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L’eBook de Project Gutenberg : Pères et enfants
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Titre : Pères et enfants

Auteur : Ivan Sergueïevitch Tourgueniev

Éditeur : William Allan Neilson

Traductrice : Constance Garnett

Date de publication : 21 décembre 2009 [eBook n° 30723]
Dernière mise à jour : 21 mars 2019

Langue : Anglais

Autres informations et formats : www.gutenberg.org/ebooks/30723

Remerciements : Le texte électronique a été préparé par Ron Swanson à partir d’images de pages généreusement mises à disposition par Internet Archive/American Libraries
(http://www.archive.org/details/americana)

*** Début de l’eBook Project Gutenberg PÈRES ET ENFANTS ***

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Texte électronique préparé par Ron Swanson
à partir des images des pages généreusement mises à disposition par
Internet Archive/American Libraries
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Note : Les images des pages originales sont disponibles via Internet
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Avenue à Spasskoe, la propriété de Tourgueniev

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LES CLASSIQUES DE HARVARD
RAYON DE LA LITTÉRATURE FICTIVE
[Extrait du volume 19]

SÉLECTIONNÉ PAR CHARLES W. ELIOT, LL.D.

PÈRES ET ENFANTS
PAR

IVAN TURGENÈV

TRADUIT PAR CONSTANCE GARNETT

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ÉDITÉ AVEC DES NOTES ET DES INTRODUCTIONS
PAR WILLIAM ALLAN NEILSON, DOCTEUR EN SCIENCES

P. F. COLLIER & SON
NEW YORK

Publié par arrangement spécial avec
The Macmillan Company

Copyright, 1917
Par P. F. COLLIER & SON

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TABLE DES MATIÈRES

NOTE BIOGRAPHIQUE

CRITIQUES ET INTERPRÉTATIONS :
I. PAR ÉMILE MELCHIOR, VICAIRE DE VOGÜÉ
II. PAR WILLIAM DEAN HOWELLS
III. PAR K. WALISZEWSKI
IV. PAR RICHARD H. P. CURLE
V. PAR MAURICE BARING

LISTE DES PERSONNAGES

PÈRES ET ENFANTS

CHAPITRES
I V IX XIII XVII XXI XXV
II VI X XIV XVIII XXII XXVI
III VII XI XV XIX XXIII XXVII
IV VIII XII XVI XX XXIV XXVIII

NOTE BIOGRAPHIQUE

Ivan Sergueïevitch Tourgueniev descendait d’une ancienne famille de la noblesse russe. Il naquit à Orel, dans la province du même nom, située à plus de cent miles au sud de Moscou, le 28 octobre 1818. Sa formation commença avec des tuteurs à domicile, dans la grande demeure familiale de la ville de Spassk, puis il étudia plus tard aux universités de Moscou, Saint-Pétersbourg et Berlin. Le

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L’influence de ce dernier, ainsi que celle des compatriotes avec qui il fréquentait cet endroit, était très grande ; et lorsqu’il retourna à Moscou en 1841, il avait l’ambition d’enseigner Hegel aux étudiants de la ville. Cependant, avant que cela ne puisse se réaliser, il entra au ministère de l’Intérieur à Saint-Pétersbourg. Là, ses intérêts se tournèrent de plus en plus vers la littérature. Il écrivit des poèmes et des comédies, lut George Sand, et fit la connaissance de Dostoïevski ainsi que du critique Bielinski. Sa mère, une femme tyrannique au tempérament indomptable, souhaitait ardemment qu’il fasse une brillante carrière administrative ; ainsi, lorsqu’il démissionna du ministère en 1845, elle manifesta son désaccord en réduisant sa pension, le forçant ainsi à subvenir à ses besoins grâce à la profession qu’il avait choisie.

Turgènev était un chasseur passionné ; ce furent ses expériences dans les forêts de sa province natale qui fournirent le matériau pour « Esquisses d’un chasseur », le livre qui lui valut d’abord la renommée. Le premier de ces textes parut en 1847, et la même année, il quitta la Russie pour suivre Pauline Viardot, chanteuse et actrice, à qui il avait été dévoué pendant trois ou quatre ans et avec qui il maintint des relations jusqu’à la fin de sa vie. Pendant un an ou deux, il vécut principalement à Paris ou dans une maison de campagne à Courtavenel, en Brie, appartenant à Madame Viardot ; mais en 1850, il retourna en Russie. Ses expériences ne le poussèrent pas à s’y installer définitivement. Il trouva Dostoïevski exilé en Sibérie et Bielinski mort ; quant à lui, il faisait l’objet de soupçons de la part du gouvernement en raison de la popularité de « Esquisses d’un chasseur ». Pour avoir loué Gogol, qui venait de mourir, il fut arrêté et emprisonné pendant un court moment, puis restant sous surveillance policière pendant les deux années suivantes. Entre-temps, il continua d’écrire, et lorsque la fin de la guerre de Crimée lui permit de retourner en Europe occidentale, il était reconnu comme étant à la tête des écrivains russes vivants. Sa mère était maintenant décédée, les biens avaient été réglés, et avec un revenu d’environ 5 000 dollars par an, il devint un vagabond. Il avait, ou croyait avoir, une santé très mauvaise, et les spécialistes renommés qu’il consultait le envoyaient d’une station thermale à l’autre, à Rome, sur l’île de Wight, à Soden et ailleurs. Lorsque Madame Viardot quitta la scène en 1864 pour s’installer à Baden-Baden, il la suivit et y construisit une petite maison pour lui-même. Ils retournèrent en France après la guerre franco-prussienne, achetèrent une villa à Bougival, près de Paris, qui devint sa demeure pour le reste de sa vie. C’est là qu’il mourut, le 3 septembre 1883, après un long délire dû à

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il souffrait d’un cancer de la moelle épinière. Son corps fut transporté à Saint-Pétersbourg et enterré avec les honneurs nationaux.

Les deux œuvres de Turgènev contenues dans le présent volume se distinguent par leur attention portée aux questions sociales et politiques, ainsi que par l’importance accordée dans chacune d’elles à des héros qui échouent dans leurs actions. Turgènev ne prêche aucune doctrine dans ses romans, n’a aucun remède pour l’univers ; mais il perçoit clairement certaines faiblesses du caractère russe et les expose avec une franchise absolue, sans méchanceté. Bien qu’il ait vécu à l’étranger, ses livres sont profondément russes ; cependant, parmi les grands romanciers russes, lui seul rivalise avec les maîtres d’Europe occidentale en matière de forme. En termes d’économie des moyens, de condensation, de justesse du langage et d’excellence de la structure, il surpasse tous ses compatriotes ; et « Pères et enfants » ainsi que « Une maison de gentilshommes » représentent son art grandiose et délicat à son meilleur niveau.

W. A. N.

CRITIQUES ET INTERPRÉTATIONS

I

PAR ÉMILE MELCHIOR, VICAIRE DE VOGÜÉ

Ivan Sergueïevitch (Turgènev) nous a donné une image extrêmement complète de la société russe. Les mêmes types généraux reviennent constamment ; et, comme des écrivains ultérieurs ont présenté des personnages exactement similaires, avec peu de modifications, nous sommes contraints de croire qu’ils correspondent à la réalité. D’abord, le paysan : doux, résigné, lent, pathétique dans sa souffrance, comme un enfant qui ne comprend pas pourquoi il souffre ; naturellement vif et rusé lorsqu’il n’est pas étourdi par l’alcool.

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Parfois, ils sont saisis par une passion violente. Puis, il y a la classe moyenne intelligente : les petits propriétaires terriens de deux générations. Le vieux propriétaire est ignorant et bon enfant, issu d’une famille respectable, mais aux mœurs grossières ; dur, à cause d’une longue expérience de la servitude, lui-même esclave, mais admirable dans tous les autres aspects de la vie.

Le jeune homme de cette classe est d’un type tout différent. Son développement intellectuel ayant été trop rapide, il sombre parfois dans le nihilisme. Il est souvent bien éduqué, mélancolique, riche en idées mais pauvre en capacités d’exécution ; il se prépare constamment à accomplir quelque chose d’important, plein de projets vagues et généreux pour le bien public. C’est le type de héros préféré dans tous les romans russes. Gogol l’a introduit, et Tolstoï le préfère à tous les autres.

Le héros favori des jeunes filles et des femmes romantiques n’est ni l’officier brillant, ni l’artiste, ni le lord riche, mais presque universellement ce Hamlet provincial, consciencieux, cultivé, intelligent, mais au caractère faible, qui, revenu de ses études à l’étranger, est plein de théories scientifiques sur l’amélioration de l’humanité et le bien-être des classes inférieures, et désireux d’appliquer ces théories sur ses propres terres. Il est absolument nécessaire qu’il possède des terres à lui. Il suscitera la sympathie sincère du lecteur dans ses efforts pour améliorer la condition de ses dépendants.

Les Russes comprennent bien les conditions nécessaires à la prospérité future de leur pays ; mais, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, ils ne savent pas comment s’y atteler pour y parvenir.

En ce qui concerne les femmes de cette classe, Turgènev, curieusement, a peu à dire sur les mères. Cela révèle probablement l’existence d’une vieille blessure, d’une amère expérience personnelle. Sans aucune exception, toutes les mères dans ses romans sont soit méchantes, soit grotesques. Il réserve les trésors de son imagination poétique aux jeunes filles qu’il crée. Pour lui, la jeune fille de la province rurale est la pierre angulaire de la société. Élevée dans la liberté de la vie campagnarde, placée dans les conditions sociales les plus saines, elle est consciencieuse, franche, affectueuse, sans être romantique ; moins intelligente que l’homme, mais plus résolue. Dans chacun de ses romans, un homme indécis est invariablement guidé par une femme au caractère fort.

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Tels sont, en général, les personnages décrits par l’auteur, qui portent si clairement la marque de la nature que l’on ne peut s’empêcher de dire, en fermant le livre : « Ce doivent être des portraits tirés de la vie ! » – ce qui, pour la critique, constitue toujours le plus grand éloge, la meilleure validation des œuvres de l’imagination. — Extrait de « Turgenev », dans « The Russian Novelists », traduit par J. L. Edmands (1887).

II

PAR WILLIAM DEAN HOWELLS

Turgenev appartenait à cette grande race qui, plus que toute autre, a exprimé pleinement et librement la nature humaine, sans orgueil ni honte feints face à sa nudité. Ses thèmes étaient souvent ceux du romancier français, mais à quel point il s’éloignait de les traiter à la manière française et avec l’esprit français ! Entre ses mains, le péché ne subissait aucune punition dramatique ; il ne se manifestait pas toujours sous forme de malheur au sens personnel, mais c’était toujours un trouble, sans espoir de paix. Si la fin n’apparaissait pas, le fait qu’elle doive être misérable apparaissait toujours. La vie m’est apparue sous des couleurs différentes après avoir lu Turgenev ; elle est devenue plus sérieuse, plus effrayante, et avec des responsabilités mystiques que je n’avais jamais connues auparavant. Mes horizons américains joyeux furent baignés dans la vaste mélancolie du Slave, patient, agnostique, confiant. En même temps, la nature se révéla à moi à travers lui avec une intimité qu’elle ne m’avait jamais montrée jusqu’alors. Il y a dans cet admirable écrivain des passages emplis d’une vérité qui semble tirée de la connaissance propre du lecteur : qui d’autre que Turgenev et son propre moi le plus secret a jamais ressenti toute la richesse et la tristesse de l’air nocturne qui pénètre par la fenêtre ouverte, des feux qui brûlent dans l’obscurité sur les champs lointains ? J’essaie en vain de donner une idée de cette subtile sympathie envers la nature qui, chez lui, peine à trouver des mots pour s’exprimer. Quant aux personnages de ses fictions, bien qu’ils appartennent à des sociétés et des civilisations si éloignées de mon expérience, ils relèvent des types humains éternels dont chacun peut trouver l’origine et les potentialités dans son propre cœur, et je ressentais leur authenticité à chaque instant.

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Je ne peux décrire la satisfaction que m’a procurée son œuvre ; je ne peux peut-être en donner une idée en disant qu’elle ressemblait à un bonheur que j’attendais depuis toute ma vie, et maintenant qu’il était arrivé, j’étais comblé pour l’éternité. Je ne veux pas dire que l’art de Turgènev surpasse celui de Björnson ; je pense que Björnson est tout aussi remarquable et authentique. Mais le Norvégien traite pour l’essentiel de circonstances simples et primitives, et toujours dans un petit monde ; tandis que le Russe s’intéresse à la nature humaine à l’intérieur de ses coquilles conventionnelles, et son cadre est souvent aussi vaste que l’Europe. Même lorsqu’il s’agit de la Norvège, si lointaine soit-elle, elle reste liée aux grandes capitales par l’histoire, sinon par la réalité des personnages. La plupart des livres de Turgènev, je les ai lus de nombreuses fois ; tous, je les ai lus plus de deux fois. Pendant de nombreuses années, je les ai relus sans prêter beaucoup d’attention aux autres romans. Ce n’est que récemment que j’ai relu « La Fumée » une fois de plus, sans que la perception de sa vérité diminue, mais avec une satisfaction moindre quant à son art par rapport à la première fois. Peut-être était-ce parce que, grâce à ma connaissance de Tolstoï, j’étais devenu impatient même face à l’artifice qui se cachait derrière. Dans « La Fumée », j’étais désormais conscient d’un artifice qui restait hors de vue, mais qui était néanmoins toujours présent quelque part, agissant invisiblement sur l’histoire. — Extrait de « Mes passions littéraires » (1895).

III

PAR K. WALISZEWSKI

Le deuxième roman de la série, « Pères et enfants », a provoqué une tempête dont la soudaineté et la violence sont difficiles à comprendre de nos jours. Le personnage de Bazarov, le premier « nihiliste » — ainsi baptisé par une inversion d’épithète qui devait connaître un succès extraordinaire — a pour seul but de révéler un état d’esprit qui, bien que peu reconnu jusqu’alors, existait déjà depuis quelques années. L’épithète elle-même était en usage constant depuis 1829, date à laquelle Nadiéjdine l’a appliquée à Pouchkine, Polevoï et à d’autres subversifs de la tradition classique. Turgènev n’a fait que développer son sens par une nouvelle interprétation, destinée à…

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perpétué par le succès énorme de « Pères et enfants ». Il n’y a rien, ou presque rien, en Bazarov du terrible révolutionnaire que nous avons appris depuis à chercher sous ce titre. Turgènev n’était pas l’homme pour créer une telle figure. Il était bien trop rêveur, trop doux, trop bon naturel. Déjà, avec le personnage de Roudine, il avait échoué, d’une manière étrange, à saisir la ressemblance avec Bakounine, cet organisateur enflammé d’insurrections, connu de toute l’Europe et qu’il avait choisi comme modèle. Imaginez Corot ou Millet essayant de peindre un personnage tiré du Jugement dernier de Michel-Ange ! Bazarov est le nihiliste dans sa première phase, « en train de devenir », comme diraient les Allemands, et c’est un élève des universités allemandes. Lorsque Turgènev a façonné ce personnage, il s’est certainement inspiré de ses propres souvenirs de son séjour à Berlin, à une époque où Bruno Bauer établissait comme dogme que tout homme instruit ne devrait avoir aucune opinion sur aucun sujet, et où Max Stirner convainquait les jeunes hégéliens que les idées n’étaient que fumée et poussière, puisque la seule réalité qui existe était l’Égo individuel. Ces enseignements, accueillis avec enthousiasme par la jeunesse russe, étaient destinés à provoquer un état de décomposition morale, dont les premiers symptômes ont été admirablement analysés par Turgènev.

Bazarov est un homme très intelligent, mais intelligent seulement dans sa pensée, et surtout dans ses paroles. Il méprise l’art, les femmes et la vie familiale. Il ne sait pas ce que signifie l’honneur. Cynique dans ses affaires amoureuses, indifférent dans ses amitiés. Il n’a même aucun respect pour la tendresse paternelle, mais il est plein de contradictions, au point de se battre en duel pour rien du tout, et de sacrifier sa vie pour le premier paysan qu’il rencontre. Et là, la ressemblance est réelle, bien plus générale, en fait, que ce que le modèle choisi aurait pu faire imaginer ; si générale, en vérité, que, mis à part la question de l’art, Turgènev — il l’a lui-même admis — avait l’impression de peindre son propre portrait ; et c’est sans doute pour cela qu’il a rendu son héros si sympathique. — Extrait de « Une histoire de la littérature russe » (1900).

IV

PAR RICHARD H. P. CURLE

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Mais pour exprimer au mieux la perplexité de la vie, nous devons nous tourner vers le portrait d’un homme, vers le célèbre Bazarov de « Pères et enfants ». À travers lui, Turgènev soulève le problème éternel : la personnalité a-t-elle une quelconque importance ? La vie a-t-elle un sens ? La réalité de ce personnage, son mépris pour la nature, son égoïsme, sa force, sa faiblesse semblable à celle d’une papillon sont si convaincants que, face à sa philosophie, toutes les autres philosophies paraissent pâlir. C’est lui qui voit l’illusion de la vie ; et pourtant, sachant qu’il s’agit du masque de la nuit, il s’y accroche, se haïssant lui-même. On peut haïr Bazarov, on ne peut pas le mépriser. C’est un homme de génie, dépourvu de sentiments et d’espoir, ne croyant en rien d’autre que en lui-même ; c’est à lui que viennent, comme venant des ténèbres, toutes les questions violentes sur la vie et la mort. « Pères et enfants » n’est rien d’autre qu’une exposition de notre capacité à modeler nos propres vies. Bazarov est un homme d’intelligence stupéfiante – il est le jouet d’une émotion qu’il méprise ; c’est un homme à la volonté gigantesque – il ne peut rien faire d’autre que détruire ses propres convictions ; c’est un homme à la vie intense – il ne peut éviter le premier contact aveugle de la mort. C’est le combat désespéré de l’esprit contre l’instinct, de la détermination contre le destin, de la personnalité contre l’impersonnalité. Bazarov, méprisant tout le monde, las de toute petitesse, est poussé à la fureur par les irritations évidentes de Pavel Petrovitch. Proclamant sauvagement le credo du nihilisme et la fin du romantisme, il suffit qu’il ressente le sourire calme et aristocratique de Madame Odintsov fixé sur lui pour qu’il souffre toute l’agonie du premier amour. Décidé à vivre et à créer, il suffit qu’il joue un instant avec la mort pour être capturé. Mais bien qu’il soit le plus positif de tous les portraits masculins de Turgènev, il en existe d’autres qui prolongent la chaîne des illusions. Il y a Rudin, typique de l’inquiétude de l’idéaliste ; il y a Nezhdanov (« Terre vierge »), typique de l’autotorture de l’anarchiste. Il y a Shubin (« À la veille »), qui cache sa misère derrière le rire, et Lavretsky (« Une maison de gentilshommes »), qui cache sa misère dans le silence. Il n’est pas nécessaire de chercher d’autres exemples. Turgènev a saisi les aspects sombres de la vie. Il a perçu le caractère, luttant dans « l’étreinte des circonstances », les moments tragiques, les conflits horribles de la personnalité. Ses personnages possèdent cette capacité de souffrir qui, comme l’a dit quelqu’un, est le véritable signe de la vie. Ils semblent être des gens réels, hébétés et incertains. Aucune de leurs actions ne vous surprend, car en chacun d’eux, il vous fait entendre un soliloque intérieur. — Extrait de « Turgènev et l’illusion de la vie », dans « The Fortnightly Review » (avril 1910).

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V

PAR MAURICE BARING

Tchekhov a fait pour la littérature russe ce que Byron a fait pour la littérature anglaise ; il a mené le génie de la Russie en pèlerinage à travers toute l’Europe. En Europe, son œuvre a récolté des éloges glorieux. Flaubert en fut stupéfait, George Sand le considérait comme un maître, Taine parlait de son œuvre comme étant la meilleure production artistique depuis Sophocle. Dans l’œuvre de Tchekhov, l’Europe a non seulement découvert Tchekhov, mais aussi la Russie, la simplicité et la naturalité du caractère russe ; et cela fut une révélation. Pour la première fois, l’Europe fit connaissance avec la femme russe que Pouchkine avait été le premier à dépeindre ; pour la première fois, l’Europe entra en contact avec l’âme russe ; et c’est la force de cette révélation qui explique pourquoi Tchekhov reçut en Occident des éloges encore plus grands qu’il n’en méritait peut-être.

En Russie, Tchekhov acquit une popularité presque immédiate. Ses « Esquisses d’un sportif » et son « Nid de gentilshommes » le rendirent non seulement célèbre, mais également populaire partout. En 1862, la publication de son chef-d’œuvre « Fils et pères » porta un coup à sa réputation. Les éléments révolutionnaires en Russie considéraient son héros, Bazarov, comme une calomnie et une diffamation ; tandis que les éléments réactionnaires y voyaient une glorification du nihilisme. Ainsi, il ne satisfaisit personne. Il se retrouva entre deux chaises. Cela ne pouvait peut-être se produire à ce point qu’en Russie ; et pour la même raison qui faisait que la critique russe était didactique. Les éléments conflictuels de la société russe se battaient avec une telle véhémence pour leurs causes que quiconque n’était pas considéré comme définitivement de leur côté était aussitôt considéré comme un ennemi, et une description impartiale de tout personnage impliqué dans la lutte politique devait déplaire aux deux parties. Si un romancier dépeignait un nihiliste, il devait être l’un ou l’autre, un héros ou un scélérat, si l’on voulait plaire aux révolutionnaires ou aux réactionnaires. En Angleterre, les suffragettes militantes eurent soudainement une immense masse de

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Une opinion éclairée en leur faveur, et une masse encore plus importante d’opinion publique éclairée contre elles ; si quelqu’un voulait dépeindre dans un roman un portrait impartial d’une suffragette, il se passerait la même chose. À petite échelle, en ce qui concerne les suffragettes, cela s’est produit dans le cas de M. Wells. Mais si la popularité de Turgènev a subi en Russie un choc dont elle a eu du mal à se remettre, en Europe occidentale elle a continué à croître. Surtout en Angleterre, Turgènev est devenu l’idole de tous ceux qui étaient éclectiques, et l’admiration pour Turgènev est devenue le signe d’un bon goût...

« Pères et enfants » est aussi magnifiquement construit qu’un drame de Sophocle ; les événements mènent inévitablement à une fin tragique. Il n’y a pas la moindre trace de banalité du début à la fin, ni un mot superflu ; les portraits du père et de la mère âgés, du jeune Kirsanov, ainsi que de tous les personnages secondaires sont parfaits ; et au milieu de cette foule insignifiante, Bazarov se distingue comme Lucifer, le plus fort — le seul personnage fort — que Turgènev ait créé, le premier nihiliste, car bien que Turgènev ne soit pas le premier à avoir inventé ce mot, il fut le premier à l’employer dans ce sens.

Bazarov est l’incarnation du type Lucifer qui réapparaît sans cesse dans l’histoire et la littérature russes, en contraste frappant avec le type doux et humble d’Ivan Durak. Petchorine de Lermontov était, à certains égards, une anticipation de Bazarov ; de même que de nombreux rebelles russes. C’est l’homme qui nie tout, pour qui l’art n’est qu’un jouet stupide, qui déteste les abstractions, le savoir et l’amour de la Nature ; il ne croit en rien, il ne s’incline devant rien ; il peut se briser, mais il ne peut pas plier ; il se brise effectivement, et c’est là la tragédie, mais en se brisant, il conserve son orgueil invincible, et

« il retire son casque sans lâcheté »,

et il meurt « vaincu avec bravoure ».

Dans les pages qui décrivent sa mort, Turgènev atteint le sommet de son art, de sa puissance émouvante, de sa retenue. En termes de pathos viril, elles comptent parmi les plus grandes scènes de la littérature, plus fortes que la mort du colonel Newcome et les meilleures scènes de Thackeray. Parmi les romanciers anglais, c’est peut-être seulement Meredith qui a su éveiller des émotions aussi fortes et percutantes, plus nobles que tout ce qu’a écrit Daudet ou Maupassant, plus réservées que tout ce qu’a écrit Victor Hugo, et dignes des grands poètes, du pathos tragique de Goethe.

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et Dante. Le personnage de Bazarov, comme on l’a dit, a provoqué une sensation ainsi que d’interminables controverses. Les révolutionnaires le considéraient comme une caricature et une diffamation, les réactionnaires comme une glorification scandaleuse du Diable ; quant aux hommes impartiaux tels que Dostoïevski, qui connaissaient les révolutionnaires de première main, ils jugeaient ce type irréel. Il est impossible que Bazarov n’ait pas ressemblé aux nihilistes des années soixante ; mais en tout cas, en tant que personnage de fiction, quelles que soient les réalités, il vit et continuera à vivre... — Extrait de « Un aperçu de la littérature russe » (1914).

LISTE DES PERSONNAGES

NIKOLAI PETROVITCH KIRSANOV, propriétaire terrien.

PAVEL PETROVITCH KIRSANOV, son frère.

ARKADY (ARKASHA) NIKOLAEVITCH (ou NIKOLAITCH), son fils.

YEVGENY (ENYUSHA) VASSILYEVITCH (ou VASSILYITCH) BAZAROV, ami d’Arkady.

VASSILY IVANOVITCH (ou IVANITCH), père de Bazarov.

ARINA VLASYEVNA, mère de Bazarov.

FEDOSYA (FENITCHKA) NIKOLAEVNA, deuxième épouse de Nikolai.

ANNA SERGYEVNA ODINTSOV, veuve fortunée.

KATYA SERGYEVNA, sa sœur.

PORFIRY PLATONITCH, leur voisin.

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MATVY ILYITCH KOLYAZIN, commissaire du gouvernement.

EVDOKSYA (ou AVDOTYA) NIKITISHNA KUKSHIN, une dame émancipée.

VIKTOR SITNIKOV, un prétendu libéral.

PIOTR (prononcé P-iotr), serviteur de Nikolaï.

PROKOFITCH, chef des serviteurs de Nikolaï.

DUNYASHA, une servante.

MITYA, enfant de Fedosya.

TIMOFEITCH, gestionnaire pour Vassili.

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PÈRES ET ENFANTS
Un roman

CHAPITRE I

« Eh bien, Piotr, il n’est toujours pas en vue ? » demanda le 20 mai 1859 un homme d’un peu plus de quarante ans, vêtu d’un manteau poussiéreux et de pantalons à carreaux, qui sortit sans chapeau sur les marches basses de la poste de S——. Il s’adressait à son domestique, un jeune homme potelé, au menton couvert d’une fine barbe blanchâtre et aux petits yeux ternes.

Le domestique, en qui tout — l’anneau turquoise à son oreille, ses cheveux striés collés par la graisse, ainsi que la courtoisie de ses gestes — trahissait un homme de la nouvelle génération améliorée, jeta un regard indulgent le long de la route et répondit :

« Non, monsieur ; il n’est pas en vue. »

« Il n’est pas en vue ? » répéta son maître.

« Non, monsieur », répondit l’homme une seconde fois.

Son maître soupira et s’assit sur un petit banc. Nous allons le présenter au lecteur tandis qu’il est assis, les pieds sous lui, contemplant pensivement les alentours.

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Il s’appelait Nikolaï Petrovitch Kirsanov. À douze miles de la station de poste, il possédait une belle propriété comptant deux cents habitants, ou, comme il le disait — puisqu’il avait organisé la répartition de ses terres avec les paysans et créé une « ferme » — près de cinq mille acres. Son père, général dans l’armée qui avait servi en 1812, homme grossier, à moitié instruit mais pas méchant, typique Russe, avait passé toute sa vie au service de l’armée, d’abord à la tête d’une brigade, puis d’une division, et vivait constamment dans les provinces, où, en raison de son grade, il jouait un rôle assez important. Nikolaï Petrovitch était né dans le sud de la Russie, tout comme son frère aîné Pavel, dont nous parlerons plus tard. Il fut éduqué chez lui jusqu’à l’âge de quatorze ans, entouré de professeurs bon marché, d’aides de camp désinvoltes mais flatteurs, ainsi que de tout le personnel habituel des régiments et des états-majors. Sa mère, issue de la famille Kolyazin, s’appelait Agathe quand elle était jeune, mais en tant qu’épouse de général, elle portait le nom d’Agathokléia Kouzminoisna Kirsanova ; c’était l’une de ces dames militaires qui assument pleinement leurs devoirs et les dignités liées à leur fonction. Elle portait de magnifiques chapeaux et des robes en soie bruissantes ; à l’église, elle était la première à se diriger vers la croix ; elle parlait beaucoup à haute voix, permettait à ses enfants de lui baiser la main le matin et leur donnait sa bénédiction le soir — en somme, elle tirait le meilleur parti possible de la vie. Nikolaï Petrovitch, fils de général — bien qu’il ne fût nullement remarquable par son courage au point de mériter le surnom de « lâche » — devait, comme son frère Pavel, entrer dans l’armée ; mais il se brisa la jambe le jour même où parvinrent les nouvelles de sa nomination, et, après avoir passé deux mois alité, il garda une légère claudication jusqu’à la fin de ses jours. Son père jugea que ce n’était pas une bonne voie pour lui et le fit entrer dans la fonction publique. Dès qu’il eut dix-huit ans, il l’emmena à Saint-Pétersbourg et l’inscrivit à l’université. Son frère, à peu près à la même époque, devint officier dans la Garde. Les jeunes hommes commencèrent à vivre ensemble dans un même appartement, sous la surveillance lointaine d’un cousin du côté de leur mère, Ilya Kolyazin, un haut fonctionnaire. Leur père retourna à sa division et à sa femme, et envoyait rarement à ses fils de longues feuilles de papier gris couvertes d’une écriture forte et nette. En bas de ces feuilles, inscrites avec soin entre des ornements, figuraient les mots : « Piotr Kirsanov, général-major ». En 1835, Nikolaï Petrovitch quitta l’université, diplômé, et la même année, le général Kirsanov fut mis sur la liste des retraités à la suite d’une évaluation infructueuse, et vint vivre à Saint-Pétersbourg avec sa femme. Il s’apprêtait à louer une maison dans les Jardins Tavricheskii et avait rejoint le club anglais, mais il mourut subitement d’une crise d’apoplexie. Agathokléia Kouzminoisna le suivit bientôt.

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Lui ; elle ne pouvait s’habituer à une vie monotone dans la capitale ; elle était consumée par l’ennui d’exister loin du régiment. Entre-temps, Nikolaï Petrovitch avait déjà, de son vivant, et à leur grand déplaisir, eu le temps de tomber amoureux de la fille de son propriétaire, un petit fonctionnaire, Prepolovensky. C’était une jolie jeune femme, dite « avancée » ; elle lisait les articles sérieux de la rubrique « Science » des journaux. Il l’épousa dès la fin de la période de deuil ; quittant la fonction publique où son père lui avait obtenu un poste par faveur, il fut parfaitement heureux avec sa Masha, d’abord dans une villa de campagne près de l’Institut Lyesny, puis en ville, dans un petit appartement charmant avec un escalier propre et un salon venteux, puis à la campagne, où il s’installa définitivement, et où, peu de temps après, naquit son fils, Arkadi. Le jeune couple vivait très heureux et paisiblement ; ils étaient presque jamais séparés ; ils lisaient ensemble, chantaient et jouaient des duos au piano ; elle prenait soin de ses fleurs et s’occupait de la basse-cour ; lui allait parfois chasser et s’occupait de la propriété, tandis qu’Arkadi grandissait de la même manière heureuse et paisible. Dix ans passèrent comme un rêve. En 1847, la femme de Kirsanov mourut. Il faillit succomber à ce coup dur ; en quelques semaines, ses cheveux devinrent gris ; il se préparait à partir à l’étranger, si possible pour distraire son esprit... mais alors vint l’année 1848. Il retourna à la campagne à contrecœur, et, après une période plutôt longue d’inactivité, commença à s’intéresser aux améliorations de la gestion de ses terres. En 1855, il emmena son fils à l’université ; il y passa trois hivers avec lui à Saint-Pétersbourg, sans presque sortir, essayant de faire connaissance avec les jeunes compagnons d’Arkadi. L’hiver précédent, il n’avait pas pu y aller, et voilà qu’en mai 1859, déjà assez gris, un peu corpulent et plutôt voûté, il attendait son fils, qui venait juste d’obtenir son diplôme, tout comme lui-même l’avait fait autrefois.

Le domestique, par sens des convenances, et peut-être aussi parce qu’il ne voulait pas rester sous le regard de son maître, était allé à la porte et fumait sa pipe. Nikolaï Petrovitch baissa la tête et se mit à fixer les marches délabrées ; un gros poulet tacheté marchait calmement vers lui, foulant fermement le sol de ses grandes pattes jaunes ; un chat boueux lui lança un regard hostile, se tortillant timidement autour de la rampe. Le soleil brûlait ; de l’entrée à demi sombre de la poste venait une odeur de pain noir chaud. Nikolaï Petrovitch se mit à rêver. « Mon fils... un diplômé... Arkacha... » étaient les

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Des idées qui revenaient sans cesse dans son esprit ; il essayait de penser à autre chose, mais les mêmes pensées revenaient. Il se souvint de sa femme décédée... « Elle n’a pas vécu pour le voir ! » murmura-t-il tristement. Une pigeonne dodue, bleu foncé, vola sur la route et se hâta d’aller boire dans une flaque près du puits. Nikolaï Petrovitch commença à la regarder, mais son oreille avait déjà perçu le bruit de roues qui s’approchaient.

« On dirait qu’ils arrivent, monsieur », annonça le serviteur en passant par la porte.

Nikolaï Petrovitch se leva d’un bond et fixa la route du regard. Une calèche apparut, tirée par trois chevaux de poste attelés côte à côte ; dans la calèche, il aperçut la bande bleue d’un chapeau d’étudiant, les traits familiers d’un visage cher.

« Arkacha ! Arkacha ! » cria Kirsanov, en courant tout en agitant les bras... Quelques instants plus tard, ses lèvres se posèrent sur la joue imberbe, poussiéreuse et brûlée par le soleil du jeune diplômé.

CHAPITRE II

« Laissez-moi d’abord me secouer, papa », dit Arkadi, d’une voix fatiguée par le voyage, mais enfantine et claire comme une cloche, tandis qu’il répondait joyeusement aux caresses de son père ; « Je vous couvre de poussière. »

« Ce n’est rien, ce n’est rien », répéta Nikolaï Petrovitch en souriant tendrement, et il frappa deux fois du plat de la main le col du manteau de son fils ainsi que son propre manteau. « Laissez-moi vous regarder ; laissez-moi vous regarder », ajouta-t-il en s’éloignant de lui, avant de se diriger aussitôt à grands pas vers la cour de la gare en criant : « Par ici, par ici ; et vite, les chevaux ! »

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Nikolaï Petrovitch semblait bien plus excité que son fils ; il paraissait un peu confus, un peu timide. Arkadi le retint.

« Papa, dit-il, permets-moi de te présenter mon grand ami Bazarov, dont je t’ai tant écrit. Il a eu la bonté de promettre de rester avec nous. »

Nikolaï Petrovitch retourna rapidement et, s’approchant d’un homme grand vêtu d’un long manteau ample et grossier orné de franges, qui venait juste de descendre de la voiture, il serra chaleureusement sa main rouge sans gant, que l’autre ne lui tendit pas tout de suite.

« Je suis très heureux, commença-t-il, et profondément reconnaissant pour votre aimable intention de nous rendre visite... Dites-moi votre nom, ainsi que celui de votre père. »

« Evgueni Vassiliev », répondit Bazarov d’une voix paresseuse mais virile ; puis, relevant le col de son manteau grossier, il montra à Nikolaï Petrovitch tout son visage. C’était un visage long et maigre, au front large, au nez plat à la base et plus pointu à l’extrémité, aux grands yeux verdâtres et aux moustaches tombantes de couleur sableuse ; il était éclairé par un sourire serein, trahissant confiance en soi et intelligence.

« J’espère, cher Evgueni Vassilievitch, que vous ne serez pas ennuyeux avec nous », continua Nikolaï Petrovitch.

Les lèvres fines de Bazarov bougèrent à peine, bien qu’il ne répondît pas, se contentant de retirer son chapeau. Ses cheveux longs et épais ne cachaient pas les protubérances prononcées sur sa tête.

« Alors, Arkadi, reprit Nikolaï Petrovitch en se tournant vers son fils, faut-il atteler les chevaux tout de suite ? Ou préférez-vous vous reposer ? »

« Nous nous reposerons à la maison, papa ; dis-leur d’atteler les chevaux. »

« Tout de suite, tout de suite », acquiesça son père. « Hé, Piotr, tu entends ? Prépare tout, mon bon garçon ; sois vigilant. »

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Piotr, qui, en tant que serviteur modernisé, n’avait pas embrassé la main du jeune maître mais s’était contenté de s’incliner devant lui de loin, disparut à nouveau par le portail.

« Je suis venu ici en calèche, mais il y a aussi trois chevaux pour votre voiture », dit Nikolai Petrovitch avec empressement, tandis qu’Arkady buvait de l’eau dans une louche en fer que lui apportait la femme chargée de la gare, et que Bazarov commençait à fumer sa pipe en allant vers le cocher qui sortait les chevaux ; « il n’y a que deux places dans la calèche, et je ne sais pas comment votre ami… »

« Il montera dans la voiture », intervint Arkady à voix basse. « S’il vous plaît, ne soyez pas trop formel avec lui. C’est un type formidable, très simple — vous verrez. »

Le cocher de Nikolai Petrovitch amena les chevaux.

« Allez, dépêchez-vous, barbu ! » dit Bazarov en s’adressant au cocher.

« Tu entends, Mityuha ? » ajouta un autre cocher, debout avec les mains enfouies dans l’ouverture de son manteau en peau de mouton, « ce monsieur t’a appelé comment ? Toi aussi, tu as une belle barbe. »

Mityuha se contenta de donner un coup de chapeau et retira les rênes du cheval de trait.

« Faites attention, faites attention, les gars, aidez ! » cria Nikolai Petrovitch ; « il y aura bien quelque chose à boire pour trinquer à notre santé ! »

En quelques minutes, les chevaux furent attelés ; le père et le fils s’installèrent dans la calèche ; Piotr monta sur le siège avant ; Bazarov sauta dans la voiture et posa sa tête sur l’oreiller en cuir ; puis les deux véhicules partirent.

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CHAPITRE III

« Voilà donc que tu es enfin diplômé et que tu reviens à la maison », dit Nikolaï Petrovitch, touchant tour à tour l’épaule puis le genou d’Arkadi. « Enfin ! »

« Et comment va oncle ? Très bien ? » demanda Arkadi, qui, malgré la joie sincère, presque enfantine, qui remplissait son cœur, voulait le plus rapidement possible ramener la conversation du domaine émotionnel vers des sujets plus ordinaires.

« Très bien. Il pensait venir avec moi pour te rencontrer, mais pour une raison ou une autre il a abandonné cette idée. »

« Depuis combien de temps m’attendez-vous ? » s’enquit Arkadi.

« Oh, environ cinq heures. »

« Mon cher papa ! »

Arkadi se tourna vivement vers son père et lui donna un baiser sonore sur la joue. Nikolaï Petrovitch laissa échapper un petit rire.

« J’ai un cheval magnifique pour toi ! » commença-t-il. « Tu verras. Et ta chambre a été recouverte de papier neuf. »

« Y a-t-il une chambre pour Bazarov ? »

« Nous en trouverons aussi une pour lui. »

« S’il vous plaît, papa, traitez-le bien. Je ne saurais vous dire à quel point j’apprécie son amitié. »

« As-tu fait connaissance avec lui récemment ? »

« Oui, très récemment. »

« Ah, c’est pour ça que je ne l’ai pas vu l’hiver dernier. Qu’est-ce qu’il étudie ? »

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« Sa matière principale, c’est les sciences naturelles. Mais il sait tout. L’an prochain, il veut obtenir son doctorat. »

« Ah ! Il est à la faculté de médecine », observa Nikolaï Petrovitch, et il resta silencieux un instant. « Piotr, » continua-t-il en tendant la main, « ce ne sont pas nos paysans qui passent là ? »

Piotr regarda dans la direction indiquée par son maître. Quelques chariots attelés à des chevaux non bridés avançaient rapidement le long d’un chemin étroit. Dans chaque chariot se trouvaient un ou deux paysans vêtus de manteaux en peau de mouton, déboutonnés.

« Oui, monsieur », répondit Piotr.

« Où vont-ils ? Vers la ville ? »

« Vers la ville, je suppose. À la taverne », ajouta-t-il avec dédain, se tournant légèrement vers le cocher, comme s’il voulait faire appel à lui. Mais celui-ci ne bougea pas d’un muscle ; c’était un homme de l’ancienne école, qui n’approuvait pas les opinions modernes de la jeune génération.

« J’ai eu beaucoup de problèmes avec les paysans cette année », poursuivit Nikolaï Petrovitch en se tournant vers son fils. « Ils refusent de payer leur loyer. Que faut-il faire ? »

« Mais aimez-vous vos journaliers ? »

« Oui », dit Nikolaï Petrovitch entre ses dents. « C’est eux qui se liguent contre moi, voilà le problème ; et ils ne font pas de leur mieux. Ils abîment les outils. Mais ils ont cultivé la terre plutôt bien. Quand les choses se calmeront un peu, tout ira bien. Vous vous intéressez maintenant à l’agriculture ? »

« Vous n’avez pas d’ombrage ; c’est dommage », remarqua Arkadi, sans répondre à la dernière question.

« J’ai fait installer un grand auvent du côté nord, au-dessus du balcon », observa Nikolaï Petrovitch ; « maintenant nous pouvons dîner même à l’air libre. »

« Ce sera un peu trop comme une villa d’été... Enfin, c’est du n’importe quoi. Mais quel air ici ! Comme c’est délicieux ! Vraiment, je crois qu’il n’y a nulle part au monde une telle fragrance que dans ces prairies ! Et le ciel aussi. »

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Arkady s’arrêta brusquement, jeta un regard furtif derrière lui et ne dit plus rien.

« Bien sûr, » observa Nikolaï Petrovitch, « vous êtes né ici, et donc tout doit vous frapper d’une manière particulière... »

« Allons, père, l’endroit où naît un homme n’a aucune importance. »

« Pourtant... »

« Non ; cela n’a absolument aucune importance. »

Nikolaï Petrovitch lança un coup d’œil en biais à son fils, et la calèche continua sur un demi-mille avant que la conversation ne reprenne entre eux.

« Je ne me souviens pas si je vous ai écrit, » commença Nikolaï Petrovitch, « votre vieille nourrice, Egorovna, est morte. »

« Vraiment ? Pauvre femme ! Prokofitch vit-il encore ? »

« Oui, et il n’a pas changé du tout. Toujours aussi grognon. En fait, vous ne trouverez pas beaucoup de changements à Maryino. »

« Avez-vous toujours le même intendant ? »

« Eh bien, il y a effectivement un changement là-bas. J’ai décidé de ne pas garder auprès de moi de serfs libres qui ont été domestiques, ou du moins de ne pas leur confier de responsabilités. » (Arkady jeta un regard vers Piotr.) « Il est libre, en effet, » observa Nikolaï Petrovitch à voix basse ; « mais, vous comprenez, ce n’est qu’un valet. Maintenant j’ai un intendant, un citadin ; il semble être un type pratique. Je lui paie deux cent cinquante roubles par an. Mais, » ajouta Nikolaï Petrovitch en se frottant le front et les sourcils avec sa main, ce qui était chez lui toujours un signe d’embarras intérieur, « je viens de vous dire que vous ne trouveriez pas de changements à Maryino... Ce n’est pas tout à fait exact. Je pense qu’il est de mon devoir de vous préparer, cependant... »

Il hésita un instant, puis continua en français.

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Un moraliste strict considérerait ma franchise comme inappropriée ; mais, d’abord, elle ne peut être cachée, et ensuite, vous savez bien que j’ai toujours eu des idées particulières concernant la relation entre père et fils. Bien sûr, vous auriez raison de m’en vouloir. À mon âge... En bref... cette... cette fille, dont vous avez probablement déjà entendu parler...

— Fenitchka ? demanda Arkady avec aisance.

Nikolai Petrovitch rougit. « S’il vous plaît, ne prononcez pas son nom à haute voix... Eh bien... elle vit maintenant avec moi. Je l’ai installée dans la maison... il y avait deux petites chambres là-bas. Mais tout cela peut être changé. »

— Mon Dieu, papa, pourquoi ?

— Votre ami va rester chez nous... ce serait gênant...

— S’il vous plaît, ne vous inquiétez pas à cause de Bazarov. Il est au-dessus de tout ça.

— Eh bien, vous aussi, ajouta Nikolai Petrovitch. La petite cabane est affreuse — c’est le pire.

— Mon Dieu, papa, intervint Arkady, on dirait que vous vous excusez ; je me demande si vous n’avez pas honte.

— Bien sûr, je devrais avoir honte, répondit Nikolai Petrovitch, devenant de plus en plus rouge.

— Allons, papa, allons ; s’il vous plaît, non ! » Arkady sourit affectueusement. « Quelle raison d’excuser quoi que ce soit ! » pensa-t-il, son cœur rempli d’une tendresse condescendante envers son père bon et doux, mêlée à un sentiment de supériorité secrète. « S’il vous plaît, arrêtez », répéta-t-il une fois de plus, savourant instinctivement la conscience de sa propre condition avancée et émancipée.

Nikolai Petrovitch le regarda par en dessous des doigts de la main avec laquelle il frottait encore son front, et une douleur lui transperça le cœur... Mais aussitôt, il s’en voulut pour cela.

« Voici enfin nos prairies », dit-il après un long silence.

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« Et là-bas, c’est notre forêt, n’est-ce pas ? » demanda Arkadi.

« Oui. Seulement j’ai vendu le bois. Cette année, ils vont la abattre. »

« Pourquoi l’avez-vous vendue ? »

« L’argent était nécessaire ; de plus, ces terres doivent revenir aux paysans. »

« Ceux qui ne vous paient pas leur loyer ? »

« C’est leur affaire ; de toute façon, ils le paieront un jour. »

« Je suis désolé pour la forêt », observa Arkadi, et il commença à regarder autour de lui.

La campagne qu’ils traversaient ne pouvait pas être qualifiée de pittoresque. Des champs après des champs s’étendaient jusqu’à l’horizon, tantôt en pente douce, tantôt en descente ; par endroits, on apercevait des bois, ainsi que des ravins sinueux plantés de buissons bas et clairsemés, rappelant vivement leurs représentations sur les cartes à l’ancienne de l’époque de Catherine. Ils rencontrèrent aussi de petits ruisseaux aux berges creuses, de minuscules lacs entourés de digues étroites, de petits villages avec de modestes chaumières sous des toits sombres et souvent en ruine, des granges inclinées dont les murs étaient faits de branchages et des portes béantes à côté de greniers négligés ; et des églises, certaines en briques, avec du stuc qui s’écroulait par endroits, d’autres en bois, avec des croix tombées de travers et des cimetières envahis par les herbes. Peu à peu, le cœur d’Arkadi se serra. Pour compléter le tableau, les paysans qu’ils rencontraient étaient tous en haillons et montés sur de misérables petits chevaux ; les saules, dont les troncs étaient dépourvus d’écorce et aux branches brisées, se tenaient le long des routes comme de pauvres mendiants en loques ; des vaches maigres, hirsutes, visiblement affamées, déchiraient goulûment l’herbe le long des fossés. Elles avaient l’air d’avoir été arrachées de justesse aux griffes meurtrières d’un monstre menaçant ; et l’état pitoyable de ces bêtes faibles et affamées au milieu d’une belle journée de printemps évoquait, tel un fantôme blanc, l’hiver interminable et sans confort, avec ses tempêtes, ses gelées et ses neiges... « Non », pensa Arkadi, « ce n’est pas un pays prospère ; il ne frappe pas par son abondance ou son industrie ; cela ne peut pas continuer ainsi, des réformes sont absolument nécessaires... mais comment les mettre en œuvre, comment commencer ? »

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Telles étaient les réflexions d’Arkadi… Mais même tandis qu’il réfléchissait, le printemps reprenait ses droits. Tout autour était d’un vert doré ; les arbres, les buissons, l’herbe brillaient et ondulaient doucement sous la caresse du vent tiède. De toutes parts montait la mélodie incessante des alouettes ; les rossignols chantaient en planant au-dessus des prairies basses ou en courant silencieusement sur les touffes d’herbe. Les corbeaux se pavanaient parmi le maïs de printemps à peine poussé, se détachant en noir sur son vert tendre ; ils disparaissaient dans le seigle déjà blanchissant, ne laissant apparaître de temps en temps que leurs têtes au milieu de ses vagues grises. Arkadi regardait sans cesse, et ses réflexions s’estompaient peu à peu jusqu’à disparaître complètement… Il ôta son manteau et se tourna vers son père, avec un visage si radieux et enfantin que ce dernier le serra à nouveau dans ses bras.

« Nous n’en sommes plus très loin », dit Nikolaï Petrovitch. « Il suffit de gravir cette colline, et la maison sera en vue. Nous nous entendrons merveilleusement bien, Arkacha ; tu m’aideras à gérer la propriété, à condition que cela ne te soit pas ennuyeux. Il faut maintenant que nous nous rapprochions l’un de l’autre et que nous apprenions à nous connaître vraiment, n’est-ce pas ? »

« Bien sûr », répondit Arkadi. « Mais quel jour exquis aujourd’hui ! »

« Pour t’accueillir, mon cher garçon. Oui, c’est le printemps dans toute sa beauté. Même si je suis d’accord avec Pouchkine — te souviens-tu d’Evgueni Onéguine ? »

« Comme ta venue est triste pour moi,
Printemps, printemps, doux temps d’amour !
Quoi…»

« Arkadi ! » appela la voix de Bazarov depuis la calèche. « Envoie-moi une allumette ; je n’ai rien pour allumer ma pipe. »

Nikolaï Petrovitch s’arrêta, tandis qu’Arkadi, qui avait commencé à l’écouter avec quelque surprise, mais aussi de la sympathie, se hâta de sortir une boîte d’allumettes en argent de sa poche et de la faire passer à Bazarov par l’intermédiaire de Piotr.

« Voulez-vous un cigare ? » cria à nouveau Bazarov.

« Merci », répondit Arkadi.

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Piotr retourna dans la calèche et lui tendit, avec l’allumette, un épais cigare noir, que Arkady commença aussitôt à fumer, répandant autour de lui une odeur si forte et âcre de tabac bon marché que Nikolaï Petrovitch, qui n’avait jamais fumé depuis son adolescence, fut contraint de détourner la tête le plus discrètement possible de peur de blesser son fils.

Un quart d’heure plus tard, les deux calèches s’arrêtèrent devant les marches d’une nouvelle maison en bois, peinte en gris, avec un toit en fer rouge. C’était Maryino, également connue sous le nom de New-Wick, ou, comme les paysans l’avaient surnommée, la Ferme de la Pauvreté.

CHAPITRE IV

Aucune foule de serfs ne sortit sur les marches pour accueillir les messieurs ; seule apparut une petite fille de douze ans. Après elle, un jeune garçon, très ressemblant à Piotr, vêtu d’un manteau gris orné de boutons armoriés blancs, le serviteur de Pavel Petrovitch Kirsanov, sortit de la maison. Sans dire un mot, il ouvrit la porte de la calèche et déboutonna le panier du cocher. Nikolaï Petrovitch, avec son fils et Bazarov, traversa un hall sombre et presque vide, derrière la porte duquel ils aperçurent le visage d’une jeune femme, avant d’entrer dans un salon meublé dans le style le plus moderne.

« Nous voilà chez nous », dit Nikolaï Petrovitch en ôtant son chapeau et en rejetant ses cheveux en arrière. « C’est l’essentiel ; maintenant, il faut dîner et se reposer. »

« Un repas ne serait certainement pas de refus », observa Bazarov en s’étirant, avant de s’affaler sur un canapé.

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« Oui, oui, servons le dîner, tout de suite. » Nikolaï Petrovitch, sans raison apparente, tapa du pied. « Et voilà que, juste au bon moment, arrive Prokofitch. »

Un homme d’environ soixante ans entra : cheveux blancs, maigre et basané, vêtu d’un manteau couleur cannelle à boutons en laiton et d’une cravate rose. Il esquissa un sourire narquois, s’approcha pour embrasser la main d’Arkadi, s’inclina devant l’invité, puis se retira vers la porte, les mains derrière le dos.

« Voilà Prokofitch », commença Nikolaï Petrovitch ; « il est enfin revenu parmi nous... Eh bien, qu’en pensez-vous, à quoi ressemble-t-il ? »

« Aussi bien que possible », dit le vieil homme, qui souriait de nouveau, mais fronça rapidement ses épais sourcils. « Vous souhaitez que le dîner soit servi ? » demanda-t-il d’un ton imposant.

« Oui, oui, s’il vous plaît. Mais ne préféreriez-vous pas d’abord aller dans votre chambre, Evgueni Vassilievitch ? »

« Non, merci ; cela m’est égal. Faites simplement transporter ma petite malle là-bas, ainsi que ce vêtement », ajouta-t-il en enlevant son manteau.

« Certainement. Prokofitch, prenez le manteau de ce monsieur. » (Prokofitch, l’air perplexe, prit le « vêtement » de Bazarov à deux mains, le leva haut au-dessus de sa tête et se retira sur la pointe des pieds.) « Et vous, Arkadi, allez-vous dans votre chambre un instant ? »

« Oui, je dois me laver », répondit Arkadi, et il se dirigeait justement vers la porte, mais à cet instant un homme de taille moyenne entra dans le salon : vêtu d’un costume anglais sombre, d’une cravate basse à la mode et de chaussures en daim, Pavel Petrovitch Kirsanov. Il avait l’air d’avoir une quarantaine d’années : ses cheveux gris coupés court brillaient d’un éclat sombre, comme de l’argent neuf ; son visage, jaune mais sans rides, était exceptionnellement régulier et pur dans ses lignes, comme s’il avait été sculpté par un ciseau léger et délicat, et montrait des traces d’une beauté remarquable ; ses yeux noirs, clairs et en forme d’amande, étaient particulièrement beaux. Toute la personne de l’oncle d’Arkadi, avec son élégance aristocratique, avait conservé la grâce de la jeunesse et cet air d’aspiration vers le haut, loin de la terre, qui disparaît le plus souvent après la vingtaine.

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Pavel Petrovitch sortit de la poche de son pantalon sa main exquise, aux longs ongles roses effilés, une main qui paraissait d’autant plus exquise grâce à la blancheur neigeuse du manchon, boutonné par un unique et grand opale, et la tendit à son neveu. Après une poignée de main à la mode européenne, il l’embrassa trois fois à la russe, c’est-à-dire qu’il toucha trois fois sa joue avec ses moustaches parfumées, et dit : « Bienvenue. »

Nikolai Petrovitch le présenta à Bazarov ; Pavel Petrovitch le salua d’une légère inclinaison de sa silhouette souple et d’un léger sourire, mais il ne lui tendit pas la main et la remit même dans sa poche.

« J’avais commencé à croire que vous ne viendriez pas aujourd’hui », commença-t-il d’une voix mélodieuse, avec un geste amical et un haussement d’épaules, en montrant ses dents blanches éclatantes. « Est-ce qu’il s’est passé quelque chose en chemin ? »

« Rien ne s’est passé », répondit Arkady ; « nous étions plutôt lents. Mais nous avons maintenant faim comme des loups. Dépêche-toi, Prokofitch, papa ; je reviens tout de suite. »

« Attendez, je viens avec vous », s’écria Bazarov, se relevant brusquement du canapé. Les deux jeunes hommes sortirent.

« Qui est-ce ? » demanda Pavel Petrovitch.

« Un ami d’Arkacha ; selon lui, c’est un type très intelligent. »

« Il va rester chez nous ? »

« Oui. »

« Ce type négligé ? »

« Eh bien, oui. »

Pavel Petrovitch tapota la table du bout des doigts. « Je suppose qu’Arkady s’est dégourdi », remarqua-t-il. « Je suis content qu’il soit revenu. »

Au dîner, il y eut peu de conversation. Bazarov surtout ne dit rien, mais il mangea beaucoup. Nikolai Petrovitch raconta divers épisodes de ce qu’il appelait sa carrière de paysan, parla du gouvernement imminent.

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Mesures, comités, délégations, la nécessité d’introduire des machines, etc. Pavel Petrovitch arpentait lentement le salon à manger (il ne dînait jamais), buvant parfois une gorgée de vin rouge, et plus rarement émettant une remarque ou plutôt une exclamation du genre « Ah ! Aha ! Hm ! ». Arkady rapporta quelques nouvelles de Saint-Pétersbourg, mais il ressentait une certaine gêne, cette gêne qui saisit habituellement un jeune homme lorsqu’il cesse d’être un enfant et revient dans un endroit où on a l’habitude de le considérer et de le traiter comme tel. Il rendait ses phrases bien inutilement longues, évitait le mot « papa » et le remplaçait même parfois par « père », marmonnant, il est vrai, entre ses dents ; avec une négligence exagérée, il versait dans son verre bien plus de vin qu’il n’en voulait vraiment, puis il le buvait d’un trait. Prokofitch ne le quittait pas des yeux et continuait de se mordre les lèvres. Après le dîner, ils se séparèrent tous immédiatement.

« Votre oncle est un type étrange », dit Bazarov à Arkady, assis en robe de chambre au bord de son lit, fumant une courte pipe. « Imaginez un peu un tel style à la campagne ! Ses ongles, ses ongles — vous devriez les envoyer à une exposition ! »

« Bien sûr, vous ne savez pas », répondit Arkady. « C’était un grand type à son époque, vous savez. Un jour, je vous raconterai son histoire. Il était très beau, vous savez, il faisait tourner toutes les têtes des femmes. »

« Oh, c’est ça ? Alors il continue ainsi en souvenir du passé. C’est dommage qu’il n’y ait personne ici à fasciner. Je n’arrêtais pas de regarder ses cols exquis. Ils sont comme du marbre, et son menton est rasé avec une perfection absolue. Allons, Arkady Nikolaïtch, n’est-ce pas ridicule ? »

« Peut-être bien ; mais c’est vraiment un homme remarquable. »

« Une survivance d’autrefois ! Mais votre père, lui, c’est un type formidable. Il perd son temps à lire de la poésie et ne sait pas grand-chose à l’agriculture, mais c’est un homme de bon cœur. »

« Mon père est unique. »

« Avez-vous remarqué à quel point il est timide et nerveux ? »

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Arkadi secoua la tête, comme s’il n’était pas lui-même timide et nerveux.

« C’est quelque chose d’étonnant », poursuivit Bazarov, « ces vieux idéalistes, ils développent leurs systèmes nerveux jusqu’à ce qu’ils se brisent... alors l’équilibre est perdu. Mais bonne nuit. Dans ma chambre il y a un lavabo anglais, mais la porte ne ferme pas. En tout cas, cela devrait être encouragé — un lavabo anglais représente le progrès ! »

Bazarov partit, et un grand sentiment de bonheur envahit Arkadi. Comme c’est doux de s’endormir chez soi, dans le lit familier, sous la couette confectionnée par des mains aimantes, peut-être les mains d’une infirmière chère, ces mains gentilles, tendres et infatigables. Arkadi se souvint de Yegorovna, soupira et lui souhaita la paix au ciel... Pour lui-même, il ne pria pas.

Lui et Bazarov s’endormirent bientôt, mais d’autres personnes dans la maison restèrent éveillées longtemps après. Le retour de son fils avait agité Nikolai Petrovitch. Il s’allongea dans son lit, mais ne souffla pas les bougies ; la tête appuyée sur sa main, il sombra dans de longues rêveries. Son frère resta assis bien après minuit dans son bureau, dans un grand fauteuil devant la cheminée, où brûlaient quelques braises à la lueur faible. Pavel Petrovitch n’était pas déshabillé, seulement des pantoufles chinoises rouges avaient remplacé ses chaussures en cuir. Il tenait entre ses mains le dernier numéro de Galignani, mais il ne lisait pas ; il fixait intensément la grille, où une flamme bleutée vacillait, s’éteignant puis s’allumant à nouveau... Dieu sait où ses pensées erraient, mais elles ne se perdaient pas seulement dans le passé ; l’expression de son visage était concentrée et morose, ce qui n’est pas le cas lorsqu’un homme est absorbé uniquement par ses souvenirs. Dans une petite pièce du fond, assise sur une grande armoire, se trouvait une jeune femme vêtue d’une veste bleue, avec un foulard blanc jeté sur ses cheveux noirs, Fenitchka. Elle écoutait à moitié, somnolait à moitié, et regardait souvent vers la porte ouverte à travers laquelle on voyait un berceau d’enfant, et l’on pouvait entendre la respiration régulière d’un bébé endormi.

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CHAPITRE V

Le lendemain matin, Bazarov se réveilla plus tôt que quiconque et sortit de la maison. « Oh, mon Dieu ! » pensa-t-il en regardant autour de lui, « ce petit endroit n’a rien de remarquable ! » Lorsque Nikolaï Petrovitch avait partagé les terres avec ses paysans, il avait dû construire sa nouvelle demeure sur quatre acres de terrain parfaitement plat et stérile. Il y avait fait construire une maison, des bureaux et des bâtiments agricoles, aménagé un jardin, creusé un étang et foré deux puits ; mais les jeunes arbres ne prospéraient pas, très peu d’eau s’accumulait dans l’étang, et celle des puits avait un goût saumâtre. Seul un bosquet de lilas et d’acacias avait bien poussé ; ils y prenaient parfois le thé et le dîner. En quelques minutes, Bazarov parcourut tous les petits chemins du jardin ; il entra dans l’étable et le hangar à bétail, chassa deux garçons de ferme, avec qui il se lia d’amitié sur-le-champ, puis partit avec eux vers un petit marais situé à environ un mile de la maison pour chercher des grenouilles.

« À quoi voulez-vous des grenouilles, monsieur ? » demanda l’un des garçons.

« Je vous le dirai », répondit Bazarov, qui possédait le don particulier d’inspirer confiance aux gens de classe inférieure, bien qu’il ne cherchât jamais à les gagner et se comportât avec eux très familièrement ; « J’ouvrirai la grenouille pour voir ce qui se passe à l’intérieur, et puis, comme vous et moi sommes presque pareils aux grenouilles, sauf que nous marchons sur nos jambes, je saurai aussi ce qui se passe en nous. »

« Et pourquoi voulez-vous savoir ça ? »

« Pour ne pas faire d’erreur, si vous tombez malade et que je dois vous soigner. »

« Vous êtes donc médecin ? »

« Oui. »

« Vaska, tu entends ? Le monsieur dit que toi et moi, on est pareils aux grenouilles, c’est drôle ! »

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« J’ai peur des grenouilles », observa Vaska, un garçon de sept ans, au crâne blanc comme le lin, aux pieds nus, vêtu d’une blouse grise à col montant.

« Qu’y a-t-il à craindre ? Elles mordent ? »

« Allez, plongez dans l’eau, philosophes », dit Bazarov.

Pendant ce temps, Nikolaï Petrovitch s’était également réveillé et était allé voir Arkady, qu’il trouva habillé. Le père et le fils sortirent sur la terrasse, à l’abri de l’auvent ; près de la balustrade, sur la table, parmi de grands bouquets de lilas, le samovar était déjà en ébullition. Une petite fille s’approcha, c’était celle-là même qui les avait accueillis en premier sur les marches à leur arrivée la veille au soir. D’une voix stridente, elle dit :

« Fedosya Nikolaevna ne se sent pas très bien, elle ne peut pas venir ; elle a demandé de vous demander si vous voudriez verser vous-même le thé, ou si elle doit envoyer Dunyasha ? »

« Je vais le verser moi-même », intervint précipitamment Nikolaï Petrovitch. « Arkady, comment prends-tu ton thé, avec de la crème ou avec du citron ? »

« Avec de la crème », répondit Arkady ; et après un bref silence, il demanda : « Papa ? »

Nikolaï Petrovitch regarda son fils, perplexe.

« Eh bien ? » dit-il.

Arkady baissa les yeux.

« Pardonnez-moi, papa, si ma question vous semble inappropriée », commença-t-il, « mais vous-même, par votre franchise d’hier, vous m’encouragez à être franc... vous ne serez pas fâché... ? »

« Continue. »

« Vous me donnez confiance pour vous le demander... La raison, n’est-ce pas... la raison pour laquelle elle ne vient pas ici verser le thé, c’est parce que je suis ici ? »

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Nikolaï Petrovitch se détourna légèrement.

« Peut-être », dit-il enfin, « suppose-t-elle... qu’elle a honte. »

Arkadi jeta un regard rapide à son père.

« Elle n’a pas besoin d’avoir honte. D’abord, vous connaissez mes opinions » (il était très doux pour Arkadi de prononcer ce mot) ; « et ensuite, pourrais-je être prêt à entraver ne serait-ce qu’un peu votre vie, vos habitudes ? De plus, je suis sûr que vous ne feriez pas un mauvais choix ; si vous avez permis qu’elle vive sous le même toit que vous, elle doit l’être ; en tout cas, un fils ne peut juger son père — et encore moins moi, et surtout pas un père comme vous, qui, comme vous, n’a jamais entravé ma liberté en rien. »

La voix d’Arkadi avait été tremblante au début ; il se sentait magnanime, bien qu’il réalisât en même temps qu’il tenait là une sorte de sermon à l’intention de son père ; mais le son de sa propre voix a un effet puissant sur n’importe quel homme, et Arkadi prononça ses derniers mots avec résolution, voire avec insistance.

« Merci, Arkacha », dit Nikolaï Petrovitch d’une voix émue, et ses doigts effleurèrent de nouveau ses sourcils et son front. « Tes suppositions sont en fait justes. Bien sûr, si cette fille ne le méritait pas... Ce n’est pas un caprice frivole. Ce n’est pas facile pour moi de parler de cela avec toi ; mais tu comprendras qu’il est difficile pour elle de venir ici, en ta présence, surtout le premier jour de ton retour. »

« Dans ce cas, j’irai la voir », s’écria Arkadi, submergé par un nouvel élan de magnanimité, et il se leva de sa chaise. « Je lui expliquerai qu’elle n’a pas besoin d’avoir honte devant moi. »

Nikolaï Petrovitch se leva également.

« Arkadi », commença-t-il, « sois gentil... comment peux-tu... là... je ne t’ai pas encore dit... »

Mais Arkadi ne l’écouta pas et courut hors de la terrasse. Nikolaï Petrovitch le suivit du regard, puis s’effondra dans son fauteuil, submergé par la confusion. Son cœur

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Il se mit à battre plus fort. Se rendit-il compte à ce moment-là de l’étrangeté inévitable des relations futures entre lui et son fils ? Savait-il que Arkadi aurait peut-être montré plus de respect envers lui s’il n’avait jamais abordé ce sujet ? S’en voulait-il pour sa faiblesse ? — C’est difficile à dire ; tous ces sentiments étaient en lui, mais sous forme de sensations vagues, tandis que le rouge restait sur son visage et que son cœur battait fort.

On entendit des pas précipités, et Arkadi apparut sur la terrasse. « Nous sommes devenus amis, papa ! » s’écria-t-il, avec une expression de triomphe affectueux et bon enfant sur le visage. « Fedosya Nikolaevna ne se sent pas vraiment bien aujourd’hui, elle viendra un peu plus tard. Mais pourquoi ne m’as-tu pas dit que j’avais un frère ? J’aurais dû l’embrasser hier soir, comme je viens de le faire. »

Nikolai Petrovitch essaya de prononcer quelques mots, tenta de se lever et d’ouvrir les bras. Arkadi se jeta à son cou.

« Qu’est-ce que c’est ? Encore des embrassades ? » fit la voix de Pavel Petrovitch derrière eux.

Le père et le fils furent tout aussi ravis par son apparition à cet instant ; il y a des situations, vraiment émouvantes, dont on a envie de s’échapper le plus rapidement possible.

« Pourquoi serais-tu surpris ? » dit gaiement Nikolai Petrovitch. « Pense à combien de temps j’attends Arkasha. Je n’ai même pas eu le temps de bien le regarder depuis hier. »

« Je ne suis pas du tout surpris », observa Pavel Petrovitch ; « J’ai moi-même envie de l’embrasser. »

Arkadi s’approcha de son oncle et sentit à nouveau ses joues caressées par sa moustache parfumée. Pavel Petrovitch s’assit à la table. Il portait un élégant costume de matinée à l’anglaise, ainsi qu’un petit fez coloré sur la tête. Ce fez et la cravate nouée négligemment donnaient une impression de liberté propre à la vie à la campagne, mais les cols rigides de sa chemise — certes pas blancs, mais rayés, comme c’est d’usage pour les tenues de matinée — se dressaient toujours avec fermeté contre son menton bien rasé.

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« Où est ton nouvel ami ? » demanda-t-il à Arkadi.

« Il n’est pas dans la maison ; il se lève généralement tôt et part quelque part. Le mieux, c’est de ne pas lui prêter attention ; il n’aime pas les formalités. »

« Oui, c’est évident. » Pavel Petrovitch commença délibérément à étaler du beurre sur son pain. « Va-t-il rester longtemps avec nous ? »

« Peut-être. Il est venu ici en allant chez son père. »

« Et où vit son père ? »

« Dans notre province, à soixante-quatre miles d’ici. Il y a une petite propriété là-bas. Avant, il était médecin dans l’armée. »

« Ttt, ttt, ttt ! En effet, je me demandais sans cesse : “Où ai-je déjà entendu ce nom, Bazarov ?” Nikolaï, te souviens-tu qu’il y avait dans la division de notre père un chirurgien nommé Bazarov ? »

« Je crois que oui. »

« Oui, oui, sans aucun doute. Donc ce chirurgien, c’était son père. Hm ! » Pavel Petrovitch tirota sur ses moustaches. « Eh bien, et qui est M. Bazarov lui-même ? » demanda-t-il délibérément.

« Qui est Bazarov ? » sourit Arkadi. « Voulez-vous que je vous dise qui il est vraiment, oncle ? »

« Si vous le voulez bien, neveu. »

« C’est un nihiliste. »

« Hein ? » s’enquit Nikolaï Petrovitch, tandis que Pavel Petrovitch faisait tournoyer un couteau dans les airs, avec un petit morceau de beurre à son extrémité, restant immobile.

« C’est un nihiliste », répéta Arkadi.

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« Un nihiliste », dit Nikolaï Petrovitch. « Cela vient du latin, nihil, rien, d’après ce que je peux juger ; le mot doit signifier un homme qui… qui ne accepte rien ? »

« Dis plutôt “qui ne respecte rien” », intervint Pavel Petrovitch, et il se remit à travailler sur le beurre.

« Qui considère tout du point de vue critique », observa Arkadi.

« N’est-ce pas la même chose ? » demanda Pavel Petrovitch.

« Non, ce n’est pas la même chose. Un nihiliste est un homme qui ne s’incline devant aucune autorité, qui ne prend aucun principe par foi, quelle que soit la vénération attachée à ce principe. »

« Eh bien, est-ce que c’est bien ? » interrompit Pavel Petrovitch.

« Ça dépend, oncle. Cela fera du bien à certains, mais d’autres en souffriront. »

« En effet. Bon, je vois que ce n’est pas dans notre style. Nous sommes des gens à l’ancienne ; nous imaginons qu’à sans principes, pris par foi comme vous dites, on ne peut faire un pas, on ne peut même pas respirer. Vous avez changé tout cela. Que Dieu vous donne une bonne santé et le grade de général, tandis que nous nous contenterons de regarder et d’admirer, dignes… qu’était-ce déjà ? »

« Des nihilistes », dit Arkadi, en parlant très distinctement.

« Oui. Il y avait autrefois des hégéliens, et maintenant il y a des nihilistes. Nous verrons comment vous survivrez dans le vide, dans le néant ; et maintenant, sonnez, s’il vous plaît, frère Nikolaï Petrovitch ; il est temps que je boive mon cacao. »

Nikolaï Petrovitch sonna la cloche et appela : « Dunyasha ! » Mais au lieu de Dunyasha, c’est Fenitchka elle-même qui apparut sur la terrasse. C’était une jeune femme d’une vingtaine d’années, à la peau blanche et douce, aux cheveux et aux yeux noirs, aux lèvres rouges et boudeuses comme celles d’un enfant, et aux petites mains délicates. Elle portait une jolie robe à motif ; un foulard bleu neuf reposait légèrement sur ses épaules pleines. Elle apportait une grande tasse de cacao et, après l’avoir posée devant Pavel Petrovitch, elle fut submergée par la confusion : le sang chaud afflua en vague pourpre.

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sur la peau délicate de son joli visage. Elle baissa les yeux et resta debout près de la table, s’appuyant légèrement sur la pointe de ses doigts. On aurait dit qu’elle avait honte d’être entrée, mais en même temps elle sentait qu’elle avait le droit de venir.

Pavel Petrovitch fronça sévèrement les sourcils, tandis que Nikolai Petrovitch avait l’air embarrassé.

« Bonjour, Fenitchka », murmura-t-il entre ses dents.

« Bonjour », répondit-elle d’une voix pas forte mais sonore, et après avoir jeté un coup d’œil en coin à Arkady, qui lui adressa un sourire amical, elle s’éloigna doucement. Elle marchait d’un pas légèrement chaloupé, mais cela lui allait bien.

Pendant quelques minutes, le silence régna sur la terrasse. Pavel Petrovitch but une gorgée de son cacao ; soudain il leva la tête. « Voici M. Le Nihiliste qui vient vers nous », dit-il à voix basse.

Bazarov s’approchait en effet par le jardin, enjambant les parterres de fleurs. Son manteau et son pantalon en lin étaient tachés de boue ; des herbes marécageuses s’enroulaient autour de la calotte de son vieux chapeau rond ; dans sa main droite, il tenait un petit sac ; à l’intérieur du sac, quelque chose de vivant bougeait. Il s’approcha rapidement de la terrasse et dit en hochant la tête : « Bonjour, messieurs ; désolé d’être en retard pour le thé ; je reviens tout de suite ; il faut juste que je mette ces captifs de côté. »

« Qu’avez-vous là — des sangsues ? » demanda Pavel Petrovitch.

« Non, des grenouilles. »

« Vous les mangez — ou vous les gardez ? »

« Pour des expériences », répondit Bazarov avec indifférence, puis il entra dans la maison.

« Donc il va les découper », observa Pavel Petrovitch. « Il n’a pas confiance dans les principes, mais il a confiance dans les grenouilles. »

Arkady regarda son oncle avec compassion ; Nikolai Petrovitch haussa discrètement les épaules. Pavel Petrovitch lui-même sentit que son épigramme

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sans succès, et commença à parler d’agriculture et du nouveau bailli, qui était venu le voir la veille au soir pour se plaindre qu’un ouvrier, Foma, « était indiscipliné » et complètement intraitable. « C’est un véritable Ésope », dit-il entre autres choses ; « partout il s’est montré comme un type inutile ; ce n’est pas quelqu’un qui sait rester à sa place ; il partira en colère comme un idiot. »

CHAPITRE VI

Bazarov revint, s’assit à table et commença à boire son thé à la hâte. Les deux frères le regardèrent en silence, tandis qu’Arkadi observait discrètement d’abord son père, puis son oncle.

« Avez-vous marché loin d’ici ? » demanda enfin Nikolaï Petrovitch.

« Là où il y a un petit marais près du bois de peupliers. J’y ai tué une demi-douzaine de bécasses ; vous pourriez les abattre, Arkadi. »

« Alors vous n’êtes pas sportif ? »

« Non. »

« Votre spécialité, c’est la physique ? » demanda à son tour Pavel Petrovitch.

« La physique, oui ; et les sciences naturelles en général. »

« On dit que les Teutons ont eu beaucoup de succès dans ce domaine ces derniers temps. »

« Oui ; les Allemands sont nos maîtres en la matière », répondit Bazarov avec nonchalance.

Pavel Petrovitch avait utilisé le mot Teutons au lieu de Allemands dans un but ironique ; personne ne s’en aperçut cependant.

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« Avez-vous une si haute opinion des Allemands ? » demanda Pavel Petrovitch avec une courtoisie exagérée. Il commençait à ressentir une irritation secrète. Sa nature aristocratique était révoltée par l’indifférence absolue de Bazarov. Ce fils de chirurgien n’était pas seulement pas impressionné, il donnait même des réponses brusques et indifférentes, et dans le ton de sa voix il y avait quelque chose de grossier, presque d’insolent.

« Les hommes de science là-bas sont très intelligents. »

« Ah, ah. Sans doute n’avez-vous pas une opinion aussi flatteuse des hommes de science russes, n’est-ce pas ? »

« C’est très probable. »

« C’est là une grande abnégation de soi », déclara Pavel Petrovitch en se redressant et en rejetant la tête en arrière. « Mais comment se fait-il cela ? Arkadi Nikolaïtch nous disait tout à l’heure que vous ne reconnaissez aucune autorité ? Vous ne croyez pas en elles ? »

« Comment pourrais-je les reconnaître ? En quoi devrais-je croire ? Ils me disent la vérité, je suis d’accord, c’est tout. »

« Et tous les Allemands disent-ils la vérité ? » demanda Pavel Petrovitch, son visage prenant une expression aussi peu sympathique, aussi distante, comme s’il s’était retiré à une hauteur nuageuse.

« Pas tous », répondit Bazarov en bâillant brièvement. Il ne semblait manifestement pas vouloir poursuivre la discussion.

Pavel Petrovitch jeta un coup d’œil à Arkadi, comme s’il voulait lui dire : « Votre ami est poli, il faut le reconnaître. » « Quant à moi », reprit-il, non sans quelque effort, « je suis si inculte que je n’aime pas les Allemands. Je ne parle pas ici des Allemands russes ; nous savons tous ce qu’ils sont. Mais même les Allemands allemands ne me plaisent pas. Autrefois, il y en avait çà et là ; ils avaient — eh bien, Schiller, bien sûr, Goethe... mon frère — il a une opinion particulièrement favorable d’eux... Mais maintenant, ils sont tous devenus chimistes et matérialistes... »

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« Un bon chimiste est vingt fois plus utile que n’importe quel poète », intervint Bazarov.

« Oh, en effet », commenta Pavel Petrovitch, et, comme s’il s’endormait, il haussa légèrement les sourcils. « Vous ne reconnaissez donc pas l’art, je suppose ? »

« L’art de gagner de l’argent ou de faire de la publicité pour des pilules ! » s’écria Bazarov avec un rire méprisant.

« Ah, ah. Vous aimez plaisanter, je vois. Vous rejetez tout cela, sans doute ? D’accord. Alors vous ne croyez qu’en la science ? »

« Je vous ai déjà expliqué que je ne crois en rien ; et qu’est-ce que la science — la science abstraite ? Il y a des sciences, tout comme il y a des métiers et des artisanats ; mais la science abstraite n’existe pas du tout. »

« Très bien. Eh bien, concernant les autres traditions acceptées dans le comportement humain, maintenez-vous la même attitude négative ? »

« Qu’est-ce que c’est, un examen ? » demanda Bazarov.

Pavel Petrovitch pâlit légèrement... Nikolai Petrovitch jugea son devoir d’intervenir dans la conversation.

« Nous discuterons de ce sujet avec vous plus en détail un jour, cher Evgeni Vassilievitch ; nous écouterons vos points de vue et exprimerons les nôtres. Pour ma part, je suis très heureux que vous étudiez les sciences naturelles. J’ai entendu dire que Liebig a fait de merveilleuses découvertes pour améliorer les sols. Vous pouvez m’aider dans mes travaux agricoles ; vous pouvez me donner de bons conseils. »

« Je suis à votre service, Nikolai Petrovitch ; mais Liebig, c’est au-dessus de nos forces ! Il faut d’abord apprendre l’ABC, puis commencer à lire, et nous n’avons même pas encore vu l’alphabet. »

« Vous êtes certainement un nihiliste, je le vois », pensa Nikolai Petrovitch. « Néanmoins, vous me permettrez de vous solliciter de temps en temps », ajouta-t-il à haute voix. « Et maintenant, frère, je pense qu’il est temps pour nous d’aller parler au bailli. »

Pavel Petrovitch se leva de sa chaise.

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« Oui », dit-il, sans regarder personne ; « c’est une malchance de vivre cinq ans à la campagne comme ça, loin des esprits éminents ! On devient aussitôt un idiot. On peut essayer de ne pas oublier ce qu’on a appris, mais — en un clin d’œil ! — ils prouveront que tout cela n’est que du charabia, et ils vous diront que les gens sensés n’ont rien à faire avec de telles sottises, et que vous, si vous le souhaitez, n’êtes qu’un vieil antiquaire démodé. Que faire ? Les jeunes, bien sûr, sont plus intelligents que nous ! »

Pavel Petrovitch se retourna lentement sur ses talons et s’éloigna à pas lents ; Nikolai Petrovitch le suivit.

« Est-il toujours comme ça ? » demanda froidement Bazarov à Arkady dès que la porte se fut refermée derrière les deux frères.

« Il faut dire, Evgeni, que vous n’avez pas été gentil avec lui », fit remarquer Arkady. « Vous avez blessé ses sentiments. »

« Eh bien, est-ce que je vais tenir compte de leurs sentiments, ces aristocrates provinciaux ! Ce n’est que vanité, manières de dandy, folie. S’il avait envie de continuer sa carrière à Saint-Pétersbourg, il aurait dû le faire. Mais bon, assez de lui ! J’ai trouvé une espèce plutôt rare de coléoptère aquatique, le Dytiscus marginatus ; vous le connaissez ? Je vais vous le montrer. »

« J’avais promis de vous raconter son histoire », commença Arkady.

« L’histoire du coléoptère ? »

« Allons, non, Evgeni. L’histoire de mon oncle. Vous verrez qu’il n’est pas du genre d’homme que vous imaginez. Il mérite de la pitié plutôt que du ridicule. »

« Je ne le nie pas ; mais pourquoi vous soucier de lui ? »

« Il faut être juste, Evgeni. »

« Comment cela se suit-il ? »

« Non ; écoutez... »

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Et Arkadi lui raconta l’histoire de son oncle. Le lecteur la trouvera au chapitre suivant.

CHAPITRE VII

Pavel Petrovitch Kirsanov fut d’abord éduqué à la maison, comme son frère cadet, puis au Corps des pages. D’enfance, il se distinguait par une beauté remarquable ; de plus, il était confiant en lui, quelque peu ironique, et avait un sens de l’humour assez mordant ; il ne pouvait manquer de plaire. Dès qu’il eut reçu son grade d’officier, on le vit partout. Il était beaucoup admiré dans la société, et il cédait à tous ses caprices, même aux plus fous, et se donnait des airs, mais cela aussi était attirant chez lui. Les femmes en perdaient la tête pour lui ; les hommes le traitaient de coq et étaient secrètement jaloux de lui. Comme cela a déjà été raconté, il vivait dans les mêmes appartements que son frère, qu’il aimait sincèrement, bien qu’il ne lui ressemblât pas du tout. Nikolai Petrovitch boitait légèrement, avait des traits petits et agréables d’un air plutôt mélancolique, de petits yeux noirs et des cheveux fins et doux ; il aimait être paresseux, mais il aimait aussi lire, et était timide en société.

Pavel Petrovitch ne passait pas une seule soirée à la maison, se vantait de son aisance et de son audace (il était justement en train de populariser la gymnastique parmi les jeunes gens de la société), et avait lu environ cinq ou six livres en français. À vingt-huit ans, il était déjà capitaine ; une brillante carrière l’attendait. Soudain, tout changea.

À cette époque, on voyait parfois dans la société de Saint-Pétersbourg une femme qui n’a pas encore été oubliée. La princesse R——. Elle avait un mari bien éduqué, de bonne famille, mais plutôt stupide, et pas d’enfants. Elle partait soudain à l’étranger, puis revenait brusquement en Russie, menant une vie étrange.

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En général, elle avait la réputation d’être une coquette frivole, qui se donnait avec empressement à toutes sortes de plaisirs, dansait jusqu’à l’épuisement, riait et plaisantait avec des jeunes hommes qu’elle recevait dans la pénombre de son salon avant le dîner ; tandis que la nuit, elle pleurait et priait, ne trouvant de paix en rien, et arpentait souvent sa chambre jusqu’au matin, se tordant les mains de douleur, ou bien restait assise, pâle et glacée, devant un psautier. Le jour venu, elle redevenait une grande dame ; elle sortait à nouveau, riait, bavardait, et se jetait tête baissée dans tout ce qui pouvait lui procurer le moindre divertissement. Elle était merveilleusement bien proportionnée, ses cheveux couleur d’or et lourds comme de l’or descendaient sous ses genoux, mais personne ne l’aurait qualifiée de beauté ; sur tout son visage, le seul point positif était ses yeux, et même ceux-ci n’étaient pas beaux — ils étaient gris et pas grands — mais leur regard était vif et profond, indifférent au point de l’audace, et pensif au point de la mélancolie — un regard énigmatique. Il y avait dans ses yeux une lueur de quelque chose d’extraordinaire, même lorsque sa langue balbutiait les absurdités les plus vides. Elle s’habillait avec un soin méticuleux. Pavel Petrovitch la rencontra à un bal, dansa une mazurka avec elle, au cours de laquelle elle ne prononça pas un seul mot sensé, et tomba passionnément amoureux d’elle. Habitué à conquérir, il atteignit bientôt son but, cette fois encore, mais son succès facile ne diminua pas son ardeur. Au contraire, il fut encore plus tourmenté, encore plus lié à cette femme, en qui, même au moment où elle se livrait entièrement, il semblait toujours y avoir quelque chose de mystérieux et d’inaccessible, que personne ne pouvait percer. Ce qui se cachait dans cette âme — Dieu seul le sait ! On aurait dit qu’elle était sous l’emprise de forces mystérieuses, incompréhensibles même pour elle-même ; ces forces semblaient jouer d’elle à leur guise ; son intelligence n’était pas assez puissante pour maîtriser leurs caprices. Tout son comportement présentait une série d’incohérences ; les seules lettres qui auraient pu éveiller les soupçons justes de son mari, elle les écrivait à un homme qui était presque un étranger pour elle, tandis que son amour comportait toujours un élément de mélancolie ; avec l’homme qu’elle avait choisi comme amant, elle cessa de rire et de plaisanter, elle l’écoutait et le regardait avec une expression perplexe. Parfois, le plus souvent soudainement, cette perplexité se transformait en horreur glaciale ; son visage prenait une expression sauvage, mortelle ; elle se enfermait dans sa chambre, et sa servante, collant l’oreille à la serrure, pouvait entendre ses sanglots étouffés. Plus d’une fois, lorsqu’il rentrait chez lui après une entrevue tendre,

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Kirsanov ressentait en lui cette angoisse déchirante et amère qui suit un échec total.

« Que veux-je de plus ? » se demanda-t-il, le cœur lourd. Il lui avait un jour offert une bague avec une sphinx gravée sur la pierre.

« Qu’est-ce que c’est ? » demanda-t-elle. « Une sphinx ? »

« Oui », répondit-il, « et cette sphinx, c’est vous. »

« Moi ? » s’enquit-elle, levant lentement vers lui son regard énigmatique. « Savez-vous que c’est extrêmement flatteur ? » ajouta-t-elle avec un sourire sans signification, tandis que ses yeux conservaient toujours cette expression étrange.

Pavel Petrovitch souffrait même lorsque la princesse R—— l’aimait ; mais quand elle se refroidit envers lui, ce qui arriva assez rapidement, il faillit perdre la raison. Il était tourmenté par la jalousie ; il ne lui laissait aucun répit, la suivait partout ; elle en eut assez de ses poursuites et partit à l’étranger. Il démissionna de ses fonctions malgré les supplications de ses amis et les exhortations de ses supérieurs, et suivit la princesse ; il passa quatre ans à l’étranger, tantôt la poursuivant, tantôt cherchant délibérément à la perdre de vue. Il avait honte de lui-même, il se dégoûtait de son manque de courage... mais rien n’y faisait. Son image, cette image incompréhensible, presque sans sens, mais envoûtante, était profondément ancrée dans son cœur. À Baden, il retrouva une fois de plus sa place auprès d’elle ; il semblait qu’elle ne l’eût jamais aimé avec une telle passion... mais en un mois, tout prit fin : la flamme vacilla pour la dernière fois et s’éteignit à jamais. Devinant une séparation inévitable, il voulut au moins rester son ami, comme si une amitié avec une telle femme était possible... Elle quitta secrètement Baden et, à partir de ce moment-là, évita systématiquement Kirsanov. Il retourna en Russie et tenta de reprendre sa vie d’avant ; mais il ne put retrouver son ancien rythme. Il errait d’un endroit à l’autre comme un homme possédé ; il fréquentait encore la société, conservait les habitudes d’un homme du monde ; il pouvait se vanter de deux ou trois nouvelles conquêtes ; mais il ne s’attendait plus à grand-chose ni de lui-même ni des autres, et il ne entreprenait plus rien. Il vieillit et devint gris ; il passait toutes ses soirées au club, jaunâtre et ennuyé, et discuter en compagnie de célibataires devint une nécessité pour lui — un mauvais signe, comme nous le savons tous. Le mariage, bien sûr, il n’y pensait même pas. Dix

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Les années s’écoulèrent ainsi ; elles passèrent sans couleur ni fruit — et rapidement, effrayamment rapidement. Nulle part le temps ne file aussi vite qu’en Russie ; en prison, on dit qu’il file encore plus vite. Un jour, pendant le dîner au club, Pavel Petrovitch apprit la mort de la princesse R——. Elle était morte à Paris dans un état proche de la folie.

Il se leva de table et, pendant longtemps, il fit les cent pas dans les salons du club ou resta immobile près des joueurs de cartes, mais il ne rentra chez lui que plus tard que d’habitude. Quelque temps après, il reçut un paquet adressé à lui ; à l’intérieur se trouvait la bague qu’il avait donnée à la princesse. Elle avait tracé des lignes en forme de croix sur la sphinge et lui avait fait savoir que la solution de l’énigme — c’était la croix.

Cela se produisit au début de l’année 1848, justement au moment où Nikolaï Petrovitch arriva à Saint-Pétersbourg, après la perte de sa femme. Pavel Petrovitch avait à peine vu son frère depuis que celui-ci s’était installé à la campagne ; le mariage de Nikolaï Petrovitch coïncidait avec les premiers jours de la connaissance de Pavel Petrovitch avec la princesse. Lorsqu’il revint de l’étranger, il alla le voir dans l’intention de rester quelques mois auprès de lui, pour partager avec lui sa joie, mais il ne put y tenir qu’une semaine. La différence de situation entre les deux frères était trop grande. En 1848, cette différence s’était atténuée ; Nikolaï Petrovitch avait perdu sa femme, Pavel Petrovitch avait perdu la mémoire ; après la mort de la princesse, il essaya de ne plus penser à elle. Mais pour Nikolaï, il restait le sentiment d’une vie bien vécue, son fils grandissait sous ses yeux ; Pavel, au contraire, célibataire solitaire, entrait dans cette période indéfinie de regrets qui ressemblent à des espoirs, et d’espoirs qui ressemblent à des regrets, lorsque la jeunesse est terminée mais que la vieillesse n’est pas encore venue.

Cette épreuve fut plus difficile pour Pavel Petrovitch que pour n’importe quel autre homme ; en perdant son passé, il perdit tout.

« Je ne vous inviterai pas à Maryino maintenant », lui dit un jour Nikolaï Petrovitch (il avait donné ce nom à sa propriété en l’honneur de sa femme) ; « vous y étiez ennuyeux du temps de ma chère épouse, et maintenant je pense que vous vous ennuyeriez à mourir. »

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« J’étais stupide et agité à l’époque », répondit Pavel Petrovitch ; « depuis, je suis devenu plus calme, sinon plus sage. Au contraire, maintenant, si vous le permettez, je suis prêt à m’entendre avec vous une bonne fois pour toutes. »

Sans rien répondre, Nikolaï Petrovitch le serra dans ses bras ; mais un an et demi s’écoula après cette conversation avant que Pavel Petrovitch ne prenne la décision de mettre son intention à exécution. Une fois installé à la campagne, cependant, il n’en partit pas, même pendant les trois hivers que Nikolaï Petrovitch passa à Saint-Pétersbourg avec son fils. Il se mit à lire, principalement en anglais ; il organisa toute sa vie, pour ainsi dire, à la manière anglaise, voyait rarement ses voisins, et ne sortait que pour les élections des maréchaux, où il restait généralement silencieux, irritant et alarmant occasionnellement les propriétaires terriens de l’ancienne école par ses propos libéraux, sans fréquenter les représentants de la jeune génération. Tant ces derniers que les premiers le considéraient comme « prétentieux » ; mais tous deux le respectaient pour ses manières aristocratiques raffinées, pour sa réputation de succès amoureux, pour le fait qu’il était très bien habillé et qu’il séjournait toujours dans la meilleure chambre de l’hôtel le plus luxueux, pour le fait qu’il dînait généralement bien, et qu’il avait même un jour dîné avec Wellington à la table de Louis-Philippe, pour le fait qu’il emportait partout avec lui une véritable trousse à bijoux en argent et un bain portable, pour le fait qu’il sentait toujours un parfum d’une qualité exceptionnelle, pour le fait qu’il jouait au whist avec maestria, tout en perdant toujours ; enfin, ils le respectaient aussi pour son intégrité incorruptible. Les dames le trouvaient charmantement romantique, mais il ne cherchait pas à se lier d’amitié avec elles...

« Vous voyez donc, Evgeny », observa Arkady en terminant son récit, « à quel point vous jugez injustement mon oncle ! Sans parler du fait qu’il a aidé plus d’une fois mon père à surmonter des difficultés, lui donnant tout son argent — les biens, peut-être ne le savez-vous pas, n’ont pas été partagés — il est heureux d’aider n’importe qui, il défend toujours les paysans, c’est vrai, quand il leur parle il fronce les sourcils et se parfume à l’eau de Cologne... »

« Ses nerfs, sans doute », ajouta Bazarov.

« Peut-être ; mais son cœur est très bon. Et il est loin d’être stupide. Quels conseils utiles il m’a donnés, surtout... surtout en ce qui concerne les relations avec les femmes. »

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« Aha ! Un chien brûlé craint l’eau froide, nous le savons ! »

« En bref, » continua Arkady, « il est profondément malheureux, croyez-moi ; c’est un péché de le mépriser. »

« Et qui le méprise ? » répliqua Bazarov. « Néanmoins, je dois dire qu’un type qui mise toute sa vie sur une seule carte – l’amour d’une femme – et quand cette carte échoue, devient acariâtre, se laisse aller jusqu’à n’être plus bon à rien, ce n’est pas un homme, mais un mâle. Vous dites qu’il est malheureux ; vous devriez le savoir mieux que quiconque ; en tout cas, il n’a pas abandonné toutes ses caprices. Je suis convaincu qu’il s’imagine solennellement être une créature supérieure parce qu’il lit ce maudit Galignani et qu’une fois par mois il épargne un paysan à la bastonnade. »

« Mais pensez à son éducation, à l’âge auquel il a grandi », observa Arkady.

« Éducation ? » interrompit Bazarov. « Chacun doit s’éduquer lui-même, comme je l’ai fait, par exemple... Quant à l’âge, pourquoi devrais-je m’y fier ? Qu’il dépende plutôt de moi. Non, mon cher ami, tout cela n’est que superficialité, manque de volonté ! Et quelle absurdité, toutes ces histoires sur les relations mystérieuses entre un homme et une femme ? Nous, les physiologistes, nous savons ce que sont ces relations. On étudie l’anatomie de l’œil ; où entre alors ce regard énigmatique dont vous parlez ? Tout cela, c’est du romantisme, du non-sens, de la pourriture esthétique. Il vaudrait beaucoup mieux aller regarder le scarabée. »

Et les deux amis se rendirent dans la chambre de Bazarov, déjà imprégnée d’une sorte d’odeur médico-chirurgicale, mêlée à celle du tabac bon marché.

CHAPITRE VIII

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Pavel Petrovitch ne resta pas longtemps présent lors de l’entretien de son frère avec son huissier, un homme grand et maigre au timbre de voix doux et maladif, aux yeux rusés, qui répondait à toutes les remarques de Nikolaï Petrovitch par : « Certainement, monsieur », et tentait de présenter les paysans comme des voleurs et des ivrognes. La propriété n’avait été intégrée au nouveau système réformé que récemment, et le nouveau mécanisme fonctionnait en grinçant comme une roue non graissée, se déformant et se fissurant comme des meubles faits maison en bois non durci. Nikolaï Petrovitch ne perdit pas courage, mais il soupirait souvent et était morose ; il sentait que les choses ne pourraient pas continuer sans argent, et son argent était presque entièrement épuisé. Arkadi avait dit la vérité ; Pavel Petrovitch avait aidé son frère plus d’une fois ; plus d’une fois, le voyant lutter et se creuser la tête, ne sachant par où commencer, Pavel Petrovitch se dirigeait délibérément vers la fenêtre, les mains dans les poches, murmurant entre ses dents : « mais je puis vous donner de l’argent », et lui donnait de l’argent ; mais aujourd’hui, il n’en avait pas lui-même, et préféra s’en aller. Les petits détails de la gestion agricole le préoccupaient ; de plus, il lui semblait constamment que, malgré tout son zèle et son travail acharné, Nikolaï Petrovitch ne s’y prenait pas de la bonne manière, bien qu’il n’aurait pas su préciser où résidait exactement son erreur. « Mon frère n’est pas assez pratique », se disait-il ; « on le prend pour du bois ». D’un autre côté, Nikolaï Petrovitch avait la plus haute estime pour les capacités pratiques de Pavel Petrovitch et sollicitait toujours son conseil. « Je suis un type doux et faible, j’ai passé ma vie dans la nature sauvage », disait-il souvent ; « tandis que toi, tu as vu beaucoup de choses sans rien gagner, tu vois à travers les gens ; tu as un œil d’aigle ». En réponse, Pavel Petrovitch se contentait de se détourner, sans contredire son frère.

Laisnant Nikolaï Petrovitch dans son bureau, il marcha le long du couloir qui séparait la partie avant de la maison de la partie arrière ; lorsqu’il arriva à une porte basse, il hésita, puis, tirant sur sa moustache, il frappa.

« Qui est là ? Entrez », retentit la voix de Fenitchka.

« C’est moi », dit Pavel Petrovitch, et il ouvrit la porte.

Fenitchka se leva d’un bond de la chaise sur laquelle elle était assise avec son bébé, le confia aux bras d’une jeune fille qui l’emmena aussitôt hors de la pièce, puis elle arrangea vivement son foulard.

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« Pardonnez-moi de vous déranger », commença Pavel Petrovitch sans la regarder ; « je voulais seulement vous demander... on envoie quelque chose en ville aujourd’hui, je crois... pourriez-vous leur demander d’acheter du thé vert pour moi ? »

« Certainement », répondit Fenitchka ; « combien en voulez-vous qu’ils achètent ? »

« Oh, une demi-livre suffira, je pense. Vous avez fait des changements ici, je vois », ajouta-t-il en jetant un rapide coup d’œil autour de lui, qui effleura également le visage de Fenitchka. « Les rideaux ici », expliqua-t-il, voyant qu’elle ne le comprenait pas.

« Oh, oui, les rideaux ; Nikolai Petrovitch a eu la bonté de me les offrir ; mais ils sont là depuis longtemps déjà. »

« Oui, et c’est depuis longtemps que je ne vous ai pas vue. C’est très joli ici maintenant. »

« Grâce à la gentillesse de Nikolai Petrovitch », murmura Fenitchka.

« Vous êtes plus à l’aise ici que dans la petite maison que vous aviez avant ? » demanda poliment Pavel Petrovitch, sans le moindre sourire.

« Certainement, c’est plus confortable. »

« Qui occupe maintenant votre place ? »

« Ce sont les blanchisseuses qui y habitent maintenant. »

« Ah ! »

Pavel Petrovitch resta silencieux. « Maintenant il s’en va », pensa Fenitchka ; mais il ne partit pas, et elle resta immobile devant lui.

« Pourquoi avez-vous envoyé votre enfant partir ? » demanda enfin Pavel Petrovitch. « J’aime les enfants ; laissez-moi le voir. »

Fenitchka rougit de confusion et de joie. Elle avait peur de Pavel Petrovitch ; il lui parlait à peine jamais.

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« Dunyasha », appela-t-elle ; « pourrais-tu amener Mitya, s’il te plaît ? » (Fenitchka ne traitait personne dans la maison familièrement.) « Mais attends une minute, il doit avoir une robe », dit Fenitchka en se dirigeant vers la porte.

« Ce n’est pas important », fit remarquer Pavel Petrovitch.

« Je reviens tout de suite », répondit Fenitchka, et elle sortit rapidement.

Pavel Petrovitch resta seul et regarda autour de lui avec une attention particulière cette fois. La petite pièce basse dans laquelle il se trouvait était très propre et confortable. Elle sentait le sol fraîchement peint et la camomille. Le long des murs se trouvaient des chaises aux dos en forme de lyre, achetées par le défunt général lors de sa campagne en Pologne ; dans un coin se trouvait un petit lit sous un auvent en mousseline, à côté d’une malle fermée par des clous avec un couvercle convexe. Dans l’autre coin, une petite lampe brûlait devant un grand tableau sombre représentant saint Nicolas le thaumaturge ; un minuscule œuf en porcelaine était suspendu par un ruban rouge depuis l’halo doré qui dépassait jusqu’à la poitrine du saint ; près des fenêtres, on pouvait voir des bocaux en verre verdâtre contenant de la confiture de l’année précédente, soigneusement attachés ; sur leurs couvercles en papier, Fenitchka avait elle-même écrit en gros caractères « Cassis » ; Nikolaï Petrovitch aimait particulièrement ce confisage. À une longue corde suspendue au plafond, une cage contenait un siskin à queue courte ; il chantait sans cesse et sautillait, la cage tremblait et oscillait constamment, tandis que des graines de chanvre tombaient avec un léger bruit sur le sol. Sur le mur, juste au-dessus d’une petite commode, pendaient quelques photos plutôt médiocres de Nikolaï Petrovitch dans différentes positions, prises par un photographe itinérant ; il y avait aussi une photo de Fenitchka elle-même, qui était un véritable échec : c’était un visage sans yeux arborant un sourire forcé, dans un cadre terne, on ne pouvait rien distinguer de plus ; tandis que, au-dessus de Fenitchka, le général Iermolov, vêtu d’un manteau circassien, fixait d’un air menaçant les montagnes caucasiennes au loin, sous un petit porte-broches en soie qui lui tombait juste sur les sourcils.

Cinq minutes s’écoulèrent ; on entendait du tumulte et des chuchotements dans la pièce voisine. Pavel Petrovitch prit sur la commode un livre graisseux, un volume étrange des Mousquetaires de Masalsky, et en tourna quelques pages... La porte s’ouvrit, et Fenitchka entra, tenant Mitya dans ses bras. Elle lui avait mis une petite blouse rouge avec de la broderie sur le col, lui avait coiffé les cheveux et lavé le visage ; il respirait lourdement, tout son corps était agité.

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et ses petites mains agitées dans les airs, comme c’est le cas pour tous les bébés en bonne santé ;
mais sa jolie blouse l’avait visiblement impressionné, une expression de joie se lisait dans chaque partie de son petit corps potelé. Fenitchka avait également arrangé ses cheveux et son foulard ; mais elle aurait très bien pu rester telle qu’elle était. Et vraiment, y a-t-il au monde quelque chose de plus captivant qu’une belle jeune mère tenant un bébé en bonne santé dans ses bras ?

« Quel petit potelé ! » dit Pavel Petrovitch avec gentillesse, et il chatouilla le double menton de Mitya avec l’ongle effilé de son index. Le bébé fixa le pinson et gloussa.

« C’est l’oncle », dit Fenitchka, en baissant son visage vers lui et en le berçant légèrement, tandis que Dunyasha plaçait discrètement à la fenêtre une tige parfumée qui fumait doucement, en mettant une demi-pence sous elle.

« Quel âge a-t-il ? » demanda Pavel Petrovitch.

« Six mois ; bientôt sept, le onze. »

« Ce n’est pas huit, Fedosya Nikolaevna ? » ajouta Dunyasha, avec une certaine timidité.

« Non, sept ; quelle idée ! » Le bébé gloussa à nouveau, fixa la poitrine, puis saisit soudain le nez et la bouche de sa mère avec toutes ses cinq petites doigts. « Petit coquin », dit Fenitchka, sans retirer son visage.

« Il ressemble à mon frère », observa Pavel Petrovitch.

« À qui d’autre pourrait-il ressembler ? » pensa Fenitchka.

« Oui », continua Pavel Petrovitch, comme s’il parlait à lui-même ; « il y a une ressemblance indéniable. » Il regarda attentivement, presque tristement, Fenitchka.

« C’est l’oncle », répéta-t-elle, cette fois à voix basse.

« Ah ! Pavel ! te voilà donc ! » On entendit soudain la voix de Nikolai Petrovitch.

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Pavel Petrovitch se retourna vivement, le front plissé ; mais son frère le regardait avec tant de joie, tant de gratitude, qu’il ne put s’empêcher de lui rendre son sourire.

« Tu as un petit ange merveilleux », dit-il, puis, en regardant sa montre : « Je suis venu ici pour parler du thé. »

Et, prenant une expression d’indifférence, Pavel Petrovitch sortit aussitôt de la pièce.

« Est-ce qu’il est venu de lui-même ? » demanda Nikolaï Petrovitch à Fenitchka.

« Oui ; il a frappé et est entré. »

« Eh bien, Arkacha est-il venu te voir encore ? »

« Non. Ne vaudrait-il pas mieux que je déménage dans la cabane, Nikolaï Petrovitch ? »

« Pourquoi donc ? »

« Je me demande si ce ne serait pas mieux, du moins pour commencer. »

« N… non », répondit Nikolaï Petrovitch avec hésitation, se frottant le front. « Nous aurions dû le faire avant… Comment vas-tu, gros lard ? » dit-il soudain, s’animant, en s’approchant du bébé pour l’embrasser sur la joue ; puis il se pencha légèrement et posa ses lèvres sur la main de Fenitchka, qui reposait, blanche comme du lait, sur le petit tablier rouge de Mitya.

« Nikolaï Petrovitch ! Que faites-vous ? » chuchota-t-elle, baissant les yeux avant de les relever lentement. L’expression de ses yeux était très charmante lorsqu’elle les levait presque à contrecœur, esquissant un sourire tendre et un peu naïf.

Nikolaï Petrovitch avait fait la connaissance de Fenitchka de la manière suivante. Trois ans auparavant, il s’était trouvé à passer une nuit dans une auberge d’une petite ville isolée. Il fut agréablement surpris par la propreté de la chambre qui lui avait été attribuée, ainsi que par la fraîcheur des draps. La femme de la maison devait sûrement être allemande, pensa-t-il ; mais il s’avéra qu’elle était russe, une femme d’environ cinquante ans, bien habillée, de bonne…

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Avec un visage sérieux et des paroles discrètes. Il entama la conversation avec elle pendant le thé ; il l’apprécia beaucoup. Nikolai Petrovitch venait alors de s’installer dans sa nouvelle maison et, ne souhaitant pas garder de serfs, il cherchait des domestiques salariés ; quant à la propriétaire de l’auberge, elle se plaignait du faible nombre de visiteurs en ville et des temps difficiles ; il lui proposa de venir travailler chez lui en tant que gouvernante ; elle accepta. Son mari était mort depuis longtemps, lui laissant une seule fille, Fenitchka. Quinze jours plus tard, Arina Savishna (c’était le nom de la nouvelle gouvernante) arriva avec sa fille à Maryino et s’installa dans la petite maisonnette. Le choix de Nikolai Petrovitch s’avéra judicieux. Arina mit de l’ordre dans la maison. Quant à Fenitchka, qui avait alors dix-sept ans, personne ne parlait d’elle et presque personne ne la voyait ; elle vivait tranquillement et calmement, et ce n’est que les dimanches que Nikolai Petrovitch remarquait, quelque part dans l’église, sur un côté, le profil délicat de son visage pâle. Plus d’un an s’écoula ainsi.

Un matin, Arina entra dans son bureau et, en s’inclinant profondément comme à son habitude, elle lui demanda s’il pouvait faire quelque chose pour sa fille, dont l’œil avait été brûlé par la cuisinière. Nikolai Petrovitch, comme tous ceux qui restaient chez eux, avait étudié la médecine et avait même rédigé un guide d’homéopathie. Il ordonna aussitôt à Arina d’amener la malade. Fenitchka fut très effrayée en entendant que le maître l’appelait ; cependant, elle suivit sa mère. Nikolai Petrovitch la conduisit à la fenêtre et prit sa tête entre ses deux mains. Après avoir examiné attentivement son œil rouge et gonflé, il prescrivit une compresse, qu’il prépara immédiatement lui-même, puis, en déchirant son mouchoir en morceaux, il lui montra comment l’appliquer. Fenitchka écouta tout ce qu’il avait à dire, puis s’apprêta à partir. « Embrasse la main du maître, pauvre fille », dit Arina. Nikolai Petrovitch ne lui tendit pas sa main et, confus, embrassa lui-même sa tête penchée au niveau des cheveux. L’œil de Fenitchka guérit bientôt, mais l’impression qu’elle avait laissée sur Nikolai Petrovitch ne disparut pas aussi rapidement. Il fut à jamais hanté par ce visage pur, délicat, levé avec timidité ; il sentait sur ses paumes ces cheveux doux, et voyait ces lèvres innocentes, légèrement entrouvertes, à travers lesquelles des dents nacrées brillaient d’un éclat humide sous le soleil. Il commença à l’observer avec grande attention à l’église et tenta d’engager la conversation avec elle. Au début, elle était timide avec lui, et un jour, en le rencontrant au crépuscule sur un sentier étroit à travers un champ de seigle, elle se précipita vers

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Le seigle haut et épais, envahi de coquelicots et d’armoise, afin de ne pas le rencontrer face à face. Il aperçut sa petite tête à travers un réseau doré de épis de seigle, d’où elle regardait dehors comme un petit animal, et l’appela tendrement—

« Bonsoir, Fenitchka ! Je ne mords pas. »

« Bonsoir », murmura-t-elle, sans sortir de sa cachette.

Peu à peu, elle commença à se sentir plus à l’aise en sa présence, mais restait timide ; soudain, sa mère, Arina, mourut de choléra. Que deviendrait Fenitchka ? Elle avait hérité de sa mère un amour pour l’ordre, la régularité et la respectabilité ; mais elle était si jeune, si seule. Nikolaï Petrovitch lui-même était si bon et attentionné... Inutile de raconter le reste...

« Alors mon frère est venu te voir ? » demanda Nikolaï Petrovitch. « Il a frappé et est entré ? »

« Oui. »

« Eh bien, c’est bien. Laissez-moi faire balancer Mitya. »

Et Nikolaï Petrovitch se mit à le faire voler presque jusqu’au plafond, au grand plaisir du bébé et au grand malaise de la mère, qui, chaque fois qu’il montait haut, tendait les bras vers ses petites jambes nues.

Pavel Petrovitch retourna dans son atelier d’art, aux murs couverts de magnifiques tentures bleu-gris, avec des armes accrochées sur un tapis persan bigarré cloué au mur ; avec des meubles en noyer recouverts de velours vert foncé, une bibliothèque Renaissance en vieux chêne noir, des statuettes en bronze sur le magnifique bureau, ainsi qu’une cheminée ouverte. Il se jeta sur le canapé, croisa les mains derrière sa tête et resta immobile, fixant le plafond avec un visage presque désespéré. Que ce fût pour cacher aux mêmes murs ce qui se reflétait sur son visage, ou pour une autre raison, il se leva, tira les lourds rideaux de la fenêtre, puis se jeta de nouveau sur le canapé.

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CHAPITRE IX

Le même jour, Bazarov fit la connaissance de Fenitchka. Il se promenait avec Arkady dans le jardin et lui expliquait pourquoi certaines arbres, en particulier les chênes, ne prospéraient pas.

« Vous auriez dû planter ici des peupliers argentés de préférence, ainsi que des épicéas et peut-être des tilleuls, en leur donnant un peu de terre argileuse. Ce kiosque, là-bas, a bien réussi », ajouta-t-il, « car il est fait d’acacias et de lilas ; ce sont de bons arbres, ils n’exigent pas beaucoup de soins. Mais il y a quelqu’un là-dedans. »

Dans le kiosque était assise Fenitchka, avec Dunyasha et Mitya. Bazarov resta immobile, tandis qu’Arkady saluait Fenitchka comme une vieille amie.

« Qui est-ce ? » demanda Bazarov dès qu’ils furent passés. « Quelle jolie fille ! »

« De qui parlez-vous ? »

« Vous savez ; il n’y en avait qu’une qui était jolie. »

Arkady, non sans embarras, lui expliqua brièvement qui était Fenitchka.

« Ah ! » commenta Bazarov ; « votre père a bon goût, on le voit. J’aime bien votre père, oui, vraiment ! C’est un type drôle. Nous devrions devenir amis, » ajouta-t-il, avant de se retourner vers le kiosque.

« Evgueni ! » cria Arkady derrière lui, alarmé ; « faites attention à ce que vous faites, pour l’amour du ciel. »

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« Ne vous inquiétez pas », dit Bazarov ; « je sais me comporter — je ne suis pas un idiot. »

Il s’approcha de Fenitchka et ôta son chapeau.

« Permettez-moi de me présenter », commença-t-il en s’inclinant poliment. « Je suis une personne inoffensive, et un ami d’Arkady Nikolaevitch. »

Fenitchka se leva de son siège dans le jardin et le regarda sans parler.

« Quel adorable bébé ! » continua Bazarov ; « ne soyez pas inquiète, mes éloges n’ont jamais attiré de malheur jusqu’à présent. Pourquoi ses joues sont-elles si rouges ? Est-ce qu’il perd ses dents ? »

« Oui », dit Fenitchka ; « il a déjà perdu quatre dents, et maintenant les gencives sont à nouveau enflées. »

« Montrez-moi, et n’ayez pas peur, je suis médecin. »

Bazarov prit le bébé dans ses bras, et, à la grande surprise de Fenitchka et de Dunyasha, l’enfant ne montra aucune résistance et n’eut pas peur.

« Je vois, je vois... Ce n’est rien, tout est normal ; il aura de bonnes dents. Si quelque chose ne va pas, dites-le-moi. Et vous, allez-vous bien ? »

« Très bien, Dieu merci. »

« Dieu merci, en effet — c’est ce qui compte le plus. Et vous ? » ajouta-t-il en se tournant vers Dunyasha.

Dunyasha, une fille très sage à la maison du maître, mais espiègle hors des murs, se contenta de rire en réponse.

« Eh bien, c’est parfait. Voici votre petit garçon. »

Fenitchka prit le bébé dans ses bras.

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« Comme il était gentil avec toi ! » commenta-t-elle à voix basse.

« Les enfants sont toujours gentils avec moi », répondit Bazarov ; « J’ai un don avec eux. »

« Les enfants savent qui les aime », remarqua Dunyasha.

« Oui, sans aucun doute », dit Fenitchka. « Tiens, Mitya n’ira jamais demander quoi que ce soit à certaines personnes. »

« Viendra-t-il me voir ? » demanda Arkady, qui, après être resté à distance un moment, s’était approché de la pergola.

Il essaya de persuader Mitya de venir vers lui, mais Mitya rejeta la tête en arrière et cria, ce qui mit Fenitchka dans une grande confusion.

« Une autre fois, quand il aura eu le temps de s’habituer à moi », dit Arkady avec indulgence, et les deux amis s’éloignèrent.

« Comment s’appelle-t-elle ? » demanda Bazarov.

« Fenitchka... Fedosya », répondit Arkady.

« Et le nom de son père ? Il faut aussi le savoir. »

« Nikolaevna. »

« Bien. Ce que j’aime chez elle, c’est qu’elle n’est pas trop timide. Certains, je suppose, jugeraient cela négativement à son sujet. Quelle absurdité ! Qu’y a-t-il à craindre ? C’est une mère — elle est parfaite. »

« Elle est parfaite », observa Arkady, « mais mon père... »

« Et lui aussi a raison », ajouta Bazarov.

« Eh bien, non, je ne pense pas. »

« Je suppose qu’un héritier de plus ne vous plaît pas ? »

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« Je me demande comment vous pouvez ne pas avoir honte d’attribuer de telles idées à moi ! » répliqua Arkaty avec véhémence ; « De ce point de vue, je ne considère pas mon père dans l’erreur ; je pense qu’il devrait l’épouser. »

« Prétentieux ! » répondit calmement Bazarov. « Quels hommes généreux nous faisons ! Vous accordez encore de l’importance au mariage ; je ne m’y attendais pas de votre part. »

Les amis marchèrent quelques pas en silence.

« J’ai examiné toutes les installations de votre père », reprit Bazarov. « Le bétail est médiocre, les chevaux sont en mauvais état ; les bâtiments ne valent pas grand-chose, et les ouvriers ont l’air d’oisifs invétérés ; quant au superviseur, c’est soit un idiot, soit un scélérat, je n’ai pas encore réussi à le déterminer. »

« Vous êtes plutôt dur envers tout aujourd’hui, Evgeny Vassilyevitch. »

« Et les pauvres paysans conduisent votre père vers une certitude mortelle. Vous connaissez le proverbe russe : “Le paysan russe va tromper même Dieu lui-même.” »

« Je commence à être d’accord avec mon oncle », remarqua Arkaty ; « vous avez certainement une piètre opinion des Russes. »

« Comme si cela avait de l’importance ! Le seul point positif chez un Russe, c’est qu’il a la plus basse opinion possible de lui-même. Ce qui compte, c’est que deux plus deux font quatre, et le reste n’est que folie. »

« Et la nature, c’est de la folie ? » demanda Arkaty, contemplant pensivement les champs aux couleurs vives au loin, sous la belle lumière douce du soleil, qui n’était pas encore haut dans le ciel.

« La nature aussi est de la folie, au sens que vous lui donnez. La nature n’est pas un temple, mais un atelier, et l’homme en est l’ouvrier. »

À cet instant, les longues notes d’un violoncelle leur parvinrent depuis la maison. Quelqu’un jouait avec beaucoup d’émotion « L’Attente » de Schubert, bien que d’une main inexpérimentée, et la mélodie flottait dans l’air avec une douceur sucrée.

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« Qu’est-ce que c’est ? » s’écria Bazarov, stupéfait.

« C’est mon père. »

« Votre père joue du violoncelle ? »

« Oui. »

« Et quel âge a votre père ? »

« Quarante-quatre ans. »

Bazarov éclata soudain en éclats de rire.

« De quoi riez-vous ? »

« Par ma foi, un homme de quarante-quatre ans, un pater familias dans ce coin perdu, qui joue du violoncelle ! »

Bazarov continua de rire ; mais malgré tout le respect qu’il avait pour son maître, cette fois Arkady ne sourit même pas.

CHAPITRE X

Environ deux semaines s’écoulèrent. La vie à Maryino suivait son cours habituel : Arkady était paresseux et s’amusait, tandis que Bazarov travaillait. Tout le monde dans la maison s’était habitué à lui, à ses manières négligentes et à ses paroles brèves et abruptes. Fenitchka, en particulier, se sentait tellement à l’aise avec lui qu’une nuit elle envoya quelqu’un pour le réveiller : Mitya avait eu des convulsions. Il partit, et, à moitié en plaisantant, à moitié bâillant comme d’habitude, il resta deux heures avec elle et soulagea l’enfant. D’un autre côté, Pavel…

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Petrovitch en était venu à haïr Bazarov de toute la force de son âme ; il le considérait comme prétentieux, impudent, cynique et vulgaire ; il soupçonnait que Bazarov ne lui portait aucun respect, qu’il le méprisait presque — lui, Pavel Kirsanov !

Nikolai Petrovitch avait plutôt peur du jeune « nihiliste » et doutait que son influence sur Arkady fût bénéfique ; mais il aimait l’écouter et appréciait d’assister à ses expériences scientifiques et chimiques. Bazarov avait apporté un microscope et s’y occupait pendant des heures. Les domestiques aussi l’appréciaient, bien qu’il se moquât d’eux ; ils sentaient néanmoins qu’il faisait partie d’eux, et non pas un maître. Dunyasha était toujours prête à rire avec lui et lui lançait souvent des regards significatifs et furtifs lorsqu’elle passait en sautillant comme un lapin ; Piotr, un homme vaniteux et stupide au plus haut point, arborant constamment un air renfrogné, dont tout mérite résidait dans le fait qu’il paraissait poli, capable de déchiffrer une page de lecture et soigneux dans le nettoyage de son manteau — même lui esquissait un sourire et s’éclairait dès que Bazarov lui prêtait attention ; les garçons de la ferme couraient simplement après le « docteur » comme des chiots. Le vieil homme Prokofitch était le seul à ne pas l’apprécier ; il lui tendait les assiettes à table avec un visage maussade, l’appelait « boucher » et « arriviste », et affirmait que, avec ses grandes moustaches, il ressemblait à un cochon atteint d’orgelet. Prokofitch, à sa manière, était tout aussi aristocrate que Pavel Petrovitch.

Les meilleurs jours de l’année étaient arrivés — les premiers jours de juin. Le temps restait magnifiquement beau ; certes, au loin, le choléra menaçait, mais les habitants de cette province avaient eu le temps de s’y habituer. Bazarov se levait très tôt et partait pour deux ou trois kilomètres, non pas pour se promener — il ne supportait pas de marcher sans but — mais pour collecter des spécimens de plantes et d’insectes. Parfois, il emmenait Arkady avec lui.

Sur le chemin du retour, une dispute éclatait généralement, et Arkady en sortait habituellement vaincu, bien qu’il parlât plus que son compagnon.

Un jour, ils s’étaient attardés assez tard ; Nikolai Petrovitch alla les chercher dans le jardin, et lorsqu’il arriva sous la tonnelle, il entendit soudain les pas rapides et les voix des deux jeunes hommes. Ils marchaient de l’autre côté de la tonnelle et ne pouvaient pas le voir.

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« Vous ne connaissez pas mon père assez bien », dit Arkadi.

« Votre père est un brave type », dit Bazarov, « mais il est dépassé ; son temps est révolu. »

Nikolai Petrovitch écoutait attentivement... Arkadi ne répondit pas.

L’homme dont le temps était révolu resta immobile deux minutes, puis rentra lentement chez lui.

« Avant-hier, je l’ai vu lire Pouchkine », continua Bazarov. « Expliquez-lui, s’il vous plaît, que cela ne sert à rien. Ce n’est plus un enfant, vous savez ; il est temps d’abandonner ces bêtises. Et quelle idée de être romantique à notre époque ! Donnez-lui quelque chose de sensé à lire. »

« Que devrais-je lui donner ? » demanda Arkadi.

« Oh, je pense d’abord à *Stoff und Kraft* de Büchner. »

« Moi aussi, je le pense », observa Arkadi avec approbation, « *Stoff und Kraft* est écrit dans un langage accessible... »

« Il semble bien », dit Nikolai Petrovitch le même jour, après le dîner, à son frère, assis dans son bureau. « Toi et moi, nous sommes dépassés, notre temps est révolu. Eh bien... Peut-être Bazarov a-t-il raison ; mais une chose, je l’avoue, me peine : j’espérais tant, justement maintenant, établir des liens très étroits avec Arkadi, et il s’avère que je suis resté en arrière, tandis qu’il a avancé, et nous ne pouvons plus nous comprendre. »

« Comment a-t-il pu avancer ? En quoi est-il déjà si supérieur à nous ? » s’écria Pavel Petrovitch avec impatience. « C’est ce gentleman prétentieux, ce nihiliste, qui lui a mis toutes ces idées en tête. Je hais ce médecin ; à mon avis, c’est simplement un charlatan ; je suis convaincu qu, malgré tous ses “tadpoles”, il n’a pas beaucoup progressé en médecine non plus. »

« Non, frère, tu ne dois pas dire ça ; Bazarov est intelligent et connaît bien son sujet. »

« Et son arrogance est répugnante », interrompit à nouveau Pavel Petrovitch.

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« Oui, » observa Nikolaï Petrovitch, « il est prétentieux. Mais il semble qu’on ne puisse pas s’en passer ; c’est juste ce que je n’avais pas pris en compte. Je pensais faire tout mon possible pour rester à la page ; j’ai créé une ferme modèle ; j’ai bien traité les paysans, au point d’être considéré comme un “radical rouge” dans toute la province ; je lis, j’étudie, j’essaie par tous les moyens de répondre aux exigences du moment — et ils disent que ma carrière est terminée. Et, frère, je commence à le croire. »

« Pourquoi donc ? »

« Je vais vous le dire. Ce matin, j’étais assis en train de lire Pouchkine... Je me souviens, c’était Les Tsiganes... Soudain, Arkadi est venu vers moi, et, sans dire un mot, avec une telle compassion sur le visage, doucement, comme si j’étais un bébé, il m’a pris le livre des mains et en a posé un autre devant moi — un livre allemand... Il a souri, puis est parti, emportant Pouchkine avec lui. »

« Vraiment ! Quel livre vous a-t-il donné ? »

« Celui-ci. »

Et Nikolaï Petrovitch sortit de la poche intérieure de son manteau le célèbre traité de Büchner, à la neuvième édition.

Pavel Petrovitch le fit tourner entre ses mains. « Hm ! » grogna-t-il. « Arkadi Nikolaïevitch prend en main votre éducation. Eh bien, avez-vous essayé de le lire ? »

« Oui, j’ai essayé. »

« Alors, qu’en pensez-vous ? »

« Soit je suis stupide, soit c’est complètement — du charabia. Je dois être stupide, je suppose. »

« N’avez-vous pas oublié l’allemand ? » demanda Pavel Petrovitch.

« Oh, je comprends l’allemand. »

Pavel Petrovitch fit de nouveau tourner le livre entre ses mains et regarda son frère par en dessous de ses sourcils. Tous deux restèrent silencieux.

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« Oh, au fait », commença Nikolaï Petrovitch, visiblement souhaitant changer de sujet, « j’ai une lettre de Koliazine. »

« Matvi Ilyitch ? »

« Oui. Il est venu — pour inspecter la province. C’est maintenant un personnage important ; il m’écrit qu’en tant que parent, il aimerait nous revoir, et il invite vous, moi et Arkadi en ville. »

« Vous y allez ? » demanda Pavel Petrovitch.

« Non ; et vous ? »

« Non, je n’irai pas non plus. Il n’y aurait aucun intérêt à se traîner quarante miles pour rien. Mathieu veut se montrer dans toute sa gloire. Bon sang ! Il fera en sorte que toute la province lui rende hommage ; il peut se passer de gens comme nous. Quelle dignité, vraiment, conseiller privé ! Si j’étais resté dans la fonction publique, si j’avais continué à travailler comme fonctionnaire, j’aurais déjà été adjudant général. De plus, vous et moi, nous sommes dépassés, vous savez. »

« Oui, frère ; il semble qu’il soit temps de commander un cercueil et de croiser les bras sur la poitrine », remarqua Nikolaï Petrovitch avec un soupir.

« Eh bien, je ne céderai pas si vite », marmonna son frère. « J’ai encore une embrouille avec ce docteur devant moi, j’en suis sûr. »

Une embrouille éclata ce même soir pendant le thé. Pavel Petrovitch entra dans le salon, prêt pour le combat, irrité et déterminé. Il n’attendait qu’une excuse pour attaquer l’ennemi ; mais pendant longtemps, aucune excuse ne se présenta. D’habitude, Bazarov parlait peu en présence des « vieux Kirsanov » (c’est ainsi qu’il parlait des frères), et ce soir-là, il était de mauvaise humeur, buvant tasse après tasse de thé sans dire un mot. Pavel Petrovitch brûlait d’impatience ; ses désirs furent enfin exaucés.

La conversation porta sur l’un des propriétaires terriens voisins. « Snob aristocratique pourri », observa Bazarov indifféremment. Il l’avait rencontré…

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Saint-Pétersbourg.

« Permettez-moi de vous demander », commença Pavel Petrovitch, dont les lèvres tremblaient, « selon vos idées, les mots “pourri” et “aristocrate” ont-ils le même sens ? »

« J’ai dit “snob aristocratique” », répondit Bazarov en avalant paresseusement une gorgée de thé.

« Précisément ; mais je suppose que vous avez la même opinion des aristocrates que des snobs aristocratiques. Je considère comme mon devoir de vous informer que je ne partage pas cet avis. J’ose affirmer que tout le monde me connaît comme un homme aux idées libérales et dévoué au progrès ; mais c’est justement pour cette raison que je respecte les aristocrates — les vrais aristocrates. Veuillez vous souvenir, monsieur » (à ces mots, Bazarov leva les yeux et regarda Pavel Petrovitch), « veuillez vous souvenir, monsieur », répéta-t-il avec aigreur, « de l’aristocratie anglaise. Ils ne renoncent pas le moins du monde à leurs droits, et c’est pourquoi ils respectent les droits des autres ; ils exigent que ce qui leur est dû soit accompli, et c’est pourquoi ils remplissent eux-mêmes leurs devoirs. L’aristocratie a donné la liberté à l’Angleterre et la maintient pour elle. »

« Nous avons entendu cette histoire bien des fois », répondit Bazarov ; « mais que cherchez-vous à prouver par là ? »

« Je cherche à prouver par là, monsieur » (quand Pavel Petrovitch était en colère, il tronquait intentionnellement ses phrases de cette manière, bien qu’il sache très bien, bien sûr, que de telles formes ne sont pas strictement grammaticales. Dans cette mode passagère pouvait se discerner une survivance des habitudes de l’époque d’Alexandre. Les gens raffinés de cette époque, lors des rares occasions où ils parlaient leur propre langue, utilisaient de telles formes approximatives ; comme pour dire : « Nous sommes bien sûr nés Russes, mais en même temps nous sommes de grands prétentieux, libres de négliger les règles des savants ») ; « je cherche à prouver par là, monsieur, qu’en l’absence du sens de la dignité personnelle, sans respect de soi — et ces deux sentiments sont bien développés chez l’aristocrate — il n’y a pas de fondement solide pour le bien public... pour le tissu social. Le caractère personnel, monsieur, c’est ce qui compte le plus ; le caractère personnel d’un homme doit être ferme comme la roche, car tout est construit sur lui. Je suis parfaitement conscient, par exemple, que vous trouvez mes habitudes, ma tenue, mes manières raffinées, en fait, ridicules ; mais tout cela provient d’un sens de soi... »

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respect, par sens du devoir — oui, vraiment, par devoir. Je vis à la campagne, dans la nature sauvage, mais je ne me rabaisserai pas. Je respecte la dignité de l’homme en moi-même.

« Permettez-moi de vous demander, Pavel Petrovitch, » commenta Bazarov ; « vous vous respectez, et vous restez assis les mains jointes ; quel avantage cela apporte-t-il au bien public ? Si vous ne vous respectiez pas, vous feriez exactement la même chose. »

Pavel Petrovitch pâlit. « C’est une autre question. Il est absolument inutile que je vous explique maintenant pourquoi je reste assis les mains jointes, comme vous avez l’air de le dire. Je souhaite seulement vous dire que l’aristocratie est un principe, et de nos jours seuls des gens immoraux ou stupides peuvent vivre sans principes. Je l’ai dit à Arkady le jour suivant son retour, et je le répète maintenant. N’est-ce pas, Nikolaï ? »

Nikolaï Petrovitch hocha la tête.

« Aristocratie, libéralisme, progrès, principes, » disait Bazarov entre-temps ; « si on y pense, quelle quantité de mots étrangers... et inutiles ! Pour un Russe, ils ne servent à rien. »

« Qu’est-ce qui est utile selon vous ? Si nous vous écoutons, nous nous retrouverons en dehors de l’humanité, en dehors de ses lois. Allons — la logique de l’histoire exige... »

« Mais quelle est cette logique pour nous ? Nous pouvons nous en passer aussi. »

« Que voulez-vous dire ? »

« Eh bien, ceci. Vous n’avez pas besoin de logique, j’espère, pour mettre un peu de pain dans votre bouche quand vous avez faim. À quoi servent ces abstractions pour nous ? »

Pavel Petrovitch leva les mains, horrifié.

« Je ne vous comprends plus après ça. Vous insultez le peuple russe. Je ne comprends pas comment il est possible de ne pas reconnaître des principes, des règles ! Sur quel fondement agissez-vous alors ? »

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« Je vous l’ai déjà dit, oncle, que nous ne reconnaissons aucune autorité », intervint Arkadi.

« Nous agissons en fonction de ce que nous considérons comme bénéfique », observa Bazarov. « Pour l’instant, la négation est la plus bénéfique de toutes — et nous nions... »

« Tout ? »

« Tout ! »

« Quoi ? Pas seulement l’art et la poésie... mais même... c’est horrible à dire... »

« Tout », répéta Bazarov, avec un calme indescriptible.

Pavel Petrovitch le fixa du regard. Il ne s’y attendait pas ; quant à Arkadi, il rougit de plaisir.

« Permettez-moi cependant », commença Nikolaï Petrovitch. « Vous niez tout ; ou, pour être plus précis, vous détruisez tout... Mais il faut aussi construire, vous savez. »

« Ce n’est pas notre affaire pour l’instant... Il faut d’abord défricher le terrain. »

« La situation actuelle du peuple l’exige », ajouta Arkadi, avec dignité ; « nous sommes tenus de répondre à ces exigences, nous n’avons pas le droit de céder aux caprices de notre égoïsme personnel. »

Cette dernière phrase déplut manifestement à Bazarov ; elle avait une touche de philosophie, c’est-à-dire de romantisme, car Bazarov qualifiait lui aussi la philosophie de romantisme, mais il ne jugea pas nécessaire de corriger son jeune disciple.

« Non, non ! » s’écria Pavel Petrovitch, avec une énergie soudaine. « Je refuse de croire que vous, jeunes gens, connaissez vraiment le peuple russe, que vous soyez les représentants de ses besoins, de ses efforts ! Non ; le peuple russe n’est pas ce que vous imaginez. Il tient la tradition pour sacrée ; c’est un peuple patriarcal ; il ne peut vivre sans foi... »

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« Je ne vais pas contester cela », l’interrompit Bazarov. « J’ai même envie d’admettre que vous avez raison à ce sujet. »

« Mais si j’ai raison... »

« Et pourtant, cela prouve rien. »

« Cela ne prouve vraiment rien », répéta Arkadi, avec la confiance d’un joueur d’échecs expérimenté qui a anticipé une manœuvre apparemment dangereuse de la part de son adversaire et n’en est donc nullement surpris.

« Comment cela ne prouve-t-il rien ? » murmura Pavel Petrovitch, stupéfait. « Alors vous êtes contre le peuple ? »

« Et alors si c’est le cas ? » s’écria Bazarov. « Le peuple imagine que, quand il tonne, le prophète Ilya traverse le ciel dans sa charrette. Et alors ? Devons-nous être d’accord avec eux ? De plus, le peuple parle russe ; mais ne suis-je pas moi aussi Russe ? »

« Non, vous n’êtes pas Russe, après tout ce que vous venez de dire ! Je ne peux pas vous reconnaître comme Russe. »

« Mon grand-père a labouré la terre », répondit Bazarov avec un orgueil hautain. « Demandez à n’importe lequel de vos paysans lequel de nous – vous ou moi – il reconnaîtrait plus volontiers comme compatriote. Vous ne savez même pas comment leur parler. »

« Tandis que vous lui parlez en le méprisant en même temps. »

« Eh bien, supposons qu’il mérite le mépris. Vous critiquez mon attitude, mais comment savez-vous que je l’ai acquise par hasard, que ce n’est pas le produit de cet esprit national même au nom duquel vous lui faites la guerre ? »

« Quelle idée ! À quoi bon des nihilistes ! »

« Qu’ils soient utiles ou non, ce n’est pas à nous de décider. Même vous, vous supposez que vous n’êtes pas une personne inutile. »

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« Messieurs, messieurs, pas de personnalités, s’il vous plaît ! » cria Nikolaï Petrovitch en se levant.

Pavel Petrovitch sourit, posa sa main sur l’épaule de son frère et le força à se rasseoir.

« Ne vous inquiétez pas », dit-il ; « je ne perdrai pas la tête, grâce à ce sens de la dignité que notre ami – notre ami, le docteur – se moque si impitoyablement. Permettez-moi de demander », reprit-il en se tournant à nouveau vers Bazarov ; « vous pensez peut-être que votre doctrine est une nouveauté ? C’est une grave erreur. Le matérialisme que vous prônez a déjà été à la mode plus d’une fois, et il s’est toujours révélé insuffisant... »

« Un mot étranger encore ! » l’interrompit Bazarov. Il commençait à se sentir agressif, et son visage prit une teinte cuivrée et grossière. « D’abord, nous ne prônons rien ; ce n’est pas notre façon. »

« Alors que faites-vous ? »

« Je vais vous dire ce que nous faisons. Il n’y a pas longtemps, nous disions que nos fonctionnaires acceptaient des pots-de-vin, que nous n’avions ni routes, ni commerce, ni véritable justice... »

« Oh, je vois, vous êtes des réformateurs – c’est comme ça qu’on les appelle, je suppose. Moi aussi, j’accepterais beaucoup de vos réformes, mais... »

« Alors nous avons soupçonné que ces discours incessants, rien que des discours, sur nos maladies sociales, n’étaient pas utiles, que tout cela ne menait qu’à la superficialité et au pédantisme ; nous avons vu que nos dirigeants, ces soi-disant gens avancés et réformateurs, ne valent rien ; que nous nous occupons de bêtises, que nous parlons de l’art, de la créativité inconsciente, du parlementarisme, du jugement par jury, et Dieu sait quoi encore ; tandis que, en réalité, il s’agit de trouver du pain à manger, que nous étouffons sous les superstitions les plus grossières, que toutes nos entreprises échouent simplement parce qu’il n’y a pas assez d’hommes honnêtes pour les mener à bien, et que même l’émancipation à laquelle notre gouvernement s’attelle ne servira probablement à rien, car les paysans préfèrent se voler eux-mêmes pour boire de l’alcool dans les tavernes. »

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« Oui », intervint Pavel Petrovitch, « oui ; vous étiez convaincus de tout cela et avez décidé de ne rien entreprendre sérieusement vous-mêmes. »

« Nous avons décidé de ne rien entreprendre », répéta Bazarov d’un air sombre. Il se sentit soudain contrarié envers lui-même d’avoir été, sans raison, si expansif devant ce monsieur.

« Mais vous vous contenter de maltraiter les autres ? »

« Nous nous contenter de maltraiter les autres. »

« Et ça s’appelle le nihilisme ? »

« Ça s’appelle le nihilisme », répéta Bazarov encore une fois, cette fois avec une rudesse particulière.

Pavel Petrovitch fronça légèrement les lèvres. « Voilà donc ! » observa-t-il d’une voix étrangement calme. « Le nihilisme, c’est la solution à tous nos maux, et vous, vous êtes nos héros et nos sauveurs. Mais pourquoi maltraitez-vous les autres, même ces réformateurs ? Ne parlez-vous pas autant que tout le monde ? »

« Quelles que soient nos fautes, nous ne commettons pas cette erreur », murmura Bazarov entre ses dents.

« Alors quoi ? Vous agissez, ou quoi ? Vous vous préparez à agir ? »

Bazarov ne répondit pas. Une sorte de tremblement passa sur Pavel Petrovitch, mais il reprit aussitôt le contrôle de lui-même.

« Hm ! ... Agir, détruire... » continua-t-il. « Mais comment détruire sans même savoir pourquoi ? »

« Nous détruirons, parce que nous sommes une force », observa Arkadi.

Pavel Petrovitch regarda son neveu et rit.

« Oui, une force n’a pas à rendre des comptes », dit Arkadi en se redressant.

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« Garçon malheureux ! » gémit Pavel Petrovitch ; il était absolument incapable de conserver plus longtemps une attitude ferme. « Si seulement tu pouvais comprendre ce que tu fais pour ton pays. Non, cela suffit à éprouver la patience d’un ange ! La force ! Il y a de la force chez le Kalmouk sauvage, chez le Mongol ; mais qu’est-ce que cela nous apporte ? Ce qui est précieux pour nous, c’est la civilisation ; oui, monsieur, ses fruits sont précieux pour nous. Et ne me dites pas que ces fruits ne valent rien ; le plus pauvre peintre en bâtiment, l’homme qui joue de la musique de danse pour cinq pence par soirée, est plus utile que vous, car ils sont les représentants de la civilisation, et non de la force brute mongole ! Vous vous croyez des gens avancés, alors que vous n’êtes bons qu’à vivre dans la cabane du Kalmouk ! La force ! Et souvenez-vous, messieurs violents, que vous n’êtes que quatre hommes et demi, tandis que les autres sont des millions, qui ne vous laisseront pas piétiner leurs traditions sacrées, qui vous écraseront et marcheront sur vous ! »

« Si nous sommes écrasés, tant pis pour nous », observa Bazarov. « Mais c’est une question ouverte. Nous ne sommes pas aussi peu nombreux que vous le pensez. »

« Quoi ? Vous croyez vraiment pouvoir faire des concessions à tout un peuple ? »

« Tout Moscou a été brûlé, vous savez, pour un maigre prix », répondit Bazarov.

« Oui, oui. D’abord une fierté presque satanique, puis le ridicule — c’est cela qui attire les jeunes, c’est cela qui prend le dessus sur les cœurs inexpérimentés des garçons ! Voici l’un d’eux assis à côté de vous, prêt à vénérer le sol sous vos pieds. Regardez-le ! (Arkady se détourna et fronça les sourcils.) Et cette plaie s’est déjà largement répandue. On m’a dit que à Rome, nos artistes n’osent jamais mettre les pieds au Vatican. Ils considèrent Raphaël comme presque un idiot, parce que, si vous voulez bien y réfléchir, c’est un maître ; tandis que eux-mêmes restent affreusement stériles et infructueux, des hommes dont l’imagination ne dépasse jamais “Des filles à la fontaine”, peu importe leurs efforts ! Et même les filles ne valent rien en dessin. Ce sont de braves types à vos yeux, n’est-ce pas ? »

« À mes yeux, répliqua Bazarov, Raphaël ne vaut pas un sou ; et eux ne valent pas mieux que lui. »

« Bravo ! Bravo ! Écoutez, Arkady... c’est ainsi que les jeunes d’aujourd’hui devraient s’exprimer ! Et si vous y réfléchissez bien, comment pourraient-ils échouer... »

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Je vous suivrai ! Autrefois, les jeunes hommes devaient étudier ; ils ne voulaient pas être appelés idiots, alors ils devaient travailler dur, que cela leur plaise ou non. Mais maintenant, il leur suffit de dire : « Tout dans le monde n’est que folie ! » et c’est réglé. Les jeunes hommes sont ravis. Et, en vérité, ils n’étaient auparavant que des idiots, et voilà qu’ils sont soudainement devenus nihilistes.

« Votre louable sens de la dignité personnelle a cédé », remarqua Bazarov flegmatiquement, tandis qu’Arkady était tout rouge et que ses yeux brillaient. « Notre discussion est allée trop loin ; il vaut mieux l’arrêter, je pense. Je serai tout à fait prêt à être d’accord avec vous », ajouta-t-il en se levant, « lorsque vous présenterez une seule institution dans notre mode de vie actuel, dans la famille ou dans la vie sociale, qui ne nécessite pas une destruction complète et sans condition. »

« Je présenterai des millions d’institutions de ce genre », s’écria Pavel Petrovitch — « des millions ! Eh bien, par exemple, le Mir. »

Un sourire froid incurva les lèvres de Bazarov. « Eh bien, en ce qui concerne le Mir », commenta-t-il ; « vous feriez mieux de parler à votre frère. Il a dû comprendre à présent ce que le Mir est vraiment — sa garantie commune, sa sobriété, et autres caractéristiques du même genre. »

« Alors la famille, la famille telle qu’elle existe chez nos paysans ! » s’écria Pavel Petrovitch.

« Et sur ce sujet aussi, je suppose qu’il vaudra mieux pour vous ne pas entrer dans les détails. Ne réalisez-vous pas tous les avantages du chef de famille qui choisit ses belles-filles ? Suivez mon conseil, Pavel Petrovitch, prenez-vous deux jours pour y réfléchir ; vous ne trouverez probablement rien sur-le-champ. Examinez toutes nos classes, et réfléchissez bien à chacune, pendant que moi et Arkady... »

« Continuerons à transformer tout en ridicule », l’interrompit Pavel Petrovitch.

« Non, nous continuerons à disséquer des grenouilles. Allons, Arkady ; au revoir pour l’instant, messieurs ! »

Les deux amis s’éloignèrent. Les frères restèrent seuls, et au début ils se contentèrent de se regarder.

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« Ainsi, » commença Pavel Petrovitch, « voilà donc ce que sont nos jeunes gens de cette génération ! Ils sont comme ça — nos successeurs ! »

« Nos successeurs ! » répéta Nikolaï Petrovitch avec un sourire abattu. Il avait été assis là, en proie à l’angoisse, pendant toute la discussion, et n’avait fait que jeter des coups d’œil furtifs, le cœur serré, vers Arkadi. « Sais-tu à quoi cela me rappelle, frère ? J’ai eu un jour une dispute avec notre pauvre mère ; elle s’est emportée et ne voulait pas m’écouter. Finalement, je lui ai dit : “Bien sûr, tu ne peux pas me comprendre ; nous appartenons”, ai-je dit, “à deux générations différentes.” Elle s’est terriblement offensée, tandis que je pensais : “Il n’y a rien à faire. C’est une pilule amère, mais elle doit l’avaler.” Tu vois, maintenant, c’est notre tour, et nos successeurs peuvent nous dire : “Vous n’êtes pas de notre génération ; avalez votre pilule.” »

« Vous êtes au-delà de tout en termes de générosité et de modestie », répondit Pavel Petrovitch. « Je suis convaincu, au contraire, que vous et moi avons bien plus raison que ces jeunes messieurs, même si nous exprimons peut-être nos idées dans un langage désuet, vieilli, et que nous n’avons pas la même prétention insolente... Et l’air suffisant des jeunes gens de nos jours ! On leur demande : “Préférez-vous du vin rouge ou du vin blanc ?” “C’est mon habitude de préférer le rouge !” répondent-ils d’une voix grave, le visage aussi solennel comme si tout l’univers avait les yeux fixés sur eux à cet instant... »

« Voulez-vous encore du thé ? » demanda Fenitchka en passant la tête par la porte ; elle n’avait pas osé entrer dans le salon tant qu’on y entendait des voix en désaccord.

« Non, dis-leur de prendre le samovar », répondit Nikolaï Petrovitch, puis il se leva pour aller à sa rencontre. Pavel Petrovitch lui dit brusquement « bon soir » et partit dans son bureau.

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CHAPITRE XI

Une demi-heure plus tard, Nikolaï Petrovitch se rendit dans le jardin, vers sa pergola préférée. Il fut envahi par des pensées mélancoliques. Pour la première fois, il prit conscience clairement de l’écart qui le séparait de son fils ; il pressentit que cet écart ne cesserait de s’agrandir avec le temps. En vain avait-il passé des journées entières, parfois en hiver à Saint-Pétersbourg, à lire les derniers livres publiés ; en vain avait-il écouté les conversations des jeunes gens ; en vain s’était-il réjoui lorsqu’il parvenait à exprimer son avis au milieu de leurs discussions animées. « Mon frère dit que nous avons raison », pensa-t-il, « et, en dehors de toute vanité, je crois moi-même qu’ils sont plus éloignés de la vérité que nous ne le sommes, bien que j’aie en même temps l’impression qu’il y a quelque chose derrière eux que nous n’avons pas, une certaine supériorité sur nous... Est-ce la jeunesse ? Non ; ce n’est pas seulement la jeunesse. Leur supériorité ne réside-t-elle pas justement dans le fait qu’il y a en eux moins de traces de l’esprit de maître que chez nous ? »

La tête de Nikolaï Petrovitch s’inclina avec désespoir, et il passa sa main sur son visage.

« Mais renoncer à la poésie ? » pensa-t-il à nouveau ; « ne pas avoir de sentiment pour l’art, pour la nature... »

Il regarda autour de lui, comme s’il essayait de comprendre comment il était possible de ne pas avoir de sentiment pour la nature. Il faisait déjà nuit ; le soleil était caché derrière un petit bosquet d’érables situé à un quart de mile du jardin ; son ombre s’étendait indéfiniment sur les champs immobiles. Un paysan monté sur un cheval blanc avançait au trot le long du sentier sombre et étroit qui longeait le bosquet ; toute sa silhouette était clairement visible, y compris la tache sur son épaule, malgré le fait qu’il se trouvât à l’ombre ; les sabots du cheval frappaient le sol avec vigueur. Les rayons du soleil, venant de l’autre côté, tombaient directement sur le bosquet et, perçant à travers ses buissons, projetaient une lumière chaude sur les troncs des érables.

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Elles ressemblaient à des pins, et leurs feuilles étaient presque d’un bleu sombre, tandis qu’au-dessus d’elles s’élevait un ciel bleu pâle, légèrement teinté par la lueur du coucher de soleil. Les hirondelles volaient haut ; le vent s’était complètement calmé, les abeilles tardives bourdonnaient lentement et somnolent parmi les fleurs de lilas ; une nuée de mouches planait au-dessus d’une branche solitaire qui se détachait contre le ciel. « Comme c’est beau, mon Dieu ! » pensa Nikolaï Petrovitch, et ses vers préférés étaient sur le point de sortir de ses lèvres ; il se souvint du Stoff und Kraft d’Arkadi — et resta silencieux, mais il restait assis là, se livrant encore à la consolation mélancolique de la réflexion solitaire. Il aimait rêver ; sa vie à la campagne avait développé en lui cette tendance. Quel peu de temps auparavant, il rêvait ainsi, attendant son fils à la gare des postes, et quel changement depuis ce jour-là ! Leurs relations, autrefois floues, étaient désormais claires — et combien claires ! Sa femme décédée revint encore dans son imagination, mais non pas telle qu’il l’avait connue pendant de nombreuses années, non pas en tant que bonne ménagère, mais en tant que jeune fille au corps mince, aux yeux innocemment curieux, et aux cheveux tirés en chignon sur son cou enfantin. Il se souvint de la première fois où il l’avait vue. Il n’était alors qu’étudiant. Il l’avait rencontrée dans l’escalier de son logement, et, en la bousculant par accident, il tenta de s’excuser, ne pouvant que murmurer : « Pardon, monsieur », tandis qu’elle s’inclinait, souriait, puis semblait soudain effrayée et s’enfuyait, bien qu’à l’angle de l’escalier elle eût jeté un rapide coup d’œil vers lui, pris un air sérieux et rougi. Ensuite, les premières visites timides, les mots hésitants, les demi-sourires et la gêne ; puis la mélancolie, les aspirations, et enfin cette extase haletante... Où tout cela avait-il disparu ? Elle avait été sa femme, il avait été heureux comme peu de gens sur terre le sont... « Mais », médita-t-il, « ces doux premiers moments, pourquoi ne pourrait-on pas y vivre une vie éternelle, immortelle ? »

Il ne chercha pas à clarifier ses pensées ; mais il sentit qu’il désirait conserver ce temps béat par quelque chose de plus fort que la mémoire ; il désirait sentir sa Maria près de lui à nouveau, ressentir sa chaleur et sa respiration, et déjà il pouvait s’imaginer qu’elle était au-dessus de lui...

« Nikolaï Petrovitch », entendit-il la voix de Fenitchka tout près de lui ; « où êtes-vous ? »

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Il a commencé. Il ne ressentait ni douleur ni honte. Il n’a jamais même admis la possibilité de comparer sa femme à Fenitchka, mais il regrettait qu’elle ait pensé à venir le chercher. Sa voix lui avait aussitôt rappelé ses cheveux gris, son âge, sa réalité...

Le monde enchanté dans lequel il venait de pénétrer, qui émergeait tout juste des brumes sombres du passé, fut secoué — et disparut.

« Je suis ici », répondit-il ; « j’arrive, va-t’en. » « Voilà les traces du propriétaire d’esclaves », lui traversa l’esprit. Fenitchka jeta un coup d’œil vers lui depuis le kiosque sans dire un mot, puis disparut ; tandis que, avec étonnement, il remarqua que la nuit était tombée pendant qu’il rêvait. Tout autour était sombre et silencieux. Le visage de Fenitchka avait brillé devant lui, si pâle et si délicat. Il se leva, sur le point de rentrer chez lui ; mais l’émotion qui bouillonnait en lui ne pouvait être apaisée immédiatement, et il se mit à marcher lentement dans le jardin, regardant parfois le sol sous ses pieds, puis levant les yeux vers le ciel où scintillaient des essaims d’étoiles. Il marcha longtemps, jusqu’à être presque épuisé, tandis que l’inquiétude en lui, une sorte de désir vague et mélancolique, n’était toujours pas apaisée.

Ah, comme Bazarov se serait moqué de lui s’il avait su ce qui se passait en lui à ce moment-là ! Arkadi lui-même l’aurait condamné. Lui, un homme de quarante-quatre ans, agriculteur et paysan, versait des larmes, des larmes sans raison ; c’était cent fois pire que le violoncelle.

Nikolai Petrovitch continua à marcher, incapable de se décider à entrer dans la maison, dans ce nid douillet et paisible qui lui faisait signe si chaleureusement depuis toutes ses fenêtres éclairées ; il n’avait pas la force de se détacher de l’obscurité, du jardin, de la sensation de l’air frais sur son visage, de cette mélancolie, de ce désir agité.

À un tournant du chemin, il fut rencontré par Pavel Petrovitch. « Qu’avez-vous ? » demanda-t-il à Nikolai Petrovitch ; « vous êtes blanc comme un fantôme ; vous n’allez pas bien ; pourquoi ne allez-vous pas vous coucher ? »

Nikolai Petrovitch lui expliqua brièvement son état d’esprit et s’éloigna. Pavel Petrovitch alla au bout du jardin, et lui aussi devint songeur, et lui aussi leva les yeux vers le ciel. Mais dans ses beaux yeux sombres, rien ne se reflétait que la lumière des étoiles. Il était

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Il n’était pas né idéaliste, et son âme méticuleusement sèche et sensuelle, avec sa touche de cynisme français, n’était pas capable de rêver...

« Tu sais quoi ? » disait Bazarov à Arkadiie la même nuit. « J’ai une idée formidable. Ton père a dit aujourd’hui qu’il avait reçu une invitation de ton illustre parent. Ton père n’y va pas ; partons pour X—— ; tu sais que ce brave homme t’invite aussi. Regarde quel temps magnifique il fait ; nous nous promènerons et nous regarderons la ville. Nous aurons cinq ou six jours de vacances et nous nous amuserons. »

« Et vous reviendrez ici ? »

« Non ; je dois aller chez mon père. Tu sais, il habite à environ vingt-cinq miles de X——. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps, ni ma mère non plus ; je dois remonter le moral aux vieux. Ils ont été bons pour moi, surtout mon père ; c’est un homme extrêmement drôle. Je suis aussi leur unique enfant. »

« Et resterez-vous longtemps avec eux ? »

« Je ne pense pas. Ce sera ennuyeux, bien sûr. »

« Et vous viendrez nous voir sur le chemin du retour ? »

« Je ne sais pas... On verra. Alors, qu’en dis-tu ? Allons-nous-y ? »

« Si tu veux », répondit Arkadiie d’un air indolent.

Au fond de lui, il était très heureux de la proposition de son ami, mais il jugeait de son devoir de cacher ses sentiments. Il n’était pas nihiliste pour rien !

Le lendemain, il partit avec Bazarov pour X——. Les plus jeunes de la famille à Maryino étaient tristes de leur départ ; Dunyasha pleura même... mais les vieux soupirèrent de soulagement.

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CHAPITRE XII

La ville de X——, vers laquelle se mirent en route nos amis, relevait de la juridiction d’un gouverneur qui était un jeune homme, à la fois progressiste et despotique, comme cela arrive souvent chez les Russes. Avant la fin de la première année de son mandat, il avait réussi à se disputer non seulement avec le maréchal de la noblesse, un officier retraité des gardes qui tenait une maison ouverte ainsi qu’un haras, mais même avec ses propres subordonnés. Les querelles nées de ce motif prirent finalement des proportions telles que le ministère de Saint-Pétersbourg jugea nécessaire d’envoyer un personnage de confiance chargé d’en enquêter sur place. Les autorités choisirent Matvy Ilyitch Kolyazin, fils du Kolyazin sous la protection duquel les frères Kirsanov s’étaient autrefois trouvés. Lui aussi était un « jeune homme » ; c’est-à-dire qu’il n’avait pas encore atteint quarante ans, mais il était déjà sur la voie de devenir un homme d’État, et portait une étoile de chaque côté de sa poitrine — l’une, certes, étrangère et de moindre importance. Comme le gouverneur qu’il était venu juger, il était considéré comme progressiste ; et bien qu’il fût déjà un personnage important, il n’était pas comme la plupart des personnages importants. Il avait une très haute opinion de lui-même ; sa vanité était sans limites, mais il se comportait simplement, paraissait affable, écoutait avec condescendance et riait si gentiment qu’à première vue on pourrait même le prendre pour « un type vraiment sympathique ». Cependant, en des occasions importantes, il savait, comme on dit, faire sentir son autorité. « L’énergie est essentielle », disait-il alors, « l’énergie est la première qualité d’un homme d’État » ; et malgré tout, on le prenait souvent au sérieux, et n’importe quel fonctionnaire ayant une expérience modérée pouvait le manipuler à volonté. Matvy Ilyitch parlait avec un grand respect de Guizot et cherchait à impressionner tout le monde en donnant l’impression de ne pas appartenir à la catégorie des fonctionnaires routiniers et arides, que aucun phénomène de la vie sociale ne lui échappait... Toutes ces phrases lui étaient très familières. Il suivait même, avec une indifférence digne, il est vrai, l’évolution de la littérature contemporaine ; de même qu’un homme adulte qui rencontre une procession de petits garçons dans la rue les suit parfois. En réalité, Matvy Ilyitch n’allait pas beaucoup au-delà de ces hommes politiques de l’époque d’Alexandre, qui se préparaient pour une soirée chez Madame

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Svietchine lisait une page de Condillac ; seuls ses méthodes étaient différentes, plus modernes. C’était un courtisan adroit, un grand hypocrite, et rien de plus ; il n’avait aucune aptitude particulière pour les affaires, ni d’intelligence, mais il savait gérer ses propres affaires avec succès ; personne ne pouvait le surpasser en la matière, et c’est là, sans aucun doute, l’essentiel.

Matvy Ilyitch accueillit Arkady avec cette bonne humeur, que l’on pourrait même qualifier de malice, caractéristique des hauts fonctionnaires éclairés. Il fut cependant stupéfait en apprenant que les cousins qu’il avait invités étaient restés à la campagne. « Votre père a toujours été un type étrange », remarqua-t-il en jouant avec les franges de son magnifique peignoir en velours, puis, se tournant soudain vers un jeune fonctionnaire vêtu d’un uniforme soigneusement boutonné, il s’écria, avec un air d’attention concentrée : « Quoi ? » Le jeune homme, dont les lèvres étaient scellées par un long silence, se leva et regarda son supérieur avec perplexité. Mais, après avoir déconcerté son subordonné, Matvy Ilyitch ne lui prêta plus aucune attention. Nos hauts fonctionnaires aiment généralement déconcerter leurs subordonnés ; les méthodes qu’ils emploient pour y parvenir sont assez variées. Parmi celles-ci, une est particulièrement en vogue, « vraiment très appréciée », comme disent les Anglais : un haut fonctionnaire cesse soudain de comprendre les mots les plus simples, feignant une surdité totale. Il demandera, par exemple : « Quel jour sommes-nous aujourd’hui ? »

On lui répond respectueusement : « Aujourd’hui, c’est vendredi, Votre Excellence. »

« Hein ? Quoi ? Qu’est-ce que vous dites ? » répète le grand homme avec une intense attention.

« Aujourd’hui, c’est vendredi, Votre Excellence. »

« Hein ? Quoi ? Qu’est-ce que c’est que vendredi ? Quel vendredi ? »

« Vendredi, Votre Excellence, le jour de la semaine. »

« Quoi, vous prétendez m’apprendre, hein ? »

Matvy Ilyitch était néanmoins un haut fonctionnaire, bien qu’on le considérât comme libéral.

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« Je vous conseille, mon cher garçon, d’aller rendre visite au gouverneur », dit-il à Arkady ; « comprenez bien que je ne vous le conseille pas parce que je suis attaché aux idées démodées selon lesquelles il faut respecter les autorités, mais simplement parce que le gouverneur est un homme très respectable ; de plus, vous voulez probablement faire connaissance avec la société d’ici... Vous n’êtes pas un ours, j’espère ? Et il donne un grand bal après-demain. »

« Serez-vous au bal ? » demanda Arkady.

« Il le donne en mon honneur », répondit Matvy Ilyitch, presque avec pitié. « Savez-vous danser ? »

« Oui ; je danse, mais pas très bien. »

« C’est dommage ! Il y a de jolies filles ici, et c’est une honte pour un jeune homme de ne pas danser. D’ailleurs, je ne dis pas cela par des idées démodées ; je ne pense nullement que l’esprit d’un homme réside dans ses pieds, mais le byronisme est ridicule, il a fait son temps. »

« Mais, oncle, ce n’est pas à cause du byronisme, je... »

« Je vais vous présenter aux dames d’ici ; je vais vous prendre sous ma protection », l’interrompit Matvy Ilyitch, en riant avec satisfaction. « Vous trouverez ça chaleureux, n’est-ce pas ? »

Un serviteur entra et annonça l’arrivée du surintendant des domaines royaux, un vieil homme aux yeux doux, avec de profondes rides autour de la bouche, qui aimait excessivement la nature, surtout par un jour d’été, moment où, selon lui, « chaque petite abeille travailleuse reçoit une petite friandise de chaque petite fleur ». Arkady s’éloigna.

Il trouva Bazarov à l’auberge où ils séjournaient, et il lui fallut beaucoup de temps pour le convaincre d’aller avec lui chez le gouverneur. « Eh bien, il n’y a pas d’autre solution », dit enfin Bazarov. « Il ne sert à rien de faire les choses à moitié. Nous sommes venus pour voir la noblesse ; allons donc la voir ! »

Le gouverneur accueillit les jeunes hommes avec amabilité, mais il ne leur demanda pas de s’asseoir, ni ne s’assit lui-même. Il était constamment agité et

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Il se hâtait ; le matin, il enfilait un uniforme serré et une cravate excessivement rigide ; il ne mangeait ni ne buvait jamais assez ; il était constamment occupé à faire des arrangements. Il invita Kirsanov et Bazarov à son bal, puis, quelques minutes plus tard, il les invita une deuxième fois, les considérant comme des frères et les appelant Kisarov.

Ils étaient en chemin pour rentrer chez eux après avoir été chez le gouverneur, quand soudain un homme de petite taille, vêtu d’un costume national slavophile, bondit hors d’une calèche qui passait à leur hauteur et, en criant : « Evgeni Vassilievitch ! », se précipita vers Bazarov.

« Ah ! c’est vous, monsieur Sitnikov », fit Bazarov, continuant à marcher sur le pavé ; « par quel hasard êtes-vous ici ? »

« Eh bien, absolument par hasard », répondit-il, puis, retournant à la calèche, il agita plusieurs fois la main et cria : « Suivez-nous ! Mon père avait des affaires ici », continua-t-il, sautant par-dessus le caniveau, « et il m’a demandé… J’ai appris aujourd’hui votre arrivée, et je suis déjà venu vous voir… » (En effet, en revenant dans leur chambre, les amis y trouvèrent une carte, aux coins rabattus, portant le nom de Sitnikov d’un côté en français, de l’autre en caractères slaves.) « J’espère que vous n’êtes pas venus directement du gouverneur ? »

« Il est inutile d’espérer ; nous venons tout droit de chez lui. »

« Ah ! dans ce cas, je vais aussi lui rendre visite… Evgeni Vassilievitch, présentez-moi à vos… à… »

« Sitnikov, Kirsanov », marmonna Bazarov, sans s’arrêter.

« Je suis très flatté », commença Sitnikov, marchant sur le côté, avec un sourire narquois, et retirant à la hâte ses gants vraiment trop élégants. « J’ai entendu tant de choses… Je suis un vieil ami d’Evgeni Vassilievitch, et, si je puis dire, son disciple. Je lui dois ma régénération… »

Arkady regarda le disciple de Bazarov. Une expression d’excitation et de torpeur se lisait sur les traits petits mais agréables de son visage bien soigné ; ses petits yeux, qui semblaient plissés, avaient un regard fixe et inquiet, et son rire aussi était inquiet — une sorte de rire bref et mécanique.

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« Croiriez-vous », poursuivit-il, « quand Evgueni Vassilievitch m’a dit pour la première fois qu’il n’était pas correct d’accepter aucune autorité, j’ai ressenti un tel enthousiasme... comme si mes yeux s’étaient ouverts ! Voilà, me suis-je dit, enfin j’ai trouvé un homme ! D’ailleurs, Evgueni Vassilievitch, vous devez absolument faire la connaissance d’une dame ici, qui est vraiment capable de vous comprendre, et pour qui votre visite serait une véritable fête ; vous avez sûrement entendu parler d’elle ? »

« Qui est-ce ? » demanda Bazarov à contrecœur.

« Koukchine, Eudoxie, Evdokia Koukchine. C’est une personne remarquable, émancipée au vrai sens du terme, une femme avancée. Savez-vous quoi ? Nous irons tous la voir ensemble maintenant. Elle habite à seulement deux pas d’ici. Nous déjeunerons là-bas. Je suppose que vous n’avez pas encore déjeuné ? »

« Non ; pas encore. »

« Eh bien, c’est parfait. Elle s’est séparée, comprenez-vous, de son mari ; elle ne dépend de personne. »

« Est-elle jolie ? » l’interrompit Bazarov.

« Non, on ne pourrait pas dire ça. »

« Alors, pourquoi diable voulez-vous que nous allions la voir ? »

« Tss ; vous devez bien avoir vos plaisanteries... Elle nous donnera une bouteille de champagne. »

« Oh, voilà. On reconnaît tout de suite l’homme pratique. D’ailleurs, votre père travaille-t-il toujours dans le gin ? »

« Oui », répondit Sitnikov précipitamment, avant d’émettre un rire strident et spasmodique. « Eh bien ? Venez-vous ? »

« Je ne sais vraiment pas. »

« Vous vouliez voir des gens, allez-y », dit Arkadi à voix basse.

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« Et que dites-vous à cela, monsieur Kirsanov ? » intervint Sitnikov. « Vous devez venir aussi ; nous ne pouvons pas y aller sans vous. »

« Mais comment pourrions-nous débarquer chez elle d’un coup ? »

« Ce n’est pas grave. Kukshina, c’est du solide ! »

« Il y aura une bouteille de champagne ? » demanda Bazarov.

« Trois ! » s’écria Sitnikov ; « j’en réponds. »

« Avec quoi ? »

« Ma propre tête. »

« La bourse de votre père serait meilleure. En tout cas, nous venons. »

CHAPITRE XIII

La petite maison de style moscovite dans laquelle vivait Avdotya Nikitichna, alias Evdoksya Kukshina, se trouvait dans l’une des rues de X——, qui avait été récemment incendiée ; il est bien connu que nos villes provinciales sont brûlées tous les cinq ans. À la porte, au-dessus d’une carte de visite clouée de travers, on voyait une poignée de sonnette, et dans le hall, les visiteurs étaient accueillis par quelqu’un qui n’était ni exactement un domestique, ni exactement un compagnon, coiffé d’un chapeau — signes indubitables des tendances progressistes de la maîtresse de maison. Sitnikov demanda si Avdotya Nikitichna était chez elle.

« C’est vous, Victor ? » fit entendre une voix stridente depuis la pièce voisine. « Entrez. »

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La femme au chapeau disparut aussitôt.

« Je ne suis pas seul », observa Sitnikov en lançant un regard perçant à Arkady et Bazarov, tout en enlevant vivement son manteau, sous lequel apparaissait quelque chose ressemblant à une veste en velours de cocher.

« Peu importe », répondit la voix. « Entrez. »

Les jeunes hommes entrèrent. La pièce dans laquelle ils pénétrèrent ressemblait plus à un bureau de travail qu’à un salon. Des papiers, des lettres, de nombreux numéros de journaux russes, pour la plupart non découpés, étaient éparpillés au hasard sur les tables poussiéreuses ; des mégots de cigarettes blanches gisaient partout. Sur un canapé recouvert de cuir, une dame encore jeune était à moitié allongée. Ses cheveux clairs étaient plutôt en désordre ; elle portait une robe en soie pas tout à fait propre, de lourdes bracelets à ses bras courts, et un mouchoir en dentelle sur la tête. Elle se leva du canapé, passa négligemment une cape en velours ornée d’hermine jaunâtre sur ses épaules, et dit d’un ton languide : « Bonjour, Victor », avant de serrer la main de Sitnikov.

« Bazarov, Kirsanov », annonça-t-il brusquement en imitant Bazarov.

« Ravi de vous rencontrer », répondit Mme Kukshin, en fixant Bazarov de ses yeux ronds, entre lesquels se trouvait un petit nez rouge retroussé et triste. « Je vous connais », ajouta-t-elle en lui serrant également la main.

Bazarov fronça les sourcils. Il n’y avait rien de répulsif chez cette petite femme ordinaire et émancipée ; mais l’expression de son visage produisait un effet désagréable sur celui qui la regardait. On avait envie de lui demander : « Qu’y a-t-il ? Avez-vous faim ? Ou vous ennuyez-vous ? Êtes-vous timide ? Pourquoi êtes-vous si agitée ? » Tant elle que Sitnikov avaient toujours cette même attitude mal à l’aise. Elle était extrêmement décontractée, mais en même temps gauche ; elle se considérait manifestement comme une personne de bonne nature, simple, et pourtant, quoi qu’elle fasse, on avait toujours l’impression que ce n’était pas vraiment ce qu’elle voulait faire ; tout chez elle semblait, comme disent les enfants, fait exprès, c’est-à-dire de manière artificielle, non naturelle.

« Oui, oui, je vous connais, Bazarov », répéta-t-elle. (Elle avait l’habitude — habituelle chez de nombreuses dames provinciales et moscovites — d’appeler les hommes par leur nom de famille.)

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(dès le premier jour où je les ai rencontrés.) « Voulez-vous un cigare ? »

« Un cigare, c’est très bien », intervint Sitnikov, qui était maintenant affalé dans un fauteuil, les jambes en l’air ; « mais donnez-nous quelque chose à manger. Nous avons affreusement faim ; et dites-leur de nous apporter une petite bouteille de champagne. »

« Sybarite », commenta Evdoksya, et elle rit. (Quand elle riait, du chewing-gum apparaissait entre ses dents supérieures.) « N’est-ce pas vrai, Bazarov ? C’est un sybarite ? »

« J’aime le confort dans la vie », déclara Sitnikov avec dignité. « Ça ne m’empêche pas d’être libéral. »

« Non, ça l’empêche ! » s’écria Evdoksya. Elle donna cependant des instructions à sa servante, tant pour le déjeuner que pour le champagne.

« Qu’en pensez-vous ? » ajouta-t-elle en se tournant vers Bazarov. « Je suis convaincue que vous partagez mon avis. »

« Eh bien, non », répliqua Bazarov ; « un morceau de viande vaut mieux qu’un morceau de pain, même du point de vue chimique. »

« Vous étudiez la chimie ? C’est ma passion. J’ai même inventé moi-même un nouveau type de composition. »

« Une composition ? Vous ? »

« Oui. Et savez-vous à quoi ? Pour fabriquer des têtes de poupées qui ne se brisent pas. Je suis aussi pratique, voyez-vous. Mais tout n’est pas encore prêt. Il me reste encore à lire Liebig. Au fait, avez-vous lu l’article de Kislyakov sur le travail féminin, dans le Moscou Gazette ? Lisez-le, s’il vous plaît. Vous vous intéressez à la question féminine, je suppose ? Et aux écoles aussi ? Que fait votre ami ? Comment s’appelle-t-il ? »

Madame Kukshin lança ses questions les unes après les autres avec une négligence feinte, sans attendre de réponse ; les enfants gâtés parlent ainsi à leurs nourrices.

« Je m’appelle Arkady Nikolaïtch Kirsanov », dit Arkady, « et je ne fais rien. »

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Evdoksya gloussa. « Comme c’est charmant ! Quoi, vous ne fumez pas ? Victor, savez-vous que je suis très en colère contre vous. »

« Pourquoi ? »

« On m’a dit que vous avez recommencé à vanter les mérites de George Sand. Une femme rétrograde, et rien de plus ! Comment peut-on la comparer à Emerson ! Elle n’a aucune idée en matière d’éducation, ni de physiologie, ni de rien d’autre. Je suis convaincue qu’elle n’a jamais entendu parler d’embryologie, et de nos jours — que peut-on faire sans ça ? » (Evdoksya leva même les mains.) « Ah, quel article merveilleux a écrit Elisyevitch sur ce sujet ! C’est un gentleman de génie. » (Evdoksya utilisait constamment le mot « gentleman » à la place de « homme ». ) « Bazarov, asseyez-vous à côté de moi sur le canapé. Vous ne savez peut-être pas, mais j’ai terriblement peur de vous. »

« Pourquoi donc ? Permettez-moi de demander. »

« Vous êtes un gentleman dangereux ; vous êtes un tel critique. Mon Dieu ! oui ! pourquoi, c’est absurde, je parle comme une paysanne. Pourtant, je suis vraiment une paysanne. Je gère moi-même mes biens ; et imaginez, mon huissier Erofay est un type formidable, tout à fait comme le Pionnier de Cooper ; il y a en lui quelque chose de si spontané ! J’ai finalement décidé de m’installer ici ; c’est une ville insupportable, n’est-ce pas ? Mais que faire ? »

« La ville est comme toutes les villes », remarqua froidement Bazarov.

« Tous ses intérêts sont si mesquins, c’est ça qui est affreux ! J’aimais passer l’hiver à Moscou... mais maintenant, mon époux légal, M. Kukshin, y habite. De plus, Moscou aujourd’hui... eh bien, je ne sais pas — ce n’est plus comme avant. J’envisage d’aller à l’étranger ; l’an dernier, j’étais sur le point de partir. »

« À Paris, je suppose ? » demanda Bazarov.

« À Paris et à Heidelberg. »

« Pourquoi Heidelberg ? »

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« Comment pouvez-vous demander ça ? Mais Bunsen est là ! »

Bazarov ne trouva aucune réponse à cela.

« Pierre Sapozhnikov... le connaissez-vous ? »

« Non, je ne le connais pas. »

« Ne pas connaître Pierre Sapozhnikov... il est toujours chez Lidia Hestatov. »

« Je ne la connais pas non plus. »

« Eh bien, c’est lui qui s’est porté garant pour m’accompagner. Dieu merci, je suis indépendante ; je n’ai pas d’enfants... Qu’est-ce que j’ai dit ? Dieu merci ! Peu importe, d’ailleurs. »

Evdoksya roula une cigarette entre ses doigts, tachés de tabac, la plaça sur sa langue, la lécha et commença à fumer. La servante entra avec un plateau.

« Ah, voilà le déjeuner ! Voulez-vous un apéritif d’abord ? Victor, ouvre la bouteille ; c’est ton rôle. »

« Oui, c’est mon rôle », murmura Sitnikov, et il laissa échapper à nouveau ce même rire convulsif.

« Y a-t-il des femmes jolies ici ? » demanda Bazarov en buvant un troisième verre.

« Oui, il y en a », répondit Evdoksya ; « mais ce sont toutes des créatures vides de tête. Ma amie Odintsova, par exemple, est jolie. C’est dommage que sa réputation soit plutôt douteuse... Ce ne serait pas grave, d’ailleurs, mais elle n’a aucune indépendance d’esprit, aucune largeur d’horizon, rien de tout ça. Tout le système éducatif doit être changé. J’y ai beaucoup pensé : nos femmes sont très mal éduquées. »

« On ne peut rien faire avec elles », ajouta Sitnikov ; « on devrait les mépriser, et je les méprise pleinement et complètement ! » (La possibilité de ressentir et d’exprimer du mépris était la sensation la plus agréable pour Sitnikov ; il attaquait particulièrement les femmes, sans jamais soupçonner que c’était...)

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Qu’il lui arrive, quelques mois plus tard, de se sentir gêné devant sa femme simplement parce qu’elle était née princesse Durdoleosov… Aucun d’eux ne serait capable de comprendre notre conversation ; aucun d’eux ne mérite d’être mentionné par des hommes sérieux comme nous !

« Mais il n’y a absolument pas besoin qu’ils comprennent notre conversation », observa Bazarov.

« De qui parlez-vous ? » demanda Evdoksya.

« Des belles femmes. »

« Quoi ? Vous adoptez donc les idées de Proudhon ? »

Bazarov se redressa avec arrogance. « Je n’adopte les idées de personne ; j’ai les miennes. »

« Maudites soient toutes ces autorités ! » s’écria Sitnikov, ravi de pouvoir s’exprimer librement devant l’homme qu’il admirait servilement.

« Mais même Macaulay… », commença Madame Kukshin…

« Maudit soit Macaulay ! » tonna Sitnikov. « Allez-vous défendre ces idiotes ? »

« Pas ces idiotes, mais les droits des femmes, que j’ai juré de défendre jusqu’à la dernière goutte de mon sang. »

« Maudits ! » — mais là, Sitnikov s’arrêta. « Mais je ne les nie pas », dit-il.

« Non, je vois que vous êtes un slavophile. »

« Non, je ne suis pas slavophile, bien sûr… »

« Non, non, non ! Vous êtes un slavophile. Vous êtes un partisan du despotisme patriarcal. Vous voulez avoir le fouet en main ! »

« Un fouet, c’est une excellente chose », remarqua Bazarov ; « mais nous en sommes à la dernière goutte. »

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« De quoi ? » l’interrompit Evdoksya.

« Du champagne, très honorée Avdotya Nikitishna, du champagne — pas de votre sang. »

« Je ne peux jamais écouter calmement quand on attaque les femmes », poursuivit Evdoksya. « C’est affreux, affreux. Au lieu de les attaquer, vous feriez mieux de lire le livre de Michelet, De l’amour. C’est exquis ! Messieurs, parlons d’amour », ajouta Evdoksya en laissant son bras retomber paresseusement sur l’oreiller froissé du canapé.

Un silence s’installa soudain. « Non, pourquoi parlerions-nous d’amour », dit Bazarov ; « mais vous avez mentionné tout à l’heure une madame Odintsov... C’est ainsi que vous l’avez appelée, je crois ? Qui est cette dame ? »

« Elle est charmante, charmante ! » s’exclama Sitnikov. « Je vais vous la présenter. Intelligente, riche, veuve. Dommage qu’elle ne soit pas encore assez avancée ; elle devrait voir plus souvent notre Evdoksya. Je bois à votre santé, Evdoxie ! Trinquons ! Et toc, et toc, et tin-tin-tin ! Et toc, et toc, et tin-tin-tin !!! »

« Victor, vous êtes un misérable. »

Le déjeuner s’éternisa longtemps. La première bouteille de champagne fut suivie d’une autre, puis d’une troisième, et même d’une quatrième... Evdoksya bavardait sans cesse ; Sitnikov la secondait. Ils discutèrent longuement pour savoir si le mariage était un préjugé ou un crime, si les hommes naissaient égaux ou non, et en quoi consistait précisément l’individualité. Finalement, la conversation revint à Evdoksya, rougissante à cause du vin qu’elle avait bu ; elle tapotait du bout des doigts sur les touches d’un piano dissonant et commença à chanter d’une voix rauque, d’abord des chansons tziganes, puis la chanson de Seymour Schiff, « Granada lies slumbering » ; tandis que Sitnikov s’enroulait un foulard autour de la tête et imitait l’amant mourant aux paroles :

« Et tes lèvres aux miennes
S’enlacent dans un baiser brûlant. »

Arkady ne put le supporter plus longtemps. « Messieurs, on dirait presque un asile de fous », dit-il à haute voix. Bazarov, qui n’intervenait que rarement avec une remarque ironique dans la conversation — il prêtait plus d’attention au champagne.

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— il bâilla bruyamment, se leva et, sans prendre congé de leur hôtesse, partit avec Arkady. Sitnikov sauta sur ses pieds et les suivit.

« Eh bien, qu’en penses-tu d’elle ? » demanda-t-il en sautillant obséquieusement d’un côté à l’autre d’eux. « Je te l’avais dit, c’est une personnalité remarquable ! Si seulement nous avions plus de femmes comme elle ! À sa manière, elle incarne la plus haute moralité. »

« Et cet établissement du gouverneur incarne-t-il aussi la plus haute moralité ? » observa Bazarov en désignant une taverne de gin qu’ils passaient à ce moment-là.

Sitnikov éclata de nouveau d’un rire strident. Il avait honte de ses origines et ne savait pas s’il devait se sentir flatté ou offensé par la familiarité inattendue de Bazarov.

CHAPITRE XIV

Quelques jours plus tard, le bal chez le gouverneur eut lieu. Matvy Ilyitch était le véritable « héros de la soirée ». Le maréchal de la noblesse déclara à tous qu’il était venu simplement par respect pour lui ; tandis que le gouverneur, même au bal, même restant parfaitement immobile, continuait à « faire des arrangements ». L’amabilité du comportement de Matvy Ilyitch n’était égalée que par sa dignité. Il était gentil avec tout le monde, avec certains avec une pointe de dégoût, avec d’autres avec une pointe de respect ; il était pleins de révérences et de sourires, « en vrai chevalier français » devant les dames, et laissait constamment échapper un rire sonore et chaleureux, digne d’un haut fonctionnaire. Il tapota le dos d’Arkady et l’appela à haute voix « neveu » ; il accorda à Bazarov — qui portait un manteau de soirée plutôt vieillot — un regard en coin en passant — distrait mais condescendant — ainsi qu’un grognement indistinct mais aimable, dans lequel

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On ne pouvait distinguer que « Je... » et « très beaucoup » ; il fit un signe de doigt à Sitnikov et lui adressa un sourire, bien que celui-ci eût déjà détourné la tête ; même à Madame Kukshin, qui apparut au bal avec des gants sales, sans crinoline et une plume de paradis dans les cheveux, il dit « enchanté ». Il y avait des foules de gens, et pas manque de danseurs ; les civils se tenaient pour la plupart debout le long des murs, mais les officiers dansaient assidûment, en particulier l’un d’eux qui avait passé six semaines à Paris, où il avait maîtrisé diverses exclamation audacieuses du genre — « zut », « Ah, fichtr-re », « pst, pst, mon bibi », etc. Il les prononçait avec perfection, avec un véritable chic parisien, et en même temps il disait « si j’aurais » pour « si j’avais », « absolument » au sens de « absolument », s’exprimant en fait dans ce grand jargon russo-français que les Français ridiculisent tant lorsqu’ils n’ont aucune raison de nous assurer que nous parlons français comme des anges, « comme des anges ».

Arkady, comme nous le savons, dansait mal, tandis que Bazarov ne dansait pas du tout ; ils prirent tous deux position dans un coin ; Sitnikov se joignit à eux, avec une expression de mépris sur le visage, et en proférant des commentaires malveillants, il regardait autour de lui avec insolence, semblant vraiment s’amuser. Soudain son visage changea, et se tournant vers Arkady, il dit, avec une certaine gêne apparente : « Odintsova est ici ! »

Arkady regarda autour de lui et vit une femme grande vêtue d’une robe noire debout à la porte de la pièce. Il fut frappé par la dignité de sa posture. Ses bras nus reposaient gracieusement le long de sa taille fine ; gracieusement, de légères touches de fuchsia pendaient de ses cheveux brillants sur ses épaules incurvées ; ses yeux clairs regardaient depuis sous un front blanc plutôt proéminent, avec une expression calme et intelligente — calme, justement, et non pensive — et sur ses lèvres se dessinait un sourire à peine perceptible. Il y avait en son visage une sorte de force gracieuse et douce.

« La connaissez-vous ? » demanda Arkady à Sitnikov.

« Intimement. Voulez-vous que je vous la présente ? »

« S’il vous plaît... après cette quadrille. »

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L’attention de Bazarov était également tournée vers madame Odintsov.

« C’est une personne remarquable », fit-il remarquer. « Pas comme les autres femmes. »

Après avoir attendu la fin de la quadrille, Sitnikov conduisit Arkadi auprès de madame Odintsov ; mais il ne semblait pas vraiment la connaître bien ; ses phrases étaient hésitantes, tandis qu’elle le regardait avec une certaine surprise. Cependant, son visage prit une expression de plaisir lorsqu’elle entendit le nom de famille d’Arkadi. Elle lui demanda s’il n’était pas le fils de Nikolaï Petrovitch.

« Oui. »

« J’ai vu votre père deux fois et j’ai beaucoup entendu parler de lui », continua-t-elle ; « Je suis heureuse de faire votre connaissance. »

À cet instant, un adjudant accourut vers elle et lui demanda une quadrille. Elle accepta.

« Vous dansez donc ? » demanda Arkadi avec respect.

« Oui, je danse. Pourquoi pensez-vous que je ne danse pas ? Pensez-vous que je sois trop vieille ? »

« Vraiment, comment pourrais-je… Mais dans ce cas, permettez-moi de vous demander une mazurka. »

Madame Odintsov sourit gracieusement. « Certainement », dit-elle, et elle regarda Arkadi non pas exactement avec un air de supériorité, mais comme des sœurs mariées regardent leurs frères très jeunes. Madame Odintsov était un peu plus âgée qu’Arkadi — elle avait vingt-neuf ans — mais en sa présence, il se sentait comme un écolier, un jeune étudiant, si bien que l’écart d’âge entre eux semblait encore plus important. Matvy Ilyitch s’approcha d’elle avec une allure majestueuse et des paroles flatteuses. Arkadi s’éloigna, mais il continua à la regarder ; il ne pouvait pas détacher ses yeux d’elle, même pendant la quadrille. Elle parlait avec autant d’aisance à son partenaire qu’au haut fonctionnaire, tournant doucement la tête et les yeux, et riant doucement à deux reprises. Son nez — comme presque tous les nez russes — était un peu épais ; et sa peau n’était pas parfaitement claire ; Arkadi

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Il décida néanmoins qu’il n’avait jamais rencontré auparavant une femme aussi attirante. Il ne parvenait pas à chasser le son de sa voix de ses oreilles ; les plis de sa robe semblaient se poser sur elle différemment de ceux des autres — avec plus de grâce et d’abondance — et ses mouvements se distinguaient par une douceur et une naturalité particulières.

Arkady ressentit une certaine timidité en entendant les premières notes de la mazurka : il commença alors à rester assis à côté de sa partenaire sans danser. Il s’était préparé à entamer une conversation avec elle, mais il se contenta de passer sa main dans ses cheveux, incapable de trouver un seul mot à dire. Cependant, sa timidité et son agitation ne durèrent pas longtemps ; la sérénité de madame Odintsov eut également un effet apaisant sur lui. Moins d’un quart d’heure plus tard, il lui parlait librement de son père, de son oncle, de sa vie à Saint-Pétersbourg et à la campagne. Madame Odintsov l’écoutait avec sympathie, ouvrant et fermant légèrement son éventail. Son discours fut interrompu lorsque des partenaires vinrent la chercher ; Sitnikov, entre autres, lui fit deux fois la demande de danser. Elle revint, s’assit à nouveau, reprit son éventail, et sa poitrine ne se souleva même pas plus rapidement, tandis qu’Arkady se remettait à bavarder, rempli jusqu’au bout des ondes de bonheur d’être près d’elle, de lui parler, de regarder ses yeux, son front adorable, tout son visage doux, digne et intelligent. Elle parlait peu, mais ses paroles montraient une grande connaissance de la vie ; à partir de certaines de ses observations, Arkady comprit que cette jeune femme avait déjà beaucoup ressenti et réfléchi...

« Qui était-ce avec qui vous étiez debout ? » lui demanda-t-elle, « quand M. Sitnikov vous a amené à moi ? »

« L’avez-vous remarqué ? » demanda à son tour Arkady. « Il a un visage magnifique, n’est-ce pas ? C’est Bazarov, mon ami. »

Arkady se mit à parler de « son ami ». Il en parla avec tant de détails et d’enthousiasme que madame Odintsov se tourna vers lui et le regarda attentivement. Pendant ce temps, la mazurka touchait à sa fin. Arkady regretta de devoir quitter sa partenaire ; il avait passé près d’une heure si heureuse avec elle ! Il est vrai qu’il avait constamment eu l’impression, tout au long du temps, qu’elle faisait preuve de condescendance envers lui, comme s’il devait lui être reconnaissant... mais les jeunes cœurs ne sont pas alourdis par ce genre de sentiment.

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La musique s’arrêta. « Merci », dit madame Odintsov en se levant. « Vous aviez promis de venir me voir ; amenez votre ami avec vous. J’aurai beaucoup de curiosité à rencontrer l’homme qui a le courage de ne croire en rien. »

Le gouverneur s’approcha de madame Odintsov, annonça que le dîner était prêt et, le visage marqué par les soucis, lui offrit son bras. En partant, elle se retourna pour adresser un dernier sourire et une révérence à Arkadi. Il s’inclina profondément, la regarda partir (comme sa silhouette lui semblait gracieuse, drapée dans le éclat grisâtre de la soie noire !) et, pensant : « À cet instant, elle a oublié mon existence », il ressentit une extrême humilité dans son âme.

« Alors ? » demanda Bazarov dès qu’il fut revenu vers lui dans le coin. « As-tu bien passé ton temps ? Un monsieur venait justement de parler avec moi de cette dame ; il a dit : “Elle est… oh, bah ! bah !” mais je pense que ce type était un idiot. Qu’en penses-tu, qui est-elle ? — Oh, bah ! bah ! »

« Je ne comprends pas vraiment cette définition », répondit Arkadi.

« Oh, mon Dieu ! Quelle innocence ! »

« Dans ce cas, je ne comprends pas le monsieur que vous citez. Madame Odintsov est sans doute très douce, mais elle se comporte de manière si froide et sévère que… »

« De l’eau stagnante… tu sais ! » ajouta Bazarov. « C’est justement ce qui lui donne du piquant. Tu aimes les glaces, j’imagine ? »

« Peut-être », murmura Arkadi. « Je ne peux pas donner mon avis à ce sujet. Elle souhaite faire votre connaissance et m’a demandé de vous amener la voir. »

« Je peux imaginer comment tu m’as décrit ! Mais tu as très bien fait. Emmène-moi. Quoi qu’elle soit — qu’elle soit simplement une lionne provinciale ou “avancée” à la mode de Kukshina — en tout cas, elle a des épaules que je n’avais pas vues depuis longtemps. »

Arkadi fut blessé par le cynisme de Bazarov, mais — comme c’est souvent le cas — il reprocha à son ami non pas précisément ce qu’il n’aimait pas chez lui...

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« Pourquoi refusez-vous d’autoriser la liberté de pensée chez les femmes ? » demanda-t-il d’une voix basse.

« Parce que, mon garçon, d’après mes observations, les seules femmes libres penseuses sont des effrayantes créatures. »

La conversation s’interrompit à ce moment-là. Les deux jeunes hommes partirent immédiatement après le dîner. Ils furent suivis par un rire nerveux, malicieux, mais quelque peu timide, de Madame Kukshin ; sa vanité avait été profondément blessée par le fait que ni l’un ni l’autre ne lui prêtât aucune attention. Elle resta plus longtemps que quiconque au bal, et à quatre heures du matin, elle dansait une polka-mazurka avec Sitnikov à la mode parisienne. Ce spectacle édifiant fut l’événement final du bal du gouverneur.

CHAPITRE XV

« Voyons à quelle espèce de mammifère appartient cet exemplaire », dit Bazarov à Arkady le lendemain, alors qu’ils montaient l’escalier de l’hôtel où séjournait Madame Odintsov. « J’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas ici. »

« Je suis surpris par vous ! » s’écria Arkady. « Quoi ? Vous, vous, Bazarov, vous vous accrochez à cette morale étroite qui… »

« Comme vous êtes drôle ! » l’interrompit Bazarov avec désinvolture. « Ne savez-vous pas que “quelque chose qui ne va pas” signifie “quelque chose de bien” dans mon dialecte et pour moi ? C’est un avantage pour moi, bien sûr. N’avez-vous pas vous-même dit ce matin qu’elle avait fait un mariage étrange ? À mon avis, épouser un vieux riche n’est nullement une chose étrange, mais au contraire très sensée. Je ne crois pas aux ragots de la ville ; mais j’aime à penser, comme le dit notre gouverneur cultivé, que ces ragots sont fondés. »

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Arkady ne répondit pas et frappa à la porte de l’appartement. Un jeune domestique en livrée conduisit les deux amis dans une grande pièce, mal meublée, comme toutes les pièces des hôtels russes, mais remplie de fleurs. Bientôt, madame Odintsov elle-même apparut, vêtue d’une simple robe de matinée. À la lumière du soleil printanier, elle semblait encore plus jeune. Arkady présenta Bazarov et remarqua avec une surprise secrète que celui-ci paraissait gêné, tandis que madame Odintsov restait parfaitement calme, comme la veille. Bazarov lui-même était conscient de sa gêne et en était irrité. « Voilà le problème ! — Effrayé par une jupe ! » pensa-t-il. S’allongeant dans un fauteuil, tout comme Sitnikov, il commença à parler avec une aisance exagérée, tandis que madame Odintsov gardait son regard clair fixé sur lui.

Anna Sergueïevna Odintsov était la fille de Sergueï Nikolaïevitch Loktev, célèbre pour sa beauté personnelle, ses spéculations et sa propension au jeu. Après avoir fait sensation pendant quinze ans à Saint-Pétersbourg et à Moscou, il finit par se ruiner complètement aux cartes et fut contraint de se retirer à la campagne, où il mourut peu de temps après, laissant à ses deux filles — Anna, une jeune femme de vingt ans, et Katia, une enfant de douze ans — un patrimoine très modeste. Leur mère, issue d’une famille princière appauvrie — les H——s—, était morte à Saint-Pétersbourg alors que son mari était encore à l’apogée de sa carrière. La situation d’Anna après la mort de son père fut très difficile. La brillante éducation qu’elle avait reçue à Saint-Pétersbourg ne l’avait pas préparée à affronter les soucis de la vie domestique et économique, ni à mener une existence obscure à la campagne. Elle ne connaissait absolument personne dans les environs et n’avait personne à qui se confier. Son père avait essayé d’éviter tout contact avec les voisins ; il les méprisait à sa manière, et eux le méprisaient à la leur. Cependant, elle ne perdit pas son sang-froid et fit immédiatement appel à une sœur de sa mère, la princesse Avdotia Stépanovna H——, une vieille dame vindicative et arrogante. Dès qu’elle s’installa chez sa nièce, elle s’appropria toutes les meilleures pièces pour son propre usage, grondait et se plaignait du matin au soir, et refusait même de se promener dans le jardin sans être accompagnée de son seul serviteur, un valet maussade vêtu d’une livrée vert pois usée, ornée de bordures bleu clair et coiffé d’un chapeau à trois pans. Anna supporta patiemment tous les caprices de sa tante, entreprit progressivement d’éduquer sa sœur et semblait déjà s’habituer à l’idée de gaspiller sa vie dans la solitude... Mais le destin avait décidé autre chose pour elle.

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Elle fut aperçue par hasard par Odintsov, un homme très riche de quarante-six ans, un hypochondriaque excentrique, robuste, lourd et acariâtre, mais pas stupide, ni de mauvaise nature ; il tomba amoureux d’elle et lui offrit sa main. Elle accepta de devenir sa femme, et il vécut six ans avec elle, puis, à sa mort, lui laissa tous ses biens. Anna Sergueïevna resta à la campagne près d’un an après sa mort ; ensuite, elle partit à l’étranger avec sa sœur, mais ne s’arrêta que en Allemagne ; elle en eut assez et revint vivre dans son lieu préféré, Nikolskoïe, situé à près de trente miles de la ville de X——. Là, elle possédait une maison magnifique, somptueusement meublée, ainsi qu’un beau jardin avec des serres ; son défunt mari n’avait épargné aucune dépense pour satisfaire ses caprices. Anna Sergueïevna se rendait très rarement en ville, généralement seulement pour des affaires, et même alors elle ne restait pas longtemps. Elle n’était pas appréciée dans la province ; il y avait eu un tollé effroyable à cause de son mariage avec Odintsov, on racontait toutes sortes de mensonges à son sujet ; on affirmait qu’elle avait aidé son père dans ses arnaques aux cartes, et même qu’elle était partie à l’étranger pour de bonnes raisons, qu’il avait fallu cacher les conséquences lamentables... « Vous comprenez ? » concluaient les commères indignées. On disait d’elle qu’elle avait « traversé le feu » ; à quoi un esprit local célèbre ajoutait généralement : « Et tous les autres éléments aussi ? » Tous ces propos parvenaient jusqu’à elle, mais elle faisait semblant de ne pas les entendre ; son caractère était marqué par beaucoup d’indépendance et une grande détermination.

Madame Odintsov était assise en arrière dans son fauteuil confortable, écoutant les paroles de Bazarov les mains jointes. Lui, contrairement à son habitude, parlait beaucoup, visiblement cherchant à l’intéresser — ce qui surprit à nouveau Arkadi. Il ne pouvait décider si Bazarov atteignait son objectif. Il était difficile de deviner, à partir du visage d’Anna Sergueïevna, quelle impression il lui faisait ; il conservait la même expression, gracieuse et raffinée ; ses beaux yeux brillaient d’attention, mais d’une attention calme. Les mauvaises manières de Bazarov l’avaient déplu pendant les premières minutes de la visite, comme une mauvaise odeur ou un son discordant ; mais elle vit aussitôt qu’il était nerveux, ce qui la flattait même. Rien ne lui était répugnant, sauf la vulgarité, et personne ne pouvait accuser Bazarov de vulgarité. Arkadi était destiné à rencontrer des surprises ce jour-là. Il s’attendait à ce que Bazarov parlât à une femme intelligente comme Madame Odintsov de ses opinions et de ses idées ; elle-même avait exprimé le désir d’écouter l’homme « qui ose ne croire en rien » ; mais, au lieu de cela, Bazarov parla

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sur la médecine, sur l’homéopathie et sur la botanique. Il s’avéra que Madame Odintsov n’avait pas perdu son temps en solitaire ; elle avait lu de nombreux livres excellents et parlait elle-même un russe parfait. Elle orienta la conversation vers la musique ; mais, remarquant que Bazarov ne appréciait pas l’art, elle ramena discrètement le sujet sur la botanique, même si Arkady était justement en train de développer un discours sur l’importance des mélodies nationales. Madame Odintsov le traitait comme s’il était son frère cadet ; elle semblait apprécier sa bonne nature et sa simplicité juvénile — et c’était tout. Pendant plus de trois heures, une conversation animée se poursuivit, abordant librement divers sujets.

Les amis se levèrent enfin pour prendre congé. Anna Sergueïevna les regarda avec chaleur, tendit sa belle main blanche à chacun d’eux et, après un instant de réflexion, dit avec un sourire hésitant mais charmant : « Si vous n’avez pas peur d’être ennuyeux, messieurs, venez me voir à Nikolskoïe. »

« Oh, Anna Sergueïevna, » s’écria Arkady, « je considérerai cela comme le plus grand des bonheurs... »

« Et vous, monsieur Bazarov ? »

Bazarov se contenta de s’incliner, et une dernière surprise attendait Arkady : il remarqua que son ami rougissait.

« Eh bien ? » lui dit-il dans la rue ; « êtes-vous toujours du même avis — qu’elle est... »

« Qui peut le dire ? Regardez comme elle est correcte ! » répliqua Bazarov ; et après une brève pause, il ajouta : « C’est une véritable grande-duchesse, une personne royale. Il lui manque seulement une traîne derrière elle et une couronne sur la tête. »

« Nos grandes-duchesses ne parlent pas russe de cette façon », fit remarquer Arkady.

« Elle a connu des hauts et des bas, mon cher garçon ; elle sait ce que c’est que d’être dans le besoin ! »

« En tout cas, elle est charmante », observa Arkady.

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« Quel corps magnifique ! » insista Bazarov. « Ne voudrais-je pas le voir sur la table d’autopsie ? »

« Tais-toi, par pitié, Evgeny ! C’est au-delà de tout. »

« Eh bien, ne te fâche pas, petite chose. Je veux dire qu’il est de premier ordre. Nous devons aller habiter chez elle. »

« Quand ? »

« Eh bien, pourquoi pas après-demain ? Qu’y a-t-il à faire ici ? Boire du champagne avec Kukshina. Écouter ton cousin, ce dignitaire libéral ?... Partons après-demain. D’ailleurs, la petite maison de mon père n’est pas loin d’ici. Ce Nikolskoe se trouve sur la route S——, n’est-ce pas ? »

« Oui. »

« Optime, pourquoi hésiter ? Laissez ça aux idiots et aux prétentieux ! Dis-moi, quel corps splendide ! »

Trois jours plus tard, les deux amis roulaient sur la route menant à Nikolskoe. La journée était ensoleillée et pas trop chaude, et les chevaux de poste, élégants, trottaient gaiement en secouant leurs queues attachées et tressées. Arkady regardait la route et, sans savoir pourquoi, il sourit.

« Félicitez-moi », s’écria soudain Bazarov, « aujourd’hui c’est le 22 juin, le jour de mon ange gardien. Voyons comment il va veiller sur moi. Aujourd’hui, ils s’attendent à me voir rentrer », ajouta-t-il en baissant la voix... « Eh bien, qu’ils continuent à s’attendre... Qu’importe ! »

CHAPITRE XVI

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La maison de campagne où vivait Anna Sergueïevna se trouvait sur une colline exposée, à peu de distance d’une église en pierre jaune au toit vert, aux colonnes blanches, et dont l’entrée principale était ornée d’un fresque représentant la « Résurrection du Christ » dans le style « italien ». En premier plan du tableau se tenait un guerrier au teint basané, coiffé d’un casque, particulièrement reconnaissable à ses formes arrondies. Derrière l’église s’étendait un long village disposé en deux rangées, avec des cheminées qui dépassaient çà et là au-dessus des toits de chaume. La demeure était construite dans le même style que l’église, ce style connu chez nous sous le nom de style d’Alexandre ; elle aussi était peinte en jaune, possédait un toit vert, des colonnes blanches, ainsi qu’un périmètre orné d’un blason. L’architecte avait conçu les deux bâtiments avec l’approbation du défunt Odintsov, qui ne supportait pas – pour reprendre ses mots – des innovations oisives et arbitraires. La maison était entourée de tous côtés par les arbres sombres d’un vieux jardin ; une allée de pins taillés menait jusqu’à l’entrée.

Nos amis furent accueillis dans le hall par deux valets de pied grands et vêtus de l’uniforme ; l’un d’eux courut aussitôt chercher le majordome. Le majordome, un homme robuste vêtu d’un manteau noir, apparut rapidement et conduisit les visiteurs, par un escalier recouvert de tapis, jusqu’à une pièce spéciale où deux lits étaient déjà préparés pour eux, avec tout le nécessaire pour les soins personnels. Il était évident que l’ordre régnait en maître dans la maison ; tout était propre, et partout flottait un parfum délicat, semblable à celui que l’on trouve dans les salons des ministres.

« Anna Sergueïevna vous demande de venir la voir dans une demi-heure », annonça le majordome ; « y a-t-il des ordres à donner en attendant ? »

« Aucun ordre », répondit Bazarov ; « peut-être auriez-vous l’amabilité de me rapporter un verre de vodka. »

« Oui, monsieur », dit le majordome, l’air quelque peu perplexe, avant de se retirer, ses bottes grinçant au rythme de ses pas.

« Quel genre magnifique ! » remarqua Bazarov. « C’est comme ça que vous appelez ça dans votre milieu, n’est-ce pas ? Elle est grande-duchesse, et c’est tout. »

« Une belle grande-duchesse », répliqua Arkadi, « qui, dès notre première rencontre, a invité d’aussi grands aristocrates que vous et moi à séjourner chez elle. »

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« Surtout moi, un futur médecin, le fils d’un médecin, et le petit-fils d’un sacristain de village... Vous savez, je suppose que je suis le petit-fils d’un sacristain ? Comme le grand Speransky », ajouta Bazarov après une brève pause, en pinçant les lèvres. « En tout cas, elle aime être à l’aise ; n’est-ce pas, cette dame ! Ne devrions-nous pas mettre des robes du soir ? »

Arkady se contenta de hausser les épaules... mais lui aussi ressentait une légère nervosité.

Une demi-heure plus tard, Bazarov et Arkady entrèrent ensemble dans le salon. C’était une grande pièce haute de plafond, meublée avec assez de luxe mais sans vraiment de bon goût. De lourds meubles coûteux étaient disposés de manière rigide le long des murs, recouverts de papier couleur cannelle orné de fleurs dorées ; Odintsov avait fait commander ces meubles depuis Moscou par l’intermédiaire d’un ami et agent à lui, un marchand d’esprits. Au-dessus d’un canapé, au centre d’un mur, était accroché le portrait d’un homme aux cheveux clairs et décolorés — qui semblait regarder les visiteurs avec mécontentement. « Ce doit être le défunt regretté », chuchota Bazarov à Arkady, puis, en reniflant, il ajouta : « Ne vaudrait-il pas mieux filer... ? » Mais à cet instant, la maîtresse de maison entra. Elle portait une robe légère en barège ; ses cheveux, soigneusement peignés en arrière derrière ses oreilles, donnaient à son visage pur et frais un air juvénile.

« Merci d’avoir tenu votre promesse », commença-t-elle. « Vous devez rester un moment avec moi ; ce n’est vraiment pas mal ici. Je vais vous présenter ma sœur ; elle joue bien du piano. Cela ne vous intéresse pas, monsieur Bazarov ; mais vous, je pense, monsieur Kirsanov, vous aimez la musique. En plus de ma sœur, j’ai une vieille tante qui vit avec moi, et l’un de nos voisins vient parfois jouer aux cartes ; c’est tout notre cercle. Et maintenant, asseyons-nous. »

Madame Odintsov prononça tout ce petit discours avec une précision particulière, comme si elle l’avait appris par cœur ; puis elle se tourna vers Arkady. Il semblait que sa mère avait connu la mère d’Arkady, et avait même été sa confidente dans son amour pour Nikolaï Petrovitch. Arkady se mit à parler avec beaucoup de chaleur de sa mère décédée ; tandis que Bazarov se mit à feuilleter des albums. « Quel chat docile je deviens ! » pensait-il.

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Un beau lévrier portant un col bleu entra dans le salon, tapotant le sol de ses pattes ; derrière lui entra une jeune fille de dix-huit ans, aux cheveux noirs et à la peau foncée, au visage plutôt rond mais agréable, et aux petits yeux sombres. Dans ses mains, elle tenait un panier rempli de fleurs.

« C’est ma Katya », dit madame Odintsov en désignant la jeune fille d’un mouvement de tête. Katya fit une légère révérence, se plaça à côté de sa sœur et commença à choisir des fleurs. Le lévrier, dont le nom était Fifi, s’approcha tour à tour des deux visiteuses, remuant la queue et posant son nez froid dans leurs mains.

« Avez-vous cueilli toutes ces fleurs vous-même ? » demanda madame Odintsov.

« Oui », répondit Katya.

« Ta tante viendra-t-elle pour le thé ? »

« Oui. »

Lorsqu’elle parlait, Katya arborait un sourire très charmant, doux, timide et sincère, et levait les yeux sous ses sourcils avec une sorte de sévérité humoristique. Tout en elle était encore juvénile et peu développé : sa voix, la fraîcheur de tout son visage, ses mains roses aux paumes blanches, ses épaules plutôt étroites... Elle rougissait constamment et avait du mal à respirer.

Madame Odintsov se tourna vers Bazarov. « Vous regardez les tableaux par politesse, Evgueni Vassilievitch », commença-t-elle. « Ça ne vous intéresse pas. Il vaudrait mieux que vous vous approchiez de nous et que nous discutions de quelque chose. »

Bazarov s’approcha. « Quel sujet avez-vous choisi pour discuter ? » demanda-t-il.

« Ce que vous voulez. Je vous préviens, je suis affreusement querelleuse. »

« Vous ? »

« Oui. Ça semble vous surprendre. Pourquoi ? »

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« Car, d’après ce que je peux juger, vous avez un caractère calme et posé, et il faut être impulsif pour être querelleur. »

« Comment avez-vous pu avoir le temps de me comprendre si vite ? D’abord, je suis impatiente et têtue — vous devriez demander à Katya ; et ensuite, je m’emporte très facilement. »

Bazarov regarda Anna Sergueïevna. « Peut-être ; vous devez le savoir mieux que quiconque. Et donc vous êtes encline aux discussions — parfaitement. J’examinais les vues des montagnes saxoniennes dans votre album, et vous avez dit que cela ne pourrait pas m’intéresser. Vous l’avez dit parce que vous pensez que je n’ai aucun goût pour l’art, et en effet je n’en ai pas ; mais ces vues pourraient m’intéresser du point de vue géologique, par exemple, pour la formation des montagnes. »

« Pardon, mais en tant que géologue, vous auriez plutôt recours à un livre, à une œuvre spécialisée sur le sujet, et non à un dessin. »

« Le dessin me montre d’un coup d’œil ce qui occuperait dix pages dans un livre. »

Anna Sergueïevna resta silencieuse un instant.

« Donc vous n’avez pas le moindre sens artistique ? » observa-t-elle, posant son coude sur la table, ce qui rapprocha son visage de celui de Bazarov. « Comment pouvez-vous vous en passer ? »

« Eh bien, à quoi sert-il, je vous prie ? »

« Eh bien, au moins pour permettre à quelqu’un d’étudier et de comprendre les hommes. »

Bazarov sourit. « D’abord, c’est l’expérience de la vie qui le fait ; et ensuite, je vous assure, étudier des individus isolés ne vaut pas la peine. Tous les hommes se ressemblent, tant dans l’âme que dans le corps ; chacun de nous a un cerveau, une rate, un cœur et des poumons identiques ; et les qualités morales prétendues sont les mêmes chez tous ; les légères variations n’ont aucune importance. Un seul spécimen humain suffit pour juger de tous. Les gens sont comme des arbres dans une forêt ; aucun botaniste ne penserait à étudier chaque bouleau individuellement. »

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Katya, qui arrangeait les fleurs une par une avec nonchalance, leva les yeux vers Bazarov d’un air perplexe ; en croisant son regard rapide et négligent, elle rougit jusqu’aux oreilles. Anna Sergueïevna secoua la tête.

« Les arbres dans une forêt », répéta-t-elle. « Donc, selon vous, il n’y a pas de différence entre les gens stupides et ceux qui sont intelligents, entre ceux de bonne nature et ceux de mauvaise nature ? »

« Non, il y a une différence, tout comme entre les malades et les gens en bonne santé. Les poumons d’un tuberculeux ne sont pas dans le même état que les vôtres et les miens, bien qu’ils soient faits sur le même modèle. Nous savons approximativement d’où viennent les maladies physiques ; les maladies morales proviennent d’une mauvaise éducation, de toutes les absurdités que l’on remplit la tête des gens depuis l’enfance, de l’état défectueux de la société ; bref, réformez la société, et il n’y aura plus de maladies. »

Bazarov dit tout cela avec un air comme s’il se disait constamment : « Que vous me croyiez ou non, comme vous voulez, pour moi c’est du pareil au même ! » Il passa lentement ses doigts sur sa moustache, tandis que son regard errait dans la pièce.

« Et vous en concluez », observa Anna Sergueïevna, « que lorsque la société sera réformée, il n’y aura ni gens stupides ni méchants ? »

« En tout cas, dans une organisation adéquate de la société, ce sera absolument pareil que l’on soit stupide ou intelligent, méchant ou bon. »

« Oui, je comprends ; ils auront tous le même foie. »

« Exactement, madame. »

Madame Odintsov se tourna vers Arkadi. « Et quelle est votre opinion, Arkadi Nikolaïevitch ? »

« Je suis d’accord avec Evgueni », répondit-il.

Katya leva les yeux vers lui par en dessous de ses paupières.

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« Vous m’étonnez, messieurs », commenta madame Odintsov, « mais nous aurons encore beaucoup de choses à discuter ensemble. Mais maintenant, j’entends ma tante qui vient pour le thé ; nous devons lui faire une place. »

La tante d’Anna Sergueïevna, la princesse H——, une petite femme maigre au visage crispé, rentré comme un poing, aux yeux mauvais sous un front gris, entra. Sans même saluer les invités, elle s’affala dans un grand fauteuil recouvert de velours, sur lequel seuls elle-même avait le privilège de s’asseoir. Katia plaça un tabouret sous ses pieds ; la vieille dame ne la remercia pas, ne la regarda même pas, seules ses mains tremblaient sous le châle jaune qui couvrait presque son corps frêle. La princesse aimait le jaune ; son chapeau aussi portait des rubans jaunes vifs.

« Comment avez-vous dormi, tante ? » demanda madame Odintsov en haussant la voix.

« Ce chien est encore là », marmonna la vieille dame en réponse. Voyant que Fifi faisait deux pas hésitants dans sa direction, elle cria : « Chut ! »

Katia appela Fifi et ouvrit la porte pour lui.

Fifi sortit en bondissant, ravi à l’idée d’être emmené se promener ; mais une fois seul dehors, il se mit à gratter et à gémir. La princesse fronça les sourcils. Katia était sur le point de sortir...

« Je suppose que le thé est prêt », dit madame Odintsov.

« Venez, messieurs ; tante, voulez-vous entrer pour le thé ? »

La princesse se leva sans dire un mot et prit la tête du groupe en sortant du salon. Ils la suivirent tous dans la salle à manger. Un petit page en livrée éloigna avec un bruit de frottement de la table un fauteuil rembourré, réservé à l’usage de la princesse ; elle s’y affala. Alors que Katia versait le thé, elle lui tendit d’abord une tasse ornée d’un blason. La vieille dame mit un peu de miel dans sa tasse (elle trouvait coupable et extravagant de boire du thé avec du sucre, bien qu’elle ne dépense jamais un kopeck pour quoi que ce soit), puis demanda soudain d’une voix rauque : « Et que écrit le prince Ivan ? »

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Personne ne lui répondit. Bazarov et Arkadi devinèrent bientôt qu’on ne lui prêtait aucune attention, bien qu’on la traitât avec respect.

« À cause de sa grande famille », pensa Bazarov...

Après le thé, Anna Sergueïevna suggéra qu’ils aillent se promener ; mais il se mit à pleuvoir un peu, et tout le monde, à l’exception de la princesse, retourna au salon. Le voisin, passionné de cartes, arriva ; il s’appelait Porfiri Platonitch, c’était un homme robuste, grisâtre, aux jambes courtes et maigres, très poli et toujours prêt à s’amuser. Anna Sergueïevna, qui continuait principalement à parler avec Bazarov, lui demanda s’il voulait essayer une partie avec eux à la manière traditionnelle. Bazarov accepta, disant qu’il devait se préparer à l’avance pour les tâches qui l’attendaient en tant que médecin de campagne.

« Vous devez faire attention », observa Anna Sergueïevna ; « Porfiri Platonitch et moi, nous allons vous battre. Et vous, Katia, jouez quelque chose pour Arkadi Nikolaïevitch ; il aime la musique, et nous pourrons aussi écouter. »

Katia alla au piano à contrecœur ; et Arkadi, bien qu’il aimât vraiment la musique, la suivit à contrecœur ; il lui semblait que madame Odintsova voulait le chasser, et déjà, comme tous les jeunes hommes de son âge, il ressentait une émotion vague et oppressante monter en lui, semblable aux pressentiments de l’amour. Katia souleva le couvercle du piano et, sans regarder Arkadi, dit d’une voix basse :

« Que dois-je jouer pour vous ? »

« Ce que vous voulez », répondit Arkadi indifféremment.

« Quel genre de musique préférez-vous ? » répéta Katia, sans changer d’attitude.

« La classique », répondit Arkadi sur le même ton.

« Aimez-vous Mozart ? »

« Oui, j’aime Mozart. »

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Katya sortit la Sonate-Fantaisie en ré mineur de Mozart. Elle joua très bien, bien que de manière un peu trop correcte et précise. Elle était assise droite et immobile, les yeux fixés sur les notes, les lèvres serrées ; ce n’est qu’à la fin de la sonate que son visage s’illumina, ses cheveux se détachèrent et une mèche tomba sur son front sombre.

Arkady fut particulièrement frappé par la dernière partie de la sonate, celle où, au milieu de la gaieté envoûtante d’une mélodie insouciante, éclatent soudain les douleurs d’un malheur si mélancolique, presque tragique... Mais les idées que la musique de Mozart éveillait en lui n’avaient rien à voir avec Katya. En la regardant, il pensa simplement : « Eh bien, cette jeune fille ne joue pas mal, et elle n’est pas non plus laide. »

Lorsqu’elle eut terminé la sonate, Katya, sans retirer ses mains des touches, demanda : « C’est suffisant ? » Arkady déclara qu’il n’osait pas la déranger à nouveau et commença à lui parler de Mozart ; il lui demanda si c’était elle-même qui avait choisi cette sonate ou si quelqu’un la lui avait recommandée. Mais Katya lui répondit par monosyllabes ; elle se renferma en elle-même, retourna dans sa coquille. Lorsque cela lui arrivait, elle ne ressortait pas très vite ; à ces moments-là, son visage prenait même une expression obstinée, presque stupide. Elle n’était pas vraiment timide, mais plutôt réservée, et assez intimidée par sa sœur, qui l’avait éduquée sans se douter de rien. Arkady fut finalement contraint d’appeler Fifi à lui et, avec un sourire affable, de lui tapoter la tête pour donner l’impression d’être chez lui.

Katya se remit au travail sur ses fleurs.

Pendant ce temps, Bazarov perdait de plus en plus. Anna Sergueïevna jouait aux cartes avec maestria ; Porfiri Platonovitch savait également tenir son propre jeu. Bazarov perdit une somme qui, bien que modeste en soi, n’était pas du tout agréable pour lui. Au dîner, Anna Sergueïevna ramena à nouveau la conversation sur la botanique.

« Nous irons nous promener demain matin », lui dit-elle ; « Je veux que vous m’appreniez les noms latins des fleurs sauvages et de leurs espèces. »

« À quoi vous servent les noms latins ? » demanda Bazarov.

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« L’ordre est nécessaire en tout », répondit-elle.

« Quelle femme exquise, Anna Sergueïevna ! » s’écria Arkadi, lorsqu’il fut seul avec son ami dans la chambre qui leur avait été attribuée.

« Oui, » répondit Bazarov, « une femme intelligente. Oui, et elle a aussi vu la vie. »

« Que voulez-vous dire par là, Evgueni Vassilievitch ? »

« Au bon sens, au très bon sens, mon cher ami Arkadi Nikolaïevitch ! Je suis convaincu qu’elle gère également sa propriété de manière excellente. Mais ce qui est splendide, ce n’est pas elle, c’est sa sœur. »

« Quoi, cette petite brune ? »

« Oui, cette petite brune. Elle est encore fraîche et intacte, timide et silencieuse, et tout ce que vous voulez. Elle vaut la peine d’être éduquée et développée. On pourrait en faire quelque chose de remarquable ; mais l’autre, c’est du pain rassis. »

Arkadi ne répondit pas à Bazarov, et chacun d’eux se mit au lit avec des pensées plutôt singulières en tête.

Anna Sergueïevna pensait aussi à ses invités ce soir-là. Elle aimait Bazarov pour l’absence de galanterie en lui, et même pour ses opinions tranchées. Elle trouvait en lui quelque chose de nouveau, qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de rencontrer auparavant, et elle était curieuse.

Anna Sergueïevna était une créature plutôt étrange. Ne possédant aucun préjugé, pas même de fortes convictions, elle ne cédait jamais ni ne faisait d’efforts pour quoi que ce soit. Elle avait vu beaucoup de choses très clairement ; elle s’était intéressée à de nombreuses choses, mais rien ne l’avait complètement satisfaite ; en fait, elle ne désirait guère une satisfaction totale. Son intelligence était à la fois curieuse et indifférente ; ses doutes n’étaient jamais apaisés au point d’être oubliés, et ils n’étaient jamais assez forts pour la distraire. Si elle n’avait pas été riche et indépendante, elle aurait peut-être jeté son dévolu sur la lutte et connu la passion. Mais la vie était facile pour elle, bien qu’elle se sentît parfois ennuyée, et elle passait les jours les uns après les autres avec prudence, sans jamais se presser, sereinement, et seulement rarement perturbée. Parfois, des rêves dansaient dans

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Des couleurs arc-en-ciel apparaissaient même devant ses yeux, mais elle respirait plus librement lorsque celles-ci disparaissaient, et ne les regrettait pas. Son imagination dépassait en effet les limites de ce que la morale conventionnelle considère comme acceptable ; mais même alors, son sang coulait aussi calmement que jamais dans son corps fascinant, gracieux et serein. Parfois, en sortant de son bain parfumé, toute chaude et épuisée, elle se mettait à méditer sur le néant de la vie, sur sa tristesse, ses peines, sa méchanceté... Son âme se remplissait soudain d’audace et coulait avec un enthousiasme généreux, mais une brise soufflait depuis une fenêtre entrouverte, et Anna Sergueïevna se recroquevillait sur elle-même, se sentant plaintive et presque en colère ; il n’y avait qu’une seule chose qui comptait à cet instant : s’éloigner de cette brise affreuse.

Comme toutes les femmes qui n’ont pas réussi à aimer, elle désirait quelque chose, sans savoir elle-même quoi. Stricto sensu, elle ne voulait rien ; mais il lui semblait qu’elle voulait tout. Elle supportait à peine le vieux Odintsov (elle l’avait épousé par prudence, bien qu’elle n’aurait probablement pas accepté de devenir sa femme si elle ne l’avait pas jugé être un homme bien), et éprouvait une répulsion secrète pour tous les hommes, qu’elle imaginait comme des créatures négligées, lourdes, somnolentes et insistantes de manière faible. Une fois, quelque part à l’étranger, elle avait rencontré un beau jeune Suédois, au regard chevaleresque, aux yeux bleus honnêtes sous un front dégagé ; il avait fait une forte impression sur elle, mais cela ne l’avait pas empêchée de retourner en Russie.

« Quel homme étrange, ce docteur ! » pensa-t-elle en reposant dans son lit luxueux, sur des oreillers en dentelle, sous une couverture de soie légère... Anna Sergueïevna avait hérité de son père une certaine tendance pour le faste. Elle avait aimé tendrement son père pécheur mais de bon naturel, qui l’idolâtrait, avait l’habitude de plaisanter avec elle de manière amicale comme si elle était son égale, de lui confier pleinement ses secrets et de solliciter son avis. Elle se souvenait à peine de sa mère.

« Quel homme étrange, ce docteur ! » se répéta-t-elle. Elle s’étira, sourit, joignit les mains derrière sa tête, puis parcourut deux pages d’un roman français stupide, posa le livre — et s’endormit, pure et froide, dans sa literie pure et parfumée.

Le lendemain matin, Anna Sergueïevna partit faire de la botanique avec Bazarov juste après le déjeuner, et revint juste avant le dîner ; Arkadi ne partit pas.

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n’importe où, et il passa une heure environ avec Katya. Il ne s’ennuyait pas avec elle ; elle proposa de rejouer la sonate du jour précédent ; mais lorsque madame Odintsov revint enfin, lorsqu’il la vit, il ressentit une douleur instantanée au cœur. Elle entra dans le jardin d’un pas plutôt fatigué ; ses joues étaient rouges et ses yeux brillaient plus intensément que d’habitude sous son chapeau de paille rond. Elle faisait tourner entre ses doigts le fin pied d’une fleur sauvage, un léger manteau était glissé jusqu’à ses coudes, et les larges rubans gris de son chapeau adhéraient à sa poitrine. Bazarov marchait derrière elle, confiant et négligent comme à son habitude, mais l’expression de son visage, joyeuse et même amicale, ne plut pas à Arkadi. Marmonnant entre ses dents « Bonjour ! », Bazarov se retira dans sa chambre, tandis que madame Odintsov serrait distraitement la main d’Arkadi, puis passa également devant lui.

« Bonjour ! » pensa Arkadi... « Comme si nous ne nous étions pas déjà vus aujourd’hui ! »

CHAPITRE XVII

On sait que le temps, parfois, vole comme un oiseau, parfois rampe comme un ver ; mais l’homme a tendance à être particulièrement heureux lorsqu’il ne remarque même pas s’il passe vite ou lentement. C’est ainsi qu’Arkadi et Bazarov passèrent deux semaines chez madame Odintsov. L’ordre qu’elle avait établi dans sa maison et dans sa vie contribua en partie à ce résultat. Elle respectait strictement cet ordre elle-même et forçait les autres à s’y conformer. Tout au cours de la journée se faisait à une heure fixe. Le matin, précisément à huit heures, tout le monde se rassemblait pour le thé ; de la collation du matin jusqu’à l’heure du déjeuner, chacun faisait ce qu’il voulait, la maîtresse de maison elle-même étant occupée avec son intendant (la propriété fonctionnait selon un système de location), son majordome et sa gouvernante en chef. Avant le dîner, le groupe se réunit à nouveau pour

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conversation ou lecture ; le soir était consacré à la promenade, aux cartes et à la musique ; à dix heures et demie, Anna Sergueïevna se retira dans sa chambre, donna ses ordres pour le lendemain et alla se coucher. Bazarov n’aimait pas cette ponctualité mesurée, quelque peu ostentatoire, dans la vie quotidienne, qu’il qualifiait de « marcher sur des rails » ; les laquais en livrée, les stewards compassés, offensaient ses sentiments démocratiques. Il déclara que si l’on allait jusque-là, autant dîner immédiatement à la mode anglaise — en redingotes et cravates blanches. Une fois, il parla ouvertement de ce sujet avec Anna Sergueïevna. Son attitude était telle que personne n’hésitait à exprimer librement son opinion devant elle. Elle l’écouta ; puis son commentaire fut : « De votre point de vue, vous avez raison — et peut-être, à cet égard, suis-je trop dame ; mais on ne peut pas vivre à la campagne sans ordre, on serait dévoré par l’ennui », et elle continua de suivre son propre chemin. Bazarov grogna, mais c’était précisément parce que tout dans la maison « avançait sur des rails » que la vie était si facile pour lui et Arkadi chez Madame Odintsova. Néanmoins, un changement s’était opéré chez les deux jeunes hommes depuis les premiers jours de leur séjour à Nikolskoïe. Bazarov, qui suscitait manifestement l’intérêt d’Anna Sergueïevna, bien qu’elle soit rarement d’accord avec lui, commença à montrer des signes d’agitation sans précédent chez lui ; il s’irritait facilement, refusait de parler, avait l’air contrarié et ne pouvait rester en place, comme s’il était possédé par un désir secret ; tandis qu’Arkadi, qui avait définitivement décidé qu’il était amoureux de Madame Odintsova, commença à céder à une douce mélancolie. Cependant, cette mélancolie ne l’empêcha pas de devenir ami avec Katia ; elle le poussa même à nouer avec elle des relations amicales et affectueuses. « Elle ne m’apprécie pas ? Qu’importe !... Mais voici une bonne créature qui ne me repousse pas », pensait-il, et son cœur connut de nouveau la douceur d’émotions magnanimes. Katia comprit vaguement qu’il cherchait une sorte de consolation en sa compagnie, et ne lui refusa ni à elle-même le plaisir innocent d’une amitié à la fois timide et confiante. Ils ne se parlaient pas en présence d’Anna Sergueïevna ; Katia se recroquevillait toujours sous les yeux perçants de sa sœur ; tandis qu’Arkadi, comme il convient à un homme amoureux, ne pouvait prêter attention à rien d’autre près de l’objet de sa passion ; mais il était heureux seul avec Katia. Il était conscient de ne pas avoir le pouvoir d’intéresser Madame Odintsova ; il était timide et désemparé lorsqu’il restait seul avec elle, et elle ne savait pas quoi lui dire, il était trop jeune pour elle. Avec Katia, en revanche, Arkadi se sentait chez lui ; il la traitait

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D’un ton condescendant, il l’encourageait à exprimer les impressions que lui procuraient la musique, la lecture de romans, de vers et autres futilités similaires, sans remarquer ou comprendre que c’étaient justement ces futilités qui l’intéressaient aussi. Katia, de son côté, ne cherchait pas à chasser sa mélancolie. Arkady se sentait à l’aise avec Katia, Madame Odintsov avec Bazarov, et il arrivait donc généralement que les deux couples, après être restés un moment ensemble, se séparent, surtout pendant les promenades. Katia adorait la nature, et Arkady l’aimait également, bien qu’il n’osât pas l’avouer ; Madame Odintsov, tout comme Bazarov, était plutôt indifférente aux beautés de la nature. La séparation presque constante des deux amis n’était pas sans conséquences : leurs relations commencèrent à changer. Bazarov cessa de parler à Arkady de Madame Odintsov, cessa même de critiquer ses « manières aristocratiques » ; Katia, il est vrai, il la louait comme avant, et ne lui conseillait que de maîtriser ses tendances sentimentales, mais ses éloges étaient hâtifs, ses conseils secs, et en général il parlait moins à Arkady qu’auparavant... il semblait l’éviter, se sentir mal à l’aise en sa présence.

Arkady observait tout cela, mais il gardait ses observations pour lui.

La véritable cause de toute cette « nouveauté » était le sentiment que Madame Odintsov inspirait à Bazarov, un sentiment qui le tourmentait et le rendait fou, et qu’il aurait immédiatement nié, avec des rires moqueurs et des insultes cyniques, si quelqu’un avait seulement suggéré, ne fût-ce que vaguement, la possibilité de ce qui se passait en lui. Bazarov avait une grande passion pour les femmes et pour la beauté féminine ; mais l’amour dans son sens idéal, ou, comme il le disait, romantique, il le qualifiait de folie, d’imbécillité impardonnable ; il considérait les sentiments chevaleresques comme quelque chose de déformé ou de pathologique, et avait plus d’une fois exprimé son étonnement que Toggenburg ainsi que tous les poètes amoureux et les troubadours n’aient pas été enfermés dans un asile de fous. « Si une femme vous plaît », disait-il, « essayez d’obtenir ce que vous voulez ; mais si vous n’y parvenez pas — eh bien, tournez-lui le dos — il y a beaucoup de bonnes poissons dans la mer. » Madame Odintsov lui plaisait ; les rumeurs à son sujet, la liberté et l’indépendance de ses idées, son affection indéniable pour lui, tout semblait jouer en sa faveur, mais il comprit bientôt qu’avec elle il ne pourrait pas « obtenir ce qu’il voulait », et il découvrit, à sa propre stupéfaction, qu’il était incapable de lui tourner le dos. Son sang bouillonnait rien qu’à la pensée d’elle ; il aurait pu facilement maîtriser son sang, mais quelque chose d’autre prenait racine en lui, quelque chose qu’il n’avait jamais

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admis, ce à quoi il avait toujours ri avec moquerie, ce qui provoquait en lui une révolte de fierté. Dans ses conversations avec Anna Sergueïevna, il exprimait plus vigoureusement que jamais son mépris calme pour tout ce qui était idéaliste ; mais lorsqu’il était seul, il reconnaissait avec indignation l’idéalisme en lui-même. Alors il partait dans la forêt et y marchait à grandes enjambées, brisant les brindilles qui se trouvaient sur son chemin, maudissant intérieurement à la fois elle et lui ; ou bien il montait dans le grenier à foin du hangar, fermait obstinément les yeux et tentait de se forcer à dormir, ce qu’il ne parvenait bien sûr pas toujours à faire. Soudain, son imagination lui faisait voir ces mains chastes s’enroulant un jour autour de son cou, ces lèvres fières répondant à ses baisers, ces yeux intelligents fixés avec tendresse — oui, avec tendresse — sur lui, et sa tête tournait, il oubliait lui-même un instant, jusqu’à ce que l’indignation monte à nouveau en lui. Il se surprenait à avoir toutes sortes de pensées « honteuses », comme s’il était poussé par un démon se moquant de lui. Parfois, il imaginait qu’un changement avait également lieu chez madame Odintsova ; qu’il y avait dans l’expression de son visage des signes de quelque chose de particulier ; que, peut-être... mais à ce moment-là, il tapait du pied, grinçait des dents et serrait les poings.

Pendant ce temps, Bazarov n’avait pas complètement tort. Il avait captivé l’imagination de madame Odintsova ; il l’intéressait, elle pensait beaucoup à lui. En son absence, elle n’était ni ennuyeuse, ni impatiente de son retour, mais elle devenait toujours plus animée à son apparition ; elle aimait être seule avec lui, et elle aimait parler avec lui, même quand il l’irritait ou heurtait ses goûts, ses habitudes raffinées. Elle était, pour ainsi dire, avide à la fois de l’évaluer et de s’analyser elle-même.

Un jour, en se promenant avec elle dans le jardin, il annonça soudain, d’une voix maussade, qu’il avait l’intention d’aller très bientôt chez son père... Elle pâlit, comme si quelque chose lui avait causé une douleur aiguë, une telle douleur qu’elle se demanda longtemps par la suite ce que cela pouvait signifier. Bazarov avait parlé de son départ sans avoir l’intention de la mettre à l’épreuve, de voir ce qui en résulterait ; il ne « fabriquait » jamais rien. Le matin de ce jour-là, il eut un entretien avec le intendant de son père, celui qui s’était occupé de lui quand il était enfant, Timofeïtch. Ce Timofeïtch, un petit vieillard plein d’expérience et de ruse, aux cheveux jaunes fanés, au visage rouge marqué par les intempéries, et aux petits points lacrymaux dans ses yeux rétrécis, apparut inopinément.

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Avant Bazarov, vêtu de son manteau plutôt court en tissu gris-bleu épais, ceinturé d’une bande de cuir, et chaussé de bottes en bitume.

« Salut, vieil homme ; comment allez-vous ? » cria Bazarov.

« Comment allez-vous, Evgeny Vassilyitch ? » commença le petit vieillard, et il sourit de joie, si bien que tout son visage se couvrit aussitôt de rides.

« Que venez-vous faire ici ? On vous a envoyé me chercher, n’est-ce pas ? »

« Par ma foi, monsieur, comment aurions-nous pu ? » murmura Timofeitch. (Il se souvenait des instructions strictes qu’il avait reçues de son maître avant de partir.) « Nous étions partis pour la ville pour affaires, et nous avons entendu parler de vous, alors nous avons dévié de notre route, c’est-à-dire… pour jeter un coup d’œil à vous… comme si nous pouvions penser à vous déranger ! »

« Allons, ne mentez pas ! » l’interrompit Bazarov. « C’est bien par là que l’on va en ville, c’est ce que vous voulez me dire ? » Timofeitch hésita et ne répondit pas. « Mon père va bien ? »

« Dieu merci, oui. »

« Et ma mère ? »

« Anna Vlasyevna aussi, gloire à Dieu. »

« Ils m’attendent, je suppose ? »

Le petit vieillard pencha sa petite tête sur le côté.

« Ah, Evgeny Vassilyitch, c’est vraiment désolant de les voir ainsi… »

« Bon, d’accord, d’accord ! Taisez-vous ! Dites-leur que j’arrive bientôt. »

« Oui, monsieur », répondit Timofeitch avec un soupir.

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En sortant de la maison, il tira son chapeau sur sa tête à l’aide des deux mains, monta dans une calèche de course au aspect misérable, et partit au trot, mais non en direction de la ville.

Le soir du même jour, madame Odintsov était assise dans sa propre chambre avec Bazarov, tandis qu’Arkady arpentait le couloir en écoutant Katya jouer. La princesse était montée dans sa chambre ; elle ne supportait généralement pas les invités, « surtout cette nouvelle bande de voyous », comme elle les appelait. Dans les pièces communes, elle se contentait de bouder ; mais dans sa propre chambre, elle compensait en lançant contre sa servante des insultes telles que son chapeau dansait sur sa tête, perruque comprise. Madame Odintsov était bien consciente de tout cela.

« Comment se fait-il que vous envisagiez de nous quitter ? » commença-t-elle ; « qu’en est-il de votre promesse ? »

Bazarov sursauta. « Quelle promesse ? »

« Avez-vous oublié ? Vous aviez l’intention de me donner des leçons de chimie. »

« C’est impossible ! Mon père m’attend ; je ne peux plus traîner ici. Cependant, vous pouvez lire Pelouse et Frémy, Notions générales de Chimie ; c’est un bon livre, bien écrit. Vous y trouverez tout ce dont vous avez besoin. »

« Mais vous vous souvenez : vous m’avez assuré qu’un livre ne pouvait pas remplacer... J’ai oublié vos mots exacts, mais vous savez ce que je veux dire... vous vous souvenez ? »

« C’est impossible ! » répéta Bazarov.

« Pourquoi partir ? » dit madame Odintsov, baissant la voix.

Il la regarda. Sa tête était renversée en arrière sur le dossier de son fauteuil, et ses bras, nus jusqu’aux coudes, étaient croisés sur sa poitrine. Elle semblait plus pâle à la lumière de la seule lampe recouverte d’un abat-jour perforé. Une ample robe blanche la cachait entièrement dans ses plis doux ; même les pointes de ses pieds, également croisés, étaient à peine visibles.

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« Et pourquoi rester ? » répondit Bazarov.

Madame Odintsov tourna légèrement la tête. « Vous demandez pourquoi. N’avez-vous pas passé de bons moments avec moi ? Ou croyez-vous qu’on ne vous manquera pas ici ? »

« J’en suis sûr. »

Madame Odintsov resta silencieuse une minute. « Vous vous trompez en pensant cela. Mais je ne vous crois pas. Vous ne pouvez pas le dire sérieusement. » Bazarov resta immobile. « Evgueni Vassilievitch, pourquoi ne parlez-vous pas ? »

« Mais que pourrais-je vous dire ? En général, les gens ne valent pas la peine qu’on les regrette, et moi encore moins que les autres. »

« Pourquoi donc ? »

« Je suis une personne pratique, peu intéressante. Je ne sais pas parler. »

« Vous essayez de me piéger, Evgueni Vassilievitch. »

« Ce n’est pas dans mes habitudes. Ne savez-vous pas vous-même que je n’ai rien en commun avec le côté élégant de la vie, celui que vous appréciez tant ? »

Madame Odintsov mordit le coin de son mouchoir.

« Vous pouvez penser ce que vous voulez, mais je serai triste quand vous partirez. »

« Arkadi restera », remarqua Bazarov. Madame Odintsov haussa légèrement les épaules. « Je serai triste », répéta-t-elle.

« Vraiment ? En tout cas, vous ne serez pas triste longtemps. »

« Qu’est-ce qui vous fait croire cela ? »

« Parce que vous m’avez dit vous-même que vous n’êtes triste que lorsque votre routine habituelle est perturbée. Vous avez organisé votre existence avec une telle régularité irréprochable qu’il n’y a place en elle ni pour la tristesse ni pour la mélancolie... ni pour aucune émotion désagréable. »

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« Et pensez-vous que je sois si irréprochable... c’est-à-dire que j’aie organisé ma vie avec une telle régularité ? »

« Je le pense. Voici un exemple : dans quelques minutes, il sera dix heures, et je sais à l’avance que vous allez me chasser. »

« Non ; je ne vais pas vous chasser, Evgueni Vassilievitch. Vous pouvez rester. Ouvrez cette fenêtre... Je me sens à moitié étouffée. »

Bazarov se leva et poussa la fenêtre. Elle s’ouvrit avec un grand bruit... Il ne s’attendait pas à ce qu’elle s’ouvre aussi facilement ; de plus, ses mains tremblaient. La nuit douce et sombre pénétra dans la pièce, avec son ciel presque noir, ses arbres bruissant légèrement, et le parfum frais de l’air pur.

« Fermez les volets et asseyez-vous », dit madame Odintsova ; « je veux parler avec vous avant que vous partiez. Parlez-moi de vous ; vous ne parlez jamais de vous-même. »

« J’essaie de parler avec vous de sujets plus intéressants, Anna Sergueïevna. »

« Vous êtes très modeste... Mais j’aimerais savoir quelque chose sur vous, sur votre famille, sur votre père, pour qui vous nous abandonnez. »

« Pourquoi parle-t-elle comme ça ? » pensa Bazarov.

« Tout cela n’est pas du tout intéressant », dit-il à haute voix, « surtout pour vous ; nous sommes des gens insignifiants... »

« Et vous me considérez comme une aristocrate ? »

Bazarov leva les yeux vers madame Odintsova.

« Oui », dit-il, avec une intensité exagérée.

Elle sourit. « Je vois que vous me connaissez très peu, bien que vous affirmiez que tous les hommes sont pareils et qu’il ne vaut pas la peine de les étudier. Un jour, je vous raconterai ma vie... mais d’abord, racontez-moi la vôtre. »

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« Je vous connais très peu », répéta Bazarov. « Peut-être avez-vous raison ; peut-être, en effet, chacun est un mystère. Vous, par exemple : vous évitez la société, vous en êtes oppressée, et pourtant vous avez invité deux étudiants à venir chez vous. Qu’est-ce qui vous pousse, avec votre intelligence, avec votre beauté, à vivre à la campagne ? »

« Quoi ? Qu’avez-vous dit ? » intervint vivement Mme Odintsov. « Avec ma… beauté ? »

Bazarov fronça les sourcils. « Laissez cela », murmura-t-il ; « je voulais dire que je ne comprends pas vraiment pourquoi vous vous êtes installée à la campagne. »

« Vous ne comprenez pas… Mais vous vous l’expliquez d’une manière ou d’une autre ? »

« Oui… J’imagine que vous restez constamment au même endroit parce que vous vous cédez des plaisirs, parce que vous aimez beaucoup le confort et la facilité, et que vous êtes très indifférente à tout le reste. »

Mme Odintsov sourit de nouveau. « Vous refuseriez absolument de croire que je puisse être emportée par quoi que ce soit ? »

Bazarov la regarda par en dessous de ses sourcils.

« Peut-être par la curiosité ; mais pas autrement. »

« Vraiment ? Eh bien, maintenant je comprends pourquoi nous sommes de si bons amis ; vous êtes exactement comme moi, voyez-vous. »

« Nous sommes de si bons amis… » articula Bazarov d’une voix étranglée.

« Oui !… Tiens, j’avais oublié que vous vouliez partir. »

Bazarov se leva. La lampe brûlait faiblement au milieu de la pièce sombre, luxueuse et isolée ; de temps en temps, les rideaux étaient secoués, et la fraîcheur de la nuit insidieuse s’y infiltrait ; on y entendait ses murmures mystérieux. Mme Odintsov ne bougea pas d’un muscle ; mais elle fut progressivement envahie par une émotion cachée.

Elle se communiqua à Bazarov. Il prit soudain conscience qu’il était seul avec une jeune femme adorable…

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« Où allez-vous ? » demanda-t-elle lentement.

Il ne répondit rien et s’affala dans un fauteuil.

« Donc vous me considérez comme une créature calme, gâtée, égoïste », continua-t-elle d’une voix identique, sans quitter la fenêtre des yeux. « Alors que je connais si bien qui je suis que je suis malheureuse. »

« Vous, malheureuse ? Pourquoi ? Vous ne pouvez sûrement pas accorder de l’importance à des ragots insignifiants ? »

Madame Odintsov fronça les sourcils. Elle était agacée qu’il ait donné une telle signification à ses paroles.

« De tels ragots ne m’affectent pas, Evgueni Vassilievitch, et je suis trop fière pour les laisser me perturber. Je suis malheureuse parce que... je n’ai aucun désir, aucune passion pour la vie. Vous me regardez avec incrédulité ; vous pensez que c’est ce qu’on dit d’une “aristocrate” vêtue de dentelle, assise dans un fauteuil en velours. Je ne cache pas le fait : j’aime ce que vous appelez le confort, et en même temps j’ai peu envie de vivre. Expliquez cette contradiction autant que vous le pouvez. Mais à vos yeux, tout cela n’est que romantisme. »

Bazarov secoua la tête. « Vous êtes en bonne santé, indépendante, riche ; que voulez-vous de plus ? Que désirez-vous ? »

« Ce que je désire », répéta Madame Odintsov en soupirant, « je suis très fatiguée, je suis vieille, j’ai l’impression d’avoir eu une vie très longue. Oui, je suis vieille », ajouta-t-elle en tirant doucement les extrémités de sa dentelle sur ses bras nus. Ses yeux rencontrèrent ceux de Bazarov, et elle rougit légèrement. « Derrière moi, il y a déjà tant de souvenirs : ma vie à Saint-Pétersbourg, la richesse, puis la pauvreté, ensuite la mort de mon père, le mariage, puis le tour inévitable qui suit... Tant de souvenirs, et rien à se rappeler, et devant moi, devant moi — une longue, très longue route, sans but... Je n’ai pas envie d’aller plus loin. »

« Êtes-vous si désillusionnée ? » demanda Bazarov.

« Non, mais je suis insatisfaite », répondit Madame Odintsov, insistant sur chaque syllabe. « Je pense que si je pouvais m’intéresser profondément à quelque chose... »

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« Vous voulez vous éprendre », l’interrompit Bazarov, « et vous ne pouvez pas aimer ; c’est là que réside votre malheur. »

Madame Odintsov commença à examiner la manche de son dentelle.

« Est-il vrai que je ne peux pas aimer ? » demanda-t-elle.

« Je dirais non ! Seulement, j’ai eu tort de qualifier cela de malheur. Au contraire, c’est celui qui subit un tel malheur qui mérite plus de pitié. »

« Un malheur, lequel ? »

« S’éprendre. »

« Et comment le savez-vous ? »

« Par ouï-dire », répondit Bazarov avec colère.

« Vous flirtez », pensa-t-il ; « vous vous ennuyez et vous me taquinez par manque de choses à faire, tandis que moi... » Son cœur semblait vraiment être déchiré en morceaux.

« De plus, vous êtes peut-être trop exigeante », dit-il, penchant tout son corps en avant et jouant avec le bord de la chaise.

« Peut-être. Mon idée, c’est tout ou rien. Une vie pour une vie. Prenez la mienne, abandonnez la vôtre, sans regret ni retour en arrière. Sinon, autant ne rien avoir. »

« Eh bien ? » observa Bazarov ; « ce sont de bonnes conditions, et je suis surpris que jusqu’à présent vous... n’ayez pas trouvé ce que vous cherchiez. »

« Et pensez-vous qu’il soit facile de se donner entièrement à n’importe quoi ? »

« Pas facile, si l’on commence à réfléchir, à attendre et à accorder de la valeur à soi-même, à s’apprécier, je veux dire ; mais se donner sans réfléchir, c’est très facile. »

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Comment peut-on s’aider soi-même ? Si je ne vaux rien, qui aurait besoin de ma dévotion ?

Ce n’est pas mon affaire ; c’est à l’autre de découvrir quelle est ma valeur. Le principal, c’est de pouvoir se dévouer.

Madame Odintsov se pencha en avant depuis le dos de son fauteuil. « Vous parlez », commença-t-elle, « comme si vous aviez vécu tout cela. »

Cela m’est simplement arrivé, Anna Sergueïevna ; tout cela, comme vous le savez, n’est pas dans mes compétences.

Mais vous pourriez vous dévouer ?

Je ne sais pas. Je ne voudrais pas me vanter.

Madame Odintsov ne dit rien, et Bazarov resta silencieux. Les sons du piano leur parvenaient de la salle de séjour.

« Comment se fait-il que Katia joue si tard ? » observa Madame Odintsov.

Bazarov se leva. « Oui, il est vraiment tard maintenant ; il est temps que vous alliez vous coucher. »

« Attendez un instant ; pourquoi avez-vous tant de hâte ?... Je veux vous dire une chose. »

« Quoi donc ? »

« Attendez un peu », chuchota Madame Odintsov. Ses yeux se posèrent sur Bazarov ; on eût dit qu’elle l’examinait attentivement.

Il traversa la pièce, puis s’approcha soudain d’elle, dit précipitamment : « Au revoir », lui serra la main si fort qu’elle faillit crier, puis partit.

Elle porta ses doigts meurtris à ses lèvres, y souffla, puis, impulsivement, se levant de son fauteuil bas, elle se dirigea d’un pas rapide vers la porte, comme si elle voulait ramener Bazarov... Une servante entra dans la pièce avec une carafe sur un plateau en argent. Madame Odintsov resta immobile, lui dit qu’elle pouvait partir, puis se rassit et replongea dans ses pensées. Ses cheveux se détachèrent et tombèrent en boucles sombres sur ses épaules.

Longtemps après que la lampe fût encore allumée dans la chambre d’Anna Sergueïevna, et pour

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Elle resta longtemps immobile, se frottant de temps en temps les mains, qui lui faisaient un peu mal à cause du froid de la nuit.

Deux heures plus tard, Bazarov retourna dans sa chambre, ses bottes trempées de rosée, échevelé et de mauvaise humeur. Il trouva Arkadi à la table d’écrire, un livre à la main, son manteau boutonné jusqu’au cou.

« Tu n’es pas encore au lit ? » dit-il, d’un ton qui semblait exprimer de l’irritation.

« Tu es resté longtemps avec Anna Sergueïevna ce soir », remarqua Arkadi, sans lui répondre.

« Oui, je suis resté avec elle tout le temps que tu jouais du piano avec Katia Sergueïevna. »

« Je n’ai pas joué... » commença Arkadi, puis il s’arrêta. Il sentit les larmes monter à ses yeux et ne voulait pas pleurer devant son ami sarcastique.

CHAPITRE XVIII

Le lendemain matin, lorsque madame Odintsova descendit pour le thé du matin, Bazarov resta longtemps penché sur sa tasse, puis soudain il leva les yeux vers elle... Elle se tourna vers lui comme s’il l’avait frappée, et il crut voir que son visage était un peu plus pâle qu’avant la veille. Elle partit rapidement dans sa propre chambre et ne réapparut qu’au déjeuner. Il pleuvait depuis le petit matin ; il n’était pas possible de faire une promenade. Toute la compagnie se rassembla dans le salon. Arkadi prit le nouveau numéro d’un journal et commença à le lire à haute voix. La princesse, comme à son habitude, tenta d’exprimer sa surprise sur son visage, comme s’il faisait quelque chose d’inapproprié, puis le foudroya du regard ; mais il ne lui prêta aucune attention.

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« Evgueni Vassilievitch », dit Anna Sergueïevna, « venez dans ma chambre... Je veux vous demander quelque chose... Vous avez mentionné un manuel hier... »

Elle se leva et se dirigea vers la porte. La princesse regarda autour d’elle avec une expression qui semblait dire : « Regardez-moi ; voyez à quel point je suis choquée ! » et fixa de nouveau Arkadi ; mais il haussa la voix, échangea un regard avec Katia, assise près de lui, et continua à lire.

Madame Odintsova se rendit d’un pas rapide dans son bureau. Bazarov la suivit rapidement, sans lever les yeux, n’entendant que le léger froufrou de sa robe en soie glissant devant lui. Madame Odintsova s’assit dans le même fauteuil où elle s’était installée la veille au soir, et Bazarov prit la même position qu’auparavant.

« Comment s’appelait ce livre ? » commença-t-elle après un bref silence.

« Pelouse et Frémy, Notions générales », répondit Bazarov. « Cependant, je pourrais aussi vous recommander Ganot, Traité élémentaire de physique expérimentale. Les illustrations y sont plus claires, et c’est en général un manuel. »

Madame Odintsova tendit la main. « Evgueni Vassilievitch, je vous prie de m’excuser, mais je ne vous ai pas invité ici pour discuter de manuels. Je voulais reprendre notre conversation de la nuit dernière. Vous êtes parti si brusquement... Ce ne sera pas ennuyeux pour vous... »

« Je suis à votre service, Anna Sergueïevna. Mais de quoi parlions-nous la nuit dernière ? »

Madame Odintsova jeta un coup d’œil en coin à Bazarov.

« Nous parlions du bonheur, je crois. Je vous ai parlé de moi. D’ailleurs, j’ai mentionné le mot “bonheur”. Dites-moi pourquoi, même lorsque nous profitons de de la musique, par exemple, ou d’une belle soirée, ou d’une conversation avec des personnes compréhensives, tout cela semble être un indice d’un bonheur immense qui existe quelque part ailleurs, plutôt que le bonheur réel — celui dont nous disposons nous-mêmes ? Pourquoi ? Ou peut-être n’éprouvez-vous pas ce sentiment ? »

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« Vous connaissez le proverbe : “Le bonheur, c’est là où nous ne sommes pas”, répondit Bazarov ; d’ailleurs, vous m’avez dit hier que vous étiez mécontent. Moi, de telles idées ne m’ont certainement jamais traversé l’esprit. »

« Peut-être vous semblent-elles ridicules ? »

« Non ; mais elles ne me viennent pas à l’esprit. »

« Vraiment ? Savez-vous, j’aimerais beaucoup savoir ce que vous en pensez ? »

« Quoi ? Je ne comprends pas. »

« Écoutez ; je voulais depuis longtemps vous parler ouvertement. Inutile de vous le dire — vous en êtes vous-même conscient — vous n’êtes pas un homme ordinaire ; vous êtes encore jeune — toute la vie est devant vous. À quoi vous préparez-vous ? Quel avenir vous attend ? Je veux dire — quel but voulez-vous atteindre ? Où allez-vous ? Qu’y a-t-il dans votre cœur ? En bref, qui êtes-vous ? Qu’êtes-vous ? »

« Vous me surprenez, Anna Sergueïevna. Vous savez que j’étudie les sciences naturelles, et qui je suis... »

« Eh bien, qui êtes-vous ? »

« Je vous l’ai déjà expliqué : je vais devenir médecin de district. »

Anna Sergueïevna fit un geste d’impatience.

« Pourquoi dites-vous cela ? Vous y croyez vous-même pas. Arkadi pourrait me répondre de cette façon, mais pas vous. »

« Mais en quoi Arkadi... »

« Arrêtez ! Est-il possible que vous vous contentiez d’une carrière si modeste, alors que vous prétendez toujours ne pas croire en la médecine ? Vous — avec votre ambition — médecin de district ! Vous me répondez ainsi pour me décourager, parce que vous n’avez pas confiance en moi. Mais savez-vous, Evgueni Vassilievitch, que je pourrais vous comprendre ; j’ai été pauvre... »

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moi-même, et ambitieux, comme vous ; j’ai peut-être traversé les mêmes épreuves que vous.’

‘C’est très bien, Anna Sergueïevna, mais veuillez m’excuser… En règle générale, je n’ai pas l’habitude de parler librement de moi à tout moment, et entre vous et moi il y a un tel abîme…’

‘Quel genre d’abîme ? Vous voulez encore me dire que je suis une aristocrate ? Assez de ça, Evgueni Vassilievitch ; je croyais vous en avoir donné la preuve…’

‘Et même en dehors de cela,’ l’interrompit Bazarov, ‘quoi pourrait pousser quelqu’un à parler et à réfléchir à l’avenir, qui pour l’essentiel ne dépend pas de nous ? Si l’occasion se présente de faire quelque chose — tant mieux ; et s’elle ne se présente pas — au moins on sera content de ne pas en avoir bavardé inutilement à l’avance.’

‘Vous appelez une conversation amicale des bavardages inutiles ?... Ou peut-être me considérez-vous comme une femme indigne de votre confiance ? Je sais que vous nous méprisez tous.’

‘Je ne vous méprise pas, Anna Sergueïevna, et vous le savez.’

‘Non, je ne sais rien... mais supposons-le. Je comprends votre répugnance à parler de votre carrière future ; mais quant à ce qui se passe en vous en ce moment...’

‘Se passer !’ répéta Bazarov, ‘comme si j’étais une sorte de gouvernement ou de société ! En tout cas, c’est complètement ennuyeux ; et d’ailleurs, un homme peut-il toujours parler de tout ce qui “se passe” en lui ?’

‘Eh bien, je ne vois pas pourquoi vous ne pourriez pas parler librement de tout ce que vous avez dans le cœur.’

‘Vous pouvez ?’ demanda Bazarov.

‘Oui,’ répondit Anna Sergueïevna, après une brève hésitation.

Bazarov baissa la tête. ‘Vous êtes plus chanceuse que moi.’

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Anna Sergueïevna le regarda d’un air interrogateur. « Comme vous voulez », continua-t-elle, « mais quelque chose me dit que nous ne nous sommes pas réunis pour rien ; que nous serons de grands amis. J’ai la certitude que cette — comment dire ? retenue, cette réserve en vous disparaîtront finalement. »

« Donc vous avez remarqué cette réserve... comme vous l’avez exprimé... cette retenue ? »

« Oui. »

Bazarov se leva et alla à la fenêtre. « Et voulez-vous connaître la raison de cette réserve ? Voulez-vous savoir ce qui se passe en moi ? »

« Oui », répéta Mme Odintsova, avec une sorte de crainte qu’elle ne comprenait pas encore.

« Et vous ne serez pas fâchée ? »

« Non. »

« Non ? » Bazarov était debout, dos tourné vers elle. « Laissez-moi alors vous dire que je vous aime comme un fou, comme un insensé... Voilà, vous m’y forcez. »

Mme Odintsova tendit les deux mains devant elle ; mais Bazarov était penché, le front pressé contre la vitre. Il respirait avec difficulté ; tout son corps tremblait visiblement. Mais ce n’était ni le tremblement de la timidité juvénile, ni l’émotion douce d’une première déclaration qui le possédaient ; c’était une passion qui se débattait en lui, forte et douloureuse — une passion peu différente de la haine, et peut-être même semblable à elle... Mme Odintsova se sentit à la fois effrayée et désolée pour lui.

« Evgueni Vassilievitch ! » dit-elle, et il y avait dans sa voix une note de tendresse inconsciente.

Il se retourna vivement, lui jeta un regard scrutateur, saisit ses deux mains et l’attira brusquement contre sa poitrine.

Elle ne se libéra pas immédiatement de son étreinte, mais un instant plus tard, elle se tenait déjà au fond d’un coin, l’observant de là. Lui

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Il se jeta sur elle...

« Vous m’avez mal comprise », chuchota-t-elle précipitamment, alarmée. Il semblait que s’il faisait un autre pas, elle crierait... Bazarov se mordit les lèvres et sortit.

Une demi-heure plus tard, une servante remit à Anna Sergueïevna un billet de Bazarov ; il ne contenait qu’une seule ligne : « Dois-je partir aujourd’hui, ou puis-je rester jusqu’à demain ? »

« Pourquoi devriez-vous partir ? Je ne vous ai pas compris — vous non plus, vous ne m’avez pas comprise », répondit Anna Sergueïevna, mais en elle-même elle pensa : « Je ne me suis pas comprise non plus. »

Elle ne se montra pas avant l’heure du dîner, marchant de long en large dans sa chambre, s’arrêtant parfois à la fenêtre, parfois devant le miroir, et frottant lentement son mouchoir sur son cou, où elle ressentait encore une sensation de brûlure. Elle se demanda ce qui l’avait poussée à « forcer » les paroles de Bazarov, sa confiance, et si elle n’avait rien soupçonné... « C’est ma faute », décida-t-elle à haute voix, « mais je n’aurais pas pu prévoir cela. » Elle se mit à réfléchir et rougit violemment en se souvenant du visage presque animal de Bazarov lorsqu’il s’était jeté sur elle...

« Oh ? » s’écria-t-elle soudain à haute voix, s’arrêtant net et rejetant en arrière ses boucles... Elle aperçut son reflet dans le miroir ; sa tête renversée en arrière, avec un sourire mystérieux sur des yeux et des lèvres mi-clos, lui révéla, en un éclair, quelque chose qui la laissa perplexe...

« Non », décida-t-elle finalement. « Dieu sait où cela mènerait ; on ne peut pas jouer avec lui ; la paix est de toute façon la meilleure chose au monde. »

Sa tranquillité d’esprit ne fut pas ébranlée ; mais elle se sentit morose et versa même quelques larmes, bien qu’elle ne pût dire pourquoi — certainement pas à cause de l’insulte subie. Elle ne se sentait pas insultée ; elle avait plutôt tendance à se sentir coupable. Sous l’influence de diverses émotions vagues, du sentiment que la vie s’écoulait, du désir de nouveauté, elle s’était forcée à aller jusqu’à un certain point, s’était forcée à regarder derrière elle, et n’y avait vu ni abîme, mais le vide... ou quelque chose de répugnant.

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CHAPITRE XIX

Aussi grande que fût la maîtrise de soi de Madame Odintsov, et aussi supérieure qu’elle fût à tout préjugé, elle se sentait mal à l’aise lorsqu’elle entrait dans la salle à manger pour le dîner. Le repas se déroula cependant assez bien. Porfiry Platonovitch fit son apparition et raconta diverses anecdotes ; il venait juste de revenir de la ville. Il leur apprit, entre autres choses, que le gouverneur avait ordonné à ses secrétaires chargés de missions spéciales de porter des éperons, au cas où il les enverrait quelque part pour plus de vitesse à cheval. Arkady parlait à voix basse avec Katya et s’occupait diplomatiquement des besoins de la princesse. Bazarov gardait un silence sombre et obstiné. Madame Odintsov le regarda deux fois, non pas furtivement, mais droit dans les yeux, avec un air méprisant et sévère, les yeux baissés, une détermination moqueuse marquant chaque trait de son visage, et pensa : « Non... non... non... » ...

Après le dîner, elle alla avec toute la compagnie dans le jardin, et voyant que Bazarov voulait lui parler, elle s’éloigna de quelques pas sur le côté et s’arrêta. Il s’approcha d’elle, mais même alors ne leva pas les yeux et dit d’une voix rauque :

« Je dois m’excuser auprès de vous, Anna Sergueïevna. Vous devez être furieuse contre moi. »

« Non, je ne suis pas en colère contre vous, Evgueni Vassilievitch », répondit Madame Odintsov ; « mais je suis désolée. »

« Tant pis. De toute façon, je suis suffisamment puni. Ma situation, vous le reconnaîtrez certainement, est extrêmement absurde. Vous m’avez écrit : “Pourquoi partir ?” Mais je ne peux pas rester, et je ne le souhaite pas. Demain, je serai parti. »

« Evgueni Vassilievitch, pourquoi êtes-vous... »

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« Pourquoi pars-je ? »

« Non ; je n’ai pas voulu dire ça. »

« On ne peut pas rappeler le passé, Anna Sergueïevna... et c’était inévitable, tôt ou tard. Par conséquent, je dois partir. Je ne vois qu’une seule condition sous laquelle je pourrais rester ; mais cette condition ne sera jamais remplie. Pardonnez-moi mon impertinence, mais vous ne m’aimez pas, et vous ne m’aimerez jamais, je suppose ? »

Les yeux de Bazarov brillèrent un instant sous ses sourcils sombres.

Anna Sergueïevna ne lui répondit pas. « J’ai peur de cet homme », traversa son esprit.

« Au revoir, alors », dit Bazarov, comme s’il avait deviné sa pensée, puis il retourna dans la maison.

Anna Sergueïevna le suivit lentement, appela Katia à elle et prit son bras. Elle ne la quitta pas jusqu’au soir. Elle ne joua pas aux cartes et riait constamment, ce qui ne correspondait pas du tout à son visage pâle et perplexe. Arkadi était perplexe et la regardait comme tous les jeunes le font — c’est-à-dire qu’il se demandait sans cesse : « Quel est le sens de tout cela ? » Bazarov se retira dans sa chambre ; il revint cependant pour le thé. Anna Sergueïevna avait envie de lui dire quelque parole amicale, mais elle ne savait pas comment s’adresser à lui...

Un incident inattendu la délivra de son embarras : un domestique annonça l’arrivée de Sitnikov.

Il est difficile de rendre justice par des mots de la silhouette étrange dessinée par ce jeune apôtre du progrès lorsqu’il entra en trombe dans la pièce. Bien qu’, avec son audace caractéristique, il eût décidé de se rendre à la campagne pour rendre visite à une femme qu’il connaissait à peine, qui ne l’avait jamais invité ; mais avec qui, d’après les informations qu’il avait recueillies, se trouvaient des amis talentueux et intimes, il tremblait néanmoins jusqu’à la moelle des os ; et au lieu de prononcer les excuses et les compliments qu’il avait appris par cœur à l’avance, il marmonna quelque absurdité au sujet d’Evdoksa.

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Koukchine l’avait envoyé pour s’enquérir de la santé d’Anna Sergueïevna, et celle d’Arkadi Nikolaïevitch aussi ; on lui avait toujours parlé avec le plus grand respect... À ce moment-là, il hésita et perdit complètement son sang-froid au point de s’asseoir sur son chapeau. Cependant, comme personne ne le chassa, et qu’Anna Sergueïevna le présenta même à sa tante et à sa sœur, il se remit bientôt et se mit à parler sans arrêt. Présenter quelque chose de banal est souvent un avantage dans la vie : cela soulage les tensions excessives et apaise les émotions trop confiantes ou trop sacrificielles en rappelant leur parenté étroite avec elles. Avec l’apparition de Sitnikov, tout devint d’une certaine manière plus terne et plus simple ; ils prirent même un dîner plus substantiel et se mirent au lit une demi-heure plus tôt que d’habitude.

« Je pourrais maintenant vous répéter », dit Arkadi en se mettant au lit, à Bazarov qui se déshabillait également, « ce que vous m’avez dit autrefois : “Pourquoi êtes-vous si mélancolique ? On dirait que vous avez accompli un devoir sacré.” » Depuis quelque temps, une sorte de prétendue plaisanterie désinvolte s’était installée entre les deux jeunes hommes, ce qui est toujours un signe indubitable de mécontentement secret ou de soupçons non exprimés.

« Demain, je vais chez mon père », dit Bazarov.

Arkadi se redressa et s’appuya sur son coude. Il fut à la fois surpris et, pour une raison ou une autre, satisfait. « Ah ! » commenta-t-il, « c’est donc pour ça que vous êtes triste ? »

Bazarov bâilla. « Vous allez vieillir si vous savez trop de choses. »

« Et Anna Sergueïevna ? » insista Arkadi.

« Quoi, Anna Sergueïevna ? »

« Je veux dire, va-t-elle vous laisser partir ? »

« Je ne suis pas son employé. »

Arkadi devint pensif, tandis que Bazarov se couchait et tournait son visage vers le mur.

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Quelques minutes s’écoulèrent en silence. « Evgueni ? » cria soudain Arkadi.

« Oui ? »

« Je partirai avec vous demain aussi. »

Bazarov ne répondit pas.

« Seulement, je rentrerai chez moi, continua Arkadi. Nous irons ensemble jusqu’à Hohlovsky, et là vous pourrez prendre des chevaux chez Fedot. J’aurais beaucoup plaisir à faire la connaissance de vos gens, mais j’ai peur de gêner les uns et les autres. Vous reviendrez nous voir plus tard, bien sûr ? »

« J’ai laissé toutes mes affaires chez vous », dit Bazarov, sans se retourner.

« Pourquoi ne me demande-t-il pas pourquoi je pars, tout comme lui, de manière si soudaine ? » pensa Arkadi. « En réalité, pourquoi pars-je, et pourquoi lui aussi ? » poursuivit-il ses réflexions. Il ne trouvait aucune réponse satisfaisante à sa propre question, bien que son cœur fût rempli d’une amère sensation. Il sentait qu’il serait difficile de quitter cette vie à laquelle il s’était tant habitué ; mais rester seul lui semblait plutôt étrange. « Quelque chose s’est passé entre eux », raisonna-t-il ; « à quoi bon persister après son départ ? Elle en a complètement assez de moi ; je perds ce qui me restait. » Il commença à imaginer Anna Sergueïevna, puis d’autres traits effacèrent progressivement l’image charmante de la jeune veuve.

« Je suis désolé de perdre Katia aussi ! » chuchota Arkadi à son oreiller, sur lequel une larme était déjà tombée.... Soudain, il rejeta ses cheveux en arrière et dit à haute voix :

— « Qu’est-ce qui a bien pu pousser ce fou de Sitnikov à venir ici ? »

Bazarov bougea d’abord un peu dans son lit, puis il répondit : « Vous êtes toujours un idiot, mon garçon, à ce que je vois. Les Sitnikov sont indispensables pour nous. Moi — comprenez-vous ? J’ai besoin de idiots comme lui. En fait, ce n’est pas aux dieux de cuire des briques ! »...

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« Oh ! » pensa Arkadi, et soudain toutes les profondeurs insondables de l’arrogance de Bazarov lui apparurent. « Sommes-nous donc dieux, toi et moi ? En tout cas, toi tu es un dieu ; alors ne suis-je qu’un idiot ? »

« Oui », répéta Bazarov ; « tu es toujours un fou. »

Madame Odintsov ne montra aucune surprise particulière lorsque Arkadi lui dit le lendemain qu’il partait avec Bazarov ; elle semblait fatiguée et absorbée. Katya le regarda en silence et sérieusement ; la princesse alla jusqu’à se signer sous son châle, si bien qu’il ne put s’empêcher de le remarquer. Sitnikov, quant à lui, était complètement déconcerté. Il venait juste d’arriver pour déjeuner, vêtu d’un costume neuf et à la mode, pas cette fois dans un style slavophile ; la veille au soir, il avait stupéfié l’homme chargé de le servir par la quantité de linge qu’il avait apportée, et voilà que soudainement ses compagnons le quittaient ! Il fit quelques petits pas, fit demi-tour comme un lièvre poursuivi au bord d’un bosquet, et annonça brusquement, presque avec désespoir, presque en gémissant, qu’il proposait d’y aller aussi. Madame Odintsov ne tenta pas de le retenir.

« J’ai une voiture très confortable », ajouta le malchanceux jeune homme en se tournant vers Arkadi ; « je peux vous emmener, tandis qu’Evgueni Vassilievitch pourra prendre votre calèche, ce qui sera encore plus pratique. »

« Mais vraiment, cela ne te dérange pas du tout, et c’est loin jusqu’à chez moi. »

« Ce n’est rien, rien ; j’ai beaucoup de temps ; de plus, j’ai des affaires dans cette direction. »

« La vente de gin ? » demanda Arkadi, avec une certaine condescendance.

Mais Sitnikov était réduit à un tel désespoir qu’il ne rit même pas comme d’habitude. « Je vous assure, ma voiture est extrêmement confortable », murmura-t-il ; « et il y aura de la place pour tout le monde. »

« Ne blessez pas M. Sitnikov en refusant », commenta Anna Sergueïevna.

Arkadi la regarda et baissa significativement la tête.

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Les visiteurs sont partis après le déjeuner. Lorsqu’elle a dit au revoir à Bazarov, madame Odintsov lui a tendu la main et a dit : « Nous nous reverrons, n’est-ce pas ? »

« Comme vous le souhaitez », répondit Bazarov.

« Dans ce cas, nous nous reverrons. »

Arkady fut le premier à descendre les marches ; il monta dans la calèche de Sitnikov. Un domestique l’installa avec respect, mais il aurait pu le tuer de plaisir ou éclater en larmes.

Bazarov prit place dans la calèche. Lorsqu’ils arrivèrent à Hohlovsky, Arkady attendit que Fedot, le gardien de la poste, ait mis les chevaux en route, puis, s’approchant de la calèche, il dit à Bazarov, avec son sourire habituel : « Evgueni, emmenez-moi avec vous ; je veux venir chez vous. »

« Monte », lança Bazarov entre ses dents.

Sitnikov, qui arpentait les environs de la calèche en sifflotant gaiement, resta bouche bée en entendant ces mots ; tandis qu’Arkady sortait calmement ses bagages de la calèche, prenait place à côté de Bazarov et, saluant poliment son ancien compagnon de voyage, criait : « En route ! » La calèche s’éloigna et disparut bientôt de vue... Sitnikov, complètement perplexe, regarda son cocher, mais celui-ci fouettait déjà le cheval. Alors Sitnikov sauta dans la calèche et, grognant à l’adresse de deux paysans qui passaient : « Mettez vos chapeaux, idiots ! », il se dirigea vers la ville, où il arriva très tard. Le lendemain, chez madame Kukshin, il traita avec sévérité deux « rustres dégoûtants et prétentieux ».

Lorsqu’il fut assis à côté de Bazarov dans la calèche, Arkady lui serra chaleureusement la main et resta longtemps silencieux. Il semblait que Bazarov comprenait et appréciait à la fois cette pression et ce silence. Il n’avait pas dormi de toute la nuit précédente, ne fumait pas et n’avait presque rien mangé depuis plusieurs jours. Son profil, déjà mince, se dessinait sombrement et nettement sous son chapeau, tiré bas sur ses sourcils.

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« Eh bien, frère, » dit-il enfin, « donne-nous une cigarette. Mais dis-moi, ma langue est-elle jaune ? »

« Oui, elle l’est », répondit Arkadi.

« Hmm... et la cigarette n’a pas de goût. La machine est en panne. »

« Tu as vraiment l’air changé ces derniers temps », observa Arkadi.

« Ce n’est rien ! Nous irons bientôt mieux. Une chose est embêtante : ma mère a le cœur si tendre ; si tu ne deviens pas rond comme un tonneau et que tu ne manges pas dix fois par jour, elle est complètement bouleversée. Mon père, lui, ça va, il a lui-même connu toutes sortes de hauts et de bas. Non, je ne peux pas fumer », ajouta-t-il, avant de jeter la cigarette dans la poussière du chemin.

« Tu penses que c’est vingt miles ? » demanda Arkadi.

« Oui. Mais demande à ce sage ici. » Il indiqua le paysan assis sur la boîte, un ouvrier de Fedot.

Mais le sage ne répondit que : « Qui peut le savoir — les miles par ici ne sont pas mesurés », puis continua à maudire à voix basse le cheval de trait pour avoir « donné des coups de tête », c’est-à-dire secoué la tête vers le bas.

« Oui, oui », commença Bazarov ; « c’est une leçon pour toi, mon jeune ami, un exemple instructif. Dieu sait quelle pourriture c’est ! Chacun tient à un fil, l’abîme peut s’ouvrir sous ses pieds à tout moment, et pourtant il doit aller inventer toutes sortes d’inconforts pour lui-même et gâcher sa vie. »

« À quoi fais-tu allusion ? » demanda Arkadi.

« Je n’allude à rien ; je dis simplement que nous avons tous les deux agi comme des idiots. À quoi bon en parler ! Néanmoins, j’ai remarqué dans ma pratique hospitalière que l’homme qui est furieux contre sa maladie — il finit toujours par s’en remettre. »

« Je ne te comprends pas tout à fait », observa Arkadi ; « J’aurais cru que tu n’avais rien à te plaindre. »

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« Et puisque vous ne me comprenez pas tout à fait, je vais vous dire ceci : à mon avis, il vaut mieux briser des pierres sur la route que de laisser une femme avoir le contrôle même du bout de son petit doigt. C’est tout… » Bazarov était sur le point de prononcer son mot préféré, « romantisme », mais il se retint et dit : « N’importe quoi. Vous ne me croyez pas maintenant, mais je vous le dis ; vous et moi avons fréquenté la société féminine, et nous l’avons trouvée très agréable ; mais jeter ça aux orties, c’est comme se tremper dans de l’eau froide par une journée chaude. Un homme n’a pas le temps de s’occuper de telles futilités ; un homme ne doit pas être docile, dit un excellent proverbe espagnol. Maintenant, vous, je suppose, mon sage ami, » ajouta-t-il en se tournant vers le paysan assis sur la boîte, « vous avez une femme ? »

Le paysan montra à ses deux amis son visage terne aux yeux vague.

« Une femme ? Oui. Tout homme a une femme. »

« Vous la battez ? »

« Ma femme ? Il arrive parfois toutes sortes de choses. Nous ne la battons pas sans bonne raison ! »

« C’est excellent. Eh bien, et elle vous bat-elle ? »

Le paysan tira sur les rênes. « C’est une drôle de question, monsieur. Vous aimez vos blagues… » Il était manifestement offensé.

« Entendez-vous, Arkadi Nikolaevitch ! Mais nous avons été battus… c’est ce qui arrive quand on est des gens instruits. »

Arkadi émit un rire forcé, tandis que Bazarov se détournait et ne prononça plus un mot pendant tout le trajet.

Les vingt miles parurent à Arkadi être plutôt quarante. Mais enfin, sur la pente d’une élévation, apparut le petit hameau où vivaient les parents de Bazarov. À côté, dans un bosquet de bouleaux jeunes, on pouvait voir une petite maison au toit de chaume.

Deux paysans se tenaient devant la première cabane, chapeaux sur la tête, se insultant mutuellement.

« Tu es une vraie truie, » dit l’un ; « et pire qu’un petit porcelet. »

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« Et ta femme, c’est une sorcière », rétorqua l’autre.

« À leur comportement sans retenue, » remarqua Bazarov à Arkady, « et à la malice de leurs répliques, on peut deviner que les paysans de mon père ne sont pas trop opprimés. Voilà, il sort lui-même des marches de sa maison. Ils ont dû entendre les cloches. C’est lui ; c’est lui — je reconnais sa silhouette. Ah, ah ! Comme il est devenu gris, ce pauvre type ! »

CHAPITRE XX

Bazarov se pencha hors de la calèche, tandis qu’Arkady passait la tête derrière le dos de son compagnon et aperçut sur les marches de la petite demeure un homme grand et maigre, aux cheveux en désordre et au nez fin comme celui d’un faucon, vêtu d’une vieille veste militaire non boutonnée. Il se tenait, les jambes écartées, fumant une longue pipe et plissant les yeux pour se protéger du soleil.

Les chevaux s’arrêtèrent.

« Nous sommes enfin arrivés », dit le père de Bazarov, continuant à fumer bien que la pipe dansât considérablement entre ses doigts. « Viens, descends ; descends ; laisse-moi te serrer dans mes bras. »

Il commença à embrasser son fils... « Enyusha, Enyusha », on entendit la voix tremblante d’une femme. La porte s’ouvrit brusquement, et dans l’embrasure apparut une petite vieille femme potelée et courte, coiffée d’un chapeau blanc et vêtue d’une veste rayée courte. Elle gémit, chancela, et serait certainement tombée si Bazarov ne l’avait pas soutenue. Ses petites mains potelées s’enroulèrent aussitôt autour de son cou, sa tête se pressa contre sa poitrine, et un silence complet s’installa. Le seul son audible était ses sanglots étouffés.

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Le vieux Bazarov respirait avec difficulté et plissait les yeux plus que jamais.

« Voilà, c’est assez, c’est assez, Arisha ! Arrêtez », dit-il en échangeant un regard avec Arkady, qui restait immobile dans la calèche, tandis que le paysan sur le siège tournait même la tête de l’autre côté ; « ce n’est vraiment pas nécessaire, je vous en prie, arrêtez. »

« Ah, Vassili Ivanitch », balbutia la vieille femme, « depuis tant d’années, mon cher, mon adoré Enyusha... » ... Et, sans desserrer ses mains, elle éloigna légèrement de Bazarov son visage ridé, mouillé de larmes et exprimant de la tendresse, et le regarda de ses yeux à la fois heureux et comiques, avant de se jeter de nouveau à son cou.

« Eh bien, eh bien, c’est bien dans la nature des choses », commenta Vassili Ivanitch, « mais il vaudrait mieux entrer. Un visiteur arrive avec Evgueni. Vous devez m’excuser », ajouta-t-il en se tournant vers Arkady et en traçant du pied par terre ; « vous comprenez, la faiblesse d’une femme ; et puis, le cœur d’une mère... »

Ses lèvres et ses sourcils tressaillaient également, et sa barbe frémissait... mais il essayait manifestement de se maîtriser et de paraître presque indifférent.

« Entrons, maman, vraiment », dit Bazarov, et il conduisit la vieille femme affaiblie à l’intérieur de la maison. La faisant asseoir dans un fauteuil confortable, il serra une fois de plus rapidement son père dans ses bras et le présenta à Arkady.

« Très heureux de faire votre connaissance », dit Vassili Ivanovitch, « mais vous ne devez pas vous attendre à grand-chose ; tout ici, dans ma maison, se fait de manière simple, sur le modèle militaire. Arina Vlasyevna, calmez-vous, je vous en prie ; quelle faiblesse ! Notre invité pensera du mal de vous. »

« Mon cher monsieur », dit la vieille dame à travers ses larmes, « je n’ai pas l’honneur de connaître ni votre nom ni celui de votre père... »

« Arkady Nikolaïtch », intervint solennellement Vassili Ivanitch d’une voix basse.

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« Veuillez excuser une vieille femme stupide comme moi. » La vieille femme se moucha, pencha la tête d’un côté puis de l’autre, et essuya soigneusement un œil après l’autre. « Veuillez m’excuser. Vous comprenez, je croyais que j’allais mourir, que je ne vivrais pas assez longtemps pour voir mon chéri… »

« Eh bien, nous avons vu arriver ce jour, madame », intervint Vassili Ivanovitch. « Tanyushka », dit-il en s’adressant à une petite fille de treize ans aux jambes nues, vêtue d’une robe en coton rouge vif, qui regardait timidement par la porte, « apporte à ta maîtresse un verre d’eau — sur un plateau, tu entends ? — et vous, messieurs », ajouta-t-il avec une sorte de malice à la mode ancienne, « permettez-moi de vous inviter au bureau d’un vieux vétéran à la retraite. »

« Laissez-moi vous embrasser encore une fois, Enyusha », gémit Arina Vlasyevna. Bazarov se pencha vers elle. « Mais quel beau garçon vous êtes devenu ! »

« Eh bien, je ne sais pas si c’est être beau », fit remarquer Vassili Ivanovitch, « mais c’est un homme, comme on dit, ommfay. Et maintenant, j’espère, Arina Vlasyevna, qu’après avoir satisfait votre cœur de mère, vous porterez vos pensées à satisfaire les appétits de nos chers invités, car, comme vous le savez, même les rossignols ne peuvent être nourris de contes de fées. »

La vieille dame se leva de sa chaise. « Dans un instant, Vassili Ivanovitch, la table sera mise. Je vais courir à la cuisine et ordonner qu’on apporte le samovar ; tout sera prêt, absolument tout. Après trois ans, je ne l’ai pas vu, je ne lui ai donné ni nourriture ni boisson ; n’est-ce rien ? »

« Allons, attention, bonne mère, ne vous pressez pas trop ; ne nous mettez pas dans l’embarras ; quant à vous, messieurs, je vous prie de me suivre. Voici Timofeitch qui vient vous saluer, Evgeny. Lui aussi, je suppose, est ravi, ce vieux chien. Eh, n’êtes-vous pas content, vieux chien ? Soyez gentil, suivez-moi. »

Et Vassili Ivanovitch partit en hâte, faisant crisser et claquer ses pantoufles écrasées aux talons.

Toute sa maison se composait de six petites pièces. L’une d’elles — celle où il conduisit nos amis — était appelée le bureau. Une table aux jambes épaisses, couverte de papiers noircis par une épaisse couche de poussière ancienne, comme s’ils avaient été fumés, occupait tout l’espace entre les deux…

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Des fenêtres ; sur les murs pendaient des armes turques, des fouets, un sabre, deux cartes, quelques diagrammes anatomiques, un portrait de Hoffland, un monogramme tissé dans les cheveux dans un cadre noirci, et un diplôme sous verre ; un canapé en cuir, déchiré et usé par endroits, était placé entre deux énormes armoires en bouleau ; sur les étagères, des livres, des boîtes, des oiseaux empaillés, des jarres et des fioles étaient entassés pêle-mêle ; dans un coin se trouvait une batterie galvanique cassée.

« Je vous l’avais dit, cher Arkady Nikolaïtch, commença Vassili Ivanitch, que nous vivons, pour ainsi dire, en campagne... »

« Arrêtez, pourquoi vous excusez-vous ? » l’interrompit Bazarov. « Kirsanov sait très bien que nous ne sommes pas des Crésus, et que vous n’avez pas de majordome. Où allons-nous le mettre, voilà la question ! »

« Bien sûr, Evgueni ; j’ai une pièce magnifique là-bas, dans la petite maisonnette ; il y sera très à l’aise. »

« Vous avez donc fait construire une maisonnette ? »

« Eh bien, là où se trouve le bain », ajouta Timofeïtch.

« C’est à côté de la salle de bains », précisa vivement Vassili Ivanitch. « C’est l’été maintenant... J’y vais tout de suite pour faire les arrangements ; et vous, Timofeïtch, apportez leurs affaires en attendant. Quant à vous, Evgueni, je vous offrirai bien sûr mon bureau. Suum cuique. »

« Voilà donc cet homme ! Un vieux type comique, et très bon enfant », remarqua Bazarov, dès que Vassili Ivanitch fut parti. « Un original comme le vôtre, seulement d’une autre manière. Il parle trop. »

« Et votre mère semble être une femme extrêmement gentille », observa Arkady.

« Oui, elle n’a rien de faux en elle. Vous verrez quel dîner elle nous préparera. »

« Ils ne s’attendaient pas à vous voir aujourd’hui, monsieur ; ils n’ont pas apporté de viande ? » fit Timofeïtch, qui venait juste de traîner la boîte de Bazarov à l’intérieur.

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« Nous nous en sortirons très bien sans bœuf. Il ne sert à rien de pleurer la lune. La pauvreté, disent-ils, n’est pas un vice. »

« Combien de serfs votre père a-t-il ? » demanda soudain Arkady.

« La propriété n’appartient pas à lui, mais à ma mère ; il y a quinze serfs, si je me souviens bien. »

« Vingt-deux au total », ajouta Timofeitch, avec une mine mécontente.

On entendit le bruit de pantoufles, et Vassily Ivanovitch réapparut. « Dans quelques minutes, votre chambre sera prête pour vous accueillir », annonça-t-il triomphalement. « Arkady… Nikolaitch ? C’est bien ça ? Et voici votre domestique », ajouta-t-il en désignant un garçon aux cheveux coupés court, qui était entré avec lui vêtu d’un manteau bleu à jupe pleine aux coudes déchirés et chaussé de bottes qui ne lui appartenaient pas. « Il s’appelle Fedka. Encore une fois, je le répète : même si mon fils me dit de ne pas le faire, vous ne devez pas vous attendre à grand-chose. Il sait tout de même comment remplir une pipe. Vous fumez, bien sûr ? »

« En général, je fume des cigares », répondit Arkady.

« Et c’est très sage de votre part. Moi-même, je préfère les cigares, mais dans ces contrées isolées, il est extrêmement difficile d’en obtenir. »

« Assez de modestie ! » interrompit à nouveau Bazarov. « Vous feriez mieux de vous asseoir ici sur le canapé et de nous laisser vous regarder. »

Vassily Ivanovitch rit et s’assit. Il ressemblait beaucoup à son fils en apparence, seulement son front était plus bas et plus étroit, sa bouche plutôt plus large ; il était constamment agité, haussant les épaules comme si son manteau le gênait sous les aisselles, clignant des yeux, se raclant la gorge et gesticulant avec ses doigts, tandis que son fils se distinguait par une sorte d’immobilité nonchalante.

« Modestie ! » répéta Vassily Ivanovitch. « Vous ne devez pas imaginer, Evgeny, que je veuille, pour ainsi dire, solliciter la sympathie de notre invité en prétendant que nous vivons dans une telle solitude. Au contraire, je soutiens qu’il n’y a pas de solitude pour un homme pensant. Du moins, j’essaie autant que possible de ne pas m’endurcir, pour ainsi dire, de ne pas rester en arrière par rapport à notre époque. »

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Vassili Ivanovitch sortit de sa poche un nouveau mouchoir en soie jaune, qu’il avait eu le temps de ramasser en allant dans la chambre d’Arkadi, et, le brandissant dans les airs, il continua : « Je ne fais pas allusion pour l’instant au fait que, par exemple, au prix de sacrifices non négligeables pour moi, j’ai mis mes paysans sous le système de location et leur ai cédé mes terres à moitié prix. Je considérais cela comme mon devoir ; le bon sens lui-même exige une telle démarche, bien que d’autres propriétaires n’y pensent même pas ; je fais allusion aux sciences, à la culture. »

« Oui ; je vois que vous avez ici Le Ami de la santé pour 1855 », remarqua Bazarov.

« C’est un cadeau d’un ancien camarade, par amitié », répondit précipitamment Vassili Ivanovitch ; « mais nous avons, par exemple, une certaine connaissance de la phrénologie », ajouta-t-il, s’adressant principalement à Arkadi, en désignant une petite tête en plâtre sur l’armoire, divisée en carrés numérotés ; « nous ne sommes pas non plus inconnaisseurs de Schenlein et de Rademacher. »

« Pourquoi les gens croient-ils encore en Rademacher dans cette province ? » demanda Bazarov.

Vassili Ivanovitch se racla la gorge. « Dans cette province... Bien sûr, messieurs, vous savez mieux ; comment pourrions-nous suivre votre rythme ? Vous êtes là pour prendre notre place. À mon époque aussi, il y avait une sorte d’école des humoristes, Hoffmann, et Brown avec son vitalisme — ils nous semblaient très ridicules, mais, bien sûr, eux aussi avaient été de grands hommes à un moment ou à un autre. Quelqu’un de nouveau a pris la place de Rademacher chez vous ; vous vous inclinez devant lui, mais dans vingt ans ce sera à son tour d’être moqué. »

« Pour votre consolation, je vais vous dire », observa Bazarov, « que de nos jours nous nous moquons complètement de la médecine et nous ne nous inclinons devant personne. »

« Comment ça ? Mais vous allez devenir médecin, n’est-ce pas ? »

« Oui, mais l’un ne contredit pas l’autre. »

Vassili Ivanovitch enfonça son troisième doigt dans sa pipe, où il restait encore un peu de cendres fumantes. « Eh bien, peut-être, peut-être — je ne vais pas... »

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dispute. Qui suis-je ? Un médecin de l’armée à la retraite, voilà tout ; maintenant le destin m’a contraint de me tourner vers l’agriculture. J’ai servi dans la brigade de votre grand-père, s’adressa-t-il à nouveau à Arkadi ; oui, oui, j’ai vu beaucoup de choses au cours de ma vie. J’ai été mêlé à toutes sortes de sociétés, en contact avec toutes sortes de gens ! Moi-même, l’homme que vous voyez devant vous, j’ai senti le pouls du prince Wittgenstein et de Joukovski ! Ils faisaient partie de l’armée du sud, la quatorzième, comprenez-vous » (et là, Vassili Ivanovitch pinça sensiblement les lèvres). « Eh bien, eh bien, mais mes affaires, c’était d’un côté ; restez à votre lancette, et laissez tout le reste de côté ! Votre grand-père était un homme très honorable, un véritable soldat. »

« Avouez plutôt qu’il était un peu idiot », remarqua Bazarov avec nonchalance.

« Ah, Evgueni, comment pouvez-vous utiliser une telle expression ! Réfléchissez... Bien sûr, le général Kirsanov n’était pas parmi les... »

« Laissez tomber », l’interrompit Bazarov ; « J’étais content de venir ici en voiture pour voir votre bosquet de bouleaux ; il a poussé magnifiquement. »

Vassili Ivanovitch s’illumina. « Et vous devez voir quel petit jardin j’ai maintenant ! J’ai planté chaque arbre moi-même. J’ai des fruits, des framboises, et toutes sortes d’herbes médicinales. Aussi intelligents que vous soyez, jeunes messieurs, le vieux Paracelse a dit la vérité sacrée : in herbis verbis et lapidibus... J’ai quitté la pratique, bien sûr, mais deux ou trois fois par semaine, il m’arrive d’être ramené à mon ancien travail. On vient me demander conseil — je ne peux pas les chasser. Parfois, les pauvres viennent me demander de l’aide. Et en effet, il n’y a absolument aucun médecin ici. Il y a un voisin, un major à la retraite, mais imaginez, il soigne aussi les gens. J’ai demandé : “A-t-il étudié la médecine ?” Et on m’a répondu : “Non, il n’a pas étudié ; il le fait par philanthropie.”... Ha ! ha ! ha ! par philanthropie ! Qu’en pensez-vous ? Ha ! ha ! ha ! »

« Fedka, remplis-moi une pipe ! » dit Bazarov grossièrement.

« Et il y a un autre médecin ici qui venait juste de voir un patient, insista Vassili Ivanovitch dans une sorte de désespoir, quand le patient était déjà parti ; le domestique n’a pas laissé le médecin parler ; on n’avait plus besoin de lui, lui a-t-il dit. Il ne s’y attendait pas, il s’est confus et a demandé : “Pourquoi, votre... »

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« Le maître éternuait-il avant de mourir ? » « Oui. » « Était-il sujet aux éternuements ? » « Oui. » « Ah, eh bien, ce n’est pas grave », et il partit de nouveau. Ha ! ha ! ha !

Le vieil homme riait seul ; Arkady força un sourire sur son visage. Bazarov se contenta de s’étirer. La conversation continua ainsi pendant environ une heure ; Arkady eut le temps d’aller dans sa chambre, qui se révéla être une antichambre attenante à la salle de bains, mais très confortable et propre. Enfin, Tanyusha entra et annonça que le dîner était prêt.

Vassily Ivanovitch fut le premier à se lever. « Venez, messieurs. Vous devez être magnanimes et me pardonner si je vous ai ennuyés. Je suppose que ma bonne épouse saura vous donner plus de satisfaction. »

Le dîner, bien que préparé à la hâte, se révéla très bon, voire abondant ; seul le vin ne correspondait pas tout à fait aux attentes : c’était presque du sherry noir, acheté par Timofeitch en ville chez un marchand connu, et il avait un goût faiblement cuivré et résineux ; de plus, les mouches étaient un vrai problème. En temps normal, un serviteur utilisait une grande branche verte pour les chasser ; mais cette fois, Vassily Ivanovitch l’avait renvoyé par crainte des critiques de la jeune génération. Arina Vlasyevna avait eu le temps de s’habiller : elle portait un chapeau haut orné de rubans en soie et un châle bleu pâle à fleurs. Elle se remit à pleurer dès qu’elle aperçut son Enyusha, mais son mari n’eut pas besoin de la gronder ; elle se hâta de sécher ses larmes elle-même, de peur de tacher son châle. Seuls les jeunes hommes mangèrent quelque chose ; le maître et la maîtresse de maison avaient déjà dîné depuis longtemps. Fedka attendait à table, manifestement gêné de porter des bottes pour la première fois ; il était assisté par une femme au visage masculin et à un œil, nommée Anfisushka, qui assurait les fonctions de gouvernante, de gardienne des volailles et de blanchisseuse. Vassily Ivanovitch arpentait la pièce tout au long du dîner, et avec un visage parfaitement heureux, presque béat, il parlait de l’inquiétude sérieuse que lui causait la politique de Napoléon, ainsi que de la complexité de la question italienne. Arina Vlasyevna ne prêtait aucune attention à Arkady. Elle ne le pressait pas de manger ; appuyant son visage rond, aux lèvres pleines couleur cerise et aux petits grains de beauté sur les joues et au-dessus des sourcils qui lui donnaient une expression très simple et bienveillante, sur son petit poing fermé, elle ne quittait pas son fils des yeux et soupirait sans cesse ; elle

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Elle mourait d’envie de savoir depuis combien de temps il était là, mais elle avait peur de le lui demander.

« Et s’il dit deux jours ? » pensa-t-elle, et son cœur se serra. Après le rôti, Vassili Ivanovitch disparut un instant, puis revint avec une bouteille de champagne déjà entamée. « Tiens », s’écria-t-il, « même si nous vivons dans la nature sauvage, nous avons quelque chose pour fêter les occasions spéciales ! » Il remplit trois verres à champagne et un petit verre à vin, porta un toast à la santé de « nos invités inestimables », et vida aussitôt son verre à la manière militaire ; tandis que lui, il fit boire à Arina Vlasyevna son verre de vin jusqu’à la dernière goutte. Lorsque vint l’heure des confitures, Arkady, qui ne supportait rien de sucré, jugea cependant de son devoir de goûter quatre sortes différentes, fraîchement préparées, d’autant plus que Bazarov les refusa catégoriquement et commença immédiatement à fumer une cigarette. Puis le thé arriva, avec de la crème, du beurre et des biscuits ; ensuite, Vassili Ivanovitch les emmena tous dans le jardin pour admirer la beauté du soir. En passant par un banc de jardin, il chuchota à Arkady :

« C’est ici que j’aime méditer en contemplant le coucher de soleil ; cela convient à un ermite comme moi. Et là, un peu plus loin, j’ai planté quelques-uns des arbres chers à Horace. »

« Quels arbres ? » demanda Bazarov, qui avait entendu.

« Oh... des acacias. »

Bazarov se mit à bâiller.

« Je suppose qu’il est temps que nos voyageurs se retrouvent dans les bras de Morphée », observa Vassili Ivanovitch.

« C’est-à-dire, il est temps d’aller se coucher », ajouta Bazarov. « C’est une excellente idée. Il est certainement temps. »

En disant bonne nuit à sa mère, il l’embrassa sur le front, tandis qu’elle le serrait dans ses bras et, discrètement derrière son dos, lui donnait sa bénédiction trois fois. Vassili Ivanovitch conduisit Arkady dans sa chambre et lui souhaita « un repos aussi revigorant que celui que j’ai connu durant vos années heureuses ». Et Arkady le fit.

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En réalité, il dormait excellemment dans sa salle de bains ; il y avait là une odeur de menthe, et deux grillons derrière la cuisinière se faisaient concurrence dans leur chant somnolent. Vassili Ivanovitch passa de la chambre d’Arkadi à son bureau, s’assit sur le canapé aux pieds de son fils, impatient de bavarder avec lui ; mais Bazarov le renvoya aussitôt, disant qu’il avait sommeil, et il ne s’endormit que le matin. Les yeux grands ouverts, il fixait avec rancune l’obscurité ; les souvenirs d’enfance n’avaient aucun pouvoir sur lui ; de plus, il n’avait pas encore eu le temps de se débarrasser de l’impression de ses émotions amères récentes. Arina Vlasyevna pria d’abord à satiété, puis eut une longue, très longue conversation avec Anfisushka, qui restait immobile devant sa maîtresse, fixant son unique œil sur elle, et lui communiquait en chuchotements mystérieux toutes ses observations et suppositions au sujet de Evgeny Vassilyevitch. La tête de la vieille dame tournait à cause du bonheur, du vin et de la fumée de tabac ; son mari essaya de lui parler, mais, d’un geste de la main, il abandonna, désespéré.

Arina Vlasyevna était une véritable dame russe des temps anciens ; elle aurait dû vivre deux siècles plus tôt, à l’époque de l’ancienne Moscou. Elle était très pieuse et émotive ; elle croyait aux prédictions, aux charmes, aux rêves et aux présages de toutes sortes ; elle croyait aux prophéties des fous, aux esprits de maison, aux esprits de forêt, aux rencontres malchanceuses, au mauvais œil, aux remèdes populaires ; elle mangeait du sel spécialement préparé le Jeudi saint, et croyait que la fin du monde était proche ; elle croyait que si, le dimanche de Pâques, les lumières ne s’éteignaient pas lors des vêpres, il y aurait une bonne récolte de sarrasin, et qu’un champignon ne pousserait pas après avoir été vu par un être humain ; elle croyait que le diable aimait être là où il y a de l’eau, et que chaque Juif avait une tache sanglante sur la poitrine ; elle avait peur des souris, des serpents, des grenouilles, des moineaux, des sangsues, du tonnerre, de l’eau froide, des courants d’air, des chevaux, des chèvres, des gens aux cheveux roux et des chats noirs, et elle considérait les grillons et les chiens comme des bêtes impures ; elle ne mangeait jamais de veau, de pigeons, de crevettes, de fromage, d’asperges, d’artichauts, de lièvres ni de pastèques, car une pastèque coupée rappelait la tête de Jean-Baptiste, et elle ne pouvait parler d’huîtres sans frissonner ; elle aimait manger — et jeûnait strictement ; elle dormait dix heures sur vingt-quatre — et ne se couchait jamais du tout si Vassili Ivanovitch avait ne serait-ce qu’un mal de tête ; elle n’avait jamais lu un seul livre, à part Alexis ou Le Chalet dans la forêt ; elle écrivait une ou au maximum deux lettres par an, mais

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Elle était excellente en ménage, en conservation des aliments et en fabrication de confitures, bien qu’elle ne touchât jamais rien de ses propres mains et fût généralement réticente à quitter son poste. Arina Vlasyevna était très gentille et, à sa manière, n’était pas du tout stupide. Elle savait que le monde est divisé en maîtres dont le devoir est de commander, et en gens simples dont le devoir est de les servir — c’est pourquoi elle ne ressentait aucune répulsion pour la servitude ou les prosternations ; mais elle traitait avec bonté et douceur ceux qui étaient soumis à elle, ne laissait jamais aucun mendiant partir les mains vides, et ne parlait jamais mal de quiconque, bien qu’elle aimât les potins. Dans sa jeunesse, elle avait été jolie, jouait du clavecin et parlait un peu français ; mais au cours de nombreuses années passées à voyager avec son mari, qu’elle avait épousé contre sa volonté, elle s’était empâtée et avait oublié la musique et le français. Elle aimait et craignait son fils infiniment ; elle avait abandonné la gestion des biens à Vassily Ivanovitch — et ne s’immisçait plus dans rien ; elle avait l’habitude de gémir, de agiter son mouchoir et de lever de plus en plus haut les sourcils par horreur dès que son ancien mari commençait à parler des réformes gouvernementales imminentes et de ses propres plans. Elle était angoissée, s’attendant constamment à quelque grand malheur, et se mettait à pleurer dès qu’elle se souvenait de quelque chose de triste... De telles femmes ne sont plus courantes de nos jours. Dieu sait si nous devrions nous réjouir !

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CHAPITRE XXI

En se levant, Arkady ouvrit la fenêtre ; le premier objet qui frappa ses yeux fut Vassily Ivanovitch. Vêtu d’une robe de chambre orientale nouée autour de la taille avec un mouchoir, il travaillait assidûment dans son jardin. Ayant aperçu son jeune visiteur, il s’appuya sur sa pelle et lança : « Que la santé vous soit donnée ! Comment avez-vous dormi ? »

« Très bien », répondit Arkady.

« Voilà, comme vous le voyez, je suis comme un Cincinnatus, je prépare un lit pour des navets tardifs. Le moment est venu – et Dieu en soit remercié ! – où chacun doit se procurer sa subsistance de ses propres mains ; il est inutile de compter sur les autres ; il faut travailler soi-même. Et il s’avère que Jean-Jacques Rousseau a raison. Il y a une demi-heure à peine, cher jeune monsieur, vous auriez pu me voir dans une situation complètement différente. Une paysanne qui se plaignait de diarrhée – c’est ainsi qu’ils l’expriment, mais en notre langue, c’est la dysenterie – moi... comment puis-je l’exprimer au mieux ? J’ai administré de l’opium, et pour une autre, j’ai extrait une dent. Je lui ai proposé un anesthésique... mais elle n’a pas voulu accepter. Tout ce que je fais, c’est gratuitement – en amateur. Mais j’y suis habitué, voyez-vous ; je suis un plébéien, un homo novus – pas de l’ancienne génération, pas comme ma femme... Ne voudriez-vous pas venir ici, à l’ombre, pour respirer un peu l’air frais du matin avant le thé ? »

Arkady alla le rejoindre.

« Bienvenue encore une fois », dit Vassily Ivanovitch en levant la main en salut militaire vers le chapeau graisseux qui couvrait sa tête. « Vous, je le sais, êtes habitué au luxe, aux distractions, mais même les plus grands de ce monde ne dédaignent pas passer un bref moment sous le toit d’une cabane. »

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« Mon Dieu », protesta Arkady, « comme si j’étais l’un des grands de ce monde ! Et je ne suis pas habitué au luxe. »

« Pardonnez-moi, pardonnez-moi », répliqua Vassily Ivanovitch avec un sourire poli. « Même si je suis maintenant à l’écart, j’ai aussi voyagé beaucoup dans le monde — je peux reconnaître un oiseau à son vol. Je suis aussi, à ma manière, un peu psychologue et physionomiste. Si je n’avais pas, oserais-je dire, reçu ce don, j’aurais sombré depuis longtemps ; un pauvre homme comme moi n’aurait eu aucune chance. Je vous le dis sans flatterie : je suis sincèrement ravi de voir l’amitié qui existe entre vous et mon fils. Je viens juste de le voir ; il s’est levé, comme d’habitude — vous devez sans doute le savoir — très tôt, et est allé se promener dans les environs. Permettez-moi de demander : connaissez-vous mon fils depuis longtemps ? »

« Depuis l’hiver dernier. »

« Vraiment. Et permettez-moi de vous poser une autre question — mais ne vaudrait-il pas mieux que nous nous asseyions ? Permettez-moi, en tant que père, de vous demander sans réserve : quelle est votre opinion sur mon Evgeny ? »

« Votre fils est l’un des hommes les plus remarquables que j’aie jamais rencontrés », répondit Arkady avec force.

Les yeux de Vassily Ivanovitch s’arrondirent soudain, et ses joues prirent une légère teinte rosée. La pelle lui glissa des mains.

« Et donc vous pensez… », commença-t-il…

« Je suis convaincu », ajouta Arkady, « que votre fils a un grand avenir devant lui ; qu’il fera honneur à votre nom. J’en étais sûr dès notre première rencontre. »

« Comment… comment cela ? » articula Vassily Ivanovitch avec peine. Sa bouche grande ouverte affichait un sourire triomphant qui ne semblait pas vouloir disparaître.

« Voulez-vous que je vous raconte comment nous nous sommes rencontrés ? »

« Oui… et en général… »

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Arkady commença à raconter son histoire, parlant de Bazarov avec encore plus de chaleur, encore plus d’enthousiasme qu’il ne l’avait fait le soir où il avait dansé une mazurka avec Madame Odintsov.

Vassily Ivanovitch écouta et écouta, cligna des yeux, roula son mouchoir en boule entre ses deux mains, se racla la gorge, ébouriffa ses cheveux, et finalement ne put plus le supporter ; il se pencha vers Arkady et l’embrassa sur l’épaule. « Vous m’avez rendu parfaitement heureux », dit-il, sans cesser de sourire. « Je dois vous dire que... j’idéalise mon fils ; quant à ma vieille femme, je n’en parlerai pas — nous savons tous ce que sont les mères ! — mais je n’ose pas montrer mes sentiments devant lui, car cela ne lui plaît pas. Il déteste toute forme de manifestation d’émotion ; beaucoup trouvent même à redire à sa fermeté de caractère, la considérant comme une preuve de fierté ou de manque de sentiment, mais des hommes comme lui ne devraient pas être jugés selon les normes ordinaires, n’est-ce pas ? Et ici, par exemple, beaucoup d’autres à sa place auraient été un poids constant pour leurs parents ; mais lui, pouvez-vous y croire ? depuis le jour de sa naissance, il n’a jamais pris un sou de plus que ce dont il avait besoin, c’est la vérité divine ! »

« C’est un homme désintéressé et honnête », observa Arkady.

« Exactement ; il est désintéressé. Et non seulement je l’idéalise, Arkady Nikolaïtch, je suis fier de lui, et le sommet de mon ambition est que, un jour, on lira dans sa biographie ces mots : “Fils d’un simple médecin militaire, qui, cependant, fut capable de deviner sa grandeur dès le début et ne ménagea rien pour son éducation...” » La voix du vieil homme se brisa.

Arkady lui serra la main.

« Que pensez-vous », demanda Vassily Ivanovitch après un court silence, « est-ce dans la carrière médicale qu’il atteindra la célébrité que vous lui anticipez ? »

« Bien sûr, pas en médecine, bien que même dans ce domaine il soit l’un des plus grands scientifiques. »

« Alors, en quoi, Arkady Nikolaïtch ? »

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« Il est difficile de le dire pour l’instant, mais il deviendra célèbre. »

« Il deviendra célèbre ! » répéta le vieil homme, puis il sombra dans ses pensées.

« Arina Vlasyevna m’a envoyée vous chercher pour le thé », annonça Anfisushka, arrivant avec un énorme plat de framboises mûres.

Vassili Ivanovitch sursauta. « Et il y aura de la crème fraîche pour les framboises ? »

« Oui. »

« Fraîche, cette fois ! Ne faites pas de cérémonie, Arkady Nikolaïtch ; prenez-en encore. Pourquoi Evgueni n’arrive-t-il pas ? »

« Je suis ici », se fit entendre la voix de Bazarov depuis la chambre d’Arkady.

Vassili Ivanovitch se retourna vivement. « Ah ! vous vouliez rendre visite à votre ami ; mais vous êtes en retard, mon ami, nous avons déjà eu une longue conversation avec lui. Maintenant nous devons aller prendre le thé, ma mère nous appelle. D’ailleurs, je voudrais avoir un petit entretien avec vous. »

« À propos de quoi ? »

« Il y a un paysan ici ; il souffre d’ictère... »

« Vous voulez dire de la jaunisse ? »

« Oui, un cas chronique et très tenace d’ictère. Je lui ai prescrit de la centaurée et de la sauge, je lui ai ordonné de manger des carottes, je lui ai donné du soda ; mais tout cela n’est que des mesures palliatives ; nous avons besoin d’un traitement plus décisif. Même si vous vous moquez de la médecine, j’ai confiance que vous pourrez me donner des conseils pratiques. Mais nous en parlerons plus tard. Maintenant, venez prendre le thé. »

Vassili Ivanovitch se leva vivement de son siège dans le jardin et se mit à chanter un air de Robert le Diable —

« La règle, la règle que nous nous sommes fixée,
C’est de vivre, de vivre pour le plaisir ! »

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« Quelle vitalité singulière ! » observa Bazarov en s’éloignant de la fenêtre.

C’était midi. Le soleil brûlait derrière un fin voile de nuages blancs et intacts. Tout était silencieux ; on n’entendait que le chant irrité des coqs dans le village, provoquant chez quiconque les entendait une étrange sensation de somnolence et d’ennui ; et quelque part, tout en haut d’un arbre, le cri plaintif et incessant d’un jeune faucon. Arkady et Bazarov étaient allongés à l’ombre d’un petit tas de foin, se servant de deux brassées d’herbe sèche, qui bruissait encore, mais restait verdâtre et parfumée.

« Cet orme », commença Bazarov, « me rappelle mon enfance ; il pousse au bord des carrières de terre où l’on extrayait les briques, et à cette époque je croyais fermement que cette carrière et cet orme possédaient un pouvoir talismanique particulier ; je ne me sentais jamais morose près d’eux. Je ne comprenais pas alors que je n’étais pas morose parce que j’étais enfant. Eh bien, maintenant que je suis grand, le talisman a perdu son pouvoir. »

« Combien de temps avez-vous vécu ici en tout ? » demanda Arkady.

« Deux ans d’affilée ; puis nous avons voyagé. Nous menions une vie nomade, errant le plus souvent d’une ville à l’autre. »

« Et cette maison existe-t-elle depuis longtemps ? »

« Oui. Mon grand-père l’a construite — le père de ma mère. »

« Qui était-il, votre grand-père ? »

« Dieu seul le sait. Un sous-lieutenant, probablement. Il a servi avec Souvorov et racontait toujours des histoires sur la traversée des Alpes — probablement des inventions. »

« Vous avez un portrait de Souvorov accroché au salon. J’aime ces petites maisons chères comme la vôtre ; elles sont si chaleureuses et à l’ancienne ; et il y a toujours une sorte d’odeur particulière autour d’elles. »

« Une odeur d’huile de lampe et de trèfle », remarqua Bazarov en bâillant. « Et les mouches dans ces petites maisons chères... Pff ! »

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« Dis-moi », commença Arkady après une brève pause, « étaient-ils stricts avec toi quand tu étais enfant ? »

« Tu peux voir ce que sont mes parents. Ce ne sont pas des gens sévères. »

« Les aimes-tu, Evgeny ? »

« Oui, Arkady. »

« Comme ils t’aiment ! »

Bazarov resta silencieux un instant. « Sais-tu à quoi je pense ? » finit-il par dire en croisant les mains derrière la tête.

« Non. À quoi ? »

« Je pense que la vie est une chose heureuse pour mes parents. Mon père, à soixante ans, s’agite, parle de mesures “palliatives”, soigne les gens, joue le maître généreux avec les paysans — il passe en fait de bons moments ; et ma mère est aussi heureuse ; sa journée est si pleine de toutes sortes de devoirs, de soupirs et de gémissements qu’elle n’a même pas le temps de penser à elle-même ; tandis que moi... »

« Tandis que toi ? »

« Je pense ; je suis là, allongé sous un tas de foin... L’espace minuscule que j’occupe est si infiniment petit par rapport au reste de l’espace, dans lequel je ne suis pas et qui n’a rien à voir avec moi ; et la période de temps pendant laquelle il m’est donné de vivre est si insignifiante par rapport à l’éternité durant laquelle je n’ai pas existé et n’existerai pas... Et dans cet atome, ce point mathématique, le sang circule, le cerveau fonctionne et désire quelque chose... N’est-ce pas répugnant ? N’est-ce pas insignifiant ? »

« Permettez-moi de faire remarquer que ce que vous dites s’applique aux hommes en général. »

« Vous avez raison », coupa Bazarov. « J’allais dire qu’eux maintenant — mes parents, je veux dire — sont absorbés et ne se préoccupent pas de leur propre néant ; cela ne les dégoûte pas... tandis que moi... je ne ressens que fatigue et colère. »

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« La colère ? Pourquoi la colère ? »

« Pourquoi ? Comment peux-tu demander pourquoi ? As-tu oublié ? »

« Je me souviens de tout, mais je n’admets toujours pas que tu aies le droit d’être en colère. Tu as de la malchance, je l’admets, mais... »

« Pff ! Alors toi, Arkadi Nikolaevitch, je vois bien que tu considères l’amour comme tous les jeunes hommes modernes ; cluck, cluck, cluck, tu appelles la poule, mais si elle s’approche de toi, tu t’enfuis. Moi, je ne suis pas comme ça. Mais assez de cela. Ce qui est inévitable, c’est honteux d’en parler. » Il se tourna sur le côté. « Aha ! Voilà une fourmi courageuse qui entraîne une mouche à moitié morte. Prends-la, frère, prends-la ! Ne fais pas attention à sa résistance ; c’est ton privilège en tant qu’animal d’être exempt du sentiment de pitié — profite-en bien — contrairement à nous, animaux consciencieux et autodestructeurs ! »

« Tu ne devrais pas dire ça, Evgeny ! Quand t’es-tu détruit toi-même ? »

Bazarov leva la tête. « C’est la seule chose dont je suis fier. Je ne me suis pas broyé moi-même, donc une femme ne peut pas me broyer. Amen ! C’est fini ! Tu n’entendras plus un mot de ma part à ce sujet. »

Les deux amis restèrent allongés en silence pendant un moment.

« Oui, » commença Bazarov, « l’homme est un animal étrange. Quand on observe de loin la vie mi-mortelle que mènent ici nos “pères”, on se demande : qu’y a-t-il de mieux ? On mange, on boit, et on sait qu’on agit de la manière la plus raisonnable, la plus judicieuse. Mais sinon, on est dévoré par l’ennui. On a envie de fréquenter des gens, ne serait-ce que pour les maltraiter. »

« Il faudrait organiser sa vie de telle sorte que chaque instant en soit significatif, » affirma Arkadi d’un air réfléchi.

« Sans doute ! Ce qui est significatif est doux, même s’il est erroné ; on pourrait même décider que ce qui est insignifiant l’est aussi. Mais la mesquinerie, la mesquinerie, c’est ce qui est insupportable. »

« La mesquinerie n’existe pas pour un homme tant qu’il refuse de la reconnaître. »

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« Euh... ce que vous venez de dire, c’est une banalité inversée. »

« Quoi ? Que voulez-vous dire par là ? »

« Je vais vous l’expliquer : dire, par exemple, que l’éducation est bénéfique, c’est banal ; mais dire que l’éducation est nuisible, c’est une banalité retournée. Il y a plus de style, pour ainsi dire, mais en réalité c’est la même chose. »

« Et la vérité, où est-elle ? Du côté de quoi ? »

« Où ? Comme un écho, je réponds : Où ? »

« Vous êtes de mauvaise humeur aujourd’hui, Evgeny. »

« Vraiment ? Le soleil a dû adoucir mon cerveau, je suppose, et je ne supporte pas non plus tant de framboises. »

« Dans ce cas, une sieste n’est pas une mauvaise idée », observa Arkady.

« Certainement ; seulement ne me regardez pas : le visage de tout homme est stupide lorsqu’il dort. »

« Mais pour vous, n’est-ce pas pareil, peu importe ce que les gens pensent de vous ? »

« Je ne sais pas quoi vous dire. Un vrai homme ne devrait pas s’en soucier ; un vrai homme, c’est celui à qui il est inutile de penser, que l’on doit soit obéir, soit haïr. »

« C’est drôle ! Moi, je n’ai haine pour personne », observa Arkady après un instant de réflexion.

« Et moi, j’en hais tant. Vous êtes une créature faible et sentimentale ; comment pourriez-vous haïr quelqu’un ?... Vous êtes timide ; vous ne comptez pas beaucoup sur vous-même. »

« Et vous », l’interrompit Arkady, « attendez-vous beaucoup de vous-même ? Avez-vous une haute opinion de vous-même ? »

Bazarov marqua une pause. « Lorsque je rencontre un homme qui peut tenir tête à mes côtés », dit-il, insistant sur chaque syllabe, « alors je changerai mon opinion de moi-même. »

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Oui, la haine ! Aujourd’hui, par exemple, en passant devant le cottage de notre bailli Philippe — celui qui est si joli et propre — vous avez dit que la Russie atteindrait la perfection lorsque le plus pauvre paysan aurait une maison pareille, et que chacun d’entre nous devrait travailler pour y parvenir... Et j’ai ressenti une telle haine pour ce paysan le plus pauvre, ce Philippe ou Sidor, pour qui je serais prêt à tout sacrifier, alors qu’il ne me remercierait même pas... Et pourquoi le remercierait-il ? Supposons qu’il vive dans une maison propre, tandis que moi, je suis envahi par les orties — qu’y gagne-t-on ?

« Tais-toi, Evgueni... Si l’on t’écoutait aujourd’hui, on serait poussé à être d’accord avec ceux qui nous reprochent de manquer de principes. »

« Tu parles comme ton oncle. Il n’existe pas de principes généraux — tu ne l’as même pas encore compris ! Il y a des sentiments. Tout dépend d’eux. »

« Comment ça ? »

« Eh bien, moi, par exemple, j’adopte une attitude négative, en raison de mes sensations ; j’aime nier — mon cerveau est fait pour ça, et c’est tout ! Pourquoi aimez-vous la chimie ? Pourquoi aimez-vous les pommes ? — C’est en raison de nos sensations. C’est la même chose. Les hommes n’iront jamais plus loin. Ce n’est pas quelque chose que tout le monde vous dira, et en fait, je ne vous le dirai pas une autre fois. »

« Quoi ? L’honnêteté relève donc des sens ? »

« Je le pense plutôt. »

« Evgueni ! » commença Arkadi d’une voix abattue...

« Eh bien ? Quoi ? Ça ne te plaît pas ? » l’interrompit Bazarov. « Non, frère. Si tu as décidé de tout abattre, ne épargne pas tes propres jambes. Mais nous en avons assez parlé de métaphysique. “La nature respire le silence du sommeil”, a dit Pouchkine. »

« Il n’a jamais dit une chose pareille », protesta Arkadi.

« Eh bien, s’il ne l’a pas dit, en tant que poète il aurait pu — et dû — le dire. D’ailleurs, il a dû être militaire. »

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« Pouchkine n’a jamais été un homme de guerre ! »

« Mais en chacune de ses pages, on lit : “Aux armes ! Aux armes ! Pour l’honneur de la Russie !” »

« Mais quelles histoires vous inventez ! Je déclare que c’est une calomnie pure et simple. »

« Une calomnie ? C’est grave ! Quel mot il a trouvé pour m’effrayer ! Quelle que soit l’accusation portée contre un homme, soyez certain qu’en réalité il mérite vingt fois pire. »

« Il vaudrait mieux aller se coucher », dit Arkadi d’un ton agacé.

« Avec le plus grand plaisir », répondit Bazarov. Mais aucun des deux ne dormit. Un sentiment presque d’hostilité s’était emparé des deux jeunes hommes. Cinq minutes plus tard, ils ouvrirent les yeux et se regardèrent en silence.

« Regarde », dit soudain Arkadi, « une feuille sèche de marronnier est tombée et tombe vers le sol ; son mouvement ressemble exactement à celui d’un papillon en vol. N’est-ce pas étrange ? Ténèbres et décomposition — comme lumière et vie. »

« Oh, mon ami, Arkadi Nikolaïtch ! » s’écria Bazarov, « une chose je t’en supplie : pas de belles paroles. »

« Je parle du mieux que je peux... Et je déclare que c’est un despotisme parfait. Une idée m’est venue ; pourquoi ne la formulerais-je pas ? »

« Oui ; et pourquoi ne formulerais-je pas mes propres idées ? Je pense que les belles paroles sont tout simplement indécentes. »

« Et qu’est-ce qui est décent ? Les insultes ? »

« Ha ! ha ! On dirait bien que tu as vraiment l’intention de suivre les traces de ton oncle. Comme ce pauvre imbécile aurait été heureux s’il t’avait entendu ! »

« Comment avez-vous appelé Pavel Petrovitch ? »

« Je l’ai appelé, à juste titre, un imbécile. »

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« Mais c’est insupportable ! » s’écria Arkadi.

« Ah ! C’était le sentiment familial qui parlait », commenta froidement Bazarov. « J’ai remarqué à quel point il s’accroche obstinément aux gens. Un homme est prêt à tout abandonner et à briser tous les préjugés ; mais admettre que son frère, par exemple, qui vole des mouchoirs, est un voleur — c’est trop pour lui. Et quand on y pense : mon frère, le mien — et pas de génie... c’est une idée que personne ne peut accepter. »

« C’était un simple sens de la justice qui parlait en moi, et pas le moindre sentiment familial », répliqua passionnément Arkadi. « Mais puisque c’est un sens que vous ne comprenez pas, puisque vous n’avez pas cette sensation, vous ne pouvez pas en juger. »

« En d’autres termes, Arkadi Kirsanov est trop élevé pour ma compréhension. Je m’incline devant lui et je ne dis plus rien. »

« S’il vous plaît, Evgeny ; nous allons vraiment finir par nous disputer. »

« Ah, Arkadi ! Faites-moi une faveur. Je vous en supplie, disputons-nous sérieusement une fois... »

« Mais alors peut-être devrions-nous finir par... »

« Se battre ? » ajouta Bazarov. « Eh bien ? Ici, sur le foin, dans ces environs idylliques, loin du monde et des yeux des hommes, cela n’aurait pas d’importance. Mais vous n’êtes pas de taille contre moi. Je vous tiendrai par la gorge en un instant. »

Bazarov étendit ses longs doigts cruels... Arkadi se retourna et se prépara, comme en plaisantant, à résister... Mais le visage de son ami lui parut si vindicatif — il y avait une menace si grave dans le sourire qui déformait ses lèvres, et dans ses yeux brillants, qu’il eut instinctivement peur.

« Ah ! Voilà donc où vous en êtes arrivés ! » On entendit à cet instant la voix de Vassili Ivanovitch, et le vieux médecin de l’armée apparut devant les jeunes hommes, vêtu d’une veste en lin faite maison, avec un chapeau de paille, également fait maison, sur la tête. « Je vous ai cherchés partout... Eh bien, vous avez choisi un endroit magnifique, et vous occupez-vous très bien. Allongé... »

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« Sur la terre, en levant les yeux vers le ciel. Savez-vous qu’il y a là une signification particulière ? »

« Je ne lève jamais les yeux vers le ciel, sauf quand j’ai envie d’éternuer », grogna Bazarov, puis, se tournant vers Arkadi, il ajouta à voix basse : « Dommage qu’il nous ait interrompus. »

« Allons, tais-toi ! » chuchota Arkadi, et il serra discrètement la main de son ami. Mais aucune amitié ne peut résister longtemps à de tels chocs.

« Je vous regarde, mes jeunes amis », disait entre-temps Vassili Ivanovitch en secouant la tête, appuyant ses bras croisés sur un bâton qu’il avait lui-même sculpté avec habileté, surmonté d’une figure turque, — « je vous regarde et je ne peux m’empêcher d’admirer. Vous avez tant de force, tant de jeunesse et de vigueur, tant de capacités, tant de talents ! Vraiment, des Castor et Pollux ! »

« Laissez tomber — vous vous lancez dans la mythologie ! » commenta Bazarov. « On voit tout de suite qu’il était un grand latiniste de son temps ! En fait, je crois me souvenir que vous avez remporté la médaille d’argent en prose latine, n’est-ce pas ? »

« Les Dioscures, les Dioscures ! » répéta Vassili Ivanovitch.

« Allons, taisez-vous, père ; ne vous vantez pas. »

« D’une certaine manière, c’est bien permis », murmura le vieil homme. « Cependant, je ne vous ai pas cherchés, messieurs, pour vous faire des compliments ; mais avant tout pour vous annoncer que nous dînerons bientôt ; et ensuite, je voulais vous préparer, Evgueni... Vous êtes un homme sensé, vous connaissez le monde, vous savez ce que sont les femmes, et par conséquent vous excuserez... Votre mère a voulu qu’on chante un Te Deum à l’occasion de votre arrivée. Ne croyez pas que je vous invite à assister à cette action de grâce — elle est en effet déjà terminée ; mais le père Alexei... »

« Le pasteur du village ? »

« Oui, le prêtre ; il... dînera... avec nous... Je ne m’y attendais pas, et je n’étais même pas d’accord... mais cela s’est fait d’une manière ou d’une autre... il n’a pas... »

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Comprenez-moi... Et bien... Arina Vlasyevna... De plus, c’est un homme digne, raisonnable.

« Il ne va pas m’empêcher de manger ma part au dîner, j’imagine ? » demanda Bazarov.

Vassili Ivanovitch rit. « Comme vous parlez ! »

« Eh bien, c’est tout ce que je demande. Je suis prêt à m’asseoir à table avec n’importe qui. »

Vassili Ivanovitch rajusta son chapeau. « J’étais sûr, avant de parler, dit-il, que vous étiez au-dessus de tout préjugé. Voilà, moi, un vieil homme de soixante-deux ans, et je n’en ai aucun. » (Vassili Ivanovitch n’osait pas avouer qu’il avait lui-même désiré la messe de remerciement. Il n’était pas moins religieux que sa femme.) « Et le père Alexey voulait beaucoup faire votre connaissance. Vous l’aimerez, vous verrez. Il n’a même rien contre les cartes, et parfois — mais cela reste entre nous... il fume carrément la pipe. »

« Très bien. Nous jouerons au whist après le dîner, et je le mettrai K.O. »

« Hi ! hi ! hi ! On verra ! Ça reste à voir. »

« Je sais que vous êtes un vieux routier », dit Bazarov, avec une insistance particulière.

Les joues bronzées de Vassili Ivanovitch se teintèrent d’une rougeur gênée.

« Honte à vous, Evgeny... Laissons le passé derrière nous. Eh bien, je suis prêt à admettre devant ce monsieur que j’ai eu cette passion dans ma jeunesse ; et j’en ai aussi payé le prix ! Quelle chaleur, pourtant ! Laissez-moi m’asseoir avec vous. J’espère que je ne vous dérangerai pas ? »

« Oh, pas du tout », répondit Arkady.

Vassili Ivanovitch s’assit en soupirant dans la paille. « Votre installation actuelle me rappelle, messieurs, commença-t-il, ma vie de campagne militaire, les arrêts des ambulances, quelque part comme ici sous un tas de foin, et même pour cela nous étions reconnaissants. » Il soupira. « J’ai eu de très nombreuses expériences dans ma vie. Par exemple, si vous me le permettez, je vous raconterai un épisode curieux de la peste en Bessarabie. »

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« C’est pour cela que vous avez reçu la croix de Vladimir ? » demanda Bazarov. « Nous savons, nous savons... D’ailleurs, pourquoi ne la portez-vous pas ? »

« Eh bien, je vous ai dit que je n’avais pas de préjugés », murmura Vassili Ivanovitch (il n’avait retiré le ruban rouge de son manteau que la veille au soir), puis il raconta l’épisode de la peste. « Il s’est endormi », chuchota-t-il soudain à Arkadi en désignant Evgeny et en clignant de l’œil gentiment. « Evgeny ! Lève-toi », continua-t-il à voix haute. « Allons dîner. »

Père Alexey, un homme robuste et séduisant aux cheveux épais soigneusement peignés, portant une ceinture brodée autour de sa chasuble en soie lilas, semblait être un homme très adroit et adaptable. Il se hâta de tendre la main en premier à Arkadi et à Bazarov, comme s’il comprenait d’avance qu’ils ne voulaient pas de sa bénédiction, et se comporta dans l’ensemble sans contrainte. Il ne dénigra ni sa propre dignité ni ne blessa les autres ; il adressa un sourire fugace au latin du séminaire et défendit son évêque ; il but deux petits verres de vin, mais refusa un troisième ; il accepta un cigare d’Arkadi, mais ne l’alluma pas, disant qu’il le prendrait chez lui. La seule chose qui n’était pas tout à fait agréable chez lui, c’était sa façon de lever constamment la main avec précaution et réflexion pour attraper les mouches sur son visage, réussissant parfois à les écraser. Il prit place à la table verte, exprimant sa satisfaction de manière mesurée, et finit par gagner deux roubles et demi en billets de banque à Bazarov ; ils n’avaient même pas l’idée de compter en argent dans la maison d’Arina Vlasyevna... Elle était assise, comme avant, près de son fils (elle ne jouait pas aux cartes), sa joue, comme avant, appuyée sur son petit poing ; elle ne se levait que pour commander quelque délicatesse supplémentaire. Elle avait peur de caresser Bazarov, et il ne l’encourageait pas, il ne sollicitait pas ses caresses ; de plus, Vassili Ivanovitch lui avait conseillé de ne pas le « tourmenter » trop. « Les jeunes hommes n’aiment pas ce genre de choses », lui avait-il déclaré. (Il est inutile de décrire comment fut le dîner ce jour-là ; Timofeitch lui-même était parti tôt au petit matin chercher de la viande de bœuf ; le bailli était parti dans une autre direction pour du turbot, des gremilles et des crevettes ; rien que pour les champignons, quarante-deux farthings avaient été payés aux paysannes en cuivre) ; mais les yeux d’Arina Vlasyevna, fixés obstinément sur Bazarov, n’exprimaient pas seulement dévotion et tendresse ; on y voyait aussi de la tristesse, mêlée à...

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Émerveillement et curiosité ; on pouvait aussi y voir une sorte de modestie honteuse.

Bazarov, cependant, n’était pas d’humeur à analyser l’expression exacte des yeux de sa mère ; il se tournait rarement vers elle, et alors seulement pour lui poser une question brève. Une fois, il lui demanda sa main « pour avoir de la chance » ; elle posa doucement sa petite main douce sur sa paume rugueuse et large.

« Eh bien », demanda-t-elle après avoir attendu un instant, « ça a servi à quelque chose ? »

« Pire chance que jamais », répondit-il avec un rire négligent.

« Il joue trop imprudemment », déclara le père Alexeï, presque avec compassion, tout en caressant sa barbe.

« C’est la règle de Napoléon, bon père, c’est la règle de Napoléon », ajouta Vassili Ivanovitch en montrant son atout.

« Mais cela l’a mené à Sainte-Hélène, tout de même », observa le père Alexeï en battant l’atout.

« Tu ne voudrais pas du thé aux raisins, Enyoucha ? » demanda Arina Vlasyevna.

Bazarov haussa simplement les épaules.

« Non ! » dit-il à Arkadi le lendemain. Je pars d’ici demain. Je m’ennuie ; je veux travailler, mais je ne peux pas travailler ici. Je reviendrai chez vous ; j’y ai aussi laissé tout mon matériel. Chez vous, on peut au moins s’isoler. Ici, mon père me répète : “Mon bureau est à ta disposition — personne ne viendra te déranger”, et pourtant lui-même n’est jamais à plus d’un mètre. Et j’ai un peu honte de m’isoler de lui. C’est pareil avec ma mère. J’entends ses soupirs de l’autre côté du mur, et si on va la voir, on ne sait pas quoi lui dire. »

« Elle sera très triste », observa Arkadi, « et lui aussi. »

« Je reviendrai les voir. »

« Quand ? »

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« Eh bien, en route pour Saint-Pétersbourg. »

« J’ai particulièrement de la peine pour votre mère. »

« Pourquoi ? A-t-elle conquis votre cœur avec des fraises, ou quoi ? »

Arkady baissa les yeux. « Vous ne comprenez pas votre mère, Evgueni. Elle n’est pas seulement une femme très bonne, elle est vraiment très intelligente. Ce matin, elle m’a parlé pendant une demi-heure, de manière si sensée, si intéressante. »

« Je suppose qu’elle n’a parlé que de moi tout ce temps ? »

« Nous n’avons pas parlé que de vous. »

« Peut-être ; les observateurs voient le plus. Si une femme peut tenir une conversation de demi-heure, c’est toujours un signe encourageant. Mais je pars quand même. »

« Ce ne sera pas facile pour vous de leur annoncer la nouvelle. Ils font toujours des plans pour ce que nous devons faire dans deux semaines. »

« Non, ce ne sera pas facile. Un démon m’a poussé à taquiner mon père aujourd’hui ; il a fait fouetter l’un de ses paysans payeurs de loyer l’autre jour, et à juste titre — oui, oui, inutile de me regarder avec tant d’horreur — il a bien fait, car c’est un voleur et un ivrogne effroyable ; seulement mon père ignorait que, comme on dit, j’étais au courant des faits. Il était très perturbé, et maintenant je vais devoir le bouleverser encore plus que jamais... Laissez tomber ! Ne dites jamais adieu ! Il s’en remettra ! »

Bazarov dit : « Laissez tomber » ; mais toute la journée passa avant qu’il ne prenne la décision d’informer Vassili Ivanovitch de ses intentions. Finalement, alors qu’il lui disait bonsoir dans le bureau, il remarqua, en feignant un bâillement :

« Oh... J’allais presque oublier de vous le dire... Envoyez quelqu’un chez Fedot demain pour nos chevaux. »

Vassili Ivanovitch fut stupéfait. « M. Kirsanov nous quitte donc ? »

« Oui ; et je pars avec lui. »

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Vassili Ivanovitch était complètement abasourdi. « Vous partez ? »

« Oui... je dois y aller. Veuillez prendre les dispositions nécessaires pour les chevaux, s’il vous plaît. »

« Très bien... » balbutia le vieil homme ; « chez Fedot... très bien... seulement... comment cela se passera-t-il ? »

« Je dois aller m’y installer pour un petit moment. Je reviendrai plus tard. »

« Ah ! Pour un petit moment... très bien. » Vassili Ivanovitch sortit son mouchoir, se moucha et se courba presque jusqu’au sol. « Eh bien... tout sera prêt. Je pensais que vous resteriez avec nous... un peu plus longtemps. Trois jours... Après trois ans, c’est plutôt peu ; vraiment peu, Evgueni ! »

« Mais, je vous le dis, je reviens immédiatement. C’est nécessaire que j’y aille. »

« Nécessaire... Eh bien ! Le devoir avant tout. Les chevaux seront donc prêts. Très bien. Arina et moi, bien sûr, ne nous y attendions pas. Elle vient juste de demander des fleurs à une voisine ; elle voulait décorer la chambre pour vous. » (Vassili Ivanovitch ne mentionna même pas qu’à chaque matin, presque à l’aube, il consultait Timofeitch, debout pieds nus dans ses pantoufles, tirant de ses doigts tremblants une pièce de rouble après l’autre, lui confiant divers achats, en insistant particulièrement sur de bons plats et du vin rouge, que, d’après ce qu’il pouvait observer, les jeunes hommes appréciaient énormément.) « La liberté... c’est la chose essentielle ; c’est ma règle... Je ne veux pas vous gêner... non... »

Il s’arrêta soudain et se dirigea vers la porte.

« Nous nous reverrons bientôt, père, vraiment. »

Mais Vassili Ivanovitch, sans se retourner, fit simplement un geste de la main et partit. Lorsqu’il revint dans sa chambre, il trouva sa femme au lit et commença à prier à voix basse, afin de ne pas la réveiller. Cependant, elle se réveilla. « C’est vous, Vassili Ivanovitch ? » demanda-t-elle.

« Oui, mère. »

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« Es-tu venu d’Enyusha ? Tu sais, j’ai peur qu’il ne soit pas à l’aise sur ce canapé. J’ai demandé à Anfisushka de le mettre sur votre matelas de voyage et les nouveaux coussins ; j’aurais dû lui donner notre lit à plumes, mais je crois me souvenir qu’il n’aime pas les lits trop mous... »

« Ne t’inquiète pas, maman ; ne te fais pas de souci. Il va bien. Seigneur, aie pitié de moi, pécheur », continua-t-il en priant à voix basse. Vassili Ivanovitch avait pitié de sa vieille femme ; il ne voulait pas lui annoncer d’un coup la tristesse qui l’attendait.

Bazarov et Arkady partirent le lendemain. Dès le petit matin, la maison était pleine de tristesse ; Anfisushka laissa tomber le plateau de ses mains ; même Fedka était perplexe et se contenta de retirer ses bottes. Vassili Ivanovitch était plus nerveux que jamais ; il essayait visiblement de faire bonne figure, parlait fort et tapait du pied, mais son visage semblait épuisé et ses yeux évitaient constamment ceux de son fils. Arina Vlasyevna pleurait doucement ; elle était complètement abattue et n’aurait pas pu se maîtriser du tout si son mari n’avait pas passé deux heures entières tôt le matin à la consoler. Lorsque Bazarov, après avoir promis à plusieurs reprises de revenir au plus tard dans un mois, se libéra enfin des bras qui le retenaient et prit place dans la calèche ; lorsque les chevaux se mirent en marche, que la cloche sonnait et que les roues tournaient, et quand il fut plus possible de les regarder, que la poussière se fut posée, et que Timofeitch, courbé et chancelant en marchant, fut retourné dans sa petite chambre ; lorsque les vieux furent seuls dans leur petite maison, qui semblait soudain aussi rétrécie et délabrée, Vassili Ivanovitch, après avoir encore agité son mouchoir quelques instants sur les marches, s’effondra dans un fauteuil, la tête tombant sur sa poitrine. « Il nous a abandonnés ; il nous a quittés », balbutia-t-il ; « quittés ; il s’en fichait de nous. Seul, seul ! » répéta-t-il plusieurs fois. Puis Arina Vlasyevna s’approcha de lui, appuya sa tête grise contre la sienne et dit : « Il n’y a rien à faire, Vasya ! Un fils est un morceau séparé. Il est comme le faucon qui revient chez lui et s’envole quand il le veut ; tandis que toi et moi, nous sommes comme des champignons dans la cavité d’un arbre, assis côte à côte, sans bouger de notre place. Seulement, je reste à jamais inchangée pour toi, tout comme tu l’es pour moi. »

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Vassili Ivanovitch retira ses mains de son visage et serra sa femme, son amie, avec autant de chaleur qu’il ne l’avait jamais fait dans sa jeunesse ; elle le consola dans sa douleur.

CHAPITRE XXII

En silence, échangeant rarement quelques mots insignifiants, nos amis voyagèrent jusqu’à la demeure de Fedot. Bazarov n’était pas entièrement satisfait de lui-même. Arkady était mécontent de lui. Il ressentait également cette mélancolie sans raison, que seuls connaissent les très jeunes gens. Le cocher changea les chevaux et, monté sur la banquette, demanda : « À droite ou à gauche ? »

Arkady tressaillit. La route à droite menait à la ville, et de là, chez eux ; la route à gauche menait chez Madame Odintsov.

Il regarda Bazarov.

« Evgueni », demanda-t-il, « à gauche ? »

Bazarov détourna le regard. « Quelle folie ! » murmura-t-il.

« Je sais que c’est folie », répondit Arkady... « Mais qu’importe ? Ce n’est pas la première fois. »

Bazarov abaissa son chapeau sur ses sourcils. « Comme vous voulez », dit-il enfin. « Tournez à gauche », cria Arkady.

La calèche partit en direction de Nikolskoe. Mais, ayant décidé de cette folie, les amis restèrent encore plus obstinément silencieux qu’auparavant et semblaient vraiment de mauvaise humeur.

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Dès leur arrivée, le majordome les accueillit sur les marches de la maison de Madame Odintsov. Les amis comprirent qu’ils avaient agi imprudemment en cédant si soudainement à un impulsivité passagère. Ils n’étaient manifestement pas attendus. Ils restèrent assis un bon moment dans le salon, avec une mine plutôt ridicule. Madame Odintsov vint enfin les voir. Elle les salua avec sa politesse habituelle, mais fut surprise par leur retour précipité ; et, d’après la lenteur de ses gestes et de ses paroles, elle n’en était pas particulièrement ravie. Ils se hâtèrent d’annoncer qu’ils étaient simplement passés par hasard et devaient continuer leur route vers la ville, dans les quatre heures qui suivaient. Elle se contenta d’une légère exclamation, pria Arkady de lui rappeler son père et fit appeler sa tante. La princesse semblait très somnolente, ce qui donnait à son visage ridé une expression encore plus maussade. Katya ne se sentait pas bien ; elle ne quitta pas sa chambre. Arkady réalisa soudain qu’il avait au moins autant envie de voir Katya que Anna Sergueïevna elle-même. Les quatre heures s’écoulèrent dans des discussions insignifiantes sur divers sujets ; Anna Sergueïevna écoutait et parlait sans sourire. Ce n’est qu’à la fin, au moment des adieux, que son ancienne amabilité sembla renaître, pour ainsi dire.

« J’ai une crise de rate en ce moment », dit-elle ; « mais vous ne devez pas y prêter attention et revenir — je le dis à vous deux — bientôt. »

Bazarov et Arkady répondirent tous deux par une révérence silencieuse, prirent place dans la calèche et, sans s’arrêter nulle part, se rendirent directement à Maryino, où ils arrivèrent sains et saufs le soir du jour suivant. Tout au long du voyage, aucun des deux ne mentionna même le nom de Madame Odintsov ; Bazarov, en particulier, ne prononça presque pas un mot et continua à fixer du regard un point latéral, loin de la route, avec une sorte d’intensité exaspérée.

À Maryino, tout le monde fut extrêmement heureux de les voir. L’absence prolongée de son fils commençait à inquiéter Nikolaï Petrovitch ; il poussa un cri de joie et sauta sur le canapé, balançant les jambes, lorsque Fenitchka accourut vers lui, les yeux brillants, pour lui annoncer l’arrivée des « jeunes messieurs » ; même Pavel Petrovitch ressentit une certaine excitation agréable et sourit avec condescendance en serrant la main aux voyageurs de retour. Des conversations et des questions suivirent ; Arkady parla le plus, surtout pendant le dîner, qui se prolongea bien après minuit.

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Nikolai Petrovitch fit commander quelques bouteilles de porter qui venaient juste d’être envoyées de Moscou, et il but cette boisson festive jusqu’à ce que ses joues deviennent cramoisies, en riant sans cesse d’un petit rire à la fois enfantin et nerveux. Même les domestiques étaient gagnés par cette gaieté générale. Dunyasha courait partout comme possédée, claquant constamment les portes ; quant à Piotr, à trois heures du matin, il essayait encore de jouer une valse cosaque à la guitare. Les cordes émettaient un son doux et mélancolique dans l’air immobile ; mais, à part une petite introduction, les efforts de ce valet cultivé ne donnèrent aucun résultat ; la nature ne lui avait accordé aucun talent musical plus que aux autres.

Mais entre-temps, les choses ne se passaient pas harmonieusement à Maryino, et le pauvre Nikolai Petrovitch avait fort à faire. Des difficultés surgissaient chaque jour à la ferme — des difficultés absurdes et préoccupantes. Les problèmes avec les ouvriers agricoles étaient devenus insupportables. Certains demandaient le paiement de leur salaire ou une augmentation, tandis que d’autres s’enfuyaient avec l’argent qu’ils avaient reçu à l’avance ; les chevaux tombaient malades ; les harnais se brisaient comme s’ils avaient été brûlés ; le travail était fait négligemment ; une machine à battre le grain commandée à Moscou s’avéra inutilisable en raison de son poids énorme, une autre fut détruite dès sa première utilisation ; la moitié des étables furent incendiées à cause d’une vieille femme folle de la ferme qui, par temps venteux, utilisait une torche pour fumiger ses vaches... La vieille femme affirmait, il est vrai, que tout ce désastre était dû au projet du maître d’introduire de nouveaux fromages et produits laitiers. Le contremaître devint soudain paresseux et commença à grossir, comme tous les Russes le font lorsqu’ils ont un lit confortable. Lorsqu’il apercevait Nikolai Petrovitch au loin, il lançait un bâton sur un cochon qui passait ou menaçait un gamin à moitié nu pour montrer son zèle, mais le reste du temps il dormait généralement. Les paysans placés sous système de location ne payaient pas à l’échéance et volaient le bois de la forêt ; presque chaque nuit, les gardiens capturaient les chevaux des paysans dans les prairies de la ferme, et parfois les emmenaient de force. Nikolai Petrovitch imposait une amende pour les dommages, mais l’affaire se terminait généralement après que les chevaux eurent été gardés un ou deux jours dans les pâturages du maître avant de retourner à leurs propriétaires. Pour couronner le tout, les paysans commencèrent à se disputer entre eux ; des frères demandaient une répartition des biens, leurs femmes ne pouvaient pas vivre ensemble sous le même toit ; soudain, comme sur un signal, les querelles prirent fin.

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La tête, et aussitôt tout le village accourut à la maison de comptage, grimpant les marches, se traînant vers le maître souvent ivre et au visage meurtri, réclamant justice et jugement ; alors naquit un tumulte et des cris, les gémissements stridents des femmes mêlés aux malédictions des hommes. Il fallait alors examiner les parties en conflit et crier jusqu’à en perdre la voix, sachant tout le temps qu’on ne pourrait jamais parvenir à une décision juste... Il n’y avait pas assez de mains pour la récolte ; un petit propriétaire voisin, au visage le plus bienveillant, s’engagea à lui fournir des faucheurs pour un salaire de deux roubles par acre, mais il le trompa de la manière la plus honteuse ; ses paysannes exigeaient des sommes inouïes, et pendant ce temps le maïs se perdait ; ici ils ne parvenaient pas à faucher, là le Conseil des Gardiens menaçait et exigeait le paiement immédiat, intégral, des intérêts dus...

« Je ne peux rien faire ! » s’écria plus d’une fois Nikolaï Petrovitch dans le désespoir. « Je ne peux pas les fouetter moi-même ; et quant à faire appel au capitaine de police, mes principes ne me le permettent pas, tandis que vous ne pouvez rien contre eux sans craindre des punitions ! »

« Du calme, du calme », remarquait Pavel Petrovitch à ce sujet, mais même lui marmonnait pour lui-même, fronçait les sourcils et tirait sur sa moustache.

Bazarov restait à l’écart de ces affaires, et en effet, en tant qu’invité, il n’était pas censé se mêler des affaires des autres. Le jour suivant son arrivée à Maryino, il se mit au travail avec ses grenouilles, ses infusoires et ses expériences chimiques, étant constamment occupé par eux. Arkadi, au contraire, estimait qu’il était de son devoir, sinon d’aider son père, du moins de montrer qu’il était prêt à l’aider. Il l’écoutait patiemment et lui donna une fois quelques conseils, non pas dans l’intention qu’ils soient suivis, mais pour montrer son intérêt. Les détails de l’agriculture ne lui inspiraient aucune aversion ; il rêvait même avec plaisir de travailler la terre, mais à ce moment-là son esprit était envahi par d’autres idées. À sa propre surprise, Arkadi pensait sans cesse à Nikolskoe ; autrefois, il aurait simplement haussé les épaules si quelqu’un lui avait dit qu’il pouvait se sentir ennuyé sous le même toit que Bazarov — et ce toit était celui de son père ! Mais en réalité, il se sentait ennuyé et aspirait à s’en aller. Il essayait de faire de longues promenades jusqu’à être fatigué, mais cela ne servait à rien. Un jour, lors d’une conversation avec son père, il découvrit que

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Nikolai Petrovitch possédait des lettres plutôt intéressantes, écrites par la mère de Madame Odintsov à sa femme, et il ne lui laissa aucun répit avant d’obtenir ces lettres, pour lesquelles Nikolai Petrovitch dut fouiller dans vingt tiroirs et boîtes. Ayant obtenu ces papiers à moitié déchirés, Arkady se sentit, pour ainsi dire, apaisé, comme s’il avait aperçu la destination vers laquelle il devait maintenant se diriger. « Je veux dire, pour vous deux », murmurait-il sans cesse — elle l’avait ajouté elle-même ! « J’y vais, j’y vais, au diable tout ça ! » Mais il se souvint de la dernière visite, de l’accueil froid, et de sa gêne précédente ; la timidité prit alors le dessus. Le sentiment d’audace propre à la jeunesse, le désir secret de tenter sa chance, de prouver ses capacités en solitaire, sans la protection de qui que ce soit, l’emporta finalement. Moins de dix jours après son retour à Maryino, sous prétexte d’étudier le fonctionnement des écoles du dimanche, il partit à nouveau en toute hâte vers la ville, puis de là vers Nikolskoe. Incitant sans cesse le cocher à accélérer, il filait comme un jeune officier se rendant au combat ; il se sentait à la fois effrayé et léger, haletant d’impatience. « Le plus important, c’est de ne pas penser », se répétait-il sans cesse. Son cocher était par hasard un garçon plein d’énergie ; il s’arrêtait devant chaque auberge en disant : « Une boisson ou pas ? » mais, pour compenser, une fois ivre, il ne ménageait pas ses chevaux. Enfin, le toit imposant de la maison familière apparut... « Que dois-je faire ? » traversa l’esprit d’Arkady. « Eh bien, il n’y a plus moyen de faire marche arrière ! » Les trois chevaux galopaient en rythme ; le cocher leur criait et sifflait. La rivière grinçait sous les sabots et les roues, et l’allée bordée de pins taillés semblait se diriger vers eux... On aperçut une robe rose d’une femme sur fond vert sombre, un visage jeune sous le voile léger d’un parapluie... Il reconnut Katya, et elle le reconnut aussi. Arkady dit au cocher d’arrêter les chevaux, sauta hors de la voiture et alla vers elle. « C’est vous ! » s’écria-t-elle, rougissant peu à peu ; « allons voir ma sœur, elle est ici dans le jardin ; elle sera ravie de vous voir. »

Katya conduisit Arkady dans le jardin. Sa rencontre avec elle lui parut un présage particulièrement heureux ; il était ravi de la voir, comme si elle appartenait à sa famille. Tout s’était passé merveilleusement ; pas de majordome, pas d’annonce formelle. Au tournant du chemin, il aperçut Anna Sergueïevna. Elle se tenait dos à lui. Entendant des pas, elle se retourna lentement.

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Arkady se sentit de nouveau perplexe, mais les premiers mots qu’elle prononça le rassurèrent aussitôt. « Bienvenue, fugitif ! » dit-elle d’une voix calme et caressante, puis elle vint à sa rencontre, souriant tout en fronçant les sourcils pour protéger ses yeux du soleil et du vent. « Où l’as-tu trouvé, Katya ? »

« Je vous ai apporté quelque chose, Anna Sergueïevna, » commença-t-il, « que vous ne vous attendez certainement pas à voir. »

« Tu t’es apporté toi-même ; c’est mieux que n’importe quoi. »

CHAPITRE XXIII

Après avoir accompagné Arkady avec une compassion ironique et lui avoir fait comprendre qu’il n’était nullement trompé quant au véritable but de son voyage, Bazarov se retira dans une solitude totale ; il fut saisi par une fièvre du travail. Il ne disputa plus avec Pavel Petrovitch, d’autant plus que ce dernier adoptait en sa présence une attitude excessivement aristocratique et exprimait ses opinions davantage par des sons inarticulés que par des mots. Une seule fois, Pavel Petrovitch entra en controverse avec le nihiliste au sujet de la question alors beaucoup discutée des droits des nobles de la province balte ; mais il s’arrêta soudain de lui-même, remarquant avec une politesse glaciale : « Cependant, nous ne pouvons pas nous comprendre ; moi, du moins, n’ai pas l’honneur de vous comprendre. »

« Je ne le pense pas ! » s’écria Bazarov. « Un homme est capable de comprendre n’importe quoi — comment l’ether vibre, ce qui se passe dans le soleil — mais comment un autre homme peut se moucher différemment de lui, c’est quelque chose qu’il est incapable de comprendre. »

« Quoi, est-ce un épigramme ? » demanda Pavel Petrovitch avec curiosité, puis il s’éloigna.

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Cependant, il demandait parfois la permission d’assister aux expériences de Bazarov, et une fois même il plaça son visage parfumé, lavé avec le meilleur savon, près du microscope pour voir comment une infusoire transparente avalait un point vert et le mâchait activement à l’aide de deux sortes de clapets très rapides situés dans sa gorge. Nikolaï Petrovitch rendait visite à Bazarov bien plus souvent que son frère ; il serait venu tous les jours, comme il le disait, pour « étudier », si ses soucis à la ferme n’avaient pas détourné son attention. Il ne gênait pas le jeune homme dans ses recherches scientifiques ; il s’asseyait quelque part dans un coin de la pièce et observait attentivement, se permettant occasionnellement une question discrète. Pendant les repas, il essayait de diriger la conversation vers la physique, la géologie ou la chimie, car tous les autres sujets, y compris l’agriculture, sans parler de la politique, pouvaient conduire, sinon à des conflits, du moins à une gêne mutuelle. Nikolaï Petrovitch supposait que l’aversion de son frère pour Bazarov était tout aussi grande. Un incident insignifiant, parmi tant d’autres, confirma ses suppositions. Le choléra commença à apparaître dans certaines régions avoisinantes et emporta même deux personnes à Maryino même. Une nuit, Pavel Petrovitch présenta des symptômes assez graves. Il souffrait jusqu’au matin, mais ne fit appel ni aux compétences de Bazarov. Et lorsqu’il le rencontra le lendemain, en réponse à sa question : « Pourquoi ne vous êtes-vous pas fait venir ? », il répondit, encore très pâle, mais soigneusement peigné et rasé : « Eh bien, je crois me souvenir que vous avez dit vous-même que vous ne croyiez pas en la médecine. » Ainsi, les jours passèrent. Bazarov continuait à travailler avec obstination et sérieux... et pendant ce temps, dans la maison de Nikolaï Petrovitch, il y avait une personne à qui, s’il ne lui ouvrait pas son cœur, il était au moins heureux de parler... Cette personne, c’était Fenitchka.

Il la rencontrait le plus souvent tôt le matin, dans le jardin ou dans la cour de la ferme ; il ne se rendait jamais dans sa chambre pour la voir, et elle n’était venue qu’une seule fois à sa porte pour demander : devait-elle laisser Mitya prendre son bain ou non ? Ce n’était pas seulement parce qu’elle lui confiait ses secrets, qu’elle n’avait pas peur de lui — elle était même plus libre et plus à l’aise dans son comportement envers lui que devant Nikolaï Petrovitch lui-même. Il est difficile de dire comment cela s’est produit ; peut-être parce qu’elle ressentait inconsciemment l’absence chez Bazarov de toute gentillesse, de toute cette supériorité qui attire et intimide en même temps. À ses yeux, il était à la fois un excellent médecin et un homme simple. Elle s’occupait de son bébé sans retenue en sa présence ; et une fois, alors qu’elle était soudainement

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Elle fut prise de vertiges et de maux de tête — elle prit une cuillère de médicament de sa main. Devant Nikolaï Petrovitch, elle gardait, pour ainsi dire, ses distances par rapport à Bazarov ; elle agissait ainsi non par hypocrisie, mais par un sens du devoir. Pavel Petrovitch, elle en avait encore plus peur que jamais ; depuis quelque temps, il commençait à l’observer et apparaissait soudainement, comme s’il surgissait de terre derrière elle, vêtu de son costume anglais, avec son visage immobile et vigilant, les mains dans les poches.
« C’est comme un seau d’eau froide sur soi », se plaignit Fenitchka à Dunyasha, qui soupira en réponse et pensa à un autre homme « sans cœur ». Bazarov, sans le moindre soupçon, était devenu le tyran cruel de son cœur.

Fenitchka aimait Bazarov ; mais lui aussi l’aimait. Son visage se transformait complètement lorsqu’il lui parlait : il prenait une expression lumineuse, presque bienveillante, et son indifférence habituelle était remplacée par une sorte d’attention taquine. Fenitchka devenait de plus en plus jolie chaque jour. Il y a un moment dans la vie des jeunes femmes où elles commencent soudain à s’épanouir comme des roses d’été ; ce moment était arrivé pour Fenitchka. Vêtue d’une robe blanche délicate, elle semblait encore plus menue et plus pâle ; elle n’était pas bronzée par le soleil ; mais la chaleur, à laquelle elle ne pouvait se protéger, provoquait une légère rougeur sur ses joues et ses oreilles, et, répandant une douce langueur sur tout son corps, se reflétait dans une torpeur rêveuse de ses beaux yeux. Elle était presque incapable de travailler ; ses mains semblaient retomber naturellement sur ses genoux. Elle marchait à peine et gémissait constamment, se plaignant avec une impuissance comique.

« Tu devrais aller te baigner plus souvent », lui dit Nikolaï Petrovitch. Il avait aménagé un grand bain recouvert d’un auvent dans l’un de ses étangs qui n’avaient pas encore complètement disparu.

« Oh, Nikolaï Petrovitch ! Mais quand on arrive jusqu’à l’étang, on est complètement épuisée, et en revenant, on est morte à nouveau. Vous voyez, il n’y a pas d’ombre dans le jardin. »

« C’est vrai, il n’y a pas d’ombre », répondit Nikolaï Petrovitch en se frottant le front.

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Un jour, à sept heures du matin, Bazarov, revenant de sa promenade, tomba sur Fenitchka dans la tonnelle aux lilas, qui était depuis longtemps dépassée en floraison, mais restait épaisse et verte. Elle était assise sur le banc du jardin et, comme d’habitude, avait jeté un foulard blanc sur sa tête ; près d’elle se trouvait un tas entier de roses rouges et blanches encore humides de rosée. Il lui dit bonjour.

« Ah ! Evgueni Vassilievitch ! » dit-elle, en soulevant légèrement le bord de son foulard pour le regarder, ce qui laissa son bras nu jusqu’au coude.

« Que faites-vous ici ? » demanda Bazarov en s’asseyant à côté d’elle. « Faites-vous un bouquet ? »

« Oui, pour la table du déjeuner. Nikolaï Petrovitch les aime. »

« Mais il reste encore longtemps avant l’heure du déjeuner. Quel tas de fleurs ! »

« Je les ai cueillies maintenant, car il fera chaud ensuite et on ne pourra pas sortir. On peut à peine respirer en ce moment. Je me sens très faible à cause de la chaleur. J’ai vraiment peur de tomber malade. »

« Quelle idée ! Laissez-moi sentir votre pouls. » Bazarov prit sa main, sentit le pouls régulier, mais ne commença même pas à compter ses battements. « Vous vivrez cent ans ! » dit-il en lâchant sa main.

« Ah, Dieu m’en préserve ! » s’écria-t-elle.

« Pourquoi ? Vous ne voulez pas une longue vie ? »

« Eh bien, mais cent ans ! Il y avait chez nous une vieille femme de quatre-vingt-cinq ans — et quelle martyre elle était ! Sale, sourde, voûtée, toussant sans cesse ; rien qu’un fardeau pour elle-même. C’est une vie affreuse ! »

« Donc il vaut mieux être jeune ? »

« Eh bien, n’est-ce pas ? »

« Mais pourquoi est-ce mieux ? Dites-moi ! »

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« Comment peux-tu demander pourquoi ? Eh bien, voilà, tant que je suis jeune, je peux faire tout ce que je veux — aller et venir, porter des choses, sans avoir à demander quoi que ce soit à personne... Qu’y a-t-il de mieux ? »

« Et pour moi, c’est pareil, que je sois jeune ou vieille. »

« Que veux-tu dire, c’est pareil ? Ce que tu dis n’est pas possible. »

« Eh bien, jugez par vous-même, Fedosya Nikolaevna : à quoi me sert ma jeunesse ? Je vis seule, une pauvre créature solitaire... »

« Ça dépend toujours de vous. »

« Ça ne dépend pas du tout de moi ! Au moins, quelqu’un devrait avoir pitié de moi. »

Fenitchka jeta un coup d’œil en coin à Bazarov, mais ne dit rien. « Quel est ce livre que tu as ? » demanda-t-elle après une courte pause.

« Celui-là ? C’est un livre scientifique, très difficile. »

« Et tu continues à étudier ? Tu ne trouves pas ça ennuyeux ? On dirait que tu sais déjà tout. »

« Il semble que non. Essaie de lire un peu. »

« Mais je ne comprends rien ici. C’est en russe ? » demanda Fenitchka, prenant le livre aux reliures épaisse entre ses deux mains. « Comme c’est épais ! »

« Oui, c’est en russe. »

« De toute façon, je ne comprendrai rien. »

« Eh bien, je ne te l’ai pas donné pour que tu le comprennes. Je voulais te regarder pendant que tu lisais. Quand tu lis, le bout de ton petit nez bouge si joliment. »

Fenitchka, qui avait commencé à lire à voix basse l’article sur la « Créosote » qu’elle avait trouvé, rit et jeta le livre... il glissa de son support et tomba par terre.

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« N’importe quoi ! »

« J’aime aussi quand tu ris », observa Bazarov.

« J’aime quand tu parles. C’est comme le babillage d’un petit ruisseau. »

Fenitchka détourna la tête. « Comme tu es étrange de parler ! » commenta-t-elle en ramassant les fleurs du doigt. « Et comment peux-tu vouloir m’écouter ? Tu as parlé avec des dames si intelligentes. »

« Ah, Fedosya Nikolaevna ! Crois-moi ; toutes les dames intelligentes du monde ne valent pas ton petit coude. »

« Tiens, encore une invention ! » murmura Fenitchka en joignant les mains.

Bazarov ramassa le livre par terre.

« C’est un livre de médecine ; pourquoi le jettes-tu ? »

« De médecine ? » répéta Fenitchka, et elle se tourna à nouveau vers lui. « Sais-tu, depuis que tu m’as donné ces gouttes — tu t’en souviens ? — Mitya dort tellement bien ! Je ne sais vraiment pas comment te remercier ; tu es si bon, vraiment. »

« Mais il faut payer les médecins », observa Bazarov en souriant. « Les médecins, tu le sais bien, ce sont des gens avares. »

Fenitchka leva les yeux, qui semblaient encore plus sombres à cause du reflet blanchâtre sur la partie supérieure de son visage, et regarda Bazarov. Elle ne savait pas s’il plaisantait ou non.

« Si vous le permettez, nous serons ravies... Je dois demander à Nikolai Petrovitch... »

« Pourquoi penses-tu que je veux de l’argent ? » intervint Bazarov. « Non ; je ne veux pas d’argent de toi. »

« Alors quoi ? » demanda Fenitchka.

« Quoi ? » répéta Bazarov. « Devine ! »

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« C’est à moi de deviner, alors ! »

« Eh bien, je vais vous le dire : je veux… l’une de ces roses. »

Fenitchka rit de nouveau et applaudit même, car la demande de Bazarov lui semblait très amusante. Elle riait, tout en se sentant flattée. Bazarov la regardait attentivement.

« Bien sûr », dit-elle enfin ; puis, se penchant vers le banc, elle commença à choisir parmi les roses. « Laquelle voulez-vous — une rouge ou une blanche ? »

« Rouge, et pas trop grande. »

Elle se redressa. « Tenez, prenez-la », dit-elle, mais elle retira aussitôt sa main tendue, mordit ses lèvres, regarda vers l’entrée du pavillon, puis écouta.

« Qu’y a-t-il ? » demanda Bazarov. « Nikolai Petrovitch ? »

« Non… M. Kirsanov est parti aux champs… De plus, je n’ai pas peur de lui… mais Pavel Petrovitch… j’ai cru… »

« Quoi ? »

« J’ai cru qu’il venait ici. Non… ce n’était personne. Prenez-la. » Fenitchka donna la rose à Bazarov.

« Pourquoi avez-vous peur de Pavel Petrovitch ? »

« Il me fait toujours peur. Et je sais que vous ne l’aimez pas. Vous vous souvenez, vous vous disputiez toujours avec lui ? Je ne sais pas de quoi étaient vos disputes, mais je vous vois le retourner d’un côté et de l’autre. »

Fenitchka montra de ses mains comment, selon elle, Bazarov retournait Pavel Petrovitch.

Bazarov sourit. « Mais s’il me frappait », demanda-t-il, « vous prendriez ma défense ? »

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« Comment pourrais-je te défendre ? Mais non, personne ne pourra te surpasser. »

« Tu crois vraiment ? Mais je connais une main qui pourrait me vaincre si elle le voulait. »

« Quelle main ? »

« Eh bien, tu ne sais vraiment pas ? Sens comme cette rose que tu m’as donnée est délicieusement parfumée. »

Fenitchka tendit son petit cou en avant et approcha son visage de la fleur... Le foulard glissa de sa tête sur ses épaules ; sa masse douce de cheveux noirs, brillants et légèrement ondulés devint visible.

« Attends un instant ; je veux la sentir avec toi », dit Bazarov. Il se pencha et l’embrassa vigoureusement sur les lèvres entrouvertes.

Elle sursauta, le repoussa de ses deux mains contre sa poitrine, mais faiblement, et il put renouveler et prolonger son baiser.

Un toussotement sec se fit entendre derrière les buissons de lilas. Fenitchka s’éloigna aussitôt vers l’autre bout du banc. Pavel Petrovitch apparut, fit une légère révérence et, d’un ton à la fois malicieux et mélancolique, dit : « Vous êtes ici », puis il s’éclipsa. Fenitchka ramassa aussitôt toutes ses roses et quitta la serre. « C’était mal de ta part, Evgeny Vassilyevitch », murmura-t-elle en partant. Il y avait dans son murmure une note de reproche sincère.

Bazarov se souvint d’une autre scène récente et ressentit à la fois honte et irritation méprisante. Mais il secoua la tête, se félicita ironiquement « d’avoir enfin joué le rôle du séducteur insouciant », puis alla dans sa propre chambre.

Pavel Petrovitch quitta le jardin et se dirigea d’un pas délibéré vers le bosquet. Il y resta assez longtemps ; et lorsqu’il revint pour déjeuner, Nikolai Petrovitch lui demanda avec anxiété s’il allait bien — son visage avait l’air si sombre.

« Vous savez, j’ai parfois des problèmes de foie », répondit calmement Pavel Petrovitch.

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CHAPITRE XXIV

Deux heures plus tard, il frappa à la porte de Bazarov.

« Je dois m’excuser de vous déranger dans vos travaux scientifiques », commença-t-il, s’asseyant sur une chaise près de la fenêtre et s’appuyant de ses deux mains sur une belle canne au pommeau en ivoire (il marchait généralement sans canne). « Mais je suis contraint de vous demander de m’accorder cinq minutes de votre temps… pas plus. »

« Tout mon temps est à votre disposition », répondit Bazarov, dont l’expression changea brusquement dès que Pavel Petrovitch franchit le seuil.

« Cinq minutes me suffiront. Je suis venu vous poser une seule question. »

« Une question ? De quoi s’agit-il ? »

« Je vous le dirai, si vous daignez m’écouter. Au début de votre séjour chez mon frère, avant que j’aie renoncé au plaisir de discuter avec vous, j’ai eu la chance d’entendre vos opinions sur de nombreux sujets ; mais, pour autant que ma mémoire me souvienne, ni entre nous, ni en ma présence, le sujet des duels en général n’a jamais été abordé. Permettez-moi de connaître votre point de vue sur ce sujet. »

Bazarov, qui s’était levé pour accueillir Pavel Petrovitch, s’assit au bord de la table et croisa les bras.

« Mon avis, dit-il, c’est que, du point de vue théorique, le duel est absurde ; du point de vue pratique, c’est une tout autre affaire. »

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« C’est-à-dire, vous voulez dire, si je vous comprends bien, que quelles que soient vos opinions théoriques sur le duel, en pratique vous ne vous permettriez pas d’être insulté sans exiger réparation ? »

« Vous avez parfaitement deviné ce que je voulais dire. »

« Très bien. Je suis très heureux de l’entendre. Vos paroles me libèrent d’un état d’incertitude. »

« D’incertitude, vous voulez dire. »

« C’est la même chose ! Je m’exprime pour être compris ; je... ne suis pas un rat de séminaire. Vos paroles me sauvent d’une nécessité plutôt déplorable. J’ai décidé de me battre contre vous. »

Bazarov ouvrit grand les yeux. « Moi ? »

« Sans aucun doute. »

« Mais pourquoi, je vous prie ? »

« Je pourrais vous expliquer la raison, » commença Pavel Petrovitch, « mais je préfère garder le silence à ce sujet. À mon avis, votre présence ici est superflue ; je ne peux pas vous supporter ; je vous méprise ; et si cela ne suffit pas à votre satisfaction... »

Les yeux de Pavel Petrovitch brillaient... ceux de Bazarov aussi scintillaient.

« Très bien, » acquiesça-t-il. « Pas besoin d’autres explications. Vous avez envie de mettre à l’épreuve votre esprit chevaleresque avec moi. Je pourrais vous refuser ce plaisir, mais — soit ! »

« Je suis conscient de mon obligation envers vous, » répondit Pavel Petrovitch ; « et je peux donc compter sur vous pour accepter mon défi, sans me forcer à recourir à des mesures violentes. »

« C’est-à-dire, sans métaphore, ce bâton ? » remarqua froidement Bazarov. « C’est tout à fait exact. Il n’est vraiment pas nécessaire que vous m’insultiez. En effet, ce ne serait pas une méthode tout à fait sûre. Vous pouvez rester un gentleman... J’accepte votre défi, moi aussi, en tant que gentleman. »

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« C’est excellent », observa Pavel Petrovitch en posant son bâton dans un coin.
« Nous allons dire quelques mots directement sur les conditions de notre duel ; mais je voudrais d’abord savoir si vous pensez qu’il est nécessaire de recourir à la formalité d’un différend insignifiant, qui pourrait servir de prétexte à ma provocation ? »

« Non ; c’est mieux sans formalités. »

« Moi aussi, je le pense. Je suppose qu’il est également inutile d’aborder les véritables raisons de notre désaccord. Nous ne pouvons pas nous supporter. Qu’est-ce de plus nécessaire ? »

« Qu’est-ce de plus, en effet ? » répéta Bazarov avec ironie.

« Quant aux conditions de l’affrontement lui-même, puisque nous n’aurons pas de seconds — car où pourrions-nous en trouver ? »

« Exactement ; où pourrions-nous en trouver ? »

« Alors j’ai l’honneur de vous soumettre la proposition suivante : le combat aura lieu demain matin, disons à six heures, derrière le bosquet, avec des pistolets, à une distance de dix pas... »

« À dix pas ? Cela ira ; nous nous haïssons déjà à cette distance. »

« On pourrait le faire à huit », remarqua Pavel Petrovitch.

« On pourrait. »

« Tirer deux fois ; et, afin d’être prêts à tout résultat, que chacun mette une lettre dans sa poche, dans laquelle il s’accuse de son propre meurtre. »

« Eh bien, cela, je ne l’approuve pas du tout », observa Bazarov. « Il y a là une légère touche de roman français, quelque chose de peu plausible. »

« Peut-être. Vous conviendrez cependant qu’il serait désagréable de susciter des soupçons de meurtre ? »

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« Je suis d’accord à ce sujet. Mais il existe un moyen d’éviter cette reproche douloureux. Nous n’aurons pas de témoins supplémentaires, mais nous pouvons avoir un témoin. »

« Et qui, permettez-moi de demander ? »

« Eh bien, Piotr. »

« Quel Piotr ? »

« Le valet de votre frère. C’est un homme qui a atteint l’apogée de la culture contemporaine, et il remplira son rôle avec toute la décence nécessaire dans de tels cas. »

« Je crois que vous plaisantez, monsieur. »

« Pas du tout. Si vous réfléchissez à ma proposition, vous verrez qu’elle est pleine de bon sens et de simplicité. On ne peut pas cacher une bougie sous un sac ; mais je m’engage à préparer Piotr comme il se doit et à le faire entrer sur le champ de bataille. »

« Vous continuez à plaisanter », déclara Pavel Petrovitch en se levant de sa chaise. « Mais après l’empressement courtois que vous m’avez montré, je n’ai pas le droit de prétendre refuser… Ainsi, tout est arrangé… D’ailleurs, peut-être n’avez-vous pas de pistolets ? »

« Comment pourrais-je avoir des pistolets, Pavel Petrovitch ? Je ne suis pas dans l’armée. »

« Dans ce cas, je vous offre les miens. Soyez assuré qu’il y a déjà cinq ans que je n’en ai pas utilisé. »

« C’est une nouvelle très rassurante. »

Pavel Petrovitch prit son bâton… « Et maintenant, mon cher monsieur, il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous laisser à vos études. J’ai l’honneur de prendre congé de vous. »

« Jusqu’au plaisir de nous revoir, mon cher monsieur », dit Bazarov en accompagnant son visiteur jusqu’à la porte.

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Pavel Petrovitch sortit, tandis que Bazarov resta debout un instant devant la porte, puis s’écria soudain : « Pish, eh bien, je suis fichu ! Comme c’est beau, et comme c’est stupide ! Quelle farce nous avons eue ! Comme des chiens dressés dansant sur leurs pattes arrière. Mais refuser était hors de question ; je crois même qu’il m’aurait frappé, et alors... » (Bazarov pâlit à cette seule pensée ; toute sa fierté se révolta d’un coup) — « alors il se pourrait bien que j’aie dû l’étrangler comme un chat. » Il retourna à son microscope, mais son cœur battait fort, et le calme nécessaire pour effectuer des observations avait disparu. « Il nous a vus aujourd’hui », pensa-t-il ; « mais agira-t-il vraiment ainsi pour son frère ? Et quel drôle d’affaire, un baiser ? Il doit y avoir autre chose là-dessous. Bah ! N’est-il pas peut-être lui-même amoureux d’elle ? Certainement, il est amoureux ; c’est évident comme le jour. Quelle complication ! C’est ennuyeux ! » décida-t-il enfin ; « c’est une mauvaise affaire, peu importe sous quel angle on la regarde. D’abord, risquer une balle dans le crâne, et en tout cas partir ; puis Arkadi... et cette pauvre innocente, Nikolai Petrovitch. C’est une mauvaise affaire, une affaire terriblement mauvaise. »

La journée s’écoula dans une sorte de calme étrange et de léthargie. Fenitchka ne montra aucun signe de vie ; elle restait assise dans sa petite chambre comme une souris dans son terrier. Nikolai Petrovitch avait l’air préoccupé. Il venait d’apprendre que la maladie avait commencé à apparaître dans son blé, sur lequel il avait placé ses espoirs particuliers. Pavel Petrovitch submergeait tout le monde, même Prokofitch, par sa courtoisie glaciale. Bazarov commença une lettre à son père, mais la déchira et la jeta sous la table.

« Si je meurs, » pensa-t-il, « ils le découvriront ; mais je ne vais pas mourir. Non, je continuerai à lutter dans ce monde encore longtemps. » Il donna des ordres à Piotr pour qu’il vienne le voir le lendemain matin dès l’aube, s’il y avait quelque affaire importante. Piotr imagina qu’il voulait l’emmener avec lui à Saint-Pétersbourg. Bazarov se coucha tard, et toute la nuit il fut tourmenté par des rêves confus... Madame Odintsov continuait d’apparaître dans ces rêves : tantôt elle était sa mère, suivie d’un chaton aux moustaches noires, et ce chaton semblait être Fenitchka ; tantôt Pavel Petrovitch prenait l’apparence d’un grand bois contre lequel il devait encore se battre. Piotr le réveilla à quatre heures ; il s’habilla aussitôt et sortit avec lui.

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C’était une belle matinée fraîche ; de minuscules nuages tachetés flottaient dans le ciel, formant de petits rouleaux de mousse sur le bleu pâle et clair ; une fine rosée gouttait sur les feuilles et l’herbe, scintillant comme de l’argent sur les toiles d’araignée ; la terre humide et sombre semblait encore conserver les traces du crépuscule rose ; de tout le ciel arrivaient des chants d’alouettes en abondance. Bazarov marcha jusqu’au bosquet, s’assit à l’ombre au bord, et ce n’est qu’alors qu’il révéla à Piotr la nature du service qu’il attendait de lui. Le valet raffiné fut mortellement effrayé ; mais Bazarov le rassura en lui assurant qu’il n’aurait rien d’autre à faire que de rester à distance et de regarder, et qu’il n’aurait aucune responsabilité. « Et en attendant, » ajouta-t-il, « pense seulement au rôle important que tu dois jouer ! » Piotr leva les mains, baissa les yeux et s’appuya contre un bouleau, pâle de terreur.

La route menant à Maryino longeait le bosquet ; une fine poussière recouvrait le sol, intacte depuis la veille, ni par les roues ni par les pas. Bazarov fixait inconsciemment cette route, arrachant et mordillant une brin d’herbe, tout en se répétant : « Quelle folie ! » Le froid du petit matin le fit frissonner à deux reprises... Piotr le regarda avec désespoir, mais Bazarov se contenta de sourire ; il n’avait pas peur.

On entendit le bruit des sabots de chevaux sur la route... Un paysan apparut derrière les arbres. Il menait devant lui deux chevaux attachés ensemble, et en passant près de Bazarov, il le regarda d’un air plutôt étrange, sans toucher son chapeau, ce qui, facilement, inquiéta Piotr, qu’il prit pour un mauvais présage. « Il y a donc quelqu’un d’autre debout tôt aussi, » pensa Bazarov ; « mais lui, au moins, s’est levé pour travailler, tandis que nous... »

« Imaginez, le monsieur arrive », balbutia soudain Piotr.

Bazarov leva la tête et vit Pavel Petrovitch. Vêtu d’une veste à carreaux clairs et de pantalons blancs comme neige, il marchait rapidement le long de la route ; sous son bras, il portait une boîte enveloppée dans un tissu vert.

« Pardonnez-moi, je crois que je vous ai fait attendre », dit-il en s’inclinant d’abord devant Bazarov, puis devant Piotr, qu’il traita respectueusement à cet instant, comme s’il représentait quelque chose de similaire à un second. « Je ne voulais pas réveiller mon homme. »

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« Ce n’est pas grave », répondit Bazarov ; « nous venons juste d’arriver nous-mêmes. »

« Ah ! tant mieux ! » Pavel Petrovitch jeta un coup d’œil autour de lui. « Il n’y a personne en vue ; personne ne nous empêche. Nous pouvons continuer ? »

« Continuons. »

« Vous ne souhaitez sans doute pas de nouvelles explications ? »

« Non, pas du tout. »

« Voulez-vous charger les pistolets ? » demanda Pavel Petrovitch en sortant les armes de la boîte.

« Non ; chargez-les vous-même, et moi je mesurerai les pas. J’ai les jambes plus longues », ajouta Bazarov avec un sourire. « Un, deux, trois. »

« Evgueni Vassilievitch, » balbutia Piotr avec effort (il tremblait comme s’il avait de la fièvre), « dites ce que vous voulez, mais je m’éloigne davantage. »

« Quatre... cinq... Bien. Éloignez-vous, mon bon ami, éloignez-vous ; vous pouvez même vous cacher derrière un arbre et vous boucher les oreilles, mais ne fermez pas les yeux ; et si quelqu’un tombe, courez le relever. Six... sept... huit... » Bazarov s’arrêta. « C’est suffisant ? » dit-il en se tournant vers Pavel Petrovitch ; « ou dois-je ajouter deux pas de plus ? »

« Comme vous voulez », répondit ce dernier en insérant la deuxième balle.

« Eh bien, ajoutons deux pas de plus. » Bazarov traça une ligne au sol avec la pointe de sa botte. « Voilà donc la barrière. D’ailleurs, de combien de pas chacun de nous peut-il reculer par rapport à la barrière ? C’est aussi une question importante. Ce point n’a pas été abordé hier. »

« Je suppose, dix », répondit Pavel Petrovitch en tendant les deux pistolets à Bazarov. « Voudriez-vous avoir l’amabilité de choisir ? »

« J’en aurai l’amabilité. Mais, Pavel Petrovitch, vous devez admettre que notre combat est d’une singularité absurde. Regardez seulement l’expression de notre second. »

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« Vous êtes enclin à rire de tout », répondit Pavel Petrovitch. « J’admets la singularité de notre duel, mais je pense qu’il est de mon devoir de vous avertir que j’ai l’intention de combattre sérieusement. Un bon entendeur, salut ! »

« Oh ! Je ne doute pas que nous ayons décidé de nous éliminer l’un l’autre ; mais pourquoi ne ririons-nous pas aussi et ne ferions-nous pas de l’utile le doux ? Vous parlez français avec moi, tandis que je vous parle en latin. »

« Je vais combattre sérieusement », répéta Pavel Petrovitch, puis il se dirigea vers sa place. Bazarov, de son côté, compta dix pas depuis la barrière et s’arrêta.

« Êtes-vous prêt ? » demanda Pavel Petrovitch.

« Parfaitement. »

« Nous pouvons nous approcher l’un de l’autre. »

Bazarov avança lentement, et Pavel Petrovitch, la main gauche dans sa poche, marcha vers lui, levant progressivement le canon de son pistolet... « Il vise droit sur mon nez », pensa Bazarov, « et il regarde bien attentivement, ce coquin ! Ce n’est pas une sensation agréable. Je vais regarder sa chaîne de montre. »

Quelque chose passa sifflant juste à côté de son oreille, et au même instant retentit un coup de feu. « Je l’ai entendu, donc tout doit aller bien », eut le temps de penser Bazarov. Il fit un pas de plus et, sans viser, appuya sur la détente.

Pavel Petrovitch tressaillit légèrement et se saisit de sa cuisse. Un filet de sang commença à couler le long de son pantalon blanc.

Bazarov jeta le pistolet de côté et s’approcha de son adversaire. « Êtes-vous blessé ? » demanda-t-il.

« Vous aviez le droit de m’appeler à la barrière », dit Pavel Petrovitch, « mais cela n’a aucune importance. Selon notre accord, chacun de nous a le droit à un autre coup de feu. »

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« Très bien, mais, excusez-moi, ce sera une autre fois », répondit Bazarov en saisissant Pavel Petrovitch, qui commençait à pâlir. « Maintenant, je ne suis pas un duelliste, mais un médecin, et je dois d’abord examiner votre blessure. Piotr ! Viens ici, Piotr ! Où es-tu passé ? »

« C’est complètement absurde... Je n’ai besoin de l’aide de personne », déclara Pavel Petrovitch d’un ton sec, « et... nous devons... encore... » Il tenta de tirer sur ses moustaches, mais sa main le trahit, ses yeux s’assombrirent et il perdit connaissance.

« Voilà une belle chose ! Un évanouissement ! Quoi encore ! » s’écria Bazarov machinalement en allongeant Pavel Petrovitch sur l’herbe. « Voyons ce qui ne va pas. » Il sortit un mouchoir, essuya le sang et commença à examiner la blessure... « L’os n’a pas été touché », murmura-t-il entre ses dents ; « la balle n’est pas allée profondément ; un muscle, le vastus externus, a été éraflé. Il pourra danser dans trois semaines !... Et s’évanouir ! Ah, ces gens nerveux, comme je les déteste ! Mon Dieu, quelle peau délicate ! »

« Est-il mort ? » demanda la voix tremblante de Piotr derrière lui.

Bazarov se retourna. « Va chercher de l’eau le plus vite possible, mon bon ami, il vivra encore plus longtemps que nous. »

Mais le domestique moderne semblait ne pas comprendre ses paroles et ne bougea pas. Pavel Petrovitch ouvrit lentement les yeux. « Il va mourir ! » chuchota Piotr, en se mettant à se signer.

« Vous avez raison... Quel visage idiot ! » remarqua le gentilhomme blessé avec un sourire forcé.

« Eh bien, va chercher l’eau, bon sang ! » cria Bazarov.

« Inutile... C’était une vertige passager... Aidez-moi à m’asseoir... voilà, c’est mieux... J’ai seulement besoin de quelque chose pour bander cette égratignure, puis je peux rentrer chez moi à pied, ou vous pouvez envoyer une calèche pour moi. Le duel, si vous le souhaitez, ne sera pas repris. Vous vous êtes comporté honorablement... aujourd’hui, aujourd’hui — voyez. »

« Inutile de rappeler le passé », répliqua Bazarov ; « et quant à l’avenir, il ne vaut pas la peine non plus que vous vous en souciiez, car... »

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J’ai l’intention de partir sans tarder. Laissez-moi bander votre jambe maintenant ; votre blessure n’est pas grave, mais il vaut toujours mieux arrêter le saignement. Mais d’abord, je dois ramener ce cadavre à lui-même.

Bazarov secoua Piotr par le col et le envoya chercher une calèche.

« Faites attention de ne pas effrayer mon frère », lui dit Pavel Petrovitch ; « n’osez même pas penser à lui en parler. »

Piotr partit en courant ; pendant qu’il allait chercher une calèche, les deux adversaires restèrent assis par terre, sans dire un mot. Pavel Petrovitch essayait de ne pas regarder Bazarov ; il ne voulait en aucun cas se réconcilier avec lui ; il avait honte de son propre orgueil, de son échec ; il avait honte de toute la situation qu’il avait provoquée, même s’il sentait qu’elle n’aurait pas pu se terminer de manière plus favorable. « En tout cas, il n’y aura pas de scandale », se consola-t-il, « et pour cela, je suis reconnaissant. » Le silence s’éternisa, un silence pénible et gênant. Ils étaient tous deux mal à l’aise. Chacun savait que l’autre le comprenait. Cela est agréable entre amis, et toujours très désagréable entre ceux qui ne le sont pas, surtout quand il est impossible ni de régler les choses ni de se séparer.

« N’ai-je pas bandé trop fort votre jambe ? » demanda enfin Bazarov.

« Non, pas du tout ; c’est parfait », répondit Pavel Petrovitch ; et après une brève pause, il ajouta : « Il est impossible de tromper mon frère ; nous devrons lui dire que nous nous sommes disputés à cause de la politique. »

« Très bien », approuva Bazarov. « Vous pouvez dire que j’ai insulté tous les anglophiles. »

« Cela ira parfaitement. Que pensez-vous que cet homme nous imagine maintenant ? » continua Pavel Petrovitch, en désignant le même paysan qui avait fait passer les chevaux boiteux devant Bazarov quelques minutes avant le duel, puis qui était reparti le long de la route, ôtant son chapeau en voyant les « messieurs ».

« Qui peut le savoir ! » répondit Bazarov ; « il est très probable qu’il ne pense à rien. Le paysan russe est ce mystérieux inconnu dont Mme Radcliffe parlait tant. Qui peut le comprendre ! Il ne se comprend même pas lui-même ! »

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« Ah ! c’est donc votre idée ! » commença Pavel Petrovitch ; et soudain il s’écria :
« Regardez ce que votre idiot de Piotr a fait ! Voilà mon frère qui arrive au galop vers nous ! »

Bazarov se retourna et vit le visage pâle de Nikolaï Petrovitch, assis dans la calèche. Il en sortit avant même qu’elle ne s’arrête et se précipita vers son frère.

« Que signifie tout cela ? » demanda-t-il d’une voix agitée. « Evgueni Vassilievitch, je vous en prie, qu’est-ce qui se passe ? »

« Rien », répondit Pavel Petrovitch ; « ils vous ont alarmé pour rien. J’ai eu un petit différend avec M. Bazarov, et j’ai dû en payer le prix. »

« Mais de quoi s’agissait-il, par pitié ! »

« Comment pourrais-je vous le dire ? M. Bazarov a fait allusion de manière irrespectueuse à Sir Robert Peel. Je dois ajouter que je suis le seul responsable dans toute cette affaire, tandis que M. Bazarov s’est comporté avec la plus grande honnêteté. C’est moi qui l’ai provoqué. »

« Mais vous êtes couvert de sang, mon Dieu ! »

« Eh bien, croyez-vous que j’aie de l’eau dans les veines ? Cette saignée est même bénéfique pour moi. N’est-ce pas, docteur ? Aidez-moi à monter dans la calèche, et ne vous laissez pas abattre par la mélancolie. Demain, je serai complètement guéri. Voilà, parfait. Continuez, cocher. »

Nikolaï Petrovitch suivit la calèche ; Bazarov resta où il était...

« Je dois vous demander de prendre soin de mon frère », dit Nikolaï Petrovitch à Bazarov, « jusqu’à ce que nous ayons trouvé un autre médecin en ville. »

Bazarov hocha la tête sans parler. Une heure plus tard, Pavel Petrovitch était déjà allongé dans son lit, avec une jambe habilement bandée. Toute la maison était en émoi ; Fenitchka s’évanouit. Nikolaï Petrovitch serrait discrètement les mains, tandis que Pavel Petrovitch riait et plaisantait, surtout avec Bazarov ; il portait une belle chemise de nuit en cambric, élégante...

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Un manteau du matin et un fez l’empêchaient de tirer les stores, et il se plaignait avec humour de devoir être privé de nourriture.

Vers la nuit, cependant, il commença à avoir de la fièvre ; sa tête le faisait souffrir. Le médecin arriva de la ville. (Nikolaï Petrovitch ne voulait pas écouter son frère, et en fait Bazarov lui-même ne le souhaitait pas non plus ; il resta toute la journée dans sa chambre, pâle et vindicatif, et n’allait voir l’agonisant que pour le plus bref moment possible ; il rencontra deux fois par hasard Fenitchka, mais elle s’éloigna de lui avec horreur.) Le nouveau médecin conseilla une diète rafraîchissante ; il confirma cependant l’affirmation de Bazarov selon laquelle il n’y avait aucun danger. Nikolaï Petrovitch lui dit que son frère s’était blessé par accident, auquel le médecin répondit : « Hm ! » Mais, après avoir reçu vingt-cinq roubles d’argent dans sa main sur-le-champ, il ajouta : « Vous dites ça ? Eh bien, c’est effectivement quelque chose qui arrive souvent. »

Personne dans la maison ne se coucha ni ne se déshabilla. Nikolaï Petrovitch continuait d’entrer chez son frère sur la pointe des pieds, puis de repartir sur la pointe des pieds ; ce dernier somnolait, gémissait un peu, lui disait en français : « Couchez-vous », et demandait à boire. Nikolaï Petrovitch envoya deux fois Fenitchka lui apporter un verre de limonade ; Pavel Petrovitch la regarda fixement et but le verre jusqu’à la dernière goutte. Vers le matin, la fièvre augmenta légèrement ; il y eut un léger délire. Au début, Pavel Petrovitch prononça des mots incohérents ; puis soudain il ouvrit les yeux et, voyant son frère penché anxieusement au-dessus de lui près de son lit, il dit : « Tu ne penses pas, Nikolaï, que Fenitchka a quelque chose en commun avec Nellie ? »

« Quelle Nellie, cher Pavel ? »

« Comment peux-tu demander ? La princesse R… Surtout la partie supérieure du visage. C’est de la même famille. »

Nikolaï Petrovitch ne répondit pas, tout en s’étonnant intérieurement de la persistance des anciennes passions chez l’homme. « C’est comme ça quand elles remontent à la surface », pensa-t-il.

« Ah, comme j’aime cette créature insouciante ! » gémit Pavel Petrovitch, joignant tristement les mains derrière sa tête. « Je ne supporte pas qu’un arriviste insolent ose la toucher… » murmura-t-il quelques minutes plus tard.

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Nikolai Petrovitch se contenta de soupirer ; il ne soupçonnait même pas à qui ces paroles se référaient.

Bazarov se présenta chez lui à huit heures, le lendemain. Il avait déjà eu le temps de faire ses bagages et de libérer tous ses grenouilles, insectes et oiseaux.

« Vous êtes venu pour prendre congé de moi ? » dit Nikolai Petrovitch en se levant pour l’accueillir.

« Oui. »

« Je vous comprends et je vous approuve entièrement. Mon pauvre frère est bien sûr responsable ; il en subit les conséquences. Il m’a lui-même dit qu’il avait rendu impossible pour vous d’agir autrement. Je crois que vous ne pouviez éviter ce duel, qui... qui s’explique en partie par l’antagonisme presque constant entre vos points de vue. » (Nikolai Petrovitch commençait à se troubler un peu dans ses paroles.) « Mon frère est un homme de l’ancienne école, colérique et têtu... Dieu merci, tout s’est terminé comme ça. J’ai pris toutes les précautions pour éviter tout tapage. »

« Je vous laisse mon adresse, au cas où il y aurait des complications », remarqua Bazarov d’un ton désinvolte.

« J’espère qu’il n’y aura pas de complications, Evgeny Vassilyitch... Je suis très désolé que votre séjour chez moi se termine de cette manière... Cela me peine d’autant plus à cause d’Arkady... »

« Je suppose que je le verrai », répondit Bazarov, pour qui les « explications » et les « protestations » de toutes sortes suscitaient toujours de l’impatience ; « si ce n’est pas le cas, je vous prie de lui dire au revoir de ma part et d’accepter mes excuses. »

« Et moi, je vous en prie... » répondit Nikolai Petrovitch. Mais Bazarov partit sans attendre la fin de sa phrase.

Lorsqu’il apprit le départ de Bazarov, Pavel Petrovitch exprima le désir de le voir et lui serra la main. Mais même alors, il resta froid comme de la glace ; il comprit que Pavel Petrovitch voulait jouer au magnanime. Il ne...

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Il parvint à dire au revoir à Fenitchka ; il ne fit que lui échanger des regards depuis la fenêtre. Son visage lui parut abattu. « Elle sera peut-être affligée », se dit-il... « Mais qui sait ? Je parie qu’elle s’en sortira d’une manière ou d’une autre ! » Piotr, cependant, était tellement bouleversé qu’il pleura sur son épaule, jusqu’à ce que Bazarov l’apaise en lui demandant s’il avait constamment de l’eau dans les yeux ; tandis que Dunyasha fut obligée de courir se cacher dans les bois pour dissimuler ses émotions. L’auteur de tout ce malheur monta dans une petite charrette, fuma un cigare, et lorsqu’à trois miles de là, au tournant du chemin, on put apercevoir la ferme des Kirsanov avec sa nouvelle maison, alignée le long de la route, il cracha simplement et, marmonnant : « Maudits snobs ! » il se couvrit davantage de son manteau.

Pavel Petrovitch alla bientôt mieux ; mais il dut rester alité environ une semaine. Il supporta assez patiemment ce qu’il appelait son emprisonnement, bien qu’il prenne grand soin de sa toilette et fasse parfumer tout avec de l’eau de Cologne. Nikolai Petrovitch avait l’habitude de lui lire les journaux ; Fenitchka le servait comme avant, lui apportant du citronnade, de la soupe, des œufs durs et du thé ; mais elle était saisie d’une peur secrète chaque fois qu’elle entrait dans sa chambre. Le geste inattendu de Pavel Petrovitch avait alarmé tout le monde dans la maison, et elle plus que quiconque ; Prokofitch était le seul à ne pas être troublé par cela ; il parlait de la façon dont les messieurs de son temps se battaient, mais seulement avec de vrais messieurs ; des canailles pareilles, ils avaient l’habitude de demander qu’on les fouette avec un fouet à cheval pour leur insolence.

La conscience de Fenitchka ne la tourmentait guère ; mais parfois, elle était hantée par la pensée de la véritable cause du conflit ; et Pavel Petrovitch aussi la regardait d’un air si étrange... qu’ même quand elle lui tournait le dos, elle sentait ses yeux posés sur elle. À force d’agitation intérieure continue, elle maigrit, et, comme c’est toujours le cas, devint encore plus charmante.

Un jour — l’incident eut lieu le matin — Pavel Petrovitch se sentit mieux et quitta son lit pour aller s’asseoir sur le canapé, tandis que Nikolai Petrovitch, s’étant assuré qu’il allait mieux, partit vers la aire de battage. Fenitchka lui apporta une tasse de thé, la posa sur une petite table et s’apprêta à partir. Pavel Petrovitch la retint.

« Où allez-vous si vite, Fedosya Nikolaevna ? » commença-t-il ; « Êtes-vous occupée ? »

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« ... Je dois servir le thé. »

« Dunyasha s’en chargera sans toi ; reste un moment avec ce pauvre malade. D’ailleurs, je dois te parler un instant. »

Fenitchka s’assit au bord d’un fauteuil, sans dire un mot.

« Écoute », dit Pavel Petrovitch en tirant sur sa moustache ; « j’ai longtemps voulu te demander quelque chose ; tu as l’air d’avoir peur de moi, d’une certaine façon ? »

« Moi ? »

« Oui, toi. Tu ne me regardes jamais, comme si ta conscience n’était pas en paix. »

Fenitchka rougit, mais elle regarda Pavel Petrovitch. Il lui parut étrange, et son cœur se mit à battre lentement.

« Ta conscience est-elle en paix ? » lui demanda-t-il.

« Pourquoi ne le serait-elle pas ? » balbutia-t-elle.

« Dieu seul le sait ! D’ailleurs, qui as-tu pu offenser ? Moi ? C’est peu probable. Quelqu’un d’autre dans cette maison ? Cela aussi, c’est incroyable. Est-ce mon frère ? Mais tu l’aimes, n’est-ce pas ? »

« Je l’aime. »

« De toute ton âme, de tout ton cœur ? »

« J’aime Nikolaï Petrovitch de tout mon cœur. »

« Vraiment ? Regarde-moi, Fenitchka. » (C’était la première fois qu’il l’appelait ainsi.) « Tu sais, c’est un grand péché de mentir ! »

« Je ne mens pas, Pavel Petrovitch. Je n’aime pas Nikolaï Petrovitch — je ne voudrais plus vivre après ça. »

« Et tu ne l’abandonneras jamais pour personne ? »

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« À qui pourrais-je l’abandonner ? »

« À qui, en effet ! Eh bien, que diriez-vous de ce monsieur qui vient juste de partir d’ici ? »

Fenitchka se leva. « Mon Dieu, Pavel Petrovitch, pourquoi me torturez-vous ainsi ? Qu’ai-je fait pour vous ? Comment peut-on dire de telles choses ? »...

« Fenitchka, » dit Pavel Petrovitch d’une voix affligée, « tu sais que j’ai vu... »

« Qu’avez-vous vu ? »

« Eh bien, là... dans le kiosque. »

Fenitchka devint rouge jusqu’aux cheveux et aux oreilles. « Comment pourrais-je en être responsable ? » articula-t-elle avec peine.

Pavel Petrovitch se redressa. « Tu n’en es pas responsable ? Non ? Pas du tout ? »

« J’aime Nikolaï Petrovitch, et personne d’autre au monde, et je l’aimerai toujours ! » s’écria Fenitchka avec une force soudaine, tandis que sa gorge semblait se briser sous les sanglots. « Quant à ce que vous avez vu, le jour terrible du jugement, je dirai que je ne suis pas responsable, que je ne l’ai pas été, et je préférerais mourir sur-le-champ si les gens pouvaient me soupçonner d’une telle chose envers mon bienfaiteur, Nikolaï Petrovitch. »

Mais sa voix se brisa, et en même temps elle sentit que Pavel Petrovitch lui saisissait et pressait la main... Elle le regarda, complètement pétrifiée. Il était devenu encore plus pâle qu’avant ; ses yeux brillaient, et ce qui était le plus étonnant, c’est qu’une grande larme solitaire roulait sur sa joue.

« Fenitchka ! » disait-il d’une étrange voix murmurée ; « aime-le, aime mon frère ! Ne l’abandonne à personne au monde ; n’écoute personne d’autre ! Pense à ce qui peut être plus terrible que d’aimer sans être aimé ! Ne quitte jamais mon pauvre Nikolaï ! »

Les yeux de Fenitchka étaient secs, et sa terreur avait disparu, tant sa surprise était grande. Mais quelles furent ses émotions lorsque Pavel Petrovitch, Pavel...

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Petrovitch lui-même posa sa main sur ses lèvres et sembla la pénétrer du regard sans la baiser, ne laissant échapper que de temps à autre des soupirs convulsifs...

« Mon Dieu », pensa-t-elle, « n’est-ce pas une crise qui le prend ? »...

À cet instant, toute sa vie détruite se réveilla en lui.

L’escalier grinça sous des pas qui s’approchaient rapidement... Il la repoussa loin de lui et laissa sa tête retomber sur l’oreiller. La porte s’ouvrit, et Nikolaï Petrovitch entra, gai, frais et rougi par le froid. Mitya, tout aussi frais et rougi que son père, vêtu seulement de sa petite chemise, sautillait sur son épaule, attrapant avec ses petits orteils nus les gros boutons de son manteau rustique.

Fenitchka se jeta simplement sur lui, les serrant tous les deux dans ses bras, puis posa sa tête sur son épaule. Nikolaï Petrovitch fut surpris ; Fenitchka, la réservée et sérieuse Fenitchka, ne lui avait jamais fait de caresse en présence d’une tierce personne.

« Qu’y a-t-il ? » dit-il, et, jetant un coup d’œil à son frère, il lui donna Mitya. « Tu te sens moins mal ? » demanda-t-il en s’approchant de Pavel Petrovitch.

Il enfouit son visage dans un mouchoir en cambric. « Non... pas du tout... au contraire, je vais beaucoup mieux. »

« Tu as été trop pressé pour aller t’asseoir sur le canapé. Où vas-tu ? » ajouta Nikolaï Petrovitch en se tournant vers Fenitchka ; mais elle avait déjà fermé la porte derrière elle. « Je venais vous montrer mon petit héros, il pleurait après son oncle. Pourquoi l’a-t-elle emmené ? Qu’as-tu, d’ailleurs ? Est-ce qu’il y a eu quelque chose entre vous, hein ? »

« Frère ! » dit Pavel Petrovitch solennellement.

Nikolaï Petrovitch sursauta. Il était abattu, sans pouvoir dire pourquoi.

« Frère », répéta Pavel Petrovitch, « donne-moi ta parole que tu exauceras ma seule demande. »

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« Quelle demande ? Dites-moi. »

« C’est très important ; à mon avis, tout le bonheur de votre vie en dépend. J’ai beaucoup réfléchi pendant tout ce temps à ce que je veux vous dire maintenant... Frère, faites votre devoir, le devoir d’un homme honnête et généreux ; mettez fin au scandale et au mauvais exemple que vous donnez — vous, le meilleur des hommes ! »

« Que voulez-vous dire, Pavel ? »

« Épousez Fenitchka... Elle vous aime ; c’est la mère de votre fils. »

Nikolai Petrovitch recula d’un pas et leva les mains. « Dites-vous cela, Pavel ? Vous, que j’ai toujours considéré comme l’adversaire le plus résolu de ce genre de mariages ! Vous dites cela ? Ne savez-vous pas que c’est simplement par respect pour vous que je n’ai pas fait ce que vous appelez si justement mon devoir ? »

« Vous avez eu tort de me respecter dans ce cas », répondit Pavel Petrovitch avec un sourire las. « Je commence à penser que Bazarov avait raison de m’accuser de snobisme. Non, cher frère, ne nous soucions plus des apparences ni de l’opinion du monde ; nous sommes maintenant des gens âgés et humbles ; il est temps de mettre de côté toute vanité. Faisons, comme vous le dites, notre devoir ; et sachez que nous obtiendrons ainsi le bonheur en prime. »

Nikolai Petrovitch se précipita pour embrasser son frère.

« Vous m’avez complètement ouvert les yeux ! » s’écria-t-il. « J’avais raison de dire que vous étiez le plus sage et le plus bon des hommes au monde, et maintenant je vois que vous êtes aussi raisonnable que vous êtes noble de cœur. »

« Calmez-vous, calmez-vous », l’interrompit Pavel Petrovitch ; « ne blessez pas la jambe de votre frère raisonnable, qui, à près de cinquante ans, a combattu des duels comme un enseigne. Alors, c’est réglé : Fenitchka sera ma... belle-sœur. »

« Mon cher Pavel ! Mais que dira Arkady ? »

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« Arkady ? Il sera aux anges, croyez-moi ! Le mariage va à l’encontre de ses principes, mais alors son sens de l’égalité sera satisfait. Et, après tout, quel sens ont les distinctions de classe au XIXe siècle ? »

« Ah, Pavel, Pavel ! Laissez-moi vous embrasser encore une fois ! N’ayez pas peur, je ferai attention. »

Les frères s’étreignirent.

« Que pensez-vous, ne devriez-vous pas lui annoncer vos intentions maintenant ? » demanda Pavel Petrovitch.

« Pourquoi se presser ? » répondit Nikolaï Petrovitch. « Y a-t-il eu une conversation entre vous ? »

« Une conversation entre nous ? Quelle idée ! »

« Eh bien, dans ce cas, c’est parfait. Avant tout, vous devez vous remettre, et il y a beaucoup de temps en attendant. Nous devons y réfléchir sérieusement et considérer... »

« Mais vous avez déjà pris votre décision, n’est-ce pas ? »

« Bien sûr, j’ai déjà pris ma décision, et je vous remercie du fond du cœur. Je vais vous laisser maintenant ; vous devez vous reposer ; toute excitation est mauvaise pour vous... Mais nous en parlerons à nouveau. Dormez bien, mon cher, et que Dieu vous bénisse ! »

« Pourquoi me remercie-t-il ainsi ? » pensa Pavel Petrovitch, une fois seul. « Comme si cela ne dépendait pas de lui ! Je m’en irai dès qu’il sera marié, quelque part très loin — à Dresde ou à Florence, et j’y vivrai jusqu’à ce que... »

Pavel Petrovitch humecta son front avec de l’eau de Cologne et ferma les yeux. Sa belle tête amaigrie, éclairée en plein par la lumière du jour, reposait sur l’oreiller blanc comme celle d’un mort... Et en effet, il était un mort.

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CHAPITRE XXV

À Nikolskoe, Katia et Arkadi étaient assis dans le jardin sur un banc en gazon, à l’ombre d’un grand frêne ; Fifi s’était couché par terre près d’eux, donnant à son corps mince cette courbe gracieuse que les amateurs de chiens appellent « la posture du lièvre ». Arkadi et Katia restaient silencieux ; il tenait entre ses mains un livre à moitié ouvert, tandis qu’elle sortait d’un panier les quelques miettes de pain qui s’y trouvaient encore pour les jeter à une petite famille de moineaux qui, avec l’audace effrayée qui leur est propre, sautaient et chantaient juste à ses pieds. Une brise légère qui agitait les feuilles du frêne faisait monter et descendre lentement des éclats de lumière dorée pâle sur le sentier et le dos fauve de Fifi ; une zone d’ombre continue recouvrait Arkadi et Katia ; seuls, de temps en temps, des rayons brillants illuminaient leurs cheveux. Tous deux restaient silencieux, mais la manière même dont ils restaient silencieux, la façon dont ils étaient assis ensemble, trahissaient une intimité confiante ; chacun semblait ne même pas penser à son compagnon, tout en se réjouissant secrètement de sa présence. Leurs visages aussi avaient changé depuis que nous les avions vus pour la dernière fois : Arkadi paraissait plus serein, Katia plus vive et plus audacieuse.

« Ne penses-tu pas », commença Arkadi, « que le frêne a été très bien nommé en russe “yasen” ; aucune autre plante n’est aussi légèrement et brillamment transparente (“yasno”) face à l’air que lui. »

Katia leva les yeux vers le haut et acquiesça : « Oui » ; tandis qu’Arkadi pensait : « Eh bien, elle ne me reproche pas de parler avec élégance. »

« Je n’aime pas Heine », dit Katia en jetant un coup d’œil au livre que tenait Arkadi, « ni quand il rit ni quand il pleure ; je l’aime quand il est pensif et mélancolique. »

« Et moi, je l’aime quand il rit », remarqua Arkadi.

« Ce sont là les reliques de tes anciennes tendances satiriques. » (« Des reliques ! » pensa Arkadi — « Si Bazarov avait entendu ça ? ») « Attends un peu ; nous allons… »

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« te transformer. »

« Qui va me transformer ? Vous ? »

« Qui ? — ma sœur ; Porfiry Platonovitch, avec qui vous avez cessé de vous disputer ; tante, que vous avez accompagnée à l’église avant-hier. »

« Eh bien, je ne pouvais pas refuser ! Et quant à Anna Sergueïevna, elle était d’accord avec Evgueni sur beaucoup de choses, vous vous souvenez ? »

« Ma sœur était alors sous son influence, tout comme vous. »

« Comme moi ? Puis-je demander si vous découvrez que j’ai maintenant échappé à son influence ? »

Katia ne parla pas.

« Je sais, poursuivit Arkadi, vous ne l’avez jamais aimé. »

« Je ne peux pas avoir d’opinion à son sujet. »

« Savez-vous, Katerina Sergueïevna, chaque fois que j’entends cette réponse, je ne la crois pas... Il n’y a pas d’homme au sujet duquel chacun de nous ne pourrait pas avoir une opinion ! C’est simplement un moyen de se dérober. »

« Eh bien, disons alors que non... Ce n’est pas exactement que je ne l’aime pas, mais j’ai l’impression qu’il appartient à une autre catégorie que moi, et je suis différente de lui... et vous aussi, vous êtes différent de lui. »

« Comment ça ? »

« Comment pourrais-je vous le dire... C’est un animal sauvage, et vous et moi, nous sommes domestiqués. »

« Suis-je aussi domestiqué ? »

Katia hocha la tête.

Arkadi se gratta l’oreille. « Laissez-moi vous dire, Katerina Sergueïevna, savez-vous que c’est vraiment une insulte ? »

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« Pourquoi, voudrais-tu être sauvage—— »

« Pas sauvage, mais fort, plein de force. »

« Ce n’est pas utile d’espérer ça... Ton ami, tu vois, ne l’espère pas, mais il l’est déjà. »

« Hmm ! Alors tu imagines qu’il a eu une grande influence sur Anna Sergueïevna ? »

« Oui. Mais personne ne peut garder le dessus sur elle longtemps », ajouta Katia à voix basse.

« Pourquoi penses-tu cela ? »

« Elle est très fière... Je ne voulais pas dire ça... Elle tient beaucoup à son indépendance. »

« Qui ne la tient pas à cœur ? » demanda Arkadi, et l’idée lui vint : « À quoi bon ? » « À quoi bon ? » se demanda aussi Katia. Lorsque les jeunes sont souvent ensemble en termes amicaux, ils butent constamment sur les mêmes idées.

Arkadi sourit, s’approcha un peu de Katia et dit à voix basse : « Avoue que tu as un peu peur d’elle. »

« De qui ? »

« D’elle », répéta Arkadi avec insistance.

« Et toi ? » demanda Katia à son tour.

« Moi aussi, dis-je, moi aussi. »

Katia le menaça du doigt. « J’en suis étonnée », commença-t-elle ; « ma sœur ne t’a jamais paru aussi amicale qu’en ce moment ; bien plus que quand tu es arrivé pour la première fois. »

« Vraiment ! »

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« Mais enfin, n’avez-vous pas remarqué ? N’en êtes-vous pas heureux ? »

Arkady devint pensif.

« Comment ai-je réussi à gagner la bonne opinion d’Anna Sergueïevna ? N’est-ce pas parce que je lui ai apporté les lettres de votre mère ? »

« À cause de cela aussi, et d’autres raisons que je ne vous dirai pas. »

« Pourquoi ? »

« Je ne le dirai pas. »

« Oh ! Je sais ; vous êtes très têtu. »

« Oui, je le suis. »

« Et perspicace. »

Katya jeta un regard oblique à Arkady. « Peut-être bien ; est-ce que cela vous irrite ? À quoi pensez-vous ? »

« Je me demande comment vous êtes devenue aussi perspicace qu’en réalité vous l’êtes. Vous êtes si timide, si réservée ; vous gardez tout le monde à distance. »

« J’ai beaucoup vécu seule ; cela pousse à la réflexion. Mais est-ce que je garde vraiment tout le monde à distance ? »

Arkady lança un regard reconnaissant à Katya.

« C’est très bien », poursuivit-il ; « mais les gens dans votre situation — je veux dire, dans vos circonstances — n’ont pas souvent cette faculté ; il leur est difficile, tout comme aux souverains, d’accéder à la vérité. »

« Mais, voyez-vous, je ne suis pas riche. »

Arkady fut surpris et ne comprit pas immédiatement Katya. « Mais bien sûr, tous les biens appartiennent à sa sœur ! » lui vint soudain à l’esprit ; cette idée ne lui déplut pas. « Comme c’est bien dit ! » commenta-t-il.

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« Quoi ? »

« Vous l’avez dit gentiment, simplement, sans honte ni prétention. D’ailleurs, je suppose qu’il doit toujours y avoir quelque chose de spécial, une sorte de fierté, dans le sentiment de tout homme qui sait et dit qu’il est pauvre. »

« Je n’ai jamais ressenti une chose pareille, grâce à ma sœur. Je viens seulement de mentionner ma situation parce qu’elle est venue sur le tapis. »

« Eh bien, vous devez admettre que vous avez aussi une part de cette fierté dont je parlais tout à l’heure. »

« Par exemple ? »

« Par exemple, vous — pardonnez-moi la question — vous ne marieriez pas un homme riche, je suppose, n’est-ce pas ? »

« Si je l’aimais beaucoup... Non, je pense même alors que je ne l’épouserais pas. »

« Voilà ! Vous voyez ! » s’écria Arkadi, et après une courte pause il ajouta : « Et pourquoi ne l’épouseriez-vous pas ? »

« Parce que même dans les ballades, les unions inégales sont toujours malchanceuses. »

« Vous voulez peut-être gouverner, ou... »

« Oh, non ! Pourquoi ferais-je cela ? Au contraire, je suis prête à obéir ; seule l’inégalité est intolérable. Se respecter soi-même et obéir, ça, je peux le comprendre, c’est le bonheur ; mais une existence subordonnée... Non, j’en ai assez comme ça. »

« Assez comme ça », répéta Arkadi après Katya. « Oui, oui », continua-t-il, « vous n’êtes pas la sœur d’Anna Sergueïevna pour rien ; vous êtes tout aussi indépendante qu’elle ; mais vous êtes plus réservée. J’ai la certitude que vous ne seriez pas la première à exprimer vos sentiments, aussi forts et sacrés soient-ils... »

« Eh bien, qu’attendriez-vous ? » demanda Katya.

« Vous êtes tout aussi intelligente ; et vous avez autant, voire plus, de caractère qu’elle. »

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« Ne me comparez pas à ma sœur, s’il vous plaît », intervint précipitamment Katia ; « c’est trop défavorable pour moi. Vous semblez oublier que ma sœur est belle et intelligente, et… vous en particulier, Arkadi Nikolaevitch, ne devriez pas dire de telles choses, et en plus avec un visage si sérieux. »

« Que voulez-vous dire par “vous en particulier” – et qu’est-ce qui vous fait croire que je plaisante ? »

« Bien sûr, vous plaisantez. »

« Vous croyez ? Mais que se passerait-il si j’étais convaincu de ce que je dis ? Si je pensais ne l’avoir même pas dit assez fort ? »

« Je ne vous comprends pas. »

« Vraiment ? Eh bien, maintenant je vois ; je vous prenais certainement pour plus observatrice que vous ne l’êtes. »

« Comment ? »

Arkadi ne répondit pas et détourna le regard, tandis que Katia cherchait encore quelques miettes dans le panier et commençait à les jeter aux moineaux ; mais elle bougea son bras avec trop de vigueur, et ils s’envolèrent sans s’arrêter pour les ramasser.

« Katerina Sergyevna ! » commença soudain Arkadi ; « cela n’a probablement aucune importance pour vous ; mais permettez-moi de vous dire que je vous place non seulement au-dessus de votre sœur, mais au-dessus de tout le monde dans le monde. »

Il se leva et s’éloigna rapidement, comme s’il avait peur des mots qui venaient de sortir de ses lèvres.

Katia laissa tomber ses deux mains, avec le panier, sur ses genoux, et, la tête baissée, elle fixa longuement Arkadi du regard. Peu à peu, une légère rougeur apparut sur ses joues ; mais ses lèvres ne souriaient pas et ses yeux sombres exprimaient de la perplexité ainsi qu’un autre sentiment, encore indéfini.

« Êtes-vous seule ? » entendit-elle la voix d’Anna Sergyevna près d’elle ; « Je pensais que vous étiez venue au jardin avec Arkadi. »

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Katya leva lentement les yeux vers sa sœur (élégamment, voire richement vêtue, elle se tenait sur le chemin et chatouillait les oreilles de Fifi avec la pointe de son ombrelle ouverte) et répondit doucement : « Oui, je suis seule. »

« Je vois », répondit-elle en souriant ; « Je suppose qu’il est allé dans sa chambre. »

« Oui. »

« Avez-vous lu ensemble ? »

« Oui. »

Anna Sergueïevna prit Katya par le menton et lui releva le visage.

« J’espère que vous ne vous êtes pas disputées ? »

« Non », dit Katya, et elle retira discrètement la main de sa sœur.

« Comme tu réponds solennellement ! J’espérais le trouver ici, et j’avais l’intention de lui suggérer de venir se promener avec moi. C’est ce qu’il demande toujours. Ils t’ont envoyé des chaussures de la ville ; va les essayer ; j’ai remarqué hier seulement que tes anciennes sont vraiment usées. Tu ne penses jamais assez à ça, et tu as de si jolis petits pieds ! Tes mains aussi sont belles... bien qu’elles soient grandes ; il faut donc profiter au maximum de tes petits pieds. Mais tu n’es pas vaniteuse. »

Anna Sergueïevna continua à marcher le long du chemin, avec un léger froissement de sa belle robe ; Katya se leva de l’herbe et, emmenant Heine avec elle, partit aussi — mais pas pour essayer ses chaussures.

« De si jolis petits pieds ! » pensa-t-elle en montant lentement et légèrement les marches en pierre de la terrasse, brûlantes sous le soleil ; « de si jolis petits pieds, c’est comme tu les appelles... Eh bien, il sera là pour eux. »

Mais soudain, un sentiment de honte l’envahit, et elle monta rapidement à l’étage.

Arkady était parti dans le couloir vers sa chambre ; un domestique le rattrapa et annonça que M. Bazarov était dans sa chambre.

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« Evgueni ! » murmura Arkadi, presque avec désarroi ; « est-il ici depuis longtemps ? »

« M. Bazarov est arrivé il y a un instant, monsieur, et a donné l’ordre de ne pas l’annoncer à Anna Sergueïevna, mais de le conduire directement chez vous. »

« Une malheur a-t-il pu arriver à la maison ? » pensa Arkadi. Il monta précipitamment les escaliers et ouvrit aussitôt la porte. La vue de Bazarov le rassura immédiatement, bien qu’un œil plus expérimenté eût probablement décelé des signes d’agitation intérieure sur le visage creusé, mais encore énergique, du visiteur inattendu. Vêtu d’une cape poussiéreuse sur les épaules et coiffé d’un chapeau, il était assis près de la fenêtre ; il ne se leva même pas lorsque Arkadi se jeta à son cou en poussant des exclamations bruyantes.

« C’est inattendu ! Quelle chance vous amène ? » répétait-il sans cesse, s’agitant dans la pièce comme quelqu’un qui se croit et veut se montrer ravi. « Je suppose que tout va bien à la maison ; tout le monde va bien, n’est-ce pas ? »

« Tout va bien, mais tout le monde n’est pas en bonne santé », dit Bazarov. « Arrêtez de bavarder, allez me chercher du kvas, asseyez-vous et écoutez-moi vous raconter tout ça en quelques phrases, mais, j’espère, assez percutantes. »

Arkadi resta silencieux pendant que Bazarov décrivait son duel avec Pavel Petrovitch. Il fut très surpris, voire attristé, mais il jugea inutile de le montrer ; il demanda seulement si la blessure de son oncle n’était vraiment pas grave ; et, ayant appris que c’était intéressant, mais pas du point de vue médical, il esquissa un sourire forcé, mais au fond de lui-même il se sentait à la fois blessé et, pour ainsi dire, honteux. Bazarov sembla le comprendre.

« Oui, mon cher ami, » commenta-t-il, « vous voyez ce qui arrive quand on vit avec des personnages féodaux. On devient soi-même un personnage féodal et on se retrouve à participer à des tournois chevaleresques. Eh bien, je suis parti chez mon père, » conclut Bazarov, « et je me suis arrêté ici en chemin... pour vous raconter tout ça, disons, si je ne considérais pas un mensonge inutile comme une sottise. Non, je me suis arrêté ici — Dieu seul sait pourquoi. Vous savez, parfois il vaut mieux pour un homme de se saisir par le col et de se tirer vers le haut, comme une racine de radis hors de son lit ; c’est ce que je fais ces derniers temps... Mais je voulais... »

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Jette un dernier coup d’œil à ce que je renonce, au lit où j’ai été installé.

« J’espère que ces mots ne se rapportent pas à moi », répondit Arkady avec une certaine émotion ; « J’espère que vous ne pensez pas à me renoncer ? »

Bazarov lui lança un regard intense, presque perçant.

« Est-ce que cela vous causerait tant de chagrin ? Il me semble que vous m’avez déjà renoncé, vous avez l’air si frais et élégant... Votre liaison avec Anna Sergueïevna doit bien se passer. »

« Que voulez-vous dire par ma liaison avec Anna Sergueïevna ? »

« Mais n’êtes-vous pas venu ici pour elle, poulet ? Au fait, comment se passent ces écoles du dimanche ? Vous allez me dire que vous n’êtes pas amoureux d’elle ? Ou avez-vous déjà atteint le stade de la discrétion ? »

« Evgueni, vous savez que j’ai toujours été franc avec vous ; je peux vous assurer, je le jure, vous vous trompez. »

« Hmm ! C’est une autre histoire », remarqua Bazarov à voix basse. « Mais vous n’avez pas besoin de vous offusquer, c’est une affaire qui m’est complètement indifférente. Un sentimental dirait : “Je sens que nos chemins commencent à se séparer”, mais moi je dirai simplement que nous en avons assez l’un de l’autre. »

« Evgueni... »

« Ma chère âme, il n’y a pas de mal grave là-dedans. On s’en lasse bien de choses bien pires dans cette vie. Et maintenant, je pense qu’il vaudrait mieux dire adieu, n’est-ce pas ? Depuis que je suis ici, j’ai une sensation détestable, comme si j’avais lu les effusions de Gogol à la femme du gouverneur de Kalouga. Au fait, je n’ai pas demandé qu’on sorte les chevaux. »

« Par ma parole, c’est trop ! »

« Pourquoi ? »

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« Je ne dirai rien de moi-même ; mais ce serait extrêmement impoli envers Anna Sergueïevna, qui souhaitera certainement vous voir. »

« Oh, vous vous trompez. »

« Au contraire, je suis sûr d’avoir raison », répliqua Arkadi. « Et que prétendez-vous ? Après tout, n’êtes-vous pas venu ici pour elle ? »

« C’est possible, mais vous vous trompez quand même. »

Mais Arkadi avait raison. Anna Sergueïevna désirait voir Bazarov et lui envoya une convocation par l’intermédiaire d’un majordome. Bazarov changea de vêtements avant d’aller la voir ; il s’avéra qu’il avait emballé son nouveau costume afin de pouvoir le sortir facilement.

Madame Odintsov le reçut non pas dans la pièce où il lui avait déclaré si soudainement son amour, mais dans le salon. Elle lui tendit chaleureusement le bout des doigts, mais son visage trahissait une tension involontaire.

« Anna Sergueïevna, » s’empressa de dire Bazarov, « avant tout, je dois vous rassurer. Devant vous se tient un pauvre mortel qui a retrouvé ses esprits depuis longtemps, et qui espère que les autres ont également oublié ses folies. Je pars pour longtemps ; et bien que, comme vous le comprendrez, je ne sois pas du tout une personne douce, ce serait loin d’être agréable pour moi d’emporter avec moi l’idée que vous vous souvenez de moi avec répulsion. »

Anna Sergueïevna poussa un profond soupir, comme quelqu’un qui vient de gravir une haute montagne, et son visage s’éclaira d’un sourire. Elle tendit à nouveau sa main à Bazarov et répondit à sa pression.

« Laissons le passé derrière nous, » dit-elle. « Je suis d’autant plus disposée à le faire que, pour être honnête, j’étais aussi coupable à l’époque, par mes flirts ou quelque chose comme ça. En bref, soyons amis comme avant. Ce n’était qu’un rêve, n’est-ce pas ? Et qui se souvient des rêves ? »

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Qui s’en souvient ? Et d’ailleurs, l’amour… vous savez, c’est un sentiment purement imaginaire.

Vraiment ? Je suis très heureuse de l’entendre.

C’est ainsi qu’a parlé Anna Sergueïevna, et c’est ainsi que parla Bazarov ; tous deux pensaient dire la vérité. La vérité, toute la vérité, se trouvait-elle dans leurs paroles ? Eux-mêmes ne pouvaient le dire, et à plus forte raison l’auteur. Mais une conversation s’engagea entre eux comme s’ils se croyaient complètement.

Anna Sergueïevna demanda à Bazarov, entre autres choses, ce qu’il avait fait chez les Kirsanov. Il était sur le point de lui parler de son duel avec Pavel Petrovitch, mais il se retint, craignant qu’elle ne pense qu’il essayait de se rendre intéressant, et répondit qu’il avait travaillé sans arrêt.

« Et moi », observa Anna Sergueïevna, « j’ai eu un accès de dépression au début, Dieu sait pourquoi ; j’ai même envisagé de partir à l’étranger, imaginez !... Puis ça est passé, votre ami Arkadi Nikolaïtch est venu, et je suis retournée à ma routine habituelle, j’ai repris mon rôle réel. »

« Quel rôle, si je puis demander ? »

« Celui de tante, de tutrice, de mère — appelez-le comme vous voulez. D’ailleurs, savez-vous que je ne comprenais pas vraiment votre amitié étroite avec Arkadi Nikolaïtch ; je le trouvais plutôt insignifiant. Mais maintenant je le connais mieux, et je vois qu’il est intelligent... Et il est jeune, il est jeune... c’est là le plus important... pas comme vous et moi, Evgueni Vassilievitch. »

« Est-il toujours timide en votre compagnie ? » demanda Bazarov.

« Eh bien, l’était-il ? »... commença Anna Sergueïevna, et après une brève pause elle continua : « Il est devenu plus confiant maintenant ; il me parle. Avant, il m’évitait. Bien que, en vérité, je ne cherchais pas non plus sa compagnie. Il est plus proche de Katia. »

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Bazarov se sentit irrité. « Une femme ne peut s’empêcher de mentir, bien sûr ! » pensa-t-il. « Vous dites qu’il vous évitait autrefois », dit-il à haute voix, avec un sourire glacial ; « mais il n’est probablement pas un secret pour vous qu’il était amoureux de vous ? »

« Quoi ! Lui aussi ? » s’échappa des lèvres d’Anna Sergueïevna.

« Lui aussi », répéta Bazarov, en s’inclinant soumissionnellement. « Est-il possible que vous ne le sachiez pas, et que je vous apprenne quelque chose de nouveau ? »

Anna Sergueïevna baissa les yeux. « Vous vous trompez, Evgueni Vassilievitch. »

« Je ne le pense pas. Mais peut-être n’aurais-je pas dû en parler. » « Et ne cherchez plus à me mentir à l’avenir », ajouta-t-il pour lui-même.

« Pourquoi pas ? Mais je suppose que, là encore, vous accordez trop d’importance à une impression passagère. Je commence à soupçonner que vous avez tendance à exagérer. »

« Il vaudrait mieux ne pas en parler, Anna Sergueïevna. »

« Oh, pourquoi ? » répliqua-t-elle ; mais c’est elle-même qui dirigea la conversation vers un autre sujet. Elle se sentait toujours mal à l’aise en présence de Bazarov, bien qu’elle lui eût dit, et se fût assurée, que tout était oublié. Même lorsqu’elle échangeait avec lui les phrases les plus simples, même lorsqu’elle plaisantait avec lui, elle ressentait une légère crispation de peur. Ainsi, les gens à bord d’un steamer en mer parlent et rient sans souci, comme s’ils étaient sur terre ferme ; mais dès qu’un léger problème survient, dès qu’apparaît le moindre signe d’anormalité, aussitôt chaque visage exprime une inquiétude particulière, trahissant une conscience constante du danger.

La conversation d’Anna Sergueïevna avec Bazarov ne dura pas longtemps. Elle sembla plongée dans ses pensées, répondit de manière vague, et suggéra finalement qu’ils aillent dans le salon, où ils trouvèrent la princesse et Katia.

« Mais où est Arkadi Nikolaïtch ? » demanda la maîtresse de maison ; et, apprenant qu’il ne s’était pas montré depuis plus d’une heure, elle envoya quelqu’un le chercher. On ne le trouva pas très vite ; il s’était caché dans la partie la plus dense du jardin, et, le menton posé sur ses mains jointes, il était assis, perdu dans sa méditation. C’étaient des méditations profondes et sérieuses.

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mais pas mélancolique. Il savait qu’Anna Sergueïevna était assise seule avec Bazarov, et il ne ressentait plus de jalousie, comme autrefois ; au contraire, son visage s’éclaircit peu à peu ; il semblait à la fois perplexe et joyeux, et décidé à quelque chose.

CHAPITRE XXVI

Le défunt Odintsov n’aimait pas les innovations, mais il tolérait « les belles-lettres dans certaines limites », et c’est pourquoi il fit construire dans son jardin, entre la serre et le lac, une construction à l’imitation d’un temple grec, faite de briques russes. Le long du mur sombre à l’arrière de ce temple ou galerie se trouvaient six niches destinées à des statues, que Odintsov avait fait commander à l’étranger. Ces statues devaient représenter la Solitude, le Silence, la Méditation, la Mélancolie, la Modestie et la Sensibilité. L’une d’elles, la déesse du Silence, le doigt sur les lèvres, avait été envoyée et installée ; mais le même jour, quelques garçons de la ferme lui brisèrent le nez ; et bien qu’un plâtrier du voisinage se soit proposé de lui en faire un nouveau « deux fois meilleur que l’ancien », Odintsov ordonna de l’enlever, et on pouvait encore la voir dans un coin de la grange, où elle était restée pendant de nombreuses années, source de terreur superstitieuse pour les femmes paysannes. La partie avant du temple avait depuis longtemps été envahie par de gros buissons ; seuls les frontons des colonnes étaient visibles au-dessus du vert dense. À l’intérieur du temple, il faisait frais même en plein midi. Anna Sergueïevna n’aimait pas visiter cet endroit depuis qu’elle y avait vu un serpent ; mais Katia venait souvent s’asseoir sur le large siège en pierre sous l’une des niches. Là, au milieu de l’ombre et de la fraîcheur, elle aimait lire et travailler, ou se livrer à cette sensation de paix parfaite que chacun de nous connaît sans doute, dont le charme réside dans l’écoute à moitié inconsciente et silencieuse du vaste courant de la vie qui coule éternellement autour de nous et en nous.

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Le jour suivant l’arrivée de Bazarov, Katia était assise sur son banc de pierre préféré, et à côté d’elle se trouvait de nouveau Arkady. Il lui avait demandé de venir avec lui au « temple ».

Il restait encore une heure avant l’heure du déjeuner ; la matinée humide avait déjà cédé la place à une journée étouffante. Le visage d’Arkady conservait l’expression du jour précédent ; Katia avait l’air préoccupée. Sa sœur l’avait appelée dans sa chambre juste après leur thé du matin, et après quelques caresses préliminaires qui effrayaient toujours un peu Katia, elle lui avait conseillé d’être plus prudente dans son comportement envers Arkady, et surtout d’éviter les conversations en tête-à-tête avec lui, car cela risquait d’attirer l’attention de sa tante et de toute la maisonnée. De plus, même le soir précédent, Anna Sergueïevna n’était pas elle-même ; et Katia elle-même se sentait mal à l’aise, comme si elle était consciente d’une faute en elle. En cédant aux supplications d’Arkady, elle se dit que ce serait pour la dernière fois.

« Katerina Sergueïevna, » commença-t-il avec une sorte de gêne timide, « depuis que j’ai eu la chance de vivre sous le même toit que vous, j’ai abordé avec vous de nombreuses choses ; mais il y en a une, très importante… pour moi… une question que je n’ai pas encore soulevée. Hier, vous avez remarqué que j’avais changé ici, » continua-t-il, esquivant aussitôt le regard interrogateur que Katia posait sur lui. « J’ai certes beaucoup changé, et vous le savez mieux que quiconque — vous, à qui je dois vraiment ce changement. »

« Moi ?... Moi ?... » dit Katia.

« Je ne suis plus le garçon prétentieux que j’étais quand je suis arrivé ici, » poursuivit Arkady. « Je n’ai pas atteint vingt-trois ans pour rien ; comme avant, je veux être utile, je veux consacrer toutes mes forces à la vérité ; mais je ne cherche plus mes idéaux là où je les cherchais auparavant ; ils se présentent à moi… bien plus près. Jusqu’à présent, je ne me comprenais pas ; je me fixais des objectifs hors de mes capacités…. Récemment, mes yeux se sont ouverts, grâce à un sentiment…. Je ne m’exprime pas très clairement, mais j’espère que vous me comprenez. »

Katia ne répondit pas, mais elle cessa de regarder Arkady.

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« Je suppose », commença-t-il de nouveau, cette fois d’une voix plus agitée, tandis qu’au-dessus de sa tête une mésange chantait son chant sans prêter attention parmi les feuilles du bouleau — « je suppose que c’est le devoir de chacun d’être ouvert envers ceux… envers ces gens qui… en fait, envers ceux qui sont proches de lui, et donc moi… j’ai décidé… »

Mais là, l’éloquence d’Arkady l’abandonna ; il perdit le fil, bégaya et fut contraint de se taire un instant. Katia ne levait toujours pas les yeux. Elle semblait ne pas comprendre où il voulait en venir et attendre quelque chose.

« Je prévois que je vais vous surprendre », commença Arkady en s’efforçant de se ressaisir, « surtout puisque ce sentiment est lié d’une certaine façon… d’une certaine façon, remarquez… à vous. Vous m’avez reproché, si vous vous en souvenez, hier un manque de sérieux », continua Arkady, avec l’air d’un homme qui s’est enfoncé dans un marécage, sent qu’il sombre de plus en plus à chaque pas, mais qui avance malgré tout dans l’espoir de le traverser le plus vite possible ; « ce reproche vise souvent… tombe souvent… sur les jeunes hommes même lorsqu’ils ne le méritent plus ; et si j’avais plus de confiance en moi… » (« Viens, aide-moi, aide-moi vraiment ! » pensait Arkady, désespéré ; mais, comme avant, Katya ne tourna pas la tête.) « Si je pouvais espérer… »

« Si je pouvais être sûre de ce que vous dites », se fit entendre à cet instant la voix claire d’Anna Sergueïevna.

Arkady resta immobile, tandis que Katia pâlissait. Près des buissons qui cachaient le temple serpentait un petit chemin. Anna Sergueïevna marchait dessus, accompagnée de Bazarov. Katia et Arkady ne pouvaient pas les voir, mais ils entendaient chaque mot, le bruissement de leurs vêtements, même leur respiration. Ils firent quelques pas, puis, comme s’ils le faisaient exprès, s’arrêtèrent juste en face du temple.

« Vous voyez », poursuivit Anna Sergueïevna, « vous et moi avons commis une erreur ; nous sommes tous deux passés par notre première jeunesse, moi surtout ; nous avons vu la vie, nous sommes fatigués ; nous sommes tous deux — pourquoi feindre de l’ignorer ? — intelligents ; au début, nous nous sommes intéressés l’un à l’autre, la curiosité s’est éveillée… et puis… »

« Et puis je suis devenu ennuyeux », ajouta Bazarov.

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« Vous savez que ce n’était pas la cause de notre malentendu. Mais, en fin de compte, c’était inévitable : nous n’avions pas besoin l’un de l’autre, c’est le point principal ; il y avait trop... comment dire ?... de similitudes entre nous. Nous ne nous en sommes pas rendu compte tout de suite. Maintenant, Arkadi... »

« Donc, vous avez besoin de lui ? » demanda Bazarov.

« Taisez-vous, Evgeny Vassilievitch. Vous me dites qu’il n’est pas indifférent à moi, et il m’a toujours semblé qu’il m’appréciait. Je sais bien que je pourrais être sa tante, mais je ne veux pas vous cacher que je pense de plus en plus souvent à lui. Dans de tels sentiments juvéniles et frais, il y a un charme particulier... »

« Le mot fascination est très courant dans de tels cas », l’interrompit Bazarov ; on pouvait entendre l’agitation de son tempérament dans sa voix étouffée mais ferme. « Hier, Arkadi était mystérieux à mon égard et n’a parlé ni de vous ni de votre sœur... C’est un symptôme sérieux. »

« Il est comme un frère pour Katya », commenta Anna Sergueïevna, « et j’aime ça chez lui, même si peut-être je n’aurais pas dû permettre une telle intimité entre eux. »

« Cette idée vient... de vos sentiments de sœur ? » articula lentement Bazarov.

« Bien sûr... mais pourquoi restons-nous immobiles ? Continuons. Quelle conversation étrange nous menons, n’est-ce pas ? Je n’aurais jamais cru que je parlerais ainsi avec vous. Vous savez, j’ai peur de vous... et en même temps je vous fais confiance, car en réalité vous êtes si bon. »

« D’abord, je ne suis pas du tout bon ; et ensuite, j’ai perdu toute importance à vos yeux, et vous me dites que je suis bon... C’est comme poser une couronne de fleurs sur la tête d’un cadavre. »

« Evgeny Vassilievitch, nous ne sommes pas responsables... » commença Anna Sergueïevna ; mais une rafale de vent souffla, fit bruire les feuilles et emporta ses paroles. « Bien sûr, vous êtes libre... » déclara Bazarov après une courte pause. On ne put rien distinguer de plus ; les pas s’éloignèrent... tout redevint silencieux.

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Arkady se tourna vers Katya. Elle était assise dans la même position, mais sa tête était encore plus baissée. « Katerina Sergyevna », dit-il d’une voix tremblante, en joignant ses mains étroitement, « je vous aime pour toujours et de manière irrévocable, et je n’aime personne d’autre que vous. Je voulais vous le dire, connaître votre opinion à mon sujet, et vous demander votre main, puisque je ne suis pas riche et que je suis prêt à tout sacrifice... Vous ne me répondez pas ? Vous ne me croyez pas ? Pensez-vous que je parle à la légère ? Mais souvenez-vous de ces derniers jours ! Certainement, depuis longtemps déjà, vous devez savoir que tout — comprenez-moi — tout le reste a disparu depuis longtemps sans laisser de trace ? Regardez-moi, dites-moi un mot... Je vous aime... Je vous aime... Croyez-moi ! »

Katya jeta un regard brillant et sérieux à Arkady, et après une longue hésitation, avec le plus léger des sourires, elle dit : « Oui. »

Arkady bondit de son siège en pierre. « Oui ! Vous avez dit oui, Katerina Sergyevna ! Que signifie ce mot ? Seulement que je vous aime vraiment, que vous me croyez... ou... ou... je n’ose pas continuer... »

« Oui », répéta Katya, et cette fois il la comprit. Il saisit ses grandes mains magnifiques et, haletant de ravissement, les pressa contre son cœur. Il pouvait à peine rester debout et ne pouvait que répéter : « Katya, Katya... » tandis qu’elle se mettait à pleurer innocemment, souriant doucement à ses propres larmes. Personne qui n’a jamais vu ces larmes dans les yeux de l’être aimé ne sait à quel point un homme, éperdu de honte et de gratitude, peut être heureux sur terre.

Le lendemain, tôt le matin, Anna Sergyevna envoya chercher Bazarov dans son boudoir, et, avec un rire forcé, lui remit une feuille de papier pliée. C’était une lettre d’Arkady ; dans celle-ci, il demandait la main de sa sœur.

Bazarov parcourut rapidement la lettre et fit un effort pour se maîtriser, afin de ne pas montrer le sentiment malveillant qui s’enflamma instantanément dans sa poitrine.

« Ainsi, c’est donc ça », commenta-t-il ; « et vous, je suppose, vous imaginiez hier encore qu’il aimait Katerina Sergyevna comme un frère. Que comptez-vous faire maintenant ? »

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« Que me conseillez-vous ? » demanda Anna Sergueïevna, toujours en riant.

« Eh bien, je suppose », répondit Bazarov, lui aussi en riant, bien qu’il ne se sentît pas du tout joyeux et n’eût pas plus envie de rire qu’elle ; « je suppose que vous devriez donner votre bénédiction aux jeunes gens. C’est un bon parti sous tous les rapports ; la situation de Kirsanov est convenable, c’est le fils unique, et son père est un homme de bonne nature, il ne cherchera pas à l’entraver. »

Madame Odintsova arpentait la pièce. Son visage devenait tour à tour rouge puis pâle. « Vous pensez ainsi », dit-elle. « Eh bien, je ne vois aucun obstacle... Je suis heureuse pour Katia... et aussi pour Arkadi Nikolaïevitch. Bien sûr, j’attendrai la réponse de son père. Je lui enverrai quelqu’un personnellement. Mais il s’avère, voyez-vous, que j’avais raison hier quand je vous ai dit que nous étions toutes deux des personnes âgées... Comment se fait-il que je n’aie rien vu ? C’est ce qui m’étonne ! » Anna Sergueïevna rit de nouveau et détourna rapidement la tête.

« La jeune génération est devenue incroyablement rusée », remarqua Bazarov, et il rit lui aussi. « Au revoir », reprit-il après un court silence. « J’espère que vous mènerez cette affaire à une conclusion satisfaisante ; et je serai heureux de loin. »

Madame Odintsova se tourna vivement vers lui. « Vous ne partez pas ? Pourquoi ne resteriez-vous pas maintenant ? Restez... c’est passionnant de parler avec vous... on a l’impression de marcher au bord d’un précipice. Au début, on a peur, mais on prend du courage au fur et à mesure. Restez, je vous en prie. »

« Merci pour votre suggestion, Anna Sergueïevna, et pour votre opinion flatteuse sur mes talents de conversation. Mais je crois que j’ai déjà trop longtemps évolué dans un domaine qui n’est pas le mien. Les poissons volants peuvent tenir un certain temps dans les airs ; mais bientôt ils doivent replonger dans l’eau ; permettez-moi aussi de nager dans mon propre élément. »

Madame Odintsova regarda Bazarov. Son visage pâle tressaillait sous un sourire amer. « Cet homme m’aimait vraiment ! » pensa-t-elle, et elle eut pitié de lui, lui tendant la main avec compassion.

Mais lui aussi la comprit. « Non ! » dit-il en reculant d’un pas. « Je suis un pauvre homme, mais je n’ai jamais accepté de charité à ce point. Au revoir, et bonne chance à vous. »

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« Je suis certaine que ce n’est pas la dernière fois que nous nous voyons », déclara Anna Sergueïevna avec un geste inconscient.

« Tout peut arriver ! » répondit Bazarov, puis il s’inclina et s’en alla.

« Alors tu penses te faire un nid ? » dit-il le même jour à Arkadi, tout en rangeant sa boîte accroupi par terre. « Eh bien, c’est une excellente chose. Mais tu n’avais pas besoin d’être si hypocrite. J’attendais de toi quelque chose de complètement différent. Peut-être que ça t’a pris par surprise, à toi aussi ? »

« Je ne m’y attendais certainement pas quand je t’ai quitté », répondit Arkadi ; « mais pourquoi es-tu hypocrite toi-même, en disant que c’est “une excellente chose”, comme si je ne connaissais pas ton avis sur le mariage. »

« Ah, mon cher ami », dit Bazarov, « comment tu parles ! Tu vois ce que je fais : il y a un espace vide dans la boîte, et je mets de la paille dedans ; c’est comme ça dans la boîte de notre vie : on la remplit de n’importe quoi plutôt que d’avoir un vide. Ne te fâche pas, s’il te plaît ; tu te souviens sans doute de l’opinion que j’ai toujours eue de Katerina Sergueïevna. Beaucoup de jeunes femmes sont qualifiées de intelligentes simplement parce qu’elles savent soupirer intelligemment ; mais la tienne peut tenir tête, et en effet, elle le fera si bien qu’elle te tiendra sous son emprise — certes, c’est exactement comme il se doit. » Il claqua le couvercle et se leva du sol. « Et maintenant, je le répète, adieu, car il est inutile de se tromper nous-mêmes — nous nous séparons pour toujours, et tu le sais toi-même... tu as agi sensiblement ; tu n’es pas fait pour notre existence amère, rude et solitaire. Il n’y a ni fougue ni haine en toi, mais tu as le courage et la passion de la jeunesse. Vous, les gens de ton genre, vous nobles, vous ne pouvez jamais aller au-delà d’une soumission raffinée ou d’une indignation raffinée, et ce n’est pas bon. Vous ne combattrez pas — et pourtant vous vous croyez de braves types — mais nous, nous avons l’intention de combattre. Eh bien ! Notre poussière entrerait dans vos yeux, notre boue vous saloperait, mais vous n’êtes pas à notre niveau, vous vous admirez inconsciemment, vous aimez vous maltraiter ; mais nous en avons assez — nous voulons autre chose ! Nous voulons briser les autres ! Tu es un type formidable ; mais tu restes malgré tout un snob libéral et sucré — ay volla-too, comme mon père aime à dire. »

« Tu t’éloignes de moi pour toujours, Evgueni », répondit Arkadi tristement ; « et n’as-tu rien d’autre à me dire ? »

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Bazarov se gratta l’arrière de la tête. « Oui, Arkadi, oui, j’ai d’autres choses à te dire, mais je ne les dirai pas, car ce serait du sentimentalisme — c’est-à-dire de la mièvrerie. Et tu te marieras dès que tu pourras ; tu te construiras un nid et tu auras autant d’enfants que tu le souhaites. Ils auront la chance de naître à une époque meilleure que la nôtre. Ah ! Je vois que les chevaux sont prêts. Le temps est écoulé ! J’ai dit au revoir à tout le monde... Et maintenant ? Des embrassades, n’est-ce pas ? »

Arkadi se jeta au cou de son ancien chef et ami, et les larmes jaillirent de ses yeux.

« C’est ça, être jeune ! » commenta calmement Bazarov. « Mais j’ai mis mes espoirs en Katerina Sergyevna. Tu verras comme elle te consolera vite ! Adieu, frère ! » dit-il à Arkadi une fois monté dans la charrette légère, puis, en désignant un couple de corbeaux assis côte à côte sur le toit de l’écurie, il ajouta : « Ça, c’est pour toi ! Suis cet exemple. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? » demanda Arkadi.

« Quoi ? Es-tu si faible en histoire naturelle, ou as-tu oublié que le corbeau est un oiseau de famille très respectable ? Un exemple pour toi !... Adieu ! »

La charrette grinça et s’éloigna.

Bazarov avait dit vrai. En parlant ce soir-là avec Katya, Arkadi oublia complètement son ancien professeur. Il commençait déjà à suivre son exemple, et Katya en était consciente, sans en être surprise. Il devait partir le lendemain pour Maryino, pour voir Nikolaï Petrovitch. Anna Sergyevna n’était pas disposée à imposer la moindre contrainte aux jeunes gens, et ce n’était que par convenance qu’elle ne les laissait pas seuls trop longtemps ensemble. Elle tenait généreusement la princesse à l’écart ; cette dernière était tombée dans une sorte de folie pleine de larmes à la nouvelle du mariage projeté. Au début, Anna Sergyevna craignait que la vue de leur bonheur ne soit plutôt pénible pour elle, mais ce fut tout le contraire ; cette vue non seulement ne la troubla pas, mais l’intéressa même, et finit par adoucir son cœur. Anna Sergyevna en éprouva à la fois de la joie et de la tristesse. « Il est clair que... »

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« Bazarov avait raison », pensa-t-elle ; « c’est été la curiosité, rien que la curiosité, l’amour du confort et l’égoïsme... »

« Enfants », dit-elle à haute voix, « qu’en pensez-vous ? L’amour est-il un sentiment purement imaginaire ? »

Mais ni Katia ni Arkady ne la comprirent même pas. Ils étaient timides en sa présence ; le fragment de conversation qu’ils avaient entendu par hasard hantait leurs esprits. Mais Anna Sergueïevna calma bientôt leurs inquiétudes ; et ce n’était pas difficile pour elle — elle avait déjà apaisé ses propres inquiétudes.

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CHAPITRE XXVII

Les vieux parents de Bazarov furent d’autant plus ravis par l’arrivée de leur fils qu’elle était complètement inattendue. Arina Vlasyevna était extrêmement excitée et ne cessait de courir dans la maison, si bien que Vassili Ivanovitch la comparait à une « poule faisan » ; en effet, la petite queue de sa veste courte lui donnait un air quelque peu aviaire. Lui-même se contentait de grogner et de mordiller le fourneau ambré de sa pipe, ou bien, tenant son cou entre ses doigts, il tournait la tête, comme s’il vérifiait si elle était bien serrée, puis soudain il ouvrait grand la bouche et éclatait d’un rire parfaitement silencieux.

« Je suis venu vous voir pendant six semaines entières, gouverneur », dit Bazarov. « Je veux travailler, alors je vous en prie, ne m’empêchez pas maintenant. »

« Vous oublierez complètement mon visage si vous appelez ça m’empêcher ! » répondit Vassili Ivanovitch.

Il tint sa promesse. Après avoir installé son fils comme avant dans son bureau, il se cacha presque de lui et empêcha sa femme de faire des démonstrations superflues de tendresse. « Lors de la première visite d’Enyoucha, ma chère âme », lui dit-il, « nous l’avons un peu importuné ; cette fois, nous devons être plus prudents. » Arina Vlasyevna était d’accord avec son mari, mais ce n’était qu’une maigre compensation, car elle ne voyait son fils qu’aux repas et avait désormais peur de lui parler. « Enyouchenka », disait-elle parfois — et avant qu’il ait le temps de se retourner, elle tripotait nerveusement les franges de son réticule en bégayant : « Laissez tomber, laissez tomber, je voulais juste… » Puis elle allait voir Vassili Ivanovitch, la joue dans la main, pour lui demander conseil : « Si seulement vous pouviez savoir, chéri, quel Enyoucha aimerait dîner aujourd’hui — soupe de chou ou soupe de betteraves ? » — « Mais pourquoi n’avez-vous pas demandé… »

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« Toi-même ? » — « Oh, il va se lasser de moi ! » Cependant, Bazarov cessa bientôt de se renfermer ; la fièvre du travail disparut, remplacée par une morne ennui ou une agitation vague. Une étrange fatigue commença à se manifester dans tous ses gestes ; même sa démarche, ferme, assurée et énergique, changea. Il abandonna les promenades solitaires et commença à chercher la compagnie des autres ; il buvait du thé dans le salon, se promenait dans le potager avec Vassili Ivanovitch et fumait en silence avec lui ; une fois, il demanda même des nouvelles du père Alexey. Au début, Vassili Ivanovitch se réjouit de ce changement, mais sa joie ne dura pas longtemps. « Enyusha me brise le cœur », se plaignit-il en secret à sa femme ; « ce n’est pas qu’il soit mécontent ou en colère — ce ne serait rien ; il est triste, affligé — c’est cela qui est terrible. Il reste toujours silencieux. S’il nous insultait au moins ; il maigrit, il a perdu son teint. » — « Pitié pour nous, pitié pour nous ! » chuchota la vieille femme ; « J’aimerais mettre un amulette autour de son cou, mais bien sûr, il ne le permettra pas. » Vassili Ivanovitch tenta à plusieurs reprises, de la manière la plus discrète possible, de questionner Bazarov sur son travail, sur sa santé et sur Arkady... Mais les réponses de Bazarov étaient hésitantes et superficielles ; et, ayant remarqué que son père essayait progressivement d’amener la conversation vers quelque chose, il lui dit d’un ton agacé : « Pourquoi as-tu toujours l’air de marcher sur la pointe des pieds autour de moi ? C’est encore pire que l’ancienne façon. » — « Allons, allons, je ne voulais rien dire ! » répondit précipitamment le pauvre Vassili Ivanovitch. Ainsi, ses suggestions diplomatiques restèrent vaines. Il espérait un jour éveiller la sympathie de son fils en abordant, à propos de l’émancipation imminente des paysans, le sujet du progrès ; mais ce dernier répondit avec indifférence : « Hier, je marchais sous la clôture et j’ai entendu les garçons paysans ici chanter une chanson de rue à la place d’une vieille ballade. Voilà ce qu’est le progrès. »

Parfois, Bazarov allait au village et, sur son ton moqueur habituel, entamait la conversation avec un paysan : « Viens », disait-il, « explique-moi tes idées sur la vie, frère ; tu sais, on dit que toute la force et l’avenir de la Russie reposent entre vos mains, c’est vous qui commencerez une nouvelle ère dans l’histoire — vous nous donnerez notre véritable langue et nos lois. »

Le paysan soit ne répondait pas, soit prononçait quelques mots du genre : « Eh bien, nous essaierons... parce que, tu vois, enfin... »

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« Expliquez-moi ce que c’est que votre mir », l’interrompit Bazarov ; « et est-ce le même mir dont on dit qu’il repose sur trois poissons ? »

« Cela, petit père, c’est la terre qui repose sur trois poissons », déclarait le paysan d’un ton apaisant, sur un ton paternel et simplet ; « et en face du nôtre, c’est-à-dire du mir, nous savons qu’il y a la volonté du maître ; c’est pourquoi vous êtes nos pères. Et plus la règle du maître est stricte, mieux c’est pour le paysan. »

Après avoir entendu une telle réponse un jour, Bazarov haussa les épaules avec mépris et s’éloigna, tandis que le paysan rentrait lentement chez lui.

« De quoi parlait-il ? » demanda un autre paysan d’âge mûr au visage renfrogné, qui, à distance de la porte de sa cabane, avait suivi sa conversation avec Bazarov. — « Des arriérés ? Hein ? »

« Des arriérés, non vraiment, mon vieux ! » répondit le premier paysan, et cette fois il n’y avait plus trace de ce ton paternel et chantant dans sa voix ; au contraire, on y percevait une certaine rudesse moqueuse : « Oh, il a balbutié n’importe quoi ; voulait juste se montrer un peu. Bien sûr, c’est un monsieur ; qu’est-ce qu’il peut comprendre ? »

« Qu’est-ce qu’il pourrait comprendre ! » répliqua l’autre paysan, et, tirant leurs chapeaux en arrière et baissant leurs ceintures, ils se mirent à discuter de leur travail et de leurs besoins. Hélas ! Bazarov, haussant les épaules avec mépris, Bazarov, qui savait parler aux paysans (comme il l’avait prétendu lors de son altercation avec Pavel Petrovitch), ne soupçonnait même pas, dans son arrogance, qu’à leurs yeux il n’était rien de plus qu’un clown bouffon.

Il trouva finalement du travail. Un jour, Vassili Ivanovitch banda la jambe blessée d’un paysan devant lui, mais les mains du vieil homme tremblaient et il ne parvenait pas à bien poser les bandages ; son fils l’aida, et commença peu à peu à participer à ses soins, tout en se moquant constamment tant des remèdes qu’il conseillait lui-même que de son père, qui se hâtait de les appliquer. Mais les moqueries de Bazarov ne perturbaient nullement Vassili Ivanovitch ; elles étaient tout simplement…

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confort pour lui. Tenant son peignoir graisseux sur son ventre avec deux doigts et fumant sa pipe, il écoutait avec plaisir Bazarov ; et plus ses remarques étaient malveillantes, plus son père ravi riait gaiement, montrant toutes ses dents noires. Il répétait même parfois ces répliques plates ou sans sens, et, par exemple, pendant plusieurs jours de suite, sans raison ni rime, il répétait : « Ce n’est pas une affaire de la plus haute importance ! » simplement parce que son fils, en apprenant qu’il allait à la messe du matin, avait utilisé cette expression. « Dieu merci ! Il a surmonté sa mélancolie ! » chuchotait-il à sa femme ; « Comme il m’a fait peur aujourd’hui, c’était splendide ! » De plus, l’idée d’avoir un tel assistant le mettait dans l’extase, le remplissait de fierté. « Oui, oui », disait-il à une paysanne vêtue d’un manteau d’homme et coiffée d’un chapeau en forme de corne, tout en lui tendant une bouteille d’extrait de Goulard ou une boîte de pommade blanche, « vous devriez remercier Dieu, ma bonne femme, à chaque minute où mon fils reste avec moi ; vous serez maintenant traitée selon la méthode la plus scientifique, la plus moderne. Savez-vous ce que cela signifie ? Même l’Empereur des Français, Napoléon, n’a pas de médecin meilleur. » Et la paysanne, qui était venue se plaindre de se sentir bizarre partout (elle ne pouvait cependant pas elle-même expliquer le sens exact de ces mots), se contentait de s’incliner profondément et de fouiller dans son corsage, où quatre œufs étaient attachés dans un coin d’une serviette.

Un jour, Bazarov retira même une dent pour un marchand de tissus de passage ; et bien que cette dent fût un spécimen ordinaire, Vassili Ivanovitch la conserva comme curiosité, répétant sans cesse en la montrant au père Alexeï : « Regardez donc, quelle dent ! Quelle force a Evgueni ! Le marchand semblait bondir dans les airs. S’il s’était agi d’un chêne, il l’aurait arraché de terre ! »

« Très prometteur ! » commentait enfin le père Alexeï, ne sachant quelle réponse donner ni comment se débarrasser du vieil homme extatique.

Un jour, un paysan d’un village voisin amena son frère chez Vassili Ivanovitch, malade de typhus. Le malheureux, allongé sur un lit de paille, était en train de mourir ; son corps était couvert de taches sombres, il avait perdu connaissance depuis longtemps. Vassili Ivanovitch exprima son regret que personne n’ait pris les mesures nécessaires pour obtenir de l’aide médicale plus tôt, et déclara qu’il n’y avait pas

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Espoir. En fait, le paysan ne put ramener son frère chez lui ; il mourut dans la charrette.

Trois jours plus tard, Bazarov entra dans la chambre de son père et lui demanda s’il avait du caustique.

« Oui ; à quoi l’as-tu besoin ? »

« J’ai besoin de quelque chose... pour brûler une coupure. »

« Pour qui ? »

« Pour moi. »

« Toi-même ? Pourquoi ? Quel genre de coupure ? Où est-elle ? »

« Regardez ici, sur mon doigt. Aujourd’hui, je suis allé au village, vous savez, là où ils ont amené ce paysan atteint de fièvre typhoïde. Ils allaient ouvrir le corps pour une raison ou une autre, et je n’ai pas pratiqué ce genre de choses depuis longtemps. »

« Eh bien ? »

« Eh bien, j’ai demandé conseil au médecin du district ; alors j’ai disséqué le corps. »

Vassili Ivanovitch devint aussitôt tout pâle et, sans dire un mot, se précipita dans son bureau, d’où il revint immédiatement avec un peu de caustique à la main. Bazarov s’apprêtait à le prendre et à partir.

« Par pitié », dit Vassili Ivanovitch, « laissez-moi le faire moi-même. »

Bazarov sourit. « Quel praticien dévoué ! »

« Ne riez pas, s’il vous plaît. Montrez-moi votre doigt. La coupure n’est pas grande. Est-ce que ça fait mal ? »

« Appuyez plus fort ; n’ayez pas peur. »

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Vassili Ivanovitch s’arrêta. « Qu’en penses-tu, Evgeny ? Ne vaudrait-il pas mieux le brûler avec du fer chaud ? »

« Ça aurait dû être fait plus tôt ; même le caustique est maintenant vraiment inutile. Si j’ai déjà contracté l’infection, c’est trop tard. »

« Comment… trop tard… » Vassili Ivanovitch avait du mal à articuler les mots.

« Je le pense bien ! Cela fait plus de quatre heures. »

Vassili Ivanovitch brûla un peu plus la plaie. « Mais le médecin du district n’avait-il pas de caustique ? »

« Non. »

« Comment est-ce possible, mon Dieu ? Un médecin ne possède pas une chose aussi indispensable que ça ! »

« Vous auriez dû voir ses lancettes », observa Bazarov en s’éloignant.

Jusque tard dans la soirée, et toute la journée suivante, Vassili Ivanovitch chercha toutes les excuses possibles pour entrer dans la chambre de son fils ; et bien qu’il évitât soigneusement d’évoquer la plaie — il tenta même de parler des sujets les plus insignifiants — il regardait obstinément son visage et l’observait avec tant d’anxiété que Bazarov perdit patience et menaça de partir. Vassili Ivanovitch lui promit de ne plus le déranger, d’autant plus facilement que Arina Vlasyevna, à qui il gardait bien sûr tout cela secret, commençait à s’inquiéter de ce qu’il ne dormait pas et de ce qui lui arrivait. Pendant deux jours entiers, il se retint, bien qu’il n’aimât pas du tout l’aspect de son fils, qu’il surveillait furtivement… mais le troisième jour, au dîner, il ne put plus le supporter. Bazarov était assis, le regard baissé, sans avoir touché à aucun plat.

« Pourquoi ne manges-tu pas, Evgeny ? » demanda-t-il, feignant une parfaite indifférence. « La nourriture, je pense, est très bien cuisinée. »

« Je n’ai envie de rien, c’est pourquoi je ne mange pas. »

« Tu n’as pas d’appétit ? Et ta tête ? » ajouta-t-il timidement ; « elle te fait mal ? »

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« Oui. Bien sûr, ça fait mal. »

Arina Vlasyevna se redressa, toute alerte.

« Ne sois pas en colère, s’il te plaît, Evgueni », continua Vassili Ivanovitch ; « ne veux-tu pas me laisser sentir ton pouls ? »

Bazarov se leva. « Je peux te le dire sans sentir mon pouls ; j’ai de la fièvre. »

« As-tu eu des frissons ? »

« Oui, j’ai aussi eu des frissons. Je vais m’allonger, et tu peux m’envoyer du thé aux fleurs de citronnier. J’ai dû prendre froid. »

« En effet, je t’ai entendu tousser hier soir », observa Arina Vlasyevna.

« J’ai pris froid », répéta Bazarov, puis il partit.

Arina Vlasyevna s’occupa de préparer la décoction de fleurs de citronnier, tandis que Vassili Ivanovitch entra dans la pièce voisine et se saisit les cheveux dans un désespoir silencieux.

Bazarov ne se leva plus ce jour-là et passa toute la nuit dans une torpeur lourde, à moitié inconscient. À une heure du matin, ouvrant les yeux avec effort, il vit à la lumière d’une lampe le visage pâle de son père penché sur lui, et lui demanda de partir. Le vieil homme implora son pardon, mais il revint rapidement sur la pointe des pieds, à moitié caché derrière la porte de l’armoire, et regarda obstinément son fils. Arina Vlasyevna non plus ne se coucha pas ; laissant la porte du bureau légèrement entrouverte, elle venait sans cesse l’écouter « pour entendre comment Enyoucha respirait » et regarder Vassili Ivanovitch. Elle ne voyait que son dos immobile, mais même cela lui apportait une faible consolation. Le matin, Bazarov tenta de se lever ; il fut saisi de vertiges, son nez se mit à saigner ; il se recoucha. Vassili Ivanovitch le soigna en silence ; Arina Vlasyevna entra chez lui et lui demanda comment il se sentait. Il répondit : « Mieux », puis se tourna vers le mur. Vassili Ivanovitch fit des gestes à sa femme avec ses deux mains ; elle se mordit les lèvres pour ne pas pleurer, puis partit. Toute la maison sembla soudain s’assombrir ; tout le monde avait l’air sombre ; il y avait un silence étrange ; un coq strident…

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Il fut emmené du jardin jusqu’au village, incapable de comprendre pourquoi on le traitait ainsi. Bazarov restait allongé, tourné vers le mur. Vassili Ivanovitch tenta de lui poser diverses questions, mais celles-ci l’épuisèrent ; le vieil homme s’affala dans son fauteuil, immobile, ne faisant claquer ses articulations que de temps en temps. Il sortit pendant quelques minutes dans le jardin, resta là comme une statue, comme submergé par une confusion indicible (l’expression d’étonnement ne quitta jamais son visage), puis revint auprès de son fils, essayant d’éviter les questions de sa femme. Celle-ci le saisit enfin par le bras et dit avec passion, presque menaçante : « Qu’a-t-il ? » Alors il reprit ses esprits et se força à lui sourire en réponse ; mais, à son propre effroi, au lieu d’un sourire, il se mit soudain à rire. Il avait fait appeler un médecin à l’aube. Il jugea nécessaire d’en informer son fils, de peur qu’il ne se fâche. Bazarov se retourna brusquement sur le canapé, fixa son père d’un regard terne et demanda à boire.

Vassili Ivanovitch lui donna de l’eau et, en le faisant, sentit son front : il semblait en feu.

« Gouverneur », commença Bazarov d’une voix lente et somnolente, « je suis dans un état grave ; j’ai une infection, et dans quelques jours vous devrez m’enterrer. »

Vassili Ivanovitch recula, comme si quelqu’un avait visé ses jambes.

« Evgueni ! » balbutia-t-il ; « que veux-tu dire !... Que Dieu ait pitié de toi ! Tu as pris froid ! »

« Tais-toi ! » intervint délibérément Bazarov. « On ne doit pas laisser un médecin parler comme ça. Il y a tous les symptômes d’une infection ; tu le sais bien toi-même. »

« Où sont les symptômes… d’une infection, Evgueni ?... Mon Dieu ! »

« Qu’est-ce que c’est ? » dit Bazarov ; en relevant sa manche, il montra à son père les taches rouges menaçantes qui apparaissaient sur son bras.

Vassili Ivanovitch tremblait de terreur.

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« Supposons », dit-il enfin, « même supposons… s’il y avait quelque chose comme… une infection… »

« Pyémie », ajouta son fils.

« Eh bien, eh bien… quelque chose comme une épidémie… »

« Pyémie », répéta Bazarov d’un ton sec et clair ; « avez-vous oublié vos manuels ? »

« Eh bien, eh bien… comme vous voulez… En tout cas, nous allons vous guérir ! »

« Allons, c’est de la tromperie. Mais ce n’est pas le problème. Je ne m’attendais pas à mourir si tôt ; c’est un incident très désagréable, pour être honnête. Vous et maman devriez tirer parti de votre forte foi religieuse ; c’est le moment de la mettre à l’épreuve. » Il but un peu d’eau. « Je veux vous demander une chose… tant que ma tête est encore sous mon contrôle. Demain ou après-demain, mon cerveau, vous savez, déposera sa démission. Je ne suis même pas sûr pour l’instant de bien m’exprimer. Tandis que j’étais allongé ici, j’ai continué à imaginer des chiens roux qui couraient autour de moi, tandis que vous les faisiez pointer vers moi, comme si j’étais un tétras. Comme si j’étais ivre. Me comprenez-vous bien ? »

« Je vous assure, Evgeni, vous parlez parfaitement correctement. »

« Tant mieux. Vous m’avez dit que vous aviez appelé le médecin. Vous l’avez fait pour vous consoler… et aussi pour me consoler ; envoyez un messager… »

« À Arkadi Nikolaïtch ? » demanda le vieil homme.

« Qui est Arkadi Nikolaïtch ? » dit Bazarov, comme s’il hésitait… « Oh, oui ! ce poulet ! Non, laissez-le tranquille ; il est devenu un corbeau maintenant. Ne soyez pas surpris ; ce n’est pas encore du délire. Envoyez un messager à Madame Odintsova, Anna Sergueïevna ; c’est une dame qui possède une propriété… Vous savez ? » (Vassili Ivanovitch hocha la tête.) « Evgeni Bazarov vous adresse ses salutations et vous fait savoir qu’il est en train de mourir. Le ferez-vous ? »

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« Oui, je le ferai... Mais est-il possible que tu meures, Evgueni ?...
Réfléchis seulement ! Où serait alors la justice divine ? »

« Je ne sais rien à ce sujet ; envoie simplement le messager. »

« Je l’enverrai tout de suite, et j’écrirai moi-même une lettre. »

« Non, pourquoi ? Dis que j’ai envoyé mes salutations ; rien de plus n’est nécessaire. Et maintenant je vais
revenir à mes chiens. Étrange ! Je veux fixer mes pensées sur la mort, et rien
ne vient. Je vois une sorte de flou... et rien de plus. »

Il se tourna douloureusement vers le mur à nouveau ; tandis que Vassili Ivanovitch sortait du bureau, et, après avoir marché jusqu’à la chambre de sa femme, il s’agenouilla simplement devant les images sacrées.

« Priez, Arina, priez pour nous ! » gémit-il ; « notre fils est en train de mourir. »

Le médecin, le même médecin de district qui n’avait pas de substance caustique, arriva, et après avoir examiné le patient, leur conseilla de persévérer avec un traitement refroidissant, puis évoqua brièvement les chances de guérison.

« Avez-vous déjà vu des gens dans mon état ne pas partir pour l’Élysée ? » demanda Bazarov, puis, saisissant soudainement la jambe d’une lourde table qui se trouvait près de son canapé, il la fit pivoter et la repoussa. « Il y a de la force, il y a de la force », murmura-t-il ; « tout est encore là, et je dois mourir !... Un vieil homme au moins a le temps de se détacher de la vie, mais moi... Eh bien, allez essayer de prouver que la mort n’existe pas. La mort vous prouvera le contraire, et c’est tout ! Qui pleure là ? » ajouta-t-il après une courte pause — « Mère ? Pauvre femme ! Qui va-t-elle nourrir maintenant avec sa délicieuse soupe de betteraves ? Toi aussi, Vassili Ivanovitch, tu geins, je crois ! Si le christianisme ne t’aide pas, sois philosophe, stoïcien ou quelque chose comme ça ! N’as-tu pas prétendu être philosophe ? »

« Moi, philosophe ! » sanglota Vassili Ivanovitch, tandis que les larmes coulaient abondamment sur ses joues.

L’état de Bazarov empirait à chaque heure ; l’évolution de la maladie était rapide, comme c’est généralement le cas dans les cas de empoisonnement chirurgical. Il n’avait pas encore perdu connaissance et comprenait ce qu’on lui disait ; il était encore

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luttant. « Je ne veux pas perdre la tête », murmura-t-il en serrant les poings ; « Quelle horreur tout ça ! » Puis soudain il disait : « Allez, soustrayez dix de huit, qu’est-ce qui reste ? » Vassili Ivanovitch errait comme possédé, proposait d’abord un remède, puis un autre, et finissait par ne faire que couvrir les pieds de son fils. « Essayez des compresses froides... un émétique... des pansements à la moutarde sur l’estomac... faire saigner », murmurait-il avec effort. Le médecin, qu’il avait supplié de rester, était d’accord avec lui, ordonna au malade de boire du citronnade, et pour lui-même demanda une pipe et quelque chose de « réconfortant et fortifiant » — c’est-à-dire du brandy. Arina Vlasyevna était assise sur un tabouret bas près de la porte, et ne sortait que de temps en temps pour prier. Quelques jours auparavant, un miroir lui avait glissé des mains et s’était brisé, et elle avait toujours considéré cela comme un mauvais présage ; même Anfisouchka ne pouvait rien lui dire. Timofeitch était parti chez Madame Odintsova.

La nuit se passa mal pour Bazarov... Il était en proie à une forte fièvre. Vers le matin, il allait un peu mieux. Il demanda à Arina Vlasyevna de coiffer ses cheveux, embrassa sa main et avala deux gorgées de thé. Vassili Ivanovitch reprit un peu de forces.

« Dieu merci ! » répétait-il sans cesse ; « la crise arrive, la crise est imminente ! »

« Tiens, penser maintenant ! » murmura Bazarov ; « À quoi peuvent bien servir les mots ! Il l’a trouvé ; il a dit “crise”, et il est rassuré. C’est incroyable comme l’homme croit aux mots. Si on lui dit, par exemple, qu’il est un idiot, même s’il n’est pas battu, il sera misérable ; appelez-le un type intelligent, et il sera ravi si vous partez sans le payer. »

Ce petit discours de Bazarov, qui rappelait ses anciennes reparties, émut profondément Vassili Ivanovitch.

« Bravo ! bien dit, très bien ! » s’écria-t-il en feignant de applaudir.

Bazarov sourit tristement.

« Alors, qu’en pensez-vous ? » dit-il ; « la crise est-elle terminée, ou est-elle en train d’arriver ? »

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« Tu vas mieux, c’est ce que je vois, c’est ce qui me réjouit », répondit Vassili Ivanovitch.

« Eh bien, c’est bon ; les réjouissances ne font jamais de mal. Et à elle, tu te souviens ? l’as-tu envoyé un message ? »

« Bien sûr que oui. »

La amélioration ne dura pas longtemps. La maladie reprit ses assauts. Vassili Ivanovitch était assis près de Bazarov. Il semblait que le vieil homme fût tourmenté par une angoisse particulière. À plusieurs reprises, il fut sur le point de parler — mais il ne put le faire.

« Evgeni ! » parvint-il enfin à dire ; « mon fils, mon unique, cher fils ! »

Ce ton inhabituel eut un effet sur Bazarov. Il tourna légèrement la tête et, visiblement en train de lutter contre le poids de l’oubli qui pesait sur lui, il articula : « Qu’y a-t-il, père ? »

« Evgeni, » continua Vassili Ivanovitch, et il tomba à genoux devant Bazarov, bien que celui-ci eût fermé les yeux et ne pût le voir. « Evgeni, tu vas mieux maintenant ; Dieu merci, tu guériras, mais profite de ce temps pour consoler ta mère et moi, remplis ton devoir de chrétien ! C’est affreux pour moi de te dire cela ; mais encore plus affreux... pour toujours, Evgeni... réfléchis un peu, quoi... »

La voix du vieil homme se brisa, et une expression étrange passa sur le visage de son fils, bien qu’il restât les yeux fermés.

« Je ne refuserai pas, si cela peut te consoler », parvint-il enfin à dire ; « mais il me semble qu’il n’y a pas besoin de se presser. Tu dis toi-même que je vais mieux. »

« Oh, oui, Evgeni, certainement mieux ; mais qui sait, tout est entre les mains de Dieu, et en accomplissant son devoir... »

« Non, j’attendrai un peu », l’interrompit Bazarov. « Je suis d’accord avec toi : la crise est arrivée. Et si nous nous trompons, eh bien ! on administre le sacrement aux gens inconscients, tu sais. »

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« Evgueni, je t’en supplie. »

« J’attendrai un peu. Et maintenant je veux dormir. Ne me dérangez pas. » Et il reposa sa tête sur l’oreiller.

Le vieil homme se leva à genoux, s’assit dans le fauteuil et, serrant sa barbe, commença à mordre ses propres doigts...

Le bruit d’une voiture légère sur des ressorts, ce bruit qui est particulièrement impressionnant dans les campagnes, parvint soudain à ses oreilles. Les roues légères roulèrent de plus en plus près ; on pouvait même entendre le hennissement des chevaux... Vassili Ivanovitch bondit et courut vers la petite fenêtre. Une voiture à deux places, tirée par quatre chevaux attelés côte à côte, entra dans la cour de sa petite maison. Sans prendre le temps de réfléchir à ce que cela pouvait signifier, poussé par une sorte de joie insensée, il sortit en trombe sur les marches... Un groom en livrée ouvrait les portes de la voiture ; une dame voilée de noir et vêtue d’un manteau noir en descendait...

« Je suis madame Odintsova », dit-elle. « Evgueni Vassilievitch vit encore ? Vous êtes son père ? J’ai un médecin avec moi. »

« Bienfaitrice ! » s’écria Vassili Ivanovitch, saisissant sa main et la pressant convulsivement contre ses lèvres, tandis que le médecin amené par Anna Sergueïevna, un petit homme aux lunettes, au visage allemand, descendait très calmement de la voiture. « Il vit encore, mon Evgueni vit, et maintenant il sera sauvé ! Épouse ! épouse !... Un ange du ciel est venu à nous... »

« Que se passe-t-il, mon Dieu ! » balbutia la vieille femme, sortant du salon ; ne comprenant rien, elle tomba sur place dans le couloir aux pieds d’Anna Sergueïevna et se mit à embrasser ses vêtements comme une folle.

« Que faites-vous ! » protesta Anna Sergueïevna ; mais Arina Vlassievna ne l’écouta pas, tandis que Vassili Ivanovitch ne pouvait que répéter : « Un ange ! un ange ! »

« Wo ist der Kranke ? Où est le malade ? » demanda enfin le médecin, avec quelque impatience.

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Vassili Ivanovitch se ressaisit. « Venez, venez, suivez-moi, würdigster Herr Collega », ajouta-t-il, poussé par de vieilles habitudes.

« Ah ! » articula l’Allemand en esquissant un sourire amer.

Vassili Ivanovitch le conduisit dans le bureau. « Le médecin d’Anna Sergyevna Odintsov », dit-il en se penchant presque à l’oreille de son fils, « et elle-même est ici. »

Bazarov ouvrit soudain les yeux. « Qu’avez-vous dit ? »

« Je dis qu’Anna Sergyevna est ici, et qu’elle a amené ce monsieur, un médecin, auprès de vous. »

Bazarov balaya la pièce du regard. « Elle est ici... Je veux la voir. »

« Vous la verrez, Evgeny ; mais d’abord nous devons parler un peu avec le médecin. Je lui raconterai toute l’histoire de votre maladie depuis que Sidor Sidoritch » (c’était le nom du médecin de district) « est parti, et nous aurons une petite consultation. »

Bazarov jeta un coup d’œil à l’Allemand. « Eh bien, parlez vite, mais pas en latin ; vous comprenez, je connais le sens de “jam moritur”. »

« Der Herr scheint des Deutschen mächtig zu sein », commença le nouveau disciple d’Esculape, se tournant vers Vassili Ivanovitch.

« Ich ... gabe ... Il vaut mieux parler russe », dit le vieil homme.

« Ah, ah ! C’est donc comme ça... Sans doute... » Et la consultation commença.

Une demi-heure plus tard, Anna Sergyevna, guidée par Vassili Ivanovitch, entra dans le bureau. Le médecin avait eu le temps de lui chuchoter qu’il était impossible même de penser à la guérison du patient.

Elle regarda Bazarov... et resta immobile sur le seuil, profondément frappée par son visage enflé et pourtant mortel, avec ses yeux ternes fixés sur elle. Elle se sentit simplement abattue, avec une sorte de froid et...

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Désespoir suffocant ; l’idée qu’elle n’aurait pas ressenti cela si elle l’avait vraiment aimé lui traversa l’esprit en un instant.

« Merci », dit-il douloureusement, « je ne m’y attendais pas. C’est un acte de miséricorde. Ainsi nous nous sommes revus, comme vous l’aviez promis. »

« Anna Sergueïevna a été si gentille », commença Vassili Ivanovitch...

« Père, laissez-nous seuls. Anna Sergueïevna, vous le permettrez, j’imagine, maintenant ? »

D’un mouvement de tête, il indiqua son corps prostré et impuissant.

Vassili Ivanovitch sortit.

« Eh bien, merci », répéta Bazarov. « C’est vraiment royal. On dit que les monarques viennent aussi voir les mourants. »

« Evgueni Vassilievitch, j’espère——»

« Ah, Anna Sergueïevna, parlons vrai. Tout est fini pour moi. Je suis sous la roue. Il s’avère donc que penser à l’avenir était inutile. La mort, c’est une vieille blague, mais elle est toujours nouvelle pour chacun. Pour l’instant, je n’ai pas peur... mais voilà, l’inconscience arrive, et alors c’est fini !——» il agita faiblement la main. « Eh bien, que pouvais-je vous dire... Je vous ai aimée ! Ça n’avait aucun sens même avant, et encore moins maintenant. L’amour, c’est une forme, et ma propre forme se désintègre déjà. Mieux vaut dire à quel point vous êtes belle ! Et voilà que vous êtes là, si belle... »

Anna Sergueïevna eut un frisson involontaire.

« Ne vous inquiétez pas, ne soyez pas troublée... Asseyez-vous là-bas... Ne vous approchez pas de moi ; vous savez, ma maladie est contagieuse. »

Anna Sergueïevna traversa rapidement la pièce et s’assit dans le fauteuil près du canapé où reposait Bazarov.

« De noble cœur ! » murmura-t-il. « Oh, combien vous êtes proche, jeune, fraîche et pure... dans cette pièce dégoûtante !... Eh bien, adieu ! Vivez longtemps, c’est le mieux de tout, et profitez-en tant qu’il est encore temps. Vous voyez ce qu’une

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Spectacle horrible ; le ver de terre à moitié écrasé, mais qui se tordait encore. Et, vous savez, j’ai aussi pensé : je briserais tant de choses, je ne mourrais pas, pourquoi le ferais-je ! Il y avait des problèmes à résoudre, et j’étais un géant ! Et maintenant, le seul problème pour le géant, c’est de mourir dignement, même si cela ne change rien pour personne d’autre... Laissez tomber ; je ne vais pas faire demi-tour.

Bazarov resta silencieux et commença à chercher la bouteille avec sa main. Anna Sergueïevna lui donna à boire, sans enlever son gant, tout en retenant son souffle avec crainte.

« Vous m’oublierez », reprit-il ; « les morts ne sont pas de compagnie pour les vivants. Mon père vous dira quel homme la Russie perd... C’est absurde, mais ne contredisez pas le vieil homme. N’importe quel jouet peut consoler l’enfant... vous savez. Et soyez gentille avec ma mère. Des gens comme eux, on n’en trouve pas dans votre grand monde si on cherche à la lumière du jour avec une bougie... La Russie avait besoin de moi... Non, c’est clair, elle n’avait pas besoin de moi. Et qui a besoin de quelque chose ? Le cordonnier est utile, le tailleur est utile, le boucher... il nous donne de la viande... le boucher... attendez, je m’embrouille... Il y a une forêt ici... »

Bazarov posa sa main sur son front.

Anna Sergueïevna se pencha vers lui. « Evgueni Vassilievitch, je suis là... »

Il retira aussitôt sa main et se redressa.

« Adieu », dit-il avec force soudaine, ses yeux brillant de leur dernier éclat. « Adieu... Écoutez... vous savez que je ne vous ai pas embrassée alors... Soufflez sur la lampe qui s’éteint, et laissez-la s’éteindre... »

Anna Sergueïevna posa ses lèvres sur son front.

« Assez ! » murmura-t-il, avant de retomber sur l’oreiller. « Maintenant... l’obscurité... »

Anna Sergueïevna sortit doucement. « Alors ? » demanda Vassili Ivanovitch à voix basse.

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« Il s’est endormi », répondit-elle à peine audible. Bazarov n’était pas destiné à se réveiller. Vers le soir, il sombra dans un état d’inconscience totale, et le lendemain il mourut. Le père Alexey lui administra les derniers sacrements. Lorsqu’on l’oignit avec l’huile sainte, lorsque cette huile toucha sa poitrine, un œil s’ouvrit, et il sembla que, en voyant le prêtre vêtu de ses ornements liturgiques, les encensoirs fumants, la lumière devant l’icône, quelque chose comme un frisson d’horreur parcourut son visage déjà proche de la mort. Lorsqu’il eut enfin rendu son dernier souffle et qu’un cri général de lamentation s’éleva dans la maison, Vassily Ivanovitch fut saisi d’une folie soudaine. « J’avais dit que je me rebellerais », hurla-t-il d’une voix rauque, le visage enflé et déformé, agitant son poing en l’air comme s’il menaçait quelqu’un ; « et je me rebelle, je me rebelle ! » Mais Arina Vlasyevna, en larmes, se jeta à son cou, et tous deux tombèrent face contre terre. « Côte à côte », raconta plus tard Anfisushka dans la chambre des domestiques, « ils baissèrent leurs pauvres têtes comme des agneaux au milieu du jour... »

Mais la chaleur du midi passe, le soir arrive, puis la nuit, et alors aussi le retour au doux refuge où le sommeil est doux pour ceux qui sont fatigués et lourdement chargés...

CHAPITRE XXVIII

Six mois s’étaient écoulés. L’hiver blanc était arrivé avec son calme cruel de gelées sans nuages, la neige épaisse qui crisse sous les pas, la givre rosée sur les arbres, le ciel d’émeraude pâle, les guirlandes de fumée au-dessus des cheminées, les nuages de vapeur qui s’échappent lorsqu’on ouvre les portes un instant, les visages frais, marqués par le froid, et le trot précipité des chevaux transis. Une journée de janvier touchait à sa fin ; le froid du soir était plus mordant que jamais dans l’air immobile, et un coucher de soleil terne disparaissait rapidement. Des lumières brillaient dans les fenêtres de la

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À Maryino, Prokofitch, vêtu d’un manteau noir et de gants blancs, avec une solennité particulière, disposa la table pour sept personnes. Une semaine auparavant, dans la petite église paroissiale, deux mariages s’étaient déroulés discrètement, presque sans témoins — celui d’Arkady et de Katya, et celui de Nikolaï Petrovitch et de Fenitchka ; et ce jour-là, Nikolaï Petrovitch organisait un dîner d’adieu pour son frère, qui partait pour Moscou pour affaires. Anna Sergueïevna y était également allée juste après la cérémonie, après avoir offert de très beaux cadeaux aux jeunes gens.

Exactement à trois heures, ils se rassemblèrent tous autour de la table. Mitya y fut également placé ; avec lui apparut une infirmière coiffée d’un chapeau en brocart verni. Pavel Petrovitch prit place entre Katya et Fenitchka ; les « maris » occupèrent leurs places à côté de leurs femmes. Nos amis avaient changé ces derniers temps ; ils semblaient tous plus forts et plus beaux ; seul Pavel Petrovitch était plus maigre, ce qui donnait encore plus d’élégance et d’allure de « grand seigneur » à ses traits expressifs... Et Fenitchka aussi avait changé. Vêtue d’une robe en soie fraîche, coiffée d’un large bonnet en velours, avec une chaîne en or autour du cou, elle restait assise, immobile et réservée, respectueuse envers elle-même et tout ce qui l’entourait, et souriait comme pour dire : « Je vous prie de m’excuser ; ce n’est pas ma faute. » Et ce n’était pas seulement elle — tous les autres souriaient aussi, et semblaient s’excuser eux aussi ; ils étaient tous un peu gênés, un peu désolés, mais en réalité très heureux. Ils s’aidaient mutuellement avec une attention humoristique, comme s’ils avaient tous convenu de répéter une sorte de farce sans prétention. Katya était la plus calme de tous ; elle regardait autour d’elle avec assurance, et on pouvait voir que Nikolaï Petrovitch était déjà profondément épris d’elle. À la fin du dîner, il se leva, son verre à la main, et se tourna vers Pavel Petrovitch.

« Tu nous quittes... tu nous quittes, cher frère », commença-t-il ; « certes, pas pour longtemps ; mais malgré tout, je ne peux m’empêcher d’exprimer ce que je... ce que nous... à quel point je... à quel point nous... Le pire, c’est que nous ne savons pas faire de discours. Arkady, parle-toi. »

« Non, papa, je n’ai rien préparé. »

« Comme si j’étais bien préparé ! Eh bien, frère, je dirai simplement : embrassons-toi, te souhaitons bonne chance, et reviens-nous le plus vite possible ! »

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Pavel Petrovitch échangea des baisers avec tout le monde, sans exclure bien sûr Mitya ; dans le cas de Fenitchka, il embrassa également sa main, qu’elle n’avait pas encore appris à tendre correctement. Après avoir bu ce qui avait été rempli à nouveau dans son verre, il dit d’un profond soupir : « Que vous soyez heureux, mes amis ! Adieu ! » Cette conclusion en anglais passa inaperçue ; mais tous furent touchés.

« À la mémoire de Bazarov », chuchota Katya à l’oreille de son mari, tandis qu’ils faisaient tinter leurs verres. Arkady serra chaleureusement sa main en réponse, mais il n’osa pas proposer ce toast à haute voix.

La fin, donc ? Mais peut-être certains de nos lecteurs voudraient-ils savoir ce que fait chacun des personnages que nous avons présentés aujourd’hui, dans le présent réel. Nous sommes prêts à les satisfaire.

Anna Sergyevna s’est récemment mariée, non par amour mais par bon sens, avec l’un des futurs dirigeants de la Russie : un homme très intelligent, avocat, doté d’un sens pratique aigu, d’une volonté forte et d’une grande éloquence — encore jeune, de bonne nature, mais froid comme de la glace. Ils vivent ensemble dans une grande harmonie et vivront peut-être jusqu’à atteindre un bonheur complet... peut-être même l’amour. La princesse K—— est morte, oubliée dès le jour de sa mort. Les Kirsanov, père et fils, vivent à Maryino ; leur situation financière commence à s’améliorer. Arkady s’est montré zélé dans la gestion de la propriété, et la « ferme » rapporte désormais un revenu assez bon. Nikolai Petrovitch a été nommé l’un des médiateurs chargés de mettre en œuvre les réformes d’émancipation, et il travaille avec toutes ses forces ; il parcourt constamment son district, prononce de longs discours (il estime que les paysans doivent être « amenés à comprendre les choses », c’est-à-dire qu’ils doivent être réduits au silence par la répétition incessante des mêmes mots) ; et pourtant, pour être honnête, il ne satisfait ni la noblesse raffinée qui parle avec élégance ou dénigre l’émancipation (la prononçant comme si c’était du français), ni la noblesse inculte qui maudit sans ménagement « cette maudite émancipation ». Il est trop doux de cœur pour ces deux groupes. Katerina Sergyevna a un fils, petit Nikolai, tandis que Mitya court partout joyeusement et parle avec aisance. Fenitchka, Fedosya Nikolaevna, après son mari et Mitya, n’adore personne autant que sa belle-fille, et lorsque celle-ci joue au piano, elle serait ravie de passer toute la journée à ses côtés.

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Un mot sur Piotr. Il est devenu parfaitement rigide à force de stupidité et de dignité, mais lui aussi est marié, et il a reçu une dot respectable avec sa femme, la fille d’un jardinier du marché de la ville, qui avait refusé deux prétendants excellents, simplement parce qu’ils n’avaient pas de montre ; tandis que Piotr non seulement avait une montre — il avait aussi une paire de chaussures en daim.

Sur la terrasse de Brühl à Dresde, entre deux et quatre heures — l’heure la plus à la mode pour se promener — on peut rencontrer un homme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux complètement gris, qui a l’air de souffrir de goutte, mais qui reste beau, élégamment vêtu, et porte cette marque particulière que l’on ne acquiert que par une longue fréquentation des hautes sphères de la société. C’est Pavel Petrovitch. Parti de Moscou pour des raisons de santé, il s’est installé définitivement à Dresde, où il fréquente surtout des visiteurs anglais et russes. Avec les Anglais, il se comporte simplement, presque modestement, mais avec dignité ; ils le trouvent plutôt ennuyeux, mais le respectent car, comme ils disent, c’est « un parfait gentleman ». Avec les Russes, il est plus libre et détendu, laisse libre cours à son humeur, se moque de lui-même et d’eux, mais cela se fait avec grande amabilité, négligence et correction. Il a des opinions slavophiles ; il est bien connu que dans les hautes sphères sociales, cela est considéré comme très distingué ! Il ne lit rien en russe, mais sur son bureau se trouve un cendrier en argent en forme de chaussure tressée de paysan. Nos touristes le recherchent beaucoup. Matvy Ilyitch Kolyazin, se trouvant alors en opposition temporaire, lui a rendu une visite majestueuse ; quant aux autochtones, avec qui il est cependant très rarement vu, ils se prosternent littéralement devant lui. Personne ne peut obtenir aussi facilement et rapidement un billet pour la chapelle de la cour, pour le théâtre, et autres choses du genre auprès de M. le baron von Kirsanoff. Il fait de son mieux avec bonne humeur ; il fait encore un peu de bruit dans le monde ; ce n’est pas sans raison qu’il a été autrefois un grand lion de la haute société — mais la vie est un fardeau pour lui... un fardeau plus lourd qu’il ne le pense. Il suffit de jeter un coup d’œil sur lui dans l’église russe, lorsqu’il s’appuie contre un mur d’un côté, plongé dans ses pensées, restant longtemps immobile, serrant amèrement les lèvres, puis se ressaisissant soudain et commençant presque imperceptiblement à se signer...

Madame Kukshin est également partie à l’étranger. Elle est à Heidelberg et étudie maintenant non pas les sciences naturelles, mais l’architecture, domaine dans lequel, selon ses dires, elle aurait découvert de nouvelles lois. Elle continue à fréquenter les étudiants, en particulier les jeunes Russes qui étudient les sciences naturelles et

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la chimie, dont Heidelberg est plein, et qui, en étonnant d’abord les naïfs professeurs allemands par la solidité de leurs vues sur les choses, étonne ces mêmes professeurs par la suite par leur totale inefficacité et leur oisiveté absolue. En compagnie de deux ou trois de ces jeunes chimistes qui ne distinguent pas l’oxygène de l’azote, mais qui sont pleins de scepticisme et d’arrogance, ainsi que du grand Elisyevitch, Sitnikov erre dans Saint-Pétersbourg, se préparant lui aussi à devenir grand, et, convaincu de lui-même, poursuit le « travail » de Bazarov. On raconte qu’on l’a récemment battu ; mais il s’est vengé de lui : dans un petit article obscur, caché dans une revue insignifiante, il a laissé entendre que l’homme qui l’avait battu était un lâche. Il appelle cela de l’ironie. Son père le maltraite comme avant, tandis que sa femme le considère comme un fou... et un homme de lettres.

Il y a un petit cimetière de village dans un coin reculé de la Russie. Comme presque tous nos cimetières, il présente un aspect misérable ; les fossés qui l’entourent sont depuis longtemps envahis par la végétation ; les croix en bois gris gisent renversées et pourrissantes sous leurs toits autrefois peints ; les dalles de pierre sont toutes déplacées, comme si quelqu’un les poussait de l’arrière ; deux ou trois arbres nus offrent une ombre maigre ; les moutons errent sans contrôle parmi les tombes... Mais parmi elles en est une qui n’a été ni touchée par l’homme ni piétinée par les bêtes, sur laquelle seuls les oiseaux se posent et chantent à l’aube. Une barrière en fer l’entoure ; deux jeunes sapins ont été plantés, un à chaque extrémité. Evgeny Bazarov est enterré dans cette tombe. Souvent, depuis le petit village voisin, deux personnes âgées et très faibles viennent la visiter — un mari et une femme. S’appuyant l’un sur l’autre, ils s’y rendent à pas lourds ; ils s’approchent de la barrière, s’agenouillent, pleurent longuement et amèrement, et regardent avec angoisse la pierre muette sous laquelle repose leur fils ; ils échangent quelques mots brefs, essuient la poussière sur la pierre, redressent une branche de sapin, prient à nouveau, et ne peuvent se détacher de cet endroit où ils semblent être plus proches de leur fils, de leurs souvenirs de lui... Est-il possible que leurs prières, leurs larmes soient vaines ? Est-il possible que l’amour, amour sacré et dévoué, ne soit pas tout-puissant ? Oh, non ! Quel que soit le degré de passion, de péché et de rébellion du cœur caché dans la tombe, les fleurs qui y poussent nous regardent sereinement de leurs yeux innocents ; elles ne nous parlent pas seulement de paix éternelle, de cette grande paix de la nature « indifférente » ; elles nous parlent aussi de réconciliation éternelle et de vie sans fin.

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*** FIN DU LIVRE ÉLECTRONIQUE PROJECT GUTENBERG PARENTS ET ENFANTS ***

Des éditions mises à jour remplaceront les précédentes — les anciennes éditions seront renommées.

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1.C. La Project Gutenberg Literary Archive Foundation (« la Fondation » ou PGLAF) détient les droits d’auteur relatifs à la compilation des œuvres électroniques Project Gutenberg. Presque toutes les œuvres individuelles de cette collection sont dans le domaine public aux États-Unis. Si une œuvre individuelle n’est pas protégée par la loi sur les droits d’auteur aux États-Unis et que vous…

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Établis aux États-Unis, nous ne revendiquons aucun droit d’empêcher la copie, la distribution, l’exécution, l’affichage ou la création d’œuvres dérivées à partir de cette œuvre, à condition que toutes les références à Project Gutenberg soient supprimées. Bien entendu, nous espérons que vous soutiendrez la mission de Project Gutenberg visant à promouvoir un accès gratuit aux œuvres électroniques en partageant librement les œuvres de Project Gutenberg, dans le respect des termes du présent accord afin de maintenir le nom Project Gutenberg associé à ces œuvres. Vous pouvez facilement respecter les termes de cet accord en conservant cette œuvre dans le même format, avec sa licence complète de Project Gutenberg jointe, lorsque vous la partagez gratuitement avec d’autres personnes.

1.D. Les lois sur le droit d’auteur du pays où vous vous trouvez régissent également ce que vous pouvez faire avec cette œuvre. Les lois sur le droit d’auteur dans la plupart des pays sont en perpétuel changement. Si vous êtes en dehors des États-Unis, vérifiez les lois de votre pays en plus des termes du présent accord avant de télécharger, copier, afficher, exécuter, distribuer ou créer des œuvres dérivées à partir de cette œuvre ou de toute autre œuvre de Project Gutenberg. La Fondation ne fait aucune déclaration concernant le statut du droit d’auteur d’une œuvre dans un pays autre que les États-Unis.

1.E. Sauf si vous avez supprimé toutes les références à Project Gutenberg :

1.E.1. La phrase suivante, accompagnée de liens actifs vers ou d’un accès direct à la licence complète de Project Gutenberg, doit apparaître de manière visible chaque fois qu’une copie d’une œuvre de Project Gutenberg (toute œuvre sur laquelle figure l’expression « Project Gutenberg » ou avec laquelle elle est associée) est consultée, affichée, exécutée, vue, copiée ou distribuée :

Cet eBook est destiné à être utilisé par n’importe qui, n’importe où aux États-Unis et dans la plupart des autres régions du monde, gratuitement et sans presque aucune restriction. Vous pouvez le copier, le donner ou le réutiliser conformément aux termes de la licence Project Gutenberg™ incluse dans cet eBook ou disponible en ligne à l’adresse www.gutenberg.org. Si vous n’êtes pas aux États-Unis, vous devrez vérifier les lois du pays où vous vous trouvez avant d’utiliser cet eBook.

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1.E.2. Si une œuvre électronique individuelle de Project Gutenberg est issue de textes non protégés par la loi américaine sur le droit d’auteur (ne contient pas d’indication indiquant qu’elle a été publiée avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur), l’œuvre peut être copiée et distribuée à qui que ce soit aux États-Unis sans devoir payer de frais ou de redevances. Si vous redistribuez ou mettez à disposition un travail accompagné de l’expression « Project Gutenberg » associée à celui-ci ou apparaissant sur celui-ci, vous devez respecter soit les exigences des paragraphes 1.E.1 à 1.E.7, soit obtenir l’autorisation d’utiliser l’œuvre ainsi que la marque Project Gutenberg, comme indiqué dans les paragraphes 1.E.8 ou 1.E.9.

1.E.3. Si une œuvre électronique individuelle de Project Gutenberg est publiée avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur, votre utilisation et votre distribution doivent respecter à la fois les paragraphes 1.E.1 à 1.E.7 ainsi que tout terme supplémentaire imposé par le détenteur des droits d’auteur. Les termes supplémentaires seront liés à la Licence Project Gutenberg pour toutes les œuvres publiées avec l’autorisation du détenteur des droits d’auteur et se trouveront au début de cette œuvre.

1.E.4. Ne séparez pas, ne détachez pas et ne supprimez pas les conditions complètes de la Licence Project Gutenberg de cette œuvre, ni de tout fichier contenant une partie de cette œuvre ou toute autre œuvre associée à Project Gutenberg.

1.E.5. Ne copiez, n’affichez, n’exécutez, ne distribuez ni ne redistribuez cette œuvre électronique, ni aucune partie de celle-ci, sans afficher de manière visible la phrase indiquée au paragraphe 1.E.1, accompagnée de liens actifs ou d’un accès immédiat aux conditions complètes de la Licence Project Gutenberg.

1.E.6. Vous pouvez convertir cette œuvre en n’importe quelle forme binaire, compressée, marquée, non propriétaire ou propriétaire, y compris toute forme de traitement de texte ou d’hypertexte. Cependant, si vous mettez à disposition des copies d’une œuvre de Project Gutenberg sous un format autre que « Plain Vanilla ASCII » ou un autre format utilisé dans la version officielle publiée sur le site officiel de Project Gutenberg (www.gutenberg.org), vous devez, sans aucun coût, frais ou dépense supplémentaire pour l’utilisateur, fournir une copie, un moyen d’exporter une copie ou un moyen d’obtenir une copie sur demande, de l’œuvre dans son format original « Plain Vanilla ASCII » ou dans un autre format. Tout format alternatif doit inclure la Licence Project Gutenberg complète, telle que spécifiée au paragraphe 1.E.1.

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1.E.7. Ne percevez aucune redevance pour l’accès, la consultation, l’affichage, l’exécution, la copie ou la distribution de quelque œuvre de Project Gutenberg que ce soit, sauf si vous respectez les paragraphes 1.E.8 ou 1.E.9.

1.E.8. Vous pouvez percevoir une redevance raisonnable pour des copies ou pour fournir un accès ou distribuer des œuvres électroniques de Project Gutenberg, à condition que :

• Vous versiez une redevance de 20 % des bénéfices bruts que vous tirez de l’utilisation des œuvres de Project Gutenberg, calculée selon la méthode que vous utilisez déjà pour calculer vos impôts applicables. Cette redevance est due au propriétaire de la marque Project Gutenberg, mais celui-ci a accepté de donner ces redevances, en vertu de ce paragraphe, à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Les paiements de redevance doivent être effectués dans un délai de 60 jours suivant chaque date à laquelle vous préparez (ou êtes légalement tenu de préparer) vos déclarations fiscales périodiques. Ces paiements doivent être clairement identifiés comme tels et envoyés à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation à l’adresse indiquée à la section 4, « Informations sur les dons à la Project Gutenberg Literary Archive Foundation ».

• Vous remboursiez intégralement tout montant payé par un utilisateur qui vous en informe par écrit (ou par e-mail) dans un délai de 30 jours suivant la réception, indiquant qu’il n’est pas d’accord avec les conditions de la licence complète Project Gutenberg™. Vous devez exiger de cet utilisateur qu’il retourne ou détruise toutes les copies des œuvres conservées sur support physique et qu’il cesse toute utilisation et tout accès aux autres copies des œuvres Project Gutenberg™.

• Vous remboursez intégralement, conformément au paragraphe 1.F.3, tout montant payé pour une œuvre ou une copie de remplacement, si un défaut dans l’œuvre électronique est découvert et signalé à vous dans un délai de 90 jours suivant la réception de l’œuvre.

• Vous respectez toutes les autres conditions de ce contrat concernant la distribution gratuite des œuvres Project Gutenberg™.

1.E.9. Si vous souhaitez percevoir une redevance ou distribuer une œuvre électronique Project Gutenberg™ ou un groupe d’œuvres selon des conditions différentes de celles prévues dans ce contrat, vous devez obtenir l’autorisation écrite de la Project Gutenberg Literary Archive Foundation, gestionnaire du projet.

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Marque déposée Gutenberg™. Veuillez contacter la Fondation comme indiqué à la section 3 ci-dessous.

1.F.

1.F.1. Les bénévoles et les employés du Projet Gutenberg déploient des efforts considérables pour identifier, effectuer des recherches sur les droits d’auteur, transcrire et relire des œuvres non protégées par la loi américaine sur les droits d’auteur afin de créer la collection Project Gutenberg™. Malgré ces efforts, les œuvres électroniques Project Gutenberg™, ainsi que le support sur lequel elles peuvent être stockées, peuvent contenir des « défauts », tels que, mais sans s’y limiter, des données incomplètes, inexactes ou endommagées, des erreurs de transcription, une violation des droits d’auteur ou d’autres droits de propriété intellectuelle, un disque ou autre support défectueux ou endommagé, un virus informatique, ou des codes informatiques qui endommagent ou ne peuvent pas être lus par votre équipement.

1.F.2. GARANTIE LIMITÉE, RENONCIATION AUX DOMMAGES – À l’exception du « droit de remplacement ou de remboursement » décrit au paragraphe 1.F.3, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg, propriétaire de la marque déposée Project Gutenberg™, et toute autre partie distribuant une œuvre électronique Project Gutenberg™ en vertu du présent accord, renoncent à toute responsabilité à votre égard pour les dommages, coûts et dépenses, y compris les frais juridiques. VOUS CONVENEZ QUE VOUS N’AVEZ AUCUN RECOURS EN CAS DE NÉGLIGENCE, DE RESPONSABILITÉ STRICTE, DE VIOLATION DE LA GARANTIE OU DE VIOLATION DU CONTRAT, SAUF CEUX PRÉVUS AU PARAGRAPHE 1.F.3. VOUS CONVENEZ QUE LA FONDATION, LE PROPRIÉTAIRE DE LA MARQUE DÉPOSÉE ET TOUT DISTRIBUTEUR CONFORMÉMENT À CE CONTRAT NE SERONT PAS TENUS RESPONSABLES ENVERS VOUS POUR DES DOMMAGES ACTUELS, DIRECTS, INDIRECTS, CONSÉQUENTIELS, PUNITIFS OU ACCIDENTELS, MÊME SI VOUS AVISEZ DE LA POSSIBILITÉ DE TELS DOMMAGES.

1.F.3. DROIT LIMITÉ DE REMPLACEMENT OU DE REMBOURSEMENT – Si vous découvrez un défaut dans cette œuvre électronique dans un délai de 90 jours après en avoir reçu l’accès, vous pouvez obtenir un remboursement de l’argent (le cas échéant) que vous avez payé en envoyant une explication écrite à la personne auprès de qui vous avez obtenu l’œuvre. Si vous avez reçu l’œuvre sur un support physique, vous devez retourner ce support accompagné de votre explication écrite. La personne ou l’entité qui vous a fourni l’œuvre défectueuse peut choisir de vous fournir une copie de remplacement au lieu d’un remboursement. Si vous avez reçu l’œuvre électroniquement, la personne ou l’entité qui vous la fournit…

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Vous pouvez choisir de vous donner une deuxième opportunité de recevoir l’œuvre électroniquement à la place d’un remboursement. Si la deuxième copie est également défectueuse, vous pouvez demander un remboursement par écrit sans autres possibilités de résoudre le problème.

1.F.4. Sauf le droit limité de remplacement ou de remboursement énoncé au paragraphe 1.F.3, cette œuvre vous est fournie « TELLE QUE ELLE EST », SANS AUCUNE AUTRE GARANTIE DE NATURE QUOI QUE CE SOIT, EXPRESSE OU IMPLIQUÉE, Y COMPRIS, MAIS NON SEULEMENT, LES GARANTIES DE COMMERCIABILITÉ OU D’ADÉQUATION POUR UN BUT DONNÉ.

1.F.5. Certains États ne permettent pas la renonciation à certaines garanties implicites ni l’exclusion ou la limitation de certains types de dommages. Si toute renonciation ou limitation énoncée dans ce contrat viole la loi de l’État applicable à ce contrat, le contrat sera interprété de manière à prévoir la renonciation ou la limitation maximale autorisée par la loi de cet État. L’invalidité ou l’inapplicabilité de toute disposition de ce contrat n’annulera pas les dispositions restantes.

1.F.6. INDEMNISATION – Vous acceptez d’indemniser et de tenir à l’abri de toute responsabilité la Fondation, le titulaire de la marque déposée, tout agent ou employé de la Fondation, toute personne fournissant des copies des œuvres électroniques Project Gutenberg™ conformément à ce contrat, ainsi que tous les bénévoles associés à la production, à la promotion et à la distribution des œuvres électroniques Project Gutenberg™, contre toutes responsabilités, coûts et dépenses, y compris les frais juridiques, qui découlent directement ou indirectement de tout acte que vous effectuez ou pour lequel vous en êtes responsable : (a) la distribution de celle-ci ou de toute autre œuvre Project Gutenberg, (b) toute modification, altération, ajout ou suppression apportée à une œuvre Project Gutenberg, et (c) tout défaut que vous provoquez.

Section 2. Informations sur la mission de Project Gutenberg

Project Gutenberg est synonyme de la distribution gratuite d’œuvres électroniques dans des formats lus par la plus grande variété d’ordinateurs, y compris ceux obsolètes, anciens, moyennement récents et nouveaux. Il existe grâce à

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les efforts de centaines de bénévoles et les dons de personnes issus de tous les milieux de la vie.

Les bénévoles et le soutien financier, qui permettent de fournir aux bénévoles l’aide dont ils ont besoin, sont essentiels pour atteindre les objectifs du Projet Gutenberg et garantir que sa collection reste librement accessible pour les générations futures. En 2001, la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg a été créée afin d’assurer un avenir sûr et durable au Projet Gutenberg et aux générations à venir. Pour en savoir plus sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg et sur la manière dont vos efforts et vos dons peuvent aider, consultez les sections 3 et 4 ainsi que la page d’information sur la fondation à l’adresse www.gutenberg.org.

Section 3. Informations sur la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg

La Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg est une organisation éducative à but non lucratif de type 501(c)(3), organisée conformément aux lois de l’État du Mississippi et ayant reçu le statut d’exonération fiscale de la part du Service des revenus intérieurs. Le numéro d’identification fiscale fédéral de la fondation est 64-6221541. Les contributions versées à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg sont déductibles d’impôts dans toute la mesure permise par les lois fédérales américaines et les lois de votre État.

Le bureau administratif de la fondation se trouve au 41 Watchung Plaza #516, Montclair NJ 07042, États-Unis, +1 (862) 621-9288. Des liens pour contacter par e-mail ainsi que des informations de contact à jour peuvent être trouvés sur le site web de la fondation et sur sa page officielle à l’adresse www.gutenberg.org/contact.

Section 4. Informations sur les dons à la Fondation de l’Archivage Littéraire Project Gutenberg

Project Gutenberg™ dépend d’un large soutien du public et de dons pour pouvoir mener à bien sa mission consistant à augmenter le nombre d’œuvres en domaine public ou licenciées qui peuvent être distribuées librement sous une forme lisible par ordinateur, accessible par la plus grande variété d’équipements.

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y compris du matériel obsolète. De nombreuses petites dons (de 1 à 5 000 dollars) sont particulièrement importants pour conserver le statut d’exemption fiscale auprès de l’IRS.

La Fondation s’engage à se conformer aux lois régissant les œuvres caritatives et les dons caritatifs dans les 50 États des États-Unis. Les exigences en matière de conformité ne sont pas uniformes et il faut un effort considérable, beaucoup de paperasse et de frais pour y répondre et rester à jour. Nous ne sollicitons pas de dons dans les régions où nous n’avons pas reçu de confirmation écrite de conformité. Pour FAIRE UN DON ou connaître le statut de conformité pour un État donné, veuillez visiter www.gutenberg.org/donate.

Bien que nous ne puissions pas et ne sollicitions pas de contributions des États où nous n’avons pas rempli les exigences de sollicitation, nous ne connaissons aucune interdiction d’accepter des dons non sollicités de donateurs de ces États qui nous contactent pour proposer un don.

Les dons internationaux sont acceptés avec gratitude, mais nous ne pouvons faire aucune déclaration concernant le traitement fiscal des dons reçus en dehors des États-Unis. Seules les lois américaines déjà représentent une charge énorme pour notre petit personnel.

Veuillez consulter les pages Web de Project Gutenberg pour connaître les méthodes et adresses de don actuelles. Les dons peuvent également être faits par divers autres moyens, notamment par chèque, paiement en ligne ou carte de crédit. Pour faire un don, veuillez visiter : www.gutenberg.org/donate.

Section 5. Informations générales sur Project Gutenberg – Œuvres électroniques

Le professeur Michael S. Hart est à l’origine du concept de Project Gutenberg, une bibliothèque d’œuvres électroniques pouvant être partagées librement avec quiconque. Pendant quarante ans, il a produit et distribué des eBooks Project Gutenberg, avec uniquement un réseau limité de bénévoles pour l’aider.

Les eBooks Project Gutenberg sont souvent créés à partir de plusieurs éditions imprimées, toutes confirmées comme ne pas être protégées par le droit d’auteur aux États-Unis, sauf si…

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Une notice de droit d’auteur est incluse. Par conséquent, nous n’assurons pas nécessairement que les livres électroniques soient conformes à une édition papier particulière.

La plupart des gens commencent par notre site web qui dispose de l’outil principal de recherche PG :
www.gutenberg.org.

Ce site contient des informations sur le Projet Gutenberg, y compris des indications sur la façon de faire des dons à la Fondation du Archives littéraires du Projet Gutenberg, de contribuer à la création de nos nouveaux livres électroniques, ainsi que sur la manière de s’abonner à notre newsletter par e-mail pour être informé des nouveaux livres électroniques.

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