorsque cette nouvelle parvint à Alexandre, ses hommes se préparèrent avec lui et vinrent à Athènes, où ils furent accueillis avec joie. Mais Alexandre ne veut pas que son frère ait la souveraineté de l’empire et la couronne, à moins que celui-ci ne jure de ne jamais prendre de femme, et que, après lui, Cligés devienne empereur de Constantinople. Les frères acceptèrent cette condition. Alexandre dicta les termes du serment, et son frère y consentit, jurant de ne jamais prendre de femme de sa vie. Ainsi, la paix fut conclue, et ils devinrent à nouveau amis, à la grande satisfaction des seigneurs. Ils considèrent Alis comme leur empereur, mais toutes les affaires sont confiées à Alexandre. Ce qu’il ordonne est exécuté, et peu de choses se font sans son intervention. Alis n’a que le titre d’empereur ; mais Alexandre est servi et aimé ; et celui qui ne le sert pas par amour doit le faire par peur. Grâce à l’un ou l’autre de ces deux motifs, il a tout le pays sous son contrôle. Mais celui qu’ils appellent la Mort épargne ni le fort ni le faible, il tue et abat tous. Ainsi, Alexandre dut
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Il mourut ; une maladie l’emporta, et il ne put trouver aucun soulagement. Mais avant que la mort ne le surprenne, il appela son fils et lui dit : « Beau fils Cligés, tu ne sauras jamais que la bravoure et le courage te sont propres tant que tu n’iras pas d’abord les mettre à l’épreuve auprès des Bretons et des Français à la cour du roi Arthur. Si l’aventure t’y conduit, conduis-toi et agis de telle manière que ton identité ne soit révélée qu’après avoir mis ta force à l’épreuve avec les plus excellents chevaliers de cette cour. Je te demande de suivre mes conseils en cette affaire, et si l’occasion se présente, n’aie pas peur de mesurer tes compétences avec ton oncle, mon seigneur Gawain. Je t’en prie, n’oublie pas ce conseil. » (Vv. 2619-2665.) Après l’avoir ainsi exhorté, il ne vécut pas longtemps. Le chagrin de Soredamors fut tel qu’elle ne put survivre à sa perte et mourut après lui de désespoir. Alis et Cligés le pleurèrent tous deux comme il se doit, mais finalement ils cessèrent leur deuil, car le chagrin, comme tout le reste, doit être surmonté. Continuer à souffrir est erroné, car rien de bon n’en peut résulter. Ainsi, les funérailles furent terminées, et l’empereur s’abstint longtemps de prendre une épouse, respectant sa parole. Mais il n’existe aucune cour au monde exempte de mauvais conseils. Les grands hommes errent souvent et ne respectent pas la loyauté à cause des mauvais conseils qu’ils reçoivent. Ainsi, l’empereur entendit ses hommes lui donner des conseils et le presser de prendre une épouse ; chaque jour, ils l’exhortaient et le poussaient à tel point que, par leur insistance même, ils le convainquirent de briser son serment et de céder à leur désir. Mais il insista sur le fait que celle qui deviendrait maîtresse de Constantinople devait être douce, belle, sage, riche et noble. Alors ses conseillers dirent qu’ils voulaient se préparer à partir pour les terres allemandes afin de chercher la fille de l’empereur. C’était elle qu’ils lui proposaient ; car l’empereur d’Allemagne était très riche et puissant, et sa fille était si charmante qu’il n’y avait jamais eu de jeune femme aussi belle dans le christianisme. L’empereur leur accorda toute autorité, et ils partirent pour le voyage, bien équipés de tout ce dont ils avaient besoin. Ils continuèrent leur route jusqu’à ce qu’ils trouvent l’empereur à Ratisbonne, où ils lui demandèrent, sur l’insistance de leur seigneur, de leur donner sa fille aînée. (Vv. 2669-2680.) L’empereur fut satisfait de cette demande et leur donna volontiers sa fille ; car en agissant ainsi, il ne se dégradait pas ni ne diminuait en rien son honneur. Mais il dit qu’il l’avait promise au duc de Saxe, et qu’ils ne pourraient pas l’emmener à moins que l’empereur ne vienne avec une grande armée, afin que le duc ne puisse lui causer aucun mal ou dommage sur le chemin du retour.
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(Vv. 2681-2706.) Lorsque les messagers entendirent la réponse de l’empereur, ils prirent congé et partirent. Ils retournèrent auprès de leur seigneur et lui rapportèrent la réponse. L’empereur choisit alors un groupe d’hommes parmi les chevaliers les plus expérimentés qu’il put trouver, et emmena avec lui son neveu, pour le bien duquel il avait juré de ne jamais prendre d’épouse ; mais il ne respecterait pas ce vœu s’il pouvait atteindre Cologne. Un jour, il quitta la Grèce et s’approcha de l’Allemagne, déterminé à prendre une épouse malgré toutes les critiques et reproches ; mais son honneur en serait terni. Arrivé à Cologne, il découvrit que l’empereur avait rassemblé toute sa cour pour une fête. Lorsque le groupe de Grecs arriva à Cologne, il y avait un tel nombre de Grecs et d’Allemands qu’il fallut loger plus de soixante mille d’entre eux hors de la ville.
(Vv. 2707-2724.) La foule était immense, et la joie des deux empereurs fut grande lorsqu’ils se rencontrèrent. Lorsque les barons furent réunis dans le vaste palais, l’empereur fit appeler sa charmante fille. La jeune fille n’hésita pas et entra aussitôt dans le palais. Le Créateur l’avait faite très belle et gracieuse, et il lui plaisait d’éveiller l’admiration des gens. Dieu, qui l’avait créée, n’a jamais donné à l’homme de mots capables d’exprimer pleinement une telle beauté.
(Vv. 2725-2760.) Le nom de la jeune fille était Phénix, et cela avait une bonne raison : car si l’oiseau phénix est unique en tant que le plus beau de tous les oiseaux, Phénix, à mon avis, n’avait pas d’égale en beauté. C’était un tel miracle et une telle merveille que la nature ne put jamais en créer une autre semblable. Pour être plus bref, je ne décrirai pas par des mots ses bras, son corps, sa tête et ses mains ; car même si je vivais mille ans et que ma compétence doublait chaque jour, je passerais tout mon temps à essayer de décrire fidèlement sa beauté. Je sais très bien que, si j’essayais, je gaspillerais mon énergie en vain : ce ne serait qu’un gaspillage d’énergie. La jeune fille se hâta d’entrer dans le palais, la tête découverte et le visage sans voile ; la splendeur de sa beauté éclairait le palais plus intensément que quatre carbuncules ne l’auraient fait. Cligés se tenait là, sans son manteau, en présence de son oncle. Dehors, il faisait un peu sombre, mais lui et la jeune fille étaient si beaux qu’un rayon de lumière émanait de leur beauté, illuminant le palais, tout comme le soleil du matin brille clairement et rougeâtrement.
(Vv. 2761-2792.) J’aimerais tenter, en quelques mots seulement, de décrire la beauté de Cligés. Il était à l’apogée de sa jeunesse, ayant alors presque quinze ans.
(Vv. 2707-2724.) La foule était immense, et la joie des deux empereurs fut grande lorsqu’ils se rencontrèrent. Lorsque les barons furent réunis dans le vaste palais, l’empereur fit appeler sa charmante fille. La jeune fille n’hésita pas et entra aussitôt dans le palais. Le Créateur l’avait faite très belle et gracieuse, et il lui plaisait d’éveiller l’admiration des gens. Dieu, qui l’avait créée, n’a jamais donné à l’homme de mots capables d’exprimer pleinement une telle beauté.
(Vv. 2725-2760.) Le nom de la jeune fille était Phénix, et cela avait une bonne raison : car si l’oiseau phénix est unique en tant que le plus beau de tous les oiseaux, Phénix, à mon avis, n’avait pas d’égale en beauté. C’était un tel miracle et une telle merveille que la nature ne put jamais en créer une autre semblable. Pour être plus bref, je ne décrirai pas par des mots ses bras, son corps, sa tête et ses mains ; car même si je vivais mille ans et que ma compétence doublait chaque jour, je passerais tout mon temps à essayer de décrire fidèlement sa beauté. Je sais très bien que, si j’essayais, je gaspillerais mon énergie en vain : ce ne serait qu’un gaspillage d’énergie. La jeune fille se hâta d’entrer dans le palais, la tête découverte et le visage sans voile ; la splendeur de sa beauté éclairait le palais plus intensément que quatre carbuncules ne l’auraient fait. Cligés se tenait là, sans son manteau, en présence de son oncle. Dehors, il faisait un peu sombre, mais lui et la jeune fille étaient si beaux qu’un rayon de lumière émanait de leur beauté, illuminant le palais, tout comme le soleil du matin brille clairement et rougeâtrement.
(Vv. 2761-2792.) J’aimerais tenter, en quelques mots seulement, de décrire la beauté de Cligés. Il était à l’apogée de sa jeunesse, ayant alors presque quinze ans.
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Âge. Il était plus beau et plus charmant que Narcisse, qui vit son reflet dans une source sous le orme ; en le voyant, il l’aima tellement qu’il mourut, dit-on, parce qu’il ne pouvait l’obtenir. Narcisse était beau, mais peu sensé ; mais de même que l’or fin surpasse le cuivre, Cligés était doté d’une sagesse supérieure, et pourtant je n’ai pas encore tout dit. Ses cheveux semblaient faits d’or fin, et son visage avait une teinte rose fraîche. Il avait un nez bien formé et une bouche gracieuse ; quant à sa stature, elle suivait le meilleur modèle de la Nature, car en lui, celle-ci avait réuni des dons qu’elle a coutume de disperser partout. La Nature fut si généreuse envers lui qu’elle lui donna tout ce qu’elle pouvait, et le rassembla en un seul être. Tel était Cligés, qui combinait bon sens et beauté, générosité et force. Il possédait à la fois la vigueur et la ruse ; il savait plus de choses sur l’escrime et l’arc que Tristan, neveu du roi Marc, et davantage sur les oiseaux et les chiens que lui. Chez Cligés, rien de bon ne manquait.
(Vv. 2793-2870.) Cligés se tenait devant son oncle, dans toute sa beauté, et ceux qui ne savaient pas qui il était le regardaient avec une curiosité avide. D’un autre côté, ceux qui ne connaissaient pas la jeune fille ressentaient également de l’intérêt : ils la contemplaient avec étonnement. Mais Cligés, sous l’emprise de l’amour, posait furtivement ses yeux sur elle, puis les retirait avec tant de discrétion que personne ne pouvait lui reprocher son manque de prudence. Il regardait la jeune fille avec insouciance, sans remarquer qu’elle lui rendait la pareille. Sans chercher à le flatter, mais par amour sincère, elle lui offrait ses yeux et retenait les siens. Ce troc lui semblait bon, et lui aurait semblé encore meilleur si elle avait su quelque chose à son sujet. Mais elle ne savait rien, si ce n’est qu’il était beau, et que, si jamais elle devait aimer quelqu’un pour sa beauté, elle n’avait pas besoin de chercher ailleurs pour lui donner son cœur. Elle lui confia la possession de ses yeux et de son cœur, et il lui promit en retour les siens. Promettre ? Plutôt les donner entièrement. Donner ? Non, par ma foi, je mens ; car personne ne peut donner son cœur. Je dois l’exprimer autrement. Je ne dirai pas, comme certains l’ont fait, qu’il y a deux cœurs dans un seul corps, car cela n’a même pas l’apparence de la vérité : il ne peut y avoir deux cœurs dans un seul corps ; et même s’ils pouvaient être ainsi unis, cela ne semblerait jamais vrai. Mais si vous voulez bien écouter mes paroles, je pourrai expliquer comment deux cœurs forment un seul sans pour autant se confondre. Ils ne sont unis qu’en ce sens que le désir de chacun passe de l’un à l’autre, formant ainsi un désir commun ; et à cause de cette harmonie de désirs, certains disent que chacun possède les deux cœurs ; mais un cœur ne peut être en deux endroits.
(Vv. 2793-2870.) Cligés se tenait devant son oncle, dans toute sa beauté, et ceux qui ne savaient pas qui il était le regardaient avec une curiosité avide. D’un autre côté, ceux qui ne connaissaient pas la jeune fille ressentaient également de l’intérêt : ils la contemplaient avec étonnement. Mais Cligés, sous l’emprise de l’amour, posait furtivement ses yeux sur elle, puis les retirait avec tant de discrétion que personne ne pouvait lui reprocher son manque de prudence. Il regardait la jeune fille avec insouciance, sans remarquer qu’elle lui rendait la pareille. Sans chercher à le flatter, mais par amour sincère, elle lui offrait ses yeux et retenait les siens. Ce troc lui semblait bon, et lui aurait semblé encore meilleur si elle avait su quelque chose à son sujet. Mais elle ne savait rien, si ce n’est qu’il était beau, et que, si jamais elle devait aimer quelqu’un pour sa beauté, elle n’avait pas besoin de chercher ailleurs pour lui donner son cœur. Elle lui confia la possession de ses yeux et de son cœur, et il lui promit en retour les siens. Promettre ? Plutôt les donner entièrement. Donner ? Non, par ma foi, je mens ; car personne ne peut donner son cœur. Je dois l’exprimer autrement. Je ne dirai pas, comme certains l’ont fait, qu’il y a deux cœurs dans un seul corps, car cela n’a même pas l’apparence de la vérité : il ne peut y avoir deux cœurs dans un seul corps ; et même s’ils pouvaient être ainsi unis, cela ne semblerait jamais vrai. Mais si vous voulez bien écouter mes paroles, je pourrai expliquer comment deux cœurs forment un seul sans pour autant se confondre. Ils ne sont unis qu’en ce sens que le désir de chacun passe de l’un à l’autre, formant ainsi un désir commun ; et à cause de cette harmonie de désirs, certains disent que chacun possède les deux cœurs ; mais un cœur ne peut être en deux endroits.
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Chacun garde toujours son propre cœur, bien que le désir soit partagé par les deux,
tout comme de nombreux hommes différents peuvent chanter une chanson ou une mélodie en chœur. Par cette comparaison, je prouve qu’il ne suffit pas, pour qu’un seul corps contienne deux cœurs, de connaître le souhait de l’autre, ni même de savoir ce que l’un aime et ce qu’il hait ; tout comme des voix entendues ensemble semblent se fondre en une seule, mais ne proviennent pas toutes d’une seule bouche, il en va de même pour un corps qui ne peut contenir qu’un seul cœur. Mais il n’est pas besoin d’autres arguments, car d’autres affaires m’appellent. Je dois maintenant parler de la jeune fille et de Cligés, et vous entendrez parler du duc de Saxe, qui a envoyé à Cologne un jeune neveu à lui. Ce jeune homme informe l’empereur que son oncle, le duc, lui fait savoir qu’il ne doit pas espérer de paix ni de réconciliation avec lui, à moins qu’il ne lui envoie sa fille, et que celui qui a l’intention de l’emporter avec lui ferait mieux de ne pas partir, car il trouvera la route occupée et bien défendue, à moins que la jeune fille ne soit livrée.
(Vv. 2871-3010.) Le jeune homme transmit son message avec aisance, sans orgueil ni insulte. Mais il ne trouva ni chevalier ni empereur prêt à lui répondre. Voyant qu’ils restaient tous silencieux et le traitaient avec mépris, il quitta la cour dans un état d’indignation. Mais la jeunesse et le désir d’entreprendre des exploits poussèrent Cligés à le défier au combat alors qu’il partait. Pour ce duel, ils montèrent sur leurs chevaux : trois cents de chaque côté, donc égaux en force. Tout le palais fut complètement vidé de chevaliers et de dames, qui montèrent sur les balcons, les remparts et les fenêtres pour voir et observer ceux qui allaient se battre. Même la jeune fille, dont la volonté avait été soumise par l’Amour, chercha un endroit d’où elle pourrait voir. Elle prit place près d’une fenêtre, où elle s’assit avec grande joie, car de là elle pouvait apercevoir celui qu’elle gardait secrètement dans son cœur, sans vouloir le faire partir ; car elle n’aimerait jamais aucun autre homme. Mais elle ne connaît ni son nom, ni qui il est, ni quelle est sa race ; car il n’est pas convenable de poser des questions ; mais elle aspire à entendre des nouvelles qui apporteraient de la joie à son cœur. Elle regarde par la fenêtre les boucliers aux couleurs dorées, et elle observe ceux qui portent ces boucliers autour du cou, tandis qu’ils se préparent au combat. Mais toutes ses pensées et tous ses regards se portent bientôt sur un seul objet, et elle reste indifférente aux autres. Où que Cligés aille, elle cherche à le suivre du regard. Et lui, à son tour, fait de son mieux pour elle, combattant ouvertement, afin qu’elle entende au moins dire qu’il est courageux et très habile : ainsi, elle sera contrainte de louer son audace. Il attaque le neveu du duc, qui brisait de nombreuses lances et mettait sérieusement en difficulté…
tout comme de nombreux hommes différents peuvent chanter une chanson ou une mélodie en chœur. Par cette comparaison, je prouve qu’il ne suffit pas, pour qu’un seul corps contienne deux cœurs, de connaître le souhait de l’autre, ni même de savoir ce que l’un aime et ce qu’il hait ; tout comme des voix entendues ensemble semblent se fondre en une seule, mais ne proviennent pas toutes d’une seule bouche, il en va de même pour un corps qui ne peut contenir qu’un seul cœur. Mais il n’est pas besoin d’autres arguments, car d’autres affaires m’appellent. Je dois maintenant parler de la jeune fille et de Cligés, et vous entendrez parler du duc de Saxe, qui a envoyé à Cologne un jeune neveu à lui. Ce jeune homme informe l’empereur que son oncle, le duc, lui fait savoir qu’il ne doit pas espérer de paix ni de réconciliation avec lui, à moins qu’il ne lui envoie sa fille, et que celui qui a l’intention de l’emporter avec lui ferait mieux de ne pas partir, car il trouvera la route occupée et bien défendue, à moins que la jeune fille ne soit livrée.
(Vv. 2871-3010.) Le jeune homme transmit son message avec aisance, sans orgueil ni insulte. Mais il ne trouva ni chevalier ni empereur prêt à lui répondre. Voyant qu’ils restaient tous silencieux et le traitaient avec mépris, il quitta la cour dans un état d’indignation. Mais la jeunesse et le désir d’entreprendre des exploits poussèrent Cligés à le défier au combat alors qu’il partait. Pour ce duel, ils montèrent sur leurs chevaux : trois cents de chaque côté, donc égaux en force. Tout le palais fut complètement vidé de chevaliers et de dames, qui montèrent sur les balcons, les remparts et les fenêtres pour voir et observer ceux qui allaient se battre. Même la jeune fille, dont la volonté avait été soumise par l’Amour, chercha un endroit d’où elle pourrait voir. Elle prit place près d’une fenêtre, où elle s’assit avec grande joie, car de là elle pouvait apercevoir celui qu’elle gardait secrètement dans son cœur, sans vouloir le faire partir ; car elle n’aimerait jamais aucun autre homme. Mais elle ne connaît ni son nom, ni qui il est, ni quelle est sa race ; car il n’est pas convenable de poser des questions ; mais elle aspire à entendre des nouvelles qui apporteraient de la joie à son cœur. Elle regarde par la fenêtre les boucliers aux couleurs dorées, et elle observe ceux qui portent ces boucliers autour du cou, tandis qu’ils se préparent au combat. Mais toutes ses pensées et tous ses regards se portent bientôt sur un seul objet, et elle reste indifférente aux autres. Où que Cligés aille, elle cherche à le suivre du regard. Et lui, à son tour, fait de son mieux pour elle, combattant ouvertement, afin qu’elle entende au moins dire qu’il est courageux et très habile : ainsi, elle sera contrainte de louer son audace. Il attaque le neveu du duc, qui brisait de nombreuses lances et mettait sérieusement en difficulté…
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Les Grecs. Mais Cligés, mécontent de cela, s’agrippe fermement à ses étriers et se précipite pour le frapper si vite que, malgré lui, il dut quitter les rênes. Lorsqu’il se releva, le tumulte fut grand ; car le jeune homme se leva à son tour et monta à cheval, pensant venger sa honte. Mais beaucoup tombent dans une honte encore plus grande lorsqu’ils cherchent à venger leur humiliation dès qu’ils en ont l’occasion. Le jeune homme se jette sur Cligés, qui abaisse sa lance pour l’affronter et le pousse avec une telle force qu’il le renverse à nouveau au sol. Sa honte est alors doublée, et tous ses suivants sont consternés, car ils ne peuvent en aucun cas quitter le champ honorablement ; aucun d’eux n’est assez vaillant pour rester en selle lorsque la lance de Cligés le frappe. Mais ceux de Germanie et les Grecs sont ravis de voir leur camp repousser les Saxons, qui battent en retraite, confus. Ils les poursuivent avec moquerie jusqu’à ce qu’ils les atteignent près d’un ruisseau, où ils les poussent à y plonger. Dans la partie la plus profonde du gué, Cligés fait tomber à terre le neveu du duc ainsi que beaucoup de ses hommes, qui s’enfuient, affligés par leur honte et leur désarroi. Mais Cligés, vainqueur une deuxième fois, revint joyeux et entra par une porte située près de l’appartement de la jeune fille ; et alors qu’il passait par cette porte, elle exigea en paiement un regard tendre, qu’il lui accorda dès que leurs yeux se rencontrèrent. Ainsi, la jeune fille fut soumise par l’homme. Mais il n’y a pas un seul Germanien, des plaines ou des montagnes, doté de la parole, qui ne s’écrie : « Dieu ! qui est donc celui en qui brille une telle beauté ? Dieu ! comment se fait-il qu’il ait obtenu si soudainement un tel succès ? » Ainsi, l’un après l’autre, on demande : « Qui est ce jeune homme, dis-je ? » Bientôt, toute la ville connaît son nom, celui de son père, ainsi que la promesse que l’empereur lui avait faite. On en parla tant et si fort que la nouvelle parvint aux oreilles de celle qui se réjouit intérieurement, car elle ne pouvait plus dire que l’Amour s’était moqué d’elle, ni avoir de raison de se plaindre. En effet, l’Amour l’avait poussée à donner son cœur au plus beau, au plus courtois et au plus vaillant des hommes qu’on puisse trouver. Mais il fallait user de quelque force si elle voulait s’emparer de celui qui n’était pas libre de suivre sa volonté. Cela la rendait anxieuse et troublée. Car elle n’avait personne avec qui consulter au sujet de celui qu’elle désirait ardemment, et devait se consumer en pensées et en veilles. Ces soucis l’affectèrent tellement qu’elle perdit son teint et devint pâle, et il devint évident pour tous que cette pâleur signifiait un désir non satisfait. Elle jouait moins qu’auparavant, riait moins et perdait sa gaieté. Mais elle cachait ses tracas et les dissimulait, si quelqu’un demandait ce
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Sa maladie est… La vieille nourrice s’appelait Thessala ; elle était experte en nécromancie, ayant été née en Thessalie, où l’on enseigne et pratique les sorts diaboliques ; car les femmes de ce pays exécutent de nombreux sorts et rites mystiques.
(Vv. 3011-3062.) Thessala vit pâle et blême celle que l’Amour tient prisonnière, et elle lui adressa ainsi ces paroles de conseil : « Dieu ! dit-elle, êtes-vous ensorcelée, ma chère dame, pour que votre visage soit si pâle ? Je me demande quelle est votre affliction. Dites-moi, si vous le pouvez, où cette douleur vous atteint le plus, car si quelqu’un peut vous guérir, vous pouvez compter sur moi pour vous rendre la santé. Je peux guérir l’hydropisie, la goutte, la angine et l’asthme ; je suis si experte dans l’examen de l’urine et du pouls que vous n’avez pas besoin de consulter un autre médecin. Et j’ose dire que je sais plus que Médée elle-même connaissait des enchantements et des sorts dont les essais ont prouvé la vérité. Je ne vous en ai jamais parlé, bien que je me sois occupée de vous toute votre vie ; et maintenant je n’en parlerais pas si je ne voyais pas clairement que vous êtes si affligée que vous avez besoin de mes soins. Ma dame, il vaudrait mieux que vous me disiez quelle est votre maladie avant que son emprise ne s’aggrave. L’empereur vous a confiée à moi afin que je m’occupe de vous, et ma dévotion a été telle que je vous ai gardée saine et sauve. Maintenant, tous mes efforts seront vains si je ne soulage pas cette maladie. Faites attention à ne pas me cacher s’il s’agit d’une maladie ou de quelque chose d’autre. » La jeune fille n’ose pas révéler ouvertement tout le désir qui la consume, de peur d’être désapprouvée et blâmée. Et lorsqu’elle entend et comprend comment Thessala se vante et se considère comme experte en enchantements, sorts et potions, elle décide de lui dire la cause de son visage pâle et sans couleur ; mais d’abord, elle lui promet de garder le secret et de ne jamais aller à l’encontre de sa volonté.
(Vv. 3063-3216.) « Nourrice, dit-elle, je croyais vraiment ne ressentir aucune douleur, mais bientôt je sentirai autrement. Car dès que je commence à y penser, je ressens une grande douleur et je suis abattue. Mais quand on n’a aucune expérience, comment peut-on savoir ce qui est maladie et ce qui est santé ? Ma maladie est différente de toutes les autres ; car lorsque je veux en parler, cela me cause à la fois joie et douleur, si heureuse je suis dans mon tourment. Et s’il est possible que la maladie apporte du plaisir, alors mon chagrin et ma joie ne font qu’un, et c’est dans ma maladie que réside ma santé. Je ne sais donc pas pourquoi je me plains, car je ne sais pas d’où vient mon tourment, à moins que ce ne soit dû à mon désir. Peut-être est-ce mon désir qui est ma maladie, mais j’y trouve tant de joie que la souffrance qu’il me cause est source de gratitude, et il y a tant de contentement dans ma douleur qu’il est doux de souffrir ainsi. Nourrice Thessala,
(Vv. 3011-3062.) Thessala vit pâle et blême celle que l’Amour tient prisonnière, et elle lui adressa ainsi ces paroles de conseil : « Dieu ! dit-elle, êtes-vous ensorcelée, ma chère dame, pour que votre visage soit si pâle ? Je me demande quelle est votre affliction. Dites-moi, si vous le pouvez, où cette douleur vous atteint le plus, car si quelqu’un peut vous guérir, vous pouvez compter sur moi pour vous rendre la santé. Je peux guérir l’hydropisie, la goutte, la angine et l’asthme ; je suis si experte dans l’examen de l’urine et du pouls que vous n’avez pas besoin de consulter un autre médecin. Et j’ose dire que je sais plus que Médée elle-même connaissait des enchantements et des sorts dont les essais ont prouvé la vérité. Je ne vous en ai jamais parlé, bien que je me sois occupée de vous toute votre vie ; et maintenant je n’en parlerais pas si je ne voyais pas clairement que vous êtes si affligée que vous avez besoin de mes soins. Ma dame, il vaudrait mieux que vous me disiez quelle est votre maladie avant que son emprise ne s’aggrave. L’empereur vous a confiée à moi afin que je m’occupe de vous, et ma dévotion a été telle que je vous ai gardée saine et sauve. Maintenant, tous mes efforts seront vains si je ne soulage pas cette maladie. Faites attention à ne pas me cacher s’il s’agit d’une maladie ou de quelque chose d’autre. » La jeune fille n’ose pas révéler ouvertement tout le désir qui la consume, de peur d’être désapprouvée et blâmée. Et lorsqu’elle entend et comprend comment Thessala se vante et se considère comme experte en enchantements, sorts et potions, elle décide de lui dire la cause de son visage pâle et sans couleur ; mais d’abord, elle lui promet de garder le secret et de ne jamais aller à l’encontre de sa volonté.
(Vv. 3063-3216.) « Nourrice, dit-elle, je croyais vraiment ne ressentir aucune douleur, mais bientôt je sentirai autrement. Car dès que je commence à y penser, je ressens une grande douleur et je suis abattue. Mais quand on n’a aucune expérience, comment peut-on savoir ce qui est maladie et ce qui est santé ? Ma maladie est différente de toutes les autres ; car lorsque je veux en parler, cela me cause à la fois joie et douleur, si heureuse je suis dans mon tourment. Et s’il est possible que la maladie apporte du plaisir, alors mon chagrin et ma joie ne font qu’un, et c’est dans ma maladie que réside ma santé. Je ne sais donc pas pourquoi je me plains, car je ne sais pas d’où vient mon tourment, à moins que ce ne soit dû à mon désir. Peut-être est-ce mon désir qui est ma maladie, mais j’y trouve tant de joie que la souffrance qu’il me cause est source de gratitude, et il y a tant de contentement dans ma douleur qu’il est doux de souffrir ainsi. Nourrice Thessala,
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Dis-moi la vérité, n’est-ce pas là une maladie trompeuse, qui cherche à me charmer et à me tourmenter en même temps ? Je ne vois pas comment je peux savoir s’il s’agit d’une maladie ou non. Infirmière, dis-moi maintenant son nom, sa nature et ses caractéristiques. Mais sache bien que je n’ai aucune envie d’en être guérie, car ma souffrance m’est très chère. Thessala, qui était très sage en matière d’amour et de ses symptômes, sait pertinemment, d’après ce qu’elle entend, que c’est l’amour qui la tourmente ; les termes tendres et affectueux qu’elle emploie en sont la preuve certaine, car toutes les autres misères sont difficiles à supporter, sauf celle qui vient de l’amour ; mais l’amour transforme son amertume en douceur et en joie, pour ensuite souvent les transformer à nouveau. L’infirmière, experte en la matière, lui répond ainsi : « N’aie pas peur, car je te dirai immédiatement le nom de ta maladie. Tu m’as dit, je crois, que la douleur que tu ressens semble plutôt être de la joie et de la santé : c’est bien là la nature de la maladie d’amour, car en elle aussi il y a joie et bonheur. Tu es donc amoureuse, comme je peux te le prouver, car je ne trouve de plaisir dans aucune autre maladie que dans l’amour. Toutes les autres maladies sont toujours mauvaises et horribles, mais l’amour est doux et paisible. Tu es amoureuse ; j’en suis sûre, et je ne vois rien de mal à cela. Mais je trouverais cela très mal si, par quelque folie enfantine, tu cachais ton cœur à moi. » « Infirmière, il n’est pas nécessaire que vous parliez ainsi. Mais d’abord, je dois être absolument certaine que, sous aucun prétexte, vous n’en parlerez à personne. » « Ma dame, les vents eux-mêmes en parleront avant moi sans votre permission, et je vous donne ma parole de favoriser vos désirs afin que vous puissiez avoir confiance en ce que votre joie sera réalisée grâce à mes services. » « Dans ce cas, infirmière, je serai guérie. Mais l’empereur veut me marier, c’est pourquoi je suis triste et affligée ; car celui qui a conquis mon cœur est le neveu de celui que je dois épouser. Et bien qu’il puisse trouver de la joie en moi, ma joie est perdue à jamais, et il n’y a aucun répit possible. Je préférerais être déchirée en morceaux plutôt que de voir les gens parler de nous comme ils parlent des amours d’Iseut et de Tristan ; on raconte tant d’histoires indécentes que j’aurais honte de les mentionner. Je ne pourrais jamais m’habituer à mener la vie qu’a menée Iseut. Un tel amour que le sien était bien trop vil ; car son corps appartenait à deux hommes, tandis que son cœur était possédé par un seul. Ainsi, toute sa vie fut-elle consacrée à refuser ses faveurs à l’un comme à l’autre. Mais le mien est fixé sur un seul objet, et sous aucun prétexte mon corps et mon cœur ne seront partagés. Mon corps ne sera jamais divisé entre deux personnes. Celui qui a le cœur a aussi le corps, et peut demander aux autres de s’éloigner. Mais je ne comprends pas comment celui que j’aime pourrait avoir mon corps, alors que mon père me donne à un autre, et je n’ose pas résister à sa volonté. Et quand cet autre… »
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Seigneur de mon corps, s’il fait quelque chose qui ne me plaît pas, il n’est pas juste de ma part d’appeler quelqu’un à mon secours. De plus, cet homme ne peut pas épouser une femme sans rompre sa promesse ; car, à moins qu’une injustice ne soit commise, Cligés doit hériter de l’empire après la mort de son oncle. Mais vous m’ seriez d’une grande aide si vous étiez assez habile pour empêcher celui à qui je suis promise d’avoir le moindre droit sur moi. Ô nourrice, faites tout votre possible pour qu’il ne rompe pas la promesse qu’il a faite au père de Cligés, lorsqu’il lui a juré solennellement de ne jamais prendre de femme en mariage. Car s’il m’épousait maintenant, sa promesse serait brisée. Mais Cligés m’est si cher que je préférerais être enterrée vivante plutôt que de le voir perdre, à cause de moi, ne serait-ce qu’un sou de la fortune qui lui revient de droit. Qu’aucun enfant ne naque jamais de moi pour causer son déshéritement ! Nourrice, faites de votre mieux, et je serai toujours votre esclave. Alors la nourrice lui dit qu’elle lancera tant de sorts, préparera tant de potions et d’enchantements que elle n’aura jamais à craindre ou à s’inquiéter au sujet de l’empereur, une fois qu’il aura bu la potion qu’elle lui donnera ; même lorsqu’ils seront ensemble et qu’elle sera à ses côtés, elle pourra être aussi en sécurité que si un mur les séparait. « Mais ne vous inquiétez pas, si, dans son sommeil, il joue avec vous, car lorsqu’il sera plongé dans le sommeil, il continuera à jouer avec vous, et il sera convaincu d’avoir eu des relations avec vous alors qu’il est parfaitement éveillé, sans penser que tout cela n’est qu’un rêve, une fiction ou une illusion. Ainsi, il jouera avec vous pendant son sommeil, tout en croyant être éveillé. » (Vv. 3217-3250.) La jeune fille est très heureuse et ravie de la gentillesse de la nourrice et de son offre d’aide. Sa nourrice lui insuffle de bonnes espérances par la promesse qu’elle fait et qu’elle s’engage à tenir ; avec ces espérances, elle compte obtenir ce qu’elle désire, malgré les retards fastidieux, car si la nature de Cligés est aussi noble qu’elle le pense, il ne peut manquer de prendre pitié d’elle lorsqu’il apprendra qu’elle l’aime et qu’elle s’est imposé la virginité afin de garantir son héritage. Ainsi, la jeune fille croit en sa nourrice et lui accorde toute sa confiance. Elles se promettent l’une à l’autre, et donnent leur parole que ce complot restera si secret qu’il ne sera jamais révélé. À ce moment-là, leur conversation s’arrête, et le lendemain matin, l’empereur convoque sa fille. Sur son ordre, elle va le voir. Mais pourquoi vous fatiguer avec des détails ? Les deux empereurs ont réglé la question de telle manière que le mariage a lieu, et la joie règne dans le palais. Mais je ne souhaite pas m’attarder à décrire tout cela en détail. Je préfère m’adresser à Thessala, tandis qu’elle prépare avec diligence ses potions.
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(Vv. 3251-3328.) Thessala infuse son breuvage, y ajoutant en abondance des épices pour le sucrer et l’adoucir. Après l’avoir bien battu et mélangé, elle le filtre pour en ôter toute amertume ou saveur âpre, car les épices qu’elle y met lui confèrent un parfum doux et agréable. Lorsque la potion fut prête, la journée touchait à sa fin ; les tables furent dressées pour le dîner, et les nappes étalées. Mais Thessala retarde le dîner, car elle doit découvrir par quel moyen et avec quel intermédiaire elle pourra faire servir la potion. Enfin, au moment du dîner, tous furent assis ; plus de six plats avaient déjà été servis, et Cligés servait derrière son oncle. En le regardant, Thessala se dit combien il négligeait ses propres intérêts et comment il contribuait ainsi à sa propre déshérence ; cette pensée la tourmentait et l’inquiétait. Alors, par bonté, elle conçut le plan de faire servir la potion par celui qui en tirerait à la fois joie et honneur. Thessala fit donc appeler Cligés ; lorsqu’il vint à elle, elle lui demanda pourquoi elle l’avait fait venir. « Ami », dit-elle, « je souhaite offrir à l’empereur, lors de ce repas, une boisson qu’il appréciera beaucoup ; je veux qu’il ne goûte aucune autre ce soir, ni au dîner ni avant de se coucher. Je pense qu’il ne pourra s’empêcher de l’apprécier, car il n’a jamais goûté de boisson meilleure ou qui ait coûté autant. Et je te préviens : prends bien soin que personne d’autre ne la boive, car il n’y en a que peu. De plus, je t’en prie, ne lui dis pas d’où elle vient ; dis-lui plutôt que tu l’as trouvée par hasard parmi les présents, que tu l’as goûtée toi-même et que tu as perçu dans l’air l’arôme des épices sucrées ; puis, voyant que le vin était parfaitement clair, tu l’as versé dans sa coupe. Si, par hasard, il demande des explications, tu pourras le rassurer avec cette réponse. Mais toi, n’aie aucun soupçon, après ce que je t’ai dit, car cette boisson est pure et bénéfique, pleine d’excellentes épices, et je pense qu’un jour elle pourrait t’apporter de la joie. » Lorsqu’il apprit qu’il en tirerait un avantage, il prit la potion et partit, ne sachant pas qu’elle pouvait être nocive. Il la plaça dans une coupe en cristal devant l’empereur, qui la prit sans poser de questions, faisant confiance à son neveu. Après avoir bu une grande gorgée de cette boisson, il ressentit aussitôt son effet, tandis qu’elle descendait de la tête au cœur, puis remontait du cœur à la tête, pénétrant chaque partie de son corps sans lui causer le moindre mal. Lorsqu’ils quittèrent les tables, l’empereur avait bu tant de cette boisson délicieuse qu’il ne pourrait jamais échapper à son influence. Chaque nuit, il dormirait sous son effet, et ses effets seraient tels qu’il croirait être éveillé alors qu’il serait profondément endormi.
(Vv. 3329-3394.) L’empereur a donc été trompé. De nombreux évêques et abbés étaient présents pour bénir et consacrer le lit nuptial. Lorsque vint le moment…
(Vv. 3329-3394.) L’empereur a donc été trompé. De nombreux évêques et abbés étaient présents pour bénir et consacrer le lit nuptial. Lorsque vint le moment…
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Venu pour se retirer, l’empereur, comme c’était son droit, s’allongea à côté de sa femme cette nuit-là.
« Comme c’était son droit » ; mais cette affirmation est imparfaite, car il ne la baisa ni ne la caressa, et pourtant ils reposèrent ensemble dans le même lit. Au début, la jeune fille tremblait de peur et d’anxiété, craignant que le philtre n’agisse pas. Mais celui-ci l’avait si bien dominé qu’il ne désirerait plus jamais ni elle ni aucune autre femme, sauf en rêve. Cependant, endormi, il aurait avec elle les plaisirs que l’on peut avoir en songe, et il croirait que ce rêve est réel. Néanmoins, elle reste sur ses gardes et, au début, se tient à distance de lui, de sorte qu’il ne peut l’approcher. Mais maintenant il doit absolument s’endormir ; alors il dort et rêve, bien que ses sens restent éveillés, et il s’efforce de gagner les faveurs de la jeune fille, tandis qu’elle, consciente du danger, défend sa virginité. Il la courtise, l’appelle tendrement sa bien-aimée, et croit la posséder, mais en vain. Pourtant, il se satisfait de cette illusion, embrassant, baisant et caressant une chose vide, voyant et parlant sans résultat, luttant et s’efforçant en vain. Assurément, le philtre avait été efficace pour ainsi le posséder et le dominer. Tous ses efforts sont vains, car il pense et est convaincu que la forteresse est conquise. C’est ce qu’il pense et ce en quoi il est persuadé, lorsqu’il cesse après ses tentatives infructueuses. Mais maintenant je peux dire une fois pour toutes que sa satisfaction n’a jamais dépassé cela. À de telles relations avec elle, il sera condamné à jamais, s’il parvient vraiment à l’amener dans son propre pays ; mais avant qu’il ne puisse la mettre en sécurité, je pense qu’il aura des ennuis. Car, pendant son voyage de retour, le duc à qui sa fiancée avait été promise apparaîtra sur les lieux. Le duc rassembla une armée nombreuse et garnit les frontières, tandis qu’à la cour il avait ses espions pour l’informer chaque jour des agissements et des préparatifs de l’empereur, de la durée de leur séjour et du chemin qu’ils comptaient emprunter pour revenir. L’empereur ne resta pas longtemps après le mariage et quitta Cologne de bonne humeur. L’empereur allemand l’accompagna avec une troupe nombreuse, craignant et redoutant la puissance du duc de Saxe.
(Vv. 3395-3424.) Les deux empereurs poursuivirent leur route jusqu’à être au-delà de Ratisbonne, où un soir ils campèrent dans une prairie au bord du Danube. Les Grecs étaient dans leurs tentes dans les champs bordant la Forêt-Noire. En face d’eux, les Saxons étaient installés, les espionnant. Le neveu du duc se tenait seul sur une colline, d’où il pouvait reconnaître les lieux afin de trouver l’occasion de causer quelque dommage à l’ennemi. De ce poste d’observation, il aperçut Cligés avec trois de ses jeunes hommes s’exerçant avec des lances et des boucliers, avides de combat.
« Comme c’était son droit » ; mais cette affirmation est imparfaite, car il ne la baisa ni ne la caressa, et pourtant ils reposèrent ensemble dans le même lit. Au début, la jeune fille tremblait de peur et d’anxiété, craignant que le philtre n’agisse pas. Mais celui-ci l’avait si bien dominé qu’il ne désirerait plus jamais ni elle ni aucune autre femme, sauf en rêve. Cependant, endormi, il aurait avec elle les plaisirs que l’on peut avoir en songe, et il croirait que ce rêve est réel. Néanmoins, elle reste sur ses gardes et, au début, se tient à distance de lui, de sorte qu’il ne peut l’approcher. Mais maintenant il doit absolument s’endormir ; alors il dort et rêve, bien que ses sens restent éveillés, et il s’efforce de gagner les faveurs de la jeune fille, tandis qu’elle, consciente du danger, défend sa virginité. Il la courtise, l’appelle tendrement sa bien-aimée, et croit la posséder, mais en vain. Pourtant, il se satisfait de cette illusion, embrassant, baisant et caressant une chose vide, voyant et parlant sans résultat, luttant et s’efforçant en vain. Assurément, le philtre avait été efficace pour ainsi le posséder et le dominer. Tous ses efforts sont vains, car il pense et est convaincu que la forteresse est conquise. C’est ce qu’il pense et ce en quoi il est persuadé, lorsqu’il cesse après ses tentatives infructueuses. Mais maintenant je peux dire une fois pour toutes que sa satisfaction n’a jamais dépassé cela. À de telles relations avec elle, il sera condamné à jamais, s’il parvient vraiment à l’amener dans son propre pays ; mais avant qu’il ne puisse la mettre en sécurité, je pense qu’il aura des ennuis. Car, pendant son voyage de retour, le duc à qui sa fiancée avait été promise apparaîtra sur les lieux. Le duc rassembla une armée nombreuse et garnit les frontières, tandis qu’à la cour il avait ses espions pour l’informer chaque jour des agissements et des préparatifs de l’empereur, de la durée de leur séjour et du chemin qu’ils comptaient emprunter pour revenir. L’empereur ne resta pas longtemps après le mariage et quitta Cologne de bonne humeur. L’empereur allemand l’accompagna avec une troupe nombreuse, craignant et redoutant la puissance du duc de Saxe.
(Vv. 3395-3424.) Les deux empereurs poursuivirent leur route jusqu’à être au-delà de Ratisbonne, où un soir ils campèrent dans une prairie au bord du Danube. Les Grecs étaient dans leurs tentes dans les champs bordant la Forêt-Noire. En face d’eux, les Saxons étaient installés, les espionnant. Le neveu du duc se tenait seul sur une colline, d’où il pouvait reconnaître les lieux afin de trouver l’occasion de causer quelque dommage à l’ennemi. De ce poste d’observation, il aperçut Cligés avec trois de ses jeunes hommes s’exerçant avec des lances et des boucliers, avides de combat.
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Choc des armes. S’il pouvait en avoir l’occasion, le neveu du duc attaquerait volontiers eux et leur causerait du mal. Partant avec cinq compagnons, il les cacha dans une vallée près d’un bois, de sorte que les Grecs ne les virent jamais jusqu’à ce qu’ils sortent de la vallée ; alors le neveu du duc lança une attaque et, frappant Cligés, le blessa légèrement au dos. Cligés, se baissant, évita la lance qui le frôla, ne subissant qu’une légère blessure.
(Vv. 3425-3570.) Lorsque Cligés sentit qu’il était blessé, il chargea le jeune homme et le frappa avec une telle force que sa lance lui pénétra complètement le cœur, le tuant sur-le-champ. Alors tous les Saxons, effrayés par lui, s’enfuirent à travers les bois. Et Cligés, ignorant l’embuscade, abandonna courageusement mais imprudemment ses compagnons pour les poursuivre jusqu’au lieu où les troupes du duc étaient rassemblées, prêtes à attaquer les Grecs. Seul, il poursuivit avec acharnement les jeunes gens, qui, désespérés à cause de leur seigneur qu’ils avaient perdu, coururent vers le duc et lui annoncèrent en pleurant la mort de son neveu. Le duc ne vit là aucune plaisanterie ; et, jurant par Dieu et tous ses saints qu’il ne connaîtrait ni joie ni fierté tant que le meurtrier de son neveu resterait en vie, il ajouta que quiconque lui apporterait sa tête deviendrait son ami et le servirait bien. Alors un chevalier se vanta qu’il lui présenterait la tête de Cligés s’il parvenait à trouver le coupable. Cligés suivit les jeunes hommes jusqu’à ce qu’il se retrouve parmi les Saxons, où il fut aperçu par celui qui s’était engagé à lui prendre la tête, qui partit aussitôt à sa poursuite. Mais Cligés, pressé de fuir ses ennemis, retourna là où il avait laissé ses compagnons ; il n’y trouva personne, car ils étaient retournés au camp pour raconter leur aventure. L’empereur ordonna alors de mettre les Grecs et les Germains en une même troupe. Bientôt, dans tout le camp, les chevaliers s’armaient et montaient à cheval. Pendant ce temps, Cligés était poursuivi avec acharnement par son ennemi, entièrement armé et coiffé de son casque. Cligés, qui n’avait jamais voulu être compté parmi les lâches et les pusillanimes, remarqua que son adversaire venait seul. D’abord, le chevalier le défia, l’appelant « camarade », incapable de cacher sa colère : « Jeune homme, » cria-t-il, « tu me laisseras ici un gage pour mon seigneur que tu as tué. Si je ne rapporte pas ta tête avec moi, je ne vauds pas un faux besant. Je dois en faire un cadeau au duc et je n’accepterai aucune autre rançon. En échange de son neveu, je ferai une restitution telle qu’il en tirera profit. » Cligés l’entendit le réprimander ainsi, avec audace et impudence. « Vassal, » dit-il, « sois sur tes gardes ! Car je défendrai ma
(Vv. 3425-3570.) Lorsque Cligés sentit qu’il était blessé, il chargea le jeune homme et le frappa avec une telle force que sa lance lui pénétra complètement le cœur, le tuant sur-le-champ. Alors tous les Saxons, effrayés par lui, s’enfuirent à travers les bois. Et Cligés, ignorant l’embuscade, abandonna courageusement mais imprudemment ses compagnons pour les poursuivre jusqu’au lieu où les troupes du duc étaient rassemblées, prêtes à attaquer les Grecs. Seul, il poursuivit avec acharnement les jeunes gens, qui, désespérés à cause de leur seigneur qu’ils avaient perdu, coururent vers le duc et lui annoncèrent en pleurant la mort de son neveu. Le duc ne vit là aucune plaisanterie ; et, jurant par Dieu et tous ses saints qu’il ne connaîtrait ni joie ni fierté tant que le meurtrier de son neveu resterait en vie, il ajouta que quiconque lui apporterait sa tête deviendrait son ami et le servirait bien. Alors un chevalier se vanta qu’il lui présenterait la tête de Cligés s’il parvenait à trouver le coupable. Cligés suivit les jeunes hommes jusqu’à ce qu’il se retrouve parmi les Saxons, où il fut aperçu par celui qui s’était engagé à lui prendre la tête, qui partit aussitôt à sa poursuite. Mais Cligés, pressé de fuir ses ennemis, retourna là où il avait laissé ses compagnons ; il n’y trouva personne, car ils étaient retournés au camp pour raconter leur aventure. L’empereur ordonna alors de mettre les Grecs et les Germains en une même troupe. Bientôt, dans tout le camp, les chevaliers s’armaient et montaient à cheval. Pendant ce temps, Cligés était poursuivi avec acharnement par son ennemi, entièrement armé et coiffé de son casque. Cligés, qui n’avait jamais voulu être compté parmi les lâches et les pusillanimes, remarqua que son adversaire venait seul. D’abord, le chevalier le défia, l’appelant « camarade », incapable de cacher sa colère : « Jeune homme, » cria-t-il, « tu me laisseras ici un gage pour mon seigneur que tu as tué. Si je ne rapporte pas ta tête avec moi, je ne vauds pas un faux besant. Je dois en faire un cadeau au duc et je n’accepterai aucune autre rançon. En échange de son neveu, je ferai une restitution telle qu’il en tirera profit. » Cligés l’entendit le réprimander ainsi, avec audace et impudence. « Vassal, » dit-il, « sois sur tes gardes ! Car je défendrai ma
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« La tête, et tu ne l’auras pas sans ma permission. » Alors l’attaque commence.
L’autre manqua son coup, tandis que Cligés le frappa avec une telle force que cheval et cavalier tombèrent ensemble en un seul amas. Le cheval s’abattit sur lui si lourdement qu’il lui brisa complètement une jambe. Cligés mit pied à terre dans la prairie et le désarma. Une fois qu’il l’eut désarmé, il s’empara de ses armes et trancha la tête de son ennemi avec l’épée qui venait d’appartenir à celui-ci. Après avoir détaché la tête, il la fixa solidement à la pointe de sa lance, pensant à l’offrir au duc, à qui son neveu avait promis de lui présenter la sienne s’il parvenait à le rencontrer au combat. Dès que Cligés eut mis le casque du mort, pris son bouclier, monté son destrier et laissé le sien errer librement pour effrayer les Grecs, il vit avancer plusieurs escadrons entiers de Grecs et de Germains, portant plus d’une centaine de bannières. Bientôt, les combats féroces et cruels entre Saxons et Grecs allaient commencer. Dès que Cligés vit ses hommes avancer, il se dirigea vers les Saxons, ses propres hommes le poursuivant avec acharnement, ne le reconnaissant pas sous son déguisement. Il n’est pas étonnant que son oncle soit dans le désespoir et la peur en voyant la tête qu’il emportait. Ainsi, toute l’armée le poursuivit rapidement, tandis que Cligés les guidait pour provoquer un combat, jusqu’à ce que les Saxons le voient approcher. Mais eux aussi furent complètement trompés par les armes dont il s’était armé et équipé. Il réussit à les tromper et à se moquer d’eux ; car le duc et tous les autres, en le voyant approcher avec sa lance baissée, crièrent : « Voici notre chevalier ! Sur la pointe de sa lance, il porte la tête de Cligés, et les Grecs le poursuivent avec acharnement ! » Alors, alors qu’ils donnaient du fouet à leurs chevaux, Cligés piqua des deux pour affronter les Saxons, se baissant sous son bouclier, la lance tendue avec la tête fixée dessus. Or, bien qu’il fût plus courageux qu’un lion, il n’était pas plus fort que n’importe quel autre homme. Les deux camps pensaient qu’il était mort ; tandis que les Saxons se réjouissaient, les Grecs et les Germains pleuraient. Mais bientôt la vérité éclaterait. Car Cligés ne resta plus tranquille : il se rua violemment sur un Saxon, le frappant de sa lance noircie à la tête et à la poitrine, si bien qu’il le fit perdre ses étriers, tout en criant à haute voix : « Frappez, messieurs, car je suis Cligés que vous cherchez. En avant, mes chevaliers vaillants et intrépides ! Que personne ne recule, car le premier tournoi est déjà gagné ! C’est un lâche qui ne goûte pas un tel mets. »
(Vv. 3571-3620.) La joie de l’empereur fut grande lorsqu’il entendit la voix de son neveu Cligés les appelant et les exhortant ; il fut grandement satisfait et consolé. Mais le duc est maintenant très contrarié en voyant qu’il est
L’autre manqua son coup, tandis que Cligés le frappa avec une telle force que cheval et cavalier tombèrent ensemble en un seul amas. Le cheval s’abattit sur lui si lourdement qu’il lui brisa complètement une jambe. Cligés mit pied à terre dans la prairie et le désarma. Une fois qu’il l’eut désarmé, il s’empara de ses armes et trancha la tête de son ennemi avec l’épée qui venait d’appartenir à celui-ci. Après avoir détaché la tête, il la fixa solidement à la pointe de sa lance, pensant à l’offrir au duc, à qui son neveu avait promis de lui présenter la sienne s’il parvenait à le rencontrer au combat. Dès que Cligés eut mis le casque du mort, pris son bouclier, monté son destrier et laissé le sien errer librement pour effrayer les Grecs, il vit avancer plusieurs escadrons entiers de Grecs et de Germains, portant plus d’une centaine de bannières. Bientôt, les combats féroces et cruels entre Saxons et Grecs allaient commencer. Dès que Cligés vit ses hommes avancer, il se dirigea vers les Saxons, ses propres hommes le poursuivant avec acharnement, ne le reconnaissant pas sous son déguisement. Il n’est pas étonnant que son oncle soit dans le désespoir et la peur en voyant la tête qu’il emportait. Ainsi, toute l’armée le poursuivit rapidement, tandis que Cligés les guidait pour provoquer un combat, jusqu’à ce que les Saxons le voient approcher. Mais eux aussi furent complètement trompés par les armes dont il s’était armé et équipé. Il réussit à les tromper et à se moquer d’eux ; car le duc et tous les autres, en le voyant approcher avec sa lance baissée, crièrent : « Voici notre chevalier ! Sur la pointe de sa lance, il porte la tête de Cligés, et les Grecs le poursuivent avec acharnement ! » Alors, alors qu’ils donnaient du fouet à leurs chevaux, Cligés piqua des deux pour affronter les Saxons, se baissant sous son bouclier, la lance tendue avec la tête fixée dessus. Or, bien qu’il fût plus courageux qu’un lion, il n’était pas plus fort que n’importe quel autre homme. Les deux camps pensaient qu’il était mort ; tandis que les Saxons se réjouissaient, les Grecs et les Germains pleuraient. Mais bientôt la vérité éclaterait. Car Cligés ne resta plus tranquille : il se rua violemment sur un Saxon, le frappant de sa lance noircie à la tête et à la poitrine, si bien qu’il le fit perdre ses étriers, tout en criant à haute voix : « Frappez, messieurs, car je suis Cligés que vous cherchez. En avant, mes chevaliers vaillants et intrépides ! Que personne ne recule, car le premier tournoi est déjà gagné ! C’est un lâche qui ne goûte pas un tel mets. »
(Vv. 3571-3620.) La joie de l’empereur fut grande lorsqu’il entendit la voix de son neveu Cligés les appelant et les exhortant ; il fut grandement satisfait et consolé. Mais le duc est maintenant très contrarié en voyant qu’il est
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trahi, à moins que sa force ne s’avère supérieure. Tandis qu’il rassemble ses troupes en lignes serrées, les Grecs font de même, et, les pressant de près, ils les attaquent et se jettent sur eux. De part et d’autre, les lances sont abaissées au moment où ils se rencontrent pour affronter l’ennemi. Au premier choc, les boucliers sont percés, les lances brisées, les ceintures coupées et les étriers rompus, tandis que les chevaux de ceux qui tombent au sol restent sans cavalier. Mais, quel que soit le comportement des autres, Cligés et le duc se rencontrent au cœur de la mêlée ; tenant leurs lances baissées, ils s’entre-attaquent sur les boucliers avec une telle violence que les lances solides et bien faites volent en éclats. Cligés était habile à cheval et restait droit sur son siège, sans trembler ni perdre son équilibre. Mais le duc avait perdu son assise et, malgré lui, lâchait les rênes. Cligés lutta pour le capturer et l’emporter avec lui, mais sa force ne suffit pas, car les Saxons se battaient autour de lui pour le sauver. Néanmoins, Cligés s’échappe du combat sans subir de dommage et avec un butin précieux : il s’empare du cheval du duc, blanc comme la laine, qui valait pour un gentilhomme plus que la fortune d’Octavien à Rome. C’était un cheval arabe. Les Grecs et les Germains furent ravis de voir Cligés sur une telle monture, car ils avaient déjà remarqué l’excellence et la beauté du cheval arabe. Mais ils n’étaient pas sur leurs gardes contre une embuscade ; et avant même qu’ils ne s’en rendent compte, de grands dommages seraient causés.
(Vv. 3621-3748.) Un espion vint trouver le duc, lui apportant de bonnes nouvelles. « Duc, dit l’espion, il ne reste personne dans tout le camp des Grecs capable de se défendre. Si vous me croyez, c’est maintenant le moment de saisir la fille de l’empereur, alors que les Grecs semblent absorbés par la bataille et le combat. Prêtez-moi cent de vos chevaliers, et je mettrai la jeune femme entre leurs mains. Par un vieux chemin isolé, je les guiderai avec tant de prudence qu’aucun homme de Germanie ne les verra ni ne les rencontrera, jusqu’à ce qu’ils puissent capturer la demoiselle dans sa tente et l’emporter facilement, sans rencontrer de résistance. » Le duc fut très satisfait. Il envoya cent chevaliers expérimentés avec l’espion, qui les conduisit avec tant de succès qu’ils emmenèrent la jeune fille captive sans avoir à user de force, car ils purent la séquestrer aisément. Après l’avoir emmenée à une certaine distance des tentes, ils la firent partir sous la garde de douze d’entre eux, qui ne l’accompagnèrent que sur une courte distance. Tandis que les douze menaient la jeune fille, les autres allèrent informer le duc du succès de leur mission. Désormais satisfait, le duc conclut immédiatement une trêve avec les Grecs jusqu’à la prochaine fois.
(Vv. 3621-3748.) Un espion vint trouver le duc, lui apportant de bonnes nouvelles. « Duc, dit l’espion, il ne reste personne dans tout le camp des Grecs capable de se défendre. Si vous me croyez, c’est maintenant le moment de saisir la fille de l’empereur, alors que les Grecs semblent absorbés par la bataille et le combat. Prêtez-moi cent de vos chevaliers, et je mettrai la jeune femme entre leurs mains. Par un vieux chemin isolé, je les guiderai avec tant de prudence qu’aucun homme de Germanie ne les verra ni ne les rencontrera, jusqu’à ce qu’ils puissent capturer la demoiselle dans sa tente et l’emporter facilement, sans rencontrer de résistance. » Le duc fut très satisfait. Il envoya cent chevaliers expérimentés avec l’espion, qui les conduisit avec tant de succès qu’ils emmenèrent la jeune fille captive sans avoir à user de force, car ils purent la séquestrer aisément. Après l’avoir emmenée à une certaine distance des tentes, ils la firent partir sous la garde de douze d’entre eux, qui ne l’accompagnèrent que sur une courte distance. Tandis que les douze menaient la jeune fille, les autres allèrent informer le duc du succès de leur mission. Désormais satisfait, le duc conclut immédiatement une trêve avec les Grecs jusqu’à la prochaine fois.
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Le jour même, les deux parties jurèrent la trêve. Les hommes du duc firent alors demi-tour, tandis que les Grecs se hâtèrent de retourner chacun dans sa tente. Mais Cligés resta seul, posté sur une petite colline d’où personne ne pouvait le voir, jusqu’à ce qu’il voie les douze hommes passer en emmenant celle qu’ils emportaient à toute vitesse. Assoiffé de gloire, Cligés partit sans tarder à leur poursuite ; car il pensait en lui-même, et son cœur lui disait, que leur fuite n’était pas sans raison. Dès qu’il les aperçut, il les talonna ; et lorsqu’ils le virent arriver, une idée stupide leur vint : « C’est le duc », dirent-ils, « qui vient. Arrêtons-nous un instant ; il a quitté ses troupes et nous poursuit seul à toute allure. » Chacun pensait ainsi. Ils voulaient tous faire demi-tour pour l’affronter, mais chacun souhaitait y aller seul. Pendant ce temps, Cligés devait descendre une vallée profonde entre deux montagnes. Il n’aurait jamais reconnu leurs armoiries s’ils ne étaient pas venus à sa rencontre ou s’ils ne l’avaient pas attendu. Six des douze vinrent à sa rencontre dans un affrontement qu’ils regrettèrent bientôt. Les six autres restèrent avec la jeune fille, la guidant doucement au pas ou à un trot léger. Quant aux six premiers, ils continuèrent à cheval rapidement, descendant la vallée, jusqu’à ce que celui qui avait le cheval le plus rapide l’atteigne le premier et crie à haute voix : « Salut, duc de Saxe ! Que Dieu te bénisse ! Duc, nous avons retrouvé ta dame. Les Grecs ne l’auront pas maintenant, car elle sera remise entre tes mains. » Lorsque Cligés entendit ces paroles criées par cet homme, son cœur ne fut pas joyeux ; il est plutôt étonnant qu’il n’ait pas perdu la tête. Jamais aucune bête sauvage — léopard, tigre ou lion —, en voyant ses petits capturés, ne fut aussi féroce et furieuse que Cligés, qui ne mettait aucune valeur à sa vie s’il abandonnait maintenant sa bien-aimée. Il préférait mourir plutôt que de ne pas la récupérer. Dans son désarroi, il ressentit une grande colère, qui lui donna le courage dont il avait besoin. Il poussa et talonna son étalon arabe, et se précipita pour assener au Saxon un tel coup sur son bouclier peint que, sans exagération, il fit sentir à ce dernier la pointe de sa lance. Cela donna confiance à Cligés. Il continua à pousser et à talonner son cheval arabe sur une distance supérieure à un acre avant de rencontrer le prochain Saxon, car ils arrivaient un par un, chacun sans crainte du sort de son prédécesseur, puisque Cligés les combattait un par un. En les affrontant ainsi individuellement, personne ne recevait l’aide d’un autre. Il se jeta sur le deuxième, qui, comme le premier, avait voulu lui annoncer sa propre malchance pour le réjouir. Mais Cligés n’avait aucune envie d’écouter ses paroles vaines. En plantant sa lance dans son corps de sorte que le sang jaillissait lorsqu’on la retirait, il lui ôta la vie ainsi que le don de la parole. Après ces deux-là, il rencontra le troisième, qui s’attendait à le trouver de bonne humeur et à le faire se réjouir de sa propre malchance.
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Encouragé par l’ardeur, il se précipita vers lui ; mais avant même qu’il ait le temps de dire un mot, Cligés enfonça sa lance jusqu’au milieu de son corps, le laissant inconscient au sol. Au quatrième, il assena un tel coup qu’il le fit s’évanouir sur le champ de bataille. Après le quatrième, il s’attaqua au cinquième, puis au sixième. Aucun d’eux ne put se défendre ; tous restèrent silencieux et muets. Il n’avait plus peur des autres et les poursuivit avec encore plus de vigueur, sans plus penser aux six hommes morts. (Vv. 3749-3816.) Ne se souciant plus d’eux, il commença à infliger honte et douleur à ceux qui emmenaient la jeune fille. Il les rattrapa et les attaqua avec une telle fureur que c’était comme un loup affamé sautant sur sa proie. Il sentit alors que son heure était venue : il pouvait enfin montrer ouvertement sa chevalerie et son courage devant celle qui était toute sa vie. Qu’il meure s’il ne la sauve pas ! Elle aussi était au bord de la mort à cause de l’anxiété pour lui, bien qu’elle ne sache pas qu’il était tout près. La lance au repos, Cligés lança une attaque qui lui plut beaucoup : il frappa d’abord un Saxon, puis un autre, et d’un seul assaut il les renversa tous deux au sol, au prix de sa propre lance. Tous deux tombèrent dans une grande détresse, blessés au corps, et ne purent se relever pour lui nuire. Les quatre autres, dans une fureur intense, attaquèrent Cligés ; mais il ne recula ni ne trembla, et ils ne purent le déloger de sa position. Tirant rapidement son épée acérée de son fourreau, afin de plaire à celle qui attendait son amour, il chargea un Saxon et, d’un coup de lame tranchante, lui coupa la tête et la moitié du cou : telle était la limite de sa pitié. Fenice, qui assiste à ce qui se passe, ne sait pas encore que c’est Cligés. Elle souhaite vraiment que ce soit lui, mais à cause du danger présent, elle se dit qu’elle ne voudrait pas qu’il soit là. Ainsi, elle montre doublement la dévotion d’une amoureuse, craignant à la fois sa mort et désirant qu’il obtienne cet honneur. Et Cligés, l’épée à la main, attaqua les trois autres, qui lui firent face avec bravoure et percèrent son bouclier. Mais ils ne purent l’atteindre ni percer les mailles de son haubert. Tout ce à quoi Cligés touchait ne pouvait résister à son coup et devait être fendu et déchiré ; car il se déplaçait plus vite qu’une toupie fouettée par un fouet. Le courage et l’amour, qui le tenaient captif, le rendaient avide de combat. Il pressa les Saxons si fort qu’il les laissa tous morts et vaincus, certains seulement blessés, d’autres morts — à l’exception d’un seul qu’il laissa s’enfuir, méprisant de le tuer lorsqu’il était seul à sa merci ; de plus, il voulait qu’il rapporte au duc cette défaite.
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la blessure qu’il avait subie. Mais avant que ce homme ne quitte Cligés, il le supplia de lui dire son nom, nom qu’il répéta plus tard au duc, provoquant ainsi sa fureur amère.
(V. 3817-3864.) Maintenant, la malchance s’était abattue sur le duc, qui était dans une grande détresse et tristesse. Et Cligés reprend Fenice, dont l’amour le tourmente et le perturbe. S’il ne lui avoue pas ses sentiments maintenant, l’amour restera longtemps son ennemi, ainsi que le sien, si elle garde le silence et ne prononce pas les mots qui pourraient lui apporter du bonheur ; car pour l’instant, chacun peut confier en secret à l’autre les pensées qui se trouvent dans son cœur. Mais ils craignent tant d’être rejetés qu’ils n’osent pas révéler leurs sentiments. De son côté, il craint qu’elle ne refuse son amour, tandis qu’elle aussi aurait parlé si elle n’avait pas eu peur d’être rejetée. Malgré cela, les yeux de chacun révèlent la pensée cachée, s’ils daignaient seulement prêter attention à cet indice. Ils communiquent par des regards, mais leurs langues sont si lâches qu’ils n’osent parler en aucune façon de l’amour qui les possède. Il n’est pas étonnant qu’elle hésite à commencer, car une jeune fille doit être simple et timide ; mais lui — pourquoi attend-il et se retient-il, alors qu’il était si audacieux pour elle tout à l’heure, mais qu’à présent, en sa présence, il est lâche ? Dieu ! D’où vient cette peur, de reculer devant une jeune fille solitaire, faible et timide, simple et douce ? C’est comme si je voyais un chien fuir devant un lièvre, un poisson poursuivre un castor, un agneau un loup, et une colombe un aigle. De même, le travailleur abandonnerait sa pioche avec laquelle il cherche à gagner sa vie, le faucon fuirait le canard, le gerfaut l’hirondelle, la perche le minois, et le cerf chasserait le lion, et tout serait inversé. Maintenant, je ressens en moi le désir de donner une raison pour laquelle il arrive aux vrais amants de perdre leur sens et leur audace pour exprimer ce qu’ils ont en tête lorsqu’ils ont du loisir, un endroit et du temps.
(V. 3865-3914.) Vous qui vous intéressez à l’art de l’Amour, qui maintenez fidèlement les coutumes et les usages de sa cour, qui n’avez jamais manqué d’obéir à ses lois, quelles que soient les conséquences, dites-moi s’il existe quelque chose de plaisant grâce à l’amour sans que nous ne tremblions et ne pâlissions. Si quelqu’un s’oppose à moi à ce sujet, je peux immédiatement réfuter son argument ; car celui qui ne pâlit pas et ne tremble pas, celui qui ne perd ni ses sens ni sa mémoire, tente de voler et d’obtenir par ruse ce qui ne lui appartient pas légitimement. Le serviteur qui ne craint pas son maître ne devrait pas rester à son service. Celui qui ne respecte pas son seigneur ne le craint pas, et celui qui ne le respecte pas ne l’aime pas vraiment, mais plutôt tente de
(V. 3817-3864.) Maintenant, la malchance s’était abattue sur le duc, qui était dans une grande détresse et tristesse. Et Cligés reprend Fenice, dont l’amour le tourmente et le perturbe. S’il ne lui avoue pas ses sentiments maintenant, l’amour restera longtemps son ennemi, ainsi que le sien, si elle garde le silence et ne prononce pas les mots qui pourraient lui apporter du bonheur ; car pour l’instant, chacun peut confier en secret à l’autre les pensées qui se trouvent dans son cœur. Mais ils craignent tant d’être rejetés qu’ils n’osent pas révéler leurs sentiments. De son côté, il craint qu’elle ne refuse son amour, tandis qu’elle aussi aurait parlé si elle n’avait pas eu peur d’être rejetée. Malgré cela, les yeux de chacun révèlent la pensée cachée, s’ils daignaient seulement prêter attention à cet indice. Ils communiquent par des regards, mais leurs langues sont si lâches qu’ils n’osent parler en aucune façon de l’amour qui les possède. Il n’est pas étonnant qu’elle hésite à commencer, car une jeune fille doit être simple et timide ; mais lui — pourquoi attend-il et se retient-il, alors qu’il était si audacieux pour elle tout à l’heure, mais qu’à présent, en sa présence, il est lâche ? Dieu ! D’où vient cette peur, de reculer devant une jeune fille solitaire, faible et timide, simple et douce ? C’est comme si je voyais un chien fuir devant un lièvre, un poisson poursuivre un castor, un agneau un loup, et une colombe un aigle. De même, le travailleur abandonnerait sa pioche avec laquelle il cherche à gagner sa vie, le faucon fuirait le canard, le gerfaut l’hirondelle, la perche le minois, et le cerf chasserait le lion, et tout serait inversé. Maintenant, je ressens en moi le désir de donner une raison pour laquelle il arrive aux vrais amants de perdre leur sens et leur audace pour exprimer ce qu’ils ont en tête lorsqu’ils ont du loisir, un endroit et du temps.
(V. 3865-3914.) Vous qui vous intéressez à l’art de l’Amour, qui maintenez fidèlement les coutumes et les usages de sa cour, qui n’avez jamais manqué d’obéir à ses lois, quelles que soient les conséquences, dites-moi s’il existe quelque chose de plaisant grâce à l’amour sans que nous ne tremblions et ne pâlissions. Si quelqu’un s’oppose à moi à ce sujet, je peux immédiatement réfuter son argument ; car celui qui ne pâlit pas et ne tremble pas, celui qui ne perd ni ses sens ni sa mémoire, tente de voler et d’obtenir par ruse ce qui ne lui appartient pas légitimement. Le serviteur qui ne craint pas son maître ne devrait pas rester à son service. Celui qui ne respecte pas son seigneur ne le craint pas, et celui qui ne le respecte pas ne l’aime pas vraiment, mais plutôt tente de
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le tromper et lui voler ce qui lui appartient. Le serviteur doit trembler de peur lorsque son maître l’appelle ou le convoque. Et quiconque se consacre à l’Amour le considère comme son seigneur et maître, et est tenu de lui rendre hommage, de le craindre beaucoup et de l’honorer, s’il veut être compté au nombre de ses fidèles. L’amour sans inquiétude ni peur est comme un feu sans flamme ni chaleur, un jour sans soleil, une brosse sans miel, un été sans fleurs, un hiver sans gel, un ciel sans lune, et un livre sans lettres. Telle est ma réfutation : car là où manque la peur, on ne peut parler d’amour. Quiconque veut aimer doit nécessairement ressentir de la peur, car sinon il ne peut être amoureux. Mais qu’il n’ait peur que de celle qu’il aime, et qu’à cause d’elle il soit courageux face à tous les autres. Alors, s’il garde un respect profond pour sa bien-aimée, Cligés n’a commis aucune faute. Néanmoins, il n’aurait pas manqué de lui parler aussitôt de son amour, quelles que fussent les conséquences, si elle n’avait pas été l’épouse de son oncle. Cela fait suppurer sa blessure, et cela le tourmente et le fait souffrir davantage, car il n’ose pas exprimer ce qu’il aimerait tant dire.
(Vv. 3915-3962.) Ainsi, ils retournent auprès de leur peuple, et s’ils parlent de quelque chose, ce n’est rien de très important. Chacun monté sur un cheval blanc, ils chevauchèrent rapidement vers le camp, plongé dans une grande tristesse. Tout l’armée est consumée par le chagrin, mais ils se trompent complètement en pensant que Cligés est mort : c’est pourquoi leur douleur est si amère et aiguë. Quant à Fenice, eux aussi sont désespérés, pensant ne jamais pouvoir la reconquérir. Ainsi, pour elle et pour lui, toute l’armée est dans une grande détresse. Mais bientôt, à leur retour, toute la situation changera ; car ils sont maintenant de nouveau arrivés au camp, et ont rapidement transformé la tristesse en joie. La joie revient et la tristesse s’enfuit. Toutes les troupes se rassemblent et sortent pour les accueillir. Les deux empereurs, ayant entendu le rapport concernant Cligés et la jeune fille, vont à leur rencontre avec des cœurs joyeux, et chacun attend avec impatience d’apprendre comment Cligés a retrouvé et sauvé l’impératrice. Cligés leur raconte, et tandis qu’ils écoutent, ils sont stupéfaits et louent haut et fort son courage et sa dévotion. Mais le duc, de son côté, est furieux, jurant et proclamant sa résolution de combattre Cligés en duel, s’il ose ; il sera convenu que si Cligés gagne le combat, l’empereur pourra partir sans obstacle et emmener librement la jeune fille avec lui, et s’il tue ou bat Cligés, qui lui a causé tant de tort, alors qu’il n’y ait ni trêve ni retard pour empêcher chacune des parties de faire de son mieux. C’est ce que souhaite le duc, et par l’intermédiaire d’un interprète qui connaissait à la fois le grec et le
(Vv. 3915-3962.) Ainsi, ils retournent auprès de leur peuple, et s’ils parlent de quelque chose, ce n’est rien de très important. Chacun monté sur un cheval blanc, ils chevauchèrent rapidement vers le camp, plongé dans une grande tristesse. Tout l’armée est consumée par le chagrin, mais ils se trompent complètement en pensant que Cligés est mort : c’est pourquoi leur douleur est si amère et aiguë. Quant à Fenice, eux aussi sont désespérés, pensant ne jamais pouvoir la reconquérir. Ainsi, pour elle et pour lui, toute l’armée est dans une grande détresse. Mais bientôt, à leur retour, toute la situation changera ; car ils sont maintenant de nouveau arrivés au camp, et ont rapidement transformé la tristesse en joie. La joie revient et la tristesse s’enfuit. Toutes les troupes se rassemblent et sortent pour les accueillir. Les deux empereurs, ayant entendu le rapport concernant Cligés et la jeune fille, vont à leur rencontre avec des cœurs joyeux, et chacun attend avec impatience d’apprendre comment Cligés a retrouvé et sauvé l’impératrice. Cligés leur raconte, et tandis qu’ils écoutent, ils sont stupéfaits et louent haut et fort son courage et sa dévotion. Mais le duc, de son côté, est furieux, jurant et proclamant sa résolution de combattre Cligés en duel, s’il ose ; il sera convenu que si Cligés gagne le combat, l’empereur pourra partir sans obstacle et emmener librement la jeune fille avec lui, et s’il tue ou bat Cligés, qui lui a causé tant de tort, alors qu’il n’y ait ni trêve ni retard pour empêcher chacune des parties de faire de son mieux. C’est ce que souhaite le duc, et par l’intermédiaire d’un interprète qui connaissait à la fois le grec et le
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Il annonce aux deux empereurs, en langue allemande, son désir d’organiser ainsi la bataille. (Vv. 3963-4010.) Le messager transmit son message si bien dans les deux langues que tout le monde put le comprendre. Toute l’armée fut en émoi, disant que Dieu veuille empêcher Cligés de se battre un jour. Les deux empereurs étaient terrifiés, mais Cligés se jeta à leurs pieds et leur supplia de ne pas être affligés ; s’il leur avait jamais rendu service, il leur demandait de lui accorder cette bataille en récompense. Et si le droit de combattre lui était refusé, il ne servirait plus jamais, ne fût-ce qu’un seul jour, la cause et l’honneur de son oncle. L’empereur, qui aimait son neveu comme il se doit, le releva par la main et dit : « Beau neveu, je suis profondément affligé d’apprendre que tu es si désireux de te battre ; car après la joie vient la tristesse. Tu m’as rendu heureux, je ne peux le nier ; mais il m’est difficile de céder et de t’envoyer dans cette bataille, alors que je te vois encore si jeune. Pourtant, je sais que tu es si confiant en toi-même que je n’ose jamais refuser quoi que ce soit que tu demandes. Sois assuré que, simplement pour te satisfaire, cela sera fait ; mais si ma demande avait quelque pouvoir, tu n’entreprendrais jamais cette tâche. »
« Mon seigneur, il n’est pas besoin de parler davantage », dit Cligés ; « que Dieu me maudisse si je voulais prendre le monde entier et manquer cette bataille ! Je ne vois pas pourquoi je chercherais auprès de vous un report ou un retard. » L’empereur pleure de pitié, tandis que Cligés verse des larmes de joie lorsque lui est accordée la permission de combattre. De nombreuses larmes furent versées ce jour-là, et aucun répit ni aucun retard ne fut demandé. Avant l’heure du midi, par le messager même du duc, le défi au combat lui fut renvoyé, accepté tel qu’il l’avait proposé. (Vv. 4011-4036.) Le duc, qui pense et croit fermement que Cligés ne pourra pas échapper à la mort et à la défaite de sa main, s’arme rapidement lui-même. Cligés, impatient de combattre, ne s’inquiète pas du moyen de se défendre. Il demande à l’empereur ses armes et souhaite qu’il le fasse chevalier. L’empereur lui donne donc généreusement ses armes, et il les prend, son cœur brûlant de désir pour la bataille qu’il attend avec joie et impatience. On ne perdit pas de temps à l’équiper. Une fois armé de la tête aux pieds, l’empereur, plein de tristesse, lui ceint la épée à la taille. Ainsi, entièrement armé, Cligés monte son étalon arabe blanc ; autour de son cou pend, par des sangles, un bouclier d’ivoire qui ne se brisera ni ne se fendra jamais ; il n’y avait ni couleur ni motif dessus. Toute son armure était blanche, tout comme l’étalon et la selle, tous plus blancs que neige.
« Mon seigneur, il n’est pas besoin de parler davantage », dit Cligés ; « que Dieu me maudisse si je voulais prendre le monde entier et manquer cette bataille ! Je ne vois pas pourquoi je chercherais auprès de vous un report ou un retard. » L’empereur pleure de pitié, tandis que Cligés verse des larmes de joie lorsque lui est accordée la permission de combattre. De nombreuses larmes furent versées ce jour-là, et aucun répit ni aucun retard ne fut demandé. Avant l’heure du midi, par le messager même du duc, le défi au combat lui fut renvoyé, accepté tel qu’il l’avait proposé. (Vv. 4011-4036.) Le duc, qui pense et croit fermement que Cligés ne pourra pas échapper à la mort et à la défaite de sa main, s’arme rapidement lui-même. Cligés, impatient de combattre, ne s’inquiète pas du moyen de se défendre. Il demande à l’empereur ses armes et souhaite qu’il le fasse chevalier. L’empereur lui donne donc généreusement ses armes, et il les prend, son cœur brûlant de désir pour la bataille qu’il attend avec joie et impatience. On ne perdit pas de temps à l’équiper. Une fois armé de la tête aux pieds, l’empereur, plein de tristesse, lui ceint la épée à la taille. Ainsi, entièrement armé, Cligés monte son étalon arabe blanc ; autour de son cou pend, par des sangles, un bouclier d’ivoire qui ne se brisera ni ne se fendra jamais ; il n’y avait ni couleur ni motif dessus. Toute son armure était blanche, tout comme l’étalon et la selle, tous plus blancs que neige.
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(Vv. 4037-4094.) Cligés et le duc, maintenant armés, se convoquent l’un l’autre pour se rencontrer à mi-chemin, et ils décident que leurs hommes se placeront de part et d’autre, mais sans épées ni lances, sous serment et promesse qu’aucun d’eux ne sera assez imprudent, tant que la bataille durera, pour oser bouger pour quelque raison que ce soit, pas plus qu’il n’oserait s’arracher son propre œil. Une fois cela convenu, ils se rencontrèrent, chacun aspirant ardemment à la gloire qu’il espérait remporter et à la joie de la victoire. Mais avant même qu’un seul coup ne soit porté, l’impératrice se rendit elle-même sur place, inquiète du sort de Cligés. Il lui semblait que s’il mourait, elle devrait mourir aussi. Aucun réconfort ne pouvait l’empêcher de le rejoindre dans la mort, car sans lui, la vie n’avait plus de joies pour elle. Lorsque tous furent rassemblés sur le champ de bataille — nobles et roturiers, jeunes et vieux — et que les gardes eurent pris position, ils saisirent tous deux leurs lances et se ruèrent l’un vers l’autre avec une telle violence que leurs lances se brisèrent toutes deux et qu’ils tombèrent au sol, incapables de rester en selle. Mais n’étant pas blessés, ils se relevèrent rapidement et s’attaquèrent sans délai. Sur leurs casques résonnants, leurs épées produisaient un tel bruit que ceux qui regardaient avaient l’impression que les casques étaient en feu et projetaient des étincelles. Et lorsque les épées rebondissaient dans les airs, des étincelles scintillantes s’en échappaient, comme d’un morceau de fer fumant que le forgeron frappe sur son enclume après l’avoir tiré du foyer. Les deux vassaux se montraient généreux en portant de nombreux coups, chacun ayant l’intention de rembourser rapidement ce qu’il devait ; aucun ne reculait pour payer aussitôt le principal et les intérêts, sans compter ni mesurer. Mais le duc était profondément contrarié par la colère et le désarroi de ne pas avoir réussi à vaincre et à tuer Cligés dès le premier assaut. Il lui porta un coup si extraordinairement puissant qu’il tomba à ses pieds, à genoux.
(Vv. 4095-4138.) Lorsque ce coup fit tomber Cligés, l’empereur fut saisi de peur, et il aurait été tout aussi effrayé s’il avait lui-même été sous le bouclier. Fenice non plus ne put plus se retenir, quoi qu’il en coûte, de crier : « Que Dieu l’aide ! » de toutes ses forces. Mais ce fut le seul mot qu’elle prononça, car aussitôt sa voix l’abandonna et elle tomba la face contre terre, légèrement blessée par la chute. Deux hauts nobles la relevèrent et la soutinrent jusqu’à ce qu’elle reprenne connaissance. Mais malgré son visage, personne parmi ceux qui la voyaient ne devina pourquoi elle avait perdu connaissance. Personne ne la blâma, bien au contraire, on la loua pour son geste, car chacun pensait qu’elle aurait fait de même pour lui, s’il avait été à la place de Cligés, mais en somme…
(Vv. 4095-4138.) Lorsque ce coup fit tomber Cligés, l’empereur fut saisi de peur, et il aurait été tout aussi effrayé s’il avait lui-même été sous le bouclier. Fenice non plus ne put plus se retenir, quoi qu’il en coûte, de crier : « Que Dieu l’aide ! » de toutes ses forces. Mais ce fut le seul mot qu’elle prononça, car aussitôt sa voix l’abandonna et elle tomba la face contre terre, légèrement blessée par la chute. Deux hauts nobles la relevèrent et la soutinrent jusqu’à ce qu’elle reprenne connaissance. Mais malgré son visage, personne parmi ceux qui la voyaient ne devina pourquoi elle avait perdu connaissance. Personne ne la blâma, bien au contraire, on la loua pour son geste, car chacun pensait qu’elle aurait fait de même pour lui, s’il avait été à la place de Cligés, mais en somme…
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Ils étaient donc complètement égarés. Cligés entendit et comprit bien le cri de Fenice. Sa voix lui redonna force et courage ; il se leva rapidement et, avec fureur, se dirigea vers le duc, l’attaquant si violemment que ce dernier fut à son tour effrayé. Car il le trouvait maintenant plus féroce au combat, plus fort, plus agile et plus énergique qu’à leur première rencontre. Et craignant ses assauts, il s’écria : « Jeune homme, que Dieu m’aide ! Je vois que tu es brave et très audacieux. Si ce n’était pas pour mon neveu, que je n’oublierai jamais, j’accepterais volontiers de faire la paix avec toi et de laisser ton différend sans y intervenir davantage. »
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(Vv. 4139-4236.) « Duc », dit Cligés, « quel est votre désir maintenant ? Ne faut-il pas renoncer à son droit lorsqu’on est incapable de le récupérer ? Lorsqu’il faut faire face à l’un de deux maux, il convient de choisir le moindre. Votre neveu n’a pas été sage de s’engager dans une querelle violente avec moi. Soyez assuré que je vous traiterai de la même manière si j’en ai l’occasion, à moins que vous n’acceptiez mes conditions de paix. » Le duc, qui voit que la force de Cligés ne cesse de croître, pense qu’il vaut mieux abandonner avant d’être complètement anéanti. Néanmoins, il ne cède pas ouvertement et dit : « Jeune homme, je vois que tu es habile, vif et plein de courage. Mais tu es encore trop jeune ; donc je suis convaincu que si je te bats et te tue, je n’obtiendrai ni louange ni gloire. De plus, je ne voudrais jamais avouer devant un homme d’honneur que j’ai combattu contre toi, car cela ne ferait que te honorer et m’attirer honte à moi-même. Mais si tu connais la valeur de l’honneur, il sera toujours glorieux pour toi d’avoir résisté à moi pendant deux rounds. Ainsi, mon cœur et mes sentiments m’incitent à te laisser gagner et à cesser de te combattre. » 233 « Duc », dit Cligés, « ce ne sera pas suffisant. Devant tous, vous devez répéter ces paroles, car il ne doit jamais être dit ou répandu que vous m’avez épargné et eu pitié de moi. Devant tous ceux qui sont rassemblés ici, vous devez répéter vos paroles si vous souhaitez être réconcilié avec moi. » Alors le duc répète ses paroles devant tous. Ils font alors la paix et se réconcilient. Quoi qu’il en soit, Cligés obtint toute l’honneur et toute la gloire, et les Grecs furent grandement satisfaits. Quant aux Saxons, ils ne pouvaient pas rire, car ils avaient clairement vu que leur seigneur était épuisé et vaincu. Mais il ne fait aucun doute que, s’il avait pu se soutenir, cette paix n’aurait jamais été conclue, et l’âme de Cligés aurait été arrachée à son corps si cela avait été possible. Le duc retourne en Saxe, triste, abattu et plein de honte ; car parmi ses hommes, il n’y en a même pas deux qui ne le considèrent pas comme vaincu et humilié. Les Saxons, pleins de honte, retournent en Saxe, tandis que les Grecs, sans tarder, se dirigent avec joie vers Constantinople, car Cligés, par son courage, leur a ouvert la voie. L’empereur d’Allemagne ne les suit plus ni ne les escorte. Après avoir pris congé des troupes grecques, de sa fille et de Cligés, puis enfin de l’empereur, il reste en Allemagne. Quant à l’empereur des Grecs, il part heureux et de bonne humeur. Cligés, brave et courtois, se souvient des ordres de son père. S’il obtient la permission de son oncle, l’empereur, il ira le solliciter.
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il demande la permission de retourner en Grande-Bretagne pour y parler à son arrière-oncle, le roi ; car il désire le voir et le connaître. Il se présente donc devant l’empereur et lui demande de consentir à le laisser partir en Grande-Bretagne pour voir son oncle et ses amis. Il formula sa demande avec douceur. Mais son oncle refusa, après avoir écouté sa requête. « Beau neveu », dit-il, « ce n’est pas mon souhait que tu veuilles m’abandonner. Je ne te donnerai jamais, sans regret, cette permission de partir. Car c’est mon plaisir et mon désir que tu sois mon compagnon et seigneur, avec moi, de tout mon empire. » (vv. 4237-4282.) Or, Cligés entend quelque chose qui ne lui convient pas lorsque son oncle refuse sa prière et sa demande. « Beau sire », dit-il, « je ne suis ni assez courageux ni assez sage, et il ne serait pas convenable pour moi de m’associer à vous ou à quiconque dans la tâche de gouverner cet empire ; je suis trop jeune et inexpérimenté. On met l’or à l’épreuve lorsqu’on veut savoir s’il est de bonne qualité. Ainsi, en bref, je souhaite essayer de prouver ma valeur, là où je pourrai trouver une épreuve. En Grande-Bretagne, si je suis courageux, je pourrai m’exercer sur la pierre à aiguiser et subir la véritable épreuve, par laquelle ma bravoure sera démontrée. En Grande-Bretagne se trouvent les gentilshommes que distinguent l’honneur et la vaillance. Et celui qui veut gagner l’honneur doit s’associer à eux, car l’honneur est acquis par celui qui fréquente des gentilshommes. C’est pourquoi je vous demande la permission de partir, et soyez assuré que si vous ne m’accordez pas cette faveur et ne m’y envoyez pas, j’y irai malgré vous. » « Beau neveu, je te donnerai la permission, puisque tu es si déterminé que je ne peux te retenir ni par la force ni par mes prières. Puisque les prières, les interdictions et la force ne servent à rien, que Dieu te donne rapidement le désir et l’envie de revenir. Je souhaite que tu emportes avec toi plus d’un boisseau d’or et d’argent, et je te donnerai, pour ton plaisir, les chevaux que tu choisiras. » À peine eut-il parlé que Cligés s’inclina devant lui. Tout ce que l’empereur lui avait mentionné et promis fut aussitôt apporté. (vv. 4283-4574.) Cligés prit tout l’argent et tous les compagnons qu’il souhaitait et dont il avait besoin. Pour son usage personnel, il prit quatre chevaux de couleurs différentes : un blanc, un alezan, un rouge fauve et un noir. Mais je dois avoir omis quelque chose qu’il n’est pas approprié de passer sous silence. Cligés va demander et obtenir la permission de quitter sa bien-aimée Fenice ; car il souhaite la confier à la protection divine. Se présentant devant elle, il se jette à genoux, pleurant si amèrement que ses larmes mouillent sa tunique et son manteau d’hermine, tout en gardant les yeux fixés au sol ; car il n’ose pas lever les yeux vers elle, comme s’il était coupable envers elle de quelque crime ou mauvaise action.
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car il semble accablé de honte. Et Fenice, qui le regarde timidement et avec crainte, ne connaît pas la raison de sa venue et lui parle avec difficulté. « Lève-toi, ami et beau seigneur ! Assieds-toi ici à mes côtés, ne pleure plus, et dis-moi quel est ton désir. » « Dame, que dois-je dire, et quoi omettre ? Je viens demander votre permission. » « Permission ? Pour faire quoi ? » « Dame, je dois partir pour la Bretagne. » « Alors dis-moi quelle est ta mission, avant que je ne te donne la permission de partir. » « Dame, mon père, avant de quitter cette vie et de mourir, m’a supplié de ne pas manquer d’aller en Bretagne dès que je serais fait chevalier. Je ne voudrais pour aucune raison ignorer son ordre. Je ne dois pas faiblir avant d’avoir accompli ce voyage. Le chemin d’ici jusqu’en Grèce est long, et si j’y vais, le trajet de Constantinople jusqu’à la Bretagne sera encore plus long. Mais il est juste que je demande votre permission à vous à qui je dois tout. » De nombreux soupirs discrets et des sanglots marquèrent cette séparation. Mais les yeux de personne n’étaient assez perçants, ni les oreilles de personne assez fines, pour deviner, à ce qu’il voyait et entendait, qu’il y avait de l’amour entre ces deux-là. Cligés, malgré la tristesse qu’il ressentait, prit congé à la première occasion. Il est plongé dans ses pensées en s’éloignant, tout comme l’empereur et bien d’autres qui restent. Mais plus que tous les autres, Fenice est pensive : elle ne trouve ni fin ni limite aux réflexions qui l’occupent, tant ses soucis se multiplient. Elle était encore accablée par ses pensées lorsqu’elle arriva en Grèce. Là, elle fut traitée avec grand honneur en tant que maîtresse et impératrice ; mais son cœur et son esprit appartiennent à Cligés, où qu’il aille, et elle souhaite que son cœur ne revienne jamais vers elle, à moins qu’il ne soit ramené par celui qui meurt de la même maladie qui l’a frappée. S’il guérissait, elle guérirait aussi, mais il ne sera jamais victime sans qu’elle le soit également. Son chagrin se voit à son teint pâle et changé ; car la couleur fraîche, claire et radieuse que la Nature lui avait donnée est maintenant étrangère à son visage. Elle pleure souvent et soupire souvent. Elle se soucie peu de son empire et des richesses qui lui appartiennent. Elle garde toujours en mémoire l’instant où Cligés est parti, et le adieu qu’il lui a adressé, comment son teint a changé et est devenu pâle, et à quel point son expression était pleine de larmes, car il est venu pleurer humblement et simplement à genoux devant elle, comme contraint de l’adorer. Tout cela est doux et agréable à se rappeler et à méditer. Et ensuite, comme une petite douceur, elle place sur sa langue, à la place des épices, un mot doux qu’elle ne voudrait pas qu’il utilise en toute la Grèce, contrairement au sens qu’elle en avait compris lorsqu’il l’a prononcé pour la première fois ; car elle ne vit que de cela.
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Délicate, il n’y a rien d’autre qui la satisfasse. Ce seul mot la soutient et la nourrit, et apaise toutes ses douleurs. Elle ne veut manger ni boire aucun autre plat ou boisson, car lorsque les deux amants furent sur le point de se séparer, Cligés avait dit qu’il était « entièrement à elle ». Ce mot est si doux et a un goût si agréable que, depuis la langue, il émeut son cœur ; elle le prend dans sa bouche et dans son cœur pour en être encore plus sûre. Sous aucun autre sceau elle n’oserait conserver ce trésor. Nulle part il ne pourrait être mieux gardé que dans sa propre poitrine. Elle ne le laissera jamais exposé à aucun prix, tant elle craint les voleurs et les brigands. Mais il n’y a aucune raison à son anxiété, et elle n’a pas à craindre les oiseaux de proie, car son trésor est immobile, semblable à une maison qui ne peut être détruite ni par le feu ni par l’inondation, mais restera toujours fixée en un seul lieu. Pourtant, elle n’a pas confiance en cela, alors elle s’inquiète et s’efforce de trouver un fondement sur lequel s’appuyer, interprétant la situation de diverses manières. Elle oppose et défend à la fois sa position, et engage le raisonnement suivant : « Avec quelle intention Cligés aurait-il dit “Je suis entièrement à vous”, s’il n’avait été poussé par l’amour ? Quel pouvoir puis-je avoir sur lui pour qu’il m’estime à ce point et me fasse maîtresse de son cœur ? N’est-il pas plus beau que moi, et de rang supérieur ? Je ne vois là que l’amour, qui pourrait m’accorder une telle faveur. Moi, qui ne peux échapper à son pouvoir, prouverai par mon propre cas que, s’il ne m’aimait pas, il n’aurait jamais dit qu’il m’appartenait ; à moins que l’amour ne le retienne prisonnier, Cligés ne pourrait jamais dire qu’il m’appartient, tout comme je ne pourrais dire que je suis entièrement à lui, à moins que l’amour ne m’ait mise entre ses mains. Car s’il ne m’aime pas, du moins il ne me craint pas. J’espère que l’amour qui me donne à lui me donnera en retour lui-même. Mais maintenant je suis profondément affligée, car c’est un mot si banal, et je pourrais simplement être trompée, car il y a beaucoup de gens qui, par des paroles flatteuses, diront même à un parfait inconnu : “Moi et tout ce que j’ai sont à vous”, et ce sont de plus vains bavards que les geais. Ainsi, je ne sais pas quoi penser, car il se pourrait bien qu’il l’ait dit seulement pour me flatter. Pourtant, j’ai vu son teint changer, et je l’ai vu pleurer pitoyablement. À mon avis, les larmes et son visage confus et pâle n’étaient pas le fruit de la trahison, ni celui d’un stratagème. Ces yeux dont je vis couler des larmes n’étaient pas coupables de mensonge. J’ai vu suffisamment de signes d’amour, si j’en sais quelque chose. Oui, en une heure funeste, j’ai pensé à l’amour ; malheur à moi d’avoir appris cela, car l’expérience a été amère. Vraiment ? Oui, en vérité. Je suis morte quand je ne peux voir celui qui m’a volé le cœur par ses flatteries insidieuses, à cause desquelles mon cœur quitte sa demeure, et
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Il ne restera pas avec moi, haïssant ma maison et mon foyer. En vérité, j’ai été maltraitée par celui qui détient mon cœur. Celui qui me vole et prend ce qui m’appartient ne peut pas m’aimer, j’en suis sûre. Mais en suis-je vraiment sûre ? Alors pourquoi a-t-il pleuré ? Pourquoi ? Ce n’était pas en vain, car il y avait suffisamment de raison. Je ne dois pas supposer que c’était à cause de moi, car on hésite toujours à quitter ceux que l’on aime et que l’on connaît. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait été triste et affligé, et qu’il ait pleuré en quittant quelqu’un qu’il connaissait. Mais celui qui lui a conseillé d’aller vivre en Bretagne ne pourrait pas m’avoir blessée plus profondément. Celui qui perd son cœur est profondément atteint. Celui qui le mérite doit être maltraité ; mais je n’ai jamais mérité un tel traitement. Hélas, malheureuse que je suis, pourquoi Cligés m’a-t-il tuée alors que je suis innocente ? Mais je suis injuste de l’accuser ainsi sans raison. Certainement, Cligés ne m’aurait jamais abandonnée si son cœur était comme le mien. J’en suis sûre, son cœur n’est pas comme le mien. Et si mon cœur est dans le sien, il ne s’en éloignera jamais, et le sien ne se séparera jamais du mien, car mon cœur le suit en secret : ils forment un couple merveilleux. Mais, après tout, pour dire la vérité, ils sont très différents et opposés. En quoi sont-ils différents et opposés ? Eh bien, le sien est celui du maître et le mien celui de l’esclave ; et l’esclave ne peut avoir de volonté propre, mais seulement suivre celle de son maître et abandonner tous les autres soucis. Mais quel rapport cela a-t-il avec moi ? Mon cœur et mes services ne le concernent pas. Ce arrangement me trouble, puisqu’un seul est le maître de nous deux. Pourquoi mon cœur n’est-il pas aussi indépendant que le sien ? Alors leurs pouvoirs seraient égaux. Mon cœur est maintenant prisonnier, incapable de bouger à moins que le sien ne bouge aussi. Et que son cœur erre ou reste immobile, le mien doit se préparer à le suivre. Dieu ! pourquoi nos corps ne sont-ils pas assez proches l’un de l’autre pour que je puisse d’une manière ou d’une autre ramener mon cœur ! Le ramener ? Insensée, si je le retirais de sa joie, je serais sa mort. Laissez-le là ! Je n’ai pas envie de le déloger, mais plutôt je souhaite qu’il reste avec son maître jusqu’à ce qu’il ait pitié de lui. Car c’est plutôt là-bas qu’ici qu’il devrait avoir pitié de son serviteur, puisqu’ils se trouvent tous deux dans un pays étranger. Si mon cœur connaît bien le langage de la flatterie, comme c’est nécessaire pour un courtisan, il sera riche lorsqu’il reviendra. Quiconque veut se mettre dans les bonnes grâces de son maître et s’asseoir à sa droite, comme c’est à la mode de nos jours, doit enlever la plume de sa tête, même s’il n’y en a pas. Mais il y a un inconvénient à cette pratique : tandis qu’il flatte son maître, plein de méchanceté et de bassesse, il ne sera jamais assez courtois pour lui dire la vérité ; au contraire, il le fait croire qu personne ne pourrait…
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Comparer sa valeur et ses connaissances aux siennes, et le maître pense qu’il dit la vérité. Celui qui se fie aux paroles d’autrui au sujet de qualités qu’il ne possède pas ne se connaît pas lui-même. Car même s’il est un misérable méchant et insolent, lâche comme un lièvre, mesquin, fou et difforme, et un scélérat tant en paroles qu’en actes — quelqu’un le louera en face, tandis qu’ailleurs on se moquera de lui dans son dos. Mais lorsqu’on en parle devant lui, on le loue, tandis que son maître feint de ne pas entendre ce qu’ils disent entre eux ; cependant, s’il pensait ne pas être entendu, il dirait quelque chose que son maître n’apprécierait pas. Et si son maître aime mentir, le serviteur est prêt à le faire avec lui, et n’hésitera jamais à affirmer que tout ce que dit son maître est vrai. Celui qui fréquente les cours et les seigneurs doit toujours être prêt à mentir. Ainsi aussi doit être mon cœur s’il veut gagner les faveurs de son maître. Qu’il flatte et soit obséquieux. Mais Cligés est un tel chevalier, si noble, si sincère et si loyal, que mon cœur, en le louant, n’a jamais besoin d’être faux ou perfide, car il n’y a rien en lui à améliorer. C’est pourquoi je souhaite que mon cœur le serve, car, comme le dit le proverbe populaire : « Celui qui sert un homme noble est vraiment mauvais s’il ne s’améliore pas en sa compagnie. »
(Vv. 4575-4628.) Ainsi, l’amour tourmente Fenice. Mais cette torture est sa joie, dont elle ne peut jamais se lasser. Et Cligés a maintenant traversé la mer et est arrivé à Wallingford. Là, il a pris des logements somptueux et luxueux. Mais ses pensées sont toujours tournées vers Fenice, sans jamais l’oublier une seule heure. Pendant qu’il tarde et hésite là-bas, ses hommes, agissant sur ses instructions, mènent des recherches diligentes. On leur apprend que les barons du roi Arthur et le roi lui-même ont organisé un tournoi qui se tiendra dans la plaine devant Oxford, non loin de Wallingford. Là, le combat sera organisé et devra durer quatre jours. Mais Cligés aura amplement le temps de se préparer s’il a besoin de quoi que ce soit entre-temps, car plus d’une quinzaine de jours devront s’écouler avant que le tournoi ne commence. Il ordonne à trois de ses écuyers d’aller rapidement à Londres pour y acheter trois ensembles d’armures différents, l’un noir, l’autre rouge, le troisième vert, et qu’en revenant chacun les garde recouverts de tissu neuf, afin que si quelqu’un les rencontrait en chemin, il ne puisse pas connaître la couleur des armures qu’ils portent. Les écuyers partent aussitôt et arrivent à Londres, où ils trouvent tout ce dont ils ont besoin. Ayant accompli cette mission, ils reviennent immédiatement sans perdre de temps. Lorsque les armures qu’ils avaient apportées furent montrées à Cligés, il en fut très satisfait. Il ordonna qu’elles soient rangées et cachées, ainsi que
(Vv. 4575-4628.) Ainsi, l’amour tourmente Fenice. Mais cette torture est sa joie, dont elle ne peut jamais se lasser. Et Cligés a maintenant traversé la mer et est arrivé à Wallingford. Là, il a pris des logements somptueux et luxueux. Mais ses pensées sont toujours tournées vers Fenice, sans jamais l’oublier une seule heure. Pendant qu’il tarde et hésite là-bas, ses hommes, agissant sur ses instructions, mènent des recherches diligentes. On leur apprend que les barons du roi Arthur et le roi lui-même ont organisé un tournoi qui se tiendra dans la plaine devant Oxford, non loin de Wallingford. Là, le combat sera organisé et devra durer quatre jours. Mais Cligés aura amplement le temps de se préparer s’il a besoin de quoi que ce soit entre-temps, car plus d’une quinzaine de jours devront s’écouler avant que le tournoi ne commence. Il ordonne à trois de ses écuyers d’aller rapidement à Londres pour y acheter trois ensembles d’armures différents, l’un noir, l’autre rouge, le troisième vert, et qu’en revenant chacun les garde recouverts de tissu neuf, afin que si quelqu’un les rencontrait en chemin, il ne puisse pas connaître la couleur des armures qu’ils portent. Les écuyers partent aussitôt et arrivent à Londres, où ils trouvent tout ce dont ils ont besoin. Ayant accompli cette mission, ils reviennent immédiatement sans perdre de temps. Lorsque les armures qu’ils avaient apportées furent montrées à Cligés, il en fut très satisfait. Il ordonna qu’elles soient rangées et cachées, ainsi que
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ceux que l’empereur lui avait donnés près du Danube, lorsqu’il l’a fait chevalier. Je ne choisis pas de vous dire maintenant pourquoi il les avait conservés ; mais cela vous sera expliqué lorsque tous les grands barons du pays monteront sur leurs destriers et se rassembleront à la recherche de la gloire.
(Vv. 4629-4726.) Le jour convenu, les nobles de renom se réunirent. Le roi Arthur, avec tous ses hommes qu’il avait choisis parmi les meilleurs, prit position à Oxford, tandis que la plupart des chevaliers s’alignèrent près de Wallingford. Ne comptez pas que je retarde l’histoire pour vous dire tels et tels rois et comtes étaient présents, et que celui-ci, celui-là et un autre faisaient partie du groupe. 235 Lorsque vint l’heure pour les chevaliers de se rassembler, selon la coutume de ces temps-là, l’un des plus vaillants chevaliers du roi Arthur sortit seul entre deux rangées pour annoncer que le tournoi allait commencer. Mais cette fois, personne n’ose avancer pour affronter ce chevalier au combat. Chacun recule. Certains demandent : « Pourquoi nos chevaliers retardent-ils, sans sortir des rangs ? Quelqu’un va sûrement bientôt commencer. » Et les autres répondent : « Ne voyez-vous donc pas quel adversaire ce groupe a envoyé contre nous ? Quiconque ne le sait pas devrait apprendre qu’il est un pilier, 236 capable de se tenir aux côtés des trois meilleurs du monde. » « Qui est-il alors ? » « Mais ne le voyez-vous pas ? C’est Sagremor le Sauvage. » « Est-ce bien lui ? » « Sans aucun doute. » Cligés écoute ce qu’ils disent, assis sur son cheval Morel, vêtu d’une armure noire comme une mûre : car toute son armure était noire. Lorsqu’il sort des rangs et pousse Morel hors de la foule, il n’y a personne, en le voyant, qui ne s’exclame à l’adresse de son voisin : « Ce type sait bien manier la lance au repos ; c’est un chevalier très habile et il utilise ses armes avec aisance ; son bouclier s’adapte bien à son cou. Mais il doit être fou de vouloir de son propre chef affronter l’un des chevaliers les plus vaillants de tout le pays. Qui peut-il être ? Où est-il né ? Qui le connaît ici ? » « Moi pas. » « Moi non plus. » « Il n’y a pas une seule floconne de neige sur lui ; mais toute son armure est bien plus noire que la cape de n’importe quel moine ou prieur. » Tandis qu’ils parlent ainsi, les deux adversaires lâchent aussitôt les rênes de leurs chevaux, car ils sont très impatients et désireux de s’affronter. Cligés le frappe si fort que le bouclier se brise contre son bras, et le bras contre son corps, si bien que Sagremor tombe de tout son long. Cligés avance sans hésiter et lui ordonne de se déclarer son prisonnier, ce que Sagremor fait immédiatement. Désormais, le tournoi a véritablement commencé, et les adversaires s’affrontent dans la rivalité. Cligés parcourt le champ à la recherche d’adversaires avec qui combattre, mais pas un seul chevalier
(Vv. 4629-4726.) Le jour convenu, les nobles de renom se réunirent. Le roi Arthur, avec tous ses hommes qu’il avait choisis parmi les meilleurs, prit position à Oxford, tandis que la plupart des chevaliers s’alignèrent près de Wallingford. Ne comptez pas que je retarde l’histoire pour vous dire tels et tels rois et comtes étaient présents, et que celui-ci, celui-là et un autre faisaient partie du groupe. 235 Lorsque vint l’heure pour les chevaliers de se rassembler, selon la coutume de ces temps-là, l’un des plus vaillants chevaliers du roi Arthur sortit seul entre deux rangées pour annoncer que le tournoi allait commencer. Mais cette fois, personne n’ose avancer pour affronter ce chevalier au combat. Chacun recule. Certains demandent : « Pourquoi nos chevaliers retardent-ils, sans sortir des rangs ? Quelqu’un va sûrement bientôt commencer. » Et les autres répondent : « Ne voyez-vous donc pas quel adversaire ce groupe a envoyé contre nous ? Quiconque ne le sait pas devrait apprendre qu’il est un pilier, 236 capable de se tenir aux côtés des trois meilleurs du monde. » « Qui est-il alors ? » « Mais ne le voyez-vous pas ? C’est Sagremor le Sauvage. » « Est-ce bien lui ? » « Sans aucun doute. » Cligés écoute ce qu’ils disent, assis sur son cheval Morel, vêtu d’une armure noire comme une mûre : car toute son armure était noire. Lorsqu’il sort des rangs et pousse Morel hors de la foule, il n’y a personne, en le voyant, qui ne s’exclame à l’adresse de son voisin : « Ce type sait bien manier la lance au repos ; c’est un chevalier très habile et il utilise ses armes avec aisance ; son bouclier s’adapte bien à son cou. Mais il doit être fou de vouloir de son propre chef affronter l’un des chevaliers les plus vaillants de tout le pays. Qui peut-il être ? Où est-il né ? Qui le connaît ici ? » « Moi pas. » « Moi non plus. » « Il n’y a pas une seule floconne de neige sur lui ; mais toute son armure est bien plus noire que la cape de n’importe quel moine ou prieur. » Tandis qu’ils parlent ainsi, les deux adversaires lâchent aussitôt les rênes de leurs chevaux, car ils sont très impatients et désireux de s’affronter. Cligés le frappe si fort que le bouclier se brise contre son bras, et le bras contre son corps, si bien que Sagremor tombe de tout son long. Cligés avance sans hésiter et lui ordonne de se déclarer son prisonnier, ce que Sagremor fait immédiatement. Désormais, le tournoi a véritablement commencé, et les adversaires s’affrontent dans la rivalité. Cligés parcourt le champ à la recherche d’adversaires avec qui combattre, mais pas un seul chevalier
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il se présente à celui qu’il ne renverse ni ne fait prisonnier. Il excelle en gloire, tous les chevaliers des deux camps, car où que va le combat, là la bataille s’achève rapidement. Celui qui tient bon pour jouter contre lui peut être considéré comme brave, car il est plus glorieux de oser affronter ce guerrier que de vaincre un autre chevalier. Et si Cligés l’emporte prisonnier, il gagne au moins la réputation d’avoir osé l’attendre et combattre contre lui. Cligés remporte la renommée et la gloire de tout le tournoi. Quand vint le soir, il se retira secrètement dans sa demeure afin que personne ne puisse lui parler. Et pour que personne ne cherche la maison où étaient exposées les armes noires, il les rangea dans une pièce afin que nul ne puisse les trouver ni les voir, et il accrocha ses armes vertes à la porte d’entrée, où elles seraient visibles, et que les passants puissent les apercevoir. Et si quelqu’un demandait où se trouvait son logis, il ne pouvait le savoir, ne voyant aucun signe du bouclier noir qu’il cherchait.
(Vv. 4727-4758.) Par cette ruse, Cligés reste caché en ville. Ceux qui avaient été ses prisonniers allèrent de l’un à l’autre bout de la ville pour demander des nouvelles du chevalier noir, mais personne ne put leur donner aucune information. Même le roi Arthur fit rechercher partout ; mais il n’y eut qu’une seule réponse : « Nous ne l’avons pas vu depuis que nous avons quitté l’arène, et nous ignorons ce qu’il est advenu de lui. » Plus de vingt jeunes hommes furent envoyés à sa recherche par le roi ; mais Cligés se cacha si bien qu’ils ne purent trouver la moindre trace de lui. Le roi Arthur fut stupéfait lorsqu’on lui apprit que personne, de haut ou de bas rang, ne pouvait indiquer son lieu de séjour, comme s’il se trouvait à Césarée, à Tolède ou à Crète. « Par ma parole, dit-il, je ne sais pas ce qu’ils peuvent dire, mais pour moi c’est chose merveilleuse. Peut-être était-ce un fantôme apparu parmi nous. De nombreux chevaliers ont été désarçonnés, et des hommes nobles ont prêté serment à quelqu’un dont ils ne peuvent trouver ni la demeure, ni même le pays ou la région ; chacun de ces hommes doit nécessairement manquer à son serment. » Ainsi parla le roi, mais il aurait aussi bien pu se taire.
(Vv. 4759-4950.) Ce soir-là, parmi tous les barons, on parla beaucoup du chevalier noir, car en vérité ils ne parlèrent de rien d’autre. Le lendemain, ils s’armèrent de nouveau sans convocation ni demande. Lancelot du Lac, qui n’a pas manque de courage, partit avec sa lance dressée pour attendre un adversaire pour le premier tournoi. Voici que Cligés arrive rapidement, plus vert que l’herbe des champs, monté sur un étalon rouge, dont la crinière pendait du côté droit. Partout où Cligés fouettait son cheval,
(Vv. 4727-4758.) Par cette ruse, Cligés reste caché en ville. Ceux qui avaient été ses prisonniers allèrent de l’un à l’autre bout de la ville pour demander des nouvelles du chevalier noir, mais personne ne put leur donner aucune information. Même le roi Arthur fit rechercher partout ; mais il n’y eut qu’une seule réponse : « Nous ne l’avons pas vu depuis que nous avons quitté l’arène, et nous ignorons ce qu’il est advenu de lui. » Plus de vingt jeunes hommes furent envoyés à sa recherche par le roi ; mais Cligés se cacha si bien qu’ils ne purent trouver la moindre trace de lui. Le roi Arthur fut stupéfait lorsqu’on lui apprit que personne, de haut ou de bas rang, ne pouvait indiquer son lieu de séjour, comme s’il se trouvait à Césarée, à Tolède ou à Crète. « Par ma parole, dit-il, je ne sais pas ce qu’ils peuvent dire, mais pour moi c’est chose merveilleuse. Peut-être était-ce un fantôme apparu parmi nous. De nombreux chevaliers ont été désarçonnés, et des hommes nobles ont prêté serment à quelqu’un dont ils ne peuvent trouver ni la demeure, ni même le pays ou la région ; chacun de ces hommes doit nécessairement manquer à son serment. » Ainsi parla le roi, mais il aurait aussi bien pu se taire.
(Vv. 4759-4950.) Ce soir-là, parmi tous les barons, on parla beaucoup du chevalier noir, car en vérité ils ne parlèrent de rien d’autre. Le lendemain, ils s’armèrent de nouveau sans convocation ni demande. Lancelot du Lac, qui n’a pas manque de courage, partit avec sa lance dressée pour attendre un adversaire pour le premier tournoi. Voici que Cligés arrive rapidement, plus vert que l’herbe des champs, monté sur un étalon rouge, dont la crinière pendait du côté droit. Partout où Cligés fouettait son cheval,
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Il n’y a personne, que ce soit celui qui a des cheveux ou non, qui ne le regarde pas avec étonnement et ne s’exclame pas envers son voisin : « Ce chevalier est, à tous égards, plus gracieux et plus habile que celui qui portait hier les bras noirs ; tout comme le pin est plus beau que le hêtre blanc, et le laurier que l’aubépine. Nous ne savons pas encore qui était le vainqueur d’hier ; mais ce soir nous saurons qui est cet homme. » Chacun répond : « Je ne le connais pas, et je ne l’ai jamais vu, à ma connaissance. Mais il est plus beau que celui qui a combattu hier, et plus beau encore que Lancelot du Lac. Même si cet homme chevauchait armé d’un simple sac, tandis que Lancelot serait vêtu d’argent et d’or, cet homme resterait plus beau que lui. » Ainsi, tous prennent parti pour Cligés. Les deux champions poussent leurs montures l’une contre l’autre de toutes leurs forces. Cligés lui assène un tel coup sur le bouclier doré sur lequel était représenté un lion qu’il le fait tomber de sa selle ; puis il se tient au-dessus de lui, attendant sa reddition. Pour Lancelot, il n’y avait aucun secours ; il se rendit donc prisonnier. Alors, le bruit recommença, avec le fracas des lances qui se brisaient. Ceux qui sont du côté de Cligés placent toute leur confiance en lui. Car parmi ceux qu’il défie et frappe, il n’y en a pas un seul assez fort pour ne pas tomber de son cheval. Ce jour-là, Cligés se montra si brillant : il fit tomber de leurs selles et captura tant de chevaliers qu’il procura le double de la satisfaction à son camp et gagna pour lui-même le double de la gloire qu’il avait obtenue la veille. Quand le soir arriva, il se rendit aussi vite que possible à son logement, et ordonna aussitôt de sortir le bouclier vermeil ainsi que ses autres armes, tandis qu’il faisait ranger celles qu’il avait portées ce jour-là : ses hommes les mirent soigneusement de côté. Ce même soir, les chevaliers qu’il avait capturés le cherchèrent, mais sans obtenir de nouvelles à son sujet. Dans leurs logements, la plupart de ceux qui parlent de lui le font avec éloge et admiration. Le lendemain, les chevaliers vaillants et joyeux retournèrent au combat. Du côté d’Oxford apparut un vassal de grande renommée – son nom était Perceval du Pays de Galles. Dès que Cligés le vit partir et apprit avec certitude qui c’était, après avoir entendu le nom de Perceval, il fut très impatient de le défier. Il sortit immédiatement des rangs, monté sur un cheval alezan espagnol, entièrement vêtu d’une armure vermeille. Alors tous le regardèrent, encore plus émerveillés que jamais, disant qu’ils n’avaient jamais vu un chevalier aussi parfait. Sans tarder, les adversaires poussèrent leurs montures l’une contre l’autre, leurs puissants coups s’abattant sur leurs boucliers. Les lances, bien que courtes et robustes, se courbaient au point de ressembler à des anneaux. Aux yeux de tous ceux qui regardaient, Cligés frappa Perceval si fort qu’il le fit tomber de sa
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cheval et le fit se rendre sans longue lutte ni beaucoup de bruit. Lorsque Perceval eut donné sa parole, la joute reprit, et le combat devint général. Chaque chevalier que Cligés rencontrait, il le jetait à terre. Ce jour-là, il ne quitta pas l’arène même pas une heure, tandis que tous les autres l’attaquaient comme s’il s’agissait d’une tour — individuellement, bien sûr, et non en groupes de deux ou trois, car telle n’était pas la coutume à l’époque. Sur son bouclier, tel un enclume, les autres frappaient et martelaient, le fendant et le déchirant en morceaux. Mais chacun qui l’attaquait là, il le payait en le jetant de ses étriers et de sa selle ; et personne, à moins de vouloir mentir, ne pouvait nier que, lorsque la joute prit fin, le chevalier au bouclier rouge avait remporté toute la gloire de ce jour. Tous les meilleurs et les plus courtois chevaliers auraient volontiers fait sa connaissance. Mais leur désir ne fut pas satisfait, car il était déjà parti secrètement, voyant le soleil se coucher ; il avait retiré son bouclier vermeil ainsi que tout son autre équipement, et ordonna que ses armes blanches soient sorties, celles avec lesquelles il avait été nommé chevalier pour la première fois, tandis que les autres armes et les chevaux étaient attachés à l’extérieur, près de la porte. Ceux qui remarquèrent cela réalisèrent et s’exclamèrent qu’ils avaient tous été vaincus et anéantis par un seul homme ; car chaque jour, il se déguisait avec un cheval et une armure différents, semblant ainsi changer d’identité ; c’était la première fois qu’ils le remarquaient. Et mon seigneur Gawain proclama qu’il n’avait jamais vu un tel champion, et qu’il voulait donc faire sa connaissance et connaître son nom, annonçant qu’à l’aube, lui-même serait le premier à se présenter au rassemblement des chevaliers. Pourtant, il ne se vante pas ; au contraire, il dit qu’il s’attend pleinement à ce que le chevalier inconnu ait tous les avantages avec la lance ; mais il se peut qu’avec l’épée, il ne soit pas son supérieur (car en matière d’épée, Gawain n’avait pas de maître). Or, c’est le désir de Gawain de mesurer sa force le lendemain avec ce chevalier étrange qui change chaque jour ses armes, ainsi que son cheval et son équipement. Ses métamorphoses deviendront bientôt nombreuses s’il continue ainsi chaque jour, selon sa coutume, à abandonner l’ancien pour adopter un nouvel aspect. Ainsi, lorsqu’il pensa respectivement à l’épée et à la lance, Gawain méprisa et estima hautement la bravoure de son adversaire. Le lendemain, il vit Cligés revenir plus blanc que la fleur-de-lis, son bouclier fermement tenu par les sangles intérieures, assis sur son cheval arabe blanc, comme il l’avait planifié la veille au soir. Gawain, brave et illustre, ne cherche pas de repos sur le champ de bataille, mais pousse son cheval en avant, s’efforçant de gagner l’honneur dans le combat, s’il parvient à trouver un adversaire. En un instant, ils seront tous deux sur le champ. Car Cligés n’avait pas
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Il ne désirait pas reculer lorsqu’il entendit les paroles des hommes qui disaient :
« Voilà Gawain, qui n’est pas non plus un faible, ni à pied ni à cheval. C’est un homme que personne n’osera attaquer. » Lorsque Cligés entendit ces mots, il se précipita vers lui au milieu du champ ; tous deux avancèrent et se rencontrèrent d’un bond plus rapide encore que celui du cerf qui entend le bruit des chiens qui viennent aboyer à ses trousses. Les lances furent plantées dans les boucliers, et les coups causèrent tant de dégâts que les lances se brisèrent, se fissurèrent et se rompirent jusqu’à la base, les arcs de selle cédèrent, et les sangles et les courroies se rompirent. Tous deux tombèrent aussitôt au sol et tirèrent leurs épées nues, tandis que les autres se rassemblaient pour assister au combat. Alors le roi Arthur s’avança pour les séparer et rétablir la paix. Mais avant même que la trêve ne soit jurée, les hauberts blancs furent gravement déchirés et détruits, les boucliers furent brisés en morceaux, et les casques écrasés.
(Vv. 4951-5040.) Le roi les regarda avec plaisir pendant un moment, tout comme beaucoup d’autres qui disaient qu’ils estimaient les prouesses guerrières du chevalier blanc au moins autant que celles de monseigneur Gawain, et ils n’étaient pas encore prêts à dire lequel était le meilleur et lequel le pire, ni lequel aurait probablement gagné s’ils avaient pu se battre jusqu’au bout ; mais le roi ne voulait pas leur permettre de faire plus que ce qu’ils avaient déjà fait. Il s’avança donc pour les séparer, en disant : « Arrêtez maintenant ! Malheur si un autre coup est porté ! Faites la paix maintenant, et soyez de bons amis. Beau neveu Gawain, je vous fais cette demande ; car sans rancune ni haine, il n’est pas digne d’un gentilhomme de continuer à se battre et de défier son ennemi. Mais si ce chevalier acceptait de venir à ma cour et de rejoindre nos jeux, cela ne lui causerait ni chagrin ni dommage. Neveu, faites-lui cette demande. » « Avec plaisir, monseigneur. » Cligés n’avait aucune envie de refuser et accepta volontiers d’y aller une fois le tournoi terminé. Car pour l’instant, il avait déjà accompli plus que suffisamment l’ordre de son père. Et le roi dit qu’il ne souhaitait pas que le tournoi dure trop longtemps, et qu’ils pouvaient se permettre de s’arrêter immédiatement. Ainsi, les chevaliers se retirèrent, conformément au souhait et à l’ordre du roi. Maintenant qu’il devait suivre la suite royale, Cligés fit chercher toutes ses armures. Dès qu’il le put, il se rendit à la cour ; mais auparavant, il changea complètement d’équipement et arriva vêtu à la mode française. Dès son arrivée à la cour, tous accoururent à sa rencontre sans tarder, créant une telle joie et une telle fête qu’on n’en avait jamais vu de pareille, et tous l’appelaient seigneur, celui qu’il avait capturé au tournoi ; mais il ne voulut rien entendre de tout cela, et dit qu’ils pouvaient tous être libres, à condition d’être certains et convaincus que c’était bien lui qui les avait capturés. Et il n’y eut personne qui ne pleurât :
« Voilà Gawain, qui n’est pas non plus un faible, ni à pied ni à cheval. C’est un homme que personne n’osera attaquer. » Lorsque Cligés entendit ces mots, il se précipita vers lui au milieu du champ ; tous deux avancèrent et se rencontrèrent d’un bond plus rapide encore que celui du cerf qui entend le bruit des chiens qui viennent aboyer à ses trousses. Les lances furent plantées dans les boucliers, et les coups causèrent tant de dégâts que les lances se brisèrent, se fissurèrent et se rompirent jusqu’à la base, les arcs de selle cédèrent, et les sangles et les courroies se rompirent. Tous deux tombèrent aussitôt au sol et tirèrent leurs épées nues, tandis que les autres se rassemblaient pour assister au combat. Alors le roi Arthur s’avança pour les séparer et rétablir la paix. Mais avant même que la trêve ne soit jurée, les hauberts blancs furent gravement déchirés et détruits, les boucliers furent brisés en morceaux, et les casques écrasés.
(Vv. 4951-5040.) Le roi les regarda avec plaisir pendant un moment, tout comme beaucoup d’autres qui disaient qu’ils estimaient les prouesses guerrières du chevalier blanc au moins autant que celles de monseigneur Gawain, et ils n’étaient pas encore prêts à dire lequel était le meilleur et lequel le pire, ni lequel aurait probablement gagné s’ils avaient pu se battre jusqu’au bout ; mais le roi ne voulait pas leur permettre de faire plus que ce qu’ils avaient déjà fait. Il s’avança donc pour les séparer, en disant : « Arrêtez maintenant ! Malheur si un autre coup est porté ! Faites la paix maintenant, et soyez de bons amis. Beau neveu Gawain, je vous fais cette demande ; car sans rancune ni haine, il n’est pas digne d’un gentilhomme de continuer à se battre et de défier son ennemi. Mais si ce chevalier acceptait de venir à ma cour et de rejoindre nos jeux, cela ne lui causerait ni chagrin ni dommage. Neveu, faites-lui cette demande. » « Avec plaisir, monseigneur. » Cligés n’avait aucune envie de refuser et accepta volontiers d’y aller une fois le tournoi terminé. Car pour l’instant, il avait déjà accompli plus que suffisamment l’ordre de son père. Et le roi dit qu’il ne souhaitait pas que le tournoi dure trop longtemps, et qu’ils pouvaient se permettre de s’arrêter immédiatement. Ainsi, les chevaliers se retirèrent, conformément au souhait et à l’ordre du roi. Maintenant qu’il devait suivre la suite royale, Cligés fit chercher toutes ses armures. Dès qu’il le put, il se rendit à la cour ; mais auparavant, il changea complètement d’équipement et arriva vêtu à la mode française. Dès son arrivée à la cour, tous accoururent à sa rencontre sans tarder, créant une telle joie et une telle fête qu’on n’en avait jamais vu de pareille, et tous l’appelaient seigneur, celui qu’il avait capturé au tournoi ; mais il ne voulut rien entendre de tout cela, et dit qu’ils pouvaient tous être libres, à condition d’être certains et convaincus que c’était bien lui qui les avait capturés. Et il n’y eut personne qui ne pleurât :
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« C’était vous l’homme ; nous en sommes certains ! Nous tenons en haute estime votre connaissance, et nous devrions vous aimer, vous respecter et vous appeler notre seigneur, car aucun d’entre nous ne peut vous égaler. De même que le soleil éclipse les petites étoiles, de sorte que leur lumière ne se voit plus dans le ciel lorsque les rayons du soleil apparaissent, de même notre bravoure s’éteint et s’abaisse en votre présence, bien que la nôtre ait jadis été fameuse dans le monde. » Cligés ne sait que répondre, car à son avis ils le louent tous plus qu’il ne le mérite ; cela lui plaît, mais il se sent honteux, et le sang monte à son visage, révélant à tous sa modestie. Le conduisant au milieu de la salle, ils l’amenèrent devant le roi, où tous cessèrent leurs paroles de compliment et d’éloge. L’heure du repas était venue, et ceux dont c’était le devoir se hâtèrent de mettre la table. Les tables de la salle furent rapidement dressées ; puis, tandis que certains prenaient des serviettes et d’autres tenaient des bassins, on offrit de l’eau à tous ceux qui arrivaient. Une fois que tous eurent lavé leurs mains, ils prirent place. Et le roi, prenant Cligés par la main, le fit asseoir en face de lui, car il voulait savoir, si possible, ce jour-là, qui il était. Je n’ai pas besoin de parler davantage du repas, car les mets étaient aussi abondants que si le bœuf se vendait un penny. (Vv. 5041-5114.) Lorsque tous les plats furent servis, le roi ne resta plus silencieux. « Mon ami, dit-il, je souhaite savoir si c’est par orgueil que vous n’avez pas daigné venir à la cour dès votre arrivée dans ce pays, et pourquoi vous vous êtes tenu à l’écart des gens, et pourquoi vous avez changé d’armes ; dites-moi aussi quel est votre nom, et de quelle race vous venez. » Cligés répondit : « Ce ne sera pas caché. » Il raconta au roi tout ce qu’il voulait savoir. Et quand le roi eut entendu tout cela, il l’embrassa et le chanta en très haut lieu, tandis que tous se joignaient pour le saluer. Et quand mon seigneur Gawain apprit la vérité, lui, plus que les autres, l’accueillit chaleureusement. Ainsi, tous se réunirent pour le saluer, disant qu’il était très beau et courageux. Le roi l’aime et le honore plus que tous ses neveux. Cligés reste avec le roi jusqu’à l’arrivée de l’été ; pendant ce temps, il visite toute la Bretagne, la France et la Normandie, où il accomplit tant d’actes de chevalerie qu’il prouve pleinement sa valeur. Mais l’amour dont il porte la blessure ne lui donne ni paix ni soulagement. L’inclination de son cœur le maintient fixé sur une seule pensée. Son esprit retourne vers Fenice, qui, de loin, afflige son cœur. Le désir le pousse à retourner ; car il a été privé trop longtemps de la vue de la dame la plus désirée que quiconque ait jamais désirée. Il ne veut pas prolonger cette privation, mais se prépare à retourner en Grèce et part après avoir pris congé. Le roi et mon seigneur
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On peut facilement croire que Gawain fut affligé lorsqu’ils ne purent plus le retenir. Mais il est impatient de retourner auprès de celle qu’il aime et désire tant que le chemin lui semble interminable tandis qu’il traverse terres et mers : il aspire ardemment à revoir celle qui a volé le cœur d’Iris. Cependant, elle le fait récompenser pleinement ; car elle lui paie, pour ainsi dire, un loyer, en lui donnant la monnaie de son propre cœur, qui lui est tout aussi précieuse. Mais il n’en est nullement certain, n’ayant aucun contrat ou accord à présenter ; c’est pourquoi son anxiété est grande. Et elle est dans une détresse tout aussi grande, tourmentée par l’amour, ne trouvant aucun plaisir en rien de ce qu’elle voit depuis le moment où elle l’a vu pour la dernière fois. Le fait qu’elle ne sache même pas s’il est vivant ou non remplit son cœur d’angoisse. Mais Cligés approche de jour en jour, chanceux d’avoir des vents favorables, jusqu’à ce qu’il arrive joyeusement au port devant Constantinople. Lorsque la nouvelle parvint en ville, il n’était pas besoin de demander si l’empereur était heureux ; mais la joie de l’impératrice était cent fois plus grande. (Vv. 5115-5156.) Cligés, avec son équipage, ayant débarqué à Constantinople, est maintenant retourné en Grèce. Les hommes les plus riches et les plus nobles viennent tous à sa rencontre au port. Et lorsque l’empereur le rencontre, lui qui fut le premier à aller à sa rencontre aux côtés de l’impératrice, il court pour l’embrasser et le saluer en présence de tous. Et quand Fenice le salue, chacun change de couleur en présence de l’autre, et c’est vraiment un miracle, lorsqu’ils sont si proches l’un de l’autre, qu’ils évitent de s’embrasser et de s’échanger les baisers que l’amour exigerait ; mais cela serait folie et démence. Les gens se rassemblent de toutes parts, désireux de le voir, et le conduisent à travers la ville, certains à pied, d’autres à cheval, jusqu’à ce qu’ils le mènent au palais impérial. Aucun mot ne peut exprimer la joie, l’honneur et les attentions dont on fit preuve là-bas. Mais chacun s’efforçait de faire tout ce qu’il pensait pouvoir plaire et satisfaire Cligés. Son oncle lui remet tous ses biens, à l’exception de la couronne : il souhaite qu’il satisfasse pleinement ses désirs et qu’il prenne tout ce qu’il veut de sa richesse, que ce soit sous forme de terres ou de trésors. Mais il ne se soucie ni de l’argent ni de l’or, tant qu’il n’ose pas révéler ses pensées à elle, à cause de qui il ne trouve aucun repos ; et pourtant, il a beaucoup de temps et d’occasions de parler, s’il n’avait pas peur d’être repoussé ; car maintenant il peut la voir tous les jours et s’asseoir à côté d’elle « tête à tête » sans opposition ni obstacle, car personne ne voit là aucun mal.
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(Vv. 5157-5280.) Quelque temps après son retour, un jour il vint seul dans la chambre de celle qui n’était pas son ennemie, et vous pouvez être sûr que la porte n’était pas fermée à clé à son arrivée. Il s’assit à ses côtés, tandis que les autres s’éloignaient, afin que personne ne puisse s’asseoir près d’eux et entendre leurs paroles. D’abord, Fenice parla de Bretagne et lui demanda des nouvelles du caractère et de l’apparence de mon seigneur Gawain, jusqu’à ce que ses paroles abordent enfin le sujet qui la remplissait de terreur. Elle lui demanda s’il avait donné son amour à quelque dame ou jeune fille en ce pays. Cligés n’était ni obstiné ni lent à répondre à cette question ; il sut aussitôt quelle réponse donner dès qu’elle l’eut posée. « Dame », dit-il, « j’étais amoureux là-bas, mais pas de quelqu’un de ce pays. En Bretagne, mon corps était sans mon cœur, comme un morceau d’écorce sans le bois. Depuis que j’ai quitté l’Allemagne, je ne sais pas ce qu’est devenu mon cœur, si ce n’est qu’il est venu ici après vous. Mon cœur était ici, et mon corps là-bas. Je n’étais pas vraiment loin de Grèce, car c’est ici que mon cœur était venu, c’est pourquoi je suis revenu maintenant ; pourtant, il ne retourne pas à sa demeure, je ne peux pas non plus le ramener vers moi, et je ne le voudrais pas, si je le pouvais. Et vous — comment allez-vous depuis que vous êtes venue dans ce pays ? Quelle joie avez-vous eue ici ? Aimez-vous les gens, aimez-vous le pays ? Je ne devrais vous poser aucune autre question que celle de savoir si le pays vous plaît. » « Jusqu’à présent, il ne m’a pas plu ; mais en ce moment, je ressens une certaine joie et satisfaction, que, soyez-en sûr, je ne voudrais pas perdre pour Pavie ou Plaisance. Je ne peux arracher mon cœur à cette joie, et je n’utiliserai jamais la force pour essayer. Il ne reste en moi que l’écorce, car je vis et existe sans cœur. Je n’ai jamais été en Bretagne, et pourtant, sans moi, mon cœur y était occupé à je ne sais quelles affaires. » « Dame, quand votre cœur était-il là-bas ? Dites-moi quand il y est allé — le moment et la saison — si c’est quelque chose que vous pouvez honnêtement me dire ou à quiconque d’autre. Était-il là-bas pendant que j’y étais ? » « Oui, mais vous ne le saviez pas. Il y était aussi longtemps que vous y étiez, et est parti avec vous. » « Dieu ! Je ne l’ai jamais vu, ni su qu’il était là. Dieu ! pourquoi ne le savais-je pas ? Si j’avais été informé de cela, certes, ma dame, j’aurais partagé agréablement sa compagnie. » « Vous m’auriez rendu la consolation que vous me deviez vraiment, car j’aurais été très généreuse envers votre cœur s’il avait voulu venir là où il aurait pu savoir que j’étais. » « Dame, il est sûrement venu à vous. » « À moi ? Alors il n’est allé nulle part d’étranger, car le mien est également allé à vous. » « Alors, dame, selon ce que vous dites, nos cœurs sont ici avec nous maintenant, car mon cœur est entièrement entre vos mains. » « Vous avez à votre tour le mien, mon ami ; ainsi nous sommes… »
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Parfaite entente. Et soyez assuré, que Dieu m’aide, que votre oncle n’a jamais partagé avec moi, car ce n’était pas mon désir, et il ne le pouvait pas. Il ne m’a jamais connue comme Adam connaissait sa femme. À tort on m’appelle épouse ; mais je suis sûre que quiconque m’appelle ainsi ignore que je suis encore vierge. Même votre oncle n’en a pas conscience, car, ayant bu la potion du sommeil, il croit être éveillé alors qu’il dort, et il imagine qu’il jouit de moi tandis que je gis dans ses bras. Mais son exclusion est complète. Mon cœur est à vous, et mon corps aussi, et personne ne saura jamais de moi comment pratiquer la méchanceté. Car lorsque mon cœur s’est tourné vers vous, il vous a offert aussi le corps, et il a fait le serment que personne d’autre ne partagerait jamais cela avec lui. L’amour pour vous m’a blessée si profondément que je ne pourrai jamais en guérir, tout comme la mer ne peut sécher. Si je vous aime, et que vous m’aimez, vous ne serez jamais appelé Tristan, ni moi Iseut ; car alors notre amour ne serait pas honorable. Mais je vous fais cette promesse : vous n’aurez jamais d’autre joie de moi que celle que vous avez maintenant, à moins que vous ne trouviez un moyen de m’éloigner de votre oncle et de sa compagnie, sans qu’il puisse me retrouver, ni vous accuser, ni avoir le moindre motif d’accusation. Demain, vous me parlerez du meilleur plan que vous aurez conçu, et moi aussi j’y penserai. Demain, dès que je me serai levée, venez parler avec moi ; alors chacun de nous exprimera son avis, et nous procéderons à mettre en œuvre ce qui semble le mieux.» (vv. 5281-5400.) Dès que Cligés entendit qu’il serait entièrement d’accord avec elle, il dit que ce serait la meilleure chose à faire. Il la quitte heureuse, et part lui-même l’esprit léger. Cette nuit-là, chacun reste éveillé, réfléchissant avec grande joie au meilleur plan possible. Le lendemain matin, dès qu’ils se furent levés, ils se rencontrèrent de nouveau pour consulter en privé, comme il se devait. Cligés parla le premier et dit ce à quoi il avait pensé pendant la nuit : « Ma dame, dit-il, je pense, et je suis d’avis, que nous ne pourrions rien faire de mieux que d’aller en Bretagne ; je pensais pouvoir vous y emmener ; ne refusez pas, car jamais Hélène n’a été accueillie avec tant de joie à Troie lorsque Pâris l’y emmena, mais une joie encore plus grande serait ressentie pour vous et moi dans le pays du roi, mon oncle. Et si ce plan ne vous convient pas, dites-moi ce que vous pensez, car je suis prêt, quoi qu’il arrive, à respecter votre décision. » Et elle répondit : « Voici ma réponse : je ne partirai jamais ainsi avec vous ; car après notre départ, tout le monde parlerait de nous comme on parle d’Iseut la Blonde et de Tristan. Partout, tous les hommes et les femmes parleraient mal de notre amour. Personne ne croirait, et ce n’est pas naturel.
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qu’ils le fassent, c’est la vérité. Qui croirait que j’ai ainsi, à tout hasard, échappé et fui votre oncle alors que j’étais encore servante ? On me considérerait simplement comme débauchée et dissolue, et vous seriez prise pour folle. Il convient de se rappeler et de respecter l’injonction de saint Paul : si quelqu’un refuse de vivre chastement, saint Paul lui conseille d’agir de telle manière qu’il ne subisse aucune critique, aucun blâme ni reproche. Il est bon de faire taire les langues malveillantes ; donc, si vous êtes d’accord, j’ai une proposition à faire : il me semble préférable d’accepter de feindre être morte. Je vais tomber malade dans peu de temps. Pendant ce temps, vous pourrez préparer un lieu de sépulture. Mettez tous vos talents au service de cela afin que le tombeau et le cercueil soient conçus de telle sorte que je ne meure pas dedans, ni ne meure étouffée, et que personne ne monte la garde près de lui la nuit, lorsque vous viendrez me sortir. Cherchez donc pour moi un tel refuge, où personne ne puisse me voir à part vous ; et qu’aucun autre ne s’occupe de mes besoins, à part vous, à qui je m’abandonne et me donne entièrement. Jamais, de toute ma vie, je ne souhaite être servie par un autre homme que vous. Vous serez mon seigneur et mon serviteur ; tout ce que vous ferez me semblera bon ; et je ne serai jamais maîtresse d’aucun empire tant que vous n’en serez pas le maître. N’importe quel endroit misérable, aussi sombre et sale soit-il, me semblera plus lumineux que toutes ces salles si vous êtes avec moi. Si je vous ai près de moi, je serai maîtresse d’un trésor inépuisable, et le monde m’appartiendra. Et si tout est bien organisé, aucun mal ne surviendra, et personne ne pourra jamais en parler mal, car on croira dans tout l’empire que je pourris sous terre. Ma servante Thessala, qui a été ma nourrice et en qui j’ai une grande confiance, me prêtera une aide fidèle, car elle est très intelligente et je lui fais entièrement confiance.” Et Cligés, lorsqu’il entendit sa bien-aimée, répondit : « Ma dame, si c’est possible, et si vous pensez que les conseils de votre nourrice sont fiables, nous n’avons qu’à nous mettre sans tarder à nos préparatifs ; mais si nous commettons quelque imprudence, nous sommes perdus sans espoir de salut. Dans cette ville, il y a un artisan qui taille et sculpte d’admirables images : il n’y a pas de pays où il ne soit connu pour les figures qu’il a façonnées et sculptées. Son nom est Jean, et c’est mon serf. Personne ne peut rivaliser avec les meilleures œuvres de Jean, quelle que soit l’art en question. Car, comparés à lui, ils ne sont que des novices, comme un enfant avec sa nourrice. En imitant son travail, les artisans d’Antioche et de Rome ont appris tout ce qu’ils savent faire – et de plus, il n’y a pas d’homme plus loyal. Maintenant, je veux faire un essai ; si je peux lui faire confiance, je le libérerai, lui et tous ses descendants ; et je ne manquerai pas de lui raconter tout notre plan s’il le veut.
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jure-moi et donne-moi ta parole qu’il m’aidera loyalement et ne révélera jamais mon secret. » (vv. 5401-5466.) Et elle répond : « Qu’il en soit ainsi. » Avec son autorisation, Cligés quitta la pièce et s’en alla. Elle fit alors appeler Thessala, sa servante, qu’elle avait emmenée de son pays natal. Thessala arriva aussitôt, sans tarder, sans savoir pourquoi on l’avait appelée. Lorsqu’elle demanda à Fenice en privé quel était son désir et son souhait, celle-ci ne lui cacha aucune de ses intentions. « Nurse, dit-elle, je sais très bien que tout ce que je te dirai ne sortira pas d’ici, car je t’ai éprouvée à fond et j’ai constaté que tu es très prudente. Je t’aime pour tout ce que tu as fait pour moi. Dans toutes mes difficultés, je m’adresse à toi sans chercher conseil ailleurs. Tu sais pourquoi je reste éveillée, et quels sont mes pensées et mes souhaits. Mes yeux ne voient qu’un seul objet qui me plaît, mais je ne peux en tirer ni plaisir ni joie si je ne l’achète d’abord au prix fort. Car j’ai maintenant trouvé mon égal ; s’il m’aime, il m’aime en retour, et s’il est affligé, il le devient aussi à cause de ma douleur et de mon chagrin. Maintenant, je dois te faire part d’un plan et d’un projet sur lesquels nous nous sommes secrètement mises d’accord. » Puis elle lui expliqua comment elle était prête à feindre la maladie, à se plaindre si amèrement qu’à la fin elle feindrait d’être morte, et comment Cligés la volerait pendant la nuit, puis ils seraient ensemble tous les jours. Elle pense qu’elle ne pourrait plus supporter de vivre autrement. Mais si elle était sûre qu’elle consentirait à l’aider, tout serait arrangé selon leurs désirs. « Mais je suis fatiguée d’attendre ma joie et ma chance. » Alors sa nurse la rassura en lui assurant qu’elle l’aiderait de toutes les manières possibles, en lui disant de ne plus avoir peur. Elle dit qu’une fois qu’elle commencerait à agir, elle s’assurerait qu’aucun homme, en la voyant, ne douterait que l’âme eût quitté le corps après qu’elle eut bu une potion qui la rendrait froide, sans couleur, pâle et raide, incapable de parler et privée de santé ; pourtant elle resterait vivante et en bonne santé, sans ressentir aucun type de sensation, et cela ne lui nuirait en rien après avoir passé une journée entière et une nuit entière dans le sépulcre et sur le lit funéraire. (vv. 5467-5554.) Lorsque Fenice entendit ces paroles, elle répondit ainsi : « Nurse, je me confie à toi, et, avec toute ma confiance en toi, je ne prendrai aucune initiative de ma propre initiative. Je suis entre tes mains ; pense donc à mes intérêts, et dis à tous ceux qui sont ici de s’en aller, car je suis malade et ils me dérangent. » Ainsi, comme une femme prudente, elle leur dit : « Messieurs, ma dame n’est pas bien et souhaite que vous partiez tous. Vous êtes… »
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parler fort et faire du bruit, et ce bruit lui est désagréable. Elle ne peut trouver ni repos ni tranquillité tant que vous êtes dans la pièce. Je ne me souviens pas qu’elle se soit jamais plainte d’une maladie aussi violente et grave. Alors partez, et ne vous sentez pas blessé. Dès qu’elle eut donné cet ordre, ils s’en allèrent tous rapidement. Et Cligés fit appeler Jean pour qu’il vienne vite, puis lui parla en privé : « Jean, sais-tu ce que je vais te dire ? Tu es mon esclave et je suis ton maître, et je peux donner ou vendre ton corps comme s’il m’appartenait. Mais si je pouvais avoir confiance en toi pour une affaire que je médite, tu serais libre à jamais, ainsi que les héritiers qui pourraient naître de toi. » Jean, dans son désir de liberté, répond aussitôt : « Mon seigneur, il n’y a rien que je ne ferais pas avec joie pour voir moi-même, ma femme et mes enfants libres. Dites-moi quelles sont vos ordres, car rien ne peut être trop difficile pour me causer du travail, de la douleur ou être difficile à exécuter. D’ailleurs, même contre ma volonté, je dois obéir à vos ordres et abandonner mes propres affaires. » « Vraiment, Jean ; mais c’est une affaire dont je n’ose guère parler, à moins que tu ne m’assures par serment que tu me donneras fidèlement ton aide et que tu ne me trahiras jamais. » « Volontiers, sire », répond Jean : « N’ayez aucune crainte à ce sujet ! Car je jurerai et donnerai ma parole que, tant que je vivrai, je ne dirai jamais un mot que je pense pouvoir vous affliger ou vous nuire. » « Ah, Jean, même si je devais en mourir, il n’y a personne à qui j’oserais mentionner l’affaire pour laquelle j’ai besoin de tes conseils ; je préférerais que l’on m’arrache l’œil ; je préférerais être mis à mort par toi plutôt que que tu en parles à un autre homme. Mais je te tiens pour si loyal et prudent que je te révélerai toutes mes pensées. J’ai confiance que tu respecteras mes souhaits, en m’aidant et en gardant le silence. » « Vraiment, sire, que Dieu m’aide ! » Alors Cligés parle et lui explique ouvertement le plan audacieux. Et après avoir révélé le projet — comme vous m’avez entendu le présenter — Jean dit qu’il promettait de construire le sépulcre selon ses meilleures compétences, et ajouta qu’il le conduirait pour lui montrer une certaine maison qui n’avait jamais été vue par personne — pas même sa femme ou ses enfants. Cette maison, qu’il avait construite, il la lui montrerait s’il voulait l’accompagner au lieu où, dans un isolement absolu, il travaille, peint et sculpte. Il lui montrerait le plus beau et le plus magnifique endroit qu’il ait jamais vu. Cligés répond : « Allons-y alors. » (vv. 5555-5662.) En dessous de la ville, en un endroit isolé, Jean avait consacré beaucoup de travail à la construction d’une tour. C’est là qu’il emmena Cligés, le guidant à travers les différents étages, qui étaient décorés de merveilles.
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des tableaux peints. Il lui montre les pièces et les cheminées, l’emmenant partout, en haut et en bas. Cligés examine cette maison solitaire où personne ne vit ni n’a accès. Il passe d’une pièce à l’autre, jusqu’à ce qu’il pense avoir tout vu ; il est très satisfait de la tour et dit qu’elle est vraiment magnifique. La dame y sera à l’aise tant qu’elle vivra, car personne ne connaîtra l’endroit où elle réside. « Non, sire, vous avez raison ; on ne la découvrira jamais ici. Mais croyez-vous avoir vu toute ma tour et ce bel refuge ? Il reste encore des pièces si bien cachées que nul homme ne pourrait jamais les trouver. Et même si vous décidez de vérifier cela en enquêtant aussi minutieusement que possible, vous ne pourrez jamais être assez perspicace ou intelligent dans vos recherches pour découvrir un autre secret ici, à moins que je ne vous le montre et ne vous le désigne. Vous devez savoir qu’il n’y a pas de manque de bains ici, ni de rien d’autre dont une dame aurait besoin, que je puisse imaginer ou me rappeler. La dame sera ici en toute quiétude. En dessous du niveau du sol, la tour s’élargit, comme vous le verrez, et on ne trouve nulle part de porte d’entrée. La porte est faite de pierre dure, avec une telle habileté et un tel art que l’on ne peut trouver aucune fissure. » Cligés dit : « Ce sont là des choses merveilleuses que j’entends. Continuez, je vous suivrai, car j’ai hâte de voir tout cela. » Alors John se mit en route, prenant Cligés par la main, jusqu’à ce qu’ils arrivent devant une porte lisse et polie, entièrement colorée et peinte. Lorsque John arriva au mur, il s’arrêta, tenant Cligés par la main droite. « Sire, dit-il, personne ne pourrait voir de fenêtre ou de porte dans ce mur ; et croyez-vous que quelqu’un puisse passer à travers sans utiliser de force et en brisant le mur ? » Cligés répond qu’il ne le pense pas, et qu’il ne le pensera jamais, à moins de le voir d’abord. Alors John dit qu’il va le voir immédiatement, et qu’il ouvrira une porte dans le mur pour lui. John, qui avait construit cet endroit, déverrouilla la porte dans le mur et l’ouvrit pour lui, de sorte qu’il n’avait pas besoin de force ni de violence pour l’ouvrir ; ensuite, l’un devant l’autre, ils descendirent par un escalier sinueux jusqu’à un appartement voûté où John travaillait quand il avait envie de s’adonner à quelque tâche que ce soit. « Sire, dit-il, de tous les hommes que Dieu a jamais créés, personne d’autre que nous deux n’a jamais été là où nous sommes maintenant. Vous verrez bientôt à quel point cet endroit est pratique. Mon conseil est que vous choisissiez cet endroit comme refuge, et que votre bien-aimée y soit logée. Ces quartiers sont suffisamment bons pour une telle invitée ; il y a des chambres à coucher, ainsi que des salles de bains avec de l’eau chaude dans les baignoires, l’eau venant par des tuyaux sous terre. Quiconque cherche un endroit confortable pour y installer et y cacher sa dame devrait parcourir de longues distances avant de trouver quelque chose d’aussi charmant. »
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Lorsque vous l’aurez exploré en détail, vous trouverez cet endroit très approprié. Alors Jean lui montra tout : de belles chambres et des voûtes peintes, en lui indiquant de nombreux exemples de son travail qui plurent beaucoup à Cligés. Après avoir examiné toute la tour, Cligés dit : « Jean, mon ami, je te libère, ainsi que tous tes descendants ; ma vie est entièrement entre tes mains. Je souhaite que ma bien-aimée soit ici, seule, et que personne ne le sache, à part moi, toi et elle. » Jean répond : « Je vous remercie, seigneur. Nous sommes restés ici assez longtemps ; comme nous n’avons plus rien à faire, retournons. » « C’est juste », dit Cligés, « partons. » Ils s’en allèrent alors et quittèrent la tour. À leur retour, ils entendirent tout le monde dans la ville dire à son voisin : « Ne connaissez-vous pas la nouvelle merveilleuse au sujet de ma dame, l’impératrice ? Que l’Esprit Saint lui donne la santé — cette dame douce et prudente ; car elle est alitée, atteinte d’une grave maladie. » (vv. 5663-5698.) Lorsque Cligés entendit ces paroles, il se hâta de se rendre à la cour. Mais il n’y avait ni joie ni allégresse : tous étaient tristes et abattus à cause de l’impératrice, qui feignait seulement d’être malade ; car la maladie dont elle se plaignait ne lui causait ni peine ni douleur. Pourtant, elle avait dit à tous qu’elle ne voulait laisser entrer personne dans sa chambre tant que sa maladie persisterait avec ses douleurs au cœur et à la tête. Elle faisait cependant une exception en faveur de l’empereur et de son neveu, ne souhaitant pas leur interdire l’accès ; mais cela ne la dérangeait pas si l’empereur, son seigneur, ne venait pas. Par amour pour Cligés, elle était contrainte de supporter de grandes douleurs et des périls. Le fait qu’il ne vienne pas la troublait, car elle ne désirait voir personne d’autre que lui. Cependant, Cligés arriverait bientôt pour lui raconter ce qu’il avait vu et découvert. Il entra dans la chambre et lui parla, mais ne resta qu’un instant, car Fenice, afin que l’on pense qu’elle était contrariée par ce qui la réjouissait tant, cria à haute voix : « Partez, partez ! Vous me dérangez et m’importunez trop, car je suis si gravement malade que je ne me relèverai jamais. » Cligés, bien qu’heureux de cela, s’en alla avec un visage triste : on n’aurait jamais vu un visage aussi affligé. À en juger par son apparence, il était très triste ; mais en son for intérieur, il était joyeux à l’idée de la joie à venir. (vv. 5699-5718.) L’impératrice, sans être vraiment malade, se plaignait et prétendait être malade. Et l’empereur, qui avait confiance en elle, ne cessait de s’affliger et fit appel à un médecin. Mais elle ne permettait à personne de la voir ou de la toucher. L’empereur pouvait bien être contrarié lorsqu’elle disait qu’elle n’aurait qu’un seul médecin, capable de la guérir facilement.
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chaque fois qu’il le souhaite. Il peut la faire mourir ou vivre, et c’est à lui qu’elle confie sa santé et sa vie. Ils pensent qu’elle fait référence à Dieu ; mais son intention est tout autre, car elle ne pense à personne d’autre que Cligés. C’est son dieu qui peut lui apporter la santé ou provoquer sa mort.
(Vv. 5719-5814.) Ainsi, l’impératrice veille à ce qu’aucun médecin ne l’examine ; et pour tromper davantage l’empereur, elle refuse de manger ou de boire, jusqu’à devenir complètement pâle et bleue. Pendant ce temps, sa nourrice s’occupe d’elle et, avec une grande ruse, cherche en secret dans toute la ville, sans que personne ne le sache, jusqu’à ce qu’elle trouve une femme gravement malade d’une maladie mortelle. Pour parfaire son stratagème, elle allait souvent la voir et promettait de la guérir de sa maladie ; ainsi, chaque jour, elle prenait un urinoir pour examiner l’urine, jusqu’à ce qu’un jour elle constate qu’aucun remède ne pourrait être utile et que cette femme mourrait ce même jour. Thessala emporta cette urine et la garda jusqu’au lever de l’empereur, moment où elle alla le trouver et dit : « Si c’est votre volonté, mon seigneur, faites venir tous vos médecins ; car ma maîtresse a perdu de l’eau ; elle est très malade de cette maladie, et elle souhaite que les médecins l’examinent, mais elle ne veut pas qu’ils viennent où elle se trouve. » Les médecins entrèrent dans la salle et, après examen, constatèrent que l’urine était très mauvaise et incolore ; chacun exprima son avis. Finalement, ils furent tous d’accord pour dire qu’elle ne se rétablirait jamais et qu’elle ne vivrait guère au-delà de trois heures, moment où, au plus tard, Dieu reprendrait son âme. Ils arrivèrent à cette conclusion en secret, lorsque l’empereur leur demanda et insista pour qu’ils lui disent la vérité. Ils répondirent qu’ils n’avaient aucune confiance en sa guérison et qu’elle ne vivrait pas au-delà de trois heures, mais abandonnerait son âme avant ce moment. Lorsque l’empereur entendit cela, il faillit tomber inconscient par terre, tout comme beaucoup d’autres qui apprirent la nouvelle. Jamais aucun peuple n’émit autant de lamentations dans tout le palais. Cependant, je ne parlerai plus de leur chagrin ; mais vous entendrez parler des agissements de Thessala — comment elle mélange et prépare le philtre. Elle le mélangea et le remua, car elle s’était procurée bien à l’avance tout ce dont elle avait besoin pour le philtre. Un peu avant trois heures, elle lui fit boire le philtre. Aussitôt, sa vue s’obscurcit, son visage devint aussi pâle et blanc que si elle avait perdu tout son sang : elle n’aurait pas pu bouger un pied ou une main, même si on l’avait écorchée vive, et elle ne bougea ni ne prononça un mot, bien qu’elle perçoive et entende le chagrin de l’empereur ainsi que les cris qui remplissaient la salle. Les foules en larmes pleuraient dans toute la ville, disant : « Dieu ! quelle douleur et quel malheur a
(Vv. 5719-5814.) Ainsi, l’impératrice veille à ce qu’aucun médecin ne l’examine ; et pour tromper davantage l’empereur, elle refuse de manger ou de boire, jusqu’à devenir complètement pâle et bleue. Pendant ce temps, sa nourrice s’occupe d’elle et, avec une grande ruse, cherche en secret dans toute la ville, sans que personne ne le sache, jusqu’à ce qu’elle trouve une femme gravement malade d’une maladie mortelle. Pour parfaire son stratagème, elle allait souvent la voir et promettait de la guérir de sa maladie ; ainsi, chaque jour, elle prenait un urinoir pour examiner l’urine, jusqu’à ce qu’un jour elle constate qu’aucun remède ne pourrait être utile et que cette femme mourrait ce même jour. Thessala emporta cette urine et la garda jusqu’au lever de l’empereur, moment où elle alla le trouver et dit : « Si c’est votre volonté, mon seigneur, faites venir tous vos médecins ; car ma maîtresse a perdu de l’eau ; elle est très malade de cette maladie, et elle souhaite que les médecins l’examinent, mais elle ne veut pas qu’ils viennent où elle se trouve. » Les médecins entrèrent dans la salle et, après examen, constatèrent que l’urine était très mauvaise et incolore ; chacun exprima son avis. Finalement, ils furent tous d’accord pour dire qu’elle ne se rétablirait jamais et qu’elle ne vivrait guère au-delà de trois heures, moment où, au plus tard, Dieu reprendrait son âme. Ils arrivèrent à cette conclusion en secret, lorsque l’empereur leur demanda et insista pour qu’ils lui disent la vérité. Ils répondirent qu’ils n’avaient aucune confiance en sa guérison et qu’elle ne vivrait pas au-delà de trois heures, mais abandonnerait son âme avant ce moment. Lorsque l’empereur entendit cela, il faillit tomber inconscient par terre, tout comme beaucoup d’autres qui apprirent la nouvelle. Jamais aucun peuple n’émit autant de lamentations dans tout le palais. Cependant, je ne parlerai plus de leur chagrin ; mais vous entendrez parler des agissements de Thessala — comment elle mélange et prépare le philtre. Elle le mélangea et le remua, car elle s’était procurée bien à l’avance tout ce dont elle avait besoin pour le philtre. Un peu avant trois heures, elle lui fit boire le philtre. Aussitôt, sa vue s’obscurcit, son visage devint aussi pâle et blanc que si elle avait perdu tout son sang : elle n’aurait pas pu bouger un pied ou une main, même si on l’avait écorchée vive, et elle ne bougea ni ne prononça un mot, bien qu’elle perçoive et entende le chagrin de l’empereur ainsi que les cris qui remplissaient la salle. Les foules en larmes pleuraient dans toute la ville, disant : « Dieu ! quelle douleur et quel malheur a
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C’est la mort méchante qui nous l’a enlevée ! Ô mort avide et vorace !
La mort est pire qu’une louve qui reste toujours insatiable. Une telle morsure cruelle, tu ne l’as jamais infligée au monde ! Mort, que as-tu fait ? Que Dieu te confonde d’avoir éteint la lumière d’une beauté parfaite ! Tu as tué la créature la plus belle et la plus charmante ; si seulement elle avait vécu, celle que Dieu a toujours cherché à créer. La patience de Dieu est vraiment trop grande lorsqu’il te permet de détruire ce qui lui appartient. Maintenant, Dieu devrait être en colère contre toi et te chasser de ton domaine ; car ton audace est trop grande, tout comme ton orgueil et ton manque de respect. Ainsi, le peuple se précipite, se tord les bras et frappe ses mains ; tandis que les prêtres lisent leurs psaumes, priant pour cette bonne dame, afin que Dieu ait pitié de son âme.
(Vv. 5815-5904.) 240 Au milieu des larmes et des cris, comme le raconte l’histoire, arrivèrent des médecins âgés de Salerne, où ils avaient longtemps vécu. En voyant ce grand deuil, ils s’arrêtèrent pour demander la raison de ces cris et de ces larmes — pourquoi tout le peuple était-il dans une telle tristesse et détresse. Et voici la réponse qu’ils reçurent : « Dieu ! Messieurs, ne savez-vous pas ? Le monde entier serait dans le même état que nous si seulement il savait de quelle grande tristesse, de quel chagrin, de quelle douleur et de quelle perte nous avons été frappés aujourd’hui. Dieu ! D’où venez-vous donc, pour ne pas savoir ce qui vient de se passer dans cette ville ? Nous vous dirons la vérité, car nous voulons que vous partagiez notre douleur. Ne connaissez-vous pas la mort cruelle, qui désire et convoite tout, et qui guette partout ce qu’il y a de meilleur ? Ne savez-vous pas quel acte fou elle a commis aujourd’hui, comme c’est son habitude ? Dieu a illuminé le monde d’une grande lumière, d’une lumière éclatante. Mais la mort ne peut s’empêcher d’agir selon sa coutume. Chaque jour, autant que le permettent ses forces, elle détruit la meilleure créature qu’elle trouve. Elle veut donc tester sa puissance : en un seul corps, elle a emporté plus d’excellence qu’elle n’en a laissée derrière elle. Elle aurait mieux fait de prendre le monde entier, et de laisser vivante et intacte cette proie qu’elle a maintenant emportée. La beauté, la courtoisie, la connaissance, et tout ce qu’une dame peut posséder de bon, tout cela a été pris et volé par la mort, qui a détruit toute bonté en la personne de notre dame, l’impératrice. Ainsi, la mort nous a privés de la vie. » « Ah, Dieu ! » dirent les médecins, « nous savons que Tu es en colère contre cette ville parce que nous n’y sommes pas arrivés plus tôt. Si nous étions arrivés hier, la mort aurait pu se vanter de sa force si elle avait pu nous arracher notre proie. » « Messieurs, madame ne vous aurait certainement pas permis… »
La mort est pire qu’une louve qui reste toujours insatiable. Une telle morsure cruelle, tu ne l’as jamais infligée au monde ! Mort, que as-tu fait ? Que Dieu te confonde d’avoir éteint la lumière d’une beauté parfaite ! Tu as tué la créature la plus belle et la plus charmante ; si seulement elle avait vécu, celle que Dieu a toujours cherché à créer. La patience de Dieu est vraiment trop grande lorsqu’il te permet de détruire ce qui lui appartient. Maintenant, Dieu devrait être en colère contre toi et te chasser de ton domaine ; car ton audace est trop grande, tout comme ton orgueil et ton manque de respect. Ainsi, le peuple se précipite, se tord les bras et frappe ses mains ; tandis que les prêtres lisent leurs psaumes, priant pour cette bonne dame, afin que Dieu ait pitié de son âme.
(Vv. 5815-5904.) 240 Au milieu des larmes et des cris, comme le raconte l’histoire, arrivèrent des médecins âgés de Salerne, où ils avaient longtemps vécu. En voyant ce grand deuil, ils s’arrêtèrent pour demander la raison de ces cris et de ces larmes — pourquoi tout le peuple était-il dans une telle tristesse et détresse. Et voici la réponse qu’ils reçurent : « Dieu ! Messieurs, ne savez-vous pas ? Le monde entier serait dans le même état que nous si seulement il savait de quelle grande tristesse, de quel chagrin, de quelle douleur et de quelle perte nous avons été frappés aujourd’hui. Dieu ! D’où venez-vous donc, pour ne pas savoir ce qui vient de se passer dans cette ville ? Nous vous dirons la vérité, car nous voulons que vous partagiez notre douleur. Ne connaissez-vous pas la mort cruelle, qui désire et convoite tout, et qui guette partout ce qu’il y a de meilleur ? Ne savez-vous pas quel acte fou elle a commis aujourd’hui, comme c’est son habitude ? Dieu a illuminé le monde d’une grande lumière, d’une lumière éclatante. Mais la mort ne peut s’empêcher d’agir selon sa coutume. Chaque jour, autant que le permettent ses forces, elle détruit la meilleure créature qu’elle trouve. Elle veut donc tester sa puissance : en un seul corps, elle a emporté plus d’excellence qu’elle n’en a laissée derrière elle. Elle aurait mieux fait de prendre le monde entier, et de laisser vivante et intacte cette proie qu’elle a maintenant emportée. La beauté, la courtoisie, la connaissance, et tout ce qu’une dame peut posséder de bon, tout cela a été pris et volé par la mort, qui a détruit toute bonté en la personne de notre dame, l’impératrice. Ainsi, la mort nous a privés de la vie. » « Ah, Dieu ! » dirent les médecins, « nous savons que Tu es en colère contre cette ville parce que nous n’y sommes pas arrivés plus tôt. Si nous étions arrivés hier, la mort aurait pu se vanter de sa force si elle avait pu nous arracher notre proie. » « Messieurs, madame ne vous aurait certainement pas permis… »
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Le prix pour la voir ou pour mettre en pratique ses compétences. Il ne manquait pas de bons médecins, mais madame ne permettait à aucun d’eux de la voir ni d’examiner sa maladie. « Non ? » « En vérité, messieurs, elle refusait. » Alors ils se souvinrent du cas de Salomon, que sa femme haïssait tellement qu’elle le trompa en feignant la mort. 241 Ils pensent que cette femme a fait de même. Mais s’ils pouvaient d’une manière ou d’une autre la guérir, personne ne pourrait les forcer à mentir ou les empêcher de révéler la vérité s’ils découvraient quelque ruse. Ils se rendirent donc au palais, où il y avait un tel vacarme et des cris que l’on n’aurait pas pu entendre le tonnerre de Dieu. Le chef de ces trois médecins, qui en savait le plus, s’approcha du brancard. Personne ne lui dit : « Ne touchez pas », et personne ne tenta de l’en empêcher. Il posa sa main sur sa poitrine et son flanc, et sentit bien que la vie était encore dans son corps : il le comprit parfaitement. Il vit l’empereur debout, fou de chagrin. En le voyant, il cria : « Empereur, consolez-vous ! Je suis certain et je vois clairement que cette dame n’est pas morte. Cessez votre douleur et soyez consolé ! Si je ne la ramène pas vivante auprès de vous, vous pouvez me tuer ou m’étrangler. » (Vv. 5995-5988.) Aussitôt, tout le palais devint silencieux. L’empereur ordonna au médecin de lui exposer en détail ses instructions et ses désirs, quels qu’ils soient. S’il parvenait à redonner la vie à l’impératrice, il deviendrait seigneur et maître de l’empereur lui-même ; mais s’il lui avait menti en quoi que ce soit, il serait pendu comme un voleur ordinaire. Le médecin répondit : « J’accepte cela, et que vous n’ayez jamais pitié de moi si je ne la fais pas parler ici ! Sans attendre, videz immédiatement le palais, qu’aucune âme ne reste. Je dois examiner en privé la maladie qui afflige cette dame. Ces deux médecins, qui sont mes amis, resteront avec moi seul dans la pièce, et que tous les autres sortent. » Cette ordonnance aurait été contestée par Cligés, Jean et Thessala ; mais tous les autres présents auraient pu se retourner contre eux s’ils avaient tenté de s’y opposer. Ils gardèrent donc le silence, approuvèrent ce que les autres approuvaient, et quittèrent le palais. Après que les trois médecins eurent forcé à écarter les draps de la dame, sans utiliser de couteau ni de ciseaux, ils lui dirent : « Dame, ne craignez rien, n’ayez pas peur, mais parlez-nous avec confiance ! Nous savons très bien que vous êtes en parfaite santé et en bon état. Soyez raisonnable et coopérative maintenant, et ne perdez espoir en rien, car si vous avez besoin de nous, nous vous assurerons tous les trois de notre aide, que ce soit pour le bien ou pour le mal. Nous serons très loyaux envers vous, tant en
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en gardant nos conseils et en vous aidant. Ne nous forcez pas à parler ici ! Puisque nous mettons à votre disposition notre compétence et nos services, vous ne devez certainement pas refuser.» Ainsi, ils pensent la tromper et la duper, mais ils n’y parviennent pas ; car elle n’a ni besoin ni intérêt pour les services qu’ils lui promettent ; ils gaspillent donc leur temps en vaines tentatives. Lorsque les trois médecins voient qu’ils ne tireront rien d’elle ni par la prière ni par les flatteries, ils la prennent sur son brancard et commencent à la frapper et à la maltraiter. Mais leurs efforts sont vains, car ils ne peuvent lui arracher un seul mot. Alors ils menacent et tentent de l’effrayer en disant que si elle ne parle pas, elle aura bientôt raison de regretter sa folie, car ils vont lui faire quelque chose d’extraordinaire, une chose qui n’a jamais été faite au corps d’une femme misérable. « Nous savons que vous êtes vivante et que vous daignez ne pas nous parler. Nous savons que vous feignez la mort afin de tromper l’empereur. N’ayez pas peur de nous ! Si l’un de nous vous a offensée, avant de vous causer davantage de mal, cessez dès maintenant ce comportement insensé, car vous agissez mal ; et nous vous prêterons notre aide pour toute entreprise — sage ou folle. » Mais c’est impossible ; ils n’y parviennent pas. Alors ils reprennent leur attaque, la frappant avec des fouets sur le dos, de sorte que les meurtrissures sont clairement visibles, et ils s’acharnent à déchirer sa chair tendre jusqu’à ce que le sang coule. (Vv. 5989-6050.) Après l’avoir battue avec des fouets jusqu’à avoir lacéré sa chair, et alors que le sang coulait goutte à goutte entre les blessures, leurs efforts restèrent vains : ils ne purent lui arracher ni soupir ni mot, ni la faire bouger. Alors ils disent qu’ils doivent se procurer du feu et du plomb, qu’ils fondront et poseront sur ses mains, plutôt que d’échouer dans leur tentative de la faire parler. Après avoir obtenu une flamme et du plomb, ils allument un feu et font fondre le plomb. Ainsi, ces misérables scélérats tourmentent et affligent la dame en prenant le plomb encore brûlant du feu et en le versant dans ses paumes. Insatisfaits de verser simplement le plomb à travers ses paumes, ces lâches voyous disent que, si elle ne parle pas immédiatement, ils la étendront aussitôt sur la grille jusqu’à ce qu’elle soit complètement grillée. Pourtant, elle garde le silence et ne refuse pas que son corps soit battu et maltraité par eux. Alors qu’ils étaient sur le point de la placer sur le feu pour la rôtir, plus d’un millier de dames, postées devant le palais, viennent à la porte et, à travers une petite fente, aperçoivent les tortures et les souffrances qu’ils infligeaient à la dame, achevant ainsi son martyre au moyen de charbons et de flammes. Elles apportent des bâtons et des marteaux pour briser et détruire
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Porte. Le bruit et le tumulte furent immenses tandis qu’ils enfonçaient la porte de force.
S’ils parviennent maintenant à s’emparer des médecins, ceux-ci n’auront pas longtemps à attendre avant de recevoir leur juste châtiment. D’un seul élan, les dames pénètrent dans le palais, et au milieu de la foule se trouve Thessala, qui n’a d’autre but que d’atteindre sa maîtresse. Près du feu, elle la trouve déshabillée, gravement blessée. Elle la remet sur le brancard et étend une toile par-dessus elle, tandis que les dames vont récompenser les trois médecins, sans vouloir attendre l’empereur ou son sénéchal. Par les fenêtres, elles les jetèrent dans la cour, brisant les nuques, les côtes, les bras et les jambes de tous : jamais des dames n’avaient accompli œuvre plus remarquable.
(Vv. 6051-6162.) Ainsi, les trois médecins reçurent leur terrible punition de la part des dames. Mais Cligés, terrifié et rempli de douleur, apprit les souffrances et le martyre endurés par sa bien-aimée pour lui. Il était presque hors de lui, craignant à juste titre qu’elle ne fût morte ou gravement blessée par les tortures infligées par les trois médecins qui étaient désormais morts. Il était donc dans le désespoir lorsque Thessala arriva, apportant avec elle une onguent très précieux dont elle avait déjà enduit délicatement le corps et les blessures de sa maîtresse. Lorsqu’on la remit sur son brancard, les dames l’enveloppèrent à nouveau dans une toile de tissu syrien, laissant son visage découvert. Toute la nuit, leurs cris incessants ne cessèrent pas. Dans toute la ville, des hauts comme des bas, des pauvres comme des riches, étaient dans un état de désespoir extrême, et il semblait que chacun se vantât de surpasser les autres dans sa douleur, ne voulant pas être consolé. La douleur persista toute la nuit. Le lendemain matin, Jean vint à la cour ; l’empereur le fit venir et lui donna cet ordre : « Jean, si jamais tu as accompli une œuvre remarquable, montre maintenant toute ta compétence pour construire un tombeau dont la beauté et la qualité seraient inégalées. » Jean, qui avait déjà accompli la tâche, répondit qu’il avait déjà achevé un tombeau très beau et finement travaillé ; mais lorsqu’il avait commencé le travail, il n’avait pas pensé qu’un autre corps que celui d’une sainte y serait placé. « Que l’impératrice y soit mise et enterrée en un lieu sacré, car je pense qu’elle est sanctifiée. » « Tu as bien parlé », dit l’empereur ; « elle sera enterrée là-bas, dans l’église de mon seigneur Saint-Pierre, où l’on a coutume d’enterrer les corps. Car avant sa mort, elle m’a demandé de l’y enterrer. Maintenant, continue ton travail et place ton tombeau à la meilleure place du cimetière, là où il convient qu’il soit. » Jean répondit : « Très bien, mon…
S’ils parviennent maintenant à s’emparer des médecins, ceux-ci n’auront pas longtemps à attendre avant de recevoir leur juste châtiment. D’un seul élan, les dames pénètrent dans le palais, et au milieu de la foule se trouve Thessala, qui n’a d’autre but que d’atteindre sa maîtresse. Près du feu, elle la trouve déshabillée, gravement blessée. Elle la remet sur le brancard et étend une toile par-dessus elle, tandis que les dames vont récompenser les trois médecins, sans vouloir attendre l’empereur ou son sénéchal. Par les fenêtres, elles les jetèrent dans la cour, brisant les nuques, les côtes, les bras et les jambes de tous : jamais des dames n’avaient accompli œuvre plus remarquable.
(Vv. 6051-6162.) Ainsi, les trois médecins reçurent leur terrible punition de la part des dames. Mais Cligés, terrifié et rempli de douleur, apprit les souffrances et le martyre endurés par sa bien-aimée pour lui. Il était presque hors de lui, craignant à juste titre qu’elle ne fût morte ou gravement blessée par les tortures infligées par les trois médecins qui étaient désormais morts. Il était donc dans le désespoir lorsque Thessala arriva, apportant avec elle une onguent très précieux dont elle avait déjà enduit délicatement le corps et les blessures de sa maîtresse. Lorsqu’on la remit sur son brancard, les dames l’enveloppèrent à nouveau dans une toile de tissu syrien, laissant son visage découvert. Toute la nuit, leurs cris incessants ne cessèrent pas. Dans toute la ville, des hauts comme des bas, des pauvres comme des riches, étaient dans un état de désespoir extrême, et il semblait que chacun se vantât de surpasser les autres dans sa douleur, ne voulant pas être consolé. La douleur persista toute la nuit. Le lendemain matin, Jean vint à la cour ; l’empereur le fit venir et lui donna cet ordre : « Jean, si jamais tu as accompli une œuvre remarquable, montre maintenant toute ta compétence pour construire un tombeau dont la beauté et la qualité seraient inégalées. » Jean, qui avait déjà accompli la tâche, répondit qu’il avait déjà achevé un tombeau très beau et finement travaillé ; mais lorsqu’il avait commencé le travail, il n’avait pas pensé qu’un autre corps que celui d’une sainte y serait placé. « Que l’impératrice y soit mise et enterrée en un lieu sacré, car je pense qu’elle est sanctifiée. » « Tu as bien parlé », dit l’empereur ; « elle sera enterrée là-bas, dans l’église de mon seigneur Saint-Pierre, où l’on a coutume d’enterrer les corps. Car avant sa mort, elle m’a demandé de l’y enterrer. Maintenant, continue ton travail et place ton tombeau à la meilleure place du cimetière, là où il convient qu’il soit. » Jean répondit : « Très bien, mon…
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seigneur. » Jean prend aussitôt congé et prépare le sépulcre avec grande habileté ; il y place un matelas en plumes, car la pierre était dure et froide ; et afin que l’odeur soit agréable, il dispose des fleurs et des feuilles autour. Une autre raison pour cela était que personne ne puisse découvrir le matelas qu’il avait mis dans la tombe. La messe pour les morts avait déjà été célébrée dans les églises et les paroisses, et les cloches sonnaient sans cesse, comme il se doit pour les défunts. On donne l’ordre de venir déposer le corps dans le sépulcre, que Jean a construit avec tant d’habileté et de splendeur. À Constantinople, il n’y a personne, petit ou grand, qui ne suive le corps en larmes, maudissant et blâmant la Mort. Chevaliers et jeunes gens s’évanouissent tous deux, tandis que les dames et les demoiselles se frappent la poitrine en reprochant ainsi à la Mort : « Ô Mort, » crient-elles toutes, « pourquoi n’as-tu pas demandé de rançon pour ma dame ? Assurément, ton gain était bien faible, alors que notre perte est grande. » Et dans cette douleur, Cligés prend certainement sa part, car il souffre et gémit plus que tous les autres, et il est étrange qu’il ne se tue pas. Mais il décide néanmoins de remettre cela au moment où viendra l’heure pour lui de déterrer elle, de s’en emparer et de voir si elle est vivante ou non. Au-dessus du trou se tiennent les hommes qui descendent le corps à sa place ; mais, avec Jean présent, ils ne s’occupent pas de régler le sarcophage, et comme ils étaient tellement prosternés qu’ils ne pouvaient rien voir, Jean eut tout le temps de accomplir sa tâche particulière. Lorsque le cercueil fut en place et qu’il n’y eut plus rien dans la tombe, il scella hermétiquement toutes les jointures. Une fois cela fait, n’importe qui, à condition de ne pas recourir à la force ou à la violence, aurait eu du mal à enlever ou à desserrer quoi que ce soit que Jean y avait mis.
(Vv. 6163-6316.) Phénix reste dans le sépulcre jusqu’à l’arrivée de la nuit noire. Mais trente chevaliers montent la garde auprès d’elle, et il y a dix chandelles allumées qui éclairent tout autour. Les chevaliers étaient fatigués et épuisés par les efforts qu’ils avaient fournis ; ils mangèrent et burent cette nuit-là jusqu’à ce que tous tombent profondément endormis. Lorsque la nuit tomba, Cligés s’échappe de la cour et de tous ses suivants, de sorte qu’aucun chevalier ni serviteur ne sut ce qu’il était advenu de lui. Il ne s’arrêta que lorsqu’il trouva Jean, qui le conseilla du mieux qu’il put. Il lui fournit des armes, mais il n’en aura jamais besoin. Une fois armés, tous deux se hâtent vers le cimetière. Le cimetière était entouré de hauts murs, de sorte que les chevaliers, qui s’étaient endormis après avoir fermé solidement la porte, pouvaient être certains que personne n’y entrerait. Cligés ne voit pas comment il
(Vv. 6163-6316.) Phénix reste dans le sépulcre jusqu’à l’arrivée de la nuit noire. Mais trente chevaliers montent la garde auprès d’elle, et il y a dix chandelles allumées qui éclairent tout autour. Les chevaliers étaient fatigués et épuisés par les efforts qu’ils avaient fournis ; ils mangèrent et burent cette nuit-là jusqu’à ce que tous tombent profondément endormis. Lorsque la nuit tomba, Cligés s’échappe de la cour et de tous ses suivants, de sorte qu’aucun chevalier ni serviteur ne sut ce qu’il était advenu de lui. Il ne s’arrêta que lorsqu’il trouva Jean, qui le conseilla du mieux qu’il put. Il lui fournit des armes, mais il n’en aura jamais besoin. Une fois armés, tous deux se hâtent vers le cimetière. Le cimetière était entouré de hauts murs, de sorte que les chevaliers, qui s’étaient endormis après avoir fermé solidement la porte, pouvaient être certains que personne n’y entrerait. Cligés ne voit pas comment il
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il peut entrer, car il n’y a pas de passage par la porte. Pourtant, d’une manière ou d’une autre, il doit passer, car l’amour le pousse et le motive. Il tente la muraille et grimpe, étant fort et agile. À l’intérieur se trouvait un jardin planté d’arbres, dont l’un était si proche du mur qu’il le touchait. Cligés avait maintenant ce dont il avait besoin ; après s’être laissé descendre à l’aide de l’arbre, la première chose qu’il fit fut d’aller ouvrir la porte pour Jean. Voyant les chevaliers endormis, ils éteignirent toutes les lumières, de sorte que l’endroit resta plongé dans l’obscurité. Jean dégage alors la tombe et ouvre le cercueil, prenant soin de ne lui causer aucun mal. Cligés entre dans la tombe et sort sa Bien-aimée, toute faible et prostrée, qu’il caresse, embrasse et serre contre lui. Il ne sait pas s’il doit se réjouir ou regretter qu’elle ne bouge ni ne réagisse. Jean, aussi vite qu’il le put, referma à nouveau le sépulcre, afin qu’il ne soit pas évident que quelqu’un y avait touché. Puis ils se rendirent aussi rapidement que possible à la tour. Une fois qu’ils l’eurent placée dans la tour, dans des pièces situées en dessous du niveau du sol, ils lui enlevèrent ses vêtements funéraires ; et Cligés, qui ignorait tout de la potion qu’elle avait prise, laquelle la rendait muette et la maintenait immobile, pensa qu’elle était morte, et sombra dans le désespoir et l’anxiété, poussant de lourds soupirs et pleurant. Mais bientôt viendra le moment où la potion perdra son effet. Et Fenice, entendant sa douleur, lutte et rassemble ses forces pour le consoler par des mots ou un regard. Son cœur est sur le point d’éclater à cause de la tristesse qu’il manifeste. « Ah, Mort ! » dit-il, « combien es-tu méchante, de épargner et de différer toutes choses méprisables et viles — de leur permettre de vivre et de persister. Mort ! es-tu folle ou ivre, d’avoir tué ma dame sans moi ? C’est là une chose merveilleuse que je vois : ma dame est morte, et moi je vis encore ! Ah, chère, pourquoi ton amant vit-il pour te voir morte ? On pourrait dire maintenant à juste titre que tu es morte au service de moi, et que c’est moi qui t’ai tuée et assassinée. Bien-aimée, alors c’est moi la mort qui t’a frappée. N’est-ce pas injuste ? Car c’est ma propre vie que j’ai perdue en toi, et j’ai conservé ta vie en moi. Car ta santé et ta vie ne m’appartenaient-elles pas, chère ? Et la mienne ne t’appartenait-elle pas ? Car je n’aimais rien d’autre que toi, et notre double existence était comme une seule. Ainsi, j’ai fait ce qui était juste en gardant ton âme dans mon corps, tandis que la mienne s’est échappée de ton corps ; et l’un devrait aller chercher la compagnie de l’autre, où qu’il soit, et rien ne devrait les séparer. » À ces mots, elle pousse un léger soupir et murmure faiblement : « Mon amant, je ne suis pas complètement morte, mais très près de l’être. Je ne tiens plus guère à ma vie. Je la croyais une plaisanterie, une simple feinte ; mais maintenant, je suis vraiment digne de pitié, car
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La mort n’a pas considéré cela comme une plaisanterie. Ce sera un miracle si je m’en sors vivant. Car les médecins m’ont gravement blessé, ont brisé ma chair et m’ont défiguré. Pourtant, si ma nourrice pouvait venir ici, et si des efforts portaient leurs fruits, elle me restituerait la santé. « Ne t’inquiète pas, chère, pour cela », dit Cligés, « car cette même nuit, je la ferai venir ici. » « Chérie, laisse John aller la chercher maintenant. » Ainsi John partit à sa recherche jusqu’à ce qu’il la trouve, et lui dit combien il souhaitait qu’elle vienne sans laisser aucune autre raison la retenir ; car Fenice et Cligés l’avaient appelée pour qu’elle vienne dans une tour où ils l’attendaient ; et que Fenice était dans un état grave, si bien qu’elle devait venir munie d’onguents et de remèdes, en gardant à l’esprit qu’elle ne vivrait pas longtemps si elle ne venait pas rapidement lui porter secours. Thessala partit aussitôt, emportant les onguents, les pansements et les remèdes qu’elle avait préparés, puis elle rencontra à nouveau John. En secret, ils quittèrent la ville jusqu’à arriver directement à la tour. Lorsque Fenice vit sa nourrice, elle se sentit déjà guérie, grâce à la foi et à la confiance affectueuses qu’elle plaçait en elle. Et Cligés l’accueillit avec tendresse, en disant : « Bienvenue, nourrice, que j’aime et que j’estime. Nourrice, pour l’amour de Dieu, que penses-tu de la maladie de cette jeune dame ? Quelle est ton opinion ? Guérira-t-elle ? » « Oui, mon seigneur, n’ayez crainte, je la guérirai complètement. Une quinzaine de jours à peine s’écouleront avant que je ne la rende si bien portante qu’elle n’ait jamais été aussi vive et forte. » (vv. 6317-6346.) Tandis que Thessala s’occupe de ses remèdes, John va fournir à la tour tout ce qui est nécessaire. Cligés se rend à la tour et en revient courageusement et ouvertement, car il y a laissé un faucon en train de mue, et il prétend y aller pour le voir ; ainsi personne ne peut deviner qu’il s’y rend pour une autre raison que le faucon. Il y reste longtemps, jour et nuit. Il ordonne à John de garder la tour, afin que personne ne puisse y entrer contre sa volonté. Fenice n’a plus maintenant de raison de se plaindre, car Thessala l’a complètement guérie. Si Cligés était duc d’Almería, du Maroc ou de Tudèle, il ne jugerait rien de tout cela digne d’une baie d’aubépine par rapport à la joie qu’il éprouve maintenant. Certes, l’Amour ne s’est pas abaissé en s’unissant à ces deux-là, car il leur semble, lorsqu’ils s’étreignent et s’embrassent, que le monde entier doit être meilleur grâce à leur joie et à leur bonheur. Ne me posez plus de questions à ce sujet, car on ne peut avoir de désir auquel l’autre ne consente pas. Ainsi, ils n’ont qu’un seul désir, comme s’ils étaient eux-mêmes un seul être. (vv. 6347-6392.) Fenice resta dans la tour, je crois, toute cette année-là et encore deux mois de l’année suivante, jusqu’à ce que l’été revienne. Lorsque les arbres portent
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Leurs fleurs et leurs feuilles s’épanouissent, et les petits oiseaux se réjouissent, chantant gaiement leurs mélodies. Un matin, Fenice entendit le chant du rossignol. Cligés la tenait fermement enlaçée par la taille et le cou, et elle l’enlaçait de la même manière, en disant : « Mon cher et beau bien-aimé. Un jardin me ferait du bien, où je pourrais me divertir. Depuis plus de quinze mois, je n’ai pas vu la lumière de la lune ni du soleil. Si c’est possible, j’aimerais beaucoup sortir à la lumière du jour, car ici, dans cette tour, je suis prisonnière. S’il y avait un jardin à proximité, où je pourrais aller me distraire, cela me serait souvent bénéfique. » Alors Cligés lui promet de consulter Jean dès qu’il pourra le voir. À ce moment-là, Jean entra, comme il en avait l’habitude, et Cligés lui parla de ce que désirait Fenice. Jean répondit : « Tout ce qu’elle demande est déjà prêt et disponible. Cette tour est bien équipée de tout ce dont elle a besoin. » Fenice fut alors très heureuse et demanda à Jean de l’y emmener, ce qu’il promit de faire avec plaisir. Jean alla alors ouvrir une porte, construite d’une manière que je ne peux pas décrire correctement. Seul Jean aurait pu la fabriquer, et personne n’aurait pu affirmer qu’il y avait là une porte ou une fenêtre — elle était si parfaitement dissimulée. (vv. 6393-6424.) Lorsque Fenice vit la porte s’ouvrir et le soleil entrer à flots, comme elle ne l’avait pas vu depuis de nombreux jours, son cœur battit fort de joie ; elle dit qu’à présent rien ne manquait, puisqu’elle pouvait quitter sa tour-prison, et qu’elle ne souhaitait aucun autre lieu de séjour. Elle sortit par la porte vers le jardin, avec tous ses plaisirs et ses délices. Au milieu du jardin se trouvait un arbre greffé, chargé de fleurs et de feuilles en pleine floraison, avec une cime largement étalée. Ses branches étaient si taillées qu’elles pendaient toutes vers le bas, presque jusqu’au sol ; cependant, le tronc principal, d’où elles partaient, s’élevait droit vers le ciel. Fenice ne désirait aucun autre endroit. Sous l’arbre, le gazon était très agréable et fin, et à midi, lorsque faisait chaud, le soleil n’était jamais assez haut pour que ses rayons y pénètrent. Jean avait montré son habileté en arrangeant et en taillant ainsi les branches. C’est là que Fenice allait se divertir, où l’on installait un lit pour elle pendant la journée. Là, ils goûtaient à la joie et au bonheur. Et le jardin était entouré d’un haut mur relié à la tour, de sorte que rien ne pouvait y entrer sans passer d’abord par la tour. (vv. 6425-6586.) Fenice est maintenant très heureuse : rien ne peut la contrarier, et rien ne manque de ce qu’elle désire, tant que son amant est libre de l’enlacer sous les fleurs et les feuilles. 242 À
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À la saison où l’on utilise le faucon et le lévrier pour chasser les alouettes et les rossignols, ou pour traquer les cailles et les perdrix, il arriva qu’un chevalier de Thrace, jeune, vif et amateur des sports chevaleresques, vînt un jour près de la tour à la recherche de gibier. Le faucon de Bertrand (car telle était son nom) ayant manqué une alouette, s’était envolé ; Bertrand se dit alors quel grand dommage ce serait s’il perdait son oiseau de chasse. Lorsqu’il le vit descendre et se poser dans un jardin en bas de la tour, il fut ravi, car il pensa qu’il ne pourrait plus le perdre. Il grimpa aussitôt le long du mur jusqu’à réussir à le franchir ; en bas de l’arbre, il vit Fenice et Cligés endormis, nus, enlacés étroitement. « Dieu ! » dit-il, « que m’arrive-t-il donc ? Quel miracle vois-je là ? N’est-ce pas Cligés ? C’est bien elle. Et celle qui est avec lui, n’est-ce pas l’impératrice ? Oui, elle lui ressemble beaucoup. Jamais rien n’a été si semblable à autre chose. Son nez, sa bouche et son front sont identiques à ceux de ma dame, l’impératrice. La nature n’a jamais créé deux créatures aussi similaires. Il n’y a pas chez cette femme un seul trait que je n’aie déjà vu chez ma dame. Si elle était vivante, je dirais sans hésiter que c’est bien elle-même. » À ce moment-là, une poire tomba et frappa près de l’oreille de Fenice. Elle sursauta, se réveilla et, voyant Bertrand, poussa un cri : « Mon cher, mon cher, nous sommes perdues. Là-bas, c’est Bertrand. S’il s’échappe, nous sommes prises dans un piège terrible, car il dira qu’il nous a vues. » Alors Bertrand comprit sans aucun doute que c’était l’impératrice. Il vit qu’il fallait partir immédiatement, car Cligés avait apporté son épée dans le jardin et l’avait posée à côté du lit. Il se leva d’un bond, saisit son épée, tandis que Bertrand prenait rapidement congé. Aussi vite qu’il le put, il gravit le mur ; il était presque parvenu de l’autre côté lorsque Cligés, le poursuivant, leva son épée et le frappa avec une telle violence qu’il lui trancha la jambe en dessous du genou, comme s’il s’agissait d’une tige de fenouil. Malgré cela, Bertrand parvint à s’échapper, bien que gravement blessé et mutilé. Ses hommes, angoissés et furieux en voyant son état pitoyable, le relevèrent et demandèrent insistentment qui avait pu lui faire cela. « Ne parlez pas à présent », dit-il, « aidez-moi plutôt à monter sur mon cheval. On ne parlera de cela qu’au empereur. Celui qui m’a traité ainsi doit être, et sans doute l’est, dans une grande terreur ; car il court un grand danger pour sa vie. » Ils le mirent alors sur son palfrein et le firent passer à travers la ville, profondément affligés par leur peur. Derrière eux vinrent plus de vingt mille autres personnes, les suivant jusqu’à la cour. Tout le peuple accourut, chacun cherchant à être le premier là-bas. Bertrand formula sa plainte à haute voix.
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Devant tous, à l’empereur : mais ils le prirent pour un bavard oisif lorsqu’il dit avoir vu l’impératrice entièrement nue. La ville est en émoi : certains considèrent les nouvelles qu’ils entendent comme de simples absurdités, d’autres conseillent et pressent l’empereur d’aller lui-même dans la tour. Le bruit et la confusion sont grands parmi les gens qui se préparent à l’accompagner. Mais ils ne trouvent rien dans la tour, car Fenice et Cligés s’enfuient, emmenant avec eux Thessala, qui les console et leur déclare que, s’ils voient par hasard des gens venir les arrêter, ils n’ont pas à craindre ; ils n’oseraient jamais s’approcher pour leur faire du mal tant qu’un arc à tir rapide est à portée. Et l’empereur, dans la tour, fait chercher Jean et le fait amener. Il ordonne qu’on le lie et qu’on l’attache, disant qu’il le fera pendre ou brûler, et qu’il dispersera ses cendres au vent. Il recevra la punition qu’il mérite pour la honte qu’il a causée à l’empereur ; mais cette punition ne sera pas agréable, car Jean a caché dans la tour son neveu avec sa femme. « Par ma parole, tu dis la vérité », dit Jean ; « je ne mentirai pas, mais j’irai encore plus loin et déclarerai la vérité ; si j’ai commis une faute, il est juste que je sois arrêté. Mais voici ma défense : un serviteur ne doit refuser rien lorsque son seigneur légitime le lui ordonne. Or, tout le monde sait bien que je lui appartiens, et cette tour aussi. » « Non, Jean. Elle t’appartient plutôt. » « À moi, sire ? Oui, après lui ; mais je ne m’appartiens pas non plus, et je n’ai rien qui m’appartienne, sauf ce qu’il a bien voulu me donner. Et si vous pensez dire que mon seigneur est coupable de vous avoir fait du tort, je suis prêt à le défendre sans aucun ordre de sa part. Mais je me sens encouragé à proclamer ouvertement ce que j’ai en tête, tel que je l’ai envisagé, car je sais pertinemment que je dois mourir. Alors je parlerai sans me soucier des conséquences. Car si je meurs pour mon seigneur, je ne mourrai pas d’une mort honteuse, car les faits sont généralement connus au sujet de ce serment et de cet engagement que vous avez donnés à votre frère, selon lesquels, après vous, Cligés devrait être empereur, lui qui est maintenant exilé en errant. Mais si Dieu le veut, il sera encore empereur ! Ainsi, vous êtes passible de reproches, car vous n’auriez pas dû prendre une épouse ; pourtant vous l’avez épousée et vous avez fait du tort à Cligés, alors qu’il ne vous a fait aucun mal. Et si je suis puni de mort par vous, et si je meurs injustement pour lui, et s’il est encore en vie, il vengera ma mort sur vous. Allez, faites de votre mieux, car si je meurs, vous mourrez aussi. » (Vv. 6587-6630.) L’empereur tremble de colère en entendant les paroles moqueuses adressées à lui par Jean. « Jean », dit-il, « tu auras autant de répit que nous trouverons ton seigneur, celui qui m’a causé un tel tort. »
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Bien que je l’aimasse profondément et que je n’aie pas eu l’intention de le tromper.
Pendant ce temps, tu resteras en prison. Si tu sais ce qu’il est advenu de lui, dis-le-moi immédiatement, je te l’ordonne. « Te le dire ? Comment pourrais-je commettre une telle trahison ? Même si on devait me faire sortir la vie de mon corps, je ne révélerais pas mon seigneur à toi, même si je connaissais son lieu de séjour. En fait, je ne sais pas plus que toi où ils sont allés, Dieu m’en soit témoin ! Mais il n’y a pas lieu à ta jalousie. Je n’ai pas tant peur de ta colère que je ne dise, afin que tous puissent entendre, comment tu as été trompé ; même mes paroles ne sont pas crues. Tu as été trompé et dupé par la potion que tu as bue dans la nuit de tes noces. À moins que cela ne se soit passé en rêve, alors que tu dormais, tu n’as jamais eu de plaisir avec elle ; mais cette nuit t’a fait rêver, et le rêve t’a donné autant de satisfaction que si cela s’était produit pendant ton sommeil, qu’elle t’eût tenu dans ses bras : telle était toute ta satisfaction. Son cœur était si dévoué à Cligés qu’elle a feint la mort pour lui ; et lui avait une telle confiance en moi qu’il m’a tout expliqué et l’a installée dans ma maison, qui lui appartient de droit. Tu ne devrais pas me reprocher quoi que ce soit. En vérité, je devrais être brûlé ou pendu, si je trahissais mon seigneur ou refusais d’exécuter sa volonté. »
(Vv. 6631-6784.) Lorsque l’attention de l’empereur est ramenée sur la potion qu’il avait pris plaisir à boire, et avec laquelle Thessala l’avait trompé, il réalisa alors pour la première fois qu’il n’avait jamais eu de plaisir avec sa femme, à moins que cela ne se fût passé en rêve : c’était donc un plaisir illusoire. Et il dit que s’il ne se venge pas de la honte et de la disgrâce infligées par le traître qui a séduit sa femme, il ne sera plus jamais heureux. « Maintenant, vite ! » dit-il, « jusqu’à Pavie, et d’ici jusqu’en Allemagne, qu’aucun château, ville ou bourg ne reste sans être fouillé. J’accorderai une grande valeur à celui qui m’amènera captifs ces deux-là. Allez, partout, de près comme de loin, cherchez avec zèle ! »
Alors ils partirent avec enthousiasme et passèrent toute la journée à chercher. Mais Cligés avait quelques amis qui, s’ils les trouvaient, les mèneraient plutôt dans un endroit caché que de les ramener. Toute cette quinzaine, ils s’épuisèrent en recherches vaines. Car Thessala, qui agit comme leur guide, les conduit par ses artifices et ses charmes avec une telle sécurité qu’ils ne ressentent aucune crainte ni peur face à toute la puissance de l’empereur. Ils ne cherchent pas de repos dans aucune ville ou bourg ; pourtant, ils ont tout ce qu’ils désirent, même plus que d’habitude. Car tout ce dont ils ont besoin leur est procuré par Thessala, qui cherche, fouille et s’occupe d’eux. Et il n’y a pas non plus
Pendant ce temps, tu resteras en prison. Si tu sais ce qu’il est advenu de lui, dis-le-moi immédiatement, je te l’ordonne. « Te le dire ? Comment pourrais-je commettre une telle trahison ? Même si on devait me faire sortir la vie de mon corps, je ne révélerais pas mon seigneur à toi, même si je connaissais son lieu de séjour. En fait, je ne sais pas plus que toi où ils sont allés, Dieu m’en soit témoin ! Mais il n’y a pas lieu à ta jalousie. Je n’ai pas tant peur de ta colère que je ne dise, afin que tous puissent entendre, comment tu as été trompé ; même mes paroles ne sont pas crues. Tu as été trompé et dupé par la potion que tu as bue dans la nuit de tes noces. À moins que cela ne se soit passé en rêve, alors que tu dormais, tu n’as jamais eu de plaisir avec elle ; mais cette nuit t’a fait rêver, et le rêve t’a donné autant de satisfaction que si cela s’était produit pendant ton sommeil, qu’elle t’eût tenu dans ses bras : telle était toute ta satisfaction. Son cœur était si dévoué à Cligés qu’elle a feint la mort pour lui ; et lui avait une telle confiance en moi qu’il m’a tout expliqué et l’a installée dans ma maison, qui lui appartient de droit. Tu ne devrais pas me reprocher quoi que ce soit. En vérité, je devrais être brûlé ou pendu, si je trahissais mon seigneur ou refusais d’exécuter sa volonté. »
(Vv. 6631-6784.) Lorsque l’attention de l’empereur est ramenée sur la potion qu’il avait pris plaisir à boire, et avec laquelle Thessala l’avait trompé, il réalisa alors pour la première fois qu’il n’avait jamais eu de plaisir avec sa femme, à moins que cela ne se fût passé en rêve : c’était donc un plaisir illusoire. Et il dit que s’il ne se venge pas de la honte et de la disgrâce infligées par le traître qui a séduit sa femme, il ne sera plus jamais heureux. « Maintenant, vite ! » dit-il, « jusqu’à Pavie, et d’ici jusqu’en Allemagne, qu’aucun château, ville ou bourg ne reste sans être fouillé. J’accorderai une grande valeur à celui qui m’amènera captifs ces deux-là. Allez, partout, de près comme de loin, cherchez avec zèle ! »
Alors ils partirent avec enthousiasme et passèrent toute la journée à chercher. Mais Cligés avait quelques amis qui, s’ils les trouvaient, les mèneraient plutôt dans un endroit caché que de les ramener. Toute cette quinzaine, ils s’épuisèrent en recherches vaines. Car Thessala, qui agit comme leur guide, les conduit par ses artifices et ses charmes avec une telle sécurité qu’ils ne ressentent aucune crainte ni peur face à toute la puissance de l’empereur. Ils ne cherchent pas de repos dans aucune ville ou bourg ; pourtant, ils ont tout ce qu’ils désirent, même plus que d’habitude. Car tout ce dont ils ont besoin leur est procuré par Thessala, qui cherche, fouille et s’occupe d’eux. Et il n’y a pas non plus
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Tous ceux qui les chassent maintenant, car tous sont retournés chez eux.
Pendant ce temps, Cligés n’est pas oisif : il commence à chercher son oncle, le roi Arthur. Il poursuit ses recherches jusqu’à ce qu’il le trouve, et c’est à lui qu’il présente ses prétentions et proteste contre son oncle, l’empereur, qui, afin de le déshériter, avait pris une épouse de manière infidèle, ce qu’il n’aurait pas dû faire ; car il avait juré à son père de ne jamais se marier de sa vie. Le roi dit qu’avec une flotte il se rendra à Constantinople, et qu’il remplira mille navires de chevaliers, et trois mille autres d’hommes d’armes, jusqu’à ce que aucune ville, bourg, cité ou château, aussi fort ou aussi élevé soit-il, ne puisse résister à leur assaut. Alors Cligés n’oublia pas de remercier le roi pour l’aide qu’il lui offrait. Le roi envoie chercher et convoquer tous les grands barons du pays, et fait réquisitionner et équiper des navires, des bateaux de guerre, des barques et des chalands. Il fait charger cent navires de boucliers, de lances, de cuirasses et d’armures adaptées aux chevaliers. Le roi prépare tant de choses pour la guerre que ni César ni Alexandre n’en firent jamais autant. Il ordonne que toute l’Angleterre, toute la Flandre, la Normandie, la France et la Bretagne, ainsi que tous les hommes jusqu’aux Pyrénées, se rassemblent à son appel. Ils étaient sur le point de lever l’ancre lorsque des messagers arrivèrent de Grèce, qui retardèrent l’embarquement et retinrent le roi et son peuple. Parmi les messagers se trouvait Jean, cet homme fidèle, car il ne serait jamais témoin ou messager de nouvelles qui ne seraient pas vraies, et qu’il ne connaîtrait pas avec certitude. Les messagers étaient des hommes de haute naissance de Grèce, venus à la recherche de Cligés. Ils firent des recherches et demandèrent après lui, jusqu’à ce qu’ils le trouvent à la cour du roi, où ils lui dirent : « Que Dieu vous garde, sire ! La Grèce vous est livrée, et Constantinople vous est donnée par tous ceux de votre empire, en raison du droit que vous avez sur eux. Votre oncle (mais vous ne le savez pas) est mort de chagrin, car il ne pouvait pas vous trouver. Son chagrin était tel qu’il perdit la raison ; il ne voulait ni boire ni manger, et mourut comme un homme hors de lui-même. Beau sire, revenez maintenant ! Car tous vos seigneurs vous ont fait appeler. Ils vous désirent ardemment et aspirent à vous faire leur empereur. » Certains se réjouirent de cela ; d’autres auraient volontiers vu leurs invités ailleurs, et que la flotte parte pour la Grèce. Mais l’expédition est abandonnée, le roi renvoie ses hommes, et les troupes retournent chez elles. Et Cligés se hâte, désireux de retourner en Grèce. Il ne veut pas tarder. Une fois ses préparatifs achevés, il prit congé du roi, puis de tous ses amis, et emportant
Pendant ce temps, Cligés n’est pas oisif : il commence à chercher son oncle, le roi Arthur. Il poursuit ses recherches jusqu’à ce qu’il le trouve, et c’est à lui qu’il présente ses prétentions et proteste contre son oncle, l’empereur, qui, afin de le déshériter, avait pris une épouse de manière infidèle, ce qu’il n’aurait pas dû faire ; car il avait juré à son père de ne jamais se marier de sa vie. Le roi dit qu’avec une flotte il se rendra à Constantinople, et qu’il remplira mille navires de chevaliers, et trois mille autres d’hommes d’armes, jusqu’à ce que aucune ville, bourg, cité ou château, aussi fort ou aussi élevé soit-il, ne puisse résister à leur assaut. Alors Cligés n’oublia pas de remercier le roi pour l’aide qu’il lui offrait. Le roi envoie chercher et convoquer tous les grands barons du pays, et fait réquisitionner et équiper des navires, des bateaux de guerre, des barques et des chalands. Il fait charger cent navires de boucliers, de lances, de cuirasses et d’armures adaptées aux chevaliers. Le roi prépare tant de choses pour la guerre que ni César ni Alexandre n’en firent jamais autant. Il ordonne que toute l’Angleterre, toute la Flandre, la Normandie, la France et la Bretagne, ainsi que tous les hommes jusqu’aux Pyrénées, se rassemblent à son appel. Ils étaient sur le point de lever l’ancre lorsque des messagers arrivèrent de Grèce, qui retardèrent l’embarquement et retinrent le roi et son peuple. Parmi les messagers se trouvait Jean, cet homme fidèle, car il ne serait jamais témoin ou messager de nouvelles qui ne seraient pas vraies, et qu’il ne connaîtrait pas avec certitude. Les messagers étaient des hommes de haute naissance de Grèce, venus à la recherche de Cligés. Ils firent des recherches et demandèrent après lui, jusqu’à ce qu’ils le trouvent à la cour du roi, où ils lui dirent : « Que Dieu vous garde, sire ! La Grèce vous est livrée, et Constantinople vous est donnée par tous ceux de votre empire, en raison du droit que vous avez sur eux. Votre oncle (mais vous ne le savez pas) est mort de chagrin, car il ne pouvait pas vous trouver. Son chagrin était tel qu’il perdit la raison ; il ne voulait ni boire ni manger, et mourut comme un homme hors de lui-même. Beau sire, revenez maintenant ! Car tous vos seigneurs vous ont fait appeler. Ils vous désirent ardemment et aspirent à vous faire leur empereur. » Certains se réjouirent de cela ; d’autres auraient volontiers vu leurs invités ailleurs, et que la flotte parte pour la Grèce. Mais l’expédition est abandonnée, le roi renvoie ses hommes, et les troupes retournent chez elles. Et Cligés se hâte, désireux de retourner en Grèce. Il ne veut pas tarder. Une fois ses préparatifs achevés, il prit congé du roi, puis de tous ses amis, et emportant
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Avec Phénix à ses côtés, il s’en va. Ils voyagent jusqu’à ce qu’ils arrivent en Grèce, où on l’accueille avec l’allégresse qu’on doit montrer à son véritable seigneur, et on lui donne sa bien-aimée pour épouse. Tous deux sont couronnés sur-le-champ. Sa maîtresse, il en a fait sa femme, mais il continue de l’appeler sa maîtresse et sa bien-aimée, et elle ne peut se plaindre d’aucune perte d’affection, car il l’aime toujours en tant que maîtresse, et elle l’aime aussi, comme une dame doit aimer son amant. Et chaque jour, leur amour grandissait : il ne douta jamais d’elle, ni elle ne le blâma pour quoi que ce fût. Elle ne fut jamais enfermée, contrairement à tant de femmes qui ont vécu depuis son temps. Car depuis lors, il n’y a eu aucun empereur qui ne craignît pas sa femme, de peur d’être trompé par elle, en entendant l’histoire de la façon dont Phénix avait trompé Alis, d’abord avec la potion qu’il but, puis plus tard par un autre stratagème. C’est pourquoi chaque impératrice, aussi riche et noble soit-elle, est gardée à Constantinople comme en prison, car l’empereur n’a aucune confiance en elle lorsqu’il se souvient de l’histoire de Phénix. Il la garde constamment sous surveillance dans sa chambre, et aucun homme n’est jamais autorisé à être en sa présence, à moins qu’il ne soit un eunuque depuis son enfance ; dans ce cas, il n’y a ni crainte ni doute que l’Amour ne les enchaîne dans ses liens. Ici se termine l’œuvre de Chrétien. 244
——Notes de bas de page : Cligés
Les notes de bas de page fournies par le professeur Foerster sont indiquées par « (F.) » ; toutes les autres notes de bas de page sont fournies par W.W. Comfort.
21 (retour)
[Il n’existe pas de version anglaise correspondant au vieux français « Cligés ». Le roman métrique anglais « Sir Cleges » n’a rien à voir avec le roman français.]
22 (retour)
[Ovide, dans les « Métamorphoses », VI, 404, raconte comment Tantale, lors d’un festin offert aux dieux, leur servit l’épaule de son propre fils. Il n’est cependant pas certain que Chrétien fasse ici référence à cet épisode mineur des « Métamorphoses ».]
23 (retour)
[Cette allusion est généralement considérée comme une preuve que le poète avait déjà écrit sur l’amour de Tristan et Iseut. Gaston Paris, cependant, dans l’une de ses dernières interventions (« Journal des Savants », 1902, p. 297), dit : « Je n’hésite pas à dire que l’existence d’un poème sur Tristan par Chrétien de Troyes, à laquelle j’ai cru comme presque tout le monde, me paraît aujourd’hui fort peu probable ; j’en vais donner les raisons. »]
24 (retour)
[L’histoire de Philomèle ou Philomena, connue chez Chaucer...]
——Notes de bas de page : Cligés
Les notes de bas de page fournies par le professeur Foerster sont indiquées par « (F.) » ; toutes les autres notes de bas de page sont fournies par W.W. Comfort.
21 (retour)
[Il n’existe pas de version anglaise correspondant au vieux français « Cligés ». Le roman métrique anglais « Sir Cleges » n’a rien à voir avec le roman français.]
22 (retour)
[Ovide, dans les « Métamorphoses », VI, 404, raconte comment Tantale, lors d’un festin offert aux dieux, leur servit l’épaule de son propre fils. Il n’est cependant pas certain que Chrétien fasse ici référence à cet épisode mineur des « Métamorphoses ».]
23 (retour)
[Cette allusion est généralement considérée comme une preuve que le poète avait déjà écrit sur l’amour de Tristan et Iseut. Gaston Paris, cependant, dans l’une de ses dernières interventions (« Journal des Savants », 1902, p. 297), dit : « Je n’hésite pas à dire que l’existence d’un poème sur Tristan par Chrétien de Troyes, à laquelle j’ai cru comme presque tout le monde, me paraît aujourd’hui fort peu probable ; j’en vais donner les raisons. »]
24 (retour)
[L’histoire de Philomèle ou Philomena, connue chez Chaucer...]
Page 199
« La Légende des bonnes femmes » est racontée par Ovide dans les « Métamorphoses », VI, 426-674. Cretiens le Gois est cité par l’auteur de « Ovide moralise » comme étant l’auteur de l’épisode de Philomène intégré dans son long poème didactique. De nombreux critiques récents ont attribué cet épisode à Chrétien de Troyes ; il a été édité séparément par C. de Boer, qui propose dans son introduction une longue discussion sur son auteurship. Voir C. de Boer, « Philomène, conte raconté d’après Ovide par Chrétien de Troyes » (Paris, 1909).]
25 (retour)
La cathédrale actuelle de Beauvais est dédiée à saint Pierre, et sa construction a commencé en 1227. La structure antérieure mentionnée ici, détruite en 1118, était probablement également dédiée au même saint. (F.)
26 (retour)
L’essence même de l’histoire de Cligés, débarrassée de son long introduction concernant Alexandre et Soredamors, est racontée en quelques lignes dans « Marques de Rome », p. 135 (éd. J. Alton dans « Lit. Verein in Stuttgart », n° 187, Tübingen, 1889), comme l’un des récits ou « exempla » rapportés par l’impératrice de Rome à l’empereur et aux Sept Sages. Aucun nom n’est donné, à part celui de Cligés lui-même ; cette version ne doit rien au poème de Chrétien et semble reposer sur une histoire que l’auteur aurait pu entendre oralement. Voir Foerster, « Einleitung zu Cligés » (1910), p. 32 sq.
27 (retour)
Cette critique du loisir indigne de la part d’un guerrier se trouve également dans « Erec et Enide » et « Yvain ».
28 (retour)
Ce hommage allégorique à la « générosité » est tout à fait dans l’esprit de l’époque. Lorsque les poètes professionnels vivaient grâce aux largesses de leurs mécènes, il n’est pas surprenant que leur poésie insiste sur l’importance de la générosité chez leurs héros. Pour une collection exhaustive de « châtiments » ou « enseignements », tels que celui donné ici à Alexandre par son père, voir Eugen Altner, « Ueber die Châtimenti in den altfranzösischen Chansons de Geste » (Leipzig, 1885).
29 (retour)
Comme l’a fait remarquer Mlle Weston (« The Three Days’ Tournament », p. 45), la géographie particulière de ce poème « est clairement anglo-normande plutôt qu’arturienne ».
210 (retour)
Pour cette relation intime entre les héros, si courante dans les anciens poèmes héroïques et romantiques en langue française, voir Jacques Flach, « Le compagnonnage dans les chansons de geste » dans « Études romanes dédiées à Gaston Paris » (Paris, 1891). Revu dans « Romania », XXII, 145.
25 (retour)
La cathédrale actuelle de Beauvais est dédiée à saint Pierre, et sa construction a commencé en 1227. La structure antérieure mentionnée ici, détruite en 1118, était probablement également dédiée au même saint. (F.)
26 (retour)
L’essence même de l’histoire de Cligés, débarrassée de son long introduction concernant Alexandre et Soredamors, est racontée en quelques lignes dans « Marques de Rome », p. 135 (éd. J. Alton dans « Lit. Verein in Stuttgart », n° 187, Tübingen, 1889), comme l’un des récits ou « exempla » rapportés par l’impératrice de Rome à l’empereur et aux Sept Sages. Aucun nom n’est donné, à part celui de Cligés lui-même ; cette version ne doit rien au poème de Chrétien et semble reposer sur une histoire que l’auteur aurait pu entendre oralement. Voir Foerster, « Einleitung zu Cligés » (1910), p. 32 sq.
27 (retour)
Cette critique du loisir indigne de la part d’un guerrier se trouve également dans « Erec et Enide » et « Yvain ».
28 (retour)
Ce hommage allégorique à la « générosité » est tout à fait dans l’esprit de l’époque. Lorsque les poètes professionnels vivaient grâce aux largesses de leurs mécènes, il n’est pas surprenant que leur poésie insiste sur l’importance de la générosité chez leurs héros. Pour une collection exhaustive de « châtiments » ou « enseignements », tels que celui donné ici à Alexandre par son père, voir Eugen Altner, « Ueber die Châtimenti in den altfranzösischen Chansons de Geste » (Leipzig, 1885).
29 (retour)
Comme l’a fait remarquer Mlle Weston (« The Three Days’ Tournament », p. 45), la géographie particulière de ce poème « est clairement anglo-normande plutôt qu’arturienne ».
210 (retour)
Pour cette relation intime entre les héros, si courante dans les anciens poèmes héroïques et romantiques en langue française, voir Jacques Flach, « Le compagnonnage dans les chansons de geste » dans « Études romanes dédiées à Gaston Paris » (Paris, 1891). Revu dans « Romania », XXII, 145.
Page 200
211 (retour)
[Voici le début de l’un de ces longs dialogues où une même personne est présentée comme défendant les deux côtés d’un argument. Ce procédé rhétorique, si fastidieux pour les lecteurs modernes, est utilisé par Chrétien surtout lorsqu’il s’agit de dépeindre un sentiment ou une émotion profonde. Ovide a très bien pu suggérer ce procédé, mais il ne l’abuse jamais comme le fait le poète médiéval plus prolixe. Pour ce qui concerne le rôle joué par les yeux dans la sophistique amoureuse médiévale, voir J.F. Hanford, « The Debate of Heart and Eye » dans « Modern Language Notes », xxvi, p. 161-165 ; et H.R. Lang, « The Eyes as Generators of Love », ibid., xxiii, p. 126-127.]
212 (retour)
[Pour les jeux de mots et les dérivations fantaisistes de noms propres dans la littérature romanesque médiévale, voir l’article intéressant d’Adolf Tobler dans « Vermischte Beitrage », ii, p. 211-266. Gaston Paris (« Journal des Savants », 1902, p. 354) souligne que Thomas a utilisé la même scène ainsi que les jeux de mots avec les mots « mer », « amer » et « amers » dans son « Tristan », et qu’il a été ensuite imité par Gottfried von Strassburg.]
213 (retour)
[Selon les troubadours du XIIe siècle, les rayons de l’Amour pénétraient dans le corps de la victime par les yeux, pour ensuite percer le cœur.]
214 (retour)
[Pour les dérivations fantaisistes de noms propres, cf. A. Tobler, « Vermischte Beitrage », ii, p. 211-266.]
215 (retour)
[Ganelon, le traître de la « Chanson de Roland », à qui l’on impute la défaite de l’arrière-garde de Charlemagne à Roncevaux, devint le grand traître de la littérature médiévale. On se souviendra que Dante le place dans le plus bas abîme de l’Enfer (« Inferno », xxxii, p. 122). (NOTE : Il y a ici une légère discordance temporelle. On dit que Roland, Ganelon et la bataille de Roncevaux se sont déroulés au VIIIe siècle apr. J.-C., soit 300 ans après Arthur et la Table Ronde.—DBK).]
216 (retour)
[Pour les cérémonies liées à l’investiture chevaleresque, voir Karl Treis, « Die Formalitaten des Ritterschlags in der altfranzosischen Epik » (Berlin, 1887).]
217 (retour)
[Le « quintainne » était « un mannequin monté sur un pivot et armé d’un bâton de telle manière que, lorsque quelqu’un le frappait maladroitement avec sa lance, il tournait et portait un coup dans son dos » (Larousse).]
218 (retour)
[Cette attitude conventionnelle de celui qui est plongé dans ses pensées ou…]
[Voici le début de l’un de ces longs dialogues où une même personne est présentée comme défendant les deux côtés d’un argument. Ce procédé rhétorique, si fastidieux pour les lecteurs modernes, est utilisé par Chrétien surtout lorsqu’il s’agit de dépeindre un sentiment ou une émotion profonde. Ovide a très bien pu suggérer ce procédé, mais il ne l’abuse jamais comme le fait le poète médiéval plus prolixe. Pour ce qui concerne le rôle joué par les yeux dans la sophistique amoureuse médiévale, voir J.F. Hanford, « The Debate of Heart and Eye » dans « Modern Language Notes », xxvi, p. 161-165 ; et H.R. Lang, « The Eyes as Generators of Love », ibid., xxiii, p. 126-127.]
212 (retour)
[Pour les jeux de mots et les dérivations fantaisistes de noms propres dans la littérature romanesque médiévale, voir l’article intéressant d’Adolf Tobler dans « Vermischte Beitrage », ii, p. 211-266. Gaston Paris (« Journal des Savants », 1902, p. 354) souligne que Thomas a utilisé la même scène ainsi que les jeux de mots avec les mots « mer », « amer » et « amers » dans son « Tristan », et qu’il a été ensuite imité par Gottfried von Strassburg.]
213 (retour)
[Selon les troubadours du XIIe siècle, les rayons de l’Amour pénétraient dans le corps de la victime par les yeux, pour ensuite percer le cœur.]
214 (retour)
[Pour les dérivations fantaisistes de noms propres, cf. A. Tobler, « Vermischte Beitrage », ii, p. 211-266.]
215 (retour)
[Ganelon, le traître de la « Chanson de Roland », à qui l’on impute la défaite de l’arrière-garde de Charlemagne à Roncevaux, devint le grand traître de la littérature médiévale. On se souviendra que Dante le place dans le plus bas abîme de l’Enfer (« Inferno », xxxii, p. 122). (NOTE : Il y a ici une légère discordance temporelle. On dit que Roland, Ganelon et la bataille de Roncevaux se sont déroulés au VIIIe siècle apr. J.-C., soit 300 ans après Arthur et la Table Ronde.—DBK).]
216 (retour)
[Pour les cérémonies liées à l’investiture chevaleresque, voir Karl Treis, « Die Formalitaten des Ritterschlags in der altfranzosischen Epik » (Berlin, 1887).]
217 (retour)
[Le « quintainne » était « un mannequin monté sur un pivot et armé d’un bâton de telle manière que, lorsque quelqu’un le frappait maladroitement avec sa lance, il tournait et portait un coup dans son dos » (Larousse).]
218 (retour)
[Cette attitude conventionnelle de celui qui est plongé dans ses pensées ou…]
Page 201
La proie de la tristesse a été évoquée par G.L. Hamilton dans « Ztsch für romanische Philologie », xxxiv, p. 571-572.]
219 (retour)
[De nombreux traîtres dans la littérature française ancienne subirent les mêmes punitions que Ganelon et furent déchirés par des chevaux (« Roland », 3960-74).]
220 (retour)
[Les mêmes mots rares « galerne » et « posterne » apparaissent en rime dans le « Roman de Thèbes », 1471-72.]
221 (retour)
[Ce compliment qualifié est souvent utilisé pour parler de traîtres et de Sarrasins.]
222 (retour)
[L’impossibilité d’identifier les guerriers est due au fait que les chevaliers sont entièrement revêtus d’armure.]
223 (retour)
[Référence au « Roman de Thèbes », vers 1160.]
224 (retour)
[L’indifférence d’Alis envers son neveu Cligés est similaire à celle du roi Marc envers Tristan dans une autre légende. Dans cette dernière, cependant, Tristan se joint aux autres courtisans pour conseiller à son oncle de se marier, bien qu’il ait lui-même été choisi comme héritier du trône par Marc. Voir J. Bedier, « Le Roman de Tristan », 2 vol. (Paris, 1902), t. I, p. 63 sq.]
225 (retour)
[Voir la note de bas de page n°14 ci-dessus.]
226 (retour)
[Voir Shakespeare, « Othello », acte II, scène I, où Cassio, parlant du mariage d’Othello avec Desdémone, dit : « Il a obtenu une jeune fille qui surpasse toute description et toute renommée ; une femme qui dépasse les descriptions des plumes les plus habiles, et qui, dans l’essence même de la création, laisse pantois l’artiste. »]
227 (retour)
[Ovide (« Métamorphoses », III, 339-510) est la source d’inspiration de Chrétien.]
228 (retour)
[Voir L. Sudre, « Les allusions à la légende de Tristan dans la littérature du Moyen Âge », « Romania », XV, p. 435 sq. Tristan était réputé comme chasseur, escrimeur, lutteur et harpiste.]
229 (retour)
[Le mot « Thessala » était courant en latin, signifiant « ensorceleuse », « sorcière », « magicienne », comme nous le rapporte Pline lui-même, ajoutant que l’art de l’ensorcellement n’était pas originaire de Thessalie, mais venait plutôt de Perse. (« Histoire naturelle », XXX, 2). — D.B. Easter, « Magic Elements in the Romans d’aventure and the Romans Bretons », p. 7 (Baltimore, 1906). Voir aussi Jeanroy dans « Romania », XXXIII, p. 420.]
219 (retour)
[De nombreux traîtres dans la littérature française ancienne subirent les mêmes punitions que Ganelon et furent déchirés par des chevaux (« Roland », 3960-74).]
220 (retour)
[Les mêmes mots rares « galerne » et « posterne » apparaissent en rime dans le « Roman de Thèbes », 1471-72.]
221 (retour)
[Ce compliment qualifié est souvent utilisé pour parler de traîtres et de Sarrasins.]
222 (retour)
[L’impossibilité d’identifier les guerriers est due au fait que les chevaliers sont entièrement revêtus d’armure.]
223 (retour)
[Référence au « Roman de Thèbes », vers 1160.]
224 (retour)
[L’indifférence d’Alis envers son neveu Cligés est similaire à celle du roi Marc envers Tristan dans une autre légende. Dans cette dernière, cependant, Tristan se joint aux autres courtisans pour conseiller à son oncle de se marier, bien qu’il ait lui-même été choisi comme héritier du trône par Marc. Voir J. Bedier, « Le Roman de Tristan », 2 vol. (Paris, 1902), t. I, p. 63 sq.]
225 (retour)
[Voir la note de bas de page n°14 ci-dessus.]
226 (retour)
[Voir Shakespeare, « Othello », acte II, scène I, où Cassio, parlant du mariage d’Othello avec Desdémone, dit : « Il a obtenu une jeune fille qui surpasse toute description et toute renommée ; une femme qui dépasse les descriptions des plumes les plus habiles, et qui, dans l’essence même de la création, laisse pantois l’artiste. »]
227 (retour)
[Ovide (« Métamorphoses », III, 339-510) est la source d’inspiration de Chrétien.]
228 (retour)
[Voir L. Sudre, « Les allusions à la légende de Tristan dans la littérature du Moyen Âge », « Romania », XV, p. 435 sq. Tristan était réputé comme chasseur, escrimeur, lutteur et harpiste.]
229 (retour)
[Le mot « Thessala » était courant en latin, signifiant « ensorceleuse », « sorcière », « magicienne », comme nous le rapporte Pline lui-même, ajoutant que l’art de l’ensorcellement n’était pas originaire de Thessalie, mais venait plutôt de Perse. (« Histoire naturelle », XXX, 2). — D.B. Easter, « Magic Elements in the Romans d’aventure and the Romans Bretons », p. 7 (Baltimore, 1906). Voir aussi Jeanroy dans « Romania », XXXIII, p. 420.]
Page 202
Note : « Quant au nom de Thessala, il doit venir de Lucain, très lu dans les écoles au XIIe siècle. » Voir aussi G. Paris dans « Journal des Savants », 1902, p. 441, note. Thessala est mentionné dans le « Roman de la Violetta », v. 514, en compagnie de Brangien de la légende de Tristan.]
230 (retour)
[Médée, épouse de Jason, est la grande sorcière de la légende classique.]
231 (retour)
[Cette figure était considérée au Moyen Âge comme un empereur de Rome. Dans le poème du XIIIe siècle « Octavian » (éd. Vollmuller, Heilbronn, 1883), il est représenté comme contemporain du roi Dagobert !]
232 (retour)
[Cette remarque banale est citée comme proverbe du paysan dans « Ipomedon », 1671-72 ; id., 10, 348-51 ; « Roman de Mahomet », 1587-88 ; « Roman de Renart », vi. 85-86 ; « Mirour de l’omme » de Gower, 28, 599, etc.]
233 (retour)
[Il est curieux de noter que Corneille met des mots presque identiques dans la bouche de Don Gomes lorsqu’il s’adresse au Cid (« Le Cid », ii. 2).]
234 (retour)
[Pour ce tournoi et ses parallèles dans le folklore, voir Mlle J.L. Weston, « The Three Days’ Tournament » (Londres, 1902). Elle argue (p. 14 sq. et p. 43 sq.) contre l’opinion sans réserve de Foerster sur l’originalité de Chrétien dans son utilisation de cette description courante d’un tournoi, opinion exposée dans son « Einleitung to Lancelot », p. 43, 126, 128, 138.]
235 (retour)
[Notez que Chrétien évite délibérément ici une telle liste de chevaliers qu’il introduit dans « Erec ». (F.)]
236 (retour)
[Il faut admettre que le texte, proposé par tous sauf un manuscrit, est ici incompréhensible. La référence, s’il y en a une, n’est pas claire. (F.)]
237 (retour)
[Beaucoup a été dit de cette expression, qui semblerait indiquer que Chrétien a écrit « Cligés » comme une sorte de dénégation de l’immoralité de son « Tristan » perdu. Cf. Foerster, « Cligés » (éd. 1910), p. xxxix sq., et Myrrha Borodine, « La femme et l’amour au XXIe siècle d’après les poèmes de Chrétien de Troyes » (Paris, 1909). G. Paris a défendu avec succès une autre interprétation des références dans « Cligés » à la légende de Tristan dans « Journal des Savants », 1902, p. 442 sq.]
238 (retour)
[Cette curieuse leçon morale semble être une perversion de trois passages des Épîtres de saint Paul : I Cor. vii. 9, I Cor. x.]
230 (retour)
[Médée, épouse de Jason, est la grande sorcière de la légende classique.]
231 (retour)
[Cette figure était considérée au Moyen Âge comme un empereur de Rome. Dans le poème du XIIIe siècle « Octavian » (éd. Vollmuller, Heilbronn, 1883), il est représenté comme contemporain du roi Dagobert !]
232 (retour)
[Cette remarque banale est citée comme proverbe du paysan dans « Ipomedon », 1671-72 ; id., 10, 348-51 ; « Roman de Mahomet », 1587-88 ; « Roman de Renart », vi. 85-86 ; « Mirour de l’omme » de Gower, 28, 599, etc.]
233 (retour)
[Il est curieux de noter que Corneille met des mots presque identiques dans la bouche de Don Gomes lorsqu’il s’adresse au Cid (« Le Cid », ii. 2).]
234 (retour)
[Pour ce tournoi et ses parallèles dans le folklore, voir Mlle J.L. Weston, « The Three Days’ Tournament » (Londres, 1902). Elle argue (p. 14 sq. et p. 43 sq.) contre l’opinion sans réserve de Foerster sur l’originalité de Chrétien dans son utilisation de cette description courante d’un tournoi, opinion exposée dans son « Einleitung to Lancelot », p. 43, 126, 128, 138.]
235 (retour)
[Notez que Chrétien évite délibérément ici une telle liste de chevaliers qu’il introduit dans « Erec ». (F.)]
236 (retour)
[Il faut admettre que le texte, proposé par tous sauf un manuscrit, est ici incompréhensible. La référence, s’il y en a une, n’est pas claire. (F.)]
237 (retour)
[Beaucoup a été dit de cette expression, qui semblerait indiquer que Chrétien a écrit « Cligés » comme une sorte de dénégation de l’immoralité de son « Tristan » perdu. Cf. Foerster, « Cligés » (éd. 1910), p. xxxix sq., et Myrrha Borodine, « La femme et l’amour au XXIe siècle d’après les poèmes de Chrétien de Troyes » (Paris, 1909). G. Paris a défendu avec succès une autre interprétation des références dans « Cligés » à la légende de Tristan dans « Journal des Savants », 1902, p. 442 sq.]
238 (retour)
[Cette curieuse leçon morale semble être une perversion de trois passages des Épîtres de saint Paul : I Cor. vii. 9, I Cor. x.]
Page 203
32, Éph. v. 15. Cf. H. Emecke, « Chrétien von Troyes als Personlichkeit und als Dichter » (Wurzburg, 1892).]
239 (retour)
[« Ce trait caractéristique d’une femme qui, grâce à un certain charme, conserve sa virginité avec un mari qu’elle n’aime pas, se trouve non seulement dans de nombreuses histoires, mais aussi dans plusieurs poèmes épiques français. Dans un seul d’eux, “Les Enfances Guillaume”, le mari, comme Alis, reste ignorant de la fraude dont il est victime et croit vraiment posséder la femme... Si Chrétien seul a donné au charme la forme d’un breuvage, c’est en imitation du breuvage d’amour dans “Tristan”. (G. Paris dans “Journal des Savants”, 1902, p. 446). Pour de nombreuses autres références à l’effet des breuvages à base d’herbes, cf. A. Hertel, “Verzauberte Orte und Gegenstände in der altfranzösischen erzählenden Dichtung”, p. 41 sq. (Hanovre, 1908).】
240 (retour)
[J’ai souligné le curieux parallèle entre le passage suivant et la “Vita Nova” de Dante, 41 (“Romantic Review”, ii. 2). Il n’existe aucune preuve certaine que Dante ait connu l’œuvre de Chrétien (cf. A. Farinelli, “Dante e la Francia”, vol. i., p. 16, note), mais ce serait étrange s’il n’avait pas connu un prédécesseur si remarquable.]
241 (retour)
[Pour la légende de Salomon trompé par sa femme, voir Foerster “Cligés” (éd. 1910), p. xxxii sq., et G. Paris dans “Romania”, ix. 436-443, ainsi que dans “Journal des Savants”, 1902, p. 645 sq. Pour une référence supplémentaire, voir “Ipomedon”, 9103.]
242 (retour)
[Pour une imitation de cette scène, voir Hans Herzog dans “Germania”, xxxi. 325.]
243 (retour)
[“Porz d’Espaingne” fait référence aux passages des Pyrénées qui constituaient les entrées en Espagne. Cf. les “Portes de Cilicie” dans l’“Anabase” de Xénophon.]
244 (retour)
[Chrétien insiste ici sur sa divergence par rapport au célèbre dicton attribué à la comtesse Marie de Champagne par André Le Chapelain : “Praeceptum tradit amoris, quod nulla etiam coniugata regis poterit amoris praemio coronari, nisi extra coniugii foedera ipsius amoris militae cernatur adiuneta”. (Andreae Capellini, “De Amore”, p. 154 ; éd. Trojel, Copenhague, 1892).]
239 (retour)
[« Ce trait caractéristique d’une femme qui, grâce à un certain charme, conserve sa virginité avec un mari qu’elle n’aime pas, se trouve non seulement dans de nombreuses histoires, mais aussi dans plusieurs poèmes épiques français. Dans un seul d’eux, “Les Enfances Guillaume”, le mari, comme Alis, reste ignorant de la fraude dont il est victime et croit vraiment posséder la femme... Si Chrétien seul a donné au charme la forme d’un breuvage, c’est en imitation du breuvage d’amour dans “Tristan”. (G. Paris dans “Journal des Savants”, 1902, p. 446). Pour de nombreuses autres références à l’effet des breuvages à base d’herbes, cf. A. Hertel, “Verzauberte Orte und Gegenstände in der altfranzösischen erzählenden Dichtung”, p. 41 sq. (Hanovre, 1908).】
240 (retour)
[J’ai souligné le curieux parallèle entre le passage suivant et la “Vita Nova” de Dante, 41 (“Romantic Review”, ii. 2). Il n’existe aucune preuve certaine que Dante ait connu l’œuvre de Chrétien (cf. A. Farinelli, “Dante e la Francia”, vol. i., p. 16, note), mais ce serait étrange s’il n’avait pas connu un prédécesseur si remarquable.]
241 (retour)
[Pour la légende de Salomon trompé par sa femme, voir Foerster “Cligés” (éd. 1910), p. xxxii sq., et G. Paris dans “Romania”, ix. 436-443, ainsi que dans “Journal des Savants”, 1902, p. 645 sq. Pour une référence supplémentaire, voir “Ipomedon”, 9103.]
242 (retour)
[Pour une imitation de cette scène, voir Hans Herzog dans “Germania”, xxxi. 325.]
243 (retour)
[“Porz d’Espaingne” fait référence aux passages des Pyrénées qui constituaient les entrées en Espagne. Cf. les “Portes de Cilicie” dans l’“Anabase” de Xénophon.]
244 (retour)
[Chrétien insiste ici sur sa divergence par rapport au célèbre dicton attribué à la comtesse Marie de Champagne par André Le Chapelain : “Praeceptum tradit amoris, quod nulla etiam coniugata regis poterit amoris praemio coronari, nisi extra coniugii foedera ipsius amoris militae cernatur adiuneta”. (Andreae Capellini, “De Amore”, p. 154 ; éd. Trojel, Copenhague, 1892).]
Page 204
YVAIN
ou, Le Chevalier au Lion
(V. 1-174.) Arthur, le bon roi de Bretagne, dont les prouesses nous apprennent
que nous aussi devrions être courageux et courtois, tenait une cour riche et royale
en ce précieux jour de fête toujours connu sous le nom de
Pentecôte. 31 La cour se trouvait à Carduel, au Pays de Galles. Lorsque le repas fut terminé,
les chevaliers allèrent là où ils étaient appelés par les dames, les demoiselles
et les jeunes filles. Certains racontaient des histoires ; d’autres parlaient
d’amour, des épreuves et des peines, ainsi que des grandes bénédictions
qui tombent souvent sur les membres de cet ordre, riche et prospère
en ces temps anciens. Mais aujourd’hui, ses adeptes sont peu nombreux,
l’ayant presque tous abandonné, si bien que l’amour est grandement dégradé.
Car autrefois, les amoureux méritaient d’être considérés comme courtois,
courageux, généreux et honorables. Mais maintenant, l’amour est objet de moquerie,
car ceux qui n’en comprennent rien prétendent aimer, et ils mentent.
Ainsi, ils profèrent des sarcasmes et mentent en se vantant là où ils n’ont aucun droit. 32
Mais laissons ceux qui sont encore en vie parler de ceux d’autrefois.
Car, à mon avis, un homme courtois, même mort, vaut plus qu’un scélérat vivant.
C’est pourquoi j’ai plaisir à raconter une histoire tout à fait digne d’attention
au sujet du roi dont la renommée est telle que les gens en parlent encore
loin et près ; et je partage l’opinion des Bretons selon laquelle son nom
vivra éternellement. Et en lien avec lui, nous nous souvenons de ces chevaliers
beaux et choisis qui se sont donnés pour l’honneur. Mais en ce jour dont je parle,
leur étonnement fut grand en voyant le roi quitter leur présence ;
certains furent contrariés et ne mâchèrent pas leurs mots, n’ayant jamais vu
le roi, lors d’une telle fête, entrer dans sa propre chambre pour dormir
ou se reposer. Mais ce jour-là, la reine le retint, et il resta si longtemps
à ses côtés qu’il oublia lui-même et s’endormit. Devant la porte de la chambre se trouvaient
Dodinel, Sagremor et Kay, mon seigneur Gawain, mon seigneur Yvain,
et avec eux Calogrenant, un très beau chevalier, qui avait commencé
à leur raconter une histoire, bien qu’elle ne fût pas à son avantage,
mais plutôt à sa honte. La reine pouvait l’entendre raconter son histoire,
et se levant près du roi,
ou, Le Chevalier au Lion
(V. 1-174.) Arthur, le bon roi de Bretagne, dont les prouesses nous apprennent
que nous aussi devrions être courageux et courtois, tenait une cour riche et royale
en ce précieux jour de fête toujours connu sous le nom de
Pentecôte. 31 La cour se trouvait à Carduel, au Pays de Galles. Lorsque le repas fut terminé,
les chevaliers allèrent là où ils étaient appelés par les dames, les demoiselles
et les jeunes filles. Certains racontaient des histoires ; d’autres parlaient
d’amour, des épreuves et des peines, ainsi que des grandes bénédictions
qui tombent souvent sur les membres de cet ordre, riche et prospère
en ces temps anciens. Mais aujourd’hui, ses adeptes sont peu nombreux,
l’ayant presque tous abandonné, si bien que l’amour est grandement dégradé.
Car autrefois, les amoureux méritaient d’être considérés comme courtois,
courageux, généreux et honorables. Mais maintenant, l’amour est objet de moquerie,
car ceux qui n’en comprennent rien prétendent aimer, et ils mentent.
Ainsi, ils profèrent des sarcasmes et mentent en se vantant là où ils n’ont aucun droit. 32
Mais laissons ceux qui sont encore en vie parler de ceux d’autrefois.
Car, à mon avis, un homme courtois, même mort, vaut plus qu’un scélérat vivant.
C’est pourquoi j’ai plaisir à raconter une histoire tout à fait digne d’attention
au sujet du roi dont la renommée est telle que les gens en parlent encore
loin et près ; et je partage l’opinion des Bretons selon laquelle son nom
vivra éternellement. Et en lien avec lui, nous nous souvenons de ces chevaliers
beaux et choisis qui se sont donnés pour l’honneur. Mais en ce jour dont je parle,
leur étonnement fut grand en voyant le roi quitter leur présence ;
certains furent contrariés et ne mâchèrent pas leurs mots, n’ayant jamais vu
le roi, lors d’une telle fête, entrer dans sa propre chambre pour dormir
ou se reposer. Mais ce jour-là, la reine le retint, et il resta si longtemps
à ses côtés qu’il oublia lui-même et s’endormit. Devant la porte de la chambre se trouvaient
Dodinel, Sagremor et Kay, mon seigneur Gawain, mon seigneur Yvain,
et avec eux Calogrenant, un très beau chevalier, qui avait commencé
à leur raconter une histoire, bien qu’elle ne fût pas à son avantage,
mais plutôt à sa honte. La reine pouvait l’entendre raconter son histoire,
et se levant près du roi,
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Elle les approcha si furtivement que, avant que quiconque ne la voie, elle s’était trouvée, pour ainsi dire, au milieu d’eux. Seul Calogrenant se leva rapidement en la voyant arriver. Alors Kay, qui était très querelleur, méchant, sarcastique et grossier, lui dit : « Par le Seigneur, Calogrenant, je vois que tu es maintenant très audacieux et intrépide ; il me plaît certes de te voir le plus courtois de nous tous. Et je sais que tu es entièrement convaincu de ton propre excellence, car cela correspond à ta petite intelligence. Il est naturel, bien sûr, que ma dame suppose que tu surpasses nous tous en courtoisie et en bravoure. Nous n’avons pas pu nous lever par paresse, ou parce que cela ne nous importait pas ! À mon sens, ce n’est pas le cas, mon seigneur ; mais nous n’avons vu ma dame qu’après que vous vous soyez levé le premier. » « Vraiment, Kay », dit alors la Reine, « je pense que tu exploserais si tu ne pouvais pas verser le poison dont tu es si plein. Tu es ennuyeux et méchant, rien que pour contrarier tes compagnons. » « Dame », répondit Kay, « si nous ne devenons pas meilleurs grâce à votre compagnie, au moins ne perdons-nous rien à cela. Je ne crois pas avoir dit quoi que ce soit qui mérite d’être reproché, alors je vous prie de ne plus parler. Il est impoli et stupide de poursuivre une dispute vaine. Cette discussion ne doit pas aller plus loin, et personne ne doit essayer d’en faire davantage. Mais puisqu’il ne doit plus y avoir de paroles acerbes, ordonnez-lui de continuer l’histoire qu’il avait commencée. » Alors Calogrenant se prépara à répondre en ces termes : « Mon seigneur, je me soucie peu de cette querelle, qui n’a guère d’importance et ne m’affecte pas. Si vous avez déversé votre mépris sur moi, cela ne me nuira jamais. Vous avez souvent parlé avec insulte, mon seigneur Kay, à des hommes plus braves et meilleurs que moi, car vous êtes enclin à ce genre de choses. Le tas d’excréments sentira toujours mauvais, les mouches piqueront, les abeilles bourdonneront, et un ennuyeux tourmentera les autres et sera une source d’agacement. Cependant, avec la permission de ma dame, je ne continuerai pas mon histoire aujourd’hui, et je la supplie de ne plus en parler, et de bien vouloir ne pas me donner de commandements indésirables. » « Dame », dit Kay, « tous ceux qui sont ici vous seront redevables, car ils désirent l’entendre jusqu’au bout. Ne le faites pas par faveur pour moi ! Mais par la foi que vous devez au Roi, votre seigneur et le mien, ordonnez-lui de continuer, et vous ferez bien. » « Calogrenant », dit alors la Reine, « ne prêtez pas attention aux attaques de mon seigneur Kay le sénéchal. Il est tellement habitué aux paroles malveillantes qu’on ne peut le punir pour cela. Je vous ordonne et vous demande de ne pas vous mettre en colère à cause de lui, ni de négliger, à son sujet, de dire quelque chose que nous aurions tous plaisir à entendre ; si vous souhaitez conserver ma bonne volonté, je vous prie de commencer l’histoire à nouveau. » « Assurément, dame, c’est là un ordre fort indésirable que vous me donnez. Plutôt que de raconter encore quelque chose de mon histoire aujourd’hui, je préférerais que l’on m’arrache un œil, si je… »
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Je n’ai pas craint votre mécontentement. Pourtant, j’exécuterai vos ordres, aussi désagréables soient-ils. Puisque c’est ainsi que vous le souhaitez, prêtez attention. Que votre cœur et vos oreilles soient les miens. Car les paroles, même entendues, se perdent si elles ne sont pas comprises dans le cœur. Il y a des hommes qui accordent leur consentement à ce qu’ils entendent sans le comprendre : ces hommes n’ont que l’ouïe. Dès que le cœur refuse de comprendre, la parole tombe sur les oreilles comme le vent qui souffle, sans s’y attarder ; elle passe rapidement si le cœur n’est pas suffisamment vigilant pour la recevoir. Seul le cœur peut la recevoir lorsqu’elle arrive et la garder en lui. Les oreilles sont le chemin et le canal par lesquels la voix peut atteindre le cœur, tandis que le cœur reçoit dans sa poitrine la voix qui entre par l’oreille. Or, quiconque veut prêter attention à mes paroles doit me remettre son cœur et ses oreilles, car je ne parlerai ni de rêve, ni d’histoire futile, ni de mensonge, avec lesquels tant d’autres vous ont divertis, mais plutôt de ce que j’ai vu.
(Vv. 175-268.) « Il y a sept ans, seul comme un paysan, je cherchais des aventures, entièrement armé comme un chevalier le devrait, quand je tombai sur un chemin qui partait vers la droite et menait dans une forêt épaisse. Le chemin était très mauvais, plein d’épines et de broussailles. Malgré les difficultés et les inconvenients, je suivis ce chemin. Presque toute la journée, je continuai ainsi jusqu’à ce que je sorte de la forêt de Broceliande. En sortant de la forêt, je pénétrai dans une région ouverte où, à une distance d’une demi-lieue galloise, je vis une tour en bois : elle semblait si éloignée, mais en réalité ce n’était plus le cas. Marchant plus vite que je ne marcherais normalement, je m’approchai et vis la palissade et le fossé tout autour, profonds et larges. Debout sur le pont, un faucon sur son poignet, je vis le maître du château. Dès que je l’eus salué, il vint pour tenir mon étrier et m’invita à descendre de cheval. Je le fis, car il était inutile de nier que j’avais besoin d’un endroit où loger. Alors il me dit plus d’une centaine de fois d’un coup que cette route par laquelle j’étais arrivé était bienheureuse. Pendant ce temps, nous traversâmes le pont et, en passant par la porte, nous nous retrouvâmes dans la cour. Au milieu de la cour de ce seigneur, à qui Dieu rende la joie et l’honneur qu’il m’a accordés cette nuit-là, pendait un gong, non pas en fer ou en bois, je crois, mais entièrement en cuivre. Sur ce gong, le seigneur frappa trois fois avec un marteau accroché à un poteau à proximité. Ceux qui se trouvaient à l’étage de la maison, en entendant sa voix et le bruit, sortirent dans la cour en bas. Certains prirent mon cheval que le bon seigneur tenait ; et je vis venir vers moi une jeune fille très belle et douce. »
(Vv. 175-268.) « Il y a sept ans, seul comme un paysan, je cherchais des aventures, entièrement armé comme un chevalier le devrait, quand je tombai sur un chemin qui partait vers la droite et menait dans une forêt épaisse. Le chemin était très mauvais, plein d’épines et de broussailles. Malgré les difficultés et les inconvenients, je suivis ce chemin. Presque toute la journée, je continuai ainsi jusqu’à ce que je sorte de la forêt de Broceliande. En sortant de la forêt, je pénétrai dans une région ouverte où, à une distance d’une demi-lieue galloise, je vis une tour en bois : elle semblait si éloignée, mais en réalité ce n’était plus le cas. Marchant plus vite que je ne marcherais normalement, je m’approchai et vis la palissade et le fossé tout autour, profonds et larges. Debout sur le pont, un faucon sur son poignet, je vis le maître du château. Dès que je l’eus salué, il vint pour tenir mon étrier et m’invita à descendre de cheval. Je le fis, car il était inutile de nier que j’avais besoin d’un endroit où loger. Alors il me dit plus d’une centaine de fois d’un coup que cette route par laquelle j’étais arrivé était bienheureuse. Pendant ce temps, nous traversâmes le pont et, en passant par la porte, nous nous retrouvâmes dans la cour. Au milieu de la cour de ce seigneur, à qui Dieu rende la joie et l’honneur qu’il m’a accordés cette nuit-là, pendait un gong, non pas en fer ou en bois, je crois, mais entièrement en cuivre. Sur ce gong, le seigneur frappa trois fois avec un marteau accroché à un poteau à proximité. Ceux qui se trouvaient à l’étage de la maison, en entendant sa voix et le bruit, sortirent dans la cour en bas. Certains prirent mon cheval que le bon seigneur tenait ; et je vis venir vers moi une jeune fille très belle et douce. »
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En la regardant de près, je vis qu’elle était grande, mince et droite. Elle savait comment me désarmer, ce qu’elle fit avec douceur et habileté ; puis, après m’avoir revêtu d’une courte cape en tissu écarlate parsemée de plumes de paon, tous les autres nous laissèrent seuls, elle et moi. Cela me plut beaucoup, car je n’avais besoin de rien d’autre à contempler. Alors elle m’emmena m’asseoir dans le plus joli petit champ, entouré de murs de toutes parts. Là, je la trouvai si élégante, si douée pour parler et si bien informée, aux manières et au caractère si agréables, que c’était un plaisir d’y être, et j’aurais voulu ne jamais être contraint de partir. Mais malheureusement, quand la nuit tomba et qu’il fut temps de dîner, le vavasor vint me chercher. Il n’était plus possible de retarder, alors j’accédai à sa demande. Quant au dîner, je dirai seulement qu’il était tout à mon goût, puisque la jeune fille prit place à table juste en face de moi. Après le dîner, le vavasor m’avoua que, bien qu’il eût hébergé de nombreux chevaliers errants, il ignorait depuis combien de temps il n’avait pas accueilli quelqu’un en quête d’aventure. Puis, par faveur, il me pria de revenir par son domicile, si je le pouvais. Alors je lui dis : « Avec grand plaisir, sire ! » Car refuser aurait été impoli, et c’était le moins que je pusse faire pour un tel hôte.
(Vv. 269-580.) Cette nuit-là, en effet, j’étais bien logé, et dès que la lumière du matin apparut, je trouvai mon destrier prêt, sellé, comme je l’avais demandé la veille ; ainsi ma requête fut exaucée. Je confiai mon gentil hôte et sa chère fille au Saint-Esprit, et, après avoir pris congé de tous, je partis aussitôt que possible. Je n’avais pas parcouru beaucoup de chemin depuis mon lieu de halte quand je parvins à une clairière où se trouvaient quelques taureaux sauvages en liberté ; ils se battaient entre eux et faisaient un bruit si effrayant et horrible que, pour dire la vérité, je reculai de peur, car il n’y a pas d’animal plus féroce et dangereux qu’un taureau. Je vis assis sur un tronc, tenant un grand bâton à la main, un rustre noir comme une mûre, incroyablement grand et hideux ; en vérité, cette créature était si laide que aucun mot ne pouvait lui rendre justice. En m’approchant de ce gaillard, je vis que sa tête était plus grosse que celle d’un cheval ou de n’importe quel autre animal ; ses cheveux formaient des touffes, laissant son front nu sur une largeur de plus de deux coudées ; ses oreilles étaient grandes et couvertes de mousse, exactement comme celles d’un éléphant ; ses sourcils étaient épais et son visage plat ; ses yeux étaient ceux d’une chouette, et son nez ressemblait à celui d’un chat ; ses joues étaient fendues comme celles d’un loup, et ses dents étaient pointues et jaunes comme celles d’un sanglier ; sa barbe était noire et ses moustaches tordues ; son
(Vv. 269-580.) Cette nuit-là, en effet, j’étais bien logé, et dès que la lumière du matin apparut, je trouvai mon destrier prêt, sellé, comme je l’avais demandé la veille ; ainsi ma requête fut exaucée. Je confiai mon gentil hôte et sa chère fille au Saint-Esprit, et, après avoir pris congé de tous, je partis aussitôt que possible. Je n’avais pas parcouru beaucoup de chemin depuis mon lieu de halte quand je parvins à une clairière où se trouvaient quelques taureaux sauvages en liberté ; ils se battaient entre eux et faisaient un bruit si effrayant et horrible que, pour dire la vérité, je reculai de peur, car il n’y a pas d’animal plus féroce et dangereux qu’un taureau. Je vis assis sur un tronc, tenant un grand bâton à la main, un rustre noir comme une mûre, incroyablement grand et hideux ; en vérité, cette créature était si laide que aucun mot ne pouvait lui rendre justice. En m’approchant de ce gaillard, je vis que sa tête était plus grosse que celle d’un cheval ou de n’importe quel autre animal ; ses cheveux formaient des touffes, laissant son front nu sur une largeur de plus de deux coudées ; ses oreilles étaient grandes et couvertes de mousse, exactement comme celles d’un éléphant ; ses sourcils étaient épais et son visage plat ; ses yeux étaient ceux d’une chouette, et son nez ressemblait à celui d’un chat ; ses joues étaient fendues comme celles d’un loup, et ses dents étaient pointues et jaunes comme celles d’un sanglier ; sa barbe était noire et ses moustaches tordues ; son
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Son menton était collé à sa poitrine et son dos était long, mais tordu et voûté. Là, il se tenait, appuyé sur son bâton, vêtu d’une étrange tenue faite non pas de coton ou de laine, mais plutôt des peaux fraîchement pelées de deux taureaux : il les portait suspendues autour de son cou. Le gaillard se leva aussitôt en me voyant m’approcher. Je ne sais pas s’il comptait me frapper ou quoi il avait l’intention de faire, mais j’étais prêt à lui tenir tête, jusqu’à ce que je le voie s’arrêter et rester immobile sur un tronc d’arbre, à une hauteur de dix-sept pieds. Alors il me regarda sans dire un mot, tout comme l’aurait fait une bête. Je supposai qu’il n’était pas sain d’esprit ou qu’il était ivre. Cependant, j’osai lui dire : « Viens, dis-moi si tu es une créature bonne ou non. » Et il répondit : « Je suis un homme. » « Quel genre d’homme es-tu ? » « Celui que tu vois : je ne suis en rien autre. » « Que fais-tu ici ? » « J’étais ici, en train de garder ces bêtes dans cette forêt. » « Tu les gardais vraiment ? Par saint Pierre de Rome ! Elles ne obéissent à aucun homme. Je suppose qu’on ne peut pas garder des bêtes sauvages dans une plaine, une forêt ou ailleurs sans les attacher ou les enfermer. » « Eh bien, je garde et contrôle ces bêtes afin qu’elles ne quittent jamais ces environs. » « Comment fais-tu cela ? Dis-le-moi ! » « Aucune d’elles n’ose bouger quand elles me voient arriver. Car lorsque j’attrape l’une d’elles, je lui tords ses deux cornes de toutes mes forces avec mes mains dures et puissantes, si bien que les autres tremblent de peur et se rassemblent aussitôt autour de moi comme pour demander pitié. Personne d’autre que moi ne peut oser venir ici, car s’il s’aventurait parmi elles, il serait immédiatement tué. C’est ainsi que je suis maître de mes bêtes. Et maintenant, c’est à ton tour de me dire quel genre d’homme tu es et ce que tu cherches ici. » « Comme tu le vois, je suis un chevalier qui cherche quelque chose que je ne trouve pas ; je cherche depuis longtemps sans succès. » « Et que désires-tu tant trouver ? » « Une aventure qui permettrait de mettre à l’épreuve mes compétences et mon courage. Je t’en supplie donc instamment de me donner quelques conseils, si possible, au sujet d’une aventure ou d’un événement merveilleux. » Il dit : « Tu devras te passer de ça, car je ne connais rien aux aventures, et je n’en ai jamais entendu parler. Mais si tu allais à une certaine source tout près d’ici et que tu suivais la coutume locale, tu ne reviendrais pas facilement. Tout près d’ici, tu peux facilement trouver un chemin qui te mènera là-bas. Si tu veux aller dans la bonne direction, suis le chemin droit, sinon tu risques facilement de te perdre parmi les nombreux autres chemins. Tu verras la source qui bout, bien que son eau soit plus froide que le marbre. Elle est ombragée par l’arbre le plus beau qui ait jamais existé. »
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La nature a créé cet arbre, car son feuillage reste vert en toute saison, malgré le froid de l’hiver. Une cuve en fer y est suspendue par une chaîne suffisamment longue pour atteindre la source. À côté de la source, tu trouveras une pierre énorme, comme tu le verras, mais dont je ne peux expliquer la nature, n’ayant jamais vu rien de semblable. De l’autre côté se trouve une chapelle, petite, mais très belle. Si tu prends de l’eau dans la cuve et que tu la verses sur la pierre, tu verras naître une tempête telle que pas un seul animal ne restera dans cette forêt : chaque biche, chevreuil, sanglier et oiseau sortira. Car tu verras des éclairs tomber, des vents violents souffler, des arbres se briser, du tonnerre et des éclairs en abondance ; si tu parviens à t’échapper sans encombre ni malheur, tu seras plus chanceux que tout chevalier jusqu’à présent. Je quittai alors cet homme, après qu’il m’eut montré le chemin. Il devait être après neuf heures, peut-être même en approche de midi, lorsque j’aperçus l’arbre et la chapelle. Je peux vraiment dire que cet arbre était le plus beau pin qui ait jamais poussé sur terre. Je ne crois pas qu’il ait jamais plu si fort que la moindre goutte d’eau puisse pénétrer en lui ; l’eau coulait plutôt le long des branches extérieures. Depuis l’arbre, je vis la cuve suspendue, faite du meilleur or qui se vendît dans quelque marché que ce fût. Quant à la source, crois-moi, elle bouillonnait comme de l’eau chaude. La pierre était en émeraude, avec des trous comme ceux d’un tonneau, et il y avait quatre rubis en dessous, plus brillants et rouges que le soleil du matin lorsqu’il se lève à l’est. Je ne dirai pas un mot qui ne soit vrai. J’avais envie de voir apparaître cette tempête merveilleuse ; mais j’ai manqué de sagesse, car j’aurais volontiers regretté, si j’avais pu, après avoir versé de l’eau de la cuve sur la pierre percée. Mais je crains d’en avoir versé trop, car aussitôt je vis le ciel se déchaîner : des éclairs aveuglèrent mes yeux depuis plus de quatorze directions, et soudain les nuages firent tomber neige, pluie et grêle. La tempête était si violente et effrayante que cent fois je crus que je serais tué par les éclairs qui tombaient autour de moi et par les arbres qui se brisaient. Sache que j’étais dans une grande détresse jusqu’à ce que le tumulte se calme. Mais Dieu me donna tant de réconfort que la tempête ne dura pas longtemps, et tous les vents se calmèrent à nouveau. Les vents n’osaient pas défier la volonté de Dieu. Et quand je vis l’air s’éclaircir et devenir paisible, je fus de nouveau rempli de joie. Car j’ai remarqué que la joie fait rapidement oublier les ennuis. Dès que la tempête fut complètement passée, je vis tant d’oiseaux rassemblés dans le pin (si quelqu’un veut croire mes paroles) qu’on ne voyait pas une seule branche ou brindille qui ne fût entièrement couverte d’oiseaux. L’arbre tout entier…
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C’était encore plus merveilleux, car tous les oiseaux chantaient en harmonie, mais chaque note était différente, de sorte que je n’entendis jamais un oiseau chanter la note d’un autre. Moi aussi, je me réjouissais de leur joie et je les écoutai jusqu’à ce qu’ils aient terminé leur chant, car je n’ai jamais entendu un chant si heureux, et je ne pense pas que quiconque d’autre l’entendra, à moins qu’il ne vienne écouter ce qui m’a rempli d’une telle joie et de tant de bonheur que j’étais perdu dans l’extase. Je restai là jusqu’à ce que j’entende arriver quelques chevaliers, car il me semblait qu’il devait y en avoir dix. Mais tout le bruit et toute l’agitation étaient causés par l’approche d’un seul chevalier. Lorsque je le vis venir seul, je saisis rapidement mon destrier et montai sans tarder. Et ce chevalier, comme s’il avait de mauvaises intentions, avançait plus vite qu’un aigle, ayant l’air féroce comme un lion. D’aussi loin que sa voix pouvait porter, il commença à me défier et dit : « Vassal, sans provocation, vous m’avez causé honte et dommage. S’il y avait eu un différend entre nous, vous auriez d’abord dû me défier, ou du moins chercher justice avant de m’attaquer. Mais, seigneur vassal, si c’est en mon pouvoir, le châtiment pour les dommages évidents retombera sur vous. Ici, autour de moi, gît la preuve de mes forêts détruites. Celui qui a souffert a le droit de se plaindre. Et j’ai de bonnes raisons de me plaindre : vous m’avez chassé de ma maison avec la foudre et la pluie. Vous m’avez causé des ennuis, et maudit soit celui qui pense que c’est juste. Car dans mes propres forêts et ma ville, vous avez lancé une telle attaque contre moi que des troupes armées et des fortifications n’auraient servi à rien ; personne n’aurait pu être en sécurité, même s’il se trouvait dans une forteresse en pierre et en bois solides. Mais soyez assuré que, à partir de ce moment, il n’y aura ni trêve ni paix entre nous. » À ces mots, nous nous sommes précipités l’un vers l’autre, chacun tenant son bouclier fermement et se couvrant avec. Le chevalier avait un bon cheval et une lance robuste, et il était sans doute une tête entière plus grand que moi. Ainsi, j’étais complètement en désavantage, étant plus petit que lui, tandis que son cheval était plus fort que le mien. Soyez certain que je raconterai les faits, afin de cacher ma honte. Déterminé à faire de mon mieux, je lui portai le coup le plus violent possible, frappant le sommet de son bouclier, et y mis toute ma force avec tant d’effet que ma lance se brisa en mille morceaux. Sa lance, elle, resta intacte, car elle était très lourde et plus grande que toutes les lances de chevalier que j’aie jamais vues. Et le chevalier me frappa si fort avec elle qu’il me fit tomber par-dessus la croupe de mon cheval et m’allongea au sol, où il me laissa, honteux et épuisé, sans même jeter un autre regard sur moi. Il prit mon cheval, mais il me laissa là, et repartit par où il était venu. Quant à moi, ne sachant que faire, je restai là.
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avec faim et des pensées troublées. Je m’assis au bord de la source et je m’y reposai un moment, n’osant pas suivre le chevalier de peur de commettre quelque acte insensé de folie. En vérité, même si j’avais eu le courage, je ne savais pas ce qu’il était devenu. Finalement, l’idée me vint de tenir ma promesse envers mon hôte et de retourner par son domicile. Cette idée me plut, et c’est ce que je fis. Je posai toutes mes armes afin de progresser plus facilement, et ainsi, honteux, je repris mes pas en arrière. Lorsque j’arrivai chez lui ce soir-là, je trouvai mon hôte être le même homme bienveillant et courtois que je l’avais découvert auparavant. Je ne vis ni sa fille ni lui-mêmes m’accueillir avec moins de joie, ni me faire moins d’honneur qu’ils ne l’avaient fait la veille au soir. Je leur suis redevable pour l’immense honneur qu’ils m’ont tous rendu dans cette maison ; ils dirent même que, autant qu’ils savaient ou avaient entendu dire, personne n’avait jamais réussi à s’échapper, sans être tué ou fait prisonnier, du lieu d’où je revenais. Ainsi je partis et ainsi je revins, ressentant une profonde honte tout au long du chemin. C’est donc stupidement que je vous ai raconté cette histoire que je n’ai jamais voulu raconter à nouveau. » (vv. 581-648.) « Par ma tête », s’écrie mon seigneur Yvain, « vous êtes mon propre cousin germain, et nous devrions nous aimer beaucoup. Mais je dois vous considérer comme fou d’avoir caché cela à moi pendant si longtemps. Si je vous qualifie de fou, je vous supplie de ne pas vous mettre en colère. Car si je le peux, et si j’obtiens la permission, j’irai venger votre honte. » « Il est évident que nous avons dîné », dit Kay, de sa voix toujours prête à parler ; « il y a plus de mots dans une marmite pleine de vin que dans toute une barrique de bière. On dit qu’un chat est joyeux lorsqu’il est rassasié. Après le dîner, personne ne bouge, mais chacun est prêt à tuer Noradin, et vous vengerez Forre ! Vos couvertures de selle sont-elles prêtes, remplies, vos greaves de fer polies, vos bannières déployées ? Venez, au nom de Dieu, mon seigneur Yvain, est-ce ce soir ou demain que vous partez ? Dites-nous, beau sire, quand vous comptez partir pour cette épreuve rude, car nous aimerions volontiers vous accompagner. Il n’y aura aucun prévôt ou constable qui ne serait pas heureux de vous escorter. Quoi qu’il en soit, je vous supplie de ne pas partir sans nous dire adieu ; et si vous faites un mauvais rêve ce soir, restez absolument chez vous ! » « Le diable, Sir Kay », répond la Reine, « êtes-vous fou pour que votre langue parle toujours ainsi ? Maudite soit votre langue, si pleine d’amertume ! Certainement, votre langue doit vous haïr, car elle dit le pire qu’elle connaît à chaque homme. Maudite soit toute langue qui ne cesse de parler mal ! Quant à votre langue, elle babille à tel point qu’elle vous fait haïr partout. Elle ne peut vous causer de plus grande trahison. Voyez : si c’était la mienne, je l’accuserais de trahison. »
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Tout homme qui ne peut être guéri par la punition doit être attaché comme un fou devant le chœur de l’église. « Vraiment, madame », dit mon seigneur Yvain, « son impudence ne m’importe pas. Dans toute cour, mon seigneur Kay possède tant d’habileté, de savoir et de valeur qu’il ne sera jamais sourd ni muet. Il a l’esprit suffisant pour répondre avec sagesse et courtoisie à tout ce qui est méprisable, et c’est ce qu’il a toujours fait. Vous savez bien si je mens en disant cela. Mais je n’ai aucune envie de discuter ou de reprendre ces folies. Car celui qui porte le premier coup ne gagne pas toujours le combat, mais plutôt celui qui obtient vengeance. Celui qui combat avec son compagnon ferait mieux de combattre contre un étranger. Je ne veux pas être comme le chien qui se raidit et grogne lorsque un autre chien aboie après lui. » (Vv. 649-722.) Pendant qu’ils parlaient ainsi, le roi sortit de sa chambre où il avait dormi tout ce temps. Lorsque les chevaliers le virent, ils se levèrent tous devant lui, mais il leur ordonna aussitôt de se rasseoir. Il prit place à côté de la reine, qui lui raconta mot pour mot, avec son habileté habituelle, l’histoire de Calogrenant. Le roi l’écouta avec attention, puis il jura trois serments solennels par l’âme de son père Uther Pendragon, par l’âme de son fils et aussi par celle de sa mère, qu’il irait voir cette source avant que deux semaines ne s soient écoulées ; il verrait la tempête et les merveilles qui s’y trouvaient en y arrivant à la veille de la fête de mon seigneur saint Jean-Baptiste ; il y passerait la nuit, et tous ceux qui le souhaiteraient pourraient l’accompagner. Toute la cour apprécia cette idée, car les chevaliers et les jeunes célibataires étaient très désireux de partir en expédition. Mais malgré la joie et la satisfaction générales, mon seigneur Yvain était très contrarié, car il avait l’intention d’y aller seul ; il était donc affligé et très mécontent à cause du roi qui projetait d’y aller. La principale raison de son mécontentement était qu’il savait que mon seigneur Kay, à qui on ne refuserait pas cette faveur s’il la demandait, remporterait la bataille à sa place, ou peut-être mon seigneur Gawain en ferait-il la demande en premier. Si l’un de ces deux hommes faisait une demande, on ne lui refuserait jamais cette faveur. Mais, ne désirant pas leur compagnie, il décida de ne pas les attendre, mais de partir seul, si possible, que cela lui soit avantageux ou non. Quant à ceux qui resteraient, il comptait se trouver le troisième jour dans la forêt de Broceliande, afin d’y chercher, si possible, le sentier boisé étroit dont il rêvait ardemment, la plaine avec le château fort, ainsi que la joie et le plaisir de la demoiselle courtoise, si charmante et belle, et de son père digne, si honorable et noble.
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né pour s’efforcer de distribuer l’honneur. Alors il verra les taureaux dans la clairière, avec le géant grossier qui les surveille. Grand est son désir de voir ce gaillard, si robuste, si grand, si laid et déformé, et noir comme un forgeron. Il verra aussi, si possible, la pierre et la source même, le bassin et les oiseaux dans le pin, et il fera pleuvoir et souffler le vent. Mais de tout cela il ne se vantera pas, et, s’il peut l’éviter, personne ne saura de son dessein avant qu’il n’ait reçu de là soit une grande humiliation, soit une grande renommée : alors que les faits soient connus.
(Vv. 723-746.) Mon seigneur Yvain s’éloigne de la cour sans que personne ne le rencontre, et se rend seul à son logis. Là, il trouve toute sa domesticité, et donne l’ordre de harnacher son cheval ; puis, appelant l’un de ses écuyers qui connaissait tous ses projets, il dit : « Viens maintenant, suis-moi dehors, là-bas, et apporte-moi mes armes. Je sortirai aussitôt par cette porte sur mon palfrein. Quant à toi, ne tarde pas, car j’ai un long chemin à parcourir. Fais bien ferrer mon destrier, et amène-le rapidement où je suis ; ensuite tu ramèneras mon palfrein. Mais prends bien garde, je t’en conjure, si quelqu’un te questionne à mon sujet, ne lui donnes aucune réponse. Sinon, quelle que soit ta confiance en moi, tu n’auras plus jamais à compter sur ma bienveillance. » « Sire », dit-il, « tout ira bien, car personne n’apprendra rien de moi. Partez, et je vous suivrai. »
(Vv. 747-906.) Mon seigneur Yvain monte aussitôt à cheval, résolu, si possible, à venger l’humiliation de son cousin avant de revenir. L’écuyer court chercher les armes et le cheval ; il monte sans tarder, puisqu’il était déjà équipé de fers et de clous. Puis il suit les traces de son maître jusqu’à ce qu’il le voie debout sur son cheval, attendant sur le côté du chemin, en un endroit isolé. Il lui apporte son harnachement et son équipement, puis l’équipe. Mon seigneur Yvain ne tarde pas après avoir revêtu ses armes, et se hâte chaque jour à travers les montagnes et les vallées, à travers les forêts longues et vastes, à travers des contrées étranges et sauvages, en passant par de nombreux lieux effrayants, de nombreux dangers et de nombreuses épreuves, jusqu’à ce qu’il arrive directement au sentier, plein de ronces et suffisamment sombre ; alors il sent qu’il est enfin en sécurité et ne peut plus se perdre. Quel que soit celui qui devra en payer le prix, il ne s’arrêtera pas avant d’avoir vu le pin qui ombrage la source et la pierre, ainsi que la tempête de grêle, de pluie, de tonnerre et de vent. Cette nuit-là, soyez certains qu’il eut le logis qu’il désirait, car il trouva le vavasor encore plus poli et courtois qu’on ne le lui avait dit, et dans la jeune fille il perçut cent fois plus de sens et de beauté que
(Vv. 723-746.) Mon seigneur Yvain s’éloigne de la cour sans que personne ne le rencontre, et se rend seul à son logis. Là, il trouve toute sa domesticité, et donne l’ordre de harnacher son cheval ; puis, appelant l’un de ses écuyers qui connaissait tous ses projets, il dit : « Viens maintenant, suis-moi dehors, là-bas, et apporte-moi mes armes. Je sortirai aussitôt par cette porte sur mon palfrein. Quant à toi, ne tarde pas, car j’ai un long chemin à parcourir. Fais bien ferrer mon destrier, et amène-le rapidement où je suis ; ensuite tu ramèneras mon palfrein. Mais prends bien garde, je t’en conjure, si quelqu’un te questionne à mon sujet, ne lui donnes aucune réponse. Sinon, quelle que soit ta confiance en moi, tu n’auras plus jamais à compter sur ma bienveillance. » « Sire », dit-il, « tout ira bien, car personne n’apprendra rien de moi. Partez, et je vous suivrai. »
(Vv. 747-906.) Mon seigneur Yvain monte aussitôt à cheval, résolu, si possible, à venger l’humiliation de son cousin avant de revenir. L’écuyer court chercher les armes et le cheval ; il monte sans tarder, puisqu’il était déjà équipé de fers et de clous. Puis il suit les traces de son maître jusqu’à ce qu’il le voie debout sur son cheval, attendant sur le côté du chemin, en un endroit isolé. Il lui apporte son harnachement et son équipement, puis l’équipe. Mon seigneur Yvain ne tarde pas après avoir revêtu ses armes, et se hâte chaque jour à travers les montagnes et les vallées, à travers les forêts longues et vastes, à travers des contrées étranges et sauvages, en passant par de nombreux lieux effrayants, de nombreux dangers et de nombreuses épreuves, jusqu’à ce qu’il arrive directement au sentier, plein de ronces et suffisamment sombre ; alors il sent qu’il est enfin en sécurité et ne peut plus se perdre. Quel que soit celui qui devra en payer le prix, il ne s’arrêtera pas avant d’avoir vu le pin qui ombrage la source et la pierre, ainsi que la tempête de grêle, de pluie, de tonnerre et de vent. Cette nuit-là, soyez certains qu’il eut le logis qu’il désirait, car il trouva le vavasor encore plus poli et courtois qu’on ne le lui avait dit, et dans la jeune fille il perçut cent fois plus de sens et de beauté que
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Calogrenant avait dit que l’on ne pouvait pas énumérer toutes les qualités d’une dame ou d’un bon homme. Dès que tel homme se consacre à la vertu, son histoire ne peut être résumée ni racontée, car aucune langue ne pourrait décrire les actes honorables d’un tel gentilhomme. Monseigneur Yvain était fort satisfait du logement excellent qu’il avait eu cette nuit-là, et lorsqu’il entra dans la clairière le lendemain, il rencontra les taureaux ainsi que le paysan rustre qui lui montra le chemin à suivre. Mais plus d’une centaine de fois, il se signa en voyant le monstre devant lui — comment la Nature avait-elle pu créer une créature si hideuse et laide ? Puis il se dirigea vers la source et y trouva tout ce qu’il désirait voir. Sans hésiter et sans s’asseoir, il versa un bassin plein d’eau sur la pierre ; aussitôt, il se mit à souffler et à pleuvoir, et une tempête pareille à celle qui avait été prédite éclata. Lorsque Dieu eut calmé la tempête, les oiseaux vinrent se percher sur les pins et chantèrent leurs chants joyeux au-dessus de la source dangereuse. Mais avant même que leur joie ne s’apaise, arriva le chevalier, brûlant de colère comme un bûche en flammes, faisant autant de bruit comme s’il poursuivait un cerf vigoureux. Dès qu’ils se virent, ils se précipitèrent l’un vers l’autre et manifestèrent la haine mortelle qu’ils se portaient. Chacun tenait une lance rigide et solide, avec laquelle ils assenaient de tels coups puissants qu’ils perçaient les boucliers autour de leur cou et coupaient les mailles de leurs hauberts ; leurs lances se brisaient et se tordaient, tandis que leurs fragments étaient projetés haut dans les airs. Ensuite, chacun attaquait l’autre avec son épée, et au cours du combat, ils coupaient les sangles des boucliers et les déchiraient de part en part, de sorte que les morceaux pendaient, ne servant plus de protection ; car ils les avaient tellement fendus que les lames brillantes frappaient leurs flancs, leurs bras et leurs hanches. Vraiment féroce est leur assaut ; pourtant, ils ne bougent pas de leur place, pas plus que deux blocs de pierre. Jamais il n’y eut deux chevaliers aussi déterminés à se tuer mutuellement. Ils prennent soin de ne pas gaspiller leurs coups, mais les portent de leur mieux ; ils frappent et plient leurs casques, et font voler les mailles de leurs hauberts, si bien qu’un peu de sang coule, car les hauberts sont si chauds à cause de la chaleur de leur corps qu’ils ne servent guère de protection plus qu’un manteau. Alors qu’ils enfoncent la pointe de leur épée dans le visage, c’est merveilleux qu’un combat si féroce et acharné puisse durer si longtemps. Mais tous deux possèdent un tel courage qu’aucun ne reculerait d’un pas devant son adversaire avant de l’avoir blessé à mort. Cependant, à cet égard, ils furent très honorables, ne cherchant pas à blesser ou à nuire d’une manière quelconque à leurs montures ; ils restaient assis sur leurs chevaux sans
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en posant le pied au sol, ce qui rendit le combat plus élégant. Enfin, mon seigneur Yvain brisa le casque du chevalier, dont le coup le stupéfia et le rendit si faible qu’il s’évanouit, n’ayant jamais reçu un coup aussi cruel auparavant. Sous son foulard, sa tête était fendue jusqu’au cerveau, de sorte que les mailles de son armure brillante étaient tachées de cervelle et de sang ; tout cela lui causait une douleur si intense que son cœur faillit cesser de battre. Il avait alors de bonnes raisons de fuir, car il sentait qu’il avait une blessure mortelle et que toute résistance serait vaine. Avec cette idée en tête, il s’enfuit rapidement vers sa ville, où le pont fut abaissé et la porte ouverte aussitôt pour lui ; pendant ce temps, mon seigneur Yvain le poursuivit sur-le-champ à toute vitesse. Comme un faucon pique sur une grue lorsqu’il la voit s’élever au loin, puis s’approche tellement d’elle qu’il est sur le point de l’attraper, mais la manque, ainsi le chevalier fuit, tandis que Yvain le presse si près qu’il pourrait presque passer son bras autour de lui, sans pour autant parvenir à l’atteindre, bien qu’il soit si proche qu’il puisse entendre ses gémissements de douleur. Tandis que l’un s’efforce de voler, l’autre lutte pour le poursuivre, craignant d’avoir gaspillé ses efforts s’il ne l’attrape pas vivant ou mort ; car il se souvient encore des paroles moqueuses que mon seigneur Kay lui avait adressées. Il n’avait pas encore tenu la promesse qu’il avait faite à son cousin ; et ils ne croiraient pas ses dires s’il ne revenait pas avec la preuve. Le chevalier le poursuivit à grande vitesse jusqu’à la porte de sa ville, où ils entrèrent ; mais ne trouvant ni homme ni femme dans les rues qu’ils traversaient, ils continuèrent tous deux à cheval rapidement jusqu’à arriver à la porte du palais. (vv. 907-1054.) La porte était très haute et large, mais elle avait un passage d’entrée si étroit que deux hommes ou deux chevaux pouvaient à peine y entrer côte à côte ou y passer sans entrave ou avec grande difficulté ; car elle était construite comme un piège tendu aux rats malveillants, doté d’une lame en haut prête à tomber, frapper et capturer, et qui se libère soudainement dès que quelque chose, même légèrement, entre en contact avec le ressort. De même, sous la porte se trouvaient deux ressorts reliés à un pont-levis en haut, bordés de fer et très tranchants. Si quelqu’un marchait sur ce mécanisme, la porte descendait d’en haut, et celui qui se trouvait en bas était frappé par la porte et déchiqueté. Juste au milieu, le passage était aussi étroit qu’un sentier battu. C’est droit à travers cela que le chevalier fonça, suivi de près par mon seigneur Yvain, si près de lui qu’il le tenait par l’arçon derrière. Ce fut une chance pour lui d’être penché en avant, car sinon…
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C’est grâce à cette chance qu’il n’a pas été complètement déchiré : son cheval a marché sur le ressort en bois qui maintenait le pont-levis en place. Comme un diable infernal, la porte est tombée, saisissant la selle et les flancs du cheval, les coupant net. Mais, Dieu merci, mon seigneur Yvain n’a été que légèrement blessé, la porte ayant effleuré si près son dos qu’elle lui a même coupé ses éperons ainsi que ses talons. Alors qu’il tombait dans la détresse, l’autre, blessé mortellement, parvint à s’échapper, comme vous allez le voir. Plus loin, il y avait une autre porte identique à celle qu’ils venaient de franchir ; c’est par là que le chevalier s’enfuit, et la porte descendit derrière lui. Ainsi, mon seigneur Yvain fut pris au piège, très inquiet et troublé, se retrouvant enfermé dans ce couloir hérissé de clous dorés, dont les murs étaient habilement décorés de peintures précieuses. Mais rien ne l’inquiétait autant que de ne pas savoir ce qu’était devenu le chevalier. Alors qu’il se trouvait dans cet endroit étroit, il entendit s’ouvrir la porte d’une petite pièce voisine ; en sortit seule une jeune fille belle et charmante, qui referma la porte derrière elle. Lorsqu’elle vit mon seigneur Yvain, elle fut d’abord très effrayée. « Certainement, sire chevalier, dit-elle, je crains que vous ne soyez venu en un mauvais moment. Si l’on vous voit ici, on vous taillera en morceaux. Mon seigneur est gravement blessé, et je sais que c’est vous qui en êtes la cause. Ma dame est dans un tel état de douleur, et ses gens autour d’elle pleurent à en mourir de colère ; de plus, ils savent que vous êtes à l’intérieur. Mais leur chagrin est tel qu’ils ne peuvent pas encore s’occuper de vous. Dès qu’ils viendront vous attaquer, ils vous tueront ou vous captureront, selon leur volonté. » Mon seigneur Yvain lui répondit : « Si Dieu le veut, ils ne me tueront jamais, et je ne tomberai pas entre leurs mains. » « Non, dit-elle, car je ferai tout mon possible pour vous aider. Il n’est pas viril de nourrir la peur. Je vous considère donc comme un homme courageux, puisque vous n’êtes pas effrayé. Soyez assuré que, si je le pouvais, je vous aiderais et vous traiterais avec honneur, comme vous le feriez pour moi en retour. Autrefois, ma dame m’a envoyée en mission à la cour du roi ; je suppose que je n’étais pas assez expérimentée, ni assez courtoise, ni assez bien élevée pour une jeune fille ; en tout cas, aucun chevalier là-bas n’a daigné me parler, à part vous seul qui êtes ici maintenant ; mais vous, par votre bonté, m’avez honorée et aidée. Pour l’honneur que vous m’avez alors rendu, je vais maintenant vous le rendre. Je connais parfaitement votre nom, et je vous ai reconnu aussitôt : votre nom est mon seigneur Yvain. Soyez certain que, si vous suivez mes conseils, vous ne serez jamais capturé ni maltraité. Veuillez prendre ce petit anneau à moi, que vous rendrez lorsque je vous aurai sauvé. »
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312 Alors elle lui remit l’anneau petit et lui dit que son effet était semblable à celui de l’écorce qui recouvre le bois afin qu’on ne puisse pas le voir ; mais il fallait le porter de manière que la pierre soit dans la paume ; alors celui qui portait l’anneau au doigt n’avait rien à craindre, car personne, aussi perçants que puissent être ses yeux, ne pourrait le voir autrement que le bois recouvert par l’écorce extérieure. Tout cela plaisait à mon seigneur Yvain.
Et après lui avoir dit cela, elle le conduisit vers un siège sur un canapé recouvert d’une couverture si riche que le duc d’Autriche n’en possédait pas de pareille, et elle lui dit que s’il désirait quelque chose à manger, elle irait le lui chercher ; et il répondit qu’il en serait ravi. Courant rapidement dans la chambre, elle revint bientôt, apportant un volaille rôtie et un gâteau, un linge, une cruche pleine de bon vin de raisin recouverte d’une coupe blanche ; tout cela, elle le lui offrit à manger. Et lui, qui avait besoin de nourriture, mangea et but avec grand plaisir.
(Vv. 1055-1172.) Lorsqu’il eut fini son repas, les chevaliers s’étaient levés à l’intérieur, le cherchant et désireux de venger leur seigneur, qui était déjà étendu sur son brancard. Alors la jeune fille dit à Yvain : « Ami, entends-tu tous ceux qui te cherchent ? Il y a un grand vacarme et un tumulte qui monte. Mais que quelqu’un vienne ou parte, ne te laisse pas troubler par leurs bruits, car ils ne pourront jamais te découvrir si tu ne quittes pas ce canapé. Bientôt tu verras cette pièce remplie de gens malveillants et hostiles, qui penseront te trouver ici ; et je n’ai aucun doute qu’ils amèneront le corps ici avant l’enterrement, et ils commenceront à te chercher sous les sièges et les lits. Ce sera amusant pour un homme qui n’a pas peur de voir des gens chercher en vain, car ils seront tous si aveugles, si désemparés et si égarés qu’ils seront hors d’eux de colère. Je ne peux te dire plus pour l’instant, car je n’ose plus rester ici. Mais je peux remercier Dieu de m’avoir donné l’occasion et la possibilité de te rendre service, comme je le souhaitais. » Alors elle s’éloigna, et lorsqu’elle fut partie, toute la foule, d’un même mouvement, était venue de part et d’autre aux portes, armée de bâtons et d’épées. Il y avait une immense foule et une multitude de gens hostiles qui se pressaient, quand ils aperçurent devant la porte la moitié du cheval qui avait été abattu. Alors ils furent certains que, lorsque les portes seraient ouvertes, ils trouveraient à l’intérieur celui dont ils voulaient prendre la vie. Ils firent alors tirer ces portes qui avaient causé la mort de nombreux hommes. Mais comme aucune trappe ni piège n’avait été tendue pour leur passage, ils entrèrent tous côte à côte. Ils trouvèrent alors au seuil l’autre moitié du cheval qui avait été tué ; mais aucun d’eux n’avait des yeux assez perçants pour voir mon seigneur
Et après lui avoir dit cela, elle le conduisit vers un siège sur un canapé recouvert d’une couverture si riche que le duc d’Autriche n’en possédait pas de pareille, et elle lui dit que s’il désirait quelque chose à manger, elle irait le lui chercher ; et il répondit qu’il en serait ravi. Courant rapidement dans la chambre, elle revint bientôt, apportant un volaille rôtie et un gâteau, un linge, une cruche pleine de bon vin de raisin recouverte d’une coupe blanche ; tout cela, elle le lui offrit à manger. Et lui, qui avait besoin de nourriture, mangea et but avec grand plaisir.
(Vv. 1055-1172.) Lorsqu’il eut fini son repas, les chevaliers s’étaient levés à l’intérieur, le cherchant et désireux de venger leur seigneur, qui était déjà étendu sur son brancard. Alors la jeune fille dit à Yvain : « Ami, entends-tu tous ceux qui te cherchent ? Il y a un grand vacarme et un tumulte qui monte. Mais que quelqu’un vienne ou parte, ne te laisse pas troubler par leurs bruits, car ils ne pourront jamais te découvrir si tu ne quittes pas ce canapé. Bientôt tu verras cette pièce remplie de gens malveillants et hostiles, qui penseront te trouver ici ; et je n’ai aucun doute qu’ils amèneront le corps ici avant l’enterrement, et ils commenceront à te chercher sous les sièges et les lits. Ce sera amusant pour un homme qui n’a pas peur de voir des gens chercher en vain, car ils seront tous si aveugles, si désemparés et si égarés qu’ils seront hors d’eux de colère. Je ne peux te dire plus pour l’instant, car je n’ose plus rester ici. Mais je peux remercier Dieu de m’avoir donné l’occasion et la possibilité de te rendre service, comme je le souhaitais. » Alors elle s’éloigna, et lorsqu’elle fut partie, toute la foule, d’un même mouvement, était venue de part et d’autre aux portes, armée de bâtons et d’épées. Il y avait une immense foule et une multitude de gens hostiles qui se pressaient, quand ils aperçurent devant la porte la moitié du cheval qui avait été abattu. Alors ils furent certains que, lorsque les portes seraient ouvertes, ils trouveraient à l’intérieur celui dont ils voulaient prendre la vie. Ils firent alors tirer ces portes qui avaient causé la mort de nombreux hommes. Mais comme aucune trappe ni piège n’avait été tendue pour leur passage, ils entrèrent tous côte à côte. Ils trouvèrent alors au seuil l’autre moitié du cheval qui avait été tué ; mais aucun d’eux n’avait des yeux assez perçants pour voir mon seigneur
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Yvain, qu’ils auraient volontiers tué ; et il les vit à côté d’eux, pleins de rage et de fureur, tandis qu’ils disaient : « Comment est-ce possible ? Car il n’y a ici ni porte ni fenêtre par laquelle quoi que ce soit puisse s’échapper, sauf un oiseau, une écureuil ou une marmotte, ou quelque autre animal encore plus petit ; car les fenêtres sont barrées, et les portes furent fermées dès que mon seigneur y passa. Le corps est ici, mort ou vivant, puisqu’il n’y a aucun signe de lui dehors ; nous pouvons voir plus de la moitié de la selle ici, mais de lui nous ne voyons rien, si ce ne sont les éperons qui sont tombés, détachés de ses pieds. Maintenant, cessons ces paroles vaines et cherchons dans tous ces recoins, car il est certainement encore ici, sinon nous sommes tous ensorcelés, ou les esprits malins l’ont emporté loin de nous. » Ainsi, tous, enflammés de colère, le cherchèrent dans la pièce, frappant les murs, les lits et les sièges. Mais le lit sur lequel il reposait fut épargné et échappa aux coups, de sorte qu’il ne fut ni frappé ni touché. Mais ils se démenèrent partout, provoquant un vacarme dans la pièce avec leurs bâtons, comme un aveugle qui frappe en cherchant. Tandis qu’ils fouillaient sous les lits et les tabourets, entra l’une des plus belles dames que toute créature terrestre ait jamais vue. On n’avait jamais parlé ni fait mention d’une chrétienne aussi belle, et pourtant elle était tellement accablée de chagrin qu’elle était sur le point de se donner la mort. Soudain, elle poussa un cri perçant, puis s’effondra évanouie. Lorsqu’on la releva, elle se mit à se griffer et à se déchirer les cheveux, comme une femme qui avait perdu la raison. Elle déchire ses cheveux et arrache sa robe, et s’évanouit à chaque pas qu’elle fait ; rien ne peut la consoler lorsqu’elle voit son mari transporté sans vie sur le brancard ; car son bonheur est terminé, et c’est pourquoi elle poussa de grands lamentations. L’eau bénite, la croix et les bougies furent apportées en avant par les nonnes d’un couvent ; puis vinrent les missels, les encensoirs et les prêtres, qui prononcent l’absolution finale requise pour cette âme misérable.
(Vv. 1173-1242.) Mon seigneur Yvain entendit les cris et le chagrin qui ne peuvent être décrits, car personne ne pouvait les décrire, ni cela n’a jamais été consigné dans un livre. La procession passa, mais au milieu de la pièce, une grande foule se rassembla autour du brancard, car le sang frais et chaud coulait de nouveau de la blessure du mort, ce qui indiquait certainement que l’homme qui avait combattu, l’avait tué et vaincu était toujours bien présent. Alors ils cherchèrent partout, retournant et remuant tout, jusqu’à ce qu’ils soient tous en sueur à cause de l’agitation et de la pression causées par la vue de ce sang rouge qui coulait. Puis mon
(Vv. 1173-1242.) Mon seigneur Yvain entendit les cris et le chagrin qui ne peuvent être décrits, car personne ne pouvait les décrire, ni cela n’a jamais été consigné dans un livre. La procession passa, mais au milieu de la pièce, une grande foule se rassembla autour du brancard, car le sang frais et chaud coulait de nouveau de la blessure du mort, ce qui indiquait certainement que l’homme qui avait combattu, l’avait tué et vaincu était toujours bien présent. Alors ils cherchèrent partout, retournant et remuant tout, jusqu’à ce qu’ils soient tous en sueur à cause de l’agitation et de la pression causées par la vue de ce sang rouge qui coulait. Puis mon
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Seigneur Yvain fut gravement blessé et roué de coups là où il gisait, mais ce n’est pas pour autant qu’il bougea le moins du monde. Les gens devinrent de plus en plus affolés à cause des blessures qui s’ouvraient, et ils s’étonnaient de voir du sang couler, sans savoir de qui c’était la faute. 313 Chacun disait à son voisin : « Le meurtrier est parmi nous, et pourtant nous ne le voyons pas, ce qui est étrange et mystérieux. » À cela, la dame montra une telle douleur qu’elle tenta de se donner la mort, criant comme si elle était hors d’elle-même : « Mon Dieu, alors le meurtrier ne sera jamais trouvé, ce traître qui a pris la vie de mon bon seigneur ? Bon ? Oui, le meilleur des bons, en vérité ! Vrai Dieu, c’est ta faute si tu le laisses s’échapper ainsi. Je ne blâmerais personne d’autre que toi pour cela, toi qui le caches à ma vue. Une telle merveille n’a jamais été vue, ni une telle injustice, de ta part, à mon égard, puisque tu ne me permets même pas de voir l’homme qui doit être si proche de moi. Puisque je ne peux le voir, je peux bien dire qu’un démon ou un esprit s’est interposé entre nous, de sorte que je suis sous un sortilège. Ou bien c’est un lâche qui a peur de moi : il doit être un couard pour avoir peur de moi, et c’est un acte de lâcheté de ne pas se montrer devant moi. Ah, esprit lâche ! Pourquoi as-tu tant peur de moi, alors que devant mon seigneur tu te montres si courageux ? Ô chose vide et insaisissable, pourquoi ne puis-je pas te mettre sous ma puissance ? Pourquoi ne puis-je pas te saisir maintenant ? Mais comment as-tu pu tuer mon seigneur, sinon par trahison ? Certes, mon seigneur n’aurait jamais subi la défaite de ta main s’il t’avait vu face à face. Car ni Dieu ni homme n’ont jamais connu quelqu’un comme lui, et il n’y a plus personne comme lui aujourd’hui. Assurément, si tu avais été un homme mortel, tu n’aurais jamais osé résister à mon seigneur, car personne ne pouvait rivaliser avec lui. » Ainsi la dame lutte contre elle-même, et ainsi elle se débat et s’épuise. Ses gens, de leur côté, manifestent la plus grande douleur possible en emportant le corps pour l’enterrement. Après de longues recherches, ils sont complètement épuisés par cette quête et y renoncent de fatigue, ne trouvant personne qui soit en quelque façon coupable. Les nonnes et les prêtres, ayant déjà terminé la messe, étaient revenus de l’église et s’étaient rendus à l’enterrement. Mais la jeune fille, dans sa chambre, ne prêtait aucune attention à tout cela. Ses pensées étaient tournées vers mon seigneur Yvain, et, venant rapidement à lui, elle lui dit : « Beau seigneur, ces gens vous ont cherché avec force. Ils ont provoqué un grand tumulte ici, et ont fouillé tous les coins avec plus d’acharnement encore qu’un chien de chasse ne cherche une perdrix ou une caille. Sans doute avez-vous eu peur. » « Par ma parole, vous avez raison », dit-il : « Je n’aurais jamais cru avoir aussi peur. Et pourtant, si c’était possible… »
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il regarderait volontiers à travers une fenêtre ou une ouverture la procession et le cadavre. Pourtant, il ne s’intéressait ni au cadavre ni à la procession, car il aurait volontiers vu tout cela brûlé, même si cela lui coûtait mille marcs. Mille marcs ? Trois mille, en vérité, je vous le jure. Mais il dit cela à cause de la dame de la ville, qu’il souhaitait apercevoir. Alors la jeune fille le plaça près d’une petite fenêtre et le récompensa du mieux qu’elle put pour l’honneur qu’il lui avait rendu. Depuis cette fenêtre, mon seigneur Yvain espionne la belle dame, qui dit : « Seigneur, que Dieu ait pitié de votre âme ! Car jamais, en vérité, aucun chevalier n’a été à votre égal en rien. Aucun autre chevalier, mon doux et beau seigneur, n’a jamais possédé votre honneur ni votre courtoisie. La générosité était votre amie et le courage votre compagnon. Que votre âme repose parmi les saints, mon cher et beau seigneur. » Puis elle déchire tout ce sur quoi elle peut mettre les mains. Quelle que soit l’issue, il est difficile pour mon seigneur Yvain de se retenir de courir vers elle pour saisir ses mains. Mais la jeune fille le supplie, le conseille, et même lui ordonne avec insistance, bien sûr avec courtoisie et grâce, de ne pas commettre d’acte imprudent, disant : « Vous êtes bien ici. Ne bougez pour aucune raison tant que cette douleur ne sera pas apaisée ; laissez tous ces gens partir, comme ils le feront bientôt. Si vous agissez selon mes conseils, conformément à mes idées, un grand avantage pourrait vous revenir. Il vaudra mieux que vous restiez assis ici, et que vous observiez les gens à l’intérieur et à l’extérieur tandis qu’ils passent sans vous voir. Mais faites attention de ne pas parler avec violence, car je considère que celui qui va trop loin, perd son self-control et commet un acte violent dès qu’il en a l’occasion, est plutôt imprudent que brave. Ainsi, si vous avez quelque pensée imprudente, faites attention de ne pas la formuler. Le sage cache ses pensées imprudentes et cherche à agir avec justice s’il le peut. Soyez donc sage et prenez bien soin de ne pas risquer votre tête, pour laquelle on ne donnerait aucune rançon. Prenez soin de vous et rappelez-vous mes conseils. Soyez rassuré jusqu’à mon retour, car je n’ose pas rester plus longtemps. J’aurais peur de rester si longtemps qu’ils me soupçonneraient en ne me voyant pas dans la foule, et alors j’en subirais les conséquences. » (vv. 1339-1506.) Puis elle s’en va, et il reste, ne sachant comment se comporter. Il hésite à les voir enterrer le cadavre sans obtenir quelque chose à emporter comme preuve qu’il l’a vaincu et tué. S’il n’a aucune preuve, il sera méprisé, car Kay est si méchant et obstiné, si enclin à se moquer, et si ennuyeux, qu’il ne réussira jamais à le convaincre. Il continuerait à l’insulter indéfiniment.
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jetant ses moqueries et ses insultes comme il l’avait fait l’autre jour. Ces insultes sont encore fraîches et douloureuses dans son cœur. Mais avec son sucre et son miel, un nouvel amour l’a maintenant adouci ; il était allé chasser sur ses terres et avait rassemblé sa proie. Son ennemie lui a volé le cœur, et il aime la créature qui le hait le plus. La dame, sans le savoir, a bien vengé la mort de son seigneur. Elle a obtenu une vengeance plus grande qu’elle n’aurait jamais pu en obtenir si elle n’avait pas été aidée par l’Amour, qui l’attaque si doucement qu’il blesse son cœur à travers ses yeux. Et cette blessure est plus durable que toute autre causée par lance ou épée. Une blessure par épée guérit aussitôt que un médecin s’en occupe, mais la blessure d’amour est la pire lorsqu’elle est la plus proche de son médecin. C’est la blessure de mon seigneur Yvain, dont il ne se remettra jamais, car l’Amour s’est installé chez lui. Il abandonne et s’éloigne des lieux qu’il fréquentait habituellement. Il ne se soucie d’aucun logis ni d’aucun maître, si ce n’est celui-ci, et il est très sage de quitter un logis misérable pour se rendre auprès de lui. Afin de s’adonner entièrement à lui, il n’aura aucun autre logis, bien qu’il ait coutume de chercher des auberges humbles. C’est dommage que l’Amour se comporte de manière si vile en choisissant aussi facilement le logis le plus médiocre comme le meilleur. Mais maintenant il est arrivé là où il est accueilli, où il sera traité avec honneur, et où il fera bien de rester. Telle devrait être la conduite de l’Amour, étant une créature si noble qu’il est étonnant qu’il ose descendre honteusement à un tel niveau. Il est comme celui qui étale son baume sur les cendres et la poussière, qui mélange du sucre avec du fiel, et du saindoux avec du miel. Cependant, il n’a pas agi ainsi cette fois, mais s’est plutôt installé en un lieu noble, pour quoi personne ne peut le blâmer. Lorsque le mort eut été enterré, tout le monde se dispersa, ne laissant ni clercs, ni chevaliers, ni dames, si ce n’est elle seule qui ne cache pas sa douleur. Elle reste seule, serrant souvent sa gorge, tordant ses mains et frappant ses paumes, tandis qu’elle lit ses psaumes dans son psautier aux lettres dorées. Tout ce temps, mon seigneur Yvain est à la fenêtre, la regardant, et plus il la regarde, plus il l’aime et plus il est envoûté par elle. Il aurait voulu qu’elle cesse de pleurer et de lire, et qu’elle ait envie de converser avec lui. L’Amour, qui l’a surpris à la fenêtre, l’a rempli de ce désir. Mais il désespère de réaliser son souhait, car il ne peut imaginer ni croire que son désir puisse être satisfait. Alors il dit : « Je peux me considérer comme un fou de désirer ce que je ne peux avoir. C’était son seigneur que j’ai blessé mortellement, et pourtant je pense que je peux me réconcilier avec elle ? Par ma parole, »
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De telles pensées sont folies, car pour l’instant elle a de bonnes raisons de me haïr plus amèrement que tout. J’ai raison de dire « pour l’instant », car une femme a plus d’un état d’esprit. Cet état d’esprit dans lequel elle se trouve en ce moment, j’espère qu’elle le changera bientôt ; en effet, elle le changera certainement, et je suis fou de désespérer ainsi. Que Dieu veuille qu’elle le change vite ! Car je suis condamné à être son esclave, puisque telle est la volonté de l’Amour. Quiconque n’accueille pas l’Amour avec joie, lorsqu’il vient à lui, commet trahison et crime. J’admets (et que quiconque le souhaite écoute ce que je dis) que celui-là ne mérite ni bonheur ni joie. Mais si je perds, ce ne sera pas pour une telle raison ; plutôt, j’aimerai mon ennemie. Car je ne devrais ressentir aucune haine envers elle, à moins que je ne veuille trahir l’Amour. Je dois aimer selon le désir de l’Amour. Et doit-elle me considérer comme un ami ? Oui, assurément, puisque c’est elle que j’aime. Et je l’appelle mon ennemie, car elle me hait, bien que pour de bonnes raisons, car j’ai tué l’objet de son amour. Alors, suis-je son ennemi ? Certainement non, mais son véritable ami, car je n’ai jamais aimé personne autant auparavant. Je pleure pour ses belles cheveux, dont l’éclat surpasse celui de l’or ; je ressens des douleurs ardentes et des tourments lorsque je la vois les couper et les déchirer, et ses larmes ne peuvent jamais s’essuyer, que je vois couler de ses yeux ; par toutes ces choses, je suis affligé. Bien qu’elles soient remplies de larmes incessantes, il n’y a jamais eu de nuits aussi charmantes. La vue de ses larmes me cause une agonie, mais rien ne me fait autant souffrir que la vue de son visage, qu’elle lacère sans qu’il ait mérité un tel traitement. Je n’ai jamais vu un visage si parfaitement formé, ni si frais et aux couleurs délicates. Et puis, voir sa gorge serrée m’a transpercé le cœur. Assurément, il est vrai qu’elle fait de son mieux. Pourtant, aucun cristal ni aucun miroir n’est si brillant et si lisse. Dieu ! pourquoi est-elle ainsi possédée, et pourquoi ne se épargne-t-elle pas ? Pourquoi serre-t-elle ses belles mains et frappe-t-elle, déchire-t-elle sa poitrine ? Ne serait-elle pas merveilleusement belle à contempler lorsqu’elle est de bonne humeur, puisqu’elle est si belle dans son mécontentement ? Certainement oui, je peux le jurer. Jamais auparavant, dans une œuvre de beauté, la Nature n’a pu se surpasser à ce point, car je suis sûr qu’elle a dépassé les limites de toute tentative précédente. Comment cela a-t-il pu arriver alors ? D’où venait une telle beauté merveilleuse ? Dieu doit l’avoir créée de Sa main nue, afin que la Nature puisse se reposer de plus grands efforts. Si elle essayait de faire une réplique, elle pourrait passer son temps en vain sans réussir dans sa tâche. Même Dieu Lui-même, s’il essayait, ne pourrait probablement pas réussir à en créer une autre, quel que soit l’effort qu’il ferait.
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(Vv. 1507-1588.) Ainsi mon seigneur Yvain contemple celle qui est brisée par son chagrin, et je suppose qu’il ne se reproduira jamais que quelqu’un en prison, comme mon seigneur Yvain craignant pour sa vie, soit assez follement amoureux pour ne faire aucune demande en son propre nom, alors que peut-être personne d’autre ne parlera en sa faveur. Il resta à la fenêtre jusqu’à ce qu’il voie la dame s’éloigner, et les deux herses furent de nouveau abaissées. Un autre aurait pu s’affliger de cela, préférant une fuite libre à rester plus longtemps là où il était. Mais pour lui, il est complètement indifférent que les portes soient fermées ou ouvertes. Même si elles étaient ouvertes, il ne partirait certainement pas, non, même si la dame lui donnait la permission et lui pardonnait librement la mort de son seigneur. Car il est retenu par l’Amour et la Honte qui se dressent devant lui de part et d’autre : il a honte de partir, car personne ne croirait au succès de son exploit ; d’un autre côté, il a un désir si fort de voir au moins la dame, s’il ne peut obtenir aucun autre avantage, qu’il se soucie peu de son emprisonnement. Il préférerait mourir plutôt que de partir. Et maintenant la jeune fille revient, souhaitant lui tenir compagnie avec sa consolation et sa gaieté, et aller chercher pour lui tout ce qu’il pourrait désirer. Mais elle le trouva pensif et complètement épuisé par l’amour qui s’était emparé de lui ; alors elle lui parla ainsi : « Mon seigneur Yvain, quelle sorte de journée avez-vous eue aujourd’hui ? » « J’ai été agréablement occupé », fut sa réponse. « Agréablement ? Au nom de Dieu, est-ce vrai ? Comment peut-on se divertir en sachant qu’on est poursuivi pour être tué, à moins de le vouloir ? » « En vérité », dit-il, « ma douce amie, je ne voudrais nullement mourir ; et pourtant, Dieu m’en est témoin, j’ai été heureux, je suis heureux maintenant, et je le serai toujours à cause de ce que j’ai vu. » « Eh bien, n’en parlons plus », répondit-elle, « car je comprends très bien le sens de de telles paroles. Je ne suis pas si sotte ou inexpérimentée que je ne puisse comprendre de telles paroles ; mais venez maintenant avec moi, car je trouverai un moyen rapide de vous libérer de votre captivité. Je vous libérerai certainement ce soir ou demain, si vous le souhaitez. Venez, je vais vous conduire hors d’ici. » Et il répondit ainsi : « Soyez assurée que je ne m’échapperai jamais en secret, comme un voleur. Lorsque tous les gens sont rassemblés dans les rues, je peux sortir plus honorablement que si je le faisais furtivement. » Alors il la suivit dans la petite pièce. La jeune fille, qui était gentille, lui assura tout ce qu’il désirait. Et quand l’occasion se présenta, elle se souvint de ce qu’il lui avait dit, à savoir qu’il avait été heureux de ce qu’il avait vu lorsqu’ils le cherchaient dans la pièce avec l’intention de le tuer.
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(Vv. 1589-1652.) La jeune fille jouissait d’une telle faveur auprès de sa dame qu’elle n’avait pas peur de lui dire quoi que ce soit, quelles que soient les conséquences, car elle était sa confidente et sa compagne. Alors, pourquoi hésiterait-elle à la consoler et à lui donner des conseils qui serviraient son honneur ? La première fois, elle lui dit en privé : « Ma dame, je suis très étonnée de vous voir agir de manière si extravagante. Croyez-vous pouvoir récupérer votre seigneur en vous abandonnant ainsi à votre chagrin ? » « Non, au contraire, si j’avais mon souhait, dit-elle, je serais déjà morte de chagrin. » « Et pourquoi ? » « Pour le suivre. » « Le suivre ? Dieu l’interdise ! Qu’on vous donne un seigneur aussi bon que cela convient à Sa puissance. » « Vous n’avez jamais dit une telle mensonge, car Il ne pourrait jamais me donner un seigneur aussi bon. » « Il vous en donnera un meilleur, si vous l’acceptez, et je peux le prouver. » « Partez ! Laissez-moi tranquille ! Je ne trouverai jamais quelqu’un comme ça. » « En vérité, vous le trouverez, ma dame, si vous y consentez. Dites-moi seulement, si vous le voulez, qui va défendre vos terres lorsque le roi Arthur viendra la semaine prochaine au bord de la source ? Vous avez déjà été informée par des lettres envoyées par la Dame Sauvage. Hélas, quel service elle vous a rendu ! Vous devriez réfléchir à la façon de défendre votre source, et pourtant vous continuez à pleurer ! Si cela vous plaît, ma chère dame, vous ne devez pas tarder. Car assurément, tous les chevaliers que vous avez ne valent, comme vous le savez bien, pas même une simple servante. Ni bouclier ni lance ne seront jamais pris en main par les meilleurs d’entre eux. Vous avez beaucoup de serviteurs lâches, mais il n’y en a pas un seul assez courageux pour oser monter sur un destrier. Et le roi arrive avec une armée si nombreuse que sa victoire sera inévitable. » La dame, après mûre réflexion, sait très bien qu’elle donne de bons conseils, mais elle est irrationnelle sur un point, tout comme les autres femmes qui, presque sans exception, sont coupables de leur propre folie et refusent d’accepter ce qu’elles désirent vraiment. « Partez », dit-elle ; « laissez-moi seule. Si j’entends encore parler de cela, cela vous attirera de gros ennuis, à moins que vous ne fuyiez. Vous m’ennuyez avec vos paroles vaines. » « Très bien, ma dame », dit-elle ; « il est évident que vous êtes une femme, car une femme se met en colère lorsqu’elle entend quelqu’un lui donner de bons conseils. »
(Vv. 1653-1726.) Elle s’en alla alors et la laissa seule. La dame se rendit compte qu’elle avait eu tort. Elle aurait été très heureuse de savoir comment la jeune fille pouvait prouver qu’il serait possible de trouver un chevalier meilleur que celui qu’elle avait eu. Elle aurait été ravie de l’entendre parler, mais maintenant elle lui en avait interdit l’accès. Avec ce désir en tête, elle attendit son retour. Mais l’avertissement fut inutile, car elle commença à…
(Vv. 1653-1726.) Elle s’en alla alors et la laissa seule. La dame se rendit compte qu’elle avait eu tort. Elle aurait été très heureuse de savoir comment la jeune fille pouvait prouver qu’il serait possible de trouver un chevalier meilleur que celui qu’elle avait eu. Elle aurait été ravie de l’entendre parler, mais maintenant elle lui en avait interdit l’accès. Avec ce désir en tête, elle attendit son retour. Mais l’avertissement fut inutile, car elle commença à…
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Dites-lui aussitôt : « Ma dame, est-il convenable que vous vous tourmentiez ainsi de chagrin ? Pour l’amour de Dieu, maîtrisez-vous, et par honte du moins, cessez vos lamentations. Il n’est pas digne qu’une si grande dame garde son chagrin si longtemps. Souvenez-vous de votre noble condition et de votre naissance des plus illustres ! Croyez-vous que toute vertu ait disparu avec la mort de votre seigneur ? Il y a dans le monde cent hommes aussi bons ou meilleurs que lui. » « Que Dieu me confonde si vous ne mentez pas ! Nommez-moi au moins un seul qui soit réputé aussi excellent que mon seigneur l’a été toute sa vie. » « Si je le faisais, vous seriez en colère contre moi, vous vous emporteriez et vous m’estimeriez moins. » « Non, je ne le ferai pas, je vous l’assure. » « Alors que tout cela serve votre bien-être futur si seulement vous consentez, et que Dieu incline ainsi votre volonté ! Je ne vois aucune raison de me taire, car personne n’entend ni ne prête attention à ce que nous disons. Sans doute penserez-vous que je suis impudente, mais je dirai librement ce que je pense. Lorsque deux chevaliers se sont affrontés en combat armé et que l’un a vaincu l’autre, lequel des deux pensez-vous être le meilleur ? De mon côté, j’accorde la victoire au vainqueur. Qu’en pensez-vous maintenant ? » « Il me semble que vous tendez un piège à moi et que vous cherchez à me prendre au mot. » « Par ma foi, soyez assurée que j’ai raison, et je peux vous prouver de manière irréfutable que celui qui a vaincu votre seigneur est meilleur que lui-même. Il l’a battu et l’a poursuivi vaillamment jusqu’à ce qu’il le prisonnise dans sa maison. » « Eh bien », répond-elle, « j’entends les plus grandes absurdités jamais prononcées. Partez, esprit chargé de mal ! Partez, fille stupide et importune ! Ne prononcez plus jamais de telles paroles vaines, et ne revenez jamais devant moi pour parler en sa faveur ! » « En vérité, ma dame, je savais très bien que je n’obtiendrais aucune gratitude de votre part, et je l’avais dit avant de parler. Mais vous m’aviez promis que vous ne seriez pas mécontente, et que vous ne seriez pas en colère contre moi pour cela. Mais vous n’avez pas tenu votre promesse, et maintenant, comme il s’avère, vous avez déversé votre colère sur moi, et j’ai perdu en ne me taisant pas. » (Vv. 1727-1942.) Elle retourne alors dans la chambre où mon seigneur Yvain attend, protégé confortablement par sa vigilance. Mais il est mal à l’aise lorsqu’il ne peut voir la dame, et il ne prête aucune attention, n’entendant pas un mot du rapport que la jeune fille lui apporte. La dame, elle aussi, reste toute la nuit dans une grande perplexité, inquiète de savoir comment défendre la source ; et elle commence à regretter son attitude envers la jeune fille, qu’elle avait blâmée, insultée et traitée avec mépris. Elle est très convaincue qu’il ne s’agit ni de récompense ni de pot-de-vin, ni même d’affection quelconque qu’elle pourrait éprouver pour lui.
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La jeune fille aurait-elle jamais parlé de lui ? Elle doit l’aimer plus que lui, et elle ne donnera jamais de conseil qui puisse lui causer honte ou embarras : la servante est une amie trop loyale pour cela. Ainsi, voilà ! La dame a complètement changé : elle craint maintenant que celle à qui elle avait parlé durement ne l’aime plus avec dévouement ; et celui qu’elle avait repoussé, elle le pardonne maintenant avec loyauté et pour de bonnes raisons, puisqu’il ne lui a causé aucun tort. Elle raisonne donc comme s’il était présent devant elle, et commence ainsi son discours : « Viens, dis-moi, peux-tu nier que mon seigneur a été tué par toi ? » « Cela, répond-il, je ne peux le nier. En effet, je l’admets pleinement. » « Dis-moi alors la raison de ton acte. L’as-tu fait pour me blesser, poussé par la haine ou par la rancune ? » « Que la mort ne m’épargne pas si c’est bien pour vous blesser que je l’ai fait. » « Dans ce cas, tu ne m’as causé aucun tort, ni tu n’es coupable envers lui. Car il t’aurait tué s’il l’avait pu. Il me semble donc que j’ai jugé juste et équitablement. » Ainsi, par ses propres arguments, elle parvient à découvrir la justice, la raison et le bon sens, montrant qu’il n’y a aucune raison de le haïr ; elle arrange les choses selon son désir, et par ses propres efforts, elle ravive son amour, tel un buisson qui ne fume que grâce à la flamme en dessous, jusqu’à ce que quelqu’un le souffle ou l’agite. Si la jeune fille entrait maintenant, elle gagnerait le différend pour lequel on l’avait tant réprimandée et qui l’avait tant blessée. Et en effet, le lendemain matin, elle réapparut, reprenant le sujet là où elle l’avait laissé. Pendant ce temps, la dame baissa la tête, sachant qu’elle avait eu tort de l’attaquer. Mais maintenant, elle est désireuse de se racheter et d’apprendre le nom, le caractère et l’origine du chevalier ; elle s’humilie donc avec sagesse et dit : « Je souhaite demander votre pardon pour les paroles insultantes de fierté que, dans ma colère, je vous ai adressées : je suivrai vos conseils. Dites-moi donc, si c’est possible, quelque chose sur le chevalier dont vous m’avez tant parlé : quel genre d’homme est-il, et quelle est sa famille ? S’il convient pour devenir mon époux, et s’il est disposé, je vous promets de le faire mon mari et seigneur de mes terres. Mais il devra agir de telle manière que personne ne puisse me reprocher : “C’est elle qui a pris celui qui a tué son seigneur.” » « Au nom de Dieu, dame, il en sera ainsi. Vous aurez le seigneur le plus doux, le plus noble et le plus beau qui ait jamais appartenu à la lignée d’Abel. » « Comment s’appelle-t-il ? » « Mon seigneur Yvain. » « Par ma parole, s’il est le fils du roi Urien, il n’est pas d’origine humble, mais très noble, comme je le sais bien. » « En effet, dame, vous dites vrai. » « Et quand pourrons-nous le voir ? » « Dans cinq jours. » « Cela serait trop long ; car je voudrais qu’il soit déjà arrivé. »
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« Qu’il vienne ce soir, ou au plus tard demain. » « Ma dame, je pense que personne ne pourrait voler une telle distance en une journée. Mais j’enverrai l’un de mes écuyers qui sait courir vite ; il arrivera au moins à la cour du roi Arthur d’ici demain soir, je crois ; c’est là que nous devons le chercher. » « C’est très long. Les jours sont longs. Mais dites-lui qu’il doit être de retour ici demain soir, et qu’il doit se hâter plus que d’habitude. S’il fait de son mieux, il peut parcourir en un jour ce qui prendrait deux jours normalement. De plus, la lune brillera ce soir ; qu’il transforme donc la nuit en jour. Et quand il reviendra, je lui donnerai tout ce qu’il voudra que je lui donne. » « Laissez toutes ces préoccupations à moi ; car vous l’aurez entre vos mains au plus tard après-demain. En attendant, convoquez vos hommes et discutez avec eux de la visite imminente du roi. Afin de préparer comme il se doit la défense de votre source, il vous convient de les consulter. Aucun d’eux n’osera prétendre qu’il se présentera. Dans ce cas, vous aurez une bonne excuse pour dire qu’il vous faut vous remarier. Un certain chevalier, hautement qualifié, sollicite votre main ; mais vous n’osez pas l’accepter sans leur consentement unanime. Et je vous garantis le résultat : je sais qu’ils sont tous des lâches au point que, pour imposer à quelqu’un d’autre le fardeau qui serait trop lourd pour eux, ils tomberont à vos pieds et exprimeront leur gratitude ; car ainsi leur responsabilité prendra fin. Car celui qui craint son propre ombre évite autant que possible tout affrontement à l’épée ou à la lance ; un lâche n’a pas besoin de telles armes. » « Par ma parole », répond la dame, « c’est bien ce que je souhaite, et j’y consens, ayant déjà conçu le plan que vous avez exposé ; c’est donc ce que nous ferons. Mais pourquoi tardez-vous ici ? Allez, sans délai, et prenez des dispositions pour le faire venir ici, tandis que j’appellerai mes vassaux. » Ainsi se termina leur entretien. La jeune fille feignit d’envoyer des gens chercher monseigneur Yvain dans son pays ; chaque jour, elle le faisait baigner, laver et parer. De plus, elle prépara pour lui une robe en tissu rouge écarlate, toute neuve et doublée de fourrure tachetée. Il n’y avait rien dans son équipement dont elle ne lui prêtât pas : une boucle dorée pour son cou, ornée de pierres précieuses qui embellissent l’apparence, une ceinture, et une bourse faite de brocart d’or somptueux. Elle l’équipa parfaitement, puis informa sa dame que le messager était revenu, ayant accompli sa mission avec succès. « Comment cela ? » dit-elle, « est-il ici ? Alors qu’il vienne immédiatement, en secret et en privé, sans que personne ne soit ici avec moi. Faites en sorte que personne d’autre n’entre, car je détesterais voir une quatrième personne ici. » À ces mots, la jeune fille
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Elle s’éloigna, puis retourna auprès de sa invitée. Cependant, son visage ne trahissait pas la joie qui était dans son cœur ; en fait, elle dit que sa maîtresse savait qu’elle l’avait abrité et qu’elle était très en colère contre elle. « Il est inutile de continuer à le cacher. Les nouvelles à votre sujet se sont tellement répandues que ma maîtresse connaît toute l’histoire et est très fâchée contre moi, m’accumulant reproches et blâmes. Mais elle m’a donné sa parole que je pourrai vous amener devant elle sans aucun mal ni danger. Je suppose que vous n’aurez aucune objection, à une condition près (car je ne dois pas dissimuler la vérité, sinon je serais injuste envers vous) : elle veut avoir le contrôle sur vous, et désire posséder entièrement votre corps au point même que votre cœur ne soit plus libre. » « Certainement », dit-il, « j’accepte volontiers ce qui ne sera pas une difficulté pour moi. Je suis prêt à devenir son prisonnier. » « Ainsi en sera-t-il : je le jure par cette main droite posée sur vous ! Maintenant venez, et suivez mon conseil : humiliez-vous avec tant de modestie en sa présence que votre emprisonnement ne soit pas trop pénible. Sinon, ne vous inquiétez pas. Je ne pense pas que votre contrainte soit ennuyeuse. » Alors la jeune fille l’emmena avec elle, le rassurant tantôt, l’inquiétant tantôt, et lui parlant mystérieusement de l’emprisonnement dans lequel il allait se trouver ; car tout amant est un prisonnier. Elle a raison de le qualifier de prisonnier ; car assurément, quiconque aime n’est plus libre.
(Vv. 1943-2036.) Prenant monseigneur Yvain par la main, la jeune fille l’emmena là où il serait chéri tendrement ; mais s’attendant à être mal reçu, il n’est pas étonnant qu’il ait peur. Ils trouvèrent la dame assise sur un coussin rouge. Je vous assure, monseigneur Yvain fut terrifié en entrant dans la pièce, où il trouva la dame qui ne lui adressa pas un mot. Cela le fit encore plus craindre, submergé par la peur à l’idée d’avoir été trahi. Il resta debout sur le côté si longtemps que la jeune fille finit par parler et dit : « Que cinq cents malédictions tombent sur celui qui amène dans la chambre d’une belle dame un chevalier qui ne veut pas s’approcher, et qui n’a ni langue ni bouche ni bon sens pour se présenter. » Puis, le prenant par le bras, elle le poussa en avant en disant : « Venez, avancez, chevalier, et n’ayez pas peur que ma maîtresse vous gronde ; cherchez plutôt sa bienveillance et donnez-lui la vôtre. Je me joindrai à vous dans votre prière pour qu’elle vous pardonne la mort de son seigneur, Esclados le Rouge. » Alors monseigneur Yvain joignit les mains, tomba à genoux et parla comme un amant ces mots : « Je ne demanderai pas votre pardon, dame, mais plutôt je vous remercierai pour tout traitement que vous voudrez m’infliger, sachant que aucun de vos actes ne pourrait jamais me déplaire. » « Vraiment, monsieur ? Et que se passera-t-il si j’ai envie de vous tuer maintenant ? » « Ma dame, si cela vous plaît… »
(Vv. 1943-2036.) Prenant monseigneur Yvain par la main, la jeune fille l’emmena là où il serait chéri tendrement ; mais s’attendant à être mal reçu, il n’est pas étonnant qu’il ait peur. Ils trouvèrent la dame assise sur un coussin rouge. Je vous assure, monseigneur Yvain fut terrifié en entrant dans la pièce, où il trouva la dame qui ne lui adressa pas un mot. Cela le fit encore plus craindre, submergé par la peur à l’idée d’avoir été trahi. Il resta debout sur le côté si longtemps que la jeune fille finit par parler et dit : « Que cinq cents malédictions tombent sur celui qui amène dans la chambre d’une belle dame un chevalier qui ne veut pas s’approcher, et qui n’a ni langue ni bouche ni bon sens pour se présenter. » Puis, le prenant par le bras, elle le poussa en avant en disant : « Venez, avancez, chevalier, et n’ayez pas peur que ma maîtresse vous gronde ; cherchez plutôt sa bienveillance et donnez-lui la vôtre. Je me joindrai à vous dans votre prière pour qu’elle vous pardonne la mort de son seigneur, Esclados le Rouge. » Alors monseigneur Yvain joignit les mains, tomba à genoux et parla comme un amant ces mots : « Je ne demanderai pas votre pardon, dame, mais plutôt je vous remercierai pour tout traitement que vous voudrez m’infliger, sachant que aucun de vos actes ne pourrait jamais me déplaire. » « Vraiment, monsieur ? Et que se passera-t-il si j’ai envie de vous tuer maintenant ? » « Ma dame, si cela vous plaît… »
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« Vous, vous ne m’entendrez jamais parler autrement. » « Je n’ai jamais entendu parler d’une chose pareille : que vous vous placiez volontairement et absolument sous mon pouvoir, sans la contrainte de qui que ce soit. » « Ma dame, il n’y a en vérité aucune force aussi puissante que celle qui m’oblige à obéir absolument à votre désir. Je n’ai pas peur d’exécuter aucun ordre que vous voudriez bien donner. Et si je pouvais expier la mort qui est survenue sans ma faute, je le ferais avec joie. » « Quoi ? » dit-elle, « venez m’expliquer maintenant et soyez pardonné, si vous n’avez commis aucune faute en tuant mon seigneur ? » « Dame, » dit-il, « si je puis le dire, lorsque votre seigneur m’a attaqué, pourquoi aurais-je eu tort de me défendre ? Lorsqu’un homme, en état de légitime défense, tue un autre qui cherche à le tuer ou à le capturer, dites-moi s’il est en quelque façon responsable. » « Non, si l’on y regarde bien. Et je suppose qu’il aurait été inutile que je vous fasse exécuter. Mais j’aimerais savoir d’où vous tirez cette force qui vous oblige à consentir sans question à tout ce que ma volonté peut dicter. Je vous pardonne tous vos méfaits et crimes. Mais asseyez-vous, et dites-nous maintenant quelle est la cause de votre docilité ? » « Ma dame, » dit-il, « la force qui m’y pousse vient de mon cœur, qui est incliné vers vous. Mon cœur m’a fixé dans ce désir. » « Et qu’est-ce qui a motivé votre cœur, mon cher et doux ami ? » « Dame, mes yeux. » « Et les yeux ? » « La grande beauté que je vois en vous. » « Et en quoi la beauté est-elle coupable là-dedans ? » « Dame, en ceci : elle me fait aimer. » « Aimer ? Et qui ? » « Vous, ma chère dame. » « Moi ? » « Oui, vraiment. » « Vraiment ? Et comment cela ? » « À tel point que mon cœur ne s’éloignera pas de vous, ni ne se trouvera ailleurs ; à tel point que je ne peux penser à rien d’autre, et je me soumets entièrement à vous, que j’aime plus que moi-même, et pour qui, si vous le voulez, je suis tout autant prêt à mourir ou à vivre. » « Et oseriez-vous défendre ma personne par amour pour moi ? » « Oui, ma dame, contre le monde entier. » « Alors sachez que notre paix est conclue. » (Vv. 2037-2048.) Ainsi, ils se réconcilient rapidement. Et la dame, après avoir consulté ses seigneurs, dit : « Nous irons d’ici à la salle où se trouvent mes hommes, qui, face à ce besoin évident, m’ont conseillé et persuadée d’épouser quelqu’un à leur demande. Et je le ferai, vu l’urgence : ici et maintenant, je me donne à vous ; car je ne refuserais pas d’accepter pour seigneur un si bon chevalier et fils de roi. » (Vv. 2049-2328.) Maintenant, la jeune fille a obtenu exactement ce qu’elle désirait. Et la domination de mon seigneur Yvain est plus complète qu’on ne pourrait le dire ou le décrire ; car la dame l’emmène dans la salle, pleine de ses chevaliers et de ses hommes d’armes. Et mon seigneur Yvain était si beau que
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Tous furent émerveillés en le voyant, et tous, se levant, saluèrent et s’inclinèrent devant mon seigneur Yvain, devinant bien : « C’est lui que ma dame choisira. Maudit soit celui qui s’opposera à lui ! Car il semble être un homme d’une beauté extraordinaire. Assurément, l’impératrice de Rome serait bien mariée avec un tel homme. Ah, si seulement il lui avait donné sa parole, et qu’elle lui en eût donné une en retour, la main dans la main, afin que le mariage puisse avoir lieu aujourd’hui ou demain. » Ainsi parlaient-ils entre eux. Au fond de la salle, il y avait un siège, et là, sous les yeux de tous, la dame prit place. Mon seigneur Yvain fit semblant d’avoir l’intention de s’asseoir à ses pieds ; mais elle le releva et ordonna au sénéchal de parler à haute voix, afin que ses paroles soient entendues de tous. Alors le sénéchal commença, sans être ni têtu ni lent à parler : « Messires, dit-il, nous sommes confrontés à la guerre. Chaque jour, le roi se prépare, avec toute la hâte dont il est capable, pour venir dévaster nos terres. Avant que deux semaines ne soient passées, tout sera dévasté, à moins qu’un défenseur vaillant ne se montre. Lorsque ma dame s’est mariée pour la première fois, il y a à peine sept ans, c’était sur votre conseil. Maintenant, son mari est mort, et elle est affligée. Six pieds de terre, voilà tout ce qu’il reste de celui qui possédait autrefois toutes ces terres et qui en était vraiment l’ornement. C’est dommage qu’il ait vécu si peu de temps. Une femme ne peut porter un bouclier, ni savoir se battre à la lance. Ce serait la relever et la dignifier à nouveau si elle épousait un seigneur digne. Jamais il n’y a eu plus grand besoin que maintenant ; recommandez tous qu’elle prenne un époux, avant que la coutume observée dans cette ville depuis plus de soixante ans ne disparaisse. » À cela, tous déclarèrent aussitôt que c’était, à leur avis, la chose à faire, et ils se jetèrent tous à ses pieds. Ils renforcèrent son désir par leur accord ; pourtant, elle hésitait à exprimer ses souhaits, jusqu’à ce que, comme contre sa volonté, elle finisse par parler avec la même intention qu’elle aurait eue, en effet, si tous s’étaient opposés à son souhait : « Messires, puisque c’est votre volonté, ce chevalier assis à mes côtés m’a demandée en mariage et a ardemment cherché ma main. Il souhaite s’engager à défendre mes droits et à me servir, ce pour quoi je le remercie du fond du cœur, tout comme vous. Il est vrai que je ne l’ai jamais connu personnellement, mais j’ai souvent entendu son nom. Sachez qu’il n’est pas moins qu’un fils du roi Urien. Outre sa lignée illustre, il est si courageux, courtois et sage que personne n’a de raison de le mépriser. Vous avez tous déjà entendu parler, je suppose, de mon seigneur Yvain, et c’est lui qui cherche ma main. Lorsque le mariage sera consommé, j’aurai un seigneur plus noble que je ne le mérite. » Tous dirent : « Si vous êtes prudente, cette journée ne passera pas sans que le mariage ne… »
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célébré solennellement. Car il est folie de retarder d’une seule heure un acte avantageux. Ils la supplient avec tant d’insistance qu’elle consent à ce qu’elle aurait fait de toute façon. Car l’Amour lui ordonne de faire ce pour quoi elle demande conseil et avis ; mais il y a plus d’honneur pour lui à être accepté avec l’approbation de ses hommes. Pour elle, leurs prières ne sont pas indésirables ; au contraire, elles éveillent et stimulent son cœur à obtenir ce qu’elle désire. Le cheval, déjà au galop, va encore plus vite lorsqu’on le pique. En présence de tous ses seigneurs, la dame se donne à mon seigneur Yvain. De la main de son chapelain, il reçut la dame, Laudine de Landuc, fille du duc Laudunet, dont on chante une lai. Ce même jour, sans délai, il l’épousa, et le mariage fut célébré. Il y avait là de nombreuses mitres et crosiers, car la dame avait convoqué ses évêques et abbés. La joie et les réjouissances furent grandes, il y avait beaucoup de monde, et une grande richesse était exposée — plus que je ne pourrais vous en dire, même si je m’y attardais. Il vaut mieux se taire que de manquer de précision. Ainsi, mon seigneur Yvain est maintenant maître, et le mort est complètement oublié. Celui qui l’a tué est maintenant marié à sa femme, et ils jouissent des droits du mariage. Les gens aiment et respectent leur seigneur vivant plus qu’ils n’ont jamais aimé et respecté le mort. Ils le servirent bien lors de sa noce, jusqu’à la veille du jour où le roi vint visiter la source merveilleuse et sa pierre, emmenant avec lui ses compagnons et tous ceux de sa maison ; personne ne resta en arrière. Et mon seigneur Kay dit : « Ah, que devient donc Yvain, qui après son dîner s’était vanté de venger la honte de son cousin ? Évidemment, il parlait sous l’effet de l’alcool. Je crois qu’il s’est enfui. Il n’oserait jamais revenir pour quoi que ce soit. Il a été très présomptueux de se vanter ainsi. C’est un homme audacieux qui ose se vanter de choses pour lesquelles personne ne le louerait, et qui n’a aucune preuve de ses grandes prouesses, si ce n’est les paroles de quelques flatteurs faux. Il y a une grande différence entre un lâche et un héros ; car le lâche, assis près du feu, parle fort de lui-même, considérant tous les autres comme des idiots, et pensant que personne ne connaît sa véritable nature. Un héros serait affligé d’entendre ses prouesses racontées par quelqu’un d’autre. Pourtant, je maintiens que le lâche n’a pas tort de se louer et de se vanter, car il ne trouvera personne d’autre pour mentir pour lui. S’il ne se vante pas de ses exploits, qui le fera ? Tout le monde le passe sous silence, même les hérauts qui proclament les braves, mais rejettent les lâches. » Lorsque mon seigneur Kay eut parlé ainsi, mon seigneur Gawain répondit : « Mon seigneur Kay, ayez pitié ! Puisque mon seigneur Yvain n’est pas ici, vous ne savez pas quelle affaire l’occupe. En effet, il ne s’est jamais abaissé à ce point. »
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« Il ne dira rien de mal à votre sujet par rapport aux paroles gracieuses qu’il a prononcées. »
« Sire, » dit Kay, « je me tairai. Je ne dirai plus un mot aujourd’hui, puisque je vois que mes paroles vous ont offensé. » Alors le roi, afin de provoquer la pluie, versa un bassin entier d’eau sur la pierre sous le pin, et aussitôt la pluie se mit à tomber à verse. Il ne fallut pas longtemps avant que mon seigneur Yvain n’entre sans tarder dans la forêt, entièrement armé, chevauchant plus vite qu’un galop sur un grand destrier élégant, fort, intrépide et vif de pied. C’était le désir de mon seigneur Kay de demander à engager le premier combat. Car, quel que fût le résultat, il souhaitait toujours commencer le combat et le tournoi en premier, sinon il se mettait en grande colère. Avant tous les autres, il demanda au roi de lui permettre de combattre en premier. Le roi dit : « Kay, puisque c’est ton souhait, et puisque c’est toi qui demandes en premier, cette faveur ne doit pas être refusée. » Kay le remercia d’abord, puis monta sur son destrier. Si maintenant mon seigneur Yvain pouvait lui infliger une légère humiliation, il en serait très heureux ; car il le reconnaissait à ses bras. Chacun saisissant son bouclier par les sangles, ils se précipitèrent l’un vers l’autre. Poussant leurs destriers, ils abaissèrent les lances, qu’ils tenaient fermement. Puis ils les avancèrent un peu, de sorte qu’ils les saisirent par les poignées recouvertes de cuir, et ainsi, lorsqu’ils se rencontrèrent, ils purent assener des coups si violents que les deux lances se brisèrent en éclats jusqu’à la poignée du manche. Mon seigneur Yvain lui donna un coup si puissant que Kay fit un saut hors de sa selle et heurta le sol avec son casque. Mon seigneur Yvain ne souhaitait pas lui infliger davantage de dommages, mais descendit simplement de cheval et prit son cheval. Cela plut à tous, et beaucoup dirent : « Ah, ah, voyez comme vous gisez prosterné, vous qui autrefois méprisiez les autres ! Pourtant, il est juste de vous pardonner cette fois ; car cela ne vous est jamais arrivé auparavant. » Alors mon seigneur Yvain s’approcha du roi, tenant le cheval par la bride, et voulut le lui remettre. « Sire, » dit-il, « prenez ce destrier, car ce serait mal de conserver quoi que ce soit qui vous appartienne. » « Et qui êtes-vous ? » répondit le roi ; « Je ne vous reconnaîtrais jamais, à moins d’avoir entendu votre nom ou de vous voir sans vos bras. » Alors mon seigneur lui dit qui il était, et Kay fut submergé de honte, mortifié, humilié et confus, d’avoir dit qu’il s’était enfui. Mais les autres furent très contents et firent grand cas de l’honneur qu’il avait gagné. Même le roi était très satisfait, et mon seigneur Gawain cent fois plus que quiconque. Car il aimait sa compagnie plus que celle de tout autre chevalier qu’il connaissait. Et le roi lui demanda instamment, s’il le souhaitait, de lui raconter comment s’était passée son aventure ; car il était très curieux d’apprendre tout à son sujet.
« Sire, » dit Kay, « je me tairai. Je ne dirai plus un mot aujourd’hui, puisque je vois que mes paroles vous ont offensé. » Alors le roi, afin de provoquer la pluie, versa un bassin entier d’eau sur la pierre sous le pin, et aussitôt la pluie se mit à tomber à verse. Il ne fallut pas longtemps avant que mon seigneur Yvain n’entre sans tarder dans la forêt, entièrement armé, chevauchant plus vite qu’un galop sur un grand destrier élégant, fort, intrépide et vif de pied. C’était le désir de mon seigneur Kay de demander à engager le premier combat. Car, quel que fût le résultat, il souhaitait toujours commencer le combat et le tournoi en premier, sinon il se mettait en grande colère. Avant tous les autres, il demanda au roi de lui permettre de combattre en premier. Le roi dit : « Kay, puisque c’est ton souhait, et puisque c’est toi qui demandes en premier, cette faveur ne doit pas être refusée. » Kay le remercia d’abord, puis monta sur son destrier. Si maintenant mon seigneur Yvain pouvait lui infliger une légère humiliation, il en serait très heureux ; car il le reconnaissait à ses bras. Chacun saisissant son bouclier par les sangles, ils se précipitèrent l’un vers l’autre. Poussant leurs destriers, ils abaissèrent les lances, qu’ils tenaient fermement. Puis ils les avancèrent un peu, de sorte qu’ils les saisirent par les poignées recouvertes de cuir, et ainsi, lorsqu’ils se rencontrèrent, ils purent assener des coups si violents que les deux lances se brisèrent en éclats jusqu’à la poignée du manche. Mon seigneur Yvain lui donna un coup si puissant que Kay fit un saut hors de sa selle et heurta le sol avec son casque. Mon seigneur Yvain ne souhaitait pas lui infliger davantage de dommages, mais descendit simplement de cheval et prit son cheval. Cela plut à tous, et beaucoup dirent : « Ah, ah, voyez comme vous gisez prosterné, vous qui autrefois méprisiez les autres ! Pourtant, il est juste de vous pardonner cette fois ; car cela ne vous est jamais arrivé auparavant. » Alors mon seigneur Yvain s’approcha du roi, tenant le cheval par la bride, et voulut le lui remettre. « Sire, » dit-il, « prenez ce destrier, car ce serait mal de conserver quoi que ce soit qui vous appartienne. » « Et qui êtes-vous ? » répondit le roi ; « Je ne vous reconnaîtrais jamais, à moins d’avoir entendu votre nom ou de vous voir sans vos bras. » Alors mon seigneur lui dit qui il était, et Kay fut submergé de honte, mortifié, humilié et confus, d’avoir dit qu’il s’était enfui. Mais les autres furent très contents et firent grand cas de l’honneur qu’il avait gagné. Même le roi était très satisfait, et mon seigneur Gawain cent fois plus que quiconque. Car il aimait sa compagnie plus que celle de tout autre chevalier qu’il connaissait. Et le roi lui demanda instamment, s’il le souhaitait, de lui raconter comment s’était passée son aventure ; car il était très curieux d’apprendre tout à son sujet.
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Aventure ; alors le roi le prie de dire la vérité. Et il lui raconta bientôt tout sur les services et la gentillesse de la jeune fille, sans omettre un seul mot, sans oublier de mentionner quoi que ce fût. Après cela, il invita le roi et tous ses chevaliers à venir séjourner chez lui, disant qu’ils lui feraient une grande honneur en acceptant son hospitalité. Le roi répondit qu’il serait ravi de lui faire cet honneur et ce plaisir pendant toute une semaine, et qu’il lui tiendrait compagnie. Lorsque mon seigneur Yvain le remercia, ils ne s’y attardèrent pas davantage, mais montèrent à cheval et prirent la route la plus directe vers la ville. Mon seigneur Yvain envoya en avant du groupe un écuyer menant un faucon pèlerin, afin qu’ils ne prennent pas la dame par surprise et que ses gens puissent décorer les rues pour l’arrivée du roi. Lorsque la dame apprit la nouvelle de la visite du roi, elle fut très heureuse ; personne, en entendant cette nouvelle, ne fut triste ou mécontent. La dame les convoqua tous et leur demanda d’aller à sa rencontre, ce à quoi ils ne firent aucune objection ni réserve, tous désireux de lui obéir. (vv. 2329-2414.) 316 Montés sur de grands chevaux espagnols, ils allèrent tous à la rencontre du roi de Bretagne, saluant d’abord le roi Arthur avec beaucoup de courtoisie, puis toute sa suite. « Bienvenue », dirent-ils, « dans ce groupe si plein d’hommes honorables ! Béni soit celui qui les amène ici et nous offre de si beaux invités ! » À l’arrivée du roi, la ville retentit des acclamations joyeuses qu’ils lui adressèrent. Des étoffes de soie furent sorties et suspendues en guise de décoration, des tapisseries furent étalées pour marcher dessus et drapées le long des rues, tandis qu’ils attendaient l’approche du roi. Ils firent encore une autre préparation, en couvrant les rues de auvents pour se protéger des rayons ardents du soleil. Des cloches, des cors et des trompettes faisaient résonner la ville si fort que le tonnerre de Dieu n’aurait pas pu être entendu. Les jeunes filles dansaient devant lui, on jouait de la flûte et de la pipe, on battait des tambours et des cymbales. De leur côté, les jeunes agiles sautaient, et tous s’efforçaient de montrer leur joie. Ainsi, par ces signes de leur allégresse, ils accueillirent dignement le roi. La dame sortit, vêtue d’une robe impériale en hermine fraîche – et sur sa tête elle portait un diadème orné de rubis. Il n’y avait aucune ombre sur son visage, mais elle était si gaie et pleine de joie qu’elle était, je pense, plus belle que n’importe quelle déesse. Autour d’elle, la foule se pressait, criant d’une seule voix : « Bienvenue, roi des rois et seigneur des seigneurs ! » Le roi ne put répondre à tous avant d’avoir vu la dame venir vers lui pour tenir son étrier. Cependant, il ne voulut pas attendre et se hâta de descendre de cheval dès qu’il la vit. Alors elle le salua.
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Avec ces mots : « Bienvenue cent mille fois au Roi, mon seigneur, et que son neveu soit béni, mon seigneur Gawain ! » Le Roi répond : « Je souhaite toute la joie et bonne chance à votre belle personne et à votre visage, charmante créature ! » Puis, enlaçant sa taille, le Roi l’embrassa joyeusement et chaleureusement, tout comme elle l’embrassait lui, en passant ses bras autour de lui. Je n’ajouterai rien sur la joie avec laquelle elle les accueillit, mais personne n’a jamais entendu parler de gens ayant été reçus et servis avec tant d’honneur. Je pourrais vous raconter beaucoup de choses sur cette joie si je ne gaspillais pas mes paroles, mais je souhaite seulement faire brièvement mention d’une connaissance qui s’est formée en privé entre la lune et le soleil. Savez-vous de qui je veux parler ? Celui qui était le seigneur des chevaliers, et qui était renommé parmi eux tous, devrait assurément être appelé le soleil. Je fais bien sûr référence à mon seigneur Gawain, car la chevalerie est élevée par lui, tout comme lorsque le soleil du matin répand ses rayons partout et éclaire tous les endroits où il brille. Et je l’appelle la lune, car il ne peut en être autrement en raison de sa sensibilité et de sa courtoisie. Cependant, je l’appelle ainsi non seulement à cause de sa bonne réputation, mais aussi parce que son nom est en réalité Lunete. (Vv. 2415-2538.) Le nom de la jeune fille était Lunete, et c’était une brune charmante, prudente, intelligente et polie. À mesure que sa relation avec mon seigneur Gawain se développait, il la tenait en haute estime et lui donnait son amour comme à sa bien-aimée, car elle avait sauvé de la mort son compagnon et ami ; il se mettait librement à son service. De son côté, elle lui décrivait et racontait avec quelles difficultés elle avait persuadé sa maîtresse d’accepter mon seigneur Yvain comme époux, et comment elle l’avait protégé des mains de ceux qui le cherchaient ; comment il était parmi eux sans qu’ils ne le voient. Mon seigneur Gawain rit aux éclats en entendant son histoire, puis il dit : « Mademoiselle, quand vous avez besoin de moi et quand vous n’en avez pas, quelqu’un comme moi se met à votre disposition. Ne m’abandonnez jamais pour quelqu’un d’autre lorsque vous pensez pouvoir améliorer votre sort. Je suis à vous, et à partir de maintenant, soyez ma demoiselle ! » « Je vous remercie infiniment, sire », dit-elle. Tandis que la relation entre ces deux-là mûrissait ainsi, les autres étaient également occupés à flirter. Car il y avait là peut-être quatre-vingt dames, chacune belle et charmante, noble et polie, vertueuse et prudente, et issue d’une famille noble, de sorte que les hommes pouvaient s’occuper agréablement à les caresser et à les embrasser, à leur parler et à les contempler tandis qu’elles étaient assises à leurs côtés ; c’était au moins cela qui leur procurait de la satisfaction. Mon seigneur Yvain est dans un état de grande fierté, car le Roi séjourne chez lui. Et la dame accorde autant d’attention à tous, individuellement et collectivement, que
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Quelqu’un de stupide pourrait croire que les attentions charmantes qu’elle leur montrait étaient dictées par l’amour. Mais de tels gens méritent bien d’être considérés comme des fous, car ils pensent qu’une dame est amoureuse d’eux simplement parce qu’elle est courtoise, qu’elle parle à un malheureux, le rend heureux et le caresse. Un fou se laisse séduire par de belles paroles et se laisse facilement tromper. Toute cette semaine, ils la passèrent dans la joie ; la forêt et le ruisseau offraient de nombreuses distractions à quiconque en désirait. Et celui qui voulait voir les terres qui étaient revenues entre les mains de monseigneur Yvain, avec la dame qu’il avait épousée, pouvait se rendre dans l’un des châteaux situés à un rayon de deux, trois ou quatre lieues. Lorsque le roi eut passé autant de temps qu’il le souhaitait, il se prépara à partir. Mais pendant toute la semaine, ils avaient tous supplié avec insistance qu’on leur permette d’emmener monseigneur Yvain avec eux. « Quoi ? Voulez-vous être l’un de ceux-là », lui dit monseigneur Gawain, « qui dégénèrent après le mariage ? Maudit soit celui qui se marie puis dégénère ! Celui qui a une belle dame pour maîtresse ou épouse devrait en tirer profit, et il n’est pas juste que son affection lui soit accordée après que sa valeur et sa réputation se soient évanouies. Certainement, vous aussi, vous auriez des raisons de regretter son amour si vous deveniez faible, car une femme retire rapidement son amour, et à juste titre, et méprise celui qui dégénère d’une manière ou d’une autre une fois devenu seigneur du royaume. À présent, votre renommée devrait augmenter ! Libérez-vous des rênes et des guides et venez au tournoi avec moi, afin que personne ne dise que vous êtes jaloux. Vous ne devez plus hésiter à fréquenter les arènes, à participer aux assauts et à combattre de toutes vos forces, quel que soit le prix à payer ! L’inaction engendre l’indifférence. Mais vraiment, vous devez venir, car je serai à vos côtés. Faites en sorte que notre amitié ne soit pas brisée par une faute de votre part, cher compagnon ; quant à moi, vous pouvez compter sur moi. C’est étrange comment un homme accorde de l’importance à une vie facile qui n’a pas de fin. Les plaisirs deviennent plus doux grâce au retard ; et un petit plaisir, lorsqu’il est différé, est bien plus doux au goût qu’un grand plaisir savouré immédiatement. Les délices d’un amour qui naît tardivement sont comme un feu dans un buisson vert ; plus on tarde à l’allumer, plus la chaleur qu’il produit sera grande, et plus longtemps sa force durera. On peut facilement tomber dans des habitudes très difficiles à abandonner, car lorsque l’on veut le faire, on s’aperçoit qu’on a perdu la capacité de le faire. Ne comprenez pas mal mes paroles, mon ami : si j’avais une maîtresse aussi belle que la vôtre, je jure devant Dieu et ses saints que je la quitterais avec la plus grande réticence ; en fait, je serais sans doute fou amoureux. Mais un homme peut donner…
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un autre conseil, qu’il ne suivrait pas lui-même, tout comme les prédicateurs, qui sont de trompeurs scélérats, et prêchent et proclament le bien mais ne le suivent pas eux-mêmes. » (vv. 2539-2578.) Mon seigneur Gawain parla avec tant de longueur et d’insistance qu’il lui promit qu’il irait ; mais il dit qu’il devait consulter sa dame et demander son consentement. Que ce soit une chose folle ou prudente à faire, il ne manquerait pas de lui demander la permission de retourner en Bretagne. Alors il consulta sa femme, qui n’avait aucune idée de la permission qu’il désirait, car il s’adressa à elle en ces termes : « Ma chère dame, mon cœur et mon âme, mon trésor, ma joie et mon bonheur, accordez-moi maintenant une faveur qui profitera à votre honneur et au mien. » La dame accorda aussitôt son consentement, sans savoir quel était son désir, et dit : « Beau seigneur, vous pouvez me donner l’ordre de faire ce que vous souhaitez, quoi que ce soit. » Alors mon seigneur Yvain lui demanda aussitôt la permission d’accompagner le roi et de participer aux tournois, afin que personne ne puisse le reprocher d’indolence. Et elle répondit : « Je vous accorde cette permission jusqu’à une certaine date ; mais sachez que mon amour se changera en haine si vous restez au-delà de la période que je fixerai. Souvenez-vous que je tiendrai ma parole ; si vous brisez la vôtre, je tiendrai la mienne. Si vous voulez posséder mon amour, et si vous tenez un peu à moi, souvenez-vous de revenir au plus tard un an à partir d’aujourd’hui, une semaine après la fête de Saint-Jean ; car aujourd’hui est le huitième jour depuis cette fête. Vous serez privé de mon amour si vous n’êtes pas rendu à moi ce jour-là. » (vv. 2579-2635.) Mon seigneur Yvain pleure et soupire si amèrement qu’il a du mal à trouver des mots pour parler : « Ma dame, cette date est vraiment lointaine. Si je pouvais être une colombe, chaque fois que l’envie m’en prendrait, je reviendrais souvent ici auprès de vous. Et je prie Dieu qu’à Sa volonté Il ne me retienne pas si longtemps éloigné. Mais parfois un homme a l’intention de revenir rapidement, sans savoir ce que l’avenir lui réserve. Et je ne sais pas quel sera mon destin — peut-être une urgence liée à la maladie ou à l’emprisonnement me retiendra-t-elle : vous êtes injuste de ne faire aucune exception, même pour des obstacles réels. » « Mon seigneur », dit-elle, « je ferai cette exception. Et pourtant j’ose vous promettre que, si Dieu vous délivre de la mort, aucun obstacle ne se dressera sur votre chemin tant que vous vous souviendrez de moi. Mettez donc maintenant à votre doigt cette bague à moi, que je vous prête. Et je vous raconterai tout au sujet de la pierre : aucun amant véritable et loyal ne peut être emprisonné ni perdre son sang, ni subir aucun mal, à condition qu’il la porte et la chérisse, et qu’il garde sa bien-aimée en mémoire. Vous deviendrez aussi dur que le fer, et elle vous servira de bouclier et d’armure. »
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Je n’ai jamais auparavant été prête à le prêter ou à le confier à aucun chevalier, mais à vous, je le donne en raison de mon affection pour vous. » Maintenant, mon seigneur Yvain est libre de partir, mais il pleure amèrement en prenant congé. Le roi, cependant, ne voulut pas s’attarder davantage pour quoi que ce fût : il était plutôt pressé de faire amener tous les poneys, équipés et bridés. Ils exécutèrent aussitôt son désir, faisant sortir les poneys, de sorte qu’il ne restait plus qu’à monter. Je ne sais pas si je dois vous raconter comment mon seigneur Yvain prit congé, et des baisers qui lui furent donnés, mêlés de larmes et empreints de douceur. Et que vous dire du roi, comment la dame l’accompagne, entourée de ses dames d’honneur et de son seneschal ? Tout cela demanderait trop de temps. Lorsqu’il voit les larmes de la dame, le roi la supplie de ne pas aller plus loin, mais de retourner dans sa demeure. Il la pria avec tant d’insistance qu’, le cœur lourd, elle fit demi-tour, suivie de sa suite. (vv. 2639-2773.) Mon seigneur Yvain est si affligé de quitter sa dame que son cœur reste derrière. Le roi peut emporter son corps, mais il ne peut pas emmener son cœur. Celle qui reste s’accroche si fermement à son cœur que le roi n’a pas le pouvoir de l’emporter avec lui. Lorsque le corps est séparé du cœur, il ne peut absolument pas survivre. Car une telle merveille n’a jamais été vue : un corps vivant sans cœur. Pourtant, cette merveille eut lieu : il conserva son corps sans le cœur, qui était habituellement enfermé en lui, mais qui ne voulait plus suivre le corps. Le cœur a un bon lieu de résidence, tandis que le corps, espérant un retour sûr vers son cœur, prend d’une manière étrange un nouveau cœur d’espoir, qui est si souvent trompeur et perfide. Il ne saura jamais à l’avance, je pense, l’heure où cet espoir le trahira, car s’il dépasse d’un seul jour le délai convenu, il lui sera difficile de regagner le pardon et la bienveillance de sa dame. Pourtant, je pense qu’il dépassera ce délai, car mon seigneur Gawain ne lui permettra pas de le quitter, car ensemble ils vont aux joutes partout où elles ont lieu. Et au fil des années, mon seigneur Yvain eut tant de succès que mon seigneur Gawain s’efforça de l’honorer, le faisant retarder si longtemps que toute la première année s’écoula, et ce n’est qu’au milieu d’août de l’année suivante que le roi tint cour à Chester, où ils étaient revenus la veille d’une joute à laquelle avait participé mon seigneur Yvain, où il avait remporté la gloire. L’histoire raconte comment les deux compagnons refusèrent de loger en ville, mais dressèrent leurs tentes à l’extérieur de la cité, et y tinrent cour. Car ils ne se rendirent jamais à la cour royale, mais c’est plutôt le roi qui vint rejoindre la leur, car ils possédaient les meilleurs chevaliers, et les plus grands…
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nombre, en leur compagnie. Le roi Arthur était assis au milieu d’eux, quand Yvain eut soudain une pensée qui le surprit plus que toutes celles qui lui étaient venues depuis qu’il avait quitté sa dame, car il réalisa qu’il avait brisé sa promesse et que la durée de son congé était déjà écoulée. Il avait du mal à retenir ses larmes, mais il y parvint par honte. Il était encore plongé dans ses pensées lorsqu’il vit une jeune fille s’approcher rapidement sur un palfre noir aux pattes avant blanches. Lorsqu’elle descendit devant la tente, personne ne l’aida à mettre pied à terre, et personne ne vint prendre son cheval. Dès qu’elle aperçut le roi, elle laissa tomber son manteau, puis entra ainsi dans la tente et se présenta devant le roi, annonçant que sa maîtresse envoyait ses salutations au roi, à mon seigneur Gawain et à tous les autres chevaliers, à l’exception d’Yvain, ce traître infidèle, menteur, hypocrite, qui l’avait abandonnée de manière perfide. « Elle a clairement vu la trahison de celui qui prétendait être un amant fidèle alors qu’il n’était qu’un voleur faux et perfide. Ce voleur a trahi ma dame, qui n’était absolument pas préparée à aucun malheur et à qui il n’était jamais venu à l’esprit qu’il lui volerait son cœur. Ceux qui aiment vraiment ne volent pas les cœurs ; il y a cependant certains hommes, que l’on qualifie de voleurs, qui, eux-mêmes, séduisent de façon trompeuse, mais qui n’ont aucune véritable connaissance de cette affaire. L’amant prend bien sûr le cœur de sa dame, mais il ne s’enfuit pas avec ; au contraire, il le chérit contre ces voleurs qui, sous prétexte d’hommes honorables, voudraient le lui voler. Mais ce sont des voleurs trompeurs et perfides qui rivalisent pour voler des cœurs dont ils se moquent. Le vrai amant, où qu’il aille, chérit ce cœur et le ramène. Mais Yvain a causé la mort de ma dame, car elle pensait qu’il protégerait son cœur pour elle et qu’il le ramènerait avant que l’année ne s’écoule. Yvain, tu avais une mémoire courte, puisque tu n’as pas pu te souvenir de retourner auprès de ta maîtresse dans l’année. Elle t’a accordé ta liberté jusqu’à la fête de Saint-Jean, et tu as tellement peu de considération pour elle que depuis, pas un seul souvenir d’elle ne t’est venu à l’esprit. Ma dame marquait chaque jour dans sa chambre, au fil des saisons : car lorsqu’on est amoureux, on est agité et on ne peut trouver aucun sommeil paisible, mais toute la nuit, on doit compter les jours qui passent. Sais-tu comment les amoureux passent leur temps ? Ils comptent le temps et les saisons. Sa plainte n’est pas présentée prématurément ou sans raison, et je ne l’accuse en rien, mais je dis simplement que nous avons été trahis par celui qui a épousé ma dame. Yvain, ma maîtresse n’a plus… »
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Elle ne se soucie pas de toi, mais m’envoie dire de te faire savoir de ne jamais revenir auprès d’elle, et de ne plus conserver son anneau. Elle te demande de le lui renvoyer par moi, que tu vois ici présent. Remets-le-lui maintenant, car tu es tenu de le faire.
(Vv. 2774-3230.) Incapable de parler, privé de raison, Yvain ne peut répondre. Alors la jeune fille s’avance, prend l’anneau de son doigt, confie le roi et tous les autres à Dieu, à l’exception de lui, qu’elle laisse dans une profonde détresse. Sa tristesse grandit : il se sent accablé par ce qu’il entend et tourmenté par ce qu’il voit. Il préférerait être banni seul dans quelque terre sauvage, où personne ne saurait où le chercher, et où aucun homme ou femme ne connaîtrait son sort, comme s’il se trouvait dans un abîme profond. Il n’aime rien autant que se haïr lui-même, et il ne sait à qui s’adresser pour trouver du réconfort face à la mort qu’il s’est infligée. Mais il préférerait devenir fou plutôt que de ne pas se venger de lui-même, privé de joie par sa propre faute. Il se lève de parmi les chevaliers, craignant de perdre la raison s’il reste plus longtemps parmi eux. Eux, de leur côté, ne prêtent aucune attention à lui et le laissent partir seul. Ils savent bien qu’il ne se soucie ni de leurs paroles ni de leur compagnie. Il s’éloigne jusqu’à être loin des tentes et des pavillons. Alors une tempête éclate dans son esprit : il perd connaissance ; il déchire sa chair, enlève ses vêtements et fuit à travers les prairies et les champs, laissant ses hommes complètement perplexes, se demandant ce qui lui est arrivé. Ils le cherchent dans toute la région alentour — dans les demeures des chevaliers, le long des haies, dans les jardins — mais ils le cherchent là où il ne peut être trouvé. Continuant à fuir, il avance rapidement jusqu’à rencontrer, non loin, un parc, un garçon qui tenait à la main un arc et cinq flèches hérissées, très tranchantes et larges. Il eut assez de bon sens pour aller prendre l’arc et les flèches qu’il tenait. Cependant, il ne se souvenait de rien de ce qu’il avait fait. Il guettait les bêtes dans la forêt, les tuait, puis mangeait la viande crue. Ainsi, il vécut dans la forêt comme un fou ou un sauvage, jusqu’à ce qu’il tombe sur une petite maison basse appartenant à un ermite qui était en train de défricher son terrain. Lorsqu’il le vit arriver nu, il comprit facilement qu’il n’était pas sain d’esprit ; et c’était bien le cas, comme l’ermite le savait très bien. Alors, par peur, il se barricada dans sa petite maison, prit du pain et de l’eau fraîche, et les posa charitablement dehors, sur un étroit rebord de fenêtre. L’autre vint alors, affamé, prit le pain et le mangea. Je ne crois pas qu’il ait jamais auparavant…
(Vv. 2774-3230.) Incapable de parler, privé de raison, Yvain ne peut répondre. Alors la jeune fille s’avance, prend l’anneau de son doigt, confie le roi et tous les autres à Dieu, à l’exception de lui, qu’elle laisse dans une profonde détresse. Sa tristesse grandit : il se sent accablé par ce qu’il entend et tourmenté par ce qu’il voit. Il préférerait être banni seul dans quelque terre sauvage, où personne ne saurait où le chercher, et où aucun homme ou femme ne connaîtrait son sort, comme s’il se trouvait dans un abîme profond. Il n’aime rien autant que se haïr lui-même, et il ne sait à qui s’adresser pour trouver du réconfort face à la mort qu’il s’est infligée. Mais il préférerait devenir fou plutôt que de ne pas se venger de lui-même, privé de joie par sa propre faute. Il se lève de parmi les chevaliers, craignant de perdre la raison s’il reste plus longtemps parmi eux. Eux, de leur côté, ne prêtent aucune attention à lui et le laissent partir seul. Ils savent bien qu’il ne se soucie ni de leurs paroles ni de leur compagnie. Il s’éloigne jusqu’à être loin des tentes et des pavillons. Alors une tempête éclate dans son esprit : il perd connaissance ; il déchire sa chair, enlève ses vêtements et fuit à travers les prairies et les champs, laissant ses hommes complètement perplexes, se demandant ce qui lui est arrivé. Ils le cherchent dans toute la région alentour — dans les demeures des chevaliers, le long des haies, dans les jardins — mais ils le cherchent là où il ne peut être trouvé. Continuant à fuir, il avance rapidement jusqu’à rencontrer, non loin, un parc, un garçon qui tenait à la main un arc et cinq flèches hérissées, très tranchantes et larges. Il eut assez de bon sens pour aller prendre l’arc et les flèches qu’il tenait. Cependant, il ne se souvenait de rien de ce qu’il avait fait. Il guettait les bêtes dans la forêt, les tuait, puis mangeait la viande crue. Ainsi, il vécut dans la forêt comme un fou ou un sauvage, jusqu’à ce qu’il tombe sur une petite maison basse appartenant à un ermite qui était en train de défricher son terrain. Lorsqu’il le vit arriver nu, il comprit facilement qu’il n’était pas sain d’esprit ; et c’était bien le cas, comme l’ermite le savait très bien. Alors, par peur, il se barricada dans sa petite maison, prit du pain et de l’eau fraîche, et les posa charitablement dehors, sur un étroit rebord de fenêtre. L’autre vint alors, affamé, prit le pain et le mangea. Je ne crois pas qu’il ait jamais auparavant…
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Il goûta un pain si dur et amer. La quantité d’orge pétrie avec de la paille, à partir de laquelle était fait ce pain plus acide que celui fait avec de la levure, n’avait coûté que cinq sous ; et le pain était moisi et sec comme de l’écorce. Mais la faim tourmente et aiguisant l’appétit, ce pain lui parut être une sorte de sauce. Car la faim elle-même est une sauce bien préparée pour n’importe quel aliment. Mon seigneur Yvain mangea bientôt le pain du ermite, qui lui parut bon, et but l’eau fraîche du pot. Après avoir mangé, il retourna dans les bois à la recherche de cerfs et de biches. Lorsqu’il le vit s’éloigner, le bon homme sous son toit pria Dieu de le protéger et de le garder afin qu’il ne repasse jamais par là. Mais il n’existe aucune créature, aussi peu sensée soit-elle, qui ne revienne pas volontiers dans un endroit où elle est bien traitée. Ainsi, pas un jour ne s’écoula pendant son état de folie sans qu’il ne rapporte à sa porte quelque gibier sauvage. Telle était sa vie ; et le bon homme prenait soin de retirer la peau et de préparer une bonne quantité de viande de cerf à cuire ; le pain et l’eau du pot étaient toujours posés sur le rebord de la fenêtre pour que le fou puisse manger. Ainsi, il avait quelque chose à manger et à boire : de la viande de cerf sans sel ni poivre, et de l’eau fraîche provenant de la source. Le bon homme s’efforçait de vendre la peau pour acheter du pain fait d’orge, d’avoine ou d’un autre grain ; ainsi, par la suite, Yvain eut une abondance de pain et de viande de cerf, ce qui lui suffit pendant longtemps, jusqu’au jour où on le trouva endormi dans la forêt par deux jeunes filles et leur maîtresse, aux services desquelles elles travaillaient. Lorsqu’elles virent l’homme nu, l’une des trois courut, descendit de cheval et l’examina attentivement, avant de voir quoi que ce soit sur lui qui puisse servir à l’identifier. S’il avait été richement vêtu, comme il l’avait été à de nombreuses reprises, et si elle avait pu le voir alors, elle l’aurait reconnu très rapidement. Mais elle mit du temps à le reconnaître et continua à le regarder jusqu’à ce qu’enfin elle remarque une cicatrice sur son visage, et elle se souvint que le visage de mon seigneur Yvain était marqué de la même manière ; elle en fut certaine, car elle l’avait souvent vu. À cause de cette cicatrice, elle comprit sans aucun doute que c’était bien lui ; mais elle s’étonna beaucoup de le trouver ainsi pauvre et nu. Souvent, elle se signait de surprise, mais elle ne le touchait pas ni ne le réveillait ; plutôt, elle remontait à cheval et retournait vers les autres, leur racontant en larmes son aventure. Je ne sais si je dois m’attarder à vous décrire la tristesse qu’elle manifesta ; mais voici comment elle parla en pleurant à sa maîtresse : « Ma dame, j’ai trouvé Yvain, qui s’est avéré être le meilleur chevalier du monde, et le plus vertueux. Je ne peux imaginer ce… »
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Le destin a réduit ce gentilhomme à un tel état de détresse. Je pense qu’il a dû subir quelque malheur qui le pousse à se comporter de la sorte, car on peut perdre la raison à cause du chagrin. Et n’importe qui peut voir qu’il n’est pas sain d’esprit, car il ne lui ressemblerait certainement pas de se comporter de manière si indécente s’il n’avait pas perdu la tête. Plût à Dieu de lui rendre la meilleure santé d’esprit qu’il ait jamais eue, et qu’il consente alors à vous aider dans votre cause ! Car le comte Alier, qui est en guerre contre vous, a lancé une attaque féroce contre vous. Je pense que le conflit entre vous deux serait rapidement résolu en votre faveur si Dieu favorisait vos destins, afin qu’il retrouve ses esprits et décide de vous aider dans cette épreuve. À cela, la dame répondit : « Faites attention ! Car, si vraiment il ne s’échappe pas, avec l’aide de Dieu, je pense que nous pouvons chasser toute folie et démence de son esprit. Mais nous devons partir immédiatement ! Car je me souviens d’une pommade que Morgan le Sage m’a donnée, disant qu’il n’y avait pas de trouble mental qu’elle ne puisse guérir. » Sur ces mots, elles partirent aussitôt en direction de la ville, qui était tout près, car elle n’était distante que d’une demi-lieue selon leurs mesures ; et, par rapport aux nôtres, deux de leurs lieues font une et quatre en font deux. Lui, il restait seul endormi, tandis que la dame allait chercher la pommade. La dame ouvrit l’un de ses coffrets, en sortit une boîte et la donna à la jeune fille, en lui ordonnant de ne pas en abuser : elle ne devait l’appliquer qu’à ses tempes, car il était inutile de l’utiliser ailleurs ; elle devait seulement en oindre ses tempes, et conserver le reste avec soin, car il n’avait aucun problème autre que dans son cerveau. Elle lui envoya aussi une robe en fourrure tachetée, un manteau et un manteau de soie écarlate. La jeune fille prit ces vêtements et mena avec sa main droite un excellent palfrein. De plus, elle ajouta de ses propres réserves une chemise, des bas souples et des sous-vêtements neufs de bonne coupe. Avec tous ces objets, elle partit rapidement et le trouva toujours endormi là où elle l’avait laissé. Après avoir attaché son cheval dans un enclos, elle se rendit avec les vêtements et la pommade à l’endroit où il dormait. Puis elle osa s’approcher du fou pour pouvoir le toucher et le manipuler ; ensuite, prenant la pommade, elle l’enduisit jusqu’à ce qu’il n’en reste plus dans la boîte, tant elle se souciait de sa guérison qu’elle en utilisa sur tout son corps ; et elle en usa si abondamment qu’elle ne prêta aucune attention à l’avertissement de sa maîtresse, ni même ne s’en souvint. Elle en mit plus que nécessaire, mais, selon elle, c’était bien utilisé. Elle frotta ses tempes, son front, et tout son corps jusqu’aux chevilles. Elle frotta ses tempes et…
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Tout son corps était exposé au soleil brûlant, si bien que la folie et le désespoir disparurent complètement de son esprit. Mais elle fut sotte de oindre son corps, car ce n’était pas nécessaire. Même si elle en avait eu cinq mesures, elle aurait sans doute fait la même chose. Elle emporte la boîte et se réfugie discrètement près de son cheval. Mais elle laisse derrière elle la robe, espérant que, si Dieu le rappelait à la vie, il pourrait la voir disposée là et la prendre pour s’en vêtir. Elle se poste derrière un chêne jusqu’à ce qu’il ait dormi suffisamment, qu’il soit guéri et entièrement rétabli, ayant retrouvé sa raison et sa mémoire. Alors il constate qu’il est nu comme de l’ivoire et ressent une grande honte ; mais il en aurait eu encore plus s’il avait su ce qui s’était passé. Pour l’instant, il ne sait rien d’autre que qu’il est nu. Il voit la nouvelle robe devant lui et s’étonne grandement de la manière et par quel hasard elle s’y trouvait. Mais, honteux et inquiet à cause de sa nudité, il dit qu’il est mort et complètement perdu si quelqu’un l’a trouvé là et l’a reconnu. Pendant ce temps, il s’habille et regarde dans la forêt pour voir s’il y a quelqu’un qui s’approche. Il essaie de se lever et de se soutenir, mais il ne parvient pas à rassembler la force de s’éloigner, car sa maladie l’a tellement affaibli qu’il peut à peine se tenir debout. Alors, la jeune fille décide de ne plus attendre : montant sur son cheval, elle passe tout près de lui, feignant de ne pas remarquer sa présence. Complètement indifférente à l’endroit d’où pourrait venir l’aide dont il avait tant besoin pour être conduit quelque part où il pourrait reprendre des forces, il l’appelle de toutes ses forces. La jeune fille, de son côté, regarde autour d’elle comme si elle ne savait pas quel était le problème. Confuse, elle va d’un côté à l’autre, ne voulant pas s’approcher directement de lui. Alors il recommence à appeler : « Demoiselle, venez par ici, vite ! » Et la jeune fille guide vers lui son palfreau aux pas doux. Par cette ruse, elle le fit croire qu’elle ne savait rien de lui et ne l’avait jamais vu auparavant ; ainsi, elle fut sage et courtoise. Lorsqu’elle fut devant lui, elle dit : « Seigneur chevalier, que désirez-vous pour m’appeler avec tant d’insistance ? » « Ah », répondit-il, « prudente demoiselle, je me trouve dans cette forêt à cause d’un malheur — je ne sais pas lequel. Au nom de Dieu et de votre foi en Lui, je vous supplie de me prêter, prenant ma parole en gage, ou bien de me donner directement ce palfreau que vous tenez dans vos mains. » « Avec plaisir, seigneur ; mais vous devez m’accompagner là où je vais. » « Dans quelle direction ? » demanda-t-il. « Vers une ville qui se trouve non loin d’ici, de l’autre côté de la forêt. » « Dites-moi, demoiselle, si vous avez besoin de moi. » « Oui », répondit-elle, « j’en ai besoin ; mais je pense que vous n’allez pas très bien. Au moins pendant les deux semaines à venir, vous devriez vous reposer. Prenez ce cheval. »
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que je tiens dans ma main droite, et nous irons à notre lieu de séjour.” Et lui, qui n’avait aucun autre désir, la prend et monte, et ils poursuivent leur route jusqu’à ce qu’ils arrivent à un pont au-dessus d’une rivière rapide et tumultueuse. La jeune fille jette dans l’eau la boîte vide qu’elle portait, pensant ainsi se justifier auprès de sa maîtresse pour son onguent en disant qu’elle avait eu la malchance de laisser tomber la boîte dans l’eau, car lorsque son palfrein a trébuché sous elle, la boîte lui a glissé des mains, et elle a failli tomber elle aussi, ce qui aurait été encore pire. Elle a l’intention d’inventer cette histoire lorsqu’elle se présentera devant sa maîtresse. Ensemble, elles continuèrent leur chemin jusqu’à arriver en ville, où la dame retint monseigneur Yvain et demanda en privé à sa servante sa boîte et son onguent : la servante lui répéta le mensonge qu’elle avait inventé, n’osant pas lui dire la vérité. Alors la dame fut très en colère et dit : “C’est assurément une perte très grave, et je suis convaincue que la boîte ne sera jamais retrouvée. Mais puisque c’est arrivé, il n’y a plus rien à faire. On désire souvent une bénédiction qui s’avère être une malédiction ; ainsi, moi qui cherchais une bénédiction et de la joie auprès de ce chevalier, j’ai perdu ce que j’avais de plus cher et de plus précieux. Cependant, je vous demande de le servir en toutes circonstances.” “Ah, dame, comme vous parlez sagement maintenant ! Car ce serait trop dommage de transformer un malheur en deux.”
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(Vv. 3131-3254.) Ils ne parlent plus alors de la boîte, mais s’efforcent en tout point de soulager mon seigneur Yvain : ils le baignent, lui lavent les cheveux, le rasent et le coiffent, car on aurait pu ramasser une poignée de cheveux sur son visage. Tous ses besoins sont satisfaits : s’il demande des armes, on les lui fournit ; s’il désire un cheval, on lui en donne un grand et beau, fort et vigoureux. Il y resta jusqu’au jour où, un mardi, le comte Alier arriva dans la ville avec ses hommes et ses chevaliers, qui allumèrent des feux et commencèrent à piller. Ceux qui se trouvaient en ville se levèrent aussitôt et s’équipèrent d’armes. Certains armés, d’autres non, ils sortirent pour affronter les pillards, qui ne daignèrent pas reculer devant eux, mais les attendirent dans un passage étroit. Mon seigneur Yvain attaqua la foule ; il avait tant reposé que sa force était entièrement restaurée, et il frappa un chevalier sur son bouclier avec une telle force qu’il le fit tomber, je pense, ainsi que son cheval. Le chevalier ne se releva jamais, car son dos était brisé et son cœur éclata dans sa poitrine. Mon seigneur Yvain recula un peu pour reprendre son souffle. Puis, se protégeant complètement avec son bouclier, il avança pour dégager le passage. On n’aurait pas eu le temps de compter jusqu’à quatre qu’on l’aurait déjà vu abattre rapidement quatre chevaliers. Alors, ceux qui étaient avec lui devinrent encore plus courageux, car beaucoup d’hommes au cœur faible et timide, en voyant un homme brave entreprendre une tâche périlleuse sous leurs yeux, sont submergés par la confusion et la honte, ce qui chasse leur cœur faible et leur donne un autre, semblable à celui d’un héros, en termes de courage. Ainsi, ces hommes devinrent courageux et chacun tint bon dans le combat et l’attaque. Et la dame se trouvait dans la tour, d’où elle voyait le combat et la lutte pour s’emparer du passage ; elle vit sur le sol beaucoup de blessés et de morts, tant parmi les siens que parmi les ennemis, mais davantage d’ennemis que des siens. Car mon seigneur courtois, audacieux et excellent, Yvain, les fit céder comme un faucon fait céder le canard. Les hommes et les femmes restés en ville déclarèrent en observant le combat : « Ah, quel chevalier vaillant ! Comme il fait céder ses ennemis, et quelle est la violence de ses attaques ! Il était autour d’eux comme un lion parmi les cerfs, lorsqu’il est poussé par le besoin et la faim. De plus, tous nos autres chevaliers deviennent plus courageux et plus audacieux grâce à lui, car, s’il n’y avait que lui, aucune lance ne se serait brisée, aucune épée ne serait sortie pour frapper. Lorsqu’on trouve un homme aussi excellent, il convient de l’aimer et de le chérir profondément. Voyez maintenant comment il se montre, voyez comment il défend sa position, voyez comment il tache… »
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Avec sa lance tachée de sang et son épée nue, voyez comment il pousse l’ennemi et le poursuit, comment il attaque hardiment, puis recule et fait demi-tour ; mais il ne reste pas longtemps en retraite et revient bientôt à l’attaque. Voyez-le de nouveau au cœur de la mêlée, combien il méprise son bouclier, qu’il laisse être déchiré en morceaux sans pitié. Voyez seulement à quel point il est désireux de venger les coups qui lui sont portés. Car, même si l’on utilisait toute la forêt d’Argone pour fabriquer des lances pour lui, je suppose qu’il n’en aurait plus aucune à la nuit tombée. Car il brise toutes les lances qu’on place dans leur logement et en demande davantage. Et voyez comment il manie son épée lorsqu’il la tire ! Roland n’a jamais causé une telle destruction avec Durendal contre les Turcs à Roncevaux ou en Espagne ! S’il avait à ses côtés de bons compagnons comme lui, le traître dont nous subissons l’attaque se retirerait aujourd’hui confus, ou ne tiendrait son poste que pour y subir la défaite. Alors on dit que la femme serait bénie qui serait aimée par un homme si puissant à l’arme, et qui, par-dessus tous les autres, peut être comparé à une bougie parmi les bougies, à une lune parmi les étoiles, et au soleil au-dessus de la lune. Il gagna ainsi le cœur de tous, à tel point que la vaillance qu’ils voyaient en lui les fit souhaiter qu’il eût pris leur dame pour épouse et fût le maître du pays.
(Vv. 3255-3340.) Ainsi, hommes et femmes le louèrent tous deux, et en le faisant, ils ne faisaient que dire la vérité. Car son assaut contre ses adversaires était tel que ceux-ci rivalisaient entre eux pour s’enfuir. Mais il les pressait de près, et tous ses compagnons le suivaient, car à ses côtés ils se sentaient aussi en sécurité que s’ils étaient enfermés derrière un haut et épais mur de pierre. La poursuite continua jusqu’à ce que ceux qui fuyaient soient épuisés, et les poursuivants les frappaient et transperçaient leurs montures. Les vivants roulaient sur les morts tandis qu’ils se blessaient et se tuaient mutuellement. Ils causaient une destruction effroyable les uns aux autres ; et pendant ce temps, le comte fuyait avec mon seigneur Yvain à sa poursuite, jusqu’à ce qu’ils le rattrapent au pied d’une pente raide, près de l’entrée d’une forteresse appartenant au comte. Là, le comte fut arrêté, sans personne à proximité pour lui prêter main-forte ; et sans aucun long discours, mon seigneur Yvain obtint sa reddition. Car dès qu’il le tint entre ses mains, et qu’ils furent seuls face à face, il n’y eut plus aucune possibilité de fuir, de céder ou de se défendre ; alors le comte promit de se rendre à la dame de Noroison en tant que prisonnier, et d’accepter la paix qu’elle imposerait. Et après qu’il eut accepté sa parole, il le fit désemparer et enlever le bouclier de son cou, et le comte
(Vv. 3255-3340.) Ainsi, hommes et femmes le louèrent tous deux, et en le faisant, ils ne faisaient que dire la vérité. Car son assaut contre ses adversaires était tel que ceux-ci rivalisaient entre eux pour s’enfuir. Mais il les pressait de près, et tous ses compagnons le suivaient, car à ses côtés ils se sentaient aussi en sécurité que s’ils étaient enfermés derrière un haut et épais mur de pierre. La poursuite continua jusqu’à ce que ceux qui fuyaient soient épuisés, et les poursuivants les frappaient et transperçaient leurs montures. Les vivants roulaient sur les morts tandis qu’ils se blessaient et se tuaient mutuellement. Ils causaient une destruction effroyable les uns aux autres ; et pendant ce temps, le comte fuyait avec mon seigneur Yvain à sa poursuite, jusqu’à ce qu’ils le rattrapent au pied d’une pente raide, près de l’entrée d’une forteresse appartenant au comte. Là, le comte fut arrêté, sans personne à proximité pour lui prêter main-forte ; et sans aucun long discours, mon seigneur Yvain obtint sa reddition. Car dès qu’il le tint entre ses mains, et qu’ils furent seuls face à face, il n’y eut plus aucune possibilité de fuir, de céder ou de se défendre ; alors le comte promit de se rendre à la dame de Noroison en tant que prisonnier, et d’accepter la paix qu’elle imposerait. Et après qu’il eut accepté sa parole, il le fit désemparer et enlever le bouclier de son cou, et le comte
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Il lui remit son épée. Ainsi, il obtint l’honneur de conduire le Comte en tant que prisonnier et de le livrer à ses ennemis, qui ne cachaient pas leur joie. Mais la nouvelle parvint à la ville avant même leur arrivée. Tandis que tous sortaient pour les accueillir, c’était la dame elle-même qui ouvrait la route. Mon seigneur Yvain tenait son prisonnier par la main et le lui présentait. Le Comte accepta volontiers ses désirs et exigences, et la rassura par sa parole, son serment et ses promesses. Faisant ces promesses, il jura de vivre toujours en paix avec elle, de compenser toutes les pertes qu’elle pourrait prouver, et de reconstruire les maisons qu’il avait détruites. Lorsque tout fut convenu selon le souhait de la dame, mon seigneur Yvain demanda la permission de partir. Mais elle ne lui aurait pas accordé cette autorisation s’il avait été disposé à la prendre pour maîtresse ou à l’épouser. Cependant, il ne voulut pas être suivi ou escorté d’un seul pas, et partit précipitamment : dans ce cas, les supplications furent inutiles. Il reprit donc son chemin, laissant la dame très contrariée, dont il avait provoqué la joie un instant auparavant. Plus il refusait de s’attarder, plus elle était affligée et mal à l’aise, en proportion du bonheur qu’il lui avait apporté, car elle aurait voulu l’honorer et, avec son consentement, en faire le seigneur de tous ses biens, ou bien le rétribuer pour ses services de la somme qu’il aurait demandée. Mais il ne voulut écouter aucune parole d’homme ni de femme. Malgré leur tristesse, il quitta les chevaliers et la dame qui tentèrent en vain de le retenir plus longtemps.
(Vv. 3341-3484.) Pensif, mon seigneur Yvain avançait à travers une forêt profonde, jusqu’à ce qu’il entende parmi les arbres un cri très fort et lugubre ; il se tourna alors dans la direction d’où semblait venir ce cri. Arrivé sur place, il vit dans une clairière un lion et un serpent qui le tenait par la queue, brûlant ses parties arrière avec des flammes de feu. Mon seigneur Yvain ne resta pas stupéfait devant ce spectacle étrange, mais réfléchit à savoir à qui des deux il devait porter secours. Il décida alors d’aider le lion, car une créature perfide et venimeuse mérite d’être punie. Or, le serpent est venimeux, et du feu jaillit de sa bouche — quelle méchanceté réside donc en cette créature ! Mon seigneur Yvain décida donc de tuer d’abord le serpent. Tirant son épée, il s’avança, tenant son bouclier devant son visage afin de ne pas être blessé par les flammes qui sortaient de la gorge de la créature, plus grande qu’une marmite. Si le lion l’attaquait ensuite, il aurait aussi tout le temps de se battre qu’il voudrait ; mais quoi qu’il arrive par la suite, il se résolut…
(Vv. 3341-3484.) Pensif, mon seigneur Yvain avançait à travers une forêt profonde, jusqu’à ce qu’il entende parmi les arbres un cri très fort et lugubre ; il se tourna alors dans la direction d’où semblait venir ce cri. Arrivé sur place, il vit dans une clairière un lion et un serpent qui le tenait par la queue, brûlant ses parties arrière avec des flammes de feu. Mon seigneur Yvain ne resta pas stupéfait devant ce spectacle étrange, mais réfléchit à savoir à qui des deux il devait porter secours. Il décida alors d’aider le lion, car une créature perfide et venimeuse mérite d’être punie. Or, le serpent est venimeux, et du feu jaillit de sa bouche — quelle méchanceté réside donc en cette créature ! Mon seigneur Yvain décida donc de tuer d’abord le serpent. Tirant son épée, il s’avança, tenant son bouclier devant son visage afin de ne pas être blessé par les flammes qui sortaient de la gorge de la créature, plus grande qu’une marmite. Si le lion l’attaquait ensuite, il aurait aussi tout le temps de se battre qu’il voudrait ; mais quoi qu’il arrive par la suite, il se résolut…
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Son esprit le pousse maintenant à l’aider. La pitié l’incite et lui demande d’apporter secours et aide à cette bête douce et noble. De son épée, qui coupe si nettement, il attaque le serpent méchant : d’abord il le transperce jusqu’à la terre et le divise en deux, puis il continue ses coups jusqu’à ce qu’il le réduise en petits morceaux. Mais il dut couper un morceau de la queue du lion pour atteindre la tête du serpent, qui retenait le lion par la queue. Il ne coupa que ce qui était nécessaire et inévitable. Lorsqu’il eut libéré le lion, il pensa qu’il devrait se battre avec lui et que le lion viendrait à lui ; mais le lion n’en avait pas l’intention. Écoutez maintenant ce que fit le lion ! Il se comporta noblement, comme un animal bien élevé : il commença à montrer qu’il se soumettait à lui, en se tenant sur ses deux pattes arrière, en baissant son visage vers la terre, les pattes avant jointes et tendues vers lui. Puis il tomba à nouveau à genoux, tout son visage trempé de larmes d’humilité. Mon seigneur Yvain sait pertinemment que le lion le remercie et lui rend hommage à cause du serpent qu’il avait tué, le délivrant ainsi de la mort. Il fut grandement satisfait de cet épisode. Il nettoya son épée du poison et de la saleté du serpent, puis la remit dans son fourreau et reprit son chemin. Et le lion marche près de lui, ne voulant désormais plus se séparer de lui : il l’accompagnera toujours à l’avenir, désireux de le servir et de le protéger. 321 Il avance jusqu’à ce qu’il sente dans le vent, sur son chemin, des bêtes sauvages qui se nourrissent ; alors la faim et sa nature le poussent à chercher sa proie et à se procurer de la nourriture. C’est sa nature de faire ainsi. Il s’éloigne un peu sur le sentier, montrant ainsi à son maître qu’il avait détecté l’odeur de quelque gibier sauvage. Puis il le regarde et s’arrête, désireux de satisfaire chacun de ses désirs, et ne voulant pas continuer contre sa volonté. Yvain comprend, à son attitude, qu’il montre qu’il attend son bon plaisir. Il perçoit cela et comprend que s’il hésite, l’autre hésitera aussi, et que s’il le suit, celui-ci capturera le gibier qu’il a senti. Alors il l’encourage et lui crie dessus, comme on le ferait avec des chiens de chasse. Aussitôt, le lion dirigea son nez vers l’odeur qu’il avait détectée, et il ne fut pas trompé, car il n’avait pas fait un pas qu’il vit dans une vallée un cerf qui paissait seul. Ce cerf, il le capturera s’il le peut. Et c’est ce qu’il fit, dès la première source, puis il but son sang encore chaud. Après l’avoir tué, il le posa sur son dos et le ramena à son maître, qui conçut alors pour lui une affection encore plus grande et le choisit comme compagnon pour toute sa vie, en raison de la grande dévotion qu’il y trouvait. Le soir approchait.
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Il lui sembla bon de passer la nuit là-bas et de prendre autant de viande de cerf qu’il le souhaitait. Commençant à le découper, il fendit la peau le long des côtes, prit un morceau de viande du flanc, produisit une étincelle avec du silex, qu’il captura dans des brindilles sèches ; puis il plaça rapidement son morceau de viande sur une broche pour le cuire devant le feu, et le rôtit jusqu’à ce qu’il fût complètement cuit. Mais ce repas n’avait aucun plaisir, car il n’y avait ni pain, ni vin, ni sel, ni tissu, ni couteau, ni rien d’autre. Pendant qu’il mangeait, le lion était allongé à ses pieds ; il ne bougeait pas, mais le regardait fixement jusqu’à ce qu’il eût mangé tout ce qu’il pouvait du morceau de viande. Le lion dévora ce qui restait du cerf, jusqu’aux os. Et pendant toute la nuit, tandis que son maître posait sa tête sur son bouclier pour trouver un peu de repos, le lion montra une telle intelligence qu’il resta éveillé et veilla à protéger le cheval qui broutait l’herbe, qui fournissait une nourriture modeste.
(Vv. 3485-3562.) Le matin, ils partirent ensemble, et il semble que, durant toute la semaine suivante, ils continuèrent à mener la même vie que cette nuit-là, jusqu’à ce que le hasard les conduise à la source sous le pin. Là, mon seigneur Yvain faillit perdre la raison une seconde fois en approchant de la source, avec sa pierre et la chapelle qui se trouvait à proximité. Son chagrin était si grand qu’il soupira mille fois « hélas ! » et, affligé, tomba dans l’inconscience ; la pointe de son épée acérée, tombée de son fourreau, perça les mailles de son haubert juste au niveau du cou, à côté de la joue. Il n’y a pas de maille qui ne s’élargisse, et l’épée entailla la chair de son cou sous l’armure brillante, faisant jaillir le sang. Alors le lion crut voir son maître et compagnon mort. On n’a jamais raconté ou entendu de chagrin plus grand que celui qu’il manifesta alors. Il se débattit, gratta le sol, cria, et eut envie de se tuer avec l’épée dont il pensait que son maître s’était servi pour se suicider. Il prit l’épée entre ses dents, la posa sur un arbre abattu et la fixa contre un tronc derrière elle, afin qu’elle ne glisse ni ne cède lorsque, de tout son poids, il se jetterait contre elle. Son intention était presque réalisée lorsque son maître sortit de son inconscience, et le lion se retint, alors qu’il se précipitait aveuglément vers la mort, comme un sanglier indifférent aux blessures qu’il se causait. Ainsi, mon seigneur Yvain gisait dans l’inconscience près de la pierre, mais, en reprenant ses esprits, il se reprocha violemment d’avoir prolongé son séjour au-delà du temps permis, ce qui lui avait valu la haine de sa dame, et il dit : « Pourquoi ce misérable ne se tue-t-il pas, lui qui s’est ainsi privé de joie ? »
(Vv. 3485-3562.) Le matin, ils partirent ensemble, et il semble que, durant toute la semaine suivante, ils continuèrent à mener la même vie que cette nuit-là, jusqu’à ce que le hasard les conduise à la source sous le pin. Là, mon seigneur Yvain faillit perdre la raison une seconde fois en approchant de la source, avec sa pierre et la chapelle qui se trouvait à proximité. Son chagrin était si grand qu’il soupira mille fois « hélas ! » et, affligé, tomba dans l’inconscience ; la pointe de son épée acérée, tombée de son fourreau, perça les mailles de son haubert juste au niveau du cou, à côté de la joue. Il n’y a pas de maille qui ne s’élargisse, et l’épée entailla la chair de son cou sous l’armure brillante, faisant jaillir le sang. Alors le lion crut voir son maître et compagnon mort. On n’a jamais raconté ou entendu de chagrin plus grand que celui qu’il manifesta alors. Il se débattit, gratta le sol, cria, et eut envie de se tuer avec l’épée dont il pensait que son maître s’était servi pour se suicider. Il prit l’épée entre ses dents, la posa sur un arbre abattu et la fixa contre un tronc derrière elle, afin qu’elle ne glisse ni ne cède lorsque, de tout son poids, il se jetterait contre elle. Son intention était presque réalisée lorsque son maître sortit de son inconscience, et le lion se retint, alors qu’il se précipitait aveuglément vers la mort, comme un sanglier indifférent aux blessures qu’il se causait. Ainsi, mon seigneur Yvain gisait dans l’inconscience près de la pierre, mais, en reprenant ses esprits, il se reprocha violemment d’avoir prolongé son séjour au-delà du temps permis, ce qui lui avait valu la haine de sa dame, et il dit : « Pourquoi ce misérable ne se tue-t-il pas, lui qui s’est ainsi privé de joie ? »
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Hélas ! pourquoi ne me donne-t-on pas la mort ? Comment puis-je rester ici à contempler ce qui appartient à ma dame ? Pourquoi l’âme demeure-t-elle encore dans mon corps ? Que fait l’âme dans un état si misérable ? Si elle s’était déjà échappée, elle ne serait pas en pareille souffrance. Il est juste de se haïr, de se blâmer et de se mépriser, comme je le fais en effet. Quiconque perd son bonheur et sa satisfaction à cause de sa propre faute ou erreur doit se haïr mortellement. Il devrait se haïr et se tuer. Et maintenant, alors que personne ne regarde, pourquoi épargne-je ainsi ma vie ? Pourquoi ne me donne-t-on pas la mort ? N’ai-je pas vu ce lion, pris de tant de chagrin pour moi, au point d’être sur le point de planter ma lame dans sa poitrine ? Et dois-je craindre la mort, moi qui ai changé le bonheur en douleur ? La joie m’est désormais étrangère. La joie ? Quelle joie peut-il y avoir ? Je n’en dirai plus rien, car personne ne pourrait parler d’une telle chose ; j’ai posé une question stupide. C’était la plus grande des joies, assurée comme étant ma propriété, mais elle n’a duré qu’un instant. Quiconque perd une telle joie à cause de ses propres fautes ne mérite pas le bonheur.
(Pv. 3563-3898.) Tandis qu’il se lamentait ainsi sur son sort, une jeune fille abandonnée, dans une situation pitoyable, qui se trouvait dans la chapelle, le vit et entendit ses paroles à travers une fente dans le mur. Dès qu’il sortit de son évanouissement, elle l’appela : « Dieu », dit-elle, « qui est-ce que j’entends ? Qui se plaint ainsi ? » Et il répondit : « Et qui es-tu ? » « Je suis une misérable », dit-elle, « la créature la plus malheureuse qui existe. » Et il répliqua : « Tais-toi, folle ! Ton chagrin est de la joie et ta tristesse est du bonheur comparées à celles dans lesquelles je suis plongé. Plus un homme s’habitue au bonheur et à la joie, plus il est désemparé et stupéfait par la tristesse lorsqu’elle survient. Un homme de peu de force peut, par habitude, supporter un poids que un autre, plus fort, ne pourrait supporter en aucune circonstance. »
« Par ma foi », dit-elle, « je connais la vérité de ces paroles ; mais cela ne suffit pas à croire que ton malheur soit pire que le mien. En réalité, je ne le crois pas du tout, car il me semble que tu peux aller où tu veux, tandis que je suis prisonnière ici, et mon destin est tel que demain je serai saisie et livrée au jugement des hommes. » « Ah, Dieu ! » dit-il, « et pour quel crime ? » « Seigneur chevalier, que Dieu n’ait jamais pitié de mon âme, si j’ai mérité un tel sort ! Néanmoins, je vous dirai la vérité, sans tromperie, pourquoi je suis ici en prison : je suis accusée de trahison, et je ne trouve personne pour me défendre afin d’éviter d’être brûlée ou pendue demain. » « Tout d’abord », répondit-il, « je peux dire que mon chagrin et ma douleur sont plus grands que les tiens, car toi, tu pourras peut-être être sauvée par quelqu’un. »
(Pv. 3563-3898.) Tandis qu’il se lamentait ainsi sur son sort, une jeune fille abandonnée, dans une situation pitoyable, qui se trouvait dans la chapelle, le vit et entendit ses paroles à travers une fente dans le mur. Dès qu’il sortit de son évanouissement, elle l’appela : « Dieu », dit-elle, « qui est-ce que j’entends ? Qui se plaint ainsi ? » Et il répondit : « Et qui es-tu ? » « Je suis une misérable », dit-elle, « la créature la plus malheureuse qui existe. » Et il répliqua : « Tais-toi, folle ! Ton chagrin est de la joie et ta tristesse est du bonheur comparées à celles dans lesquelles je suis plongé. Plus un homme s’habitue au bonheur et à la joie, plus il est désemparé et stupéfait par la tristesse lorsqu’elle survient. Un homme de peu de force peut, par habitude, supporter un poids que un autre, plus fort, ne pourrait supporter en aucune circonstance. »
« Par ma foi », dit-elle, « je connais la vérité de ces paroles ; mais cela ne suffit pas à croire que ton malheur soit pire que le mien. En réalité, je ne le crois pas du tout, car il me semble que tu peux aller où tu veux, tandis que je suis prisonnière ici, et mon destin est tel que demain je serai saisie et livrée au jugement des hommes. » « Ah, Dieu ! » dit-il, « et pour quel crime ? » « Seigneur chevalier, que Dieu n’ait jamais pitié de mon âme, si j’ai mérité un tel sort ! Néanmoins, je vous dirai la vérité, sans tromperie, pourquoi je suis ici en prison : je suis accusée de trahison, et je ne trouve personne pour me défendre afin d’éviter d’être brûlée ou pendue demain. » « Tout d’abord », répondit-il, « je peux dire que mon chagrin et ma douleur sont plus grands que les tiens, car toi, tu pourras peut-être être sauvée par quelqu’un. »
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du péril dans lequel vous vous trouvez. N’est-ce pas vrai ? » « Oui, mais je ne sais pas encore par qui. Il n’y a que deux hommes au monde qui oseraient, à ma place, affronter trois hommes au combat. » « Quoi ? Au nom de Dieu, ils sont trois ? » « Oui, sire, je vous le jure. Il y a trois hommes qui m’accusent de trahison. » « Et qui sont ceux qui vous sont si dévoués qu’un d’eux serait assez courageux pour combattre trois hommes en votre défense ? » « Je répondrai honnêtement à votre question : l’un d’eux est mon seigneur Gawain, et l’autre est mon seigneur Yvain, à cause de qui demain je serai injustement livré au martyre de la mort. » « À cause de qui ? » demanda-t-il. « Que dites-vous ? » « Sire, que Dieu m’aide, à cause du fils du roi Urien. » « Maintenant je comprends vos paroles, mais vous ne mourrez pas sans qu’il meure aussi. C’est moi, cet Yvain, à cause de qui vous êtes dans une telle détresse. Et vous, je suppose, c’est vous qui, autrefois, m’avez protégé en toute sécurité dans la salle, sauvant ma vie et mon corps entre les deux herses, lorsque j’étais tourmenté, affligé et effrayé d’être pris au piège. J’aurais été tué ou capturé sans votre aide généreuse. Dites-moi maintenant, ma douce amie, qui sont ceux qui vous accusent aujourd’hui de trahison et vous ont enfermée en ce lieu solitaire ? » « Sire, je ne le cacherai pas, puisque vous voulez que je vous dise tout. Il est vrai que je n’ai pas hésité à vous aider honnêtement. Sur mon conseil, ma dame vous a accueilli, après avoir écouté mon avis et mes conseils. Par le Saint Pater, c’était plus pour son bien que pour le vôtre que je pensais agir ainsi, et je le pense encore. J’avoue donc ceci : c’était son honneur et votre désir que je cherchais à servir, que Dieu m’aide ! Mais quand il devint évident que vous aviez dépassé l’année fixée pour votre retour auprès de ma maîtresse, elle se mit en colère contre moi, pensant avoir été trompée en faisant confiance à mes conseils. Lorsque le sénéchal — un scélérat sournois et infidèle, jaloux de moi parce que, en bien des matières, ma dame me faisait plus confiance qu’à lui — découvrit cela, il vit qu’il pouvait maintenant semer une grande hostilité entre moi et elle. En présence de toute la cour, il m’accusa d’avoir trahi ma maîtresse en votre faveur. Je n’avais ni conseil ni aide, si ce n’est la mienne ; mais je savais que je n’avais jamais commis ni conçu d’acte de trahison envers ma maîtresse, alors je criai, comme une folle, et sans consulter personne, que je présenterais en ma propre défense un chevalier capable de combattre trois hommes. Ce misérable n’eut pas la courtoisie de refuser un tel défi, et je n’avais pas la liberté de reculer ou de m’éloigner, quoi qu’il arrivât. Alors il prit mes paroles au sérieux, et je fus contrainte de fournir une caution…
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Je présenterais dans les quarante jours un chevalier pour combattre trois chevaliers. Depuis lors, j’ai visité de nombreuses cours ; j’étais à la cour du roi Arthur, mais je n’y ai trouvé aucune aide, ni personne qui pût m’apporter de bonnes nouvelles à votre sujet, car ils ne savaient rien de vos affaires. « Dites-moi, où était donc mon bon et doux seigneur Gawain ? Aucune jeune fille en détresse n’a jamais eu besoin de son aide sans qu’il ne la lui accorde. » « Si je l’avais trouvé à la cour, je n’aurais pas pu lui demander quoi que ce fût qui aurait été refusé ; mais un certain chevalier a enlevé la reine, c’est ce qu’on m’a dit ; le roi a dû être fou de l’envoyer avec lui. Je crois que c’était Kay qui l’a accompagnée pour rencontrer le chevalier qui l’a emmenée ; et mon seigneur Gawain, dans une grande angoisse, est parti à sa recherche. Il ne trouvera jamais le repos tant qu’il ne l’aura pas retrouvée. Maintenant, je vous ai raconté toute la vérité sur mon aventure. Demain, on me fera subir une mort honteuse, et je serai inévitablement brûlée, victime de votre négligence criminelle. » Et il répond : « Que Dieu interdise que vous soyez blessée à cause de moi ! Tant que je vivrai, vous ne mourrez pas ! Vous pouvez compter sur moi demain, prêt, autant que mes forces le permettront, à sacrifier ma vie pour vous, comme il convient que je le fasse. Mais ne vous donnez pas la peine de dire aux gens qui je suis ! Quelle que soit l’issue du combat, veillez à ce que je ne sois pas reconnu ! » « Certainement, sire, aucune pression ne pourra me faire révéler votre nom. Je préférerais souffrir la mort, puisque vous le souhaitez ainsi. Cependant, je vous supplie de ne pas revenir pour moi. Je ne voudrais pas que vous entrepreniez un combat aussi désespéré. Je vous remercie pour votre promesse de le faire volontiers, mais considérez-vous maintenant libéré, car il vaut mieux que je meure seule plutôt que de les voir se réjouir de votre mort ainsi que de la mienne ; ils ne m épargneraient pas la vie après vous avoir tué. Il vaut donc mieux que vous restiez en vie plutôt que que nous mourions tous les deux. » « C’est là une parole très ingrate, ma chère », dit mon seigneur Yvain ; « je suppose que soit vous ne souhaitez pas être délivrée de la mort, soit vous méprisez le réconfort que je vous apporte par mon aide. Je ne discuterai plus cette question, car vous avez certainement fait tant pour moi que je ne peux vous décevoir dans le besoin. Je sais que vous êtes dans une grande détresse ; mais, si c’est la volonté de Dieu, en qui j’ai confiance, ils seront tous les trois mis en difficulté. Alors, assez parlé de cela : je vais maintenant chercher un abri dans cette forêt, car il n’y a aucune demeure à proximité. » « Sire », dit-elle, « que Dieu vous donne un bon abri et une bonne nuit, et vous protège, comme je le souhaite, de tout ce qui pourrait vous nuire ! » Alors mon seigneur Yvain part, suivi comme d’habitude par le lion. Ils voyagèrent jusqu’à ce qu’ils arrivent à la forteresse d’un baron.
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un lieu entièrement entouré d’un mur massif, solide et élevé. Le château, étant exceptionnellement bien protégé, ne craignait aucune attaque de catapulte ou de machine de siège ; mais à l’extérieur des murs, le sol avait été si complètement dégagé qu’il ne restait pas une seule cabane ou demeure debout. Vous apprendrez la raison de cela un peu plus tard, quand le moment sera venu. Mon seigneur Yvain se dirigea directement vers ce lieu fortifié, et sept valets sortirent, abaissèrent le pont et vinrent à sa rencontre. Mais ils furent terrifiés en voyant le lion qui était avec lui, et lui demandèrent gentiment de laisser le lion à la porte afin qu’il ne les blesse ou ne les tue pas. Et il répondit : « Ne parlez plus de cela ! Car je n’entrerai pas sans lui. Soit nous trouverons tous deux refuge ici, soit je resterai dehors ; il m’est aussi cher que je suis cher à moi-même. Cependant, vous n’avez pas à avoir peur de lui ! Car je le tiendrai si bien en main que vous pourrez être tout à fait rassurés. » Ils répondirent : « Très bien ! » Puis ils entrèrent dans la ville et continuèrent leur chemin jusqu’à ce qu’ils rencontrent des chevaliers, des dames et de charmantes jeunes filles descendant la rue, qui le saluèrent et s’empressèrent de lui ôter son armure en disant : « Bienvenue parmi nous, beau seigneur ! Que Dieu veuille que vous restiez ici jusqu’à pouvoir partir avec grande gloire et satisfaction ! » Tous, hauts et bas placés, lui adressèrent une chaleureuse bienvenue et firent tout leur possible pour lui, l’accompagnant joyeusement dans la ville. Mais après avoir exprimé leur joie, ils furent submergés de tristesse, ce qui les fit rapidement oublier leur bonheur, car ils commencèrent à se lamenter, à pleurer et à se frapper. Ainsi, pendant longtemps, ils ne cessèrent ni de se réjouir ni de se lamenter : ils se réjouissaient pour honorer leur invité, mais leur cœur n’était pas dans ce qu’ils faisaient, car ils étaient très inquiets au sujet d’un événement qu’ils s’attendaient à voir se produire le jour suivant, et ils étaient convaincus qu’il se produirait avant midi. Mon seigneur Yvain fut si surpris qu’ils changent si souvent d’humeur, mêlant tristesse et bonheur, qu’il aborda le seigneur du lieu sur ce sujet. « Pour l’amour de Dieu », dit-il, « beau et noble seigneur, pourriez-vous m’expliquer pourquoi vous m’avez honoré ainsi, montrant à la fois tant de joie et tant de tristesse ? » « Oui, si vous le souhaitez, mais il vaudrait mieux pour vous préférer l’ignorance et le silence. Je ne vous dirai jamais volontairement quoi que ce soit qui puisse vous causer de la peine. Laissez-nous continuer à nous lamenter, et ne prêtez aucune attention à ce que nous faisons ! » « Il m’est absolument impossible de vous voir tristes sans que cela me touche, donc je désire connaître la vérité, quel que soit le chagrin que cela pourrait me causer. » « Eh bien, alors », dit-il, « je vous dirai tout. J’ai beaucoup souffert à cause d’un géant qui insiste pour que je lui donne ma fille, qui surpasse
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en beauté, toutes les jeunes filles du monde. Ce géant méchant, que Dieu le confonde, s’appelle Harpin de la Montagne. Pas un jour ne passe sans qu’il emporte tous mes biens sur lesquels il peut mettre la main. Personne n’a plus de droit que moi à me plaindre, à être affligé et à faire des lamentations. Je pourrais bien perdre la raison de tant de chagrin, car j’avais six fils qui étaient des chevaliers, plus beaux que tous ceux que je connaissais au monde, et le géant les a tous six emportés. Devant mes yeux, il en a tué deux, et demain il tuera les quatre autres, à moins que je ne trouve quelqu’un qui osera se battre contre lui pour libérer mes fils, ou à moins que je ne consente à lui livrer ma fille ; et il dit que, lorsqu’il l’aura en sa possession, il la donnera en pâture aux plus vils et aux plus débauchés de ses hommes, car il mépriserait de la prendre pour lui-même maintenant. Telle est la catastrophe qui m’attend demain, à moins que le Seigneur Dieu ne m’accorde son aide. Il n’est donc pas étonnant, beau sire, que nous soyons tous en larmes. Mais pour vous, nous nous efforçons pour l’instant de garder un visage aussi joyeux que possible. Car c’est un fou qui attire un gentilhomme chez lui puis ne le traite pas avec honneur ; et vous semblez être un très parfait gentilhomme. Maintenant, je vous ai raconté toute l’histoire de notre grande détresse. Ni en ville ni dans la forteresse, le géant ne nous a rien laissé, si ce n’est ce que nous avons ici. Si vous aviez fait attention, vous auriez dû voir ce soir qu’il ne nous a laissé pas même un œuf, à part ces murs qui sont neufs ; car il a rasé toute la ville. Lorsqu’il eut pillé tout ce qu’il désirait, il mit le feu à ce qui restait. De cette manière, il m’a causé bien des maux. » (vv. 3899-3956.) Monseigneur Yvain écouta tout ce que son hôte lui raconta, et lorsqu’il eut entendu jusqu’au bout, il fut heureux de lui répondre : « Sire, je suis désolé et affligé par vos ennuis ; mais je m’étonne beaucoup que vous n’ayez pas demandé de secours à la cour du bon roi Arthur. Il n’y a pas d’homme si puissant qu’il ne puisse trouver à sa cour quelques-uns qui seraient ravis de mettre leur force à l’épreuve contre la sienne. » Alors l’homme riche lui révéla et expliqua qu’il aurait eu une aide efficace s’il avait su où trouver monseigneur Gawain. « Il ne m’aurait pas abandonné en cette occasion, car ma femme est sa propre sœur ; mais un chevalier venant d’une terre étrangère, qui était allé à la cour pour demander la main de la reine, l’a emmenée. Cependant, il n’aurait pas pu s’emparer d’elle par ses propres moyens, si ce n’était grâce à Kay, qui a si bien trompé le roi que celui-ci a confié la reine à sa garde et l’a placée sous sa protection. Il était un fou, et elle imprudente de se confier à sa escorte. Et c’est moi qui souffre et qui perds dans tout cela ; car…
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Je suis certain que mon excellent seigneur Gawain se serait empressé de venir ici s’il avait connu la vérité, pour le bien de ses neveux et de sa nièce. Mais il ne sait rien de tout cela, c’est pourquoi je suis si affligé que mon cœur est sur le point de se briser, car il est parti à sa poursuite ; que Dieu lui apporte honte et malheur d’avoir emmené la Reine. Tout en écoutant ce récit, mon seigneur Yvain ne cesse de soupirer. Inspiré par la pitié qu’il ressent, il répond : « Beau et noble seigneur, j’accepterais volontiers cette aventure périlleuse, à condition que le géant et vos fils arrivent demain à temps pour ne pas me causer de retard, car demain à midi, je serai ailleurs, conformément à une promesse que j’ai faite. » « Une fois pour toutes, beau seigneur », dit l’homme bon, « je vous remercie cent mille fois pour votre volonté. » Et tous les gens de la maison exprimèrent également leur gratitude. (Vv. 3957-4384.) À ce moment-là, la jeune fille sortit d’une pièce, avec son corps gracieux et son visage si beau et agréable à contempler. Elle était très simple, triste et silencieuse, car sa douleur était sans fin ; elle marchait la tête baissée vers le sol. Sa mère entra aussi depuis une pièce voisine, car le gentilhomme les avait fait venir pour accueillir son invité. Elles entrèrent, leurs manteaux drapés autour d’elles pour cacher leurs larmes ; il leur ordonna de rejeter leurs manteaux et de lever la tête, disant : « Vous ne devez pas hésiter à obéir à mes ordres, car Dieu et la bonne fortune nous ont amené ici un très noble gentilhomme qui m’assure qu’il combattra le géant. Ne tardez plus à vous jeter à ses pieds ! » « Que Dieu ne me permette jamais de voir cela ! » s’écrie aussitôt mon seigneur Yvain ; « certainement, en aucune circonstance, il ne serait convenable que la sœur et la nièce de mon seigneur Gawain se prosternent à mes pieds. Que Dieu me protège de jamais céder à une telle fierté au point de les laisser tomber à mes pieds ! En effet, je n’oublierais jamais la honte que je ressentirais ; mais je serais très heureux qu’elles trouvent du réconfort jusqu’à demain, afin de voir si Dieu consentira à les aider. Je n’ai pas d’autre demande à faire, si ce n’est que le géant vienne suffisamment tôt pour que je ne sois pas contraint de manquer à ma promesse ailleurs ; car je ferais tout pour être présent demain à midi pour l’entreprise la plus importante que j’aie jamais entreprise. » Ainsi, il refuse de les rassurer complètement, car il craint que le géant n’arrive pas assez tôt pour lui permettre d’atteindre à temps la jeune fille prisonnière dans la chapelle. Néanmoins, il leur promet suffisamment pour éveiller en eux de bonnes espérances. Tous ensemble, ils le remercient, car ils ont une grande confiance en lui.
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par sa bravoure, et ils pensent qu’il doit être un très bon homme, lorsqu’ils voient le lion à ses côtés, aussi confiant qu’un agneau l’aurait été. Ils trouvent du réconfort et se réjouissent à cause de l’espoir qu’ils plaçaient en lui, et ne s’abandonnent plus à leur chagrin. Lorsque le moment vint, on le conduisit au lit dans une pièce brillamment éclairée ; la jeune fille et sa mère l’accompagnèrent, car elles le chérissaient beaucoup, et l’auraient fait cent mille fois davantage si elles avaient su de sa bravoure et de sa courtoisie. Lui et le lion s’y allongèrent ensemble pour se reposer. Les autres n’osèrent pas dormir dans la pièce ; mais ils fermèrent la porte si hermétiquement qu’ils ne purent en sortir avant l’aube du lendemain. Lorsque la porte fut ouverte, il se leva, assista à la messe, puis, en raison de la promesse qu’il avait faite, il attendit jusqu’à l’heure de prime. Ensuite, devant tous, il fit venir le seigneur de la ville et dit : « Mon seigneur, je n’ai plus de temps à attendre, je dois demander votre permission de partir immédiatement ; je ne peux plus rester ici. Mais croyez bien que j’aimerais volontiers rester encore un peu pour les neveux et la nièce de mon cher seigneur Gawain, si je n’avais pas une affaire importante à régler, et si elle n’était pas si éloignée. » À ces mots, le sang de la jeune fille se mit à trembler et à bouillir de peur, tout comme celui de la dame et du seigneur. Ils avaient tellement peur qu’il parte qu’ils étaient sur le point de s’humilier et de se jeter à ses pieds, quand ils se souvinrent qu’il n’approuverait ni n’autoriserait leur geste. Alors le seigneur lui offrit tout ce qu’il voudrait prendre de ses terres ou de ses richesses, à condition qu’il attende encore un peu. Et il répondit : « Que Dieu m’en empêche de jamais prendre quoi que ce soit de vous ! » Alors la jeune fille, désespérée, se mit à pleurer à haute voix et le supplia de rester. Comme quelqu’un distrait et pris de terreur, elle le supplia, au nom de la glorieuse reine du ciel et des anges, et du Seigneur, de ne pas partir mais d’attendre encore un peu ; et aussi, pour son oncle, dont il disait qu’il le connaissait, qu’il l’aimait et qu’il l’estimait. Alors son cœur fut touché d’une profonde pitié en entendant ses supplications au nom de celui qu’il aimait le plus, ainsi qu’au nom de la maîtresse du ciel et du Seigneur, qui est la véritable miel et douceur de la pitié. Rempli d’angoisse, il poussa un soupir, car même si le royaume de Tarse était en jeu, il ne supporterait pas de la voir brûlée, à elle à qui il avait promis son aide. S’il ne pouvait pas la rejoindre à temps, il ne pourrait pas supporter de vivre, ou bien il vivrait sans raison. D’un autre côté, la bonté de son ami, mon seigneur Gawain, ne faisait qu’accroître son affliction ; son cœur faillit se fendre en deux à l’idée qu’il ne pouvait pas retarder son départ. Néanmoins, il ne bougea pas, mais tarda et attendit si longtemps que le géant arriva soudainement, apportant avec lui
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Les chevaliers : autour de son cou, il portait un grand pieu carré à l’extrémité pointue, et avec celui-ci il les incitait fréquemment à avancer. Quant à eux, ils ne possédaient pas de vêtements digne de ce nom, à part quelques chemises sales et crasseuses ; leurs pieds et leurs mains étaient liés par des cordes, car ils chevauchaient quatre bêtes chancelantes, faibles, maigres et misérables. Alors qu’ils passaient près d’un bois, un nain, gonflé comme une grenouille, avait attaché ensemble les queues des chevaux et marchait à leur côté, les frappant sans pitié avec un fouet à quatre nœuds jusqu’à ce qu’ils saignent, croyant ainsi faire quelque chose de merveilleux. Ainsi furent-ils conduits dans la honte par le géant et le nain. Arrêtés dans la plaine devant la porte de la ville, le géant crie au noble seigneur qu’il tuera ses fils s’il ne lui livre pas sa fille, qu’il livrera ensuite à ses scélérats pour en faire leur jouet. Car il ne l’aime plus ni ne la respecte au point de daigner s’abaisser devant elle. Elle sera constamment harcelée par mille voyous puants et misérables, des misérables vides et des garçons de cuisine, qui tous mettront la main sur elle. Le brave homme est presque hors de lui en entendant que sa fille sera réduite en prostituée, ou bien que, sous ses yeux, ses quatre fils seront mis à mort rapidement. Son agonie est celle de celui qui préférerait être mort plutôt que vivant. Encore et encore, il se lamente sur son sort, pleure à haute voix et soupire. Alors mon franc et doux seigneur Yvain commença ainsi à lui parler : « Seigneur, ce géant qui se vante là-bas est très vil et impudent. Mais que Dieu ne permette jamais qu’il ait votre fille en son pouvoir ! Il la méprise et l’insulte ouvertement. Ce serait une catastrophe trop grande que de livrer une créature si charmante, d’une telle naissance, pour en faire le jouet de des enfants. Donnez-moi maintenant mes armes et mon cheval ! Faites baisser le pont-levis et laissez-moi passer. L’un de nous deux doit être renversé, moi ou lui, je ne sais lequel. Si seulement je pouvais humilier ce misérable cruel qui vous opprime ainsi, afin qu’il libère vos fils et vienne s’excuser pour les paroles insultantes qu’il vous a adressées, alors je vous confierais à Dieu et irais m’occuper de mes affaires. » Ils allèrent alors chercher son cheval et lui remirent ses armes, s’efforçant avec tant de rapidité qu’ils le virent bientôt complètement équipé. Ils retardèrent autant que possible le moment de l’équiper. Une fois son équipement terminé, il ne restait plus qu’à baisser le pont et à le laisser partir. Ils le baissèrent pour lui, et il sortit. Mais le lion ne voulut absolument pas rester en arrière. Tous ceux qui restaient recommandèrent le chevalier au Sauveur, car ils craignaient énormément que leur ennemi diabolique, qui avait déjà tué tant d’hommes bons sur le même
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devant leurs yeux, feraient de même avec lui. Alors ils prient Dieu de le protéger de la mort, de le ramener sain et sauf auprès d’eux, et de lui donner la force de tuer le géant. Chacun prie doucement Dieu selon son souhait. Et le géant s’approcha de lui avec fureur, et lui parla en ces termes menaçants : « Par mes yeux, l’homme qui t’a envoyé ici ne t’aimait certainement pas ! Il n’aurait pas pu trouver de meilleure façon de se venger de toi. Il a bien choisi sa vengeance pour tout le mal que tu lui as fait. » Mais l’autre, ne craignant rien, répondit : « Tu n’es rien du tout. Fais de ton mieux, et moi je ferai le mien. Les paroles inutiles me fatiguent. » Alors mon seigneur Yvain, qui était pressé de partir, se précipita vers lui. Il alla frapper sa poitrine, protégée par une peau d’ours, et le géant se jeta sur lui avec sa pique levée dans les airs. Mon seigneur Yvain lui assena un tel coup sur la poitrine qu’il perça la peau et mouilla la pointe de sa lance du sang de son corps, comme une sauce. Le géant le frappa à coups de pique et le fit plier sous les coups. Mon seigneur Yvain tira alors son épée, avec laquelle il savait porter de terribles coups. Il trouva le géant sans défense, car celui-ci avait tellement confiance en sa force qu’il se refusait à s’armer. Celui qui avait tiré son arme lui porta un tel coup avec la lame tranchante, et non avec le plat, qu’il lui coupa une tranche de joue suffisante pour être rôtie. Puis l’autre, à son tour, lui assena un tel coup de pique qu’il le fit tomber en tas sur le cou de son cheval. Alors le lion se hérissa, prêt à aider son maître ; il bondit dans sa colère et sa force, frappa et déchira comme de l’écorce la lourde peau d’ours que portait le géant, arrachant sous la peau un grand morceau de sa cuisse, avec les nerfs et la chair. Le géant échappa à ses griffes, rugissant et beuglant comme un taureau, car le lion l’avait gravement blessé. Puis, levant sa pique à deux mains, il pensa à le frapper, mais manqua sa cible, car le lion recula et il manqua son coup ; il tomba épuisé à côté de mon seigneur Yvain, sans que l’un ou l’autre ne touche l’autre. Alors mon seigneur Yvain visa et lui porta deux coups. Avant qu’il ne puisse se remettre, il avait déjà séparé l’épaule du géant de son corps avec la lame de son épée. Avec le coup suivant, il enfonça toute la lame de son épée dans son foie, sous sa poitrine ; le géant tomba dans les bras de la mort. Et si un grand chêne devait tomber, je pense qu’il ne ferait pas plus de bruit que le géant lorsqu’il s’effondra. Tous ceux qui étaient sur le mur auraient volontiers été témoins d’un tel coup. Alors il devint évident qui était le plus agile, car tous coururent voir le combat, tout comme
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Des chiens qui ont suivi la bête jusqu’à ce qu’ils finissent par la rattraper. Ainsi, hommes et femmes, dans une rivalité, se hâtèrent sans délai vers l’endroit où gisait le géant, face contre terre. La fille accourut, ainsi que sa mère. Et les quatre frères se réjouirent après les épreuves qu’ils avaient endurées. Quant à mon seigneur Yvain, ils étaient certains qu’ils ne pourraient le retenir pour aucune raison qu’ils pourraient avancer, mais ils le supplièrent de revenir et de rester pour se divertir dès qu’il aurait achevé la tâche qui l’appelait ailleurs. Il répondit qu’il ne pouvait rien leur promettre, car il ne savait pas encore si tout se passerait bien ou mal pour lui. Mais il dit ceci à ses hôtes : il souhaitait que ses quatre fils et sa fille prennent le nain et aillent trouver mon seigneur Gawain dès qu’ils apprendraient son retour, afin de lui raconter comment il s’était comporté. Car les actes de bonté ne servent à rien si l’on ne veut pas qu’ils soient connus. Ils répondirent : « Il n’est pas juste que une telle gentillesse reste cachée : nous ferons tout ce que vous désirez. Mais dites-nous ce que nous pouvons dire lorsque nous serons devant lui. De qui pouvons-nous parler en louange, puisque nous ignorons même votre nom ? » Il leur répondit : « Lorsque vous serez devant lui, vous pourrez dire ceci : je vous ai dit que mon nom était “Le Chevalier au Lion”. En même temps, je dois vous prier de lui transmettre de ma part que, s’il ne reconnaît pas qui je suis, il me connaît bien, et moi je le connais aussi. Maintenant, je dois partir d’ici, et ce qui m’inquiète le plus, c’est d’avoir trop tardé ici, car avant que midi ne sonne, j’aurai beaucoup à faire ailleurs, à condition que je puisse y arriver à temps. » Alors, sans plus attendre, il partit. Mais d’abord, ses hôtes le supplièrent instamment d’emmener avec lui ses quatre fils : car aucun d’eux ne refuserait de le servir, s’il le permettait. Mais il ne voulait ni ne souhaitait que quiconque l’accompagne ; il laissa donc cet endroit à eux et s’en alla seul. Dès qu’il partit, chevauchant aussi vite que son destrier le pouvait, il se dirigea vers la chapelle. Le chemin était bon et droit, et il savait bien comment le suivre. Mais avant qu’il ne puisse atteindre la chapelle, la jeune fille avait été traînée dehors et la bûcher avait été préparé sur lequel elle devait être placée. Vêtue seulement d’une chemise, elle était tenue attachée devant le feu par ceux qui lui attribuaient à tort une intention qu’elle n’avait jamais eue. Mon seigneur Yvain arriva, et, la voyant près du feu dans lequel on allait la jeter, il fut naturellement indigné. Ce serait à la fois impoli et insensé de douter de ce fait. Ainsi, il est vrai qu’il était très en colère ; mais il gardait en lui l’espoir que Dieu et le Bien seraient de son côté. Dans de telles
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Il ne compte que sur ses aides ; il ne méprise pas non plus l’aide de son lion. Se hâtant vers la foule, il crie : « Laissez cette jeune fille en paix, vous méchants gens ! N’ayant commis aucun crime, il n’est pas juste qu’elle soit jetée sur un bûcher ou dans un four. » Et ils s’écartent de part et d’autre, lui laissant un passage. Mais il aspire à voir de ses propres yeux celle que son cœur voit, où qu’elle soit. Ses yeux la cherchent jusqu’à ce qu’il la trouve, tout en maîtrisant et en retenant son cœur, comme on retient un cheval récalcitrant avec une forte bride. Néanmoins, il la contemple avec joie et soupire en même temps ; mais il ne soupire pas ouvertement pour que son geste ne soit pas découvert ; plutôt, il étouffe ses soupirs, bien que avec difficulté. Il est saisi de pitié en entendant, en voyant et en percevant la douleur des pauvres dames, qui criaient : « Ah, Dieu, comment nous as-Tu oubliés ! Comme nous resterons désolées maintenant que nous avons perdu une amie si gentille, qui nous a donné de tels conseils et une telle aide, et qui a plaidé en notre faveur à la cour ! C’est elle qui a incité madame à nous vêtir de ses manteaux de zibeline. Désormais, la situation va changer, car il n’y aura plus personne pour parler en notre faveur ! Maudit soit celui qui est la cause de notre perte ! Car nous irons mal dans toute cette affaire. Il n’y aura plus personne pour donner un conseil tel que celui-ci : “Ma dame, donnez ce manteau de zibeline, ce manteau et cette robe à telle ou telle dame honnête ! En vérité, une telle charité sera bien employée, car elle en a grand besoin.” De telles paroles ne seront plus prononcées, car il n’y a plus personne de franc et de courtois ; chacun cherche avant tout son propre intérêt plutôt que celui d’un autre, même s’il n’en a pas besoin. » (Vv. 4385-4474.) Ainsi, elles se lamentaient sur leur sort ; et mon seigneur Yvain, qui se trouvait parmi elles, entendit leurs plaintes, qui n’étaient ni infondées ni inventées. Il vit Lunete agenouillée, nue sous sa chemise, ayant déjà fait sa confession, et implorant la miséricorde de Dieu pour ses péchés. Alors celui qui l’avait profondément aimée autrefois vint à elle et la releva, disant : « Ma jeune fille, où sont ceux qui vous blâment et vous accusent ? Sur-le-champ, s’ils refusent, on leur donnera combat. » Et elle, qui ne l’avait ni vu ni regardé auparavant, dit : « Seigneur, vous venez de Dieu en ce moment de grande détresse pour moi ! Les hommes qui m’accusent faussement sont tous là devant moi ; si vous étiez arrivé un peu plus tard, je serais bientôt devenue du bois de chauffage et des cendres. Vous êtes venu me défendre, et que Dieu vous donne la force de le faire, puisque je suis innocente des accusations portées contre moi ! » Le sénéchal et ses deux frères entendirent ces paroles. « Ah ! » s’exclamèrent-ils, « femme, prudente dans l’énonciation de la vérité mais… »
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Généreux en mensonges ! C’est vraiment un fou celui qui, à cause de tes paroles, se charge d’une telle tâche. Le chevalier doit être simple d’esprit pour être venu ici mourir pour toi, car il est seul tandis que nous sommes trois. Mon conseil à lui est de faire demi-tour avant qu’un mal ne lui arrive. Alors il répond, comme quelqu’un impatient de commencer : « Que celui qui a peur s’enfuie ! Je n’ai pas si peur de vos trois boucliers que je doive m’en aller vaincu sans avoir porté un coup. Ce serait vraiment impoli de ma part de quitter cet endroit et ce champ pour vous, alors que je suis encore intact et en parfait état. Tant que je serai en vie et en bonne santé, je ne m’enfuirai jamais face à de telles menaces. Mais je te conseille de libérer la jeune fille que tu as injustement accusée ; car elle me le dit, et je crois ses paroles, et elle m’a assuré, sur le salut de son âme, qu’elle n’a jamais commis, ni parlé, ni conçu de trahison contre sa maîtresse. Je crois sans réserve ce qu’elle m’a dit, et je la défendrai du mieux que je pourrai, car je considère que la justice de sa cause est de mon côté. Car, si la vérité est connue, Dieu est toujours du côté de la cause juste, car Dieu et le Bien sont un ; et s’ils sont tous deux de mon côté, alors j’ai de meilleurs compagnons et une meilleure aide que toi. » Alors l’autre répond imprudemment qu’il peut faire tous les efforts qu’il veut, tant qu’ils servent à lui nuire, à condition que son lion ne lui fasse aucun mal. Il répond que jamais il n’a amené le lion pour défendre sa cause, ni ne souhaite que quiconque d’autre intervienne ; mais si le lion l’attaque, qu’il se défende contre lui du mieux qu’il pourra, car il ne donnera aucune garantie à son sujet. L’autre répond alors : « Peu importe ce que tu dis ; à moins que tu ne mettes en garde ton lion maintenant et ne le fasses se tenir tranquillement sur le côté, il est inutile que tu restes ici plus longtemps ; va-t’en immédiatement, c’est là que tu seras sage ; car dans tout ce pays, tout le monde sait comment cette fille a trahi sa maîtresse, et il est juste qu’elle reçoive sa juste punition dans le feu et les flammes. » « Que l’Esprit Saint l’interdise ! » dit celui qui connaît la vérité ; « que Dieu ne me laisse pas bouger d’ici avant que je ne l’aie sauvée ! » Alors il ordonne au lion de se retirer et de s’allonger tranquillement, et celui-ci obéit. (Vv. 4475-4532.) Le lion se retira alors, et, après que les pourparlers et les disputes entre eux deux furent terminés, ils prirent tous leurs distances pour charger. Les trois ensemble se précipitèrent vers lui, et il alla à leur rencontre à pied. Il ne voulait pas être renversé ou blessé lors de cette première rencontre. Il les laissa donc briser leurs lances, tout en gardant la sienne intacte, en faisant de son bouclier une cible contre laquelle chacun brisa sa lance. Puis il partit au galop jusqu’à être séparé d’eux par une distance d’un acre ; mais il revint bientôt.
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L’affaire était urgente, et il ne voulait pas retarder. Lors de sa deuxième tentative, il atteignit le sénéchal avant ses deux frères ; brisant sa lance sur son corps, il le jeta au sol malgré lui, et lui assena un coup si puissant que celui-ci resta longtemps étourdi, incapable de lui nuire. Alors les deux autres s’élancèrent vers lui, épées dégainées, et lui portèrent de violents coups, mais ils en reçurent eux-mêmes de plus forts encore. Un seul de ses coups valait mieux que deux des leurs ; ainsi se défendait-il si bien qu’ils n’avaient aucune avance sur lui, jusqu’à ce que le sénéchal se relève et fasse de son mieux pour le blesser, tentative à laquelle les autres se joignirent, jusqu’à ce qu’ils commencent à le presser et à prendre l’avantage. Alors le lion, qui observait la scène, n’hésita plus à lui porter secours, car il lui semblait qu’il en avait désormais besoin. Toutes les dames, dévouées à la jeune fille, suppliaient Dieu sans cesse et priaient ardemment afin qu’Il ne permette ni la mort ni la défaite de celui qui était entré au combat pour elle. Ne possédant d’autres armes, ces dames l’aidaient donc par leurs prières. Le lion lui apporta un soutien si efficace que, dès son premier assaut, il frappa si violemment le sénéchal, qui se tenait maintenant debout, que les mailles de son haubert volèrent comme de la paille ; il le traîna au sol avec une telle force qu’il arracha la chair tendre de son épaule et le long de tout son flanc. Tout ce qu’il touchait était déchiré, si bien que les entrailles étaient exposées. Les deux autres vengèrent ce coup.
(Vv. 4533-4634.) Maintenant, tous sont à égalité sur le champ de bataille. Le sénéchal est condamné à mort, tandis qu’il tourne sur lui-même, immergé dans le flot rouge du sang chaud qui s’écoule de son corps. Le lion attaque les autres ; car mon seigneur Yvain est absolument incapable, bien qu’il ait fait de son mieux en le frappant ou en le menaçant, de le repousser ; mais le lion est sans doute convaincu que son maître n’aime pas moins son aide, mais au contraire l’aime encore davantage pour cela : il les attaque donc avec férocité, jusqu’à ce qu’ils aient raison de se plaindre de ses coups, et qu’ils le blessent à leur tour et le maltraitent. Lorsque mon seigneur Yvain voit son lion blessé, son cœur se remplit de colère, et à juste titre ; mais il fait de tels efforts pour le venger et les presse si fort qu’il les met complètement en déroute ; ils ne résistent plus et se rendent à lui de leur plein gré, grâce à l’aide du lion, qui est alors dans une grande détresse ; car il était blessé partout et avait de bonnes raisons de souffrir. Quant à mon seigneur Yvain, il n’était nullement en bonne santé, car son corps portait de nombreuses blessures. Mais il ne s’inquiétait pas autant pour lui-même que pour son lion, qui était en détresse. Il avait maintenant libéré la jeune fille exactement comme il le souhaitait, et…
(Vv. 4533-4634.) Maintenant, tous sont à égalité sur le champ de bataille. Le sénéchal est condamné à mort, tandis qu’il tourne sur lui-même, immergé dans le flot rouge du sang chaud qui s’écoule de son corps. Le lion attaque les autres ; car mon seigneur Yvain est absolument incapable, bien qu’il ait fait de son mieux en le frappant ou en le menaçant, de le repousser ; mais le lion est sans doute convaincu que son maître n’aime pas moins son aide, mais au contraire l’aime encore davantage pour cela : il les attaque donc avec férocité, jusqu’à ce qu’ils aient raison de se plaindre de ses coups, et qu’ils le blessent à leur tour et le maltraitent. Lorsque mon seigneur Yvain voit son lion blessé, son cœur se remplit de colère, et à juste titre ; mais il fait de tels efforts pour le venger et les presse si fort qu’il les met complètement en déroute ; ils ne résistent plus et se rendent à lui de leur plein gré, grâce à l’aide du lion, qui est alors dans une grande détresse ; car il était blessé partout et avait de bonnes raisons de souffrir. Quant à mon seigneur Yvain, il n’était nullement en bonne santé, car son corps portait de nombreuses blessures. Mais il ne s’inquiétait pas autant pour lui-même que pour son lion, qui était en détresse. Il avait maintenant libéré la jeune fille exactement comme il le souhaitait, et…
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La dame a très volontiers chassé le ressentiment qu’elle nourrissait contre lui. Et ces hommes furent brûlés sur le bûcher allumé pour la mort de la jeune fille ; car il est juste et équitable que celui qui a jugé à tort un autre subisse la même mort que celle qu’il avait condamnée chez l’autre. Maintenant, Lunete est joyeuse et heureuse d’être réconciliée avec sa maîtresse, et ensemble elles furent plus heureuses que quiconque avant elles. Sans le reconnaître, tous ceux qui étaient présents offrirent à leur seigneur leurs services tant que durerait leur vie ; même la dame, qui possédait sans le savoir son cœur, le pria instamment de rester là jusqu’à ce que son lion et lui se soient complètement remis. Et il répondit : « Dame, je ne resterai pas ici tant que ma dame ne retirera pas son mécontentement et sa colère envers moi : alors s’achèveront tous mes efforts. » « En vérité, » dit-elle, « cela me peine. Je pense que la dame ne peut être très courtoise si elle garde de la rancune envers vous. Elle ne devrait pas fermer sa porte à un chevalier aussi vaillant que vous, à moins qu’il ne lui ait causé un grand tort. » « Dame, » répondit-il, « quelle que soit la difficulté, je suis satisfait de sa volonté. Mais ne parlez plus de cela avec moi ; car je ne dirai rien de la cause ou du crime, sauf à ceux qui en sont informés. » « Alors, quelqu’un d’autre que vous deux le sait-il ? » « Oui, en vérité, dame. » « Eh bien, dites-nous au moins votre nom, beau sire ; alors vous pourrez partir librement. » « Complètement libre, ma dame ? Non, je ne serai pas libre. J’ai des dettes que je ne peux pas rembourser. Pourtant, je ne dois pas cacher mon nom à vous. Vous n’entendrez jamais parler du “Chevalier au Lion” sans entendre parler de moi ; car je souhaite être connu sous ce nom. » « Au nom de Dieu, sire, que signifie ce nom ? Car nous ne vous avons jamais vu auparavant, ni n’avons jamais entendu mentionner ce nom vôtre. » « Ma dame, vous pouvez en déduire que ma renommée n’est pas grande. » Alors la dame dit : « Une fois de plus, si cela ne contrariait pas votre volonté, je vous prierais de rester ici. » « Vraiment, ma dame, je n’oserais pas, tant que je ne serais pas certain d’avoir regagné la bonne volonté de ma dame. » « Eh bien, alors, partez au nom de Dieu, beau sire ; et, s’il est sa volonté, qu’il transforme votre tristesse et votre chagrin en joie. » « Dame, » dit-il, « que Dieu entende votre prière. » Puis il ajouta doucement pour lui-même : « Dame, c’est vous qui détenez la clé, et, bien que vous ne le sachiez pas, vous tenez le coffret dans lequel repose ma félicité, sous verrou. » (Vv. 4635-4674.) Puis il s’en alla, profondément affligé, et personne ne le reconnut, sauf Lunete, qui l’accompagna sur une longue distance. Seule Lunete lui tenait compagnie, et il la pria instamment de ne jamais révéler le nom de son champion. « Sire, » dit-elle, « je ne le ferai jamais. » Puis il lui demanda encore de ne pas l’oublier, et qu’elle
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elle devait lui garder une place dans le cœur de sa maîtresse, chaque fois que l’occasion se présentait. Elle lui dit de ne pas s’inquiéter à ce sujet ; car elle ne serait jamais oubliée, ni infidèle, ni oisive. Alors il la remercie mille fois et part, pensif et accablé, à cause de son lion qu’il doit absolument porter, n’ayant pas la possibilité de le suivre à pied. Il confectionne pour lui un lit de mousse et de fougères dans son bouclier. Une fois qu’il y a fait un lit, il le y dépose aussi délicatement que possible, et le porte ainsi étendu sur toute sa longueur sur la face intérieure de son bouclier. Ainsi, dans son bouclier, il le transporte jusqu’à ce qu’il arrive devant la porte d’une demeure forte et belle. La trouvant fermée, il appelle, et le portier l’ouvre si promptement qu’il n’a pas besoin d’appeler plus d’une fois. Il tend la main pour prendre les rênes et le salue ainsi : « Entrez, beau seigneur. Je vous offre la demeure de mon maître, si vous le souhaitez, pour descendre de cheval. » « J’accepte volontiers cette offre », répond-il, « car j’en ai grand besoin, et il est temps de trouver un logement. » (vv. 4675-4702.) Alors il passe par la porte et voit les serviteurs affluer en masse pour l’accueillir. Ils le saluent, l’aident à descendre de cheval et posent sur le pavé son bouclier avec le lion dessus. Certains prennent son cheval et le mettent à l’écurie ; d’autres se chargent avec soin de lui ôter ses armes et de les prendre. Puis le seigneur du château apprend la nouvelle, descend aussitôt dans la cour et le salue. Sa dame descend également, avec tous ses fils et filles et une grande foule d’autres personnes, qui se réjouissent toutes de lui offrir un logement. Ils lui donnent une chambre tranquille, car ils pensaient qu’il était malade ; mais leur bonne nature fut mise à l’épreuve lorsqu’ils permirent au lion de l’accompagner. Sa guérison fut entrepris par deux jeunes filles expertes en chirurgie, qui étaient les filles du seigneur. Je ne sais pas combien de jours il y resta, jusqu’à ce qu’il et son lion, guéris, soient contraints de poursuivre leur route. (vv. 4703-4736.) Mais pendant ce temps, il arriva que mon seigneur de Noire Espine eut un combat avec la Mort, et l’attaque de la Mort fut si violente qu’il fut contraint de mourir. Après sa mort, il arriva que l’aînée des deux filles qu’il avait annonça qu’elle posséderait sans contestation toutes les propriétés toute sa vie, et qu’elle ne donnerait aucune part à sa sœur. L’autre dit qu’elle irait à la cour du roi Arthur chercher de l’aide pour défendre ses droits sur les terres. Lorsque la première vit que sa sœur ne céderait en aucun cas toutes les propriétés sans combat, elle s’inquiéta beaucoup et pensa qu, si possible, elle arriverait à la cour avant elle. Aussitôt, elle se prépara et s’équipa.
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Sans aucune hésitation ni retard, elle se rendit au tribunal. L’autre la suivit, faisant tout son possible pour accélérer le pas ; mais son voyage fut en vain, car sa sœur avait déjà présenté sa cause à monseigneur Gawain, qui avait promis d’exécuter son testament. Cependant, il existait entre eux un accord selon lequel, si quelqu’un apprenait les faits par elle, il ne prendrait plus jamais les armes en sa faveur, et elle consentit à cette disposition. (vv. 4737-4758.) À ce moment-là, l’autre sœur arriva au tribunal, vêtue d’une courte cape en tissu écarlate et ornée de zibeline fraîche. C’était justement le troisième jour après que la reine fut revenue de la captivité où Maleagant l’avait retenue avec tous les autres prisonniers ; mais Lancelot était resté en arrière, prisonnier traîtreusement dans une tour. Et ce même jour, alors que la jeune fille arrivait au tribunal, on apprit la nouvelle du cruel et méchant géant que le chevalier au lion avait tué au combat. Au nom de celui-ci, monseigneur Gawain fut salué par ses neveux et nièce, qui lui racontèrent en détail tous les grands services et exploits qu’il avait accomplis pour eux, et comment ils le connaissaient bien, sans toutefois connaître son identité. (vv. 4759-4820.) Tout cela fut entendu par elle, qui sombra ainsi dans une grande désolation, tristesse et abattement ; car, puisque le meilleur des chevaliers était absent, elle pensait ne trouver aucune aide ni conseil au tribunal. Elle avait déjà adressé plusieurs suppliques affectueuses et insistantes à monseigneur Gawain ; mais il lui avait dit : « Ma chère, il est inutile de m’implorer ; je ne peux pas le faire ; j’ai une autre affaire en cours que je ne renoncerai en aucun cas. » Alors la jeune fille le quitta aussitôt et se présenta devant le roi. « Ô roi, dit-elle, je suis venue à vous et à votre cour pour obtenir de l’aide. Mais je n’en trouve pas, et je suis très perplexe de ne pouvoir obtenir aucun conseil ici. Pourtant, il ne serait pas correct que je parte sans prendre congé. Ma sœur pourrait cependant savoir qu’elle peut obtenir par gentillesse tout ce qu’elle désire de mes biens ; mais je ne céderai jamais ma succession par la force, si je peux l’éviter, et si je trouve une aide ou un conseil. » « Vous avez parlé sagement », dit le roi ; « puisqu’elle est ici, je conseille, je recommande et j’exhorte à ce qu’elle vous cède ce qui vous revient de droit. » Alors l’autre, qui avait confiance dans le meilleur chevalier du monde, répondit : « Sire, que Dieu me confonde, si jamais je lui concède l’un de mes châteaux, villes, clairières, forêts, terres ou quoi que ce soit d’autre. Mais si un chevalier ose prendre les armes en sa faveur et veut défendre sa cause, qu’il se manifeste immédiatement. » « Votre offre envers elle n’est pas juste ; elle a besoin de plus de temps », répliqua le roi ; « si elle le souhaite, elle peut avoir… »
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« Quarante jours pour trouver un champion, selon la pratique de tous les tribunaux. » À quoi l’aînée répondit : « Beau roi, mon seigneur, vous pouvez établir vos lois comme il vous plaît et comme il vous semble bon ; ce n’est pas à moi de vous contredire, donc je dois consentir au report, si elle le souhaite. » Alors, l’autre dit qu’elle le souhaite effectivement, et elle en fait la demande formelle. Puis elle confia le roi à Dieu et quitta la cour, résolue à consacrer sa vie à la recherche, à travers tout le pays, du Chevalier au Lion, qui s’efforce d’aider les femmes dans le besoin.
(Vv. 4821-4928.) Ainsi commença-t-elle sa quête, parcourant de nombreux pays sans entendre aucune nouvelle de lui, ce qui lui causa tant de chagrin qu’elle tomba malade. Mais ce fut une bonne chose pour elle que cela arrivât, car elle arriva chez une amie qui l’aimait beaucoup. À ce moment-là, son visage montrait clairement qu’elle n’était pas en bonne santé. Ils insistèrent pour la retenir jusqu’à ce qu’elle leur raconte sa situation ; alors, une autre jeune fille reprit la quête qu’elle avait entreprise et continua les recherches à sa place. Tandis que l’une restait dans ce refuge, l’autre chevauchait sans relâche toute la journée, jusqu’à ce que tombe la nuit, ce qui provoquait en elle une grande anxiété. Sa détresse redoubla lorsque la pluie se mit à tomber avec une violence terrible, comme si c’était Dieu Lui-même qui faisait de son mieux pour la tourmenter, alors qu’elle se trouvait au cœur de la forêt. La nuit et les bois lui causaient une grande peine, mais c’était encore la pluie qui la tourmentait le plus, plus que les bois ou la nuit eux-mêmes. Le chemin était si mauvais que son cheval était souvent jusqu’à la taille dans la boue ; n’importe quelle jeune fille aurait eu peur de se trouver dans les bois, sans escorte, par un temps aussi mauvais et dans une obscurité telle qu’elle ne pouvait même pas voir le cheval sur lequel elle chevauchait. Elle pria donc d’abord Dieu, puis sa mère, ensuite tous les saints à tour de rôle, et adressa de nombreuses prières pour que Dieu la sorte de cette forêt et la conduise quelque part où elle pourrait se réfugier. Elle continua à prier jusqu’à ce qu’elle entende une corne, ce qui la remplit de joie, car elle pensa alors qu’elle trouverait enfin un abri, à condition d’y parvenir. Elle se dirigea donc vers la source du son et arriva sur une route pavée qui menait droit vers la corne dont elle entendait le bruit ; car la corne avait sonné trois longs et forts coups. Elle continua à avancer vers le son, jusqu’à ce qu’elle arrive à une croix située sur le côté droit de la route, et là, elle crut pouvoir trouver la corne ainsi que la personne qui l’avait sonnée. Elle incita donc son cheval en cette direction, jusqu’à ce qu’elle s’approche d’un pont, et aperçut les murs blancs et la barbacane d’un château circulaire. Ainsi, par hasard, elle tomba sur le château, guidée par le son qu’elle avait entendu.
(Vv. 4821-4928.) Ainsi commença-t-elle sa quête, parcourant de nombreux pays sans entendre aucune nouvelle de lui, ce qui lui causa tant de chagrin qu’elle tomba malade. Mais ce fut une bonne chose pour elle que cela arrivât, car elle arriva chez une amie qui l’aimait beaucoup. À ce moment-là, son visage montrait clairement qu’elle n’était pas en bonne santé. Ils insistèrent pour la retenir jusqu’à ce qu’elle leur raconte sa situation ; alors, une autre jeune fille reprit la quête qu’elle avait entreprise et continua les recherches à sa place. Tandis que l’une restait dans ce refuge, l’autre chevauchait sans relâche toute la journée, jusqu’à ce que tombe la nuit, ce qui provoquait en elle une grande anxiété. Sa détresse redoubla lorsque la pluie se mit à tomber avec une violence terrible, comme si c’était Dieu Lui-même qui faisait de son mieux pour la tourmenter, alors qu’elle se trouvait au cœur de la forêt. La nuit et les bois lui causaient une grande peine, mais c’était encore la pluie qui la tourmentait le plus, plus que les bois ou la nuit eux-mêmes. Le chemin était si mauvais que son cheval était souvent jusqu’à la taille dans la boue ; n’importe quelle jeune fille aurait eu peur de se trouver dans les bois, sans escorte, par un temps aussi mauvais et dans une obscurité telle qu’elle ne pouvait même pas voir le cheval sur lequel elle chevauchait. Elle pria donc d’abord Dieu, puis sa mère, ensuite tous les saints à tour de rôle, et adressa de nombreuses prières pour que Dieu la sorte de cette forêt et la conduise quelque part où elle pourrait se réfugier. Elle continua à prier jusqu’à ce qu’elle entende une corne, ce qui la remplit de joie, car elle pensa alors qu’elle trouverait enfin un abri, à condition d’y parvenir. Elle se dirigea donc vers la source du son et arriva sur une route pavée qui menait droit vers la corne dont elle entendait le bruit ; car la corne avait sonné trois longs et forts coups. Elle continua à avancer vers le son, jusqu’à ce qu’elle arrive à une croix située sur le côté droit de la route, et là, elle crut pouvoir trouver la corne ainsi que la personne qui l’avait sonnée. Elle incita donc son cheval en cette direction, jusqu’à ce qu’elle s’approche d’un pont, et aperçut les murs blancs et la barbacane d’un château circulaire. Ainsi, par hasard, elle tomba sur le château, guidée par le son qu’elle avait entendu.
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Il l’y conduisit. Elle avait été attirée par le son de la corne sonnée par un garde sur les remparts. Dès que le garde l’aperçut, il l’appela, puis descendit, prit la clé du portail, l’ouvrit pour elle et dit : « Bienvenue, jeune fille, qui que vous soyez. Vous serez bien logée cette nuit. » « Je n’ai aucun autre désir que celui-là », répondit la jeune fille, tandis qu’il la laissait entrer. Après les peines et les angoisses qu’elle avait endurées ce jour-là, elle eut la chance de trouver un tel logis ; car elle y fut très à l’aise. Après le repas, le maître de maison s’adressa à elle et lui demanda où elle allait et quel était son objectif. Elle répondit alors : « Je cherche quelqu’un que je n’ai jamais vu, à ma connaissance, et que je n’ai jamais connu ; mais il a un lion avec lui, et on m’a dit que, si je le trouve, je pourrai avoir une grande confiance en lui. » « Je peux en témoigner », dit l’autre : « car avant-hier, Dieu l’a envoyé chez moi dans mon grand besoin. Béni soient les chemins qui l’ont mené à ma demeure. Car il m’a rendu heureux en me vengeant d’un ennemi mortel et en le tuant sous mes yeux. Dehors, devant ce portail, vous verrez demain le corps d’un géant puissant, qu’il a tué avec tant de facilité qu’il n’a presque pas eu à transpirer. » « Pour l’amour de Dieu, seigneur », dit la jeune fille, « dites-moi maintenant la vérité, si vous savez où il est parti et où il se trouve. » « Je ne sais pas », dit-il, « comme Dieu me voit ici ; mais demain, je vous indiquerai le chemin par lequel il est parti d’ici. » « Et que Dieu », dit-elle, « me mène là où je pourrai entendre de vraies nouvelles à son sujet. Car si je le trouve, je serai très heureuse. » (Vv. 4929-4964.) Ainsi continuèrent-ils leur longue conversation jusqu’à ce qu’enfin ils aillent se coucher. Lorsque l’aube se leva, la jeune fille se leva, très inquiète de trouver l’objet de sa quête. Le maître de maison se leva avec tous ses compagnons et la mit sur le chemin qui menait directement à la source sous le pin. Elle, se hâtant vers la ville, alla interroger les premiers hommes qu’elle rencontra, pour savoir s’ils pouvaient lui dire où elle trouverait le lion et le chevalier qui voyageait avec lui. Ils lui dirent qu’ils l’avaient vu vaincre trois chevaliers en ce même lieu. Alors, elle dit aussitôt : « Pour l’amour de Dieu, puisque vous en avez tant dit, ne me cachez rien de ce que vous pouvez ajouter. » « Non », répondirent-ils ; « nous ne savons rien de plus que ce que nous avons dit, ni ce qu’il est advenu de lui. Si celle pour qui il est venu ici ne peut vous donner de nouvelles supplémentaires, il n’y aura personne ici pour vous éclairer. Vous n’aurez pas loin à aller si vous voulez lui parler ; car elle est allée prier Dieu et assister à la messe dans cette église là-bas, et, à en juger par le temps qu’elle y est restée, ses prières se sont prolongées. »
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(Vv. 4965-5106.) Tandis qu’elles parlaient ainsi, Lunete sortit de l’église, et elles dirent : « Voilà ! » Elle alla alors à sa rencontre, et elles se saluèrent. Elle demanda aussitôt à Lunete les informations qu’elle désirait ; Lunete répondit qu’on harnacherait un poney, car elle voulait l’accompagner et la conduire dans un enclos où elle l’avait laissé. L’autre jeune fille la remercia chaleureusement. Lunete monta sur le poney qui fut apporté sans délai, et, pendant qu’elles chevauchaient, elle lui raconta comment elle avait été accusée de trahison, comment le bûcher était déjà allumé sur lequel on devait la jeter, et comment il était venu à son secours au moment même où elle en avait besoin. Tout en parlant, elle la conduisit jusqu’à la route qui menait directement à l’endroit où mon seigneur Yvain s’était séparé d’elle. Lorsqu’elle l’eut accompagnée jusque-là, elle dit : « Suivez cette route jusqu’à ce que vous arriviez en un endroit où, si Dieu et l’Esprit Saint le veulent, vous entendrez des nouvelles plus fiables à son sujet que celles que je puis vous donner. Je me souviens très bien l’avoir laissé soit près d’ici, soit exactement ici, où nous sommes maintenant ; nous ne nous sommes pas revues depuis, et je ne sais pas ce qu’il a fait. Lorsqu’il m’a quittée, il avait grand besoin d’un pansement pour ses blessures. Je vais donc vous envoyer à sa poursuite, et si c’est la volonté de Dieu, qu’Il vous permette de le trouver ce soir ou demain en bonne santé. Allez maintenant : je vous confie à Dieu. Je ne dois pas vous suivre plus loin, de peur que ma maîtresse ne soit mécontente de moi. » Alors Lunete la quitta et revint sur ses pas ; tandis que l’autre continua jusqu’à ce qu’elle trouve une maison où mon seigneur Yvain avait séjourné jusqu’à ce qu’il soit guéri. Elle vit des gens rassemblés devant la porte, des chevaliers, des dames et des hommes d’armes, ainsi que le maître de maison ; elle les salua et leur demanda, si possible, des nouvelles d’un chevalier qu’elle cherchait. « Qui est-il ? » demandèrent-ils. « J’ai entendu dire qu’il n’est jamais sans lion. » « Par ma parole, demoiselle », dit le maître, « il vient juste de nous quitter. Vous pouvez le rattraper ce soir, si vous parvenez à garder sa trace en vue et à ne pas perdre de temps. » « Seigneur », répondit-elle, « que Dieu l’empêche. Mais dites-moi maintenant dans quelle direction je dois le suivre. » Ils lui répondirent : « Par ici, tout droit », et la prièrent de le saluer de leur part. Mais leur courtoisie ne servit à rien, car, sans y prêter attention, elle partit aussitôt au galop. Le rythme lui semblait beaucoup trop lent, bien que son poney avançât rapidement. Ainsi, elle galopa à travers la boue, tout comme là où la route était bonne et lisse, jusqu’à ce qu’elle aperçoive son compagnon, le lion. Alors, dans sa joie, elle s’exclama : « Dieu, aidez-moi maintenant. Enfin, je vois celui que je poursuis depuis si longtemps, et dont je suis restée à la trace si longtemps. Mais si je le poursuis… »
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Et sans aucun avantage, à quoi me servirait-il de le rejoindre ? Peu ou rien, je vous le jure. S’il ne se joint pas à mon entreprise, j’aurai gaspillé tous mes efforts.” En disant cela, elle pressa l’allure à tel point que son palfrein fut couvert de sueur ; mais elle le rattrapa et le salua. Il lui répondit aussitôt : « Que Dieu vous protège, belle dame, et vous délivre de chagrin et de douleur. » « Le même à vous, seigneur, qui, j’espère, pourrez bientôt me délivrer. » Alors elle s’approcha de lui et dit : « Seigneur, je vous ai cherché longtemps. La grande renommée de vos mérites m’a poussée à traverser de nombreux comtés dans ma quête épuisante. Mais, Dieu merci, j’ai poursuivi mes recherches si longtemps que j’ai fini par vous trouver ici. Et si j’avais apporté avec moi quelque inquiétude, je m’en soucie plus maintenant, je ne me plains plus ni ne m’en souviens. Je suis entièrement soulagée ; mon souci s’est envolé dès que je vous ai rencontré. De plus, cette affaire ne me concerne pas : je viens à vous de la part d’une femme qui est meilleure que moi, plus noble et plus exceptionnelle. Mais si elle est déçue dans ses espoirs envers vous, c’est que votre belle réputation l’a trahie, car elle n’attend aucune autre aide. Ma jeune dame, privée de son héritage par une sœur, espère, avec votre aide, obtenir ce qui lui revient ; elle n’aura que vous pour défendre sa cause. Personne ne peut la faire croire qu’un autre pourrait assumer son soutien. En lui assurant sa part d’héritage, vous gagnerez et conquirez l’amour de celle qui est actuellement privée de tout, et vous augmenterez également votre propre renommée. C’est elle-même qui était venue vous chercher pour obtenir ce à quoi elle aspirait ; personne d’autre n’aurait pris sa place, si elle n’avait été retenue par une maladie qui l’oblige à rester alitée. Dites-moi donc, je vous prie, si vous osez venir, ou si vous refusez. » « Non », dit-il ; « aucun homme ne peut gagner des éloges dans une vie de facilité ; et je ne m’arrêterai pas, mais vous suivrai volontiers, ma douce amie, où que vous le souhaitiez. Et si celle pour qui vous m’avez cherché a grand besoin de moi, n’ayez crainte que je ne fasse tout mon possible pour elle. Que Dieu me donne maintenant la chance et la grâce de faire valoir en sa faveur ses droits légitimes. » (Vv. 5107-5184.) 325 Tels furent leurs propos, et ils partirent ensemble jusqu’à ce qu’ils approchent de la ville de Pesme Avanture. Ils n’avaient pas envie de la dépasser, car la journée touchait déjà à sa fin. Ils arrivèrent au château à cheval, et tous les gens, voyant qu’ils approchaient, crièrent au chevalier : « Malheur, seigneur, malheur. Ce lieu d’hébergement vous a été indiqué afin que vous subissiez dommage et honte. Un abbé pourrait en jurer. » « Ah », répondit-il, « peuple stupide et vulgaire, plein de méchanceté et dépourvu de… »
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« Honneur, pourquoi m’avez-vous ainsi attaqué ? » « Pourquoi ? Vous le saurez bientôt, si vous allez un peu plus loin. Mais vous n’apprendrez rien de plus avant d’avoir gravi la forteresse. » Aussitôt, mon seigneur Yvain se tourne vers la tour, et la foule crie, tous criant fort après lui : « Eh, eh, misérable, où vas-tu ? Si jamais dans ta vie tu as rencontré quelqu’un qui t’a causé honte et malheur, il en sera de même pour toi là où tu vas, et tu ne pourras jamais en parler à nouveau. » Mon seigneur Yvain, qui écoute, dit : « Peuple vil et impitoyable, misérable et insolent, pourquoi m’attaquez-vous ainsi, pourquoi m’agressez-vous de la sorte ? Que voulez-vous de moi, que cherchez-vous, pour grogner ainsi derrière moi ? » Une dame, déjà âgée, courtoise et sensée, dit : « Tu n’as aucune raison de te fâcher : ils ne veulent pas de mal avec leurs paroles ; mais, si tu les comprenais bien, ils te mettent en garde pour que tu ne passes pas la nuit là-haut ; ils n’osent pas te dire la raison, mais ils te mettent en garde et te blâment parce qu’ils veulent éveiller tes craintes. C’est ainsi qu’ils ont l’habitude de faire avec tous ceux qui viennent, afin qu’ils ne puissent pas entrer. Et c’est une coutume telle que nous n’osons recevoir, pour quelque raison que ce soit, aucun gentilhomme venu de loin dans nos maisons. La responsabilité est maintenant uniquement la tienne ; personne ne se dressera en travers de ton chemin. Si tu le souhaites, tu peux monter maintenant ; mais mon conseil est de faire demi-tour. » « Dame », dit-il, « sans doute suivre votre conseil serait un honneur et un avantage pour moi ; mais je ne sais pas où trouver un logement pour cette nuit. » « Sur mon honneur », dit-elle, « je ne dirai rien de plus, car cela ne me regarde pas. Va où tu veux. Néanmoins, j’aurais grand plaisir à te voir revenir de l’intérieur sans trop de honte ; mais cela sera difficile. » « Dame », dit-il, « que Dieu vous récompense pour ce souhait. Cependant, mon cœur capricieux m’entraîne à l’intérieur, et je ferai ce que mon cœur désire. » Alors, il s’approche de la porte, accompagné de son lion et de sa damoiselle. Le portier l’appelle alors et dit : « Viens vite, viens. Tu te rends dans un endroit où tu seras fermement retenu, et que ta visite soit maudite ! » (Vv. 5185-5346.) Le portier, après lui avoir adressé cet accueil très impoli, monta précipitamment à l’étage. Mais mon seigneur Yvain, sans répondre, continua tout droit et trouva une grande salle haute ; devant elle se trouvait une cour entourée de grands pieux ronds et pointus, et assises à l’intérieur des pieux, il vit jusqu’à trois cents jeunes filles travaillant à différents types de broderies. Chacune cousait avec du fil d’or et de la soie, de leur mieux.
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Elle le pouvait. Mais leur pauvreté était telle que beaucoup d’entre elles ne portaient pas de ceinture et avaient l’air négligé à cause de leur misère ; leurs vêtements étaient déchirés sur la poitrine et aux coudes, et leurs chemises étaient sales autour du cou. Leurs cous étaient fins, et leurs visages pâles à force de faim et de privations. Elles le voient, tandis qu’il les regarde, et elles pleurent, incapables pendant un moment de faire quoi que ce soit ou de lever les yeux du sol, tant elles sont accablées de tristesse. Après les avoir contemplés un instant, mon seigneur Yvain se retourna et se dirigea vers la porte ; mais le portier lui barra le passage en criant : « C’est inutile, beau maître ; vous ne pourrez pas sortir maintenant. Vous voulez être dehors, mais, par ma tête, c’est impossible. Avant de pouvoir vous échapper, vous aurez subi une telle honte que vous ne pourrez en supporter davantage ; donc ce n’était pas sage de venir ici, car il n’est plus question de s’échapper. » « Je ne le souhaite pas non plus, cher frère », dit-il ; « mais dis-moi, par l’âme de ton père, d’où viennent les jeunes filles que j’ai vues dans la cour, tissant des tissus de soie et d’or. J’aime voir le travail qu’elles font, mais je suis très affligé de voir leurs corps si maigres, et leurs visages si pâles et tristes. Je pense qu’elles seraient belles et charmantes si elles avaient ce qu’elles désirent. » « Je ne vous dirai rien », fut la réponse ; « cherchez quelqu’un d’autre pour vous le dire. » « C’est ce que je ferai, puisqu’il n’y a pas de meilleure solution. » Alors il cherche jusqu’à trouver l’entrée de la cour où travaillaient les jeunes filles : et s’approchant d’elles, il les salue toutes, et voit des larmes couler de leurs yeux tandis qu’elles pleurent. Il leur dit alors : « Que Dieu daigne ôter de vos cœurs, et transformer en joie, cette tristesse dont je ne connais pas la cause. » L’une d’elles répond : « Que Dieu vous entende, à qui vous avez adressé votre prière. Ce ne sera pas caché à vous qui nous sommes, et d’où nous venons : je suppose que c’est ce que vous souhaitez savoir. » « C’est bien pour cela que je suis venu ici », dit-il. « Seigneur, il y a longtemps, le roi de l’Île des Jeunes Filles partit à la recherche de nouvelles dans diverses cours et pays, et il continua ses voyages comme un insensé jusqu’à ce qu’il rencontre cet endroit périlleux. Ce fut un mauvais moment lorsqu’il arriva ici pour la première fois, car nous, malheureuses prisonnières que nous sommes ici, subissons toute la honte et la misère que nous n’avons en aucune façon méritées. Et soyez assuré que vous-même pouvez vous attendre à une grande honte, à moins qu’une rançon pour vous ne soit acceptée. Mais, en tout cas, c’est ainsi que mon seigneur est arrivé dans cette ville, où il y a deux fils du diable (ne prenez pas cela à la légère) nés d’une femme et d’un démon. Ces deux-là allaient se battre contre le roi, dont la terreur était grande, car il n’avait pas encore dix-huit ans, et ils auraient pu… »
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pour le transpercer comme un agneau tendre. Ainsi, le roi, dans sa terreur, échappa à son destin autant qu’il le put, en jurant qu’il enverrait chaque année, comme exigé, trente de ses demoiselles, et par cette rançon il se libéra. Et lorsqu’il jura, il fut convenu que cet arrangement resterait en vigueur tant que les deux démons vivraient. Mais le jour où ils seraient vaincus au combat, il serait exempté de ce tribut, et nous serions délivrés, nous qui sommes maintenant honteusement livrés à la détresse et à la misère. Nous ne connaîtrons plus jamais ce qu’est le plaisir. Mais j’ai parlé follement tout à l’heure en parlant de notre délivrance, car nous ne quitterons jamais cet endroit. Nous passerons nos jours à tisser des tissus de soie, sans jamais être mieux vêtus. Nous serons toujours pauvres et nus, et souffrirons toujours de faim et de soif, car nous ne pourrons jamais gagner assez pour nous procurer une nourriture meilleure. Notre provision de pain est très maigre — un peu le matin et encore moins la nuit, car aucun d’entre nous ne peut gagner par son travail plus de quatre pence par jour pour son pain quotidien. Avec cela, nous ne pouvons pas nous fournir en nourriture et en vêtements suffisants. Car bien qu’il n’y ait personne parmi nous qui ne gagne pas au moins vingt sous par semaine, nous ne pouvons vivre sans difficultés. Vous devez savoir maintenant qu’il n’y a personne parmi nous qui ne fasse pas un travail équivalant à vingt sous ou plus, et avec une telle somme même un duc serait considéré comme riche. Alors que nous sommes réduits à une telle pauvreté, celui pour qui nous travaillons est riche grâce au fruit de notre labeur. Nous restons éveillés de nombreuses nuits, ainsi que tous les jours, pour gagner davantage, car ils menacent de nous faire du mal lorsque nous cherchons un peu de repos, si bien que nous n’osons pas nous reposer. Mais pourquoi vous en dire plus ? Nous sommes traités et insultés de manière si honteuse que je ne peux vous en raconter que la cinquième partie. Mais ce qui nous rend presque fous de rage, c’est que nous voyons très souvent des chevaliers riches et excellents, qui combattent contre les deux démons, perdre la vie à cause de nous. Ils paient cher l’hébergement qu’ils reçoivent, comme vous le ferez demain. Car, que vous le vouliez ou non, vous devrez combattre seul et perdre votre belle renommée face à ces deux démons. « Que Dieu, le vrai et spirituel, me protège », dit mon seigneur Yvain, « et vous rende votre honneur et votre bonheur, s’il en a la volonté. Je dois maintenant aller voir les gens à l’intérieur, pour savoir quel genre de divertissement ils vont m’offrir. » « Allez, sire, et qu’Il protège celui qui donne et distribue toutes les bonnes choses. » (Vv. 5347-5456.) Puis il continua jusqu’à arriver dans la salle où il ne trouva personne, ni bon ni mauvais, à qui s’adresser. Alors lui et son compagnon traversèrent la maison jusqu’à arriver dans un jardin. Ils ne parlèrent jamais de, ou
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mentionnés, en abritant leurs chevaux. Mais qu’importe ? Ceux qui les considéraient déjà comme les leurs les avaient soigneusement abrités. Je ne sais pas si leur attente était sage, car les propriétaires des chevaux sont encore parfaitement vaillants. Les chevaux, cependant, ont de l’avoine et du foin, et se trouvent dans une litière jusqu’à la taille. Mon seigneur Yvain et sa suite entrent dans le jardin. Là, il voit, appuyé sur son coude sur un tapis de soie, un gentilhomme à qui une jeune fille lisait un roman sur je ne sais qui. Une dame était venue s’y reposer avec eux pour écouter le roman ; elle était la mère de la jeune fille, tandis que le gentilhomme en était le père ; ils avaient de bonnes raisons de se réjouir de la voir et de l’entendre, car ils n’avaient pas d’autres enfants. Elle n’avait pas encore seize ans, et était si belle et pleine de grâce que le dieu de l’Amour se serait entièrement consacré à son service s’il l’avait vue, et n’aurait jamais fait en sorte qu’elle tombe amoureuse de quelqu’un d’autre que lui. Pour elle, il aurait pris forme humaine, abandonné sa divinité, et se serait frappé le corps avec cette flèche dont la blessure ne guérit jamais sans l’intervention d’un médecin méprisable. Il n’est pas convenable que quiconque guérisse avant d’avoir rencontré la trahison. Celui qui est guéri par d’autres moyens n’est pas sincèrement amoureux. Je pourrais vous raconter tant de choses sur cette blessure, si vous étiez disposé à m’écouter, que je n’achèverais pas mon récit aujourd’hui. Mais il y aurait certainement quelqu’un pour dire aussitôt que je ne vous raconte qu’une histoire futile ; car de nos jours, on ne tombe plus amoureux, ni on n’aime comme autrefois, donc on ne veut pas en entendre parler. 328 Mais écoutez maintenant de quelle manière et avec quel accueil mon seigneur Yvain fut reçu. Tous ceux qui se trouvaient dans le jardin se levèrent d’un bond en le voyant arriver, et crièrent : « Par ici, beau seigneur. Que vous et tous ceux que vous aimez soyez bénis de tout ce que Dieu peut faire ou dire. » Je ne sais pas s’ils le trompaient, mais ils l’accueillirent avec joie et firent semblant d’être heureux qu’il soit bien logé. Même la fille du seigneur le servit avec beaucoup d’honneur, comme on doit le faire pour un invité digne. Elle le débarrassa de toutes ses armes, et ne lui accorda aucune attention particulière lorsqu’elle lava elle-même son cou et son visage. Le seigneur souhaitait que toute honneur lui soit rendu, ce qu’ils firent effectivement. Elle sortit de sa garde-robe une chemise pliée, des sous-vêtements blancs, une aiguille et du fil pour ses manches, qu’elle cousit pour le vêtir ainsi. 329 Que Dieu veuille que cette attention et ce service ne lui coûtent pas trop cher ! Elle lui donna une belle veste à mettre par-dessus sa chemise, et autour de son cou elle plaça un manteau tout neuf tacheté en tissu écarlate. Elle prend tant de peine à le servir
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Eh bien, il se sent honteux et gêné. Mais la jeune fille est si courtoise, si ouverte d’esprit et si polie qu’elle pense ne faire que très peu. Et elle sait bien que c’est la volonté de sa mère qu’elle ne laisse rien au hasard pour lui qui, selon elle, pourrait gagner sa gratitude. Ce soir-là, à table, on le servit si bien avec tant de plats qu’il y en avait trop. Les serviteurs qui les apportaient devaient être fatigués de les servir. Cette nuit-là, on lui rendit toutes sortes d’honneurs, on le mit confortablement au lit, et on ne s’approcha plus de lui une seule fois après qu’il se fut retiré. Son lion était à ses pieds, comme à son habitude. Le matin, lorsque Dieu alluma Sa grande lumière pour le monde, aussi tôt que le permettait quelqu’un qui était toujours prévenant, monseigneur Yvain se leva rapidement, tout comme sa jeune dame. Ils entendirent la messe dans une chapelle, où elle fut célébrée promptement pour eux en l’honneur du Saint-Esprit. (Vv. 5457-5770.) Après la messe, monseigneur Yvain apprit de mauvaises nouvelles : il pensait que le moment était venu pour lui de partir et que rien ne s’opposerait à lui ; mais cela ne pouvait se faire selon son souhait. Lorsqu’il dit : « Seigneur, si telle est votre volonté, et avec votre permission, je m’en vais maintenant », le maître de maison répondit : « Ami, je ne vous accorderai pas encore la permission. Il y a une raison pour laquelle je ne peux le faire, car il existe dans ce château une pratique très terrible que je suis tenu d’observer. Je vais maintenant faire venir deux de mes hommes forts et puissants, contre lesquels, que ce soit juste ou non, vous devrez prendre les armes. Si vous pouvez vous défendre contre eux, les vaincre et les tuer tous les deux, ma fille vous désire comme son seigneur, et la suzeraineté de cette ville ainsi que de toutes ses dépendances vous attendent. » « Seigneur, » dit-il, « pour tout cela, je n’en ai aucune envie. Que Dieu ne me donne jamais votre fille, mais qu’elle reste avec vous ; car elle est si belle et si élégante que l’Empereur d’Allemagne aurait de la chance de l’avoir pour épouse. » « Assez, beau visiteur, » répondit le seigneur : « il n’est pas nécessaire que j’écoute vos refus, car vous ne pouvez pas échapper. Celui qui parviendra à vaincre les deux hommes qui vont vous attaquer recevra de droit mon château, toutes mes terres, et ma fille pour épouse. Il n’y a aucun moyen d’éviter ou de renoncer au combat. Mais je suis certain que votre refus de ma fille vient de la lâcheté, car vous pensez ainsi pouvoir éviter complètement le combat. Sachez cependant, sans aucun doute, que vous devez absolument combattre. Aucun chevalier qui séjourne ici ne peut échapper. C’est une coutume et une loi établies, qui persisteront encore pendant de nombreuses années, car ma fille ne sera jamais mariée avant que je ne les voie morts ou vaincus. » « Alors je dois les combattre malgré moi. Mais je vous assure… »
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vous que je le donnerais avec grand plaisir. Cependant, malgré ma réticence, j’accepterai ce combat, car il est inévitable. Alors, les deux horribles fils noirs du diable entrent, tous deux armés d’un bâton tordu en cornaline de cerisier, qu’ils avaient recouvert de cuivre et entouré de laiton. Ils étaient armés des épaules aux genoux, mais leur tête et leur visage étaient nus, tout comme leurs jambes robustes. Ainsi armés, ils avancèrent, tenant à la main des boucliers ronds, solides et légers pour le combat. Le lion commence à trembler dès qu’il les voit, car il voit les armes qu’ils portent et comprend qu’ils viennent combattre son maître. Il s’agite aussitôt, se hérissant de colère et d’impulsion audacieuse ; il frappe le sol de sa queue, désirant sauver son maître avant qu’ils ne le tuent. Et lorsqu’ils le voient, ils disent : « Vassal, éloigne le lion d’ici afin qu’il ne nous fasse pas de mal. Soit te rends à nous immédiatement, soit, nous t’exhortons, ce lion doit être mis là où il ne pourra ni t’aider ni nous nuire. Tu dois venir seul pour assister à notre spectacle, car le lion t’aiderait volontiers s’il le pouvait. » Mon seigneur Yvain leur répond alors : « Emportez-le vous-mêmes s’il vous fait peur. Car je serai très satisfait s’il parvient à vous blesser, et je lui serai reconnaissant pour son aide. » Ils répondent : « Par ma parole, cela ne sera pas possible ; tu ne recevras jamais aucune aide de sa part. Fais de ton mieux tout seul, sans l’aide de personne. Tu dois combattre seul contre nous deux. Si tu n’étais pas seul, ce serait deux contre deux ; donc tu dois suivre nos ordres et éloigner ton lion d’ici immédiatement, peu importe à quel point cela te déplaît. » « Où souhaitez-vous qu’il soit ? » demande-t-il, « ou où voulez-vous que je le mette ? » Alors ils lui montrent une petite pièce et disent : « Ferme-le là-dedans. » « Ce sera fait, puisque c’est votre volonté. » Il le prend alors et le enferme. Puis ils lui apportent des armes pour son corps, et sortent son cheval qu’ils lui donnent ; il monte. Les deux champions, maintenant rassurés quant au lion, qui est enfermé dans la pièce, viennent l’attaquer pour le blesser et lui faire du mal. Ils lui assènent de tels coups de masse que son bouclier et son casque sont presque inutiles, car lorsqu’ils le frappent au casque, ils le brisent complètement ; le bouclier se brise et se dissout comme de la glace, car ils y font de telles trous qu’on pourrait y enfoncer ses poings : leur attaque est vraiment terrifiante. Et lui — que fait-il face à ces deux démons ? Poussé par la honte et la peur, il se défend de toutes ses forces. Il tend chaque nerf et s’efforce de porter des coups puissants et décisifs ; ils ne perdent rien de ses attaques, car il leur rend la pareille avec double force. Dans sa pièce, le lion…
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Le cœur est lourd et triste, car il se souvient de la bonne action accomplie pour lui par ce noble homme, qui doit maintenant avoir grand besoin de ses services et de son aide. S’il pouvait s’échapper d’ici, il lui rendrait la gentillesse à pleine mesure, sans aucune réduction. Il regarde autour de lui dans toutes les directions, mais ne voit aucun moyen d’évasion. Il entend les coups de ce combat dangereux et désespéré, et dans sa douleur, il est furieux et hors de lui. Il cherche, jusqu’à ce qu’il arrive au seuil, qui commençait à pourrir ; il le gratte jusqu’à pouvoir se faufiler jusqu’à la hauteur de ses hanches, puis il reste coincé. Pendant ce temps, mon seigneur Yvain était en grande difficulté et transpirait abondamment, car il constatait que les deux gaillards étaient très forts, féroces et tenaces. Il avait reçu de nombreux coups et les rendait de son mieux, sans leur causer de dommage, car ils étaient très habiles au maniement de l’épée, et leurs boucliers n’étaient pas du genre à être brisés par n’importe quelle épée, aussi tranchante et bien trempée soit-elle. Ainsi, mon seigneur Yvain avait de bonnes raisons de craindre pour sa vie, mais il parvint à se défendre jusqu’à ce que le lion se libère en continuant à gratter sous le seuil. Si ces scélérats ne sont pas tués maintenant, ils ne le seront certainement jamais. Tant que le lion sait qu’ils sont en vie, ils ne pourront jamais obtenir de trêve ni de paix avec lui. Il saisit l’un d’eux et le tire au sol comme un tronc d’arbre. Les misérables sont terrifiés, et il n’y a pas un seul homme présent qui ne se réjouisse. Car celui que le lion a traîné au sol ne pourra jamais se relever, à moins que l’autre ne vienne à son secours. Il court pour lui porter secours, et en même temps pour se protéger, de peur que le lion ne l’attaque dès qu’il aura éliminé celui qu’il avait jeté au sol ; il craignait plus le lion que son maître. Mais mon seigneur Yvain serait stupide s’il lui laissait encore vivre, en voyant qu’il tourne le dos et que son cou est nu et exposé ; cette occasion s’est avérée favorable pour lui. Lorsque le scélérat lui montra sa tête et son cou nus, il lui assena un tel coup qu’il lui sépara la tête des épaules si silencieusement que le gredin ne s’en aperçut même pas. Puis il descend de cheval, voulant aider et sauver l’autre du lion qui le tient fermement. Mais c’est inutile, car il est déjà dans une telle détresse qu’aucun médecin ne pourra arriver à temps ; car le lion, venant à lui avec fureur, le blessa dès le premier assaut à tel point qu’il était dans un état effroyable. Néanmoins, il tire le lion en arrière et voit que celui-ci lui a déchiré l’épaule. Il n’a plus peur de ce gaillard, car son bâton est tombé de sa main, et il gît comme un mort, sans mouvement ni réaction ; pourtant, il a encore assez de force pour parler, et il dit aussi clairement que possible : « Je vous en prie »
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Emmenez votre lion, noble seigneur, afin qu’il ne puisse plus me faire de mal. Désormais, vous pourrez faire de moi ce que bon vous semblera. Celui qui implore et demande pitié ne doit pas voir sa prière rejetée, à moins qu’il ne s’adresse à un homme sans cœur. Je ne me défendrai plus, et je ne me lèverai jamais d’ici par mes propres forces ; je me remets donc entre vos mains.
« Parlez alors », dit-il, « si vous admettez être vaincu et défait. » « Seigneur », répond-il, « c’est évident. Je suis vaincu contre ma volonté, et je me rends, je vous le promets. » « Alors vous n’avez plus à craindre rien de moi, et mon lion vous laissera en paix. » Il fut alors entouré par toute la foule qui arriva sur les lieux en hâte. Le seigneur et sa dame se réjouirent de lui, l’embrassèrent et lui parlèrent de leur fille, en disant : « À présent, vous serez le seigneur et maître de nous tous, et notre fille sera votre épouse, car nous vous la donnons en mariage. » « Quant à moi », dit-il, « je vous la rends. Que celui qui la possède la garde. Je n’ai aucun intérêt pour elle, bien que je ne le dise pas par mépris. Ne prenez pas ombrage si je ne l’accepte pas, car je ne peux et ne dois pas le faire. Mais remettez-moi maintenant, si vous le voulez, ces pauvres jeunes filles que vous détenez. Comme vous le savez bien, l’accord est qu’elles doivent toutes être libérées. » « Ce que vous dites est vrai », répondit-il : « et j’y renonce, je vous les livre librement : il n’y aura aucune dispute à ce sujet. Mais vous ferez bien de prendre ma fille avec toute ma fortune, car elle est belle, charmante et sensée. Vous ne trouverez jamais un mariage aussi avantageux. » « Seigneur », répliqua-t-il, « vous ne connaissez pas mes engagements et mes affaires, et je n’ose pas vous les expliquer. Mais soyez assuré que, lorsque je refuse ce que n’aurait jamais refusé quiconque aurait la liberté de consacrer son cœur et ses intentions à une jeune fille si belle et si charmante, c’est que moi aussi, si je le pouvais ou si j’étais libre d’en épouser une ou une autre, j’accepterais volontiers sa main. Mais je vous assure que je ne le peux pas : laissez-moi donc partir en paix. Car la jeune fille qui m’a accompagné jusqu’ici m’attend. Elle m’a tenu compagnie, et je ne voudrais pas la quitter, quoi qu’apporte l’avenir. » « Vous souhaitez partir, noble seigneur ? Mais comment ? Mes portes ne s’ouvriront jamais pour vous, à moins que mon jugement ne m’ordonne de le faire ; plutôt, vous resterez ici comme mon prisonnier. Vous agissez avec arrogance et commettez une erreur en refusant d’accepter ma fille à ma demande. » « Arrogance, mon seigneur ? Par ma vie, je ne la méprise pas. Quelle que soit la punition, je ne peux ni me marier ni rester ici. Je suivrai la jeune fille qui est ma guide : car il n’y a pas d’autre solution. Mais, avec votre consentement, je vous jure fidélité de ma main droite, et vous pouvez prendre ma… »
« Parlez alors », dit-il, « si vous admettez être vaincu et défait. » « Seigneur », répond-il, « c’est évident. Je suis vaincu contre ma volonté, et je me rends, je vous le promets. » « Alors vous n’avez plus à craindre rien de moi, et mon lion vous laissera en paix. » Il fut alors entouré par toute la foule qui arriva sur les lieux en hâte. Le seigneur et sa dame se réjouirent de lui, l’embrassèrent et lui parlèrent de leur fille, en disant : « À présent, vous serez le seigneur et maître de nous tous, et notre fille sera votre épouse, car nous vous la donnons en mariage. » « Quant à moi », dit-il, « je vous la rends. Que celui qui la possède la garde. Je n’ai aucun intérêt pour elle, bien que je ne le dise pas par mépris. Ne prenez pas ombrage si je ne l’accepte pas, car je ne peux et ne dois pas le faire. Mais remettez-moi maintenant, si vous le voulez, ces pauvres jeunes filles que vous détenez. Comme vous le savez bien, l’accord est qu’elles doivent toutes être libérées. » « Ce que vous dites est vrai », répondit-il : « et j’y renonce, je vous les livre librement : il n’y aura aucune dispute à ce sujet. Mais vous ferez bien de prendre ma fille avec toute ma fortune, car elle est belle, charmante et sensée. Vous ne trouverez jamais un mariage aussi avantageux. » « Seigneur », répliqua-t-il, « vous ne connaissez pas mes engagements et mes affaires, et je n’ose pas vous les expliquer. Mais soyez assuré que, lorsque je refuse ce que n’aurait jamais refusé quiconque aurait la liberté de consacrer son cœur et ses intentions à une jeune fille si belle et si charmante, c’est que moi aussi, si je le pouvais ou si j’étais libre d’en épouser une ou une autre, j’accepterais volontiers sa main. Mais je vous assure que je ne le peux pas : laissez-moi donc partir en paix. Car la jeune fille qui m’a accompagné jusqu’ici m’attend. Elle m’a tenu compagnie, et je ne voudrais pas la quitter, quoi qu’apporte l’avenir. » « Vous souhaitez partir, noble seigneur ? Mais comment ? Mes portes ne s’ouvriront jamais pour vous, à moins que mon jugement ne m’ordonne de le faire ; plutôt, vous resterez ici comme mon prisonnier. Vous agissez avec arrogance et commettez une erreur en refusant d’accepter ma fille à ma demande. » « Arrogance, mon seigneur ? Par ma vie, je ne la méprise pas. Quelle que soit la punition, je ne peux ni me marier ni rester ici. Je suivrai la jeune fille qui est ma guide : car il n’y a pas d’autre solution. Mais, avec votre consentement, je vous jure fidélité de ma main droite, et vous pouvez prendre ma… »
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« Je vous le promets, tel que vous me voyez maintenant, je reviendrai si c’est possible, et alors j’accepterai la main de votre fille, dès que cela vous semblera opportun. »
« Que celui qui oserait vous demander une promesse ou un serment soit maudit ! Si ma fille vous plaît, vous reviendrez assez rapidement. Mais vous ne reviendrez pas plus tôt. Je pense que c’est parce que vous avez déjà donné votre parole ou prêté serment. Partez maintenant. Je vous libère de tous vos serments et promesses. Que la pluie, le vent ou quoi que ce soit d’autre vous retienne, cela n’a aucune importance pour moi. Je ne considère pas ma fille comme étant si peu précieuse pour la vous donner de force. Allez donc faire vos affaires. Pour moi, il est tout à fait indifférent que vous partiez ou que vous restiez. » (Vv. 5771-5871.)
Alors mon seigneur Yvain s’éloigne et ne tarde pas davantage dans le château. Il accompagna ces pauvres gens vêtus misérablement, qui venaient d’être libérés de leur captivité, et que le seigneur confia à sa garde.
Ces jeunes filles sentent qu’elles sont maintenant riches, car elles sortent par paires devant lui du château. Je ne crois pas qu’elles auraient été aussi heureuses même si Celui qui a créé le monde entier était descendu sur terre depuis le Ciel. Tous ceux qui l’avaient insulté de toutes les manières possibles viennent maintenant le supplier de miséricorde et de paix, et l’accompagnent sur son chemin. Il répond qu’il ne comprend rien à ce qu’ils veulent dire. « Je ne comprends pas ce que vous voulez dire », dit-il ; « mais je n’ai rien contre vous. Je ne me souviens pas que vous ayez jamais dit quelque chose qui m’ait nuisé. » Ils sont très heureux d’entendre cela, louent hautement sa courtoisie, et après l’avoir accompagné sur une longue distance, ils le confient tous à Dieu. Puis les jeunes filles, après avoir demandé son autorisation, se séparèrent de lui. Lorsqu’elles le quittèrent, elles s’inclinèrent toutes devant lui, prièrent et exprimèrent le souhait que Dieu lui accorde joie et santé, ainsi que la réalisation de ses désirs, où qu’il aille à l’avenir.
Alors lui, pressé de partir, dit qu’il espère que Dieu les sauvera tous. « Allez », dit-il, « et que Dieu vous conduise sains et saufs dans vos pays. » Puis ils poursuivirent leur route joyeusement ; et mon seigneur Yvain partit dans l’autre direction. Tous les jours de cette semaine, il ne cessa de presser le pas, accompagné par la jeune fille qui connaissait bien le chemin, ainsi que l’endroit isolé où elle avait laissé la malheureuse et désolée jeune fille privée de son héritage. Mais lorsqu’elle apprit la nouvelle de l’arrivée de la jeune fille et du Chevalier au Lion, elle ressentit une joie sans pareille. Car maintenant elle pense que, si elle insiste, sa sœur lui cédera une partie de son héritage. La jeune fille avait longtemps été malade et venait juste de se remettre de sa maladie. Celle-ci avait été grave…
« Que celui qui oserait vous demander une promesse ou un serment soit maudit ! Si ma fille vous plaît, vous reviendrez assez rapidement. Mais vous ne reviendrez pas plus tôt. Je pense que c’est parce que vous avez déjà donné votre parole ou prêté serment. Partez maintenant. Je vous libère de tous vos serments et promesses. Que la pluie, le vent ou quoi que ce soit d’autre vous retienne, cela n’a aucune importance pour moi. Je ne considère pas ma fille comme étant si peu précieuse pour la vous donner de force. Allez donc faire vos affaires. Pour moi, il est tout à fait indifférent que vous partiez ou que vous restiez. » (Vv. 5771-5871.)
Alors mon seigneur Yvain s’éloigne et ne tarde pas davantage dans le château. Il accompagna ces pauvres gens vêtus misérablement, qui venaient d’être libérés de leur captivité, et que le seigneur confia à sa garde.
Ces jeunes filles sentent qu’elles sont maintenant riches, car elles sortent par paires devant lui du château. Je ne crois pas qu’elles auraient été aussi heureuses même si Celui qui a créé le monde entier était descendu sur terre depuis le Ciel. Tous ceux qui l’avaient insulté de toutes les manières possibles viennent maintenant le supplier de miséricorde et de paix, et l’accompagnent sur son chemin. Il répond qu’il ne comprend rien à ce qu’ils veulent dire. « Je ne comprends pas ce que vous voulez dire », dit-il ; « mais je n’ai rien contre vous. Je ne me souviens pas que vous ayez jamais dit quelque chose qui m’ait nuisé. » Ils sont très heureux d’entendre cela, louent hautement sa courtoisie, et après l’avoir accompagné sur une longue distance, ils le confient tous à Dieu. Puis les jeunes filles, après avoir demandé son autorisation, se séparèrent de lui. Lorsqu’elles le quittèrent, elles s’inclinèrent toutes devant lui, prièrent et exprimèrent le souhait que Dieu lui accorde joie et santé, ainsi que la réalisation de ses désirs, où qu’il aille à l’avenir.
Alors lui, pressé de partir, dit qu’il espère que Dieu les sauvera tous. « Allez », dit-il, « et que Dieu vous conduise sains et saufs dans vos pays. » Puis ils poursuivirent leur route joyeusement ; et mon seigneur Yvain partit dans l’autre direction. Tous les jours de cette semaine, il ne cessa de presser le pas, accompagné par la jeune fille qui connaissait bien le chemin, ainsi que l’endroit isolé où elle avait laissé la malheureuse et désolée jeune fille privée de son héritage. Mais lorsqu’elle apprit la nouvelle de l’arrivée de la jeune fille et du Chevalier au Lion, elle ressentit une joie sans pareille. Car maintenant elle pense que, si elle insiste, sa sœur lui cédera une partie de son héritage. La jeune fille avait longtemps été malade et venait juste de se remettre de sa maladie. Celle-ci avait été grave…
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cela l’a affectée, comme en témoignait son visage. Elle se hâta aussitôt de les aller rencontrer, les saluant et les honorant de toutes les manières possibles. Il n’est pas nécessaire de parler du bonheur qui régnait dans la maison cette nuit-là. On n’en fera pas mention, car l’histoire serait trop longue à raconter. J’omets tout cela, jusqu’à ce qu’ils montent à cheval le lendemain matin et s’en aillent. Ils chevauchèrent jusqu’à ce qu’ils voient la ville où le roi Arthur avait séjourné pendant deux semaines ou plus. Là aussi se trouvait la jeune fille qui avait privé sa sœur de son héritage, car elle était restée près de la cour, attendant l’arrivée de sa sœur, qui approchait maintenant. Mais elle ne s’inquiétait pas trop, car elle ne pensait pas que sa sœur puisse trouver un chevalier capable de résister à l’attaque de mon seigneur Gawain, et il ne restait plus qu’un jour sur les quarante. Si ce seul jour était passé, elle aurait eu le droit légitime et raisonnable de revendiquer l’héritage pour elle seule. Mais il y a plus d’obstacles qu’elle ne le pense ou ne le croit. Cette nuit-là, ils passèrent à l’extérieur de la ville, dans une petite maison modeste, où, conformément à leur désir, on ne les reconnut pas. Dès les premiers signes de l’aube, le lendemain matin, ils sortirent nécessairement, mais se cachèrent jusqu’à la pleine lumière du jour. (vv. 5872-5924.) Je ne sais pas combien de jours s’étaient écoulés depuis que mon seigneur Gawain avait disparu complètement, au point que personne à la cour ne savait rien de lui, à l’exception seulement de la jeune fille pour qui il devait combattre. Il s’était caché à trois ou quatre lieues de la cour, et lorsqu’il revint, il était si équipé que même ceux qui le connaissaient parfaitement ne purent le reconnaître à ses armes. La jeune fille, dont l’injustice envers sa sœur était évidente, le présenta à la cour devant tous, car elle comptait, avec son aide, triompher dans ce différend où elle n’avait aucun droit. Alors elle dit au roi : « Mon seigneur, le temps passe. L’heure du midi sera bientôt passée, et c’est le dernier jour. Comme vous le voyez, je suis prête à défendre ma revendication. Si ma sœur devait revenir, il ne resterait plus qu’à attendre son arrivée. Mais je peux louer Dieu de ce qu’elle ne reviendra pas. Il est évident qu’elle ne peut améliorer sa situation, et que ses peines ont été vaines. Quant à moi, j’ai été prête tout ce temps, jusqu’à ce dernier jour, à prouver que ce qui m’appartient m’appartient. J’ai prouvé mon point sans aucun combat, et maintenant je peux légitimement aller recevoir mon héritage en paix ; car je n’aurai pas à en rendre compte à ma sœur tant que je vivrai, et elle mènera une existence misérable et misérable. » Alors le roi, qui savait bien que la jeune fille était injuste et déloyale envers sa sœur, lui dit : « Ma chère, par ma parole, dans une cour royale, il faut attendre aussi longtemps que la justice du roi siège et
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Il délibère au sujet du verdict. Il n’est pas encore temps de partir, car je crois que votre sœur arrivera à temps. Avant que le roi n’ait fini de parler, il vit le chevalier au lion et la jeune fille avec lui. Ils avançaient seuls, ayant échappé au lion, qui était resté là où ils avaient passé la nuit. (Vv. 5925-5990.) Le roi vit la jeune fille qu’il reconnut sans peine ; il fut très heureux et ravi de la voir, car il était de son côté dans ce conflit, car il tenait compte de ce qui était juste. Avec joie, il s’écria vers elle dès qu’il le put : « Avancez, belle dame ! Que Dieu vous sauve ! » Lorsque l’autre sœur entendit ces paroles, elle se retourna, tremblante, et la vit avec le chevalier qu’elle avait amené pour défendre ses droits ; alors elle devint plus noire que la terre. La jeune fille, après avoir été chaleureusement accueillie par tous, se rendit auprès du roi assis. Lorsqu’elle fut devant lui, elle lui parla ainsi : « Que Dieu protège le roi et sa famille. Si mes droits dans ce différend peuvent être résolus par un champion, ce sera par ce chevalier qui m’a suivie ici. Ce chevalier franc et courtois avait beaucoup d’autres affaires à régler ailleurs ; mais il eut tant pitié de moi qu’il abandonna toutes ses autres occupations pour les miennes. Maintenant, madame, ma très chère sœur, que j’aime autant que mon propre cœur, ferait ce qui est juste et courtois si elle me laissait obtenir ce qui m’appartient de droit, afin qu’il y ait paix entre nous ; car je ne demande rien qui lui appartienne. » « Moi non plus, je ne demande rien qui t’appartienne », répondit l’autre ; « car tu n’as rien, et tu n’auras jamais rien. Tu ne pourras jamais parler assez pour gagner quoi que ce soit par tes mots. Tu peux périr de chagrin. » Alors l’autre, qui était très polie, sensée et courtoise, répondit : « Certes, je suis désolée que deux gentilshommes tels que ceux-ci se battent en notre nom à cause d’un différend si insignifiant. Mais je ne peux pas ignorer mes droits, car j’en ai un besoin urgent. Je vous serais donc très reconnaissante si vous vouliez me donner ce qui m’appartient de droit. » « Certainement », dit l’autre, « n’importe qui serait fou de prendre en considération tes exigences. Que je brûle dans un feu maléfique si je te donne quoi que ce soit pour alléger ta vie ! Les rives de la Seine se rencontreront, et l’heure du midi sera proclamée avant que je refuse de mener ce combat. » « Que Dieu et le droit, que j’ai dans cette affaire, en lesquels j’ai confiance et que j’ai toujours eus jusqu’à présent, aident celui qui, par charité et courtoisie, s’est offert à mon service, bien qu’il ne sache pas qui je suis, et bien que nous ignorions l’identité l’un de l’autre. »
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(Vv. 5991-6148.) Ainsi parlèrent-ils jusqu’à ce que leur conversation s’interrompe, puis ils firent sortir les chevaliers au milieu de la cour. Alors tout le peuple se rassembla autour d’eux, comme le font les gens lorsqu’ils souhaitent assister à des combats ou à des joutes. Mais ceux qui devaient se battre ne se reconnurent pas, bien que leurs liens fussent habituellement très affectueux. Ne s’aiment-ils donc plus maintenant ? Je vous répondrais à tous deux « oui » et « non ». Et je prouverai que chacune de ces réponses est juste. En vérité, mon seigneur Gauvain aime Yvain et le considère comme son compagnon, et Yvain le considère de la même manière, où qu’il soit. Même ici, s’il savait qui il était, il le respecterait beaucoup, et l’un d’eux donnerait sa vie pour l’autre avant de permettre qu’on lui fasse du mal. N’est-ce pas là un amour parfait et sublime ? Oui, sans aucun doute. Mais, d’un autre côté, leur haine n’est-elle pas tout aussi évidente ? Oui ; car il est certain que chacun serait ravi de briser la tête de l’autre et de le blesser au point de le humilier. Par ma parole, c’est chose merveilleuse que l’Amour et la haine mortelle puissent coexister. Dieu ! Comment deux choses si opposées peuvent-elles habiter le même lieu ? Il me semble qu’elles ne peuvent pas vivre ensemble ; car l’une ne pourrait pas demeurer avec l’autre sans provoquer du bruit et des querelles, dès que chacune connaîtrait la présence de l’autre. Mais au rez-de-chaussée, il peut y avoir plusieurs pièces : il y a des salles et des chambres à coucher. Il en va peut-être de même dans ce cas : je pense que l’Amour s’est installé dans une pièce cachée, tandis que la Haine s’est rendue sur les balcons donnant sur la grande route, car elle veut être vue. En ce moment, la Haine est en selle, et elle pousse son cheval de toutes ses forces pour devancer l’Amour, qui refuse de bouger. Ah ! Amour, que t’est-il arrivé ? Sors maintenant, et tu verras quelle armée a été rassemblée contre toi par les ennemis de tes amis. Ces ennemis, ce sont précisément ces hommes qui s’aiment d’un amour si saint, un amour qui n’est ni faux ni feint, mais précieux et sacré. Dans ce cas, l’Amour est complètement aveugle, et la Haine aussi est privée de vue. Car si l’Amour avait reconnu ces deux hommes, il aurait interdit à chacun d’attaquer l’autre ou de faire quoi que ce soit pour lui nuire. À cet égard, donc, l’Amour est aveugle, déconcerté et trompé ; car, bien qu’il les voie, il ne parvient pas à reconnaître ceux qui lui appartiennent vraiment. Et bien que la Haine ne puisse expliquer pourquoi l’un d’eux haïrait l’autre, elle tente de les pousser l’un contre l’autre de manière injuste, afin que chacun haïsse l’autre mortellement. Vous savez bien sûr qu’on ne peut pas dire qu’il aime un homme qui voudrait lui faire du mal et le voir mort. Alors comment ? Yvain souhaite-t-il…
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Tuer son ami, mon seigneur Gawain ? Oui, et ce désir est mutuel. Voudrait-il alors, mon seigneur Gawain, tuer Yvain de ses propres mains, ou faire même pire que ce que j’ai dit ? Non, pas vraiment, je le jure et je m’y oppose. On ne souhaiterait pas blesser ou nuire à l’autre, en retour de tout ce que Dieu a fait pour l’homme, ou pour tout l’empire de Rome. Mais ceci aussi est un mensonge de ma part, car il est évident que, lances levées haut, chacun est prêt à attaquer l’autre, et il n’y aura aucune retenue dans le désir de chacun de blesser l’autre dans l’intention de lui causer du mal. Dites-moi donc ! Lorsque l’un aura vaincu l’autre, de qui pourra-t-il se plaindre s’il subit le pire sort ? Car s’ils en viennent aux coups, je crains fort qu’ils poursuivent le combat jusqu’à ce que la victoire soit définitivement décidée. S’il est vaincu, Yvain aura-t-il raison de dire qu’il a été blessé et lésé par un homme qui le compte parmi ses amis, et qui ne l’a jamais mentionné que sous le nom d’ami ou de compagnon ? Ou, si par hasard Yvain venait à le blesser à son tour, ou à le vaincre d’une manière ou d’une autre, Gawain aurait-il le droit de se plaindre ? Non, car il ne saurait pas de qui c’est la faute. Ne connaissant pas l’identité de l’autre, ils se sont tous deux éloignés. À ce premier choc, leurs lances se brisent, bien qu’elles fussent solides et faites d’ébène. Ils ne prononcent pas un mot, car s’ils s’étaient arrêtés pour parler, leur rencontre aurait été différente. Dans ce cas, aucun coup n’aurait été porté avec lance ou épée ; ils se seraient embrassés et enlacés plutôt que de chercher à se nuire. Car maintenant, ils s’attaquent avec intention de blesser. L’état des épées ne s’améliore pas, ni celui des casques et des boucliers, qui sont cabossés et fendus ; les tranchants des épées sont ébréchés et émoussés. Ils s’entrechoquent violemment, non avec la pointe des épées, mais avec le plat, et ils assènent de tels coups avec les pommeaux sur les protège-nez, ainsi que sur le cou, le front et les joues, que tout est marqué de bleus et de noir là où le sang s’accumule sous la peau. Leurs hauberts sont si déchirés, et leurs boucliers si brisés en morceaux, que personne n’a pu s’en sortir sans blessures. Leur souffle est presque épuisé à force de se battre ; ils s’assènent des coups si violents que chaque hyacinte et chaque émeraude incrustés dans leurs casques est écrasé. Car ils se frappent si fort avec les pommeaux sur les casques qu’ils en sont complètement étourdis, comme s’ils voulaient se fracasser le crâne l’un l’autre. Leurs yeux brillent comme des étincelles, tandis qu’avec leurs poings carrés et robustes, leurs nerfs forts et leurs os durs, ils s’entrechoquent.
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sur la bouche tant qu’ils peuvent tenir leurs épées, qui leur sont d’une grande utilité pour assener de lourds coups.
(Vv. 6149-6228.) Après s’être efforcés longtemps, jusqu’à ce que les casques soient écrasés, les mailles des hauberts déchirées par les coups d’épée, et les boucliers fendus et fissurés, ils s’éloignèrent un peu pour laisser reposer leur pouls et reprendre leur souffle. Cependant, ils ne tardent pas à se précipiter à nouveau l’un vers l’autre avec encore plus de fureur qu’auparavant. Et tous déclarent n’avoir jamais vu deux chevaliers plus courageux. « Ce combat entre eux n’est pas une plaisanterie, mais ils y vont de tout leur sérieux. Ils ne seront jamais récompensés pour leurs mérites et leurs vertus. » Les deux amis, au milieu de leur lutte acharnée, entendirent ces paroles, ainsi que les discussions du peuple visant à réconcilier les deux sœurs ; mais ils ne réussirent pas à apaiser l’aînée. La plus jeune dit qu’elle laisserait cela au roi et ne lui désobéirait en rien. Mais l’aînée était si obstinée que même la reine Guenièvre, les chevaliers, le roi, les dames et les habitants se rangèrent du côté de la cadette, et tous conjurèrent le roi de lui donner un tiers ou un quart du territoire, malgré l’aînée, et de séparer les deux chevaliers qui avaient montré une telle bravoure, car ce serait dommage que l’un blesse l’autre ou lui ôte quelque honneur que ce soit. Le roi répondit qu’il ne prendrait aucune part à la paix, car l’aînée était si cruelle qu’elle n’en avait aucune envie. Toutes ces paroles furent entendues par les deux combattants, qui se battaient avec une telle violence que tous en furent stupéfaits ; car le combat était si équilibré qu’il était impossible de dire qui avait le dessus et qui était en infériorité. Même les deux hommes eux-mêmes, qui se battaient et gagnaient de l’honneur au prix de douleurs atroces, étaient remplis d’étonnement et restaient stupéfaits, car leur attaque était si équilibrée que chacun se demandait qui pouvait résister à son assaut avec une telle bravoure. Ils se battirent si longtemps que le jour fit place à la nuit, tandis que leurs bras devenaient fatigués et leurs corps endoloris, et que le sang chaud et bouillonnant coulait de nombreuses blessures et s’écoulait sous leurs hauberts : ils étaient dans un tel état de détresse qu’il n’était pas étonnant qu’ils désirent se reposer. Alors tous deux se retirèrent pour se reposer, chacun pensant en lui-même que, aussi longtemps qu’il avait dû attendre, il avait enfin trouvé son égal. Pendant un certain temps, ils cherchèrent ainsi le repos, sans oser reprendre le combat. Ils n’éprouvaient plus aucun désir de se battre, à cause de l’obscurité grandissante de la nuit et en raison du respect qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. Ces deux considérations les empêchaient de se battre et les incitaient à maintenir la paix. Mais avant
(Vv. 6149-6228.) Après s’être efforcés longtemps, jusqu’à ce que les casques soient écrasés, les mailles des hauberts déchirées par les coups d’épée, et les boucliers fendus et fissurés, ils s’éloignèrent un peu pour laisser reposer leur pouls et reprendre leur souffle. Cependant, ils ne tardent pas à se précipiter à nouveau l’un vers l’autre avec encore plus de fureur qu’auparavant. Et tous déclarent n’avoir jamais vu deux chevaliers plus courageux. « Ce combat entre eux n’est pas une plaisanterie, mais ils y vont de tout leur sérieux. Ils ne seront jamais récompensés pour leurs mérites et leurs vertus. » Les deux amis, au milieu de leur lutte acharnée, entendirent ces paroles, ainsi que les discussions du peuple visant à réconcilier les deux sœurs ; mais ils ne réussirent pas à apaiser l’aînée. La plus jeune dit qu’elle laisserait cela au roi et ne lui désobéirait en rien. Mais l’aînée était si obstinée que même la reine Guenièvre, les chevaliers, le roi, les dames et les habitants se rangèrent du côté de la cadette, et tous conjurèrent le roi de lui donner un tiers ou un quart du territoire, malgré l’aînée, et de séparer les deux chevaliers qui avaient montré une telle bravoure, car ce serait dommage que l’un blesse l’autre ou lui ôte quelque honneur que ce soit. Le roi répondit qu’il ne prendrait aucune part à la paix, car l’aînée était si cruelle qu’elle n’en avait aucune envie. Toutes ces paroles furent entendues par les deux combattants, qui se battaient avec une telle violence que tous en furent stupéfaits ; car le combat était si équilibré qu’il était impossible de dire qui avait le dessus et qui était en infériorité. Même les deux hommes eux-mêmes, qui se battaient et gagnaient de l’honneur au prix de douleurs atroces, étaient remplis d’étonnement et restaient stupéfaits, car leur attaque était si équilibrée que chacun se demandait qui pouvait résister à son assaut avec une telle bravoure. Ils se battirent si longtemps que le jour fit place à la nuit, tandis que leurs bras devenaient fatigués et leurs corps endoloris, et que le sang chaud et bouillonnant coulait de nombreuses blessures et s’écoulait sous leurs hauberts : ils étaient dans un tel état de détresse qu’il n’était pas étonnant qu’ils désirent se reposer. Alors tous deux se retirèrent pour se reposer, chacun pensant en lui-même que, aussi longtemps qu’il avait dû attendre, il avait enfin trouvé son égal. Pendant un certain temps, ils cherchèrent ainsi le repos, sans oser reprendre le combat. Ils n’éprouvaient plus aucun désir de se battre, à cause de l’obscurité grandissante de la nuit et en raison du respect qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. Ces deux considérations les empêchaient de se battre et les incitaient à maintenir la paix. Mais avant
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Lorsqu’ils quitteront le champ de bataille, ils découvriront l’identité l’un de l’autre, et la joie ainsi que la miséricorde s’établiront entre eux.
(Vers 6229-6526.) Mon brave et courtois seigneur Yvain fut le premier à parler. Mais son bon ami ne put le reconnaître à sa voix ; car celle-ci était grave, rauque, faible et brisée, à cause des coups qu’il avait reçus.
« Mon seigneur, dit-il, la nuit tombe ! Je pense qu’aucune faute ni reproche ne nous sera imputé si la nuit s’interpose entre nous. Mais je suis prêt à admettre, de ma part, que je ressens un grand respect et une grande admiration pour vous. Jamais de ma vie je n’ai participé à une bataille qui m’ait autant épuisé, et je n’aurais jamais imaginé rencontrer un chevalier dont je désirerais tant faire la connaissance. Vous savez très bien comment porter vos coups et en tirer parti : je n’ai jamais connu de chevalier aussi habile dans l’art de frapper. C’est contre ma volonté que j’ai reçu tous les coups que vous m’avez infligés aujourd’hui ; je suis étourdi par les coups que vous avez portés sur ma tête. »
« Par ma parole, répond mon seigneur Gawain, vous n’êtes pas si étourdi et épuisé que moi, ou même plus. Et si je vous disais la vérité simple, je pense que vous n’hésiteriez pas à l’entendre, car si j’ai eu quelque chose à vous prêter, vous me l’avez entièrement remboursé, principal et intérêts ; car vous étiez plus disposé à rembourser que moi à accepter le paiement. Quoi qu’il en soit, puisque vous souhaitez que je vous révèle mon nom, il ne vous sera pas caché : mon nom est Gawain, fils du roi Lot. »
Dès que mon seigneur Yvain entendit cela, il fut stupéfait et profondément troublé ; furieux et affligé, il jeta au sol son épée ensanglantée et son bouclier brisé, puis descendit de son cheval et s’écria : « Hélas, quelle malchance ! À cause de quelle ignorance malheureuse de ne pas nous reconnaître avons-nous engagé ce combat ! Car si j’avais su qui vous étiez, je n’aurais jamais combattu contre vous ; mais, par ma parole, je me serais rendu sans un coup. »
« Comment cela ? demanda mon seigneur Gawain. Qui êtes-vous, alors ? »
« Je suis Yvain, celui qui vous aime plus que n’importe quel autre homme au monde entier, car vous avez toujours été bon pour moi et m’avez témoigné de l’honneur dans toutes les cours. Mais je souhaite vous faire tant de réparations et vous rendre tant d’honneur dans cette affaire que je vais avouer avoir été vaincu. »
« Voulez-vous faire autant pour moi ? demanda mon doux seigneur Gawain. Certainement, je serais présomptueux d’accepter de telles réparations de votre part. Cet honneur ne sera jamais considéré comme mien, mais il appartiendra à vous, à qui je le cède. »
« Ah, beau seigneur, ne parlez pas ainsi. Ce ne pourrait jamais être. Je suis si blessé et épuisé que je ne peux… »
(Vers 6229-6526.) Mon brave et courtois seigneur Yvain fut le premier à parler. Mais son bon ami ne put le reconnaître à sa voix ; car celle-ci était grave, rauque, faible et brisée, à cause des coups qu’il avait reçus.
« Mon seigneur, dit-il, la nuit tombe ! Je pense qu’aucune faute ni reproche ne nous sera imputé si la nuit s’interpose entre nous. Mais je suis prêt à admettre, de ma part, que je ressens un grand respect et une grande admiration pour vous. Jamais de ma vie je n’ai participé à une bataille qui m’ait autant épuisé, et je n’aurais jamais imaginé rencontrer un chevalier dont je désirerais tant faire la connaissance. Vous savez très bien comment porter vos coups et en tirer parti : je n’ai jamais connu de chevalier aussi habile dans l’art de frapper. C’est contre ma volonté que j’ai reçu tous les coups que vous m’avez infligés aujourd’hui ; je suis étourdi par les coups que vous avez portés sur ma tête. »
« Par ma parole, répond mon seigneur Gawain, vous n’êtes pas si étourdi et épuisé que moi, ou même plus. Et si je vous disais la vérité simple, je pense que vous n’hésiteriez pas à l’entendre, car si j’ai eu quelque chose à vous prêter, vous me l’avez entièrement remboursé, principal et intérêts ; car vous étiez plus disposé à rembourser que moi à accepter le paiement. Quoi qu’il en soit, puisque vous souhaitez que je vous révèle mon nom, il ne vous sera pas caché : mon nom est Gawain, fils du roi Lot. »
Dès que mon seigneur Yvain entendit cela, il fut stupéfait et profondément troublé ; furieux et affligé, il jeta au sol son épée ensanglantée et son bouclier brisé, puis descendit de son cheval et s’écria : « Hélas, quelle malchance ! À cause de quelle ignorance malheureuse de ne pas nous reconnaître avons-nous engagé ce combat ! Car si j’avais su qui vous étiez, je n’aurais jamais combattu contre vous ; mais, par ma parole, je me serais rendu sans un coup. »
« Comment cela ? demanda mon seigneur Gawain. Qui êtes-vous, alors ? »
« Je suis Yvain, celui qui vous aime plus que n’importe quel autre homme au monde entier, car vous avez toujours été bon pour moi et m’avez témoigné de l’honneur dans toutes les cours. Mais je souhaite vous faire tant de réparations et vous rendre tant d’honneur dans cette affaire que je vais avouer avoir été vaincu. »
« Voulez-vous faire autant pour moi ? demanda mon doux seigneur Gawain. Certainement, je serais présomptueux d’accepter de telles réparations de votre part. Cet honneur ne sera jamais considéré comme mien, mais il appartiendra à vous, à qui je le cède. »
« Ah, beau seigneur, ne parlez pas ainsi. Ce ne pourrait jamais être. Je suis si blessé et épuisé que je ne peux… »
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« Endure encore. » « Assurément, vous n’avez aucune raison de vous inquiéter », répond son ami et compagnon ; « mais pour ma part, je suis vaincu et abattu ; je le dis non pas en compliment, car il n’y a personne au monde à qui je ne dirais pas la même chose plutôt que de subir d’autres coups. » Ayant dit cela, il descendit de son cheval, et ils passèrent leurs bras autour du cou l’un de l’autre, s’embrassant, chacun persistant à affirmer que c’était lui qui avait été vaincu. Le débat se poursuivait encore lorsque le roi et les chevaliers accoururent de tous côtés en voyant leur réconciliation ; ils étaient très curieux d’apprendre comment cela était possible, et qui étaient ces hommes qui manifestaient une telle joie. Le roi dit : « Messieurs, dites-nous maintenant qui est celui qui a si soudainement provoqué cette amitié et cette harmonie entre vous deux, après la haine et les querelles de aujourd’hui ? » Alors son neveu, monseigneur Gauvain, lui répondit ainsi : « Monseigneur, vous serez informé du malheur et du hasard qui ont causé notre conflit. Puisque vous avez attendu pour entendre et connaître la cause, il est juste de vous révéler la vérité. Moi, Gauvain, votre neveu, je n’ai reconnu ce compagnon mien, monseigneur Yvain, que lorsque, par bonheur, par la volonté de Dieu, il m’a demandé mon nom. Après que chacun eut révélé son nom à l’autre, nous nous sommes reconnus, mais seulement après nous être battus. Notre lutte a déjà duré longtemps ; et si nous avions continué à nous battre un peu plus longtemps, cela aurait mal tourné pour moi, car, par ma tête, il m’aurait tué, à cause de son habileté et de la cause funeste de celle qui m’a choisi comme champion. Mais je préfère être vaincu plutôt que tué par un ami au combat. » Alors le sang de monseigneur Yvain bouillonna, et il lui répondit : « Beau et cher seigneur, que Dieu m’aide, vous n’avez pas le droit de dire une telle chose. Laissez monseigneur, le roi, savoir bien que c’est certainement moi qui ai été vaincu et abattu dans ce combat ! » « C’est moi », « Non, c’est moi. » Ainsi chacun criait, et tous deux étaient si honnêtes et courtois qu’ils laissaient la victoire et la couronne être le prix de l’autre, sans que l’un ou l’autre ne veuille les accepter. Chacun s’efforçait donc de convaincre le roi et tout le peuple qu’il avait été vaincu et renversé. Mais après les avoir écoutés un moment, le roi mit fin au différend. Il était très satisfait de ce qu’il entendait et de les voir dans les bras l’un de l’autre, bien qu’ils se soient blessés mutuellement en plusieurs endroits. « Messieurs », dit-il, « il y a une profonde affection entre vous deux. Vous en donnez une preuve claire en insistant chacun que c’est lui qui a été vaincu. Laissez maintenant tout cela à moi ! Car je pense pouvoir arranger les choses de manière à ce que cela serve votre honneur, et
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« Tout le monde donnera son consentement. » Alors ils lui promirent tous deux qu’ils exécuteraient sa volonté en tout point. Le roi dit qu’il trancherait le différend de manière équitable et loyale. « Où est la jeune fille », demanda-t-il, « celle qui a chassé sa sœur de ses terres et l’a privée de son héritage par la force et avec cruauté ? » « Mon seigneur », répondit-elle, « voici que je suis là. » « Êtes-vous là ? Alors approchez-vous de moi ! J’ai vu clairement il y a quelque temps que vous la priviez de son héritage. Mais son droit ne sera plus nié ; car vous-même m’avez avoué la vérité. Vous devez maintenant lui restituer sa part. » « Sire », dit-elle, « si j’ai prononcé des paroles folles et irréfléchies, vous ne devriez pas insister. Par Dieu, sire, soyez indulgent envers moi ! Vous êtes un roi, et vous devriez vous garder du mal et de l’erreur. » Le roi répliqua : « C’est précisément pour cela que je souhaite rendre à votre sœur ses droits ; car je n’ai jamais défendu ce qui est injuste. Et vous avez certainement entendu comment votre chevalier et le sien ont confié l’affaire à mes mains. Je ne dirai pas ce qui vous plairait entièrement ; car votre injustice est bien connue. Dans leur désir d’honorer l’autre, chacun prétend avoir été vaincu. Mais il n’y a plus lieu de retarder : puisque l’affaire m’a été confiée, soit vous ferez en tout ce que je dis, sans résistance, soit j’annoncerai que mon neveu a été vaincu au combat. Ce serait la pire chose qui puisse arriver à votre cause, et je serais désolé de faire une telle déclaration. » En réalité, il n’aurait jamais dit cela pour rien ; mais il parla ainsi pour voir s’il pouvait la effrayer au point de restituer l’héritage à sa sœur ; car il voyait clairement qu’elle ne céderait jamais rien à sa sœur pour ses paroles, à moins d’être influencée par la force ou la peur. Dans la crainte et l’inquiétude, elle lui répondit : « Beau seigneur, je dois maintenant respecter votre volonté, bien que mon cœur soit très réticent à céder. Pourtant, aussi difficile que ce soit pour moi, je le ferai, et ma sœur aura ce qui lui revient. Je vous donne votre personne même en gage de sa part dans mon héritage, afin qu’elle en ait une plus grande assurance. » « Donnez-la-lui donc immédiatement », répliqua le roi ; « qu’elle la reçoive de vos mains, et qu’elle vous jure fidélité ! Aimez-la comme votre vassale, et qu’elle vous aime comme sa souveraine et comme sa sœur. » Ainsi le roi régla l’affaire jusqu’à ce que la jeune fille prenne possession de ses terres, et elle le remercia pour cela. Puis le roi demanda au vaillant et courageux chevalier qui était son neveu de se laisser désarmer ; et il pria monseigneur Yvain de déposer également ses armes, car elles n’étaient plus nécessaires pour l’instant. Alors les deux vassaux déposèrent leurs armes et se séparèrent sur un pied d’égalité. Et tandis qu’ils enlevaient leur armure, ils virent le lion venir en courant à la recherche de son
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maître. Dès qu’il le voit, il commence à montrer sa joie. Alors on aurait vu les gens s’écarter, et le plus audacieux d’entre eux prenait la fuite. Mon seigneur Yvain s’écrie : « Arrêtez-vous tous ! Pourquoi fuyez-vous ? Personne ne vous poursuit. N’ayez pas peur que ce lion là-bas vous fasse du mal. Croyez-moi, je vous en prie, quand je dis qu’il est à moi, et que je suis à lui, et que nous sommes tous deux compagnons. » Alors tous ceux qui avaient entendu parler des aventures du lion et de son compagnon surent avec certitude que c’était bien l’homme qui avait tué le méchant géant. Et mon seigneur Gawain lui dit : « Seigneur compagnon, que Dieu m’aide, vous m’avez couvert de honte aujourd’hui. Je ne méritais pas le service que vous m’avez rendu en tuant le géant pour sauver mes neveux et ma nièce. Je pensais à vous depuis quelque temps, et j’étais troublé car on disait que nous étions connus comme amis aimants. J’ai certainement beaucoup réfléchi à cette affaire : mais je n’ai pas pu découvrir la vérité, et je n’avais jamais entendu parler d’un chevalier que j’aurais connu dans quelque pays que ce soit où j’étais allé, qui fût appelé “Le Chevalier au Lion”. » Tandis qu’ils bavardaient ainsi, ils ôtèrent leur armure, et le lion vint, sans hésiter, jusqu’au lieu où se tenait son maître, montrant une telle joie qu’une bête muette pouvait en éprouver. Alors les deux chevaliers durent être transportés dans une chambre de malades et une infirmerie, car ils avaient besoin d’un médecin et de remèdes pour soigner leurs blessures. Le roi Arthur, qui les aimait beaucoup, les fit amener tous deux devant lui et fit venir un chirurgien dont les connaissances en chirurgie étaient suprêmes. Il exerça son art pour les guérir, jusqu’à ce qu’il eût cicatrisé leurs blessures aussi bien et aussi rapidement que possible. Lorsqu’il les eut tous deux guéris, mon seigneur Yvain, dont le cœur était entièrement voué à l’amour, comprit clairement qu’il ne pourrait pas vivre, mais qu’il mourrait finalement à moins que sa dame ne eût pitié de lui ; car il mourait d’amour pour elle ; alors il pensa qu’il partirait seul de la cour, et irait se battre à la source qui lui appartenait, où il provoquerait une telle tempête de vent et de pluie qu’elle serait contrainte de faire la paix avec lui ; sinon, les troubles de la source, ainsi que la pluie et le vent, ne prendraient jamais fin. (Vv. 6527-6658.) Dès que mon seigneur Yvain sentit qu’il était guéri et redevenu valide, il partit sans que personne ne le sache. Mais il emmenait avec lui son lion, qui ne souhaita jamais, de toute sa vie, le quitter. Ils voyageèrent jusqu’à ce qu’ils voient la source et fassent tomber la pluie. Ne pensez pas que ce soit un mensonge de ma part lorsque je vous dis que les troubles furent si violents que personne ne pouvait en décrire ne serait-ce que la dixième partie : car il semblait que toute la forêt allait certainement être engloutie. La dame craignait pour sa ville, de peur qu’elle ne s’effondre également ; le
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Les murs vacillent, et la tour tremble au point d’être sur le point de s’effondrer. Le Turc le plus courageux préférerait être prisonnier en Perse plutôt que d’être enfermé à l’intérieur de ces murs. Les gens sont tellement saisis de terreur qu’ils maudissent tous leurs ancêtres, disant : « Maudit soit celui qui a construit la première maison dans ce quartier, et tous ceux qui ont bâti cette ville ! Car dans le vaste monde, ils n’auraient pas pu trouver un endroit aussi abominable, car un seul homme peut ici venir nous attaquer, nous tourmenter et nous harceler. » « Vous devez consulter quelqu’un à ce sujet, ma dame », dit Lunete ; « vous ne trouverez personne pour vous aider en ce moment de détresse, à moins que vous ne cherchiez quelqu’un loin d’ici. À l’avenir, nous ne serons jamais en sécurité dans cette ville, ni n’oserons sortir des murs et du portail. Vous savez très bien que, même si quelqu’un rassemblait tous vos chevaliers pour cette cause, les meilleurs d’entre eux n’oseraient pas se porter volontaires. Si c’est vrai que vous n’avez personne pour défendre votre source, vous paraîtrez ridicule et humiliée. Ce serait vraiment un grand honneur pour vous si celui qui vous a attaquée s’en allait sans combattre ! Vous êtes certainement dans une situation difficile si vous ne trouvez pas un autre plan pour vous sauver. » La dame répond : « Toi, qui es si sage, dis-moi quel plan je peux élaborer, et j’ suivrai ton conseil. » « En vérité, ma dame, si j’avais un plan, je vous le proposerais volontiers. Mais vous avez besoin d’un conseiller encore plus sage. Je n’oserai donc certainement pas m’immiscer, et avec les autres, je supporterai la pluie et le vent jusqu’à ce que, si Dieu le veut, j’aperçoive ici, à votre cour, un homme digne qui assumera la responsabilité et le fardeau du combat ; mais je ne crois pas que cela arrivera aujourd’hui, et nous n’avons pas encore vu le pire de vos besoins urgents. » Alors la dame répond aussitôt : « Demoiselle, parle maintenant d’autre chose ! Ne parle plus des gens de ma maison ; car je n’ai plus aucune espérance que la source et son rebord de marbre soient un jour défendus par l’un d’eux. Mais, si Dieu le veut, écoutons maintenant ton avis et ton plan ; car on dit toujours que, en temps de détresse, on peut éprouver ses amis. » « Ma dame, s’il y a quelqu’un qui pense pouvoir trouver celui qui a tué le géant et vaincu les trois chevaliers, il ferait bien d’aller le chercher. Mais tant qu’il encourra l’inimitié, la colère et le mécontentement de sa dame, je pense qu’il n’y a sous le ciel aucun homme ou femme qu’il suivrait, avant d’avoir reçu la promesse solennelle que tout sera fait pour apaiser l’hostilité que sa dame ressent envers lui, hostilité si grande qu’il meurt de chagrin et d’anxiété. » Et la dame dit : « Avant que tu ne te lances dans cette quête, je suis prête à te promettre sur mon honneur et à jurer que, s’il le veut… »
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« Revenez à moi, je ferai ouvertement et franchement tout ce qui est en mon pouvoir pour apporter la paix à son esprit. » Alors Lunete lui répond : « Dame, ne craignez pas de ne pas pouvoir facilement obtenir sa réconciliation, puisque c’est votre désir ; mais, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’exigerai votre serment avant de commencer. » « Je n’ai aucun objection », dit la dame. Avec une délicatesse extrême, Lunete obtint aussitôt pour elle un reliquaire très précieux, et la dame se jeta à genoux. Ainsi, Lunete accepta très courtoisement son serment. En administrant le serment, elle n’oublia rien qui pût être utile d’y ajouter. « Dame, » dit-elle, « levez maintenant la main ! Je ne veux pas que, après-demain, vous m’imputiez quelque reproche ; car vous ne faites rien pour moi, mais vous agissez pour votre propre bien. Si vous le voulez bien, jurez que vous ferez tout votre possible pour le Chevalier au Lion, afin qu’il retrouve l’amour de sa dame autant qu’il l’a jamais possédé. » La dame leva alors sa main droite et dit : « Je jure tout ce que vous avez dit ; que Dieu et ses saints saints m’aident, afin que mon cœur ne cesse jamais de faire tout ce qui est en mon pouvoir. Si j’en ai la force et la capacité, je lui rendrai l’amour et la faveur dont il jouissait autrefois avec sa dame. » (Vv. 6659-6716.) Lunete avait maintenant bien accompli sa tâche ; rien ne lui avait été aussi cher que l’objectif qu’elle venait d’atteindre. On lui avait déjà procuré un poney au pas lent. Avec joie et d’humeur heureuse, Lunete monta et partit, jusqu’à ce qu’elle trouve sous le pin celui qu’elle ne s’attendait pas à trouver si près. En effet, elle pensait devoir chercher loin avant de le découvrir. Dès qu’elle le vit, elle le reconnut à cause du lion ; s’approchant rapidement de lui, elle mit pied à terre sur le sol ferme. Et mon seigneur Yvain la reconnut dès qu’il la vit, et la salua, tandis qu’elle le saluait en ces termes : « Seigneur, je suis très heureuse de vous trouver si près. » Mon seigneur Yvain répondit : « Comment se fait-il ? Cherchiez-vous donc moi ? » « Oui, seigneur, et de toute ma vie je n’ai jamais été aussi heureuse, car j’ai fait promettre à ma maîtresse, à condition qu’elle ne revienne pas sur sa parole, qu’elle sera à nouveau votre dame comme autrefois, et que vous serez son seigneur ; cette vérité, j’ose la dire. » Mon seigneur Yvain fut grandement ému par cette nouvelle, qu’il n’avait jamais espéré entendre à nouveau. Il ne pouvait exprimer suffisamment sa gratitude envers celle qui avait accompli cela pour lui. Il embrassa ses yeux, puis son visage, en disant : « Certainement, ma chère amie, je ne pourrai jamais vous rendre la pareille pour ce service. J’ai peur que ma capacité et le temps ne me manquent pour vous rendre l’honneur et le service qui vous sont dus. » « Seigneur, » répondit-elle,
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N’ayez aucune inquiétude, et ne laissez pas cette pensée vous troubler ! Car vous aurez abondance de force et de temps pour me montrer, à moi et aux autres, votre bonne volonté. Si j’ai payé cette dette que je devais, je n’ai droit qu’à autant de gratitude que celui qui emprunte les biens d’autrui puis remplit son obligation. Même maintenant, je ne crois pas avoir payé la dette que je vous devais. « En vérité, vous l’avez fait, Dieu en est témoin, plus de cinq cent mille fois. Maintenant, quand vous serez prêt, partons. Mais lui avez-vous dit qui je suis ? » « Non, je ne l’ai pas fait, je vous le jure. Elle ne vous connaît que sous le nom de “Le Chevalier au Lion”. »
(V. 6717-6758.) En conversant ainsi, ils avancèrent, avec le lion qui les suivait, jusqu’à ce que tous trois arrivent en ville. Ils ne dirent pas un mot à aucun homme ou femme là-bas, jusqu’à ce qu’ils parviennent où se trouvait la dame. La dame fut très heureuse dès qu’elle apprit que la jeune fille approchait, qu’elle amenait avec elle le lion et le chevalier, qu’elle désirait ardemment rencontrer, connaître et voir. Entièrement blotti dans ses bras, mon seigneur Yvain tomba à ses pieds sur les genoux, tandis que Lunete, qui se tenait près d’elle, lui dit : « Levez-le, dame, et mettez tout votre effort, toute votre force et toute votre habileté à obtenir pour lui cette paix et ce pardon que personne au monde, à part vous, ne peut lui assurer. » Alors la dame lui ordonna de se relever et dit : « Qu’il dispose de tout mon pouvoir ! Je serai très heureuse, si c’est possible, de réaliser son souhait et son désir. » « Assurément, ma dame, » répondit Lunete, « je ne le dirais pas s’il n’était pas vrai. Mais tout cela est encore plus possible pour vous que je ne l’ai dit : mais maintenant je vous dirai toute la vérité, et vous verrez : vous n’avez jamais eu et vous n’aurez jamais un tel bon ami que ce gentilhomme. Dieu, dont c’est la volonté qu’il y ait une paix et un amour sans fin entre vous et lui, m’a fait le trouver aujourd’hui si proche. Pour vérifier la vérité de cela, j’ai seulement une chose à dire : dame, abandonnez la rancune que vous lui portez ! Car il n’a d’autre maîtresse que vous. C’est votre mari, mon seigneur Yvain. »
(V. 6759-6776.) La dame, tremblante en entendant ces paroles, répondit : « Dieu me sauve ! Vous m’avez bien prise dans un piège ! Vous allez me faire aimer, contre ma volonté, un homme qui ne m’aime ni ne m’estime. C’est là une belle prouesse, et une charmante façon de me servir ! Je préférerais endurer les vents et les tempêtes toute ma vie : Et s’il n’était pas honteux et vil de rompre sa parole, il ne ferait jamais la paix ni ne se réconcilierait avec moi. Cette intention aurait toujours rôdé en moi, comme un feu qui couve… »
(V. 6717-6758.) En conversant ainsi, ils avancèrent, avec le lion qui les suivait, jusqu’à ce que tous trois arrivent en ville. Ils ne dirent pas un mot à aucun homme ou femme là-bas, jusqu’à ce qu’ils parviennent où se trouvait la dame. La dame fut très heureuse dès qu’elle apprit que la jeune fille approchait, qu’elle amenait avec elle le lion et le chevalier, qu’elle désirait ardemment rencontrer, connaître et voir. Entièrement blotti dans ses bras, mon seigneur Yvain tomba à ses pieds sur les genoux, tandis que Lunete, qui se tenait près d’elle, lui dit : « Levez-le, dame, et mettez tout votre effort, toute votre force et toute votre habileté à obtenir pour lui cette paix et ce pardon que personne au monde, à part vous, ne peut lui assurer. » Alors la dame lui ordonna de se relever et dit : « Qu’il dispose de tout mon pouvoir ! Je serai très heureuse, si c’est possible, de réaliser son souhait et son désir. » « Assurément, ma dame, » répondit Lunete, « je ne le dirais pas s’il n’était pas vrai. Mais tout cela est encore plus possible pour vous que je ne l’ai dit : mais maintenant je vous dirai toute la vérité, et vous verrez : vous n’avez jamais eu et vous n’aurez jamais un tel bon ami que ce gentilhomme. Dieu, dont c’est la volonté qu’il y ait une paix et un amour sans fin entre vous et lui, m’a fait le trouver aujourd’hui si proche. Pour vérifier la vérité de cela, j’ai seulement une chose à dire : dame, abandonnez la rancune que vous lui portez ! Car il n’a d’autre maîtresse que vous. C’est votre mari, mon seigneur Yvain. »
(V. 6759-6776.) La dame, tremblante en entendant ces paroles, répondit : « Dieu me sauve ! Vous m’avez bien prise dans un piège ! Vous allez me faire aimer, contre ma volonté, un homme qui ne m’aime ni ne m’estime. C’est là une belle prouesse, et une charmante façon de me servir ! Je préférerais endurer les vents et les tempêtes toute ma vie : Et s’il n’était pas honteux et vil de rompre sa parole, il ne ferait jamais la paix ni ne se réconcilierait avec moi. Cette intention aurait toujours rôdé en moi, comme un feu qui couve… »
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les cendres ; mais je ne souhaite pas le renouveler maintenant, ni ne veux m’y référer, puisque je dois être réconcilié avec lui. » (v. 6777-6798.) Mon seigneur Yvain entend et comprend que sa cause progresse bien, et qu’il sera paisiblement réconcilié avec elle. Alors il dit : « Dame, il faut avoir pitié d’un pécheur. J’ai dû payer, et cher payer, pour mon acte insensé. C’était la folie qui m’a fait m’éloigner, et j’admets maintenant ma culpabilité et mon péché. J’ai été vraiment audacieux en osant me présenter devant vous ; mais si vous daignez me garder maintenant, je ne vous causerai plus jamais de tort. » Elle répondit : « Je consens assurément à cela ; car si je ne faisais tout ce qui est en mon pouvoir pour établir la paix entre vous et moi, je serais coupable de parjure. Ainsi, si vous le voulez bien, j’accède à votre demande. » « Dame, » dit-il, « autant que Dieu, dans cette vie mortelle, ne pouvait me rendre la félicité autrement, que l’Esprit Saint me bénisse cinq cents fois ! » (v. 6799-6813.) Maintenant mon seigneur Yvain est réconcilié, et vous pouvez croire que, malgré les épreuves qu’il a endurées, il n’a jamais été aussi heureux pour quoi que ce soit. Tout s’est finalement bien terminé ; car il est aimé et chéri par sa dame, et elle par lui. Ses soucis ne sont plus dans son esprit ; car il oublie tous ces tracas dans la joie qu’il éprouve avec sa précieuse épouse. Et Lunete, de son côté, est aussi heureuse : tous ses désirs sont satisfaits dès qu’elle a réussi à établir une paix durable entre mon courtois seigneur Yvain et sa bien-aimée si chère et si élégante. (v. 6814-6818.) Ainsi Chrétien termine son roman du Chevalier au Lion ; car je n’en ai jamais entendu parler davantage, et vous n’en entendrez jamais plus de détails, à moins que quelqu’un ne souhaite y ajouter des mensonges.
——Notes de bas de page : Yvain
Les notes de bas de page fournies par le professeur Foerster sont indiquées par « (F.) » ; toutes les autres notes de bas de page sont fournies par W.W. Comfort.
31 (retour)
[« Cette fête, qui coûte tant,
Que l’on doit célébrer à Pâques. »]
Cette rime se rencontre fréquemment dans les poèmes narratifs médiévaux. (F.)]
32 (retour)
[La dégénérescence contemporaine des amants et de l’art d’aimer est un thème favori des poètes médiévaux.]
——Notes de bas de page : Yvain
Les notes de bas de page fournies par le professeur Foerster sont indiquées par « (F.) » ; toutes les autres notes de bas de page sont fournies par W.W. Comfort.
31 (retour)
[« Cette fête, qui coûte tant,
Que l’on doit célébrer à Pâques. »]
Cette rime se rencontre fréquemment dans les poèmes narratifs médiévaux. (F.)]
32 (retour)
[La dégénérescence contemporaine des amants et de l’art d’aimer est un thème favori des poètes médiévaux.]
Page 291
33 (retour)
[Voir le « Roman de la Rose », 9661, pour le fossé à fumier puant.
(F.)]
34 (retour)
La forêt de Broceliande se trouve en Bretagne, et c’est là que Chrétien place la merveilleuse source de Barenton, dont nous lirons plus loin. Dans sa version, le poète oublie que la mer sépare la cour de Carduel de la forêt de Broceliande. Ses lecteurs, cependant, ont probablement ignoré cette « erreur ». Le passage le plus célèbre concernant cette forêt et sa source se trouve chez Wace, dans « Le Roman de Rou et des dues de Normandie », vers 6395-6420, 2 volumes (Heilbronn, 1877-79). Voir également la note informative de W.L. Holland, « Chrétien von Troies », p. 152 sq. (Tübingen, 1854).]
35 (retour)
Ce portrait grotesque du « vilain » est parfaitement conventionnel dans la poésie aristocratique, et il est également appliqué à certains Sarrasins dans les poèmes épiques. Voir W.W. Comfort dans « Pub. of the Modern Language Association of America », XXI, 494 sq., ainsi que dans « The Dublin Review », juillet 1911.]
36 (retour)
Pour la description de la fontaine magique, voir W.A. Nitze, « The Fountain Defended » dans « Modern Philology », VII, 145-164 ; G.L. Hamilton, « Storm-making Springs », etc., dans « Romantic Review », II, 355-375 ; A.F. Grimme dans « Germania », XXXIII, 38 ; O.M. Johnston dans « Transactions and Proceedings of the American Philological Association », XXXIII, p. LXXXIII sq.]
37 (retour)
Eugen Kolbing, « Christian von Troyes, Yvain und die Brandanuslegende » dans « Ztsch. für vergleichende Literaturgeschichte » (Neue Folge, XI, Brand, 1897), p. 442-448, a souligné d’autres allusions frappantes dans la version latine de la « Navigatio S. Brandani » (éd. Wahlund, Uppsala, 1900) ainsi que dans d’autres légendes celtiques, où l’on trouve des arbres peuplés d’oiseaux chantants, dans lesquels sont incorporées les âmes des bienheureux. Une référence plus générale aux arbres animés par les âmes des morts se trouve chez J.G. Frazer, « The Golden Bough » (2e éd., 1900), vol. I, p. 178 sq.]
38 (retour)
Voir A. Tobler dans « Ztsch. für romanische Philologie », IV, 80-85, qui donne de nombreux autres exemples de vantardises après les repas. Voir la note suivante.]
39 (retour)
Noradin est le sultan Nureddin Mahmud (règne de 1146 à 1173), contemporain du poète ; Forre est un roi sarrasin légendaire de Naples, mentionné dans les poèmes épiques (voir E. Langlois, « Table des noms propres de toute nature compris dans les chansons de geste », Paris, 1904 ; Albert Counson,
[Voir le « Roman de la Rose », 9661, pour le fossé à fumier puant.
(F.)]
34 (retour)
La forêt de Broceliande se trouve en Bretagne, et c’est là que Chrétien place la merveilleuse source de Barenton, dont nous lirons plus loin. Dans sa version, le poète oublie que la mer sépare la cour de Carduel de la forêt de Broceliande. Ses lecteurs, cependant, ont probablement ignoré cette « erreur ». Le passage le plus célèbre concernant cette forêt et sa source se trouve chez Wace, dans « Le Roman de Rou et des dues de Normandie », vers 6395-6420, 2 volumes (Heilbronn, 1877-79). Voir également la note informative de W.L. Holland, « Chrétien von Troies », p. 152 sq. (Tübingen, 1854).]
35 (retour)
Ce portrait grotesque du « vilain » est parfaitement conventionnel dans la poésie aristocratique, et il est également appliqué à certains Sarrasins dans les poèmes épiques. Voir W.W. Comfort dans « Pub. of the Modern Language Association of America », XXI, 494 sq., ainsi que dans « The Dublin Review », juillet 1911.]
36 (retour)
Pour la description de la fontaine magique, voir W.A. Nitze, « The Fountain Defended » dans « Modern Philology », VII, 145-164 ; G.L. Hamilton, « Storm-making Springs », etc., dans « Romantic Review », II, 355-375 ; A.F. Grimme dans « Germania », XXXIII, 38 ; O.M. Johnston dans « Transactions and Proceedings of the American Philological Association », XXXIII, p. LXXXIII sq.]
37 (retour)
Eugen Kolbing, « Christian von Troyes, Yvain und die Brandanuslegende » dans « Ztsch. für vergleichende Literaturgeschichte » (Neue Folge, XI, Brand, 1897), p. 442-448, a souligné d’autres allusions frappantes dans la version latine de la « Navigatio S. Brandani » (éd. Wahlund, Uppsala, 1900) ainsi que dans d’autres légendes celtiques, où l’on trouve des arbres peuplés d’oiseaux chantants, dans lesquels sont incorporées les âmes des bienheureux. Une référence plus générale aux arbres animés par les âmes des morts se trouve chez J.G. Frazer, « The Golden Bough » (2e éd., 1900), vol. I, p. 178 sq.]
38 (retour)
Voir A. Tobler dans « Ztsch. für romanische Philologie », IV, 80-85, qui donne de nombreux autres exemples de vantardises après les repas. Voir la note suivante.]
39 (retour)
Noradin est le sultan Nureddin Mahmud (règne de 1146 à 1173), contemporain du poète ; Forre est un roi sarrasin légendaire de Naples, mentionné dans les poèmes épiques (voir E. Langlois, « Table des noms propres de toute nature compris dans les chansons de geste », Paris, 1904 ; Albert Counson,
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« Noms épiques qui entrent dans le vocabulaire courant » dans « Romanische Forschungen », XXIII, p. 401-413). Ces noms sont mentionnés ici en relation avec les exploits héroïques dont les chevaliers chrétiens, alors qu’ils sont en état d’ébriété, peuvent se vanter de les accomplir (F.). Cette pratique de vantardise était qualifiée de « gabs » (= en anglais « gab ») ; un bon exemple en se trouve dans « Le Voyage de Charlemagne à Jérusalem » (éd. Koschwitz), v. 447 et suivants.]
310 (retour)
[Il est évident dans ce passage que la version de Chrétien n’est pas claire ; le lecteur ne peut pas savoir dans quel genre d’appartement Yvain est caché. Le passage est cependant parfaitement clair dans la version galloise « Owein », comme l’a montré A.C.L. Brown dans « Romanic Review », III, p. 143-172, « On the Independent Character of the Welsh ‘Owain’ », où il argue de manière convaincante en faveur d’une version originale antérieure tant à la version française existante qu’aux versions galloises.]
311 (retour)
[La surprise et la peur de la jeune fille en voyant Yvain, qui ont déconcerté le professeur Foerster, sont expliquées de manière satisfaisante par J. Acher dans « Ztsch. für französische Sprache und Literatur », XXXV, p. 150.]
312 (retour)
[Pour les anneaux magiques, cf. A. Hertel, « Verzauberte Orte » etc. (Hanovre, 1908) ; D.B. Easter, « The Magic Elements in the Romans d’aventure and the Romans bretons » (Baltimore, 1906).]
313 (retour)
[Beaucoup a été écrit sur la croyance répandue selon laquelle les blessures d’une personne décédée saigneraient à nouveau en présence de son meurtrier. Le passage de notre texte est intéressant car il constitue la plus ancienne référence littéraire à cette croyance. D’autres exemples se trouvent chez Shakespeare (« King Richard III », Acte I, Scène 2), Cervantes (« Don Quichotte »), Scott (« Ballads ») et Schiller (« Braut von Messina »). Surtout aux XVe et XVIe siècles, le saignement des morts devint en Italie, en Allemagne, en France et en Espagne une preuve absolue ou contributive de culpabilité aux yeux de la loi. Le suspect pouvait être soumis à cette épreuve dans le cadre de la méthode inquisitoriale visant à déterminer sa culpabilité. Pour des théories sur l’origine de cette croyance et son utilisation dans les procès judiciaires, ainsi que pour une bibliographie plus complète, cf. Karl Lehmann dans « Germanistische Abhandlungen für Konrad von Maurer » (Göttingen, 1893), p. 21-45 ; C.V. Christensen, « Baareproven » (Copenhague, 1900).]
314 (retour)
[W.L. Holland, dans sa note sur ce passage, rappelle « Jungfrau von Orleans » de Schiller, Acte III, Scène 7, ainsi que la première partie de « King Henry IV » de Shakespeare, Acte V, Scène 4 :]
310 (retour)
[Il est évident dans ce passage que la version de Chrétien n’est pas claire ; le lecteur ne peut pas savoir dans quel genre d’appartement Yvain est caché. Le passage est cependant parfaitement clair dans la version galloise « Owein », comme l’a montré A.C.L. Brown dans « Romanic Review », III, p. 143-172, « On the Independent Character of the Welsh ‘Owain’ », où il argue de manière convaincante en faveur d’une version originale antérieure tant à la version française existante qu’aux versions galloises.]
311 (retour)
[La surprise et la peur de la jeune fille en voyant Yvain, qui ont déconcerté le professeur Foerster, sont expliquées de manière satisfaisante par J. Acher dans « Ztsch. für französische Sprache und Literatur », XXXV, p. 150.]
312 (retour)
[Pour les anneaux magiques, cf. A. Hertel, « Verzauberte Orte » etc. (Hanovre, 1908) ; D.B. Easter, « The Magic Elements in the Romans d’aventure and the Romans bretons » (Baltimore, 1906).]
313 (retour)
[Beaucoup a été écrit sur la croyance répandue selon laquelle les blessures d’une personne décédée saigneraient à nouveau en présence de son meurtrier. Le passage de notre texte est intéressant car il constitue la plus ancienne référence littéraire à cette croyance. D’autres exemples se trouvent chez Shakespeare (« King Richard III », Acte I, Scène 2), Cervantes (« Don Quichotte »), Scott (« Ballads ») et Schiller (« Braut von Messina »). Surtout aux XVe et XVIe siècles, le saignement des morts devint en Italie, en Allemagne, en France et en Espagne une preuve absolue ou contributive de culpabilité aux yeux de la loi. Le suspect pouvait être soumis à cette épreuve dans le cadre de la méthode inquisitoriale visant à déterminer sa culpabilité. Pour des théories sur l’origine de cette croyance et son utilisation dans les procès judiciaires, ainsi que pour une bibliographie plus complète, cf. Karl Lehmann dans « Germanistische Abhandlungen für Konrad von Maurer » (Göttingen, 1893), p. 21-45 ; C.V. Christensen, « Baareproven » (Copenhague, 1900).]
314 (retour)
[W.L. Holland, dans sa note sur ce passage, rappelle « Jungfrau von Orleans » de Schiller, Acte III, Scène 7, ainsi que la première partie de « King Henry IV » de Shakespeare, Acte V, Scène 4 :]
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« Lorsque ce corps contenait encore un esprit,
Un royaume lui semblait bien trop étroit ;
Mais maintenant, deux pas sur la terre la plus vile
Sont un espace suffisant. »]
Un royaume lui semblait bien trop étroit ;
Mais maintenant, deux pas sur la terre la plus vile
Sont un espace suffisant. »]
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La nuit dans une forêt se trouve dans « Berte aus grans pies », d’Adenet le Roi (XIIIe siècle).]
325 (retour)
[Le lion est oublié pour l’instant, mais réapparaîtra au v. 5446. (F.)]
326 (retour)
[Tout ce passage appartient à la catégorie des mythes répandus qui racontent un tribut de jeunes ou de vierges payé à un monstre cruel, dont un héros parvient finalement à obtenir la libération. On en trouve des exemples dans les aventures de Thésée et de Tristan.]
327 (retour)
[Le tableau monétaire du vieux français était le suivant : 10 as = 1 denier ; 12 deniers = 1 sol ; 20 sous = 1 livre]
328 (retour)
[Il semble que ce soit la prérogative du poète, à toutes les époques de l’histoire sociale, de déplorer la dégénérescence de l’amour véritable dans sa propre génération.]
329 (retour)
[Les manches des chemises étaient amovibles et étaient recousues lorsqu’on en mettait une propre. (F.)]
330 (retour)
[C’était un axiome de la société féodale, et apparaît plus fréquemment dans la littérature féodale que toute autre description des relations sociales médiévales.]
325 (retour)
[Le lion est oublié pour l’instant, mais réapparaîtra au v. 5446. (F.)]
326 (retour)
[Tout ce passage appartient à la catégorie des mythes répandus qui racontent un tribut de jeunes ou de vierges payé à un monstre cruel, dont un héros parvient finalement à obtenir la libération. On en trouve des exemples dans les aventures de Thésée et de Tristan.]
327 (retour)
[Le tableau monétaire du vieux français était le suivant : 10 as = 1 denier ; 12 deniers = 1 sol ; 20 sous = 1 livre]
328 (retour)
[Il semble que ce soit la prérogative du poète, à toutes les époques de l’histoire sociale, de déplorer la dégénérescence de l’amour véritable dans sa propre génération.]
329 (retour)
[Les manches des chemises étaient amovibles et étaient recousues lorsqu’on en mettait une propre. (F.)]
330 (retour)
[C’était un axiome de la société féodale, et apparaît plus fréquemment dans la littérature féodale que toute autre description des relations sociales médiévales.]
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LANCELOT
ou, Le Chevalier du chariot
(V. 1-30.) Puisque ma dame de Champagne souhaite que j’entreprenne d’écrire un roman, 41 je le ferai avec grand plaisir, étant si dévoué à son service que je ferais n’importe quoi pour elle, sans aucune intention de flatterie. Mais si l’on voulait y introduire de la flatterie, on pourrait dire, et j’y souscrirais, que cette dame surpasse toutes les autres qui sont en vie, tout comme le vent du sud qui souffle en mai ou en avril est plus agréable que n’importe quel autre vent. Mais, par ma parole, je ne suis pas du genre à vouloir flatter ma dame. Je dirai simplement : « La comtesse vaut autant de reines que une pierre précieuse vaut de perles et de sardons. » Non, je ne ferai aucune comparaison, et pourtant c’est vrai malgré moi ; je dirai cependant que son ordre joue un rôle plus important dans ce travail que toute réflexion ou effort que je pourrais y consacrer. C’est ici que Chrétien commence son livre sur le Chevalier du chariot. Le matériau et le traitement du texte lui sont fournis par la comtesse, et il tente simplement de mettre en œuvre sa volonté et son intention. C’est ici qu’il commence l’histoire.
(V. 31-172.) Un certain jour de l’Ascension, le roi Arthur était venu de Caerleon et avait tenu une cour très magnifique à Camelot, comme il seyait en un tel jour. 42 Après le festin, le roi ne quitta pas ses nobles compagnons, qui étaient nombreux dans la salle. La reine était également présente, ainsi que de nombreuses dames courtoises capables de converser en français. Et Kay, qui avait préparé le repas, mangeait avec ceux qui avaient servi la nourriture. Alors que Kay était assis là à manger, voici qu’un chevalier arriva à la cour, bien équipé et entièrement armé, et il se présenta ainsi devant le roi assis parmi ses seigneurs. Il ne lui adressa aucun salut, mais parla ainsi : « Roi Arthur, je tiens en captivité des chevaliers, des dames et des demoiselles qui appartiennent à ton domaine et à ta maison ; mais ce n’est pas dans l’intention de te les rendre que je fais mention d’eux ici ; plutôt, je souhaite te faire savoir que tu n’as ni la force ni les moyens de les récupérer. Sois assuré que tu mourras avant de pouvoir jamais les secourir. » Le roi répond qu’il doit endurer ce qu’il n’a pas le pouvoir de changer ; néanmoins, il est
ou, Le Chevalier du chariot
(V. 1-30.) Puisque ma dame de Champagne souhaite que j’entreprenne d’écrire un roman, 41 je le ferai avec grand plaisir, étant si dévoué à son service que je ferais n’importe quoi pour elle, sans aucune intention de flatterie. Mais si l’on voulait y introduire de la flatterie, on pourrait dire, et j’y souscrirais, que cette dame surpasse toutes les autres qui sont en vie, tout comme le vent du sud qui souffle en mai ou en avril est plus agréable que n’importe quel autre vent. Mais, par ma parole, je ne suis pas du genre à vouloir flatter ma dame. Je dirai simplement : « La comtesse vaut autant de reines que une pierre précieuse vaut de perles et de sardons. » Non, je ne ferai aucune comparaison, et pourtant c’est vrai malgré moi ; je dirai cependant que son ordre joue un rôle plus important dans ce travail que toute réflexion ou effort que je pourrais y consacrer. C’est ici que Chrétien commence son livre sur le Chevalier du chariot. Le matériau et le traitement du texte lui sont fournis par la comtesse, et il tente simplement de mettre en œuvre sa volonté et son intention. C’est ici qu’il commence l’histoire.
(V. 31-172.) Un certain jour de l’Ascension, le roi Arthur était venu de Caerleon et avait tenu une cour très magnifique à Camelot, comme il seyait en un tel jour. 42 Après le festin, le roi ne quitta pas ses nobles compagnons, qui étaient nombreux dans la salle. La reine était également présente, ainsi que de nombreuses dames courtoises capables de converser en français. Et Kay, qui avait préparé le repas, mangeait avec ceux qui avaient servi la nourriture. Alors que Kay était assis là à manger, voici qu’un chevalier arriva à la cour, bien équipé et entièrement armé, et il se présenta ainsi devant le roi assis parmi ses seigneurs. Il ne lui adressa aucun salut, mais parla ainsi : « Roi Arthur, je tiens en captivité des chevaliers, des dames et des demoiselles qui appartiennent à ton domaine et à ta maison ; mais ce n’est pas dans l’intention de te les rendre que je fais mention d’eux ici ; plutôt, je souhaite te faire savoir que tu n’as ni la force ni les moyens de les récupérer. Sois assuré que tu mourras avant de pouvoir jamais les secourir. » Le roi répond qu’il doit endurer ce qu’il n’a pas le pouvoir de changer ; néanmoins, il est
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rempli de tristesse. Alors le chevalier fait semblant de partir et se retourne, sans plus attendre devant le roi ; mais une fois arrivé à la porte du hall, il ne descend pas l’escalier, mais s’arrête et prononce de là ces mots : « Roi, s’il y a à ta cour un seul chevalier en qui tu aies une telle confiance que tu oserais lui confier la reine afin qu’il l’accompagne après moi dans les bois où je vais, je promets d’attendre là-bas et de te remettre tous les prisonniers que je tiens en exil dans mon pays s’il parvient à défendre la reine et à la ramener. » Beaucoup de ceux qui se trouvaient au palais entendirent ce défi, et toute la cour fut en émoi. Kay aussi entendit la nouvelle alors qu’il était assis à table avec ceux qui le servaient. Quittant la table, il se rendit directement auprès du roi et, comme s’il était profondément furieux, il commença à dire : « Ô roi, je t’ai servi longtemps, fidèlement et loyalement ; maintenant je prends congé et m’en vais, n’ayant plus envie de te servir. » Le roi fut affligé par ce qu’il entendit et, dès qu’il le put, il lui répondit ainsi : « Est-ce sérieux, ou bien une plaisanterie ? » Et Kay répliqua : « Ô roi, beau seigneur, je n’ai pas envie de plaisanter, et je prends congé très sérieusement. Je ne désire aucune autre récompense ou salaire en échange des services que je t’ai rendus. J’ai décidé de partir immédiatement. » « Est-ce par colère ou par entêtement que vous voulez partir ? » demanda le roi ; « Sénéchal, reste à la cour, comme tu l’as fait jusqu’à présent, et sois assuré que je n’ai rien au monde que je ne te donnerais pas sur-le-champ en échange de ton consentement à rester. » « Seigneur », dit Kay, « ce n’est pas nécessaire. Je ne voudrais pas accepter en paiement pour chaque jour travaillé une mesure d’or pur fin. » Alors, le roi, très inquiet, partit chercher la reine. « Ma dame », dit-il, « vous ne connaissez pas la demande que le sénéchal me fait. Il me demande la permission de partir et dit qu’il ne restera plus à la cour ; je ne connais pas la raison de cela. Mais il fera, à votre demande, ce qu’il refuse de faire pour moi. Allez le voir maintenant, ma chère dame. Puisqu’il ne consent pas à rester pour moi, priez-le de rester pour vous, et si nécessaire, tombez à ses pieds, car je ne serais plus jamais heureux si je perdais sa compagnie. » Le roi envoie la reine auprès du sénéchal, et elle va le trouver. Le trouvant avec les autres, elle s’approcha de lui et dit : « Kay, soyez certain que je suis profondément troublée par les nouvelles que j’ai entendues à votre sujet. Je suis affligée d’apprendre que vous avez l’intention de quitter le roi. Comment cela se fait-il ? Quel est votre motif ? Je ne peux croire que vous soyez aussi sensé ou courtois que d’habitude. Je veux vous demander de rester : restez avec nous ici et exaucez ma prière. » « Dame », dit-il, « je… »
Page 297
« Je vous remercie ; néanmoins, je ne resterai pas. » La Reine formule de nouveau sa demande, et tous les autres chevaliers se joignent à elle. Alors Kay lui dit qu’il est fatigué d’un service qui n’apporte aucun avantage. La Reine s’incline alors tout entière à ses pieds. Kay la supplie de se relever, mais elle répond qu’elle ne le fera jamais tant qu’il n’aura pas exaucé sa demande. Kay lui promet alors de rester, à condition que le Roi et elle lui accordent à l’avance une faveur qu’il va demander. « Kay, dit-elle, il l’accordera, quoi qu’il en soit. Viens, nous lui dirons que c’est à cette condition que tu resteras. » Ainsi Kay part avec la Reine auprès du Roi. La Reine dit : « J’ai eu beaucoup de mal à retenir Kay ; mais je l’ai amené ici auprès de vous, en pensant que vous feriez ce qu’il va demander. » Le Roi soupira de satisfaction et déclara qu’il exaucerait toute demande qu’il pourrait formuler.
(Vv. 173-246.) « Sire, dit Kay, écoutez maintenant ce que je désire, et quel est le cadeau que vous m’avez promis. Je me considère très chanceux d’obtenir une telle faveur avec votre consentement. Sire, vous avez donné votre parole de me confier ma dame ici, et que nous irions chercher le chevalier qui nous attend dans la forêt. » Bien que le Roi fût affligé, il lui confia cette responsabilité, car il ne revenait jamais sur sa parole. Cela le rendit cependant si morose et mécontent que cela se voyait clairement sur son visage. La Reine, de son côté, était également triste, et tous ceux de la cour disaient que Kay avait fait une demande orgueilleuse, outrageuse et folle. Alors le Roi prit la Reine par la main et dit : « Ma dame, vous devez accompagner Kay sans faire d’objection. » Et Kay dit : « Donnez-la-moi maintenant, et n’ayez crainte, car je la ramènerai parfaitement heureuse et saine. » Le Roi la lui confie, et il l’emporte. Après eux, tous les autres sortent, et il n’y a personne qui ne soit triste. Il faut savoir que le sénéchal était entièrement armé, et son cheval fut conduit au milieu de la cour, ainsi qu’un poney, comme il convient pour la Reine. La Reine s’approcha du poney, qui n’était ni agité ni difficile à maîtriser. Triste et affligée, elle monta en soupirant, en se parlant à voix basse, afin que personne ne puisse entendre : « Hélas, hélas, si seulement vous saviez, j’ai la certitude que vous ne me permettriez jamais, sans intervenir, d’être emmenée d’un pas. » Elle crut avoir parlé d’une voix très basse ; mais le comte Guinable l’entendit, car il se tenait près d’elle lorsqu’elle monta. Lorsqu’ils partirent, tous les hommes et femmes présents poussèrent de grands lamentations, comme si elle gisait déjà morte sur un brancard. Ils ne croient pas qu’elle reviendra jamais de sa vie.
(Vv. 173-246.) « Sire, dit Kay, écoutez maintenant ce que je désire, et quel est le cadeau que vous m’avez promis. Je me considère très chanceux d’obtenir une telle faveur avec votre consentement. Sire, vous avez donné votre parole de me confier ma dame ici, et que nous irions chercher le chevalier qui nous attend dans la forêt. » Bien que le Roi fût affligé, il lui confia cette responsabilité, car il ne revenait jamais sur sa parole. Cela le rendit cependant si morose et mécontent que cela se voyait clairement sur son visage. La Reine, de son côté, était également triste, et tous ceux de la cour disaient que Kay avait fait une demande orgueilleuse, outrageuse et folle. Alors le Roi prit la Reine par la main et dit : « Ma dame, vous devez accompagner Kay sans faire d’objection. » Et Kay dit : « Donnez-la-moi maintenant, et n’ayez crainte, car je la ramènerai parfaitement heureuse et saine. » Le Roi la lui confie, et il l’emporte. Après eux, tous les autres sortent, et il n’y a personne qui ne soit triste. Il faut savoir que le sénéchal était entièrement armé, et son cheval fut conduit au milieu de la cour, ainsi qu’un poney, comme il convient pour la Reine. La Reine s’approcha du poney, qui n’était ni agité ni difficile à maîtriser. Triste et affligée, elle monta en soupirant, en se parlant à voix basse, afin que personne ne puisse entendre : « Hélas, hélas, si seulement vous saviez, j’ai la certitude que vous ne me permettriez jamais, sans intervenir, d’être emmenée d’un pas. » Elle crut avoir parlé d’une voix très basse ; mais le comte Guinable l’entendit, car il se tenait près d’elle lorsqu’elle monta. Lorsqu’ils partirent, tous les hommes et femmes présents poussèrent de grands lamentations, comme si elle gisait déjà morte sur un brancard. Ils ne croient pas qu’elle reviendra jamais de sa vie.
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Le sénéchal, dans son audace, l’emmène là où l’autre chevalier l’attend. Mais personne ne se soucia assez de le suivre ; jusqu’à ce que enfin mon seigneur Gawain s’adresse ainsi au roi, son oncle : « Sire, dit-il, vous avez fait une chose très folle, ce qui m’étonne beaucoup ; mais si vous voulez suivre mon conseil, tant qu’ils sont encore à proximité, nous irons à leur poursuite, moi et vous, ainsi que tous ceux qui désirent nous accompagner. Quant à moi, je ne peux m’empêcher de les poursuivre sur-le-champ. Il ne serait pas convenable de ne pas les suivre, du moins suffisamment pour savoir ce qu’il adviendra de la reine et comment Kay se comportera. » « Ah, cher neveu, » répondit le roi, « vous avez parlé avec courtoisie. Et puisque vous vous chargez de cette affaire, ordonnez que nos chevaux soient amenés, bridés et sellés, afin qu’il n’y ait aucun retard pour partir. » (Vv. 247-398.) Les chevaux furent aussitôt amenés, tous prêts et sellés. D’abord le roi monta, puis mon seigneur Gawain, et rapidement tous les autres. Chacun, voulant faire partie du groupe, suivit sa propre volonté et partit. Certains étaient armés, mais il y en avait aussi beaucoup sans armes. Mon seigneur Gawain était armé, et il ordonna à deux écuyers de conduire par la bride deux chevaux supplémentaires. Alors qu’ils approchaient de la forêt, ils virent le cheval de Kay sortir en courant ; ils le reconnurent et virent que les deux rênes de la bride étaient brisées. Le cheval courait en liberté, les sangles des étriers couvertes de sang, et le arc du siège brisé et endommagé. Tout le monde fut affligé en voyant cela, ils se poussaient les uns les autres et secouaient la tête. Mon seigneur Gawain chevauchait bien en avant du reste du groupe, et il ne fallut pas longtemps avant qu’il ne voie arriver lentement un chevalier sur un cheval fatigué, épuisé et couvert de sueur. Le chevalier salua d’abord mon seigneur Gawain, et celui-ci lui rendit son salut. Puis le chevalier, ayant reconnu mon seigneur Gawain, s’arrêta et lui parla ainsi : « Vous voyez, monsieur, mon cheval est en nage et dans un état tel qu’il ne peut plus servir. Je suppose que ces deux chevaux vous appartiennent maintenant, à condition que je rende la pareille ; je vous demande donc de me laisser en prendre un, soit à titre de prêt, soit en cadeau. » Et il lui répondit : « Choisissez celui que vous préférez. » Alors celui qui était dans une grande détresse ne chercha pas à choisir le meilleur, le plus beau ou le plus grand des chevaux, mais sauta rapidement sur celui qui était le plus proche de lui et s’en alla. Celui qu’il venait de quitter mourut ensuite, car il l’avait trop mis à contribution ce jour-là, si bien qu’il était épuisé et surmené. Le chevalier partit sans tarder en piquant droit à travers la forêt, et mon seigneur Gawain le poursuivit avec tous
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vitesse, jusqu’à ce qu’il atteigne le pied d’une colline. Et après avoir parcouru une certaine distance, il trouva le cheval mort que lui avait donné le chevalier, et remarqua que le sol avait été piétiné par des chevaux, et que des boucliers brisés et des lances gisaient éparpillés, de sorte qu’il semblait y avoir eu un grand combat entre plusieurs chevaliers ; il fut très triste et affligé de ne pas y avoir été. Cependant, il ne resta pas longtemps là, mais continua rapidement son chemin jusqu’à ce qu’il voie à nouveau par hasard le chevalier, tout seul à pied, complètement armé, avec son casque attaché, son bouclier suspendu au cou et son épée à la ceinture. Il avait dépassé une charrette. À cette époque, une telle charrette servait le même but qu’un pilori aujourd’hui ; et dans chaque bonne ville où l’on compte aujourd’hui plus de trois mille de ces charrettes, il n’y en avait qu’une seule à cette époque, et celle-ci, comme nos piloris, devait servir tous ceux qui commettaient meurtre ou trahison, ceux qui étaient coupables de quelque délit, ainsi que les voleurs qui avaient volé la propriété d’autrui ou l’avaient saisie de force sur les routes. Quiconque était condamné pour un crime était placé sur une charrette et traîné dans toutes les rues ; il perdait dès lors tous ses droits légaux et n’était plus jamais entendu, honoré ou accueilli dans aucun tribunal. Ces charrettes étaient si terribles à cette époque que l’on utilisa alors pour la première fois cette expression : « Lorsque tu vois ou rencontres une charrette, fais-toi le signe de la croix et prie Dieu afin qu’aucun mal ne t’arrive. » Le chevalier à pied, sans lance, marchait derrière la charrette et vit un nain assis sur les montants, tenant, comme un conducteur, une longue perche à la main. Alors il s’écria : « Nain, pour l’amour de Dieu, dis-moi maintenant si tu as vu ma dame, la Reine, passer par ici. » Le misérable nain de basse naissance ne voulut lui donner aucune nouvelle d’elle, mais répondit : « Si tu veux monter dans la charrette que je conduis, tu sauras demain ce qui est arrivé à la Reine. » Puis il continua son chemin sans prêter plus attention. Le chevalier hésita seulement quelques pas avant de monter. Pourtant, ce fut malchanceux pour lui qu’il ait reculé devant la honte et n’ait pas sauté immédiatement ; car il le regrettera plus tard. Mais le bon sens, qui est incompatible avec les dictats de l’amour, lui conseille de ne pas monter, le mettant en garde et lui recommandant de ne rien entreprendre qui puisse lui valoir honte et déshonneur. La raison, qui ose ainsi lui parler, n’atteint que ses lèvres, mais pas son cœur ; mais l’amour est enfermé dans son cœur, le poussant et l’exhortant à monter aussitôt sur la charrette. Ainsi, il saute dedans, puisque c’est ce que veut l’amour, sans se soucier de la honte, car il est guidé par les ordres de l’amour. Et mon seigneur Gawain se hâte de suivre la charrette, et quand il trouve
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Le chevalier qui était assis dedans fut très surpris. « Dis-moi », cria-t-il au nain, « si tu sais quelque chose à propos de la Reine. » Et celui-ci répondit : « Si tu es autant ton propre ennemi que ce chevalier qui est assis ici, monte avec lui, si tel est ton désir, et je t’accompagnerai avec lui. » Lorsque mon seigneur Gawain entendit cela, il le jugea une grande folie et dit qu’il ne monterait pas, car il serait honteux d’échanger un cheval contre une charrette : « Continue ton chemin, et où que tu ailles, je te suivrai. » (Vv. 399-462.) Ils partirent alors, l’un à cheval, les deux autres dans la charrette, et ainsi ils continuèrent leur route ensemble. Vers le soir, ils arrivèrent dans une ville qui, il faut le savoir, était très riche et belle. Tous les trois entrèrent par la porte ; les gens furent grandement étonnés de voir le chevalier transporté dans la charrette, et ils ne prirent pas la peine de cacher leurs sentiments ; petits et grands, vieux et jeunes, ils lui lançaient des insultes dans les rues, de sorte que le chevalier entendit de nombreux mots méprisants et insultants à son sujet. Ils demandèrent tous : « À quelle punition ce chevalier sera-t-il condamné ? Doit-il être brûlé vif, pendu, noyé, ou brûlé sur un bûcher de épines ? Dis-nous, toi, nain qui le conduis, quel crime a-t-il commis ? Est-il condamné pour vol ? Est-ce un meurtrier, ou un criminel ? » Mais le nain ne répondit à rien de tout cela, ne daignant pas leur donner de réponse. Il conduisit le chevalier dans une auberge ; Gawain suivit de près le nain jusqu’à une tour qui se trouvait au même niveau, en face de la ville. Au-delà s’étendait une prairie, et la tour était construite tout près, sur un éperon rocheux élevé, dont la surface formait un précipice abrupt. Suivant le cheval et la charrette, Gawain entra dans la tour. Dans la salle, ils rencontrèrent une jeune fille élégamment vêtue, plus belle encore que toute autre femme dans le pays, et avec elle ils virent arriver deux demoiselles charmantes et gracieuses. Dès qu’elles virent mon seigneur Gawain, elles l’accueillirent joyeusement, le saluèrent, puis demandèrent des nouvelles de l’autre chevalier : « Nain, quel crime a commis ce chevalier, que tu conduis comme un boiteux ? » Il refusa de répondre à sa question, mais fit descendre le chevalier de la charrette, puis s’éloigna, sans que personne sache où il était allé. Alors mon seigneur Gawain mit pied à terre, et des serviteurs vinrent aider les deux chevaliers à enlever leur armure. La jeune fille ordonna qu’on apporte deux manteaux verts, que ceux-ci mirent. Lorsqu’arriva l’heure du dîner, un festin somptueux fut préparé. La jeune fille s’assit à table à côté de mon seigneur Gawain. Ils ne voulaient pas changer d’auberge pour en chercher une autre, car toute la soirée, la jeune fille leur montra de l’honneur et leur offrit une compagnie agréable et charmante.
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(Vv. 463-538.) Lorsqu’ils eurent attendu assez longtemps, deux lits longs et hauts furent préparés au milieu de la salle ; et il y avait un autre lit à côté, plus beau et plus somptueux que les autres ; car, comme le raconte l’histoire, il possédait toutes les qualités qu’on pouvait imaginer en un lit. Lorsque vint l’heure de se coucher, la jeune fille emmena les deux invités à qui elle avait offert son hospitalité ; elle leur montra les deux lits magnifiques, longs et larges, et dit : « Ces deux lits sont préparés ici pour que vous puissiez y reposer ; mais dans celui-là, là-bas, personne n’a jamais dormi qui ne le méritât : il n’a pas été conçu pour être utilisé par vous. » Le chevalier qui était venu en chariot répondit aussitôt : « Dites-moi », dit-il, « pour quelle raison ce lit est-il inaccessible. » Ayant été pleinement informée, elle répondit sans hésiter : « Ce n’est pas à vous de poser ou de faire une telle question. Tout chevalier est déshonoré dans le pays après avoir voyagé en chariot, et il n’est pas convenable qu’il s’intéresse à la question que vous m’avez posée ; et surtout, il n’est pas juste qu’il se couche sur ce lit, car il paierait bientôt cher son geste. Un lit aussi luxueux n’a pas été préparé pour vous, et vous paierez cher si vous nourrissez jamais une telle pensée. » Il répliqua : « Vous verrez bientôt. »... « Dois-je le voir ? »... « Oui. »... « Ça apparaîtra bientôt. »... « Par ma tête », répondit le chevalier, « je ne sais pas qui paiera le prix. Mais qui que ce soit qui s’y oppose ou le désapprouve, j’ai l’intention de me coucher sur ce lit et de m’y reposer à ma guise. » Alors il se déshabilla aussitôt et se coucha dans le lit, qui était long et élevé d’une demi-coudée par rapport aux deux autres, recouvert d’un drap de soie jaune et d’une couverture ornée d’étoiles dorées. Les fourrures n’étaient pas de zibeline, mais de velours noir ; la couverture qu’il portait aurait convenu à un roi. Le matelas n’était pas fait de paille, de roseaux ou de vieux tapis. À minuit, une lance descendit soudainement des poutres, visiblement destinée à transpercer le chevalier par les flancs et à le fixer à la couverture et aux draps blancs sur lesquels il était allongé. À la lance était attachée une bannière enflammée. La couverture, les draps et le lit eux-mêmes prirent feu immédiatement. Et la pointe de la lance passa si près du flanc du chevalier qu’elle entailla légèrement sa peau, sans le blesser gravement. Alors le chevalier se leva, éteignit le feu, prit la lance et la fit tournoyer au milieu de la salle, tout cela sans quitter son lit ; il se recoucha plutôt et dormit aussi paisiblement qu’auparavant.
(Vv. 539-982.) Le matin, à l’aube, la jeune fille de la tour célébra la messe pour eux et leur fit lever et s’habiller. Lorsque la messe fut célébrée pour eux, le chevalier qui était venu en chariot s’assit pensivement près d’une fenêtre donnant sur la prairie, et il
(Vv. 539-982.) Le matin, à l’aube, la jeune fille de la tour célébra la messe pour eux et leur fit lever et s’habiller. Lorsque la messe fut célébrée pour eux, le chevalier qui était venu en chariot s’assit pensivement près d’une fenêtre donnant sur la prairie, et il
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Il contemplait les champs en contrebas. La jeune fille vint à une autre fenêtre voisine, et là, mon seigneur Gawain lui parla en privé pendant un moment de quelque chose, je ne sais quoi. Je ne sais pas quelles paroles furent prononcées, mais tandis qu’ils étaient appuyés sur le rebord de la fenêtre, ils virent passer le long du fleuve, à travers les champs, un brancard sur lequel gisait un chevalier, 47 et à côté marchaient trois jeunes filles, pleurant amèrement. Derrière le brancard, ils virent une foule s’approcher, avec un grand chevalier en tête, menant une belle dame par la bride du cheval. Le chevalier à la fenêtre reconnut que c’était la Reine. Il continua à la regarder attentivement et avec joie tant qu’elle était visible. Et quand il ne put plus la voir, il eut l’intention de se jeter dehors et de se briser le corps en bas. Il se serait laissé tomber si mon seigneur Gawain ne l’avait pas vu et tiré en arrière, en disant : « Je vous en prie, sire, calmez-vous maintenant. Pour l’amour de Dieu, ne pensez plus jamais à commettre un tel acte insensé. C’est mal de mépriser votre vie. » « Il a tout à fait raison », dit la jeune fille ; « car la nouvelle de sa honte ne sera-t-elle pas connue partout ? Puisqu’il est dans ce chariot, il a de bonnes raisons de vouloir mourir, car il vaudrait mieux pour lui être mort que vivant. Sa vie sera désormais assurément faite de honte, de tourments et de malheur. » Alors les chevaliers demandèrent leurs armures et s’armèrent ; la jeune fille les traita avec courtoisie, distinction et générosité ; car après avoir plaisanté avec le chevalier et se moqué de lui suffisamment, elle lui offrit un cheval et une lance en signe de sa bonne volonté. Les chevaliers prirent alors poliment congé de la jeune fille, la saluant d’abord, puis partant dans la direction empruntée par la foule qu’ils avaient vue. Ainsi, ils quittèrent la ville sans leur adresser la parole. Ils avancèrent rapidement dans la direction où ils avaient vu partir la Reine, mais ils ne rattrapèrent pas le cortège, qui avait avancé rapidement. Après avoir quitté les champs, les chevaliers entrèrent dans un endroit clos et trouvèrent un chemin battu. Ils avancèrent à travers les bois jusqu’à environ six heures, 48 puis, à un carrefour, ils rencontrèrent une jeune fille, qu’ils saluèrent tous deux, chacun lui demandant et la priant de leur dire, si elle le savait, où la Reine avait été emmenée. Répondant avec intelligence, elle leur dit : « Si vous me donniez votre parole, je pourrais vous indiquer le bon chemin et vous dire le nom du pays ainsi que celui du chevalier qui la conduit ; mais quiconque tenterait d’entrer dans ce pays devra endurer de durs épreuves, car avant d’y arriver, il devra beaucoup souffrir. » Alors mon seigneur Gawain répondit : « Jeune fille, que Dieu m’aide, je promets de mettre toute ma force à votre disposition et à votre service, chaque fois que vous le voudrez, si vous daignez me le dire. »
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« Dites-moi maintenant la vérité. » Et celui qui était dans le chariot ne dit pas qu’il lui sacrifierait toute sa force ; mais il proclame, comme celui que l’amour rend riche, puissant et audacieux pour toute entreprise, qu’il lui promettra sur-le-champ et sans hésiter tout ce qu’elle désire, et se met entièrement à sa disposition. « Alors je vous dirai la vérité », dit-elle. La jeune fille leur raconte alors l’histoire suivante : « En vérité, mes seigneurs, Meleagant, un chevalier grand et puissant, fils du roi de Gorre, l’a emmenée dans le royaume d’où aucun étranger ne revient, mais où il doit nécessairement rester en esclavage et en exil. » Ils lui demandent alors : « Jeune fille, où se trouve ce pays ? Où pouvons-nous trouver le chemin pour y aller ? » Elle répond : « Vous le saurez bientôt ; mais soyez certains que vous rencontrerez de nombreux obstacles et des passages difficiles, car il n’est pas facile d’y entrer sans la permission du roi, dont le nom est Bademagu ; cependant, il est possible d’y entrer par deux chemins très périlleux et par deux passages très difficiles. L’un s’appelle le pont aquatique, parce que le pont est sous l’eau, et il y a autant d’eau en dessous que par-dessus, de sorte que le pont est exactement au milieu ; il n’a que un pied et demi de largeur et d’épaisseur. Ce choix doit certainement être évité, et pourtant c’est le moins dangereux des deux. En outre, il y a un certain nombre d’autres obstacles dont je ne dirai rien. L’autre pont est encore plus impraticable et bien plus périlleux, jamais personne ne l’a traversé. Il ressemble à une épée acérée, c’est pourquoi tous l’appellent “le pont-épée”. Maintenant, je vous ai dit toute la vérité que je connais. » Mais ils lui demandent à nouveau : « Jeune fille, daignez nous montrer ces deux passages. » À quoi la jeune fille répond : « Ce chemin-ci est le plus direct vers le pont aquatique, et celui-là-bas mène directement au pont-épée. » Alors le chevalier qui était dans le chariot dit : « Seigneur, je suis prêt à partager avec vous sans préjugé : prenez l’un de ces deux chemins, et laissez l’autre à moi ; choisissez celui que vous préférez. » « En vérité », répond mon seigneur Gawain, « les deux sont difficiles et dangereux : je ne suis pas habile à faire un tel choix, et je ne sais guère lequel prendre ; mais il ne convient pas que j’hésite alors que vous m’avez laissé le choix : je choisirai le pont aquatique. » L’autre répond : « Alors je dois aller sans protester au pont-épée, ce que j’accepte de faire. » Sur ce, ils partent tous les trois, chacun recommandant très courtoisement les autres à Dieu. Et lorsqu’elle les voit partir, elle dit : « Chacun de vous me doit une faveur de mon choix, chaque fois que je déciderai de la demander. Faites attention de ne pas l’oublier. » « Nous ne l’oublierons certainement pas, chère amie. »
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Les deux chevaliers crient en même temps. Puis chacun prend son propre chemin, et celui qui est dans la charrette est plongé dans de profondes réflexions, comme quelqu’un qui n’a ni force ni défense contre l’amour qui le domine. Ses pensées sont telles qu’il oublie complètement lui-même ; il ne sait pas s’il est vivant ou mort, il oublie même son propre nom, ne sachant pas s’il est armé ou non, ni où il va ou d’où il vient. Une seule créature occupe son esprit, et pour elle ses pensées sont si absorbantes qu’il ne voit ni n’entend rien d’autre. 49 Son cheval le porte rapidement, empruntant non pas un chemin sinueux, mais le meilleur et le plus direct ; ainsi, sans guide, il le conduit dans une plaine ouverte. Dans cette plaine se trouvait un gué, de l’autre côté duquel se tenait un chevalier armé qui le gardait, et avec lui se trouvait une jeune fille venue sur un poney. À ce moment-là, l’après-midi était bien avancé, mais le chevalier, inchangé et sans fatigue, poursuivait ses pensées. Le cheval, très assoiffé, voit clairement le gué ; dès qu’il le voit, il se hâte vers lui. Alors celui qui est de l’autre côté crie : « Chevalier, je garde le gué et je vous interdis de le traverser. » Il ne prête aucune attention à lui, ni n’entend ses paroles, étant toujours plongé dans ses pensées. Pendant ce temps, son cheval avance rapidement vers l’eau. Le chevalier lui crie qu’il ferait bien de rester à distance du gué, car il n’y a aucun passage de ce côté-là ; il jure sur le cœur dans sa poitrine qu’il le frappera s’il entre dans l’eau. Mais ses menaces ne sont pas entendues, et il crie une troisième fois : « Chevalier, ne traversez pas le gué contre ma volonté et mon interdiction ; car, par ma tête, je vous frapperai dès que je vous verrai dans le gué. » Mais il est si plongé dans ses pensées qu’il ne l’entend pas. Et le cheval, quittant rapidement la rive, saute dans le gué et commence à boire goulûment. Le chevalier dit qu’il paiera pour cela, que son bouclier et l’armure qu’il porte sur le dos ne lui donneront aucune protection. D’abord, il met son cheval au galop, puis le pousse à courir, et il frappe le chevalier si fort qu’il le renverse dans le gué qu’il lui avait interdit de traverser. Sa lance s’envole de sa main et son bouclier de son cou. Lorsqu’il sent l’eau, il frissonne ; bien que stupéfait, il se relève d’un bond, comme quelqu’un tiré du sommeil, écoutant et regardant autour de lui avec étonnement, pour voir qui a pu le frapper. Puis, face à face avec l’autre chevalier, il dit : « Vassal, dites-moi pourquoi vous m’avez frappé, alors que je n’étais pas conscient de votre présence et que je ne vous avais causé aucun mal. » « Par ma parole, vous m’avez fait du tort », répond l’autre : « Ne m’avez-vous pas traité avec mépris lorsque je vous ai interdit trois fois de traverser le gué, en vous criant dessus aussi fort que je
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Pourrait-il ? Vous avez certainement entendu que je vous ai défiant au moins deux ou trois fois, et vous êtes entré malgré moi, bien que je vous aie dit que je devais vous frapper dès que je vous verrais dans le gué. Alors le chevalier lui répond : « Que celui qui t’a entendu ou vu soit maudit, pour ce qui me concerne. J’étais probablement plongé dans mes pensées lorsque vous m’avez interdit de traverser le gué. Mais soyez assuré que je vous ferais répéter l’expérience si seulement je pouvais poser une main sur vos rênes. » L’autre réplique : « Et alors ? Si vous osez, vous pouvez saisir mes rênes maintenant même. Je ne tiens pas vos menaces orgueilleuses pour plus que quelques poignées de cendres. » Il répond : « Cela me convient parfaitement. Quoi qu’il arrive, je souhaite poser mes mains sur vous. » Alors l’autre chevalier avance au milieu du gué, où l’autre pose sa main gauche sur ses rênes et sa main droite sur sa jambe, le tirant, le traînant et le pressant si violemment qu’il se plaint, pensant que sa jambe allait être arrachée de son corps. Il le supplie alors de le lâcher, en disant : « Chevalier, si vous voulez me combattre à armes égales, prenez votre bouclier, votre cheval et votre lance, et joutez avec moi. » Il répond : « Je ne le ferai pas, par ma parole ; car je suppose que vous prendriez la fuite dès que vous auriez échappé à ma poigne. » En entendant cela, il fut très honteux et dit : « Chevalier, montez sur votre cheval, en toute confiance, car je vous promets fidèlement que je ne reculerai ni ne fuirai. » Alors encore une fois, il lui répond : « D’abord, vous devrez le jurer, et j’exige de recevoir votre serment que vous ne fuirez ni ne reculerez, ni ne me toucherez, ni ne vous approcherez de moi avant de me voir sur mon cheval ; je vous traiterai très généreusement si, une fois entre mes mains, je vous laisse partir. » Il ne peut rien faire d’autre que de jurer ; et quand l’autre l’entend jurer, il ramasse son bouclier et sa lance qui flottaient dans le gué et qui, à ce moment-là, avaient déjà dérivé bien en aval ; puis il revient et prend son cheval. Après l’avoir attrapé et monté, il saisit le bouclier par les sangles et pose sa lance en position. Alors chacun pousse son cheval vers l’autre aussi vite que leurs montures le permettent. Celui qui devait d’abord défendre le gué attaque l’autre, le frappant si fort que sa lance se brise complètement. L’autre le frappe en retour, le jetant à terre dans le gué, et l’eau se referme sur lui. Ayant accompli cela, il recule et descend de cheval, pensant qu’il pourrait chasser ainsi cent hommes comme lui. Tandis qu’il sort son épée d’acier du fourreau, l’autre se lève d’un bond et tire sa lame étincelante. Alors ils s’affrontent à nouveau, avançant et se couvrant de boucliers brillants d’or. Sans cesse et sans repos, ils manient leurs épées ; ils
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Il a le courage de porter tant de coups que la bataille s’éternise au point que le Chevalier du Char en est profondément honteux dans son cœur, pensant qu’il entame mal sa mission, après avoir passé tant de temps à vaincre un seul chevalier. S’il avait rencontré hier cent hommes pareils, il ne croit pas qu’ils auraient pu lui résister ; ainsi, il est très affligé et furieux d’être dans un état d’épuisement tel qu’il rate ses attaques et perd du temps. Alors il se jette sur lui et le presse si fort que l’autre chevalier cède et s’enfuit. Aussi réticent soit-il, il quitte le gué et traverse librement. Mais l’autre le poursuit jusqu’à ce qu’il tombe à genoux ; alors celui du char court vers lui, jurant par tout ce qu’il voit qu’il le fera regretter le jour où il l’a perturbé dans le gué et interrompu sa rêverie. La jeune fille que le chevalier avait avec lui, en entendant ces menaces, est terrifiée et le supplie, pour son bien, de s’abstenir de le tuer ; mais il lui répond qu’il doit le faire et ne peut lui montrer aucune pitié, compte tenu de l’offense honteuse qu’il lui a infligée. Puis, épée au clair, il s’approche du chevalier qui crie, désespéré : « Pour l’amour de Dieu et pour le mien, montrez-moi la pitié que je vous demande. » Et il répond : « Par Dieu qui me sauve, personne n’a jamais péché autant contre moi que je ne lui montre pas une fois pitié, par respect pour Dieu, s’il me la demande en Son nom. Ainsi, j’aurai pitié de toi ; car je ne devrais pas te refuser quand tu me l’as demandé. Mais d’abord, tu dois me donner ta parole de te considérer comme mon prisonnier chaque fois que je voudrai t’appeler. » Bien que ce fût difficile, il lui promit. Aussitôt, la jeune fille dit : « Ô chevalier, puisque vous avez accordé la pitié qu’il vous demandait, si jamais vous avez rompu quelque engagement, soyez maintenant miséricordieux pour moi et libérez ce prisonnier de sa promesse. Libérez-le à ma demande, à condition que, le moment venu, je fasse tout mon possible pour vous rembourser de la manière que vous choisirez. » Alors il déclare être satisfait de la promesse qu’elle a faite et libère le chevalier. Elle est alors honteuse et anxieuse, craignant qu’il ne la reconnaisse, ce qu’elle ne souhaitait pas. Mais il s’en va aussitôt, le chevalier et la jeune fille le recommandant à Dieu et prenant congé de lui. Il leur permet de partir, tandis qu’il continue son chemin, jusqu’à ce que, tard dans l’après-midi, il rencontre une jeune fille qui arrivait, très belle et charmante, bien habillée et richement vêtue. La jeune fille le salue prudemment et courtoisement, et il répond : « Dame, que Dieu vous accorde santé et bonheur. » Alors la jeune fille lui dit : « Seigneur, ma maison est prête pour vous, si vous acceptez mon hospitalité. »
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mais vous ne trouverez là refuge que à la condition de coucher avec moi ;
c’est à ces conditions que je propose et fais cette offre.» Beaucoup furent ceux qui l’auraient remerciée mille fois pour un tel cadeau ; mais lui fut très mécontent et donna une réponse tout autre : « Demoiselle, je vous remercie pour l’offre de votre maison, et je l’estime beaucoup, mais, si vous le permettez, j’aurais grand regret de coucher avec vous. » « Par mes yeux », dit la demoiselle, « alors je retire mon offre. » Et lui, puisque c’était inévitable, la laissa faire, bien que son cœur fût affligé d’accéder à sa demande. Il ne ressentait maintenant qu’hésitation ; mais une douleur encore plus grande l’attendrait au moment de se coucher. La demoiselle aussi, qui le conduisait, éprouverait tristesse et chagrin. Car il était possible qu’elle l’aimât à tel point qu’elle ne voudrait pas se séparer de lui. Dès qu’il eut satisfait son souhait et son désir, elle l’accompagna dans un lieu fortifié, sans aucun autre plus beau en Thessalie ; car il était entièrement entouré d’un haut mur et d’un profond fossé, et il n’y avait personne à l’intérieur, à part celui qu’elle avait amené avec elle.
(Vv. 983-1042.) Là, elle avait construit pour sa demeure de nombreuses pièces magnifiques, ainsi qu’une grande salle spacieuse. En longeant la rive d’une rivière, ils approchèrent de leur logis, et un pont-levis fut abaissé pour leur permettre de passer. En traversant le pont, ils entrèrent et trouvèrent la salle ouverte, avec son toit en tuiles. À travers la porte ouverte, ils virent une table couverte d’une large nappe blanche, sur laquelle étaient disposés les plats, les bougies allumées dans leurs supports, les coupes en argent doré, et deux cruches de vin, l’une rouge et l’autre blanche. Debout près de la table, au bout d’un banc, ils trouvèrent deux bassines d’eau chaude pour se laver les mains, ainsi qu’une serviette richement brodée, toute blanche et propre, pour s’essuyer les mains. On ne voyait ni valets, ni serviteurs, ni écuyers. Le chevalier retira son bouclier de son cou, le suspendit à un crochet, prit sa lance et la posa dessus sur une étagère. Puis il descendit de son cheval, tout comme la demoiselle du sien. Le chevalier, pour sa part, fut heureux qu’elle ne voulût pas attendre qu’il l’aide à descendre. Une fois descendue, elle courut directement dans une pièce et lui apporta une courte cape en tissu écarlate qu’elle lui mit sur les épaules. La salle n’était nullement sombre ; car en plus de la lumière des étoiles, de nombreuses grandes bougies torsadées y brûlaient, si bien que l’éclairage était très vif. Après avoir jeté la cape sur ses épaules, elle lui dit : « Ami, voici l’eau et la serviette ; il n’y a personne pour vous les présenter ou vous les offrir, à part moi que vous voyez. Lavez-vous les mains, puis asseyez-vous quand vous le souhaiterez. L’heure et le
c’est à ces conditions que je propose et fais cette offre.» Beaucoup furent ceux qui l’auraient remerciée mille fois pour un tel cadeau ; mais lui fut très mécontent et donna une réponse tout autre : « Demoiselle, je vous remercie pour l’offre de votre maison, et je l’estime beaucoup, mais, si vous le permettez, j’aurais grand regret de coucher avec vous. » « Par mes yeux », dit la demoiselle, « alors je retire mon offre. » Et lui, puisque c’était inévitable, la laissa faire, bien que son cœur fût affligé d’accéder à sa demande. Il ne ressentait maintenant qu’hésitation ; mais une douleur encore plus grande l’attendrait au moment de se coucher. La demoiselle aussi, qui le conduisait, éprouverait tristesse et chagrin. Car il était possible qu’elle l’aimât à tel point qu’elle ne voudrait pas se séparer de lui. Dès qu’il eut satisfait son souhait et son désir, elle l’accompagna dans un lieu fortifié, sans aucun autre plus beau en Thessalie ; car il était entièrement entouré d’un haut mur et d’un profond fossé, et il n’y avait personne à l’intérieur, à part celui qu’elle avait amené avec elle.
(Vv. 983-1042.) Là, elle avait construit pour sa demeure de nombreuses pièces magnifiques, ainsi qu’une grande salle spacieuse. En longeant la rive d’une rivière, ils approchèrent de leur logis, et un pont-levis fut abaissé pour leur permettre de passer. En traversant le pont, ils entrèrent et trouvèrent la salle ouverte, avec son toit en tuiles. À travers la porte ouverte, ils virent une table couverte d’une large nappe blanche, sur laquelle étaient disposés les plats, les bougies allumées dans leurs supports, les coupes en argent doré, et deux cruches de vin, l’une rouge et l’autre blanche. Debout près de la table, au bout d’un banc, ils trouvèrent deux bassines d’eau chaude pour se laver les mains, ainsi qu’une serviette richement brodée, toute blanche et propre, pour s’essuyer les mains. On ne voyait ni valets, ni serviteurs, ni écuyers. Le chevalier retira son bouclier de son cou, le suspendit à un crochet, prit sa lance et la posa dessus sur une étagère. Puis il descendit de son cheval, tout comme la demoiselle du sien. Le chevalier, pour sa part, fut heureux qu’elle ne voulût pas attendre qu’il l’aide à descendre. Une fois descendue, elle courut directement dans une pièce et lui apporta une courte cape en tissu écarlate qu’elle lui mit sur les épaules. La salle n’était nullement sombre ; car en plus de la lumière des étoiles, de nombreuses grandes bougies torsadées y brûlaient, si bien que l’éclairage était très vif. Après avoir jeté la cape sur ses épaules, elle lui dit : « Ami, voici l’eau et la serviette ; il n’y a personne pour vous les présenter ou vous les offrir, à part moi que vous voyez. Lavez-vous les mains, puis asseyez-vous quand vous le souhaiterez. L’heure et le
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Le repas, comme vous pouvez le voir, exige que vous le fassiez. Il se lave, puis s’assoit volontiers et joyeusement, et elle s’assoit à côté de lui ; ils mangent et boivent ensemble jusqu’au moment de quitter la table. (Vv. 1043-1206.) Lorsqu’ils se levèrent de table, la jeune fille dit au chevalier : « Seigneur, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, allez vous amuser dehors ; mais, s’il vous plaît, ne restez pas après avoir pensé que je dois être au lit. Ne ressentez ni inquiétude ni gêne ; car alors vous pourrez venir me voir immédiatement, si vous tenez votre promesse. » Et il répond : « Je tiendrai ma parole et reviendrai lorsque je jugerai que le moment est venu. » Puis il sortit et resta dans la cour jusqu’à ce qu’il pense qu’il était temps de revenir et de tenir sa promesse. En retournant dans la salle, il ne vit nulle part celle qui devait être sa maîtresse ; car elle n’était pas là. Ne la trouvant pas, il dit : « Où qu’elle soit, je la chercherai jusqu’à ce que je la trouve. » Il ne tarda pas à commencer ses recherches, lié par la promesse qu’il lui avait faite. En entrant dans l’une des pièces, il entendit une jeune fille crier à haute voix ; c’était bien celle avec qui il allait coucher. En même temps, il vit la porte d’une autre pièce ouverte ; en s’en approchant, il aperçut devant ses yeux un chevalier qui l’avait jetée au sol et la tenait nue, prosternée sur le lit. Elle, pensant qu’il était venu pour l’aider, cria à haute voix : « Au secours, au secours, toi, chevalier, qui es mon hôte ! Si tu ne chasses pas cet homme loin de moi, je n’en trouverai aucun pour le faire ; si tu ne m’aides pas rapidement, il me violentera sous tes yeux. C’est toi qui dois coucher avec moi, conformément à ta promesse ; et cet homme va-t-il par la force réaliser son désir sous tes yeux ? Gentil chevalier, efforce-toi et viens vite à mon secours. » Il vit que l’autre homme tenait brutalement la jeune fille, dénudée jusqu’à la taille ; il fut honteux et furieux de le voir l’agresser ainsi ; mais ce n’était pas de la jalousie qu’il ressentait, et il ne voulait pas être cocu par lui. À la porte se tenaient, en guise de gardes, deux chevaliers complètement armés, avec leurs épées tirées. Derrière eux se trouvaient quatre hommes d’armes, chacun armé d’une hache, du genre dont on peut fendre une vache par-derrière aussi facilement qu’une racine de genévrier ou une branche de sorbier. Le chevalier hésita à la porte et pensa : « Dieu, que puis-je faire ? Je suis engagé dans une quête aussi importante que celle de la reine Guenièvre. Je ne dois pas avoir le cœur d’un lièvre, alors que c’est pour elle que j’ai entrepris une telle quête. Si la lâcheté s’empare de moi et si je suis guidé par elle, je n’atteindrai jamais ce que je cherche. Je serai déshonoré si je reste ici ; en vérité, j’ai honte même d’avoir pensé à reculer. Mon cœur est très triste et oppressé : maintenant, je suis si honteux et affligé que je voudrais… »
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Je mourrai volontiers pour avoir hésité ici si longtemps. Je ne le dis pas par orgueil : mais que Dieu ait pitié de moi si je préfère pas mourir honorablement plutôt que de vivre une vie de honte ! Si mon chemin était dégagé, et si ces hommes me laissaient passer sans entrave, quelle gloire y aurais-je ? En vérité, dans ce cas, le plus grand lâche qui existe passerait ; et pendant tout ce temps, j’entends cette pauvre créature appeler à l’aide sans cesse, me rappeler ma promesse et m’insulter avec amertume. » Alors il s’avance vers la porte, enfonçant sa tête et ses épaules ; en levant les yeux, il voit deux épées descendre. Il recule, et les chevaliers ne peuvent retenir leurs coups : ils les ont brandis avec tant de force que les épées ont frappé le sol et se sont brisées en morceaux. Voyant que les épées sont brisées, il prête moins d’attention aux haches, les craignant et les redoutant bien moins. Se précipitant au milieu d’eux, il frappe d’abord un garde sur le flanc, puis un autre. Les deux qui sont le plus près de lui, il les bouscule et les pousse sur le côté, les faisant tomber tous les deux face contre terre ; le troisième rate son coup, mais le quatrième, qui l’attaquait, le frappe si fort qu’il coupe son manteau et sa chemise, et entaille la chair blanche de son épaule, si bien que le sang coule de la blessure. Mais lui, sans tarder et sans se plaindre de sa blessure, continue à avancer plus vite, jusqu’à frapper entre les tempes celui qui attaquait sa maîtresse. Avant de partir, il essaiera de tenir sa promesse envers elle. Il le force à se relever à contrecœur. Pendant ce temps, celui qui avait manqué son coup vient vers lui aussi vite qu’il peut, levant à nouveau son bras, espérant fendre sa tête jusqu’aux dents avec l’hache. Mais l’autre, vigilant pour se défendre, pousse le chevalier vers lui de telle manière que celui-ci reçoit l’hache juste là où l’épaule rencontre le cou, si bien qu’ils sont séparés en deux. Alors le chevalier saisit l’hache, la arrachant rapidement à celui qui la tenait ; puis il lâche le chevalier qu’il tenait encore et se met à se défendre lui-même ; car les chevaliers venus de la porte, ainsi que les trois hommes armés d’haches, l’attaquent tous avec fureur. Il saute donc rapidement entre le lit et le mur, et leur crie : « Allez-y, vous tous. Même s’il y en avait trente-sept, vous auriez autant de combat que vous le souhaitez, avec moi placé si avantageusement ; je ne serai jamais vaincu par vous. » La jeune fille, le regardant, s’exclama : « Par mes yeux, vous n’avez plus à y penser désormais, puisque je suis ici. » Puis elle chasse aussitôt les chevaliers et les soldats, qui se retirent immédiatement, sans retard ni objection. Et la jeune fille poursuit : « Seigneur, vous m’avez bien défendue contre les hommes de ma maison. Venez maintenant, et…
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Je vais te mener en bateau. Main dans la main, ils entrent dans la salle, mais il n’était nullement satisfait et aurait volontiers fait sans elle. (v. 1207-1292.) Au milieu de la salle, un lit avait été dressé, dont les draps n’étaient nullement sales, mais blancs, larges et bien étalés. Le lit n’était pas fait de paille hachée ni de couvertures grossières ; plutôt, deux étoffes de soie avaient été posées sur le lit. La jeune fille s’allongea la première, sans retirer sa chemise. Il eut beaucoup de mal à enlever son pantalon et à dénouer les nœuds. Il transpira à cause de toutes ces difficultés ; pourtant, au milieu de tout cela, sa promesse le poussait et l’incitait à continuer. S’agit-il donc d’une force réelle ? Oui, en quelque sorte ; car il sent qu’il a le devoir de se placer à côté de la jeune fille. C’est sa promesse qui le pousse et dicte ses actions. Ainsi, il s’allonge aussitôt, mais, comme elle, il ne retire pas sa chemise. Il prend soin de ne pas la toucher ; une fois au lit, il se tourne autant que possible loin d’elle et ne lui parle pas un mot, comme un moine à qui il est interdit de parler. Il ne la regarde même pas une seule fois, ni ne lui montre aucune courtoisie. Pourquoi ? Parce que son cœur ne lui appartient pas. Elle était certes très belle et charmante, mais tous ne sont pas touchés par ce qui est beau et charmant. Le chevalier n’a qu’un seul cœur, et celui-ci ne lui appartient plus vraiment, puisqu’il a été confié à quelqu’un d’autre, de sorte qu’il ne peut le donner ailleurs. L’amour, qui domine tous les cœurs, exige qu’il soit fixé en un seul endroit. Tous les cœurs ? Non, seulement ceux qu’il juge dignes. Et celui que l’amour daigne gouverner doit se préférer d’autant plus. L’amour a tellement chéri son cœur qu’il l’a contraint d’une manière particulière, et l’a rendu si fier de cette distinction que je ne suis pas enclin à lui reprocher de laisser de côté ce que l’amour interdit et de rester là où il le souhaite. La jeune fille voit clairement et sait qu’il déteste sa compagnie et qu’il serait heureux de s’en passer, et qu’, n’ayant pas envie de gagner son amour, il ne tenterait pas de la courtiser. Alors elle dit : « Mon seigneur, si vous ne vous sentez pas offensé, je partirai et retournerai me coucher dans ma propre chambre, ainsi vous serez plus à l’aise. Je ne crois pas que vous soyez satisfait de ma compagnie et de ma présence. Ne me méprisez pas si je vous dis ce que je pense. Reposez-vous maintenant toute la nuit, car vous avez si bien tenu votre promesse que je n’ai pas le droit de vous faire davantage de demandes. Je vous confie donc à Dieu ; je m’en vais. » Sur ce, elle se lève : le chevalier ne s’y oppose pas, mais la laisse partir volontiers, comme celui qui est l’amant dévoué d’une autre ; la jeune fille s’en aperçut clairement et alla dans sa chambre, où elle se déshabilla complètement et se retira, se disant : « De tous… »
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Parmi tous les chevaliers que j’ai connus, je n’en ai jamais rencontré un seul que j’aurais jugé digne d’un tiers d’angevin en comparaison avec celui-ci. D’après ce que j’ai compris, il a entre les mains une affaire plus périlleuse et plus grave que toutes celles que des chevaliers ont jamais entreprises ; que Dieu lui accorde de réussir ! Alors elle s’endormit et resta au lit jusqu’à l’aube du jour suivant.
(Av. 1293-1368.) À l’aube, elle se réveille et se lève. Le chevalier se réveille aussi, s’habille et revêt son armure, sans attendre aucune aide. Puis la jeune fille vient voir qu’il est déjà habillé. En le voyant, elle dit : « Que cette journée soit heureuse pour vous. » « Et qu’elle le soit aussi pour vous, demoiselle », répond le chevalier, ajoutant qu’il attend avec impatience que quelqu’un amène son cheval. La jeune fille fait venir quelqu’un pour chercher le cheval et dit : « Seigneur, j’aimerais vous accompagner sur une certaine distance le long du chemin, si vous acceptiez de m’escorter et de me conduire selon les coutumes et pratiques qui étaient en vigueur avant que nous ne soyons faits prisonniers dans le royaume de Logres. » À cette époque, les coutumes et privilèges étaient tels que, si un chevalier trouvait une jeune fille ou une demoiselle seule, et s’il tenait à sa bonne réputation, il ne la traiterait pas avec déshonneur, pas plus qu’il ne se trancherait la gorge. S’il l’attaquait, il serait déshonoré à jamais dans tous les courts. Mais si, pendant qu’elle était sous sa protection, elle était conquise par les armes par un autre qui l’affrontait en combat, alors cet autre chevalier pouvait faire d’elle ce qu’il voulait sans subir honte ni blâme. C’est pourquoi la jeune fille disait qu’elle voudrait l’accompagner, s’il avait le courage et la volonté de la protéger en sa compagnie, afin que personne ne lui fasse de mal. Et il lui dit : « Personne ne vous fera de mal, je vous le promets, à moins qu’il ne me fasse du mal d’abord. » « Alors », dit-elle, « je viendrai avec vous. » Elle ordonne que son palfrein soit sellé, et son ordre est exécuté sur-le-champ. Son palfrein est amené auprès du cheval du chevalier. Sans l’aide d’aucun écuyer, ils montent tous deux à cheval et partent rapidement. Elle lui parle, mais, ne se souciant pas de ses paroles, il ne prête aucune attention à ce qu’elle dit. Il aime réfléchir, mais déteste parler. L’amour inflige très souvent de nouveau la blessure qu’il a déjà causée. Pourtant, il ne mettait aucun onguent sur la blessure pour la guérir et la soulager, n’ayant ni intention ni désir de trouver un onguent ou de chercher un médecin, à moins que la blessure ne devienne plus douloureuse. Pourtant, il y a quelqu’un dont le remède il serait heureux de chercher... 410 Ils suivent les routes et les chemins dans la bonne direction jusqu’à ce qu’ils arrivent à une source, située au milieu d’un champ, entourée d’un bassin en pierre. Quelqu’un avait oublié sur la pierre un peigne.
(Av. 1293-1368.) À l’aube, elle se réveille et se lève. Le chevalier se réveille aussi, s’habille et revêt son armure, sans attendre aucune aide. Puis la jeune fille vient voir qu’il est déjà habillé. En le voyant, elle dit : « Que cette journée soit heureuse pour vous. » « Et qu’elle le soit aussi pour vous, demoiselle », répond le chevalier, ajoutant qu’il attend avec impatience que quelqu’un amène son cheval. La jeune fille fait venir quelqu’un pour chercher le cheval et dit : « Seigneur, j’aimerais vous accompagner sur une certaine distance le long du chemin, si vous acceptiez de m’escorter et de me conduire selon les coutumes et pratiques qui étaient en vigueur avant que nous ne soyons faits prisonniers dans le royaume de Logres. » À cette époque, les coutumes et privilèges étaient tels que, si un chevalier trouvait une jeune fille ou une demoiselle seule, et s’il tenait à sa bonne réputation, il ne la traiterait pas avec déshonneur, pas plus qu’il ne se trancherait la gorge. S’il l’attaquait, il serait déshonoré à jamais dans tous les courts. Mais si, pendant qu’elle était sous sa protection, elle était conquise par les armes par un autre qui l’affrontait en combat, alors cet autre chevalier pouvait faire d’elle ce qu’il voulait sans subir honte ni blâme. C’est pourquoi la jeune fille disait qu’elle voudrait l’accompagner, s’il avait le courage et la volonté de la protéger en sa compagnie, afin que personne ne lui fasse de mal. Et il lui dit : « Personne ne vous fera de mal, je vous le promets, à moins qu’il ne me fasse du mal d’abord. » « Alors », dit-elle, « je viendrai avec vous. » Elle ordonne que son palfrein soit sellé, et son ordre est exécuté sur-le-champ. Son palfrein est amené auprès du cheval du chevalier. Sans l’aide d’aucun écuyer, ils montent tous deux à cheval et partent rapidement. Elle lui parle, mais, ne se souciant pas de ses paroles, il ne prête aucune attention à ce qu’elle dit. Il aime réfléchir, mais déteste parler. L’amour inflige très souvent de nouveau la blessure qu’il a déjà causée. Pourtant, il ne mettait aucun onguent sur la blessure pour la guérir et la soulager, n’ayant ni intention ni désir de trouver un onguent ou de chercher un médecin, à moins que la blessure ne devienne plus douloureuse. Pourtant, il y a quelqu’un dont le remède il serait heureux de chercher... 410 Ils suivent les routes et les chemins dans la bonne direction jusqu’à ce qu’ils arrivent à une source, située au milieu d’un champ, entourée d’un bassin en pierre. Quelqu’un avait oublié sur la pierre un peigne.
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en ivoire doré. Jamais, depuis les temps anciens, ni sage ni fou n’a vu un tel peigne. Dans ses dents se trouvait presque une poignée de cheveux appartenant à celle qui avait utilisé le peigne.
(Vv. 1369-1552.) Lorsque la jeune fille remarque la source et voit la pierre, elle ne veut pas que son compagnon la voie ; elle tourne donc dans une autre direction. Lui, absorbé par ses propres pensées, ne s’aperçoit pas tout de suite qu’elle le mène de côté ; mais quand il s’en rend enfin compte, il craint d’être trompé, pensant qu’elle cède et s’écarte pour éviter un danger. « Regardez, demoiselle », s’écrie-t-il, « vous ne allez pas dans la bonne direction ; venez par ici ! Je crois que personne n’a jamais suivi cette route droit. » « Seigneur, c’est un meilleur chemin pour nous », dit la jeune fille, « j’en suis sûre. » Alors il lui répond : « Je ne sais pas, demoiselle, ce que vous pensez ; mais vous pouvez voir clairement que le sentier battu est par ici ; et puisque j’ai commencé à le suivre, je ne m’écarterai pas. Alors venez, si vous le voulez, car je continuerai sur ce chemin. » Ils avancent alors jusqu’à ce qu’ils approchent du bassin de pierre et voient le peigne. Le chevalier dit : « Je ne me souviens vraiment pas avoir jamais vu un peigne aussi beau que celui-ci. » « Donnez-le-moi », dit la jeune fille. « Avec plaisir, demoiselle », répond-il. Il se penche alors et le ramasse. Tout en le tenant, il le regarde fixement, contemplant les cheveux jusqu’à ce que la jeune fille commence à rire. Quand il la voit faire cela, il lui demande pourquoi elle rit. Elle répond : « Laissez tomber, car je ne vous le dirai jamais. » « Pourquoi ? » demande-t-il. « Parce que je ne le souhaite pas. » Et quand il entend cela, il la supplie comme quelqu’un qui estime que les amants doivent se faire confiance mutuellement : « Demoiselle, si vous aimez passionnément quelque chose, c’est par là que je vous implore, vous conjure et vous supplie de ne pas me cacher la raison pour laquelle vous riez. » « Votre appel est si fort », dit-elle, « que je vous le dirai et ne rien cacher. J’en suis certaine, autant que de quoi que ce soit, que ce peigne appartenait à la Reine. Et vous pouvez croire mes paroles : ce sont des mèches des cheveux de la Reine que vous voyez, si belles, si légères et si rayonnantes, et qui restent accrochées aux dents du peigne ; elles n’ont certainement jamais poussé ailleurs. » Alors le chevalier répondit : « Par ma parole, il y a beaucoup de reines et de rois ; quelle reine voulez-vous dire ? » Et elle répondit : « En vérité, beau seigneur, c’est de la femme du Roi Arthur que je parle. » Quand il l’entend, il n’a plus la force de ne pas baisser la tête sur le pommeau de sa selle. Et quand la jeune fille le voit ainsi, elle est étonnée et terrifiée, pensant qu’il va tomber. Ne la blâmez pas pour sa peur, car elle croyait qu’il était en état de choc. Il aurait tout aussi bien pu s’évanouir, tant il en était proche ; car dans son cœur il ressentait une telle tristesse qu’il resta longtemps…
(Vv. 1369-1552.) Lorsque la jeune fille remarque la source et voit la pierre, elle ne veut pas que son compagnon la voie ; elle tourne donc dans une autre direction. Lui, absorbé par ses propres pensées, ne s’aperçoit pas tout de suite qu’elle le mène de côté ; mais quand il s’en rend enfin compte, il craint d’être trompé, pensant qu’elle cède et s’écarte pour éviter un danger. « Regardez, demoiselle », s’écrie-t-il, « vous ne allez pas dans la bonne direction ; venez par ici ! Je crois que personne n’a jamais suivi cette route droit. » « Seigneur, c’est un meilleur chemin pour nous », dit la jeune fille, « j’en suis sûre. » Alors il lui répond : « Je ne sais pas, demoiselle, ce que vous pensez ; mais vous pouvez voir clairement que le sentier battu est par ici ; et puisque j’ai commencé à le suivre, je ne m’écarterai pas. Alors venez, si vous le voulez, car je continuerai sur ce chemin. » Ils avancent alors jusqu’à ce qu’ils approchent du bassin de pierre et voient le peigne. Le chevalier dit : « Je ne me souviens vraiment pas avoir jamais vu un peigne aussi beau que celui-ci. » « Donnez-le-moi », dit la jeune fille. « Avec plaisir, demoiselle », répond-il. Il se penche alors et le ramasse. Tout en le tenant, il le regarde fixement, contemplant les cheveux jusqu’à ce que la jeune fille commence à rire. Quand il la voit faire cela, il lui demande pourquoi elle rit. Elle répond : « Laissez tomber, car je ne vous le dirai jamais. » « Pourquoi ? » demande-t-il. « Parce que je ne le souhaite pas. » Et quand il entend cela, il la supplie comme quelqu’un qui estime que les amants doivent se faire confiance mutuellement : « Demoiselle, si vous aimez passionnément quelque chose, c’est par là que je vous implore, vous conjure et vous supplie de ne pas me cacher la raison pour laquelle vous riez. » « Votre appel est si fort », dit-elle, « que je vous le dirai et ne rien cacher. J’en suis certaine, autant que de quoi que ce soit, que ce peigne appartenait à la Reine. Et vous pouvez croire mes paroles : ce sont des mèches des cheveux de la Reine que vous voyez, si belles, si légères et si rayonnantes, et qui restent accrochées aux dents du peigne ; elles n’ont certainement jamais poussé ailleurs. » Alors le chevalier répondit : « Par ma parole, il y a beaucoup de reines et de rois ; quelle reine voulez-vous dire ? » Et elle répondit : « En vérité, beau seigneur, c’est de la femme du Roi Arthur que je parle. » Quand il l’entend, il n’a plus la force de ne pas baisser la tête sur le pommeau de sa selle. Et quand la jeune fille le voit ainsi, elle est étonnée et terrifiée, pensant qu’il va tomber. Ne la blâmez pas pour sa peur, car elle croyait qu’il était en état de choc. Il aurait tout aussi bien pu s’évanouir, tant il en était proche ; car dans son cœur il ressentait une telle tristesse qu’il resta longtemps…
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Il perdit sa couleur et sa capacité à parler. La jeune fille descend de cheval et court aussi vite que possible pour le soutenir et l’aider ; car elle n’aurait voulu pour rien au monde le voir tomber. Lorsqu’il la vit, il eut honte et dit : « Pourquoi te donner tant de peine pour m’aider ? » Ne croyez pas que la jeune fille lui ait expliqué pourquoi ; car il aurait eu honte et se serait affligé, et cela l’aurait contrarié et troublé si elle lui avait avoué la vérité. Elle prit donc soin de ne pas dire la vérité, mais lui répondit avec tact : « Seigneur, je suis descendue pour prendre le peigne ; j’étais tellement impatiente de le tenir entre mes mains que je ne pouvais plus attendre. » Voulant qu’elle ait le peigne, il le lui donna, après avoir soigneusement retiré les cheveux sans en arracher un seul. Jamais l’œil humain n’aura vu quelque chose recevoir une telle honneur que lorsque ce chevalier commença à adorer ces boucles. Cent mille fois, il les porta à ses yeux, à sa bouche, à son front et à son visage : il manifestait sa joie de toutes les manières, se considérant désormais riche et heureux. Il les plaça dans sa poitrine, près de son cœur, entre sa chemise et sa peau. Il ne voudrait pas les échanger contre un chariot plein d’émeraudes et de carbuncules, et il ne pense pas non plus qu’une douleur ou une maladie puisse maintenant le frapper ; il méprise l’essence de perle, le sirop et le remède contre la pleurésie ; même saint Martin et saint Jacques ne lui sont pas nécessaires, car il a une telle confiance en ces cheveux qu’il n’a besoin d’aucune autre aide. Mais à quoi ressemblaient ces cheveux ? Si je vous dis la vérité à leur sujet, vous penserez que je suis un menteur fou. Même lorsque la foire annuelle de Saint-Denis est pleine, et que les marchandises y sont exposées en abondance, le chevalier ne prendrait pas toute cette richesse s’il n’avait pas trouvé ces boucles également. Et si vous voulez connaître la vérité, de l’or cent mille fois raffiné et fondu autant de fois serait encore plus sombre que la nuit, comparé au jour d’été le plus lumineux de cette année, si l’on voyait cet or placé à côté de ces cheveux. Mais pourquoi faire une longue histoire ? La jeune fille remonta à cheval, le peigne en main, tandis que lui se délectait des boucles dans sa poitrine. Ayant quitté la plaine, ils arrivèrent dans une forêt et prirent un raccourci à travers elle jusqu’à arriver en un endroit étroit, où ils durent avancer en file indienne, car il aurait été impossible de faire avancer deux chevaux côte à côte. Juste là où le chemin était le plus étroit, ils virent un chevalier s’approcher. Dès qu’elle le vit, la jeune fille le reconnut et dit : « Chevalier, voyez-vous celui qui vient là-bas, armé et prêt au combat ? Je connais ses intentions : il pense maintenant qu’il peut facilement m’emporter sans défense avec lui. Il m’aime, mais c’est très stupide de sa part. De vive voix, ainsi que par messager, il m’a longtemps courtisée. »
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Mais mon amour n’est pas à sa portée, car je ne voudrais l’aimer sous aucun prétexte, que Dieu m’aide ! Je préférerais me tuer plutôt que de lui accorder mon amour. Je ne doute pas qu’il soit maintenant ravi et satisfait, comme s’il m’avait déjà en son pouvoir. Mais maintenant, je verrai ce que vous pouvez faire, et je verrai à quel point vous êtes courageux ; il deviendra alors évident si votre escorte peut me protéger. Si vous pouvez me protéger maintenant, je ne manquerai pas de proclamer que vous êtes courageux et très digne.” Et il lui répondit : « Allez, allez ! » ce qui signifiait en somme : « Ça ne me regarde pas ; il n’y a pas besoin que vous vous inquiétiez de ce que vous avez dit. » (Vv. 1553-1660.) Tandis qu’ils avançaient en parlant ainsi, le chevalier, qui était seul, chevaucha rapidement vers eux. Il était d’autant plus pressé qu’il se sentait plus sûr de réussir ; il avait l’impression d’avoir de la chance de voir celle qu’il aimait le plus au monde. Dès qu’il s’approcha d’elle, il la salua par des mots venus du fond de son cœur : « Bienvenue, d’où que vous veniez, celle que je désire le plus, mais qui jusqu’à présent ne m’a causé que peu de joie et beaucoup de peine ! » Il n’est pas convenable qu’elle soit si avare de paroles au point de ne pas lui retourner son salut, ne serait-ce que verbalement. Le chevalier fut grandement exalté lorsque la jeune fille le salua ; bien qu’elle ne prenne pas ses paroles au sérieux et que cet effort ne lui coûte rien. Pourtant, s’il avait été vainqueur dans un tournoi à ce moment-là, il ne se serait pas autant estimé, ni cru avoir acquis une telle gloire et renommée. Maintenant, plus confiant en sa valeur, il saisit les rênes et dit : « Maintenant, je vais vous emmener avec moi : j’ai bien navigué aujourd’hui pour arriver enfin dans un port aussi bon. Mes soucis sont terminés : après des périls, j’ai trouvé un refuge ; après de la tristesse, j’ai atteint le bonheur ; après de la douleur, je suis en parfaite santé ; maintenant, j’ai réalisé mon désir, puisque je vous trouve dans une situation où je peux vous emmener avec moi sans résistance. » Alors elle dit : « Vous n’avez aucun avantage, car je suis sous la protection de ce chevalier. » « Assurément, cette escorte ne vaut pas grand-chose », dit-il, « et je vais vous emmener immédiatement. Ce chevalier aurait le temps de manger un sac de sel avant de pouvoir vous défendre contre moi ; je crois que je ne rencontrerais jamais de chevalier devant qui je ne pourrais pas vous gagner. Et puisque je vous trouve ici de manière si opportune, même s’il fait de son mieux pour l’empêcher, je vous emmènerai sous ses yeux mêmes, peu importe son mécontentement. » L’autre n’était pas irrité par toute cette fierté qu’il entendait exprimée, mais sans aucune impudence ni vantardise, il commença ainsi à le défier pour elle : « Seigneur, ne vous pressez pas, et ne gaspillez pas vos paroles, parlez plutôt raisonnablement. Vous ne réussirez pas… »
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privée de tout ce qui vous revient de droit. Vous devez savoir cependant que la jeune fille est venue ici sous ma protection. Laissez-la tranquille maintenant, car vous l’avez retenue assez longtemps ! L’autre leur donne la permission de le brûler s’il ne l’emporte pas malgré lui. Alors l’autre dit : « Il ne serait pas juste que je vous laisse l’emporter ; je préférerais me battre contre vous. Mais si nous voulions nous battre, nous ne pourrions certainement pas le faire dans cette route étroite. Allons dans un endroit plat — une prairie ou un champ ouvert. » Et il répond que cela lui conviendrait parfaitement : « Certainement, j’accepte : vous avez entièrement raison, cette route est trop étroite. Mon cheval est tellement gêné ici que je crains qu’il ne se blesse au flanc avant que je puisse le faire tourner. » Puis, avec beaucoup de difficulté, il le fait tourner, et son cheval s’échappe sans aucune blessure ni dommage. Alors il dit : « En vérité, je suis très contrarié que nous ne nous soyons pas rencontrés en un endroit favorable et en présence d’autres hommes, car j’aurais été heureux qu’ils voient lequel de nous deux est le meilleur. Allons, commençons nos recherches : nous trouverons à proximité un grand espace large et ouvert. » Ils se rendent alors dans une prairie, où il y avait des servantes, des chevaliers et des jeunes filles qui jouaient à divers jeux en ce lieu agréable. Elles n’étaient pas toutes occupées à des jeux futiles, mais jouaient au backgammon, aux échecs ou aux dés, et semblaient manifestement bien occupées. La plupart étaient engagées dans de tels jeux ; mais les autres s’adonnaient à des sports, dansaient, chantaient, faisaient des acrobaties, sautaient et se luttaient entre elles.
(Vv. 1661-1840.) Un chevalier d’un certain âge se trouvait de l’autre côté de la prairie, monté sur un alezan espagnol. Ses rênes et sa selle étaient en or, et ses cheveux devenaient gris. Une main pendait le long de son corps avec grâce. Comme le temps était beau, il portait des manches de chemise, avec un court manteau de tissu écarlate et de fourrure jeté sur ses épaules, et ainsi il observait les jeux et les danses. De l’autre côté du champ, près d’un sentier, il y avait vingt-trois chevaliers montés sur de bons chevaux irlandais. Dès que les trois nouveaux arrivants apparaissent, ils cessent tous de jouer et crient de l’autre côté des champs : « Regardez, voici arriver le chevalier qui a été poussé dans le chariot ! Que personne ne continue son jeu tant qu’il est parmi nous. Malédiction à celui qui se soucie ou daigne jouer tant qu’il est là ! » Pendant ce temps, celui qui aimait la jeune fille et la revendiquait comme sienne s’approcha du vieux chevalier et dit : « Seigneur, j’ai atteint une grande joie ; que tous ceux qui veulent m’entendre disent que Dieu m’a accordé ce que j’ai toujours le plus désiré ; Son don n’aurait pas été aussi grand s’Il m’avait couronné roi. »
(Vv. 1661-1840.) Un chevalier d’un certain âge se trouvait de l’autre côté de la prairie, monté sur un alezan espagnol. Ses rênes et sa selle étaient en or, et ses cheveux devenaient gris. Une main pendait le long de son corps avec grâce. Comme le temps était beau, il portait des manches de chemise, avec un court manteau de tissu écarlate et de fourrure jeté sur ses épaules, et ainsi il observait les jeux et les danses. De l’autre côté du champ, près d’un sentier, il y avait vingt-trois chevaliers montés sur de bons chevaux irlandais. Dès que les trois nouveaux arrivants apparaissent, ils cessent tous de jouer et crient de l’autre côté des champs : « Regardez, voici arriver le chevalier qui a été poussé dans le chariot ! Que personne ne continue son jeu tant qu’il est parmi nous. Malédiction à celui qui se soucie ou daigne jouer tant qu’il est là ! » Pendant ce temps, celui qui aimait la jeune fille et la revendiquait comme sienne s’approcha du vieux chevalier et dit : « Seigneur, j’ai atteint une grande joie ; que tous ceux qui veulent m’entendre disent que Dieu m’a accordé ce que j’ai toujours le plus désiré ; Son don n’aurait pas été aussi grand s’Il m’avait couronné roi. »
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Je ne lui serais pas non plus aussi redevable, ni je n’en tirerais autant de profit ; car ce que j’ai gagné est juste et bon. « Je ne sais pas encore si c’est à toi », répond le chevalier à son fils. Mais celui-ci lui réplique : « Ne le sais-tu pas ? Ne le vois-tu donc pas ? Par Dieu, sire, n’ayez plus de doutes, quand vous verrez que je la tiens en ma possession. Dans cette forêt d’où je viens, je l’ai rencontrée alors qu’elle était en chemin. Je pense que Dieu l’a amenée là pour moi, et je l’ai prise pour moi-même. » « Je ne sais pas si cela sera permis par celui que je vois arriver derrière toi ; il a l’air de vouloir la réclamer à toi. » Pendant cette conversation, la danse s’était arrêtée à cause du chevalier qu’ils voyaient, et ils ne dansaient plus gaiement à cause du dégoût et du mépris qu’ils ressentaient pour lui. Mais le chevalier arriva rapidement derrière la jeune fille et dit : « Laissez la jeune fille tranquille, chevalier, car vous n’avez aucun droit sur elle ! Si vous osez, je suis prêt à me battre immédiatement avec vous pour la défendre. » Alors le vieux chevalier remarqua : « Ne le savais-je pas ? Beau fils, ne retiens plus la jeune fille, mais laisse-la partir. » Il n’apprécie pas ce conseil et jure qu’il ne la livrera pas : « Que Dieu ne me donne jamais de joie si je la lui donne ! Je l’ai, et je la garderai comme étant à moi. Ce ne seront que les sangles de mon écu et tous les brassards de mon bouclier qui seront brisés en premier, et je perdrai toute confiance en ma force et en mes bras, en mon épée et en ma lance, avant de livrer ma maîtresse à lui. » Et son père dit : « Je ne te laisserai pas te battre, quelle que soit la raison que tu avances. Tu es trop confiant dans ta bravoure. Obéis donc à mon ordre. » Mais lui, par orgueil, répond : « Quoi ? Suis-je un enfant à effrayer ? Plutôt, je prétendrai qu’il n’y a dans tout le pays entouré de mers aucun chevalier, où qu’il habite, si excellent que je le laisserais l’avoir, et que je ne serais pas en mesure de vaincre rapidement. » Le père répond : « Beau fils, je ne doute pas que tu penses vraiment ainsi, car tu es si confiant dans ta force. Mais je ne veux pas te voir entrer en compétition avec ce chevalier. » Alors il réplique : « Je serai humilié si j’obéis à votre conseil. Maudissez-moi si j’écoute vos conseils et deviens lâche à cause de vous, sans donner tout ce que j’ai dans le combat. Il est vrai qu’un homme se porte mal parmi ses proches : je pourrais obtenir de meilleures conditions ailleurs, car vous essayez de me piéger. J’ai la certitude que là où je ne suis pas connu, je pourrais agir avec plus de grâce. Personne qui ne me connaîtrait pas ne tenterait de contrarier ma volonté ; tandis que vous, vous m’ennuyez et me tourmentez. Je suis agacé par vos reproches. Vous savez bien que lorsque quelqu’un est blâmé, il devient encore plus passionné. Mais que Dieu ne me donne jamais de joie si je renonce à mon dessein à cause de vous ; plutôt, je… »
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« Combats contre ta volonté ! » « Par la foi que je porte à l’apôtre saint Pierre », dit son père, « je vois maintenant que ma demande est vaine. Je perds mon temps à te réprimander ; mais bientôt je trouverai des moyens pour te forcer, contre ta volonté, à obéir à mes ordres et à t’y soumettre. » Il convoque aussitôt tous les chevaliers et leur ordonne de s’emparer de son fils qu’il ne parvient pas à corriger, en disant : « Je veux qu’on le lie plutôt que de le laisser combattre. Vous êtes tous mes hommes, et vous me devez votre dévouement et vos services : par tous les fiefs que vous détenez de moi, je vous tiens pour responsables, et j’ajoute ma prière. Il me semble qu’il doit être fou, et qu’il montre une fierté excessive en refusant de respecter ma volonté. » Alors ils promettent de s’occuper de lui et disent qu’autant qu’il sera sous leur garde, il ne voudra jamais combattre, mais qu’il devra renoncer à la jeune fille malgré lui. Puis ils se rassemblent tous et le saisissent par les bras et le cou. « Ne te trouves-tu pas stupide maintenant ? » demande son père ; « avoue la vérité : tu n’as ni la force ni le pouvoir de combattre ou de jouter, aussi désagréable et difficile que cela puisse te paraître à l’admettre. Tu feras bien de consentir à ma volonté et à mon désir. Sais-tu quelle est mon intention ? Afin d’atténuer un peu ta déception, je suis prêt, si tu le veux, à te suivre aujourd’hui et demain, à travers bois et plaines, chacun monté sur son cheval. Peut-être trouverons-nous bientôt qu’il a un tel caractère et une telle allure que je pourrai te laisser agir à ta guise et combattre contre lui. » À cette proposition, l’autre doit forcément consentir. Comme celui qui n’a pas d’autre choix, il dit qu’il cédera, à condition que tous deux le suivent. Et quand les gens dans la plaine voient comment s’est terminée cette aventure, ils s’exclament tous : « Avez-vous vu ? Celui qui était monté sur le chariot a acquis ici une telle gloire qu’il emmène la maîtresse du fils de mon seigneur, et lui-même le permet. Nous pouvons bien supposer qu’il trouve en lui quelque mérite, lorsqu’il le laisse l’emmener. Maintenant, maudit soit cent fois celui qui cesse plus longtemps ses jeux à cause de lui ! Allons, retournons à nos jeux. » Puis ils reprennent leurs jeux et leurs danses. (Vv. 1841-1966.) Alors le chevalier s’éloigne, sans rester davantage dans la plaine, et la jeune fille l’accompagne. Ils partent en hâte, tandis que le père et son fils les suivent à cheval à travers les champs fauchés jusqu’à près de trois heures, moment où, en un endroit très agréable, ils tombent sur une église ; à côté du chœur se trouvait un cimetière entouré d’un mur. Le chevalier, poli et sage, entre dans l’église à pied pour prier Dieu, tandis que la jeune fille tient son cheval jusqu’à son retour.
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Lorsqu’il eut terminé sa prière et qu’il revenait, un moine très âgé apparut soudainement ; le chevalier lui demanda poliment de lui dire ce que c’était que cet endroit, car il ne le savait pas. Le moine lui répondit que c’était un cimetière. L’autre dit : « Accueillez-moi, que Dieu vous aide ! » « Avec plaisir, sire », et il l’accueillit. Suivant le moine, le chevalier vit les plus belles tombes qu’on pût trouver jusqu’en Dombes ou à Pampelune ; sur chacune de ces tombes étaient gravées des lettres indiquant les noms de ceux qui devaient y être enterrés. Il commença à lire les noms et en trouva certains qui disaient : « Ici reposera Gawain, ici Louis, et ici Yvain. » Après ces trois-là, il lut les noms de nombreux autres, parmi les chevaliers les plus célèbres et les plus estimés de cette terre ou d’une autre. Parmi eux, il en trouva une en marbre, qui semblait neuve, et plus somptueuse et belle que toutes les autres. Appelant le moine, le chevalier demanda : « À quoi servent ces tombes ici ? » Le moine répondit : « Vous avez déjà lu les inscriptions ; si vous avez compris, vous devez savoir ce qu’elles disent et quel est le sens de ces tombes. » « Dites-moi maintenant, à quoi sert celle-ci, si grande ? » Le ermite répondit : « Je vais vous le dire. C’est un très grand sarcophage, plus grand que tous ceux qui ont jamais été fabriqués ; on n’a jamais vu rien d’aussi riche et d’aussi bien sculpté. Il est magnifique de l’extérieur, et encore plus de l’intérieur. Mais vous n’avez pas besoin de vous en soucier, car il ne peut vous être d’aucune utilité ; vous ne verrez jamais son intérieur, car il faudrait sept hommes forts pour soulever le couvercle de pierre, si quelqu’un voulait l’ouvrir. Et soyez certain que pour le soulever, il faudrait sept hommes plus forts que vous et moi. Il y a une inscription dessus qui dit que quiconque pourra soulever cette pierre de sa propre force libérera tous les hommes et les femmes qui sont prisonniers dans ce pays, d’où aucun esclave ni noble ne peut sortir, à moins d’être natif de cette terre. Personne n’est jamais revenu de là-bas, mais ils sont retenus dans des prisons étrangères, tandis que ceux du pays vont et viennent comme ils le souhaitent. » Aussitôt, le chevalier alla saisir la pierre et la souleva sans la moindre difficulté, plus facilement que dix hommes qui auraient mis toute leur force. Le moine fut stupéfait et faillit tomber en voyant ce prodige ; car il pensait ne jamais revoir quelque chose de semblable, et il dit : « Sire, j’ai très envie de connaître votre nom. Voulez-vous me le dire ? » « Pas moi », dit le chevalier, « je vous le jure. » « J’en suis vraiment désolé », dit-il ; « mais si vous vouliez me le dire, vous me feriez une grande faveur et pourriez en tirer profit vous-même. Qui êtes-vous, et d’où venez-vous ? » « Je suis un chevalier, comme vous pouvez le voir, et je suis né dans le royaume de Logres. Après… »
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Tant d’informations… Je préférerais m’excuser. Dites-moi maintenant, de votre côté, qui va reposer dans ce tombeau ? « Sire, celui qui libérera tous ceux qui sont captifs dans le royaume d’où personne ne peut s’échapper. » Lorsqu’il lui eut dit tout cela, le chevalier le confia à Dieu et à tous ses saints. Alors, pour la première fois, il se sentit libre de retourner auprès de la jeune fille. Le vieux moine aux cheveux blancs l’accompagna hors de l’église, et ils reprirent leur chemin. Cependant, tandis que la jeune fille montait à cheval, le ermite lui raconta tout ce que le chevalier avait fait à l’intérieur, puis il la pria de lui dire, si elle le savait, quel était son nom ; mais elle le rassura en affirmant qu’elle ne le savait pas, mais qu’une chose était sûre : il n’existait aucun chevalier vivant là où soufflent les quatre vents du ciel. (Vv. 1967-2022.) La jeune fille prit alors congé de lui et partit rapidement à la poursuite du chevalier. Ceux qui les suivaient arrivèrent et virent le ermite debout seul devant l’église. Le vieux chevalier, les manches retroussées, demanda : « Sire, dites-nous, avez-vous vu un chevalier accompagné d’une jeune fille ? » Il répondit : « Je n’hésiterai pas à vous dire tout ce que je sais, car ils viennent juste de partir d’ici. Le chevalier était là-dedans, et il a accompli une chose vraiment merveilleuse : il a soulevé la pierre du gigantesque tombeau en marbre, tout seul, sans le moindre effort. Il est déterminé à sauver la Reine, et sans doute la sauvera-t-il, ainsi que tous les autres. Vous savez bien que c’est ainsi, car vous avez souvent lu l’inscription sur la pierre. Aucun chevalier, né d’homme et de femme, et aucun chevalier jamais assis sur une selle, n’a jamais été à la hauteur de cet homme. » Alors le père se tourna vers son fils et dit : « Fils, que penses-tu de lui maintenant ? N’est-ce pas un homme digne de respect, ayant accompli une telle prouesse ? Maintenant tu sais qui avait tort, toi ou moi. Je ne voudrais pas que tu te battes contre lui, même pour toute la ville d’Amiens ; pourtant tu as lutté avec acharnement, avant que quiconque ne puisse te dissuader de ton dessein. Maintenant, autant rentrer, car ce serait très stupide de continuer à le suivre. » Il répondit : « J’y consens. Il serait inutile de le suivre. Puisque c’est votre volonté, retournons. » Ils furent très sages de faire demi-tour. Tout au long du chemin, la jeune fille chevauchait près du chevalier, désirant le forcer à lui prêter attention. Elle était impatiente d’apprendre son nom, et elle le supplia encore et encore de le lui dire, jusqu’à ce qu’, agacé, il lui réponde : « Ne vous ai-je pas déjà dit que je suis du royaume du roi Arthur ? Je jure par Dieu et sa bonté que vous ne connaîtrez pas mon nom. » Alors elle lui demanda la permission de partir, promettant de revenir, demande qu’il accepta volontiers.
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(Vv. 2023-2198.) Alors la jeune fille s’en va, et il continue seul sa route jusqu’à très tard dans la nuit. Après les vêpres, vers le complies, alors qu’il poursuivait son chemin, il vit un chevalier qui revenait de la forêt où il avait chassé. Avec son casque délacé, il chevauchait sur son grand cheval gris de chasse, auquel il avait attaché la proie que Dieu lui avait permis de capturer. Ce gentilhomme accourut rapidement à la rencontre du chevalier pour lui offrir l’hospitalité. « Seigneur, dit-il, la nuit va bientôt tomber. Il est temps que vous soyez raisonnable et que vous cherchiez un endroit pour passer la nuit. J’ai une maison tout près, où je vous emmènerai. Personne ne vous accueillera mieux que moi, dans la mesure de mes moyens : j’en serai très heureux si vous consentez. » « De mon côté, j’accepte volontiers », répondit-il. Le gentilhomme envoya aussitôt son fils en avant pour préparer la maison et commencer les préparatifs du dîner. Le garçon exécuta immédiatement ses ordres et partit à grande vitesse, tandis que les autres, qui n’étaient pas pressés, suivaient tranquillement le chemin jusqu’à ce qu’ils arrivent à la maison. La femme du gentilhomme était une dame très accomplie ; il avait cinq fils qu’il aimait beaucoup, trois étant encore des jeunes garçons et deux déjà chevaliers ; il avait aussi deux filles belles et charmantes, qui n’étaient pas encore mariées. Ils n’étaient pas originaires de cette région, mais y étaient retenus prisonniers depuis longtemps, éloignés de leur pays natal, Logres. Lorsque le gentilhomme conduisit le chevalier dans sa cour, la dame, avec ses fils et ses filles, se leva et courut à leur rencontre, rivalisant d’efforts pour lui rendre hommage en l’accueillant et en l’aidant à descendre de cheval. Ni les sœurs ni les cinq frères ne prêtèrent beaucoup d’attention à leur père, car ils savaient bien qu’il le souhaitait ainsi. Ils honorèrent le chevalier et l’accueillirent ; et une fois qu’on eut enlevé son armure, l’une des deux filles du maître de maison jeta son propre manteau sur lui, le prenant sur ses épaules pour le poser autour de son cou. Inutile de dire à quel point il fut bien servi au dîner ; mais une fois le repas terminé, ils n’hésitèrent plus à parler de divers sujets. D’abord, le maître de maison commença par lui demander qui il était et d’où il venait, sans toutefois s’enquérir de son nom. Le chevalier répondit promptement : « Je viens du royaume de Logres, et je n’ai jamais été dans ce pays auparavant. » Lorsque le gentilhomme entendit cela, il fut très étonné, tout comme sa femme et ses enfants, et chacun d’eux fut profondément affligé. Alors ils commencèrent à lui dire : « Malheur à vous d’être venu ici, beau seigneur, car cela ne causera que des ennuis ! Car, comme nous, vous serez réduit en esclavage et en exil. » « D’où venez-vous donc ? » demanda-t-il. « Seigneur, nous appartenons à votre pays. Beaucoup d’hommes de votre pays
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sont tenus en esclavage dans cette terre. Maudite soit cette coutume, ainsi que ceux qui la perpétuent ! Aucun étranger ne vient ici sans être contraint de rester dans ce pays où il est retenu. Car quiconque le souhaite peut entrer, mais une fois à l’intérieur, il doit rester. Quant à votre propre destin, soyez rassuré : vous ne pourrez certainement jamais vous échapper d’ici. » Il répond : « En vérité, je le ferai, si c’est possible. » À cela, le gentilhomme réplique : « Comment ? Pensez-vous pouvoir vous échapper ? » « Oui, assurément, si c’est la volonté de Dieu ; et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir. » « Dans ce cas, sans doute tous les autres seraient libérés ; car dès que l’un réussit à s’échapper honnêtement de cette captivité, alors tous les autres peuvent partir sans obstacle. » Alors le gentilhomme se souvint qu’on lui avait dit et informé qu’un chevalier de grande valeur se rendait dans le pays à la recherche de la reine, retenue par le fils du roi, Méléagant ; et il se dit : « Par ma parole, je crois que c’est lui, et je le lui dirai. » Ainsi, il lui dit : « Sire, ne cachez-moi pas vos affaires, si je promets de vous donner les meilleurs conseils que je connais. Moi aussi, je profiterai de tout succès que vous pourriez obtenir. Révélez-moi la vérité sur votre mission, afin qu’elle profite autant à vous qu’à moi. Je suis convaincu que vous êtes venu chercher la reine dans cette terre, parmi ces peuples païens, qui sont pires que les Sarrasins. » Et le chevalier répond : « C’est bien pour cette seule raison que je suis venu. Je ne sais pas où ma dame est enfermée, mais je m’efforce de la sauver et j’ai grand besoin de conseil. Donnez-moi tout conseil que vous pouvez. » Et il dit : « Sire, vous avez entrepris une tâche très difficile. Le chemin que vous empruntez vous mènera droit au pont des épées. Vous avez certainement besoin de conseil. Si vous suivez mes conseils, vous irez au pont des épées par un chemin plus sûr, et je veillerai à ce que vous y soyez escorté. » Alors celui dont l’esprit était fixé sur le chemin le plus direct lui demanda : « Le chemin dont vous parlez est-il aussi direct que l’autre ? » « Non, il ne l’est pas », répondit-il ; « il est plus long, mais plus sûr. » Alors il dit : « Je n’en ai pas besoin ; parlez-moi plutôt de ce chemin que je suis en train de suivre ! » « Je suis prêt à le faire », répondit-il ; « mais je suis sûr que vous ne réussirez pas si vous empruntez un autre chemin que celui que je recommande. Demain, vous arriverez en un endroit où vous aurez des difficultés : on l’appelle “le passage rocheux”. Voulez-vous que je vous dise à quel point c’est un mauvais endroit pour passer ? Un seul cheval peut y passer à la fois ; même deux hommes ne pourraient pas passer côte à côte, et le passage est bien gardé et défendu. Vous rencontrerez de la résistance dès votre arrivée. Vous subirez de nombreux coups d’épée et de lance, et vous devrez revenir sur vos pas avant de réussir à passer. » Et lorsqu’il eut terminé son récit, l’un des fils du gentilhomme, qui
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un chevalier s’avança et dit : « Sire, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, j’irai avec ce gentilhomme. » Alors l’un des jeunes hommes se leva et dit : « Moi aussi, j’irai. » Et le père leur donna volontiers son consentement. Ainsi, le chevalier n’aurait pas à partir seul, et il exprima sa gratitude, très satisfait de cette compagnie.
(V. 2199-2266.) Puis la conversation cessa, et ils conduisirent le chevalier au lit, où il fut heureux de s’endormir. Dès que la lumière du jour apparut, il se leva, ainsi que ceux qui devaient l’accompagner. Les deux chevaliers mirent leurs armures et prirent congé, tandis que le jeune homme partit en avant. Ensemble, ils continuèrent leur route jusqu’à arriver, à l’heure de midi, « au passage rocheux ». Au milieu de celui-ci, ils trouvèrent une tour en bois, où se trouvait toujours un homme de garde. Avant qu’ils ne s’approchent, celui qui était sur la tour les vit et cria deux fois à haute voix : « Malheur à cet homme qui vient ! » Et voilà ! Un chevalier sortit de la tour, monté sur son cheval et vêtu d’une armure neuve, accompagné de chaque côté par des serviteurs portant des haches tranchantes. Lorsque l’autre s’approcha du passage, celui qui le défendait commença à l’abreuver d’injures au sujet du chariot, disant : « Vassal, tu es vraiment audacieux et stupide d’être entré dans ce pays. Personne ne devrait jamais venir ici s’il a voyagé sur un chariot ; que Dieu lui refuse Sa bénédiction ! » Alors ils se précipitèrent l’un vers l’autre à toute vitesse. Celui qui devait garder le passage brisa aussitôt sa lance et laissa tomber ses deux morceaux ; l’autre le frappa au cou, sous son bouclier, et le jeta face contre terre sur les pierres. Ensuite, les serviteurs s’avancèrent avec leurs haches, mais ils évitèrent délibérément de le frapper, ne souhaitant ni le blesser ni lui nuire ; ainsi, il ne daigna pas tirer son épée et continua rapidement son chemin avec ses compagnons. L’un d’eux dit à l’autre : « Personne n’a jamais vu un chevalier aussi valeureux, et il n’a pas d’égal. N’est-ce pas merveilleux qu’il ait réussi à forcer le passage ici ? » Et le chevalier dit à son frère : « Cher frère, pour l’amour de Dieu, hâtez-vous d’aller raconter à notre père cette aventure. » Mais le jeune homme insista et jura qu’il ne partirait pas porter le message et qu’il ne quitterait jamais le chevalier avant de l’avoir fait chevalier ; qu’il laisse son frère aller porter le message, s’il s’en souciait tant.
(V. 2267-2450.) Ils continuèrent alors ensemble jusqu’à environ trois heures, lorsqu’ils rencontrèrent un homme qui leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent : « Nous sommes des chevaliers, occupés à nos propres affaires. » Alors l’homme dit au chevalier : « Sire, j’aurais plaisir à vous offrir l’hospitalité, à vous et à vos
(V. 2199-2266.) Puis la conversation cessa, et ils conduisirent le chevalier au lit, où il fut heureux de s’endormir. Dès que la lumière du jour apparut, il se leva, ainsi que ceux qui devaient l’accompagner. Les deux chevaliers mirent leurs armures et prirent congé, tandis que le jeune homme partit en avant. Ensemble, ils continuèrent leur route jusqu’à arriver, à l’heure de midi, « au passage rocheux ». Au milieu de celui-ci, ils trouvèrent une tour en bois, où se trouvait toujours un homme de garde. Avant qu’ils ne s’approchent, celui qui était sur la tour les vit et cria deux fois à haute voix : « Malheur à cet homme qui vient ! » Et voilà ! Un chevalier sortit de la tour, monté sur son cheval et vêtu d’une armure neuve, accompagné de chaque côté par des serviteurs portant des haches tranchantes. Lorsque l’autre s’approcha du passage, celui qui le défendait commença à l’abreuver d’injures au sujet du chariot, disant : « Vassal, tu es vraiment audacieux et stupide d’être entré dans ce pays. Personne ne devrait jamais venir ici s’il a voyagé sur un chariot ; que Dieu lui refuse Sa bénédiction ! » Alors ils se précipitèrent l’un vers l’autre à toute vitesse. Celui qui devait garder le passage brisa aussitôt sa lance et laissa tomber ses deux morceaux ; l’autre le frappa au cou, sous son bouclier, et le jeta face contre terre sur les pierres. Ensuite, les serviteurs s’avancèrent avec leurs haches, mais ils évitèrent délibérément de le frapper, ne souhaitant ni le blesser ni lui nuire ; ainsi, il ne daigna pas tirer son épée et continua rapidement son chemin avec ses compagnons. L’un d’eux dit à l’autre : « Personne n’a jamais vu un chevalier aussi valeureux, et il n’a pas d’égal. N’est-ce pas merveilleux qu’il ait réussi à forcer le passage ici ? » Et le chevalier dit à son frère : « Cher frère, pour l’amour de Dieu, hâtez-vous d’aller raconter à notre père cette aventure. » Mais le jeune homme insista et jura qu’il ne partirait pas porter le message et qu’il ne quitterait jamais le chevalier avant de l’avoir fait chevalier ; qu’il laisse son frère aller porter le message, s’il s’en souciait tant.
(V. 2267-2450.) Ils continuèrent alors ensemble jusqu’à environ trois heures, lorsqu’ils rencontrèrent un homme qui leur demanda qui ils étaient. Ils répondirent : « Nous sommes des chevaliers, occupés à nos propres affaires. » Alors l’homme dit au chevalier : « Sire, j’aurais plaisir à vous offrir l’hospitalité, à vous et à vos
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« compagnons ici. » Cet invitation, il la adresse à celui qu’il prend pour le seigneur et maître des autres. Et celui-ci lui répond : « Je ne pourrais pas chercher refuge pour la nuit à une heure pareille ; car il n’est pas bien de s’attarder et de chercher son confort lorsqu’on a entrepris une grande tâche. J’ai des affaires pressantes en ce moment, et je ne m’arrêterai pas pour la nuit avant un certain temps. » Alors l’homme continue : « Ma maison n’est pas près d’ici, mais un peu plus loin. Il sera tard lorsque vous y arriverez, alors vous pouvez partir, assuré que vous trouverez un endroit où loger dès que cela vous conviendra. » « Dans ce cas », dit-il, « j’irai là-bas. » Aussitôt, l’homme part en tête en tant que guide, et le chevalier le suit sur le chemin. Après avoir avancé un certain distance, ils rencontrèrent un écuyer qui arrivait au galop, monté sur un petit cheval gras et rond comme une pomme. L’écuyer appela l’homme : « Seigneur, seigneur, hâtez-vous ! Car les gens de Logres ont attaqué avec force les habitants de cette terre, et la guerre et les conflits ont déjà éclaté ; et on dit que ce pays a été envahi par un chevalier qui a participé à de nombreuses batailles, et que, où qu’il veuille aller, personne, aussi réticent soit-il, ne peut lui refuser le passage. On dit aussi qu’il délivrera ceux qui se trouvent dans ce pays et soumettra notre peuple. Suivez donc mon conseil et hâtez-vous ! » Alors l’homme part au galop, et les autres sont très joyeux en entendant ces paroles, car ils sont désireux d’aider leur camp. Le fils du vavasor dit : « Écoutez ce que dit cet écuyer ! Venez, aidons nos gens qui combattent leurs ennemis ! » Pendant ce temps, l’homme s’éloigne sans attendre eux et se dirige rapidement vers une forteresse située sur une colline fortifiée ; il se hâte vers elle jusqu’à arriver à la porte, tandis que les autres le talonnent. Le château était entouré d’un haut mur et d’un fossé. Dès qu’ils furent à l’intérieur, une porte fut abaissée derrière eux, de sorte qu’ils ne purent plus sortir. Alors ils disent : « Allons, allons ! Ne nous arrêtons pas ici ! » et poursuivent rapidement l’homme jusqu’à atteindre une autre porte qui n’était pas fermée pour eux. Mais dès que l’homme l’eut franchie, un pont-levis descendit derrière lui. Alors les autres furent très effrayés de se voir enfermés, et pensèrent qu’ils devaient être ensorcelés. Mais celui dont j’ai encore beaucoup à dire portait à son doigt une bague, dont la pierre avait une telle vertu que quiconque la regardait était libéré du pouvoir de l’enchantement. 415 Tenant la bague devant ses yeux, il la regarda et dit : « Dame, dame, que Dieu m’aide, j’ai maintenant grand besoin de votre aide ! » 416 Cette dame était une fée qui la lui avait donnée et qui s’était occupée de lui dans son enfance. Et il avait une grande confiance en elle,
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Où qu’il puisse être, elle le viendrait en aide et le soutiendrait. Mais après avoir fait appel à elle et regardé la bague, il réalise qu’il n’y a ici aucun sortilège, mais qu’ils sont en réalité enfermés et prisonniers. Puis ils arrivent à la porte barrée d’une porte arrière basse et étroite. Tirant leurs épées, ils frappent tous dessus avec une telle violence qu’ils coupent la barre. Dès qu’ils furent dehors de la tour, ils virent qu’un combat acharné avait déjà commencé dans les prairies, et qu’au moins mille chevaliers y participaient, en plus de l’infanterie de moindre qualité. Alors qu’ils descendaient vers la plaine, le fils sage et modéré du vavasor dit : « Sire, avant d’arriver sur le champ de bataille, il me semble judicieux que nous découvrions de quel côté se trouvent nos hommes. Je ne sais pas où ils sont postés, mais j’irai le savoir, si vous le souhaitez. » « J’aimerais que vous le fassiez », répondit-il, « allez vite, et n’oubliez pas de revenir immédiatement. » Il partit et revint aussitôt, disant : « Tout s’est bien passé pour nous, car j’ai clairement vu que ce sont nos troupes de ce côté du champ de bataille. » Alors le chevalier se lança aussitôt dans le combat et affronta un autre chevalier qui s’approchait de lui, le frappant à l’œil avec une telle force qu’il le renversa, mort, au sol. Ensuite, le jeune homme descendit de cheval, prit le cheval et les armes du chevalier mort, et s’équipa avec habileté et intelligence. Une fois armé, il monta aussitôt à cheval, prenant le bouclier et la lance, lourde, rigide et décorée, et autour de sa taille il attacha une épée tranchante, brillante et étincelante. Puis il suivit son frère et son seigneur dans le combat. Ce dernier se comporta courageusement au cœur de la mêlée pendant un certain temps, brisant, fendant et écrasant boucliers, casques et hauberts. Aucun bois ni acier ne pouvait protéger celui qu’il frappait ; il le blessait ou le faisait tomber, mort, de son cheval. Sans aide, il se débrouilla si bien qu’il mit en difficulté tous ceux qu’il rencontrait, tandis que ses compagnons faisaient de leur mieux eux aussi. Les gens de Logres, ne le connaissant pas, furent stupéfaits par ce qu’ils voyaient, et demandèrent aux fils du vavasor des nouvelles du chevalier étranger. On leur répondit : « Messieurs, c’est lui qui va nous libérer tous de la captivité et de la misère dans lesquelles nous avons longtemps été enfermés, et nous devrions lui rendre un grand honneur, car pour nous libérer, il a traversé tant de périls et est prêt à en affronter encore beaucoup. Il a déjà accompli beaucoup, et il en fera encore davantage. » Tout le monde fut ravi d’entendre cette bonne nouvelle. La nouvelle se répandit rapidement et fut annoncée partout, jusqu’à ce que tout le monde soit au courant. Leur force et leur courage augmentèrent, si bien qu’ils tuèrent beaucoup de ceux qui étaient encore en vie, et apparemment, grâce à l’exemple d’un seul chevalier, ils causèrent plus de dégâts que tous les autres réunis. Et si cela avait
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S’il n’avait pas été si tard dans la soirée, ils seraient tous partis vaincus ; mais la nuit est tombée si noire qu’ils ont dû se séparer.
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(Vv. 2451-2614.) Lorsque la bataille fut terminée, tous les captifs s’attroupèrent autour du chevalier, saisissant ses rênes de chaque côté, et lui adressèrent ces paroles : « Bienvenue, beau seigneur », et chacun ajoutait : « Seigneur, au nom de Dieu, ne refusez pas de passer la nuit chez moi ! » Ce que disait l’un, tous le répétaient, car jeunes et vieux insistaient pour qu’il demeure chez eux, en disant : « Vous y serez mieux logé que chez quiconque d’autre. » Ainsi, chacun lui parlait en face, et dans leur désir de l’attirer à eux, ils le tiraient l’un après l’autre, au point que cela menaçait de dégénérer en bagarre. Alors il leur dit qu’ils étaient très sots et stupides de se disputer ainsi. « Cessez ces querelles entre vous, car cela ne sert ni moi ni vous. Au lieu de nous disputer, nous devrions plutôt nous aider mutuellement. Ne vous disputez pas pour le privilège de m’héberger, mais réfléchissez plutôt à un endroit où je puisse être logé de manière à profiter à tous, afin que je puisse continuer mon chemin. » Alors chacun s’écria aussitôt : « C’est ma maison, ou plutôt, non, c’est la mienne », jusqu’à ce que le chevalier réponde : « Suivez mon conseil et ne dites plus rien ; le plus sage d’entre vous est fou de se disputer de cette façon. Vous devriez vous soucier de faire avancer mes affaires, et au lieu de cela, vous cherchez à me détourner. Si chacun d’entre vous m’avait rendu toute l’honneur et tout le service possibles, et que j’aie accepté votre gentillesse, je jure par tous les saints de Rome que je ne pourrais vous être plus reconnaissant que je ne le suis déjà pour votre bonne volonté. Que Dieu me donne joie et santé ; vos bonnes intentions me plaisent autant que si chacun d’entre vous m’avait déjà témoigné une grande honneur et bonté : que la volonté suive donc l’action ! » Ainsi, il les persuada et les apaisa tous. Ils l’emmenèrent alors rapidement par la route vers la demeure d’un chevalier, où ils cherchèrent à le servir : tous se réjouissaient de pouvoir l’honorer et le servir toute la soirée jusqu’au moment de se coucher, car ils le tenaient en haute estime. Le lendemain matin, lorsqu’il fut temps de se séparer, chacun se proposa, désireux de l’accompagner ; mais ce n’était ni sa volonté ni son désir que quelqu’un parte avec lui, à part les deux qu’il avait amenés avec lui. Accompagné seulement d’eux, il reprit son voyage. Ce jour-là, ils chevauchèrent du matin au soir sans rencontrer d’aventure. Quand il fut déjà très tard, et alors qu’ils sortaient rapidement d’une forêt, ils aperçurent une maison appartenant à un chevalier, et assise à la porte, ils virent sa femme, qui avait l’allure d’une dame douce et gracieuse. Dès qu’elle les aperçut arriver, elle se leva pour les accueillir et les salua joyeusement en souriant : « Bienvenue ! Je vous souhaite d’accepter ma maison ; c’est là votre logement ; veuillez descendre de cheval. » « Dame, puisque telle est votre volonté, nous vous remercions, et… »
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« Nous allons démonter ; nous acceptons votre hospitalité pour la nuit. » Lorsqu’ils eurent démonté, la dame fit emmener les chevaux par des membres de sa maison bien organisée. Elle appela ses fils et ses filles qui arrivèrent aussitôt : les jeunes gens étaient courtois, beaux et bien élevés, et les filles étaient belles. Elle ordonna aux garçons de retirer les selles et de soigner bien les chevaux ; personne ne refusa de le faire, mais chacun exécuta volontiers ses instructions. Lorsqu’elle ordonna de désarmer les chevaliers, ses filles s’avancèrent pour accomplir cette tâche. Elles retirèrent leur armure et leur donnèrent trois manteaux courts à enfiler. Puis elles les firent aussitôt entrer dans une maison très belle. Le maître n’était pas chez lui, étant parti dans les bois avec deux de ses fils. Mais il revint bientôt, et sa famille, bien organisée, accourut à sa rencontre devant la porte. Ils déballèrent rapidement la viande qu’il avait apportée et lui annoncèrent la nouvelle : « Seigneur, seigneur, vous ne savez pas que vous avez trois chevaliers en tant qu’invités. » « Que Dieu en soit loué », dit-il. Alors le chevalier et ses deux fils accueillirent leurs invités avec joie. Le reste de la famille ne resta pas en arrière, car même le plus humble d’entre eux se prépara à accomplir sa tâche spéciale. Tandis que certains couraient préparer le repas, d’autres allumaient abondamment des bougies ; d’autres encore prenaient des serviettes et des bassines, et offraient de l’eau pour les mains : ils n’étaient pas avares en rien de tout cela. Une fois que tous eurent lavé leurs mains, ils prirent place. Rien de ce qui s’y faisait ne semblait être source de tracas ou de charge. Mais au premier plat, il y eut une surprise sous forme d’un chevalier devant la porte. Assis sur son destrier, armé de la tête aux pieds, il paraissait plus fier qu’un taureau, et un taureau est déjà une bête très fière. Une jambe était fixée dans l’étrier, mais l’autre était jetée par-dessus la crinière du cou de son cheval, afin de donner à son apparence un air nonchalant et insouciant. Voilà qu’il avançait ainsi, bien que personne ne l’ait remarqué jusqu’à ce qu’il s’approche en disant : « Je veux savoir qui est cet homme si stupide et si orgueilleux qu’il est venu dans ce pays et compte traverser le pont des épées. Tous ses efforts seront vains, et son expédition sera inutile. » Alors celui qui ne ressentait aucune peur répondit avec assurance : « C’est moi qui compte traverser le pont. » « Toi ? Toi ? Comment as-tu osé penser à une telle chose ? Avant d’entreprendre une telle aventure, tu aurais dû réfléchir à ce qui t’attend, et te souvenir du chariot sur lequel tu as voyagé. Je ne sais pas si tu ressens de la honte pour ce voyage, mais aucun homme sensé n’aurait entrepris une telle entreprise s’il avait ressenti la honte de son acte. »
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(Vv. 2615-2690.) Il daigne ne pas répondre un seul mot à ce qu’il entend l’autre dire ; mais le maître de maison et tous les autres expriment ouvertement leur surprise : « Ah, Dieu, quelle malchance ! » se dit chacun d’eux ; « Maudite soit l’heure où l’on conçut ou fabriqua pour la première fois une charrette ! Car c’est chose très vile et abominable. Ah, Dieu, de quoi a-t-il été accusé ? Pourquoi a-t-on transporté son corps dans une charrette ? Pour quel péché, ou pour quel crime ? Il souffrira toujours de cette honte. S’il pouvait seulement être débarrassé de cette disgrace, on ne trouverait pas au monde entier, aussi grande que soit sa bravoure, de chevalier qui égale les mérites de celui-ci. Si tous les bons chevaliers pouvaient être comparés, et si la vérité devait être connue, on n’en trouverait aucun si beau ou si habile. » Ainsi exprimèrent-ils leurs sentiments. Alors il commença son discours insolent : « Écoute, toi, chevalier, qui te diriges vers le pont des épées ! Si tu le souhaites, tu traverseras l’eau très facilement et confortablement. Je te ferai rapidement passer de l’autre côté en bateau. Mais une fois de l’autre côté, je te ferai payer un péage, et je prendrai ta tête, si j’en ai envie, sinon tu resteras à ma discrétion. » Et il répond qu’il ne cherche pas les ennuis, et qu’il ne risquera jamais sa tête dans une telle aventure pour quelque raison que ce soit. À cela, l’autre répond aussitôt : « Puisque tu ne veux pas le faire, quelles que soient la honte et la perte, tu dois venir dehors avec moi et te battre contre moi en combat singulier. » Alors, pour le tromper, l’autre dit : « Si je pouvais refuser, je m’excuserais volontiers ; mais en vérité, je préfère combattre plutôt que d’être contraint de faire ce qui est mal. » Avant de se lever de la table où ils étaient assis, il ordonna aux jeunes gens qui le servaient de seller son cheval immédiatement, d’apporter ses armes et de les lui donner. Ils exécutèrent cet ordre sans tarder : certains s’occupèrent de l’équiper, tandis que d’autres allèrent chercher son cheval. Alors qu’il chevauchait lentement, complètement armé, tenant son bouclier fermement par les sangles, il faut savoir qu’il était manifestement destiné à figurer parmi les braves et les nobles. Son cheval lui allait si bien qu’il est évident qu’il devait être à lui ; quant au bouclier qu’il tenait par les sangles et au casque ajusté sur sa tête, qui lui allait si bien, on n’aurait jamais pensé un instant qu’il l’avait emprunté ou reçu en prêt ; au contraire, on serait tellement satisfait de lui qu’on affirmerait qu’il était né et élevé ainsi : pour tout cela, je voudrais que vous croyiez mes paroles.
(Vv. 2691-2792.) À l’extérieur de la porte, là où devait avoir lieu le combat, s’étendait un terrain plat très adapté au affrontement. Lorsqu’ils se voient, ils poussent leurs montures avec vigueur à l’attaque et viennent
(Vv. 2691-2792.) À l’extérieur de la porte, là où devait avoir lieu le combat, s’étendait un terrain plat très adapté au affrontement. Lorsqu’ils se voient, ils poussent leurs montures avec vigueur à l’attaque et viennent
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Avec de tels coups, ils frappaient avec leurs lances, si bien que celles-ci se courbaient d’abord, puis se brisaient, pour finalement voler en éclats. Avec leurs épées, ils s’attaquaient ensuite à leurs boucliers, casques et hauberts. Le bois était coupé et l’acier cédait, de sorte qu’ils se blessaient mutuellement en plusieurs endroits. Ils s’infligeaient des coups si violents qu’on aurait cru qu’ils avaient conclu un pacte. Les épées frappaient souvent les croupes des chevaux, d’où ils buvaient et se nourrissaient de leur sang ; leurs cavaliers les frappaient sur les flancs jusqu’à ce qu’enfin ils tuent tous les deux les chevaux. Et lorsque tous deux étaient tombés au sol, ils s’attaquaient à pied ; et s’ils avaient nourri une haine mortelle, ils n’auraient pas pu s’affronter avec plus de férocité à l’aide de leurs épées. Ils portaient leurs coups avec une telle fréquence que l’on aurait dit celui qui mise son argent aux dés et ne manque jamais de doubler sa mise chaque fois qu’il perd ; mais ce jeu-là était très différent, car il n’y avait ici ni perte, seulement des coups violents et une lutte cruelle. Tout le monde sortit de la maison : le maître, sa dame, ses fils et ses filles ; aucun homme ou femme, ami ou étranger, ne resta en arrière, mais tous se tinrent en rang pour voir le combat se dérouler dans la vaste plaine plate. Le Chevalier du Char se reproche sa lâcheté en voyant son adversaire l’observer et en remarquant que tous les autres regardaient aussi. Son cœur est empli de colère, car il lui semble qu’il aurait dû vaincre son adversaire depuis longtemps. Alors il l’attaque, se ruant sur lui comme une tempête et abattant son épée près de sa tête ; il le pousse et le presse si fort qu’il le chasse de sa position et le met dans un état d’épuisement tel qu’il a à peine la force de se défendre. Puis le chevalier se souvient comment l’autre l’avait vilainement insulté au sujet du char ; il l’attaque donc et le bat si sévèrement que pas une corde ni une sangle ne reste intacte autour du col de son haubert, et il lui arrache le casque et le voile de la tête. Ses blessures et ses souffrances sont si grandes qu’il doit demander pitié. De même que la alouette ne peut résister ni se protéger contre le faucon qui la dépasse en vol et l’attaque d’en haut, lui, dans son impuissance et sa honte, doit implorer pitié. Et lorsqu’il l’entend supplier, il cesse son attaque et dit : « Veux-tu pitié ? » Il répond : « Vous posez une question très intelligente ; n’importe quel idiot pourrait la poser. Je n’ai jamais rien désiré autant que je désire maintenant la pitié. » Alors il lui dit : « Tu dois alors monter sur un char. Rien de ce que tu pourrais dire n’aurait d’effet sur moi, à moins que tu montes sur ce char, pour expier les insultes viles que tu m’as adressées avec ta bouche stupide. » Et le chevalier lui répond ainsi : « Que Dieu ne le permette jamais ! »
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« Monte dans le chariot ! » « Non ? » demande-t-il ; « alors tu mourras. » « Seigneur, vous pouvez facilement me faire mourir ; mais je vous supplie, au nom de Dieu, de me montrer miséricorde et de ne pas m’obliger à monter dans ce chariot. J’accepterai n’importe quoi, aussi pénible soit-ce, sauf cela. Je préférerais mourir cent fois plutôt que d’endurer une telle honte. Dans votre bonté et votre miséricorde, vous ne pourrez rien me demander de si désagréable que je ne le fasse pas. » (vv. 2793-2978.) Alors qu’il le supplie ainsi, voici qu’à l’autre bout du champ apparaît une jeune fille montée sur un mulet fauve, la tête découverte et ses vêtements en désordre. Dans sa main, elle tenait un fouet avec lequel elle frappait le mulet ; en vérité, aucun cheval n’aurait pu courir aussi vite que ce mulet. La jeune fille s’écria vers le Chevalier du Chariot : « Que Dieu bénisse ton cœur, sire chevalier, avec tout ce qui te plaît le plus ! » Et lui, qui l’entendit avec joie, répondit : « Que Dieu te bénisse, jeune fille, et te donne joie et santé ! » Alors elle lui parla de son désir. « Chevalier, dit-elle, dans le plus grand besoin, je suis venue de loin jusqu’à toi pour te demander une faveur, pour laquelle tu mériteras la meilleure récompense que je puisse te donner ; et je crois que tu auras encore besoin de mon aide. » Il répondit : « Dis-moi ce que tu souhaites ; si je l’ai, tu l’auras immédiatement, à condition que ce ne soit pas quelque chose d’excessif. » Elle dit alors : « C’est la tête du chevalier que tu viens de vaincre ; en vérité, tu n’as jamais eu affaire à un homme aussi méchant et infidèle. Tu ne commettras ni péché ni injustice, mais plutôt un acte de charité, car c’est la créature la plus vile qui ait jamais existé ou existera jamais. » Et quand celui qui avait été vaincu entendit qu’elle voulait qu’il soit tué, il dit au chevalier : « Ne la crois pas, car elle me hait ; mais par ce Dieu qui était à la fois Père et Fils, et qui a choisi pour mère celle qui était sa fille et servante, je t’en supplie, aie pitié de moi ! » « Ah, chevalier ! » s’écria la jeune fille, « ne prête aucune attention à ce que dit cette traîtresse ! Que Dieu te donne toute la joie et l’honneur auxquels tu aspirais, et qu’Il te donne succès dans ta entreprise. » Alors le chevalier se trouva dans une situation difficile, car il réfléchissait à la question : fallait-il lui présenter la tête qu’elle lui demandait de couper, ou bien se laisser toucher par la pitié pour lui ? Il voulait respecter les souhaits à la fois d’elle et des siens. La générosité et la pitié lui ordonnaient toutes deux d’obéir à leur volonté ; car il était à la fois généreux et au cœur tendre. Mais si elle emportait la tête, alors la pitié serait vaincue et il serait tué ; tandis que, si elle ne l’emportait pas, la générosité serait déçue. Ainsi, la pitié et la générosité le tenaient si prisonnier et si tourmenté que chacune le poussait à agir.
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à leur tour. La jeune fille lui demande de lui donner la tête, tandis que le chevalier formule sa propre requête, faisant appel à sa pitié et à sa bonté. Et puisqu’il l’a supplié, ne devrait-il pas obtenir miséricorde ? Oui, car il ne s’est jamais produit que, lorsqu’il avait mis un ennemi à terre et l’avait contraint à demander grâce, il refuse cette miséricorde ou garde rancune à celui-ci. Comme c’est sa coutume, il ne refusera pas sa miséricorde à celui qui la demande maintenant. Et obtiendra-t-elle la tête qu’elle convoite ? Oui, si c’est possible. « Chevalier », dit-il, « il te faut me combattre à nouveau ; et si tu veux défendre à nouveau ta tête, je te montrerai tant de miséricorde que je te permettrai de remettre ton heaume ; je te donnerai aussi du temps pour armer ton corps et ta tête autant que possible. Mais si je te vaincs encore, sache que tu mourras certainement. » Il répond : « Je ne désire rien de mieux, et je ne demande aucune faveur supplémentaire. » « Et je t’accorderai cet avantage », ajoute-t-il : « Je te combattrai tel que je suis, sans changer de position. » Alors l’autre chevalier se prépare, et ils commencent à nouveau le combat avec ardeur. Mais cette fois, le chevalier triompha plus rapidement qu’au début. La jeune fille s’écrie aussitôt : « Ne le ménagez pas, chevalier, quoi qu’il vous dise. Certainement, s’il vous avait vaincu une fois, il ne vous aurait pas épargné. Si vous écoutez ce qu’il dit, soyez sûr qu’il vous trompera à nouveau. Beau chevalier, coupez la tête du plus infidèle des hommes dans l’empire et le royaume, et donnez-la-moi ! Vous devriez me la présenter, en vue de la récompense que j’ai prévue pour vous. Car un autre jour pourrait bien venir où, s’il le peut, il vous trompera à nouveau par ses paroles. » Pensant que sa fin est proche, il crie à haute voix pour demander miséricorde ; mais son cri est inutile, tout comme tout ce qu’il peut dire. L’autre le tire par son heaume, déchirant tous les attaches, puis il arrache de sa tête le voile et la coiffe brillante. Alors il crie encore plus fort : « Miséricorde, pour l’amour de Dieu ! Miséricorde, monsieur ! » Mais l’autre répond : « Que Dieu m’aide, je ne vous montrerai plus jamais pitié, après vous avoir déjà épargné une fois. » « Ah », dit-il, « vous feriez mal d’écouter mon ennemi et de me tuer ainsi. » Tandis qu’elle, déterminée à sa mort, le met en garde pour qu’il lui coupe la tête et ne croie pas un mot de ce qu’il dit. Il frappe : la tête vole à travers la prairie et le corps s’effondre. Alors la jeune fille est ravie et satisfaite. Agrippant la tête par les cheveux, le chevalier la présente à la jeune fille, qui la prend avec joie en disant : « Que votre cœur reçoive une telle joie de ce qu’il désire le plus, comme mon cœur reçoit maintenant celle de ce que je convoitais le plus. J’avais seulement une peine dans la vie, et c’était que cet homme était encore en vie. J’ai une récompense préparée pour vous que vous recevrez à…
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temps propre. Je te promets que tu recevras une récompense digne pour le service que tu m’as rendu. Maintenant, je m’en vais, en priant Dieu de te protéger du mal. Alors la jeune fille le quitte, et chacun confie l’autre à Dieu. Mais tous ceux qui ont vu la bataille dans la plaine sont transportés de joie ; dans leur allégresse, ils débarrassent aussitôt le chevalier de son armure et le honorent de toutes les manières possibles. Ensuite, ils se lavent à nouveau les mains et prennent place pour le repas, qu’ils mangent avec plus de gaieté que d’habitude. Après avoir mangé un moment, le gentilhomme s’adressa à son invité assis à ses côtés et dit : « Seigneur, il y a longtemps déjà que nous sommes venus ici depuis le royaume de Logres. Nous sommes vos compatriotes de naissance, et nous aimerions vous voir obtenir honneur, fortune et joie dans ce pays ; car nous en profiterions autant que vous, et cela serait avantageux pour beaucoup d’autres aussi, si vous remportiez honneur et fortune dans l’entreprise que vous avez entreprise en cette terre. » Et celui-ci répondit : « Que Dieu entende votre désir. » (Vv. 2979-3020.) Lorsque le maître de maison baissa la voix et cessa de parler, l’un de ses fils le suivit et dit : « Seigneur, nous devrions mettre tous nos moyens à votre service, et vous les donner directement plutôt que de les promettre ; si vous avez besoin de notre aide, nous ne devrions pas attendre que vous la demandiez. Seigneur, ne vous inquiétez pas pour votre cheval qui est mort. Nous avons ici de bons chevaux robustes. Je veux que vous preniez tout ce dont vous avez besoin parmi les nôtres, et vous choisirez le meilleur de nos chevaux à la place du vôtre. » Et il répondit : « J’accepte volontiers. » Aussitôt, on prépara des lits et ils se retirèrent pour la nuit. Le lendemain matin, ils se levèrent tôt, s’habillèrent, puis se préparèrent à partir. En partant, ils ne manquèrent aucune marque de courtoisie, et prirent congé de la dame, de son seigneur et de tous les autres. Mais afin de rien omettre, je dois dire que le chevalier était réticent à monter le cheval emprunté qui se trouvait prêt à la porte ; plutôt, il fit monter ce cheval par l’un des deux chevaliers qui étaient venus avec lui, tandis qu’il prenait le cheval de l’autre, car c’était ainsi qu’il le souhaitait le plus. Lorsque chacun fut monté sur son cheval, ils demandèrent tous la permission de quitter leur hôte qui les avait servis avec tant d’honneur. Puis ils chevauchèrent le long de la route jusqu’à la fin de la journée, et tard dans l’après-midi, ils atteignirent le pont des épées. (Vv. 3021-3194.) Au bout de ce pont très difficile, ils descendirent de leurs montures et contemplèrent le cours d’eau au aspect redoutable, rapide et furieux, noir et bouillonnant, féroce et terrifiant, comme s’il s’agissait du fleuve du diable ; il était si dangereux et sans fond que tout ce qui y tombait
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il serait tout aussi perdu que s’il tombait dans la mer salée. Et le pont qui le traverse est différent de tous les autres ponts ; car il n’en a jamais existé de tel. Si quelqu’un me demande la vérité, il n’a jamais existé un pont aussi mauvais, ni dont le plancher fût en si mauvais état. Le pont qui enjambe le ruisseau froid était constitué d’une épée polie et brillante ; mais cette épée était solide et rigide, et aussi longue que deux lances. Aux deux extrémités se trouvait un tronc d’arbre dans lequel l’épée était solidement fixée. Personne n’avait à craindre de tomber à cause de sa rupture ou de son flexion, car son excellence était telle qu’elle pouvait supporter un poids énorme. Mais les deux chevaliers qui étaient avec le troisième étaient très découragés ; car ils supposaient qu’on trouverait attachés à une grande roche à l’autre bout du pont deux lions ou deux léopards. L’eau, le pont et les lions les terrifiaient à ce point qu’ils tremblaient de peur et disaient : « Beau seigneur, réfléchissez bien à ce qui vous attend ; car il est nécessaire et indispensable de le faire. Ce pont est mal fait et mal construit, sa construction est mauvaise. Si vous ne changez pas d’avis à temps, il sera trop tard pour regretter. Vous devez choisir parmi plusieurs alternatives. Supposons que vous parveniez à traverser (mais cela ne peut absolument pas arriver, tout comme on ne pourrait retenir les vents pour les empêcher de souffler, ou empêcher les oiseaux de chanter, ou retourner dans le ventre de sa mère pour naître à nouveau — tout cela est aussi impossible que vider la mer de son eau) ; mais même en supposant que vous parveniez à traverser, pouvez-vous croire que ces deux lions féroces enchaînés de l’autre côté ne vous tueront pas, ne suceront pas le sang de vos veines, ne mangeront pas votre chair puis ne rongeront pas vos os ? Quant à moi, je suis assez courageux pour oser même les regarder. Si vous n’êtes pas prudent, ils vous dévoreront certainement. Votre corps sera bientôt déchiré et mis en pièces, car ils ne vous montreront aucune pitié. Ayez donc pitié de nous maintenant, et restez ici avec nous ! Ce serait mal de vous exposer délibérément à un tel péril mortel. » Et lui, en riant, leur répond : « Messieurs, recevez mes remerciements et ma gratitude pour l’inquiétude que vous éprouvez pour moi : elle provient de votre amour et de votre cœur généreux. Je sais très bien que vous ne voulez pas voir de malheur m’arriver ; mais j’ai confiance en Dieu, qui me protégera jusqu’au bout. Je ne crains pas le pont et le ruisseau plus que je ne crains cette terre ferme ; c’est pourquoi j’ai l’intention de me préparer et de tenter ce passage dangereux. Je préfère mourir plutôt que de faire demi-tour maintenant. » Les autres n’ont rien à ajouter ; mais chacun pleure de pitié et pousse un soupir. Pendant ce temps, il se prépare, autant qu’il le peut, à traverser le ruisseau, et il accomplit quelque chose de vraiment merveilleux en retirant l’armure de ses pieds et
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les mains. Il sera dans un état pitoyable lorsqu’il atteindra l’autre rive. Il va se soutenir avec ses mains et ses pieds nus sur l’épée, qui était plus tranchante qu’une faux, car il ne portait ni semelle ni chausson ni bas. Mais il ne craignait pas de se blesser aux mains ou aux pieds ; il préférait se mutiler plutôt que de tomber du pont et d’être plongé dans l’eau d’où il ne pourrait jamais s’échapper. Guidé par cette détermination, il traverse avec une grande douleur et agonie, se blessant aux mains, aux genoux et aux pieds. Mais même cette souffrance lui est douce : car l’Amour, qui le guide, atténue et soulage la douleur. En rampant sur ses mains, ses pieds et ses genoux, il avance jusqu’à atteindre l’autre rive. Alors il se souvient des deux lions qu’il croyait avoir vus de l’autre côté ; mais en regardant autour de lui, il ne voit pas même un lézard ou quoi que ce soit d’autre capable de lui nuire. Il lève la main devant son visage et regarde sa bague, et par ce test il prouve qu’aucun des lions qu’il croyait avoir vus n’est là, et qu’il avait été ensorcelé et trompé ; car il n’y avait aucune créature vivante. Lorsque ceux qui étaient restés sur la rive virent qu’il avait traversé sain et sauf, leur joie fut naturelle ; mais ils ignoraient ses blessures. Lui, cependant, se considère chanceux de n’avoir subi rien de pire. Le sang de ses blessures coule sur sa chemise de tous côtés. Puis il voit devant lui une tour, si solide qu’il n’en avait jamais vu de pareille auparavant : en vérité, on ne pouvait imaginer meilleure tour. À la fenêtre était assis le roi Bademagu, qui était très scrupuleux et précis en matière d’honneur et de justice, et qui veillait à observer et à pratiquer la loyauté avant tout le reste ; à ses côtés se tenait son fils, qui faisait toujours exactement le contraire autant que possible, car il trouvait son plaisir dans la trahison, et ne se lassait jamais de méchanceté, de trahison et de crime. De leur poste d’observation, ils avaient vu le chevalier traverser le pont avec difficulté et douleur. La couleur de Meleagant changea sous l’effet de la colère et du mécontentement qu’il ressentait ; car il savait maintenant qu’il serait défiant pour la Reine ; mais son caractère était tel qu’il ne craignait aucun homme, aussi fort ou redoutable fût-il. S’il n’avait pas été vil et infidèle, on n’aurait pu trouver meilleur chevalier ; mais il avait un cœur de bois, sans douceur ni pitié. Ce qui mettait son fils en fureur et provoquait sa colère rendait le roi heureux et joyeux. Le roi savait pertinemment que celui qui avait traversé le pont était bien supérieur à tous les autres. Car personne n’oserait le franchir s’il possédait ne fût-ce qu’un peu de cette nature mauvaise qui apporte plus de honte à ceux qui la possèdent que le courage n’apporte d’honneur aux vertueux. Car le courage
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on ne peut accomplir même pas autant que le mal et la paresse le peuvent : il est vrai, sans aucun doute, qu’il est possible de faire plus de mal que de bien.
(Vv. 3195-3318.) Je pourrais en dire davantage sur ces deux points, si cela ne me faisait pas retarder. Mais je dois passer à autre chose et reprendre mon sujet, et vous entendrez comment le roi parle utilement à son fils : « Fils », dit-il, « c’est heureux que toi et moi soyons venus regarder par cette fenêtre ; notre récompense a été de voir l’acte le plus audacieux qui soit jamais venu à l’esprit d’un homme. Dis-moi maintenant si tu n’es pas bien disposé envers celui qui a accompli une telle prouesse merveilleuse. Fais la paix avec lui et réconcilie-toi avec lui, et remets la Reine entre ses mains. Tu ne gagneras aucune gloire en combat contre lui, mais au contraire tu pourrais subir de grandes pertes. Montre-toi courtois et sensé, et envoie la Reine à sa rencontre avant qu’il ne te voie. Accorde-lui des honneurs dans ton pays, et avant même qu’il ne le demande, présente-lui ce qu’il est venu chercher. Tu sais très bien qu’il est venu pour la Reine Guenièvre. Ne te comporte pas de manière à ce que les gens te prennent pour obstiné, fou ou orgueilleux. Si cet homme est entré seul dans ton pays, tu devrais lui tenir compagnie, car un gentilhomme ne doit pas éviter un autre, mais plutôt l’attirer et l’honorer par la courtoisie. On reçoit de l’honneur en le montrant soi-même ; sois certain que l’honneur sera à toi, si tu rends honneur et services à celui qui est manifestement le meilleur chevalier du monde. » Et il répond : « Que Dieu me confonde, s’il n’y a pas un chevalier aussi bon, ou même meilleur que lui ! » C’était dommage qu’il ne se mentionne pas lui-même, à propos duquel il n’a pas une opinion médiocre. Et il ajoute : « Je suppose que vous voulez que je joigne les mains et m’agenouille devant lui en tant que vassal, et que je garde mes terres sous son autorité ? Aidez-moi, Dieu, je préférerais devenir son homme plutôt que de lui livrer la Reine ! Que Dieu m’en empêche de la lui remettre de cette façon ! Elle ne sera jamais abandonnée par moi, mais plutôt défendue contre tous ceux qui sont assez fous pour oser venir la chercher. » Alors encore, le roi lui dit : « Fils, tu agirais avec beaucoup de courtoisie en renonçant à cette prétention. Je te conseille et te supplie de maintenir la paix. Tu sais bien que l’honneur appartiendra au chevalier s’il te prend la Reine au combat. Il préférera sans doute la gagner au combat plutôt que par cadeau, car cela augmentera sa renommée. À mon avis, il la cherche non pas pour la recevoir pacifiquement, mais parce qu’il veut la conquérir par la force des armes. Il serait donc sage de ta part de lui ôter la satisfaction de te combattre. Je suis désolé de te voir si fou ; mais si tu n’écoutes pas mon conseil, du mal en résultera, et le malheur qui suivra sera pire pour toi. Car…
(Vv. 3195-3318.) Je pourrais en dire davantage sur ces deux points, si cela ne me faisait pas retarder. Mais je dois passer à autre chose et reprendre mon sujet, et vous entendrez comment le roi parle utilement à son fils : « Fils », dit-il, « c’est heureux que toi et moi soyons venus regarder par cette fenêtre ; notre récompense a été de voir l’acte le plus audacieux qui soit jamais venu à l’esprit d’un homme. Dis-moi maintenant si tu n’es pas bien disposé envers celui qui a accompli une telle prouesse merveilleuse. Fais la paix avec lui et réconcilie-toi avec lui, et remets la Reine entre ses mains. Tu ne gagneras aucune gloire en combat contre lui, mais au contraire tu pourrais subir de grandes pertes. Montre-toi courtois et sensé, et envoie la Reine à sa rencontre avant qu’il ne te voie. Accorde-lui des honneurs dans ton pays, et avant même qu’il ne le demande, présente-lui ce qu’il est venu chercher. Tu sais très bien qu’il est venu pour la Reine Guenièvre. Ne te comporte pas de manière à ce que les gens te prennent pour obstiné, fou ou orgueilleux. Si cet homme est entré seul dans ton pays, tu devrais lui tenir compagnie, car un gentilhomme ne doit pas éviter un autre, mais plutôt l’attirer et l’honorer par la courtoisie. On reçoit de l’honneur en le montrant soi-même ; sois certain que l’honneur sera à toi, si tu rends honneur et services à celui qui est manifestement le meilleur chevalier du monde. » Et il répond : « Que Dieu me confonde, s’il n’y a pas un chevalier aussi bon, ou même meilleur que lui ! » C’était dommage qu’il ne se mentionne pas lui-même, à propos duquel il n’a pas une opinion médiocre. Et il ajoute : « Je suppose que vous voulez que je joigne les mains et m’agenouille devant lui en tant que vassal, et que je garde mes terres sous son autorité ? Aidez-moi, Dieu, je préférerais devenir son homme plutôt que de lui livrer la Reine ! Que Dieu m’en empêche de la lui remettre de cette façon ! Elle ne sera jamais abandonnée par moi, mais plutôt défendue contre tous ceux qui sont assez fous pour oser venir la chercher. » Alors encore, le roi lui dit : « Fils, tu agirais avec beaucoup de courtoisie en renonçant à cette prétention. Je te conseille et te supplie de maintenir la paix. Tu sais bien que l’honneur appartiendra au chevalier s’il te prend la Reine au combat. Il préférera sans doute la gagner au combat plutôt que par cadeau, car cela augmentera sa renommée. À mon avis, il la cherche non pas pour la recevoir pacifiquement, mais parce qu’il veut la conquérir par la force des armes. Il serait donc sage de ta part de lui ôter la satisfaction de te combattre. Je suis désolé de te voir si fou ; mais si tu n’écoutes pas mon conseil, du mal en résultera, et le malheur qui suivra sera pire pour toi. Car…
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Le chevalier n’a rien à craindre de la part de quiconque ici, sauf de toi. Au nom de moi-même et de tous mes hommes, je lui accorderai une trêve et une protection. Je n’ai jamais commis d’acte de trahison ou de crime, et je ne commencerai pas maintenant à le faire à cause de toi, pas plus que pour un étranger. Je ne veux pas te flatter : je promets que le chevalier ne manquera ni d’armes, ni de cheval, ni de quoi que ce soit d’autre dont il aurait besoin, étant donné le courage qu’il a montré en venant jusqu’ici. Il sera bien gardé et protégé contre tous ceux qui sont ici, à l’exception de toi. Je veux qu’il comprenne clairement que s’il parvient à se défendre contre toi, il n’aura rien à craindre de personne d’autre. « J’ai écouté en silence assez longtemps », dit Meleagant, « tu peux dire ce que tu veux. Mais peu m’importe tout ce que tu dis. Je ne suis pas un ermite, ni si compatissant ou généreux ; je n’ai aucune envie d’être si honorable au point de lui donner ce que j’aime le plus. Sa tâche ne sera pas accomplie rapidement ni facilement ; elle se déroulera plutôt différemment de ce que toi et lui attendez. Tu et moi n’avons pas besoin de nous disputer parce que tu l’aides contre moi. Même s’il jouit de la paix et d’une trêve avec toi et tous tes hommes, qu’est-ce que cela peut bien me faire ? Mon cœur n’est pas effrayé pour autant ; au contraire, Dieu m’aide, je suis heureux qu’il n’ait pas à craindre qui que ce soit ici, sauf moi. Je ne veux pas que tu fasses, à cause de moi, quoi que ce qui puisse être interprété comme de la trahison. Sois aussi compatissant que tu le souhaites, mais laisse-moi être cruel. » « Quoi ? Tu ne vas pas changer d’avis ? » « Non », répond-il. « Alors je ne dirai plus rien. Je te laisserai faire de ton mieux et vais maintenant parler au chevalier. Je souhaite lui offrir mon aide et mes conseils en toutes circonstances, car je suis entièrement de son côté. » (Vv. 3319-3490.) Alors le roi descend et ordonne qu’on lui amène son cheval. Un grand destrier lui est apporté ; il monte dessus d’un bond et s’en va avec quelques-uns de ses hommes : trois chevaliers et deux écuyers qu’il a chargés de l’accompagner. Ils ne cessent de descendre la pente jusqu’à ce qu’ils arrivent au pont, où ils le voient panser ses blessures et essuyer le sang. Le roi espère le garder comme invité pendant longtemps, tant que ses blessures guériront ; mais il ferait mieux d’espérer vider la mer. Le roi se hâte de descendre de cheval ; celui qui était gravement blessé se lève aussitôt pour l’accueillir, bien qu’il ne le connaisse pas, et il ne montre aucune trace de la douleur qu’il ressentait dans les pieds et les mains, comme s’il était complètement indemne. Le roi voit qu’il fait des efforts et court rapidement à sa rencontre en disant : « Sire, je suis très étonné que vous soyez tombé sur nous en cette terre. Mais soyez le bienvenu, car personne ne répétera jamais… »
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Essai : cela ne s’est jamais produit par le passé, et cela ne se produira jamais à l’avenir, que quiconque entreprenne une telle prouesse audacieuse ou se expose à un tel péril. Sachez que j’admire énormément votre courage d’avoir accompli ce que personne avant vous n’a jamais osé concevoir. Vous trouverez en moi une grande bienveillance, ainsi qu’une loyauté et une courtoisie envers vous. Je suis le roi de cette terre, et je vous offre librement tous mes conseils et mon aide ; je crois savoir assez bien ce que vous êtes venu chercher ici. Vous venez, j’en suis sûr, chercher la Reine. « Sire », répond-il, « votre supposition est juste ; aucune autre raison ne m’amène ici. » « Ami, vous devrez endurer de grandes difficultés pour l’obtenir », réplique-t-il ; « et vous êtes gravement blessé, comme je le vois à vos blessures et au sang qui coule. Vous ne trouverez pas celui qui l’a amenée ici suffisamment généreux pour la livrer sans combat ; mais vous devez rester et faire soigner vos blessures jusqu’à ce qu’elles soient complètement guéries. Je vous donnerai de l’onction des “trois Marie”, ainsi que quelque chose de encore meilleur, si c’est possible, car je me soucie beaucoup de votre confort et de votre rétablissement. Et la Reine est si bien gardée que nul mortel ne peut y accéder — même pas mon fils, qui l’a amenée ici avec lui et qui ressent de la rancœur face à un tel traitement, car jamais homme n’a été aussi désespéré que lui. Mais je suis bien disposé envers vous, et, Dieu m’en soit témoin, je vous donnerai volontiers tout ce dont vous avez besoin. Mon propre fils n’aura pas de meilleures armes, mais je vous en donnerai de tout aussi bonnes, ainsi qu’un cheval, comme vous en aurez besoin, bien que mon fils soit en colère contre moi. Malgré les sentiments de quiconque, je vous protégerai contre tous. Vous n’aurez aucune raison de craindre qui que ce soit, sauf celui qui a amené la Reine ici. Jamais homme n’a menacé un autre comme je l’ai menacé lui, et j’ai failli le chasser de mes terres, tant j’étais mécontent qu’il refuse de vous la livrer. Certes, c’est mon fils ; mais ne vous inquiétez pas, car à moins qu’il ne vous batte au combat, il ne pourra jamais vous nuire contre ma volonté. » « Sire », dit-il, « je vous remercie. Mais je perds du temps ici, que je ne souhaite pas gaspiller. Je n’ai aucune raison de me plaindre, et aucune blessure ne me fait mal. Emmenez-moi là où je peux le trouver ; car avec les armes que j’ai, je suis prêt à me défendre en donnant et en recevant des coups. » « Ami, il vaudrait mieux que vous attendiez deux ou trois semaines jusqu’à ce que vos blessures soient guéries, car il serait bon que vous restiez ici au moins deux semaines, et en aucun cas je ne pourrais permettre, ni rester là à regarder, pendant que vous vous battez en ma présence avec de telles armes et une telle tenue. » Et il répond : « Avec votre permission, aucune autre arme ne sera utilisée que celles-ci, car je préférerais combattre avec elles, et je ne demanderais rien de moins. »
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report, ajournement ou retard. Cependant, par respect pour vous, j’accepterai d’attendre jusqu’à demain ; mais, quoi qu’en disent les autres, je n’attendrai pas plus longtemps. Alors le roi lui assura que tout serait fait selon ses souhaits ; il fit préparer un logement pour lui et demanda instamment à ses hommes, qui se trouvaient avec lui, de le servir, ce qu’ils firent avec dévouement. Et le roi, qui aurait volontiers fait la paix si c’était possible, alla aussitôt voir son fils et lui parla comme quelqu’un qui désire la paix et l’harmonie, en disant : « Beau fils, réconcilie-toi maintenant avec ce chevalier sans combat ! Il n’est pas venu ici pour s’amuser, chasser ou poursuivre quelque chose, mais pour chercher l’honneur et accroître sa renommée ; j’ai vu qu’il a grand besoin de repos. S’il avait suivi mon conseil, il n’aurait pas entrepris, ni ce mois-ci ni le suivant, la bataille qu’il désire tant. Si tu lui donnes la reine, crains-tu quelque honte dans cet acte ? N’aie crainte, car aucune faute ne peut t’être imputée ; au contraire, il est mal de garder ce à quoi on n’a aucun droit légitime. Il aurait volontiers engagé le combat sur-le-champ, bien que ses mains et ses pieds ne soient pas en bon état, mais coupés et blessés. » Meleagant répond à son père ainsi : « Tu es fou de t’en soucier. Par la foi que je dois à saint Pierre, je n’écouterai pas ton conseil en cette affaire. Je mériterais d’être traîné par des chevaux si j’obéissais à tes conseils. S’il cherche son honneur, moi aussi je cherche le mien ; s’il recherche la gloire, moi aussi ; s’il est impatient de combattre, moi, je le suis cent fois plus que lui. » « Je vois clairement », dit le roi, « que tu es déterminé dans ton entreprise insensée, et tu en subiras les conséquences. Puisque tel est ton désir, demain tu mettras ta force à l’épreuve contre le chevalier. » « Que nulle épreuve plus grande ne m’atteigne jamais ! » répond Meleagant ; « J’aimerais mieux que ce soit aujourd’hui plutôt que demain. Regarde seulement à quel point je suis plus abattu que d’habitude ! Mes yeux sont hagards, et mon visage est pâle ! Je n’aurai ni joie, ni satisfaction, ni raison de me réjouir avant d’être véritablement engagé contre lui. » (Vv. 3491-3684.) Le roi comprend que de nouveaux conseils et prières ne servent à rien ; il quitte donc à contrecœur son fils, prend un bon cheval robuste ainsi que de belles armes, et les envoie à celui qui les mérite vraiment, accompagnés d’un chirurgien qui était un homme loyal et chrétien. Il n’y avait au monde personne de plus fiable, et il était plus habile dans le soin des blessures que tous les médecins de Montpellier. Cette nuit-là, il traita le chevalier du mieux qu’il put, conformément aux ordres du roi. Déjà, la nouvelle était connue des chevaliers et des demoiselles, des dames et des barons de
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Dans toute la campagne, et toute la nuit jusqu’à l’aube, des étrangers et des amis effectuaient de longs voyages depuis toutes les régions environnantes. Lorsque le matin arriva, il y avait une telle foule devant le château qu’on ne pouvait pas bouger un pied. Le roi, se levant tôt, inquiet à cause de la bataille, se rendit directement auprès de son fils, qui avait déjà mis sur sa tête le casque fabriqué à Poitiers. Aucun retard ni paix n’étaient possibles, car bien que le roi fît de son mieux, ses efforts étaient vains. Au milieu de la place du château, où se trouvaient tous les gens, la bataille devait avoir lieu, conformément au souhait et à l’ordre du roi. Le roi fit aussitôt appeler le chevalier étranger, qui fut conduit dans la cour remplie de gens du royaume de Logres. De même que les gens ont l’habitude d’aller à l’église pour écouter l’orgue lors des fêtes annuelles de Pâques ou de Noël, ils s’étaient tous rassemblés là. Toutes les jeunes filles étrangères du royaume du roi Arthur avaient jeûné trois jours et marché pieds nus dans leurs robes, afin que Dieu dotât de force et de courage le chevalier qui allait combattre son adversaire pour les captifs. Très tôt, avant même que l’heure matinale ne sonne, les deux chevaliers, entièrement armés, furent conduits sur place, montés sur deux chevaux également protégés. Meleagant était très gracieux, vif et bien fait ; son haubert aux mailles fines, son casque et le bouclier suspendu à son cou lui allaient parfaitement. Cependant, tous les spectateurs favorisaient l’autre chevalier, même ceux qui lui voulaient du mal, et disaient que Meleagant ne valait rien comparé à lui. Dès qu’ils furent tous deux sur le terrain, le roi vint et les retint aussi longtemps que possible dans l’espoir de faire la paix entre eux, mais il ne put convaincre son fils. Alors il leur dit : « Retenez vos chevaux jusqu’à ce que j’arrive en haut de la tour. Ce ne sera qu’une petite faveur si vous m’attendez ainsi. » Puis, le cœur affligé, il les quitta et se rendit directement là où il savait trouver la reine. La veille au soir, elle lui avait demandé de la placer à un endroit d’où elle pourrait voir la bataille sans obstacle ; il lui avait accordé cette faveur, et allait maintenant la chercher, car il tenait beaucoup à lui montrer son honneur et sa courtoisie. Il la plaça près d’une fenêtre, et prit place près d’une autre fenêtre, à sa droite. À côté d’eux se trouvaient de nombreux chevaliers, ainsi que des dames et des demoiselles prudentes, originaires de cette région ; il y avait aussi beaucoup d’autres personnes, prisonnières, qui priaient ardemment. Les prisonniers priaient pour leur seigneur, car c’était à Dieu et à lui qu’ils confiaient leur secours et leur délivrance. Puis les combattants
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Sans tarder, ils font reculer tous les hommes ; puis ils heurtent leurs boucliers avec leurs coudes, enfoncent leurs bras dans les sangles, et se poussent l’un l’autre avec une telle violence que chacun plonge sa lance de deux bras de long dans le bouclier de son adversaire, faisant se briser la lance en mille morceaux comme une étincelle volante. Les chevaux se heurtent de front, poitrine contre poitrine, et les boucliers ainsi que les casques s’entrechoquent avec un bruit tel qu’on dirait un coup de tonnerre puissant ; aucune sangle, aucune selle, aucune bride ne reste intacte, et même les arcs de selle, bien que solides, se brisent en morceaux. Les combattants ne ressentaient aucune honte à tomber au sol face à de tels échecs, mais ils se relevaient rapidement et, sans perdre de temps en paroles menaçantes, se chargeaient l’un l’autre avec encore plus de fureur que deux sangliers sauvages, assénant de grands coups de leurs épées d’acier, comme des hommes animés d’une haine violente. À plusieurs reprises, ils endommageaient si violemment les casques et les armures brillantes que, après les coups d’épée, le sang jaillissait. Ils livrèrent en vérité un combat exceptionnel, se blessant et se terrassant mutuellement avec leurs coups lourds et redoutables. Ils soutinrent de nombreux affrontements acharnés, intenses et prolongés, avec une égale gloire, si bien que les spectateurs ne pouvaient discerner d’avantage pour aucun des deux camps. Mais il était inévitable que celui qui avait traversé le pont soit grandement affaibli par ses mains blessées. Ceux qui étaient de son côté furent très inquiets, car ils remarquaient que ses coups devenaient de plus en plus faibles, et craignaient qu’il ne subisse la pire défaite ; il leur semblait qu’il s’affaiblissait, tandis que Meleagant triomphait, et ils commencèrent à murmurer autour d’eux. Mais, à la fenêtre de la tour, se trouvait une jeune fille sage qui pensait en elle-même que le chevalier n’avait entrepris ce combat ni pour elle, ni pour la foule rassemblée là, mais que sa seule motivation était la Reine ; et elle pensait que, s’il savait qu’elle était à la fenêtre, le regardant et l’observant, sa force et son courage augmenteraient. Et si elle avait connu son nom, elle l’aurait volontiers appelé pour qu’il regarde autour de lui. Alors elle alla trouver la Reine et dit : « Dame, pour l’amour de Dieu, ainsi que pour le vôtre et le nôtre, je vous supplie de me dire, si vous le savez, le nom de ce chevalier, afin que cela puisse lui être utile. » « Demoiselle », répondit la Reine, « vous m’avez posé une question dans laquelle je ne vois ni haine ni méchanceté, mais plutôt de bonnes intentions ; je sais que le nom du chevalier est Lancelot du Lac. » « Mon Dieu, comme je suis heureuse et joyeuse ! » dit la jeune fille. Puis elle se pencha en avant et l’appela par son nom si fort que tout le monde l’entendit : « Lancelot, tournez-vous et voyez qui est ici à vous observer ! »
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(Vv. 3685-3954.) Lorsque Lancelot entendit son nom, il ne tarda pas à se retourner : il se retourne et voit assise là-haut, à la fenêtre de la tour, celle qu’il désirait plus que tout au monde voir. Dès l’instant où il la aperçut, il ne détourna ni les yeux ni le regard d’elle, se défendant par des coups de revers. Pendant ce temps, Meleagant l’attaquait avec toute la fureur possible, ravi à l’idée que l’autre ne puisse plus lui résister ; les gens du pays étaient eux aussi très satisfaits, tandis que les étrangers étaient si affligés qu’ils ne pouvaient plus tenir debout, et beaucoup d’entre eux tombèrent au sol, soit à genoux, soit sur le dos ; ainsi, certains étaient heureux, d’autres affligés. Alors la jeune fille cria de nouveau depuis la fenêtre : « Ah, Lancelot, comment se fait-il que tu te comportes maintenant de manière si stupide ? Autrefois, tu étais l’incarnation de la vaillance et de tout ce qui est bon, et je ne crois pas que Dieu ait jamais créé un chevalier qui puisse te surpasser en bravoure et en valeur. Mais maintenant nous te voyons si accablé que tu donnes des coups de revers et combats ton adversaire dans ton dos. Tourne-toi, pour être de l’autre côté, afin de pouvoir faire face à cette tour, car cela t’aidera à la garder en vue. » Alors Lancelot fut si honteux et mortifié qu’il se haït lui-même, car il savait pertinemment que tous avaient vu comment, depuis quelque temps déjà, il était en infériorité dans le combat. Il sauta alors en arrière et manœuvra de telle sorte que Meleagant se retrouva coincé entre lui et la tour. Meleagant fit tous ses efforts pour reprendre sa position initiale. Mais Lancelot se jeta sur lui et le frappa si violemment sur le corps et sur son bouclier chaque fois qu’il tentait de l’entourer, qu’il le força à tourner sur lui-même deux ou trois fois contre sa volonté. La force et le courage de Lancelot grandissaient, en partie grâce à l’aide de l’amour, et en partie parce qu’il n’avait jamais haï personne autant que celui avec qui il se battait. L’amour et une haine mortelle, si féroce qu’on n’en avait jamais vu de pareille, le rendaient si ardent et audacieux que Meleagant cessa de considérer cela comme une plaisanterie et commença à le craindre, car il n’avait jamais rencontré ni connu un chevalier aussi valeureux, ni aucun chevalier ne l’avait jamais blessé ou atteint comme celui-ci. Il était heureux de pouvoir s’éloigner de lui, et il esquivait en grimaçant, craignant ses coups et les évitant. Et Lancelot ne se contentait pas de le menacer en vain, mais le poussait rapidement vers la tour où la Reine montait la garde. Là, sur la tour, il lui adressa ses hommages par des coups, jusqu’à ce qu’il soit si proche qu’un pas de plus l’aurait privé de sa vue. Ainsi, Lancelot le repoussa sans cesse dans toutes les directions qu’il voulait, s’arrêtant toujours devant la Reine, sa dame, qui avait allumé la flamme qui le poussait.
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Il fixa son regard sur elle. Et cette même flamme le poussa tellement contre Meleagant qu’il put le mener et le diriger où il le souhaitait. Contre sa volonté, il le poussait en avant comme un homme aveugle ou celui qui a une jambe de bois. Le roi voyait son fils dans une telle détresse qu’il avait pitié de lui ; il ne refuserait pas son aide s’il le pouvait. Mais s’il voulait agir avec courtoisie, il devait d’abord demander la permission de la reine. Alors il commença à lui dire : « Dame, depuis que je vous ai en ma puissance, je vous ai aimée, servi fidèlement et honorée. Je n’ai jamais laissé de côté quoi que ce soit qui puisse nuire à votre honneur ; maintenant, récompensez-moi pour ce que j’ai fait. Car je vais vous demander une faveur que vous ne devriez accorder que si vous le souhaitez vraiment. Je vois clairement que mon fils est en mauvaise posture dans cette bataille ; je ne dis cela par chagrin, mais afin que Lancelot, qui le tient en son pouvoir, ne le tue pas. Vous non plus ne devriez pas vouloir le voir mourir ; non pas parce qu’il n’a pas causé de torts ni à vous ni à lui, mais parce que c’est moi qui vous le demande : dites-lui donc, s’il vous plaît, d’arrêter de le frapper. Si vous le faites, vous pourrez ainsi me récompenser pour ce que j’ai fait pour vous. » « Beau seigneur, je suis prête à le faire à votre demande », répondit la reine ; « même si j’éprouvais une haine mortelle envers votre fils, que je n’aime certes pas, vous m’avez servie si bien que, pour vous plaire, je suis tout à fait disposée à ce qu’il cesse. » Ces paroles ne furent pas prononcées en privé, mais Lancelot et Meleagant entendirent ce qui se disait. Un amant parfait est toujours obéissant et exauce rapidement et volontiers les désirs de sa maîtresse. Ainsi, Lancelot fut contraint d’obéir à la volonté de sa dame, car il l’aimait plus encore que Pyramus, si tant est que cela soit possible pour un homme. Lancelot entendit ce qui se disait, et dès que le dernier mot sortit de sa bouche – « puisque vous voulez qu’il cesse, je suis prête à ce qu’il le fasse » – il n’aurait même pas touché Meleagant ni esquissé le moindre geste, même si l’autre l’avait tué. Il ne le toucha pas et ne leva pas la main. Mais Meleagant, fou de colère et de honte en apprenant qu’il fallait intervenir en sa faveur, le frappa de toutes ses forces. Le roi descendit de la tour pour gronder son fils ; entrant dans l’arène, il lui dit : « Eh bien ? Est-ce convenable de le frapper alors qu’il ne te touche pas ? Tu es trop cruel et sauvage, et ta bravoure est déplacée ! Car nous savons tous sans aucun doute qu’il te surpasse. » Alors Meleagant, étouffé de honte, dit au roi : « Je crois que vous devez être aveugle ! Je ne pense pas que vous voyiez quoi que ce soit. Il faut vraiment être aveugle pour croire que je ne suis pas meilleur que lui. » « Trouvez quelqu’un qui croie… »
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« Tes paroles ! » réplique le roi, « car tout le peuple sait si tu dis la vérité ou un mensonge. Nous connaissons tous parfaitement la vérité. » Alors le roi ordonne à ses barons d’emmener son fils, ce qu’ils font sur-le-champ pour exécuter son ordre : ils emmènent Meleagant. Mais il n’était pas nécessaire d’utiliser la force pour faire reculer Lancelot, car Meleagant aurait pu lui causer de graves blessures avant même qu’il ne cherche à se défendre. Le roi dit alors à son fils : « Que Dieu m’aide, maintenant tu dois faire la paix et rendre la Reine. Tu dois mettre fin à cette querelle une bonne fois pour toutes et renoncer à tes prétentions. » « C’est une grande absurdité que tu profères ! Je t’entends parler follement. Écarte-toi ! Laisse-nous nous battre, et ne te mêle pas de nos affaires ! » Mais le roi dit qu’il va intervenir, car il sait bien que, si le combat continuait, Lancelot tuerait son fils. « Qu’il me tue ! Je préférerais le vaincre et le tuer rapidement, si vous nous laissiez tranquilles et nous permettiez de nous battre. » Alors le roi dit : « Que Dieu m’aide, tout ce que tu dis est inutile. » « Pourquoi ? » demande-t-il. « Parce que je n’y consens pas. Je ne ferai pas confiance à ta folie et à ton orgueil au point de te laisser être tué. Un homme est fou de chercher la mort, comme tu le fais dans ton ignorance. Je sais bien que tu me haïs parce que je veux sauver ta vie. Dieu ne me laissera pas voir et assister à ta mort, si je peux l’éviter, car cela me causerait trop de chagrin. » Il lui parle et le réprimande jusqu’à ce que enfin la paix et la bonne volonté soient rétablies. Les termes de la paix sont les suivants : il rendra la Reine à Lancelot, à condition que celui-ci combatte à nouveau contre eux sans hésitation dans l’année qui suivra la date qu’il choisira pour l’appeler : ce n’est pas un test pour Lancelot. Lorsque la paix est conclue, tout le peuple se rassemble, et il est décidé que le combat aura lieu à la cour du roi Arthur, qui règne sur la Bretagne et la Cornouailles : c’est là qu’ils décident que cela se passera. La Reine doit donner son accord, et Lancelot doit promettre que, si Meleagant parvient à prouver qu’il a trahi, elle reviendra avec lui, sans l’intervention de personne. Lorsque la Reine et Lancelot eurent tous deux accepté cela, l’accord fut scellé, et ils se retirèrent tous deux, ôtant leurs armes. Or, la coutume dans le pays était que, lorsque l’un partait, tous les autres pouvaient le faire également. Tous adressèrent leurs bénédictions à Lancelot : et on peut imaginer qu’il devait ressentir une grande joie, ce qu’en effet il éprouvait. Tous les étrangers se rassemblèrent et se réjouirent pour Lancelot, parlant de manière à ce qu’il puisse les entendre : « Seigneur, en vérité, nous avons été joyeux dès que nous avons entendu votre nom, car nous avons aussitôt compris que nous serions tous libérés. » Une grande foule était présente à cette scène joyeuse, chacun s’efforçant de se frayer un chemin pour le toucher si possible. Celui qui y parvenait…
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Le simple fait de le toucher le remplissait d’une joie qu’il ne pouvait exprimer. Il y avait beaucoup de bonheur, mais aussi de tristesse ; ceux qui étaient maintenant libres se réjouissaient sans retenue ; mais Meleagant et ses partisans n’avaient rien de ce qu’ils désiraient, ils étaient mélancoliques, sombres et abattus. Le roi s’éloigna du groupe, emmenant avec lui Lancelot, qui le supplia de l’emmener auprès de la Reine. « Je n’y manquerai pas », répondit le roi ; « car il me semble que c’est la chose à faire. Et si vous le souhaitez, je vous montrerai Kay, le sénéchal. » À ces mots, Lancelot fut tellement heureux qu’il faillit tomber à ses pieds. Alors le roi le conduisit aussitôt dans la salle, où la Reine était venue l’attendre.
(Les vers 3955-4030.) Lorsque la Reine vit le roi tenant Lancelot par la main, elle se leva devant lui, mais elle parut mécontente, les sourcils froncés, et ne dit pas un mot. « Dame, voici Lancelot qui vient vous voir », dit le roi ; « vous devriez être heureuse et satisfaite. » « Moi, sire ? Il ne peut pas me plaire. Je ne tiens pas du tout à le voir. » « Allons, dame », dit le roi, très franc et courtois, « qu’est-ce qui vous pousse à agir ainsi ? Vous êtes trop dédaigneuse envers un homme qui vous a servie si fidèlement, au point d’exposer à maintes reprises sa vie au péril mortel durant ce voyage pour vous, et qui vous a défendue et sauvée de mon fils Meleagant, qui vous avait profondément offensée. » « Sire, en vérité, il a mal utilisé son temps. Je nierai jamais que je ne ressente aucune gratitude envers lui. » Lancelot était stupéfait ; mais il répondit avec grande humilité, comme un amant raffiné : « Dame, certes, je suis affligé par cela, mais je n’ose pas demander la raison. » La Reine écouta Lancelot exprimer sa déception, mais afin de le peiner et de le confondre, elle ne répondit pas un seul mot et retourna dans sa chambre. Lancelot la suivit des yeux et du cœur jusqu’à ce qu’elle atteigne la porte ; mais elle disparut rapidement, car la chambre était tout près. Ses yeux auraient volontiers continué à la suivre, si cela avait été possible ; mais le cœur, plus puissant et maître de lui-même, la suivit à travers la porte, tandis que les yeux restaient en arrière, pleurant avec le corps. Alors le roi lui dit en privé : « Lancelot, je suis étonné de ce que cela signifie : comment se fait-il que la Reine ne puisse supporter de vous voir, et qu’elle soit si réticente à parler avec vous ? Si elle a déjà eu l’habitude de vous parler, elle ne devrait pas être avare ou éviter la conversation avec vous, après tout ce que vous avez fait pour elle. Dites-moi, si vous le savez, pourquoi et pour quel tort elle vous montre un tel visage. » « Sire, je n’ai pas remarqué tout à l’heure ; mais elle ne veut ni me regarder ni écouter mes paroles, et cela me peine et m’afflige beaucoup. » « Certainement », dit le roi, « c’est elle qui a tort, car vous… »
(Les vers 3955-4030.) Lorsque la Reine vit le roi tenant Lancelot par la main, elle se leva devant lui, mais elle parut mécontente, les sourcils froncés, et ne dit pas un mot. « Dame, voici Lancelot qui vient vous voir », dit le roi ; « vous devriez être heureuse et satisfaite. » « Moi, sire ? Il ne peut pas me plaire. Je ne tiens pas du tout à le voir. » « Allons, dame », dit le roi, très franc et courtois, « qu’est-ce qui vous pousse à agir ainsi ? Vous êtes trop dédaigneuse envers un homme qui vous a servie si fidèlement, au point d’exposer à maintes reprises sa vie au péril mortel durant ce voyage pour vous, et qui vous a défendue et sauvée de mon fils Meleagant, qui vous avait profondément offensée. » « Sire, en vérité, il a mal utilisé son temps. Je nierai jamais que je ne ressente aucune gratitude envers lui. » Lancelot était stupéfait ; mais il répondit avec grande humilité, comme un amant raffiné : « Dame, certes, je suis affligé par cela, mais je n’ose pas demander la raison. » La Reine écouta Lancelot exprimer sa déception, mais afin de le peiner et de le confondre, elle ne répondit pas un seul mot et retourna dans sa chambre. Lancelot la suivit des yeux et du cœur jusqu’à ce qu’elle atteigne la porte ; mais elle disparut rapidement, car la chambre était tout près. Ses yeux auraient volontiers continué à la suivre, si cela avait été possible ; mais le cœur, plus puissant et maître de lui-même, la suivit à travers la porte, tandis que les yeux restaient en arrière, pleurant avec le corps. Alors le roi lui dit en privé : « Lancelot, je suis étonné de ce que cela signifie : comment se fait-il que la Reine ne puisse supporter de vous voir, et qu’elle soit si réticente à parler avec vous ? Si elle a déjà eu l’habitude de vous parler, elle ne devrait pas être avare ou éviter la conversation avec vous, après tout ce que vous avez fait pour elle. Dites-moi, si vous le savez, pourquoi et pour quel tort elle vous montre un tel visage. » « Sire, je n’ai pas remarqué tout à l’heure ; mais elle ne veut ni me regarder ni écouter mes paroles, et cela me peine et m’afflige beaucoup. » « Certainement », dit le roi, « c’est elle qui a tort, car vous… »
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Vous avez risqué votre vie pour elle. Partez maintenant, cher et doux ami, et nous irons parler au sénéchal. « J’en serai ravi », répond-il. Alors ils se rendent tous deux auprès du sénéchal. Dès que Lancelot arriva là où il était, la première exclamation du sénéchal fut : « Comme tu m’as humilié ! » « Moi ? Comment cela ? » demande Lancelot ; « dites-moi quelle honte j’ai apportée sur vous ? » « Une très grande honte, car tu as accompli ce que je n’ai pas pu faire, et tu as fait ce que je ne pouvais pas faire. » (vv. 4031-4124.) Alors le roi les laissa seuls dans la pièce et sortit seul. Et Lancelot demande au sénéchal s’il a été dans une situation difficile. « Oui », répond-il, « et je le suis encore. Je n’ai jamais été aussi misérable qu’à présent. J’aurais dû mourir depuis longtemps, si ce n’était pas à cause du roi, qui, par compassion, m’a montré tant de douceur et de bonté, au point de me permettre volontiers de ne manquer de rien dont j’avais besoin ; mais on m’a immédiatement fourni tout ce que je désirais. Mais en opposition à la bonté qu’il m’a montrée se trouvait Meleagant, son fils, plein de méchanceté, qui fit venir des médecins et leur ordonna d’appliquer des onguents capables de me tuer. Quel père et quel beau-père ai-je eus ! Car lorsque le roi appliqua un bon pansement sur mes blessures, dans l’espoir que je guérisse rapidement, son fils perfide, voulant me tuer, le fit retirer aussitôt et y appliqua une pommade nocive. Mais je suis certain que le roi ignorait cela ; il n’aurait pas toléré de telles ruses basses et meurtrières. Mais vous ne savez pas à quel point il a été courtois envers ma dame : aucune tour frontalière depuis l’époque où Noé construisit l’arche n’a jamais été gardée avec autant de soin, car il l’a protégée avec tant de vigilance que, bien que son fils fût irrité par ces restrictions, il ne le laissait pas la voir sauf en présence du roi lui-même. Jusqu’à présent, le roi, par miséricorde, lui a montré toutes les marques d’attention qu’elle-même avait demandées. Elle seule gérait ses affaires. Et le roi la respectait d’autant plus pour la loyauté qu’elle montrait. Mais est-ce vrai, comme on me l’a dit, qu’elle est si en colère contre vous qu’elle a refusé publiquement de vous parler ? » « On vous a dit la vérité exacte », répond Lancelot, « mais, pour l’amour de Dieu, pouvez-vous me dire pourquoi elle est si mécontente de moi ? » Il répond qu’il ne sait pas et qu’il en est très surpris. « Eh bien, qu’il en soit comme elle le souhaite », dit Lancelot, sentant son impuissance ; « je dois maintenant prendre congé, et je vais aller chercher mon seigneur Gawain, qui est entré dans ce pays et qui avait convenu avec moi qu’il irait directement au pont sur l’eau. » Puis, quittant la pièce, il se présenta devant le roi et demanda la permission de
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Il poursuit donc dans cette direction. Et le roi lui accorde volontiers la permission de partir. Alors ceux que Lancelot avait libérés et sortis de prison lui demandent ce qu’ils doivent faire. Il répond : « Tous ceux qui le souhaitent peuvent venir avec moi, et ceux qui veulent rester avec la Reine le peuvent aussi : il n’y a aucune raison pour qu’ils m’accompagnent. » Alors tous ceux qui le désirent l’accompagnent, plus joyeux et heureux que d’habitude. Avec la Reine restent ses dames au cœur léger, ainsi que de nombreux chevaliers et dames. Mais il n’y a pas un seul parmi ceux qui restent qui n’aurait pas préféré retourner dans son propre pays plutôt que de rester là. Cependant, à cause de mon seigneur Gawain, dont l’arrivée est attendue, la Reine les retient, disant qu’elle ne bougera pas tant qu’elle n’aura pas de nouvelles de lui. (Vv. 4125-4262.) La nouvelle se répand partout : la Reine peut partir librement, et tous les autres prisonniers ont été libérés et peuvent partir quand ils le souhaitent. Partout où se rassemblent les gens du pays, ils s’interrogent sur la véracité de cette rumeur et ne parlent plus que de cela. Ils sont très indignés que toutes les passes dangereuses aient été franchies et que quiconque puisse venir et aller comme il le veut. Mais lorsque les habitants du pays, qui n’étaient pas présents à la bataille, apprirent que c’était Lancelot qui avait triomphé, ils se rendirent tous là où ils savaient qu’il devait passer, pensant que le roi serait très satisfait s’ils capturaient Lancelot et le ramenaient à lui. Tous ses hommes étaient sans armes, et donc ils étaient en désavantage lorsqu’ils virent les habitants du pays arriver armés. Il n’est pas étonnant qu’ils aient capturé Lancelot, qui était sans armes. Ils le ramènent prisonnier, les pieds liés sous son cheval. Alors ses propres hommes disent : « Messieurs, c’est un acte malveillant ; car le roi nous a donné sa lettre de sauf-conduit, et nous sommes sous sa protection. » Mais les autres répondent : « Nous ne savons pas comment cela peut être ; mais puisque nous vous avons pris, vous devez revenir avec nous à la cour. » La rumeur, qui se propage rapidement, parvient au roi : ses hommes auraient capturé Lancelot et l’auraient tué. Lorsque le roi l’apprend, il est profondément affligé et jure avec colère par sa tête que ceux qui l’ont tué mourront certainement pour cet acte ; et que, s’il peut les capturer ou les attraper, leur sort sera d’être pendus, brûlés ou noyés. Et s’ils tentent de nier leur crime, il ne croira pas ce qu’ils diront, car ils lui ont causé tant de douleur et de honte qu’il serait déshonoré si la vengeance n’était pas exercée contre eux ; mais il sera vengé sans aucun doute. La nouvelle se répandit jusqu’à ce qu’elle atteigne…
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La reine, qui était assise à table, faillit se tuer en entendant la fausse nouvelle au sujet de Lancelot ; mais elle croit que c’est vrai, et donc elle est tellement abattue qu’elle en perd presque la capacité de parler. Cependant, en présence des autres, elle se force à dire : « En vérité, je suis affligée par sa mort, et il n’est pas étonnant que je pleure, car il est venu dans ce pays pour moi, et donc je devrais le pleurer. » Puis, afin que les autres ne l’entendent pas, elle se dit que personne n’a besoin de lui demander de manger ou de boire, si c’est bien vrai qu’il est mort, celui grâce à qui elle avait trouvé son propre bonheur. Alors, pleine de douleur, elle se lève de table et se met à pleurer, mais de manière à ce que personne ne l’entende ni ne s’en aperçoive. Elle est tellement hors d’elle-même qu’elle saisit à plusieurs reprises sa gorge, désirant se tuer ; mais d’abord elle se confesse à elle-même et se repent avec remords, se blâmant pour le mal qu’elle lui a fait, à lui qui, comme elle le savait, avait toujours été sien et le serait encore s’il était vivant. Elle est si tourmentée à l’idée de sa cruauté que sa beauté en est gravement altérée. Sa cruauté et sa méchanceté l’ont affectée et ont détruit sa beauté plus que toutes les veilles et jeûnes auxquels elle s’était soumise. Lorsque tous ses péchés se présentent devant elle, elle les rassemble et, en les revoyant, s’exclame à plusieurs reprises : « Hélas ! À quoi pensais-je, alors que mon amant se tenait devant moi et que j’aurais dû l’accueillir, au lieu de ne pas écouter ses paroles ? N’étais-je pas folle en refusant de le regarder ou de lui parler ? Vraiment folle ? Plutôt basse et cruelle, que Dieu m’aide ! J’ai voulu faire une plaisanterie, mais il ne l’a pas prise ainsi et ne m’a pas pardonnée. Je suis sûre que c’est moi seule qui lui ai porté le coup fatal. Lorsqu’il est venu devant moi en souriant, espérant que je serais heureuse de le voir et que je l’accueillerais, et que je n’ai même pas voulu le regarder, n’était-ce pas un coup mortel ? Lorsque j’ai refusé de lui parler, j’ai sans doute, d’un seul coup, privé son cœur et sa vie. Ces deux coups l’ont tué, j’en suis sûre ; aucun autre bandit n’a causé sa mort. Dieu ! Pourrai-je jamais expier ce meurtre et ce crime ? Non, certainement pas ; il faudrait plutôt que les rivières et la mer s’assèchent. Hélas ! Comme je me sentirais mieux et combien de réconfort j’aurais, si seulement, une fois avant sa mort, je l’avais tenu dans mes bras ! Quoi ? Oui, bien sûr, complètement nue, afin de pouvoir mieux profiter de lui. S’il est mort, je suis très méchante de ne pas me détruire. Pourquoi ? Peut-il nuire à mon amant que je vive après sa mort, si je ne trouve de plaisir qu’à la douleur que je ressens pour lui ? En me livrant au chagrin après sa mort, les mêmes souffrances que je subis seraient douces pour moi, s’il était encore en vie. Il est mal de vouloir mourir plutôt que de souffrir pour son amant. C’est certainement…
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Il m’est doux de le pleurer longtemps. Je préférerais être battu vif plutôt que de mourir et de trouver le repos.
(Vers 4263-4414.) Pendant deux jours, la Reine le pleura ainsi, sans manger ni boire, jusqu’à ce qu’on crût qu’elle allait mourir elle aussi. Il y a beaucoup de gens prêts à apporter de mauvaises nouvelles plutôt que de bonnes. La nouvelle parvient à Lancelot : sa dame et son amour sont morts. On ne peut douter de la douleur qu’il ressentit ; chacun peut être certain qu’il était accablé et submergé de chagrin. En vérité, s’il fallait connaître la vérité, il était si abattu qu’il tenait sa vie en si peu de estime qu’il souhaitait se tuer sur-le-champ, mais d’abord il prononça un bref lament. Il fit une corde pendante à une extrémité de la ceinture qu’il portait, puis, les larmes aux yeux, il s’adressa ainsi à lui-même : « Ah, mort, comment as-tu pu me découvrir et me détruire alors que j’étais au sommet de ma santé ! Je suis détruit, et pourtant je ne ressens aucune douleur, si ce n’est la peine dans mon cœur. C’est une terrible douleur mortelle. Je veux bien que ce soit ainsi, et si Dieu le veut, je mourrai de cela. Ne pourrais-je pas mourir d’une autre manière, sans le consentement de Dieu ? Oui, s’il me laisse attacher cette corde autour de mon cou. Je crois que je peux forcer la mort, même contre sa volonté, à reprendre ma vie. La mort, qui ne convoite que ceux qui la craignent, ne viendra pas à moi ; mais ma ceinture la mettra sous mon contrôle, et dès qu’elle sera à moi, elle exaucera mon désir. Mais en vérité, elle viendra trop tard pour moi, car je la désire déjà maintenant ! » Alors il n’hésita plus, il plaça sa tête dans la corde jusqu’à ce qu’elle entoure son cou ; et afin de ne pas manquer de se blesser, il attacha fermement l’autre extrémité de la ceinture au pommeau de la selle, sans attirer l’attention de personne. Puis il se laissa glisser au sol, comptant sur son cheval pour le traîner jusqu’à ce qu’il soit sans vie, car il méprisait l’idée de vivre une heure de plus. Lorsque ceux qui chevauchaient avec lui le virent tomber, ils pensèrent qu’il était évanoui, car personne ne voyait la corde qu’il avait attachée autour de son cou. Ils le saisirent aussitôt dans leurs bras et, en le relevant, ils découvrirent la corde qu’il avait mise autour de son cou et avec laquelle il avait tenté de se tuer. Ils coupèrent rapidement la corde ; mais celle-ci avait tellement blessé sa gorge qu’il ne put parler pendant un certain temps ; les veines de son cou et de sa gorge étaient presque rompues. Désormais, il ne pouvait plus se faire du mal, même s’il l’avait voulu ; cependant, il était affligé qu’on l’eût saisi, et il brûlait presque de colère, car il aurait volontiers mis fin à ses jours s’il n’y avait eu personne pour le remarquer. Et maintenant qu’il ne pouvait plus se nuire, il cria : « Ah, mort vile et sans honte ! Pour l’amour de Dieu, pourquoi n’as-tu pas eu le pouvoir et la force de me tuer avant que ma dame ne meure ? Je suppose que c’est parce que… »
(Vers 4263-4414.) Pendant deux jours, la Reine le pleura ainsi, sans manger ni boire, jusqu’à ce qu’on crût qu’elle allait mourir elle aussi. Il y a beaucoup de gens prêts à apporter de mauvaises nouvelles plutôt que de bonnes. La nouvelle parvient à Lancelot : sa dame et son amour sont morts. On ne peut douter de la douleur qu’il ressentit ; chacun peut être certain qu’il était accablé et submergé de chagrin. En vérité, s’il fallait connaître la vérité, il était si abattu qu’il tenait sa vie en si peu de estime qu’il souhaitait se tuer sur-le-champ, mais d’abord il prononça un bref lament. Il fit une corde pendante à une extrémité de la ceinture qu’il portait, puis, les larmes aux yeux, il s’adressa ainsi à lui-même : « Ah, mort, comment as-tu pu me découvrir et me détruire alors que j’étais au sommet de ma santé ! Je suis détruit, et pourtant je ne ressens aucune douleur, si ce n’est la peine dans mon cœur. C’est une terrible douleur mortelle. Je veux bien que ce soit ainsi, et si Dieu le veut, je mourrai de cela. Ne pourrais-je pas mourir d’une autre manière, sans le consentement de Dieu ? Oui, s’il me laisse attacher cette corde autour de mon cou. Je crois que je peux forcer la mort, même contre sa volonté, à reprendre ma vie. La mort, qui ne convoite que ceux qui la craignent, ne viendra pas à moi ; mais ma ceinture la mettra sous mon contrôle, et dès qu’elle sera à moi, elle exaucera mon désir. Mais en vérité, elle viendra trop tard pour moi, car je la désire déjà maintenant ! » Alors il n’hésita plus, il plaça sa tête dans la corde jusqu’à ce qu’elle entoure son cou ; et afin de ne pas manquer de se blesser, il attacha fermement l’autre extrémité de la ceinture au pommeau de la selle, sans attirer l’attention de personne. Puis il se laissa glisser au sol, comptant sur son cheval pour le traîner jusqu’à ce qu’il soit sans vie, car il méprisait l’idée de vivre une heure de plus. Lorsque ceux qui chevauchaient avec lui le virent tomber, ils pensèrent qu’il était évanoui, car personne ne voyait la corde qu’il avait attachée autour de son cou. Ils le saisirent aussitôt dans leurs bras et, en le relevant, ils découvrirent la corde qu’il avait mise autour de son cou et avec laquelle il avait tenté de se tuer. Ils coupèrent rapidement la corde ; mais celle-ci avait tellement blessé sa gorge qu’il ne put parler pendant un certain temps ; les veines de son cou et de sa gorge étaient presque rompues. Désormais, il ne pouvait plus se faire du mal, même s’il l’avait voulu ; cependant, il était affligé qu’on l’eût saisi, et il brûlait presque de colère, car il aurait volontiers mis fin à ses jours s’il n’y avait eu personne pour le remarquer. Et maintenant qu’il ne pouvait plus se nuire, il cria : « Ah, mort vile et sans honte ! Pour l’amour de Dieu, pourquoi n’as-tu pas eu le pouvoir et la force de me tuer avant que ma dame ne meure ? Je suppose que c’est parce que… »
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Tu ne daignerais pas faire ce qui pourrait être un acte bienveillant. Si tu me épargnais, cela ne serait dû qu’à ta méchanceté. Ah, quel genre de service et de bonté est-ce là ! Comme tu les as bien utilisés ici ! Malédiction sur celui qui te remercie ou ressent de la gratitude pour un tel service ! Je ne sais pas lequel est mon pire ennemi : la vie, qui me retient prisonnier, ou la mort, qui ne veut pas me tuer. L’une comme l’autre me tourmentent à mort ; et c’est justice, que Dieu m’aide, que je continue à vivre malgré moi. Car j’aurais dû me tuer dès que ma dame, la Reine, m’a montré sa haine ; elle ne l’a pas fait sans raison, mais elle avait une bonne raison, même si je ne la connais pas. Et si je l’avais sue avant que son âme ne parte vers Dieu, j’aurais fait des excuses suffisamment riches pour lui plaire et gagner sa miséricorde. Dieu ! quel pouvait être mon crime ? Je pense qu’elle a dû savoir que je suis monté sur le chariot. Je ne sais quelle autre raison elle pourrait avoir de m’accuser. C’est cela qui a causé ma perte. Si c’est la raison de sa haine, Dieu ! quel mal ce crime pourrait-il causer ? Quiconque voudrait me reprocher un tel acte n’a jamais su ce qu’est l’amour, car personne ne peut citer quoi que ce soit qui, motivé par l’amour, doive devenir un reproche. Au contraire, tout ce que l’on peut faire pour sa bien-aimée doit être considéré comme une preuve de son amour et de sa courtoisie. Pourtant, je ne l’ai pas fait pour ma « bien-aimée ». Je ne sais pas sous quel nom l’appeler, « bien-aimée » ou non. Je n’ose pas l’appeler ainsi. Mais je crois savoir ceci de l’amour : si elle m’aimait, elle ne devrait pas me juger moins à cause de ce crime, mais plutôt me qualifier de son véritable amant, puisque j’ai considéré comme un honneur de faire tout ce que l’amour m’ordonnait, même de monter sur un chariot. Elle devrait attribuer cela à l’amour ; et c’est une preuve certaine que l’amour met ainsi à l’épreuve ses dévots et découvre ainsi qui lui appartient vraiment. Mais ce service n’a pas plu à ma dame, comme je l’ai vu à son visage. Et pourtant, son amant a fait pour elle ce pour quoi beaucoup l’ont honteusement blâmé, bien qu’elle en soit la cause ; et beaucoup me blâment pour le rôle que j’ai joué, transformant ma douceur en amertume. En vérité, telle est la coutume de ceux qui connaissent si peu l’amour, qu’ils transforment même l’honneur en honte. Mais celui qui trempe l’honneur dans la honte ne le lave pas, mais plutôt le salit. Quant à ceux qui le maltraitent ainsi, ils ignorent complètement l’amour ; et celui qui n’a pas peur de ses commandements se prétend très supérieur à lui. Car sans aucun doute, celui qui obéit aux commandements de l’amour prospère, et tout ce qu’il fait est pardonnable, mais c’est le lâche qui n’ose pas.
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(Vv. 4415-4440.) Ainsi Lancelot exprime son chagrin, et ses hommes restent à ses côtés, affligés, le tenant fermement et le protégeant. Puis arrive la nouvelle que la Reine n’est pas morte. Aussitôt, Lancelot trouve du réconfort ; si auparavant sa douleur pour sa mort était intense et profonde, maintenant sa joie de la voir vivante était cent mille fois plus grande. Lorsqu’ils furent à six ou sept lieues du château où se trouvait le roi Bademagu, on lui annonça avec gratitude que Lancelot était vivant et qu’il arrivait en bonne santé ; le roi fut ravi d’apprendre cela. Il fit preuve d’une grande courtoisie en allant aussitôt voir la Reine. Elle répondit : « Beau seigneur, puisque vous le dites, je crois que c’est vrai, mais je vous assure que, s’il était mort, je ne serais plus jamais heureuse. Toute ma joie disparaîtrait si un chevalier avait été tué au service de moi. »
(Vv. 4441-4530.) Alors le roi la quitte, et la Reine aspire ardemment à l’arrivée de son amant et à sa joie. Cette fois, elle n’a aucune envie de lui garder rancune. Mais les rumeurs, qui ne reposent jamais et courent sans cesse, parviennent de nouveau jusqu’à la Reine, selon lesquelles Lancelot aurait voulu se tuer pour elle s’il en avait eu l’occasion. Elle est heureuse à l’idée que ce soit vrai, mais elle n’aurait jamais voulu que cela arrive, car sa tristesse aurait été trop grande. Aussitôt, Lancelot arriva en hâte. Dès que le roi le vit, il courut pour l’embrasser et le serrer dans ses bras. Il avait l’impression de devoir s’envoler, porté par l’enthousiasme de sa joie. Mais sa satisfaction fut interrompue par ceux qui avaient capturé et ligoté son invité ; le roi leur dit qu’ils étaient venus au mauvais moment, car ils seraient tous tués et humiliés. Ils répondirent alors qu’ils pensaient bien que c’était ce qu’il voulait. « C’est moi que vous avez insulté en faisant ce que vous vouliez, répliqua le roi ; il n’a aucune raison de se plaindre, vous ne l’avez nullement humilié, mais seulement moi qui le protégeais. Quoi qu’on en dise, c’est ma honte. Mais si vous parvenez à m’échapper maintenant, vous ne verrez plus rien de drôle dans tout cela. » Lorsque Lancelot entendit sa colère, il fit tous ses efforts pour rétablir la paix et régler les choses ; lorsque ses efforts eurent succès, le roi l’emmena voir la Reine. Cette fois, la Reine ne baissa pas les yeux vers le sol, mais alla à sa rencontre avec gaieté, le honorant autant qu’elle le pouvait, et le fit asseoir à ses côtés. Ils parlèrent longuement de tout ce qui leur tenait à cœur, et l’amour leur donna tant de sujets de conversation qu’ils n’en manquèrent pas. Et quand Lancelot vit à quel point il allait bien, et que tout ce qu’il disait plaisait à la Reine, il lui dit en confidence : « Dame, je m’étonne beaucoup de savoir pourquoi vous m’avez accueilli avec une telle… »
(Vv. 4441-4530.) Alors le roi la quitte, et la Reine aspire ardemment à l’arrivée de son amant et à sa joie. Cette fois, elle n’a aucune envie de lui garder rancune. Mais les rumeurs, qui ne reposent jamais et courent sans cesse, parviennent de nouveau jusqu’à la Reine, selon lesquelles Lancelot aurait voulu se tuer pour elle s’il en avait eu l’occasion. Elle est heureuse à l’idée que ce soit vrai, mais elle n’aurait jamais voulu que cela arrive, car sa tristesse aurait été trop grande. Aussitôt, Lancelot arriva en hâte. Dès que le roi le vit, il courut pour l’embrasser et le serrer dans ses bras. Il avait l’impression de devoir s’envoler, porté par l’enthousiasme de sa joie. Mais sa satisfaction fut interrompue par ceux qui avaient capturé et ligoté son invité ; le roi leur dit qu’ils étaient venus au mauvais moment, car ils seraient tous tués et humiliés. Ils répondirent alors qu’ils pensaient bien que c’était ce qu’il voulait. « C’est moi que vous avez insulté en faisant ce que vous vouliez, répliqua le roi ; il n’a aucune raison de se plaindre, vous ne l’avez nullement humilié, mais seulement moi qui le protégeais. Quoi qu’on en dise, c’est ma honte. Mais si vous parvenez à m’échapper maintenant, vous ne verrez plus rien de drôle dans tout cela. » Lorsque Lancelot entendit sa colère, il fit tous ses efforts pour rétablir la paix et régler les choses ; lorsque ses efforts eurent succès, le roi l’emmena voir la Reine. Cette fois, la Reine ne baissa pas les yeux vers le sol, mais alla à sa rencontre avec gaieté, le honorant autant qu’elle le pouvait, et le fit asseoir à ses côtés. Ils parlèrent longuement de tout ce qui leur tenait à cœur, et l’amour leur donna tant de sujets de conversation qu’ils n’en manquèrent pas. Et quand Lancelot vit à quel point il allait bien, et que tout ce qu’il disait plaisait à la Reine, il lui dit en confidence : « Dame, je m’étonne beaucoup de savoir pourquoi vous m’avez accueilli avec une telle… »
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l’expression de votre visage lorsque vous m’avez vu avant-hier, et pourquoi vous n’avez pas voulu me dire un mot : j’ai failli mourir à cause du coup que vous m’avez porté, et je n’ai pas eu le courage de vous interroger à ce sujet, comme je l’ose maintenant. Je suis prêt maintenant, madame, à faire amende honorable, une fois que vous m’aurez dit quel crime a causé tant de souffrance à moi. Alors la Reine répond : « Quoi ? N’avez-vous pas hésité, par honte, à monter dans le chariot ? Vous avez montré que vous étiez réticent à y entrer, en hésitant pendant deux pas entiers. C’est pour cela que je ne voulais ni vous parler ni vous regarder. » « Que Dieu me préserve à nouveau d’un tel crime », répond Lancelot, « et qu’il ne me montre aucune pitié si vous n’aviez pas tout à fait raison ! Par pitié, madame, acceptez aussitôt mes excuses et dites-moi, par pitié, si vous pouvez jamais me pardonner. » « Ami, vous êtes complètement pardonné », répond la Reine ; « je vous pardonne volontiers. » « Merci pour cela, madame », dit-il alors ; « mais je ne peux pas vous dire ici tout ce que j’aimerais dire ; j’aimerais parler avec vous plus tranquillement, si c’est possible. » Alors la Reine indique une fenêtre du regard plutôt que du doigt, et dit : « Venez ce soir par le jardin et parlez-moi à cette fenêtre-là, quand tout le monde à l’intérieur sera endormi. Vous ne pourrez pas entrer : je serai à l’intérieur et vous dehors : il sera impossible d’y pénétrer. Je ne pourrai vous toucher que de mes lèvres ou de ma main, mais, si vous le souhaitez, je resterai là jusqu’au matin par amour pour vous. Nos corps ne peuvent être réunis, car juste à côté de moi, dans ma chambre, se trouve Kay le sénéchal, qui souffre encore de ses blessures. Et la porte n’est pas ouverte, elle est fermée à clé et bien gardée. Lorsque vous viendrez, veillez à ce qu’aucun espion ne vous voie. » « Madame », dit-il, « si je peux l’éviter, aucun espion ne me verra et ne pourra penser ou dire du mal de nous. » Puis, après avoir convenu de ce plan, ils se séparent très joyeusement. (Vv. 4551-4650.) Lancelot quitte la pièce dans un état de grande joie, oubliant tous ses soucis passés. Mais il était si impatient que la nuit arrive que son impatience lui faisait trouver la journée plus longue que cent jours ordinaires ou même toute une année. Si seulement la nuit était venue, il serait allé volontiers au lieu du rendez-vous. Enfin, la nuit sombre et lugubre remporta sa lutte contre le jour, l’enveloppa dans son manteau et le rangea sous son voile. Lorsqu’il vit la lumière du jour obscurcie, il fit semblant d’être fatigué et épuisé, disant qu’en raison de ses veilles prolongées, il avait besoin de repos. Ceux d’entre vous qui ont déjà fait de même peuvent facilement comprendre et deviner qu’il feint la fatigue et va se coucher afin de tromper les gens de la maison ; mais il ne se souciait pas du tout de son lit, et n’aurait pas cherché
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Il resta là sans bouger, car il n’aurait pas pu le faire, n’aurait pas osé, et de plus il n’aurait pas eu envie d’avoir le courage ou la force de le faire. Bientôt, il se leva doucement et fut heureux de constater qu’aucune lune ni étoile ne brillait, et qu’il n’y avait dans la maison ni bougie, ni lampe, ni lanterne allumée. Il sortit donc et regarda autour de lui, mais il n’y avait personne pour le surveiller, car tous pensaient qu’il dormirait dans son lit toute la nuit. Sans escorte ni compagnie, il se rendit rapidement au jardin, sans rencontrer personne en chemin, et eut la chance de découvrir qu’une partie du mur du jardin s’était récemment effondrée. Par cette brèche, il passa rapidement et se dirigea vers la fenêtre, où il s’arrêta, prenant bien soin de ne pas tousser ou éternuer, jusqu’à ce que la Reine arrive vêtue d’une chemise très blanche. Elle ne portait ni manteau ni cape, mais avait jeté sur elle une courte cape en tissu écarlate et en fourrure de souris. Dès que Lancelot vit la Reine appuyée sur le rebord de la fenêtre derrière les grandes barres de fer, il lui adressa un salut respectueux. Elle lui rendit aussitôt son salut, car il la désirait, et elle lui aussi. Leur conversation n’était pas faite de sujets vulgaires ou ennuyeux. Ils s’approchèrent l’un de l’autre, jusqu’à ce que chacun tienne la main de l’autre. Mais ils étaient si affligés de ne pas pouvoir être ensemble plus complètement qu’ils maudirent les barres de fer. Alors Lancelot affirma que, avec le consentement de la Reine, il entrerait pour être avec elle, et que les barres ne pourraient pas l’en empêcher. La Reine répondit : « Ne voyez-vous pas à quel point ces barres sont rigides à plier et difficiles à briser ? Vous ne pourriez jamais les tordre, les tirer ou les traîner assez pour en déloger une. » « Dame », dit-il, « n’ayez crainte. Il faudrait plus que ces barres pour m’empêcher d’entrer. Rien d’autre que votre ordre ne pourrait entraver ma volonté de venir à vous. Si vous daignez me donner votre permission, le chemin s’ouvrira devant moi. Mais si ce n’est pas votre désir, alors le passage est tellement obstrué que je ne pourrais jamais passer. » « Certainement », dit-elle, « j’y consens. Ma volonté ne doit pas se mettre en travers de votre chemin ; mais vous devez attendre que je retourne dans mon lit, afin qu’aucun mal ne vous arrive, car ce ne serait pas une plaisanterie si le sénéchal, qui dort ici, se réveillait en vous entendant. Il vaut donc mieux que je m’éloigne, car rien de bon ne résulterait de cela s’il me voyait debout ici. » « Allez donc, dame », répondit-il ; « mais n’ayez pas peur que je fasse du bruit. Je pense pouvoir tirer les barres si doucement et avec si peu d’effort que personne ne sera réveillé. » (Vv. 4651-4754.) Alors la Reine s’éloigna, et il se prépara à desserrer la fenêtre. Saisissant les barres, il les tira et les tordit jusqu’à ce qu’il les fasse plier et les arrache de leur place. Mais le fer était si tranchant que…
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L’extrémité de son petit doigt avait été coupée au niveau du nerf, et la première articulation du doigt suivant était déchirée ; mais celui qui avait l’esprit ailleurs ne prêta aucune attention à ses blessures ni au sang qui coulait. Bien que la fenêtre ne soit pas basse, Lancelot parvient à y passer rapidement et facilement. D’abord, il trouve Kay endormi dans son lit, puis il se rend au lit de la Reine, qu’il adore et devant qui il s’agenouille, la tenant en plus haute estime que le reliquaire de quelque saint que ce soit. La Reine étend alors les bras vers lui, l’embrasse, le serre fort contre sa poitrine, l’attire dans le lit à côté d’elle et lui offre toute satisfaction possible ; son amour et son cœur sont entièrement tournés vers lui. C’est l’amour qui la pousse à le traiter ainsi ; et si elle éprouve un grand amour pour lui, lui en éprouve cent mille fois plus pour elle. Car il n’y a aucun amour dans les autres cœurs comparé à celui qui est dans le sien ; dans son cœur, l’amour était si complètement incarné qu’il était avare envers tous les autres cœurs. Maintenant, Lancelot possède tout ce qu’il désire, puisque la Reine cherche volontiers sa compagnie et son amour, et quand il la tient dans ses bras, elle le tient dans les siens. Leur plaisir est si agréable et doux, tandis qu’ils s’embrassent et s’aiment tendrement, qu’en vérité une joie merveilleuse s’empare d’eux, telle qu’on n’en a jamais entendu ni connue. Mais leur joie ne sera pas révélée par moi, car dans une histoire, elle n’a pas sa place. Pourtant, la satisfaction la plus exquise et la plus délicieuse était précisément celle dont notre histoire ne doit pas parler. Cette nuit-là, la joie et le plaisir de Lancelot furent très grands. Mais, à son grand chagrin, vient le jour où il doit quitter la présence de sa maîtresse. Quitter la Reine lui causa une telle douleur qu’il souffrit une véritable agonie de martyr. Son cœur reste là où se trouve la Reine ; il n’a pas la force de l’emmener avec lui, car il trouve tant de plaisir en elle qu’il n’a pas envie de la quitter : ainsi, son corps s’en va, mais son cœur reste. Cependant, assez de son corps reste pour tacher les draps du sang qui s’est écoulé de ses doigts. Plein de soupirs et de larmes, Lancelot part dans une grande détresse. Il regrette qu’aucun moment ne soit fixé pour une nouvelle rencontre, mais c’est impossible. Avec regret, il s’en va par la fenêtre par laquelle il était entré si joyeusement. Ses doigts étaient si gravement blessés qu’ils étaient dans un état pitoyable ; pourtant, il redressa les barres et les remit en place, de sorte qu’aucun signe, ni de l’avant ni de l’arrière, ne montrait que quelqu’un avait tiré ou courbé l’une des barres. Lorsqu’il quitte la pièce, il s’incline et agit comme s’il se trouvait devant un autel ; puis il s’en va le cœur lourd, et atteint ses appartements sans être reconnu par personne. Il se jette nu sur son lit sans réveiller personne, et c’est alors seulement qu’il remarque pour la première fois les coupures sur ses doigts ; mais il n’est pas…
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envers tous ceux qui étaient concernés, car il était très certain que la blessure était causée par le fait de tirer les barres de la fenêtre du mur. Il n’était donc pas du tout inquiet, car il aurait préféré que ses deux bras soient arrachés à son corps plutôt que de ne pas entrer par la fenêtre. Mais il aurait été très en colère et affligé s’il s’était ainsi blessé dans d’autres circonstances. (Vv. 4755-5006.) Le matin, dans sa chambre fermée par des rideaux, la Reine s’était endormie profondément ; elle n’avait pas remarqué que ses draps étaient tachés de sang, mais elle les croyait parfaitement blancs, propres et présentables. Alors, dès qu’il fut habillé et prêt, Meleagant se rendit dans la chambre où reposait la Reine. Il la trouva éveillée et vit les draps tachés de nouvelles gouttes de sang ; il poussa alors ses compagnons du coude, soupçonnant quelque méchanceté, et regarda le lit de Kay le sénéchal, constatant que ses draps étaient également tachés de sang, car il fallait savoir que pendant la nuit ses blessures avaient recommencé à saigner. Alors il dit : « Dame, voici maintenant la preuve que je cherchais. Il est vrai que tout homme est fou de vouloir retenir une femme : il gaspille ses efforts et ses peines. Celui qui essaie de la garder sous surveillance la perd plus vite que celui qui ne se soucie pas d’elle. Mon père a vraiment assuré une belle garde, veillant sur vous en mon nom ! Il a réussi à vous tenir éloignée de moi, mais malgré lui, Kay le sénéchal vous a vue la nuit dernière et a fait ce qu’il a voulu avec vous, comme on peut facilement le prouver. » « Qu’est-ce donc ? » demanda-t-elle. « Puisque je dois parler, je trouve du sang sur vos draps, ce qui prouve le fait. Je le sais et je peux le prouver, car je trouve sur vos draps comme sur les siens le sang issu de ses blessures : la preuve est très forte. » Alors la Reine vit sur les deux lits des draps ensanglantés ; étonnée, elle rougit de honte et dit : « Que Dieu m’aide, ce sang que je vois sur mes draps n’a jamais été apporté ici par Kay, mais mon nez a saigné pendant la nuit, et je suppose que c’est d’où vient le sang. » En disant cela, elle croit dire la vérité. « Par ma tête », dit Meleagant, « il n’y a rien de vrai dans ce que vous dites. Jurer ne sert à rien, car vous êtes prise en faute, et la vérité sera bientôt prouvée. » Puis il dit aux gardes présents : « Messieurs, ne bougez pas, et veillez à ce que les draps ne soient pas enlevés du lit avant que je ne revienne. Je souhaite que le roi me fasse justice dès qu’il aura vu la vérité. » Alors il chercha jusqu’à ce qu’il le trouve ; arrivé à ses pieds, il dit : « Sire, venez voir ce que vous n’avez pas su protéger. Venez voir la Reine, et vous verrez les merveilles indubitables que j’ai déjà vues et vérifiées. Mais, avant de partir, je vous supplie de ne pas manquer d’être juste et intègre envers moi. Vous
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Je sais bien auquel danger je me suis exposée pour la Reine ; pourtant, vous n’êtes pas mon ami et vous la gardez loin de moi sous surveillance. Ce matin, je suis allée la voir dans son lit, et j’ai remarqué que Kay dort avec elle chaque nuit. Sire, par pitié, ne soyez pas en colère si je suis mécontente et si je me plains. Car c’est très humiliant pour moi d’être haïe et méprisée par celle avec qui Kay a le droit de dormir. « Silence ! » dit le roi ; « Je n’y crois pas. » « Alors venez, mon seigneur, et voyez les draps et l’état dans lequel Kay les a laissés. Puisque vous ne croyez pas mes paroles et que vous pensez que je mens, je vous montrerai les draps et la couverture couverts de sang provenant des blessures de Kay. » « Venez maintenant », dit le roi, « je veux voir de mes propres yeux, et mes yeux jugeront de la vérité. » Alors le roi se rend directement dans la chambre, où la Reine se leva à son approche. Il voit que les draps sont tachés de sang sur son lit comme sur celui de Kay, et il dit : « Dame, les choses vont mal maintenant, si ce que mon fils a dit est vrai. » Elle répond alors : « Que Dieu m’aide, jamais même en rêve une telle mensonge monstrueux n’a été prononcé. Je pense que Kay, le sénéchal, est assez courtois et loyal pour ne pas commettre un tel acte, et de plus, je ne m’expose pas sur la place publique, ni ne l’offre de ma propre volonté. Certainement, Kay n’est pas l’homme à me faire une proposition insultante, et je n’ai jamais désiré et ne désirerai jamais faire une telle chose moi-même. » « Sire, je vous serai très reconnaissante », dit Meleagant à son père, « si Kay est contraint de réparer cette infamie, et que la honte de la Reine soit ainsi révélée. C’est à vous de veiller à ce que justice soit faite, et c’est cette justice que je demande et réclame maintenant. Kay a trahi le roi Arthur, son seigneur, qui avait tant confiance en lui qu’il lui confia ce qu’il aimait le plus au monde. » « Laissez-moi répondre, sire », dit Kay, « et je m’exonérerai. Que Dieu n’ait pas pitié de mon âme lorsque je quitterai ce monde, si jamais je me suis couché avec ma dame ! En vérité, je préférerais être mort plutôt que de commettre un tel acte odieux envers mon seigneur, et que Dieu ne me donne jamais une meilleure santé que celle que j’ai maintenant, mais qu’il me tue sur-le-champ, si une telle pensée m’avait jamais traversé l’esprit ! Mais je sais que mes blessures ont saigné abondamment hier soir, et c’est la raison pour laquelle mes draps sont tachés de sang. C’est pourquoi votre fils me soupçonne, mais certainement il n’a pas le droit de le faire. » Et Meleagant lui répond : « Que Dieu m’aide, les démons vous ont trahi. Vous vous êtes trop échauffé hier soir, et à cause de vos efforts, vos blessures ont sans doute saigné à nouveau. Il est inutile que vous le niez ; nous pouvons le voir, et c’est parfaitement évident. Il est juste qu’il répare son crime, celui dont la culpabilité est si évidente. Jamais un chevalier à une si belle réputation n’a commis…
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« De telles injustices… C’est à vous de subir la honte pour cela. » « Sire, sire », dit Kay au roi, « je défendrai la Reine et moi-même contre les accusations de votre fils. Il me harcèle et me tourmente, bien qu’il n’ait aucune raison de se comporter ainsi envers moi. » « Vous ne pouvez pas combattre », répond le roi, « vous êtes trop malade. » « Sire, si vous le permettez, je combattrai contre lui, même malade, et je lui montrerai que je ne suis pas coupable du crime qu’il m’impute. » Mais la Reine, ayant envoyé secrètement un message à Lancelot, dit au roi qu’elle présenterait un chevalier qui défendrait le sénéchal, si Meleagant osait formuler cette accusation. Alors Meleagant déclara aussitôt : « Il n’y a pas de chevalier, pas même un géant, que je ne combattrais pas, jusqu’à ce que l’un de nous soit vaincu. » Puis Lancelot entra, accompagné d’une telle foule de chevaliers que toute la salle en fut remplie. Dès son entrée, en présence de tous, jeunes et vieux, la Reine raconta ce qui s’était passé et dit : « Lancelot, c’est Meleagant qui m’a infligé cette insulte. En présence de tous ceux qui entendent ses paroles, il affirme que j’ai menti, à moins que vous ne le fassiez revenir sur ses dires. Hier soir, il a prétendu que Kay avait couché avec moi, car il a trouvé mes draps, comme les siens, tachés de sang ; et il dit qu’il est convaincu, à moins qu’il ne prenne sa propre défense ou qu’un autre ne combatte à sa place. » Lancelot dit : « Vous n’avez jamais besoin d’utiliser des arguments avec moi. Que Dieu ne permette pas que vous ou lui soyez ainsi discrédités ! Je suis prêt à combattre et à prouver, autant que mes forces le permettront, qu’il n’a jamais eu une telle pensée. Je suis prêt à employer ma force en sa faveur et à le défendre contre cette accusation. » Alors Meleagant se leva d’un bond et dit : « Que Dieu m’aide, j’en suis satisfait : personne ne doit croire que j’y vois un obstacle. » Et Lancelot dit : « Mon seigneur roi, je connais bien les procès et les lois, les jugements et les verdicts : en matière de vérité, un serment doit être prêté avant le combat. » Meleagant répondit aussitôt : « J’accepte de prêter serment ; qu’on apporte donc immédiatement les reliques, car je sais bien que j’ai raison. » Et Lancelot lui répondit : « Que Dieu m’aide, personne qui a connu Kay le sénéchal ne doutera de sa parole sur un tel point. » Alors ils demandèrent leurs chevaux et firent apporter leurs armes. Cela fut fait rapidement, et lorsque les serviteurs les eurent armés, ils furent prêts au combat. Puis les reliques sacrées furent apportées : Meleagant s’avança, avec Lancelot à ses côtés, et tous deux s’agenouillèrent. Alors Meleagant, posant ses mains sur les reliques, jura sans réserve : « Que Dieu et cette relique sacrée m’aident, Kay le sénéchal a couché avec la Reine dans son lit hier soir et a eu des relations avec elle. » « Et je jure que tu mens », dit Lancelot, « et de plus… »
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Il jure qu’il n’a ni couché avec elle ni la touché. Que Dieu veuille se venger de celui qui a menti et faire ressortir la vérité ! De plus, je prêterai un autre serment, et je jurerai, que cela plaise ou non à certains, que si l’on me permet de vaincre Meleagant aujourd’hui, je ne lui montrerai aucune pitié, que Dieu et ces reliques m’aident ! Le roi ne ressentit aucune joie en entendant ce serment.
(Vv. 5007-5198.) Lorsque les serments furent prêtés, on amena leurs chevaux, beaux et excellents en tous points. Chacun monta sur son propre cheval, et ils se lancèrent l’un contre l’autre aussi vite que le permettaient leurs montures ; et lorsque les chevaux furent en plein galop, les chevaliers s’attaquèrent avec une telle violence que les lances restèrent intactes dans leurs mains. Chacun renversa l’autre au sol ; cependant, ils ne se découragèrent pas, mais se relevèrent aussitôt pour s’attaquer avec leurs épées acérées tirées. Des étincelles enflammées volaient dans l’air depuis leurs casques. Ils s’attaquaient avec une telle férocité, en brandissant leurs épées, qu’en frappant et en se retirant, leurs coups se croisaient sans qu’ils prennent même le temps de reprendre leur souffle. Le roi, dans sa tristesse et son anxiété, appela la Reine, qui était montée dans la tour pour regarder depuis le balcon : il la supplia, au nom de Dieu, le Créateur, de les séparer. « Tout ce que vous désirez me convient », répondit honnêtement la Reine : « Je n’objecterai à rien de ce que vous ferez. » Lancelot entendit clairement la réponse de la Reine à la demande du roi, et dès lors il cessa de combattre et renonça immédiatement au duel. Mais Meleagant ne veut pas s’arrêter et continue de l’attaquer. Cependant, le roi se précipite entre eux et arrête son fils, qui déclare par serment qu’il ne désire pas la paix. Il veut se battre et ne se soucie pas de la paix. Alors le roi lui dit : « Calme-toi, écoute mes conseils et sois raisonnable. Aucune honte ni aucun mal ne t’arrivera si tu fais ce qui est juste et obéis à mes paroles. Ne te souviens-tu pas avoir accepté de le combattre à la cour du Roi Arthur ? Et ne penses-tu pas qu’il serait beaucoup plus honorable pour toi de le vaincre là-bas qu’ailleurs ? » Le roi dit cela pour voir s’il pouvait l’influencer afin de l’apaiser et de les séparer. Lancelot, impatient de partir à la recherche de monseigneur Gawain, demande la permission au roi et à la Reine de s’en aller. Avec leur accord, il part vers le pont sur l’eau, suivi d’une grande troupe de chevaliers. Mais il aurait été bien mieux pour lui que beaucoup de ceux qui sont partis restent en arrière. Ils effectuent de longs trajets jusqu’à ce qu’ils approchent du pont sur l’eau, mais ils sont encore à environ une lieue…
(Vv. 5007-5198.) Lorsque les serments furent prêtés, on amena leurs chevaux, beaux et excellents en tous points. Chacun monta sur son propre cheval, et ils se lancèrent l’un contre l’autre aussi vite que le permettaient leurs montures ; et lorsque les chevaux furent en plein galop, les chevaliers s’attaquèrent avec une telle violence que les lances restèrent intactes dans leurs mains. Chacun renversa l’autre au sol ; cependant, ils ne se découragèrent pas, mais se relevèrent aussitôt pour s’attaquer avec leurs épées acérées tirées. Des étincelles enflammées volaient dans l’air depuis leurs casques. Ils s’attaquaient avec une telle férocité, en brandissant leurs épées, qu’en frappant et en se retirant, leurs coups se croisaient sans qu’ils prennent même le temps de reprendre leur souffle. Le roi, dans sa tristesse et son anxiété, appela la Reine, qui était montée dans la tour pour regarder depuis le balcon : il la supplia, au nom de Dieu, le Créateur, de les séparer. « Tout ce que vous désirez me convient », répondit honnêtement la Reine : « Je n’objecterai à rien de ce que vous ferez. » Lancelot entendit clairement la réponse de la Reine à la demande du roi, et dès lors il cessa de combattre et renonça immédiatement au duel. Mais Meleagant ne veut pas s’arrêter et continue de l’attaquer. Cependant, le roi se précipite entre eux et arrête son fils, qui déclare par serment qu’il ne désire pas la paix. Il veut se battre et ne se soucie pas de la paix. Alors le roi lui dit : « Calme-toi, écoute mes conseils et sois raisonnable. Aucune honte ni aucun mal ne t’arrivera si tu fais ce qui est juste et obéis à mes paroles. Ne te souviens-tu pas avoir accepté de le combattre à la cour du Roi Arthur ? Et ne penses-tu pas qu’il serait beaucoup plus honorable pour toi de le vaincre là-bas qu’ailleurs ? » Le roi dit cela pour voir s’il pouvait l’influencer afin de l’apaiser et de les séparer. Lancelot, impatient de partir à la recherche de monseigneur Gawain, demande la permission au roi et à la Reine de s’en aller. Avec leur accord, il part vers le pont sur l’eau, suivi d’une grande troupe de chevaliers. Mais il aurait été bien mieux pour lui que beaucoup de ceux qui sont partis restent en arrière. Ils effectuent de longs trajets jusqu’à ce qu’ils approchent du pont sur l’eau, mais ils sont encore à environ une lieue…
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Avant qu’ils ne voient le pont, un nain vint à leur rencontre sur un puissant destrier, tenant une verge avec laquelle il incitait et stimulait son cheval. Selon ses instructions, il demanda aussitôt : « Lequel d’entre vous est Lancelot ? Ne me le cachez pas ; je suis de votre parti ; dites-le-moi sans hésiter, car je pose cette question pour votre bien. » Lancelot répondit en son propre nom et dit : « C’est moi que tu cherches et pour qui tu demandes. » « Ah », dit le nain, « chevalier franc, laisse ces gens et fais-moi confiance. Viens avec moi seul, car je te conduirai en un endroit agréable. Que personne ne te suive pour aucune raison, qu’ils attendent ici ; nous reviendrons bientôt. » Ne soupçonnant aucun mal, il ordonna à tous ses hommes de rester là et suivit le nain qui l’avait trahi. Pendant ce temps, ses hommes qui l’attendaient pouvaient continuer à l’attendre longtemps en vain, car ceux qui l’avaient capturé n’avaient aucune envie de le relâcher. Ses hommes étaient dans un tel état de chagrin à cause de son absence qu’ils ne savaient pas quelles mesures prendre. Ils disaient tous avec tristesse que le nain les avait trahis. Il serait inutile de le chercher : le cœur lourd, ils commencèrent à chercher, mais ils ne savaient pas où le chercher avec quelque espoir de le trouver. Alors ils se consultèrent tous, et les plus raisonnables et les plus sensés semblèrent convenir de ceci : aller au passage du pont sur l’eau, qui se trouvait tout près, pour voir s’ils pouvaient trouver mon seigneur Gawain dans la forêt ou dans la plaine, puis, avec son conseil, chercher Lancelot. Sur ce plan, ils furent tous d’accord sans dissentiment. Ils se dirigèrent vers le pont sur l’eau, et dès qu’ils y arrivèrent, ils virent mon seigneur Gawain renversé et tombé du pont dans le ruisseau très profond. Un instant il remontait à la surface, l’instant d’après il coulait ; un instant ils le voyaient, l’instant d’après ils le perdaient de vue. Ils firent de tels efforts qu’ils réussirent à le hisser à l’aide de branches, de poteaux et de crochets. Il n’avait sur le dos que son haubert, et sur sa tête était fixé son casque, qui valait dix casques ordinaires, et il portait ses greaves en fer, toutes rouillées à force de sueur, car il avait enduré de grandes épreuves et traversé victorieusement de nombreux périls et attaques. Sa lance, son bouclier et son cheval se trouvaient tous sur l’autre rive. Ceux qui l’avaient sauvé ne croyaient pas qu’il fût vivant. Car son corps était plein d’eau, et tant qu’il ne s’en était pas débarrassé, ils ne l’entendaient pas prononcer un mot. Mais lorsque sa parole, sa voix et le passage vers son cœur furent libres, et dès que ce qu’il disait put être entendu et compris, il essaya de parler et demanda aussitôt des nouvelles de la Reine, pour savoir si ceux qui étaient présents avaient des nouvelles d’elle. Ils répondirent qu’elle était toujours avec le roi Bademagu, qui la servait bien et honorablement. « Personne… »
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« Pourquoi venir la chercher en cette terre ? » demande alors mon seigneur Gawain à eux. Et ils lui répondent : « Oui, en effet. » « Qui ? » « Lancelot du Lac », disent-ils, « qui a traversé le pont d’épées et l’a sauvée, ainsi que nous tous. Mais nous avons été trahis par un nain ventru, voûté et tordu. Il nous a honteusement trompés en séduisant Lancelot pour nous l’arracher, et nous ne savons pas ce qu’il a fait de lui. » « Quand cela s’est-il passé ? » demande mon seigneur Gawain. « Seigneur, c’est ici même, aujourd’hui, que ce stratagème a été ourdi contre nous, alors qu’il venait avec nous pour vous rencontrer. » « Et que fait Lancelot depuis qu’il est entré en cette terre ? » Alors ils commencent à lui raconter tout au sujet de lui en détail, puis ils lui parlent de la Reine, de la façon dont elle l’attend et affirme qu’aucune chose ne pourra la pousser à quitter le pays avant de l’avoir vu ou d’avoir reçu de bonnes nouvelles à son sujet. À eux, mon seigneur Gawain répond : « Lorsque nous quitterons ce pont, nous irons chercher Lancelot. » Personne ne conseille autrement que d’aller immédiatement voir la Reine et de faire en sorte que le roi cherche Lancelot, car ils pensent que son fils Meleagant a montré son hostilité en le jetant en prison. Mais si le roi peut découvrir où il se trouve, il le fera certainement livrer : ils peuvent compter sur cela avec confiance. (vv. 5199-5256.) Ils convinrent tous de ce plan et partirent aussitôt, jusqu’à ce qu’ils s’approchent de la cour où se trouvaient la Reine et le roi. Là était aussi Kay, le sénéchal, et cet homme infidèle, débordant de trahison, qui a provoqué la plus grande anxiété pour Lancelot chez le groupe qui arrive maintenant. Ils se sentent désorientés et trahis, et ils se lamentent amèrement dans leur détresse. Ce n’est pas une nouvelle réjouissante que celle qui rapporte ce deuil à la Reine. Néanmoins, elle se montre avec autant de grâce que possible. Elle décide de l’endurer, comme elle le doit, pour le bien de mon seigneur Gawain. Cependant, elle ne cache pas tant sa douleur qu’elle ne paraisse quelque peu. Elle doit montrer à la fois joie et tristesse : son cœur est vide à cause de Lancelot, et envers mon seigneur Gawain, elle affiche une joie excessive. Chacun qui apprend la perte de Lancelot est accablé de chagrin et perturbé. Le roi aurait été heureux de l’arrivée de mon seigneur Gawain et aurait été ravi de faire sa connaissance ; mais il est si affligé et tourmenté par la trahison de Lancelot qu’il est prostré et plein de douleur. Et la Reine le supplie instamment de faire rechercher Lancelot partout dans le pays, sans retard ni différation. Mon seigneur Gawain, Kay et tous les autres se joignent à cette prière et à cette requête. « Laissez cette préoccupation à
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« Moi, et n’en parlez plus », répond le roi, « car je suis prêt à le faire depuis un certain temps. Sans besoin de demande ni de prière, cette recherche sera menée avec soin. » Tout le monde s’incline en signe de gratitude, et le roi envoie aussitôt des messagers dans tout son royaume, des hommes d’armes sagaces et prudents, qui le cherchèrent partout dans le pays. Ils le cherchèrent partout, mais ne recueillirent aucune nouvelle certaine à son sujet. Ne trouvant rien, ils revinrent au lieu où restaient les chevaliers ; alors Gauvain, Kay et tous les autres dirent qu’ils iraient le chercher, entièrement armés et avec leurs lances prêtes ; ils ne voulaient pas se fier à envoyer quelqu’un d’autre.
(Vv. 5257-5378.) Un jour, après le dîner, ils étaient tous dans la salle en train de s’équiper, et on en était arrivé au point où il ne restait plus qu’à partir, quand un valet entra et passa devant eux tous jusqu’à ce qu’il arrive devant la reine, dont les joues n’étaient nullement roses ! Car elle était plongée dans un tel deuil pour Lancelot, dont elle n’avait aucune nouvelle, qu’elle avait perdu toute couleur. Le valet salua d’abord la reine, puis le roi qui se tenait à ses côtés, ensuite tous les autres, Kay et monseigneur Gauvain. Il tenait une lettre à la main qu’il remit au roi, qui la prit. Le roi fit lire cette lettre à haute voix devant tout le monde par quelqu’un qui ne se trompa pas dans sa lecture. Le lecteur savait très bien comment leur communiquer ce qui était écrit sur le parchemin : il dit que Lancelot envoyait ses salutations au roi en tant que bon seigneur, et le remerciait pour l’honneur et la bonté qu’il lui avait témoignés, ajoutant qu’il se mettait désormais à ses ordres. Et sachez qu’il était maintenant en bonne santé à la cour du roi Arthur, et il demandait au roi de dire à la reine de venir là-bas, si elle y consentait, accompagnée de monseigneur Gauvain et de Kay. En preuve de cela, il apposa sa signature afin qu’ils puissent la reconnaître, ce qu’ils firent effectivement. À ces mots, ils furent très heureux et joyeux ; toute la cour résonnait de leurs acclamations, et ils dirent qu’ils partiraient le lendemain dès l’aube. Ainsi, lorsque le jour se leva, ils se préparèrent : ils se levèrent, montèrent à cheval et partirent. Avec grande joie et allégresse, le roi les accompagna sur une longue distance. Lorsqu’il les eut conduits jusqu’à la frontière et les vit traverser sains et saufs, il prit congé de la reine, ainsi que de tous les autres. Et lorsqu’il vint prendre congé, la reine prit soin d’exprimer sa gratitude pour toute la bonté qu’il lui avait montrée ; jetant ses bras autour de son cou, elle lui offrit et promit son propre service ainsi que celui de son seigneur : elle ne pouvait faire de meilleure promesse. Monseigneur Gauvain promit également son service à ce seigneur et ami, puis Kay fit de même, ainsi que tous les autres. Alors le roi les confia à Dieu, tandis qu’ils
(Vv. 5257-5378.) Un jour, après le dîner, ils étaient tous dans la salle en train de s’équiper, et on en était arrivé au point où il ne restait plus qu’à partir, quand un valet entra et passa devant eux tous jusqu’à ce qu’il arrive devant la reine, dont les joues n’étaient nullement roses ! Car elle était plongée dans un tel deuil pour Lancelot, dont elle n’avait aucune nouvelle, qu’elle avait perdu toute couleur. Le valet salua d’abord la reine, puis le roi qui se tenait à ses côtés, ensuite tous les autres, Kay et monseigneur Gauvain. Il tenait une lettre à la main qu’il remit au roi, qui la prit. Le roi fit lire cette lettre à haute voix devant tout le monde par quelqu’un qui ne se trompa pas dans sa lecture. Le lecteur savait très bien comment leur communiquer ce qui était écrit sur le parchemin : il dit que Lancelot envoyait ses salutations au roi en tant que bon seigneur, et le remerciait pour l’honneur et la bonté qu’il lui avait témoignés, ajoutant qu’il se mettait désormais à ses ordres. Et sachez qu’il était maintenant en bonne santé à la cour du roi Arthur, et il demandait au roi de dire à la reine de venir là-bas, si elle y consentait, accompagnée de monseigneur Gauvain et de Kay. En preuve de cela, il apposa sa signature afin qu’ils puissent la reconnaître, ce qu’ils firent effectivement. À ces mots, ils furent très heureux et joyeux ; toute la cour résonnait de leurs acclamations, et ils dirent qu’ils partiraient le lendemain dès l’aube. Ainsi, lorsque le jour se leva, ils se préparèrent : ils se levèrent, montèrent à cheval et partirent. Avec grande joie et allégresse, le roi les accompagna sur une longue distance. Lorsqu’il les eut conduits jusqu’à la frontière et les vit traverser sains et saufs, il prit congé de la reine, ainsi que de tous les autres. Et lorsqu’il vint prendre congé, la reine prit soin d’exprimer sa gratitude pour toute la bonté qu’il lui avait montrée ; jetant ses bras autour de son cou, elle lui offrit et promit son propre service ainsi que celui de son seigneur : elle ne pouvait faire de meilleure promesse. Monseigneur Gauvain promit également son service à ce seigneur et ami, puis Kay fit de même, ainsi que tous les autres. Alors le roi les confia à Dieu, tandis qu’ils
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Ils se mettent en route. Après ces trois-là, il dit adieu aux autres, puis tourne son visage vers la maison. La reine et sa suite ne tardent pas un seul jour jusqu’à ce que des nouvelles d’eux parviennent à la cour. Le roi Arthur fut ravi de l’arrivée imminente de la reine, et il était heureux et satisfait à l’idée que son neveu ait provoqué le retour de la reine, ainsi que celui de Kay et des autres. Mais la vérité est bien différente de ce qu’il pense. Toute la ville est vidée pour aller à leur rencontre, et chevaliers et vassaux se joignent aux acclamations à leur approche : « Bienvenue, monseigneur Gawain, qui a ramené la reine et de nombreuses autres dames prisonnières, et a libéré pour nous de nombreux captifs ! » Alors Gawain leur répondit : « Messieurs, je ne mérite pas vos éloges. Ne vous donnez plus la peine de dire cela, car ce compliment ne m’est pas destiné. Cette gloire ne fait que me causer honte, car je n’ai pas atteint la reine à temps ; mon retard est dû à mon arrestation. Mais Lancelot y est arrivé à temps, et a obtenu une telle gloire que nul autre chevalier ne l’a jamais eue. » « Où est-il donc, beau seigneur, puisque nous ne le voyons pas ici ? » « Où ? » répète monseigneur Gawain ; « à la cour de mon seigneur le roi, sans aucun doute. N’est-ce pas ? » « Non, il n’est ni ici, ni nulle part ailleurs dans ce pays. Depuis que ma dame a été emmenée, nous n’avons eu aucune nouvelle de lui. » C’est alors que, pour la première fois, monseigneur Gawain comprit que la lettre avait été falsifiée, et qu’ils avaient été trahis et trompés : c’était grâce à cette lettre qu’ils avaient été induits en erreur. Alors ils commencèrent tous à se lamenter, et vinrent ainsi en pleurant à la cour, où le roi demanda aussitôt des informations sur l’affaire. Beaucoup purent lui raconter tout ce que Lancelot avait accompli, comment la reine et tous les captifs avaient été délivrés par lui, et par quelle trahison le nain l’avait volé et éloigné d’eux. Ces nouvelles ne plurent pas au roi, qui fut très affligé et plein de chagrin ; mais son cœur fut si soulagé par la joie que lui procurait le retour de la reine que son chagrin se transforma en allégresse. Lorsqu’il a ce qu’il désire le plus, il se soucie peu du reste.
(Vv. 5379-5514.) Pendant que la reine était hors du pays, je crois, les dames et les jeunes filles qui étaient accablées décidèrent entre elles de se marier bientôt, et organisèrent un concours et un tournoi. La dame de Noauz en fut la mécène, avec la dame de Pomelegloi. Elles ne voulaient rien avoir à faire avec ceux qui se comportaient mal, mais affirmaient qu’elles accepteraient ceux qui se montreraient dignes lors du tournoi. Et elles firent annoncer la date du concours bien à l’avance dans tous les pays proches et lointains, afin d’attirer davantage de participants.
(Vv. 5379-5514.) Pendant que la reine était hors du pays, je crois, les dames et les jeunes filles qui étaient accablées décidèrent entre elles de se marier bientôt, et organisèrent un concours et un tournoi. La dame de Noauz en fut la mécène, avec la dame de Pomelegloi. Elles ne voulaient rien avoir à faire avec ceux qui se comportaient mal, mais affirmaient qu’elles accepteraient ceux qui se montreraient dignes lors du tournoi. Et elles firent annoncer la date du concours bien à l’avance dans tous les pays proches et lointains, afin d’attirer davantage de participants.
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La Reine arriva avant la date fixée, et dès que les dames apprirent son retour, la plupart d’entre elles se rendirent aussitôt auprès du Roi et le supplièrent de leur accorder une faveur ou un cadeau, ce qu’il fit. Il promit de faire tout ce qu’elles désiraient, sans même savoir quelles pouvaient être leurs demandes. Alors elles lui dirent qu’elles voulaient qu’il permette à la Reine d’assister à leur tournoi. Et celui qui n’était pas habitué à refuser dit qu’il était d’accord, si elle le souhaitait. De bonne humeur, elles allèrent trouver la Reine et lui dirent : « Dame, ne nous privez pas de la faveur que le Roi nous a accordée. » Elle leur demanda alors : « Quelle est-elle ? Ne tardez pas à me le dire ! » Elles répondirent : « Si vous venez à notre tournoi, il ne vous refusera rien ni ne s’interposera en votre chemin. » Elle dit alors qu’elle viendrait, puisqu’il le souhaitait. Aussitôt, les dames envoyèrent des messagers dans tout le royaume pour annoncer qu’elles allaient amener la Reine le jour fixé pour le tournoi. La nouvelle se répandit partout, jusqu’à atteindre le royaume d’où personne n’avait l’habitude de revenir — mais maintenant, quiconque le voulait pouvait y entrer ou en sortir sans obstacle. La nouvelle parcourut ce royaume jusqu’à parvenir à un sénéchal du mécréant Meleagant, que le feu du mal le brûle ! Ce sénéchal gardait Lancelot sous sa garde, car c’était à lui que son ennemi Meleagant, qui le haïssait mortellement, l’avait confié. Lancelot apprit l’heure et la date du tournoi, et dès qu’il l’apprit, ses yeux furent pleins de larmes et son cœur triste. La maîtresse de maison, voyant Lancelot triste et pensif, lui parla ainsi : « Seigneur, pour l’amour de Dieu et pour le bien de votre âme, dites-moi sincèrement », dit-elle, « pourquoi vous êtes si changé. Vous ne mangez ni ne buvez rien, et je vois que vous ne vous amusez pas ni ne riez. Vous pouvez me dire en toute confiance pourquoi vous êtes si triste et troublé. » « Ah, dame, pour l’amour de Dieu, ne soyez pas surprise que je sois triste ! En vérité, je suis très abattu, car je ne peux pas être présent là où se rassemblera tout ce qu’il y a de bon dans le monde : c’est-à-dire au tournoi, où se retrouveront ceux qui font trembler la terre. Néanmoins, si cela vous agrée, et si Dieu incline votre cœur à me laisser y aller, soyez assurée que je ferai attention à revenir ici, dans ma captivité. » « J’en serais ravie », répondit-elle, « si je ne voyais pas que cela entraînerait ma mort et ma destruction. Mais j’ai tellement peur de mon seigneur, le méprisable Meleagant, que je n’oserais pas le faire, car il tuerait immédiatement mon mari. Il n’est pas étonnant que j’aie peur de lui, car, comme vous le savez, il est très mauvais. » « Dame, si vous craignez que je ne revienne pas immédiatement vers vous après le tournoi, je prêterai un serment que je ne briserai jamais : rien ne… »
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« Empêchez-moi de retourner immédiatement en ma prison ici après le tournoi. » « Sur mon honneur », dit-elle, « je le permettrai à une seule condition. » « Dame, quelle est cette condition ? » Alors elle répond : « Seigneur, à la condition que vous juriez de revenir vers moi et promettiez que j’aurais votre amour. » « Dame, je vous donne tout l’amour que j’ai, et je jure de revenir. » Alors la dame rit et dit : « Je n’ai aucune raison de me vanter d’un tel cadeau, car je sais que vous avez accordé à quelqu’un d’autre l’amour que je viens de demander. Cependant, je ne dédaigne pas d’en prendre autant que je pourrai obtenir. Je serai satisfaite de ce que j’aurai, et j’accepterai votre serment que vous serez assez attentionné envers moi pour revenir ici en prisonnier. » (vv. 5515-5594.) Conformément à son souhait, Lancelot jure par l’Église sainte qu’il reviendra sans faute. Et la dame lui donne aussitôt les armes vermeilles de son seigneur, ainsi que son cheval, qui était merveilleusement bon, fort et courageux. Il monte à cheval et part, armé d’armes belles et neuves, et avance jusqu’à arriver à Noauz. Il avait pris parti dans ce tournoi et s’installa hors de la ville. Jamais un homme si noble n’avait choisi un logis si petit et modeste ; mais il ne voulait pas séjourner là où on pourrait le reconnaître. Il y avait beaucoup de bons et excellents chevaliers rassemblés à l’intérieur de la ville. Mais il y en avait encore bien plus à l’extérieur, car tant de gens étaient venus à cause de la présence de la Reine que le cinquième d’entre eux ne pouvait être logé à l’intérieur. Pour chaque personne qui serait venue en temps normal, il y en avait sept qui n’auraient pas venus autrement que pour la Reine. Les barons étaient logés dans des tentes, des demeures et des pavillons sur cinq lieues à la ronde. De plus, il était admirable de voir combien de dames et de jeunes filles nobles s’y trouvaient. Lancelot plaça son bouclier devant la porte de son logis, puis, pour se mettre plus à l’aise, il ôta ses armes et s’allongea sur un lit qu’il tenait en peu de estime, car il était étroit, avait un matelas mince et était recouvert d’une toile de chanvre grossière. Lancelot s’était jeté sur le lit, complètement désarmé, et tandis qu’il gisait dans un tel état misérable, voici qu’un homme entra, les manches de sa chemise retroussées ; c’était un héraut d’armes qui avait laissé son manteau et ses chaussures à la taverne en gage ; il entra donc pieds nus, exposé au vent. Il vit le bouclier suspendu devant la porte et le regarda : mais naturellement il ne le reconnut pas, ni ne sut à qui il appartenait, ni qui en était le porteur. Il vit la porte de la maison ouverte, et en entrant, il aperçut Lancelot sur le lit ; dès qu’il le vit, il le reconnut et se signa. Et Lancelot lui fit un signe, et
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il lui ordonna de ne pas parler de lui, où qu’il aille, car s’il disait qu’il le connaissait, il vaudrait mieux pour lui que ses yeux soient crevés ou son cou brisé. « Sire », dit l’héraut, « je vous ai toujours tenu en haute estime, et tant que je vivrai, je ne ferai jamais rien qui puisse vous déplaire. » Puis il sort de la maison en criant à haute voix : « Voici quelqu’un qui va prendre les mesures ! 423 Voici quelqu’un qui va prendre les mesures ! » L’homme crie cela partout, et les gens viennent de tous côtés pour lui demander ce que signifie son cri. Il n’est pas assez imprudent pour leur répondre, mais continue à crier les mêmes mots : « Voici quelqu’un qui va prendre les mesures ! » Cet héraut était le maître de nous tous, lorsqu’il nous a appris à utiliser cette expression, car il fut le premier à l’utiliser.
(Vv. 5595-5640.) La foule s’était rassemblée, y compris la Reine et toutes les dames, les chevaliers et les autres personnes, et il y avait beaucoup d’hommes d’armes partout, à droite et à gauche. À l’endroit où devait avoir lieu le tournoi, il y avait de grands estrades en bois destinées à la Reine, à ses dames et à ses demoiselles. De telles estrades magnifiques n’avaient jamais été vues auparavant, si longues et si bien construites. Les dames se rendirent là avec la Reine, souhaitant voir qui se porterait mieux ou pire dans le combat. Les chevaliers arrivaient par dizaines, par vingtaines, par trentaines, ici quatre-vingts, là quatre-vingt-dix, ici cent, là encore plus, et là-bas le double ; si bien que la foule était si dense devant les estrades et tout autour qu’ils décidèrent de commencer le joute. Alors qu’ils se rassemblaient, armés et non armés, leurs lances donnaient l’impression d’une forêt, car ceux qui étaient venus assister au spectacle avaient apporté tant de lances qu’on ne voyait rien d’autre que des lances, des bannières et des étendards. Ceux qui allaient participer commencèrent à jouter, et ils trouvèrent beaucoup de leurs compagnons qui étaient venus avec la même intention. D’autres encore se préparaient à accomplir d’autres exploits de chevalerie. Les champs, les prairies et les terres en friche étaient si pleins de chevaliers qu’il était impossible d’évaluer leur nombre. Mais il n’y avait aucun signe de Lancelot lors de cette première réunion des chevaliers ; mais plus tard, lorsqu’il entra au milieu du champ, l’héraut le vit et ne put s’empêcher de crier : « Voici celui qui va prendre les mesures ! Voici celui qui va prendre les mesures ! » Et les gens lui demandent qui il est, mais il ne veut rien leur dire.
(Vv. 5641-6104.) Lorsque Lancelot entra dans le tournoi, il valait presque vingt des meilleurs, et il commença à se battre avec tant de bravoure que personne ne pouvait détacher ses yeux de lui, où qu’il soit. Du côté des Pomelegloi, il y avait
(Vv. 5595-5640.) La foule s’était rassemblée, y compris la Reine et toutes les dames, les chevaliers et les autres personnes, et il y avait beaucoup d’hommes d’armes partout, à droite et à gauche. À l’endroit où devait avoir lieu le tournoi, il y avait de grands estrades en bois destinées à la Reine, à ses dames et à ses demoiselles. De telles estrades magnifiques n’avaient jamais été vues auparavant, si longues et si bien construites. Les dames se rendirent là avec la Reine, souhaitant voir qui se porterait mieux ou pire dans le combat. Les chevaliers arrivaient par dizaines, par vingtaines, par trentaines, ici quatre-vingts, là quatre-vingt-dix, ici cent, là encore plus, et là-bas le double ; si bien que la foule était si dense devant les estrades et tout autour qu’ils décidèrent de commencer le joute. Alors qu’ils se rassemblaient, armés et non armés, leurs lances donnaient l’impression d’une forêt, car ceux qui étaient venus assister au spectacle avaient apporté tant de lances qu’on ne voyait rien d’autre que des lances, des bannières et des étendards. Ceux qui allaient participer commencèrent à jouter, et ils trouvèrent beaucoup de leurs compagnons qui étaient venus avec la même intention. D’autres encore se préparaient à accomplir d’autres exploits de chevalerie. Les champs, les prairies et les terres en friche étaient si pleins de chevaliers qu’il était impossible d’évaluer leur nombre. Mais il n’y avait aucun signe de Lancelot lors de cette première réunion des chevaliers ; mais plus tard, lorsqu’il entra au milieu du champ, l’héraut le vit et ne put s’empêcher de crier : « Voici celui qui va prendre les mesures ! Voici celui qui va prendre les mesures ! » Et les gens lui demandent qui il est, mais il ne veut rien leur dire.
(Vv. 5641-6104.) Lorsque Lancelot entra dans le tournoi, il valait presque vingt des meilleurs, et il commença à se battre avec tant de bravoure que personne ne pouvait détacher ses yeux de lui, où qu’il soit. Du côté des Pomelegloi, il y avait
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un chevalier brave et vaillant, et son cheval était vif et plus rapide qu’un cerf sauvage. Il était le fils du roi d’Irlande, et il combattait bien et magnifiquement. Mais le chevalier inconnu leur plut cent fois davantage. Étonnés, ils se hâtèrent tous de demander : « Qui est ce chevalier qui combat si bien ? » La reine appela alors en secret une jeune fille intelligente et sage et lui dit : « Demoiselle, tu dois porter un message, et le faire rapidement et avec peu de mots. Descends de l’estrade, approche ce chevalier au bouclier vermeil, et dis-lui en privé que je lui ordonne de faire de son mieux. » Elle partit rapidement et exécuta avec intelligence l’ordre de la reine. Elle chercha le chevalier jusqu’à ce qu’elle soit tout près de lui ; alors elle lui dit prudemment, d’une voix si basse que personne à proximité ne pouvait l’entendre : « Sire, ma dame la reine vous envoie par moi le message que vous devez faire de votre mieux. » Lorsqu’il entendit cela, il répondit : « Avec grand plaisir », comme quelqu’un qui lui appartient entièrement. Puis il chargea un autre chevalier de toutes ses forces, mais manqua son coup qui aurait dû le frapper. De ce moment jusqu’au coucher du soleil, il continua à se comporter aussi mal que possible, conformément au souhait de la reine. Mais l’autre, qui combattait contre lui, ne manqua pas son coup et le frappa avec une telle violence qu’il fut rudement traité. Alors il prit la fuite, et par la suite il ne tourna plus jamais la tête de son cheval vers aucun chevalier ; même s’il devait en mourir, il ne ferait jamais rien à moins de voir en cela sa honte, sa déshonneur et son ignominie ; il feignait même avoir peur de tous les chevaliers qui passaient. Et les chevaliers qui l’avaient autrefois estimé se mirent à lui lancer des plaisanteries et des moqueries. Le héraut qui avait dit : « Il les battra tous à tour de rôle ! » fut profondément abattu et contrarié en entendant les plaisanteries moqueuses de ceux qui criaient : « Mon ami, tais-toi ! Ce type n’osera plus jamais affronter personne. Il a tant mesuré que sa règle est brisée, celle dont tu nous as tant vanté. » Beaucoup disaient : « Que va-t-il faire ? Il était si courageux tout à l’heure ; mais maintenant il est si lâche qu’il n’y a pas un seul chevalier qu’il ose affronter. La raison de son premier succès doit être qu’il n’avait jamais combattu auparavant, et il était si brave lors de son premier assaut que le chevalier le plus expérimenté n’osa pas lui résister, car il combattait comme un sauvage. Mais maintenant il a appris tant de choses sur les armes qu’il ne souhaitera plus jamais les porter de toute sa vie. Son cœur ne peut plus supporter cette idée, car il n’y a rien de plus lâche que son cœur. » Et la reine, en le regardant, était heureuse et satisfaite, car elle savait très bien, sans pour autant le dire, que c’était certainement Lancelot. Ainsi, toute la journée jusqu’au soir, il continua à jouer son rôle.
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La partie des lâches, et tard dans l’après-midi, ils se séparèrent. Lors de la séparation, il y eut une grande discussion pour savoir qui avait fait le mieux. Le fils du roi irlandais pense sans aucun doute ni contradiction qu’il a toute la gloire et la renommée. Mais il se trompe gravement, car il y avait beaucoup d’autres aussi bons que lui. Même le chevalier vermeil plut tant à la plus belle et à la plus douce des dames et des jeunes filles qu’elles le regardèrent plus que n’importe quel autre chevalier, car elles avaient remarqué combien il se battait bien au début, et combien il était excellent et courageux ; puis il devint si lâche qu’il n’osa affronter un seul chevalier, et même le pire d’entre eux pouvait le vaincre et le capturer à volonté. Mais les chevaliers et les dames convinrent tous qu’ils devraient retourner au champ de joute le lendemain, et que les jeunes filles choisiraient comme seigneurs ceux qui remporteraient l’honneur dans le combat de ce jour-là : sur cet accord, ils furent tous d’accord. Puis ils se dirigèrent vers leurs logements, et une fois revenus, çà et là, les hommes commencèrent à dire : « Que est-il advenu du pire, du plus lâche et du plus méprisé des chevaliers ? Où est-il allé ? Où se cache-t-il ? Où peut-on le trouver ? Où devons-nous le chercher ? Nous ne le reverrons probablement jamais. Car il a été chassé par sa lâcheté, dont il est tellement rempli qu’il n’y a pas de plus grand lâche au monde que lui. Et il n’a pas tort, car un lâche est cent fois plus à l’aise qu’un guerrier vaillant. La lâcheté est facile à flatter, et c’est pourquoi il lui a donné le baiser de paix et lui a pris tout ce qu’elle avait à offrir. Le courage ne s’est jamais abaissé au point de résider dans sa poitrine ou de prendre ses quartiers près de lui. Mais la lâcheté réside entièrement en lui, et elle a trouvé un hôte qui la honorera et la servira si fidèlement qu’il est prêt à sacrifier sa propre belle réputation pour la sienne. » Ainsi, ils se disputèrent toute la nuit, se surpassant mutuellement en calomnies. Mais souvent, un homme calomnie un autre, alors qu’il est lui-même bien pire que l’objet de sa critique et de son mépris. Ainsi, chacun disait ce qu’il voulait à son sujet. Et lorsque le lendemain pointa, tout le monde se prépara et revint au lieu des joutes. La reine était de nouveau dans les gradins, accompagnée de ses dames et de ses jeunes filles ainsi que de nombreux chevaliers sans armes, qui avaient été capturés ou vaincus, et ceux-ci leur expliquèrent les armoiries des chevaliers qu’ils estimaient le plus. Ainsi, ils se parlaient entre eux : 424 « Voyez-vous ce chevalier là-bas, avec une bande dorée au milieu de son bouclier rouge ? C’est Governauz de Roberdic. Et voyez-vous l’autre, qui a un aigle et un dragon peints côte à côte sur son bouclier ? C’est le fils du roi d’Aragon, qui est venu en ce pays à la recherche de gloire et de renommée. Et voyez-vous celui là-bas… »
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Lui, qui charge et lutte si bien, portant un bouclier sur lequel est peint un léopard sur fond vert, et l’autre moitié est d’un bleu azuré ? C’est Ignaure, l’aimé, lui-même amoureux et gai. Et celui qui porte le bouclier représentant des faisans bec à bec, c’est Coguillanz de Mautirec. Voyez-vous ces deux-là côte à côte, avec leurs chevaux tachetés, et leurs boucliers dorés montrant des lions noirs ? L’un s’appelle Semiramis, et l’autre est son compagnon ; leurs boucliers sont peints de la même manière. Et voyez-vous celui qui a un bouclier sur lequel est peinte une porte, à travers laquelle semble passer un cerf ? C’est en vérité le roi Ider. Ainsi parlent-ils dans les gradins. « Ce bouclier a été fabriqué à Limoges, d’où il a été apporté par Pilades, qui est très ardent et désire toujours être au combat. Ce bouclier, ses rênes et sa sangle pectorale ont été faits à Toulouse, et amenés ici par Kay d’Estraus. L’autre vient de Lyon, sur la Rhône, et il n’y en a pas de meilleur sous le ciel ; en raison de ses grandes mérites, il a été offert à Taulas du Désert, qui le porte bien et se protège habilement avec lui. Ce bouclier-là est d’artisanat anglais et a été fabriqué à Londres ; on y voit deux hirondelles qui semblent sur le point de voler ; pourtant elles ne bougent pas, mais subissent de nombreux coups des lances en acier du Poitevin ; celui qui le possède, c’est le pauvre Thoas. » Ainsi indiquent-ils et décrivent-ils les armes de ceux qu’ils connaissent ; mais ils ne voient rien de celui qu’ils avaient tant méprisé, et, ne le remarquant pas dans la mêlée, ils supposent qu’il s’est échappé. Lorsque la reine voit qu’il n’est pas là, elle a envie d’envoyer quelqu’un le chercher dans la foule jusqu’à ce qu’on le trouve. Elle ne connaît personne de mieux pour le chercher que celle qui a accompli sa mission hier. Elle l’appelle donc aussitôt et lui dit : « Demoiselle, allez monter votre palfrein ! Je vous envoie vers le même chevalier que hier, et cherchez-le jusqu’à ce que vous le trouviez. Ne tardez pour aucune raison, et dites-lui encore de faire de son mieux. Et une fois que vous lui aurez transmis ce message, notez bien quelle sera sa réponse. » La demoiselle ne tarde pas, car elle avait soigneusement observé la direction qu’il avait prise la veille au soir, sachant pertinemment qu’on l’enverrait de nouveau vers lui. Elle se fraya un chemin à travers les rangs jusqu’à ce qu’elle voie le chevalier, qu’elle instruit aussitôt de faire de nouveau de son mieux, s’il désire l’amour et la faveur de la reine qu’elle lui envoie. Et il répond : « Je la remercie, puisque telle est sa volonté. » Alors la demoiselle s’en alla, et les valets, sergents et écuyers commencèrent à crier : « Regardez cette chose merveilleuse ! Celui d’hier aux armes vermeilles est de retour. Que peut-il vouloir ? Jamais au monde il n’y a eu un misérable, un vil et un lâche pareil ! Il… »
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est tellement dominé par la lâcheté que toute résistance de sa part est inutile. » Et la jeune fille retourne auprès de la Reine, qui l’avait retenue et ne voulait pas la laisser partir avant d’avoir entendu quelle avait été sa réponse ; alors elle se réjouit grandement, n’ayant plus aucun doute que c’est bien lui à qui elle appartient entièrement, et qu’il lui appartient de même. Alors elle ordonne à la jeune fille de revenir rapidement et de lui dire que c’est son ordre et sa prière qu’il fasse de son mieux ; et elle dit qu’elle partira sur-le-champ, sans délai. Elle descendit du balcon où son valet l’attendait avec le palfrein. Elle monta et chevaucha jusqu’à ce qu’elle trouve le chevalier, à qui elle dit aussitôt : « Sire, ma dame vous envoie dire que vous devez faire de votre mieux ! » Et il répond : « Dites-lui maintenant qu’il n’y a jamais de peine à exécuter sa volonté, car tout ce qui lui plaît est ma joie. » La jeune fille ne tarda pas à rapporter ce message, car elle pensait qu’il plairait et réjouirait beaucoup la Reine. Elle se rendit aussi directement que possible au balcon, où la Reine se leva pour aller à sa rencontre ; cependant, elle ne descendit pas, mais l’attendit en haut des marches. Et la jeune fille arriva heureuse du message qu’elle devait porter. Lorsqu’elle eut gravi les marches et atteint sa hauteur, elle dit : « Dame, je n’ai jamais vu de chevalier si courtois, car il est plus que prêt à obéir à tous vos ordres, car, en vérité, il accepte le bien et le mal avec le même visage. » « En effet », dit la Reine, « cela peut bien être vrai. » Puis elle retourna sur le balcon pour observer les chevaliers. Et Lancelot, sans attendre, saisit son bouclier par les sangles en cuir, car il était brûlé par le désir de montrer ses prouesses. Dirigeant la tête de son cheval, il le fit courir entre deux rangées. Tous ces hommes égarés et trompés, qui avaient passé une grande partie du jour et de la nuit à se moquer de lui, seraient bientôt déconcertés. Depuis longtemps, ils s’amusaient, plaisantaient et se divertissaient. Le fils du Roi d’Irlande tenait son bouclier fermement par les sangles en cuir, tout en poussant vigoureusement son cheval pour venir à sa rencontre depuis la direction opposée. Ils se heurtèrent avec une telle violence que le fils du roi d’Irlande, ayant brisé et fendu sa lance, ne voulut plus participer au tournoi ; car il n’avait pas frappé de mousse, mais des planches dures et sèches. Lors de cet affrontement, Lancelot lui apprit l’une de ses charges, en plaquant son bouclier contre son bras, puis son bras contre son flanc, et en le faisant tomber de son cheval au sol. Comme des flèches, les chevaliers sortirent aussitôt, poussant et piquant de chaque côté, certains pour soulager ce chevalier, d’autres pour augmenter son malheur. Tandis que certains tentaient ainsi d’aider leurs seigneurs, de nombreux selles restèrent vides au milieu de la mêlée. Mais toute la journée, Gauvain ne prit pas part au combat, bien qu’il fût là avec les autres, car il
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Il prenait tant de plaisir à observer les prouesses de celui aux bras peints en rouge que ce que faisaient les autres lui semblait pâle en comparaison. Et l’heraut se réjouit de nouveau, criant assez fort pour que tous puissent entendre : « Voici quelqu’un qui va montrer de quoi il est capable ! Aujourd’hui vous verrez ce qu’il sait faire. Aujourd’hui, sa bravoure sera mise en évidence. » Alors le chevalier dirigea son destrier et lança une attaque très habile contre un certain chevalier, le frappant si violemment qu’il le projeta à cent pieds ou plus loin de son cheval. Ses prouesses avec l’épée et la lance étaient si remarquables que pas un des spectateurs ne trouvait déplaisant de le regarder. Beaucoup même parmi ceux qui portaient les armes éprouvaient du plaisir et de la satisfaction à le voir faire tomber chevaux et chevaliers. Il ne rencontrait presque aucun chevalier capable de rester en selle, et il donnait les chevaux qu’il gagnait à ceux qui en voulaient. Alors ceux qui s’étaient moqués de lui dirent : « Maintenant nous sommes humiliés et honteux. C’était une grande erreur de nous moquer et de diffamer cet homme, car il vaut assurément mille fois plus que nous tous sur ce champ ; il a vaincu et surpassé tous les chevaliers du monde, de sorte qu’il n’y a plus personne pour s’opposer à lui. » Et les damoiselles, émerveillées, qui le regardaient, dirent toutes qu’il pourrait les prendre pour épouses ; mais elles n’osaient pas compter sur leur beauté, leur richesse, leur pouvoir ou leur noblesse, car ce chevalier incomparable ne daignerait choisir aucune d’entre elles pour sa beauté ou sa richesse. Pourtant, la plupart d’entre elles étaient tellement éprises de lui qu’elles disaient qu’à moins de l’épouser, elles ne se donneraient à aucun homme cette année-là. Et la reine, qui les entendait se vanter, riait pour elle-même et prenait plaisir à la scène, car elle savait bien que même si tout l’or d’Arabie était mis devant lui, celui qui était aimé de toutes ne choisirait pas la meilleure, la plus belle ou la plus charmante du groupe. Un seul souhait était commun à toutes : chacune voulait l’avoir pour époux. L’une était jalouse de l’autre, comme si elle était déjà sa femme ; et tout cela parce qu’elles le voyaient si adroit qu’à leur avis aucun mortel ne pouvait accomplir de tels exploits. Il s’en sortit si bien que, lorsqu’il fut temps de quitter le tournoi, tous reconnurent librement que personne n’avait égalé le chevalier au bouclier vermeil. Tout le monde le dit, et c’était vrai. Mais lorsqu’il partit, il laissa son bouclier, sa lance et ses armes tomber là où il y avait la foule la plus dense, puis il s’enfuit rapidement, si discrètement que personne dans toute l’assemblée ne remarqua sa disparition. Mais il retourna directement au lieu d’où il venait, afin de tenir son serment. Lorsque le tournoi prit fin, ils le cherchèrent tous sans succès, car il s’était enfui, ne voulant pas être reconnu. Les chevaliers
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Ils étaient déçus et affligés, car ils auraient été ravis de le voir là. Mais si les chevaliers étaient attristés d’avoir été ainsi abandonnés, la douleur des demoiselles fut encore plus grande lorsqu’elles apprirent la vérité ; elles jurèrent, au nom de saint Jean, qu’elles ne se marieraient pas du tout cette année-là. Si elles ne pouvaient avoir celui qu’elles aimaient vraiment, alors tous les autres pouvaient être écartés. Ainsi, le tournoi fut ajourné sans que l’une d’elles n’ait choisi un époux. Pendant ce temps, Lancelot se rend sans délai en sa prison. Mais le sénéchal arriva deux ou trois jours avant Lancelot et demanda où il se trouvait. Sa femme, qui avait donné à Lancelot ses belles armures vermeilles bien équipées, ainsi que son harnois et son cheval, dit la vérité au sénéchal : comment elle l’avait envoyé là où avait eu lieu le tournoi de Noauz. « Dame, » répondit le sénéchal, « vous n’auriez vraiment rien pu faire de pire. Sans aucun doute, j’en subirai les conséquences, car mon seigneur Meleagant me traitera pire encore que la loi des pêcheurs ne le ferait pour un marin en détresse. Je serai tué ou banni dès qu’il apprendra la nouvelle, et il n’aura aucune pitié pour moi. » « Beau seigneur, ne vous effrayez pas pour l’instant, » dit la dame ; « il n’y a aucune raison à la peur que vous ressentez. Il est impossible qu’il soit retenu, car il m’a juré, au nom des saints, qu’il reviendrait le plus tôt possible. » (Vv. 6105-6166.) 425 Alors le sénéchal monta à cheval et, arrivant auprès de son seigneur, lui raconta toute l’histoire de cet épisode ; mais en même temps, il le rassura vivement, en expliquant comment sa femme avait reçu son serment qu’il reviendrait en sa prison. « Il ne rompra pas sa parole, je le sais, » dit Meleagant : « et pourtant je suis très mécontent de ce que votre femme a fait. Pour aucune raison au monde je ne l’aurais voulu présent à ce tournoi. Mais retournez maintenant et veillez à ce que, lorsqu’il reviendra, il soit gardé si strictement qu’il ne puisse s’échapper de sa prison ni jouir d’aucière liberté ; et envoyez-moi des nouvelles immédiatement. » « Vos ordres seront exécutés, » dit le sénéchal. Puis il partit et trouva Lancelot de retour, prisonnier dans la cour. Un messager envoyé par le sénéchal retourna aussitôt auprès de Meleagant pour l’informer du retour de Lancelot. Lorsqu’il apprit cette nouvelle, il fit venir des maçons et des charpentiers qui, que ce fût à contrecœur ou de leur propre volonté, exécutèrent ses ordres. Il convoqua les meilleurs artisans du pays et leur ordonna de construire une tour, en s’efforçant de la bâtir correctement. La pierre était extraite près de la mer ; car non loin de Gorre, de ce côté-ci, coulait un grand bras de mer, au milieu duquel se trouvait une île, comme Meleagant le savait bien. Il ordonna que la pierre y soit transportée, ainsi que le matériel nécessaire pour
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la construction de la tour. En moins de cinquante-sept jours, la tour fut entièrement construite, haute et épaisse, solidement fondée. Une fois achevée, il fit amener Lancelot là-bas de nuit ; après l’y avoir enfermé, il ordonna que les portes soient murées, et fit jurer à tous les maçons de ne jamais prononcer un mot au sujet de cette tour. C’était sa volonté qu’elle fût ainsi scellée, sans qu’aucune porte ou ouverture ne reste, si ce n’est une petite fenêtre. C’est là que Lancelot fut contraint de rester, et on lui donnait une nourriture pauvre et maigre par cette petite fenêtre à des heures fixes, comme le lui avait ordonné ce traître.
(Vv. 6167-6220.) Maintenant, Meleagant a accompli tous ses desseins, et il se rend à la cour du roi Arthur : voilà qu’il arrive ! Et lorsqu’il fut devant le roi, il parla ainsi avec fierté et arrogance : « Roi, j’ai fixé une bataille qui aura lieu en votre présence et dans votre cour. Mais je ne vois nulle part Lancelot, qui avait accepté d’être mon adversaire. Néanmoins, conformément à mon devoir, en présence de tous ceux qui sont ici, je me propose de livrer ce combat. S’il est ici, qu’il sorte maintenant et accepte de me rencontrer dans votre cour dans un an. Je ne sais pas si quelqu’un vous a raconté comment ce combat a été convenu. Mais je vois ici des chevaliers qui étaient présents à notre entretien, et qui, s’ils le voulaient, pourraient vous dire la vérité. S’il tentait de nier la vérité, je n’engagerais aucun mercenaire pour me remplacer, mais je le prouverais face à face. » La reine, assise à côté du roi, l’attire vers elle en disant : « Sire, savez-vous qui est ce chevalier ? C’est Meleagant qui m’a emmenée, escortée par Kay le sénéchal ; il lui a aussi causé beaucoup de honte et de malheurs. » Le roi lui répondit : « Dame, je comprends ; je sais très bien que c’est lui qui a plongé mon peuple dans le désarroi. » La reine ne dit plus rien, mais le roi s’adresse à Meleagant : « Ami, » dit-il, « que Dieu m’aide, nous sommes très tristes car nous n’avons aucune nouvelle de Lancelot. » « Mon seigneur roi, » répondit Meleagant, « Lancelot m’a dit que je le trouverais certainement ici. C’est uniquement dans votre cour que je dois proclamer ce combat, et je souhaite que tous vos chevaliers ici soient témoins du fait que je le somme de combattre dans un an, comme cela avait été convenu lorsque nous avons décidé de nous affronter. »
(Vv. 6221-6458.) À ces mots, mon seigneur Gawain se lève, profondément affligé par ce qu’il entend : « Sire, on ne sait rien de Lancelot dans toute cette région, » dit-il ; « mais nous irons à sa recherche, et, si Dieu le veut, nous le trouverons encore avant la fin de l’année, à moins qu’il ne soit mort ou en prison. Et s’il ne se montre pas, alors accordez-moi ce combat, et je combattrai pour lui :
(Vv. 6167-6220.) Maintenant, Meleagant a accompli tous ses desseins, et il se rend à la cour du roi Arthur : voilà qu’il arrive ! Et lorsqu’il fut devant le roi, il parla ainsi avec fierté et arrogance : « Roi, j’ai fixé une bataille qui aura lieu en votre présence et dans votre cour. Mais je ne vois nulle part Lancelot, qui avait accepté d’être mon adversaire. Néanmoins, conformément à mon devoir, en présence de tous ceux qui sont ici, je me propose de livrer ce combat. S’il est ici, qu’il sorte maintenant et accepte de me rencontrer dans votre cour dans un an. Je ne sais pas si quelqu’un vous a raconté comment ce combat a été convenu. Mais je vois ici des chevaliers qui étaient présents à notre entretien, et qui, s’ils le voulaient, pourraient vous dire la vérité. S’il tentait de nier la vérité, je n’engagerais aucun mercenaire pour me remplacer, mais je le prouverais face à face. » La reine, assise à côté du roi, l’attire vers elle en disant : « Sire, savez-vous qui est ce chevalier ? C’est Meleagant qui m’a emmenée, escortée par Kay le sénéchal ; il lui a aussi causé beaucoup de honte et de malheurs. » Le roi lui répondit : « Dame, je comprends ; je sais très bien que c’est lui qui a plongé mon peuple dans le désarroi. » La reine ne dit plus rien, mais le roi s’adresse à Meleagant : « Ami, » dit-il, « que Dieu m’aide, nous sommes très tristes car nous n’avons aucune nouvelle de Lancelot. » « Mon seigneur roi, » répondit Meleagant, « Lancelot m’a dit que je le trouverais certainement ici. C’est uniquement dans votre cour que je dois proclamer ce combat, et je souhaite que tous vos chevaliers ici soient témoins du fait que je le somme de combattre dans un an, comme cela avait été convenu lorsque nous avons décidé de nous affronter. »
(Vv. 6221-6458.) À ces mots, mon seigneur Gawain se lève, profondément affligé par ce qu’il entend : « Sire, on ne sait rien de Lancelot dans toute cette région, » dit-il ; « mais nous irons à sa recherche, et, si Dieu le veut, nous le trouverons encore avant la fin de l’année, à moins qu’il ne soit mort ou en prison. Et s’il ne se montre pas, alors accordez-moi ce combat, et je combattrai pour lui :
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Je m’armerai à la place de Lancelot, s’il ne revient pas avant ce jour-là.
« Ah », dit Meleagant, « pour l’amour de Dieu, mon cher roi, accordez-lui cette faveur. Je joins ma demande à la sienne, car je ne connais aucun chevalier au monde avec qui j’aimerais autant mettre ma force à l’épreuve, à part Lancelot lui-même. Mais gardez à l’esprit que, si je ne combat pas l’un d’eux, je n’accepterai aucune substitution ni remplacement pour l’un ou l’autre. » Et le roi répond que c’est entendu, si Lancelot ne revient pas dans le délai fixé. Alors Meleagant quitta la cour royale et voyagea jusqu’à ce qu’il trouve son père, le roi Bademagu. Afin de paraître courageux et plein de réflexion en sa présence, il commença par faire de grands efforts et par afficher une expression de joie extraordinaire. Ce jour-là, le roi tenait une cour joyeuse dans sa ville de Bade ; c’était son anniversaire, qu’il célébrait avec faste et générosité, et de nombreuses personnes de toutes sortes étaient rassemblées auprès de lui. Tout le palais était rempli de chevaliers et de damoiselles, parmi lesquelles se trouvait la sœur de Meleagant, à propos de qui je vous dirai plus loin quelle est ma pensée et la raison pour laquelle je la mentionne ici. Mais il n’est pas opportun que je l’explique ici, car je ne souhaite ni confondre ni embrouiller mon récit, mais plutôt le présenter de manière directe. Il faut maintenant que je vous dise que Meleagant, devant tous, grands et petits, parla ainsi à son père avec arrogance : « Père », dit-il, « que Dieu m’aide, dites-moi sincèrement maintenant s’il ne devrait pas être satisfait, et s’il n’est pas vraiment courageux, celui qui peut faire craindre ses armes à la cour du roi Arthur ? » À cette question, son père répond aussitôt : « Fils », dit-il, « tous les hommes bons doivent honorer, servir et rechercher la compagnie de celui dont les mérites sont tels. » Puis il le flatta en lui demandant de ne pas cacher pourquoi il avait abordé ce sujet, ce qu’il désirait et d’où il venait. « Sire, je ne sais pas si vous vous souvenez », commence Meleagant, « des accords et des conditions qui furent établis lorsque Lancelot et moi avons fait la paix. Il fut alors convenu, je crois, et nous en fûmes informés en présence de nombreux témoins, que nous devions nous présenter à la fin d’un an à la cour d’Arthur. J’y suis allé au moment fixé, prêt pour ma mission. J’ai fait tout ce qui avait été prescrit : j’ai appelé et cherché Lancelot, avec qui je devais combattre, mais je n’ai pas pu le voir : il s’était enfui. Lorsque je suis parti, Gauvain a donné sa parole que, si Lancelot n’était pas vivant et ne revenait pas dans le délai convenu, on ne demanderait plus de report, mais qu’il combattrait lui-même contre moi à la place de Lancelot. Comme on le sait bien, Arthur n’a pas de chevalier dont la renommée égale la sienne, mais avant les fleurs… »
« Ah », dit Meleagant, « pour l’amour de Dieu, mon cher roi, accordez-lui cette faveur. Je joins ma demande à la sienne, car je ne connais aucun chevalier au monde avec qui j’aimerais autant mettre ma force à l’épreuve, à part Lancelot lui-même. Mais gardez à l’esprit que, si je ne combat pas l’un d’eux, je n’accepterai aucune substitution ni remplacement pour l’un ou l’autre. » Et le roi répond que c’est entendu, si Lancelot ne revient pas dans le délai fixé. Alors Meleagant quitta la cour royale et voyagea jusqu’à ce qu’il trouve son père, le roi Bademagu. Afin de paraître courageux et plein de réflexion en sa présence, il commença par faire de grands efforts et par afficher une expression de joie extraordinaire. Ce jour-là, le roi tenait une cour joyeuse dans sa ville de Bade ; c’était son anniversaire, qu’il célébrait avec faste et générosité, et de nombreuses personnes de toutes sortes étaient rassemblées auprès de lui. Tout le palais était rempli de chevaliers et de damoiselles, parmi lesquelles se trouvait la sœur de Meleagant, à propos de qui je vous dirai plus loin quelle est ma pensée et la raison pour laquelle je la mentionne ici. Mais il n’est pas opportun que je l’explique ici, car je ne souhaite ni confondre ni embrouiller mon récit, mais plutôt le présenter de manière directe. Il faut maintenant que je vous dise que Meleagant, devant tous, grands et petits, parla ainsi à son père avec arrogance : « Père », dit-il, « que Dieu m’aide, dites-moi sincèrement maintenant s’il ne devrait pas être satisfait, et s’il n’est pas vraiment courageux, celui qui peut faire craindre ses armes à la cour du roi Arthur ? » À cette question, son père répond aussitôt : « Fils », dit-il, « tous les hommes bons doivent honorer, servir et rechercher la compagnie de celui dont les mérites sont tels. » Puis il le flatta en lui demandant de ne pas cacher pourquoi il avait abordé ce sujet, ce qu’il désirait et d’où il venait. « Sire, je ne sais pas si vous vous souvenez », commence Meleagant, « des accords et des conditions qui furent établis lorsque Lancelot et moi avons fait la paix. Il fut alors convenu, je crois, et nous en fûmes informés en présence de nombreux témoins, que nous devions nous présenter à la fin d’un an à la cour d’Arthur. J’y suis allé au moment fixé, prêt pour ma mission. J’ai fait tout ce qui avait été prescrit : j’ai appelé et cherché Lancelot, avec qui je devais combattre, mais je n’ai pas pu le voir : il s’était enfui. Lorsque je suis parti, Gauvain a donné sa parole que, si Lancelot n’était pas vivant et ne revenait pas dans le délai convenu, on ne demanderait plus de report, mais qu’il combattrait lui-même contre moi à la place de Lancelot. Comme on le sait bien, Arthur n’a pas de chevalier dont la renommée égale la sienne, mais avant les fleurs… »
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Il fleurira de nouveau ; je verrai, lorsque nous en viendrons aux mains, si sa renommée et ses actes sont en accord : j’aimerais seulement que cela soit résolu maintenant ! « Fils », dit son père, « tu te comportes exactement comme un fou. Quiconque ne le savait pas auparavant peut apprendre ta folie de ta propre bouche. Un bon cœur s’humilie vraiment, mais le fou et l’orgueilleux ne perdent jamais leur folie. Fils, c’est à toi que je m’adresse, car les traits de ton caractère sont si durs et secs qu’il n’y a place ni pour la douceur ni pour l’amitié. Ton cœur est entièrement impitoyable : tu es entièrement entre les griffes de la folie. C’est pourquoi je te porte peu de respect, et c’est cela qui te fera tomber. Si tu es courageux, il y aura beaucoup d’hommes pour le dire en temps de besoin. Un homme vertueux n’a pas besoin de louer son cœur pour mettre en valeur ses actes ; les actes eux-mêmes parleront en leur faveur. Ta auto-louange ne t’aide en rien à gagner le respect des autres ; au contraire, je te tiens en moins haute estime. Fils, je te châtie ; mais à quoi bon ? Il est inutile de conseiller un fou. Celui qui tente de guérir la folie d’un fou gaspille inutilement ses forces, et la sagesse que l’on enseigne et explique est sans valeur, gaspillée et inutilisée, à moins qu’elle ne se manifeste par des actes. » Alors Meleagant fut profondément en colère et furieux. On peut vraiment dire qu’on n’a jamais vu d’homme mortel aussi plein de colère que lui ; le dernier lien entre eux se brisa alors, lorsqu’il adressa à son père ces paroles impitoyables : « Es-tu en rêve ou en transe, pour dire que je suis fou de te raconter ma situation ? Je pensais venir à toi en tant que mon seigneur et mon père ; mais il semble que ce ne soit pas le cas, car tu m’insultes de manière encore plus outrageuse que je ne crois que tu aies le droit de le faire ; de plus, tu ne peux donner aucune raison pour m’avoir parlé ainsi. » « En effet, je peux. » « Laquelle, alors ? » « Parce que je ne vois en toi que folie et colère. Je sais très bien à quoi ressemble ton courage, et qu’il te causera encore de grands ennuis. Malheur à celui qui pense que le noble Lancelot, respecté de tous sauf de toi, ait jamais fui devant toi par peur. J’ai la certitude qu’il est enterré ou enfermé dans quelque prison dont la porte est si solidement fermée qu’il ne peut s’échapper sans autorisation. Je serais certainement profondément affligée s’il était mort ou en détresse. Ce serait vraiment dommage que une créature si magnifiquement équipée, si belle, si courageuse, et pourtant si sereine, périsse ainsi avant l’heure. Mais, que Dieu le veuille, ce n’est pas vrai. » Alors Bademagu ne dit plus rien ; mais l’une de ses filles avait écouté attentivement toutes ses paroles, et vous devez savoir que c’était elle que j’ai mentionnée précédemment dans mon récit, et qui n’est pas heureuse maintenant d’apprendre de telles nouvelles sur Lancelot. Il lui est tout à fait clair qu’il est prisonnier, puisque personne ne connaît de nouvelles de lui ni de ses pérégrinations. « Que Dieu ne me regarde jamais,
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« Si je me repose jusqu’à ce que j’aie des nouvelles sûres et certaines à son sujet ! » Aussitôt, sans faire de bruit ni de perturbation, elle court et monte une mule belle et au pas facile. Mais il faut dire que, lorsqu’elle quitte la cour, elle ne sait pas dans quelle direction se tourner. Cependant, elle ne demande aucun conseil dans son embarras, mais prend le premier chemin qu’elle trouve et chevauche rapidement au hasard, sans compagnon de guerre ni écuyer. Dans son empressement, elle se hâte d’atteindre l’objet de sa quête. Elle avance avec ardeur dans sa recherche, mais celle-ci ne se terminera pas de sitôt. Elle ne peut ni se reposer ni s’attarder longtemps en un seul endroit, si elle veut mener à bien son plan, libérer Lancelot de sa prison, si elle parvient à le trouver et si c’est possible. Mais à mon avis, avant de le trouver, elle aura cherché dans de nombreux pays, après de nombreux voyages et de nombreuses recherches, avant d’avoir la moindre nouvelle de lui. Mais à quoi bon vous parler de ses demeures et de ses pérégrinations ? Finalement, elle voyagea si loin à travers collines et vallées, montant et descendant, que plus d’un mois s’était écoulé, et pourtant elle n’avait appris que ce qu’elle savait déjà — c’est-à-dire absolument rien. Un jour, en traversant un champ dans un état triste et pensif, elle aperçut au loin une tour située au bord d’un bras de mer. À moins d’une lieue à la ronde, il n’y avait ni maison, ni chaumière, ni habitation. Meleagant l’avait fait construire et y avait enfermé Lancelot. Mais elle ignorait encore tout cela. Dès qu’elle aperçut la tour, elle concentra toute son attention sur elle, en mettant de côté tout le reste. Son cœur lui assura que c’était là l’objet de sa quête ; enfin, elle avait atteint son but, vers lequel la Fortune, après de nombreuses épreuves, l’avait finalement guidée.
(Vv. 6459-6656.) La jeune fille s’approche tellement de la tour qu’elle peut la toucher de ses mains. Elle marche autour, écoutant attentivement, je suppose, au cas où elle entendrait un son réconfortant. Elle regarde en bas et lève les yeux, et voit que la tour est solide, haute et épaisse. Elle est étonnée de ne voir ni porte ni fenêtre, à part une petite ouverture étroite. De plus, il n’y avait ni échelle ni marches autour de cette tour haute et escarpée. Pour cette raison, elle suppose que c’est intentionnellement ainsi, et que Lancelot est enfermé à l’intérieur. Mais elle décide que, avant de manger, elle saura si c’est bien le cas. Elle pense appeler Lancelot par son nom, et est sur le point de le faire quand elle est dissuadée en entendant depuis la tour une voix qui poussait un gémissement merveilleusement triste en appelant la mort. Elle implore la mort de venir et se plaint d’une misère insupportable. Avec mépris pour le corps et la vie, elle murmure faiblement d’une voix basse et rauque : « Ah, fortune,
(Vv. 6459-6656.) La jeune fille s’approche tellement de la tour qu’elle peut la toucher de ses mains. Elle marche autour, écoutant attentivement, je suppose, au cas où elle entendrait un son réconfortant. Elle regarde en bas et lève les yeux, et voit que la tour est solide, haute et épaisse. Elle est étonnée de ne voir ni porte ni fenêtre, à part une petite ouverture étroite. De plus, il n’y avait ni échelle ni marches autour de cette tour haute et escarpée. Pour cette raison, elle suppose que c’est intentionnellement ainsi, et que Lancelot est enfermé à l’intérieur. Mais elle décide que, avant de manger, elle saura si c’est bien le cas. Elle pense appeler Lancelot par son nom, et est sur le point de le faire quand elle est dissuadée en entendant depuis la tour une voix qui poussait un gémissement merveilleusement triste en appelant la mort. Elle implore la mort de venir et se plaint d’une misère insupportable. Avec mépris pour le corps et la vie, elle murmure faiblement d’une voix basse et rauque : « Ah, fortune,
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Comme ta roue s’est retournée de manière désastreuse pour moi ! Tu t’es moqué de moi honteusement : il y a peu encore j’étais en haut, mais maintenant je suis en bas ; je vivais bien ces derniers temps, mais maintenant je suis dans un état pitoyable ; il n’y a pas si longtemps tu m’adressais un sourire, mais maintenant tes yeux sont remplis de larmes. Hélas, pauvre malheureux, pourquoi as-tu fait confiance à elle, alors qu’elle t’a abandonné si vite ! Vois, en très peu de temps elle t’a renversé de ta haute position ! Fortune, c’était mal de ta part de te moquer de moi ainsi ; mais qu’importe à toi ! Tu ne te soucies pas de la façon dont les choses vont tourner. Ah, Sainte Croix ! Ô Esprit Saint ! Comme je suis misérable et abattu ! Mon destin est-il vraiment clos à jamais ? Ah, Gauvain, toi qui possèdes tant de vertus et dont la bonté est inégalée, je ne peux m’empêcher d’être étonné que tu ne viennes pas à mon secours. Tu tardes vraiment trop et ne montres aucune courtoisie. Celui que tu aimais autrefois avec tant de dévouement mérite assurément ton aide ! Quant à moi, je puis dire sincèrement qu’il n’existe nulle part, de ce côté-ci ou de l’autre de la mer, un refuge où je n’aurais pas cherché à te trouver pendant au moins sept ou dix ans avant de te trouver, si j’avais su que tu étais en prison. Mais pourquoi me tourmenter ainsi ? Tu ne t’intéresses même pas assez à moi pour te donner cette peine. Le paysan a raison lorsqu’il dit qu’il est difficile de trouver un ami de nos jours ! Il est facile de compter sur le véritable ami en temps de besoin. Hélas ! Plus d’un an s’est écoulé depuis que j’ai été enfermé dans cette tour. Je suis blessé, Gauvain, que tu m’aies abandonné si longtemps ! Mais sans doute n’es-tu au courant de rien, et je n’ai aucune raison de t’en vouloir. Oui, en y réfléchissant, c’est sûrement le cas, et j’ai eu grand tort de penser le contraire ; car je suis convaincu que, même si le monde entier était contre vous, toi et tes hommes n’auriez pas manqué de venir me libérer de ces ennuis et de ces souffrances, si vous en aviez eu connaissance. Même pour aucune autre raison, vous seriez obligés de le faire par amour pour moi, votre compagnon. Mais il est inutile d’en parler — c’est impossible. Ah, que la malédiction et la damnation de Dieu et de saint Sylvestre pèsent sur celui qui m’a enfermé de manière si honteuse ! C’est l’homme le plus vil qui existe, ce Mélaégant envieux, de me traiter aussi cruellement que possible ! » Alors, lui qui consume sa vie dans la douleur cesse de parler et se tait. Mais quand elle, qui se trouvait au pied de la tour, entendit ce qu’il disait, elle ne tarda pas et agit avec sagesse en l’appelant ainsi : « Lancelot », aussi fort qu’elle le pouvait ; « ami, là-haut, parle à quelqu’un qui est ton ami ! » Mais à l’intérieur, il n’entendit pas ses paroles. Alors elle cria encore plus fort, jusqu’à ce qu’en son faiblesse il l’entende à peine, se demandant qui pouvait l’appeler. Il entendit la voix et son nom prononcé, mais il ne savait pas qui l’appelait : il pensa que c’était sûrement un esprit. Il regarda autour de lui…
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Je suppose qu’il aurait pu apercevoir quelqu’un, mais il n’y avait rien à voir que la tour et lui-même. « Dieu », dit-il, « qu’ai-je donc entendu ? J’ai cru entendre quelqu’un parler, mais je ne vois rien ! C’est vraiment extraordinaire, car je ne dors pas, je suis parfaitement éveillé. Bien sûr, si cela se produisait en rêve, je le considérerais comme une illusion ; mais je suis éveillé, et c’est pourquoi je suis affligé. » Puis, avec quelque difficulté, il se leva et, d’un pas lent et faible, se dirigea vers l’ouverture. Une fois là, il regarda à travers, de haut en bas et des deux côtés. Après avoir bien regardé, il aperçut celle qui l’avait appelé. Il ne la reconnut pas au premier coup d’œil. Mais elle le reconnut aussitôt et dit : « Lancelot, je suis venue de loin à ta recherche. Dieu merci, je t’ai enfin trouvé. C’est moi qui t’avais demandé une faveur alors que tu te rendais au pont des épées, et tu l’as accordée très volontiers à ma demande ; c’était la tête que je t’avais demandé de couper au chevalier vaincu que je haïssais tant. À cause de cette faveur et du service que tu m’as rendu, j’ai entrepris ce voyage pénible. En récompense, je te libérerai d’ici. »
« Demoiselle, beaucoup de merci », répondit alors le prisonnier ; « le service que je vous ai rendu sera bien récompensé si je suis libéré. Si vous pouvez me faire sortir d’ici, je promets et j’engage de vous appartenir désormais pour toujours, que l’apôtre saint Paul m’aide ! Et puisque je pourrai voir Dieu face à face, je n’oublierai jamais d’obéir à vos ordres selon votre volonté. Vous pouvez demander tout ce que je possède, et vous le recevrez sans délai. »
« Ami, n’aie crainte de ne pas être libéré d’ici. Tu seras détaché et libre dès aujourd’hui. Pour mille livres, je ne renoncerais pas à l’espoir de te voir libre avant la fin de la journée. Alors, je t’emmènerai en un endroit agréable, où tu pourras te reposer et te détendre. Là, tu auras tout ce que tu désires, quoi que ce soit. N’aie donc pas peur. Mais d’abord, je dois voir si je peux trouver ici quelque outil permettant d’agrandir ce trou, au moins assez pour que tu puisses passer. »
« Que Dieu vous aide à trouver quelque chose », dit-il, acceptant ce plan ; « j’ai beaucoup de corde ici, que ces scélérats m’ont donnée pour tirer mon nourriture — du pain de seigle dur et de l’eau sale, qui rendent malade mon estomac et mon cœur. » Alors, la fille de Bademagu chercha et trouva une pioche solide, robuste et tranchante, qu’elle lui remit. Il frappa, martela, creusa, malgré la douleur qu’il ressentait, jusqu’à ce qu’il puisse sortir confortablement. Maintenant, il est grandement soulagé et heureux, soyez-en certains, d’être sorti de prison et d’échapper à cet endroit où il avait été si longtemps enfermé. Il est maintenant libre à l’air frais. Soyez-en certains.
« Demoiselle, beaucoup de merci », répondit alors le prisonnier ; « le service que je vous ai rendu sera bien récompensé si je suis libéré. Si vous pouvez me faire sortir d’ici, je promets et j’engage de vous appartenir désormais pour toujours, que l’apôtre saint Paul m’aide ! Et puisque je pourrai voir Dieu face à face, je n’oublierai jamais d’obéir à vos ordres selon votre volonté. Vous pouvez demander tout ce que je possède, et vous le recevrez sans délai. »
« Ami, n’aie crainte de ne pas être libéré d’ici. Tu seras détaché et libre dès aujourd’hui. Pour mille livres, je ne renoncerais pas à l’espoir de te voir libre avant la fin de la journée. Alors, je t’emmènerai en un endroit agréable, où tu pourras te reposer et te détendre. Là, tu auras tout ce que tu désires, quoi que ce soit. N’aie donc pas peur. Mais d’abord, je dois voir si je peux trouver ici quelque outil permettant d’agrandir ce trou, au moins assez pour que tu puisses passer. »
« Que Dieu vous aide à trouver quelque chose », dit-il, acceptant ce plan ; « j’ai beaucoup de corde ici, que ces scélérats m’ont donnée pour tirer mon nourriture — du pain de seigle dur et de l’eau sale, qui rendent malade mon estomac et mon cœur. » Alors, la fille de Bademagu chercha et trouva une pioche solide, robuste et tranchante, qu’elle lui remit. Il frappa, martela, creusa, malgré la douleur qu’il ressentait, jusqu’à ce qu’il puisse sortir confortablement. Maintenant, il est grandement soulagé et heureux, soyez-en certains, d’être sorti de prison et d’échapper à cet endroit où il avait été si longtemps enfermé. Il est maintenant libre à l’air frais. Soyez-en certains.
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qu’il ne reviendrait plus, même si quelqu’un rassemblait en un tas et lui donnait tout l’or qui est dispersé dans le monde.
(V. 6657-6728.) Voici Lancelot maintenant libéré, mais si faible qu’il chancelait à cause de sa faiblesse et de son infirmité. Doucement, sans le blesser, elle le place devant elle sur son mulet, puis elles partent rapidement. Mais la jeune fille évite délibérément les chemins fréquentés, afin qu’on ne les voie pas, et emprunte un sentier secret ; car si elle avait voyagé ouvertement, sans doute quelqu’un les aurait reconnus et leur aurait fait du mal, et elle ne voulait pas que cela arrive. Ainsi, elle évita les endroits dangereux et arriva dans une demeure où elle séjourne souvent en raison de sa beauté et de son charme. Toute la propriété et ses habitants lui appartenaient, et l’endroit était bien meublé, sûr et privé. C’est là que parvint Lancelot. Dès son arrivée, après avoir ôté ses vêtements, la jeune fille le déposa doucement sur un lit élevé et magnifique, puis le lava et le frotta avec tant de soin que je ne pourrais décrire même la moitié des précautions qu’elle prit. Elle le traita avec autant de douceur comme s’il avait été son père. Son traitement fit de lui un homme nouveau, car elle le ranima par ses soins. Maintenant, il n’était pas moins beau qu’un ange et plus agile et plus vif que tout ce que l’on a jamais vu. Lorsqu’il se leva, il n’était plus maigre et hagard, mais fort et beau. La jeune fille chercha pour lui la plus belle robe qu’elle pût trouver, avec laquelle elle le vêtit lorsqu’il se leva. Et il fut heureux de la mettre, plus vite qu’un oiseau en vol. Il embrassa et serra dans ses bras la servante, puis lui dit gracieusement : « Ma chère, je n’ai que Dieu et vous à remercier d’avoir été restauré à la santé. Puisque je dois ma liberté à vous, vous pouvez prendre et commander à volonté mon cœur et mon corps, mes services et ma fortune. Je vous appartiens en retour de ce que vous avez fait pour moi ; mais cela fait longtemps que je suis à la cour de mon seigneur Arthur, qui m’a témoigné une grande honneur ; et il y a beaucoup à faire pour moi là-bas. Maintenant, ma douce et tendre amie, je vous supplie affectueusement de me permettre de partir ; alors, avec votre consentement, je me sentirais libre de partir. » « Lancelot, beau et cher ami, je suis tout à fait d’accord », dit la jeune fille ; « Je désire votre honneur et votre bien-être par-dessus tout, partout. » Puis elle lui donna un cheval merveilleux qu’elle possédait, le meilleur cheval jamais vu, et il monta dessus sans même dire « avec votre permission » : il monta sans y penser. Ensuite, ils se recommandèrent l’un à l’autre à Dieu, qui ne ment jamais, avec de bonnes intentions.
(V. 6729-7004.) Lancelot était si heureux d’être en route que, même si je devais jurer, je ne pourrais pas décrire la joie qu’il ressentait d’avoir échappé
(V. 6657-6728.) Voici Lancelot maintenant libéré, mais si faible qu’il chancelait à cause de sa faiblesse et de son infirmité. Doucement, sans le blesser, elle le place devant elle sur son mulet, puis elles partent rapidement. Mais la jeune fille évite délibérément les chemins fréquentés, afin qu’on ne les voie pas, et emprunte un sentier secret ; car si elle avait voyagé ouvertement, sans doute quelqu’un les aurait reconnus et leur aurait fait du mal, et elle ne voulait pas que cela arrive. Ainsi, elle évita les endroits dangereux et arriva dans une demeure où elle séjourne souvent en raison de sa beauté et de son charme. Toute la propriété et ses habitants lui appartenaient, et l’endroit était bien meublé, sûr et privé. C’est là que parvint Lancelot. Dès son arrivée, après avoir ôté ses vêtements, la jeune fille le déposa doucement sur un lit élevé et magnifique, puis le lava et le frotta avec tant de soin que je ne pourrais décrire même la moitié des précautions qu’elle prit. Elle le traita avec autant de douceur comme s’il avait été son père. Son traitement fit de lui un homme nouveau, car elle le ranima par ses soins. Maintenant, il n’était pas moins beau qu’un ange et plus agile et plus vif que tout ce que l’on a jamais vu. Lorsqu’il se leva, il n’était plus maigre et hagard, mais fort et beau. La jeune fille chercha pour lui la plus belle robe qu’elle pût trouver, avec laquelle elle le vêtit lorsqu’il se leva. Et il fut heureux de la mettre, plus vite qu’un oiseau en vol. Il embrassa et serra dans ses bras la servante, puis lui dit gracieusement : « Ma chère, je n’ai que Dieu et vous à remercier d’avoir été restauré à la santé. Puisque je dois ma liberté à vous, vous pouvez prendre et commander à volonté mon cœur et mon corps, mes services et ma fortune. Je vous appartiens en retour de ce que vous avez fait pour moi ; mais cela fait longtemps que je suis à la cour de mon seigneur Arthur, qui m’a témoigné une grande honneur ; et il y a beaucoup à faire pour moi là-bas. Maintenant, ma douce et tendre amie, je vous supplie affectueusement de me permettre de partir ; alors, avec votre consentement, je me sentirais libre de partir. » « Lancelot, beau et cher ami, je suis tout à fait d’accord », dit la jeune fille ; « Je désire votre honneur et votre bien-être par-dessus tout, partout. » Puis elle lui donna un cheval merveilleux qu’elle possédait, le meilleur cheval jamais vu, et il monta dessus sans même dire « avec votre permission » : il monta sans y penser. Ensuite, ils se recommandèrent l’un à l’autre à Dieu, qui ne ment jamais, avec de bonnes intentions.
(V. 6729-7004.) Lancelot était si heureux d’être en route que, même si je devais jurer, je ne pourrais pas décrire la joie qu’il ressentait d’avoir échappé
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de son piège. Mais il se répétait sans cesse que malheur au traître, au scélérat qu’il avait maintenant trompé et ridiculisé : « Car malgré lui, je me suis échappé. » Puis il jure par le cœur et le corps de Celui qui a créé le monde que, pour toutes les richesses et trésors allant de Babylone à Gand, il ne laisserait pas Meleagant s’échapper s’il parvenait un jour à le maîtriser : car il lui devait trop de dommages et de honte ! Mais les événements vont bientôt se dérouler de telle manière que cela deviendra possible ; car ce même Meleagant, que lui menace et presse avec force, était déjà venu à la cour ce jour-là sans avoir été convoqué par personne ; et la première chose qu’il fit fut de chercher jusqu’à ce qu’il trouve mon seigneur Gawain. Alors le traître avéré demande à ce dernier des nouvelles de Lancelot, s’il a été vu ou trouvé, comme s’il ignorait lui-même la vérité. En réalité, il ne connaissait pas la vérité, bien qu’il crût la connaître suffisamment bien. Et Gawain lui dit, comme c’était vrai, qu’on ne l’avait pas vu et qu’il n’était pas venu. « Eh bien, puisque je ne le trouve pas, dit Meleagant, venez tenir la promesse que vous m’avez faite : je n’attendrai plus longtemps. » Alors Gawain répond : « Je tiendrai bientôt ma parole envers vous, si Dieu, en qui j’ai confiance, le veut. J’espère pouvoir acquitter ma dette envers vous. Mais si l’on doit jouer aux dés pour décider, et que je tire un chiffre plus élevé que vous, que Dieu et la sainte foi m’aident : je ne reculerai pas, mais je continuerai jusqu’à avoir empoché tous les enjeux. » 428 Sans tarder, Gawain ordonne qu’on pose un tapis devant lui. Lorsque les écuyers entendirent cet ordre, il n’y eut ni sanglots ni tentative de fuite ; ils exécutèrent ses ordres sans se plaindre ni protester. Ils apportèrent le tapis et le déployèrent à l’endroit indiqué ; alors celui qui l’avait fait apporter s’assit dessus et donna l’ordre aux jeunes hommes qui se tenaient devant lui, sans armes, de l’équiper. Il y en avait deux, ses cousins ou neveux, je ne sais pas lequel, mais ils étaient compétents et savaient ce qu’ils faisaient. Ils l’équipèrent avec tant d’habileté et de précision que personne au monde n’aurait pu trouver la moindre faille dans leur travail. Lorsqu’ils eurent fini de l’équiper, l’un d’eux alla chercher un cheval espagnol capable de traverser champs, forêts, collines et vallées plus rapidement que le bon Bucephalus. 429 Sur un tel cheval, comme vous l’avez entendu, Gawain prit place — le chevalier admiré et le plus accompli sur qui on faisait toujours le signe de la Croix. Il était sur le point de saisir son bouclier lorsqu’il vit Lancelot descendre de cheval devant lui, qu’il ne s’attendait pas à voir. Il le regarda avec étonnement, car il était arrivé si inopinément ; et, si je ne me trompe, il fut aussi surpris que s’il était tombé du ciel.
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Cependant, aucune affaire personnelle ne peut le retenir, car dès qu’il voit Lancelot, il descend de cheval, lui tend les bras, l’embrasse, le salue et le baise. Il est maintenant heureux et serein, ayant retrouvé son compagnon. Maintenant, je vais vous dire la vérité, et vous ne devez pas penser que je mens : Gawain ne souhaiterait pas être choisi roi s’il n’avait pas Lancelot à ses côtés. Le roi et tous les autres apprennent alors que, malgré tout, Lancelot, que ils espéraient depuis si longtemps, est revenu sain et sauf. Ils se réjouissent donc tous, et la cour, qui le cherchait depuis si longtemps, se rassemble pour l’honorer. Leur bonheur chasse la tristesse qui les habitait auparavant. La douleur s’enfuit et est remplacée par une joie naissante. Et la reine, alors ? Ne participe-t-elle pas à cette liesse générale ? Oui, assurément, elle en premier lieu. Comment cela ? Par Dieu, où pourrait-elle donc se cacher ? Elle n’a jamais été aussi heureuse de toute sa vie que pour son retour. N’est-elle même pas allée vers lui ? Certainement ; elle est si proche de lui que son corps suivait presque son cœur. Où est donc son cœur ? Il embrassait et accueillait Lancelot. Et pourquoi le corps se cachait-il ? Pourquoi sa joie n’est-elle pas complète ? Est-elle mêlée à de la colère ou de la haine ? Non, certainement pas du tout ; mais il se peut que le roi ou certains des autres présents, qui observent ce qui se passe, aient interprété toute la situation différemment si, tandis que tous regardaient, elle avait suivi les impulsions de son cœur. Si le bon sens n’avait pas chassé cet élan fou et ce désir imprudent, son cœur aurait été révélé et sa folie aurait été totale. C’est pourquoi la raison retient son cœur tendre et ses intentions imprudentes, rendant les choses plus raisonnables, en différant l’accueil jusqu’à ce qu’ils trouvent un endroit approprié et plus privé où ils se sentiraient mieux que ici et maintenant. Le roi honora grandement Lancelot et, après l’avoir accueilli, lui dit ainsi : « Je n’ai pas entendu depuis longtemps de nouvelles d’un homme aussi bienvenues que celles concernant vous ; pourtant, je suis très curieux de savoir dans quelle région et en quel pays vous avez séjourné si longtemps. J’ai fait rechercher vous partout, durant tout l’hiver et tout l’été, mais personne n’a pu trouver la moindre trace de vous. » « En vérité, beau sire », répond Lancelot, « je peux vous informer en quelques mots de ce qui m’est arrivé. Le misérable traître Meleagant m’a gardé prisonnier depuis l’heure de la libération des prisonniers dans son pays, et m’a condamné à une vie honteuse dans une tour près de la mer. C’est là qu’il m’a enfermé, et c’est là que j’aurais encore à subir ma vie pénible, si ce n’était pour une amie à moi, une jeune fille pour qui j’ai un jour accompli… »
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un petit service. En retour du petit service que je lui ai rendu, elle m’a récompensé généreusement : elle m’a accordé une grande honneur et une grande bénédiction. Mais je souhaite récompenser sans délai celui pour qui je n’éprouve aucun amour, celui qui a cherché et imaginé pour moi cette honte et cet outrage. Il n’a pas besoin d’attendre, car la somme est déjà prête, principal et intérêts ; mais que Dieu l’empêche de trouver là matière à se réjouir ! Alors Gauvain dit à Lancelot : « Ami, ce ne sera qu’un petit service pour moi, qui te suis redevable, de faire ce paiement à ta place. De plus, je suis tout prêt et monté, comme tu le vois. Beau et doux ami, ne me refuse pas la faveur que je désire et que je te demande. » Mais Lancelot répond qu’il préférerait se faire arracher l’œil, ou même les deux, plutôt que d’être persuadé de le faire : il jure que cela ne se produira jamais. Il doit la dette et il la paiera lui-même, car c’est de sa propre main qu’il l’a promise. Gauvain voit bien que rien de ce qu’il peut dire n’est utile, alors il détache et enlève son haubert de son dos, et se désarme complètement. Lancelot s’arme aussitôt sans tarder, car il est impatient de régler et de s’acquitter de sa dette. Meleagant, stupéfait au-delà de toute mesure par ce qu’il voit, a atteint la fin de ses bonheurs et est sur le point de recevoir ce qui lui est dû. Il est presque hors de lui et est sur le point de s’évanouir. « J’ai vraiment été fou », dit-il, « de ne pas aller, avant de venir ici, voir si je tenais encore prisonnier dans ma tour celui qui m’a joué ce tour. Mais, Dieu, pourquoi serais-je allé ? Quelle raison avais-je de penser qu’il pourrait s’échapper ? Le mur n’est-il pas assez solide, et la tour suffisamment forte et haute ? Il n’y avait ni trou ni fissure à travers laquelle il aurait pu passer, à moins d’être aidé de l’extérieur. Je suis sûr que son refuge a été découvert. Si le mur était usé et tombé en ruine, n’aurait-il pas été capturé, blessé ou tué en même temps ? Oui, que Dieu m’aide, s’il était tombé, il aurait certainement été tué. Mais je suppose que, avant que ce mur ne cède sans être abattu, toute l’eau de la mer sèchera sans laisser une goutte et le monde prendra fin. Non, ce n’est pas ça : c’est arrivé autrement : on l’a aidé à s’échapper, et il n’aurait pas pu sortir autrement : j’ai été trompé par quelque ruse. En tout cas, il s’est échappé ; mais si j’avais été sur mes gardes, tout cela ne serait jamais arrivé, et il n’aurait jamais pu venir à la cour. Mais il est trop tard maintenant pour regretter. Le paysan, qui se trompe rarement, remarque justement qu’il est trop tard pour fermer l’écurie quand le cheval est sorti. Je sais que je vais maintenant être exposé à une grande honte et humiliation, si je ne souffre et ne supporte pas quelque chose de pire. Que vais-je souffrir et supporter ? Plutôt, tant que je vivrai, je
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Il lui donnera toute sa mesure, si Dieu le veut, en qui j’ai confiance. Ainsi se console-t-il, et il n’a d’autre désir que de rencontrer son adversaire sur le champ de bataille. Il n’aura pas à attendre longtemps, je pense, car Lancelot part à sa recherche, espérant le vaincre bientôt. Mais avant que l’attaque ne commence, le Roi leur ordonne de descendre dans la plaine où se trouve la tour, le plus beau lieu de ce côté de l’Irlande pour un combat. Ils obéissent et se retrouvent bientôt dans la plaine en contrebas. Le Roi descend également, ainsi que tous les autres, hommes et femmes en grand nombre. Personne ne reste en arrière ; mais beaucoup se rendent aux fenêtres de la tour, parmi eux la Reine, ses dames et demoiselles, dont elle avait avec elle beaucoup de belles femmes.
Sur le champ se trouvait un sycomore aussi beau que n’importe quel autre arbre ; il était très étendu et couvrait une grande superficie, et autour de lui poussait un beau bord de herbe épaisse et fraîche qui restait verte en toutes saisons de l’année. Sous ce sycomore magnifique et imposant, planté depuis l’époque d’Abel, jaillissait une source d’eau claire qui s’écoulait rapidement. Le lit de la source était beau et brillant comme de l’argent, et le canal par lequel l’eau coulait était, je pense, fait d’or raffiné et purifié, et s’étendait à travers la plaine jusqu’à une vallée entre les bois. C’est là que le Roi aimait s’asseoir, où rien de désagréable n’était visible. Après que la foule se soit retirée sur l’ordre du Roi, Lancelot se précipite furieusement sur Meleagant, comme s’il s’agissait de quelqu’un qu’il haïssait profondément, mais avant de l’attaquer, il cria d’une voix forte et autoritaire : « Prends ta position, je te le défie ! Et crois-moi, cette fois tu ne seras pas épargné. » Puis il pousse son cheval et recule d’une distance équivalente à un tir d’arc. Ensuite, ils lancent leurs chevaux l’un vers l’autre à toute vitesse, et s’entrechoquent si violemment sur leurs boucliers résistants que ceux-ci sont percés. Mais aucun des deux n’est blessé, ni leur chair n’est touchée lors de cette première attaque. Ils se dépassent sans tarder et reviennent au galop pour reprendre leurs coups sur les boucliers solides. Les deux chevaliers sont forts et courageux, et leurs chevaux sont robustes et rapides. Les coups qu’ils assènent sur les boucliers autour de leur cou sont si puissants que les lances les transpercent entièrement, sans se briser ou se fendre, jusqu’à ce que l’acier froid atteigne leur chair. Chacun frappe l’autre avec une telle force que tous deux sont projetés au sol, et aucune sangle, ceinture ou étrier ne peut les empêcher de tomber en arrière par-dessus le pommeau de selle, laissant la selle sans occupant. Les chevaux courent sans cavaliers à travers collines et vallées, mais ils se piétinent et se mordent, montrant ainsi leur haine mortelle. Quant aux chevaliers qui sont tombés…
Sur le champ se trouvait un sycomore aussi beau que n’importe quel autre arbre ; il était très étendu et couvrait une grande superficie, et autour de lui poussait un beau bord de herbe épaisse et fraîche qui restait verte en toutes saisons de l’année. Sous ce sycomore magnifique et imposant, planté depuis l’époque d’Abel, jaillissait une source d’eau claire qui s’écoulait rapidement. Le lit de la source était beau et brillant comme de l’argent, et le canal par lequel l’eau coulait était, je pense, fait d’or raffiné et purifié, et s’étendait à travers la plaine jusqu’à une vallée entre les bois. C’est là que le Roi aimait s’asseoir, où rien de désagréable n’était visible. Après que la foule se soit retirée sur l’ordre du Roi, Lancelot se précipite furieusement sur Meleagant, comme s’il s’agissait de quelqu’un qu’il haïssait profondément, mais avant de l’attaquer, il cria d’une voix forte et autoritaire : « Prends ta position, je te le défie ! Et crois-moi, cette fois tu ne seras pas épargné. » Puis il pousse son cheval et recule d’une distance équivalente à un tir d’arc. Ensuite, ils lancent leurs chevaux l’un vers l’autre à toute vitesse, et s’entrechoquent si violemment sur leurs boucliers résistants que ceux-ci sont percés. Mais aucun des deux n’est blessé, ni leur chair n’est touchée lors de cette première attaque. Ils se dépassent sans tarder et reviennent au galop pour reprendre leurs coups sur les boucliers solides. Les deux chevaliers sont forts et courageux, et leurs chevaux sont robustes et rapides. Les coups qu’ils assènent sur les boucliers autour de leur cou sont si puissants que les lances les transpercent entièrement, sans se briser ou se fendre, jusqu’à ce que l’acier froid atteigne leur chair. Chacun frappe l’autre avec une telle force que tous deux sont projetés au sol, et aucune sangle, ceinture ou étrier ne peut les empêcher de tomber en arrière par-dessus le pommeau de selle, laissant la selle sans occupant. Les chevaux courent sans cavaliers à travers collines et vallées, mais ils se piétinent et se mordent, montrant ainsi leur haine mortelle. Quant aux chevaliers qui sont tombés…
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Sur la terre, ils se levèrent aussi vite que possible et tirèrent leurs épées, gravées de lettres sculptées. Tenant leurs boucliers devant leur visage, ils s’efforçaient de se blesser mutuellement avec leurs épées d’acier. Lancelot ne craignait pas du tout son adversaire, car il connaissait deux fois plus bien l’art du combat que lui, ayant appris cet art dans sa jeunesse. Tous deux assenaient de tels coups sur les boucliers suspendus à leur cou, ainsi que sur leurs casques ornés d’or, qu’ils les brisaient et les endommageaient. Mais Lancelot le pressait de toutes ses forces et lui porta un coup puissant au bras droit, qui, bien que protégé par des armures, n’était pas couvert par le bouclier ; il le trancha d’un seul geste net. Lorsqu’il sentit la perte de son bras droit, il dit qu’il fallait le vendre cher. S’il était possible, il ne manquerait pas d’obtenir ce prix ; il était tellement souffrant, en colère et furieux qu’il était presque hors de lui, et il avait une piètre opinion de lui-même s’il ne pouvait pas triompher de son rival maintenant. Il se jeta sur lui dans l’intention de le saisir, mais Lancelot devança son plan, car, avec son épée tranchante, il lui infligea une blessure si grave qu’il ne s’en remettrait pas avant que avril et mai ne soient passés. Il lui brisa son protège-nez contre les dents, en cassant trois d’entre elles dans sa bouche. La colère de Meleagant était telle qu’il ne pouvait ni parler ni dire un mot ; il ne daignait même pas demander pitié, car son cœur stupide restait prisonnier d’une telle contrainte qu’il le trompait encore même à présent. Lancelot s’approcha, défit son casque et lui coupa la tête. Cet homme ne le troublerait plus jamais ; tout était fini pour lui, car il tomba mort. Aucune des personnes présentes ne ressentit la moindre pitié en voyant cela. Le roi et tous les autres étaient ravis et exprimaient leur joie. Plus heureux que jamais, ils débarrassèrent Lancelot de ses armes et l’emmenèrent loin d’eux, dans la liesse. (Vv. 7120-7134.) Messieurs, si je prolongeais mon récit, cela irait à l’encontre de notre objectif, c’est pourquoi je vais en terminer. Godefroi de Leigni, le scribe, a écrit la conclusion de « Le Chariot » ; mais que personne ne lui reproche d’avoir enrichi le thème de Chrétien, car cela a été fait avec l’accord de Chrétien lui-même, qui en avait donné l’idée. Godefroi a terminé l’histoire à partir du moment où Lancelot fut emprisonné dans la tour. C’est tout ce qu’il a écrit ; mais il préférerait ne rien ajouter de plus, de peur de déformer le récit.
——Notes de bas de page : Lancelot
Les notes de bas de page fournies par le professeur Foerster sont indiquées par « (F.) » ; toutes les autres notes de bas de page sont fournies par W.W. Comfort.
41 (retour)
[Marie, fille de Louis VII de France et d’Éléonore d’Aquitaine, mariée en 1164 à Henri Ier, comte de Champagne.]
——Notes de bas de page : Lancelot
Les notes de bas de page fournies par le professeur Foerster sont indiquées par « (F.) » ; toutes les autres notes de bas de page sont fournies par W.W. Comfort.
41 (retour)
[Marie, fille de Louis VII de France et d’Éléonore d’Aquitaine, mariée en 1164 à Henri Ier, comte de Champagne.]
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D’après les propres dires du poète ci-dessous, elle lui a fourni le sujet (« maitere ») ainsi que la manière de traiter ce roman. (F.)
42 (retour)
[La localisation de Camelot n’a pas été déterminée avec certitude. Foerster la situe dans le Somersetshire, tandis que F. Paris l’identifie à Colchester, dans l’Essex. (F.)]
43 (retour)
[La haute estime que le roi Arthur porte ici sur Kay mérite d’être notée, étant donné la lumière défavorable sous laquelle Chrétien le représente généralement.]
44 (retour)
[Cette exclamation énigmatique s’adresse au absent Lancelot, qui est l’amant secret de Guenièvre et qui, bien qu’il reste longtemps anonyme en tant que « le Chevalier du Char », est en réalité le héros du poème.]
45 (retour)
[Il n’était pas rare dans les romans et poèmes épiques anciens français que des chevaliers soient soumis aux moqueries et aux sarcasmes des bourgeois vulgaires (cf. « Aiol », 911-923 ; id. 2579-2733 ; et même Molière dans « Monsieur de Pourceaugnac », f. 3).]
46 (retour)
[Pour des lits magiques avec des épées descendantes, voir A. Hertel, « Versauberte Oertlichkeiten », etc., p. 69 sq. (Hanovre, 1908).]
47 (retour)
[Le chevalier blessé est le sénéchal vaincu.]
48 (retour)
[Les chevaliers médiévaux se levaient si tôt qu’ils nous étonnent encore aujourd’hui !]
49 (retour)
[Lancelot a constamment la Reine en tête, pour qui il endure toute cette douleur et cette honte.]
410 (retour)
[C’est-à-dire la Reine.]
411 (retour)
[Rien ne peut être ajouté ici aux conjectures provisoires de Foerster concernant la nature de ces remèdes inconnus.]
412 (retour)
[Une grande foire annuelle avait lieu à Paris le 11 juin, jour de la fête de Saint-Denis, saint patron de la ville. (F.)]
413 (retour)
[« Donbes » (=Dombes) est la lecture choisie par Foerster parmi plusieurs variantes. Aucune de ces variantes n’a de signification particulière, mais un toponyme rimant avec « tonbes » dans le vers précédent est requis. La Dombes moderne est le nom d’un ancien principat en Bourgogne, entre le Rhône et…]
42 (retour)
[La localisation de Camelot n’a pas été déterminée avec certitude. Foerster la situe dans le Somersetshire, tandis que F. Paris l’identifie à Colchester, dans l’Essex. (F.)]
43 (retour)
[La haute estime que le roi Arthur porte ici sur Kay mérite d’être notée, étant donné la lumière défavorable sous laquelle Chrétien le représente généralement.]
44 (retour)
[Cette exclamation énigmatique s’adresse au absent Lancelot, qui est l’amant secret de Guenièvre et qui, bien qu’il reste longtemps anonyme en tant que « le Chevalier du Char », est en réalité le héros du poème.]
45 (retour)
[Il n’était pas rare dans les romans et poèmes épiques anciens français que des chevaliers soient soumis aux moqueries et aux sarcasmes des bourgeois vulgaires (cf. « Aiol », 911-923 ; id. 2579-2733 ; et même Molière dans « Monsieur de Pourceaugnac », f. 3).]
46 (retour)
[Pour des lits magiques avec des épées descendantes, voir A. Hertel, « Versauberte Oertlichkeiten », etc., p. 69 sq. (Hanovre, 1908).]
47 (retour)
[Le chevalier blessé est le sénéchal vaincu.]
48 (retour)
[Les chevaliers médiévaux se levaient si tôt qu’ils nous étonnent encore aujourd’hui !]
49 (retour)
[Lancelot a constamment la Reine en tête, pour qui il endure toute cette douleur et cette honte.]
410 (retour)
[C’est-à-dire la Reine.]
411 (retour)
[Rien ne peut être ajouté ici aux conjectures provisoires de Foerster concernant la nature de ces remèdes inconnus.]
412 (retour)
[Une grande foire annuelle avait lieu à Paris le 11 juin, jour de la fête de Saint-Denis, saint patron de la ville. (F.)]
413 (retour)
[« Donbes » (=Dombes) est la lecture choisie par Foerster parmi plusieurs variantes. Aucune de ces variantes n’a de signification particulière, mais un toponyme rimant avec « tonbes » dans le vers précédent est requis. La Dombes moderne est le nom d’un ancien principat en Bourgogne, entre le Rhône et…]
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la Saône, tandis que Pampelune est, bien sûr, une ville espagnole près de la frontière française. (F.)]
414 (retour)
[La topographie du royaume de Gorre, le pays où vivent les captifs détenus par le roi Bademagu, est très confuse. On pourrait d’abord supposer que le cours d’eau traversé par les deux ponts périlleux formait la frontière du royaume. Mais ici (v. 2102), avant d’atteindre une telle frontière, les captifs sont déjà rencontrés. Foerster suggère que nous sommes ici dans une sorte de zone frontalière ou de territoire périphérique défendu par le chevalier au gué (v. 735 sq.), et qui, bien qu’extérieur aux limites du royaume, reste néanmoins sous l’autorité de Bademagu. Par la suite, le cours d’eau avec ses ponts périlleux est placé juste devant le palais du roi (cf. la note de Foerster et G. Paris dans « Romania », xxi. 471, note).]
415 (retour)
[Pour des anneaux magiques, voir A. Hertel, op. cit., p. 62 sq.]
416 (retour)
[Cette « dame » était la fée Viviane, « la dame du lac ». (F.)]
417 (retour)
[Un bon exemple des dilemmes moraux que Chrétien aime placer dans ses personnages. Sous l’enveloppe peu agréable de l’allégorie et de la casuistique médiévale se trouve ici le germe de l’analyse psychologique des motivations.]
418 (retour)
[L’origine légendaire de cette onction, nommée d’après Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Marie-Salomé, est mentionnée dans le poème épique « Mort Aimeri de Narbonne » (éd. « Anciens Textes », p. 86). (F.)]
419 (retour)
[Les universités de Montpellier et de Salerne étaient les principaux centres d’études médicales au Moyen Âge. Salerne est mentionnée dans « Cligés », v. 5818.]
420 (retour)
[Le héros du poème est ici mentionné pour la première fois par son nom.]
421 (retour)
[L’histoire d’amour classique de Pyrame et Thisbé, racontée par Ovide et d’autres, était très populaire au Moyen Âge.]
422 (retour)
[Ici se trouve l’explication de la réception froide de Guenièvre envers Lancelot ; il avait été infidèle au strict code de courtoisie en hésitant ne fût-ce qu’un instant à se couvrir de honte pour elle.]
423 (retour)
[L’expression « or est venuz qui aunera », moins littéralement
414 (retour)
[La topographie du royaume de Gorre, le pays où vivent les captifs détenus par le roi Bademagu, est très confuse. On pourrait d’abord supposer que le cours d’eau traversé par les deux ponts périlleux formait la frontière du royaume. Mais ici (v. 2102), avant d’atteindre une telle frontière, les captifs sont déjà rencontrés. Foerster suggère que nous sommes ici dans une sorte de zone frontalière ou de territoire périphérique défendu par le chevalier au gué (v. 735 sq.), et qui, bien qu’extérieur aux limites du royaume, reste néanmoins sous l’autorité de Bademagu. Par la suite, le cours d’eau avec ses ponts périlleux est placé juste devant le palais du roi (cf. la note de Foerster et G. Paris dans « Romania », xxi. 471, note).]
415 (retour)
[Pour des anneaux magiques, voir A. Hertel, op. cit., p. 62 sq.]
416 (retour)
[Cette « dame » était la fée Viviane, « la dame du lac ». (F.)]
417 (retour)
[Un bon exemple des dilemmes moraux que Chrétien aime placer dans ses personnages. Sous l’enveloppe peu agréable de l’allégorie et de la casuistique médiévale se trouve ici le germe de l’analyse psychologique des motivations.]
418 (retour)
[L’origine légendaire de cette onction, nommée d’après Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques, et Marie-Salomé, est mentionnée dans le poème épique « Mort Aimeri de Narbonne » (éd. « Anciens Textes », p. 86). (F.)]
419 (retour)
[Les universités de Montpellier et de Salerne étaient les principaux centres d’études médicales au Moyen Âge. Salerne est mentionnée dans « Cligés », v. 5818.]
420 (retour)
[Le héros du poème est ici mentionné pour la première fois par son nom.]
421 (retour)
[L’histoire d’amour classique de Pyrame et Thisbé, racontée par Ovide et d’autres, était très populaire au Moyen Âge.]
422 (retour)
[Ici se trouve l’explication de la réception froide de Guenièvre envers Lancelot ; il avait été infidèle au strict code de courtoisie en hésitant ne fût-ce qu’un instant à se couvrir de honte pour elle.]
423 (retour)
[L’expression « or est venuz qui aunera », moins littéralement
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signifie « celui qui vaincra tous les autres ». Bien que Chrétien qualifie cette expression de proverbe courant, seuls deux autres exemples de son utilisation ont été trouvés. (Cf. « Romania », xvi, 101, et « Ztsch. fur romanische Philologie », xi, 430.) À partir de ce passage, G. Paris a supposé que Chrétien lui-même était un héraut d’armes (« Journal des Savants », 1902, p. 296), mais comme le dit Foerster, le texte ne justifie guère cette hypothèse.]
424 (retour)
[La satisfaction évidente avec laquelle Chrétien décrit en détail l’apparence des chevaliers dans le passage suivant confirme la conjecture de Gaston Paris selon laquelle il était à la fois poète et héraut.]
425 (retour)
[Selon l’indication donnée à la fin du poème par le continuateur de Chrétien, Godefroi de Leigni, c’est probablement à ce moment-là que le continuateur a repris le fil de l’histoire. On ignore pourquoi Chrétien a interrompu le poème à cet endroit.]
426 (retour)
[Bade = Bath. (F.)]
427 (retour)
[La situation rappelle celle de « Aucassin et Nicolette », où Aucassin, enfermé dans une tour, entend sa bien-aimée l’appeler de l’extérieur.]
428 (retour)
[Ce personnage est bien sûr inspiré du jeu de lancer des dés pour obtenir le plus haut score. Pour une description exhaustive des jeux de dés tirés de textes anciens en français, cf. Franz Semrau, « Wurfel und Wurfelspiel in alten Frankreich », « Beiheft » 23 de « Ztsch. fur romanische Philologie (Halle) », 1910.]
429 (retour)
[Le cheval d’Alexandre.]
424 (retour)
[La satisfaction évidente avec laquelle Chrétien décrit en détail l’apparence des chevaliers dans le passage suivant confirme la conjecture de Gaston Paris selon laquelle il était à la fois poète et héraut.]
425 (retour)
[Selon l’indication donnée à la fin du poème par le continuateur de Chrétien, Godefroi de Leigni, c’est probablement à ce moment-là que le continuateur a repris le fil de l’histoire. On ignore pourquoi Chrétien a interrompu le poème à cet endroit.]
426 (retour)
[Bade = Bath. (F.)]
427 (retour)
[La situation rappelle celle de « Aucassin et Nicolette », où Aucassin, enfermé dans une tour, entend sa bien-aimée l’appeler de l’extérieur.]
428 (retour)
[Ce personnage est bien sûr inspiré du jeu de lancer des dés pour obtenir le plus haut score. Pour une description exhaustive des jeux de dés tirés de textes anciens en français, cf. Franz Semrau, « Wurfel und Wurfelspiel in alten Frankreich », « Beiheft » 23 de « Ztsch. fur romanische Philologie (Halle) », 1910.]
429 (retour)
[Le cheval d’Alexandre.]
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Notes du transcriveur
La nouvelle illustration de couverture originale incluse dans ce livre électronique est placée dans le domaine public.
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*** FIN DU LIVRE ÉLECTRONIQUE PROJECT GUTENBERG QUATRE
ROMANS ARTURIENS ***
Des éditions mises à jour remplaceront les précédentes — les anciennes éditions seront renommées.
La création de ces œuvres à partir d’éditions imprimées non protégées par la loi américaine sur le droit d’auteur signifie que personne ne possède de droit d’auteur aux États-Unis sur ces œuvres ; par conséquent, la Fondation (et vous !) peut les copier et les distribuer aux États-Unis sans autorisation et sans payer de redevances de droits d’auteur. Des règles spéciales, énoncées dans les Conditions générales d’utilisation figurant dans cette licence, s’appliquent à la copie et à la distribution des œuvres électroniques Project Gutenberg™ afin de protéger le concept et la marque commerciale PROJECT GUTENBERG™. Project Gutenberg est une marque commerciale enregistrée et ne peut être utilisée si vous facturez pour un livre électronique, sauf en suivant les termes de la licence de la marque, y compris le paiement de redevances pour l’utilisation de la marque Project Gutenberg. Si vous ne facturez rien pour les copies de ce livre électronique, se conformer à la licence de la marque est très simple. Vous pouvez utiliser ce livre électronique à presque n’importe quel usage, comme pour créer des œuvres dérivées, des rapports, des représentations ou des recherches. Les livres électroniques Project Gutenberg peuvent être modifiés, imprimés et distribués gratuitement — vous pouvez pratiquement FAIRE N’IMPORTE QUOI aux États-Unis avec des livres électroniques non protégés par la loi américaine sur le droit d’auteur. La redistribution est soumise à la licence de la marque, en particulier la redistribution commerciale.
DÉBUT : LICENCE COMPLÈTE
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1.E.2. Si une œuvre électronique individuelle de Project Gutenberg est dérivée de textes non protégés par la loi américaine sur le droit d’auteur (ne contient pas d’indication indiquant qu’elle a été publiée avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur), l’œuvre peut être copiée et distribuée à qui que ce soit aux États-Unis sans avoir à payer de frais ou de redevances. Si vous redistribuez ou fournissez un accès à une œuvre avec l’expression « Project Gutenberg » associée à celle-ci ou apparaissant sur elle, vous devez respecter soit les exigences des paragraphes 1.E.1 à 1.E.7, soit obtenir l’autorisation d’utiliser l’œuvre ainsi que la marque commerciale Project Gutenberg, comme indiqué dans les paragraphes 1.E.8 ou 1.E.9.
1.E.3. Si une œuvre électronique individuelle de Project Gutenberg est publiée avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur, votre utilisation et votre distribution doivent respecter à la fois les paragraphes 1.E.1 à 1.E.7 et tous termes supplémentaires imposés par le détenteur des droits d’auteur. Ces termes supplémentaires seront liés à la Licence Project Gutenberg pour toutes les œuvres publiées avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur et se trouveront au début de cette œuvre.
1.E.4. Ne supprimez pas, ne séparez pas ni ne retirez les conditions complètes de la Licence Project Gutenberg de cette œuvre, ni de tout fichier contenant une partie de cette œuvre ou toute autre œuvre associée à Project Gutenberg.
1.E.5. Ne copiez, n’affichez, n’exécutez, ne distribuez ni ne redistribuez cette œuvre électronique, ni aucune partie de celle-ci, sans afficher de manière visible la phrase indiquée au paragraphe 1.E.1, accompagnée de liens actifs ou d’un accès immédiat aux conditions complètes de la Licence Project Gutenberg.
1.E.6. Vous pouvez convertir cette œuvre en n’importe quelle forme binaire, compressée, marquée, non propriétaire ou propriétaire, y compris toute forme de traitement de texte ou d’hypertexte. Cependant, si vous fournissez un accès à des copies d’une œuvre de Project Gutenberg ou les distribuez sous un format autre que « Plain Vanilla ASCII » ou un autre format utilisé dans la version officielle publiée sur le site officiel de Project Gutenberg (www.gutenberg.org), vous devez, sans aucun coût, frais ou dépense supplémentaire pour l’utilisateur, fournir une copie, un moyen d’exporter une copie ou un moyen d’obtenir une copie sur demande, de l’œuvre dans son format original « Plain Vanilla ASCII » ou dans un autre format. Tout format alternatif doit inclure la Licence Project Gutenberg complète, telle que spécifiée au paragraphe 1.E.1.
1.E.3. Si une œuvre électronique individuelle de Project Gutenberg est publiée avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur, votre utilisation et votre distribution doivent respecter à la fois les paragraphes 1.E.1 à 1.E.7 et tous termes supplémentaires imposés par le détenteur des droits d’auteur. Ces termes supplémentaires seront liés à la Licence Project Gutenberg pour toutes les œuvres publiées avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur et se trouveront au début de cette œuvre.
1.E.4. Ne supprimez pas, ne séparez pas ni ne retirez les conditions complètes de la Licence Project Gutenberg de cette œuvre, ni de tout fichier contenant une partie de cette œuvre ou toute autre œuvre associée à Project Gutenberg.
1.E.5. Ne copiez, n’affichez, n’exécutez, ne distribuez ni ne redistribuez cette œuvre électronique, ni aucune partie de celle-ci, sans afficher de manière visible la phrase indiquée au paragraphe 1.E.1, accompagnée de liens actifs ou d’un accès immédiat aux conditions complètes de la Licence Project Gutenberg.
1.E.6. Vous pouvez convertir cette œuvre en n’importe quelle forme binaire, compressée, marquée, non propriétaire ou propriétaire, y compris toute forme de traitement de texte ou d’hypertexte. Cependant, si vous fournissez un accès à des copies d’une œuvre de Project Gutenberg ou les distribuez sous un format autre que « Plain Vanilla ASCII » ou un autre format utilisé dans la version officielle publiée sur le site officiel de Project Gutenberg (www.gutenberg.org), vous devez, sans aucun coût, frais ou dépense supplémentaire pour l’utilisateur, fournir une copie, un moyen d’exporter une copie ou un moyen d’obtenir une copie sur demande, de l’œuvre dans son format original « Plain Vanilla ASCII » ou dans un autre format. Tout format alternatif doit inclure la Licence Project Gutenberg complète, telle que spécifiée au paragraphe 1.E.1.
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1.E.7. Ne percevez aucune redevance pour l’accès, la consultation, l’affichage, l’exécution, la copie ou la distribution de quelque œuvre de Project Gutenberg que ce soit, sauf si vous respectez les paragraphes 1.E.8 ou 1.E.9.
1.E.8. Vous pouvez percevoir une redevance raisonnable pour des copies ou pour fournir un accès ou distribuer des œuvres électroniques de Project Gutenberg, à condition que :
• Vous versiez une redevance de 20 % des bénéfices bruts que vous tirez de l’utilisation des œuvres de Project Gutenberg, calculée selon la méthode que vous utilisez déjà pour calculer vos impôts. Cette redevance est due au propriétaire de la marque Project Gutenberg, mais celui-ci a accepté de donner ces redevances, au titre de ce paragraphe, à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Les paiements de redevance doivent être effectués dans un délai de 60 jours suivant chaque date à laquelle vous préparez (ou êtes légalement tenu de préparer) vos déclarations fiscales périodiques. Ces paiements doivent être clairement identifiés comme tels et envoyés à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation à l’adresse indiquée dans la section 4, « Informations sur les dons à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation ».
• Vous remboursiez intégralement tout montant payé par un utilisateur qui vous en informe par écrit (ou par e-mail) dans un délai de 30 jours suivant la réception, indiquant qu’il n’est pas d’accord avec les conditions de la licence complète Project Gutenberg™. Vous devez exiger de cet utilisateur qu’il retourne ou détruise toutes les copies des œuvres conservées sur support physique et qu’il cesse toute utilisation et tout accès aux autres copies des œuvres Project Gutenberg™.
• Vous remboursez intégralement, conformément au paragraphe 1.F.3, tout montant payé pour une œuvre ou une copie de remplacement, si un défaut dans l’œuvre électronique est découvert et signalé à vous dans un délai de 90 jours suivant la réception de l’œuvre.
• Vous respectez toutes les autres conditions de ce contrat concernant la distribution gratuite des œuvres Project Gutenberg™.
1.E.9. Si vous souhaitez percevoir une redevance ou distribuer une œuvre électronique de Project Gutenberg™ ou un groupe d’œuvres selon des conditions différentes de celles prévues dans ce contrat, vous devez obtenir l’autorisation écrite de la Project Gutenberg Literary Archive Foundation, gestionnaire du projet.
1.E.8. Vous pouvez percevoir une redevance raisonnable pour des copies ou pour fournir un accès ou distribuer des œuvres électroniques de Project Gutenberg, à condition que :
• Vous versiez une redevance de 20 % des bénéfices bruts que vous tirez de l’utilisation des œuvres de Project Gutenberg, calculée selon la méthode que vous utilisez déjà pour calculer vos impôts. Cette redevance est due au propriétaire de la marque Project Gutenberg, mais celui-ci a accepté de donner ces redevances, au titre de ce paragraphe, à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Les paiements de redevance doivent être effectués dans un délai de 60 jours suivant chaque date à laquelle vous préparez (ou êtes légalement tenu de préparer) vos déclarations fiscales périodiques. Ces paiements doivent être clairement identifiés comme tels et envoyés à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation à l’adresse indiquée dans la section 4, « Informations sur les dons à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation ».
• Vous remboursiez intégralement tout montant payé par un utilisateur qui vous en informe par écrit (ou par e-mail) dans un délai de 30 jours suivant la réception, indiquant qu’il n’est pas d’accord avec les conditions de la licence complète Project Gutenberg™. Vous devez exiger de cet utilisateur qu’il retourne ou détruise toutes les copies des œuvres conservées sur support physique et qu’il cesse toute utilisation et tout accès aux autres copies des œuvres Project Gutenberg™.
• Vous remboursez intégralement, conformément au paragraphe 1.F.3, tout montant payé pour une œuvre ou une copie de remplacement, si un défaut dans l’œuvre électronique est découvert et signalé à vous dans un délai de 90 jours suivant la réception de l’œuvre.
• Vous respectez toutes les autres conditions de ce contrat concernant la distribution gratuite des œuvres Project Gutenberg™.
1.E.9. Si vous souhaitez percevoir une redevance ou distribuer une œuvre électronique de Project Gutenberg™ ou un groupe d’œuvres selon des conditions différentes de celles prévues dans ce contrat, vous devez obtenir l’autorisation écrite de la Project Gutenberg Literary Archive Foundation, gestionnaire du projet.
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Marque déposée Gutenberg™. Veuillez contacter la Fondation comme indiqué à la section 3 ci-dessous.
1.F.
1.F.1. Les bénévoles et les employés du Projet Gutenberg déploient des efforts considérables pour identifier, effectuer des recherches sur les droits d’auteur, transcrire et relire des œuvres non protégées par la loi américaine sur les droits d’auteur afin de créer la collection Project Gutenberg™. Malgré ces efforts, les œuvres électroniques Project Gutenberg™, ainsi que le support sur lequel elles peuvent être stockées, peuvent contenir des « défauts », tels que, mais sans s’y limiter, des données incomplètes, inexactes ou corrompues, des erreurs de transcription, une violation des droits d’auteur ou d’autres droits de propriété intellectuelle, un disque ou autre support défectueux ou endommagé, un virus informatique, ou des codes informatiques qui endommagent ou ne peuvent pas être lus par votre équipement.
1.F.2. GARANTIE LIMITÉE, RENONCIATION AUX DOMMAGES – À l’exception du « droit de remplacement ou de remboursement » décrit au paragraphe 1.F.3, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg, propriétaire de la marque déposée Project Gutenberg™, et tout autre partenaire distribuant une œuvre électronique Project Gutenberg™ au titre du présent accord, renoncent à toute responsabilité envers vous pour des dommages, des coûts et des dépenses, y compris les frais juridiques. Vous convenez de ne pas avoir de recours en cas de négligence, de responsabilité stricte, de manquement à la garantie ou de rupture de contrat, autres que ceux prévus au paragraphe 1.F.3. Vous convenez que la Fondation, le propriétaire de la marque déposée et tout distributeur au titre du présent accord ne seront pas tenus pour responsables à votre égard pour des dommages réels, directs, indirects, conséquents, punitifs ou accessoires, même si vous signalez la possibilité de tels dommages.
1.F.3. DROIT LIMITÉ DE REMPLACEMENT OU DE REMBOURSEMENT – Si vous découvrez un défaut dans cette œuvre électronique dans un délai de 90 jours après l’avoir reçue, vous pouvez obtenir un remboursement de l’argent (le cas échéant) que vous avez payé en envoyant une explication écrite à la personne auprès de qui vous avez reçu l’œuvre. Si vous avez reçu l’œuvre sur un support physique, vous devez retourner ce support accompagné de votre explication écrite. La personne ou l’entité qui vous a fourni l’œuvre défectueuse peut choisir de vous fournir une copie de remplacement plutôt qu’un remboursement. Si vous avez reçu l’œuvre électroniquement, la personne ou l’entité qui vous la fournit…
1.F.
1.F.1. Les bénévoles et les employés du Projet Gutenberg déploient des efforts considérables pour identifier, effectuer des recherches sur les droits d’auteur, transcrire et relire des œuvres non protégées par la loi américaine sur les droits d’auteur afin de créer la collection Project Gutenberg™. Malgré ces efforts, les œuvres électroniques Project Gutenberg™, ainsi que le support sur lequel elles peuvent être stockées, peuvent contenir des « défauts », tels que, mais sans s’y limiter, des données incomplètes, inexactes ou corrompues, des erreurs de transcription, une violation des droits d’auteur ou d’autres droits de propriété intellectuelle, un disque ou autre support défectueux ou endommagé, un virus informatique, ou des codes informatiques qui endommagent ou ne peuvent pas être lus par votre équipement.
1.F.2. GARANTIE LIMITÉE, RENONCIATION AUX DOMMAGES – À l’exception du « droit de remplacement ou de remboursement » décrit au paragraphe 1.F.3, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg, propriétaire de la marque déposée Project Gutenberg™, et tout autre partenaire distribuant une œuvre électronique Project Gutenberg™ au titre du présent accord, renoncent à toute responsabilité envers vous pour des dommages, des coûts et des dépenses, y compris les frais juridiques. Vous convenez de ne pas avoir de recours en cas de négligence, de responsabilité stricte, de manquement à la garantie ou de rupture de contrat, autres que ceux prévus au paragraphe 1.F.3. Vous convenez que la Fondation, le propriétaire de la marque déposée et tout distributeur au titre du présent accord ne seront pas tenus pour responsables à votre égard pour des dommages réels, directs, indirects, conséquents, punitifs ou accessoires, même si vous signalez la possibilité de tels dommages.
1.F.3. DROIT LIMITÉ DE REMPLACEMENT OU DE REMBOURSEMENT – Si vous découvrez un défaut dans cette œuvre électronique dans un délai de 90 jours après l’avoir reçue, vous pouvez obtenir un remboursement de l’argent (le cas échéant) que vous avez payé en envoyant une explication écrite à la personne auprès de qui vous avez reçu l’œuvre. Si vous avez reçu l’œuvre sur un support physique, vous devez retourner ce support accompagné de votre explication écrite. La personne ou l’entité qui vous a fourni l’œuvre défectueuse peut choisir de vous fournir une copie de remplacement plutôt qu’un remboursement. Si vous avez reçu l’œuvre électroniquement, la personne ou l’entité qui vous la fournit…
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Vous pouvez choisir de recevoir une deuxième fois l’œuvre sous forme électronique, au lieu d’un remboursement. Si la deuxième copie est également défectueuse, vous pouvez demander un remboursement par écrit, sans autre possibilité de résoudre le problème.
1.F.4. Sauf le droit limité de remplacement ou de remboursement mentionné au paragraphe 1.F.3, cette œuvre vous est fournie « TELLE QUE ELLE EST », SANS AUCUNE AUTRE GARANTIE DE NATURE QUOI QUE CE SOIT, EXPRESSE OU IMPLIQUÉE, Y COMPRIS, MAIS NON SEULEMENT, LES GARANTIES DE COMMERCIABILITÉ OU D’ADÉQUATION POUR UN BUT DONNÉ.
1.F.5. Certains États ne permettent pas la renonciation à certaines garanties implicites ni l’exclusion ou la limitation de certains types de dommages. Si toute renonciation ou limitation prévue dans ce contrat viole la loi de l’État applicable à ce contrat, le contrat sera interprété de manière à respecter la plus large mesure de renonciation ou de limitation autorisée par la loi de cet État. L’invalidité ou l’inapplicabilité de toute disposition de ce contrat n’annulera pas les dispositions restantes.
1.F.6. INDEMNISATION – Vous acceptez d’indemniser et de tenir à l’écart de toute responsabilité la Fondation, le titulaire de la marque déposée, tout agent ou employé de la Fondation, toute personne fournissant des copies des œuvres électroniques Project Gutenberg™ conformément à ce contrat, ainsi que tous les bénévoles associés à la production, à la promotion et à la distribution des œuvres électroniques Project Gutenberg™, de toutes responsabilités, coûts et dépenses, y compris les frais juridiques, qui découlent directement ou indirectement de tout acte que vous effectuez ou pour lequel vous en êtes responsable : (a) la distribution de cette œuvre ou de toute autre œuvre Project Gutenberg, (b) toute modification, altération, ajout ou suppression apportée à une œuvre Project Gutenberg, et (c) tout défaut que vous provoquez.
Section 2. Informations sur la mission de Project Gutenberg
Project Gutenberg est synonyme de distribution gratuite d’œuvres électroniques dans des formats lus par la plus grande variété d’ordinateurs, y compris ceux obsolètes, anciens, moyennement récents et nouveaux. Il existe grâce à…
1.F.4. Sauf le droit limité de remplacement ou de remboursement mentionné au paragraphe 1.F.3, cette œuvre vous est fournie « TELLE QUE ELLE EST », SANS AUCUNE AUTRE GARANTIE DE NATURE QUOI QUE CE SOIT, EXPRESSE OU IMPLIQUÉE, Y COMPRIS, MAIS NON SEULEMENT, LES GARANTIES DE COMMERCIABILITÉ OU D’ADÉQUATION POUR UN BUT DONNÉ.
1.F.5. Certains États ne permettent pas la renonciation à certaines garanties implicites ni l’exclusion ou la limitation de certains types de dommages. Si toute renonciation ou limitation prévue dans ce contrat viole la loi de l’État applicable à ce contrat, le contrat sera interprété de manière à respecter la plus large mesure de renonciation ou de limitation autorisée par la loi de cet État. L’invalidité ou l’inapplicabilité de toute disposition de ce contrat n’annulera pas les dispositions restantes.
1.F.6. INDEMNISATION – Vous acceptez d’indemniser et de tenir à l’écart de toute responsabilité la Fondation, le titulaire de la marque déposée, tout agent ou employé de la Fondation, toute personne fournissant des copies des œuvres électroniques Project Gutenberg™ conformément à ce contrat, ainsi que tous les bénévoles associés à la production, à la promotion et à la distribution des œuvres électroniques Project Gutenberg™, de toutes responsabilités, coûts et dépenses, y compris les frais juridiques, qui découlent directement ou indirectement de tout acte que vous effectuez ou pour lequel vous en êtes responsable : (a) la distribution de cette œuvre ou de toute autre œuvre Project Gutenberg, (b) toute modification, altération, ajout ou suppression apportée à une œuvre Project Gutenberg, et (c) tout défaut que vous provoquez.
Section 2. Informations sur la mission de Project Gutenberg
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les efforts de centaines de bénévoles et les dons de personnes issus de tous les milieux de la vie.
Les bénévoles et le soutien financier, qui permettent de fournir aux bénévoles l’aide dont ils ont besoin, sont essentiels pour atteindre les objectifs du Projet Gutenberg et garantir que sa collection reste librement accessible pour les générations futures. En 2001, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg a été créée afin d’assurer un avenir sûr et durable au Projet Gutenberg et aux générations à venir. Pour en savoir plus sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg et sur la manière dont vos efforts et vos dons peuvent aider, consultez les sections 3 et 4 ainsi que la page d’information sur la Fondation à l’adresse www.gutenberg.org.
Section 3. Informations sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg
La Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg est une organisation éducative à but non lucratif de type 501(c)(3), organisée conformément aux lois de l’État du Mississippi et ayant reçu le statut d’exonération fiscale de la part du Service des revenus intérieurs. Le numéro d’identification fiscale fédéral de la Fondation est 64-6221541. Les contributions versées à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg sont déductibles d’impôts dans la mesure autorisée par les lois fédérales américaines et les lois de votre État.
Le bureau administratif de la Fondation est situé au 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, États-Unis, +1 (862) 621-9288. Des liens pour contacter par e-mail ainsi que des informations de contact à jour se trouvent sur le site web de la Fondation et sur sa page officielle à l’adresse www.gutenberg.org/contact.
Section 4. Informations sur les dons à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg
Project Gutenberg™ dépend d’un soutien public et de dons largement répandus pour mener à bien sa mission consistant à augmenter le nombre d’œuvres en domaine public ou licenciées qui peuvent être distribuées librement sous forme lisible par machine, accessible par la plus grande variété d’équipements.
Les bénévoles et le soutien financier, qui permettent de fournir aux bénévoles l’aide dont ils ont besoin, sont essentiels pour atteindre les objectifs du Projet Gutenberg et garantir que sa collection reste librement accessible pour les générations futures. En 2001, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg a été créée afin d’assurer un avenir sûr et durable au Projet Gutenberg et aux générations à venir. Pour en savoir plus sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg et sur la manière dont vos efforts et vos dons peuvent aider, consultez les sections 3 et 4 ainsi que la page d’information sur la Fondation à l’adresse www.gutenberg.org.
Section 3. Informations sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg
La Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg est une organisation éducative à but non lucratif de type 501(c)(3), organisée conformément aux lois de l’État du Mississippi et ayant reçu le statut d’exonération fiscale de la part du Service des revenus intérieurs. Le numéro d’identification fiscale fédéral de la Fondation est 64-6221541. Les contributions versées à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg sont déductibles d’impôts dans la mesure autorisée par les lois fédérales américaines et les lois de votre État.
Le bureau administratif de la Fondation est situé au 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, États-Unis, +1 (862) 621-9288. Des liens pour contacter par e-mail ainsi que des informations de contact à jour se trouvent sur le site web de la Fondation et sur sa page officielle à l’adresse www.gutenberg.org/contact.
Section 4. Informations sur les dons à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg
Project Gutenberg™ dépend d’un soutien public et de dons largement répandus pour mener à bien sa mission consistant à augmenter le nombre d’œuvres en domaine public ou licenciées qui peuvent être distribuées librement sous forme lisible par machine, accessible par la plus grande variété d’équipements.
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y compris du matériel obsolète. De nombreuses petites dons (de 1 à 5 000 dollars) sont particulièrement importants pour maintenir le statut d’exemption fiscale auprès de l’IRS.
La Fondation s’engage à respecter les lois régissant les œuvres caritatives et les dons caritatifs dans les 50 États des États-Unis. Les exigences en matière de conformité ne sont pas uniformes et il faut un effort considérable, beaucoup de paperasse et de frais pour y répondre et rester en conformité. Nous ne sollicitons pas de dons dans les régions où nous n’avons pas reçu de confirmation écrite de conformité. Pour FAIRE UN DON ou connaître le statut de conformité pour un État donné, veuillez visiter www.gutenberg.org/donate.
Bien que nous ne puissions pas et ne sollicitions pas de contributions des États où nous n’avons pas rempli les exigences de sollicitation, nous ne connaissons aucune interdiction d’accepter des dons non sollicités de donateurs provenant de tels États qui nous contactent pour proposer un don.
Les dons internationaux sont acceptés avec gratitude, mais nous ne pouvons faire aucune déclaration concernant le traitement fiscal des dons reçus en dehors des États-Unis. Seules les lois américaines déjà représentent une charge énorme pour notre petit personnel.
Veuillez consulter les pages Web de Project Gutenberg pour connaître les méthodes et adresses de don actuelles. Les dons peuvent également être faits par divers autres moyens, notamment par chèque, paiement en ligne ou carte de crédit. Pour faire un don, veuillez visiter : www.gutenberg.org/donate.
Section 5. Informations générales sur Project Gutenberg – Œuvres électroniques
Le professeur Michael S. Hart est à l’origine du concept de Project Gutenberg, une bibliothèque d’œuvres électroniques pouvant être partagées librement avec quiconque. Pendant quarante ans, il a produit et distribué des eBooks Project Gutenberg avec seulement un réseau limité de bénévoles pour l’aider.
Les eBooks Project Gutenberg sont souvent créés à partir de plusieurs éditions imprimées, toutes confirmées comme ne pas étant protégées par le droit d’auteur aux États-Unis, sauf si…
La Fondation s’engage à respecter les lois régissant les œuvres caritatives et les dons caritatifs dans les 50 États des États-Unis. Les exigences en matière de conformité ne sont pas uniformes et il faut un effort considérable, beaucoup de paperasse et de frais pour y répondre et rester en conformité. Nous ne sollicitons pas de dons dans les régions où nous n’avons pas reçu de confirmation écrite de conformité. Pour FAIRE UN DON ou connaître le statut de conformité pour un État donné, veuillez visiter www.gutenberg.org/donate.
Bien que nous ne puissions pas et ne sollicitions pas de contributions des États où nous n’avons pas rempli les exigences de sollicitation, nous ne connaissons aucune interdiction d’accepter des dons non sollicités de donateurs provenant de tels États qui nous contactent pour proposer un don.
Les dons internationaux sont acceptés avec gratitude, mais nous ne pouvons faire aucune déclaration concernant le traitement fiscal des dons reçus en dehors des États-Unis. Seules les lois américaines déjà représentent une charge énorme pour notre petit personnel.
Veuillez consulter les pages Web de Project Gutenberg pour connaître les méthodes et adresses de don actuelles. Les dons peuvent également être faits par divers autres moyens, notamment par chèque, paiement en ligne ou carte de crédit. Pour faire un don, veuillez visiter : www.gutenberg.org/donate.
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Les eBooks Project Gutenberg sont souvent créés à partir de plusieurs éditions imprimées, toutes confirmées comme ne pas étant protégées par le droit d’auteur aux États-Unis, sauf si…
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Une notice de droits d’auteur est incluse. Par conséquent, nous n’assurons pas nécessairement que les eBooks soient conformes à une édition papier particulière.
La plupart des gens commencent par notre site web qui dispose de la principale fonction de recherche PG :
www.gutenberg.org.
Ce site web contient des informations sur le Projet Gutenberg, y compris des indications sur la façon de faire des dons à la Fondation du Archives littéraires du Projet Gutenberg, de contribuer à la création de nos nouveaux eBooks, ainsi que sur la manière de s’abonner à notre newsletter par e-mail pour être informé des nouveaux eBooks.
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